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Title: "La Guzla" de Prosper Mérimée
Author: Jovanović, Vojislav Mate, 1884-1968
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book ""La Guzla" de Prosper Mérimée" ***

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VOYSLAV M. YOVANOVITCH

DOCTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE GRENOBLE

«LA GUZLA»
DE
PROSPER MÉRIMÉE

ÉTUDE D'HISTOIRE ROMANTIQUE

_Préface de M. AUGUSTIN FILON_

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1911



PRÉFACE


Dans ce volume, dont j'ai grand plaisir à être l'introducteur auprès du
public, l'auteur, M. Yovanovitch, un écrivain serbe qui s'est établi en
France depuis plusieurs années pour étudier de plus près son sujet, a
consigné le résultat de ses recherches sur _La Guzla_ de Mérimée. Ce
volume lui a valu le titre de docteur, conféré par l'Université de
Grenoble; et les éloges qui lui ont été donnés, à cette occasion, par
les membres du jury m'autorisent à dire que rarement diplôme de docteur
a été plus brillamment conquis par un écrivain étranger.

Que vaut _La Guzla_? Quelle place doit-elle occuper dans l'œuvre de
Mérimée et dans la production littéraire de son temps? Appartient-elle
au romantisme? Est-ce une traduction ou un pastiche? Jusqu'à quel point
nous laisse-t-elle entrevoir le génie poétique des peuples slaves de la
péninsule balkanique? Jusqu'à quel point devons-nous la considérer comme
une invention personnelle, une création originale? Nous, les mériméistes
de la première et de la dernière heure (car deux générations se sont
déjà succédé dans notre petite chapelle), nous n'avions pu qu'entrevoir
la réponse à ces questions: M. Yovanovitch, entré après nous dans la
confrérie, les résout d'une façon complète et définitive.

Les ballades qui composent _La Guzla_ ne sont pas, bien entendu, l'œuvre
du prétendu Hyacinthe Maglanovitch si complaisamment décrit par Mérimée
dans l'édition de 1827. Non seulement ce personnage n'a jamais existé,
mais il ne représente pas exactement le type de ces chanteurs
populaires. Car ceux-ci ne sont pas de véritables auteurs: ils se
contentent de répéter, en les modernisant, des chansons transmises de
siècle en siècle, à la façon des rhapsodes homériques.

Une douzaine d'années avant la première publication de _La Guzla_, trois
volumes de chants populaires serbes avaient été publiés en Allemagne,
sous les auspices de Jacob Grimm, par Vouk Stéphanovitch Karadjitch. Ces
chants étaient absolument inconnus de Mérimée, mais ils étaient
familiers à Goethe et à un grand nombre de ses contemporains, allemands
ou anglais. Devons nous donc, alors, penser que Mérimée était, comme il
nous le laisse croire dans la préface de la seconde édition, l'inventeur
de tous ces petits drames auxquels se mêlent une ou deux idylles? M.
Yovanovitch nous retire cette illusion en nous indiquant l'une après
l'autre toutes les sources auxquelles a puisé le grand écrivain.
Celui-ci s'était contenté de nommer, comme son principal informateur,
l'abbé Fortis, naturaliste italien, qui a visité l'Illyrie en 1771 et
qui, dans le récit de son voyage, avait joint à ses copieuses
observations scientifiques quelques données sommaires sur l'histoire des
mœurs et sur la littérature populaire. Mérimée faisait encore
négligemment allusion à certaine compilation de statistique dont
l'auteur était «un employé du Ministère des Affaires étrangères», qu'il
ne prenait pas la peine de nommer. Avec ces maigres moyens, il avait
deviné la poésie des Slaves de la région balkanique et s'était plu à
montrer combien il est aisé de fabriquer cette «couleur locale» qui
était le grand secret du romantisme.

Si Mérimée avait fait cela, ce serait une véritable création _ex
nihilo_. Mais il n'en est rien et M. Yovanovitch nous révèle
impitoyablement à quel fonds Mérimée a emprunté le thème de chacune de
ses ballades. Il est parti de ce principe que toutes les civilisations
et toutes les races traversent, à un moment donné, la même phase mentale
où leur poésie populaire exprime, avec une naïveté parfois féroce, les
mêmes passions violentes. Et, s'inspirant de cette donnée, il a cherché
ses primitifs aussi bien dans les chansons du _Border_ écossais que dans
de vieux contes chinois, dans les idylles de Théocrite comme dans les
pages de l'ancien Testament.

Quant à la «couleur locale» dont il se moquait en 1842, mais qu'il
cherchait très sérieusement en 1827, s'il la doit à quelqu'un, c'est
assurément à Charles Nodier et à Fauriel, dont il ne prononce le nom ni
dans la première ni dans la seconde de ses préfaces. Fauriel, en effet,
a recueilli et publié les chants populaires de la Grèce moderne qui
confine aux pays de nationalité serbe et partage avec eux certains
traits de mœurs, certains souvenirs historiques. Nodier a été le
bibliothécaire des gouverneurs français de l'Illyrie, en 1813, et le
rédacteur en chef de notre journal officiel, publié à Laybach. Sur les
informations, plus ou moins authentiques, qu'il avait ramassées là-bas,
il a bâti _Jean Sbogar_ et _Smarra_, sans parler d'une publication
semi-érudite à laquelle le _Journal des Débats_ avait ouvert ses
colonnes. C'est là, probablement, que Mérimée a entrevu l'âme serbe, ou,
du moins, qu'il a trouvé les traits qui lui ont servi à particulariser,
à dater, à localiser l'âme primitive qu'il voulait mettre en scène.

Nous voilà maintenant édifiés et vous penserez peut-être que M.
Yovanovitch a joué un assez mauvais tour à Mérimée en faisant justice de
sa seconde thèse aussi bien que de la première. Mais je crois, au
contraire, qu'il a rendu un service signalé à notre auteur en
confrontant ses matériaux avec son œuvre et que personne, avant lui,
n'avait si bien mis en lumière l'incomparable talent avec lequel le
grand artiste transformait une matière souvent bien pauvre. Lisez, par
exemple, ce froid apologue chinois d'où Voltaire a tiré une tragédie
plus froide encore et lisez ensuite _l'Aubépine de Véliko_; qui ouvre le
volume de _La Guzla_. Quelle force concentrée! Quelle brièveté
effrayante! Quelle profonde émotion sort de ce récit sans pitié et nous
étreint à la gorge!

C'est véritablement un chef-d'œuvre et il y a bien d'autres chants dans
_La Guzla_ dont on pourrait en dire autant. Je ne m'en étais jamais
aperçu aussi bien qu'après avoir lu le livre de M. Yovanovitch. J'ai
vraiment devant moi maintenant celui qu'il définit «un grand poète sans
imagination». Oui, voilà bien ce qu'a été Mérimée pendant la première et
trop courte période de sa vie littéraire, avant les salons, avant
l'Académie des Inscriptions, avant la mondanité et l'archéologie: doué
d'une vision sans égale, mais incapable de créer.

AUGUSTIN FILON.



TABLE DES MATIÈRES


AVANT-PROPOS NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


PREMIÈRE PARTIE

Origines de «La Guzla».

CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la Littérature française avant «La Guzla».

§ 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-françaises au moyen âge.--§
2. Du XVIe au XVIIIe siècle.--§ 3. Les voyages de Fortis.--§ 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.--§ 5. Mme de Staël et la poésie
«morlaque».--§ 6. L'Illyrie napoléonienne.--§ 7. Charles Nodier en
Illyrie.--§ 8. _Jean Sbogar_.--§ 9. _Smarra_.


CHAPITRE II

La Ballade populaire avant «La Guzla».


§ 1. Définition de la ballade.--§ 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.--§ 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.--§ 4. La ballade populaire en France: précurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Staël;
_le Romancero_; _Chants populaires de la Grèce moderne_ de Claude
Fauriel et leur influence; les romantiques et la poésie populaire.--§ 5.
La ballade serbo-croate: les _Narodné srpské Piesmé_ de Vouk St.
Karadjitch; succès européen de ce recueil.--§ 6. Les mystificateurs
littéraires.

CHAPITRE III

Prosper Mérimée avant «La Guzla».


§ 1. Les débuts littéraires de Mérimée: _Cromwell_, le _Théâtre de Clara
Gazul_.--§ 2. Influence de Fauriel: goût de la poésie populaire.--§ 3.
Influence de Stendhal: goût de la mystification.


       *       *       *       *       *

DEUXIÈME PARTIE

Les Sources de «La Guzla».

       *       *       *       *       *

CHAPITRE IV

Nodier, Fauriel, Chaumette-Desfossés, «L'Orphelin de la Chine».

§ 1. Date de _la Guzla_--§ 2. Influence de Nodier. Le mot: _guzla_.
Hyacinthe Maglanovich.--§ 3. Mérimée commentateur.--§ 4. _L'Aubépine de
Veliko_: une inspiration chinoise.--§ 5. _Voyage en Bosnie. Chants
populaires de la Grèce moderne_.


CHAPITRE V

Fortis, «La divine Comédie», Quelques autres Sources.

§ 1. Les Illyriens de Fortis.--§ 2. Les ballades des heyduques. _Les
Braves Heyduques_: une scène dantesque. _Chant de Mort_: un vocero
morlaque.--§ 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de
Dannisich_. De la différence qu'il y a entre cette pièce et la véritable
poésie serbe.--§ 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les
_pobratimi_.--§ 5. _Les Monténégrins_. Les Français dans la poésie
populaire serbo-croate.--§ 6. La source de _Hadagny_.--§ 7. Une note
nouvelle: Venise; _Barcarolle_.--§ 8. Théocrite et les auteurs
classiques: _le Morlaque à Venise; Impromptu_.


CHAPITRE VI

Le Merveilleux dans «La Guzla».

§ 1. Historique du vampirisme.--§ 2. Le vampirisme dans _la Guzla_.
Dissertation de Mérimée. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_.
_Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.--§ 3. Le mauvais œil. Dissertation
sur cette superstition. _Le Mauvais Œil_. _Maxime et Zoé_.--§ 4.
_L'Amant en bouteille_.--§ 5. _La Belle Hélène._.--§ 6._Le Seigneur
Mercure_.


CHAPITRE VII

«La Ballade de l'épouse d'Asan-Aga».

§ 1. Analyse du poème.--§ 2. Traductions étrangères: en Allemagne; en
Angleterre; en France; autres traductions.--§ 3. La traduction de
Mérimée. Conclusion.

        *        *        *        *        *

TROISIÈME PARTIE

La Fortune de «La Guzla».

        *        *        *        *        *


CHAPITRE VIII

«La Guzla» en France.


§ 1. Publication du livre.--§ 2. Critiques du temps: _la Réunion_, _le
Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopédique_,
_la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La réclame de
l'éditeur.--§ 3. L'édition de 1842. Réimpressions postérieures.--§ 4.
_La Guzla_ à l'Opéra-Comique.--§ 5. La poésie serbe en France après _la
Guzla_.--§ 6. Un plagiat. Conclusion.


CHAPITRE IX

«La Guzla» en Allemagne.

§ 1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von
Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.--§ 2. Goethe et _la
Guzla_.


CHAPITRE X

«La Guzla» en Angleterre.

§ 1. Mérimée et John Bowring.--§ 2. La critique de la _Monthly
Review_.--§ 3. La critique de la _Foreign Quarterly Review_. «M.
Mervincet.» Mrs. Shelley.

CHAPITRE XI

«La Guzla» dans les pays slaves.

§ 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mérimée à Sobolevsky.--§ 2.
Chodzko. Mickiewicz et _le Morlaque à Venise_. Ses relations avec
Pouchkine. Son cours au Collège de France. Sa conférence sur _la Guzla_.

CONCLUSION

APPENDICE: Note sur un poème inédit de Walter Scott

BIBLIOGRAPHIE

INDEX



AVANT-PROPOS

Dans les derniers jours du mois de juillet 1827 parut à Paris, chez
F.-G. Levrault, un volume de XII-257 pages in-12, intitulé _La Guzla ou
choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la
Croatie et l'Herzégowine_. Sorti des presses de F.-G. Levrault, à
Strasbourg, cet ouvrage contenait:

1º Une préface de six pages, dans laquelle son auteur, anonyme, Italien
d'origine, Français par son éducation, Dalmate de naissance, expliquait
ou plutôt justifiait cette publication. «Quand je m'occupais à former le
recueil dont on va lire aujourd'hui la traduction, disait-il, je
m'imaginais être à peu près le seul Français (car je l'étais alors) qui
pût trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un
peuple sauvage; aussi les publier était loin de ma pensée. Depuis,
remarquant le goût qui se répand tous les jours pour les ouvrages
étrangers et surtout pour ceux qui, par leurs formes mêmes, s'éloignent
des chefs-d'œuvre que nous sommes habitués à admirer, je songeai à mon
recueil de chansons illyriques. J'en fis quelques traductions pour mes
amis, et c'est d'après leur avis que je me hasarde à faire un choix dans
ma collection et à le soumettre au jugement du public.» Dans la suite de
sa préface, «s'imaginant que les provinces illyriques, qui ont été
longtemps sous le gouvernement français, sont assez bien connues pour
qu'il soit inutile de faire précéder le recueil d'une description
géographique, politique, etc.», l'auteur, en quelques mots à peine, nous
dit ce qu'est la _guzla_: «espèce de guitare qui n'a qu'une seule corde
faite de crin», et nous parle des bardes slaves, joueurs de _guzla_, qui
parcourent les villes et les villages en chantant des romances; puis
vient:

2° Une notice sur Hyacinthe Maglanovich, joueur de _guzla_, le poète des
«ballades illyriques» dont on ne fait qu'offrir au public la traduction
littérale. Le portrait lithographié de Maglanovich, signé _A. Br._,
ornait le volume; enfin:

3° Vingt-huit ballades, traduites en prose française, accompagnées de
longues notes et deux dissertations folkloriques.

Cette collection de ballades eut peu de succès en France. On l'eût
rapidement oubliée si elle n'avait eu pour auteur un jeune homme qui se
révéla bientôt écrivain de grand talent, si, enfin, on ne lui avait fait
à l'étranger un accueil plus favorable. En effet, peu de mois après sa
publication, cet ouvrage eut les honneurs d'une traduction en vers
allemands. Goethe lui consacra une notice dans sa revue _Art et
Antiquité_. Le vieux poète le loua fort, mais se donna le malin plaisir
de dévoiler à cette occasion une petite supercherie littéraire: l'auteur
des ballades n'était autre que le jeune et brillant écrivain qui, deux
ans auparavant, avait publié le _Théâtre de Clara Gazul_, œuvre d'une
fictive comédienne espagnole. Le titre même du livre (_la Guzla_)
était-il autre chose que l'anagramme de _Gazul_?

Cette aimable découverte--inutile, disait le démasqué--ne tarda pas à
provoquer une certaine curiosité, sinon pour le livre mis en cause, du
moins pour son spirituel et original auteur, que ses autres ouvrages
commençaient déjà à rendre célèbre.

Prosper Mérimée, qui avait vingt-quatre ans alors, était, en effet, le
véritable auteur de ces ballades prétendues illyriques. Dans une lettre
restée inconnue des mériméistes français, lettre adressée à Sobolevsky,
ami de Pouchkine, le 18 janvier 1835, et, dans une préface écrite en
1840 pour la seconde édition de _la Guzla_, édition parue en 1842, il a
raconté lui-même l'histoire de cette mystification littéraire.

«Vers l'an de grâce 1827, dit-il dans cette préface, j'étais
_romantique_. Nous disions aux _classiques_: «Vos Grecs ne sont point
des Grecs, vos Romains ne sont point des Romains; vous ne savez pas
donner à vos compositions la _couleur locale_. Point de salut sans la
«_couleur locale_.» Nous entendions par couleur locale ce qu'au XVIIe
siècle on appelait les _mœurs_; mais nous étions très fiers de notre
mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose. En fait de
poésies, nous n'admirions que les poésies étrangères et les plus
anciennes: les ballades de la frontière écossaise, les romances du Cid
nous paraissaient des chefs-d'œuvre incomparables, toujours à cause de
la _couleur locale_».

«Je mourais d'envie d'aller l'observer là où elle existait encore, car
elle ne se trouve pas en tous lieux. Hélas! pour voyager il ne me
manquait qu'une chose, de l'argent; mais, comme il n'en coûte rien pour
faire des projets de voyage, j'en faisais beaucoup avec mes amis.»

«Ce n'étaient pas les pays visités par tous les touristes que nous
voulions voir. J.J. Ampère et moi, nous voulions nous écarter des routes
suivies par les Anglais; aussi, après avoir passé rapidement à Florence,
Rome et Naples, nous devions nous embarquer à Venise pour Trieste, et de
là longer lentement la mer Adriatique jusqu'à Raguse. C'était bien le
plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question
d'argent!... En avisant au moyen de la résoudre, l'idée nous vint
d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement, et
d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans
nos descriptions. Alors l'idée était neuve, mais malheureusement nous
l'abandonnâmes.»

«Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes
les langues de l'Europe, m'avait chargé, je ne sais pourquoi, moi
ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Illyriens. Pour
me préparer, je lus le _Voyage en Dalmatie_ de l'abbé Fortis et une
assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigée, je
crois, par un chef de bureau du Ministère des Affaires étrangères.
J'appris cinq à six mots de slave, et j'écrivis en une quinzaine de
jours le livre que voici!»

Mérimée, qui ne s'épargnait pas lui-même dans cette préface, raconta
ensuite «le succès immense» de _la Guzla_. «Il est vrai qu'il ne s'en
vendit guère qu'une douzaine d'exemplaires, dit-il, mais si les Français
ne me lurent point, les étrangers et des juges compétents me rendirent
bien justice.»

«Deux mois après la publication de _la Guzla_, M. Bowring, auteur d'une
anthologie slave, m'écrivit pour me demander les vers originaux que
j'avais si bien traduits.»

«Puis M. Gerhart, conseiller et docteur quelque part en Allemagne,
m'envoya deux gros volumes de poésies slaves traduites en allemand, et
_la Guzla_ traduite aussi, et en vers, ce qui lui avait été facile,
disait-il dans sa préface, car sous ma prose il avait découvert le mètre
des vers illyriques. Les Allemands découvrent bien des choses, on le
sait, et celui-là me demandait encore des ballades pour faire un
troisième volume.»

«Enfin, M. Pouchkine a traduit en russe quelques-unes de mes
historiettes, et cela peut se comparer à _Gil Blas_ traduit en espagnol,
et aux _Lettres d'une religieuse portugaise_ traduites en portugais.»

«Un si brillant succès ne me fit point tourner la tête. Fort du
témoignage de MM. Bowring, Gerhart et Pouchkine, je pouvais me vanter
d'avoir fait de la _couleur locale_; mais le procédé était si simple, si
facile, que j'en vins à douter du mérite de la _couleur locale_
elle-même et que je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros
de Sophocle et d'Euripide.»

Ce récit fut, pendant longtemps, l'unique source de renseignements sur
le sujet, tant pour les biographes de Mérimée que pour les historiens de
l'époque romantique.

L'ironie de ce passage a éveillé une méfiance générale. M. Augustin
Filon, le distingué biographe de Mérimée, sachant bien que ce railleur
impitoyable, qui nous a donné _la Vénus d'Ille_ et _la Chambre bleue_,
avait trop de goût et trop d'esprit pour faire de pareilles confessions,
M. Filon, disons-nous, alla, non sans raisons, jusqu'à qualifier ces
deux pages de «nouvelle mystification greffée sur celle de 1827[1]».

Cependant, à l'exception de P. V. Annenkoff, qui a publié, en 1855, ses
_Matériaux pour servir à la biographie de Pouchkine_ (en tête de la
grande édition du poète russe que Mérimée a dû posséder!), et de M. Jean
Skerlitch, qui a donné, en 1901 et 1904, plusieurs articles sur la
fortune de la poésie serbe en France--articles malheureusement écrits en
serbe et pour des Serbes--personne n'entreprit de vérifier le récit de
notre auteur[2]. Une étude complète sur _la Guzla_ était encore à faire.

Un tel travail ne serait pas sans intérêt ni sans utilité pour qui veut
mieux connaître le curieux épisode d'histoire romantique qu'est cette
œuvre de jeunesse du parfait écrivain à qui les lettres françaises
doivent la _Chronique de Charles IX_ et _Colomba_. Mais--et nous tenons
à le dire avant d'aborder la matière--ce n'est pas exclusivement au
critique français que s'adresserait une monographie sur _la Guzla_. Et
tout d'abord, un «choix de poésies illyriques», alors même que les
origines en seraient douteuses, intéresse l'historien littéraire
serbo-croate. La poésie populaire a joué un grand rôle dans la destinée
de cette nation dont elle constitue encore aujourd'hui le plus important
monument littéraire; aussi les érudits serbo-croates doivent-ils
chercher à savoir quelle fut son influence à l'étranger. _La Guzla_,
d'autre part, appartient à un genre international par excellence: son
caractère dépasse les frontières du pays où elle a vu le jour et du pays
qui l'a inspirée; son histoire intéresse tous ceux qui s'occupent de
l'influence de la ballade populaire sur la littérature en général, sur
le romantisme européen en particulier.--Enfin, à propos de ce recueil,
Mérimée est entré en relations avec Goethe et Pouchkine. Connaître
l'histoire de _la Guzla_ est donc chose importante pour les biographes
et les commentateurs de ces deux grands poètes. Il est nécessaire en
effet, et nous le montrerons, d'apporter certaines rectifications aux
travaux qu'on leur doit, encore que ces mêmes travaux aient fourni un
sérieux appoint à notre étude.

Pour ces raisons, nous avons voulu faire œuvre utile à la fois pour les
mériméistes, pour les slavicisants, pour ceux qui se sont adonnés à
l'étude du romantisme, pour ceux enfin qui font de Goethe leur poète
favori.

Il est vraiment difficile d'être parfait alors qu'on s'adresse à des
érudits qui ont des préoccupations si différentes, quand on s'expose à
la fois à la critique française et aux critiques étrangères. Les
méprises sont possibles en effet; de plus, on risque toujours,
s'adressant à des publics si divers, d'être ici trop prolixe, ici trop
incomplet. En ce qui concerne le premier de ces écueils, nous croyons
que le meilleur moyen sinon d'éviter toute méprise, du moins de les
faire ressortir d'elles-mêmes, est de donner en notes tout ce qui peut
permettre de contrôler et de rectifier le travail. Quant au second, nous
avouerons que, pour notre part, nous préférons le superflu à
l'insuffisant.

Il est certain que le lecteur versé dans quelques-unes des questions que
nous avons à traiter (_Poésie populaire dans la littérature européenne_;
_Mérimée avant 1827_; etc.) trouvera dans notre livre bien des choses
qu'il jugera trop connues pour figurer dans un travail d'érudition.
Mais, pour parler sans fausse modestie, il n'est pas moins certain
qu'elles lui apparaîtront sous un jour nouveau, dans l'ensemble qu'elles
forment avec d'autres faits jusqu'alors ignorés.

Nous nous proposons, en ce qui concerne le plan de notre ouvrage,
d'exposer l'histoire de _la Guzla_ dans l'ordre qui nous paraît le plus
logique: 1° retrouver les causes littéraires et autres qui ont contribué
à la produire (_les Origines_); 2° étudier les procédés de composition
dont l'auteur s'est servi (_les Sources_); 3° raconter l'histoire du
livre une fois paru (_sa Fortune_). Nous voulons vérifier, rectifier et
compléter les faits connus[3], en apporter de nouveaux, les ordonner,
les grouper, sans craindre de nous engager dans des digressions et des
discussions lorsqu'elles nous paraîtront nécessaires, car notre matière
est, après tout, de celles qui sont nettement circonscrites: on peut
aisément l'épuiser.



NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS SLAVES


Nous avons adopté les règles suivantes pour la transcription des noms et
des mots slaves:

1° Pour les Slaves qui se servent de l'alphabet romain, nous avons
conservé l'orthographe originale;

2° Pour ceux dont l'écriture est cyrillique, nous avons composé des
transcriptions phonétiques françaises qui se rapprochent le plus
possible de la prononciation du peuple auquel ces mots appartiennent;
sauf dans le cas où il s'agit, soit de noms déjà orthographiés par ceux
qui les portent, soit, surtout, de noms et de mots cités dans _la
Guzla_, pour lesquels nous avons cru devoir respecter la forme
originale.

Depuis un certain temps, les philologues slaves les plus estimés
s'efforcent de faire accepter à l'étranger une méthode beaucoup moins
compliquée, mais qui a aussi de graves inconvénients. Ils ont proposé
d'adopter le plus simple parmi les alphabets slaves romains,
c'est-à-dire l'alphabet croate, avec quelques additions indispensables.
Ils ont eu beaucoup de succès en Allemagne et un peu en Angleterre. Pour
des raisons dont l'énumération serait trop longue ici, nous ne croyons
pas qu'il en sera de même en France, et que l'on n'y écrira jamais
_Puškin_ au lieu de Pouchkine, _Turgenjev_ au lieu de Tourguéneff,
_Tolstoj_, etc.



PREMIÈRE PARTIE

ORIGINES DE «LA GUZLA»

     From the fact that the romantic movement in France was, more
     emphatically than in England and Germany, a breach with the native
     literary tradition, there result several interesting pecularities.
     The first of these is that the new French school, instead of
     fighting the classicists with weapons drawn from the old arsenal of
     mediæval France, went abroad for allies.

     H. A. BEERS, _Romanticism in the XIXth Century_, New-York, 1902,
     p. 190.



«LA GUZLA» DE PROSPER MÉRIMÉE


_La Guzla_ est née de causes multiples. Parmi ces causes, les trois
suivantes nous paraissent les plus importantes, c'est:

1º L'exotisme littéraire de 1827. Nous n'avons pas jugé nécessaire
d'indiquer les origines ni d'étudier les conséquences de la vogue
extraordinaire dont ont joui, aux débuts du mouvement romantique
français, les littératures et peuples étrangers, mais nous croyons
devoir en donner l'historique en ce qui concerne le peuple auquel nous
nous intéressons plus particulièrement: les Serbo-Croates. Cet
historique formera notre premier chapitre.

2º Le folklorisme littéraire du temps, en général, et le grand succès de
la ballade populaire serbe, en particulier. Cette matière, beaucoup
moins explorée que la première (parce que, pour parler franchement, elle
est beaucoup moins importante), afin de nous faire mieux comprendre,
mérite d'être exposée plus en détail. Ce sera l'objet de notre second
chapitre.

3º L'élément personnel, savoir ces deux traits du caractère de Mérimée:
a) l'intérêt qu'il portait aux peuples primitifs et à la ballade
populaire: b) son goût pour la mystification. Une interprétation des
données biographiques sera tentée, dans ce sens, dans le troisième
chapitre de cette première partie.



CHAPITRE PREMIER

Les Illyriens dans la littérature française avant «la Guzla».

§ 1. Le mot: _Illyrien_. Les relations serbo-françaises au moyen âge.--§
2. Du XVIe au XVIIIe siècle.--§ 3. Les voyages de Fortis.--§ 4. La
comtesse de Rosenberg-Orsini.--§ 5. Mme de Staël et la poésie
«morlaque».--§ 6. L'Illyrie napoléonienne.--§ 7. Charles Nodier en
Illyrie.--§ 8. _Jean Sbogar_.--§ 9. _Smarra_.



§ 1

LES RELATIONS SERBO-FRANÇAISES AU MOYEN AGE


Les neuf millions et demi de Serbo-Croates «orthodoxes» et catholiques
qui habitent la plus grande partie de la péninsule des Balkans et le
Sud-Ouest de la monarchie Austro-Hongroise[4], n'ont pas toujours été
connus sous leur véritable nom dans l'Europe occidentale. Par ignorance
ou avec intention, on les désignait, on les désigne quelquefois encore
(le plus souvent pour des raisons politiques[5]) par une foule de noms
qui, tous, ont le tort de faire supposer à un étranger, non pas
l'existence de cette unité ethnique qu'est la race serbo-croate, mais la
coexistence de nombreuses peuplades de lointaine et vague parenté. Ces
noms furent empruntés soit à la géographie ancienne, non-slaves, comme
ceux de _Triballes_, _Illyriens_, etc., soit à la géographie provinciale
moderne, d'origine slave ou étrangère, comme ceux de _Dalmates_,
_Morlaques_, _Bosniaques_, _Rasciens_, _Monténégrins_, _Esclavons_[6],
etc.; ou bien, ils furent confondus avec les noms des peuples voisins:
_Bulgares_, _Valaques_ et même _Grecs_. Du reste, il ne pouvait en être
autrement, étant donné, d'abord, l'ignorance de cette époque à l'égard
des pays slaves; ensuite, la nouveauté relative de la classification
scientifique des langues et des nationalités.

Il n'existe donc pas de nationalité _illyrienne_ ou _illyrique_; c'est
le peuple serbo-croate que masque ce nom. On verra, du reste, dans le
cours de ce livre, que les écrivains français de 1825, et Mérimée
lui-même, s'en étaient rendu compte[7].

Ce peuple serbo-croate n'était pas inconnu dans la littérature française
du moyen âge; les Croisades l'avaient mis en relations avec l'Occident.
La péninsule des Balkans fut traversée par Godefroy de Bouillon,
Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion. Les chroniques du temps
relatent, en effet, en vers et en prose, les pérégrinations des Croisés
dans les contrées chrétiennes, comprises entre la Hongrie et l'empire
Byzantin, la mer Adriatique et la mer Noire.

Contentons-nous d'indiquer, parmi les documents parvenus jusqu'à nous,
la _Conquête de Constantinople_ de Villehardouin et la chronique de
Guillaume de Tyr, cette mine si riche où puisèrent les compilateurs et
les versificateurs d'itinéraires de la Terre-Sainte[8].

Le chemin de Jérusalem, si fréquenté pendant tout le moyen âge, quand il
ne passait pas par la mer Méditerranée et l'île de Malte, passait par
Venise et Raguse, ou bien par la vallée du Danube et de la Morava, pour
gagner ensuite Constantinople et l'Asie-Mineure. Les guides du temps
s'occupèrent de toutes ces routes; et l'on retrouve dans ces vieux
_bœdeckers_ dont MM. Charles Schefer et Henri Cordier nous ont donné une
collection d'éditions critiques[9], nombre de pages relatives aux
Serbo-Croates.

Durant cette même époque, les littératures européennes, la littérature
française en particulier, ne restèrent pas inconnues aux Serbo-Croates.
Tandis que les Slaves catholiques, par la force même des choses,
recevaient _directement_ la civilisation occidentale, les «orthodoxes»,
christianisés et introduits dans l'histoire par Byzance, virent un jour
l'empire Latin se fonder à Constantinople et l'influence française
pénétrer profondément dans l'Orient. C'est alors que, grâce aux Grecs,
de nombreuses légendes d'origine étrangère entrèrent dans la littérature
savante et dans la littérature traditionnelle, non seulement des Serbes
et des Bulgares, mais aussi des Russes et des Roumains. Un des plus
beaux monuments de l'art médiéval serbe, _l'Evangéliaire de Miroslav_,
doit ses charmantes enluminures à une inspiration française[10]. Cette
ardeur cosmopolite des Slaves balkaniques alla jusqu'à se manifester par
une version serbe de Tristan, aujourd'hui malheureusement perdue[11]. On
fit même, en Bosnie, une version populaire de _Maistre Pathelin_[12].
Et, avant qu'une invasion turque vînt jeter, pour longtemps, dans une
barbarie pitoyable toute cette jeune race qui semblait vouloir prendre
la place occupée par ses civilisateurs grecs, ces Serbes eurent
l'occasion d'entrer en relations directes avec la France. Au XIVe
siècle, une princesse royale française, dont l'identité n'est pas bien
établie, devint reine de Serbie (Hélène, femme d'Étienne Ouroch Ier),
pendant qu'une famille provençale, les Baux (Balsae) qui seront chantés
cinq siècles plus tard par leur grand compatriote Frédéric Mistral,
fondait une dynastie au Monténégro[13]. À cette occasion, parait-il,
d'après les récentes recherches de M. Pavlé Popovitch, un roman
français, la _Manekine_, de Ph. de Beaumanoir, arriva aux Slaves
méridionaux, directement, sans l'intermédiaire de Byzance[14].



§ 2

DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE


L'exotisme littéraire n'est pas une des inventions romantiques: le XVIIe
siècle avait déjà des _Gustave Wasa_, des _Mémoires du Sérail_ et des
_Anecdotes de la Cour ottomane_ et maints autres romans dont le sujet
avait été emprunté à l'histoire plus ou moins authentique de
l'Angleterre, de la Suède, de la Turquie, de la Perse, mais surtout à
celle de ces deux derniers pays[15]. Les Slaves ne figurent pas dans
cette littérature cosmopolite et, à l'exception du _Czar Démétrius_,
«histoire moscovite» de M. de La Rochelle (1716), rien ne fut tenté pour
les y introduire--à ce que nous sachions--antérieurement à ce roman
russe que Bernardin de Saint-Pierre se proposait d'écrire, et qu'il
n'écrivit jamais[16].

Tandis que, dans la littérature anglaise, Shakespeare avait placé sa
_Douzième Nuit_ en Illyrie--une très fictive Illyrie, cela va sans
dire;--en France, on n'eut jamais même l'idée de déguiser des héros
quelconques sous des costumes «esclavons», «raguzois» ou «morlaques», ou
de placer une histoire dans des décors balkaniques ou adriatiques,
imaginaires ou réels. Le farouche Scythe de Marc-Aurèle, repris par La
Fontaine, et ces joyeux Bulgares de _Candide_ sont, peut-être, les
uniques représentants des populations balkaniques dans la littérature
française du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Maints voyageurs occidentaux étaient passés par la péninsule des
Balkans, à cette époque; voire même quelques expéditions scientifiques
françaises[17]; mais aucune de leurs relations de voyage, quoique très
estimables, n'a obtenu un succès comparable à celui, considérable, des
itinéraires turcs, persans ou chinois[18].

L'histoire offrait de meilleures sources à qui désirait connaître les
Serbo-Croates. On pouvait consulter surtout l'_Histoire de la décadence
de l'Empire Grec et de l'établissement de celui des Turcs_, par
l'Athénien Chalcondyle, ouvrage souvent réimprimé au cours de la seconde
moitié du XVIe siècle; l'_Histoire universelle_, de Th. Agrippa
d'Aubigné, l'_Histoire de l'Empire Ottoman_, par le chevalier Paul
Ricault, et, surtout, les travaux importants d'un grand érudit de ce
temps, Ch. Du Cange (1610-1668), l'auteur de l'_Histoire de l'Empire de
Constantinople_. Le livre de Ricault, qui fut constamment réédité
jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, contient également un récit
dramatique de la bataille de Kossovo, bataille fatale aux Serbes, dans
laquelle ils «perdirent leur Empire», en 1389. Mais ceci n'intéressa que
des savants.

Pour connaître un peuple, ce qu'il faut avant tout connaître: c'est sa
langue. Or, personne en France ne connaissait alors celle des
Serbo-Croates. L'ignorance, d'ailleurs partagée par l'Europe entière de
cette époque, devait être absolue, même en 1765, lorsque l'on publia, en
tête des _Observations historiques et géographiques sur les peuples
barbares qui ont habité les bords du Danube et du Pont-Euxin[19]_, la
curieuse _Dissertation sur l'origine de la langue sclavonne prétendue
illyrique_, par M. de Peyssonnel, de l'Académie des Inscriptions. M. de
Peyssonnel ne connaissait pas la langue dont il étudiait les origines,
mais l'Académie (à laquelle cet ouvrage fut présenté) ne la connaissait
pas davantage, bien que vingt ans auparavant, elle eût compté parmi ses
membres un Ragusain, dom Anselme Banduri, antiquaire distingué et
bibliothécaire du duc d'Orléans (1671-1743).

Sauf une bande étroite du littoral Adriatique, toute la péninsule
balkanique faisait alors partie de l'empire du Grand Turc. La république
de Raguse, cité de marchands riches et rusés extrêmement fiers chez eux,
«pauvres Ragusains» hors de leur minuscule patrie[20], était le seul
pays serbo-croate qui prospérât pendant cette époque, la plus triste de
l'histoire des peuples balkaniques. Tandis qu'une barbarie quasi absolue
régnait à ses portes mêmes, Raguse possédait une société policée et une
littérature florissante, formées surtout à l'école de l'Italie.

Les relations entre les Ragusains et le gouvernement français étaient
assez intimes, et même pendant un certain temps leurs vaisseaux
trafiquèrent sous la protection du pavillon français, comme nous le
montrent les documents conservés à la Bibliothèque nationale, au
Ministère des Affaires étrangères et aux Archives nationales, documents
publiés depuis par M. Iv. Krst. Švrljuga[21] et par M. V. Jelavić[22].
Leur littérature même ne resta pas inaccessible aux œuvres françaises;
les adaptations de Molière, faites à Raguse, surtout dans la première
moitié du XVIIIe siècle, sont nombreuses[23]. Mais la petite république
adriatique ne devint jamais populaire en France. L'opinion qu'on y avait
sur les «Raguzois» n'était pas très flatteuse pour eux: on les accusait
de mener une politique équivoque, et on ne les aimait pas parce qu'ils
étaient les concurrents redoutables du commerce français dans le
Levant[24]. En 1667, les Ragusains ayant demandé l'assistance pécuniaire
des princes catholiques pour rétablir les dommages causés par le grand
tremblement de terre, Louis XIV chassa leurs députés et refusa de les
entendre[25]; mais ce fait n'a pas empêché, il y a quelques années, un
poète serbe de grand talent, M. Jean Doutchitch, de célébrer en beaux
vers les splendeurs d'une «soirée à Trianon» donnée en l'honneur de ces
mêmes «Esclavons».

Quoi qu'il en soit, avant la fin du XVIIIe siècle, on ne commença pas en
France à s'intéresser aux lettres dalmates. La première traduction d'un
ouvrage littéraire ragusain fut publiée en 1779. C'était un poème latin,
_les Éclipses_, composé par le newtonien bien connu le P. Boscovich, qui
représenta pendant un certain temps son pays auprès du Roi de
France[26]. Dans l'épître dédicatoire, l'auteur s'adressait à Louis XVI:

     Protecteur des nations les plus étendues, tu ne dédaignes pas de
     veiller sur les états les plus bornés. Des limites étroites
     resserrent, il est vrai, ceux de ma patrie. Aux bords adriatiques,
     Raguse ne fleurit que par ses richesses et par l'étendue de son
     commerce; sa gloire n'est fondée que sur le génie des sciences et
     des arts, sur sa noblesse antique et sur les droits éternels de sa
     liberté.

Il est vrai qu'en 1766, M. La Maire, ancien consul de France à Raguse,
avait dit quelques mots de la poésie illyrienne, dans un rapport
officiel à son gouvernement; mais ce rapport, assez répandu en
manuscrits[27], resta cependant inédit presque jusqu'à nos jours et ne
fut publié qu'en 1881 par M. Sime Ljubić, dans les _Starine_ de
l'Académie Sud-Slave (tome XIII).

Quelques années plus tard, un grand amateur de livres, le marquis de
Paulmy d'Argenson, acheta à Venise quelques manuscrits serbo-croates
(parmi lesquels le célèbre _Osman_ de Gundulić), pour sa bibliothèque:
bibliothèque qui est maintenant celle de l'Arsenal. Il pensait,
semble-t-il, en publier la traduction française dans sa fameuse
_Bibliothèque universelle des romans_ fondée en 1774[28]. Il y parlait
de «livres composés en langue esclavonne et dans les différents
dialectes de cet idiome qui se parlent sur les côtes de la mer
Adriatique, opposées à l'Italie, dans la Croatie, l'Esclavonie
proprement dite, la Hongrie, la Bohème, la Moravie, la Silésie, la
Lusace, la Pologne et même (_sic_) la Russie». Il traitait cette
littérature d'«histoires fabuleuses des héros, des conquérants et des
premiers souverains de ces pays, où la langue esclavonne est en
usage[29]». Le volume soixante et unième de ses _Mélanges tirés d'une
grande bibliothèque_, publié en 1787, est consacré exclusivement aux
contrées illyriennes[30].

Le marquis de Paulmy ne tarda pas à trouver des imitateurs et des plus
estimables. Le 3 prairial an IV, la troisième classe de l'Institut
national adressa une demande au ministre des Relations extérieures, le
priant de lui «procurer la jouissance des livres et ouvrages marqués
dans la liste relevée par le citoyen du Theil», lequel était chargé
d'examiner une notice du consul général de la République à Raguse. Cette
liste comportait «plusieurs ouvrages qui paroissent intéressans
_particulièrement ceux qui sont écrits en langue illyrique_... par les
principaux écrivains qui ont honoré et honorent aujourd'hui la
littérature ragusoise[31]».

Nous ne savons pas ce qu'il advint de cette acquisition de livres serbo
croates--si toutefois elle fut faite--mais nous savons que, quarante ans
après, l'enthousiaste Charles Nodier écrivait dans la seconde préface de
sa nouvelle de _Smarra_: «Aujourd'hui on sait même à l'Institut que
Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines[32].»

La bonne volonté de l'Institut ne profita guère aux lettres illyriennes,
et, comme nous allons le voir, le véritable intérêt pour elles ne fut
pas provoqué par l'initiative de ce corps. Il venait d'un autre côté.
Seulement, ce ne furent pas les œuvres élégantes des pseudo-classiques
ragusains qui furent découvertes, mais la poésie nationale et populaire
des montagnards «morlaques».

Toutefois il nous faut remarquer que, bien avant cette époque, dans la
première moitié du XVIIIe siècle, quelque chose qui venait de Serbie,
quelque chose d'horrible et de terrifiant, l'idée du _vampirisme_, avait
gagné la France; épouvantables histoires qui, transmises par les
Allemands, amplifiées par les éditeurs de brochures à sensation, firent
alors le tour du monde. Nous reviendrons dans une autre partie de cet
ouvrage sur ce petit événement, dont les conséquences littéraires vont
se répercuter jusqu'à _la Guzla_.



§ 3

LES VOYAGES DE FORTIS


L'abbé Albert Fortis[33], membre de plusieurs académies italiennes et
étrangères, que l'on nomme aujourd'hui encore «il primo naturalista
d'Italia et uno dei primi d'Europa», publia à Venise, en 1771, son
_Saggio d'Osservazioni sopra l'isola di Cherso ed Osero_ (pp. 169,
in-4°). Ce livre était le fruit d'une excursion scientifique faite au
mois de mai 1770, en compagnie de John Symonds, professeur d'histoire
moderne à l'Université de Cambridge, aux côtes et aux îles dalmates[34].

À la fin de son savant ouvrage, après avoir apporté quantité de
documents nouveaux, concernant l'archéologie et l'histoire naturelle,
l'abbé Fortis publia une lettre adressée à son compagnon anglais; il y
parle des _pismé_ ou chansons populaires des Serbo-Croates; il n'estime
pas beaucoup ce genre de poésie, et c'est, semble-t-il, pour faire
plaisir à son ami qu'il a commencé d'y prendre intérêt. «Io era in
collera con questo abuso di tradizione, disait-il, ma me la sono
lasciata passare; dopo che ò trovato che nello stesso modo si perpetuano
molti curiosi e interessanti pezzi di Poesia Nazionale _all'uso
de'vostri Celti Scozzesi_ fra'contadini spezialmente...Voi non vi
troverete gran forza di fantasia, niente di maraviglioso, non vani
ornamenti: ma bensì condotta quanto in alcun allro Poema, e cognizione
dell'uomo, e carattere di nazione, e ciò, che mi sembra più pregevole,
esattissima verità Storica[35].»

Il en parla et promit même d'en parler davantage dans un autre ouvrage
qu'il préparait alors. Pour le moment, il se contenta d'ajouter à la
relation de son voyage une ballade serbo-croate («morlaque») traduite en
italien, _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Cette ballade
nous intéresse, car, sous le titre de _Milosch Kobilich_, Mérimée en a
donné une traduction française dans la seconde édition de _la Guzla_.
Nous en parlerons en son temps; qu'il nous suffise de faire remarquer
ici que Mérimée ne connaissait pas les _Osservasioni_ et qu'il a tiré sa
ballade d'une autre source.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ n'est pas à proprement
parler de la poésie véritablement populaire, bien qu'il appartienne au
cycle le plus important peut-être des chants serbes: celui de la
bataille de Kossovo, qui est une lamentation sur la fatale défaite de
1389. Un savant franciscain dalmate, qui voulut instruire son peuple,
André Kačić-Miošić (1696-1760), avait composé cette ballade, comme
beaucoup d'autres, sur les thèmes populaires et l'avait publiée, en
1756, à Venise, dans un recueil qui porte le titre de _Razgovor ugodni
naroda slovinskoga_(Entretiens familiers de la nation slovinique). Une
copie manuscrite de ce poème se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal à
Paris (n° 8701).

Fortis ne dut avoir entre les mains qu'une copie de cette chanson et non
pas le texte imprimé, car il s'y trompa et la crut véritable poésie
populaire. Nulle part, en effet, il ne mentionna Kačić comme en étant
l'auteur[36].

Quoi qu'il en soit, il est intéressant et même utile de se demander
comment Fortis eut l'idée de joindre cette pièce à son ouvrage et de
promettre la publication ultérieure d'autres ballades «morlaques».

Sur le continent européen, cette idée était chose peu commune en 1770.
Dix ans seulement s'étaient écoulés depuis qu'en Angleterre les poèmes
d'Ossian avaient été publiés; cinq ans seulement depuis la première
édition des _Reliques of Ancient English Poetry_ de Percy, et
l'influence de ces deux livres, qui sera énorme, commençait à peine à se
faire sentir.

Nous parlerons, au chapitre suivant, du retour à la poésie populaire qui
se produisit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe siècle; cette
nouvelle orientation du goût anglais devait exercer par la suite une
profonde influence sur les littératures européennes. Ici nous ne dirons
que quelques mots de l'origine probable des préoccupations folkloriques
de Fortis.

C'est visiblement sous l'influence britannique qu'il se mit à recueillir
les poésies populaires serbo-croates. Il connaissait bien, semble-t-il,
la littérature anglaise du temps[37], et admirait particulièrement
Ossian qu'il lisait dans la traduction de Cesarotti[38]. Il avait de
nombreuses relations en Angleterre et il en parle souvent avec un
sentiment de reconnaissance; il avait fait son premier voyage de
Dalmatie en compagnie d'un savant anglais; de même qu'il fera son second
voyage en accompagnant un évêque irlandais. En Italie, il avait pour
amis des Anglais et des Écossais qui l'aidaient de leur bourse et
auxquels il dédiait ses œuvres: lord Bute, ancien premier ministre de
George III, qui était, comme on le sait, protecteur de James
Macpherson[39]; John Strange, résident de Sa Majesté Britannique à
Venise; lord Frédéric Hervey, évêque de Londonderry, etc.[40]. Enfin,
c'est en anglais qu'il fit rédiger l'édition définitive de son _Voyage_
(1778). Hâtons-nous pourtant de dire qu'à notre sens, plus que la
littérature de ce pays, ce sont ses amis qui lui donnèrent le goût de la
ballade primitive.

Fortis parle avec dédain de la poésie populaire, dont un vrai savant ne
devrait pas s'occuper. Le principal but de son ouvrage fut de lancer
quelques nouvelles théories géologiques. Et cependant, le meilleur
succès qu'obtint son livre sur la «Morlaquie» et les «Morlaques[41]>»,
il le dut aux littérateurs plus qu'aux savants.

Le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_ ne restera pas
enseveli dans les _Osservazioni_. Un illustre penseur et poète allemand,
Herder, va le traduire bientôt en sa langue et l'insérer dans le premier
tome de sa fameuse collection de _Chansons populaires_. Et ce sera la
première conquête de la poésie serbo-croate[42].

Au mois de juin 1771, Fortis partit pour la seconde fois en Dalmatie. Il
y resta plusieurs mois, envoyant à ses protecteurs anglais de longs
rapports qu'il réunira en 1774 et publiera à Venise[43]. Dans un des
plus intéressants chapitres de ce célèbre _Voyage en Dalmatie_, le
chapitre _De' Costumi de' Morlacchi_, il parla de nouveau de la poésie
populaire serbo-croate, décrivit la _guzla_ et les bardes «morlaques»:
«V'è sempre qualche cantore, il quale accompagnandosi con uno stromento
detto _guzla_, che à una sola corda composta di molti crini di cavallo,
si fa ascoltare ripetendo, e spesso impasticciando di nuovo le vecchie
_pisme_ o canzoni[44].»

Dans ce chapitre il inséra un poème «morlaque», _la Triste ballade de la
noble épouse d'Asan-Aga_ («Xalostna Piesanza plemenite Asan-Aghinize»)
avec, en regard, une traduction en vers italiens («Canzone dolente della
nobile sposa d'Asan Aga[45]»). Nous ne savons pas de qui Fortis avait
obtenu le manuscrit de cette pièce, car, non seulement elle était
inédite à cette époque, mais avait des chances de le demeurer toujours
sans son initiative: en effet, aucun collectionneur n'a pu l'entendre
réciter[46]. Notons avec la plus grande réserve l'assertion de Hugues
Pouqueville dans son _Voyage de la Grèce_:

     Cette pièce _(Triste ballade)_ avait été communiquée à l'abbé
     Fortis par M. Bruère qui a laissé une grande quantité de poésies
     slaves inédites qu'il avait recueillies et traduites[47].

M. Bruère, qui a laissé une quantité de poésies slaves, est
Bruère-Dérivaux fils (Marko Bruerović) dont nous avons déjà dit quelques
mots[48]. Né vers 1770, il n'avait que deux ou trois ans à l'époque des
voyages de Fortis; il n'a donc pas pu lui fournir le texte en question.
Quant à Bruère-Dérivaux père, qui n'a pas laissé de poésies slaves, il
est vrai, mais qui fut longtemps consul de France auprès de la
République de Raguse, la chronologie nécessaire nous manque pour pouvoir
confirmer ou réfuter la note de Pouqueville[49].--Remarquons aussi que
les _guzlars_ serbes n'intitulent jamais leurs productions: ce sont les
collectionneurs qui s'en chargent. C'est ainsi que l'on s'explique ce
titre prétentieux: _la_ TRISTE _ballade de la_ NOBLE _épouse_; c'est là
le pur langage littéraire des pseudo-classiques dalmates qui avaient
recueilli le poème.

Le _Voyage en Dalmatie_ ne trouva pas ce qu'on appelle un accueil
chaleureux, du moins auprès des gens de science, malgré tous les efforts
de l'auteur pour faire remarquer son ouvrage au moyen de différentes
traductions étrangères. Le crédit en fut surtout ébranlé quand un
écrivain dalmate, Jean Lovrich, publia sa très sévère critique où il
reprochait à Fortis trop de crédulité, les erreurs les plus absurdes et
quelques hypothèses très téméraires[50]. Cette réfutation donna lieu à
une polémique assez longue, qui finit selon l'usage par devenir fort
amère et coûta la vie à celui qui avait entrepris de la faire[51]. Il
est juste d'ajouter que plusieurs des conjectures de Fortis ont été
depuis confirmées par la science, et que personne n'avait jamais mis en
doute sa bonne foi. Il est cité comme autorité par Élisée Reclus, qui
fait rarement un tel honneur aux voyageurs anciens[52].

L'année qui suivit la publication du _Voyage_, le chapitre _De' Costumi
de' Morlacchi_ fut traduit en allemand et imprimé à Berne, sous forme de
brochure[53]. En 1776 parut dans la même ville la traduction complète en
deux volumes in-8º[54]. Au mois de février 1777, le _Mercure de France_
publia un «_Fragment sur les mœurs et coutumes des Morlâques_ (_sic_)
tirés de l'extrait du Voyage en Dalmatie, de M. l'abbé Fortis, inséré
dans le tome XX du Journal littéraire de Pise», fragment qui est sans
doute la première mention française de l'ouvrage de cet écrivain[55].
Quant à la traduction française, elle sortit en 1778, à Berne, des mêmes
presses d'où était sortie la traduction allemande. À titre d'essai, on
publia d'abord l'opuscule sur les _Mœurs et usages des Morlaques appelés
Monténégrins_, et celui sur le _Pays de Zara_[56]; puis, peu de temps
après, le _Voyage_ complet[57]. Cette même année 1778 parut à Londres
l'édition anglaise, édition définitive, somptueusement imprimée aux
frais des amis de l'auteur: _Travels into Dalmatia, to which are added
Observations on the island of Cherso and Osero_; translated with
considerable additions (pp. x-584, in-4°).

La ballade «morlaque» publiée et mise en vers italiens à la fin du
chapitre sur les mœurs eut plus de succès que le livre entier: elle
inspira une trentaine de traductions étrangères, dont treize
françaises,--parmi lesquelles la plus importante pour nous est celle de
Mérimée, dans _la Guzla_.

Nous aurons à parler plus loin de _la Triste ballade de la noble épouse
d'Asan-Aga_; ici, nous noterons seulement le succès immédiat qu'elle
remporta en Allemagne, succès qui assura à la poésie serbo-croate une
certaine renommée européenne bien avant le livre de Mérimée.

Dès le mois de mars 1776, les _Annonces savantes de Francfort_, en
présentant la petite brochure bernoise, se mirent à louer le
«Klag-Gesang» morlaque[58]. Ces louanges s'adressaient à la lourde
version qu'en avait donnée le poète Werthes; mais une traduction plus
réussie ne tarda pas à en être faite.

Un grand poète en assuma la tâche. On ne sait pas exactement quand ni
comment _Die Sitten der Morlakken_ arrivèrent entre les mains de Goethe,
et à quelle occasion ce dernier entreprit de mettre en vers le petit
poème. Toutefois, l'auteur de _Werther_ dut composer sa traduction en
1775 ou 1776, et cela non seulement en utilisant celle de Werthes[59],
mais aussi en recherchant dans le texte original, imprimé au recto, les
particularités de la métrique serbo-croate, ce que Fortis et Werthes
avaient négligé. (Le fait est brillamment démontré par Karl
Bartsch[60].) Devenu désormais le _Klaggesang von der edlen Frauen des
Asan Aga_, ce morceau trouva, en 1778, une place dans le premier tome
des _Chansons populaires_ de Herder[61]. Comme nous l'avons mentionné
plus haut, l'éditeur de ce recueil y avait déjà introduit un chant
serbo-croate: le _Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich_. Il y
avait ajouté, au tome second, deux autres ballades «morlaques»,
traduites cette fois sur les versions inédites de Fortis: _Radoslaus_
(«Pisma od Radoslava») et _Die schöne Dollmetscherin_ («Pisma od Sekule
Jankova netjaka, divojke dragomana i passe Mustaj bega»)[62] empruntées
toutes deux aux _Entretiens familiers_ d'André Kačić-Miošić. Les
versions italiennes sur lesquelles Herder avait traduit ces deux poèmes
de Kačić n'ont jamais été imprimées. Nous n'avons trouvé que la copie
manuscrite de l'une d'elles: celle du _Canto di Mustài Pascià e della
Donzella Dragomana_ («Die schöne Dollmetscherin»), conservée parmi les
papiers de John Strange au British Museum, et nous la publions, de même
qu'une autre traduction inédite de Fortis, dans l'_Archiv für slavische
Philologie_[63].

D'après le _Klaggesang_ de Goethe, Walter Scott composa plus tard une
_Lamentation of the Faithful Wife of Asan Aga_; mais ce poème, dont nous
tracerons l'histoire à son heure[64], resta inédit jusqu'à nos jours.

Ainsi les voyages de Fortis en Dalmatie ont eu leurs conséquences
littéraires: ils ont fait découvrir la poésie populaire serbo-croate;
elle aussi trouve sa part dans l'influence qu'exerça la ballade
populaire sur la littérature romantique.

_La Guzla_ qui doit beaucoup, directement et indirectement, au _Voyage
en Dalmatie_ n'est pas cependant la première œuvre inspirée par ce
livre.

Avant d'étudier ce que Mérimée, auteur de _la Guzla_, a pris à Fortis
ainsi qu'à d'autres sources, il nous faut dire quelques mots des
précurseurs, envers qui il se trouve redevable dans une certaine mesure.



§ 4

LA COMTESSE DE ROSENBERG-ORSINI


De nos jours, Justine Wynne, comtesse des Ursins et Rosenberg, auteur
des _Morlaques_, est absolument inconnue. Ni Sayous ni M. Virgile Rossel
ne disent un seul mot de cette Anglo-Italienne qui fut écrivain
français; et le _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_ de
Larousse, qui a exhumé les noms les plus oubliés, ignore pourtant le
sien.

Cependant, elle fut célèbre en son temps; _les Morlaques_, imprimés en
1788, furent lus par Goethe qui s'en souvenait quarante ans après[65];
l'abbé Cesarotti, littérateur distingué du temps, traducteur italien
d'Ossian, les loua comme «une poésie qui n'a pas besoin de
versification, comme Vénus n'avait besoin, pour se faire aimer de Pâris,
ni de ses vêtements ni même de sa ceinture[66]». _Les Morlaques_ eurent
l'honneur d'être traduits en allemand[67] et en italien; ils inspirèrent
une page de _Corinne_; et Charles Nodier, qui en possédait l'un des
rares exemplaires, les appela un jour «le tableau le plus piquant et le
plus vrai des mœurs les plus originales de l'Europe[68]».

Ce roman aujourd'hui complètement oublié méritait que l'histoire
littéraire sinon le public lui fît un meilleur sort. Car, malgré tous
ses défauts, le livre des _Morlaques_ ne manque pas, à plus d'un point
de vue, d'originalité et d'intérêt. Ajoutons que ce curieux ouvrage est
un des premiers romans français où se trouve décrite la vie des nations
étrangères, avec le souci de ce qu'on appellera plus tard la couleur
locale; il se révèle de plus chez son auteur un profond sentiment de la
nature sauvage et des mœurs barbares, ce qui est également rare et
exceptionnel en 1788. C'est là, sans doute, un titre suffisant pour
valoir à la comtesse de Rosenberg au moins une mention parmi les
précurseurs de l'exotisme romantique.

Justine (Giustiniana) Wynne naquit à Venise vers 1735. Son père était
anglais et protestant; sa mère greco-italiote était catholique fervente.
«Placée, au début de la vie, dit son biographe[69], sous ces deux
influences religieuses contradictoires, elle subit un tiraillement moral
dont l'impression demeura ineffaçable. Ses idées s'altérèrent au contact
d'un monde frivole et sceptique, mais elle retint l'exaltation en
perdant la foi. Rien ne put détruire en elle le germe de cette
sensibilité profonde, qualité qu'elle tenait de sa mère, et qui donne,
en grande partie, leur valeur à ses œuvres.

«Justine était l'aînée de cinq enfants, trois filles et deux fils; elle
avait quatorze ans, quand une violente attaque de goutte remontée lui
enleva son père. Quoique celui-ci habitât l'Italie depuis plusieurs
années, il était resté sujet britannique, et sa famille dut se conformer
aux prescriptions des lois anglaises. Lord Holland, l'un des grands
seigneurs philosophes de cette époque, fut nommé tuteur de Justine et de
ses frères et sœurs. Il voulut attirer en Angleterre toute cette
famille, y marier avantageusement les filles et donner aux garçons une
éducation anglaise. L'opiniâtre Mme Wynne avait l'idée fixe de
soustraire ses enfants à l'influence protestante. Deux fois elle fut
contrainte de venir avec eux en Angleterre (1751-1756) et deux fois elle
parvint à les ramener en Italie sous prétexte que le climat du Nord
était préjudiciable à leur santé.

«Malgré ces efforts, les fils de Mme Wynne furent définitivement rendus
à l'Angleterre. L'un d'eux, Richard, devint ministre du culte anglican,
et s'est fait connaître par des travaux philologiques d'une certaine
valeur. Justine elle-même était sur le point de redevenir anglaise,
quand un événement, qu'elle ne désigne que sous le nom de _combinaison
fâcheuse_, l'éloigna pour toujours du pays de sa famille.

«Cette _combinaison fâcheuse_ fut son mariage avec le comte de
Rosenberg-Orsini, ambassadeur d'Autriche à Venise.

«Jolie, ambitieuse et avide de plaire, ayant eu des aventures galantes
dès l'âge de seize ans, la jeune comtesse ne paraît pas avoir été très
contente de son mari, car elle a gardé à son sujet un silence complet
dans ses œuvres où se trouve cependant un assez grand nombre de
fragments autobiographiques. On sait, seulement, qu'elle résida à
diverses reprises en Allemagne, et qu'elle s'amusa fort pendant ce temps
qu'elle appelle «les cinq plus belles années de sa vie.»

«Elle se trouva veuve à Venise, jeune et sans enfants. «J'étais
charmante, écrivait-elle longtemps après; il m'est permis de le dire
aujourd'hui, parce que je survis à ma beauté, et qu'il n'est pas plus
ridicule de se louer sur ce que l'on a été que de composer soi-même son
épitaphe.» Elle fut une des reines de l'aristocratie vénitienne pendant
près de vingt ans (1760-1780) à l'époque de l'omnipotence féminine dans
les affaires politiques et administratives de la Sérénissime République.

«Parvenue au déclin de l'âge, elle montra plus de tact que la plupart de
ses contemporaines, qui prolongeaient leurs galanteries bien au delà de
la jeunesse, ou achevaient de s'avilir en demandant des émotions
nouvelles à la funeste passion du jeu. Quand Justine Wynne se sentit
vieille, elle se fit ermite.

«C'est alors qu'elle s'adonna à la littérature. Elle s'installa avec ses
livres et ses chiens près de Padoue, dans une excentrique _villa_ nommée
_Alticchiero_, appartenant à son vieil ami le sénateur Angelo Quirini.
Elle se mit à écrire, même à beaucoup écrire, en français et en anglais;
mais ne fit imprimer que quelques ouvrages tirés à un très petit nombre
d'exemplaires. Elle nous a expliqué elle-même l'origine de ses premiers
essais littéraires. «Quand j'étais jolie femme, dit-elle dans les
_Pièces morales et sentimentales_, j'avais eu du moins le bon esprit de
comprendre qu'il me resterait une longue vie au delà de la vie brillante
de la jeunesse. Je consacrais à la lecture le temps que j'avais de
reste, celui que les autres femmes réservent à leur chien ou à leur
sapajou. Heureusement que je n'aimais pas les bêtes alors; je les aime à
présent, et je donne à mes chiens les moments que je donnais alors à mes
adorateurs. Les livres me restent toujours, ainsi que quelques amis, qui
m'aident à supporter l'âge du repentir.»

«Parmi ces amis, on remarquait, outre Quirini, un sénateur nommé
Dandolo, qui avait été et redevint depuis provéditeur de Dalmatie, et
auquel le futur auteur des _Morlaques_ devait, sans doute, plus d'une
information sur ce pays où il a situé ses personnages et où l'action se
déroule. Mais le visiteur le plus assidu de la _villa Alticchiero_ était
un certain comte Benincasa, qui prit même, paraît-il, une part aux
travaux littéraires de la comtesse de Rosenberg. C'est pour ses amis que
l'auteur des _Morlaques_ écrivait et faisait imprimer ses œuvres,
évitant la grande publicité, agissant avec une ambition littéraire des
plus discrètes et des plus mesurées; aussi ses ouvrages sont-ils fort
rares aujourd'hui et très recherchés des bibliophiles.» En voici la
nomenclature:

1° _Alticchiero_, par Mme J.W.C.D. R. Genève, 1781?

     Cet ouvrage est la description détaillée de la _villa_ appartenant
     au sénateur Quirini, et fut adressé en manuscrit à M. Huber, de
     Genève (ami de Voltaire), qui le fit imprimer à ses frais à un très
     petit nombre d'exemplaires. En 1787, Quirini en tira une nouvelle
     édition avec un très grand nombre de planches et une épître
     dédicatoire signée par le comte Benincasa: _Padoue_, gr. in-4° de 5
     ff. et 80 pp. de texte, avec un plan et 29 planches (British
     Museum).

     Nous empruntons au baron Ernouf la description de cette originale
     demeure: «Moins somptueuse que ses orgueilleuses voisines, les
     villas Pisani, Foscarini, etc., _Alticchiero_ avait néanmoins son
     cachet et sa réputation à part. Une partie du domaine était
     consacrée à des expériences agronomiques; les jardins étaient
     dessinés à la française, suivant le goût alors dominant; mais
     l'agréable y était partout sacrifié à l'utile avec une affection
     systématique et parfois originale. Les bosquets, les massifs, les
     avenues étaient exclusivement composés de beaux arbres fruitiers de
     toute espèce, et symétriquement décorés de statues des divinités du
     paganisme, de bustes de grands hommes anciens et modernes,
     notamment ceux de Voltaire et J.-J. Rousseau. On rencontrait là
     Hercule et Vénus dans un massif d'orangers, Mars de garde au milieu
     d'un carré de pastèques, et un _autel dédié aux Furies_, au
     rond-point d'une belle treille formant labyrinthe. Cette propriété
     si classiquement décorée avait encore une qualité qui passerait
     aujourd'hui pour un défaut aux yeux de bien des gens: tout y était
     aussi uni, aussi plat que régulier. Aucun mouvement de terrain,
     aucune inégalité malséante, même à l'horizon, n'y altérait
     l'harmonie et la précision des lignes.»

2º _Du séjour des comtes du Nord à Venise en janvier 1782_. Venise,
1783.

     Lettre de la comtesse de Rosenberg à son frère Richard Wynne sur
     les voyages du grand-duc héritier de Russie, Paul Pétrovitch
     (depuis Paul Ier), et la princesse de Wurtemberg, sa seconde femme.
     Comme l'ouvrage précédent, cet opuscule est sans valeur littéraire.


3º _Pièces morales et sentimentales_ de Mme J. W., C-T-SS de R-S-G,
écrites d'une campagne sur les rivages de la Brenta dans l'État
vénitien. Londres, J. Robson, 1785.

     On remarque, parmi ces pièces, surtout la _Nouvelle vénitienne
     plébéienne_, placée à la fin du recueil, où l'auteur trace un
     tableau curieux des costumes et de la physionomie des gondoliers de
     Venise, encore originaux et pittoresques dans ce temps-là. Mme
     Wynne se révolte contre la civilisation moderne: «À force de
     communiquer ensemble, disait-elle, les hommes finissent par se
     ressembler tous parce qu'ils substituent indistinctement aux
     caractères nationaux, des manières et des idées de convention
     générale, ce qui efface la physionomie des nations.» Cette
     _Nouvelle plébéienne_ fut traduite en italien et publiée en 1786, à
     Venise, sous le titre _Il Trionfo de' Gondolieri_.

     Il existe aussi une édition anglaise de ce recueil, publiée à la
     même époque à Londres, en deux volumes, sous le titre des _Moral
     and sentimental Essays_.


4º _Les Morlaques_, Venise, 1788, dont on va parler plus loin.


5º Une chronique scandaleuse de la société vénitienne de la seconde
moitié du XVIIIe siècle, qui est restée inédite[70].

Après avoir fait imprimer _les Morlaques_, la comtesse de Rosenberg
voulut revoir une dernière fois l'Angleterre, qu'elle n'avait pas
visitée depuis longtemps. Elle fit ce voyage avec Benincasa, devenu son
inséparable, et passa près d'une année auprès de son frère Richard, avec
lequel elle était toujours restée en correspondance. Elle revint par la
France, où Benincasa se fit fort applaudir dans quelques clubs par ses
adhésions chaleureuses à la Révolution, mais elle trouva peu d'agrément
dans ce Paris tumultueux de 1790. Rentrée à la _villa Alticchiero_, elle
y mourut presque subitement, peu de temps après son retour.

_Les Morlaques_[71], dans une certaine mesure, rappellent Bernardin de
Saint-Pierre; on y reconnaît également, avons-nous besoin de le dire?
l'influence de Rousseau.

Dans sa préface, la comtesse de Rosenberg expose son plan: elle veut
peindre dans _les Morlaques_ un pays qui «offre l'image de la nature en
société primitive, telle qu'elle a dû être dans les temps les plus
reculés... Avant qu'une nouvelle révolution _change la nature et
l'aspect_ de ce pays, poursuit-elle, qu'on le voie dans son état actuel
beaucoup plus intéressant que celui de la civilisation la plus achevée,
dont les biens et les maux sont également connus depuis longtemps parmi
nous».

Ce pays idéal, c'est la Morlaquie. Les sauvages paysans slaves sont ces
heureux humains qui ont toujours des «jouissances paisibles d'une vie
conforme aux goûts de la nature», et qui ne connaissent «pour le moment
d'autres lois que celles de la nature et d'autre droit que la force».

Au milieu d'un monde blasé et frivole, la comtesse de Rosenberg avait
toujours conservé un très vif attrait pour la mâle poésie des mœurs
simples et barbares. Comme nous l'avons déjà noté, elle avait pris dans
sa _Nouvelle vénitienne plébéienne_ des gondoliers de Venise pour héros.
Dans _les Morlaques_, elle sort complètement de la société civilisée;
elle célèbre d'abord la nature sauvage de la Morlaquie: la mer et les
rochers, les silencieuses forêts de sapins, les chutes d'eau vertes, les
grottes et les cavernes mystérieuses. Et dans ce décor majestueux, elle
nous présente une famille heureuse qui «sur toutes les autres répandait
par son exemple l'esprit d'une douce égalité sociale».

Mais l'auteur des _Morlaques_ ne s'en tient pas à peindre un peuple de
pasteurs et à glorifier les vertus de la vie patriarcale, comme l'ont
imaginé quelques lecteurs peu patients. Le sujet de son roman est un
événement tragique dont elle aurait été vivement impressionnée, et qui
se serait passé à Venise, sur le quai des Esclavons, vers l'an 1781: la
rencontre et le combat acharné de deux voyageurs dalmates, ennemis
mortels, par suite d'une rivalité d'amour, combat qui se termina,
dit-elle, par la mort du rival préféré. L'auteur eut l'idée de nous
faire connaître au fur et à mesure les mœurs primitives des «Morlaques»
dans une fiction romanesque, dont l'aventure poignante du quai des
Esclavons devait former le dénouement.

     La suite naturelle des événements dans une famille morlaque,
     dit-elle, va nous mettre au fait des mœurs et des usages de la
     nation, d'une manière plus sensible que la relation froide et
     méthodique d'un voyageur. On n'a pas cru avoir besoin de recourir
     au romanesque ou au merveilleux. Les faits sont vrais et les
     détails nationaux fidèlement exposés. _Mœurs, habitudes, préjugés,
     caractères, circonstances locales, tout résultera des événements et
     des personnages mêmes mis en action. C'est peut-être la plus
     agréable façon de donner l'idée juste d'un peuple qui pense, parle
     et agit d'une manière différente de la nôtre_[72].

Il faut relever cette intention de «donner l'idée juste d'un peuple qui
pense, parle et agit d'une manière différente de la nôtre». Il est, en
effet, curieux de voir une femme auteur s'exprimer de cette façon avant
que Mme de Staël ait déclaré qu'il «faut avoir l'esprit cosmopolite»;
avant que l'influence de Walter Scott se soit généralisée; avant, enfin,
que le mot «couleur locale» ait été découvert[73]. Mais ce qu'il y a de
plus remarquable, c'est que Mme de Rosenberg ne s'en tint pas à la
théorie, mais essaya de réaliser son idée. Sa grande préoccupation
reste, en effet, toujours visible, et de cette préoccupation proviennent
les qualités les plus originales des _Morlaques_: peinture extrêmement
vive des passions les plus violentes qui font agir les acteurs du drame
sanglant, peinture qui ne tend nullement à démontrer la supériorité
morale des «primitifs incorrompus», et qui ne dégage aucune proposition
plus ou moins utopique, pour servir à corriger les «civilisés
corrompus». Il serait très injuste de voir dans _les Morlaques_ une
simple illustration des idées de Rousseau, car, si la comtesse de
Rosenberg déplorait la disparition des sociétés primitives, elle la
déplorait exclusivement au point de vue artistique,--ce qui était, en
1788, d'une originalité indiscutable. Elle regrettait la disparition des
costumes pittoresques, des coutumes barbares, des croyances populaires,
voire même de l'ignorance. Rousseau eût abhorré la superstition,
dont--en vraie dilettante littéraire--était amoureuse la comtesse de
Rosenberg.

Car, si l'on cherche les influences qui peuvent expliquer--jusqu'à un
certain point, cela va sans dire--cette manie du «primitif», on les
trouvera dans cette autre source du romantisme: les poèmes ossianiques
de Macpherson, poèmes où se retrouvent des idées et des sentiments chers
à Rousseau, encore que ces deux auteurs n'aient nullement influé l'un
sur l'autre[74]. _Les Morlaques_ furent écrits à l'époque la plus
ardente, durant la longue vogue de «l'Homère celtique», et ils en
portent visiblement les traces. L'abbé Cesarotti, critique influent,
traducteur italien du barde écossais, et, de plus, son grand admirateur,
partageait l'intimité de la comtesse de Rosenberg. Il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que l'on rencontre dans la Morlaquie semi-arcadienne de
cette spirituelle dame, non seulement la monotonie sauvage, la
mélancolie du passé, le vague du paysage, «les haines renfermées au fond
des cœurs», sentiments de l'époque auxquels le fils de Fingal devait la
plus grande partie de son succès,--mais aussi et surtout cet autre trait
des chants ossianiques, plus original et plus distinctif celui-là, _vrai
trait celtique_, «heureuse erreur des peuples vivant sous la Grande
Ourse», qui «ignorent la pire des craintes, celle de la mort[75]»:
l'amour des catastrophes terribles et des massacres fatals, la
glorification de la haine meurtrière scandée solennellement dans la
phrase pathétique du barde plaintif. Et cette inspiration ossianique ne
se reflète pas seulement à travers le sanglant et sentimental carnage
illyrien; elle va jusqu'à souffler, en certains endroits des
_Morlaques_, la même poussière pseudo-archaïque que Macpherson étala sur
sa prose rythmique.

Mais cette double influence de Rousseau et d'Ossian n'était pas
suffisante pour amener à elle seule, en 1788, l'auteur de ce roman
exotique à conclure que la civilisation moderne détruit le pittoresque,
qu'elle «efface la physionomie» des peuples et des individus, qu'elle
est néfaste à la littérature, qu'il faut partir pour les pays barbares à
la recherche des héros originaux, pour donner, lorsqu'on les a trouvés,
«l'idée juste» de leur manière de penser, de parler et d'agir, manière
qui est «différente de la nôtre». Quelque fortes que soient les
influences littéraires, elles n'expliquent pas complètement les origines
de ce livre peu commun. Il y a dans _les Morlaques_ tant de passages
vraiment beaux et qui trahissent, sous le cosmopolitisme d'esprit de
l'auteur, une telle sensibilité féminine qu'il est impossible de ne pas
voir combien profond et entier était l'amour presque hystérique réservé
par l'excentrique comtesse de Rosenberg aux simples et pittoresques
peuples «primitifs».

Il nous reste à examiner le soin qu'elle apporte à peindre ses héros, à
brosser ses décors: Slaves dalmates, paysages adriatiques.

Comme Mérimée qui, quarante ans plus tard, a choisi pour _la Guzla_ les
mêmes personnages et la même scène, la comtesse de Rosenberg n'avait
jamais vu la Dalmatie. Ce qu'elle en sait, elle le sait de seconde main,
et--disons-le tout de suite--elle en sait bien peu pour mériter les
éloges décernés par l'abbé Cesarotti à sa prétendue exactitude. Charles
Nodier _qui avait vu la Dalmatie_, et qui en parlait avec autorité, se
trompe absolument en jugeant _les Morlaques_ le «tableau le plus piquant
et le plus vrai, etc...[76]» _Les Morlaques_, comme _la Guzla_, sont une
«drogue», mais une drogue de fabrication plus grossière.

La comtesse de Rosenberg avait puisé la plus grande partie de ses
renseignements sur la Dalmatie dans ce même _Voyage_ de Fortis[77] que
Mérimée mit, plus tard, à contribution. C'est grâce à cette source
commune que la ressemblance entre leurs ouvrages n'est ni vague ni
incertaine. Dans tous deux on trouve le même bric-à-brac exotique: noms
bizarres, de personnes et de lieux,--mots slaves pieusement copiés dans
le _Voyage_, avec toutes les fautes d'impression et de transcription
italienne,--mots soigneusement soulignés, incrustés dans le texte avec
une abondance orientale,--descriptions de fêtes populaires, de coutumes,
de superstitions, de croyances; dans tous deux la _guzla_ est dépeinte,
dans tous deux se retrouvent des _pismé_ (chansons).

Quant à la «couleur locale», il serait injuste d'exiger de l'auteur des
_Morlaques_ ce que nous a donné, bien après, l'auteur de _la Guzla_. Les
temps étaient changés: le public romantique en demandait bien davantage.
De plus--et sans parler de la supériorité du talent de Mérimée sur celui
de la comtesse de Rosenberg--les genres dans lesquels chacun d'eux
s'était exercé étaient si différents que l'auteur de _la Guzla_ devait
fatalement être amené à rechercher le coloris plus que ne l'avait fait
l'auteur des _Morlaques_. En effet, Mérimée, reconstituant quelques
pages de Fortis, ne composera que des morceaux fragmentaires, changeant
à chaque moment ses acteurs et sa scène, morcelant à dessein son sujet.
La comtesse de Rosenberg, au contraire, puisant à la même source, est
contrainte--c'est une nécessité du roman--de combler toutes les lacunes
pour donner une unité factice à son œuvre. La tâche était plus lourde,
sinon impossible, et il n'est que très naturel d'en constater
l'insuccès. Mais l'effort était beau, surtout à une époque où il n'y
avait pas de précédent; il mérite une attention d'autant plus
sympathique que _les Morlaques_, pris dans leur ensemble, paraissent
beaucoup plus «illyriens» que _Jean Sbogar_ ou _Smarra_, de Charles
Nodier, ouvrages écrits pourtant trente ans plus tard, après un séjour
de l'auteur parmi les Slaves du Sud, et qu'on croit aujourd'hui encore
avoir subi l'influence de ce séjour[78].

Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux
morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans _les Morlaques_. Ces
prétendus spécimens de «poésie esclavonne», au nombre de dix, sont
disséminés dans le cours du volume conformément aux exigences du récit.
On en a réuni l'indication dans une table particulière placée à la fin
des _Morlaques_. Voici les titres de ces poésies: _Chanson de Pecirep_,
_Histoire d'Anka_, _Épithalame de Radomir aux noces de Jervaz_,
_Épithalame de Dascia aux noces de Jervaz_, _Prière à l'image de
Catherina_, _Chanson de mort de Dabromir_, _Chanson de la bienheureuse
Dianiza_, _Chanson de Tiescimir et Vukossava_, _Chanson de mort pour le
Starescina de Rostar_, _Chanson de mort de Jervaz_.

Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que
quelques-unes de ces poésies sont tirées «d'un recueil d'anciens chants
héroïques, publié dans le courant du XVIIIe siècle par un religieux
dalmate, le P. Morvizza»; les autres, inédites, auraient été rapportées
et traduites à Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. «Ces chansons,
ajoute-t-il, appartiennent à des époques fort différentes; l'une des
plus anciennes, _Tiescimir et Vukossava_ (p. 254), est évidemment
antérieure à l'invasion musulmane.»

Ces poésies ne sont que des contrefaçons; l'auteur de la notice que nous
citons se trompait, mais il n'était pas le premier qui tombait dans
cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de
Staël, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait
une connaissance de «l'illyrien», prétendait également que les «morceaux
de poésie esclavonne» sont «bien choisis» et que «le style de la
traduction a quelque chose de la naïveté, du nerf et de la couleur de
l'original[80]».

«Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe siècle», n'ayant eu qu'une
existence fictive, aucune des poésies insérées dans _les Morlaques_ ne
pouvait être tirée d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron
Ernouf pensait à un autre religieux dalmate qui avait publié au XVIIIe
siècle une collection de chants serbo-croates, André Kačić-Miošić,
l'auteur des _Entretiens familiers_ dont nous avons déjà parlé; mais les
ballades de ce poète populaire sont par trop différentes de celles qui
se trouvent dans _les Morlaques_ pour qu'on puisse y reconnaître la
moindre parenté avec ces dernières; certains détails cependant nous ont
paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilité d'une
connaissance directe des _Entretiens familiers_ de la part de la
comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne
trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont été employés
par Kačić: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir,
Vukossava, etc.--Toutefois, la présence de ces noms dans le livre de Mme
de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre façon: l'auteur des
_Morlaques_ n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie,
Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-même peut-être?) ont pu lui donner
des renseignements qui ne sont pas dans le _Voyage_?

Pour donner une idée de ces «morceaux de poésie esclavonne»--qui n'ont
pour nous d'autre intérêt que de précéder _la Guzla_--citons-en un: la
chanson récitée aux funérailles d'un ancien chef slave. Le sujet est
celui que traitera Mérimée dans une de ses ballades «illyriques», _le
Chant de mort_, ce _vocero_ dalmate qui ressemble tant au _vocero_ corse
dont on lit un spécimen dans _Colomba_.

     Qui nous guidera encore sur les frontières des Turcs, pour leur
          enlever le bétail?

     Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus
          robuste?

     Qui mènera l'épouse à l'époux avec pompe et joie, si notre chef
          est mort?

  Qui nous éclairera de ses conseils, comme notre père, dont la prudence
          égalait la clarté des flambeaux qui dissipent les ténèbres?

     Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous
   t'aimions, nous obéissions toujours à tes ordres, ô brave Staréscina!

     _Mes frères, il nous écoute, il nous entend: nos voix descendent
          jusqu'à lui, mais la sienne ne peut plus monter jusqu'à nous._

Il faut se demander maintenant si Mérimée connaissait cet ouvrage, et si
ce roman n'a pas inspiré _la Guzla_. La réponse qu'on peut faire est à
peu près celle-ci: _les Morlaques_ n'étaient pas destinés au public, et
le bibliomane Nodier qui en possédait un exemplaire, donné par l'auteur
à lord Glenbervie, le jugeait «extraordinairement rare» en 1829[81]. Il
est donc fort douteux que Mérimée ait lu cet ouvrage avant 1827--s'il
l'a jamais lu--du moins nous n'avons pu trouver trace d'une pareille
lecture dans _la Guzla_, quoique les ressemblances provenant d'une
commune source--le _Voyage_ de Fortis--ne manquent pas.

L'on verra que Mérimée n'ignorait pas les nouvelles illyriennes de
Charles Nodier: _Jean Sbogar_ (1818) et _Smarra_ (1821); il serait donc
intéressant de rechercher si Nodier, lui, connaissait _les Morlaques_.
On pourrait dire alors qu'il existe dans _la Guzla_ une certaine
influence provenant indirectement des ballades-pastiches de la comtesse
de Rosenberg. Ces recherches seraient d'autant plus utiles que, dès
1862, Paul Lacroix (bibliophile Jacob) remarquait un certain air de
parenté entre ces productions[82], et que tout récemment, M. Curčin en
est arrivé à conclure que toutes ces «mystifications» forment une «série
ininterrompue» de pastiches «qui servaient toujours de modèle l'un à
l'autre»: _les Morlaques_ à _Smarra_, _Smarra_ à _la Guzla_[83].

Pour des raisons qui nous paraissent bonnes et que nous donnons
ci-dessous, nous ne croyons pas que Nodier connût _les Morlaques_ au
moment où il écrivait ses feuilletons «illyriques» (1813), ni même à
l'époque de _Jean Sbogar_ (1818) et de _Smarra_ (1821). _Les Morlaques_
sont un livre très rare et, probablement, Nodier ne les connaissait pas
avant 1823, c'est-à-dire au moins deux ans après la publication de
_Smarra_, son dernier ouvrage «esclavon».

Tout d'abord, il est aisé de se rendre compte qu'en 1816, il n'avait pas
encore eu _les Morlaques_ entre les mains. Il fit en effet paraître
cette année dans la _Biographie universelle_ un article sur Albert
Fortis, où il prétendait que le roman de Mme Wynne n'était qu'une
«paraphrase un peu étendue d'un chapitre du _Viaggio in Dalmazia_», ce
qui provoqua une maligne rectification de la part de Ant.-Alex. Barbier
(dans son _Examen critique et complément des Dictionnaires historiques_,
Paris, 1820, p. 346). Nodier fut piqué au vif,--c'était au
_bibliographe_ qu'on s'en prenait!--il répondit finement à Barbier, tout
en avouant du reste s'être lourdement trompé: il avait jugé le livre
sans l'avoir jamais vu[84].

D'autre part, lord Glenbervie, à qui avait appartenu l'exemplaire de
Nodier, ne mourut qu'en 1823[85]; il n'est guère probable que la
bibliothèque de ce grand seigneur, homme d'État, ait été dispersée avant
sa mort.

Mais si Mérimée ignorait _les Morlaques_ et si Charles Nodier ne les a
connus que longtemps après _Jean Sbogar_ et _Smarra_, Mme de Staël, bien
avant eux, avait lu l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg et en avait
parlé sans que personne s'en fût jamais douté[86].



§ 5

MME DE STAEL ET LA POÉSIE «MORLAQUE»


Après avoir parcouru toute l'Italie dans leur promenade poétique,
Corinne et lord Nelvil arrivent à Venise. Ils montent au campanile de
Saint-Marc et contemplent la «Reine de l'Adriatique» dans toute sa
splendeur. Ils regardent, ensuite, vers les rives lointaines de l'Istrie
et de la Dalmatie, et Corinne, cette improvisatrice admirable, impulsive
et éloquente, parle ainsi à son ami:

«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, et qui fut autrefois habitée
par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les
Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils
appellent encore les Romains les _tout-puissants_. Il est vrai qu'ils
montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres
Anglais, les _guerriers de la mer_, parce que vous avez souvent abordé
dans leurs ports; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me
plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les
mœurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. Le
monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout en peu de
temps; j'ai déjà vécu assez pour cela... Mais donnons encore,
poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand nous serons descendus
de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes
incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu'un
souvenir dans la mémoire des hommes. _Il y a des improvisateurs parmi
les Dalmates_; les sauvages en ont aussi; on en trouvait chez les
anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de
l'imagination et point de vanité sociale; mais l'esprit naturel se
tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte
d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette
arme le premier; les peuples aussi qui sont restés plus près de la
nature ont conservé pour elle un respect qui sert très bien
l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans
doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient
habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très distinctes de
sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à
l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspire l'incertain et
l'inconnu[87].»

Cette page de _Corinne_ est intéressante à plus d'un point de vue. Elle
démontre d'abord que Mme de Staël, malgré toute la germanisation de son
esprit, ne saisissait ni le but des études entreprises sur la poésie
populaire par les savants allemands de cette époque; ni les beautés de
cette poésie dont les recueils succédaient aux recueils; ni l'importance
de tout un courant littéraire influencé par les vieux chants nationaux
des «sauvages qui ont de l'imagination et point de vanité sociale». Mais
nous reviendrons sur ce sujet.

Ensuite, ce qui est encore plus important pour nous, cette page témoigne
que Mme de Staël connaissait bien l'ouvrage de la comtesse de Rosenberg.
En effet, ce qu'elle dit de la poésie dalmate, par la bouche de Corinne,
est l'expression de réflexions faites après la lecture des _Morlaques._

M. Jean Skerlitch, d'après qui nous citons cette page[88],
conjecture--sous réserve d'ailleurs--que l'auteur de _Corinne_ devait
connaître la poésie «morlaque» par les traductions de Herder et de
Goethe dont nous avons déjà parlé.

Il est parfaitement vrai que Mme de Staël connaissait la _Triste ballade
de la noble épouse d'Asan-Aga_, qu'elle avait lue dans la traduction de
Goethe, et cela avant la publication de _Corinne_. «Je suis ravie de la
_Femme morlacque_», écrivait-elle, en 1804, à l'illustre poète, dans un
de ses billets conservés à Weimar, et publiés depuis par M. F. Th.
Bratranek[89]. Elle en était ravie, mais elle ne savait pas que la
_Femme morlaque_ fût une production des sauvages «qui ont de
l'imagination et point de vanité sociale». Elle pensait que cette pièce
était une poésie originale de Goethe, car, six ans après, en 1810, elle
écrivait au chapitre XIII de la deuxième partie de son livre _De
l'Allemagne_: «Il [Goethe] devient quand il veut, un Grec [elle faisait
allusion à la «Fiancée de Corinthe»], un Indien [«Dieu et la Bayadère»],
_un Morlaque_[90]» Il est hors de doute qu'elle pensait à la _Triste
ballade_ serbo-croate.

Il est moins probable que Mme de Staël ait remarqué les poèmes
«morlaques» dans les _Volkslieder_ de Herder, car, comme nous l'avons
dit, et comme nous le mettrons plus tard en lumière, elle n'admirait pas
beaucoup ce genre de poèmes et le recueil de Herder tout
particulièrement[91].

Mais ce qui est certain, c'est que Mme de Staël avait lu _les Morlaques_
de la comtesse de Rosenberg, et qu'elle jugeait les Dalmates d'après le
tableau qu'en donne cet auteur. Elle ne suspectait pas l'authenticité
des ballades populaires qui s'y trouvent et qui «ressemblent un peu à
celles d'Ossian, bien que les Morlaques soient habitants du Midi».
Toutes les allusions qu'elle fait à la Morlaquie se rapportent
exclusivement au roman dalmate que nous connaissons. En voici des
preuves:

LES MORLAQUES, pp. 8-9:                 CORINNE, liv. XV, chap. IX:

_Les cavernes_ de l'Herzovaz cachaient  _Les cavernes sont sacrées_,
ses trésors, et les vautours dévoraient disent les Dalmates...
au grand air les cadavres des Turcs
tombés sous sa main... La pierre qui
couvre ses cendres durera moins que sa
mémoire, et notre postérité marquera
toujours la place de ses restes sacrés.

Ensuite, pp. 9 et 52:

Ainsi les eaux de la Kerka, après avoir Les Dalmates savent si peu ce
menacé les arcs des _puissants_         qui s'est passé depuis quinze
et renversé les ponts de Roncislap,     siècles, qu'ils appellent encore
se répandent et se calment dans le lac  les Romains les
Proclian.                               _tout-puissants_.

[En note: «Les Morlaques dans leurs
chansons indiquent par ce mot les
anciens Romains.»]

.....................................

Quelque temps après eux, _les puissants_
de l'Italie traversèrent la mer et
parurent sur nos côtes.

Enfin, p. 167:

Nous les y suivîmes et, conduits par    Il est vrai qu'ils montrent des
les _guerriers de la mer_, nous         connaissances plus modernes, en
brulâmes leur flotte, nous renversâmes  vous nommant, vous autres
la ville et il ne resta de toutes les   Anglais, les _guerriers de la
deux le lendemain que des cendres et    mer_, parce que vous avez
des pierres.                            souvent abordé dans leurs ports.

[Note: «Le Morlaque indiquait de cette
manière les Anglais.»]

Il faut noter que les cavernes _ne sont_ et ne furent jamais «sacrées»
pour les Dalmates; qu'ils n'appellent pas les Italiens «les
tout-puissants», mais leur donnent des noms moins respectueux tels que
«foi de chien» ou «foi de Latin»; de même que les Anglais ne sont
nullement pour eux les «guerriers de la mer». Toutes ces expressions
poétiques furent créées de toutes pièces par la comtesse de Rosenberg,
et c'est dans _les Morlaques_ que Mme de Staël les a prises.

Nous avons déjà dit que les ballades prétendues dalmates qui se trouvent
dans _les Morlaques_ sont de pure fabrication vénitienne; ainsi,
l'appréciation qu'en donne Mme de Staël ne porte pas sur la vraie poésie
serbo-croate. Mais au point de vue pratique, il importait peu qu'elles
fussent authentiques: cette page avait son importance pour avoir fait
mentionner, en 1807, dans un livre à grand tirage et qui eut une grande
vogue, l'existence d'improvisateurs parmi les Dalmates et celle d'une
poésie nationale slave qui «ressemble un peu à celle d'Ossian».

Prosper Mérimée avait-il lu cette page de _Corinne_? Et s'il l'avait
lue, en avait-il gardé le souvenir? Il est difficile de le prétendre ou
de le nier, mais il est aisé de voir, une fois de plus, que l'auteur de
_la Guzla_ n'était ni le «seul» ni le «premier» Français qui «pût
trouver quelque intérêt dans ces poèmes sans art, production d'un peuple
sauvage», comme le relate si candidement la spirituelle préface de _la
Guzla_.

Ce passage de _Corinne_, peut-être inconnu de Mérimée, ne le fut pas de
tout le monde. _Le Globe_, par exemple, vingt ans après, exprime le
désir de voir paraître en France une traduction de poèmes des Dalmates,
«aussi célèbres chez eux qu'ils sont inconnus parmi nous»; il va jusqu'à
dire: «Il semble que la _guzla_ des Slaves sera bientôt aussi célèbre
que la harpe d'Ossian[92]». Nous croyons ne pas nous tromper en
reconnaissant là comme un écho d'une leçon entendue à l'Arsenal; un
regard que dirige la blanche main de Corinne, montrant du haut du
campanile les rives incertaines de la Dalmatie.



§6

L'ILLYRIE NAPOLÉONIENNE


Au moment où Mme de Staël écrivait _Corinne_, il se passa un événement
qui contribua dans une large mesure à faire connaître en France
l'Illyrie et les «Illyriens». Par le traité de Presbourg (décembre
1805), la Dalmatie devint une dépendance du royaume d'Italie.

Dans la suite, à l'époque du blocus continental, afin d'isoler
complètement l'Autriche de la mer, Napoléon lui enleva, par le traité de
Schoenbrunn (14 octobre 1809), la Haute Carniole, une partie de
l'Istrie, le Frioul, le Littoral croate et la Croatie méridionale. Il
projetait de reconstituer un royaume slave sur l'Adriatique, songeant à
y incorporer également et la Bosnie et la Serbie. Il donna le nom de
_provinces illyriennes_ à la nouvelle possession impériale. En 1811, il
y ajouta l'Istrie vénitienne, la Dalmatie, Raguse et les Bouches de
Cattaro[93]. Les _provinces illyriennes_ s'étendaient ainsi des sources
de la Save à la frontière monténégrine, et de l'Isonzo à la frontière
turque. Le pays avait un gouverneur général à Laybach et était divisé en
six provinces civiles et une province militaire; il avait reçu une
organisation française, à l'exception de Raguse et de la province
militaire[94].

Dans la capitale des _provinces_, qui était déjà une vraie tour de
Babel, une petite colonie française s'était installée et il s'était
formé une cour autour du gouverneur. L'éloignement de Paris dans lequel
vivait celui-ci lui avait fait décerner «des pouvoirs extraordinaires»,
suivant les propres paroles de l'Empereur au général Bertrand, le
premier titulaire, et le conseil qu'il présidait et dirigeait avait reçu
le «pouvoir de prononcer, soit comme Conseil d'État, soit comme Cour de
Cassation, sur plusieurs objets importants[95]».

Quatre gouverneurs ont _régné_ à Laybach entre 1811 et 1813: le maréchal
Marmont, duc de Raguse, le général comte Bertrand, le maréchal Junot,
duc d'Abrantès, et Fouché, duc d'Otrante. Au premier rang de la colonie
se trouvait l'intendant général M. de Chabrol, un administrateur actif
et capable; il était secondé par le maître des requêtes Las Cases, le
futur compagnon de Napoléon à Sainte-Hélène[96]. «À cette époque, dit le
biographe de Fouché, où l'extension de l'Empire avait créé un réel
cosmopolitisme en facilitant les relations et les allées et venues de
pays à pays, on avait vu apparaître à la «cour» de Laybach plusieurs
personnages de la société parisienne qui y apportaient les modes, les
bruits et l'air des Tuileries. À côté des officiers et administrateurs
groupés autour du gouverneur général, d'autres fonctionnaires, Italiens
en grande partie, mais aussi Croates, Dalmates et Istriens, des
seigneurs allemands et des chefs slavons, et jusqu'à des évêques grecs
ou italiens, jusqu'à des chefs de _pandours albanais_, jusqu'à des
envoyés de pachas voisins, créaient au palais du gouverneur une cour
disparate, originale et assez brillante où se sentait un vague goût
d'Orient mêlé aux élégances du faubourg Saint-Honoré; où des auditeurs
frais émoulus du Conseil d'État coudoyaient des chanoinesses
autrichiennes, des officiers vénitiens, des chefs auxiliaires croates,
des prélats orthodoxes et des ambassadeurs monténégrins et bosniaques.
Des fêtes assez fréquentes égayaient cette cour hétéroclite; le
_Télégraphe illyrien_ en faisait dans le style bien connu de la presse
impériale d'emphatiques comptes rendus. Le lycée où professaient des
maîtres de l'Université impériale, ouvrait ses portes au gouverneur
général pour de solennelles distributions de prix; de jeunes Dalmates y
composaient en latin l'éloge du grand Napoléon, comme le devaient faire,
à la même heure, en d'autres lycées, de jeunes Bretons et de jeunes
Hollandais[97]; le proviseur haranguait les «jeunes Illyriens» sur le
style de Fontanes, croyant faire à la couleur locale une suffisante
concession en soutenant, contre toutes les vraisemblances géographiques,
qu'ils pouvaient, du haut de leurs montagnes, apercevoir le Pinde et les
Thermopyles[98]. Le pays semblait «napoléonisé». Il n'y manquait que la
guillotine, mais les fonctionnaires la réclamaient à grands cris. Dès le
23 novembre 1812, elle fut installée à Laybach. On inondait le pays de
croix et de rosettes de la Légion d'honneur: grands seigneurs, évêques,
chanoines, maires et chefs de pandours participaient à cette manne[99].»

Le poète slovène Vodnik chantait dans une ode:

     Napoléon a dit: «Réveille-toi, Illyrie, quatorze siècles durant la
     mousse t'a recouverte.» Aujourd'hui, Napoléon lui ordonne de
     secouer sa poussière. Elle sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un
     miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre
     Napoléon; une génération tout entière s'élance de la terre. Appuyée
     d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la
     sauver[100].

Mais, malgré ces vers, le gouvernement français ne dura pas longtemps
dans les _provinces_. Ni le peuple «illyrien» ni ses voisins n'étaient
contents de lui. Les Russes et les Anglais parurent devant Cattaro; les
Monténégrins descendirent de leurs montagnes, et à partir de l'automne
1813, les Français ne furent plus maîtres que du pays dominé par leurs
canons, c'est-à-dire de quelques places fortes où l'on célébrait
d'imaginaires victoires de l'Empereur pour entretenir l'enthousiasme des
soldats. Enfin, les événements de 1814 et 1815 replacèrent
définitivement l'Illyrie sous la domination de l'Autriche.

Cette occupation momentanée ne resta pas sans conséquences pour la
science et pour la littérature[101].

La géographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Monténégro (qui était à
deux pas de la garnison française de Cattaro), la Bosnie--pays tous
inconnus jusqu'alors--furent étudiés dans une série d'articles,
brochures, mémoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps
après la restitution des provinces à l'Autriche.

À Laybach, on publie en français des décrets, arrêtés et
règlements[102]. On rédige le _Télégraphe officiel des provinces
illyriennes_, journal tétraglotte, publié par le gouvernement (en
français, italien, allemand et slovène[103]). À Trieste, on imprime une
grammaire française «à l'usage de la jeunesse guerrière des provinces
illyriennes[104]».

En France, les journaux donnent régulièrement des nouvelles du pays et
s'efforceront de faire connaître à leurs lecteurs la plus récente
conquête impériale[105]. Peu de temps après l'occupation de la
République de Raguse par Lauriston (1806), un lettré «slovinique», le
comte de Sorgo, fut présenté à Napoléon[106] et élu membre de l'Académie
Celtique (plus tard Société des Antiquaires de France). Il lut à cette
savante compagnie un _Mémoire sur la langue et les mœurs du peuple
slave_[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: «Depuis qu'une
partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent réunis à la
grande confédération de l'Empire Français, l'histoire, la langue, les
antiquités de ces peuples devenus pour les savants français des
richesses nationales, peuvent réclamer leur attention et quelques
instants de leurs travaux précieux[108].»

En même temps, les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun publient une
_Notice géographique et historique sur le Monténégro_ et un _Tableau des
Bouches de Cattaro_ (1808). Cette publication populaire donne aussi, en
1809, une _Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie_, et,
en 1811, un _Mémoire sur le Monténégro_, par A. Dupré. Cette même année
1811 paraissent: la _Croatie militaire, mémoire sur les régiments
frontières_, par le général Andréossy[109]; les _Souvenirs d'un voyage
en Dalmatie_, par C. B., du département de Marengo [Dr Charles Botta],
ouvrage où l'on parle de la poésie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812,
le _Voyage en Bosnie dans les années 1807-1808,_ par Amédée
Chaumette-Desfossés, ancien chancelier du consulat général de Bosnie,
ouvrage réédité en 1821, connu de Mérimée et utilisé dans _la
Guzla_[110]. L'année suivante, M. Depping fait un long _Tableau de
Raguse_ pour les _Annales des Voyages_ (t. XXI), où il parle de la
littérature «illyrienne» d'après l'ouvrage italien de F.-M.
Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une étude sur
_l'Illyrie et la Dalmatie_, par le savant autrichien Balthasar Hacquet,
et on l'augmente d'un _Mémoire sur la Croatie militaire_[112]. Le
_Journal des Débats_ ouvre son feuilleton aux articles sur la poésie
«illyrienne», par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attaché à
l'ambassade de France à Constantinople, fait paraître une longue notice
sur la Dalmatie, dans ses _Promenades pittoresques dans Constantinople
et sur les rives du Bosphore_. En 1818, A. Dupré s'occupe de nouveau de
l'Illyrie: il publie son «essai historique et commercial» sur les
_Bouches de Cattaro_[113]. Le dépôt général de la marine fait graver, en
1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levés en
1806 par les officiers français[114]. Le colonel L.-C. Vialla de
Sommière, ancien chef d'état-major de la deuxième division de l'armée
d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son _Voyage
historique et politique au Monténégro_, ouvrage sur lequel Sénancour
fait de suite un article dans la _Minerve littéraire_[115]. En même
temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul général à
la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand _Voyage dans la Grèce_
(5 vol. in-8°) qui contient un bon nombre de pages sur les pays
«illyriens». En 1822, Charles Pertusier écrit une étude sur _la Bosnie,
considérée dans ses rapports avec l'Empire Ottoman_. Enfin, en 1823, un
Dalmate, ancien officier supérieur de la marine, M. le chevalier
Bernardini, publie à Paris son _Discours sur la langue illyrienne et sur
le caractère des peuples habitant la côte orientale du golfe
Adriatique_[116].

Cette abondance d'ouvrages français relatifs au pays de Hyacinthe
Maglanovich dispensa l'auteur de _la Guzla_ (comme il le reconnut
lui-même) d'une description géographique, politique, etc.[117]



§ 7

CHARLES NODIER EN ILLYRIE


Le 20 septembre 1812, le comte Bertrand, premier gouverneur des
provinces illyriennes, signa l'arrêt par lequel M. Ch. Nodier, homme de
lettres à Paris, était nommé bibliothécaire de la ville de Laybach. En
même temps, il confia à l'auteur du _Peintre de Saltzbourg_ la direction
de la partie française du _Télégraphe officiel_. Ce fut M. de Tercy,
secrétaire général de l'Intendance en Illyrie, qui demanda et obtint
cette place pour son futur beau-frère «dans le double but de lui créer
une position et de lui faire partager son exil, fort supportable du
reste[118]».

Après avoir difficilement pourvu aux frais d'un long voyage[119], Nodier
partit de Paris, en pauvre émigré, à la fin de novembre, emmenant avec
lui sa jeune femme malade[120] et son enfant de dix-huit mois qu'il
faillit perdre dans une tourmente de neige au Mont-Cenis; cette enfant
devait être plus tard la «Notre-Dame de l'Arsenal» à laquelle Alfred de
Musset adressera de si jolis vers.

Nodier arriva à Laybach vers la fin de décembre 1812[121]. «J'ai vu
enfin l'Illyrie, écrivait-il alors à son ami Charles Weiss,
bibliothécaire à Besançon, et à travers des neiges de deux pieds j'ai
gagné les rigoureux sommets de la Carniole. À peine avais-je cessé de
rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique légèrement vêtu d'un frac
de toile lilas, et la tête couverte de son grand chapeau où flottent des
rubans de toutes couleurs, que j'ai aperçu l'Istrien frileux qui
grelotte sous sa mante de poils de chèvre et son bonnet de laine à trois
pièces[122].»

Ce n'est parmi ces paysans exotiques qu'il vécut dans ce nouveau pays.
Il habita Laybach et se trouva «au milieu d'une cour qui éclipsait celle
de plus d'un roi d'Europe». En décrivant à son ami Weiss un dîner chez
le comte de Chabrol, qui remplaçait le gouverneur, il disait qu'il y
avait été le seul sans dentelles, sans diamants, sans épée, et qu'il
«s'aperçut alors qu'il était encore à Paris[123]».

Il ne s'occupa point de politique à Laybach, lui, l'éternel conspirateur
que redoutait Napoléon[124]. «Les éventualités de la possession
m'étaient à peu près étrangères», dit-il à propos de ses conversations
avec Fouché, conversations qu'il inséra dans les _Souvenirs et
portraits_, et qui sont fort sujettes à suspicion[125]. Ses principales
occupations se réduisaient à la direction d'une bibliothèque et à la
rédaction du _Télégraphe officiel_[126].

Le _Télégraphe officiel_ datait de 1810: Nodier ne l'avait donc pas
fondé, comme le prétendent Sainte-Beuve[127], Quérard[128] et M. Georges
Vicaire[129]. Trente mois avant l'arrivée du charmant conteur à Laybach,
un arrêté du gouverneur, instituant la censure, avait ordonné qu'un
journal serait publié par les soins de l'Intendance[130]; le 28 juillet
1810, un prospectus fut lancé pour annoncer la prochaine apparition du
_Télégraphe officiel des provinces illyriennes_. Ce journal devait avoir
quatre éditions: française, italienne, allemande et slave[131]; il
devait paraître deux fois par semaine, in-4°, et contenir, outre les
actes publics, «toutes les nouvelles qui pourront influer sur l'esprit
des lecteurs et sur les intérêts du commerce».--Remarquons que Nodier
(qui, personnellement, ne revendique pas le nom de fondateur du
_Télégraphe_ comme le font pour lui ses biographes) mentionne cependant
dans ses _Souvenirs_[132] qu'il fut celui qui conseilla à Fouché de
publier aussi une «édition en slave vindique» et que Fouché fut enchanté
de cette proposition. Comme nous le disions tout à l'heure, la chose
était résolue plus de deux ans avant l'arrivée de Nodier à Laybach. Du
reste, il ne fut que «directeur chargé de la rédaction du texte
françois[133]»; les autres éditions avaient leurs rédacteurs spéciaux.

On ne trouve ce journal ni à la Bibliothèque Nationale, ni dans aucune
autre bibliothèque de France. Mais il en existe à Laybach deux
collections, toutes deux, il est vrai, incomplètes: au Musée
«Rudolphinum» et à la Bibliothèque du Lycée. Nous n'avons pu en obtenir
communication, aussi nous bornerons-nous à reproduire la description
faite par un lecteur plus heureux, description utilisée par les
biographes et bibliographes de Nodier.

«Ce journal (in-4°, bi-hebdomadaire) comprend deux parties. Dans la
première se trouvent les lois, décrets et autres actes de l'autorité,
ainsi que les dépêches officielles, matériaux fort intéressants pour
celui qui entreprend l'étude de cette période historique.

«La partie non officielle ne présente pas moins d'intérêt: car elle
était rédigée par un écrivain qui depuis est devenu justement célèbre:
Charles Nodier qui, bien que fort jeune encore, avait été nommé
conservateur de la Bibliothèque de Laybach et rédacteur du _Télégraphe_.

«Nous ne trouvons, il est vrai, sa signature qu'au bas d'avis indiquant
au lecteur les moyens de faire parvenir à la direction les vingt francs,
prix de l'abonnement. Mais on reconnaît sans peine l'auteur des articles
qui paraissaient dans le corps du journal. Sous cette rubrique toujours
neuve; «on nous écrit» de Palerme, ou du Caire, ou de Berlin... nous
retrouvons toujours la même langue pure et élégante, le même style
limpide et brillant, une argumentation serrée et ingénieuse qui ne
laisse aucun doute sur l'identité des nombreux correspondants que le
_Télégraphe officiel des provinces illyriennes_ devait entretenir à
l'étranger.

«Enfin, sous le titre de «Variétés», nous voyons paraître des études
fort curieuses sur les peuples slaves, leurs mœurs, leur langue, leur
littérature, et des articles de critique littéraire ou théâtrale, qui
sont dus à la plume féconde qui devait produire plus tard tant de
morceaux délicats.

«Le _Télégraphe officiel_ dura autant que l'occupation française. Le
dernier numéro paru a Laybach est du 24 août; il fallut reculer devant
les armées autrichiennes: la rédaction du journal, transportée à
Trieste, fit encore paraître huit numéros (69 à 76) dont le dernier est
du 26 septembre; ces derniers numéros étaient imprimés en trois langues:
français, allemand et italien. C'est ce qui a donné lieu à la légende
communément admise du journal polyglotte[134]. Il faut mettre cette
légende au rang de beaucoup d'autres et constater que Nodier n'a pas
cherché à éclipser le cardinal Mezzofanti: il s'est contenté d'écrire
dans sa langue maternelle des pages charmantes qui méritaient mieux que
de dormir oubliées dans la poussière d'une bibliothèque étrangère[135].»

N'ayant pas eu entre les mains le _Télégraphe illyrien_, nous ne savons
rien de ces articles de Nodier. M. Tomo Matić, qui avait consulté la
collection de la Bibliothèque du Lycée, et qui en a donné quelques
extraits dans l'_Archiv für slavische Philologie_, ne s'intéressa qu'aux
écrits relatifs à la poésie populaire serbo-croate et à la littérature
ragusaine; il garda sur le reste le plus complet silence. À en juger
d'après la plus grande partie de ce que M. Matić a publié comme de
l'inédit[136], et dont on va énumérer de suite les _cinq_ réimpressions
postérieures à 1813, Nodier insérait volontiers, dans ses œuvres ainsi
qu'ailleurs, ses articles du _Télégraphe_. Seulement en a-t-il agi de
même pour tous? C'est ce que nous nous demandons, avant qu'une réponse
ne parvienne de Laybach[137].

Nodier n'était pas très satisfait de son séjour dans la capitale
illyrienne. Il devait attendre deux mois ses appointements de
bibliothécaire et six mois ses appointements de journaliste, «avec
quarante-deux francs, sans plus[138]». D'autre part, le journal
l'obligeant à abandonner, après un mois, la direction de la
Bibliothèque[139], sa situation devint alors beaucoup moins brillante
qu'on ne lui avait laissé espérer. Il fallut créer pour lui de nouveaux
postes et le dispenser de se faire faire un costume de cour.

C'est lui qui raconte ainsi sa vie à Laybach, mais il se peut qu'il ait
dû renoncer à la direction de la Bibliothèque pour une autre raison. La
municipalité de Laybach n'avait pas cessé de protester contre sa
nomination: on avait un bibliothécaire allemand[140] et Nodier ne
comprenait pas les langues dans lesquelles était écrite la plus grande
partie des livres de la Bibliothèque.

D'après M. Matić, on voit que Nodier publia au _Télégraphe officiel_, du
11 avril au 20 juin 1813, quatre articles intitulés «Poésies
illyriennes»; il en fera--M. Matić l'ignore--deux feuilletons pour le
_Journal des Débats_, dès son retour à Paris, c'est-à-dire quelques mois
plus tard[141].

Dans le premier, il se plaint que l'étude de la poésie illyrienne soit
trop négligée: «Pourquoi, dit-il, un homme instruit, spirituel et
sensible ne s'occuperait-il pas de recueillir ces vieux monuments de la
poésie illyrique et de les faire imprimer en corps? Ce serait peut-être
le moyen de faire renaître l'amour de cette belle langue nationale, qui
a aussi ses classiques et ses chefs-d'œuvre[142].» Comme l'a bien
remarqué M. Louis Leger[143], Nodier songe ici aux vieux monuments de la
littérature ragusaine, dont il a entendu parler, et qu'il confondait
avec la poésie populaire, dont il a pu lire un spécimen dans le _Voyage
en Dalmatie_. À cette époque, il connaissait fort bien cet ouvrage, car
il en parle dans son premier article, et, dans le troisième et le
quatrième, il donne une analyse de la _Triste ballade de la noble épouse
d'Asan-Aga_.

Charles Nodier ne savait ni la langue serbo-croate, dont il voulait
présenter les chefs-d'œuvre littéraires au public français, ni la langue
slovène, parlée à Laybach. Il ne se doutait même pas de la différence
qui existe entre elles: ainsi les deux langues ne furent pour lui qu'un
seul et même «illyrien». Il ne resta pas longtemps dans ce milieu, à
cette époque plus allemand que slave: neuf mois en tout[144]; il lui
manqua le temps d'apprendre bien des choses sur les indigènes de ce
pays.

Mais, malgré son tempérament extraordinairement fantaisiste, Nodier
était un homme infatigable,--ne copiait-il pas Rabelais pour apprendre
le français, et ne lisait-il pas jusqu'à sept épreuves de ses
ouvrages[145]?--Le temps passé par lui à Laybach ne fut pas complètement
perdu. Il se mit en «nombreux rapports avec ces hommes studieux et zélés
pour la science, qui sont partout l'élite des peuples, et que l'Illyrie
compte par centaines[146]»; il soumit même au comte Bertrand l'idée de
créer une _Académie libre illyrienne_[147]. Ses amis lui avaient
communiqué certains livres italiens où il y avait bien des choses à
apprendre: en particulier «les savants mémoires d'Appendini sur les
antiquités de Raguse et la littérature illyrienne[148]», mémoires
d'après lesquels il traduisit, dans son quatrième article (20 juin
1813), _le Ver luisant d'Ignacio Giorgi_, petit poème d'Ignace Gjorgjić,
poète ragusain; il devait en donner plus tard une nouvelle
traduction[149].

     Il y a dans nos Alpes helvétiques, disait-il dans un de ces
     articles qui sont toujours agréables à lire[150], des chansons
     simples et touchantes, qui ne consacrent pas le souvenir des
     grandes guerres, comme celles du fils de Fingal, parce que la
     guerre a rarement troublé la paix des chalets, mais qui peignent
     merveilleusement les sentiments les plus doux de l'homme et qui ne
     le cèdent point du tout sous ce rapport aux plus beaux chants de
     l'Homère de Selma. Je retrouve le même genre de poésie dans tout ce
     qui reste des traditions illyriennes, à cette différence près que
     la pureté du ciel, la beauté des productions, la grandeur des
     souvenirs et l'heureux voisinage de la Grèce ont dû donner au barde
     des Alpes Juliennes une foule d'inspirations que le nôtre n'a pas
     reçues. Qu'on se représente d'abord le chantre morlaque, avec son
     turban cylindrique, sa ceinture de soie tissue à mailles, son
     poignard enfermé dans une gaine de laiton garnie de verroterie, sa
     longue pipe à tube de cerisier ou de jasmin, et son brodequin
     tricoté, chantant le _pismé_ ou la chanson héroïque en
     s'accompagnant de la _guzla_, qui est une lyre à une seule corde
     composée de crins de chevaux, entortillés. C'est ordinairement
     après les premières heures du soir que le Morlaque se promène sur
     la montagne, en racontant dans son chant monotone, mais solennel,
     les exploits des anciens barons slaves. Il ne voit pas les ombres
     de ses pères dans les nuages, mais elles vivent partout autour de
     lui. Celle de l'homme hospitalier et fidèle, qui n'a point été
     désavoué par ses amis dans l'assemblée du peuple, et qui a été
     brave à la guerre, descend souvent à travers les rameaux des yeuses
     dans un rayon de la lune; elle tremble sur le gazon de sa tombe, la
     caresse d'une lumière douce, et remonte. Celle du méchant s'égare
     dans les lieux abandonnés; elle fréquente les sépultures, déterre
     les morts, ou, plus téméraire, va boire dans un berceau négligé de
     la nourrice, le sang des enfants nouveau-nés. Souvent un père
     épouvanté a rencontré le vampire tout pâle, les cheveux hérissés,
     les lèvres dégoûtantes, et le corps à demi enveloppé des restes de
     son linceul, penché sur la petite famille endormie, parmi laquelle,
     d'un regard fixe et affreux, il choisit une victime. Heureux s'il
     parvient à trancher alors d'un coup de son _hanzar_ les jarrets du
     cadavre; car désormais celui-ci ne sortirait plus de son
     cercueil... C'est au milieu de ces prestiges que marche mon poète,
     car il est poète aussi, et ne se borne pas à répéter les chants
     connus. La douceur de sa langue harmonieuse, la liberté de son
     rythme qui n'admet ni la symétrie fatigante d'une césure obligée,
     ni le monotone agrément de la rime, lui permettent d'obéir à toutes
     ses inspirations et d'embellir de ses pensées la vieille ballade
     que la tradition lui a transmise.

     Pour se faire une idée du chant morlaque, il faut l'avoir entendu.
     _Fortis essaie de le décrire_, mais il oublie une chose qui me
     paraît essentielle à dire, c'est qu'il ressemble très peu à la voix
     humaine... Je me souviens d'un voyage que je faisais de nuit sur
     les bords de l'Adriatique. La lune brillait de cette clarté bleue
     et immobile qu'on croirait ne lui avoir vue qu'en Italie; l'eau
     faisait un bruit long, mais très doux et très imposant, celui des
     mers qui ont peu de reflux. Les roues de la voiture criaient d'une
     manière uniforme sur le sable égal qui la balançait, et je
     quittais, fatigué de courses à pied et surtout de grands souvenirs,
     les plaines historiques de Campo-Formio. Je dormais à demi quand ce
     bruit étrange d'un chant morlaque frappa mon oreille et me
     transporta en imagination au milieu des concerts nocturnes de Puck,
     d'Ariel et de tous les lutins de Shakespeare, lorsque nouvellement
     sortis des fleurs et encore humides de rosée, ils forment des
     chants que les hommes n'ont jamais entendus. Je devais cette
     illusion à un postillon dalmate...

     Ces bardes obscurs, dont le nom sera tout à fait ignoré de
     l'avenir, font le charme d'une nation vive, spirituelle, sensible,
     qui confine d'un côté à la patrie de Virgile, de l'autre à celle
     d'Homère et qui ne le cède ni à l'Italie ni à la Grèce antiques
     dans la beauté du territoire, dans la variété des sites, dans
     l'originalité des mœurs et des inspirations.

Mais les «études illyriennes» de Nodier furent de courte durée. Quelques
mois plus tard, quand Fouché arriva à Laybach, la restitution des
provinces illyriennes était, en secret, décidée. Au mois d'août 1813, on
abandonna Laybach aux Autrichiens; en septembre, ce fut Trieste. Au
commencement de novembre, Nodier se trouvait à Paris et donnait des
articles au _Journal des Débats[151]_. Arrivèrent la chute de Napoléon
et les Cent-Jours; c'est alors qu'il fit sa célèbre réponse à Fouché
qui, se souvenant de leurs récentes relations en Illyrie, l'avait fait
appeler et lui avait demandé ce qu'il désirait: «Cinq cents frans pour
aller à Gand[152]!»

«Ce séjour en Illyrie, dit M. Émile Montégut, quelque court qu'il ait
été, fut mieux qu'une aventure de plus à ajouter au roman si accidenté
de sa jeunesse, car il eut une importance capitale sur ses destinées
littéraires. C'est de là que sont sortis à diverses dates _Jean Sbogar,
Smarra_ et _Mademoiselle de Marsan_.»

Nous allons examiner de près cette influence «illyrienne».



§ 8

«JEAN SBOGAR»


D'après Nodier, Jean Sbogar est un personnage historique «dont la
renommée aventureuse remplissait encore les États vénitiens» à l'époque
où il publia son histoire. C'est un bandit illyrien révolté contre le
gouvernement napoléonien, ou plutôt contre tous les gouvernements du
monde. Ce n'est pas un bandit banal, mais un bandit philosophe, comme le
témoignent les nombreuses pensées parsemées dans l'ouvrage et qui
auraient été toutes «tirées de sa conversation avec une scrupuleuse
littéralité[153]». «Ennemi décidé des forces sociales, il tendait
ouvertement à la destruction de toutes les institutions.» Avec sa bande
armée, qui se donne le nom des _Frères du bien commun_, il habitait le
château de Duino en Istrie, d'où il répandait la désolation et la
terreur par l'incendie, le pillage et l'assassinat. Aussi n'était-ce
point un simple paysan comme la plupart des camarades qui
l'accompagnaient. «Le vulgaire le faisait petit-fils du fameux brigand
Sociviska, et les gens du monde disaient qu'il descendait de Scanderbeg,
le Pyrrhus des Illyriens modernes.» Il parlait avec élégance le
français, l'italien, l'allemand, le grec moderne et, cela va sans dire,
la plupart des langues slaves.

Il était pâle et mélancolique, aimait la solitude et les cimetières, et,
pour soulager le terrible mal qu'il ressentait sous son front noble et
dédaigneux, il passait souvent sa main «blanche, délicate et féminine»
dans ses cheveux blonds. Il s'était épris d'une jeune fille d'origine
française, la mystique Antonia, qui habitait seule avec sa sœur aînée,
Mme Alberti, dans un vieux château près de Trieste. Cette jeune fille
venait de perdre son père, taciturne et morose royaliste, émigré au bord
de l'Adriatique, et sa mère, poitrinaire, à la sombre imagination.

Mais Sbogar savait qu'il était «né sous une étoile fatale», que «Dieu
n'avait rien fait pour lui»; il voulait rester seul, toujours seul,
accablé de son châtiment éternel. Il voulait étouffer en lui cet amour
criminel, «chimère qu'il n'avait créée que pour la combattre», dans son
désir de ne pas rendre Antonia malheureuse, ou plutôt dans son désir de
ne partager avec personne ses douleurs infinies.

Antonia ne savait rien de la terrible passion qui consumait Sbogar. Elle
ne connaissait de lui que son nom effrayant et les sanglants exploits
sur lesquels elle avait longtemps pleuré. Mais, en rêve, elle sentait
qu'une âme perdue planait au-dessus de la _casa Monteleone_, elle
entrevoyait un œil farouche qui veillait sur elle jour et nuit; elle
entendait des voix sourdes d'inconnus invisibles qui suivaient de loin
chacun de ses pas.

Un jour, elle dut quitter l'Istrie et se rendre à Venise avec sa sœur.
En ce temps-là, on y parlait beaucoup d'un jeune étranger, nommé
Lothario, personnage mystérieux sur lequel couraient les bruits les plus
singuliers. Lothario qui se trouve partout, et qui n'est connu de
personne, inspire, par son caractère imposant, sa vie cachée, ses
libéralités, sa magnificence, un enthousiasme général. «Il s'était
concilié, sans qu'on sût de quelle manière, et la faveur du peuple et
l'estime des grands.» Il répandait l'or avec la profusion digne d'un
souverain. Son pouvoir était tel que, de sa propre autorité, il
arrachait aux mains des sbires les malfaiteurs et les prisonniers
d'État; d'un seul mot il pouvait exciter la révolte, la guerre civile et
renverser les gouvernements. Personne ne lui connaissait d'amis. On se
rappelait seulement que, quelques années auparavant, il avait paru
s'occuper beaucoup d'une jeune fille noble, qui, de son côté, avait
témoigné une vive passion pour lui; mais un grand malheur mit fin à cet
amour: Lothario partit; la jeune fille disparut, et on ne retrouva son
corps que longtemps après, dans le sable d'une lagune.

Antonia fut très émue de cette histoire; cependant, elle éprouvait un
vif désir de voir Lothario: ce désir fut bientôt satisfait, elle le
rencontra dans un concert de Venise. La puissance romanesque de ce
fascinateur lui inspira un amour violent. «Antonia fut saisie à son
aspect d'une émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée et qui ne
ressemblait point à un sentiment connu. C'était quelque chose de vague,
d'indécis, d'obscur, qui tenait d'une réminiscence, d'un rêve ou d'un
accès de fièvre. Son cœur palpitait violemment, ses membres perdaient
leur souplesse; elle essayait inutilement de rompre ce prestige, qui
s'augmentait des efforts qu'elle faisait pour le surmonter. Elle sentait
quelque chose de semblable à je ne sais quoi d'odieux et de tendre.»

Lothario paraît ne pas comprendre ce qui se trahit si visiblement chez
cette fille sensible. Il continue de maudire la vie et la société
civilisée. Il vante à Antonia les charmes d'une vie indépendante, et
fait l'éloge des chefs de brigands illyriens:

     Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la
     société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l'ont quelquefois
     entraînée dans des excès que je n'ai que trop péniblement expiés.
     Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les
     hommes qui les habitent; car je les haïssais, sans savoir combien
     un jour je devais les haïr. Les montagnes de la Carniole, les
     forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des
     pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je
     restais peu dans les lieux où l'empire de la société s'était
     étendu; et, reculant toujours devant ses progrès qui indignaient
     l'indépendance de mon cœur, je n'aspirais plus qu'à m'y soustraire
     entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la
     civilisation des modernes et d'une civilisation ancienne qui a
     laissé de profondes traces, la corruption et l'esclavage: le
     Monténégro est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne
     sait quelle tradition vague m'avait donné lieu de croire qu'il ne
     participait ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis européenne,
     isolée par des rochers inaccessibles et par des mœurs particulières
     que le contact des autres peuples n'a point corrompues. Je savais
     la langue des Monténégrins. Je m'étais entretenu avec quelques-uns
     d'entre eux, quand des besoins qui ne s'accroissent jamais, et qui
     ne changent jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos
     villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui
     se suffisent depuis tant de siècles, et qui depuis tant de siècles
     ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de
     l'approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle
     que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leur désert
     cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour
     l'exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté
     l'accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu'ils
     allaient y porter (_sic_); car la présence de l'homme social est
     mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments
     naturels.

Malgré toute cette misanthropie, Antonia aime plus que jamais cet
inconnu qu'elle croit victime d'une des révolutions qui bouleversaient
l'Europe de 1808. Mais Lothario refuse sa main et lui écrit qu'il ne la
reverra jamais.

Après d'aussi brusques adieux, les deux sœurs quittent Venise pour
l'Illyrie, où Antonia espère que Lothario la rejoindra. En route, elles
sont attaquées par la troupe de Jean Sbogar. Mme Alberti meurt d'un coup
de feu; Antonia évanouie est transportée au château de Duino. Elle y
devint folle, mais les égards et le respect qu'avait pour elle Jean
Sbogar--notons que la tête de celui-ci était toujours voilée d'un crêpe
noir et que personne ne connaissait son visage--commencèrent à lui
procurer quelques moments lucides pendant lesquels elle put réfléchir
sur son état.

Un jour, le canon gronda aux environs du château. Bientôt un cliquetis
d'épées annonça à la jeune fille que l'on se battait à l'intérieur même
des murs. Les troupes françaises poursuivaient sans relâche les brigands
qui infestaient le pays. Elles venaient d'entrer dans le repaire de Jean
Sbogar. Tout à coup, Antonia entendit un tumulte horrible, au milieu
duquel s'élevait le nom du fameux bandit dalmate. Un homme poursuivi
s'élança dans l'escalier, et passa auprès d'elle comme un éclair.

     Antonia courut vers sa chambre; et, en y rentrant, il lui sembla
     qu'on la nommait d'une voix sourde.

     --Qui m'appelle!--dit-elle en tremblant.

     --C'est moi--répondit Jean Sbogar,--ne t'effraie pas. Adieu pour
     toujours.

Quelques instants plus tard, le château de Duino était tombé aux mains
des ennemis. On conduisit Jean Sbogar et les siens à Mantoue pour y être
jugés. La jeune fille trouvée parmi eux, et dont l'état de démence était
bien constaté, fut placée dans un hôpital et confiée aux soins d'un
médecin célèbre. Elle recouvra la raison et se décida à prendre le voile
dans la maison où elle avait trouvé asile. Le jour de la profession
était arrivé, lorsque deux sbires vinrent la chercher au nom de la
justice.

L'instruction du procès était achevée; ils avaient été condamnés à mort
au nombre de quarante, mais on ne savait si Jean Sbogar était parmi eux,
lui, dont personne ne connaissait le visage, et dont le nom continuait à
inspirer la terreur dans les campagnes. On se souvint de la jeune fille
trouvée dans le château et l'on pensa qu'elle le reconnaîtrait parmi ses
complices. Antonia fut donc placée dans la grande cour de la prison, au
moment où les condamnés devaient y passer pour la dernière fois. Ils
parurent; l'aspect de l'un d'eux la frappa immédiatement: c'était lui.
«Lothario!» s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Lothario se détourna
et la reconnut. «Lothario!» dit-elle en s'ouvrant un passage au travers
des sabres et des baïonnettes; car elle comprenait qu'il allait
mourir!--«Non,» répondit-il, «je suis Jean Sbogar!»--«Lothario!
Lothario!»--«Jean Sbogar!» répéta-t-il avec force.--«Jean Sbogar!» cria
Antonia. «Ô mon dieu!» et son cœur se brisa.

     Elle était par terre immobile; elle avait cessé de respirer. _Un
     des sbires souleva sa tête avec la pointe de son sabre, et lui
     laissa frapper le pavé en l'abandonnant à son poids._

     «Cette jeune fille est morte»,--dit-il.

     --«Morte»,--reprit Jean Sbogar en la considérant
     fixement.--«Marchons!»

_Jean Sbogar_ parut sous le couvert de l'anonymat au mois de mai 1818,
quatre ans et demi après que Nodier fût revenu de Laybach[154]. Il eut
d'abord ce que l'on appelle aujourd'hui une mauvaise presse, malgré
l'artifice qu'avait imaginé son auteur pour exciter l'intérêt du public.
Sur ce point, encore mal éclairé, nous relevons dans le _Journal de
Paris_ du 20 juin 1818, cette curieuse note:

     Les éditeurs de cet ouvrage nous apprennent, dans une espèce
     d'avertissement mystérieux, que l'auteur leur avait envoyé son
     manuscrit au moment où il se disposait à franchir l'espace qui le
     séparait encore de la Russie. Depuis la publication de ce roman,
     une note insérée le même jour dans tous les journaux prouve que
     l'on a voulu profiter de cette circonstance pour attribuer _Jean
     Sbogar_ à Mme de Krudener. Cet artifice était trop grossier pour
     réussir; comment, en effet, le lecteur aurait-il pu confondre la
     mélancolie douce et suave, les sentiments pudiques, les pensées
     religieuses qui distinguent l'auteur de _Valérie,_ avec cette
     misanthropie farouche, cet amour forcené d'un brigand pour une
     femme dont la tendresse est plus bizarre encore, avec des aventures
     extravagantes qui renchérissent sur les ténébreuses productions
     d'Anne Radcliffe, en un mot, avec _Jean Sbogar[155]?_

Ce blâme n'empêcha pas Nodier de déclarer dans sa préface de l'édition
de 1832:

     L'anonyme me porta bonheur... Des journalistes qui se crurent bien
     avisés, et qu'avait trompés je ne sais quel mélange d'ascétisme,
     d'amour et de philanthropie désespérée qui se confondent dans cette
     bluette (_Jean Sbogar_), en accusèrent Mme de Krudener... Je
     n'intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps.

_Jean Sbogar_ aurait été complètement oublié si un nouvel artifice
n'était intervenu quatorze mois plus tard. Le 17 octobre 1819, _la
Renommée_ annonça, «d'après les journaux anglais», que le prisonnier de
Sainte-Hélène s'était occupé de ce roman deux jours: une nuit à le lire
et quelques heures à l'annoter. «Cette apostille, venue de haut lieu,
excita un instant de rumeur dans les bureaux de rédaction des
feuilletons bonapartistes», et le roman devint célèbre en quelques
jours. Le libraire, Gide fils, qui semble avoir beaucoup contribué à
répandre cette nouvelle[156], lança à grand fracas une seconde édition
dont la couverture porte en entier le nom de l'auteur. Cette révélation
ne fut pas très prudente. Nodier ne jouissait pas d'un grand crédit
auprès de la presse de l'opposition et, malgré tout le succès du livre,
il fut de suite accusé de plagiat: _Jean Sbogar,_ disait-on, était volé
au _Corsaire_ de Byron[157].

On avait raison et tort tout à la fois de le prétendre; car, s'il est
vrai que _Jean Sbogar_ a été écrit sous une influence étrangère, il n'en
reste pas moins vrai que cette influence ne fut pas celle de Byron,
malgré les ressemblances frappantes qui existent entre le poème anglais
et le roman français. _Jean Sbogar_ est inspiré des _Brigands_ de
Schiller, d'où procédait, par une voie différente, l'ouvrage de
Byron[158].

Nodier sut se défendre de cette accusation. Il prétendit avoir ébauché
son roman «en 1812, aux lieux mêmes qui l'ont inspiré»; donc, «_Jean
Sbogar_ avait quatre ou cinq ans de plus que son aîné d'invention»[159]
(_le Corsaire_ est du mois de janvier 1814!). Et ce n'était pas tout.
_Jean Sbogar_ avait réellement existé: les petits enfants des bords du
golfe de Trieste vous l'attesteront quand vous prendrez la peine de les
interroger sur ce sujet. La cour de justice qui le condamna était
présidée par M. le comte Spalatin. «Je me vois obligé, disait Nodier
dans sa préface de 1832, à déclarer que personne au monde n'a de plagiat
à m'imputer dans cette affaire, si ce n'est, peut-être, le greffier des
assises de Laybach en Carniole, l'honnête M. Repisitch, qui voulut bien
me donner, dans le temps, les pièces de la procédure en communication
pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il craignait de
s'être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je
proteste en outre que tout ce que j'ai pris dans son dossier se réduit à
certains faits que je n'aurais pas pu mieux inventer, quand j'aurais été
Zschocke.»

Et, dans ses _Souvenirs de la Révolution et de l'Empire,_ Nodier raconta
une conversation qu'il aurait eue avec Fouché, en Illyrie, au sujet de
son héros:

     La cour impériale venait de déposer sur son bureau le dossier d'un
     arrêt en suspens qui attendait son aveu. C'était celui de ce fameux
     Jean Sbogar, _dont les journaux de Paris ont si bien prouvé que
     j'avais volé le type à lord Byron,_ par anticipation, sans doute.
     «Quel est cet homme?» me dit le gouverneur.

     --Un bandit systématique, répondis-je; un homme à opinions
     exaltées, à idées excentriques et bizarres, qui s'est acquis au
     fond de la Dalmatie une réputation d'énergie et d'éloquence,
     accréditée par des manières distinguées et une figure imposante.

     --A-t-il tué?

     --Peut-être, mais à son corps défendant. Au reste, je n'en
     répondrais pas. Tout ce que je sais de lui, c'est que c'est un
     brigand fort intelligent et fort résolu, dont le nom revient
     souvent dans la conversation du peuple.

     --Assez, reprit le duc d'Otrante en jetant le dossier dans la
     corbeille, etc.[160]

Les biographes de Nodier crurent à cette histoire. Émile Montégut, dans
sa belle étude qui reste toujours la première à consulter, affirme que
Nodier avait «suivi de près les exploits et le procès de Jean
Sbogar[161]»; de même que, dans son livre extrêmement intéressant sur
_Charles Nodier et le groupe romantique, _M. Michel Salomon, ne se
doutant pas combien sont suspectes les prétendues «pièces de la
procédure» de «l'honnête M. Repisitch», alla jusqu'à proclamer _Jean
Sbogar_ «roman documentaire avant l'invention de ce mot[162]»!
Sainte-Beuve lui-même, qui, pourtant, connaissait très bien son
«biographié», se laissa tromper et n'hésita guère à dire, parlant du
séjour de Nodier en Illyrie, que «_Jean Sbogar _et _Smarra_ et
_Mademoiselle de Marsan_ furent, dès cette époque [«vers 1811»], ses
secrètes et poétiques conquêtes[163]».

Il nous reste à examiner maintenant à quel point Nodier a su pousser la
«couleur locale» dans la peinture qu'il a faite de son poétique
aventurier dalmate, ce prétendu «personnage historique, dont la renommée
aventureuse remplit encore les États vénitiens».

D'abord, le nom même de son héros n'est pas un nom dalmate, mais un nom
tchèque. Nodier, qui aimait les vieux bouquins, le découvrit sans aucun
doute, sur la couverture du _Theologia radicalis_ par Jean Sbogar
(Prague, 1698 et 1708).

En Illyrie, Nodier n'a vu que des choses toutes extérieures: le pays et
les costumes, et il en a donné de très jolies descriptions dans son
roman. Une trentaine d'années plus tard, Gérard de Nerval, visitant la
Dalmatie, écrira en ces termes à un ami:

     Je t'écris en vue de Trieste, ville assez maussade, située sur une
     langue de terre qui s'avance dans l'Adriatique, avec ses grandes
     rues qui la coupent à angles droits et où souffle un vent
     continuel. Il y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes
     sombres qui creusent l'horizon; mais tu peux en lire d'admirables
     descriptions dans _Jean Sbogar_ et dans _Mademoiselle de Marsan_ de
     Charles Nodier; il est inutile de les recommencer[164].

Il aura raison, le malheureux Gérard: les descriptions de Nodier sont ce
qu'il y a de plus beau et de plus vrai dans le genre, malgré leur vague
écossais. Personne ne savait reproduire avec plus de grâce et plus de
bonheur que l'auteur de _Jean Sbogar_, les sentiments qu'éveille en nous
la vue d'un paysage. Hélas! c'est tout ou presque tout ce qu'il y a de
«couleur locale» dans son roman[165]; car, si Nodier a su voir et
décrire la nature, s'il a réussi ses décors, il a été beaucoup moins
heureux avec les héros. Il ne comprenait ni la langue ni le caractère
national du peuple au milieu duquel il avait vécu pendant neuf mois.
Sbogar, ce brigand élégant et sentimental, n'est pas plus «illyrien» que
ne l'est Charles Moor de Schiller. C'est un fantoche littéraire, qui
n'est pas même vraisemblable, et, pour le peindre, Nodier n'avait pas
besoin d'aller à Laybach.

Du reste, en admettant que les Illyriens de _Jean Sbogar_ soient
inférieurs à ceux de _la Guzla_, il serait injuste d'en blâmer Nodier,
car il ne paraît pas avoir voulu ce que Mérimée fera plus tard. C'était
un _précurseur en bien des sens_, comme l'a dit de lui Sainte-Beuve,
mais il ne pouvait se vanter d'avoir introduit la «couleur locale» dans
la littérature française. À peu de chose près, Walter Scott était resté
lettre close pour cet avant-coureur du romantisme.

Il manquait trop à Nodier pour qu'il pût prendre rang parmi la nouvelle
génération qu'il admirait paternellement. George Brandes a dit: «Nodier
ne joua un rôle visible que dans le prologue de ce grand drame
littéraire que fut le romantisme.» Ce qui est vrai surtout de l'auteur
de _Jean Sbogar_, ce roman dont le thème est des plus romantiques, mais
dont la forme ne fut pas assez moderne; ce qui explique aussi l'insuccès
de ce livre[166].



§ 9

«SMARRA»

     D'Illyrie encore Nodier rapporte _Smarra_, bizarre interprétation
     des bizarreries du cauchemar.

     M. RENÉ DOUMIC, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1907, p. 928.


Son séjour de huit mois à Laybach, de trente jours à Trieste «dans une
pension allemande», valut à Nodier la réputation de se connaître aux
choses d'Illyrie, réputation qui persista jusqu'à sa mort.

Une fois rentré à Paris, l'ancien rédacteur du _Télégraphe officiel_ de
Laybach fait réimprimer au _Journal des Débats_, sous le titre
prétentieux de _Littérature slave_, ses feuilletons illyriens[167].
Quelques mois plus tard, ses articles sont déclarés dignes de foi par le
traducteur français d'un ouvrage scientifique sur l'Illyrie et la
Dalmatie[168]. Encouragé par le succès, Nodier va les réimprimer
plusieurs fois encore[169]!

Ensuite, il rédige, pour le _Journal des Débats_ (1er février 1815), une
prétendue étude critique sur les différents ouvrages relatifs à
l'Illyrie, parus dernièrement en France et à l'étranger. Il oublie ce
qu'il leur doit lui-même, les déprécie tous et déclare avec une belle
impertinence que «ces itinéraires sont improvisés par des écrivains
estimables mais mal dirigés qui avaient pris tout au plus quelques notes
fugitives sur les usages dont ils méconnaissaient le plus souvent le
véritable objet, _au milieu d'un peuple dont ils ignoraient jusqu'à la
langue (sic)_».

Après cette sévère critique, quoi de plus naturel qu'une confiance
universelle en l'érudition slavicisante de Nodier.

L'année suivante (1816), il en reçut le premier témoignage: on le
chargea de composer l'article sur Fortis pour la _Biographie
universelle_ de Michaud. Cet article est conservé dans la dernière
édition du même dictionnaire.

En 1820, L. Rincovedro (est-ce un pseudonyme?), dans un article sur les
romances espagnoles,--où il blâme l'hispanisme fantaisiste des frères
Hugo,--espère que M. Ch. Nodier va donner bientôt sa traduction de
poésies nationales des Morlaques, «qui chantent encore le succès de
Scander-Beg et les malheurs de Spalatin-Beg[170]». Quelques mois plus
tard, les journaux annoncent comme un événement littéraire la prochaine
publication d'un poème traduit de l'esclavon par M. Nodier. Les _Annales
de la littérature et des arts_, qui se font l'écho de ce bruit,
demandent à leur estimable collaborateur son manuscrit et en détachent
une page «qui pourra donner une idée de l'ouvrage original et du mérite
de la traduction[171]».

En 1836, quand on a besoin d'un article sur la «langue (_sic_) et la
littérature illyrienne» pour le _Dictionnaire de la conversation_, c'est
encore à M. Ch. Nodier, de l'Académie françoise, que l'on confie ce
travail. Il envoie, naturellement, ses vieux feuilletons, qui auront du
crédit même en 1856, quand on les réimprimera dans la seconde édition de
ce répertoire.

Vers la même époque, l'érudit Depping, qui écrivait au _Bulletin des
sciences historiques_ rédigé par MM. Champollion, qui savait les langues
slaves, et de plus avait composé, en 1813, un article sur la poésie
ragusaine pour les _Annales des Voyages_ de Malte-Brun, cite comme le
meilleur spécimen de la poésie «morlaque»... _Jean Sbogar_ de M. Ch.
Nodier[172].

En 1840, un écrivain polonais de talent, Christian Ostrowski, croit
devoir dédier à l'auteur de _Smarra_ un article paru dans la _Revue du
Nord_, sur le poète ragusain Givo Gungulié (Jean Gondola), dont le
sympathique bibliothécaire de l'Arsenal avait doctoralement parlé à
plusieurs reprises.

Vingt ans après la mort de Nodier, la _Biographie universelle_ de
Michaud rend hommage à ses «recherches intéressantes sur les productions
littéraires de la Dalmatie, alors complètement ignorées»; recherches
«dont quelques-unes portent l'empreinte profonde de ses conquêtes en ce
genre[173]».

Aujourd'hui même, d'éminents académiciens croient sérieusement que
c'était «d'Illyrie encore» que Nodier rapporta _Smarra_.

Et toutefois Nodier, qui a mystifié avec ses _études illyriennes_ au
moins autant de monde que Mérimée avec les siennes,--car après tout,
s'il joua l'érudit, ce fut uniquement dans l'intention de railler la
crédulité contemporaine,--Nodier, disons-nous, n'obtint jamais dans ce
genre la célébrité de l'auteur de _la Guzla_, dont il était, comme on le
verra, non seulement le prédécesseur, mais aussi en quelque sorte
l'initiateur.

C'est ainsi qu'il publia, en 1821, un livre assez étrange: prétendue
traduction de «l'esclavon», intitulé _Smarra, ou les démons de la nuit,
songes romantiques_[174].

Dans la préface, il nous raconte que cet ouvrage, dont il «n'offrait que
la traduction», est moderne et même récent. «On l'attribue généralement
en Illyrie, dit-il, à un noble Ragusain qui a caché son nom sous celui
de comte Maxime Odin, à la tête de plusieurs poèmes du même genre.
Celui-ci, dont je dois la communication à l'amitié de M. le chevalier
Fédorovich-Albinoni, n'était point imprimé lors de mon séjour dans ces
provinces. Il l'a probablement été depuis.»

Il existait à cette époque un certain comte KREGLIANOVICH-Albinoni,
auteur d'un mémoire sur la Dalmatie, que Nodier connaissait, puisqu'il
en a parlé, en 1813, dans les numéros 15 et 16 du _Télégraphe officiel_
de Laybach, et dans le _Journal des Débats_ du 1er février 1815; mais un
«chevalier FÉDOROVICH-Albinoni» n'a jamais existé pour la raison bien
simple que le nom de Fédorovich n'est pas serbo-croate mais russe,
tandis que la famille d'Albinoni était une famille italo-dalmate. Nodier
a donc forgé un nom imaginaire, et lui a donné un air d'authenticité, en
le modelant sur le nom qu'il avait cité plusieurs fois auparavant et
dont personne ne pouvait mettre en doute l'existence.

Comme il l'avait prétendu en 1819, au _Journal des Débats_, au sujet du
_Vampire_, nouvelle faussement attribuée à Byron, Nodier affirma de
nouveau que _smarra_ n'est que «le nom primitif du mauvais esprit auquel
les anciens rapportaient le triste phénomène du _cauchemar_. Le même
mot, disait-il, exprime encore la même idée dans la plupart des
dialectes slaves, chez les peuples de la terre qui sont les plus sujets
à cette affreuse maladie. Il y a peu de familles _morlaques_ où
quelqu'un n'en soit tourmenté[175]». Et après avoir donné cette
explication qui a si bien l'air savante, il se met à broder dans son
«poème esclavon» une étrange histoire sur un thème non moins étrange.

     Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses
     pensées... Paix!... La nuit est tout à fait sur la terre. Vous
     n'entendez plus retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui
     regagne sa maison, ou l'ongle armé des mules qui arrivent au gîte
     du soir: le bruit du vent qui pleure ou siffle entre les ais mal
     joints de la croisée, voilà tout ce qui vous reste des impressions
     ordinaires de vos sens, et au bout de quelques instants, vous
     imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. Il devient une
     voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais fixe, qui
     se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous
     commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!...) dans des
     mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le
     grand Esprit a conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il
     s'est contenté de semer, volages et mystérieux fantômes, dans
     l'univers illimité des songes. Les Sylphes, tout étourdis du bruit
     de la veillée, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils
     frappent du battement monotone de leurs ailes de phalènes vos yeux
     appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurité
     profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en échappe,
     comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils se
     pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de
     renouer la conversation magique des nuits précédentes, et de se
     raconter des événements inouïs qui se présentent cependant à votre
     esprit sous l'aspect d'une réminiscence merveilleuse[176].

C'est pendant une nuit semblable que le jeune Lorenzo, endormi auprès de
la belle Lisidis, dans une antique villa au bord du lac Majeur, a
l'imagination hantée des rêves les plus bizarres: il se croit transporté
en Thessalie; là, il écoute les discours d'un prétendu ami, Polémon, qui
lui raconte qu'il est sans cesse poursuivi par les démons de la nuit et
surtout par Smarra, roi des terreurs nocturnes. Le narrateur Lorenzo,
qui se croit Lucius--Lucius de _l'Âne d'Or_--se rend ensuite à un repas
voluptueux auquel assistent également Polémon et son esclave favorite,
Myrrthé et les belles sorcières, Théis et Thélaïre. Les sépulcres
s'ouvrent; des morts affamés sortent de leurs cercueils; ils déchirent
les vêtements des cadavres, dévorent les cœurs et s'abreuvent de sang.
L'affreux festin commence dans les vapeurs du vin et les caresses des
enchanteresses; des fantômes s'y mêlent, froids reptiles, salamandres
«aux longs bras, à la queue aplatie en rame», monstres sans couleur et
sans forme, insectes invisibles comme la pluie. Tous s'endorment et,
pendant leur sommeil, Smarra met à mort Polémon et Myrrthé; les
Thessaliens accusent Lucius de les avoir tués. Sa tête tombe sous la
main du bourreau et «mord le bois humecté de son sang fraîchement
répandu»; les chauves-souris la caressent en lui chuchotant: «Prends des
ailes!» Et voici que s'envole la tête de Lorenzo par je ne sais quels
lambeaux de chair qui la soutiennent à peine... jusqu'au moment où la
voix de la belle Lisidis réveille cette «victime d'une imagination
exaltée, qui a transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre
purement intellectuel d'idées», comme nous l'explique quelque part
l'auteur.

En 1832, Nodier déclara que ce récit fantastique, n'était qu'un pastiche
du premier livre de _l'Âne d'Or_, dans lequel, sauf quelques phrases de
transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle,
à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. «Mais, ajouta-t-il
amèrement, le nom sauvage de l'Esclavonie prévint les littérateurs de ce
temps (1821) contre tout ce qui pouvait arriver d'une contrée de
barbares[177].»

Il avait raison dans une certaine mesure. En réalité, rien n'est moins
«esclavon» que ces hallucinations littéraires que Mérimée, son
successeur à l'Académie française, appellera un jour «le rêve d'un
Scythe raconté par un poète de la Grèce». Quoi qu'en dise É.
Montégut[178], Nodier, à coup sûr, n'a pu trouver une inspiration
suffisante pour un conte de cette nature, ni dans le caractère national
des «Esclavons», ni dans leur littérature, ni dans leurs
traditions--qu'il ne connaissait pas, du reste--ni dans le caractère
sauvage des paysages dalmates qu'il avait vus et qu'il avait décrits
dans _Jean Sbogar_. Quant à l'assertion émise par lui: d'avoir fait dans
_Smarra_ un travail de compilateur, plaquant des passages de Théocrite,
Virgile, Shakespeare, etc., sur un fond emprunté à Apulée, cette
assertion, à notre avis, ne doit être acceptée que sous les plus
expresses réserves. Nodier n'était-il pas l'auteur d'une brochure
intitulée _les Pensées de Shakespeare_, dont un tiers appartient en
effet au poète anglais, mais dont les deux autres ne sont dus qu'à la
plume de leur prétendu traducteur français?

Dans quelle mesure _Smarra_ fut-il un pastiche de _l'Âne d'Or_? C'est ce
que nous ne pouvons décider, mais il nous semble que même au cas où l'on
pourrait prouver qu'il y a imitation, la principale question n'est pas
là. Peu importe, en effet, que la fantaisie de Nodier se trouve
apparentée à la fiction antique alors que l'écrivain ne faisait après
tout que satisfaire au goût de l'époque.

M. André Le Breton, dans sa remarquable étude sur Balzac, a déjà
rattaché d'une façon péremptoire la nouvelle de Nodier à cette «école de
cauchemar» ou «genre frénétique» qui florissait en France de 1820 à
1830[179]. _Smarra_ était le descendant direct de la littérature
d'épouvante inaugurée en Angleterre vers 1794 par Mrs. Anne Radcliffe
(1764-1823)[180]; par M. G. Lewis (1775-1818), auteur du _Moine_ (que
Nodier cite en tête du chapitre VI de _Jean Sbogar_) et éditeur des
_Histoires terrifiantes_, recueil de ballades anglaises et
étrangères[181]; enfin, par l'Irlandais Ch. Robert Maturin (1782-1824),
auteur de _Melmoth le vagabond_, bizarre écrivain dont Nodier traduisit,
avec son ami Taylor, la tragédie de _Bertram_ (1821)[182]. Malgré son
caractère peu français, le «genre frénétique» obtint en France un succès
fou et contribua, pour une part, au développement du roman réaliste.
Balzac lui paya son tribut dans ses premiers romans: _l'Héritière de
Birague, le Centenaire ou les deux Beringheld, le Vicaire des Ardennes_
(tous les trois de 1822); exemple suivi par Victor Hugo dans _Han
d'Islande_ (1823) et _Bug-Jargal_ (1825). Bien plus, ce fameux
«grotesque» préconisé par Hugo dans la Préface de _Cromwell_ n'était
qu'une conséquence des années passées à cultiver le «genre
frénétique[183]».

Ce genre convenait au goût maladif et passager de l'époque où le
romantisme apparaissait à peine; en haine des dieux et des héros
gréco-romains, froids et impassibles, on se noyait volontairement dans
les ténèbres de la magie du vampirisme barbare[184].

Ce goût, qui devait s'accroître, puis se calmer, assura dès 1829 le
grand succès des contes fantastiques de Hoffmann[185]; pour
quelques-uns, même, l'attrait du «terrifiant» se doublait du plaisir de
la mystification et c'est ainsi que la nouvelle «à faire peur» devint un
genre fin et agréable par excellence. Nous n'avons pas besoin de dire
que l'auteur de _la Guzla_ y excella.

La fureur du «frénétique» était un des points les plus vulnérables de la
nouvelle école; les adversaires du romantisme ne la pardonnaient pas
facilement. Henri de Latouche, dans son poème burlesque des _Classiques
vengés_, se moque agréablement de ce genre aux dépens de V. Hugo:

     Dites que si, le soir, sous des porches gothiques,
     L'Angelus réunit deux auteurs romantiques,
     Le plus naïf des deux dit à l'autre innocent:
     Monsieur a-t-il goûté l'eau des mers et le sang?
     A-t-il pendu son frère? Et lorsque la victime
     Rugissait palpitante au-dessus d'un abîme,
     A-t-il, tranchant le nœud qui l'étreint sans retour,
     Vu la corde fouetter au plafond de la tour[186]?

Cette satire est de 1825, _Han d'Islande_ de 1823, _Smarra_ de 1821; ce
n'est donc pas sans raison qu'un autre ennemi de cette littérature
macabre, accusa Nodier d'avoir inauguré la série[187].

Du reste, _Smarra_ agit directement: Victor Hugo s'en souvint dans _la
Ronde du Sabbat_, qu'il dédia,--ce serait une preuve suffisante,--«à M.
Charles N.»:

     Goules dont la lèvre
     Jamais ne se sèvre
     Du sang noir des morts!...
     Psylles aux corps grêles
     Aspioles frêles...
     Volez oiseaux fauves,
     Dont les ailes chauves,
     Aux ciels des alcôves
     Suspendent _smarra_[188].

En 1835, un certain M. Brisset, donna un conte poétique, _le Mauvais
œil, tradition dalmate_, qui n'est autre chose qu'un _Smarra_ plus
farouche et plus lyrique encore; l'imitation y va quelquefois jusqu'au
plagiat. (Urbain Canel, éditeur.) De même que, beaucoup plus tard,
Théophile Gautier se rappela Nodier et sa nouvelle dans les
«fantasmagories confusément effrayantes et vaguement horribles» et les
«malaises causés par les visions nocturnes», dont est remplie sa
_Jettatura_[189]. La ressemblance des sujets n'est pas accidentelle; en
effet, à la page 89 de l'édition originale (Hetzel, 1837, in-16),
Gautier parle du _smarra_ qui, «offusqué, s'enfuit en agitant ses ailes
membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches dans la chambre, par
l'interstice des rideaux». Pour prouver encore avec plus d'évidence que
Nodier fut le guide de V. Hugo et de Gautier dans ces régions
d'épouvanté, disons que ce mot de _smarra_, employé par ces derniers, ne
figure dans aucun dictionnaire, pas même dans celui de Nodier. Par
conséquent, ce vocable prétendu esclavon ne put être emprunté qu'au
«comte Maxime Odin».

Comme nous avons eu occasion de le dire au cours de ce chapitre, cette
«bizarre interprétation des bizarreries du cauchemar» n'a rien de commun
avec les croyances illyriennes; elle ne fut pas composée en Illyrie et
si le volume qui la contient ne renfermait pas d'autres poèmes, nous
n'en parlerions que pour signaler la fausseté de cet état civil auquel
on fait toujours crédit[190].

À _Smarra_ succède une dissertation très ingénieuse, qui tend à prouver
que le _rhombus_ dont se servaient les magiciennes de l'antiquité, était
ce jouet dernièrement renouvelé sous le nom de diabolo, jouet qui
faisait fureur en 1821.

C'est après cette dissertation que vient la plus importante partie de
l'ouvrage, du moins en ce qui nous concerne. Elle se compose de trois
courts poèmes, également traduits de l'esclavon, affirmait Nodier avec
plus de raison.

Le premier est un «poème de tradition morlaque», _le Bey Spalatin_,
pièce inédite, disait le traducteur, «une de ces romances nationales qui
ne sont conservées que par la mémoire des hommes».

En vingt-cinq pages de prose française, le poète y racontait la triste
histoire du vieux bey Spalatin: l'enlèvement de sa petite-fille, la
belle Iska, par le cruel Pervan, «chef de mille heyduques farouches», et
la course désespérée du vieillard, les poursuivant jusqu'au château même
de l'intrépide brigand.

     Sa barbe descend en flocons argentés sur ses flancs robustes
     qu'embrasse une large courroie. Le _hanzar_ est caché dans les
     vastes plis de sa ceinture de laine bigarrée. La _guzla_ pend à son
     écharpe.

     Il monte d'un pas ferme encore le sentier périlleux du rocher qu'il
     a vu pendant quatre-vingts ans sous les lois de sa tribu. Il
     s'arrête devant la palissade impénétrable des jardins de Zetim.

     Là il détache la _guzla_ mélodieuse, instrument majestueux du
     poète, et frappant d'une main hardie avec l'archet recourbé la
     corde où se lient les crins des fières cavales de Macarska, il
     commence à chanter.

     Il chante les victoires du fameux bey Skender qui affranchit sa
     patrie de la terreur de l'ennemi; les douceurs du sol natal, les
     regrets amers de l'exil: et chaque refrain est accompagné d'un cri
     douloureux et perçant;

     Car le chant de deuil du Morlaque ressemble à celui du grand aigle
     blanc qui plane on rond sur les grèves et tombe avec un gémissement
     aigu à la pointe la plus avancée du promontoire de Lissa,

     Quand il voit la vague immense se rouler comme un long serpent sur
     l'onde épouvantée, se tourner en replis innombrables, s'arrondir,
     s'étendre, et soulever une tête écumante et terrible jusqu'au nid
     de ses petits.

Ainsi chante le divin vieillard devant le château du terrible «chef de
mille heyduques farouches». Aucun de ses ennemis ne comprend la vieille
chanson; seule, sa petite-fille captive saisit les paroles tristes du
morlaque; elle court et se précipite vers la «palissade impénétrable des
jardins de Zetim». Le vieux bey laisse tomber sa _guzla_, il dégage de
sa ceinture multicolore son _hanzar_ redoutable et, à travers les barres
de fer, tue sa petite-fille et se laisse, à son tour, tuer par ses
ennemis pour sauver sa tribu menacée. «_Et_, ajoute le poète,
_l'histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
délivrée, est la plus belle qui ait été jamais chantée sur la guzla_.»

Nous ne savons s'il est besoin de dire que cette «romance nationale
morlaque» est une pure invention de Nodier; car, il faut le reconnaître,
la «couleur locale» du _Bey Spalatin_ est sensiblement supérieure à
celle de _Jean Sbogar_. En effet, son héros n'est plus ce
bandit-gentleman au menton glabre, musicien, peintre, polyglotte, qui
mène une double vie dans la haute société vénitienne et sur les chemins
malfamés dalmates. Si nous ne retrouvons pas dans le _Bey Spalatin_ les
heyduques authentiques de la ballade serbo-croate: ces brigands
vulgaires qui sont sympathiques au chanteur national parce qu'ils sont
amis du pauvre, bons chrétiens et ardents patriotes; si nous n'y
rencontrons pas davantage les heyduques fantaisistes de Mérimée:
gaillards moustachus, durs et féroces,--nous avons en revanche des
hommes qui leur ressemblent par cette soif instinctive de carnage et de
vengeance qui subsiste même sous le vague et le pompeux qui les
enveloppe, sous l'air «divin» et «majestueux» que leur donne Nodier. Tel
est ce vieux chef aux cheveux blancs, avec sa «ceinture de laine
bigarrée», tel encore ce «cruel Pervan, chef de mille heyduques
farouches».

Comme l'avait fait auparavant la comtesse de Rosenberg, comme le fera
plus tard Mérimée, Nodier se _documente_: il emprunte au _Voyage_ de
Fortis des noms géographiques, comme _Pago, Zuonigrad, Zemonico,
Novigradi, Lissa, Castelli, Zeni, Zermagna, Kotar_, des mots
serbo-croates, comme _guzla, hanzar, vukodlack, osvela, pismé, drugh,
drushiza, zapis, opancke, kalpack_[191]; il copie ces mots soigneusement
et les incruste çà et là dans son texte. Le nom du «chef» Pervan est
également dû à Fortis, tandis que le vieux bey est baptisé d'une façon
plus originale: il reçoit le nom du comte Spalatin, président du
tribunal de Laybach à l'époque où Nodier résidait dans cette ville[192]!
Chose des plus piquantes, Mérimée, qui s'inspira du _Bey Spalatin_ pour
une de ses ballades, et qui crut peut-être à son authenticité, jugea le
nom de Spalatin si bien «illyrique» qu'il l'introduisit dans _la
Guzla_[193].

_Le Bey Spalatin_ est accompagné de notes explicatives: sèches, brèves,
sans prétentions littéraires. Traitant des questions d'étymologie slave,
Nodier y étale avec impertinence sa prétendue érudition, et se moque
agréablement de l'ignorance du lecteur. Tout cela rappelle
singulièrement les notes de _la Guzla_; du reste, nous aurons l'occasion
d'en parler plus longuement ailleurs.

Le second poème «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, nous le
connaissons déjà: c'est _la Femme d'Asan_, la _Xalostna Piesanza
plemenite Asan-Aghinize_. En 1813, Nodier avait fait une analyse de
cette pièce dans le _Télégraphe illyrien_ et avait traduit quelques
passages en «pentamètres blancs»; cette fois, la version est en prose,
très libre, très poétisée, faite non pas sur l'original «esclavon»,
comme le prétend Nodier et comme le croient le baron d'Avril et M.
Pétrovitch[194], mais sur les traductions italienne de Fortis et
française de l'anonyme bernois.

C'était donc un poème authentique serbo-croate, et on peut dire qu'il
conserve l'empreinte de l'original malgré tous les changements que
Nodier lui a fait subir. _La Femme d'Asan_ a d'autant plus d'importance
pour nous que ce fut elle qui, dans la version de Nodier, signala à
Mérimée le _Voyage en Dalmatie_. L'auteur de _la Guzla_ le reconnut du
reste, quelques années plus tard, dans sa lettre au Russe Sobolevsky
(«Nodier qui avait déterré Fortis...»), mais il se garda bien de le dire
au public français, dans sa préface à l'édition Charpentier in-18[195].

Le troisième morceau «esclavon» qui se trouve dans _Smarra_, est _la
Luciole_, «idylle de Giorgi», courte poésie, non des meilleures, du
poète ragusain Ignace Gjorgjić (1675-1737), que Nodier une fois déjà
avait traduite, en 1813, dans le _Télégraphe illyrien_[196]. Cette
production purement littéraire du lyrique dalmate n'a aucun rapport avec
la poésie nationale du peuple serbo-croate, mais Nodier l'inséra dans
son livre, pour la simple raison qu'elle était une des rares poésies
«esclavonnes» qu'il pouvait lire. En effet, _la Luciole_ a été traduite
en italien par le docteur Stulli, imprimée par F.-M. Appendini dans ses
_Notices sur Raguse_, et c'est d'après cette traduction italienne que
Nodier établit la sienne[197].

Cette poésie de _la Luciole_, quoique d'une authenticité indiscutable,
ne paraît pas offrir d'intérêt pour nous.

Nous avons déjà dit que _Smarra_ était connu avant sa publication; les
_Annales de la littérature et des arts_ en avaient même inséré un
extrait «qui pourrait donner une idée de l'ouvrage original et du mérite
de la traduction», et le public lettré attendait avec impatience le
reste du «poème». Le critique littéraire de _la Minerve_, M. La
Beaumelle, l'un des traducteurs de la fameuse collection des drames
étrangers que Ladvocat publiait à cette époque, fut pourtant moins
crédule que les autres, et ne laissa pas passer sans remarque l'annonce
faite par les _Annales_ et par son propre collègue de _la Minerve_, L.
Rincovedro[198]. Il exprima sa grande admiration pour l'Esclavonie, mais
il engagea Nodier, «pour l'intérêt des lettres», à joindre à son ouvrage
des textes originaux[199].

Cette invitation n'embarrassa pas l'auteur de _Jean Sbogar_. Après avoir
reproduit les quatre premiers vers serbo-croates de _la Femme d'Asan_,
il expliqua ainsi, dans une note spéciale, les difficultés qu'aurait
rencontrées une publication intégrale du poème «esclavon»:

     Un homme de lettres distingué, disait-il, qui a bien voulu prendre
     quelque intérêt à mes travaux sur la littérature slave, a témoigné
     dans un journal le désir que je joignisse à quelques-unes de mes
     traductions le texte original du poète. Il n'a pas observé que la
     langue slave possède plusieurs articulations que nous ne pouvons
     exprimer par aucun signe de notre alphabet, et dont quelques-unes
     sont extrêmement multipliées dans l'usage; de sorte qu'il serait
     impossible de reproduire ce texte autrement que par des
     approximations imparfaites, pour ne pas dire barbares, à moins
     qu'on ne se servît de l'écriture propre de l'idiome, qui serait
     illisible pour le très grand nombre des lecteurs. On jugera
     toutefois de cette langue et de cette écriture par la planche où
     j'ai représenté le premier quatrain de la _Complainte de la noble
     épouse_: 1° avec nos caractères, d'après Fortis qui convient qu'il
     n'a pas pu se dispenser de s'éloigner un peu de la prononciation,
     et qui s'en est beaucoup plus éloigné qu'il ne le dit ou qu'il ne
     le croit; 2° en lettres _glagolitiques_ ou géronimiennes des livres
     de liturgie; 3° en cyrilliaque ancien; 4° en cursive cyrilliaque
     moderne, comme elle est encore usitée par les Morlaques, et qui se
     rapproche beaucoup de la cursive usuelle des Russes[200].

Cette planche était simplement une reproduction de celle qu'avait donnée
Fortis dans son _Voyage_!

M. La Beaumelle se contenta de cette réponse. Il comprit la chose
jusqu'à un certain point, loua _Smarra_, mais l'attribua de suite à son
véritable auteur. Quant à l'autre «romance nationale», il fut
complètement dupe.

     Vient ensuite, disait-il, le chant de _Spalatin-Bey_ qui est bien
     certainement d'origine ancienne... Le noble et courageux Spalatin
     est un des plus beaux caractères qu'ait tracés la poésie. Le récit
     a dans son ensemble toute la simplicité; dans son expression, toute
     la fierté des temps anciens. C'est une _saga_ islandaise, un chant
     d'Ossian, une romance des vieux Espagnols, et, quelquefois même,
     une rapsodie d'Homère[201].

Quelques «journaux libéraux», que nous n'avons pas réussi à découvrir,
avaient cru à l'authenticité de l'ouvrage entier, et la _Gazette de
France_ se moqua d'eux cruellement. À son tour, sa bonne foi fut
surprise quant au _Bey Spalatin_ dont elle loua la simplicité
naturelle[202].

Dans les _Annales_, un rédacteur qui signait «M.D.V.»--ou plutôt une
rédactrice, car ces initiales cachaient Marceline Desbordes-Valmore--eut
la hardiesse de dire avec bienveillance «que, peut-être, _Smarra_
n'était point une traduction de l'esclavon, mais qu'il n'en était pas de
même des poésies morlaques traduites en français par M. Nodier».

     On lit avec le plus vif intérêt _le Bey Spalatin_, disait-elle, et
     surtout _la Femme d'Asan_, dont la touchante histoire pourrait
     fournir le sujet d'un ouvrage dramatique. Peut-être y a-t-il eu un
     peu de coquetterie de la part de M. Nodier à placer sous les yeux
     des lecteurs des chefs-d'œuvre des poésies morlaques, pour prouver
     que ses propres inspirations égalent ou surpassent celles des
     poètes esclavons: coquetterie bien permise, et dont, en vérité, je
     suis bien loin de faire l'objet d'un reproche[203].

Malgré l'affabilité de ce critique, le volume n'eut aucun succès de
librairie, et l'éditeur Ponthieu dut vendre l'édition au poids. _Smarra_
ne fut réimprimé qu'une seule fois, en 1832, par Renduel, dans les
_Œuvres Complètes_ de l'écrivain[204].

Le droit d'auteur ayant expiré en 1894, plusieurs ouvrages de Nodier
reparurent en librairie vers cette date: _Smarra_ n'obtint pas les
honneurs d'une nouvelle édition[205].

Mais s'il ne fut pas lu du grand public, il eut, par contre, un lecteur
remarquable en Mérimée; et le jour où le jeune auteur du _Théâtre de
Clara Gazul_ aura envie de visiter les pays inconnus des «touristes
anglais»: c'est dans l'Illyrie de Charles Nodier que ce gentleman à
l'humeur vagabonde désirera aller éprouver des impressions nouvelles.



CHAPITRE II

La ballade populaire avant «la Guzla».

     No attempt was made to produce false antique ballads until the true
     antiques had again risen in public esteem.

     H. B. WHEATLEY, _Introduction à l'édition critique des «Reliques»
     de Percy_, Londres, 1891.

§ 1. Définition de la ballade.--§ 2. La ballade populaire en Angleterre:
pastiches de Macpherson; _Reliques_ de Percy.--§ 3. La ballade populaire
en Allemagne: Herder.--§ 4. La ballade populaire en France: précurseurs
du folklorisme; Ossian en France; l'influence anglaise; Mme de Staël; le
_Romancero; Chants populaires de la Grèce moderne_ de Claude Fauriel et
leur influence; les romantiques et la poésie populaire.--§ 5. La ballade
serbo-croate; _Narodné srpské Piesmé_ de Vouk St. Karadjitch; succès
européen de ce recueil.--§ 6. Les mystificateurs littéraires.


La ballade populaire, qui a joué un rôle si mémorable dans le mouvement
romantique de la plupart des littératures européennes, et
particulièrement dans le mouvement romantique des littératures
germaniques et slaves, n'a eu, relativement, que peu de succès auprès
des romantiques français. En effet, _la Guzla,_ dont on ne peut pas
dire, malgré toutes les sympathies possibles, qu'elle est un livre
universellement connu, tient cependant une place d'honneur parmi les
quelques ouvrages de troisième ou de cinquième ordre, qui représentent
en France, antérieurement à 1840, un genre auquel on devait ailleurs, en
Angleterre et en Allemagne par exemple, de véritables révolutions et
renaissances poétiques. Aussi est-il très naturel de constater que la
ballade populaire ne suscite pas chez l'historien des lettres françaises
cet intérêt obligatoire que lui réserve l'historien des lettres
anglaises ou allemandes: on peut, en effet, en France ne pas lui faire
une place à part dans l'histoire de la littérature.

Cela tient à des causes fort nombreuses et fort diverses qui n'ont pas
encore été suffisamment précisées par ceux mêmes qui se sont occupés du
romantisme comparé[206].

Nous n'avons ni l'intention, ni la force, d'entreprendre une étude
détaillée sur ce sujet; toutefois,--c'est une nécessité de celui que
nous traitons,--il nous en faut faire ici une esquisse sommaire.

Nous croyons, en effet, devoir indiquer quelle fut, jusqu'à _la Guzla,
_la filiation internationale du mouvement folklorique, sans souligner
cependant toutes les différences de caractère qui lui furent imprimées
par chacun des pays où il a passé. Parti d'Angleterre, où se trouve
l'origine de ce mouvement, passant par l'Allemagne, nous arrêtant plus
longuement en France, au moment où son influence commence à s'y faire
sentir, c'est-à-dire au moment où Mérimée s'y enrôle, nous continuerons
par quelques considérations générales sur l'état de la littérature
folklorique française à la veille de la bataille romantique; pour
terminer, enfin, par une excursion indispensable en Serbie, où les
érudits slavicisants découvrent à la même époque la ballade nationale et
populaire.



§ 1

DÉFINITION DE LA BALLADE


Aujourd'hui le nom de ballade sert à désigner deux sortes de poèmes tout
à fait différents; la première est «soumise à des règles rigoureusement
précises», la seconde «flottante, indéterminée, difficile à définir et à
caractériser, qui tend à devenir en tout pays synonyme de _chansons
populaires, _dans la mesure où ce mot lui-même désigne, comme on
l'entend bien, les chansons légendaires, et non pas les couplets qui
s'échappent du tréteau de nos cafés-concerts, pour se répandre à travers
les rues des grandes villes[207]».

Nous n'aurons pas à nous occuper du premier genre, celui de la _ballade
classique _comme en avaient composé Froissart, Eustache Deschamps,
Christine de Pisanc, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Villon ou Marot.
Il n'a, du reste, presque aucun rapport avec le second, si ce n'est la
même étymologie _(ballar, _danser, sauter). Rappelons seulement que la
ballade classique est morte depuis le XVIe siècle, malgré quelques
tentatives pour la remettre en honneur, faites au XVIIe siècle par La
Fontaine et Mme Deshoulières, de nos jours par Théodore de Banville,
Albert Glatigny, François Coppée et M. Jean Richepin[208]; résurrections
passagères et artificielles.

Quant à la _ballade romantique, _remarquons que, dans le sens de
«chanson populaire», le nom de _ballade_ était inconnu en France
jusqu'au commencement du XIXe siècle, et que ce fut tout d'abord
Millevoye, puis Victor Hugo qui le firent connaître. En effet, il figure
pour la première fois, paraît-il, dans la traduction française du
_Spectateur_ d'Addison (1718). Il se trouve aussi dans _l'Idée de la
poésie anglaise_ de l'abbé Yart (1749-1759). Mais c'étaient de rares
exceptions, et Diderot ne parle dans l'Encyclopédie que de la ballade
d'Eustache Deschamps et de celle de Marot; Mme de Staël, de son côté,
donne toujours aux ballades allemandes le nom de «romances». En 1842
seulement le Dictionnaire de l'Académie accepta cette nouvelle
signification du mot:

«BALLADE, s.f. Il se dit dans la littérature anglaise et la littérature
allemande d'un récit en vers disposé par stances régulières. Cette
dénomination s'introduit même dans la littérature française, où elle
tend à remplacer l'ancienne acception du mot _Romance_.»

Nous distinguons deux sortes de ballades romantiques: la _ballade
populaire_ et la _ballade littéraire_.

1° Sous le nom de _ballade populaire_, nous entendons toute production
poétique collective, spontanée et impersonnelle, appartenant au genre
épique, épico-lyrique ou lyrique, transmise par la tradition orale et,
quant à sa forme et à son sujet, plus ou moins commune à tous les
peuples indo-européens[209].

2° La _ballade littéraire_ romantique--dont nous ne nous occuperons pas,
du reste--est simplement une interprétation voulue et personnelle de la
ballade populaire: telle la _Lénore_ de G.-A. Bürger, tels _Tom
O'Shanter_ de Robert Burns, _la Fuite_ d'Adam Mickiewicz, _la Tsarévna
morte et les sept bogatyrs_ de Pouchkine, quelques-unes des ballades de
Millevoye et de Victor Hugo, tels enfin, de nos jours, les poèmes de M.
Jean Richepin (comme _la Glu_) et ceux de M. Anatole Le Braz.

De plus, on pourrait former un troisième groupe de ballades: les
supercheries ou _contrefaçons_ plus ou moins ingénieuses, arrangées
spécialement dans le but de mystifier le public savant ou lettré. Nous
parlerons ailleurs de ce genre de poèmes.



§ 2

LA BALLADE POPULAIRE EN ANGLETERRE


Quoique les premiers collectionneurs de ballades populaires soient les
littérateurs du Danemark et de l'Espagne[210], l'Angleterre est le pays
qui a donné naissance au goût moderne pour cette poésie, comme nous
avons eu occasion de le dire dans notre précédent chapitre.

Sous le règne d'Élisabeth, en effet, la ballade y jouissait déjà d'une
grande faveur, et les drames de Shakespeare abondent en couplets tirés
des chansons en vogue de son temps. Dans la _Douzième nuit _(acte II,
scène 4), le Duc demande au Fou:

     Eh camarade, arrive; dis-nous la chanson de l'autre
     nuit.--Écoute-la bien, Césario; elle est vieille et simple.--Les
     fileuses, les tricoteuses qui se chauffent au soleil,--les chastes
     filles qui tissent avec la navette d'os,--ont coutume de la
     chanter. C'est la candeur même,--elle respire l'innocence de
     l'amour--à la manière du bon vieux temps[211].

Et le Fou chante ces vers touchants: _Viens, viens, ô mort!_

Sir Philip Sidney n'était pas moins enthousiaste de ces vieux chants;
voici ce qu'il dit d'un des plus anciens, la célèbre ballade de _la
Chasse dans les monts Cheviot:_ «Je n'ai jamais entendu le vieux chant
de Perey et Douglas, sans avoir senti mon cœur plus ému que par le son
de la trompette. Et pourtant qu'est-ce qui le fait entendre? Quelque
ménétrier aveugle, dont la voix n'est pas moins rude que le style. Si
dans ce mauvais accoutrement, souillé de la poussière et des toiles
d'araignées de cette époque grossière, ce poème nous remue de la sorte,
que ne ferait-il pas s'il était paré de l'éloquence magnifique d'un
Pindare[212]?»

Mais ce goût ne dura pas longtemps, et vers le commencement du XVIIe
siècle la ballade populaire tomba en discrédit. Il paraît que les
ménétriers ou chanteurs ambulants répandaient un esprit de révolte en
célébrant les exploits des _outlaw_ de la frontière écossaise, car, en
1597, la reine Élisabeth rendit une ordonnance par laquelle les pauvres
poètes furent assimilés à des «coquins, vagabonds et mendiants
effrontés» et menacés des peines les plus sévères[213]. En Écosse,
rapporte Chambers dans ses _Annales domestiques,_ sous la régence de
Jacques Morton (1572-1576), la peine de mort fut édictée contre
quiconque composerait ou imprimerait des ballades[214].

L'époque austère de Cromwell fut également défavorable à la poésie
populaire, qu'elle estimait un vain amusement propre aux âmes
insouciantes.

Quant à la Restauration, elle fut trop frivole et trop hautaine pour
s'intéresser aux chants du simple peuple. Les brillants écrivains
classiques que produisit l'Angleterre de 1660 à 1740, ne crurent pas
devoir s'occuper de la «poésie sauvage des âges grossiers, ce dernier
reste de la barbarie». Il fallait une réaction contre la symétrie,
l'élégance et l'équilibre pompeux de la littérature pseudo-classique; et
cette réaction eut lieu au moment où ces qualités poussées jusqu'à
l'exagération aboutissaient à une sécheresse et à une finesse
artificielle révoltantes.

Dès le début du XVIIIe siècle, on commença à priser de nouveau la poésie
populaire. Dans les fameux numéros 70, 74 et 80 du _Spectateur,_
Addison, après avoir loué la simplicité agréable des vieilles ballades,
en commentait deux: _la Chasse dans les monts Cheviot _et _les Enfants
dans la forêt. _Bientôt l'on publia quelques recueils de ballades, dont
le premier fut: _A Collection of Old Ballads, corrected_ (sic) _from the
Best and most Ancient Copies Extant, with Introductions, Historical,
Critical and Humorous_ (Londres, 1723-27, 3 vol.). On attribue cette
collection à Ambrose Philips. En 1724, Allan Ramsay donna son
_Evergreen, being a Collection of Scots Poems wrote by the Ingenious
before 1600_ (Edimbourg, 2 vol.). Dans la préface de son livre il
expliqua très nettement son intention: «J'ai remarqué, dit-il, que les
plus judicieux des lecteurs se plaignent de notre littérature actuelle,
disant qu'elle est pleine de délicatesses affectées et de raffinements
étudiés, choses qu'ils échangeraient volontiers contre la vigueur de
pensée naturelle et la simplicité de style, qui étaient dans l'habitude
de nos aïeux. Je crois que cette collection ne recevra pas un mauvais
accueil auprès des lecteurs dont je parle.» En 1725, le même poète
publia _The Tea-Table Miscellany or a Collection of Scots Songs_
(Édimbourg, 3 vol.).

Au milieu du XVIIIe siècle, un mouvement se dessinait en Angleterre,
emportant beaucoup d'esprits distingués vers le passé et vers la nature.
Les uns, comme Walpole, comme Warton, comme Hurd, cherchaient à remettre
à la mode l'architecture et la poésie médiévales, à publier des
manuscrits poudreux, à célébrer les châteaux «gothiques», les ruines
druidiques; les antres, à glorifier la campagne, la mer, les rochers,
les cimetières.

Naturellement, les naïfs et vieux chants populaires furent alors mis en
grand honneur. On s'appliqua à recueillir des ballades anglaises,
irlandaises, galloises. Une antiquité nouvelle semblait renaître,
antiquité très différente de la Grèce et de Rome, vierge d'imitations,
«pâture offerte aux imaginations avides[215]». On voulait ressusciter
toute une civilisation morte, celle des peuples du Nord: des Celtes et
des Germains que l'on confondait même au temps de Mme de Staël et qu'on
opposait triomphalement aux civilisations vieillies de l'Europe
latine[216].

Deux grands événements littéraires dominent ce mouvement: la publication
des poèmes ossianiques par James Macpherson (1760), et celle des
anciennes ballades anglaises par Thomas Percy (1765).

On connaît les polémiques ardentes sur l'authenticité des chants
d'Ossian, polémiques qui cessèrent cinquante ans seulement après
l'apparition de la première édition de _Fingal_. On sait depuis
longtemps que cette fameuse épopée n'est qu'une imitation emphatique et
paraphrasée, qui est loin d'avoir l'âpre énergie et la couleur des
chants originaux dont elle prétendait être une traduction fidèle. Mais
on n'ignore pas non plus qu'à travers toutes les interpolations de
Macpherson, se reflètent d'admirable façon la rudesse des mœurs et
l'enthousiasme guerrier des «primitifs»; de même, malgré toutes les
réminiscences littéraires dont les _Fragments de la poésie
gaëlique_[218] sont remplis (en particulier de Virgile et d'Homère), on
entrevoit dans cette inégale mosaïque tant d'éléments authentiques[219]
qu'il serait injuste de contester à l'ingénieux imposteur l'honneur
d'avoir eu une part importante dans le réveil du goût pour la poésie
populaire, dans son pays aussi bien qu'ailleurs. Sans nous étendre
davantage[220], répétons cependant ce que nous avons dit à propos du
_Viaggio in Dalmazia_ et des _Morlaques:_ ce fut en s'inspirant d'Ossian
que l'abbé Fortis inséra dans ses livres les deux ou trois ballades
serbo-croates qui ont établi la renommée européenne de cette poésie; de
même, ce fut sous l'influence du barde écossais que la comtesse de
Rosenberg composa ces chants prétendus populaires qu'elle a placés dans
son roman dalmate. C'est à Ossian que la _Triste ballade_ doit d'être
célèbre; _la Guzla_ lui est redevable en partie de son origine.

Passons maintenant à un autre _archaïsant_ britannique, plus fidèle à
ses textes celui-là, et qui contribua également au relèvement de la
ballade.

En 1765 parurent à Londres les trois volumes in-8° des _Reliques of
Ancient English Poetry, consisting of Old Heroic Ballads, Songs and
other Pieces of Our Earlier Poets._ L'ouvrage était publié sous le
couvert de l'anonyme, mais on n'ignorait pas que son éditeur était un
jeune clergyman, Thomas Percy, qui deviendra un jour évêque de Dromore.

Percy avait tiré ces ballades d'un vieux manuscrit in-folio, trouvé chez
un de ses amis, à Shiffnal, et dont plusieurs feuillets avaient servi
pour allumer le feu. Dans sa préface, l'auteur réclamait une grande
indulgence de la part de ses contemporains lettrés pour ces «rudes
chants des vieux bardes qui chantaient pour le peuple».

Les _Reliques_ furent d'abord froidement accueillies par les coryphées
de la littérature. Le docteur Johnson, dont on connaît la célèbre
polémique avec Macpherson au sujet des chants ossianiques, ne répondit
que par des dédains aux avances flatteuses que lui avait faites
l'éditeur des _Reliques_ dans la préface. Du reste, l'éminent critique
avait eu déjà l'occasion d'exprimer son opinion sur les imitateurs de
vieilles ballades, quatorze ans auparavant, dans son _Club des
antiquaires_:

     Cantilenus, dit-il, concentrait toutes ses pensées sur les vieilles
     ballades, car il les considérait comme des souvenirs fidèles du
     goût naturel. Il m'offrit de me montrer un exemplaire des _Enfants
     dans la forêt_ qu'il croyait original et dont il pensait qu'il
     était utile d'épurer le texte; comme si cette époque barbare avait
     le moindre titre à de telles faveurs[221]!

Warburton, le commentateur de Shakespeare, ne se montra pas plus
clément. «La manie de l'antiquaille est aux vraies lettres, disait-il,
ce que de brillants champignons sont au chêne: ils ne poussent et
fleurissent que lorsque la vigueur et la sève du bois sont allanguis et
presque épuisés[222]!» Un troisième critique fit une charge à fond
contre Percy. Le jeune clergyman était traité de contrefacteur qui se
serait «servi de son caractère ecclésiastique pour sanctifier la
fraude». Il lui reprochait, et d'avoir mal représenté, dans ses
commentaires, l'office et la dignité des anciens ménestrels, et d'avoir
altéré et interpolé la plupart des vieux poèmes qu'il avait
publiés[223].

Ce critique n'avait pas tort en ce qui concerne le manque de scrupules
de Percy. En effet, son travail peut être contrôlé aujourd'hui, car le
manuscrit original, gardé jalousement par la famille, fut enfin publié
en 1867 et 1868[224]. Parmi les cent soixante-seize pièces qui forment
le recueil, il n'y en a que quarante-cinq qui soient véritablement
copiées sur le fameux manuscrit, et même elles n'ont été publiées
qu'après avoir été l'objet de retouches très sensibles de la part de
l'éditeur. Le reste était glané un peu partout; la ballade _The Friar of
Orders Grey_ était tout entière due à Percy.

Pourtant, malgré tous ses défauts, ce livre fit époque; son influence se
fait sentir jusqu'à nos jours. Il est nécessaire de l'ajouter--Hermann
Hettner l'a justement remarqué--Percy travaillait inconsciemment et ne
se doutait pas de l'importance de son œuvre[225].

Le premier mérite de Percy, c'est d'avoir «sauvé de l'oubli quelques
chefs-d'œuvre de la poésie anglaise, dit Macaulay dans l'introduction de
ses _Lays of Ancient Rome_, chefs-d'œuvre dont les uniques exemplaires
déchirés étaient à la merci d'une mouchure de chandelle ou d'un mauvais
chien». Mais il a d'autres titres à la reconnaissance que celui d'avoir
très à propos sauvé ces vieilles ballades du temps et de l'oubli: il
stimula le patriotisme local et la vanité littéraire d'autres écrivains,
plus ou moins capables d'une pareille entreprise; il fut suivi dans le
chemin qu'il avait frayé: d'autres complétèrent son œuvre et même la
dépassèrent. Nous n'indiquerons que trois de ces imitateurs et
continuateurs: Herd, qui publia sa collection en 1769; Scott, en 1802 et
1803, et Motherwell, en 1827. D'autre part, ses ballades contribuèrent
très puissamment à réformer le goût littéraire, à rendre possible la
renaissance du style poétique anglais qui se dégageait des règles sèches
du pseudo-classicisme, cherchant le naturel dans le «langage direct» des
aïeux. Elles inspirèrent des poètes de génie. Wordsworth, Coleridge,
Southey, Scott, ont tous reconnu, chacun à leur tour, la dette qu'ils
avaient contractée envers le vieux collectionneur de ballades.
Wordsworth allait jusqu’à dire que la poésie anglaise fut «et absolument
délivrée» (redeemed) par Percy[226]. «Je ne crois pas qu’il y ait un
seul poète contemporain, écrivait-il, qui ne serait fier de reconnaître
ce qu’il doit aux _Reliques_. Mes amis en sont là; et, pour ma part, je
suis heureux de faire à cette occasion mon aveu public[227].» Walter
Scott fait des déclarations à peu près semblables[228],--ce qui n’était
pas nécessaire, du reste, car les _Chants populaires des frontières
méridionales de l’Écosse_ le témoignent suffisamment, ainsi que l’œuvre
tout entière de l’inventeur du roman historique. «Il est évident que
l’ouvrage de Percy fut la source où sir Walter alla puiser ses premières
inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites
dans le style et le rythme des vieux chants populaires. Lorsqu’il vit
que le public commençait à se fatiguer de ces légendes versifiées, il
démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée,
la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes
et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le
succès des romans[229].»

Cette influence de Percy se prolongea à travers le XIXe siècle jusqu'à
nos jours. Elle est très sensible chez les poètes et les peintres du
noble et beau mouvement préraphaéliste, surtout chez Dante Gabriel
Rossetti et Edward Burne-Jones[230]; chez le «poète-typographe» William
Morris, de même que chez les grands poètes de l'école irlandaise
contemporaine: William Butler Yeats et Nora Hopper.



§ 3

LA BALLADE POPULAIRE EN ALLEMAGNE


L'influence anglaise, qui avait commencé à se faire sentir en Allemagne
vers le milieu du XVIIIe siècle, révéla aux Allemands le rôle que la
chanson populaire pouvait jouer dans un renouvellement nécessaire à leur
Muse épuisée par des pastiches continuels du français, ou séduite par
les romances «gongoresques» de Gleim.

Lorsque parurent les _Fragments_ de Macpherson, ce fut, en Allemagne,
une admiration quasi universelle pour la «noble et sauvage imagination»
d'Ossian. Klopstock[231], Voss, Lerse célébrèrent «l'Écossais Ossian»,
comme «un plus grand poète que l'Ionien Homère». En 1773, Herder écrivit
son _Ossian et la poésie des peuples anciens_[232]. Bürger, qui n'était
alors que le poète de la _Dame Schnips_, avant de devenir celui de _la
Lénore_, éprouva, lui aussi, une sorte de fièvre ossianique[233].

À l'Université de Gœttingue, Christian Heyne se fit le champion de
Macpherson. Goethe, à son tour, s'inspira d'Ossian dans _Werther_ et en
d'autres endroits de ses œuvres. («Le divin Ossian a chassé Homère de
mon cœur[234].»)

Le succès des _Reliques_ de Percy fut encore plus vif et plus durable.
Les ballades anglaises furent reçues avec un grand enthousiasme par le
cénacle de Lessing[235], tandis que Herder poursuivait sa campagne en
faveur d'une nouvelle poésie allemande vraiment nationale et populaire,
qui ne serait plus ni une «bulle de savon classique» ni la poésie
burlesque de son époque. «Sachez-le, écrivait Herder, sans contredit le
plus actif médiateur de l'influence anglaise, plus un peuple est
sauvage, c'est-à-dire vivant et agissant (le mot sauvage ne signifie
rien de plus), plus aussi ses chansons, s'il en a, seront vivantes,
libres, impressives, lyriques et dramatiques tout ensemble! Moins sa
tournure d'esprit, sa langue et sa littérature sont artificielles et
savantes, et moins sa poésie ressemblera à une versification de commande
et à une lettre morte! C'est du lyrisme, de la vie, de la cadence, du
chant, de la présence vivifiante des images, de l'accord et pour ainsi
dire de la pression des faits et des sentiments, de la symétrie des
mots, des syllabes et souvent même des lettres, de la nature, de la
mélodie et de cent autres accessoires--qui sont le caractère propre et
la vie de la poésie nationale et chantée, mais qui aussi disparaissent
avec elle,--c'est de tout cela et de cela seul que dépendent la nature,
le but, la force merveilleuse qui font de cette poésie l'enthousiasme,
le ressort, la joie, le chant héréditaire et immortel du peuple. Ce sont
là les traits avec lesquels cet Apollon sauvage perce les cœurs et fixe
le souvenir. Plus un _Lied_ doit durer, plus ces qualités qui tiennent
en éveil les âmes doivent être énergiques et sensibles, pour braver la
puissance du temps et les révolutions des siècles[236].»

Vers la fin de son Essai, il se plaignit du genre faux dans lequel était
tombée la romance en Allemagne. «Vous déplorez, disait-il, que la
romance, ce genre de composition originairement si noble et solennel,
ait été mise chez nous au service de sujets burlesques ou scabreux, je
le déplore comme vous. En effet, quel plaisir plus profond et plus
durable ne laisse pas une de ces douces et touchantes romances de la
vieille Angleterre ou des Provençaux; au lieu de nos récentes romances
allemandes toutes pleines de railleries et de jeux de mots vulgaires et
usés!»

En 1777, l'infatigable écrivain publia sa _Dissertation sur la
ressemblance de la poésie anglaise et allemande au moyen âge_[237]; il y
signala, entre toutes, la vieille poésie anglaise comme offrant aux
poètes allemands les modèles les plus féconds à imiter, en même temps
qu'il adressait un appel chaleureux au poète Bürger pour doter
l'Allemagne d'un livre semblable aux _Reliques_: «Ah! si Bürger, qui
possède à fond la langue et l'âme de ce sentiment populaire, nous
donnait un jour un chant héroïque, une chanson de geste ayant la vigueur
et l'allure de ces chansons [de Percy], qui de nous, ô Allemands!
n'accourrait pas pour l'écouter avec ravissement? C'est lui qui en est
capable: ses romances, ses chansons, même sa traduction d'Homère,
abondent en de tels accents. Or, chez tous les peuples, l'épopée et le
drame même sont nés des récits populaires, des romans et des chansons.»

Bürger, à proprement parler, n'entreprit pas la tâche que Herder lui
avait proposée, mais, au point de vue purement littéraire, il fit
quelque chose de plus: subissant l'influence britannique, il créa la
ballade littéraire allemande. Il rompit avec la romance burlesque, puisa
aux vieilles traditions germaniques, retrempa sa langue aux sources
populaires, interpréta avec bonheur la rêverie, l'amour du fantastique,
ces deux dons distinctifs de sa race, et inaugura avec _la Lénore_ un
genre dans lequel il sera suivi par des poètes tels que Goethe,
Schiller, Uhland, Heine.

Ce fut alors Herder lui-même qui se proposa de faire pour son pays ce
que Percy avait fait pour le sien. Mais, au lieu de recueillir
exclusivement des poésies allemandes, il réunit dans son livre des
poésies populaires de tous pays. Concevant l'histoire comme «le
développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n’est qu’un acteur
dans un drame sans fin», il s’appliqua à saisir le génie de chaque
nation, et cela non pas dans la littérature savante de nos jours, mais
bien dans la poésie primitive et ancienne, «la seule vraie poésie» comme
il l’appelait. Il est nécessaire de faire observer ici un détail que Mme
de Staël a d’ailleurs fort justement remarqué dans son livre _De
l’Allemagne_ (2e partie, ch. XXX): l’allemand est une langue si
malléable que, seule, elle permet de traduire la naïveté naturelle du
langage de chaque pays. Aussi Herder put-il reproduire dans le rythme
original tous les poèmes étrangers qu’il était parvenu à recueillir; il
les publia enfin, en 1778 et 1779, sous le titre général de _Chansons
populaires_[238].

     J’ai étudié la pensée des différents peuples, disait-il dans sa
     préface, et ce que j’y ai découvert sans esprit de système et sans
     subtilité, c’est que chacun d’eux s’est formé des archives à lui en
     rapport avec sa religion, les traditions de ses pères, et ses idées
     particulières, que ces documents sont exprimés dans une langue,
     sous une forme et dans un rythme poétiques, que ce sont par
     conséquent des chants mythologiques et nationaux sur ses origines
     et sur ce qu’il y a eu de plus remarquable dans son passé. De
     pareils chants on en trouve chez chacune des nations de
     l’antiquité, qui, sans secours étranger et en suivant la voie de sa
     propre culture, s’est élevée seulement un peu au-dessus de la
     barbarie... L’Edda des Celtes_ (sic)_, les cosmogonies, théogonies
     et chants héroïques de la Grèce antique, les traditions des
     Indiens, des Espagnols, des Gaulois, des Germains et de tous les
     peuples barbares; tout cela est une seule et même voix et comme un
     écho isolé de ces traditions poétiques des premiers temps. Tout ce
     que dans notre âge de culture raffinée nous ne voyons de l’homme
     qu’en traits faibles et obscurs, est vivant dans les archives de
     cet âge éloigné.

Le succès des _Chansons populaires_ fut aussi complet que leur influence
fut durable et féconde. «Herder, dit Gervinus dans son _Histoire de la
poésie allemande_, a frappé le rocher, et tous les courants poétiques de
l’humanité, jaillissant à son appel, ont sillonné la terre allemande.»
Un autre historien de l’Allemagne littéraire, A. Vilmar, n’hésite pas à
attribuer à Herder l’honneur d’avoir révélé à la conscience du peuple
allemand une de ses plus grandes qualités natives: la faculté de
comprendre l'esprit étranger, de se l’assimiler, pour le transformer, et
le projeter dans le monde[239].

En effet, cet amour du primitif et cette universalité de Herder eurent
une double influence en Allemagne: ils frayèrent à la poésie d'autres
chemins et découvrirent à la science une nouvelle branche d’études. Par
cet ouvrage, Herder est à la fois le père spirituel de poètes
romantiques tels que Achim d’Arnim et Clément Brentano, qui complétèrent
ses _Chansons populaires_ par un recueil à caractère plus national, _le
Cor enchanté de l’enfant_ (1808-1809), et celui de penseurs-érudits tels
que les frères Grimm, qui soumirent la littérature traditionaliste à des
recherches méthodiques et fondèrent ainsi le folklore et la mythologie
comparés.

C'est ainsi que le romantisme allemand doit à ce réveil du goût pour la
poésie populaire, non seulement sa note cosmopolite et médiévale (qui
caractérise, du reste, tous les romantismes du monde), mais aussi, et
surtout, sa note nationaliste et régionaliste, chose plus difficile à
trouver--anticipons encore une fois--chez les romantiques de quelques
autres pays et en particulier chez ceux de France[240].



§ 4

LA BALLADE POPULAIRE EN FRANCE[241]


Il s’est trouvé en France, en tous temps, des esprits indépendants et
délicats qui ont été sensibles au charme naïf de la poésie populaire.

On l’a dit et redit, et dernièrement M. Jean Richepin le faisait à
nouveau remarquer dans son discours de réception, Montaigne fut de ce
nombre. «La poésie populaire et purement naturelle, écrivait-il, a des
naïfvetez et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la
poésie parfaicte, selon l’art; comme il se veoid èz villanelles de
Gascoigne et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont
cognoissance d’aulcune science, ny mesme d’escripture[242].» À son nom,
on ajoute ordinairement le nom de La Fontaine et celui de Molière, qui
en parle par la bouche d’Alceste, dans la fameuse scène du sonnet.

Il serait injuste d’oublier, parmi ces précurseurs des études
folkloriques, trois autres Français: Christophe Ballard, «seul imprimeur
de musique et noteur de la chapelle du Roy», qui publia plusieurs
recueils de chansons puisées dans la tradition orale[243];
François-Auguste de Moncrif, qui fit quelques complaintes sur les thèmes
populaires[244]; et surtout l’infatigable Restif de La Bretonne, qui
cita mainte chanson bourguignonne dans ses étranges romans.

Mais c’étaient là des amateurs d’occasion, et leurs sympathies pour la
poésie populaire n’étaient pas assez réfléchies pour constituer un
programme littéraire. Moins nombreux et quelque peu attardés furent ceux
qui pensèrent à tirer des effets artistiques de la simple et vieille
ballade du peuple.

C’est à peine si l’influence anglaise, en Allemagne si bienfaisante, se
fit sentir en France au XVIIIe siècle; Percy y fut presque inconnu
jusqu’en 1806, aussi les rares tentatives pour transplanter dans ce pays
le goût de la ballade populaire demeurèrent-elles toujours sans succès.

Ossian fut plus heureux que Percy. Dès le mois de septembre 1760, le
_Journal étranger_ publiait les «fragments d’anciennes poésies, traduits
en anglais de la langue erse, que parlent les montagnards
d’Ecosse[245]». En 1762 en parut la première traduction française
imprimée séparément: _Carthon_. Le culte de «l’Homère celtique» était
entièrement établi quand Letourneur donna sa traduction des «poésies
galliques d'Ossian, fils de Fingal» (1778), traduction qui eut un succès
prodigieux; il ne sera pas affaibli vingt ans plus tard, quand paraîtra
celle de Baour-Lormian.

Chateaubriand, pendant son séjour en Angleterre, se fit _grand partisan
du barde écossais_. «J'aurais soutenu, disait-il beaucoup plus tard, la
lance au poing son existence envers et contre tous, comme celle du vieil
Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France,
lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à
mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques
de Macpherson. Dans l'ardeur de mon zèle et de mon admiration, tout
malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions
ossianiques de John Smith[246].»

Et, en 1797, il écrivait au chapitre XXXVIII de son _Essai historique,
politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes:_

     Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique
     qui nous attire. _Nous aimons qu'on nous retrace des usages
     différents des nôtres_, surtout si les siècles y ont imprimé cette
     grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui
     paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est
     attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la
     chevelure bouclée, aux larges bracca, à la tunique courte et serrée
     par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de
     vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables
     de Teutates.

Mme de Staël, dans le fameux chapitre XI de son livre _De la Littérature
considérée dans ses rapports avec les institutions sociales_, établit la
division, plus fameuse encore, des «deux littératures tout à fait
distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord, celle
dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine».
Elle ajouta que «l'on ne peut décider d'une manière générale entre les
deux genres de poésies dont Homère et Ossian sont comme les premiers
modèles. Toutes mes impressions, disait-elle, toutes mes idées me
portent de préférence vers la littérature du Nord». Nous n’insisterons
pas sur l’importance de ces lignes. Disons seulement que l’impérial
ennemi de Mme de Staël, lui aussi, admirait le barde écossais; il en
porta avec lui la traduction italienne de Cesarotti et la lisait entre
deux batailles--comme Alexandre lisait son Homère. Jusque dans ses
proclamations, Napoléon imitait la prose rythmée de Macpherson[247].

Il y eut en France toute une génération de Malvina, d’Oscar et de Selma.
Sous le Directoire, on voyait dans les nuits froides et orageuses, au
milieu du Bois de Boulogne, des bommes demi-nus, assis autour de feux
druidiques[248]. En 1804, Charles Nodier composait les _Essais d’un
jeune barde_. En 1808, Lamartine chantait:

     Toi qui chantais l’amour et les héros,
     Toi, d’Ossian la compagne assidue,
     Harpe plaintive, en ce triste repos,
     Ne reste pas plus longtemps suspendue[249].

En 1818, Victor Hugo envoyait aux Jeux floraux de Toulouse un poème
ossianique, _les Derniers Bardes_. Une année plus tard, Balzac, âgé de
dix-neuf ans, composant son _Cromwell_, écrivait à l’une de ses sœurs:
«Tiens, ce qui m’embarrasse le plus, ce sont celles [les situations] de
la scène première entre le roi et la reine. _Il doit y régner un ton si
mélancolique, si touchant, si tendre_, des pensées si pures, si
fraîches, que je désespère! Il faut que cela soit sublime tout du
long... Si tu as la _fibre ossianique_, envoie-moi des couleurs, chère
petite, bonne, aimable, gentille sœur que j’aime tant[250]!»

Mérimée, lui aussi, n’échappa pas à cette fièvre bardite, car au mois de
janvier 1820, J.-J. Ampère put écrire à son ami Jules Bastide: «Je
continue avec Mérimée à apprendre la langue d'Ossian, nous avons une
grammaire. Quel bonheur d’en donner une traduction exacte avec les
inversions et les images naïvement rendues[251]!»

Sainte-Beuve range Ossian parmi les «grands-oncles étrangers» d’Alfred
de Vigny[252] et signale l’influence de Macpherson dans les vers
d’Alfred de Musset:

     Pâle Étoile du soir, messagère lointaine,

qui sont de 1840, mais qui ne sont pas le dernier écho de «l’Homère
celtique».

Les poèmes ossianiques cependant n’ont pas joué en France le même rôle
qu’ailleurs. Tandis qu’en Allemagne ou en Bohême, par exemple, ils
avaient stimulé le goût de l’étude du passé national, éveillé la
curiosité en faveur des traditions populaires, en France, au contraire,
ils n’eurent d’influence que par ce qu’ils avaient de plus littéraire et
de plus général: cette sensiblerie commune au XVIIIe siècle, cette
mélancolie, cette vague tristesse si chère aux solitaires,--sentiments
que Rousseau et Goethe n’avaient pas peu contribué à faire partager à
leurs contemporains.

Le premier qui ait subi en France l’influence des collectionneurs de
ballades anglais, paraît avoir été P.-A. de La Place (1707-1793),
écrivain médiocre qui avait appris l’anglais au collège de Saint-Omer et
débuté par une insignifiante traduction de la _Venise sauvée_ d’Otway.

En 1773, dans ses _Œuvres mêlées_, il avait «rajeuni» le langage de
quelques «romances historiques» en vers: _Léonore d’Argel, Frédégonde et
Landri, le Chevalier et la fille du berger_[253].

Dans son recueil des _Pièces intéressantes et peu connues_ (Bruxelles,
1784-1785), il donna toute une série d’anciennes romances et contes qui
témoignent une certaine connaissance des recueils anglais qu’il avait
voulu imiter. C’est ainsi que, dans une note, il reconnaît avoir
emprunté à «un historien anglais» la _Rosamonde, romance galante et
tragique_, l’une des plus connues des _Reliques_ de Percy[254].
D’ailleurs, il précisa ses intentions dans une intéressante
introduction:

     Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque
     pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou
     intéressantes, à quelques égards que ce soit, tandis que les
     Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils
     qui se font toujours lire avec d’autant plus de plaisir, qu’en
     rappelant plus ou moins bien à la mémoire des événements faits pour
     occuper ou le cœur ou l’esprit, elles ont de plus le mérite de
     peindre les mœurs anciennes, toujours faites, soit pour nous
     amuser, soit pour nous instruire agréablement?

     Le prodigieux succès de la romance de Marlborough pourrait seul en
     donner la preuve, si l’empressement avec lequel nous nous hâtons de
     transporter les romances étrangères dans notre langue était
     aujourd’hui moins connu.

     Le Français a pourtant chanté dans tous les temps!... Mais dût
     cette frivolité dont on l’a si souvent accusé, et son goût pour le
     changement, lui avoir fait négliger et, par degrés, totalement
     oublier les anciennes chansons de nos aïeux, il n’est pas moins
     étonnant qu’il s’en trouve si peu de vestiges dans les anciens
     recueils, où presque tous les genres de poésies qui furent jadis à
     la mode se trouvent, soit en totalité, soit en partie, conservés
     jusqu’à nos jours.

     Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un
     choix qui lui fait tant d’honneur) n’étaient en effet que des
     romances chantées par les ménétriers, et dont les airs,
     probablement peu faits pour en perpétuer la mémoire, sont, ainsi
     que ces petits poèmes, insensiblement tombés dans l’oubli?... Le
     contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte
     de Champagne, d’Enguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont
     passé jusqu’à nous, ainsi que leurs chansons.

     En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume
     plus exercée dans ce genre que celle de l’éditeur, soit décidée, il
     fera des vœux pour que les littérateurs et les amateurs des
     anciennes romances répandues, ne dût-ce être que parmi le peuple de
     nos différentes provinces, les communiquent au public, ainsi qu’il
     en donne l’exemple en insérant celle qui suit dans un recueil, dont
     le but est de rassembler les parties ou négligées ou presque
     oubliées servant à l’histoire ou aux belles-lettres de la
     nation[255].

Le spécimen inséré était une «ancienne romance picarde», _le Comte Orry
et les nonnes de Farmoutier:_

     Le comte Orry disait, pour s’égayer,
     Qu’il voulait prendre le couvent de Farmoutier,
     Pour plaire aux nonnes et pour les désennuyer, etc.[256].

Dans une note, l’éditeur reconnaissait qu’ «il ne restait de cette
romance, que l’on croit du XIVe ou du XVe siècle, que quelques
fragments, dont la singularité a paru assez piquante, pour engager M. D.
L. P. à tenter d’en remplir les lacunes _et d’en rajeunir à peu près le
langage_. Il a cru même devoir en conserver l’air sur lequel il a
autrefois entendu chanter et danser ces mêmes fragments, dans la
Picardie[257]».--Et il insérait une pièce en plus, _le Convoi du Duc de
Guise_, «romance ou chanson des rues».

Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la même époque
d’en transplanter quelques-unes en France. Ce n’était autre que Florian.
Il traduisit _le Vieux Robin Gray_ de lady Lindsay; cette charmante
ballade d’origine récente et nullement campagnarde était un pastiche
adroitement calqué sur un sujet traditionnel et adapté à un vieil air
écossais: sous le couvert de l’anonymat, elle passa longtemps pour une
ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises
en musique par Martini, l’auteur de _Plaisir d’Amour_; cette traduction
obtint un grand succès en France. En 1816, Mme Charles la chantait à
Lamartine, et le poète du _Lac_, trente ans plus tard, déclarait dans
une page de _Raphaël_ qu’il ne pouvait entendre sans pleurer les vers de
cette touchante ballade:

     Quand les moutons sont dans la bergerie,
     Quand le sommeil aux humains est si doux,
     Je pleure, hélas! les chagrins de ma vie,
     Et près de moi dort mon vieil époux[259].

Pardonnons à Florian d’avoir cru l’embellir en éliminant de parti-pris
ce qui en faisait la «couleur locale» et la valeur expressive.
(L’original, par exemple, porte «ronfle» au lieu de «dort».) Faisons-lui
plutôt honneur d’avoir été l’un des premiers et l’un des rares qui
surent comprendre au XVIIIe siècle le charme de ce genre naïf.

Mais le Français qui le premier exprima des idées claires sur la ballade
anglaise et prononça le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet,
l’auteur de la _Poétique anglaise_ (Paris, 1806, 3 vol.). «Les Anglais
nomment ballade ce que nous appelons romance: c’est le récit, mis en
chanson, d’une aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un
style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il s’y mêle
quelquefois des esprits, des revenants, etc.»

Telle est la définition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son
ouvrage où se trouvait un chapitre spécial consacré à ce genre de
poèmes[260]. Il cita comme des plus fameuses: _la Chasse dans les monts
Cheviot_ et _les Enfants dans la forêt_, sans oublier les ballades qui
célèbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua
surtout la simplicité de la forme et déclara qu’elles avaient toujours
beaucoup de succès auprès du public anglais, et qu’on les récitait
encore dans les rues de Londres. «Percy, disait-il en terminant, a
recherché toutes les anciennes ballades anglaises, écossaises et
irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.»

L'année suivante, le _Conservateur_[261] et le _Magasin
encyclopédique_[262] saluèrent l’apparition d’une nouvelle édition des
_Reliques of Ancient English Poetry_, augmentées cette fois d’un
quatrième volume.

En 1808, les _Archives littéraires de l’Europe_ donnèrent pour la
première fois en France, à ce qu’il paraît, la traduction intégrale d’un
morceau des _Reliques_. C’était l’histoire de _Christabelle et Sir
Cauline_. «Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade
pourrait intéresser, _même aujourd’hui_, par la noble simplicité et la
naïveté touchante qui y régnent[263].»--Notons encore, en passant, une
«Lettre de M. Charles Villers à M. Millin, sur un Recueil d’anciennes
poésies allemandes», publiée en tête du cahier de septembre 1810, du
_Magazin encyclopédique_.

Nous voici arrivés à un ouvrage qui sous bien des rapports eut une
importance capitale: cette importance il aurait pu l’avoir également
pour la poésie populaire si son auteur l’eût aimée davantage. En 1810,
Mme de Staël fit imprimer la première édition de ce livre si
retentissant _De l’Allemagne_, auquel il nous faut presque toujours
remonter quand il s’agit du romantisme. Il va sans dire qu’elle y
consacra une large place aux «romances» de Bürger, de Goethe et de
Schiller. Elle en fit un grand éloge et ces louanges ainsi données
firent que Millevoye, Victor Hugo et Émile Deschamps composèrent des
ballades[264]. Mais Mme de Staël ne se prit jamais d’enthousiasme pour
la poésie populaire d’où la «romance» littéraire était cependant sortie.
«Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle
dédaigneusement, _les sauvages en ont aussi_[265].» Aussi ne
consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez
froides:

     Herder a publié un recueil intitulé _Chansons populaires_; ce
     recueil contient les romances et les poésies détachées où sont
     empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On y
     peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières.
     La littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est
     bon de retourner quelquefois à l’origine de toute poésie,
     c’est-à-dire à l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il
     eût analysé l’univers et lui-même. La flexibilité de l’allemand
     permet seule peut-être de traduire ces naïvetés du langage de
     chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune impression des
     poésies populaires; les mots, dans ces poèmes, ont par eux-mêmes
     une certaine grâce qui nous émeut comme une fleur que nous avons
     vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces
     impressions singulières contiennent non seulement les secrets de
     l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les Allemands, en
     littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, jusqu’à
     ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on pourrait
     leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire comprendre
     l’inexprimable[266].

Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui l’intéressaient
davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de compléter, dans un
nouveau livre _De l’Allemagne_, les informations littéraires de Mme de
Staël, reprocha vivement à son illustre devancière d’avoir si peu parlé
de la poésie populaire et du culte qu’ont les Allemands pour ce
genre[267].

Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs d’une traduction de
leurs poésies nationales en français: au mois de juillet 1783, la
_Bibliothèque universelle des Romans_ avait publié un choix de romances
relatives au Cid, choix qui aurait dû beaucoup intéresser les
admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa
presque inaperçue, et l’Espagne attendit le jour où, mieux connue, elle
serait plus justement estimée. Les guerres de Napoléon d’abord, et plus
tard le succès du _Dernier des Abencérages_ et de _Don Juan_ vont
contribuer puissamment à remettre en faveur le pays de _Gil Blas_.

Il nous paraît, toutefois, que ce fut par l'intermédiaire de l'Allemagne
que le _Romancero_ devint à la mode en France; les premiers ouvrages
français relatifs à ce sujet ne sont, en effet, que des traductions de
l'allemand ou des travaux qui procèdent d'études antérieures allemandes:
tel l'_Essai sur la littérature espagnole_ (Paris, 1810, in-8°), telles:
l'_Espagne en mil huit cent huit_, par J.-F. Rehfues, trad. de
l'allemand en 1811 (Paris, Treuttel et Wurtz, 2 vol. in-8°), et
l'_Histoire de la littérature espagnole_, traduite de l'allemand de
Friedrich Bouterwek (Paris, 1812, in-8°), tel enfin l'ouvrage bien connu
_De la littérature du Midi de l'Europe_ de Simonde de Sismondi, livre
entièrement écrit d'après les travaux allemands[268].

En 1814, parut la première traduction du _Romancero_ du Cid en vers
français: _le Cid, romances espagnoles imitées en romances françaises_,
par le baron A. Creuzé de Lesser (1771-1839), auteur d'un curieux
_Voyage en Italie_ (1804) dans lequel il avait vivement attaqué les
antiquités classiques, et d'un poème épique qui, s'il n'est pas une
œuvre de valeur, a du moins son intérêt comme un signe des temps, _les
Chevaliers de la Table ronde, poème en vingt chants_ (1812; trois
éditions).

Il va sans dire que Creuzé de Lesser ne conserve pas la couleur locale
de ses originaux. «Il en a peur, dit M. Gustave Lanson: tout
l’effarouche, tout ce qui n’est pas au goût français de 1810, le brutal,
le populaire, le surnaturel et, il faut bien le dire, aussi le naturel.
Il demande grâce dans sa _Préface_ pour le détail singulier des mœurs,
qui pourrait étonner; mais il a eu soin de ne pas laisser grand’chose
qui étonne[269].» Après avoir étudié cette traduction, M. Lanson conclut
de la façon suivante: «D’un bout à l’autre de ses traductions, le pauvre
écrivain travestit inconsciemment l’original espagnol, même quand il
croit le rendre exactement... Les idées conventionnelles du goût
classique collent, si je puis dire, au langage ramassé dans les
tragédies et dans la poésie du temps, et Creuzé de Lesser, malgré ses
bonnes intentions, amène les unes avec les autres, si bien que le
_Romancero_ du Cid se recouvre d’un faux vernis qui date
déplorablement[270].»

Il nous semble pourtant que l’éminent critique juge un peu trop
sévèrement le bon traducteur; il le juge surtout en se plaçant au point
de vue d’aujourd’hui. Si Creuzé de Lesser nous paraît peu avancé sur son
temps, il le paraissait bien davantage à ses contemporains. Citons
d’abord cette _Préface_ où il a exposé les principes qui ont guidé sa
traduction: l’ouvrage est dédié aux membres de l’Académie de Madrid.
«Puissiez-vous, Messieurs, leur dit-il, juger _que je n’ai point
dénaturé la singulière énergie et la merveilleuse simplicité de ces
romances presque autant antiques que le héros... Même en y laissant bien
des choses hasardées pour la délicatesse française_, j’ai tâché de
conserver tout ce qu’elles offrent de remarquable.» Citons ensuite
l’opinion d’un critique du temps, M. Dussault, du _Journal des Débats_,
qui, s’il n’a point de haine pour la romance espagnole, s’irrite
cependant contre son traducteur français auquel il reproche de n’avoir
pas eu assez le souci de ses lecteurs.

     Je ne range point l’auteur de ce recueil parmi les _romantiques_,
     écrivait-il; il n’est pas, ce me semble, de la confrérie; il fait
     des vers et non pas des systèmes. Il est permis au talent de
     chercher partout des sujets et de mettre à profit les richesses de
     toutes les littératures du monde... Voyez M. de Sismondi traduisant
     en prose quelques-unes de ces mêmes romances que M. de Lesser vient
     de mettre en vers: il en déguise la platitude, il en adoucit la
     rudesse, il en polit la grossièreté, il ennoblit les détails trop
     bas; il orne les endroits trop nus; il retranche, il ajoute, etc...
     _M. de Lesser n’a pris soin ni d’effacer, ni de farder et
     d’embellir_[271].

Et le critique blâma sévèrement le poète-traducteur d’être allé jusqu’à
«respecter des traits qu’on supporterait tout au plus dans nos chansons
de rue». Malheureusement pour le pauvre M. de Lesser, quelques années
plus tard, on ira si loin dans ce sens que ses timides essais ne
paraîtront pas plus romantiques que ne l’étaient les poèmes sentimentaux
du «genre troubadour».--Nous nous trompons, les révolutionnaires
littéraires de 1824 sauront les distinguer, et ce sera Émile Deschamps
lui-même, le futur traducteur du _Cid_ qui, dans _la Muse française_,
rendra, le premier, hommage à son prédécesseur[272].

La vogue des «choses d’Espagne», qui caractérise non seulement le
romantisme français, mais aussi celui des Anglais, des Allemands et des
Russes, était maintenant inaugurée. Le _Romancero_ sera très estimé par
_le Conservateur littéraire_ des frères Hugo (1819-1821), par _la
Minerve littéraire_, (plus tard _l’Abeille_) à laquelle un certain L.
Rincovedro (est-ce un pseudonyme?) fournira de longs et de curieux
articles sur la littérature espagnole, dans lesquels se trouvent déjà
signalées les étranges libertés de Victor Hugo à l’égard de l’Espagne.
Il sera mis à la mode surtout par la collection publiée en 1821 par Abel
Hugo: _Romancero e historia del rey de España don Rodrigo_, qui fut,
s’il faut en croire Sainte-Beuve, le seul livre espagnol que posséda
Victor Hugo[273]! En 1825 paraîtra le _Théâtre de Clara Gazul_ de
Mérimée; en 1826, Chateaubriand fera enfin imprimer son _Dernier des
Abencérages_, ce «premier témoignage rendu par l’école romantique à un
pays si inconnu[274]» (il l’avait écrit en 1809). En 1828, Émile
Deschamps publiera sa traduction du _Romancero_, très belle mais assez
fantaisiste, dans ses _Études françaises et étrangères_, et la fera
précéder d’une préface romantique qui est restée fameuse[275]. Viendront
ensuite Alfred de Musset avec ses _Contes d’Espagne et d’Italie_,
Théophile Gautier avec _Tra-los-Montes_, puis toute une série d’autres
ouvrages, avant qu’en 1845 Mérimée ne commence la période _naturaliste_
avec sa _Carmen_[276].

Vers 1820, on se mit en France à étudier avec plus d’ardeur la poésie
populaire des pays étrangers. Jean-Alexandre Buchon, historien estimable
(1791-1846), publia en 1821, deux ans avant le recueil de Claude
Fauriel, un article relatif aux chants populaires des Grecs modernes,
dans le _Constitutionnel_; deux ans plus tard il revenait sur le même
sujet dans le _Mercure du XIXe siècle_[277].--Le baron d'Eckstein,
philosophe bien connu, donna en 1823 trois articles sur les _Eddas_
Scandinaves, dans les _Annales de la littérature et des arts_, journal
de la Société des Bonnes-Lettres[278].

Cette même année 1823, Claude Fauriel achevait, pour le faire paraître
en 1824-25, chez Firmin Didot, le premier recueil dans ce genre qui fût
publié en France, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ (2 vol.;
texte original et traduction française en regard). Malgré son caractère
scientifique, cet ouvrage obtint un succès presque exclusivement
littéraire: ce qui n’étonnera pas si l’on se rappelle que son auteur,
avant de le publier, avait déjà contribué au mouvement romantique par
son influence sur Manzoni, dont il traduisait les tragédies après les
avoir inspirées[279].

Chez cet original qu’était Fauriel, «l’homme de goût, l’homme délicat et
sensible se retrouvait jusque dans l’érudit en quête du fond et dans
l’investigateur des mœurs simples[280]». Son amour pour l’âge où la
poésie spontanée et naturelle s’épanchait librement était des plus
entiers et des plus sincères. Il est difficile cependant de prétendre
que, par une sorte d’intuition géniale, il ait pu comprendre tout le
charme du primitif, sans y avoir été amené par des influences
étrangères. Mais à qui dut-il ce goût des choses du passé, à quelles
sources exactes puisa-t-il «cette intelligence historique des poésies et
chants nationaux»? C’est ce qu’il est également difficile de dire. Il
voyait dans cette aptitude à se faire une âme primitive, l’une des
meilleures et des plus importantes qualités de l’historien littéraire.
Les études aussi nombreuses qu’approfondies, poursuivies pendant de
longues années, mais sans plan nettement déterminé, firent que, malgré
son savoir extraordinaire, il ne commença à produire qu’après la
cinquantaine[281]. Son esprit se forma lentement, mais sûrement: et si
cette méthode ne lui permit pas d’arriver plus rapidement au but, du
moins il lui dut d’avoir pu fondre en lui toutes les influences qu’il
avait reçues. Ces influences furent nombreuses: depuis celle qu’exerça
sur lui son premier maître, La Tour d’Auvergne,--qui n’était pas
seulement le premier grenadier de la République, mais encore l’un des
meilleurs érudits de province que la France eût alors[282],--jusqu’à
celle de son ami Guillaume de Schlegel. Mais tout ce qu’il a dû à ces
influences, il l’a fait si sien que parfois on a peine à croire qu’il
ait imité; et, là même où il n’est, en réalité, que le vulgarisateur des
idées allemandes, on ne peut se défendre de lui concéder le privilège de
l’originalité.

Démêler d’une façon précise quelles furent les origines des _Chants
grecs_, est chose impossible. Contentons-nous de reconnaître à leur
éditeur le mérite d’avoir mis au point les idées vagues et flottantes
qu’on avait alors en France sur la poésie populaire; il a montré que
l’étude de cette poésie avait un but véritable et qu’il y fallait
apporter une méthode.

On se demandera peut-être comment Fauriel fut amené à commencer par la
Grèce ses investigations sur la littérature primitive. M. Galley, son
dernier biographe, nous l’explique: Fauriel, à l’occasion de ses
recherches sur les origines de civilisations néo-latines, et sur le
moyen âge provençal et italien, avait dû se reporter souvent à
l’histoire littéraire des pays grecs de l’empire d’Orient. En ce qui
concerne l’étude de la langue grecque vulgaire, il avait dû rechercher
avec ardeur les documents nécessaires: les chants et les récits du
peuple. C’est de cette étude que son livre est sorti[283]. «Le long
_Discours préliminaire_ et les commentaires qui précèdent les textes ne
laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta à ce travail de
philologue, d’exégète et d’historien. Établir les textes sur des copies
souvent incorrectes où l’on avait figuré la prononciation, conserver
cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les
idiotismes était déjà une tâche difficile[284].» Mais Fauriel ne
s’arrête pas là. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen âge,
aux autres documents d’une littérature populaire de cette époque, aux
vestiges d’une littérature populaire antique signalés dans les œuvres
venues jusqu’à nous.--Une partie de ce _Discours_, la plus considérable
peut-être, est l’observation attentive des conditions sociales dans
lesquelles se développe la littérature populaire.

     Entre les arts qui ont pour objet l’imitation de la nature,
     disait-il, la poésie a cela de particulier que le seul instinct, la
     seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y
     peuvent atteindre le but de l’art, sans le secours des raffinements
     et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but n’est
     pas trop complexe ou trop éloigné. C’est ce qui arrive dans toute
     composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si
     incultes qu’elles puissent être, renferme un fond de choses ou
     d’idées vraies et belles. Il y a plus: c’est précisément ce défaut
     d’art ou cet emploi imparfait de l’art, c’est cette espèce de
     contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la
     plénitude de l’effet, qui font le charme principal d’une telle
     composition. C’est par là qu’elle participe, jusqu’à un certain
     point, au caractère et au privilège des œuvres de la nature, et
     qu’il entre dans l’impression qui en résulte quelque chose de
     l’impression que l’on éprouve à contempler le cours d’un fleuve,
     l’aspect d’une montagne, une masse pittoresque de rochers, une
     vieille forêt; car le génie inculte de l’homme est aussi un des
     phénomènes, un des produits de la nature[285].

Les _Chants grecs_ obtinrent un très vif succès et servirent en même
temps deux causes: l’indépendance hellénique et la littérature
romantique.

Nous parlerons peu de la première. Rappelons que, sous l’influence de
Byron, l’Orient et la Grèce rentrèrent en faveur auprès des poètes et
des peintres de la Restauration. «Le romantisme aperçut, dans le ciel
enflammé, du côté où le soleil se lève, des Grecs un peu trop
magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce qu’il a le plus
admiré, de l’héroïsme des uns ou de la férocité des autres. La
garde-robe et le coffre-fort des Palikares étaient un magasin
d’accessoires où l’on pouvait puiser, à pleines mains, des broderies
lyriques et épiques, bien propres à faire oublier les toges, les casques
et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme
farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie
levantine[286].» Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littérateurs
et des artistes, ce déluge de dithyrambes, d’odes, d’élégies, de
peintures, de lithographies, provoquèrent la création de comités
philhellènes, de quêtes au profit des insurgés[287], entraînèrent enfin
le gouvernement lui-même et aboutirent à l’intervention européenne en
faveur de la Grèce, à Navarin, l’une «des plus mémorables victoires
qu’ait remportées la littérature». Au moment où parurent les _Chants
populaires de la Grèce moderne_, Pouqueville, ancien consul de France
auprès d’Ali-Pacha, donna son _Histoire de la régénération de la Grèce_.
Ces deux livres ont été les deux sources littéraires du philhellénisme
romantique[288]. Lamartine leur doit son _Dernier chant du pèlerinage de
Childe-Harold_. Hugo s’est directement inspiré de Fauriel dans les
_Orientales_[289]. Les poètes de troisième ordre, comme Népomucène
Lemercier, et de cinquième ordre, comme Léon Halévy, mirent simplement
en vers français la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur
toutefois. «On n’a pas oublié, écrivait Mérimée après la mort de
Fauriel, sa belle traduction des _Chants klephtiques_, et je ne crois
pas me tromper en disant qu’une partie de l’intérêt qu’excita en France
l’insurrection grecque était due à cette traduction et à l’excellente
préface qu’il y avait ajoutée. Bien des gens qui regardaient les Grecs
comme un peuple de rusés intrigants les reconnurent d’après M. Fauriel
pour des héros continuateurs de leurs ancêtres[290].»

D’autre part, le recueil des _Chants grecs_ inaugura en France l’étude
de la poésie populaire, étude qui prit une double direction:
scientifique et littéraire. _Le Globe_, qui mobilisait alors les forces
romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux
philosophe Théodore Jouffroy[291].

     M. Fauriel, y disait-on, familiarisé depuis longtemps avec cette
     sorte de recherches où la littérature et l’histoire se commentent
     l’une par l’autre, a conçu l’heureuse idée de recueillir, au profit
     des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et d’en
     tirer, pour l’instruction de l’histoire, _des renseignements
     irrécusables sur leur condition politique et civile, leurs
     habitudes domestiques et religieuses_, et les principaux événements
     qui avaient, avant l’insurrection, signalé leur existence
     nationale. Il en est résulté un livre où tout est neuf, et _que les
     littérateurs et les historiens se disputeront_, parce qu’il offre à
     ceux-là un monument poétique de la plus grande originalité, et à
     ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que
     l’Europe vient de découvrir au milieu de la Méditerranée. Tel est
     l’ouvrage de M. Fauriel[292].

À l’étranger, le succès fut également vif; le 10 juillet 1824, Goethe
écrivait à Mlle Thérèse von Jakob: «L’ouvrage annoncé: _Chants
populaires de la Grèce moderne_, par Fauriel, est paru; ainsi nos
voisins nous ont dépassés sur un terrain où nous autres Allemands
tâtonnions depuis des années déjà[293].»

Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont l’une par le
poète bien connu Wilhelm Müller), enfin, une traduction italienne,
attestent mieux que toute autre chose le succès universel de Fauriel.

Avant de parler de l’influence littéraire des _Chants grecs_, disons que
leur éditeur exerça une influence directe et personnelle sur plus d’un
de ses contemporains et particulièrement sur ses jeunes amis J.-J.
Ampère et Prosper Mérimée[294].

Toute une collection de traductions, d’imitations des poésies étrangères
de toutes espèces, suivit les _Chants populaires de la Grèce moderne_.
Ce fut ce folklorisme romantique qui réhabilita Perrault, le vieux
conteur national qui avait puisé le premier au fond des traditions
populaires. Charles Nodier se fit le champion des charmants _Contes de
fées_[295]. Quelques années plus tard, Théophile Gautier proclama _Peau
d’âne_ le «chef-d’œuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand
dans son genre que _l'Iliade_ et _l’Énéide_[296]», tandis que Gérard de
Nerval appelait son auteur «le seul écrivain vraiment national de tout
le XVIIe et le XVIIIe siècle[297]».

En même temps que les _Chants grecs_ parut une sorte de roman
historique, le _Tableau slave du cinquième siècle_, par la princesse
Zénaïda Wolkonska, étalage de mythologie slave d’après l’historien russe
Karamzine. Ce _Tableau_ n’est pas beaucoup plus vrai que le _Czar
Démétrius_ de M. de La Rochelle, mais il est intéressant à cause de
quelques poésies populaires russes que son auteur avait intercalées dans
le texte[298].

Quelques mois seulement après l’ouvrage de Fauriel parurent les
_Ballades, légendes et chants populaires de l’Angleterre et de
l’Ecosse_, par sir Walter Scott, Thomas Moore, Campbell, etc., traduits
par A. Loève-Veimars (Paris, 1825, in-8°, pp. 413). Cette traduction,
faite en prose, obtint un très grand succès. _Le Globe_, après avoir
fait certaines réserves sur le choix des morceaux, loua le recueil «qui
nous révèle un genre de poésie anglaise peu connu encore chez nous, et
qui contient des pièces de grande originalité[299]». Et, dans les
_Annales de la littérature et des arts_, Edmond Géraud ne proposait rien
moins que de faire pour la France un recueil de même nature:

     C’est surtout en lisant cette collection de ballades étrangères,
     disait-il, que nous avons regretté plus d’une fois qu’il ne soit
     tombé dans la pensée d’aucun homme de goût de faire aussi quelques
     voyages à travers nos provinces, avec le projet d’y recueillir nos
     chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent
     encore dans nos veillées de village, ou dans les travaux de la
     campagne. Un tel projet ne pourrait paraître tout à fait inutile
     qu’à ces esprits dédaigneux qui se sont depuis longtemps accoutumés
     à croire que toutes les sources littéraires résidaient uniquement
     dans les bibliothèques de Paris. Mais les hommes enclins à penser
     que les traditions des vieux temps, que la trace de certaines
     superstitions ou le souvenir de certaines catastrophes locales,
     font aussi partie de l’histoire poétique d’une nation, ces
     hommes-là, disons-nous, accueilleront sans doute avec un vif
     intérêt un recueil de chants populaires, traduits des différents
     patois que l’on parle encore dans quelques parties de la France...

     D’ailleurs, combien de beautés nouvelles, combien de situations
     attachantes dorment peut-être au fond de cette littérature des
     hameaux, qui, pour avoir ses racines dans notre propre sol, n’en
     demeure pas moins encore beaucoup trop ignorée parmi nous. Le
     talent ne doit rien dédaigner: il est probable, comme l’observe
     fort bien Mme de Staël (_sic_), que les événements racontés dans
     _l'Iliade_ ou dans _l’Odyssée_, étaient chantés par les nourrices
     avant qu’Homère en fît le chef-d’œuvre de l’art... Qui peut prévoir
     ce qu’un homme doué d’une vive imagination apercevrait dans tel
     récit de nos filandières des Vosges ou des Pyrénées? Nous avons
     remarqué, pour notre compte, une foule de chansons languedociennes
     et surtout des rondes gasconnes, où se trouvent, parmi des détails
     de mœurs très piquants, des sujets de contes ou de ballades, dont
     pourrait tirer le plus grand parti ce petit nombre de nos poètes
     qui ont su se garantir du pathos à la mode, et qui sentent encore
     le mérite d'une simplicité ornée[300].

Cette même année 1825 parurent encore: les _Chants héroïques des
montagnards et matelots grecs_, de Népomucène Lemercier, avec une _Suite
aux chants héroïques grecs_; le _Chansonnier alsacien _, publié à
Strasbourg par C.F. Hartmann; une nouvelle traduction d'Ossian, due à de
Saint-Ferréol.

     Voulez-vous connaître l'esprit public d'un peuple? écrivait le
     _Journal de la Littérature_ à propos du recueil Hartmann; lisez ses
     chansons populaires; je ne parle pas de celles qu'on lui chante,
     mais de celles qu'il fait lui-même et qu'il chante. Êtes-vous en
     province, à la campagne? écoutez la chanson du laboureur, du
     jardinier, de la fille du fermier, de la fileuse; dans une ville de
     commerce? entendez les chants qui retentissent dans les ateliers,
     dans les places et sur les ports... C'est surtout dans le
     département du Rhin et dans l'idiome allemand que l'on peut se
     convaincre de la vérité de ces observations, et l'on s'aperçoit
     facilement, par le choix même du recueil que nous annonçons, que
     ces chansons sont en possession de plaire, et M. Hartmann n'a pas
     eu d'autre intention que de charmer les loisirs de ses concitoyens,
     en leur offrant ces étrennes agréables. Nous pouvons assurer,
     d'après nos connaissances locales, qu'il a parfaitement réussi et
     qu'il y a peu d'almanachs chantants, de chansonniers et de
     collections de ce genre qui soient faits avec plus d'à propos et de
     goût[301].

À la même époque, Augustin Thierry insérait des ballades anglaises dans
les «notes et pièces justificatives» qui accompagnent son _Histoire de
la Conquête de l'Angleterre_ (1825); Sénancour publiait un article sur
les _Chansons populaires chez quelques orientaux_ [Chinois], article
probablement composé à l'aide de quelque traduction allemande. La
conclusion à laquelle aboutissait l'auteur d'_Obermann_ est assez
intéressante pour être citée: «Il nous manque, dit-il, des chants
vulgaires, doucement nourris d’une politique vraie, ou même de
sentiments religieux exempts de puérilités supersticieuses[302].»

En 1826 virent le jour: les _Contes populaires allemands_ de J.-Ch.-A.
Musäus, les _Ballades et chants populaires de la Provence_ traduits en
prose française par Marie Aycard, les _Chants populaires des frontières
méridionales de l’Ecosse_ par sir Walter Scott, traduits par
Artaud[303], ouvrage connu de Mérimée et mentionné--très
discrètement--dans _la Guzla._

En 1827: les _Contes du gay savoir, les fabliaux, ballades et traditions
du moyen âge_, publiés par Ferdinand Langlé, recueil qui obtint un
certain succès littéraire, malgré son caractère scientifique[304]; les
_Poésies européennes_ de Léon Halévy, traduction de ballades étrangères,
dont plusieurs russes, tchèques et polonaises; les _Mélodies
romantiques_, «choix de nouvelles ballades de divers peuples», livre où
se trouve même une pièce serbe; les _Ballades allemandes, _traduites par
Ferdinand Flocon; enfin, _la Guzla_.

Durant cette époque, on le verra au paragraphe suivant, la poésie
populaire des Serbo-Croates ne resta pas inconnue ni du public français
en général, ni de Prosper Mérimée en particulier.

Si nous jetons un coup d’œil sur ce qui précède, nous constaterons qu’à
la veille de la grande bataille romantique, la poésie populaire ne
plaisait en France qu’à la condition d’être étrangère. On fit bon
accueil aux chants grecs qu’offrait Fauriel, aux ballades écossaises
traduites par Artaud, aux ballades allemandes, Scandinaves, anglaises,
aux romances espagnoles, aux chants serbes; mais presque personne ne
s’intéressa à la poésie populaire française. Peu nombreux furent ceux
qui songèrent à s’inspirer de la littérature nationale du moyen âge, qui
est, on le sait, un produit aussi collectif, anonyme, impersonnel que
l’est la vraie littérature populaire[305]. «Cela doit paraître une chose
étrange, dit le professeur américain Henry A. Beers, lorsqu’on se
rappelle que la littérature française du moyen âge fut la plus influente
de l’Europe et qu’elle contient, depuis la _Chanson de Roland_ jusqu’au
_Roman de la Rosé_ et Villon, le plus riche trésor de sujets
romantiques: chroniques, chansons de geste, romans d'aventures,
fabliaux, lais, légendes de saints, homélies, miracles, chansons,
farces, jeus partis, pastourelles, ballades,--bref, tous les genres
cultivés au moyen âge. Il est vrai que cette littérature ne resta pas
sans exercer une certaine influence sur les romantiques de 1830.
Théophile Dondey écrivit un poème sur Roland; Gérard de Nerval célébra
la naïveté et la couleur nationale des chansons populaires de la
Touraine; mais ce fut tout ou presque tout. Les principales inspirations
vinrent de l’étranger[306].»

On pourrait ajouter plus d’un nom à la liste de M. Beers, mais la
conclusion resterait sensiblement la même. Du reste, ce manque de
sympathie envers le passé de leur pays fut de bonne heure reproché aux
romantiques français. Déjà en 1814, le classique Dussault écrivait dans
le _Journal des Débats_: «Si la chanson du _Roi Dagobert_ était
l’ouvrage de quelque Anglais ou Allemand, elle enchanterait probablement
toute l’école _romantique_[307].» Quelques années plus tard, Henri de
Latouche adressait le même reproche aux jeunes novateurs: «Ce n’est pas
ainsi, disait-il, que les Allemands ont agi envers leur pays: écouter
dans leurs chants l’accent de la patrie et songer à la vôtre[308].» En
vain Edmond Géraud regrettait-il «qu’il ne soit tombé dans la pensée
d’aucun homme de goût de faire quelques voyages à travers nos provinces,
avec le projet d’y recueillir nos chansons historiques et ces vieilles
romances qui se chantent encore dans nos veillées de village ou dans les
travaux de la campagne[309]». Ce sera en 1840 seulement que M. de La
Villemarqué publiera son _Barzaz-Breiz_, la première collection de la
poésie populaire indigène.



§ 5

LA BALLADE POPULAIRE SERBO-CROATE


Les chants «illyriens»--on peut presque le dire--étaient célèbres avant
d’avoir été connus. En 1768, Klopstock, qu’ils intéressaient, proposait
qu’on en fît un recueil. Goethe en traduisait en 1775, Herder en 1778,
Walter Scott en 1798. _Corinne_, où Mme de Staël parlait des
«improvisateurs dalmates», est de 1807. Dès 1813, Nodier s’occupait de
ces improvisateurs. La même année, comme nous le verrons ailleurs, Byron
témoigna avoir entendu parler des «chants bosniaques».

Pourtant, les textes que l’on possédait n’étaient ni tous authentiques,
ni assez nombreux, ni publiés avec exactitude, ni fidèlement traduits:
leurs éditeurs avaient toujours pris le soin de les «embellir» et de les
«polir» avant de les livrer au public. En 1814 seulement parut le
premier _Recueil de chants populaires slavo-serbes_; la publication en
était due au célèbre collectionneur Vouk Stéphanovitch-Karadjitch[310].

Fils de parents pauvres né en 1787 dans un petit village de la Serbie,
Karadjitch étudia quelque temps dans un monastère et devint secrétaire
d’un des voyévodas de Kara-Georges pendant l’insurrection contre les
Turcs. Deux ans plus tard, en 1806, son protecteur ayant été tué, il se
rendit à Sremski Karlovtsi (Karlowitz), en Hongrie, pour y reprendre ses
études. Il n’y resta pas longtemps; en 1807, il rentra en Serbie et
servit de nouveau l’insurrection, puis il tomba malade et resta boiteux
pour la vie. Il fut tour à tour maître d’école primaire, secrétaire du
Sénat serbe (dont il a écrit une histoire), juge de paix. En 1813, après
la répression de l’insurrection, il se réfugia à Vienne.

Il eut la bonne fortune d’y rencontrer d’excellents maîtres et de se
faire des relations indispensables au succès de l’œuvre considérable
qu’il allait entreprendre.

Il fut remarqué tout d’abord par Barthélémy Kopitar, de la Bibliothèque
Impériale autrichienne, qui était un philologue slave distingué. Les
conseils de Kopitar furent d’un prix inappréciable pour le jeune
Karadjitch, à qui l’instruction des écoles avait manqué. Grâce à lui,
Karadjitch fit la connaissance de Jakob Grimm, célèbre érudit allemand,
qui établissait alors les bases de cette méthode scientifique appliquée
à l'histoire nationale, d’où sortira non seulement la mythologie
comparée, mais encore, comme nous l’avons déjà dit, le folklore et la
philologie comparés. Diez pour les langues romanes, Zimmer pour les
langues celtiques, feront plus tard seulement ce que Jakob Grimm avait
fait déjà pour les langues germaniques.

Par suite de l’enthousiasme général qu’on avait à cette époque pour les
études indo-germaniques, une grammaire serbo-croate était devenue
nécessaire; on cherchait d’autre part des spécimens de la langue
serbo-croate. Il n’était pas facile de s’en procurer, car la langue
littéraire des Serbes orthodoxes du temps n’était qu’un mélange
arbitraire du russe, du serbe et du slave ecclésiastique; celle des
Croates catholiques n’était qu’un pauvre patois demi-slovène. On
découvrit alors Karadjitch, jeune homme de talent[3111], qui connaissait
à fond le peuple serbe, sa langue, ses traditions, son caractère. On
l’instruisit et on l’aida: il publia, outre les _Chants populaires_, une
_Grammaire serbe_ (1814) et un _Dictionnaire_ (1818).

Alors, sous l'influence de la science allemande qui combattait les
langues artificielles, il se fit le champion de la langue nationale, le
parler populaire de la «grand’mère Smiliana et des gardiens de
pourceaux», langage proscrit par les lettres; il simplifia l’orthographe
qui copiait servilement l’orthographe russe, et même réforma l’alphabet
sur une base strictement phonétique.

En Serbie, ce fut une longue lutte philologique qui ne tarda pas à
prendre un caractère politique, lutte malheureuse, car elle absorba
pendant cinquante ans toutes les forces intellectuelles de la nation. La
traduction de la Bible par Karadjitch fut interdite, et l’on confisqua
les livres imprimés avec son orthographe. Ainsi la victoire ne fut
définitivement acquise qu’après la mort du grand agitateur: il mourut en
1864, tandis que les mesures prises contre son orthographe ne furent
définitivement rapportées qu’en 1868.

À l’étranger, où se passa toute l’activité de sa vie, il ne trouva
qu’estime et sympathie. Vater, Bopp, Guillaume de Humbolt
s’intéressaient à lui; Goethe, sur ses vieux jours, le recevait à
Weimar, admirait de nouveau la poésie serbe,--cinquante ans après sa
propre traduction de _la Triste ballade_,--écrivait, dans sa revue _Art
et Antiquité_, des articles sur cette poésie, discutait longuement, avec
son «fidèle Eckermann», sur les beautés des chants serbes. Le grand
historien Léopold Ranke consultait Karadjitch dont il utilisa les
documents quand il écrivit son _Histoire de la Révolution serbe_ (1828).
L’Université d’Iéna lui conférait le titre honoraire de docteur en
philosophie; le gouvernement russe lui faisait une pension; le roi de
Prusse lui remettait une belle décoration.

Nous nous occuperons seulement du célèbre recueil de Karadjitch, les
_Narodné srpske Piesmé_ ou Chants populaires serbes, œuvre qui
«constitue encore le plus beau monument de la poésie populaire dans les
pays slaves». (Louis Leger[312].)

Avant de dire le grand succès de cette publication, il nous faut
consacrer quelques lignes à la poésie serbe en général; nous ne pourrons
mieux faire que de citer une remarquable appréciation qu’en a donnée
Mlle von Jakob, l’amie de Goethe, l’un des meilleurs connaisseurs en
fait de poésie populaire[313]. Cette appréciation est doublement
intéressante: d’abord en ce qu’elle est faite par une étrangère qu’on ne
saurait soupçonner de prévention patriotique; ensuite parce qu’elle
émane d’une femme: il y a, en effet, dans la poésie populaire un élément
naïf, sensitif, qu’une femme d’esprit peut analyser avec plus de finesse
qu’un érudit.

     La poésie des Serbes, dit-elle, est liée de la façon la plus intime
     à leurs usages, à leurs coutumes, à leur vie même. C’est le tableau
     de leurs pensées, de leurs sentiments, elle reflète leurs actions
     et leurs souffrances. Elle représente avec une poétique fidélité
     les diverses situations dans lesquelles se trouve la masse d’hommes
     qui forme un peuple. Dans la chambre où les femmes tricotent autour
     du foyer, dans les montagnes où les bergers mènent paître leurs
     troupeaux, sur la place du village où se réunissent les jeunes gens
     pour danser le _kolo_, dans les champs où se fait la moisson, dans
     les forêts à travers lesquelles s’avance le voyageur isolé, partout
     retentit la chanson. Elle est la compagne inséparable de tout
     travail, bien souvent même elle naît au milieu du travail et comme
     créée par lui. Le Serbe _vit_ sa poésie.

     Les Serbes divisent ordinairement leurs chansons en deux grandes
     catégories: les unes courtes, de mètres très différents, lyriques
     ou épiques, se chantent sans accompagnement, ce sont les _chansons
     des femmes_,--elles sont très souvent, en effet, composées par les
     femmes;--les autres, plus longues, se développent en vers régulier,
     le décasyllabe, et se chantent avec accompagnement de
     _gouslé_[314], sorte de violon primitif aune seule corde: ce sont
     les _piesmas_ héroïques[315]. Les premières sont surtout des
     poésies domestiques, intimes. Elles nous font pénétrer dans tous
     les détails de la vie privée, nous accompagnent en quelque sorte
     dans les joies des jours de fête ou dans les travaux quotidiens, en
     tempèrent et en colorent la monotonie. Que n’a-t-on pas dit déjà du
     charme harmonieux de ces chansons, du sentiment si sincère et si
     vif qui les inspire et que ne pourrait-on pas en dire encore? Je me
     bornerai à essayer de faire comprendre par quelques remarques ce
     qui distingue la poésie serbe des autres chansons slaves.

     Le trait distinctif de la poésie serbe, c’est avant tout la joie
     qui en forme le fond, une sorte de limpidité joyeuse et
     transparente qui rappelle l’azur éclatant du ciel du Midi. Çà et là
     seulement certaines allusions aux souffrances et aux luttes d'une
     vie difficile, lourds nuages qui voilent à peine un moment la
     profondeur sereine du ciel. La crainte d’être livrée à un vieux
     mari, la peur d’une belle-mère, les querelles avec les belles-sœurs
     qui viennent attrister le travail de tous les jours,--dans ce pays
     patriarcal les fils mariés restent dans la maison paternelle,
     continuent à former une même famille,--altèrent quelquefois la
     gaieté naturelle des femmes serbes, arrachent à leur résignation
     quelques plaintes timides ou plus souvent encore quelques paroles
     d’irritation et de colère. Cela même donne aux chansons plus de
     force et plus de vérité; toutes celles qui ne sont composées en vue
     de quelque jour de fête sont ainsi pleines d’allusions à la vie de
     famille et traduisent avec une admirable fidélité les événements et
     les sentiments de tous les jours.

     De toutes les anciennes chansons que l’on chante dans des
     circonstances déterminées, les plus curieuses sont les chansons de
     mariages. Elles décrivent les diverses cérémonies du mariage slave,
     et nous nous heurtons ici à une de ces contradictions qui abondent
     dans le monde moral et qui troublent le philosophe. Toutes les
     cérémonies symboliques rappellent avec beaucoup de netteté le
     triste état d’esclavage et d’abaissement auquel le mariage condamne
     la femme slave,--les jeunes filles sont plus libres et plus
     heureuses que les femmes, et si elles sont jolies et laborieuses,
     on les traite avec respect, on leur fait même la cour,--et
     cependant les chansons qui accompagnent ces cérémonies symboliques
     grossières, barbares, avilissantes, sont pleines de délicatesse et
     de joie, presque recherchées dans l’expression de l’amour.
     Différents indices prouvent que, comme les chansons russes de même
     ordre qui offrent d’ailleurs avec elles tant de ressemblances,
     elles remontent à une époque fort reculée. Comme les chansons
     russes aussi, elles ne renferment aucune allusion aux rites de
     l’Église.

     Les _piesmas_ héroïques serbes produisent pourtant une impression
     plus profonde encore. Légendes simples ou récits compliqués, ces
     chansons si nombreuses nous révèlent le véritable caractère de la
     poésie épique populaire, les lois de sa naissance et de son
     développement, la force naturelle de l’imagination d’une nation,
     alors que l’art n’est venu encore ni la contenir ni la régler. À ce
     point de vue, les Serbes sont un exemple tout à fait unique; aucun
     des peuples modernes ne saurait se vanter d’une pareille fécondité
     poétique; ils ont jeté une lumière toute nouvelle sur les
     gigantesques créations des anciens. Il n’y a donc aucune
     exagération à dire que la publication des ballades serbes est un
     des plus grands événements littéraires des temps modernes.

     Un caractère général des _piesmas_--c’est leur puissance
     _objective_ et plastique. Presque toujours, le poète domine de haut
     son sujet. La vigueur du dessin fait ressortir les points
     importants du tableau, les couleurs n’en sont pas éclatantes, mais
     solides et claires; le lecteur n’a besoin ni d’explication ni
     d’effort, il voit de ses propres yeux. Si l’on compare les ballades
     serbes à celles qu’ont créées jadis les autres peuples slaves, on
     reconnaît aussitôt la supériorité des premières... Quand ils nous
     représentent leurs compatriotes combattant leurs ennemis mortels et
     leurs oppresseurs, les Serbes trouvent des accents aussi émus,
     aussi passionnés que ceux que les Grecs inspiraient à Homère...
     Dans les chansons lyriques, ce qu’il faut admirer, ce n’est pas tel
     ou tel détail heureusement trouvé, c’est le charme de l’ensemble,
     le récit clair et bien ordonné, l’habileté et l’art avec lesquels
     le sujet nous est présenté. Pour le style, un mot suffira. Il n’y a
     pas dans les poésies slaves une seule de ces expressions grossières
     et basses qui déshonorent si souvent les ballades des peuples
     germaniques. Il ne faut pas sans doute demander à la poésie
     populaire ce que l’on appelle _la noblesse de style_. Ceux des
     lecteurs qui, peu faits à ce genre populaire, seraient choqués par
     des expressions familières répandues en toute innocence au milieu
     des admirables descriptions, feront mieux de laisser de côté les
     chansons slaves: _leur bon goût_ serait souvent mis à de pénibles
     épreuves. Les tableaux sont toujours pleins de fraîcheur, de vérité
     et de vie, mais c’est par des moyens d’une simplicité absolue que
     le chanteur produit le plus souvent une puissante impression de
     grandeur et une profonde émotion tragique; ne cherchez pas chez
     eux, par exemple, la majesté guindée et l’élégance raffinée des
     auteurs dramatiques français[316].

Cette distinction des genres dont parle Mlle von Jakob, en ballades
héroïques et ballades lyriques, ne se retrouve pas chez Mérimée; et,
bien qu’il se rencontre dans _la Guzla_ un troisième genre, qui
n’appartient pas, celui-là, à la poésie populaire serbo-croate: la scène
dramatique, on peut dire cependant que presque toutes les ballades
contenues dans le recueil de Mérimée appartiennent au groupe de celles
que le recueil de Karadjitch renferme en plus grand nombre, c’est-à-dire
au groupe des _piesmas_ héroïques. C’est donc ce genre qui nous
intéresse particulièrement et il convient d’en dire quelques mots de
plus.

Tous les _piesmas_ héroïques sont rédigés, on l’a déjà dit, en
décasyllabes. Ce vers, d’une régularité invariable de mesure, est
composé de cinq trochées, divisé par une césure après le deuxième
trochée ou quatrième pied:

     _Bōjăi mīlĭ | tchōudă vëlĭkōgă!_
     (Dieu clément, la grande merveille!)

La rime et l’enjambement étaient complètement inconnus des chanteurs
serbes, mais d’autres artifices de style, primitifs ceux-là,
indispensables aux improvisateurs et récitateurs illettrés, procédés qui
font le charme de la poésie populaire, abondent dans les ballades
serbes: les _débuts_ ou _prologues_, pouvant servir à toute chanson
presque indistinctement, celui-ci par exemple qui est si fréquent:

     Dieu clément, la grande merveille!
     Est-ce le tonnerre qui gronde ou la terre qui tremble,
     Est-ce la mer qui se brise sur les écueils,
     Ou les Vilas qui se battent dans la montagne?
     Ce n'est pas le tonnerre qui, etc...
     Ce n'est pas la mer qui, etc...
     C'est...

prologue qui se retrouve presque identique dans les chants grecs, comme
l'a signalé M. Dozon[317]; et, mais plus rarement, les _épilogues_, les
songes, les adages sentencieux servant de transition, comme celui-ci par
exemple: «Songe est mensonge et Dieu est vérité», les lieux communs et
les hyperboles poétiques, les nombres sacramentels (trois, neuf, trente,
soixante-quatorze, soixante-dix-sept); la palinlogie:

     La lune gronde l'étoile du matin:
     «Où as-tu été, où as-tu _passe le temps_,
     _Passé le temps_, ces trois jours blancs?»
     L'étoile du matin ainsi s'excuse:
     «J'ai été, j'ai _passé le temps_
     Au-dessus de la blanche cité de Belgrade,
     À regarder une grande merveille,
     Deux frères partageaient leur patrimoine,
     Yakchitch Dmitar et Yakchitch Bogdan.»

enfin les répétitions et les épithètes invariables, doublement utiles au
chanteur en ce qu'elles remplissent le vers (chevillage inconscient) et
donnent le temps de trouver l'idée qui va suivre. Ces épithètes du
_guzlar_ serbe rappellent, on l’a déjà remarqué, la manière à la fois
naïve et sublime d’Homère[318].

Il faut signaler aussi l’uniformité de style et de langue qui
caractérise les ballades serbes. En effet, si l’on compare les pièces
toutes récentes avec les plus anciennes, rien, sinon l’incident qui en
forme le fond, ne nous avertit qu’il y a entre elles un intervalle de
plusieurs siècles. Conservées uniquement par la tradition orale, les
_piesmas_ ont dû subir au cours des temps de très importantes
modifications, surtout dans la forme[319].

Les _piesmas_ héroïques se répartissent, au point de vue de l’histoire,
en quatre grandes époques.

À la première appartiennent les poèmes qui renferment quelques souvenirs
des traditions mythologiques ou des coutumes primitives, souvenirs que
met en lumière la comparaison qu’on en peut faire avec les chansons des
autres peuples slaves ou avec les légendes communes à tous les peuples
indo-européens; presque toujours ces anciens motifs ne sont arrivés
jusqu’à nous que mêlés à des documents beaucoup plus récents; les
croyances païennes se sont altérées sous l’influence du Christianisme;
quelquefois la couleur, les noms sont chrétiens, et le fond du récit est
païen. Telles sont les chansons où apparaissent les _vilas_[320], les
dragons, les monstres à trois têtes; celles qui racontent des aventures
miraculeuses, les légendes chrétiennes populaires: _le Serpent marié,
Momir l’enfant trouvé_ (histoire d’Œdipe), _la Tzarine Militza et le
dragon de Iastré-batz, Marie aux enfers_ et quelques autres. Il convient
de rapprocher de ces chansons les légendes et les contes en prose, dont
Vouk Karadjitch donna également un recueil[321].

Avec la seconde période, nous entrons dans le domaine de l’histoire; on
range dans cette catégorie les _piesmas_ relatives aux anciens rois
serbes, à la dynastie des Némagnas. Nous n’en connaissons qu’un assez
petit nombre, mais elles ont été, sans doute, autrefois beaucoup plus
répandues; puis sont survenus des événements qui ont plus vivement
frappé l’imagination populaire et les ont fait en grande partie oublier.

Le troisième cycle, le plus important de tous, renferme les chansons
qu’ont inspirées les luttes des chrétiens et des Turcs, la bataille de
Kossovo (1389), les exploits de Marko Kraliévitch, des heyduques et des
uscoques[322]. C’est là qu’est le centre de l’épopée nationale.

La gloire de Marko[323] a dépassé les frontières de la Serbie; il est
devenu le héros national des Bulgares, et, depuis des siècles, les
Serbo-Croates du littoral adriatique, les Croates et même les Slovènes
connaissent et célèbrent ses exploits. Ce développement de l’épopée
s’explique tout naturellement par l’importance même des événements: la
lutte séculaire avec les Turcs, en réclamant toutes les forces
nationales, a perpétué les traditions de l’ancienne indépendance et
préparé la nouvelle liberté. Rien de plus simple, par conséquent, que
l’intérêt, la passion que ces combats ont éveillés chez le peuple et les
chanteurs.

Les dernières courses des heyduques et des uscoques nous amènent enfin à
la dernière période, aux chansons qui nous disent les exploits de
Kara-Georges et de ses compagnons, la lutte pour l’affranchissement
(1804-1816), les guerres turco-monténégrines[324].

En 1833, époque où Karadjitch écrivait sa célèbre préface, c’est à peine
s’il y avait une seule maison bosniaque, herzégovinienne ou monténégrine
où l’on ne trouvât pas les _gouslé_, qui ne manquaient jamais même dans
les stations des pâtres. Aujourd’hui, elles se font rares; les chants
héroïques de composition récente sont du verbiage démagogique, et il est
très douteux que cette poésie renaisse jamais. Heureusement on la fixa
par écrit à l’époque où elle florissait encore.

Dès que parut le premier volume des _Chants populaires serbes_ (1814),
il fut présenté au public allemand par Barthélémy Kopitar et par Jakob
Grimm[325]. Le grand philologue allemand traduisit aussi dix-neuf
poésies héroïques et lyriques serbes et recommanda à ses compatriotes
l’étude de la langue de ce pays, afin de goûter la saveur des chants
originaux[326]. «Ces chansons serbes, disait-il, n’ont pas été copiées
sur des manuscrits poudreux, elles ont été recueillies toutes chaudes de
la bouche du peuple; peut-être n’avaient-elles jamais été écrites
auparavant; dans ce sens, ce ne sont pas des œuvres anciennes, mais
elles n’en méritent pas moins d’être comparées aux textes les plus
anciens: quelques-unes célèbrent des événements qui se sont accomplis il
y a vingt ans à peine, et on ne peut reconnaître aucune différence de
style ou de manière entre elles et les poésies qui s’inspirent des
souvenirs les plus lointains, des traditions presque incertaines et des
légendes primitives[327].» Et, tout plein d’enthousiasme, Jakob Grimm
écrivait à ses amis: «Imaginez-vous qu’on a publié jusqu’à ce jour trois
gros volumes de ces chants parmi lesquels il n’y en a pas un seul de
mauvais. Nos poésies allemandes doivent se cacher devant les serbes
(müssen sich alle davor verkriechen[328])».

Il faut ajouter qu’une raison spéciale explique cet enthousiasme. On
pensait alors que les _piesmas_ devaient résoudre la grande question de
l’authenticité des œuvres homériques, posée par Wolf dans son ouvrage
_Prolegomena ad Homerum_ (1795). On a cru que les chants serbes
fourniraient des preuves indiscutables à la théorie d’après laquelle
l’_Iliade_ et l’_Odyssée_ ne furent qu’un assemblage de morceaux
originairement distincts, réunis plus tard en un seul corps. On a
cherché à voir dans les _piesmas_ une «épopée en formation» et à étudier
sur le vif, pour ainsi dire, une des phases par lesquelles la poésie
homérique avait dû jadis passer[329].

En 1824, Jakob Grimm publia une traduction de la _Grammaire_ de
Karadjitch, en la faisant précéder d’une très importante préface[330].
C’est à l’aide de cette grammaire que Goethe se mit à étudier le
serbe[331].

Ce fut aussi Jakob Grimm qui introduisit Karadjitch chez Goethe. Le 13
octobre 1823, le littérateur serbe visita Weimar[332]. «Son Excellence
M. le comte de Goethe» reçut le «bon Vouk» avec la plus grande
cordialité, et dans la première livraison de sa revue _Art et Antiquité_
qui suivit cette visite, il inséra un poème extrait du recueil de
Karadjitch, _le Partage des Yakchitch_[333]; puis, dans les livraisons
suivantes, il publia d’autres poésies serbes: _la Mort de Marko
Kraliévitch_, d’après la traduction littérale de Karadjitch[334], _la
Fondation de Scutari-sur-Boïana_, traduite par Jakob Grimm[335], _la
Maladie du prince Mouïo_, traduite par Mlle von Jakob[336] et trois
chansons «de femmes», traduites par Wilhelm Gerhard[337],--le même
Gerhard qui va rendre en allemand, quelques mois plus tard, _la Guzla_
aussi, «en y retrouvant le mètre de l’original illyrique sous la prose
de Mérimée».

Mais ce ne fut pas tout ce que Goethe fit pour les chants serbes. Quand
il publia _la Fondation de Scutari-sur-Boïana_, il écrivit un long
article sur la poésie serbe[338]. Et plus tard, il suivit toujours avec
le plus grand intérêt tout ce qu’on en publia[339]. Aussi en 1828, quand
il consacrera dans sa revue une notice à _la Guzla_, ce ne seront pas
seulement ses sympathies pour Mérimée qui l’inspireront, mais également
ses sympathies pour les chants authentiques qu’il connaissait trop bien
pour se laisser prendre à la mystification du jeune Parisien, et cela
d’autant plus qu’il avait, en quelque sorte, collaboré lui-même à _la
Guzla_, par le crédit qu’il avait donné aux poésies populaires serbes.

     Depuis longtemps déjà, disait Goethe, on accorde une grande valeur
     aux poésies populaires originales, que ces poésies retracent les
     événements d’un intérêt historique général, ou qu’elles soient
     consacrées à des scènes domestiques et à des peintures de
     sentiments. Je ne nierai pas que je suis au nombre de ceux qui ont
     cherché par tous les moyens à répandre et à favoriser ces études,
     dont je me suis toujours occupé moi-même avec plaisir; je n’ai pas
     négligé non plus de temps en temps d’écrire des poésies dans cet
     esprit et sur ce mode, poésies que je confiais au goût délicat des
     compositeurs...

     Lorsque nous lisons simplement ces poésies, elles ne conservent
     pour nous de valeur extraordinaire que si notre esprit, notre
     raison, notre imagination, notre mémoire, se sentent par elles
     vivement excités, si elles nous présentent une peinture immédiate
     des traits originaux d'un peuple primitif, si elles nous retracent
     avec une clarté et une précision parfaites les pays et les mœurs au
     milieu desquels elles sont nées. Comme ces chants sont presque
     toujours la peinture d'une époque primitive faite par un siècle
     plus moderne, nous exigeons que le caractère des temps primitifs
     ait été conservé par la tradition sinon d'une manière absolue, au
     moins dans ses parties principales; nous voulons que le style soit
     en harmonie avec la simplicité des premiers âges, et nous nous
     plairons par cette raison à une poésie naturelle, sans art, à des
     rythmes peu compliqués, et même peut-être monotones; tels sont les
     chants grecs et les chants serbes.

Et dans une de ses conversations recueillies par Eckermann, il s'exprime
ainsi au sujet de cette poésie:

     «Mais, passons là-dessus et occupons-nous de notre énergique jeune
     fille de Halle dont l'esprit viril nous introduit dans le monde
     serbe. Les poésies sont excellentes! Il y en a dans le nombre
     quelques-unes qui se placent à côté du _Cantique des Cantiques_, et
     ce n'est pas là un petit éloge. J'ai terminé mon article sur ces
     poésies, et il est déjà imprimé.» En disant ces mots, ajoute le
     «fidèle Eckermann», il me tendit les quatre premières feuilles
     d'une nouvelle livraison _d'Art et Antiquité_, où je trouvai cet
     article[340].

Après de telles louanges, les deux maîtres, le savant et le poète, ne
restèrent pas les seuls en Allemagne et en Europe à s'occuper de la
poésie populaire serbe. Déjà en 1823, une jeune dame allemande, qui ne
manquait ni d'intelligence ni d'esprit, commença à étudier la langue
serbe, traduisit une grande partie du recueil de Karadjitch, et en
publia deux volumes, sous les auspices de Goethe[341]. C'était «notre
énergique jeune fille de Halle», Mlle von Jakob--mieux connue sous son
pseudonyme de Talvj--dont nous avons déjà cité un jugement remarquable
sur la poésie serbe[342]. Une foule de traducteurs allemands
s’engagèrent à sa suite: Eugène Wesely, K. G. Herloszson, P. von Goetze,
W. Gerhard, J. Wenzig, J.N. Vogl, Siegfried Kapper, Ida Düringsfeld,
L.A. Frankl, Carl Gröber, le baron Wecker-Gotter, etc. Nous ne nous
occuperons pas de la fortune de la poésie populaire serbe en Allemagne;
le sujet est admirablement traité par M. Milan Curcin dans une étude que
nous avons déjà citée plusieurs fois.

En Angleterre, comme on l’a déjà indiqué, Walter Scott avait mis en vers
la _Triste ballade de la noble épouse d’Asan-Aga_. Quant au recueil de
Karadjitch, il fut présenté aux Anglais pour la première fois,
paraît-il, en 1821, par un réfugié polonais, K. Lach-Szyrma[343]. Dès
que parut la traduction allemande de Mlle von Jakob, deux hommes de
lettres londoniens se proposèrent de mettre les chants serbes en vers
anglais: J.G. Lockhart, directeur de la _Quarterly Review[344]_ et John
Bowring, directeur de la _Westminster Review_[345]. La traduction de
Lockhart fut imprimée, mais ne fut jamais publiée; toutefois on peut
lire un long article que lui consacra son propre auteur dans la
_Quarterly Review_ du mois de janvier 1827 (pp. 66-80)[346]. Celle de
Bowring parut au mois de mars 1827 et eut un certain succès, non
seulement en Angleterre, mais aussi en France, comme nous le verrons
ailleurs.--Avant de quitter l’Angleterre, il faudrait mentionner aussi
les _Serbski Pesme_ (sic); _or National Songs of Servia_, par Owen
Meredith [lord Lytton], publiées à Londres en 1861. Cette traduction,
quoique peu fidèle, est une versification vraiment poétique de la
traduction française des _Poésies populaires serbes_ par Auguste Dozon
(Paris, 1859). Seulement, le poète anglais a oublié d’indiquer sa
source.

Quant à la France[347], les publications serbes n’y restèrent inconnues
ni du monde scientifique ni du monde littéraire. Dès le mois de mars
1808, le _Magazin encyclopédique_ annonçait de Belgrade qu’on avait
imprimé dans cette ville «un almanach pour l’année courante, à l’usage
des Serviens, et en langue illyrienne, lequel porte en tête le buste de
Czerni-Georges, couronné par la Victoire[348]».

Ensuite, comme nous l’avons vu, Charles Nodier, sans connaître les
travaux allemands, avait traduit la _Triste ballade de la noble épouse
d’Asan-Aga_ et loué la simplicité classique de la poésie «illyrienne»
(1813-1821). Ajoutons qu’un critique anti-romantique dont nous avons
déjà parlé, M. Dussault, pensait sans doute à Nodier, quand il attaquait
les écrivains qui «vont même jusqu’à prétendre nous faire admirer les
plus misérables rapsodies qu’ils découvrent sur les bords de la
Baltique, _ou de l’Adriatique_, ou du détroit de Gibraltar». En réalité,
l’article d’où nous tirons cette citation fut écrit en 1815, quelques
mois seulement après la réimpression des feuilletons slaves de Nodier,
dans les _Débats_[349].

Au mois d’avril 1819, on parla pour la première fois de Karadjitch en
France. La _Revue encyclopédique_ remarquait qu’il venait de paraître à
Vienne un _Dictionnaire de la langue illyrienne ou serbe_, par M.
Stéphanowitsch.

     Il contient plus de trente mille mots illyriens, y disait-on,
     usités dans le pays et expliqués en allemand et en latin. Le même
     auteur a publié, en 1814, une _Grammaire illyrienne_, la première
     qui ait été écrite sur cette langue, et _une collection de chansons
     nationales_. Comme la langue illyrienne est fort riche en ce genre,
     cette première collection fut suivie, en 1816, d’une seconde, dans
     laquelle on trouve aussi dix-sept morceaux de poésie épique.
     L’ouvrage, commencé par feu le professeur Schloetzer, à Gœttingue,
     pour faire connaître une langue si peu répandue et pourtant assez
     bien cultivée, est maintenant continué par M. Stéphanowitsch sur un
     plan plus étendu[350].

Mais le premier journal qui s’occupa de la collection de chants serbes,
paraît avoir été _le Globe_. Cette publication, dont on connaît le rôle
important dans l’histoire du romantisme français, contenait dans son
quatrième numéro un article très significatif: une notice sur les
_Chants populaires des îles de Foeroe_[351], où l’on remarquait déjà
qu’«en ce moment l’attention des littérateurs de tous les pays se tourne
vers l’étude des monuments primitifs et des chants populaires: en
France, continuait-on, M. Fauriel pour les Grecs; en Angleterre, Walter
Scott pour l’Ecosse; _en Allemagne, plusieurs philologues distingués et
le grand poète Goethe pour les Serviens_, se sont livrés à des travaux
qui seront tour à tour l’objet de notre examen, et dont la comparaison
peut donner lieu à de curieuses observations sur l’origine et les
progrès de la poésie[352]».

Un mois plus tard, _le Globe_ présenta au public français un ouvrage
«servien» qui venait de paraître à Bude en Hongrie, ouvrage «intéressant
sous plusieurs rapports»: _Aventures de Selitsch, archimandrite de Krupa
et ex-grand vicaire général des églises orthodoxes d’Orient dans la
Dalmatie et aux Bouches de Cattaro_. Ce livre est l’autobiographie d’un
moine serbe qui, après avoir fait de nombreux voyages, les raconte à «sa
nation bien-aimée[353]»; la notice ne nous intéresserait pas si _le
Globe_ n’avait particulièrement attiré l’attention sur le point suivant:

     Outre le récit des événements de sa vie, le livre de Selitsch est
     encore remarquable en ce qu’il jette quelque lumière sur
     l’organisation ecclésiastique et la _littérature nationale des
     Illyriens_. Selitsch ne partageait pas le préjugé des moines ses
     confrères, qui regardent leur langue comme un misérable patois, et
     dont les plus savants n’écrivent qu’en latin. «_Nous avons_,
     dit-il, _des poèmes que nous ne savons pas apprécier_, et notre
     langue est une des plus belles du monde; le russe et le polonais en
     ont pris naissance: mais notre ignorance actuelle est à peine
     imaginable; les Serviens de l’église d’occident sont moins barbares
     que nous, mais c’est dommage qu’ils corrompent leur langue par leur
     commerce avec les Italiens.»

Le 13 novembre 1824, _le Globe_ entreprit la publication d’une série
d’articles sur les _Poésies nationales des Serviens_, dont il ne parut
que les deux premiers.

     À en croire quelques savants allemands, y disait-on, qui ont
     pénétré plus avant qu’on ne l’avait fait jusqu’ici dans la
     littérature slavonne, elle renferme de telles richesses que
     «l’Europe, à qui elles étaient restées cachées jusqu’à ce jour,
     sera frappée d’admiration en les voyant»... On en sera surtout
     redevable à un Servien, M. Wuk Stewanowitsch, dont les solides et
     importants travaux tendent à la fois à propager la gloire de sa
     patrie et à y répandre l’instruction et les lumières... Ces
     publications ont produit une vive impression sur les philologues
     allemands; on s’est mis avec ardeur à étudier et à traduire ces
     poésies qui, suivant M. Grimm, le traducteur de la _Grammaire
     servienne_, «rappellent à la fois Homère et Ossian, le Tasse et
     l’Arioste et ces vieilles ballades écossaises et espagnoles si
     pleines de sensibilité».

Puis, l’auteur indiquait le caractère de la poésie serbe: _la force y
est mise au premier rang_, disait-il. Il parla des chants populaires que
«les plus âgés apprennent aux plus jeunes» et que «l’on chante en
s’accompagnant d’une sorte de violon, appelé _gusla_».

Malheureusement, dans la très louable intention de donner à ses lecteurs
quelques notions sur la langue «servienne», l’auteur s’adressa à une
brochure touffue et confuse: le _Discours sur la langue illyrienne ou
slavonne et sut le caractère des peuples habitant la côte orientale du
golf adriatique_, par M. le chevalier Bernardini, Dalmate, ancien
officier supérieur de la marine (Paris, 1823[354]). L’ardeur patriotique
du chevalier Bernardini réussit à convaincre _le Globe_ «qu’il faut se
rappeler que le servien est le dialecte le plus pur de cette langue
slave, qui s’étend depuis l’Adriatique jusqu’aux extrémités du nord et
jusqu’à la Chine, et dont le russe, le polonais et le bohémien sont
considérés eux-mêmes comme des dialectes. Au nord, disait-il ensuite,
cette langue s’est altérée et transformée peu à peu: au midi, elle est
restée stationnaire comme la vie des peuples qui la parlent».

Dans le second article (20 novembre), l’auteur se perdit complètement au
milieu des divagations de l’officier dalmate, et «la suite à un prochain
numéro» ne fut jamais publiée. Ce premier essai échoua, on le voit, et
les choses en restèrent pour le moment où Nodier les avait laissées.

En 1825, Mme E. Panckoucke traduisit la _Complainte de la noble femme
d’Asan Aga_ dans les _Poésies de Goethe_[355]. La traduction, quoique
très gauche, fut assez lue et connue. En 1834, Mme Élise Voïart
s’abstint de donner cette ballade dans ses _Chants populaires des
Serviens_, à cause de cette traduction antérieure qu’elle jugeait faite
«avec infiniment de grâce[356]».

Cette même année 1825, l’érudit Depping, qui avait déjà parlé de la
_Grammaire_ de Vouk dans le _Bulletin des sciences historiques_, rédigé
par MM. Champollion[357], consacra dans le même journal une notice,
assez froide, aux _Chants populaires serbes_, comme il convenait à un
journal tel que le _Bulletin des sciences historiques_.

     Les Serviens, disait-il, ont une foule de chansons nationales qui
     n’avaient jamais été recueillies, et dont un grand nombre n’avait
     peut-être jamais été mis par écrit, lorsque le savant servien Wuk
     eut l’heureuse idée d’en faire un recueil qu’il a porté en
     Allemagne et qui y a été publié. C’est une nouveauté intéressante
     qui nous fait connaître la poésie d’un peuple dont la littérature,
     à la vérité peu riche, existait à l’insu de l’Europe. La première
     partie du recueil contient des centaines de petites pièces de vers,
     que l’auteur appelle chansons féminines, parce que les femmes en
     composent et chantent beaucoup dans leur ménage. Ces pièces sont
     faites sans art, la plupart en vers blancs, et peut-être
     improvisées; elles sont généralement médiocres sous le rapport de
     la poésie. Il y en a sur toutes sortes de sujets, sur l’amour, sur
     la moisson, sur les fêtes du pays; on y trouve même des chansons
     magiques pour obtenir de la pluie, que chantent les jeunes filles
     en parcourant les villages. Par-ci, par-là, on trouve des pensées
     d’un naturel agréable ou des comparaisons originales ou
     singulières. Les deux autres parties contiennent les chansons
     héroïques qui abondent chez ce peuple belliqueux. Ce sont des vers
     monotones, où les mêmes épithètes et les mêmes formules reviennent
     sans cesse. Quelquefois les aventures qu’elles chantent ont de
     l’intérêt. Le héros favori des Serviens, Marko, fils d’un roi, y
     joue un grand rôle. Les batailles y sont peintes avec une sorte de
     prédilection, surtout celle de 1389 qui ôta l’indépendance à la
     Servie[358].

Le même _Bulletin des sciences historiques_, que recevaient certainement
Fauriel et Ampère, tous deux amis de Mérimée, publia encore, l’année
suivante, deux notices sur la poésie serbe. Dans la première[359],
extraite du journal russe _Syn otétchestva_[360], on reprochait à Vouk
d’avoir «cru bien faire d’introduire de nouvelles lettres ainsi qu’une
orthographe tout à fait barbare chez les Slaves». Dans la seconde[361],
on parlait des _Volkslieder der Serben_, disant que «la littérature
allemande fait une très bonne acquisition dans cet ouvrage».

En 1826, l’intérêt pour la «Muse servienne que Goethe avait rendue
célèbre», ne fera qu’augmenter. Le baron d’Eckstein, directeur du
_Catholique_, publia dans sa revue deux longs articles sur les Chants du
peuple serbe, en donna quelques extraits (d’après la traduction de Mlle
von Jakob) et fit une excellente analyse de la ballade des _Noces de
Maxime Tsernoyévitch_[362]. Ces articles ont plus de valeur qu’on ne
leur en a reconnu, mais, malheureusement, la suite qu’en avait promise
M. d’Eckstein[363] ne parut jamais.

     D’abord, et ceci est très remarquable, disait-il, les chants
     lyriques et les récits épiques des Slaves diffèrent entièrement de
     la poésie native des nations de la Germanie. Chez les Serbes on ne
     rencontre aucun de ces traits caractéristiques des sentiments, des
     impressions, des actions que chantent ou racontent les ballades et
     les romances des Allemands, des Suédois, des Anglais, des Écossais.
     Il y a une noblesse plus élevée, plus de grâce et de pureté, une
     manière de s’exprimer plus délicate et mieux choisie dans les
     poésies natives des Bosniens et des Dalmates: mais plus
     d’originalité, un intérêt plus varié, plus dramatique et plus
     soutenu, et, nous devons ajouter aussi, un plus riche développement
     des diverses conditions de l’existence sociale, même dans son état
     de barbarie, distinguent les chants populaires propres aux nations
     germaines.

     La piété des Serbes a quelque chose d’infiniment touchant, un goût,
     un parfum, pour ainsi dire, d’innocence dans son expression
     lyrique: mais elle est uniformément ascétique et monacale. Les
     pensées et les actions pieuses, exprimées dans les ballades et dans
     les romances chantées jadis sur les frontières de l’Ecosse, ou sur
     les bords du Rhin, ne portent pas ce caractère de dévotion, mais
     dénotent une vie active, même au sein d’occupations religieuses. Il
     y est souvent question de vocations forcées, d’événements graves et
     tragiques qui en furent la suite, d’une lutte entre les hommes
     armés de la lance et les hommes qui portaient la croix; rien de
     semblable parmi les Serbes. La femme y obéit à ses parents, le
     moine ne contrarie pas le chef de la tribu; il reçoit ses dons,
     mais il tremble devant sa violence et ne prétend pas l’assujettir à
     sa domination.

     Ce n’est pas que les traits généraux, propres à la nature humaine
     et la vérité de sentiment, ne se retrouvent dans les poésies des
     peuples dont nous parlons: mais leur expression est essentiellement
     différente. Il y a des actes de grossièreté, de rudesse, de
     violence, racontés dans les chants des Serbes comme dans ceux des
     Germains: mais toujours, chez les premiers, les récits de ces faits
     sont relevés par la noblesse et la dignité du style, tandis que,
     chez les autres, leur expression âpre et sauvage n’est jamais
     adoucie. Sous ce rapport, à en juger par les poèmes des Serbes, la
     culture de l’esprit paraît généralement plus avancée parmi les
     Slaves que chez les peuples de la Germanie. Cette observation, bien
     entendu, ne porte nullement sur la civilisation, sur la littérature
     et sur les arts; car, si nous comparons l’état de ceux-ci avec les
     progrès faits à cet égard par les nations allemandes, les arts
     paraissent dans l’enfance chez tous les Slaves, et particulièrement
     chez les Serbes. Mais il s’agit d’une manière générale d’être, de
     se mouvoir, de sentir, propre à la masse des peuples ainsi
     comparés[364].

À Strasbourg, la _Bibliothèque allemande_ (plus tard _Revue
germanique_), journal de littérature, publié par MM. H. Barthélémy et G.
Silbermann, consacrait également une notice à la traduction de Mlle von
Jakob (juin 1826).

     Ce recueil a dissipé l’obscurité qui régnait en Allemagne, y
     disait-on, sur la nation des Serves (_sic_), en montrant que,
     malgré le joug des tyrans qui oppriment cette peuplade antique, et
     malgré l’état sauvage auquel un despotisme barbare l’a réduite,
     elle a toujours conservé l’amour de la poésie, et qu’elle aime
     retracer dans ses chants le souvenir des hauts faits de ses
     ancêtres. Ce peuple est doué d’une grande force d’imagination, de
     beaucoup de jugement; il chérit avec enthousiasme la gloire que ses
     anciens héros se sont acquise. La douceur des sentiments qui règne
     dans sa poésie et qui approche de la mélancolie, ne doit pas
     sembler étrange, si l’on se rappelle qu’il appartient à la grande
     famille des Slaves, dont toutes les compositions ont toujours
     respiré la mollesse, dans la musique comme dans les paroles.

     Les chants publiés par Talvj ne sont pas le fruit de la méditation:
     une improvisation naturelle qui les a créés; conservés par les
     traditions, ils ont peut-être subi plusieurs changements, qui
     dépendaient du caractère de ceux qui les chantaient. Les petits
     cantiques retentissent encore dans les réunions des filles occupées
     de leurs travaux; elles y ajoutent des vers où elles expriment
     leurs plaintes amoureuses, leurs plaisirs et les sentiments divers
     qui les dominent. Les morceaux plus étendus, qui retracent des
     traditions historiques, sont chantés par les hommes assemblés en
     festins; ils contiennent jusqu’à deux cents vers[365].

     La poésie est une fidèle image du caractère national des peuples
     parvenus à un certain degré de civilisation, quand l’individualité
     n’est pas encore confondue avec les formes abstraites de la pensée.
     Les chants des Serviens peignent particulièrement les plaisirs qui
     sont le prix de la valeur et de la victoire; on y trouve des
     sentiments nobles et généreux; des traits de barbarie et même de
     perfidie. On y voit le goût des vengeances particulières, et,
     surtout, des idées singulières de l’honneur et des convenances
     sociales. Quelques morceaux sont consacrés à chanter des sujets
     religieux, tels que des conversions à l’islamisme; l’amitié y est
     peinte sous des couleurs vives et fortement tracées, et l’amour
     mieux célébré qu’on ne devait l’espérer chez un peuple qui
     n’accorde que peu de droits aux femmes; les poésies de cette nation
     diffèrent de celles des autres peuples slaves, en ce qu’elles ne
     donnent pas la préférence à la couleur nationale, mais bien à la
     blancheur de la peau (_sic_)[366].

Trois mois plus tard, _le Globe_ parla de la revue strasbourgeoise et
lui reprocha d’avoir trop sommairement présenté les ballades serbes:

     Cette livraison peut nous fournir quelques nouvelles littéraires de
     l’Allemagne... La première partie d’une traduction des _Chants
     populaires des Serviens_ a paru à Halle. On l’attribue à Mlle de
     Jacob, fille du conseiller d’État et professeur de Jacob. Ce n’est
     que depuis peu d’années que l’on s’occupe en Allemagne de la
     littérature des Serbes. Le célèbre Herder, dans son recueil de
     _Chants populaires_ (1777), et Goethe, par son imitation de
     _Asan-Aga_, ont les premiers fixé les regards sur le génie poétique
     de cette tribu de la grande famille des Slaves. Plus récemment, un
     Servien, M. Wuk Stephanowitsch, s’est livré avec une ardeur
     admirable à de grandes recherches et à de sérieux travaux
     d’érudition. Son recueil des chants populaires des Serbes parut en
     1814 en deux volumes. Une traduction en vers métriques de toutes
     les poésies qu’il renferme a, dit-on, été envoyée à Goethe, qui
     s’est chargé de la revoir et de la publier. En attendant, M.
     Kopitar, savant établi à Vienne, et les frères Grimm ont fait
     paraître des traductions partielles. Nous regrettons que les
     auteurs de la _Bibliothèque allemande_ n’aient rien à nous dire de
     la traduction nouvelle sinon qu’_elle est très agréable à la
     lecture et qu’elle paraît très fidèle_. C’était le cas de citer et
     d’imiter M. d’Eckstein qui a enrichi de ces morceaux plusieurs
     numéros de son _Catholique_. Pourquoi ne nous traduisent-ils pas en
     partie le _Précis historique sur les Serviens_ que Mlle de Jacob a
     placé en tête de sa collection et qui, de leur aveu, est clair et
     suffisamment détaillé[367]?

En même temps, la _Revue encyclopédique_ publiait un avertissement sur
la traduction allemande des _Chansons nuptiales serbes_, faite par
Eugène Wesely[368], et sur les _Nékoliké piesnitsé_ («Quelques
chansons») du poète serbe Siméon Miloutinovitch, qui avait profité de
cet enthousiasme serbophile pour obtenir de Goethe un article sur ses
inintelligibles improvisations auxquelles on accordait un certain crédit
presque jusqu’à nos jours[369].

     On s’est pris en Allemagne, disait la revue, d’une belle passion
     pour la littérature poétique des Serviens, que l’on connaît
     seulement depuis quelques années... Il est pourtant de fait que les
     chansons serviennes sont généralement pauvres de poésie et
     d’invention. Souvent elles se réduisent à de simples pensées, à des
     réflexions communes et aux événements vulgaires de la vie (_sic_).
     Il y en a que les femmes chantent en filant et qu’elles composent
     elles-mêmes, en vaquant à leurs travaux. Les chansons d’amour ne
     sont guère plus remarquables. Il n’y a que les chansons héroïques
     qui, conservant l’empreinte du caractère belliqueux de la nation,
     ou se rapportant à des événements historiques, présentent un
     intérêt particulier. On cite un rapsode aveugle, nommé Philippe,
     qui improvisait des chants guerriers, même de plusieurs centaines
     de vers. Il se peut, au reste, que cette poésie servienne gagne
     dans la langue originale, par la naïveté ou l’originalité de
     l’expression; mais toujours est-il vrai que, dans les traductions
     allemandes, elle a très peu de couleurs et de traits piquants[370].

On y parlait ensuite des _Nékoliké piesnitsé_ de Miloutinovitch, «homme
d’un esprit cultivé», et l’on terminait en disant quelques mots de la
_Danitsa_ («Étoile du matin»), almanach serbe publié par Karadjitch.

Quelques mois plus tard, la même _Revue encyclopédique_ donna une notice
de J.-H. Schnitzler sur la traduction de Talvj. Le critique se contenta
de résumer l’introduction des _Volkslieder der Serbe_[371].

Au moment même où Mérimée préparait sa mystification, la poésie
«illyrique» avait une telle vogue que le _Journal de la littérature
étrangère_ inséra pendant l’année 1827 quatre notices relatives à ce
sujet[372]. Pour mieux comprendre combien ces notices sont
significatives, il faut se dire qu’à l’heure actuelle bien des années
ont passé depuis que les publications françaises ne parlent plus des
lettres serbes: chose plus étonnante encore si l’on songe que c’est
précisément l’influence française qui a opéré récemment une vraie
révolution littéraire en Serbie, et qui donne la direction à la
littérature serbe contemporaine, surtout à la poésie et à la critique.

Au moment où _la Guzla_ sortait des presses, Mme Louise Sw. Belloc,
traductrice de Thomas Moore, rédigeait en français une traduction d’un
certain nombre de chants serbes. Déjà au mois de juin, présentant au
public la _Servian Popular Poetry_ de John Bowring, elle déclarait dans
la _Revue encyclopédique_: «On pourra bientôt juger en France du mérite
de ces chants serbes, dont la traduction s’imprime et paraîtra
incessamment, avec des notes et des éclaircissements indispensables pour
bien saisir l’ensemble et les détails d’une poésie tout à fait
populaire, née des besoins d’un peuple sur lequel nous avons eu jusqu’à
présent si peu de notions, et empreinte de mœurs et d'habitudes que nous
connaissons à peine[373].

Mais cet ouvrage ne parut jamais, sans doute parce qu’on le jugea
inutile après _la Guzla_[374].



§ 6

LES MYSTIFICATEURS LITTĖRAIRES


MM. Paul Reboux et Charles Müller firent paraître, il y a quelque temps,
un livre qui obtint le plus légitime des succès. Leur livre _À la
manière de..._ est un recueil de pastiches. Il en est d’amusants:
d’autres nous apparaissent ironiques, tous sont pleins d’esprit. Tour à
tour, les auteurs pastichent Mme de Noailles, Maurice Mæterlinck, de
Heredia, Shakespeare, La Rochefoucauldt, Huysmans, Conan Doyle. Ce livre
est, dans son genre, un chef-d’œuvre, c’est aussi un tour de force.

Mais dans l’esprit des auteurs, il n’y eut jamais l’intention de
provoquer de la confusion. Il ne s’agit pas là de mystification.

La mystification littéraire a souvent été employée, presque toujours
avec succès. Elle est, du reste, aussi ancienne que les lettres
elles-mêmes[375].

Ainsi, dès que la vieille ballade commença à rentrer en faveur auprès du
public, il se trouva des imposteurs qui, comptant sur la crédulité
publique, en offrirent des contrefaçons. L’époque de Percy produisit les
pastiches de Chatterton (1778). Le succès du recueil de sir Walter Scott
engagea le révérend R.S. Hawker à composer sa fameuse ballade de
_Trelawny_, mystification à laquelle Scott lui-même se laissa prendre
ainsi que Macaulay et Charles Dickens[376]. Le renom que s’étaient
attiré les collectionneurs allemands excita l’émulation du poète tchèque
Vaclav Hanka (1791-1861), qui fit paraître en 1818, sous le nom de
_Kralodvorsky rukopis_, un recueil d’anciens poèmes épiques et lyriques
qu’il déclarait avoir découverts, l’année précédente, dans la petite
ville de Kralove Dvor (Königinhof) en Bohème; ce recueil fut accueilli
dans tous les pays slaves avec un grand enthousiasme, mais
l’authenticité en paraît aujourd’hui des plus contestables--ce qui
n’empêcha pas celui qui si habilement l’avait fabriqué de toutes pièces,
d’être élu député, nommé docent de langues slaves à l’université de
Prague (1848), fait lauréat de l’Académie impériale de Pétersbourg, créé
chevalier des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Vladimir de Russie, et
d’avoir enfin un monument après sa mort[377].

De même, une bande d’imposteurs bulgares, jalouse de la célébrité de
Vouk St. Karadjitch, lança vers 1860 à travers les pays balkaniques un
prétendu _Veda Slave_, sous les auspices d’un nommé Verkovitch. Ce livre
fit bien des dupes à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Saint-Pétersbourg et
même à Paris où, après qu’il eut provoqué l’admiration du Collège de
France, il en parut une traduction chez le respectable éditeur Ernest
Leroux[378].

Dès 1787, la France eut en la personne d’un de ses poètes un
mystificateur qui ne le cède en rien à Macpherson. Chose curieuse, ce
fut le plus brillant représentant de la poésie érotique au XVIIIe siècle
qui composa le premier recueil français du folklore fantaisiste.
Ėvariste Parny, né, comme on le sait, à l’île Bourbon, publia en 1787
ses _Chansons madégasses_, prétendue traduction de poésies populaires
des Malgaches. Plus d’un lecteur se laissa mystifier par ces _Chansons_,
et en particulier Herder qui, après les avoir traduites en allemand, en
inséra quelques-unes dans ses _Volkslieder_. Ce n’est qu’en 1844 que
Sainte-Beuve dévoila la supercherie qui accompagnait ce «choix
agréable[379]».

Seize ans après le livre de Parny parurent deux nouvelles collections de
pastiches: les charmantes _Poésies de Clotilde de Surville_, publiées
par Ch. Vanderbourg, et les _Poésies occitaniques_ de Fabre d’Olivet
(1803), livre moins connu que le précédent, mais également intéressant.
Fabre d’Olivet prétendait avoir traduit son ouvrage du provençal et du
languedocien; en réalité les poèmes étaient, en grande partie, de sa
propre composition. «En insérant dans ses notes des fragments prétendus
originaux, Fabre avait eu l’artifice d’y entremêler quelques fragments
véritables, dont il avait légèrement fondu le ton avec celui de ses
pastiches; de sorte que la confusion devenait plus facile et que
l'écheveau était mieux brouillé[380].»

Enfin, en 1821, Charles Nodier essaya de faire passer son poème de
_Smarra_ comme une traduction de «l'esclavon». Nous avons vu qu'il n'y
réussit pas; mais nous verrons qu'il fut, par cet ouvrage, l'un de ceux
qui donnèrent à Mérimée l'idée de _la Guzla_.

        *        *        *        *        *

Les causes qui créent les supercheries littéraires ne sont pas toujours
les mêmes. Tantôt c'est le mal d'écrire d'un fou ou d'un génie bizarre,
tantôt la tentative criminelle d'un charlatan; d'autres fois le caprice
d'un bibliophile, l'amusement méchant d'un esprit moqueur.

Quelle était la cause qui a amené Mérimée à donner à _la Guzla_ un
caractère de mystification? C'est ce que nous verrons dans le chapitre
qui va suivre. Pour le moment, il nous faut résumer le présent.

Bien que les plus anciens précurseurs du folklore soient des Français,
c'est à la suite de l'Angleterre et de l'Allemagne qu'en ce pays on
s'est épris de la poésie populaire. Claude Fauriel y révéla, avec ses
_Chants grecs_, un genre de recherches dont on ne soupçonnait pas
l'importance, une source d'inspiration poétique dont on ignorait la
richesse.

Son recueil fut littéralement mis au pillage par les romantiques de
1825, si amoureux de la «couleur locale». Les poésies populaires
anglaises, écossaises, espagnoles, allemandes--toutes, excepté les
françaises--excitaient au plus haut point la curiosité de la nouvelle
école littéraire. Les chants «serviens» ou «illyriens», eux aussi,
furent tenus en grande réputation; mais on les connut surtout de nom,
car il en manquait une traduction. Cette traduction, si souvent désirée
et réclamée, était enfin annoncée comme étant sous presse, quatre
semaines seulement avant l’apparition de _la Guzla_.



CHAPITRE III

Prosper Mérimée avant «la Guzla».

§1. Les débuts littéraires de Mérimée: _Cromwell, le Théâtre de Clara
Gazul_.--§2. Influence de Fauriel: goût de la poésie populaire. §3.
Influence de Stendhal: goût de la mystification.


L'on connaît bien aujourd'hui la jeunesse de Mérimée, grâce aux
excellents travaux de MM. Taine, le comte d'Haussonville, Augustin
Filon, Maurice Tourneux et Félix Chambon[381]. Avant nous et mieux que
nous ne le pouvons, ils ont ranimé dans leurs études d'ensemble cette
curieuse physionomie qu'est le Mérimée du règne de Charles X, auteur du
_Théâtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_.

Il ne faudra donc pas chercher dans le présent chapitre de nouveaux
documents biographiques; toute notre originalité ne consistera qu'à
rapprocher quelques faits connus, d'un certain nombre d'indications
relatives aux recherches purement littéraires qui restent encore à
faire. Nous espérons ainsi pouvoir être utile à qui veut connaître les
débuts de Mérimée dans la carrière littéraire. Nous croyons, en effet,
devoir mettre plus en lumière certains traits de son caractère, sur
lesquels on n'avait pas assez insisté: particulièrement en ce qui
concerne son goût pour la poésie primitive et la mystification.



§ 1

LES DÉBUTS LITTÉRAIRES DE MÉRIMÉE


Prosper Mérimée est né à Paris, le 28 septembre 1803. Son père était un
peintre de talent; il avait une érudition professionnelle peu commune:
nous avons de lui un livre d'assez grande valeur (faussement attribué à
son fils par quelques biographes mal renseignés) sur _la Peinture à
l'huile et les procédés matériels employés dans ce genre de la peinture
depuis Hubert et Jean van Eyck jusqu'à nos jours_. Nommé en 1807
secrétaire de l'École des Beaux-Arts, Léonor Mérimée, alors âgé de
cinquante ans seulement, abandonna son atelier de peinture pour se
consacrer complètement à ses travaux favoris, aux analyses chimiques des
couleurs et des vernis. «De même son fils, nommé à l'Académie française,
renoncera, à quarante-deux ans, aux œuvres d'imagination qui lui avaient
valu une légitime renommée, et se consacrera presque exclusivement à des
travaux historiques et à des études d'archéologie[382].»

Sa mère, qui était une personne très intelligente et très
spirituelle,--c'est Stendhal qui nous le dit et cela veut beaucoup
dire[383],--s'était fait un renom avec ses portraits d'enfants. Elle
avait reçu une éducation dix-huitième siècle qu'elle avait transmise à
son fils. Dans un âge mûr, sénateur et académicien, Prosper Mérimée se
vantait avec plaisir de n'avoir jamais été baptisé, et les personnes
charitables, comme Mme de La Rochejaquelein, essayaient en vain de Je
convertir.

Il était fils unique et, semble-t-il, cet état lui fut profitable. C’est
ainsi qu’au collège Henri IV où l’avaient mis ses parents, il se
distinguait par l’élégance de sa tenue et par sa connaissance précoce de
l’anglais[384]: deux choses qui serviront aussi bien l’homme de lettres
que l’homme du monde. Il ne manifesta, en revanche, aucun goût pour les
exercices scolaires. «Tandis que ses camarades Ampère et Saint-Marc
Girardin portaient haut le drapeau de Henri IV dans les luttes du
concours général; tandis qu’à la même époque Cuvillier-Fleury et
Sylvestre de Sacy, au collège Louis-le-Grand, Sainte-Beuve et Vitet, au
collège Charlemagne et au collège Bourbon, préludaient à leurs succès
académiques par leurs succès de rhétoriciens, Prosper Mérimée ne
semblait pas très jaloux de leurs lauriers[385].» Il se permit même de
redoubler une classe (1816)[386], «sans doute, dit M. Filon, parce qu’il
n’avait pas la faconde diluvienne des rhétoriciens du temps».

Au collège il lia amitié avec Jean-Jacques Ampère, amitié qui durera
jusqu’à la mort de ce dernier. C’est ainsi que le 18 mai 1848 Mérimée
pourra dire, recevant son ami à l’Académie française, en qualité de
directeur: «Il y a trente ans, vous vous en souvenez, nous étions assis
sur les bancs du même collège; maintenant, c’est à l’Académie que nous
nous retrouvons, ou plutôt, sans nous être jamais quittés, poursuivant
chacun des études chéries, nous leur devons, l’un et l’autre, la plus
flatteuse distinction que puisse ambitionner un homme de lettres[387].»

Mais à cette époque l’Académie était chose lointaine, et l’on s’occupait
simplement à lire et à admirer les poèmes ossianiques. On nous permettra
de citer pour la seconde fois la lettre qu’au mois de janvier 1820,
Ampère écrivait à son ami Jules Bastide: «Je continue avec Mérimée à
apprendre la langue d’Ossian, nous avons une grammaire. Quel bonheur
d’en donner une traduction exacte avec les inversions et les images
naïvement rendues[388]!»

Il avait alors dix-neuf ans; Mérimée, son professeur, n’en avait que
seize. Mais Ossian était bien vieux en 1820; ils le laissèrent bientôt
de côté. Tout en conservant leur inclination pour les «images naïvement
rendues», ils s'éprirent de Byron. Le changement devait se produire
brusquement, car, quatre mois seulement après la lettre que nous venons
de citer, Ampère en écrivait une autre à Bastide à l’occasion, cette
fois, de ses lectures byroniennes; il lui envoyait quelques vers qu’il
avait traduits de la première scène du premier acte de _Manfred_[389].
Les deux jeunes hommes dévoraient _le Corsaire_ et _Lara_ et
commençaient à se passionner pour _Don Juan_, qui, même pour la plupart
des admirateurs français de Byron, était «quelque chose d'horrible» que
seuls pouvaient goûter quelques byroniens avancés, comme Stendhal[390].
Ampère, lui, le savait par cœur; quant à Mérimée, c'était merveille de
lui entendre lire et commenter le poème[391].

Léonor Mérimée voulut faire son fils avocat. Avec un sentiment de fierté
paternelle écrivait-il, le 22 novembre 1821, à son ami Fabre: «J'ai un
grand fils de dix-huit ans, dont je voudrais bien faire un avocat. Il a
des dispositions pour la peinture, au point que, sans avoir jamais rien
copié, il fait des croquis comme un jeune élève et il ne sait pas faire
un œil. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes mœurs et de
l'instruction[392].»

Le jeune Prosper passa sa licence en droit en 1823, après avoir suivi
les cours du Collège de France et après avoir étudié un peu de tout,
jusqu'à la magie et la cuisine[393].

À cette époque il ne s'était pas encore essayé dans la littérature; du
moins ne connaît-on rien de lui avant cette épave qu'on appelle, on ne
sait pourquoi, _la Bataille_[394], car c'est seulement le titre du
premier chapitre. Ces quelques pages sont du 29 avril 1824[395].

Ses études finies, Mérimée commence à fréquenter le monde littéraire et
artistique. Il est toujours en relations avec Ampère; ses amis sont
Albert Stapfer, l'un des premiers traducteurs français du _Faust_[396],
Stendhal, David d'Angers, Victor Jacquemont, jeune naturaliste mort
prématurément, dont la _Correspondance_ obtint un très vif succès[397].
Stendhal trace dans son journal un curieux portrait du Mérimée de ce
temps-là:

     Ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez
     retroussé, avait quelque chose d'effronté et d'extrêmement
     déplaisant. Ses jeux petits et sans expression avaient un air
     toujours le même et cet air était méchant. Telle fut la première
     vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son
     cœur, mais je suis sûr de ses talents, c'est M. le comte Cazal,
     aujourd'hui si connu et dont une lettre reçue la semaine passée m'a
     rendu heureux pendant deux jours [398].

Il court les salons: celui de Mme Ancelot dont il dira tant de mal dans
une brillante lettre à Stendhal[399]; dans ce salon on admire son
cosmopolitisme[400]. Il est l'un des visiteurs assidus de Mme Clarke et
de Mme Récamier[401]. Albert Stapfer l'introduit chez son père, ancien
ministre plénipotentiaire de la Confédération helvétique à Paris, un
vieux lettré chez qui se réunissent Humboldt, Stendhal, Victor
Cousin[402]. Il suit les vendredis de Viollet-le-Duc, «où se livraient
de terribles batailles littéraires entre l'auteur du _Nouvel art
poétique_ et l'auteur de la brochure _Racine et Shakespeare_[403].

Il fréquente le salon du «bon Étienne» [Delécluze], cette chambre au
cinquième d'où va sortir toute la rédaction du _Globe_ et... la
réputation littéraire de Mérimée. Il y fait des lectures, en particulier
de _Cromwell_, pièce de théâtre bizarre qui n'a jamais été publiée et
dont le manuscrit fut sans doute anéanti pendant la Commune, après la
mort de l'auteur, dans l'incendie qui dévora sa bibliothèque et ses
papiers[404]. Selon Albert Stapfer, auprès duquel M. Tourneux se
renseigna, «le principal acteur était un montreur de marionnettes qui
faisait causer ensemble les personnages de l'époque de Cromwell pour
l'amusement des spectateurs assemblés autour de sa baraque: ceux-ci
prenaient de temps en temps eux-mêmes la parole, blâmant ou approuvant
ce qu'ils entendaient[405]». Delécluze, qui a laissé ses _Souvenirs de
soixante années_, parle aussi de cette lecture:

     Mérimée, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, avait déjà les traits
     fortement caractérisés. Son regard furtif et pénétrant attirait
     d'autant plus l'attention que le jeune écrivain, au lieu d'avoir le
     laisser-aller et cette hilarité confiante propre à son âge, aussi
     sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa
     pensée que par l'expression, fréquemment ironique, de son regard et
     de ses lèvres. À peine eut-il commencé la lecture de son drame, que
     les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il récita
     parurent étranges à l'auditoire. Jusqu'à cette époque, les auteurs
     lisant leurs ouvrages, et surtout les lecteurs de profession,
     déclamaient avec emphase, et en changeant continuellement de ton,
     les sujets sérieux et tragiques, sans renoncer à ce genre
     d'affectation en récitant des comédies et même des vaudevilles.
     Mérimée faisant alors partie de la jeunesse disposée à provoquer
     une révolution radicale en littérature, non seulement avait cherché
     à en hâter l'explosion en composant son _Cromwell_, mais voulait
     modifier jusqu'à la manière de le faire entendre à ses auditeurs en
     le lisant d'une manière absolument contraire à celle qui avait été
     en usage jusque-là. N'observant donc plus que les repos strictement
     indiqués par la coupe des phrases, mais sans élever ni baisser
     jamais le ton, il lut ainsi un drame sans modifier ses accents,
     même aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue
     cantilène, jointe au rejet complet des trois unités auxquels les
     esprits les plus avancés, à cette époque, n'étaient pas encore
     complètement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit
     bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité d'un
     dialogue en général naturel, mais le sujet extrêmement compliqué et
     les changements de scènes trop fréquents rendirent l'effet total de
     cette lecture vague, et la société des lecteurs de Shakespeare
     eux-mêmes ne put saisir le point d'unité auquel tous les détails
     devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs
     partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond
     il entrait encore plus de passion que de goût littéraire dans le
     jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de
     Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle,
     en particulier, quoique déjà d'un âge mûr, le félicita de son essai
     avec plus de vivacité que les autres. En effet, le _Cromwell_ de
     Mérimée était une des premières applications de la théorie que
     Stendhal avait développée, en 1823, dans sa brochure intitulée
     _Racine et Shakespeare_[406].

Mérimée n'imprima pas ce drame, mais il continua à s'occuper de théâtre.
Selon Sainte-Beuve, il collabora un peu au _Globe_ qui venait d'être
fondé. Ce fut lui, probablement, à qui l'on doit les articles sur _l'Art
dramatique en Espagne_ et _le Théâtre espagnol moderne_, qui y parurent
sous la signature «M.», les 13, 16, 23, 25 novembre 1824[407].

Quelque temps après, il lut et fit lire aux habitués de Delécluze les
six pièces qui composent la première édition du _Théâtre de Clara
Gazul_, que publia son ancien camarade de lycée, l’éditeur
Sautelet[408]. Ce volume ne portait pas de nom d’auteur. Il était
précédé d’une _Notice sur Clara Gazul, comédienne espagnole_, notice
habilement rédigée et faite pour persuader au lecteur que Clara Gazul
était une véritable comédienne de Cadix et qu’elle avait fait imprimer,
en 1822, à Madrid, un recueil de comédies encore inconnues en France. Au
bas de cette notice se lisait la signature de _Joseph l’Estrange_.
Mérimée, qui aimait l’anecdote et qui savait la préparer aussi bien que
son fameux macaroni, n’oublia pas de glisser quelques détails
pittoresques dans cette aventure. Il fit reproduire, pour le joindre à
quelques exemplaires de son livre, un portrait de la «célèbre comédienne
espagnole», en robe décolletée et sous une mantille d’où sortait son
propre visage dessiné par le bon Etienne Delécluze[409]. Ensuite, il mit
dans le commerce le mot d’un Espagnol qui aurait loué ainsi le _Théâtre
de Clara Gazul_: «Oui, la traduction n’est pas mal, mais qu’est-ce que
vous diriez si vous connaissiez l’original!»

Qu’est-ce donc que cet ouvrage? Un recueil de petites pièces qui n’ont
en général que quatre ou cinq scènes (_le Ciel et l’Enfer_ n’en a que
deux, et _l’Amour africain_ qu’une seule), et où le développement
dramatique est à peu près nul. Elles se terminent presque toutes par le
poison, le pistolet ou le poignard. Elles font une impression générale
d’effroi et d’horreur dans le genre de Lewis--la pièce intitulée _Une
Femme est un Diable_ n’est en réalité autre chose que le terrifiant
_Moine_ resserré en trois scènes[410]--qui fait penser au réalisme
licencieux de lord Byron dans _Don Juan_, à son humour cynique et
blasphématoire. Par sa première qualité, le _Théâtre de Clara Gazul_ se
rattache directement à l’école que Robert Southey a qualifiée de
«satanique», école dont on constate l’influence non seulement dans _les
Orientales_ de Victor Hugo, mais encore dans _la Chute d’un ange_ de
Lamartine, et dont le plus parfait spécimen nous a été donné par le plus
farouche des romantiques, Pétrus Borel, l’auteur de _Dina, la belle
Juive_. Par la seconde, le _Théâtre_ appartient plutôt au byronisme
stendhalien, au fond duquel se trouve quelque chose de très XVIIIe
siècle et surtout de voltairien: l’anticléricalisme, la puissance
épistolaire, voire même le rictus amer plus ou moins affecté d’un
«sourire hideux».

Dans ce livre de pure littérature, une chose annonce pourtant le futur
écrivain. C’est le contraste remarquable entre la brutalité du
fond--voulue ou non, peu importe--et l’impassibilité de la forme; le
style froid et sobre au milieu de scènes brûlantes et passionnées; un
ton très décidé, où rien ne trahit l’hésitation, le tâtonnement; enfin,
la mise en pratique de ce principe de Stendhal: _Faisons tous nos
efforts pour être secs_; principe que l’auteur de _Colomba_ pouvait
inscrire en tête de son œuvre entière. (Edmond Biré.)

Reste la question de la fameuse «couleur locale» de ces pièces
soi-disant espagnoles. Comme la compétence nécessaire nous manque pour
en juger, nous ne saurions mieux faire que de citer une note
malheureusement trop courte qu’a insérée M. Paul Groussac, directeur de
la Bibliothèque nationale de Buenos-Ayres, dans sa belle étude sur _la_
«_Carmen_» _de Mérimée_[411].

     Tout ce qu’on avala, dit-il, comme dragées romantiques sous la
     Restauration et même après! Le _Théâtre de Clara Gazul_ frappa par
     son aspect de sincérité, par la «couleur locale», et il fut accepté
     comme un recueil de pièces espagnoles très authentiques[412]! Même
     aujourd’hui, l’Espagne est aussi ignorée, en France et ailleurs,
     que la Chine ou l’Hindoustan. Taine parle quelque part du théâtre
     «tout nerfs de l’Espagne». C’est un contresens. L’image exacte du
     théâtre espagnol, depuis Lope jusqu’à Cañizares, se trouve dans nos
     tragi-comédies de Hardy, Théophile, Tristan, etc., qui, du reste,
     s’inspiraient de l’espagnol. Rien de plus éloigné de cette
     déclamation à jet continu, de ce lyrisme à paillettes, de ces
     imbroglios tourbillonnants, toujours les mêmes, que la manière
     ironique, condensée, froidement cruelle de Mérimée. _Il dut le
     succès de ses pièces pseudo-espagnoles à l’illusion des détails,
     très exactement plaqués sur un fond adapté au goût d’exotisme
     extravagant qui régnait alors_. J’ai lu quelquefois une ou deux
     pièces de _Clara Gazul_, en espagnol, devant les personnes qui ne
     comprenaient pas le français: cela ne portait pas du tout.

Quoi qu’il en soit, ces pièces obtinrent un assez vif succès; mais comme
elles n’étaient pas destinées à la scène, ce succès fut purement
littéraire. _Le Globe_ (4 juin 1825), _le Mercure du XIXe siècle_ (tome
IX, pp. 494-99) témoignèrent une grande bienveillance à leur auteur, qui
se trouva ainsi l’un des premiers champions du drame romantique; ils
n'hésitèrent pas à proclamer un _nouveau Shakespeare_, ce jeune
dramaturge dont «le talent parut avoir frappé son rival... Charles de
Rémusat». Le _Journal des Débats_ reconnut que «M. de Lestrange nous a
rendu service en traduisant ce théâtre» (4 juillet 1825), tandis que le
_Journal de Paris_ s’empressa «d’avouer au public français qu’un de nos
compatriotes est caché sous la mantille de cette comédienne imaginaire
«(8 août et 21 septembre 1825).

L’auteur de _Racine et Shakespeare_ fut très satisfait du succès de son
disciple; à cette occasion il écrivit aux journaux anglais[413] pour
louer le naturel de Mérimée; son manque de sentimentalité; l’habileté à
développer les caractères; la profondeur de son observation; sa
connaissance des passions,--en faisant ainsi une sorte de portrait de
Stendhal, par Henri Beyle. Le _London Magazine_ traduisit de suite _les
Espagnols en Danemark_ (juillet 1825); quelques mois plus tard parut la
traduction anglaise complète de _Clara Gazul_[414]; la traduction
allemande se fit attendre encore vingt ans[415]. Cet ouvrage n’en fit
pas moins la réputation littéraire de Mérimée qui a tenu à honneur
pendant plusieurs années de mettre pour signature au bas de chacun de
ses écrits: _par l’auteur du Théâtre de Clara Gazul_; comme Walter Scott
avait inscrit pendant longtemps, au bas de chacun des siens: _par
l’auteur de Waverley_.

Cette réputation, sinon imméritée, était prématurée et ne correspondait
pas au vrai caractère de Mérimée, car, un jour, il sera le premier à
reconnaître qu’il n’avait pas «la moindre habitude de la scène» et qu’il
se sentait «particulièrement impropre à écrire pour le théâtre[416]».
Son talent ne s'était pas encore révélé; il se cherchait, et se
cherchait surtout dans les spirituelles contrefaçons (ne disons pas:
_pastiches _, car ce n'en est pas) du drame espagnol, comme il se
cherchera dans celles de la ballade «illyrique»--avant que de se trouver
dans la nouvelle impeccable telle que _Colomba_, _Carmen_ ou _la Vénus
d'Ille_.



§ 2

L'INFLUENCE DE FAURIEL SUR MÉRIMÉE: GOÛT DE LA POÉSIE PRIMITIVE


Sainte-Beuve raconte que, peu après la publication des _Chants grecs_,
Jean-Jacques Ampère emmena Mérimée chez Fauriel et le lui présenta[417].

Fauriel était en Italie au moment où parurent les _Chants grecs_. Il ne
rentra à Paris que vers la fin de janvier 1826[418]. Ampère, d'autre
part, quitte la France le 6 août suivant et ne revoit ses amis qu'en
novembre 1827, soit trois mois après la publication de _la Guzla_[419].
Comme Sainte-Beuve déclare expressément que la visite de Mérimée eut
lieu avant cet événement, il en résulte qu'elle eut lieu entre les mois
de janvier et août 1826.

Toutefois, il nous semble que, dès 1822, Mérimée dut rencontrer Fauriel
dans le salon de Mme Clarke, rue Bonaparte, où il venait souvent
«s'exercer à parler anglais» avec Mlle Mary Clarke (plus tard Mme Jules
Mohl); l'auteur des _Chants grecs_ était l'un des amis intimes de ces
dames écossaises[420]. Il est possible, et même probable, que Mérimée
lui fut présenté par son ami Ampère dont le père était également un
habitué de la maison. On rencontrait, entre autres, chez Mme Clarke,
Augustin Thierry, le jeune Thiers fraîchement débarqué à Paris et,
pendant un certain temps, M. le baron de Stendhal qui, pour ne pas
reconnaître une sottise qu'il avait dite, s'entêta à n'y pas revenir.

On avait dans ce salon des préoccupations de littérature et d'art, très
liées à l'esprit le plus libéral; d'après le biographe de Fauriel[421],
c'est dans ce milieu qu'il faut placer une anecdote d'histoire
littéraire rapportée par Sainte-Beuve, intéressante pour qui veut mieux
connaître les deux premiers maîtres de Mérimée:

     Chants serbes, chants grecs, chants provençaux, romances
     espagnoles, moallakas arabes, il [Fauriel] embrassait dans son
     affection et dans ses recherches tout cet ordre de productions
     premières et comme cette zone entière de végétation poétique. Il y
     apportait un sentiment vif, passionné et qui aurait pu s'appeler de
     la sollicitude. J'en veux citer un exemple qui me semble touchant
     et qui montre à quel point il avait aversion de l'apprêté et du
     sophistique en tout genre.

     Il avait raconté un jour devant M. Stendhal (Beyle) qui s'occupait
     alors de son traité sur _l'Amour_, quelque histoire arabe dont
     celui-ci songea aussitôt à faire son profit. Fauriel s'était aperçu
     que, tandis qu'il racontait, l'auditeur avide prenait au crayon des
     notes dans son chapeau. Il se méfiait un peu du goût de Beyle; il
     eut regret, à la réflexion, de songer que sa chère et simple
     histoire, à laquelle il tenait plus qu'il n'osait dire, allait être
     employée dans un but étranger et probablement travestie. Que fit-il
     alors? Il offrit à Beyle de la lui racheter et de la remplacer par
     deux autres dont, tout bas, il se souciait beaucoup moins; en un
     mot, il offrit toute une menue monnaie pour rançon du premier
     récit: le marché fut conclu et Beyle, enchanté du troc, lui
     écrivit: «Monsieur, si je n'étais pas si âgé, j'apprendrais l'arabe
     tant je suis charmé de trouver quelque chose qui ne soit pas copie
     académique de l'ancien, etc.»

Stendhal savait rendre hommage à un ami si savant et si obligeant.
«C'est, disait-il, avec Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de
non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire[422]»

L'influence de Fauriel sur les débuts de son jeune ami Ampère fut
sensible. «Il contribua, dit Sainte-Beuve dans l'article consacré à
Fauriel, à développer en cette vive nature l'instinct qui la tournait
vers les origines littéraires, à commencer par celles des Scandinaves.»
Mais l'auteur des _Lundis_ n'oublie pas l'action de Fauriel sur la
jeunesse de Mérimée. «La première fois que M. Mérimée lui fut présenté,
Fauriel l'excita à traduire les romances espagnoles d'après le même
système qu'il venait d'appliquer aux chants grecs[423].» Et dans son
article sur J.-J. Ampère, Sainte-Beuve en parle de nouveau, en apportant
une légère correction. «C'est Ampère qui fit faire à M. Mérimée la
connaissance de Fauriel. La première fois que M. Mérimée le vit, Fauriel
avait sur sa table un ouvrage qu'il lui montra. «Voici, dit-il, deux
volumes de poésies serbes qu'on m'envoie; apprenez le serbe[424].»

Dans la partie suivante nous verrons que Mérimée avait lu et relu les
_Chants populaires de la Grèce moderne_ avant d'écrire ceux de l'Illyrie
moderne. Signalons seulement que l'auteur de _la Guzla_ ne composa pas
son recueil pour parodier les ballades populaires et se moquer de ceux
qui collectionnaient ces poésies, comme on est encore quelquefois tenté
de le croire. Il leur portait un véritable intérêt, intérêt qui était
plus qu'un caprice passager, et dont les traces sont visibles à travers
l'œuvre entière de l'écrivain. F. Brunetière, qui n'était pas un
critique crédule et qui ne distribuait pas facilement les compliments,
cite ainsi, dans son article sur la _ballade_ dans _la Grande
Encyclopédie_, «l'auteur de _Colomba_--qui est aussi celui de _la
Guzla_--et qui se connaissait en chants populaires».

Déjà dans le _Théâtre de Clara Gazul_, Mérimée avait inséré une ballade
écossaise, _John Balleycorn_; dans _Colomba_, un _vocero_ corse. Il
emprunta le sujet de _la Vénus d'Ille_, son «chef-d'œuvre» comme il
l'appelait[425], à une tradition populaire du moyen âge; celui de
_Lokis_, sa dernière nouvelle, à une vieille ballade lithuanienne. Il
alla même jusqu'à s'occuper de collectionner les chants populaires. En
1852, quand le fameux décret Fortoul fit croire un instant que le
gouvernement allait entreprendre la publication d'un _corpus_ général de
la poésie populaire française, Mérimée fut nommé membre du comité qui
devait diriger cette publication. L'auteur de _la Guzla_ ne se contenta
pas du rôle de surveillant: il communiqua au comité une version
auvergnate de la chanson _De Dion et de la fille du roi_, que son ami
J.-J. Ampère insérera dans les _Instructions_ pour les correspondants
provinciaux du comité:

     Le roi est là haut sur ses ponts
     Qui tient sa fille en son giron;
     . . . . . . . . . . . . . . . .[426]
     C'est en lui parlant de Dion.

     --Ma fille, n'aimez pas Dion;
     Car c'est un chevalier félon;
     C'est le plus pauvre chevalier,
     Qui n'a pas cheval pour monter, etc.[427]

On voit, d'après les comptes rendus du comité, que Mérimée déploya une
certaine activité dans la grande entreprise qui n'a pas abouti. À la
séance du 9 mai 1853, «M. le président fait connaître que M. Mérimée
propose, dans l'intérêt du recueil des poésies populaires, de
s'entremettre près de M. Capelle, qui possède une très curieuse
collection de chants corses. _M. Mérimée est lui-même possesseur de deux
recueils imprimés de chants de cette contrée_[428]». Le 11 juillet, «le
secrétaire fait connaître que, sur l'obligeante entremise de M. Mérimée,
M. Capelle a mis sa riche collection de chants corses à la disposition
du comité. M. le Ministre (H. Fortoul) a écrit à M. Capelle pour le
remercier».

Mérimée avait une bonne raison d'aimer la poésie populaire: il ne
faisait pas de vers et, comme son ami Stendhal, n'aimait pas ceux que
l'on faisait à son époque. À ses yeux, la poésie lyrique de l'homme
moderne n'est qu'un vain et ridicule étalage de fausse sensiblerie,
genre très inférieur aux chants naïfs et naturels de l'homme primitif.
«Mérimée que vous paraissez admirer comme je le fais aussi, écrivait
vers 1830 Eugène Delacroix à Paul de Musset, est simple, mais a un peu
l'air de courir après la simplicité en haine de l'horrible emphase des
grands hommes du jour[429].» Trente ans plus tard, sénateur et
courtisan, Mérimée gardera le même dédain pour ses contemporains qui «se
grisent de leurs propres paroles[430]». On nous permettra de citer à ce
sujet deux passages caractéristiques, d'autant plus intéressants qu'ils
n'ont jamais été recueillis dans les œuvres de l'écrivain. Nous
détachons le premier d'un feuilleton du _Moniteur universel_ (17 janvier
1856), dans lequel Mérimée présenta au public français les _Ballades et
chants populaires de la Roumanie_, recueillis et traduits par Vasile
Alecsandri[431].

     J'aime les chants populaires de tous les pays et de tous les temps,
     disait-il, depuis l'Iliade jusqu'à la romance de Malbrouk. _À vrai
     dire, je ne conçois pas, et c'est peut-être une hérésie, je ne
     conçois guère de poésie que dans un état de demi-civilisation, ou
     même de barbarie, s'il faut trancher le mot_. C'est dans cet
     heureux état seulement que le poète peut être naïf sans niaiserie,
     naturel sans trivialité. Il ressemble alors à un charmant enfant
     qui bégaye des chansons avant de construire une phrase. Il est
     toujours amusant, parfois sublime: il m'émeut, parce qu'il croit
     tout le premier les contes qu'il me débite.

     Tous les pays ont eu leur époque poétique, et j'en demande bien
     pardon à mes contemporains, je crois que les Muses ont rarement
     honoré les humains de leurs visites après les temps de sauvagerie.
     Alors tous les hommes de même race parlaient la même langue,
     avaient les mêmes passions, presque les mêmes besoins, qu'ils
     fussent riches ou pauvres, nobles ou serfs. La gendarmerie, qui
     veille quand la société dort, n'étant pas encore instituée, chacun
     était obligé de se protéger lui-même, et la grande préoccupation de
     tout homme était de vivre, chose plus malaisée qu'elle ne l'est
     aujourd'hui. Pour vivre, l'individu qui ne compte pas sur son
     voisin doit être prudent et brave; il ne se fait une position,
     comme on dit aujourd'hui, qu'avec un peu d'héroïsme.

Ainsi, la véritable poésie, selon Mérimée, ne saurait fleurir chez les
peuples civilisés. La raison, il la donne dans le passage suivant que
nous extrayons de son Introduction aux _Contes et Poèmes de la Grèce
moderne_, de Marino Vreto:

     Bientôt il n'y aura plus de Klephtes. _L'industrie et le commerce
     tueront la poésie déjà bien malade par le fait des journaux et de
     l'érudition_. Aujourd'hui, de même qu'en Occident, les métaphores
     hardies et ingénieuses ne se trouvent plus guère que dans la bouche
     des gens illettrés... Je ne suis point de ceux qui regrettent les
     progrès ni même les raffinements de la civilisation. Pour ma part,
     je m'en accommode fort et je ne lui demande qu'une bagatelle, c'est
     de ne pas perdre les choses qu'elle détruit. Je voudrais que l'on
     conservât les restes de la poésie populaire, comme on conserve les
     ruines d'un temple dont on a chassé le dieu... L'archéologie,
     surtout appliquée à la littérature, est une étude toute nouvelle,
     et ce n'est que depuis bien peu de temps que la critique s'est
     assez dégagée des vieux préjugés pour reconnaître des beautés
     éternelles sous une forme grossière, et dans un idiome parlé par
     des paysans[432].

Cette «archéologie appliquée à la littérature» qui est «une étude toute
nouvelle», Mérimée l'avait apprise de Fauriel. Lorsque parut l'_Histoire
de la poésie provençale_, deux ans après la mort de l'auteur, Mérimée
lui consacra un long article dans _le Constitutionnel_, disant que «M.
Fauriel possédait surtout une qualité bien rare dans un esprit aussi
cultivé: c'est une merveilleuse facilité à comprendre la poésie
primitive et populaire, à y découvrir comme le cri de la nature, souvent
sauvage et bizarre, mais quelquefois sublime[433]».

C'est en lisant les textes publiés dans les _Chants populaires de la
Grèce moderne_ que l'auteur de _la Guzla_ apprit ce qu'on appelait alors
le «romaïque».

     Laissez donc de côté le romaïque, écrivait-il à l'Inconnue (5 août
     1848), où vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le
     même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai désappris le
     grec... Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grèce du
     roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les τραγούδια
     de M. Fauriel. _Vous ai-je traduit une ballade très jolie_, etc.

C'est de Fauriel aussi que Mérimée apprit une foule de détails qui
caractérisent la poésie populaire. Nous nous en occuperons dans notre
deuxième partie.



§ 3

L'INFLUENCE DE STENDHAL SUR MÉRIMÉE: GOÛT DE LA MYSTIFICATION


Mérimée fit la connaissance de Stendhal en 1821, chez Lingay, le
_Maisonnette_ des _Souvenirs d'Égotisme_. Mérimée avait dix-huit ans et
Stendhal trente-huit; Joseph Lingay était le professeur de rhétorique du
futur auteur de _Colomba_[434].

Nous avons mentionné déjà quel curieux portrait Stendhal fait à cette
occasion, de «ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec
son nez retroussé». Nous avons noté également l'influence de la brochure
_Racine et Shakespeare_ dans les saynètes pseudo-espagnoles que ce
«pauvre jeune homme» composa en 1823. Ajoutons qu'une très vive amitié
lia bientôt les deux écrivains, au point qu'il est aujourd'hui
impossible de la passer sous silence, que l'on parle de l'un ou de
l'autre, de Mérimée surtout.

Mérimée fut le premier à reconnaître combien Beyle avait contribué à
former son caractère. «Je passe tout mon temps à lire la correspondance
de Beyle, écrivait-il à Mlle Dacquin en 1852. Cela me rajeunit de vingt
ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des pensées d'un
homme que j'ai intimement connu _et dont les idées des choses et des
hommes ont singulièrement déteint sur les miennes_[435].»

M. Filon, avec son habituelle finesse d'analyse, étudie cet aveu de
Mérimée. Il le trouve d'une sincérité par trop exagérée. Sans aucun
doute, dit-il, ce fut Beyle qui apprit à Mérimée à aimer la musique
italienne, à comprendre Shakespeare, à ne goûter que les anecdotes dans
l'histoire et à préférer celles qui lui paraissent les plus
significatives et les plus suggestives; ce fut lui aussi qui lui
inculqua ses idées sur le patriotisme. Mais c'est tout. «Mérimée ne
prenait pas au sérieux Stendhal comme écrivain. Comment demander, par
exemple, des leçons de style à un homme qui se raturait et se recopiait,
non point pour corriger ses fautes, mais _pour en ajouter de
nouvelles_[436]?»

C'est l'opinion d'un mériméiste, mais les stendhaliens veulent que cette
influence ait été plus considérable. M. Édouard Rod croit que ce fut,
peut-être, à l'école de Beyle que l'auteur de _Carmen_ «apprit à
rechercher cette précision qui va souvent jusqu'à la sécheresse, et qui
marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les plus réussies[437]».
M. Arthur Chuquet trouve également les traits particuliers de Stendhal
reproduits chez son plus jeune ami. «Comme Beyle, dit-il, Mérimée
regrette l'effacement des caractères: il représente volontiers les âmes
énergiques, sauvages, un peu primitives, et il affectionne les
personnages que de fortes passions entraînent au crime. Comme Beyle, il
ne voulait pas être dupe, ni laisser percer l'émotion. Comme Beyle, il a
quelque chose d'ironique et de narquois: _Beyle et Mérimée_, écrivait
Balzac, _c'est le feu dans le caillou_. Toutefois, ajoute l'éminent
critique, si Mérimée a connu Stendhal de bonne heure, de bonne heure
Mérimée était un maître et Beyle enviait son style sobre et ferme[438].»

Il nous paraît, pourtant, que Mérimée doit à Beyle encore quelque chose,
dont ne parlent pas les estimables critiques dont nous venons d'exposer
les jugements. Nous pensons à son goût de la mystification.

On sait que l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ en était tourmenté, et
il suffit de lire sa volumineuse _Correspondance_ pour s'en rendre
compte. Beyle n'écrivit jamais une lettre sans la signer d'un nom
imaginaire: _César Bombet_, _Ch. Cotonet_, etc.; il la datait
d'_Abeille_ au lieu de Civita Vecchia et ne désignait ses amis que par
des sobriquets mystérieux. La nomenclature de pseudonymes qu'il s'est
donnés--y compris celui de _Stendhal_--n'en contient pas moins de cent
quatre-vingt-huit; et certainement elle est incomplète. Beyle pillait
les revues anglaises sans avouer ses emprunts et attribuait aux autres
ses propres écrits. Il admirait les supercheries littéraires et
recommandait aux Anglais les _Poésies de Clotilde de Surville_[439] et
le _Théâtre de Clara Gazul_[440].

D'après M. Félix Chambon, ces bizarreries voulues n'ont pas d'autre
motif qu'une naïve préoccupation de dérouter la police (dont Stendhal se
croyait toujours poursuivi). Pour mettre les choses au point, il nous
paraît nécessaire de citer une amusante anecdote rapportée par Mme
Ancelot dans son livre des _Salons à Paris_, anecdote qui peint à
merveille le célèbre Grenoblois:

     Un soir de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de
     monde, raconte cette spirituelle dame, _on annonça M. César
     Bombet_. Je vis entrer Beyle, plus joufflu qu'à l'ordinaire et
     disant: «Madame, j'arrive trop tôt. C'est que moi, je suis un homme
     occupé, je me lève à cinq heures du matin, je visite les casernes
     pour voir si mes fournitures sont bien confectionnées; car, vous
     savez, je suis le fournisseur de l'armée pour les bas et les
     bonnets de coton. Ah! que je fais bien les bonnets de coton! c'est
     ma partie, et je puis dire que j'y ai mordu dès ma plus tendre
     jeunesse, et que rien ne m'a distrait de cette honorable et
     lucrative occupation. Oh! j'ai bien entendu dire qu'il y a des
     artistes et des écrivains qui mettent de la gloriole à des
     tableaux, à des livres! Bah! qu'est-ce que c'est cela en
     comparaison de la gloire de chausser et de coiffer toute une armée,
     de manière à lui éviter les rhumes de cerveau, et de la façon dont
     je fais avec quatre fils de coton et une houppe de deux pouces au
     moins...» Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans
     les détails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet; parlant des
     bonnets rivaux, des bonnets envieux et dénigrants qui voulaient lui
     faire concurrence, etc.--Personne ne le connaissait que M. Ancelot,
     qui se sauva dans une pièce à côté, ne pouvant plus retenir son
     envie de rire, et moi qui aurais bien voulu en faire autant... Plus
     tard arrivèrent des personnes qui le connaissaient; mais il y avait
     alors grand monde. La conversation n'était plus générale, et nul ne
     se fâcha de la mystification[441].

Mérimée imite son maître et le dépasse même. Il confectionne une
prétendue lettre de Robespierre pour en faire cadeau à Cuvier, grand
amateur d'autographes. À l'école de Beyle, il prend l'habitude des
sobriquets énigmatiques. Il lui emprunte jusqu'à ses pseudonymes et
adresse à Mme Ancelot une lettre signée: Charles Cotonet, _jeune_[442].
Comme Stendhal, Mérimée fait des calembours sur les noms de ses amis: il
écrit «1/3» pour M. _Thiers_; «De la +» pour _Delacroix_.

Il va sans dire qu'un écrivain du talent de Mérimée ne manifesta pas cet
esprit de mystification exclusivement dans des plaisanteries de ce
genre. De fait, rares sont ses nouvelles où le lecteur avisé ne
soupçonne pas, en dépit du masque impassible dont l'auteur s'est
couvert, un ricanement discret qui accompagne les scènes les plus
émouvantes. C'est du reste un point sur lequel nous n'avons pas besoin
d'insister.

Ce goût de la mystification était chez Mérimée essentiellement une arme
défensive. Comme Stendhal,--on l'a déjà remarqué,--il possédait une
méfiance instinctive, une peur de paraître ridicule, une «préoccupation
constante qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotion[443]». Au
fond, cet ironiste ne manquait ni de sensibilité ni d'enthousiasme: les
nombreuses correspondances intimes qu'on a publiées depuis sa mort le
prouvent suffisamment.

Aussi le jour où il entra dans le camp romantique,--car il y fut un
moment,--il se trouva un peu ahuri du bruit belliqueux et de l'esprit de
fanfaronnade qui y régnaient. Non pas qu'il abhorrât dès cette époque le
fanatisme littéraire de sa génération; mais il le jugea, pour sa part,
ridicule. Il ne voulut pas être pris au sérieux; affectant la
désinvolture du dilettante ou la brutalité du «blasé», se moquant le
premier de son ardeur de néophyte, il sut désarmer la raillerie, en
attendant le jour où il se mettra si peu dans son œuvre qu'il n'aura
plus le même besoin de recourir à la mystification.



DEUXIÈME PARTIE

LES SOURCES DE «LA GUZLA»

     J'ai voulu faire un extrait de mes lectures, et cet extrait, le
     voici... Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, et parmi les
     anecdotes je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie
     des mœurs et des caractères à une époque donnée.

     P. MÉERIMÉE, _Préface de la «Chronique du temps de Charles IX_»,
     Paris, 1829.


_Dans la partie qui va suivre, nous nous sommes proposé d'étudier les
procédés de composition de l'auteur de la Guzla._

Surprendre un écrivain sur son travail: rattacher à leurs vraies sources
les éléments dont il a formé son œuvre--retrouver les principes qui
l'ont guidé dans le choix de ces éléments--indiquer la manière dont il
s'en est servi--l'art avec lequel il les a combinés--l'effet qu'il a
produit--est en soi une tâche suffisamment intéressante, utile et, il
faut bien le reconnaître, des moins ingrates.

Appliqué à un écrivain comme Mérimée, ce genre d'études prend une
importance exceptionnelle. Privés de ses manuscrits, de sa bibliothèque,
de ses collections,--un accident stupide ayant détruit l'atelier d'où
sont sorties les_ Carmen _et les_ Colomba--_nous ne pourrons connaître
que très imparfaitement--et par quels longs détours, après quelles
recherches pénibles,--la mystérieuse élaboration des chefs-d'œuvre du
Maitre.

Poursuivies particulièrement sur la Guzla--qu'il nous soit permis de le
dire--ces investigations offrent un intérêt non moins considérable.
Guidé par une intuition puissante, le jeune romantique de 1827 a-t-il su
deviner «l'âme» du peuple serbo-croate, comme l'ont cru quelques
critiques contemporains? Ou au contraire, doué d'une imagination qui ne
tardera pas à se dessécher, et suivant la voie ordinaire de sa
génération, a-t-il tout simplement créé de toutes pièces un pays qui ne
ressemble à rien moins qu'à l'Illyrie? Ou enfin, inspiré par des
lectures plus ou moins instructives, a-t-il pu reconstituer un monde
déjà existant?

Telles sont les questions qui se posent et auxquelles nous tâcherons de
répondre.



CHAPITRE IV

Nodier, Fauriel, Chaumette-Desfossés, «L'Orphelin de la Chine».

§ 1. Date de _la Guzla_.--§ 2. Influence de Nodier. Le mot: _guzla_.
Hyacinthe Maglanovich.--§ 3. Mérimée commentateur.--§ 4. _L'Aubépine de
Veliko_: une inspiration chinoise.--§ 5. _Voyage en Bosnie. Chants
populaires de la Grèce moderne_.



§ 1

DATE DE «LA GUZLA»


Dans sa lettre à Sobolevsky, du 18 janvier 1835[444], Mérimée raconte
que, «en cette même année 1827» où la «couleur locale» faisait fureur,
il projeta, avec un ami qu'il ne nomme pas, la fameuse excursion
d'Italie et d'Illyrie, dont il proposa alors d'écrire par avance la
relation. Nous savons par la préface de l'édition Charpentier in-18, que
cet ami était J.J. Ampère. «Je demandai pour ma part, dit Mérimée, à
colliger les poésies populaires et à les traduire; on me mit au défi; et
le lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces
traductions.»

Tout en admirant la belle impertinence du spirituel écrivain, il ne faut
pas accorder à son récit une entière confiance. Mérimée, c'est trop
évident, se donne une attitude; ce n'est qu'un jeu d'écrire _la Guzla_;
il le fait pour relever un défi. Combien est différent le ton du passage
où, dans la préface de la seconde édition, il rapporte à peu près la
même histoire: non seulement on ne le mit nullement au défi, mais c'est
en rechignant--autre affectation--qu'il se vit infliger par son ami
Ampère cet étrange métier de collectionner des ballades.

Où est la vérité? Probablement ni dans l'une ni dans l'autre de ces
déclarations. On sait assez que la sincérité n'est pas la qualité la
plus éminente de Mérimée; il la considérait comme une faiblesse. Ainsi
vaut-il mieux croire que s'il en vint à composer _la Guzla_ ce fut tout
simplement parce qu'il eut idée de faire par anticipation ce voyage
qu'il se proposait de faire un jour effectivement. Plus tard, lorsqu'il
n'eut plus la même admiration pour ces débordements de l'imagination, il
sut dire tout naturellement, pour excuser une fantaisie de jeunesse:
«Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes
les langues de l'Europe, m'avait chargé, _je ne sais pourquoi, moi
ignorantissime_, de recueillir les poésies originales des Illyriens.»
Méfions-nous des renseignements que nous donne cet incorrigible
mystificateur sur ses propres œuvres et demandons-nous si la date à
laquelle il dit avoir eu ce dessein est bien la véritable.

Il ne sera pas difficile d'en prouver l'inexactitude. En «cette même
année 1827», son «compagnon de voyage» était loin de France, en
Allemagne et dans les pays du Nord, faisant des études sérieuses,
visitant--fils d'un père glorieux--les sommités scientifiques de
l'époque[445]. En effet, le 6 août 1826, sous prétexte d'un voyage au
Mont Dore, entrepris en compagnie de ses amis de Jussieu, J.-J. Ampère
était parti vers la Suisse, pour fuir cette proposition de mariage qui
finit si tragiquement[446]. Il ne revint à Paris qu'au mois de novembre
1827, soit trois mois après la publication de _la Guzla_. On ne pouvait
donc en 1827 former le plan d'un voyage en Illyrie.

D'autre part, comme le témoignent les recherches de M. Maurice Tourneux,
l'exécution matérielle du volume était en bonne voie dès le printemps
1827[447]; or, Mérimée lui-même ne déclare-t-il pas que son livre fut
écrit pendant un _automne_ et à la _campagne_, «en une quinzaine de
jours[448]»? Ainsi cet automne ne saurait être celui de 1827 (le livre,
du reste, parut vers la fin de juillet); c'est ou celui de 1826, ou même
celui de 1825.

À ce sujet nous relevons dans une lettre de Mérimée à Albert Stapfer,
écrite le 3 août 1826, mais publiée tout récemment[449], une courte
phrase aussi suggestive que mystérieuse. «La _Morlaquène_ est au
diable», mandait-il de Boulogne-sur-Mer, où il passait les vacances,
avec des amis.

Nous ne savons pas ce que veut dire ce mot de _Morlaquène_, qui porte,
il nous semble, une marque nettement stendhalienne. Serait-ce un ouvrage
sur les Morlaques, le _Voyage_ de Fortis par exemple, que Mérimée aurait
eu fini de lire? ou bien, est-ce un surnom appliqué par lui à l'un de
ses amis? M. Félix Chambon, qui a eu l'extrême obligeance de mettre à
notre disposition sa vaste érudition mériméiste, penche pour cette
dernière hypothèse et croit que le mot désignerait Victor Jacquemont ou
Stendhal. On n'apportera probablement pas de réponse définitive à la
question, mais ce qui est certain,--et suffisant pour le moment,--c'est
qu'à l'époque où Mérimée écrivait cette ligne, c'est-à-dire, jour par
jour, une année entière avant la publication de _la Guzla_, il
s'occupait de la «Morlaquie» et des «Morlaques», en parlait à ses amis
et y faisait des allusions qui étaient comprises de ses familiers. Cela
est d'autant plus important à constater que, quelques admirateurs trop
fervents de Mérimée mystificateur (et, nous l'avouons, nous sommes
parfois de ce nombre), ne cessent pas de représenter _la Guzla_ comme un
livre improvisé même en matière d'impression, comme si elle avait été
écrite, composée, imprimée, reliée, mise dans le commerce, enfin,
oubliée par son auteur lui-même,--dans l'espace du seul et beau mois
d'août de l'an de grâce 1827.

M. Chambon pense que _la Guzla_ fut peut-être écrite en collaboration
avec Ampère[450]. Cela est fort possible, mais les preuves suffisantes
nous font toujours défaut. Les lettres de Mérimée à Ampère
sortiront-elles un jour de quelques cartons oubliés et jetteront-elles
une nouvelle lumière sur les origines du recueil de ballades illyriques?
Nous n'en savons rien. Pourtant, si nous ne pouvons dire certainement
que _la Guzla_ fut écrite _en collaboration_ avec Ampère, nous croyons
pouvoir assurer qu'elle fut écrite (du moins dans sa plus grande partie)
sous les yeux du «compagnon de voyage». C'est Mérimée même qui le
raconte dans sa lettre à Sobolevsky, et qui le laisse entendre dans la
préface de 1840: «On me mit au défi; et le lendemain j'apportai à mon
compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions. Je passai l'automne
à la campagne. On déjeunait à midi et je me levais à dix heures; quand
j'avais fumé un ou deux cigares, ne sachant quoi faire avant que les
femmes ne paraissent au salon, j'écrivais une ballade.» Cela se passait,
donc, avant le départ d'Ampère (6 août 1826): autre preuve que _la
Guzla_ fut composée avant 1827[451].

Reste à savoir pendant quel «automne» et dans quelle «campagne»? Fut-ce
pendant l'automne 1826 (si l'on peut appeler ainsi le mois de juillet et
le commencement d'août!) à Boulogne-sur-Mer d'où est expédiée la lettre
à Stapfer, sur cette «plage romantique», patrie de l'Inconnue[452]? Ou
ne faudrait-il pas reporter d'une année en arrière la naissance,--nous
entendons la confection du manuscrit,--de _la Guzla_ et chercher la
«campagne» ailleurs qu'à Boulogne-sur-Mer?

Les correspondances publiées jusqu'à aujourd'hui ne nous permettent pas
de répondre d'une façon certaine à cette double question; mais, comme
nous avons dû renoncer à placer en 1827 la composition de _la Guzla_, de
même nous rejetterons l'opinion d'Eugène de Mirecourt selon qui elle
aurait été «fabriquée à Paris, dans un bureau de ministère[453]»,
prétention d'autant plus dangereuse qu'Eugène de Mirecourt est une des
«autorités que l'on consulte toujours, mais qu'on ne cite jamais». Non
seulement _la Guzla_ ne fut pas écrite à Paris, mais surtout elle ne le
fut pas dans un «bureau de ministère», car Mérimée n'entra dans
l'Administration que plus tard. Encore en 1828, il «attendait, de pied
ferme, son ambassade[454]».

Néanmoins, si _la Guzla_ ne fut écrite qu'en 1825 ou 1826, l'idée en
devait être beaucoup plus ancienne, comme l'était le projet de voyage en
Illyrie. Pour notre part, nous croyons que Mérimée y songea pour la
première fois à l'occasion d'une lecture de _Jean Sbogar_, qu'il faut
placer au moins sept ans avant la publication de _la Guzla_. Mérimée et
ses amis devaient avoir lu le roman de Nodier déjà en 1820, car c'est
alors que le pays du brigand dalmate commença à les intriguer; en effet,
pendant les vacances de 1820, en compagnie d'Adrien de Jussieu et
d'Albert Stapfer, Ampère visita la Suisse _et devait visiter l'Illyrie_.
La caravane ne comptait pas Mérimée, mais c'est au dernier moment
seulement que celui-ci renonça au voyage qui avait pour but Trieste et
Raguse[455].

Et ce n'est pas la seule raison capable de nous persuader que _la Guzla_
était en germe pendant ses dernières années de collège. La magie, qui
joue un si grand rôle dans son livre illyrien, fut une de ses
préoccupations en 1819 et 1820[456]. Ensuite, _Smarra_, qu'il avait lu
avant d'entreprendre la confection de son recueil, avait paru en 1821;
il est très probable que le futur auteur de _la Guzla_ en prit
connaissance et commença d'en sentir l'influence dès le jour même où il
fut publié.--Le vampirisme qui tient aussi une place considérable dans
ses ballades et dont, chose curieuse, Charles Nodier était également le
représentant le plus connu en France, battait son plein entre 1820 et
1823; en 1827, il n'était plus de mode même auprès des
parodistes.--Enfin, les _Chants populaires de la Grèce moderne_ de
Fauriel, qui provoquèrent ceux de l'Illyrie moderne de Mérimée, sont de
1824. Il est fort improbable que Mérimée ait attendu trois ans pour s'en
inspirer, d'autant plus qu'il connaissait personnellement leur éditeur.

_La Guzla_ fut donc écrite en 1825 ou en 1826; «en une quinzaine de
jours» peut-être, mais après avoir été longtemps mûrie et comme élaborée
dans la mémoire. Il faut reporter à 1820 la première idée que Mérimée
put en avoir, époque où il rêvait avec Ampère «une traduction exacte
d'Ossian, avec les inversions et les images naïvement rendues».



§ 2

INFLUENCE DE NODIER--LE MOT «GUZLA» HYACINTHE MAGLANOVICH


Dans son discours de réception à l'Académie française, qui est un
chef-d'œuvre de cruelle ironie, Mérimée, prenant la place de Ch. Nodier,
déclarait n'avoir «malheureusement» connu son prédécesseur que dans ses
ouvrages[457]. Ces «ouvrages», l'auteur de _Colomba_ ne les estimait pas
beaucoup; ou plutôt, il affectait à leur propos un sourire légèrement
indulgent. C'est ainsi qu'il écrivait à son ami Stapfer quelques mois
avant sa réception: «Nodier était un gaillard très taré, qui faisait le
bonhomme et avait toujours la larme à l'œil. Je suis obligé de dire, dès
mon exorde, que c'était un infâme menteur. Cela m'a fort coûté à dire en
style académique[458].» Et comme il ne se sentait plus capable d'être
aussi élogieux qu'il l'aurait voulu, il demanda à H. Royer-Collard, en
lui envoyant copie de ce qu'il avait fait, d'y ajouter «tous les mots
sublimes qui lui viennent en tête[459]». Nous ne savons dans quelle
mesure Royer-Collard contribua à ce discours, mais il est évident qu'en
y mettant plus de pompe, il ne pouvait qu'en rendre l'ironie plus
sensible.

M. Chambon nous apprend que Mérimée ne pouvait souffrir Ch. Nodier et
que ce discours fut pour lui une chose non seulement «terriblement
ennuyeuse» mais vraiment désagréable[460]. Cela paraît d'autant plus
étrange qu'ils avaient de nombreux amis communs (songeons au salon de
l'Arsenal!); d'autre part, il y avait entre eux une grande différence
d'âge et, par conséquent, point de rivalité; enfin, Nodier était le plus
accueillant et le plus obligeant des amis de la nouvelle génération. Une
sympathie réciproque semblerait plus naturelle en eux; comme écrivains
ils avaient beaucoup d'idées communes: ces deux grands conteurs étaient
tous deux éclectiques--romantiques quant à la substance, classiques
quant à la forme[461].--Pourtant, les choses furent ainsi: Mérimée
n'alla jamais rendre visite à son vieux devancier qui, tout en gardant
ses bonnes relations avec les réactionnaires en matière littéraire,
patronnait les jeunes, leur ouvrait les portes du Théâtre-Français et,
dans la mesure où il le pouvait, celles de l'Académie[462].

Il y avait, à ce qu'il nous semble, un ressentiment purement personnel
entre Mérimée et «l'aimable Charles Nodier» et nous croyons que ce
ressentiment était dû à l'Illyrie. Le lendemain du jour où parut _la
Guzla_,--c'est Mérimée lui-même qui le raconte dans sa lettre à
Sobolevsky--Nodier «cria comme un aigle» de ce qu'il avait été pillé. On
avait probablement parlé à l'Arsenal du livre anonyme dalmate--témoin
une critique du _Globe_ qui contient certaines indications très
significatives, et dont nous nous occuperons ailleurs[463];--c'est à la
suite de cette conversation que Nodier se serait plaint de «pillage» et
il est possible que V. Hugo, alors ami de Mérimée, l'un des visiteurs
les plus assidus de Nodier, ait été mêlé à cette affaire. Ce serait lui,
en effet, qui, le premier, aurait dévoilé la supercherie et inscrit en
tête de son exemplaire de _la Guzla_ ces deux mots: M. PREMIÈRE PROSE
qui constituent l'anagramme de PROSPER MÉRIMÉE[464]. Si Nodier
véritablement a «crié comme un aigle» ou s'il s'est contenté de
reprocher amèrement au jeune illyricisant de l'avoir suivi sans le
reconnaître,--c'est ce que nous ne saurions dire. Malgré de nombreuses
et longues recherches (la bibliographie de Nodier laisse toujours à
désirer), nous n'avons réussi à trouver aucune trace d'une accusation
quelconque dans les écrits de Nodier, dans sa correspondance, etc. Et M.
Léon Séché, qui a tant d'autorité en ce qui concerne l'histoire intime
du romantisme, nous assure que «le bon Nodier» était absolument
incapable d'un tel acte.

Mais Nodier avait, toutefois, raison de se plaindre. Car c'était lui qui
avait introduit l'Illyrie en France; exagéré, comme on le verra,
l'importance du vampirisme et imaginé que le poète serbe ne chantait que
cette monstrueuse superstition; lui encore qui avait «déterré» (c'est
l'expression de Mérimée lui-même) le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis,
traduit la ballade de la Noble épouse d'Asan-Aga que l'auteur de _la
Guzla_ va traduire à son tour, et, en plus de cela, avait préparé un
recueil de faux et demi-faux poèmes «esclavons»; lui qui, enfin, avait
lancé ce recueil SIX ANS AVANT CELUI DE MÉRIMÉE, mystification qui, il
est vrai, avorta piteusement.

Tout cela, l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ le connaissait
parfaitement bien, et les ressemblances entre les deux ouvrages ne sont
pas accidentelles. Il avait lu _Jean Sbogar_ bien avant la mort de celui
qui l'avait précédé à l'Académie française, quoi qu'il en ait dit dans
une de ses lettres[465]. Il avait lu _Smarra_, aussi et surtout
_Smarra_. Il avait même, peut-être, passé une soirée à la
Porte-Saint-Martin, écoutant _le Vampire_ de Nodier, gros succès
théâtral de 1820 à 1823. Il se souvint plus d'une fois de _Smarra_ dans
son livre et particulièrement au commencement. On dirait que Nodier lui
a montré le chemin et qu'il ne fait que continuer la route qu'on lui
avait tracée. Du reste, Mérimée le premier reconnut qu'il avait été
devancé par Nodier.

Il le fît dans une allusion discrète et maligne, en vrai pince-sans-rire
qu'il était. «Quand je m'occupais à former le recueil dont on va lire la
traduction, dit-il dans sa préface, je m’imaginais être à peu près le
seul Français (CAR JE L'ÉTAIS ALORS) qui pût trouver quelque intérêt
dans ces poèmes sans art.» _Alors_, c’était l’année 1816, époque où
l’aimable auteur n’avait que treize ans, mais également celle où _Jean
Sbogar_ et _Smarra_ n’étaient pas encore parus! Il antidate ainsi son
livre pour prouver qu’il a priorité sur Nodier; mais il ne fait, en
définitive, par cette manœuvre que nous convaincre qu’il connaissait la
vogue de la poésie populaire serbo-croate, aussi passagère qu’elle eût
été[466].

Ce mot même de _guzla_ qu’il donna pour titre à son recueil, avait été
employé plusieurs fois avant lui par l’ancien rédacteur du _Télégraphe_
de Laybach. Dans les extraits des articles de Nodier sur la poésie
«morlaque» que nous avons donnés, on a pu rencontrer la description de
cet instrument. On la rencontre dans _Jean Sbogar_, de même que dans la
ballade du _Bey Spalatin_, publiée à la suite de _Smarra_. Il est juste
de faire remarquer que le traducteur bernois de 1778 a surtout le droit
d’en réclamer la priorité[467]; mais ce n’est pas seulement la _guzla_
que Nodier avait décrite; il avait mis en scène ce même «barde slave»
dont Mérimée traça le brillant portrait qui domine _la Guzla_ tout
entière.

C’est ainsi qu’on reconnaît dans _Jean Sbogar_, au troisième plan
seulement, il est vrai, bien derrière l’élégant brigand dalmate et sa
mélancolique bien-aimée, les traits d'un véritable «aîné» d'Hyacinthe
Maglanovich, plus poétique et moins gai sans doute, mais aussi
vivant,--à sa façon,--que l'est le héros de Mérimée. Il est assis au
milieu d'une assemblée populaire, ce vieillard «qui promenait
régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d'une seule corde de
crin, un archet grossier et en tirait un son rauque et monotone, mais
très bien assorti à sa voix grave et cadencée». Et il chantait,

     en vers esclavons, l'infortune des pauvres Dalmates, que la misère
     exilait de leur pays; il improvisait des plaintes sur l'abandon de
     la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l'heureuse
     Macarsca, de l'antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de
     Cherso et d'Ossero où Médée dispersa les membres déchirés
     d'Absyrthe; de la belle Epidaure, toute couverte de lauriers rosés;
     et de Salone, que Dioclétien préférait à l'empire du monde. À sa
     voix, les spectateurs d'abord émus, puis attendris et transportés,
     se pressaient en sanglotant; car, dans l'organisation tendre et
     mobile de l'Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions
     personnelles, et tous les sentiments, des passions. Quelques-uns
     poussaient des cris aigus, d'autres ramenaient contre eux leurs
     femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient le sable et
     qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait voulu les
     arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise s'avançait lentement
     vers le vieillard, et en le regardant de plus près, elle s'aperçut
     qu'il était aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y
     déposer une pièce d'argent percée, parce qu'elle savait que ce don
     était précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de
     leurs filles[468].

De même on voit dans _le Bey Spalatin_ le vieux chef de tribu détacher
sa _guzla mélodieuse_ et chanter «les victoires du fameux Scanderbeg,
les douceurs du sol natal, les regrets amers de l'exil», accompagnant
chaque refrain d'un cri «douloureux et perçant[469]». Et à la fin du
poème, l'auteur pousse cette exclamation qui prouve combien sincèrement
il a en horreur la fausse modestie de ses confrères occidentaux:
«L’histoire du bey Spalatin, de sa petite-fille morte et de sa tribu
délivrée, est la plus belle qui ait jamais été chantée sur la _guzla_.»

Le poème de Mérimée diffère trop de celui de Nodier pour qu’on puisse
prétendre qu’il en soit une simple copie. La «couleur locale» est
répandue à flot chez ce vieux gaillard moustachu d’Hyacinthe
Maglanovich, grand mangeur, beau buveur, vaniteux et capricieux, qui
sait louer ses propres poèmes comme le poète de Nodier. «L’Aubépine de
Veliko, dit-il au début de son histoire, par Hyacinthe Maglanovich,
natif de Zuonigrad, le plus habile des joueurs de guzla. Prêtez
l’oreille!»--Le poète illyrique, d’après Mérimée, n’est pas seulement un
bon chanteur: c’est un vrai maître chanteur, qui sait choisir le moment
le plus intéressant pour couper son récit en deux et faire appel à la
générosité de son auditoire:

     Quand elle eut mangé ce fruit, qui avait une si belle couleur, elle
     se sentit toute troublée, et il lui sembla qu’un serpent remuait
     dans son ventre.

     _Que ceux qui veulent connaître la fin de cette histoire donnent
     quelque chose à Jean Bietko[470]._

Seulement, sous le rapport de la «couleur locale», il n’est pas beaucoup
plus vrai que le barde de Nodier. Il est rapiécé, fait de morceaux
divers, étalés sur son fond d’une authenticité douteuse, que Mérimée
avait emprunté à son prédécesseur.

Mais laissons Nodier pour le moment et examinons de plus près de quoi se
compose cette fameuse «couleur» d’Hyacinthe Maglanovich. Et tout
d’abord, Mérimée devait avoir vu quelque part et pris «sur le vif» le
visage pittoresque de son poète, car il le reproduisit presque sans
changement une année plus tard, sous un casque formidable, lorsqu'il
dessina son capitaine de _reîtres_ au premier chapitre de la _Chronique
du temps de Charles IX_. La ressemblance est frappante entre le Slave et
le Germain, qui sont esquissés tous les deux, semble-t-il, d'après le
même modèle parisien:

NOTICE SUR MAGLANOVICH:                     CHRONIQUE DE CHARLES IX.

Hyacinthe avait alors près de soixante  C'était un _grand et puissant
ans. C'est un _grand homme_, vert et    homme_ de cinquante ans environ,
robuste pour son âge, les épaules       avec un gros _nez aquilin_, le
larges et le cou remarquablement gros.  teint fort _enflammé_, les
Sa figure est prodigieusement basanée;  cheveux grisonnants et rares,
ses yeux sont petits et un peu relevés  couvrant à peine _une large
du coin; _son nez acquilin_, assez      cicatrice qui commençait à
_enflammé_ par l'usage des liqueurs     l'oreille gauche et qui venait
fortes; sa longue moustache blanche et  se perdre dans son épaisse
ses gros sourcils noirs forment un      moustache_[471].
ensemble que l'on oublie difficilement
quand on l'a vu une fois. _Ajoutez à
cela une longue cicatrice qu'il porte
sur le sourcil et sur une partie de la
joue_. Il est très extraordinaire qu'il
n'ait pas perdu l'œil en recevant cette
blessure.

D'autres détails sont ramassés un peu partout; la description du
_guzlar_ est empruntée à Fortis:

FORTIS:                                 MÉRIMÉE:

Dans les assemblées champêtres, qui se  Je dirais seulement quelques
tiennent à l'ordinaire dans les maisons mots des bardes slaves ou
où il y a plusieurs filles, se perpétue joueurs de _guzla_, comme on les
le souvenir des anciennes histoires de  appelle.
la nation. Il s'y trouve toujours un
chanteur qui accompagne sa voix d'un    La plupart sont des vieillards
instrument, appelé _guzla_ monté d'une  fort pauvres, souvent en
seule corde, composée de plusieurs      guenilles, qui courent les
crins de cheval entortillés...          villes et les villages en
                                        chantant des romances et
Plus d'un Morlaque est en état de       s'accompagnant avec une espèce
chanter, depuis le commencement à la    de guitare, nommée _guzla_ qui
fin, ses propres vers impromptus,       n'a qu'une seule corde faite de
toujours au son de la _guzla_... Leur   crin...
chant héroïque est extrêmement lugubre
et monotone. Ils chantent encore un peu Ces gens ne sont pas les seuls
du nez, ce qui s'accorde, il est vrai,  qui chantent des ballades;
assez bien avec le son de l'instrument  presque tous les Morlaques,
dont ils jouent... Un long hurlement,   jeunes ou vieux, s'en mêlent
consistant dans un _oh_! rendu avec des aussi: quelques-uns, en petit
inflexions de voix rudes et grossières, nombre, composent des vers
précède chaque vers, dont les paroles   qu'ils improvisent souvent.
se prononcent rapidement, et presque
sans modulation qui est réservée à la   Leur manière de chanter est
dernière syllabe, et qui finit par un   nasillarde, et les airs des
roulement allongé... Quand un Morlaque  ballades sont très peu variés;
voyage par les montagnes désertes, il   l'accompagnement de la guzla ne
chante, principalement de nuit, les     les relève pas beaucoup, et
hauts faits des anciens rois et         l'habitude de l'entendre peut
seigneurs slaves, ou quelque aventure   seule rendre cette musique
tragique. S'il arrive qu'un autre       tolérable. À la fin de chaque
voyageur marche en même temps sur la    vers, le chanteur pousse un
cime d'une montagne voisine, ce dernier grand cri, ou plutôt un
répète le verset chanté par le premier. hurlement, semblable à celui
Cette alternative de chant continue     d'un loup blessé. On entend ces
aussi longtemps que les chanteurs       cris de fort loin dans les
peuvent s'entendre[472].                montagnes, et il faut y être
                                        accoutumé pour penser qu'ils
                                        sortent d'une bouche humaine.

De même, les données topographiques de l'introduction (Zuonigrad, Livno,
Scign, Zara, etc.) sont tirées du _Voyage en Dalmatie_ et des cartes qui
l'accompagnent,--il faut le reconnaître, avec un grand souci
d'exactitude et de façon à ne rien avancer qui ne soit vraisemblable.

Mérimée loue et apprécie, avant tout, la large et simple hospitalité que
les Morlaques savaient offrir au voyageur. Voici ce que nous raconte le
prétendu traducteur de son prétendu poète: «En 1817, je passai deux
jours dans sa maison [de Maglanovich], où il me reçut avec toutes les
marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et
petits-enfants me sautèrent au cou, et quand je le quittai, son fils
aîné me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours,
_sans qu'il me fût possible de lui faire accepter une récompense_.»
Est-ce autre chose qu'une réminiscence du récit de Fortis quand il
raconte la visite qu'il fit en 1771 à un chef dalmate:

     Je n'oublierai jamais l'accueil cordial que j'ai reçu du voïvode
     Pervan à Coccorich. Mon unique mérite à son égard était de me
     trouver l'ami d'une famille de ses amis[473]. Une liaison si légère
     l'engagea néanmoins à envoyer à ma rencontre une escorte et des
     chevaux; à me combler des marques les plus recherchées de
     l'hospitalité nationale; à me faire accompagner par ses gens et par
     son propre fils, jusqu'aux campagnes de Narenta, distantes de sa
     maison d'une bonne journée; enfin à me fournir des provisions si
     abondantes, que je n'avais rien à dépenser dans cette tournée.

     Quand je partis de la maison de cet excellent hôte, lui et toute sa
     famille me suivirent des yeux et ne se retirèrent qu'après m'avoir
     perdu de vue. Ces adieux affectueux me donnèrent une émotion que je
     n'avais pas éprouvée encore et que je n'espère pas sentir souvent
     en voyageant en Italie. J'ai apporté le portrait de cet homme
     généreux, afin d'avoir le plaisir de le revoir malgré les mers et
     les montagnes qui nous séparent et pour pouvoir donner en même
     temps une idée du luxe de la nation à l'égard de l'habillement de
     ses chefs. Le Morlaque, né généreux et hospitalier, ouvre sa pauvre
     cabane à l'étranger, fait son possible pour le bien servir et ne
     demandant jamais, _refuse même souvent avec obstination les
     récompenses qu'on lui offre_[474].

Une belle planche en taille douce représentant _il Vaïvode Pervan di
Coccorich_ accompagne le récit de Fortis. Mérimée suivit son exemple et
inséra dans _la Guzla_ une lithographie qui représente son poète
imaginaire. À l'inverse de ce qu'il avait fait à propos de Clara Gazul,
il joignit ce portrait à _tous_ les exemplaires de l'édition originale.

Il est inutile de chercher sous les traits d'Hyacinthe Maglanovich la
physionomie plus ou moins défigurée de Mérimée, comme l'ont voulu Ch.
Asselineau et M. Leger[475], mais il est juste de dire que, sous le
rapport de l'exactitude, ce portrait ne laisse rien à désirer. MM.
Tourneux et Leger se demandent où Mérimée s'était procuré les documents
nécessaires à la confection de cette lithographie. Nous nous posons à
notre tour la même question. Le bonnet d'agneau noir, la ceinture large
et multicolore, ornée d'un énorme couteau, ressemblent à ce qu'on voit
sur la planche de Fortis, mais le reste, la _guzla_ surtout et la
position accroupie du vieux racleur qui n'en est pas moins authentique,
ne peut avoir été dessinée que d'après un modèle. Nous avons examiné,
sans succès, un grand nombre de relations de voyage, albums de costumes
et autres publications antérieures à 1827, et il ne nous semble pas que
le portrait d'Hyacinthe Maglanovich ait été copié sur aucune gravure.

Il nous paraît plus probable qu'il fut dessiné d'après nature par
quelqu'un qui avait visité les provinces illyriennes et vu un joueur de
_guzla_, par Fauriel, peut-être, qui avait passé, en 1824, quelques mois
à Trieste (où les chanteurs serbes n'étaient pas plus rares que les
chanteurs grecs, qu'il y cherchait alors) ou bien par Fulgence Fresnel,
cousin de Mérimée, qui fournit à l'auteur certains «renseignements» sur
l'Illyrie où il avait fait de nombreux voyages, si nous nous en
rapportons à Eugène de Mirecourt[476] et à la _Littérature française
contemporaine_ de Bourquelot et Maury[477]. Grâce à M. Tourneux, nous
savons maintenant que Mérimée n'obtint ce dessin qu'au moment où _la
Guzla_ s'imprimait déjà; il avait envoyé d'abord à son éditeur
strasbourgeois, le 22 mars 1827, deux croquis de la guzla (qui sont,
semble-t-il, de sa main, et que M. Tourneux a reproduits dans sa
brochure _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur illyrien_);
plus tard, le portrait de Maglanovich prit définitivement place en tête
du volume. Ni M. Tourneux, ni M. Félix Chambon n'ont su dire qui était
le mystérieux artiste qui signa: _A. Br._--M. Lucien Pinvert penche pour
le nom de Mérimée lui-même[478]. Il est difficile de le prétendre ou de
le nier, car le procédé de reproduction (la lithographie) n'est pas un
de ceux qui respectent l'original.

Mais revenons à notre poète. Mérimée nous assure qu'Hyacinthe était un
ivrogne incorrigible et qu'il ne pouvait jamais chanter sans avoir fait
une copieuse libation d'eau-de-vie.

[Illustration: Hyacinthe Maglanovich.--_Lithographie de F.G. Levrault_.]

     Suivant l'avis du voïvode, j'eus soin de le [Maglanovich] faire
     boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le
     bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant.
     Nous espérions que quand cette faim et cette soif si
     extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous
     faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut
     bien trompée. Tout d'un coup il se leva de table et se laissant
     tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il
     s'endormit en moins de cinq minutes, sans qu'il y eût moyen de le
     réveiller.

     Je fus plus heureux une autre fois: j'eus soin de le faire boire
     seulement assez pour l'animer, et alors il nous chanta plusieurs
     des ballades que l'on trouvera dans ce recueil.

     _Il me quitta d'une façon étrange: il demeurait depuis cinq jours
     chez moi, quand un matin il sortit, et je l'attendis inutilement
     jusqu'au soir. J'appris qu'il avait quitté Zara pour retourner chez
     lui_[479].

N'en déplaise à M. Louis Leger qui veut que «l'ivrognerie soit très rare
chez les Slaves méridionaux[480]». Mérimée ne se trompe nullement dans
ce qu'il avance. Voici, en effet, les termes dans lesquels s'explique
Karadjitch, sur le compte d'un célèbre _guzlar_, le vieux Miliya, qu'il
avait eu occasion de fréquenter quelque temps:

     Quelques jours après arriva le knèze[481], amenant Miliya. Mais
     quand je me fus mis en rapport avec ce dernier, ce fut pour moi un
     nouveau sujet de souci, et toute ma joie fit place d'abord à une
     triste déception. Non seulement Miliya, comme tous les chanteurs
     (qui ne sont que _chanteurs_), ne savait pas _réciter_, mais
     uniquement chanter, _mais ceci même il ne le voulait pas faire à
     moins d'avoir de l'eau-de-vie devant lui_. Or, à peine y avait-il
     goûté que, affaibli soit par l'âge, soit par l'effet de ses
     blessures (il avait eu jadis la tête hachée de coups de sabre dans
     une rixe avec un Turc de Kolachine), il s'embrouillait tellement
     qu'il devenait incapable de chanter avec tant soit peu d'ordre et
     de régularité. Miliya en savait beaucoup d'autres, mais il ne me
     fut pas donné de profiter de cette occasion unique. L'oisiveté et
     le travail que je lui imposais commençaient à peser au vieillard;
     de plus, il se trouva là de ces gens bien intentionnés, qui se font
     un plaisir de tout tourner en ridicule et de mystifier les autres à
     tout propos. Ces gens donc se mirent à lui dire: «Comment toi, un
     homme d'âge et de bon sens, es-tu devenu bête à ce point? Ne
     vois-tu pas que Vouk est un fainéant qui ne s'occupe que de piesmas
     et de futilités pareilles? Si tu l'écoutes, il te fera encore
     perdre ici tout l'automne; retourne donc chez toi et occupe-toi de
     tes affaires.» Miliya se laissa persuader, _et il partit un beau
     jour en cachette de moi_[482].

Il est vrai que ce récit ne fut publié en serbe que six ans après _la
Guzla_; mais il est fort probable que les amis allemands de Karadjitch
en avaient eu la primeur; de conversations en conversations, on s'était
peu à peu figuré, dans la société littéraire européenne d'avant 1833, un
type du guzlar analogue au vieux Miliya. La _Revue encyclopédique_ ne
parlait-elle pas déjà en 1826 d'un «rapsode serbe aveugle, nommé
Philippe, qui improvisait des chants guerriers même de plusieurs
centaines de vers[483]»? Il est aussi, surtout, possible que Fauriel,
qui témoignait un intérêt tout particulier à la poésie serbe, ait
signalé à Mérimée ces détails. Ne poussait-il pas son jeune ami à
apprendre le serbe et à traduire les _piesmas_ «d'après le même système
qu'il avait appliqué aux chants grecs»?

Quant à la vanité de poète, autre trait du caractère de Maglanovich,
elle est d'autant plus contestable que les poésies populaires serbes
sont pour ainsi dire anonymes: on ne connaît même pas les auteurs des
ballades les plus récentes: le véritable poète d'une _piesma_ se défend
toujours de l'être et prétend l'avoir apprise de la bouche d'un autre.
Le guzlar n'est qu'un simple récitateur même quand il débite ses propres
vers,--tant s’y efface sa personnalité,--moulés qu’ils sont dans les
formes traditionnelles selon des procédés depuis longtemps établis; on
lui trouverait tort d’en réclamer la propriété: le bon goût et une
timidité de convention l’empêchent de s’en dire l’auteur aussi
ouvertement que le fait le poète de Mérimée: «_Celui qui a fait cette
chanson était avec ses frères au rocher gris; il se nomme Guntzar
Wossieratch[484]_.» Le guzlar sait que ses autres confrères modifieront
son ébauche avant qu’elle prenne sa forme définitive; rien n’est plus
faux que cette _Improvisation d'Hyacinthe Maglanovich_ où l’on sentie
cabotinage:

     Étranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du
     vieux Maglanovich? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches, ne
     vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourrait-il, ce
     vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?...

     La guzla d’Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais
     jamais elle ne se déshonorera en accompagnant un chant médiocre.
     Quand le vieux poète sera mort, qui osera prendre sa guzla et en
     tirer des sons? Non, l’on enterre un guerrier avec son sabre:
     Maglanovich reposera sous terre avec sa guzla sur sa poitrine[485].

La renommée d’un guzlar,--et son orgueil de poète aussi,--n’était jamais
si grande que l’imaginait Mérimée, oubliant un peu trop qu’il avait dit
que «la plupart sont des vieillards et fort pauvres, souvent en
guenilles, qui courent les villes et les villages en chantant des
romances». Si un guzlar était connu, il ne l’était pas par son talent de
poète, mais par sa bonne mémoire et pour son répertoire choisi. Donc,
pour le salut de la «couleur locale», le nom du soi-disant auteur des
ballades de _la Guzla_ ne devait pas figurer sur le recueil. Pour comble
de malheurs, quelques biographes par trop zélés ont rendu à Mérimée le
mauvais service de souligner avec trop d’enthousiasme la pittoresque
figure de Maglanovich.

Mérimée fut trompé, soit,--et c’est le plus probable,--par Ch. Nodier
qui donnait une grande importance à la personnalité de «l’Homère
esclavon», soit par Fortis, qui parle une fois de Triboco, village qui
était la patrie de «Pappizza, paysan improvisateur qui, né vers la fin
du XVIIe siècle, est encore célèbre après sa mort, à cause de la
quantité de ses poésies, qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la
guzla, et dont il semble qu’on a perdu le souvenir[486]». À notre avis,
les _Chants populaires de la Grèce moderne_ de Fauriel ont largement
contribué à pareille méprise. Dans son introduction, le savant ami de
Mérimée avait longuement parlé des chanteurs grecs, des difficultés
qu’on a pour se procurer leurs récits, etc. L’auteur de _la Guzla_ nota
soigneusement cela pour s’en servir dans la notice qu’il plaça en tête
du volume. Mais c’est surtout dans les chants mêmes des Grecs qu’il
trouva les formules naïvement orgueilleuses qu’il prodigua dans ses
ballades illyriques. Celle-ci, par exemple, que nous tirons de Fauriel,
semble appartenir à _la Guzla_: «Je m’arrête pour vous faire un récit
[dont vous] serez bien émerveillés[487].» Ou bien une autre: «J’ai donc
composé cette histoire: et je la joue sur ma lyre, pour mon
divertissement:--car quiconque sait parler avec agrément et avec raison,
peut faire qu’un cœur attristé reçoive des consolations. C’est Manuel de
Seti, fils du Pappas Hiéronyme, Charciote, qui est l’auteur de toute
cette histoire.» Ou bien, enfin, celle-ci: «Celui qui bien écoute, bien
aussi raconte, s’il lui arrive de bien rappeler [les faits] dans sa
tête. Et moi aussi j’ai écouté, et j’ai fait une Georgide, sur George
Skatoverga de la plaine. Comme je ne sais point lire, pour ne point
oublier cette histoire, j’en ai fait une chanson, afin d’en bien
conserver le souvenir[488].»

Quant à la prétendue ruse du barde illyrique, qui aurait l’habitude de
s’interrompre à l’endroit le plus intéressant de son récit, pour faire
une quête, elle n’est mentionnée ni par Fortis et Nodier pour les
Serbes, ni par Fauriel pour les Grecs modernes. Nous ne savons si le
chanteur grec était capable de tant d’habileté, mais pour le guzlar
serbo-croate naturellement simple et enthousiaste, nous pouvons dire que
cette sommation pressante serait contraire à son caractère national.
Aussi nous faut-il comprendre combien fut blessée la susceptibilité des
critiques serbes de 1827; ils reprochèrent amèrement à l’auteur de _la
Guzla_ d’avoir calomnié par cette fausse assertion tout un peuple[489].

Pourtant, si Mérimée attribuait mal à propos cette ruse professionnelle,
il ne l’avait pas inventée. Le jongleur français la connaissait bien
avant lui et la pratiquait quelquefois:

     Huimès commence chançon à enforcier
     Que vous orrez, _se donez un denier_,

dit-on dans une chanson de geste citée par M. Léon Gautier[490].
Mérimée, qui avait pour amis, à l’époque où il composait _la Guzla_, un
futur historien de la littérature française au moyen âge (J.-J. Ampère)
et un futur historien de la poésie provençale (Claude Fauriel), n'avait
que trop l'occasion de s'initier à la vie intime des anciens poètes
ambulants. Nous savons, du reste, que Fauriel prodiguait les anecdotes,
les traits saillants et pittoresques, et que ses amis moins savants,
mais non moins littérateurs,--Stendhal surtout,--exploitaient volontiers
cette mine vivante.

D'autres sources, moins importantes celles-là, servirent à la _Notice
sur Hyacinthe Maglanovich_. Ainsi, tout au début, Mérimée raconte que
son poète fut enlevé à l'âge de huit ans «par les _Tchinguéneh_ ou
bohémiens» et que «ces gens le menèrent en Bosnie», le «convertirent
sans peine à l'islamisme qu'ils professent pour la plupart» et que «un
_ayan_ ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit à son
service». Il faut rapprocher ces détails du _Voyage en Bosnie_ par
Amédée Chaumette-Desfossés (Paris, 1812), où l'on parle de
«_Tchinguènèh_ (Bohémiens), gens les plus misérables et les plus
dégoûtants», qui «professent, en apparence, le musulmanisme», mais «sont
tellement méprisés qu'il leur est défendu d'entrer dans les
mosquées[491]», et où l'on explique longuement quel est le rôle d'un
_ayan_[492]. À cet ouvrage est dû aussi, semble-t-il, le nom même de
Maglanovich, dérivé probablement de _Maglay_ (Maglaï), ville de Bosnie,
dont il est parlé à plusieurs reprises[493]. Il est douteux que Mérimée
ait connu le mot serbo-croate _magla_ (qui veut dire le brouillard), le
seul autre auxiliaire possible pour fabriquer le nom de Maglanovich. En
effet, on ne le trouve dans aucun des ouvrages consultés par Mérimée à
l'occasion de ses ballades.--M. Leger croit que l'auteur de _la Guzla_
n'ignorait pas la signification de _magla_ et qu'il en voulut former le
nom de son héros, afin de lui faire signifier: _Fils du brouillard_ [ou
plutôt _Desbrouillards_], parce que, «vers 1830, la poésie ossianique
était encore fort à la mode et les brouillards d'Ecosse charmaient
encore les imaginations[494]».--Il serait bon d'ajouter que les Slaves
du Sud ne connaissent pas ce nom. De même, ils donnent très rarement à
leurs enfants le prénom presque exclusivement monastique d'Hyacinthe.

Mérimée enfin utilisa encore un ouvrage français, le _Voyage pittoresque
de l'Istrie et de Dalmatie rédigé d'après l'itinéraire de L.F. Cassas_,
par Joseph Lavallée (Paris, 1802); dans le récit du mariage de
Maglanovich (arrangé à l'aide d'un chapitre de Fortis sur les
enlèvements et les mariages chez les Morlaques[495]), il baptise le
beau-père de son héros du nom de Zlarinovich et donne au rival du poète
celui d'Uglian. Aucun de ces deux noms n'est authentique: _Zlarine_
désigne une localité; _Uglian_, une île de l'Adriatique, plus connue
sous la dénomination italienne d'Isola Grossa[496].



§ 3

MÉRIMÉE COMMENTATEUR


«Dans le commentateur imaginaire, Mérimée fait le portrait de
l'antiquaire naïf, de l'érudit ignorant et dénué de critique. Ce type,
il le pressentait à merveille; plus tard sa profession lui permit de
l'étudier à fond; il y est revenu à plusieurs reprises, jamais avec plus
de bonheur que dans _la Guzla_»,--a très justement remarqué M.
Filon[497].

Non seulement Mérimée est le traducteur de son poète, mais il en est
encore le commentateur sans prétention. Quand il avait collectionné ces
ballades, il s'imaginait être le «seul Français qui pût trouver quelque
intérêt à ces poèmes sans art, production d'un peuple sauvage». Ses amis
lui ont persuadé qu'elles seraient agréables au public; peu jaloux de
son trésor, il a bien voulu les lui faire connaître et les lui
expliquer. À tout cela, il n'a pas beaucoup de mérite: grand amateur de
voyages, sans occupations bien importantes, il a pu parcourir le pays
qu'il habitait et, au hasard de ses découvertes, rassembler _quelques
fragments assez curieux d'anciennes poésies_. Comme il a affaire à des
coutumes parfois fort différentes de celles des autres pays, il fournira
toutes les explications qu'il pourra donner pour faciliter la lecture de
ces poèmes; il dira ses conjectures, ce qu'on lui a rapporté, sans
jamais rien affirmer dont il ne soit sûr. Il emploie volontiers des
formules assez vagues: on dit que... il est vraisemblable... c'est sans
doute... etc. Pourquoi rechercher à toute occasion la certitude; ces
ballades valent-elles la peine qu'on se livre à un véritable travail
d'exégèse; pour lui il n'est qu'un simple amateur, qui n'approfondit pas
les choses d'aussi près; toute explication lui semble bonne pourvu
qu'elle permette d'interpréter et de comprendre son texte; il
collectionne des ballades comme un autre des bibelots, sans y attacher
trop d'importance; il est folkloriste amateur; il aime mieux des
probabilités douteuses, où se complaît son imagination un peu
paresseuse, que des certitudes qui lui seraient une peine et un travail.
Aussi le lecteur ne saurait-il exiger de lui que ce dont il s'est
contenté lui-même. Et voici Mérimée à couvert des critiques avisées que
des lecteurs mieux renseignés pourraient faire de sa science. Ce lui fut
une habileté de se dire étranger à la fois au pays qu'il voulait faire
connaître et à celui auquel il présentait son recueil. Mais s'il se posa
dans sa préface comme un antiquaire «naïf et dénué de sens critique»,
dans la pratique il suivit le plus souvent les leçons d'un maître
excellent, vrai savant celui-là, nous voulons dire Fauriel. Il lui
devait déjà le goût de la poésie primitive; il lui dut aussi de composer
un livre dont l'esprit et la manière se rapprochent très sensiblement de
ce que l'on trouve dans les _Chants populaires de la Grèce moderne_.
Pour tromper complètement son lecteur, il emprunte à Fauriel la façon de
présenter ses remarques.

C'est ainsi qu'il va jusqu'à déclarer très sérieusement _qu'ici manque
une stance_[498] à un poème qu'il a lui-même composé tout entier, parce
que, à l'occasion d'une poésie grecque authentique, Fauriel avait
signalé qu'_il manquait à cette chanson quelques vers de la fin_[499].
Ailleurs il dira: «Il est évident que cette intéressante ballade ne nous
est pas parvenue dans son intégrité[500].»

Fauriel regrette-t-il de n'avoir pu trouver sur un certain sujet qu'une
assez mauvaise chanson, incomplète d'ailleurs: «Je n'ai pu me procurer
sur Androutzos que la seule chanson suivante, et encore n'est-elle pas
complète et le sujet en est-il assez vague[501]?» Mérimée lui aussi a
son _fragment de ballade_ qui ne vaut pas grand'chose et qui «ne se
recommande que par la belle description d'un vampire[502]».

Comme Fauriel, Mérimée fait ses trouvailles qu'il signale comme autant
de joyaux de la collection et sur lesquelles il attire tout
particulièrement l'attention:

FAURIEL:                                MÉRIMÉE:

Dans les assemblées champêtres, qui se  Je dirais seulement quelques
Ce joli vers... je l'ai retrouvé dans   J'ignore à quelle époque eut
une longue pièce sur la prise de        lieu l'action qui a fourni le
Constantinople, composée à l'époque de  sujet de ce petit poème, et le
l'événement; et là même, il a l'air     joueur de guzla qui me l'a
d'être tiré de quelque chanson          récité ne put me donner d'autres
populaire plus ancienne. (_Chants       informations, si ce n'est qu'il
grecs_, tome II, p. 186.)               le tenait de son père, et que
                                        c'était une ballade fort
                                        ancienne. (_La Guzla_, page
                                        132.)

                                        Ce morceau, fort ancien, et
                                        revêtu d'une forme dramatique
                                        que l'on rencontre rarement dans
                                        les poésies illyriques, passe
                                        pour un modèle de style parmi
                                        les joueurs de guzla morlaques.
                                        (Page 165.)

                                        Ce passage est remarquable par
                                        sa simplicité et sa concision
                                        énergique. (Page 89.)

Cette jolie chanson, très populaire     Cette chanson est, dit-on,
dans la Grèce entière, etc.             populaire dans le Monténégro;
(_Idem_, p. 125.)                       c'est à Narenta que je l'ai
                                        entendue pour la première fois.
                                        (Page 243.)

Ainsi Mérimée sut jouer admirablement l'un et l'autre rôle: ici accuser
la modestie du simple amateur, et là laisser accroire que son Italien,
traducteur et commentateur, possède en ces matières une autorité
indiscutable. Il y en a dans son livre pour tout le monde: pour les
sceptiques, les réserves toutes naturelles que doit faire un étranger
qui traite d'un pareil sujet; pour ceux tout disposés à croire à
l'authenticité de ses soi-disant ballades illyriques, la belle assurance
d'un homme qui s'entend aux choses qu'il dit. À la fois caricature et
portrait: portrait de l'érudit amateur et caricature ou parodie du vrai
savant, tel nous paraît être le commentateur de _la Guzla_[503].



§ 4

«L'AUBÉPINE DE VELIKO»: UNE INSPIRATION CHINOISE


Il paraît que _l'Aubépine de Veliko_, qui est la première ballade du
recueil, fut aussi composée la première. Elle marque une sorte de
transition entre _Smarra_ et le reste de _la Guzla_.

Le sujet de _l'Aubépine de Veliko_ ressemble beaucoup à celui du _Bey
Spalatin_ de Nodier, bien que le fond de cette ballade soit emprunté à
un autre ouvrage: _l'Orphelin de la maison de Tchao_, drame chinois dont
nous parlerons tout à l'heure.

Comme son prédécesseur, Mérimée raconte une vendetta illyrienne: la
lutte longue et acharnée du vieux _bey_ Jean Veliko avec ses «ennemis de
l'Est».

Le _bey_ de Nodier a eu vingt-quatre fils, tous tués dans les combats
avec le «cruel Pervan»; celui de Mérimée en avait douze: «cinq sont
morts au gué d'Obravo; cinq sont morts dans la plaine de Rebrovje». Jean
Veliko avait un fils qu'il chérissait entre tous; ses ennemis l'ont
enlevé,--tout comme Pervan enleva la belle Iska;--ils l'ont enfermé
«dans une prison dont ils ont muré la porte». Il lui reste un fils,
Alexis, «trop jeune pour la guerre», le dernier descendant des Veliko;
c'est avec cet enfant qu'il fuit devant Nikola Jagnievo, Joseph
_Spalatin_ et Fédor Aslar; il passe la rivière Mresvizza et se réfugie
chez son ami George Estivanich. Et George Estivanich le reçoit sous sa
protection; il mange le pain et le sel avec le bey Jean Veliko, et
«nomme Jean le fils que sa femme lui a donné».

Or, Nicolas Jagnievo, et Joseph Spalatin, et Fédor Aslar se sont réunis
à Kremen. Ils ont bien mangé et bu de l'eau-de-vie de prunes et ils ont
dit tous ensemble: «Que Jean Veliko meure avec son fils Alexis!» Le
lendemain de la Pentecôte, ils descendent de la montagne avec leurs
heyduques en armes. Ils passent la Mresvizza et s'arrêtent devant la
maison de George Estivanich.

     «Que venez-vous faire, beys de l'est? que venez-vous faire dans le
     pays de George Estivanich? Allez-vous à Segna complimenter le
     nouveau podestat?»

     --«Nous n'allons pas à Segna, fils d'Étienne, a répondu Nicolas
     Jagnievo; mais nous cherchons Jean Veliko et son fils. Vingt
     chevaux turcs, si tu nous les livres.»

     --«Je ne te livrerai pas Jean Veliko pour tous les chevaux turcs
     que tu possèdes. Il est mon hôte et mon ami. Mon fils unique porte
     son nom.»

     Alors a dit Joseph Spalatin: «Livre-nous Jean Veliko, ou tu feras
     couler du sang. Nous sommes venus de l'est sur des chevaux de
     bataille, avec des armes chargées.»

     --«Je ne te livrerai pas Jean Veliko, et, s'il te faut du sang, sur
     cette montagne là-bas j'ai cent vingt cavaliers qui descendront au
     premier coup de mon sifflet d'argent.»

     Alors Fédor Aslar, sans dire mot, lui a fendu la tête d'un coup de
     sabre; et ils sont venus à la maison de George Estivanich, où était
     sa femme, qui avait vu cela.

     --«Sauve-toi, fils d'Alexis! sauve-toi, fils de Jean! les beys de
     l'est ont tué mon mari; ils vous tueront aussi» Ainsi a parlé
     Thérèse Gelin.

     Mais le vieux bey a dit: «Je suis trop vieux pour courir.» Il lui a
     dit: «Sauve Alexis, c'est le dernier de son nom!» Et Thérèse Gelin
     a dit: «Oui, je le sauverai.»

     Les beys de l'est ont vu Jean Veliko. «À mort!» ont-ils crié: leurs
     balles ont volé toutes à la fois, et leurs sabres tranchants ont
     coupé ses cheveux gris.

     --«Thérèse Gelin, ce garçon est-il le fils de Jean?» Mais elle
     répondit: «Vous ne verserez pas le sang d'un innocent.» Alors ils
     ont tous crié: «C'est le fils de Jean Veliko!»

     Joseph Spalatin voulait l'emmener avec lui, mais Fédor Aslar lui
     perça le cœur de son ataghan, et il tua le fils de George
     Estivanich, croyant tuer Alexis Veliko.

Dix ans après, devenu un chasseur robuste et adroit, Alexis Veliko
demande à Thérèse Gelin: «Maman, pourquoi ces robes sanglantes
suspendues à la muraille.»

-«C'est la robe de ton père, Jean Veliko, qui n'est pas encore vengé;
c'est la robe de Jean Estivanich, qui n'est pas vengé, parce qu'il n'a
pas laissé de fils.»

     Le chasseur est devenu triste; il ne boit plus d'eau-de-vie de
     prunes; mais il achète de la poudre à Segna: il rassemble des
     heyduques et des cavaliers.

     Le lendemain de la Pentecôte, il a passé la Mresvizza, et il a vu
     le lac noir où il n'y a pas de poisson: il a surpris les trois beys
     de l'est, tandis qu'ils étaient à table.

     --«Seigneurs! seigneurs! voici venir des cavaliers et des heyduques
     armés; leurs chevaux sont luisants; ils viennent de passer à gué la
     Mresvizza: c'est Alexis Veliko.»

     --«Tu mens, tu mens, vieux racleur de guzla. Alexis Veliko est
     mort: je l'ai percé de mon poignard.» Mais Alexis est entré et a
     crié: «Je suis Alexis, fils de Jean!»

     Une balle a tué Nicolas Jagnievo; une balle a tué Joseph Spalatin;
     mais il a coupé la main droite à Fédor Aslar, et lui a coupé la
     tête ensuite.

     --«Enlevez, enlevez ces robes sanglantes. Les beys de l'est sont
     morts. Jean et George sont vengés. L'aubépine de Veliko a refleuri;
     sa tige ne périra pas!»

Ceux qui connaissent _l'Orphelin de la Chine_ remarqueront que
l'histoire du jeune Alexis rappelle singulièrement l'histoire du jeune
prince dans la tragédie de Voltaire. En effet, après avoir emprunté à
Nodier l'idée, point de départ, de sa ballade, à l'abbé Fortis quelques
détails sur le sentiment de la vengeance chez les «Morlaques», Mérimée
eut recours à un drame chinois pour l'intrigue; nous voulons dire la
traduction du drame: _Tchao-Chi-Cou-Ell ou le petit Orphelin de la
maison de Tchao_ que le père Du Halde avait insérée dans sa _Description
de la Chine_ (1735) et qui fut la source principale de la tragédie de
Voltaire[504]. Dans cette pièce, il s'agit de sauver de la mort un jeune
orphelin, rejeton d'une illustre famille; l'ouvrage entier, féroce
jusqu'à la barbarie, éclate en dévouements tout aussi sauvages. Le roi
Ling-Kong a deux ministres préférés: Tchao-Tun, ministre des choses
civiles, et Ton-an-Kou, ministre des choses militaires. Ce dernier est
l'ennemi mortel de l'autre, et il parvient à faire massacrer toute la
famille de Tchao-Tun, excepté sa femme qui est enceinte. Deux amis sont
restés à cette femme, malgré ses malheurs, Tching-Ing et
Kong-Sun-Tchou-Kiéou. Ils se décident à sauver l'héritier de Tchao-Tun.
Tching-Ing a un fils; il le fait passer pour le fils de Tchao auprès des
autorités chinoises devant lesquelles il accuse son ami
Kong-Sun-Tchou-Kiéou d'avoir dérobé cet ennemi public aux recherches de
la justice: Kong-Sun-Tchou-Kiéou est tué avec le fils de Tching-Ing, qui
passe pour l'héritier de Tchao, et ainsi le véritable héritier est
sauvé. Sauvé au prix de tant de sacrifices, l'orphelin grandit, parvient
à reprendre l'autorité, se fait reconnaître et venge alors son père en
même temps que l'infortuné Kong-Sun-Tchou-Kiéou, qui s'est dévoué pour
lui.

En 1755, Voltaire emprunta à ce drame le sujet de sa tragédie
_l'Orphelin de la Chine_; mais il a affaibli, par le mélange d'une
intrigue amoureuse, une histoire pleine de sauvagerie tragique. C'est
aussi une conception philosophique qui, dans _l'Orphelin de la Chine_,
annihile la bonne volonté exotique de Voltaire[505]. Gengis-Khan veut
assurer son trône par la mort du dernier survivant de la dynastie qui
régnait avant lui. C'est un enfant confié à un mandarin, Zam-Ti, qui,
pour le sauver, est prêt à livrer son propre fils au tyran à la place du
jeune prince. Idamé, l'épouse du mandarin, pour sauver son enfant,
dénonce à Gengis-Khan la substitution. Le Tartare avait autrefois aimé
Idamé et son ancienne passion se rallume à la vue de cette femme. Il
veut l'enlever au mandarin et l'épouser; mais Idamé, aussi fidèle épouse
que mère tendre, propose à son mari de se tuer avec elle. Gengis-Khan
les surprend au milieu de cette scène pathétique. Charmé de leur vertu,
il fait grâce de la vie au jeune prince et prend le mandarin pour
conseiller[506].

Ainsi dans l'adaptation que Voltaire a donnée de ce drame plein
d'atrocités et de sublimes dévouements, tout finit comme dans la
comédie, par un heureux dénouement. Gengis-Khan se laisse séduire au
charme de la vertu et sent s'amollir la férocité de son cœur. La
tendresse de la mère, la fidélité de l'épouse sont des sujets très
édifiants, bien dignes de la comédie larmoyante ou du drame bourgeois;
tous ces gens-là commencent à devenir bons, excessivement bons; trop
bons pour qu'on puisse supposer un instant que Mérimée n'a connu le
drame chinois que par l'intermédiaire de Voltaire. Il s'est inspiré
directement de la traduction publiée par Du Halde. Le critique de la
_Foreign Quarterly Review_[507], qui a signalé le premier la dette de
Mérimée, ne s'est pas trompé; il déclare que la mère illyrienne atteint
à un degré d'héroïsme très supérieur celui de l'Idamé de Voltaire; ce
qui veut dire que son sacrifice lui coûte beaucoup moins, parce qu'il
lui paraît beaucoup plus naturel. Est-ce là du véritable héroïsme? nous
sommes tentés de croire que c'est à la fois plus de fanatisme et de
sauvagerie. Au reste il n'y a qu'une seule passion exprimée dans la
ballade de Mérimée: le désir de la vengeance, et ce n'est pas sur ce
sentiment que Voltaire a édifié sa tragédie. Mérimée, d'autre part, qui
s'intéressait aux Grecs de Fauriel, aux Illyriens de Nodier, aux
Morlaques de Fortis, a pu éprouver le même intérêt pour les Chinois de
Du Halde. De l'original, il a su retrouver la sauvage énergie, la soif
inassouvie de la vengeance longtemps désirée. Dans cette courte pièce on
reconnaît déjà la manière de _Carmen_ ou de _Matéo Falcone_, les actes
nous révèlent la passion qui agite les cœurs.

Ce drame chinois, pour le faire illyrien, Mérimée s'adresse à Fortis;
grâce aux renseignements qu'il trouve dans le _Voyage_, il répand sur
son poème une couleur toute superficielle, il est vrai, mais qui ne nous
en transporte pas moins dans un autre monde: monde de fantaisie, Illyrie
peu différente de celle de Nodier, mais qui se transformera plus tard en
une Illyrie plus originale sinon plus véritable. C'est chez Fortis qu'il
trouve le détail de la chemise ensanglantée:

     Si les amitiés des Morlaques, non corrompus, sont constantes et
     sacrées, leurs inimitiés ne sont pas moins durables et presque
     indélébiles. Elles passent de père en fils, et _les mères
     n'oublient jamais d'inculquer, déjà aux enfants de bas âge, le
     devoir de venger un père tué, et de leur montrer souvent, à cet
     effet, la chemise ensanglantée, ou les armes du mort_. La passion
     de la vengeance s'est si fort identifiée avec la nature de ce
     peuple, que toutes les exhortations du monde ne pourraient pas la
     déraciner[508].

Dans une note--car les notes ont une grande importance: ce sont elles
qui nous révèlent d'une façon plus précise où Mérimée puise sa
science--il emprunte, à peu de chose près, le texte même de Fortis:

FORTIS:                                 MÉRIMÉE:

Ce peuple se sert d'un proverbe         La vengeance passe pour un
familier, qui n'est que trop accrédité: devoir sacré chez les Morlaques.
_Ko ne se osveti, onse ne posveti_, qui Leur proverbe favori est
ne se venge pas, ne se sanctifie pas.   celui-ci: _Qui ne se venge pas
Il est remarquable que dans la langue   ne se sanctifie pas_. En
illyrienne, _osveta_ signifie également illyrique, cela fait une espèce
vengeance et sanctification.            de calembour: _Ko ne se osveti
                                        onse ne posveti_. _Osveta_, en
                                        illyrique, signifie vengeance et
                                        sanctification[509].

Ici Mérimée suit si fidèlement le _Voyage_, qu'il reproduit deux fautes
typographiques. En réalité, il faut lire: _Ko se ne osveti, on se ne
posveti_.

Les noms de personne, s'ils ne sont tous authentiques, ont un certain
cachet d'exotisme. Le nom de Fédor est russe et non pas serbe; Spalatin
est emprunté à Nodier; Estivanich, Aslar, Gelin, n'existent pas; Veliko
veut dire _grand_ et Mérimée a dû l'apprendre sur la carte où ce nom
figure très souvent; les noms de lieux sont exacts et c'est sans doute
d'après une carte géographique que Mérimée indique les divers
itinéraires suivis par ses héros.

Que manque-t-il à ce poème pour être sinon véritablement illyrien du
moins un pastiche de la poésie illyrienne? Indépendamment d'un peu plus
d'exactitude dans le détail, il lui faudrait encore se rapprocher
davantage par son inspiration des sources de la poésie populaire
serbo-croate. Un poème qui a pour sujet la haine de deux familles ou de
plusieurs chefs, est de tous les peuples comme de tous les pays, mais si
le chanteur serbe avait traité cette histoire, il lui aurait assurément
donné une plus large allure épique et il y aurait mis plus de naïf
enthousiasme que ne l'ont les courtes scènes serrées de Mérimée.



§ 5

«VOYAGE EN BOSNIE»--«CHANTS GRECS»


Dans sa lettre au Russe Sobolevsky, Mérimée indique, comme une des
sources où il a puisé «la couleur locale tant vantée» de _la Guzla_,
«une petite brochure d'un consul de France à Banialouka», dont il avait
oublié le titre. Dans sa préface à la seconde édition de son livre, il
cite «une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes,
rédigée, croit-il, par un chef de bureau du Ministère des Affaires
étrangères».

En 1901, M. Jean Skerlitch a identifié cet ouvrage[510]. C'est un volume
intitulé: _Voyage en Bosnie dans les années 1807 et 1808_, par M. Amédée
Chaumette-Desfossés, consul de France en Prusse; ci-devant chancelier du
consulat général de Bosnie, etc., etc.[511] Imprimé à Paris chez Didot
en 1812, ce livre ne fut pas mis dans le commerce; sa couverture porte:
_Berlin, 1812_. Dix ans plus tard, l'auteur fit tirer un nouveau titre
et réimprima la dernière page (155) au bas de laquelle fut inscrite la
mention: _Imprimerie de Jules Didot, l'aîné, imprimeur du roi_. C'est
sans doute cette édition que Mérimée a connue, car c'est la seule où il
est dit que M. Desfossés était «ancien rédacteur au département des
Affaires étrangères», et «autrefois, chancelier du consulat général de
Bosnie». Il faut remarquer que ce consulat était à Travnik et non pas à
Banialouka, comme le dit Mérimée.

Chaumette-Desfossés était excellent observateur et son travail sur la
Bosnie abonde en documents de premier ordre, relatifs à la géographie,
au commerce, aux institutions et aux coutumes de cette contrée, alors
province turque. À l'époque de son séjour à Travnik, le consulat général
de France dans cette ville jouait un rôle politique très important et le
futur auteur du _Voyage en Bosnie_ dut prendre de nombreuses
informations sur le pays et les habitants. Il ne s'agissait rien moins
que d'une occupation française de la Bosnie et de son incorporation dans
les Provinces Illyriennes. Les grands seigneurs bosniaques--Slaves
islamisés--voyaient de mauvais œil l'envoyé du «Grand Napoléon»; une
mutuelle méfiance séparait les «Frantzousi» des gouvernants du pays et,
pendant un certain temps, le consul n'osa sortir de sa maison; c'est
pourquoi Chaumette-Desfossés n'emporta pas un très bon souvenir de
Travnik; aussi quelques inévitables exagérations ne doivent-elles pas
étonner dans son livre. Voici du reste la peinture qu'il fait des
Bosniaques:

     La chose qui frappe le plus l'Européen arrivant en Bosnie, c'est
     l'abord dur et les regards farouches des habitants de Bosna-Séray,
     de Travnik et des villes de confins. La situation de cette
     province, frontière des états de l'empereur d'Autriche et de ceux
     de Venise, avec lesquels elle était habituellement en guerre, avait
     rendu les Bosniaques très méfiants vis-à-vis de ceux qui se
     présentaient sur leur territoire. Tout étranger qui s'arrêtait plus
     de trois jours dans un endroit, sans en avoir la permission des
     autorités turques, était pendu comme espion; et, ce qui prouve
     l'inhospitalité des naturels, c'est que, quoique beaucoup d'entre
     eux soient intéressés dans le commerce des marchandises qu'ils
     tirent d'Allemagne ou de Dalmatie, aucun négociant de ces derniers
     pays n'a jamais osé s'établir chez eux. Le commerce d'échange se
     fait par des marchés, établis sur les frontières, à des jours fixés
     dans chaque semaine.

     Au reste, cette férocité des habitants paraît moins extraordinaire
     à celui qui connaît leur manière de se nourrir. Leur régime se
     compose principalement de crudités, d'aliments salés et
     d'eau-de-vie: toutes choses très propres à exciter l'effervescence
     et l'âcreté du sang. Quand un Bosniaque se lève, il commence par
     boire un grand verre d'eau-de-vie de prunes sauvages (_slibovitç_).
     Un peu avant le dîner, il en boit au moins deux autres, en mangeant
     des pâtisseries. Pour étouffer la chaleur épouvantable que cette
     boisson lui donne à l'estomac, il dévore son potage à l'oignon et
     aux navets, coupés par petits morceaux, et sans pain; son ragoût
     horrible de viande de mouton fumée grossièrement (_paçterma_) et
     ses choux aigres. On sert ensuite une copieuse soupe aux haricots;
     et le repas finit par un renouvellement de boisson d'eau-de-vie.
     Tel est le dîner habituel dans la mauvaise saison. En été, les
     Bosniaques ne vivent presque que de melons d'eau, de concombres,
     etc., qu'ils mangent crus. C'est mettre de la cérémonie dans un
     festin que d'y servir un agneau rôti à la manière turque,
     c'est-à-dire tout entier, et farci de riz avec les intestins
     hachés. Les naturels boivent peu d'eau. Ils prétendent que sa
     crudité occasionne des coliques, donne des goitres et fait tomber
     les dents: ce qui peut être vrai pour les eaux de source. C'est
     apparemment pour obvier à ce mal qu'ils boivent tant d'eau-de-vie,
     qu'on peut regarder cette liqueur comme la principale boisson du
     pays, et que l'on accoutume un jeune homme à en user, comme ses
     pères, du moment qu'il atteint l'âge de puberté[512].

Évidemment, Chaumette-Desfossés exagérait. L'ivrognerie, sans doute,
n'est pas rare chez les Serbo-Croates; elle n'est pas pour autant un
vice général dont la nation tout entière se trouve profondément
atteinte. Toutefois, les _fiers cochons bosniaques_[513] de Chaumette
séduisirent Mérimée et il fit couler à pleins bords l'eau-de-vie de
prunes dans _la Guzla_.

Quant aux informations culinaires que donne l'auteur du _Voyage en
Bosnie_, Mérimée n'oublia pas de les mettre à contribution à l'occasion
de ses ballades; c'est ainsi qu'il parle plusieurs fois de «l'agneau
cuit»; il explique même ce que c'est que ce mets, dans les notes qui
accompagnent la _Querelle de Lepa et de Tchernyegor_: «Mot à mot,
dit-il, du mouton fumé assaisonné avec des choux; c'est ce que les
Illyriens nomment _paçterma_[514].» Mais c'étaient là des emprunts peu
considérables. Ce qui est plus important, c'est que Mérimée trouve chez
Chaumette-Desfossés cette idée de la férocité des Illyriens qu'il avait
déjà introduite dans _l'Aubépine de Veliko_; de plus, le _Voyage en
Bosnie_ lui donne certains détails sur l'histoire de ce pays qu'il est
heureux de pouvoir exploiter. Comme Fortis, mais moins que Fortis, nous
le verrons, Chaumette-Desfossés fournit à Mérimée les renseignements
qu'il insère dans ses longues notes, et quelquefois des motifs pour ses
ballades[515].

VOYAGE EN BOSNIE:                       LA GUZLA:

[1460]... Peu après, Thomas fut         Thomas Ier, roi de Bosnie, fut
assassiné par ses deux fils naturels,   assassiné secrètement, en 1460,
_Étienne_ et _Radivoï_.                 par ses deux fils Étienne et
                                        Radivoï. Le premier fut couronné
Étienne, l'un des meurtriers, fut       sous le nom de Étienne-Thomas
couronné sous le nom d'_Étienne Thomas  II; c'est le héros de cette
II_, sans que son parricide fût connu.  ballade. Radivoï, furieux de se
Radivoï, se voyant exclu du trône,      voir exclu du trône, révéla le
révéla le crime du roi et le sien.      crime d'Étienne et le sien, et
Cette découverte, en rendant le roi     alla ensuite chercher un asile
odieux, ne l'empêcha pourtant pas de    auprès de Mahomet.
régner. Mais la fortune l'abandonna
bientôt. L'évêque de Modrussa, légat    L'évêque de Modrussa, légat du
apostolique de la cour de Rome en       pape en Bosnie, persuada à
Bosnie, persuada à Thomas II qu'il      Thomas II que le meilleur moyen
devait cesser de payer aux Turcs le     de se racheter de son parricide
tribut qu'ils avaient imposé sur le     était de faire la guerre aux
royaume. Mahomet II, irrité, vint       Turcs.
fondre sur la Bosnie, à la tête d'une
armée formidable. On prétend que, dans
cette occasion, les hérétiques
paterniens et les Grecs [lisez: Serbes
orthodoxes], aigris depuis longtemps
par les persécutions des Catholiques,
ne firent aucune résistance. Quoi
qu'il en soit, le royaume dévasté
n'offrit bientôt que l'image d'un       Elle fut fatale aux Chrétiens:
désert. Le roi, contraint à se          Mahomet ravagea le royaume et
réfugier dans la forteresse de Kloutch, assiégea Thomas dans le château
y fut assiégé par les Ottomans. Il      de Kloutch en Croatie, où il
était réduit à l'extrémité, lorsque     s'était réfugié. Trouvant que la
Mahomet lui offrit la paix, ainsi qu'à  force ouverte ne le menait pas
tous les grands, sous la condition de   assez promptement à son but, le
lui prêter serment de fidélité, et de   sultan offrit à Thomas de lui
lui payer l'ancien tribut. Ces offres   accorder la paix, sous la
avantageuses ne pouvaient être          condition qu'il lui paierait
rejetées. Thomas II, suivi des          seulement l'ancien tribut.
principaux de sa cour, se rendit au     Thomas II, déjà réduit à
camp de l'empereur ottoman. Arrivés là, l'extrémité, accepta ces
on leur signifia que, pour première     conditions et se rendit au camp
preuve de sincérité, ils eussent à se   des infidèles. Il fut aussitôt
faire circoncire et à professer         arrêté, et sur son refus de se
l'islamisme. Tous ceux qui ne prirent   faire circoncire son barbare
pas ce parti, éprouvèrent une mort      vainqueur le fit écorcher vif et
cruelle. Le roi fut de ce nombre. On    achever à coups de flèches.
frémit d'horreur au récit de son
supplice. Après avoir été écorché vif,
on le lia à un pieu, où il servit de
but aux flèches des Turcs. Par sa mort,
les  Ottomans, restés maîtres du
royaume, y établirent un Bèylerbèy.
Cette forme de gouvernement subsiste
encore aujourd'hui.

Des informations qui lui étaient données, Mérimée a tiré la courte
notice que nous avons mise en regard du texte de Chaumette-Desfossés.
Sèche et brève, elle contient ce qu'il y a d'essentiel dans le récit du
consul; elle est faite pour éclairer le lecteur sur les origines de ce
drame sanglant et sur le drame lui-même dont Mérimée s'est proposé
d'illustrer certaines phases; car, avec son extraordinaire puissance
d'évocation, il a vu se dérouler l'horrible tragédie dans le palais de
Thomas Ier; il a su se représenter les tourments affreux, les terreurs
de l'âme du parricide; il a compris qu'un tel crime devait être expié
d'épouvantable façon; la main de Dieu devait conduire la vengeance;
mieux que cela, il a su donner la vie à ce roi meurtrier dont l'ambition
ne recule pas devant le forfait le plus abominable et qui reste
cependant bon chrétien.

Séduit par le pathétique de cette histoire, il l'a conçue un peu à la
façon d'une épopée où le sang coule à flots, où les passions sont
violentes, les crimes inouïs. Mais il avait l'haleine trop courte pour
créer un poème d'une telle envergure; il s'est borné à en décrire
quelques scènes, à peindre quelques tableaux. À ce Thomas II, roi de
Bosnie, personnage absolument inconnu dans la tradition populaire,
Mérimée consacre quatre ballades qui sont comme les fragments d'un grand
poème: _la Mort de Thomas II, la Vision de Thomas II, le Combat de
Zenitza-Velika_ et _le Cheval de Thomas II_.

Dans ces ballades, suivant sa manière habituelle, il a mis en œuvre
l'idée que lui avait suggérée Chaumette, en s'inspirant de récits ou de
scènes analogues, trouvées çà et là au hasard de ses lectures. Dans _la
Vision de Thomas II_, il ébauche sa nouvelle: _la Vision de Charles XI_,
qui est, on le sait, fondée sur un récit du colonel Gustafson, roi
détrôné de Suède[516]. Nous n'avons pu découvrir à quelle autre source
que Chaumette l'auteur de _la Guzla_ a puisé l'inspiration de la
première et de la troisième ballade; aussi nous contenterons-nous de
dire que le récit, dans _la Mort de Thomas II_[517], affecte un tel air
de simplicité qu'il n'est pas impossible qu'il y ait là une influence
directe des livres saints:

     _Alors_ les mécréants leur coupèrent la tête, _et_ ils mirent la
     tête d'Étienne au bout d'une lance, _et_ un Tartare la porta près
     de la muraille en criant: «_Thomas! Thomas!_ voici la tête de ton
     fils. Comme nous avons fait à ton fils, ainsi te ferons-nous!» _Et_
     le Roi déchira sa robe _et_ se coucha sur de la cendre, _et_ il
     refusa de manger pendant trois jours...

     _Et_ les murailles de Kloutch étaient tellement criblées de boulets
     qu'elles ressemblaient à un rayon de miel, _et_ nul n'osait lever
     la tête seulement pour regarder, tant ils lançaient de flèches et
     de boulets qui tuaient et blessaient les Chrétiens. _Et_ les Grecs
     _et ceux qui se faisaient appeler_ «_agréables à Dieu_» _nous ont
     trahis, et ils se sont rendus à Mahomet_...

Pour ce qui est de la troisième, _le Combat de Zenitza-Velika_[518],
c'est le combat fameux de un contre plusieurs, de dix contre cent; le
combat qu'on trouve dans toutes les histoires et dans toutes les
littératures; la Grèce a eu Léonidas et ses trois cents Spartiates, Rome
les trois cents Fabius au Crémère; en France Roland à Roncevaux,
l'Illyrie fantaisiste de Mérimée aura Radivoï et ses vingt cousins.

Dans la quatrième, _le Cheval de Thomas II_, Mérimée brode sur un thème
des plus connus dans la poésie populaire de toutes les nations:
l'attachement du cheval à son maître. Nous connaissons Xanthos le cheval
d'Achille, le poulain Babiéca du Cid; le héros des chants serbes Marko
Kraliévitch a son cheval Charatz; ne fallait-il pas que Thomas II eût
son cheval aussi? Mérimée a appris que les chevaux _parlent souvent_, de
Fauriel, dans les _Chants grecs_.

_Vévros et son cheval_.                 _Le Cheval de Thomas II_.

À Vardari, à Vardari,--dans la plaine   «Pourquoi pleures-tu, mon beau
de Vardari,--Vévros, las! était         cheval blanc? pourquoi hennis-tu
gisant;--et son cheval moreau lui dit:  douloureusement? N'es-tu pas
«Lève-toi, mon maître, et cheminons;    harnaché assez richement à ton
voilà notre compagnie qui s'en          gré? n'as-tu pas _des fers
va.»--«Je ne puis cheminer, mon         d'argent_ avec des clous d'or?
moreau;--je vais mourir.--Viens creuse  n'as-tu pas des sonnettes
la terre avec tes pieds,--_avec tes     d'argent à ton cou? et ne
fers d'argent_; enlève-moi avec tes     portes-tu pas le Roi de la
dents,--et dans la terre                fertile Bosnie?»--«Je pleure,
jette-moi,--puis prends aussi mon       mon maître, parce que l'infidèle
mouchoir--et le porte à ma belle        m'ôtera mes fers d'argent et mes
amie,--pour qu'elle me pleure           sonnettes d'argent. Et je
en le voyant[519]...»                   hennis, mon maître, parce que
                                        avec la peau du Roi de Bosnie le
                                        mécréant doit me faire une
                                        selle[520].»

Que Mérimée ait songé à Fauriel quand il composa sa ballade, c'est chose
sûre, car trente ans plus tard, parlant de la poésie albanaise, il va
dire: «On notera que les sabres et les chevaux qui parlent sont
fréquents dans les ballades des klephtes[521].»

Comme le cheval de Vévros, le cheval de Thomas II a des fers d'argent;
il est vrai que tous les chevaux que chante la poésie populaire ont
tous, ou à peu près tous, des fers d'argent, une parure recherchée[522]:
ces nobles bêtes aiment le panache. Toutefois l'on peut dire que, guidé
par Fauriel, Mérimée approche, autant que faire se pouvait, du véritable
esprit de la poésie populaire en général et de la poésie populaire serbe
en particulier. Voici, par exemple, le commencement d'une pièce
intitulée _la Mort de Marko Kraliévitch_:

     Marko Kraliévitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le
     lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le
     gravissait, Charatz, sous lui, commença à chopper, à chopper et à
     verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est
     cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent
     cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais
     bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des
     larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de
     quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.» Marko ainsi
     discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne,
     appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kraliévitch, sais-tu
     pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car
     vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond à la Vila:
     «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je
     me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés,
     que je l'ai visitée de l'orient à l'occident, et qu'il ne s'y
     trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur
     moi? Je ne pense point quitter Charatz, tant que ma tête sera sur
     mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne
     t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main
     d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue
     ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun
     guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique
     tueur[523].»

En tous pays la poésie populaire se ressemble; le cheval, compagnon
inséparable des héros qu'elle chante, s'y retrouve loué pour les mêmes
qualités et pour les mêmes services. Nous comprendrons donc que Mérimée
traitant d'un pareil sujet ait atteint tout naturellement au ton de la
vraie poésie populaire serbo-croate.

Qu'est-ce donc que fait la valeur littéraire de ces poèmes si les sujets
n'en sont pas nouveaux? Hâtons-nous de le dire, c'est la manière dont
ils sont traités. Sous les murs de la forteresse de Kloutch nous
assistons à un véritable combat avec tous ses épisodes, tels qu'on peut
les imaginer dans ces temps où l'on se battait presque corps à corps; ce
père qui du haut des murailles voit la tête tranchée de son fils,
promenée au bout d'une pique; ce mur tout «percé de boulets comme un
rayon de miel»; la trahison; les injures que s'adressent les adversaires
en présence: tout cela donne l'illusion de la réalité. Le récit est
court et rapide; il nous fait passer d'émotions en émotions; trois
scènes des plus dramatiques en quelques lignes: l'apparition saisissante
du spectre, l'entrevue du roi avec Mahomet II, la mort du parricide; et
il semble que rien n'y manque. Peut-on mettre plus de couleur et plus de
vie dans ce bref exposé de la bataille de Zenitza-Velika:--«Quand les
Dalmates ont vu nos étendards de soie jaune, _ils ont relevé leurs
moustaches, ils ont mis leurs bonnets sur l'oreille_»... Gestes
fanfarons avec lesquels leur lâcheté fera un singulier contraste; le
scintillement des sabres, le hennissement des chevaux, la fuite
précipitée des poltrons insolents; le serment de vaincre ou de mourir
qui fait songer à la vieille garde, fout cela est noté avec une rare
précision et une sobriété admirable.

Ce cheval avec ses _fers d’argent_ et _ses clous d’or_, ses sonnettes
d’argent qui parent son collier, éveille en nous l’idée de ces beaux
chevaux arabes si fiers de leur parure. Quoi de plus dramatique que
l’antithèse que fait la réponse de l’animal avec l’interrogation du
maître: «Et je hennis, mon maître, parce qu’avec la peau du roi de
Bosnie le mécréant doit me faire une selle.»

Cette attention à soigner le détail, à mettre une image ou une intention
dans presque tous les mots, nous l’avons dit et nous le redirons encore,
Mérimée l’apporte jusque dans les notes; et c’est ce qui fait la valeur
et le fini de ses ouvrages.

Donnons quelques exemples:

«Un Catholique, en voyant passer un Grec, ne manque pas de lâcher un
_pàsa vjerro_ (foi de chien), et d’en recevoir l’équivalent», dit
Chaumette-Desfossés[524]. «Les Grecs et les catholiques romains se
damnent à qui mieux mieux», dit Mérimée[525]; on croirait les entendre.

     Ce fut pendant cet intervalle que l’hérésie des _Paterniens_ se
     propagea en Bosnie. Ces sectaires, qui se donnaient le nom de
     _Bogou-Mili_ (agréables à Dieu), excitèrent plusieurs guerres
     civiles par leur grand nombre et leur fanatisme, et finirent par
     causer la ruine de leur patrie... Leurs principales erreurs
     consistaient à regarder l’homme comme l’ouvrage et le séjour du
     démon, à rejeter les prêtres, l’eucharistie, et presque tous les
     livres de la Bible. Ils disaient encore que, pour être sauvé, il
     suffisait d’avoir la volonté d’être baptisé. On entrevoit dans ce
     dernier principe la raison de leur facilité à embrasser
     l’islamisme[526].

Mérimée traduit par des actes les effets funestes de cette hérésie: «Et
les Grecs et ceux qui se faisaient appeler _agréables à Dieu_ nous ont
trahis et ils se sont rendus à Mahomet, et ils travaillaient à saper les
murailles.» Et dans une note il s'explique; il n'y a pas besoin d'être
grand clerc pour le comprendre, ni d'être très versé dans les questions
de théologie; c'est très simple: les Paterniens considèrent que tous les
hommes sont les enfants du diable: «En illyrique, _bogou-mili_; c'est le
nom que se donnaient les Paterniens. Leur hérésie consistait à regarder
l'homme comme l'œuvre du diable, à rejeter presque tous les livres de la
Bible, enfin à se passer de prêtres[527].» Voici une bonne explication,
facile à comprendre pour tout lecteur qui, comme Mérimée, se soucie peu
des questions de dogmes.

C'est ainsi qu'il communique la vie à tout ce qu'il doit aux autres; une
vie qui ne vient que de lui. Il prend son bien où il le trouve, mais il
lui imprime sa propre marque, toujours reconnaissable.



CHAPITRE V

Fortis, «La Divine Comédie», Quelques Autres Sources.

§ 1. Les Illyriens de Fortis.--§ 2. Les ballades des heyduques. _Les
Braves Heyduques_: une scène dantesque. _Chant de Mort_: un vocero
morlaque.--§ 3. La vie domestique dans _la Guzla_: _l'Amante de
Dannisich_. De la différence qu'il y a entre cette pièce et la véritable
poésie serbe.--§ 4. La vie domestique dans _la Guzla_: ballades sur les
_pobratimi_--§ 5. _Les Monténégrins_. Les Français dans la poésie
populaire serbo-croate.--§ 6. La source de _Hadagny_.--§ 7. Une note
nouvelle: Venise; _Barcarolle_--§ 8. Théocrite et les auteurs
classiques: _le Morlaque à Venise; Impromptu_.


Le _Voyage en Dalmatie_ de l'abbé Fortis est l'une des sources de _la
Guzla_; l'auteur de ce dernier ouvrage n'a pas craint de nous le dire,
et par deux fois: d'abord dans sa lettre à Sobolevsky en 1835, puis dans
la préface à la nouvelle édition de 1842, préface qui fut écrite en
1840. Mais cet aveu paraît si peu sincère, Mérimée affecte un air si
dédaigneux à l'égard du bon abbé, que le lecteur non prévenu juge sa
dette insignifiante et volontiers croirait à une «nouvelle
mystification». Eugène de Mirecourt,--qu'on nous permette de le citer,
bien que plus d'une légende lancée par lui trouve encore crédit de nos
jours,--Eugène de Mirecourt, disons-nous, nous assure avec son beau
sang-froid que, pour sa part, il ne voit pas «franchement» de quel
secours a pu être à Mérimée le _Voyage en Dalmatie_, «livre indigeste,
dit-il, qui ne parle que de métallurgie, de botanique et de
géologie[528]». M. Filon, d'autre part, bien qu'il suspecte,--et pour
cause!--la sincérité de Mérimée, déclare à son tour le _Voyage_ de
Fortis «un bouquin pédant et insipide[529]». Le livre du savant abbé
est--qu'il nous soit permis de le dire--bien autre chose qu'un «bouquin
pédant et insipide»; et, s'il y est question de «géologie, de botanique
et de métallurgie», ce n'est pas là le seul intérêt qu'il présente à qui
veut s'instruire.

Il y avait deux façons de suspecter la bonne foi de Mérimée: croire
qu'il affectait lui devoir quelque chose, sans qu'il en fût rien, dans
le seul but de se couvrir d'une autorité; ou croire enfin qu'en
reconnaissant lui avoir fait quelque emprunt, il ne faisait qu'obéir à
un scrupule de conscience, sans déclarer toutefois jusqu'à quel point il
lui était redevable. C'est l'hypothèse qu'un examen plus attentif de
l'ouvrage de Fortis nous a fait admettre comme la plus vraisemblable.
Rendons au bon abbé ce qui lui appartient: son deuxième chapitre, celui
que Mérimée a mis plus particulièrement à contribution, est un petit
chef-d'œuvre dans son genre.



§ 1

LES ILLYRIENS DE FORTIS


Écrit sous la forme d'une lettre adressée à Mylord John Stuart, comte de
Bute, ce deuxième chapitre qui traite des «Mœurs des Morlaques[530]»
nous donne quantité de renseignements utiles sur la vie privée de ces
populations; leurs coutumes, leurs usages, leurs inclinations, leurs
fêtes, leurs croyances, leurs rapports entre hommes et femmes sont
autant de sujets qui ont attiré l'attention d'un voyageur curieux
d'apprendre du nouveau et de faire profiter les autres de ses
observations. On trouve dans son livre tout un arsenal d'informations
très judicieuses, et qui, si elles ne sont pas toujours exactes, sont le
plus souvent notées avec une grande précision et bien faites pour servir
de documents à qui veut faire paraître une connaissance approfondie des
mœurs et institutions des «Morlaques». Tour à tour l'auteur y parle des
origines de ce peuple; de l'étymologie du nom qu'il porte; de la
différence qu'il y a entre les montagnards et les habitants des bords de
l'Adriatique; puis ce sont les heyduques ou brigands illyriens qu'il
nous fait connaître; pour s'étendre ensuite sur les «vertus morales et
domestiques» des habitants de ces pays; leurs «amitiés» et leurs
«inimitiés»; leurs talents; les arts qu'ils cultivent; «les manières des
Morlaques» sont autant de choses que nous apprenons dans son livre; les
cérémonies du mariage, l'alimentation, les meubles, les cabanes,
l'habillement, les armes, tout cela l'intéresse; il nous parle de la
poésie, de la musique, des danses et des jeux; de la médecine; des
funérailles enfin;--toute la vie publique et privée des «Morlaques».

Malheureusement, les Serbo-Croates que Fortis avait vus forment une
tribu aux confins des contrées habitées par cette nation; leur pays est
naturellement isolé; ils mettent tout leur soin à ne pas se laisser
pénétrer par les populations voisines. C'est ainsi que Fortis qui croit
peindre une nation, peint en réalité certains individus très
particuliers; il juge d'après les coutumes toutes locales, les mœurs,
les usages, les sentiments de tout un peuple; il croit aller au général,
signaler les traits distinctifs d'une race et il ne fait qu'indiquer
certaines différences qui existent de province à province. De plus,
Fortis, Italien et catholique, en dépit de ses sympathies pour les
«Morlaques», ne pouvait juger impartialement un pays que divisait la
question des religions et où la sienne se trouvait intéressée, un pays
enfin où sa propre nation était détestée. D'autre part, il était
littérateur; avec beaucoup de curiosité, il avait le goût du pittoresque
plus que les qualités du psychologue; il se laissait prendre à
l'extérieur des choses qu'il voyait, sa fantaisie s'y amusait et Fortis
était pour beaucoup dans la nature des observations que faisait l'abbé
Fortis. Mais il savait infiniment de choses et ce qu'il avait vu il
était très capable de le faire voir aux autres. Si ses observations ne
sont pas toujours très exactes, elles témoignent néanmoins d'une
justesse de vue remarquable à cette époque, pour des choses qui lui
étaient étrangères. Il avait accepté dans une large mesure les idées les
plus nouvelles; ses amis d'Angleterre, nous l'avons vu, avaient réussi à
lui donner quelque goût pour la poésie populaire; il était donc homme à
comprendre un peuple «primitif». Sans nier les cruautés, les excès
abominables qu'on peut voir en Dalmatie, il prend la défense du peuple
«morlaque», qui n'est pas responsable, dit-il, des atrocités commises
par quelques individus corrompus. Cet état de corruption d'une certaine
catégorie de gens, il l'explique; il nous dit pourquoi il y a des
_heyduques_, des _outlaw_ serbes, qu'un concours de circonstances a
jetés dans cette vie irrégulière: ce furent les guerres continuelles
avec les Turcs, ce voisinage d'une nation sanguinaire et cruelle, qui,
peu à peu, ont développé en eux des instincts de férocité, le goût d'une
existence aventureuse, pleine de périls, de misères, mais libre et
indépendante. «Mais quelles troupes, se demande-t-il, revenues d'une
guerre, qui semble autoriser foutes les violences contre un ennemi,
n'ont pas peuplé les forêts et les grands chemins de voleurs et de
meurtriers[531]?» Il laisse entrevoir--on ne peut s'y méprendre--que ce
peuple barbare est bon, hospitalier, très ouvert et même naïf, qu'il ne
manque pas de sentiments humains, de vertus domestiques, d'intelligence
naturelle; que ses institutions sont primitives, mais non immorales. «Je
crois devoir une apologie à une nation qui m'a fait un si bon accueil,
et qui m'a traité avec tant d'humanité. À cet effet, je n'ai qu'à
raconter sincèrement ce que j'ai observé de ses mœurs et de ses
coutumes. Mon récit doit paraître d'autant plus impartial que les
voyageurs ne sont que trop enclins à grossir les dangers qu'ils ont
courus dans les pays qui ont fait l'objet de leurs recherches.»

Ce trésor si abondant de renseignements de toute nature que lui donnait
Fortis, Mérimée l'a mis largement au pillage. Quels sont ces emprunts,
sinon tous, du moins les principaux? De quelle manière s'est-il assimilé
tout ce qu'il devait à son informateur? C'est ce qui maintenant nous
intéresse. Remarquons toutefois, avant d'aborder la question, que
Mérimée était par avance condamné à reproduire et même à accuser toutes
les inexactitudes qu'il allait trouver dans le _Voyage_[532].



§ 2

LES BALLADES DES HEYDUQUES


Les heyduques jouent un rôle important dans _la Guzla_. Aussi
convient-il de rappeler ici qu'il ne faut pas confondre, surtout à
l'origine, les bandits ou heyduques de l'histoire et de la poésie serbes
avec les vulgaires détrousseurs de grands chemins. Ce nom d'heyduque, on
doit le prendre dans son sens étymologique d'homme mis ou qui s'est mis
volontairement hors la loi politique plutôt que civile[533]. Comme les
klephtes chez les Grecs, les heyduques ont joué sous la domination
turque un rôle important dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
balkaniques.

«Notre nation, dit Karadjitch dans son _Dictionnaire serbe_, est
persuadée et elle exprime cette croyance dans ses chants--que
l'existence des heyduques a été le résultat de la violence et des
injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient
devenus sans y être contraints par la nécessité, poussés par le désir de
porter des habits et un équipement à leur convenance ou d'exercer une
vengeance particulière; il n'en est pas moins hors de doute que plus le
pouvoir ottoman a été doux et humain, moins il y a eu d'heyduques, et
plus il s'est montré inique et cruel, plus leur nombre a été grand, et
de là vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et
même, à l'origine de la domination turque, on a compté dans leurs rangs
des seigneurs et des gentilshommes de distinction.

«Il est vrai que beaucoup ne se jettent point dans la montagne dans
l'intention de commettre des crimes, mais quand une fois un homme,
surtout sans éducation, se sépare de la société et s'affranchit de toute
autorité, il est bientôt entraîné par la contagion de l'exemple; c'est
ainsi que les heyduques font du mal à leurs compatriotes qui les aiment,
en comparaison des Turcs, et les plaignent; et c'est encore aujourd'hui
[1818] faire à un heyduque la plus grande injure et le plus mortel
outrage que de le traiter de voleur et de chauffeur.»

Ces bandits-patriotes ont inspiré très souvent les chanteurs serbes, et
ils occupent une large place dans la collection de Karadjitch. Voici les
noms, recueillis par la poésie, de quelques-uns de ces aventuriers, dont
plusieurs ont péri dans d'atroces supplices: Starina Novak et ses fils
(XVe siècle), Yanko de Kotar et son fils Stoïan Yankovitch (XVIIe
siècle), Ivo de Sègne, Mihat le berger, Mato le Croate, Rade de Sokol,
Voukossav, Louka Golovran, Vouïadine et ses fils, Ivan Vichnitch, Baïo
de Piva et d'autres[534].

Mérimée, sans avoir connu leurs exploits, fait cependant aux heyduques
une place d'honneur dans _la Guzla_. Nous avons vu que, s'inspirant de
Nodier, il s'était déjà exercé à en parler dans _l'Aubépine de Veliko_.
Mais, peu renseigné, il s'était alors borné à faire quelques vagues
allusions à ceux qui devaient être les héros de deux nouvelles ballades.

C'est après avoir lu plus attentivement une page de Fortis qu'il les
écrivit; et l'on peut dire que mieux documenté il a su mettre dans ses
historiettes plus de couleur. Cette page la voici:

     Le plus grand danger à craindre vient de la quantité des heyduques,
     qui se retirent dans les cavernes et dans les forêts de ces
     montagnes rudes et sauvages. Il ne faut pas cependant s'épouvanter
     trop de ce danger. Pour voyager sûrement dans ces contrées
     désertes, le meilleur moyen est précisément de se faire accompagner
     par quelques-uns de ces honnêtes gens (_galantuomini_), incapables
     d'une trahison. On ne doit pas s'effaroucher, par la réflexion que
     ce sont des bandits: quand on examine les causes de leur triste
     situation, on découvre, à l'ordinaire, des cas plus propres à
     inspirer de la pitié que de la défiance. Si ces malheureux, dont le
     nombre augmente sans mesure, avaient une âme plus noire, il
     faudrait plaindre le sort des habitants des villes maritimes de la
     Dalmatie. Ces heyduques mènent une vie semblable à celle des loups;
     errant parmi des précipices presque inaccessibles; grimpant de
     rochers en rochers pour découvrir de loin leur proie; languissant
     dans le creux des montagnes désertes et des cavernes les plus
     affreuses; agités par des soupçons continuels; exposés aux mauvais
     temps; privés souvent de la nourriture, ou obligés de risquer leur
     vie afin de la conserver. On ne devrait attendre que des actions
     violentes et atroces de la part de ces hommes devenus sauvages et
     irrités par le sentiment continuel de leur misère: mais on est
     surpris de ne les voir entreprendre jamais rien contre ceux qu'ils
     regardent comme les auteurs de leurs calamités, respecter les lieux
     habités, et être les fidèles compagnons des voyageurs. Leurs
     rapines ont pour objet le gros et le menu bétail, qu'ils traînent
     dans leurs cavernes, se nourrissent de la viande et gardent les
     peaux pour se faire des souliers... Il faut remarquer que les
     _opanké_ (souliers) sont de la nécessité la plus indispensable à
     ces malheureux, condamnés à mener une vie errante dans les lieux
     les plus âpres, qui manquent d'herbe et de terre, et qui sont
     couverts par les débris tranchants des rochers. La faim chasse
     quelquefois ces heyduques de leurs repaires, et les rapproche des
     cabanes des bergers, où ils prennent par force des vivres quand on
     les leur refuse. Dans des cas semblables, le tort est du côté de
     celui qui résiste. Le courage de ces gens est en proportion de
     leurs besoins et de leur dure vie. Quatre heyduques ne craignent
     pas d'attaquer et réussissent, à l'ordinaire, à piller et à battre
     une caravane de quinze à vingt Turcs. Quand les pandours prennent
     un heyduque, ils ne lient pas, comme on fait dans le reste de
     l'Europe: ils coupent le cordon de sa longue culotte, qui, tombant
     sur ses talons, l'empêche de se sauver et de courir[535]...

Toutes ces informations, Mérimée se les rappelle au moment où elles lui
deviennent nécessaires; et, d'abord, son poète Maglanovich n'est pas un
poète ordinaire, un songe-creux, qui ne sait qu'arranger des mots
ensemble; avant de promener sur la guzla l'archet qui lui sert à en
tirer des sons tantôt gémissants et plaintifs, et tantôt frémissants
comme les éclats d'une violente colère, Maglanovich a manié d'autres
instruments et plus d'un pandour est tombé sous son hanzar redoutable.
La guzla du vieux chanteur dit toutes les passions qui jadis ont agité
le cœur de l'heyduque jeune et vaillant que fut Maglanovich. C'est sa
vie qu'il chante ce vieillard, ses passions et ses haines, ses
compagnons, ses combats d'autrefois; il est sincère en chantant ses
héros, car leur vie est la sienne, et, tout ce qu'ils ont fait, il
aurait pu le faire.

Par deux fois, il a célébré ses anciens compagnons: dans _les Braves
Heyduques_ et dans le _Chant de Mort_.

LES BRAVES HEYDUQUES[536].--Comme Fauriel, Mérimée ne se donne pas
seulement pour le traducteur de son poète, il en est également le
commentateur; nous l'avons déjà vu, il se charge de faire savoir au
lecteur tout ce que celui-ci pourrait ne pas connaître. Or, cette fois,
toute sa science il la doit à Fortis; aussi est-ce dans les notes que
nous chercherons, tout d'abord, à nous rendre compte de la dette qu'il a
contractée envers l'auteur du _Voyage_.

C'est d'après Fortis qu'il dépeint les heyduques, et dans le tableau
qu'il en fait il se montre très fidèle à son guide qu'il suit, pour
ainsi dire, pas à pas; l'exemple suivant est bien fait pour rendre
sensible la manière dont Mérimée emprunte et s'approprie les
renseignements qui se trouvent à sa disposition:

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA:

Quand les pandours prennent un          Lorsque les pandours ont fait
heyduque, ils ne le lient pas, comme on un prisonnier, ils le
fait dans le reste de l'Europe: ils     conduisent d'une façon assez
coupent le cordon de sa longue culotte, singulière. Après lui avoir ôté
qui, tombant sur ses talons, l'empêche  ses armes, ils se contentent de
de se sauver et de courir.              couper le cordon qui attache sa
                                        culotte, et la lui laissent
                                        pendre sur les jarrets. On sent
                                        que le pauvre heyduque est
                                        obligé de marcher très
                                        lentement, de peur de tomber sur
                                        le nez.

Où Fortis, en curieux, n'avait noté qu'une coutume au moins étrange,
Mérimée, lui, nous fait voir un petit tableau plein de saveur et de
piquant. Et d'abord, il a l'habileté de mettre en éveil la curiosité de
son lecteur: «Lorsque les pandours ont fait un prisonnier, ils le
conduisent d'une façon assez singulière.» Puis il nous les montre
dépouillant leur prisonnier de ses armes et... coupant le cordon qui
retient sa culotte; enfin il a la charité toute chrétienne de plaindre
le pauvre heyduque qui «est obligé de marcher très lentement de peur de
tomber sur le nez». Fortis, au chapitre consacré à la _Médecine des
Morlaques_, nous dit que les Dalmates savent très bien remettre les
membres disloqués et fracturés; c'est toute une opération chirurgicale à
laquelle nous fait assister Mérimée: «Un jeune homme, s'étant laissé
tomber du haut d'un rocher, avait eu les jambes et les cuisses
fracturées en cinq ou six endroits, etc.» C'est à ces petites choses que
se reconnaît le talent de l'artiste; où l'un se contentait d'exposer
clairement l'objet de sa remarque, l'autre fait plus: en s'adressant à
notre imagination, il nous invite à nous arrêter un moment sur ce dont
il est frappé.

Voyons maintenant, au cours du récit lui-même, comment Mérimée, pour
donner à son poème plus de couleur locale, sait mêler, à d'autres
inspirations plus poétiques, les documents qu'il doit à Fortis. Il a
fait pour _les Braves Heyduques_ ce qu'il avait fait pour _l'Aubépine de
Veliko_, mais cette fois-ci le Dante a fourni le fond de l'histoire;
Mérimée s'inspire de l'épisode du comte Ugolin. De la tour du Dante, il
transporte la scène dans une caverne--car les cavernes sont les repaires
des heyduques, nous apprend Fortis. Du reste voici les textes:

L'ENFER, chant XXXIII:                  LA GUZLA, pp67-69.

Déjà ils étaient réveillés, et l'heure  Dans une caverne, couché sur des
approchait où l'on nous apportait notre cailloux aigus, est un brave
nourriture, et chacun de nous tremblait heyduque, Christich Mladin[537].
de son rêve, quand j'entendis clouer    À côté de lui est sa femme, la
sous moi la porte de l'horrible tour;   belle Catherine, à ses pieds ses
alors je regardais fixement mes enfants deux braves fils. Depuis trois
sans prononcer un mot. Je ne pleurais   jours ils sont dans cette
pas; mon cœur était devenu de pierre.   caverne sans manger; car leurs
Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio ennemis gardent tous les
me dit:--Tu me regardes ainsi, père,    passages de la montagne, et,
qu'as-tu?                               s'ils lèvent la tête, cent
                                        fusils se dirigent contre eux.
Cependant je ne pleurais pas, je ne     Ils ont tellement soif que leur
répondis pas, tout ce jour ni la nuit   langue est noire et gonflée, car
suivante, jusqu'à ce que le soleil se   ils n'ont pour boire qu'un peu
leva de nouveau sur le monde. Comme un  d'eau croupie dans le creux d'un
faible rayon se fut glissé dans la      rocher. Cependant pas un n'a osé
prison douloureuse, et que j'eus        faire entendre une plainte, car
reconnu mon propre aspect sur leurs     ils craignaient de déplaire à
quatre visages, _je me mordis les deux  Christich Mladin. Quand trois
ans. C'est un _grand homme_, vert et    homme_ de cinquante ans environ,
mains de douleur, et mes enfants        jours furent écoulés, Catherine
croyant que c'était de faim, se         s'écria: «Que la sainte Vierge
levèrent tout à coup en disant:--_Ô     ait pitié de vous, et qu'elle
père! il nous sera moins douloureux si  vous venge de vos ennemis!»
tu manges de nous: tu nous a vêtus de   Alors elle a poussé un soupir,
ces misérables chairs, dépouille nous   et elle est morte. Christich
en_.                                    Mladin a regardé le cadavre d'un
                                        œil sec; mais ses deux fils
Lorsque nous atteignîmes le quatrième   essuyaient leurs larmes quand
jour, Gaddo se jeta étendu à mes pieds  leur père ne les regardait pas.
en disant:--Tu ne m'aides pas, mon      Le quatrième jour est venu, et
père! Là il mourut, et comme tu me      le soleil a tari l'eau croupie
vois, je les vis tomber tous les trois, dans le creux du rocher. Alors
un à un, entre le cinquième et le       Christich, l'aîné des fils de
sixième jour, et je me mis, déjà        Mladin, est devenu fou: il a
aveugle, à les chercher à tâtons l'un   tiré son hanzar[538], et il
après l'autre, et je les appelai        regardait le cadavre de sa mère
pendant trois jours alors qu'ils        avec des yeux comme ceux d'un
étaient déjà morts... Puis la faim      loup auprès d'un agneau.
l'emporta sur la douleur.               Alexandre, son frère cadet, eut
                                        horreur de lui. Il a tiré son
Quand il eut  achevé, avec les yeux     hanzar et s'est percé le bras.
hagards, il reprit le crâne misérable   «Bois mon sang, Christich, et ne
dans ses dents, qui broyaient l'os avec commets pas un crime: quand
la rage d'un chien[541].                nous serons tous morts de faim,
                                        nous reviendrons sucer le sang
                                        de nos ennemis[539].» Mladin
                                        s'est levé; il s'est écrié:
                                        «Enfants, debout! mieux vaut une
                                        belle balle[540] que l'agonie de
                                        la faim.» Ils sont descendus
                                        tous les trois comme des loups
                                        enragés. Chacun a tué dix
                                        hommes, chacun a reçu dix balles
                                        dans la poitrine. Nos lâches
Alors je m'apaisai pour ne pas les      ennemis leur ont coupé la tête,
contrister davantage; tout ce jour et   et quand ils la portaient en
l'autre qui suivit nous restâmes tous   triomphe, ils osaient à peine la
muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi  regarder, tant ils craignaient
ne t'ouvris-tu pas?                     Christich Mladin et ses fils.

La dette est évidente et fut signalée par trois critiques du temps[542].
Toutefois il faut reconnaître que l'auteur de _la Guzla_ réussit
merveilleusement à combiner le récit de Dante et les renseignements de
Fortis.

De Dante, il tient la terrible tragédie de la faim,--qu'il essaya
pendant un certain temps de transformer en tragédie de la soif,--où la
bestialité humaine dépasse les scènes les plus horribles de
_Germinal_,--ou de _Tamango_, si l'on veut;--il lui emprunte même ce
développement lent et graduel:

DANTE:                                  MÉRIMÉE:

Déjà... l'heure approchait... Tout ce   Depuis trois jours ils sont dans
jour et la nuit suivante... Tout ce     cette caverne sans manger...
jour et l'autre... Lorsque nous         Cependant... Quand trois jours
atteignîmes le quatrième jour... Entre  furent écoulés... Alors... Le
le cinquième et le sixième jour...      quatrième jour est venu...
                                        Alors...

De Dante ensuite, l'anthropophagie, le regard silencieux et effrayant
qui se laisse comprendre; enfin, le cadavre. Mais, pour finir sa
ballade, Mérimée revint à Fortis, par qui il avait commencé:

FORTIS:                                 MÉRIMÉE:

Ces heyduques mènent une vie... _des    Alors... Mladin s'est levé, il
loups_; errant... grimpant... pour      s'est écrié: «Enfants, debout!
découvrir de loin leur proie... privés  mieux vaut une belle balle que
souvent de la nourriture... La          l'agonie de la faim.» Ils sont
faim chasse quelquefois ces heyduques   descendus tous les trois comme
de leurs repaires... Le courage de ces  des _loups_ enragés. _Chacun a
gens est en proportion de leurs besoins tué dix hommes, chacun a reçu
et de leur vie dure. _Quatre heyduques  dix balles dans la poitrine_.
ne craignent pas d'attaquer... une
caravane de quinze à vingt Turcs_.

«Chacun a tué dix hommes, chacun a reçu dix balles dans la poitrine!» Le
récit est court, sec et froid,--trente-trois morts en treize mots!--mais
il est plein d'effet. Le vieux Maglanovich ne s'attendrit pas, ni
Mérimée non plus. Les faits se suffisent à eux-mêmes; ils portent en eux
toute l'émotion qu'ils doivent provoquer. Rien de plus impersonnel que
ce poème. L'auteur a voulu nous donner une impression d'horreur d'abord;
nous faire admirer, ensuite, la grandeur sauvage de ces hommes pour qui
la mort est si peu de chose; il n'a nullement voulu émouvoir notre
pitié. Un souffle dramatique anime tout le récit; un drame épouvantable
se déroule sous nos yeux avec des phases horriblement longues et
douloureuses, d'autres au contraire sont décrites avec une rapidité
effrayante, comme tout cela se serait passé dans la réalité; on ne sait
si l'on entend raconter une histoire, ou bien si l'on n'assiste pas
véritablement aux événements qui y sont rapportés. On éprouve un
sentiment pénible tant il y a d'horreurs accumulées volontairement, avec
une froideur cynique: Hyacinthe Maglanovich nous fait peur; qui ne
reconnaîtra pas la main de Mérimée dans cette histoire?

Pourtant cette ballade n'est pas sans ressemblance avec les véritables
poésies serbes, et M. Jean Skerlitch avait raison de comparer[543] les
malheurs de Christich Mladin avec ceux du vieux Vouïadine emmené
prisonnier avec ses deux fils par les Turcs à Liévno:

     Quand ils furent près de Liévno et qu'ils l'aperçurent, la ville
     maudite et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadine: «Mes
     fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévno et la tour qui y
     blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser
     vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes
     faucons, ne montrez point un cœur de veuve, mais faites preuve d'un
     cœur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les
     receleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné et laissé nos
     richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous
     avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.» Lorsqu'ils
     arrivèrent à Liévno, la ville de plaine, les Turcs les mirent en
     prison et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les
     supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs,
     on fit sortir le vieux Vouïadine, on lui rompit les jambes et les
     bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui
     dirent: «Révèle-nous, vaurien, vieux Vouïadine, révèle-nous le
     reste de ta bande, et les receleurs que vous avez visités, chez qui
     vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les
     jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du
     vin en cachette.»

     Mais le vieux Vouïadine leur répond: «Ne raillez point, Turcs de
     Liévno; ce que je n'ai point confessé pour sauver mes pieds rapides
     qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé
     pour sauver mes mains vaillantes qui brisaient les lances et
     saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux
     perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des
     montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient
     les Turcs et les marchands[544].»

Il est vrai qu'il manque à la pièce de Mérimée ce sentiment patriotique
du chanteur serbe, cette haine nationale et sociale contre «les Turcs et
les marchands»; haine qui transforme les cruels bandits de la frontière
turco-vénitienne en véritables héros de la race entière, et fait que
toute une nation retrouve ses aspirations dans leurs chants
emportés,--mais pourtant (grâce à Fortis!) le Christich Mladin de
Mérimée ne diffère pas beaucoup de ce vieil heyduque de la ballade
serbe; et, par contre, se différencie très sensiblement des heyduques de
_l'Aubépine de Veliko_.

LE CHANT DE MORT[545].--La pièce qui se rattache aux _Braves Heyduques
_, c'est le _Chant de Mort_. «Ce chant, dit Mérimée dans une note, a été
improvisé par Maglanovich, à l'enterrement d'un heyduque son parent, qui
s'était brouillé avec la justice et fut tué par les pandours.»

Le _Chant de Mort_ est composé de dix courts couplets de trois lignes de
prose qui sont censés correspondre à des strophes de l'original
illyrique[546]. Le couplet:

     Adieu, adieu, bon _voyage_! Cette nuit la _lune_ est dans son
     plein; _on voit clair_ pour trouver son chemin, bon _voyage_!

se répète trois fois comme une sorte de refrain. Il rappelle
singulièrement le célèbre refrain de la _Lénore_:

     --Lénore, vois! _la lune nous éclaire_;
     Nous et morts nous voyageons bon train.
     ............................
     .................Vois la _lune _rayonne;
     Courrons, hourrah  tout cède à nos efforts!
     _Les morts vont vite[547]!_

Le reste de ce poème contient des commissions données au défunt pour
l'autre monde, comme celle-ci:

     Dis à mon père que je me porte bien, que je ne me ressens plus de
     ma blessure, et que ma femme Hélène est accouchée d'un garçon.

Est-il besoin de dire que ce n'est pas Mérimée qui a inventé ce genre de
poésie? L'improvisation funèbre qui se débite dans la maison
mortuaire,--et non pas à l'enterrement,--près du corps du défunt, est
une coutume qui paraît avoir été commune à toute l'humanité et qui
subsiste toujours chez les Slaves, en particulier chez les
Serbo-Croates. C'est le _vocero_, qui n'est pas exclusivement corse et
dont Fortis parle ainsi au chapitre consacré aux funérailles des
Morlaques:

     Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le
     pleure déjà... Dans ces moments de tristesse, les Morlaques parlent
     au cadavre et lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre
     monde... Pendant la première année après l'enterrement, les femmes
     morlaques vont faire de nouvelles lamentations sur le tombeau du
     mort... Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde et lui
     adressent souvent les questions les plus singulières[548].

En 1788, comme on a pu le voir déjà, ce passage avait inspiré le
_vocero_ illyrique de la comtesse de Rosenberg; mais ni elle, ni
Mérimée, cela va sans dire, n'ont réussi à mettre plus de «couleur
locale» dans leurs compositions que ne le permettaient les
renseignements assez vagues donnés par l'abbé Fortis et que nous venons
de citer. Dans ce chant, Mérimée a commis une très grave erreur que les
folkloristes ne lui pardonneront pas. Les _voceri_ ne sont jamais
débités par les hommes:--surtout par un ancien heyduque!--c'est une
occupation--et aussi une profession--réservée aux femmes. Il en est
ainsi en Illyrie, comme l'a fort bien dit l'auteur du _Voyage en
Dalmatie_; il en est de même en Corse, nous assure A. Fée[549].

Cependant Maglanovich, ce vieux brave, fait paraître un tel mépris pour
la mort, qu'il n'y a pour nous rien d'étrange à le voir se lamenter sur
celui qui n'est plus; c'est un ami, un parent qu'il regrette, et non la
mort qu'il craint; ses plaintes sont mâles et telles qu'il convient à
celui qui jadis, sans souci du danger, exposa sa vie dans maints et
maints combats.

Ce qui fait la supériorité de ces deux ballades sur _l'Aubépine de
Veliko _, c'est que Mérimée ne s'est pas contenté d'y répandre une
couleur toute artificielle par l'emploi de noms et de dénominations qui
nous semblent étranges et par le choix d'un sujet qui fait frémir, mais
qu'il a su, à ce qu'il nous paraît, sinon pénétrer tout entière, du
moins découvrir certains sentiments de l'âme des «primitifs».



§ 3

LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA»


Une des choses qui ont le plus frappé Fortis,--et à juste titre,--c'est
l'esprit de famille chez les Serbo-Croates. «Ces âmes simples, dit-il,
non corrompues par les sociétés que nous appelons civilisées, sont
susceptibles d'une délicatesse de sentiment qu'on voit rarement
ailleurs.» Observateur intelligent, il avait bien remarqué le rôle
important qu'avait joué, dans l'histoire nationale et sociale des Slaves
méridionaux, cette organisation patriarcale qui unit quelquefois un
village presque entier dans une grande communauté si pleine d'intérêt
pour le sociologue moderne[550]. Homme du XVIIIe siècle, idéaliste,
Fortis s'était particulièrement enthousiasmé pour cette Illyrie quasi
arcadienne que nulle influence étrangère n'avait encore gâtée. C'est
ainsi qu'il consacre à la vie intime de ses habitants une très large
place dans son chapitre des _Mœurs morlaques_.

On ne trouve pas tous les renseignements désirables dans ces pages
éloquentes de sincérité sinon de vérité. On y rencontre aussi, nous
l'avons dit, plus d'une exagération, involontaire mais inévitable chez
un voyageur qui par malheur n'a visité qu'une province, un peu
particulière, du pays dont il avait voulu peindre les mœurs. Enfin, son
ignorance de la langue lui enlevait la plus riche source d'informations
à ce sujet: la poésie populaire que Karadjitch appelle «féminine»,
c'est-à-dire domestique, poésie aussi profondément réaliste que lyrique.
Cette ignorance eut de fatales conséquences pour l'écrivain français qui
voulut, à l'aide du _Voyage en Dalmatie_, reconstituer la vie intime des
«primitifs» serbo-croates.

En 1788, Mme de Rosenberg, qui avait la sensibilité naturelle d'une
femme et qui ne craignait pas de la manifester, souligna,--même plus
qu'il n'était nécessaire,--cet esprit de famille, l'un des traits
caractéristiques du peuple «morlaque». En effet, dans son roman des
_Morlaques_ malgré la sauvagerie dramatique de l'intrigue, l'idylle
pleurnichante affaiblit très sensiblement la bonne volonté exotique de
l'auteur.

Nodier, bien que sentimental, n'insista jamais trop sur ce point.

Mérimée sut-il être le poète de la famille illyrique?

Il va sans dire qu'il chercha des renseignements chez son informateur
italien; il les trouva, ou plutôt il crut les avoir trouvés. Nous avons
vu, du reste, qu'il s'en était servi en composant la biographie de son
joueur de guzla et qu'il avait très adroitement réussi à mettre quelques
détails authentiques,--à côté d'autres qui ne le sont pas,--dans le
portrait si vivant d'Hyacinthe Maglanovich. Le caractère cordial et
hospitalier du vieux racleur et de sa famille: nous avons indiqué de
quelle façon Mérimée l'avait «deviné». Mais, s'il avait été heureux à
cette occasion, il le fut moins dans ses ballades qui traitent de la vie
domestique, et qui sont véritablement,--au point de vue de la
couleur,--les plus faibles du recueil entier. En voici la première,
_l'Amante de Dannisich_.

     Eusèbe m'a donné une bague d'or ciselée; Wlodimer m'a donné une
     toque rouge ornée de médailles; mais Dannisich, je t'aime mieux
     qu'eux tous.

     Eusèbe a les cheveux noirs et bouclés; Wlodimer a le teint blanc
     comme une jeune femme des montagnes, mais Dannisich, je te trouve
     plus beau qu'eux tous.

     Eusèbe m'a embrassée, et j'ai souri; Wlodimer m'a embrassé, il
     avait l'haleine douce comme la violette; quand Dannisich m'embrasse
     mon cœur tressaille de plaisir.

     Eusèbe sait beaucoup de vieilles chansons, Wlodimer sait faire
     résonner la guzla; j'aime les chansons et la guzla, mais les
     chansons et la guzla de Dannisich.

     Eusèbe a chargé son parrain de me demander en mariage, Wlodimer
     enverra demain le prêtre à mon père; mais viens sous ma fenêtre
     Dannisich et je m'enfuirai avec toi[551].

Cette ballade repose tout entière sur les documents fournis par Fortis;
les notes de Mérimée sont toutes empruntées au _Voyage_.

FORTIS:                                 MÉRIMÉE:

... Par ces badinages commencent à      Avant de se marier, les femmes
l'ordinaire leurs amours, qui, quand    reçoivent des cadeaux de toutes
les amants sont d'accord, finissent     mains sans que cela tire à
souvent par des enlèvements. Il arrive  conséquence. Souvent une fille a
rarement qu'un Morlaque déshonore une   cinq ou six adorateurs, de qui
fille ou l'enlève contre sa volonté...  elle tire chaque jour quelque
Presque toujours une fille fixe         présent, sans être obligée de
elle-même l'heure et le lieu de son     leur donner rien autre que des
enlèvement. Elle le fait pour se        espérances. Quand ce manège a
délivrer d'une foule d'amants auxquels  duré ainsi quelque temps,
elle a donné peut-être des promesses ou l'amant préféré demande à sa
desquels elle a reçu quelques présents  belle la permission de
galants, comme une bague de laiton, un  l'enlever, et elle indique
petit couteau ou telle autre bagatelle. toujours l'heure et le lieu de
(_Voyage en Dalmatie_, t. I, pp.        l'enlèvement. Au reste, la
100-101.)                               réputation d'une fille n'en
                                        souffre pas du tout, et c'est de
Une fille qui donne atteinte à sa       cette manière que se font la
réputation risque de se voir arracher   moitié des mariages morlaques.
son bonnet rouge par le curé, en public
dans l'église, et d'avoir les cheveux   Une toque rouge est pour les
coupés par quelque parent, en signe     femmes un insigne de virginité.
d'infamie. Par cette raison, s'il       Une fille qui aurait fait un
arrive qu'une fille manque à son        faux pas, et qui oserait
honneur, elle dépose volontairement les paraître en public avec sa toque
marques de sa virginité et quitte son   rouge, risquerait de se la voir
pays natal. (Page 105.)                 arracher par un prêtre, et
                                        d'avoir ensuite les cheveux
Une belle fille morlaque rencontre en   coupés par un de ses parents en
chemin un compatriote et l'embrasse     signe d'infamie.
affectueusement sans penser à mal. J'ai
vu les femmes, les filles, les jeunes   Quand une jeune fille rencontre
gens et les vieillards se baiser tous   un homme qu'elle a vu une fois,
entre eux, à mesure qu'ils              elle l'embrasse en l'abordant.
s'assemblaient sur la place de
l'église; en sorte que toute une ville  Si vous demandez l'hospitalité à
paraissait composée d'une seule         la porte d'une maison, la femme
famille. Cent fois j'ai observé la même ou la fille aînée du
chose au marché des villes où les       propriétaire vient tenir la
Morlaques viennent vendre leurs         bride de votre cheval et vous
denrées. (Page 100.)                    embrasse aussitôt que vous avez
                                        mis pied à terre.
Quand un Morlaque voyageur va loger
chez un ami ou chez un parent, la fille [En 1817, je passai deux jours
aînée de la famille, ou la nouvelle     dans sa maison, où il me reçut
épouse s'il y en a une dans la maison,  avec toutes les marques de la
le reçoit en l'embrassant. (Page 84.)   joie la plus vive. _Sa femme et
                                        tous ses enfants et
                                        petits-enfants me sautèrent au
                                        cou_[552]...]

Les femmes morlaques prennent quelque   Cette réception est très
soin de leurs personnes pendant         agréable de la part d'une jeune
qu'elles sont libres: mais, après le    fille, mais d'une femme mariée
mariage, elles s'abandonnent tout de    elle a ses désagréments. Il faut
suite à la plus grande malpropreté;     savoir que, sans doute par excès
comme si elles voulaient justifier le   de modestie et par mépris pour
mépris avec lequel leurs maris les      le monde, une femme mariée ne se
traitent. (Page 101.)                   lave presque jamais la figure:
                                        aussi toutes sont-elles d'une
                                        malpropreté hideuse. (_La
                                        Guzla_, pp. 75-76.)

La plupart des détails relatés par Fortis sont exacts,--excepté
toutefois l'histoire de cette toque rouge que les prêtres arrachent aux
jeune filles indignes de la porter. Et pourtant, malgré cela, _l'Amante
de Dannisich_ ne s'harmonise pas avec le ton de la véritable poésie
serbe. Il est évident que, lisant le _Voyage_, Mérimée ne se rend pas
suffisamment compte du caractère moral, des coutumes nationales dont il
y est parlé. De là chez la jeune fille morlaque cette habileté
montmartroise à _tirer chaque jour quelque présent de se adorateurs_, de
là ce beau cynisme naïf avec lequel elle s'en vante; de là, enfin, cette
note de sensualité tout à fait étrangère à la poésie populaire
serbe[553] et qui a choqué tous les lecteurs slaves de _la Guzla_[554].

Le fait est que la jeune fille serbe, comme, du reste, la jeune fille
orientale, se distingue par une modestie qui va souvent jusqu'à la vraie
sauvagerie: Fortis lui-même avait noté que «à l'arrivée d'un étranger,
les jeunes filles se cachent ou se tiennent dans l'éloignement». Voici
un exemple caractéristique qui peut donner une idée de la différence qui
sépare le poème de Mérimée de la véritable poésie serbe: _la Modeste
Militza_, poème dont nous empruntons la traduction à M. Achille
Millien--on sait que le poète de _la Moisson_ est un folkloriste
distingué;--si la forme n'est pas respectée, le fond est reproduit avec
un rare bonheur et l'impression que nous donne la traduction est à peu
près la même que celle que donnerait l'original:

     Les longs cils, Militza, dont s'ombrage ta joue,
     Recouvrent tes beaux yeux. En vain j'ai regardé:
     Depuis plus de trois ans, je n'ai pu, je l'avoue,
     Voir à mon gré ces yeux qui m'ont affriandé.

     Pour les voir, j'assemblai la ronde du village;
     Elle en était aussi, la blonde Militza.
     Les filles dansaient donc en rond sous le feuillage,
     Un nuage soudain sur nos fronts s'embrasa.

     Dans le ciel un éclair, puis un autre, étincelle;
     Toutes lèvent alors les yeux au firmament;
     Mais seule, Militza regarde devant elle
     Et tient ses beaux yeux noirs voilés modestement.

     Elle tient ses beaux yeux inclinés, et chacune
     Des fillettes demande alors avec douceur:
     «Es-tu folle, ou plutôt, sage comme pas une,
     Sage par-dessus tout, Militza, notre sœur?

     «Tu restes là, les yeux fixés sur l'herbe verte,
     Au lieu de les lever comme nous vers les cieux,
     Où la sombre nue est incessamment ouverte,
     Par l'éclair qui la fend en sillons radieux!»

     --«Folle, je ne le suis, ni sage entre les sages,
     Dit-elle, et je ne suis la Vila dont la loi
     Régit, grossit, assemble et pousse les nuages:
     Je suis fille et je vais regardant devant moi.»

Il y a un abîme entre cette belle fille aux yeux noirs obstinément
baissés et l'Illyrienne un peu effrontée de Mérimée. Militza est un
modèle de pudeur virginale, l'amante de Dannisich nous paraît déjà
quelque peu sœur de Carmen et bien plus Espagnole qu'elle n'est Serbe.



§ 4

LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA» (_suite_)


Si les Illyriennes de Mérimée ne le sont que de nom, ses Illyriens sont
plus vrais. Sans doute, les traits qui les distinguent sont parfois
grossièrement accusés, ils ne manquent pas toutefois d'une certaine
«couleur», ou du moins, on démêle dans les portraits que Mérimée en a
laissés l'intention d'y mettre de la «couleur». Initié par le _Voyage en
Dalmatie_, l'auteur de _la Guzla_ réussit quelquefois à trouver des
sujets et des motifs que l'on rencontre fréquemment dans la véritable
poésie serbe. C'est le cas des ballades qu'il a brodées sur le chapitre
que consacre Fortis aux _Amitiés morlaques_.

Mais pour être moins loin de la vérité, ces ballades n'en sont pas
beaucoup meilleures; le choix du sujet est plus heureux, mais la manière
de le traiter bien défectueuse encore.

L'amitié joue, en effet, un rôle important dans les _piesmas_.
Nombreuses sont les histoires serbes qui nous racontent les glorieux
exploits et les sublimes sacrifices d'un ami qui veut délivrer de la
prison turque ou vénitienne celui avec lequel il s'est lié d'amitié. On
risque sa vie en attaquant l'ennemi, ou bien on paie une rançon
exorbitante («trois charges d'or»). Le dévouement conduit à la mort ou à
la misère, mais toujours à la gloire. Dans une des plus jolies ballades
qui se rattachent au cycle de Marko Kraliévitch, ce héros légendaire
chevauche avec son _pobratime_ Miloch, à travers une forêt et le prie de
lui chanter quelque chanson; il s’endort et la _blanche Vila_ de la
montagne, jalouse de la voix superbe du beau Miloch, perce avec une
flèche la gorge du chanteur. Il faut voir alors la grande colère de
Marko et l’ardeur avec laquelle il poursuit la _Vila_ pour la forcer de
guérir son _pobratime_!

Sur l’amitié, Mérimée a trouvé chez Fortis les renseignements suivants
qu’il a reproduits dans une des notes qui accompagnent _la Flamme de
Perrussich_:

FORTIS:                                 MÉRIMÉE:

L’amitié, si sujette parmi nous au      L'amitié est en grand honneur
changement pour les causes les plus     parmi les Morlaques, et il est
légères, est très durable chez les      encore assez commun que deux
Morlaques. Ils en font presqu’un        hommes s’engagent l'un à l'autre
article de foi, et c’est au pied des    par une espèce de fraternité
autels qu’ils en serrent les nœuds      nouvelle. Il y a dans les
sacrés. Dans le rituel esclavon il se   rituels illyriques des prières
trouve une formule pour bénir           destinées à bénir cette union de
solennellement, devant le peuple        deux amis qui jurent de s’aider
assemblé, l’union de deux amis, ou de   et de se défendre l’un l’autre
deux amies. J’ai assisté à une          toute leur vie. Deux hommes unis
cérémonie de cette espèce dans l’église par cette cérémonie religieuse
de _Perrussich_ où deux jeunes filles   s’appellent en illyrique
se firent _posestré_. Le contentement   _pobratimi_, et les femmes
qui brillait dans leurs yeux, après la  _posestrime_, c’est-à-dire
formation de ce lien respectable,       demi-frères, demi-sœurs. Souvent
montrait aux spectateurs de quelle      on voit les pobratimi sacrifier
délicatesse de sentiment sont           leur vie l’un pour l’autre, et
susceptibles ces âmes simples, non      si quelque querelle survenait
corrompues par les sociétés que nous    entre eux, ce serait un scandale
appelons cultivées. Les amis unis d’une aussi grand que si, chez nous,
manière si solennelle prennent le nom   un fils maltraitait son père.
des _pobratimi_ et les amies celui des  Cependant, comme les Morlaques
_posestrimé_, qui signifient            aiment beaucoup les liqueurs
demi-frères et demi-sœurs[555].         fortes, et qu’ils oublient
                                        quelquefois dans l’ivresse leurs
Dans ces amitiés, les Morlaques se font serments d’amitié, les
un devoir de s’assister réciproquement  assistants ont grand soin de
dans tous les besoins, dans tous les    s’entremettre entre les
dangers, et de venger les injustices    pobratimi, afin d’empêcher les
que l'ami a essuyées. Ils poussent      querelles, toujours funestes
l’enthousiasme jusqu’à hasarder et      dans un pays où tous les hommes
donner la vie pour le _pobratime_. Ces  sont armés[557].
sacrifices mêmes ne sont pas rares,
quoiqu’on parle moins de ces amis
sauvages que des Pylades des anciens.
Si la désunion se met entre deux
_pobratimi_, tout le voisinage regarde
un tel événement comme une chose
scandaleuse. Ce cas arrive cependant
quelquefois de nos jours, à la grande
affliction des vieillards morlaques,
qui attribuent la dépravation de leurs
compatriotes à leur commerce trop
fréquent avec les Italiens. Mais, le
vin et les liqueurs fortes, dont cette
nation commence à faire un abus
continuel, produisent chez elle, comme
partout ailleurs, des querelles et des
événements tragiques[556].

Comme il le fait volontiers, Mérimée rapporte ensuite un fait auquel il
aurait, dit-il, assisté et qui traduit d’une manière sensible les effets
de l’amitié chez les peuples de ces pays: «J’ai vu à Knin,
rapporte-t-il, une jeune fille morlaque mourir de douleur d’avoir perdu
son amie, _qui avait péri malheureusement en tombant d’une fenêtre_.»
Parisien qu’il était, il ne savait pas que les maisons de Knin n’ont
qu’un étage!

Il consacre trois ballades aux _pobratimi: la Flamme de Perrussich, les
Pobratimi_ et _la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_.

Dans la première, il nous paraît avoir adopté un ton assez naturel et
qui, dans une certaine mesure, se rapproche du ton de la vraie poésie
populaire[558]. Il mêle adroitement,--trop adroitement même,--quelques
croyances superstitieuses aux renseignements que lui donne Fortis. On
croit ordinairement, dans les masses profondes du peuple de certains
pays, qu’une flamme bleuâtre voltige autour des tombeaux pour annoncer
la présence de l’âme d’un mort. «Cette idée, dit-il, est commune à
plusieurs peuples, et est généralement reçue en Illyrie.» C'est là une
remarque qui ne manque pas de vérité, comme le fait justement observer
M. Matić; mais, il convient d’ajouter que ce merveilleux par trop
grossier n’a jamais inspiré aucune _piesma_; ce sont là contes de
grand’mères, pour effrayer les petits enfants. Un joueur de guzla se
croirait déshonoré s’il traitait un sujet que les vieilles femmes
racontent dans les villages.

Ainsi jamais aucun _guzlar_ ne se serait laissé séduire à l'histoire du
bey Janco Marnavich telle que Mérimée l'a imaginée. Mais la douleur du
bey «qui cherche les lieux déserts et se plaît dans les cavernes des
heyduques», cette douleur inconsolable; ce morne désespoir; sa mort
enfin causée par le remords d’avoir lui-même tué son fidèle ami: tout
cela constitue un thème bien digne de la poésie populaire; disons
toutefois que si ce merveilleux d’un genre inférieur n’est pas conforme
au véritable esprit de là poésie populaire serbo-croate, le poème de
Mérimée présente bien des analogies avec certaines légendes des bords du
Rhin.

La seconde ballade dans laquelle Mérimée parle de l'amitié qui unit les
Illyriens, _les Pobratimi_[559], est conçue à la façon d'un scénario
dramatique. Il n'y a rien là de véritablement lyrique et populaire, rien
qui nous fasse songer à un pays plutôt qu'à un autre; deux hommes aiment
une même femme, mais ils sont liés d'étroite amitié, aussi préfèrent-ils
sacrifier celle qu'ils chérissent tous deux plutôt que de détruire le
sentiment qui les attache l'un à l'autre. Ce partage de Salomon nouveau
genre, cette terrible histoire, nous l'avons dit, n'appartient
nécessairement à aucun pays; l'auteur de _la Guzla_ avait eu la
sincérité d'avouer dans une note supprimée dans les éditions
postérieures, que l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ y avait sans
doute trouvé le thème d'une de ses saynètes espagnoles.

     Je suppose, dit-il, que cette chanson, dont on a donné un extrait
     dans une revue anglaise, a fourni à l'auteur du théâtre de Clara
     Gazul l'idée de _l'Amour africain[560]._

Si nous avons affaire dans _les Pobratimi _à un petit drame: le drame de
l'amour sacrifié à l'amitié, nous trouvons dans la troisième ballade:
_la Querelle de Lepa et de Tchernyegor_[561], toute une comédie. Il y a
là comme une parodie discrète des chants dont le ton est plus sérieux;
Mérimée s'amuse à se moquer de l'auteur de _la Guzla_. On y pourrait
voir aussi, jusqu'à un certain point, une contrefaçon plaisante d'une
querelle célèbre: la querella d'Agamemnon et d'Achille dans _l'Iliade.
_Généreux, ivrognes, rancuniers, mais point sots, tels sont Lepa et
Tchernyegor, les deux héros que le poète commence à chanter sur un mode
des plus lyriques; puis vient la bouffonnerie:

     «J'ai abordé cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette
     robe pour ma femme Yeveihimia.»--«Mais, dit Tchernyegor, prends le
     reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia.» Alors ils
     ont commencé à tirailler la robe, au risque de la déchirer...

     Aussitôt les sabres sortirent de leurs fourreaux: c'était une chose
     horrible à voir et à raconter.

     Enfin un vieux joueur de guzla s'est élancé: «Arrêtez! a-t-il crié,
     tuerez-vous vos frères pour une robe de brocard?» Alors il a pris
     la robe et l'a déchirée en morceaux[562]...

     Lepa se disait à lui-même: «Il a tué mon page chéri qui m'allumait
     ma pipe: il en portera la peine.»

       *       *       *       *       *

     Ils ont abordé ce gros vaisseau.--«Nos femmes, ou vous êtes morts!»
     _Ils ont repris leurs femmes_; _mais ils ont oublié d'en rendre le
     prix_.

Le comique n'est pas seulement dans les mots, il est aussi dans
l'intrigue; il y a là tout un imbroglio plus digne du vaudeville que de
la poésie épique.

En somme, on ne saurait dire que Mérimée ait été heureusement inspiré
par ce thème favori de la poésie primitive: l'amitié. On a pu s'en
rendre compte à la lecture de ce qui précède: ce sont des traits tout
extérieurs que Mérimée emprunte à Fortis, une couleur toute de surface;
le _Voyage en Dalmatie_ est pour lui comme un magasin de décors et de
costumes, où il puise à volonté pour déguiser ses héros. Même quand il
semble qu'il va s'en inspirer plus directement, et pénétrer un peu les
sentiments qui font battre les cœurs dans ces pays, il passe à côté de
son sujet; dans les ballades des heyduques il n'a pas su comprendre le
caractère tout particulier que donne à ces brigands la lutte qu'ils
soutiennent contre les oppresseurs et c'est là ce qui eût été
véritablement «illyrien»; la jeune fille: il ne l'a pas connue;
l'amitié, telle qu'elle existe en ces pays: nous avons dit combien ses
ballades étaient insuffisantes pour la peindre.



§ 5

«LES MONTÉNÉGRINS»


La Première République, après ses victoires remportées sur les Turcs
d'Egypte, avait été saluée avec enthousiasme par les Slaves balkaniques,
qui ne supportaient qu'avec impatience le joug de Venise, de l'Autriche
et de la Turquie. Mais dès que Napoléon en vint jusqu'à faire alliance
avec le sultan de Constantinople, tout changea de face[563]. Sous
l'influence russe, le Monténégro devint un foyer d'intrigues et
d'excitations contre la domination française dans les Provinces
Illyriennes, anciennes dépendances de Venise et de l'Autriche. Une
longue guerre s'engagea entre les garnisons françaises et les
Monténégrins qui, désireux d'obtenir un débouché sur la mer, ne
cessaient de réclamer la possession de Cattaro, ville située à quelques
centaines de mètres de leur frontière. Aidés par l'amiral russe
Siniavine, ils repoussèrent les Français jusque dans Raguse et mirent le
siège devant Cattaro[564]. Enfin vaincus, ces montagnards ne cédèrent
pas sans avoir vaillamment combattu. Ils n'oublièrent pas leur défaite
et essayèrent de la venger par des incursions continuelles dans le
territoire français. Dans une de ces escarmouches, ils coupèrent la tête
au général Delgorgues, qui était tombé vivant entre leurs mains. Un
adjudant de Marmont, nommé Gaiet, partagea le sort du général. Enfin, à
l'affaire de Castel-Nuovo, en 1807, ils laissèrent tant de morts qu'ils
ne purent plus tenir la campagne et conclurent avec les Français une
paix sincère qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813. À cette époque, à
l'instigation de la Russie, ils redemandèrent Cattaro et se préparèrent
à s'emparer de cette place à force ouverte.

Les chants populaires expriment avec autant de simplicité que de force
les principaux épisodes de cette campagne. Avant de parler des
_Monténégrins_ de Mérimée, nous croyons devoir donner l'extrait de l'une
des _piesmas_ qui chantent les combats franco-monténégrins. Remarquons
que ce cycle de poèmes n'est nullement estimé par les collectionneurs.

     Le vladika[565] Pierre écrit de Niégouchi, au _gouvernadour_ Vouk
     Radonitch: «Holà! écoute-moi, _gouvernadour_ Vouk, rassemble tes
     Niégouchi, et avec eux tous les Tchicklitch, et marche à leur tête
     sur Cattaro pour y assiéger les braves Français, en barrant les
     chemins et les escaliers de cette citadelle, de telle sorte que
     personne désormais n'y puisse pénétrer. Moi pendant ce temps,
     j'irai de Tzétinié à Maïna, et je m'emparerai avec les miens de la
     ville de Boudva.» Quand Vouk eut reçu cette lettre aux fins
     caractères, et quand il vit ce qu'écrivait le vladika, il parla
     ainsi à ses compagnons: «Nous allons mourir de honte! Alors, nous
     nous lèverons demain matin; et nous nous jetterons sur la tour de
     la Trinité, faubourg de la ville de Cattaro.» Lorsque le lendemain
     le matin eut lui, Vouk se leva de bonne heure; il réveilla ses
     compagnons, et fit l'attaque sur la Trinité. Quand l'élite de la
     jeunesse fut choisie, et s'approcha davantage de la forteresse, les
     canons lancèrent des pierres. Le puissant général[566] voit cela du
     haut des murs de la blanche Cattaro, et, en se promenant, il
     dit:--«Gloire à Dieu unique! Regardez ces chèvres de Monténégrins,
     comme ils brisent la forteresse de l'Empereur! N'y a-t-il pas un
     vrai héros qui veuille aller vers la Trinité et chasser ces
     étourdis de Monténégrins?» Alors un valeureux capitaine parle; de
     son nom, c'est le héros Campagnol.--«M'entends-tu, mon général?
     Ouvre-moi la porte du côté de Chouragne; donne-moi quelques
     soldats. Je veux monter vers la Trinité, pour chasser ces souris de
     Monténégrins: je t'en amènerai une vingtaine de vivants, o Ban!
     pour que tu les jettes dans les caveaux.» On lui ouvre la porte de
     Chouragne. On lui donne quelques centaines de soldats. Devant eux
     marche le brave Campagnol, et quand il est monté à Chvalar, il
     prend avec lui le chef de Chvalar. Et quand il approche de la
     Trinité, les sentinelles des Monténégrins l'aperçoivent, et elles
     préviennent Vouk: «--Voici que l'armée arrive de Cattaro.» Quelques
     jeunes gens s'appellent mutuellement, et ils vont au-devant du
     faucon[567] et ne lui permettent pas d'approcher de la Trinité.
     Quelques-uns même le prennent par derrière et ne lui permettent pas
     de rentrer à Cattaro. Le brave capitaine Campagnol s'est fatigué,
     et il court à travers le large Vernetz; il court à travers le
     Vernetz et se défend en faisant feu. Et quand il arrive au plus
     large du Vernetz, il forme le carré. Alors un fusil monténégrin
     tire et atteint le héros Campagnol. Le faucon tombe sur le vert
     gazon. Un second coup arrive sur ses compagnons; le chef de Chvalar
     est atteint: la terre ne le reçoit pas vivant. La troisième
     décharge vient du côté des Français; elle atteint un jeune
     Monténégrin, qui était de la tribu des Tchieklitch. Les
     malencontreux Français s'envolent comme un troupeau qui a perdu son
     berger. Derrière eux vont les jeunes Monténégrins, qui les
     poursuivent jusqu'à la porte de Chouragne[568]. Ils n'en ont laissé
     échapper aucun vivant; ils ont fait vingt prisonniers, qu'ils
     conduisent vivants vers la Trinité. Les Français, qui sont à la
     Trinité, l'ont vu. Ils tournent alors leurs fusils en arrière, et
     livrent le fort de la Trinité. Les Monténégrins pillent le fort,
     ils le pillent et l'incendient. Alors le vladika Pierre se met en
     route. Il traverse la plaine de Gerbalie; il arrive auprès de Vouk,
     à la Trinité. Vouk lui fait une réception; il ne fait pas la
     réception en tirant des fusils; mais il fait feu des armes
     françaises: il fait tirer les verts canons, dont la jeunesse s'est
     emparée dans le fort français de la Trinité.

     Gloire à Dieu et à la mère de Dieu, qui sont toujours en aide aux
     justes[569].

Ce n'est pas la seule _piesma_ qui célèbre la guerre contre les
Français. Il s'en trouve plusieurs autres dans les recueils serbes. De
nos jours même, les guzlars bosniaques chantent la chute du «roi
Napéléon Bonéparta[570]».

Ainsi Mérimée ne s'est-il pas trompé en choisissant pour sujet d'une de
ses ballades, _les Monténégrins_, une bataille imaginaire entre les
Français et les fils du Rocher Noir[571].

Des montagnards ont osé s'opposer à l'Empereur tout-puissant. Napoléon a
dit: «Je veux» et vingt mille hommes sont partis pour les châtier. Ils
n'ont pu résister à la bravoure de cinq cents héros de la liberté.
Devant une poignée d'hommes, des milliers d'autres se sont enfuis.

     «Écoutez l'écho de nos fusils», a dit le capitaine. Mais avant
     qu'il se fût retourné, il est tombé mort et vingt-cinq hommes avec
     lui. Les autres ont pris la fuite.

Vraiment, le poète serbe est plus obligeant pour Napoléon et les soldats
français que ne l'est ici Mérimée; jamais il ne leur a dénié ni la
valeur ni le courage, et la mort du _brave faucon_ Campagnol est
assurément plus héroïque que celle de l'anonyme capitaine de l'auteur de
_la Guzla_.

Quant à la forme, Mérimée n'a jamais été plus concis et plus sec que
dans cette courte ballade des _Monténégrins_. Ce n'est pas là la
candeur, ni la prolixité du chanteur populaire qui vibre d'enthousiasme
au souvenir des grands coups qui furent jadis donnés; qui revoit en
imagination tous ces exploits merveilleux, les enjolive et pour leur
donner plus l'apparence de la vérité précise les détails et s'y arrête
avec complaisance[572]. La verve imaginative de Mérimée est d'un tout
autre genre: de phase en phase il nous mène en courant à la fin du
combat; et si _les Monténégrins_ devaient nous faire songer à quelque
chose, ce serait plus à _l'Enlèvement de la redoute_ qu'à la poésie
primitive.



§ 6

«HADAGNY»


Il est dans _la Guzla_ une autre pièce qui traite de la vie des
Monténégrins: _Hadagny_[573].

La première partie de cette ballade est inspirée des _Lettres sur la
Grèce, notes et chants populaires, extraits du portefeuille du colonel
Voutier, Paris, 1826. Au profit des Grecs_. Elle n'est que la mise en
œuvre dramatique et poétique de deux anecdotes qui s'y trouvent
rapportées. Mérimée eut tout d'abord la franchise de citer, à propos
d'un détail insignifiant et dans une note bien dissimulée, «les lettres
sur la Grèce du colonel Voutier». Il supprima cette note dans les
éditions postérieures.

Nous n'avons pu établir quelle fut la source de la seconde partie; mais
nous croyons fermement qu'ici encore, nous avons affaire à une sorte de
contamination, et qu'on saura probablement un jour qui a fourni à
Mérimée ce second épisode.

Voici les textes dont il s'est inspiré dans le premier.

COLONEL VOUTIER:                        MÉRIMÉE:

... Mais laissons-les, pour nous        Serral est en guerre contre
occuper des Monténégrins et de leur     Ostrowicz: les épées ont été
courtoisie que j'ai promis de vous      tirées; six fois la terre a bu
faire connaître. Quelle que soit la     le sang des braves. Mainte veuve
fureur des querelles qui s'élèvent trop a déjà séché ses larmes; plus
souvent parmi les Monténégrins, les     d'une mère pleure encore.
femmes sont toujours religieusement
respectées. Cette neutralité donne à ce Sur la montagne, dans la plaine,
sexe l'occasion de rendre d'importants  Serral a lutté contre Ostrowicz,
services. Lorsque leurs maris sont en   ainsi que deux cerfs animés par
_vendetta_, elles les accompagnent      le rut. Les deux tribus ont
partout et vont en avant visiter les    versé le sang de leur cœur, et
lieux où l'on pourrait leur avoir tendu leur haine n'est point apaisée.
quelque piège. À la guerre elles font
l'office de hérauts, servant            Un vieux chef renommé de Serral
d'éclaireurs, font les reconnaissances, appelle sa fille: «Hélène, monte
et l'on a vu souvent les vaincus        vers Ostrowicz, entre dans le
trouver un asile derrière elles. Y      village et observe ce que font
a-t-il rien de plus touchant? Un des    nos ennemis. Je veux terminer la
principaux habitants, qui me contait    guerre, qui dure depuis six
ces détails comme la chose du monde la  lunes.»
plus naturelle, me dit que dans une
occasion où il marchait contre un       Les beys d'Ostrowicz sont assis
village, sa troupe, supérieure en       autour d'un feu. Les uns
nombre à celle du parti opposé, se      polissent leurs armes, d'autres
promettait une victoire facile.         font des cartouches. Sur une
L'ennemi fit ranger en haie toutes ses  botte de paille est un joueur de
femmes et, à l'abri de ce rempart,      guzla qui charme leur veille.
commença un feu terrible sur les
assaillants qui ne pouvaient riposter.  Hadagny[574], le plus jeune
Après avoir essuyé quelques pertes,     d'entre eux, tourne les yeux
ceux-ci étaient sur le point de se      vers la plaine. Il voit monter
retirer, lorsque mon conteur qui,       quelqu'un qui vient observer
disait-il, _ha girato il mondo_ se      leur camp. Soudain il se lève et
décida à lâcher son coup de fusil;      saisit un long fusil garni
aussitôt les femmes se retirèrent en    d'argent.
les maudissant, et sa troupe obtint un
plein succès: _cependant il en est      «Compagnons, voyez-vous cet
resté une vraie tache à son nom_.       ennemi qui se glisse dans
                                        l'ombre? Si la lumière de ce feu
En ce moment deux villages sont en      ne se réfléchissait pas sur son
conférence pour traiter de la paix,     bonnet, nous serions surpris;
mais on est fort embarrassé de la       mais si mon fusil ne rate, il
conclure, parce qu'une jeune fille a    périra.»
été tuée: c'est la plus grande des
calamités. Voici à quelle occasion est  Quand il eut baissé son fusil,
arrivé ce funeste événement. La troupe  il lâcha la détente, et les
qu'elle accompagnait, craignant de      échos répétèrent le bruit du
s'engager dans un défilé où elle        coup. Voilà qu'un bruit plus
soupçonnait une embuscade, l'envoya en  aigu se fait entendre. Bietko,
avant, et _plusieurs coups de fusil     son vieux père, s'est écrié:
étaient partis avant que l'on eût       «C'est la voix d'une femme!»
reconnu que c'était une femme_[575].
                                        «Oh! malheur! malheur! honte à
                                        notre tribu! C'est une femme
                                        qu'il a tuée au lieu d'un homme
                                        armé d'un fusil et d'un
                                        ataghan!»

                                        ... «Fuis ce pays, Hadagny, tu
                                        as déshonoré la tribu. Que dira
                                        Serral quand il saura que nous
                                        tuons les femmes comme les
                                        voleurs heyduques?[576]»



§ 7

LA «BARCAROLLE»


Quelques mots seulement sur la _Barcarolle_[577]. Elle nous paraît avoir
été intercalée au milieu des autres ballades avec assez de bonheur, pour
mettre un peu de variété dans le recueil. Mérimée a senti qu'il nous
avait trop promenés à travers les montagnes escarpées, aussi a-t-il jugé
convenable de nous mener nous rafraîchir quelque peu au bord de la mer.
Ce petit poème assez gracieux jette dans le recueil une note nouvelle;
il complète la série des couleurs sous lesquelles l'auteur de _la Guzla_
s'est plu à imaginer l'Illyrie; couleurs chatoyantes et diverses où se
mêlent des éléments turcs, byzantins et enfin vénitiens. Nous aurons
l'occasion de voir dans la suite qu'il est fait dans _la Guzla_
plusieurs fois allusion à Venise, mais dans aucune de ces pièces il n'y
a songé aussi exclusivement que dans celle-ci.

     Pisombo, pisombo! la mer est bleue, le ciel est serein, la lune est
     levée et le vent n'enfle plus nos voiles d'en haut. Pisombo,
     pisombo!

Venise commençait à devenir fort à la mode; le séjour qu'y avait fait
Byron avait rendu célèbre la pittoresque ville des doges, des sbires,
des gondoliers. La barcarolle avait fait une fortune rapide. En 1825,
les _Annales romantiques_ en publièrent une d'Ulric Guttinguer, dont les
premiers vers ressemblent quelque peu au premier couplet de celle de
Mérimée:

     Embarquez-vous, qu'on se dépêche,
     La nacelle est dans les roseaux;
     Le ciel est pur, la brise est fraîche,
     L'onde réfléchit les ormeaux[578].

Nous ne savons si celle de Mérimée est un pastiche de quelque barcarolle
vénitienne incontestable. Toutefois le genre était assez facile et
devait tenter un écrivain peu inventif; il ne faut pas beaucoup
d'imagination, en effet, pour parler agréablement de l'eau, du ciel, du
vent léger qui souffle dans les voiles, du plaisir qu'on éprouve à se
sentir mollement bercé sur la mer[579]; il ne faut pas non plus beaucoup
d'idées pour songer qu'un pirate, toujours à craindre, peut venir
troubler cette douce quiétude; et c'est pourquoi nous dirons que si la
_Barcarolle_ de Mérimée ne nous semble pas plus mauvaise que d'autres,
elle ne nous en paraît pas moins artificielle.



§ 8

THÉOCRITE ET LES AUTEURS CLASSIQUES


Si Mérimée n'avait pas fait de très bonnes études au collège Henri IV,
il en fît d'excellentes après être sorti des bancs du lycée. Il fut
pendant de nombreuses années l'auditeur assidu de Boissonade au Collège
de France[580]; et c'est à juste titre que son successeur à l'Académie
française, M. de Loménie, le déclara un des meilleurs hellénistes de son
temps[581]. Il est donc tout naturel de retrouver ici et là, dans _la
Guzla_, des souvenirs classiques.

Le critique de la _Foreign Quarterly Review_ (juin 1828) avait déjà
remarqué cette influence de la Grèce antique dans les ballades
«illyriennes». C'est ainsi qu'il rapproche, non sans raison, la XIVe
Idylle de Théocrite du _Morlaque à Venise_ de Mérimée. Ajoutons que, si
dans le début de son poème Mérimée s'est inspiré de Théocrite, c'est
encore à la Grèce, mais à la Grèce moderne, aux _Chants populaires_ de
Fauriel qu'il en doit la fin. Nous nous bornerons ici à rapprocher les
textes; ils parlent assez d'eux-mêmes.

L'AMOUR DE KYNISKA:                     LE MORLAQUE À VENISE

[_Aiskhinès se plaint à son ami         Quand Prascovie[583] m'eut
Thyonikhos de l'inconstance de Kyniska, abandonné, quand j'étais triste
et lui déclare qu'il veut aller sur les et sans argent, un rusé Dalmate
mers chercher un remède à ses chagrins. vint dans ma montagne et me dit:
Thyonikhos lui donne un conseil_.]      Va à cette grande ville des
                                        eaux, les sequins y sont plus
Ce que tu désirais devait arriver,      communs que les pierres dans ton
Aiskhinès. Mais si tu veux t'expatrier, pays.
sache que Ptolémaios, de tous ceux qui
donnent une solde, est le meilleur chef Les soldats sont couverts d'or
pour un homme libre. Il est prudent,    et de soie, et ils passent leur
ami des Muses, tendre, très affable,    temps dans toutes sortes de
connaissant qui l'aime et mieux encore  plaisir: quand tu auras gagné de
qui ne l'aime pas, très généreux et ne  l'argent à Venise, tu reviendras
refusant jamais ce qu'il est convenable dans ton pays avec une veste
de solliciter d'un roi... De sorte que, galonnée d'or et des chaînes
si tu veux t'agrafer le manteau sur     d'argent à ton hanzar.
l'épaule droite, et attendre bravement
le choc d'un porteur de bouclier, pars  Et alors, ô Dmitri! quelle jeune
au plus vite pour l'Égypte. Les tempes  fille ne s'empressera de
blanchissent et la joue ensuite; il     t'appeler de sa fenêtre et de te
faut agir pendant qu'on a le genou      jeter son bouquet quand tu
vigoureux[582].                         auras accordé ta guzla? Monte
                                        sur mer, crois-moi, et viens à
                                        la grande ville, tu y deviendras
                                        riche assurément.
LE GREC DANS LA TERRE ÉTRANGÈRE:

... La terre étrangère m'a séduit; le   Je l'ai cru, insensé que
terrible pays étranger,--et voilà que   j'étais, et je suis venu dans ce
je prends pour sœurs des étrangères,    grand navire de pierres; mais
des étrangères pour gouvernantes;--pour l'air m'étouffe, et leur pain
me laver mes vêtements, mes pauvres     est un poison pour moi. Je ne
habits.--Elles lavent une fois, elles   puis aller où je veux; je ne
les lavent deux, trois et cinq          puis faire ce que je veux; je
fois.--Mais passé les cinq fois, elles  suis comme un chien à l'attache.
les jettent dans la rue:--«Étranger,
ramasse tes vêtements; étranger,        Les femmes se rient de moi quand
ramasse tes habits.--Retourne dans ton  je parle la langue de mon pays,
pays, étranger; retourne-t'en           et ici les gens de nos montagnes
chez toi[584].»                         ont oublié la leur, aussi bien
                                        que nos vieilles coutumes: je
                                        suis un arbre transplanté en
                                        été, je sèche, je meurs[585]...

À la même époque, un critique français constatait, lui aussi,
l'influence de Théocrite. Après avoir blâmé la sauvagerie qui règne dans
la plupart des pièces qui composent _la Guzla_, «nous excepterons,
dit-il, deux petites pièces: l'_Impromptu_ du vieux Morlaque et _le
Morlaque à Venise_. Il règne dans la seconde une mélancolie douce et
vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de raison. L'autre est
une imitation assez gracieuse de la Galatée de Théocrite[586].» Et là,
comme si souvent ailleurs, nous retrouvons le procédé familier de
Mérimée: pauvre d'invention, l'auteur de _la Guzla_ emprunte à Théocrite
l'inspiration de son poème et à Chaumette-Desfossés la couleur locale:

CHAUMETTE-DESFOSSÉS:                    MÉRIMÉE:

La chaîne du _Prolog_ qui sépare la           _Impromptu_
Bosnie de la Dalmatie... Cette chaîne
renferme les plus hautes montagnes.     La neige du sommet du Prolog
Quelques-unes... sont couvertes de      n'est pas plus blanche que n'est
neige pendant dix mois de l'année[587]. ta gorge.

THÉOCRITE:

Ô blanche Galatée, pourquoi             Un ciel sans nuage n'est pas
repousses-tu celui qui t'aime, ô toi    plus bleu que ne sont tes yeux.
qui es plus blanche que le lait caillé, L'or de leur collier est moins
plus délicate qu'un agneau, plus        brillant que ne sont les
pétulante qu'un jeune veau, toi dont la cheveux, et le duvet d'un jeune
chair est plus ferme qu'un grain de     cygne n'est pas plus doux au
raisin vert! (_Idylle XI._)             toucher. Quand tu ouvres la
                                        bouche, il me semble voir des
Sois heureuse, jeune femme, _sois       amandes sans leur peau. _Heureux
heureux, époux au noble beau-père! Que  ton mari! Puisses-tu lui donner
Latone, Latone par qui prospère la      des fils qui te
jeunesse, vous donne une belle          ressemblent[589]!_
progéniture_! (_Idylle XVIII_[588])

Dans les deux pièces que nous venons de citer, l'imitation paraît
intentionnelle; il en est d'autres où elle n'est pas moins évidente,
mais il n'est pas sûr qu'elle ait été voulue. C'est ainsi que Mérimée
emprunte à Homère quelques expressions toutes faites: _Il regardait Lepa
de travers_ (p. 197), ύπόδρα ίδών; _il est mort misérablement à cause de
la malédiction de son père_ (p. 29) rappelle l'expression si fréquente
en grec de χαχώς avec les verbes signifiant «mourir» et «faire
mourir».--À certaines comparaisons on reconnaît de même que Mérimée se
souvient de l'antiquité classique:

     Avez-vous vu une étoile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide
     et éclairer la terre au loin. Bientôt ce brillant météore disparaît
     dans la nuit, et les ténèbres reviennent plus sombres
     qu'auparavant: telle disparut la vision de Thomas[590].

C'est la manière et l'esprit d'Homère et de Virgile. L'Illyrie de
Mérimée est peuplée de chevriers comme l'était la Sicile de Théocrite;
d'aèdes et de citharistes devenus joueurs de guzla, comme l'était la
Grèce d'Homère: «Qu'il laisse à d'autres, plus habiles que lui,
l'honneur de charmer les heures de la nuit, en les faisant paraître
courtes par leurs chants» (p. 174), _ad strepitum cithara cessatum
ducere somnum_[591]. Ou ce passage: «Je gardais mes chèvres... et les
cigales chantaient gaiement sous chaque brin d'herbe, car la chaleur
était grande» (p. 239), qui fait penser à Théocrite: «Et dans les
rameaux touffus les cigales brûlées par le soleil chantaient à se
fatiguer.» (_Idylle VII_.)

Le bey Marnavich qui «se plaît dans les cavernes qu'habitent les
heyduques», fait un peu songer à Gallus _sola sub rupe jacentem_ (Virg.,
_Egl_. X.), plus loin à Io, l'infortunée Io de la mythologie: «Il court
çà et là comme un bœuf effrayé par le taon.» (_La Guzla_, p. 119.)
«Dis-moi en quel lieu de la terre erre la malheureuse Io; le taon me
pique à nouveau infortunée...» (Eschyle, _Prométhée_, v. 566 sq.)

Sans doute, nous ne voudrions pas prétendre que Mérimée a pensé en effet
à tout ce à quoi son livre nous fait songer, mais il nous semble qu'il y
a là des rapprochements en assez grand nombre pour pouvoir dire, même
s'ils ne sont pas tous très probants, que Mérimée, en composant _la
Guzla_, s'est souvenu dans une certaine mesure de ses études
classiques[592].

En somme, ce qu'il faut ici remarquer, c'est que le romantisme de
l'auteur des ballades illyriques est d'une nature toute spéciale.
Mérimée supplée à son manque d'imagination, en puisant à droite et à
gauche, dans les auteurs excellents et classiques dont il a été nourri,
dans quelques livres qui lui sont tombés par hasard sous la main, des
situations émouvantes qu'il accommode de façon nouvelle. Pour se donner
un air de ressemblance avec les auteurs alors à la mode, il habille les
héros de ses drames d'oripeaux que, tant bien que mal, il est parvenu à
décrocher du magasin romantique. Il met dans leur bouche certaines
expressions toutes faites qu'il a trouvées un peu partout et qui sont
comme la base du vocabulaire de la poésie populaire en tous pays. Il a
retenu de cette langue un peu puérile que parlent volontiers les peuples
dans l'enfance, certains tours très généraux qui ne pouvaient échapper
même à la sécheresse de son imagination. Et c'est à vrai dire ce qu'il y
a dans son livre de plus véritablement lyrique et populaire. Quant au
reste, nous ne faisons qu'y découvrir Mérimée tel qu'il sera un jour:
l'auteur froid, impersonnel, qui, de parti pris, se retranche de tout ce
qu'il écrit; qui se surveille et ne veut pas s'abandonner.



CHAPITRE VI

Le merveilleux dans «la Guzla».

§ 1. Historique du vampirisme.--§ 2. Le vampirisme dans _la Guzla_.
Dissertation de Mérimée. _La Belle Sophie_. _Jeannot_. _Le Vampire_.
_Cara-Ali_. _Constantin Yacoubovich_.--§ 3. Le mauvais œil. Dissertation
sur cette superstition. _Le Mauvais Œil_. _Maxime et Zoé_.--§ 4.
_L'Amant en Bouteille_.--§ 5. _La Belle Hélène_.--§ 6. _Le Seigneur
Mercure_.


Afin de donner à _la Guzla_ une apparence d'ancienneté, en même temps
qu'un air de naïveté, qualités indispensables à un recueil de poésies
populaires, Mérimée consacre une grande place au merveilleux et à la
superstition. Les vampires monstrueux et les jeteurs de sort jouent un
rôle très important dans ce livre qui devait avoir le semblant d'une
production de l'imagination exaltée des «primitifs» ignorants.

On a déjà pu s'en apercevoir dans les ballades dont nous avons parlé aux
chapitres précédents. Le _Chant de Mort_ est fondé entièrement sur la
croyance populaire. Dans _les Braves Heyduques_, c'est cette invitation
de Christich Alexandre à son frère aîné: «Bois mon sang, Christich, et
ne commets pas un crime. Quand nous serons tous morts de faim, nous
reviendrons sucer le sang de nos ennemis»: allusion évidente au
vampirisme. Dans _le Cheval de Thomas II_, il y a un cheval qui parle;
dans _la Flamme de Perrussich_, une flamme qui voltige autour des
tombeaux.

Il y a à faire une remarque avant d’entrer dans notre sujet. Cet élément
surnaturel et effrayant ne fut pas incorporé par hasard dans _la Guzla_.
Tout en apportant une couleur folklorique nécessaire, il concordait si
bien avec le goût régnant en ce temps, que nous devons nécessairement
rattacher ces ballades à leur vraie source.



§ 1

HISTORIQUE DU VAMPIRISME


Selon une superstition populaire répandue non seulement chez les peuples
slaves, comme on le veut quelquefois, mais aussi chez les Roumains, les
Albanais, les Grecs modernes, les Allemands, les Anglais, les
Irlandais[593], les vampires sont des morts qui sortent de leur tombeau
pour venir sucer le sang des vivants pendant la nuit. On ne peut,
d’après la tradition, s’en débarrasser qu’en les exhumant pour leur
percer le cœur avec un pieu, leur couper la tête et les brûler.

Le nom de _vampire_, quoique d’origine incertaine[594], passa, vers
1730, de la langue serbe dans toutes les langues européennes, même dans
celles où la chose était déjà connue et n’avait besoin que d’un nom,
comme l’anglais et l’allemand. On avait parlé, il est vrai, à plusieurs
reprises, avant 1730, des _upiorz_ polonais[595], des _vroucolaques_
grecs[596], des _Toten_ et des _Blutsäuger_ de Silésie et de Bohème,
mais toutes ces histoires n'avaient pas eu le succès qu'obtinrent, à
partir de 1725, les extraordinaires nouvelles rapportées du pays serbe.

Au mois de septembre 1724 mourut le paysan Pierre Blagoyévitch de
Kissilovo, petit village que les rapports du temps placent dans la
«Hongrie du Sud», mais qui se trouve en Serbie actuelle, alors occupée
par les Autrichiens. Dix semaines après sa mort, neuf autres personnes
du même village succombèrent en huit jours, déclarant avoir vu pendant
la nuit Pierre Blagoyévitch venir leur sucer le sang. Le neuvième jour,
la femme du vampire raconta que la nuit précédente Pierre Blagoyévitch
lui était apparu et lui avait demandé ses souliers.

Alors le village entier se présenta au proviseur impérial à Gradischka
(Véliko Gradichté); celui-ci vint avec un pope et un bourreau, pour
examiner l'affaire. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du mort. On trouva
Pierre Blagoyévitch «tout frais» (ganz frisch), comme nous assure l'acte
officiel. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles s'étaient renouvelés; sa
bouche était pleine de sang. On lui enfonça un pieu dans le cœur et on
le brûla. L'officier impérial rédigea un long rapport au Gouvernement de
Belgrade, qui le fit envoyer à Vienne où il provoqua une grande
sensation dans la presse et même dans les milieux scientifiques[597].

Un nouveau cas de vampirisme, plus sensationnel encore, fut signalé en
Serbie en 1732. On manda au colonel Botta d'Adorno à Belgrade qu'une
épidémie terrible régnait à Medvédia, près de Krouchévatz. Le colonel
envoya tout de suite sur les lieux un «contagions-medicus», M. Glaser;
il en reçut, quelques jours après, un rapport très confus; le médecin
demandait la permission de faire une «visitation chirurgique» dans le
cimetière du village, ce qui eut lieu le 7 janvier 1732[698]. Voici
l'histoire entière[599]:

En 1727, un heyduque, Arnaout Pavlé de Medvédia, fut écrasé par la chute
d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes
moururent subitement et de la manière dont meurent, suivant la tradition
du pays, ceux que poursuivent les vampires. On se souvint alors que cet
Arnaout Pavlé avait souvent raconté qu'aux environs de Kossovo Polié
(Vieille-Serbie) il avait été tourmenté par un vampire turc, mais qu'il
avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre qui recouvrait
le vampire et en se frottant de son sang; précaution qui ne l'empêcha
pas cependant de devenir vampire à son tour après sa mort. Donc, on
l'exhuma quarante jours après son enterrement. Son corps était vermeil,
ses cheveux, ses ongles, sa barbe avaient poussé et ses veines étaient
toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son
corps sur le linceul dont il était enveloppé. Le hadnagi ou le bailli du
lieu lui enfonça un pieu aigu dans le cœur; on lui coupa la tête et l’on
brûla le tout. Après cela, on fit subir la même opération aux cadavres
des quatre autres personnes mortes de vampirisme, de crainte qu’elles
n’en fissent mourir d’autres à leur tour.

Au bout de cinq ans, c’est-à-dire en 1732, éclata à Medvédia la terrible
épidémie qui fit venir la commission impériale de Belgrade. De nouveaux
cas de vampirisme furent constatés, mais on n’en savait pas la cause.

On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnaout
Pavlé avait tué non seulement les quatre personnes dont nous avons
parlée mais aussi plusieurs bêtes dont les nouveaux vampires s’étaient
repus. On résolut alors de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis
un certain temps, et parmi une quarantaine de cadavres, on en trouva
dix-sept avec tous les signes les plus évidents de vampirisme: aussi
leur transperça-t-on le cœur; on leur coupa la tête et on les brûla,
puis on jeta leurs cendres dans la rivière Morava.

Un procès-verbal fut dressé par la commission impériale, signé par les
officiers autrichiens et les chirurgiens-majors des régiments. Il fut
expédié au conseil de guerre à Vienne, qui établit une commission
spéciale pour examiner la vérité de tous ces faits.

L’Empereur Charles VI s’intéressa vivement à cette histoire, qui eut tôt
fait de se répandre à travers l’Europe entière. L’année suivante (1733),
rapporte un écrivain du temps, «à la foire de Leipzig, on ne voyait aux
magasins de livres que des brochures sur les buveurs de sang[600]». Une
ville allemande déclara la guerre aux vampires et demanda secours aux
Universités et aux sociétés savantes[601]. La chose suscita de l’intérêt
même en France, et Louis XV s'adressa à son ambassadeur à Vienne, le duc
de Richelieu, pour avoir des détails[602].

En Allemagne, on publia une foule de dissertations écrites d'après les
points de vue les plus différents; théologiens, philosophes,
chirurgiens, historiens crurent devoir dire leur mot là-dessus: les uns,
ne croyant pas, mais essayant d'expliquer la superstition par les
raisons les plus étranges, les autres, prenant la chose au sérieux et se
demandant si c'était le _corpus_, l'_anima_ ou le _spiritus_ qui faisait
agir les vampires[603].

En France, Boyer d'Argens, d'abord, «ce d'Argens, comme l'a dit
Voltaire[604], que les jésuites, auteurs du _Journal de Trévoux_, ont
accusé de ne rien croire», raconta le plus sérieusement du monde des
histoires de vampires dans ses _Lettres juives_ qui sont, on le sait,
une des nombreuses imitations des _Lettres persanes_. Nous ne savons si
nous nous abusons, mais il nous paraît que ce fut lui qui introduisit le
mot serbe dans la langue française (1737)[605].

Après lui, un érudit célèbre, le R.P. dom Augustin Calmet, l'historien
de la Lorraine et le commentateur de la Bible, publia en 1746 ses
_Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits,
et sur les revenants et les vampires_[606], livre absurde «dont on
n'aurait pas cru son auteur capable[607]». Voici les conclusions
auxquelles il arrive:

     I. Que les Anges et les Démons ont souvent apparu aux hommes; que
     les âmes, séparées du corps, sont souvent revenues, et que les uns
     et les autres peuvent encore faire la même chose.

     II. Que la manière de ces apparitions, et de ces retors, est une
     chose inconnue, et que Dieu abandonne à la dispute et aux
     recherches des hommes.

     III. Qu'il y a quelque apparence que ces sortes d'apparitions ne
     sont point absolument miraculeuses de la part des bons et des
     mauvais Anges, mais que Dieu les permet quelquefois pour des
     raisons dont il s'est réservé la connaissance.

     IV. Que l'on ne peut donner sur cela aucune règle certaine; ni
     former aucun raisonnement démonstratif, faute de connaître
     parfaitement la nature et l'étendue du pouvoir des États spirituels
     dont il s'agit.

     V. Qu'il faut raisonner des apparitions en songe autrement que de
     celles qui se font dans la veille; autrement des apparitions en
     corps solide, parlant, marchant, buvant et mangeant, et autrement
     des apparitions en ombre, ou en corps nébuleux et aérien; _enfin
     que les corps qui reviennent en Grèce, en Hongrie, en Moravie, en
     Silésie, demandent encore une manière de raisonner différente_.

     VI. Ainsi il serait téméraire de poser des principes, et de former
     des raisonnements uniformes sur toutes ces choses en commun. Chaque
     espèce d'apparitions demande son application particulière[608].

Ces _Dissertations_ eurent un succès prodigieux qui dura longtemps. Les
éditions, les traductions étrangères se succédèrent pendant une
vingtaine d'années. Le nom de vampire devint si célèbre qu'en 1762
Buffon donna le nom de _vespertilio vampyrus_ à une chauve-souris de
l'Amérique du Sud[609].

On peut s'imaginer ce que les esprits forts du XVIIIe siècle eurent à
dire d'une telle superstition. C'est Voltaire en personne qui se chargea
de répondre.

     Quoi! disait-il dans l'article consacré aux vampires dans son
     _Dictionnaire philosophique_, c'est dans notre XVIIIe siècle qu'il
     y a eu des vampires! c'est après le règne des Locke, des
     Shaftesbury, des Trenchard, des Collins; c'est sous le règne des
     d'Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu'on a cru
     aux vampires, et que le révérend P. dom Augustin Calmet, prêtre
     bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe,
     abbé de Sénones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de
     deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé
     l'histoire des vampires avec l'approbation de la Sorbonne, signé
     Marcilli!

Puis, après avoir parcouru le sujet d'une plume légère, il expose
brièvement quels en sont les points les plus discutés, en même temps
qu'il apporte de plaisantes solutions:

     La difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort
     qui mangeait: il fut décidé que c'était l'un et l'autre; les mets
     délicats et peu substantiels, comme les meringues, la crème
     fouettée et les fruits fondants, étaient pour l'âme; les rosbifs
     étaient pour le corps.

Jean-Jacques Rousseau, dans sa _Lettre à l'Archevêque de Paris_, ne
s'indigne et ne s'étonne pas moins d'une pareille superstition:

     S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des
     vampires; rien n'y manque: procès-verbaux, certificats de notables,
     de chirurgiens, de curés, de magistrats; la preuve juridique est
     des plus complètes; avec cela, qui est-ce qui croit aux vampires?

Donc, au XVIIIe siècle on ne pouvait songer à exploiter le vampirisme
dans la littérature, du moins en le prenant au sérieux. Le revenant
sanguinaire avait été tué sous le ridicule avant d'être sorti de sa
tombe. Aussi faudra-t-il le romantisme frénétique du XIXe siècle pour le
déterrer et lui donner la vie.

Ce fut un illustre écrivain qui ouvrit la brèche. En 1797, Goethe
composa sa _Fiancée de Corinthe_, «une histoire vampirique», comme il
l'appela lui-même (eine vampirische Geschichte[610]), cet impressionnant
poème «où chaque mot produit une terreur croissante» et «indique, sans
l'expliquer, l'horrible merveilleux de la situation[611]». Une véritable
orgie vampirique y est décrite dans la scène principale, «la plus
extraordinaire que l'imagination en délire ait jamais pu se figurer»,
où, à l'heure de minuit, la jeune fille promise au jeune païen
d'Athènes, puis faite chrétienne et religieuse, apparaît à son fiancé et
«partage avec lui les dons de Cérès et de Bacchus», dans ce «mélange
d'amour et d'effroi où il y a comme une volupté funèbre dans le tableau»
et où «l'amour fait alliance avec la tombe, la beauté même ne semble
qu'une apparition effrayante»:

     «Je suis poussée hors de la tombe--pour chercher encore le bien qui
     me fut ravi,--pour aimer encore l'homme déjà perdu,--et sucer le
     sang de son cœur.--Quand c'est fait de lui,--je dois passer à
     d'autres,--et les jeunes gens succombent à ma fureur.»

On a voulu voir dans ce poème une reconstitution poétique du monde
païen; mais d'après M. Stefan Hock qui s'en est tout particulièrement
occupé, le fond de _la Fiancée de Corinthe_ n'est pas du tout antique,
mais au contraire moderne, et, chose des plus curieuses, absolument
étranger aux personnages et au décor[612]. La Grèce moderne n'ignorait
pas les vampires, mais ce n'est pas de ces études sur la Grèce moderne
que Goethe tenait l'idée de cette jeune fille qui sort de sa tombe pour
sucer le sang du cœur de son bien-aimé. Le poète allemand fut initié au
vampirisme par le livre de dom Calmet et par quelques pages sur la même
superstition dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis, d'où il avait déjà
traduit, vingt ans auparavant, la _Triste Ballade_. «Dans _la Fiancée de
Corinthe_, dit M. Hock, Goethe a changé les costumes serbo-hongrois
(_sic_) pour les costumes grecs, parce que, après son voyage en Italie,
ces derniers lui semblaient plus universellement humains»[613].

_La Fiancée de Corinthe_ n'eut pas un gros succès en France. Mme de
Staël, si avancée qu'elle fût, n'aimait pas beaucoup cette ballade. «Je
ne voudrais assurément défendre en aucune manière, disait-elle dans son
livre _De l'Allemagne_, ni le but de cette fiction, ni la fiction
elle-même; mais il me semble difficile de n'être pas frappé de
l'imagination qu'elle suppose... Sans doute un goût pur et sévère doit
blâmer beaucoup de choses dans cette pièce[614].» Le baron d'Eckstein,
directeur du _Catholique_, qui aimait peut-être le plus intelligemment
en France, après Fauriel, la ballade étrangère, accusait _la Fiancée de
Corinthe_, pour des raisons faciles à comprendre, d'être d'une profonde
immoralité[615]; et _le Mercure de France au XIXe siècle_, qui ne
manquait pourtant pas de sympathie pour les hardiesses de la nouvelle
école, déclara, dans une critique amère de la traduction d'Emile
Deschamps[616], que «ce poème n'a rien de touchant pour nous[617]». Mme
Panckoucke, qui traduisit aussi _la Fiancée de Corinthe_ dans ses
_Poésies de Goethe_ (Paris, 1825), jugea les allusions au vampirisme de
mauvais goût et les supprima purement et simplement. Le _Moniteur_ (22
octobre 1825) loua surtout «l'art avec lequel Mme Panckoucke a adouci
quelques teintes un peu crues de l'original de cette poésie». _La
Fiancée de Corinthe_ inspira à Théophile Gautier sa pièce de vers
intitulée: _les Taches jaunes_ et sa nouvelle vampirique _la Morte
amoureuse_.

Ajoutons que Goethe, tout en condamnant plus tard les excès du «genre
frénétique», conserva jusqu'à sa mort un intérêt bienveillant pour les
vampires dont il fait deux fois mention dans la seconde partie de son
_Faust_[618].

Un autre grand poète a associé son nom au même sujet. Après Goethe,
Byron, dans son poème du _Giaour_, fait allusion à cette superstition
(1813):

     Vampire affreux, et contraint de poursuivre,
     Dans ta fureur, tous ceux qui te sont chers;
     Tu suceras le sang de ta famille;
     Bientôt ta sœur, ton épouse, ta fille,
     Expireront sous ta cruelle dent;
     Tu maudiras le banquet dégoûtant
     Qui doit nourrir ton cadavre vivant[619].

Trois ans plus tard, une petite société romantique anglaise se forma à
Genève. Byron, Mrs. Shelley, le docteur William Polidori et M.G. Lewis
en faisaient partie. On s'amusa pendant un certain temps à lire les
histoires de revenants allemands. À cette occasion, Mrs. Shelley écrivit
son roman de _Frankenstein_; Byron se rappela une nouvelle effrayante
qu'il s'était proposé d'écrire depuis longtemps, _le Vampire_ et il la
raconta à ses amis. Le docteur Polidori jeta l'histoire sur le papier et
la publia, au mois d'avril 1819, sous le nom de Byron, dans le _New
Monthly Magazine_[620].

Cette nouvelle, toute remplie de scènes macabres, et d'une morale plutôt
douteuse, avait pour héros un jeune débauché, lord Ruthwen, qui, tué en
Grèce, devint vampire, séduisit la sœur de son ami Aubrey et l'étouffa
la nuit qui suivit sa noce. Elle eut un éclatant succès: chose
incroyable, le vieux Goethe la proclama la meilleure œuvre de
Byron[621]. En France, elle fut traduite immédiatement par un certain H.
Faber. Son succès fut si grand que le traducteur de Byron, Amédée
Pichot, se trouva obligé de l'insérer dans son édition des Œuvres
complètes du poète anglais. «Cette production apocryphe, disait-il dans
l'_Essai sur le génie et le caractère de lord Byron_, a autant contribué
à faire connaître le nom de lord Byron en France que ses poèmes les plus
estimés[622].» Protégé par le nom de l'auteur du _Corsaire_ et de
_Lara_, _le Vampire_ fit fortune dans les salons. Il inspira un roman de
vogue, _Lord Ruthwen ou les vampires_, par Cyprien Bérard, roman que
l'éditeur Ladvocat lança sous le nom de Charles Nodier. Les théâtres
s'emparèrent du sujet. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin on donna, le
13 juin 1820, la première du _Vampire_, mélodrame de Nodier, Carmouche
et A. Jouffroy, musique d'Alexandre Piccini. Alexandre Dumas a laissé
une relation intéressante de cette mémorable première et de la fièvre
vampirique qui régnait alors[623]. Et l'auteur de _Smarra_ écrivait:«_Le
Vampire_ épouvantera de son horrible amour les songes de toutes les
femmes: et bientôt, sans doute, ce monstre encore exhumé prêtera son
masque immobile, sa voix sépulcrale, son œil d'un gris mort... tout cet
attirail de mélodrame à la Melpomène des boulevards; et quel succès
alors ne lui est pas réservé[624]!»

Cette pièce était «dégoûtante» selon le _Conservateur littéraire_ des
frères Hugo[625]; elle offrait, disaient les _Lettres Normandes_, «des
tableaux qu'une honnête femme ne peut voir sans rougir[626]». Mais elle
faisait fureur et tout Paris y allait. «Il n'était pas de petit théâtre
qui ne voulût avoir son _Vampire_, dit M. Estève dans son étude _Byron
et le romantisme français_; une lignée de ces monstres sortait de la
nouvelle de Polidori et de son adaptation française: au Vaudeville, _le
Vampire_ de Scribe et Mélesville; aux Variétés, _les Trois Vampires_ de
Brazier, Gabriel et Armand; sans compter les charges et les parodies:
_le Vampire_, mélodrame en trois actes, paroles de M. Pierre de la
Fosse, de la rue des Morts, et un _Cadet Buteux au Vampire_ de
Désaugiers[627].» Malgré les plaisanteries dont il fut souvent la
victime, le vampirisme resta longtemps à la mode: trois ans après la
première représentation, la pièce de Nodier attirait encore la foule à
la Porte-Saint-Martin, comme l'attirera à l'Ambigu, vingt-huit ans plus
tard, un drame d'Alexandre Dumas père, où l'on ressuscitait de nouveau
le sinistre lord Ruthwen[628].

Du reste, cela tenait à l'époque. La révolution romantique fut
précédée--et non pas par hasard--d'une vogue assez prolongée de la
magie, du surnaturel monstrueux, effrayant. Mme de Staël ne songeait pas
qu'un tel goût soit possible quand elle affirmait qu'en France «rien de
bizarre n'est naturel». On savourait la _Lénore_ de Bürger et on
dévorait les romans de Lewis, Mrs. Radcliffe et Maturin[629]. Collin de
Plancy rédigea, en 1818, une vraie encyclopédie de ce genre, _le
Dictionnaire infernal_, qui contenait déjà des articles spéciaux sur le
vampirisme. Cet ouvrage est un des cinq ou six livres qui ont servi à
Hugo pour sa _Notre-Dame de Paris_[630]. En 1819, Gabrielle de Pahan fit
paraître une _Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés
parmi les hommes_; en 1820, on publia sans nom d'auteur une _Histoire
des Vampires et des spectres malfaisants_ et les _Notes sur le
Vampirisme_, dont fut augmentée la seconde édition de _Lord Ruthwen_; en
1822, _Infernaliana_, édité par Charles Nodier, livre plein d'histoires
de vampires. C'est alors que florissait «l'école du cauchemar»,
inaugurée en France par Nodier que suivirent les jeunes auteurs, comme
Balzac et Hugo, dans leurs premiers romans[631].

C'était le temps où les amoureux se promenaient sous le balcon de leurs
belles, non une guitare, mais une tête de mort à la main. Relativement à
ce trait de mœurs romantiques, M. Anatole France note cette curieuse
anecdote: «Sainte-Beuve, environ vers ce temps, reçut la visite d'une
jeune et illustre dame [G. Sand?]; elle lui remit une tête de mort
préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur
charnière. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux: «Vous
remettrez cela à A... [Alfred?], dit-elle[632].» Également intéressante
est la description qu'a donnée Théophile Gautier de dîners romantiques
de ce genre. «On se réunissait à la barrière de l'Étoile, chez Graziano,
au cabaret du Moulin-Rouge, pour manger du macaroni au sughilo et boire
du vin dans une tête de mort. Le doux Gérard de Nerval se chargea de
fournir cet accessoire. Il apporta un crâne de tambour-major dérobé à la
collection paternelle. Une poignée de commode en cuivre vissée à la
boîte osseuse en faisait une coupe très présentable[633].» Et dans le
_Pandæmonium_ de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), Pétrus Borel
exalte les anciens jours où il faisait bon vivre,

     Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang,
     Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc[634]!

Dans le grand manifeste romantique qu'est la préface de _Cromwell_, la
chose fut sanctionnée comme faisant partie du fameux _grotesque_:

     Les naïades charnues, les robustes tritons, les zéphyres libertins
     ont-ils la fluidité diaphane de nos ondins et de nos sylphides?
     N'est-ce pas parce que l'imagination moderne sait faire rôder
     hideusement dans nos cimetières les _vampires_, les ogres, les
     aulnes, les psylles, les goules, les brucolaques, les aspioles,
     qu'elle peut donner à ses fées cette forme incorporelle, cette
     pureté d'essence dont approchent si peu les nymphes païennes[635]?

Ceci est d'autant plus significatif que Victor Hugo, six ans avant cette
préface, traitait _le Vampire_ de Nodier de pièce «dégoûtante».

Goethe, qui s'intéressait vivement à la littérature française de cette
époque, jugea sévèrement cette «direction ultra-romantique» qui se
manifestait chez «quelques talents remarquables», direction dont il est
lui-même jusqu'à un certain point responsable, car plusieurs de ses
ballades de ce genre furent célébrées en France en ce temps-là. Voici ce
qu'il disait à son «fidèle Eckermann»:

     Dans aucune révolution il n'est possible d'éviter les excès. Dans
     les révolutions politiques, ordinairement, on ne veut d'abord que
     détruire quelques abus, mais avant que l'on ne s'en soit aperçu, on
     est déjà plongé dans les massacres et dans les horreurs. Les
     Français, dans leur révolution littéraire actuelle, ne demandaient
     rien autre chose qu'une forme plus libre, mais ils ne se sont pas
     arrêtés là, ils rejettent maintenant le fond avec la forme. On
     commence à déclarer ennuyeuse l'exposition des pensées et des
     actions nobles; on s'essaie à traiter toutes les folies. À la place
     des belles figures de la mythologie grecque, on voit des diables,
     des sorcières, des vampires, et les nobles héros du temps passé
     doivent céder la place à des escrocs et à des galériens. «Ce sont
     des choses piquantes! Cela fait de l'effet!» Mais quand le public a
     une fois goûté à ces mets fortement épicés et en a pris l'habitude,
     il veut toujours des ragoûts de plus en plus forts.--Un jeune
     talent qui veut exercer de l'influence et être connu, et qui n'est
     pas assez puissant pour se faire sa voie propre, doit s'accommoder
     au goût du jour et même il doit chercher à dépasser ses
     prédécesseurs en cruautés et en horreurs. Dans cette chasse des
     moyens extérieurs, toute étude profonde, tout développement intime
     régulier du talent et de l'homme est oublié. C'est là le plus grand
     malheur qui puisse arriver au talent, mais cependant la littérature
     dans son ensemble gagnera à ce mouvement[636].



§ 2

LE VAMPIRISME DANS «LA GUZLA»


Avec _la Guzla_, qui contient un assez grand nombre d'histoires
terrifiantes, Mérimée, lui aussi et à sa manière, avait pris cette
«direction ultra-romantique» dont parle Goethe. En 1819 et 1820, il
s'était mis à étudier la magie[637]; il lisait alors le _Monde enchanté_
du «fameux docteur Balthazar Bekker», _le Traité sur les apparitions_ du
père Calmet, la _Magie naturelle_ de Jean-Baptiste Porta[638], ouvrages
dont il se servira en composant _la Guzla_ et dont il se souviendra au
chapitre XII de la _Chronique de Charles IX_. Il faisait, en effet, de
l'«ultra-romantisme» avec ses ballades sur les vampires et les jeteurs
de sort, qui tiennent une place considérable dans son recueil de poésies
illyriques.

Mais il serait injuste de prétendre que Mérimée a introduit dans _la
Guzla_ ce monde merveilleux uniquement pour faire de
l'«ultra-romantisme». Le surnaturel se retrouve fréquemment dans la
véritable poésie populaire et Mérimée dut s'en souvenir lorsqu'il se mit
à confectionner ses contrefaçons du folklore.

De plus, il crut donner ainsi plus de «couleur» à ses ballades
illyriques. En effet, le vampirisme est une superstition
particulièrement remarquée chez les peuples de l'Adriatique et des
Balkans. Chez son guide Fortis, il avait trouvé une page qui suffit à le
décider:

     Les Morlaques croient avec tant d'obstination aux sorciers, aux
     esprits, aux spectres, aux enchantements, aux sortilèges, comme
     s'ils étaient convaincus de l'existence de ces êtres par mille
     expériences réitérées. Ils sont persuadés aussi de la vérité des
     _vampires_, à qui ils attribuent, comme en Transylvanie, le désir
     de sucer le sang des enfants. Lorsqu'un homme soupçonné de pouvoir
     devenir vampire, ou comme ils disent _voukodlak_[639], meurt, on
     lui coupe les jarrets et on lui pique tout le corps avec des
     épingles; ces deux opérations doivent empêcher le mort de retourner
     parmi les vivants. Quelquefois, un Morlaque mourant croyant sentir
     d'avance une grande soif du sang des enfants, prie ou oblige même
     ses héritiers à traiter son cadavre en vampire avant de l'enterrer.
     Le plus hardi heyduque se sauve à toutes jambes à la vue de quelque
     chose qu'il peut envisager comme un spectre ou comme un esprit
     follet; de telles apparitions se présentent souvent à des
     imaginations échauffées, crédules et remplies de préjugés. Ils
     n'ont aucune honte de ces terreurs et les excusent par un proverbe
     qui rappelle bien un vers de Pindare: «La crainte des esprits fait
     fuir même les enfants des dieux.» Les femmes morlaques sont, comme
     il est très naturel, cent fois plus craintives et plus visionnaires
     que les hommes[640].

L'auteur du _Voyage en Bosnie_ avait, lui aussi, parlé des vampires:
nouvelle preuve pour Mérimée que la «couleur» serait insuffisante s'il
ne leur accordait une place importante dans _la Guzla_[641].

Ainsi, persuadé que l'âme serbo-croate était constamment tourmentée par
les monstrueuses histoires des buveurs de sang, il n'hésita pas à
composer cinq ballades exclusivement consacrées aux vampires. Une sorte
de dissertation folklorique servait d'introduction à cette partie de son
ouvrage.

La note _Sur le Vampirisme_[642] n'est, en somme, qu'une transcription
fidèle de quelques pages de dom Calmet, suivie d'une paraphrase sur le
même thème. S'il y a là vraiment ce ton «candide et pédant» dont parle
M. Filon[643], le mérite en revient surtout au savant bénédictin qui a
fourni la matière,--Mérimée le reconnaît,--de huit pages sur vingt-deux.

Dans cette paraphrase, l'auteur de _la Guzla_ raconte le plus
sérieusement du monde un «fait du même genre dont il a été témoin». Ce
récit est, lui aussi, arrangé à l'aide de nombreuses histoires
rapportées dans le _Traité sur les apparitions_, mais on y reconnaît
facilement les passages où dom Calmet cède la plume à notre spirituel
auteur.

Selon son habitude, Mérimée y raconte une visite qu'il aurait faite à un
Morlaque «riche, très jovial, assez ivrogne», Vuck Poglonovich. «Je
voulais rester quelques jours dans sa maison, dit-il, afin de dessiner
des restes d'antiquités du voisinage; mais il me fut impossible de louer
une chambre pour de l'argent; il me fallut la tenir de son hospitalité.»
Ce Vuck Poglonovich avait une fille de seize ans, charmante enfant, nous
assure Mérimée.

     Un soir les femmes nous avaient quittés depuis une heure environ,
     et, pour éviter de boire, je chantais à mon hôte quelques chansons
     de son pays, quand nous fûmes interrompus par des cris affreux qui
     partaient de la chambre à coucher. Il n'y a en qu'une ordinaire
     dans une maison, et elle sert à tout le monde. Nous y courûmes
     armés, et nous y vîmes un spectacle affreux. La mère, pâle et
     échevelée, soutenait sa fille évanouie, encore plus pâle
     qu'elle-même, et étendue sur de la paille qui lui servait de lit.
     Elle criait: «Un vampire! un vampire! ma pauvre fille est morte!»
     Nos soins réunis firent revenir à elle la pauvre Khava[644]: elle
     avait vu, disait-elle, sa fenêtre s'ouvrir et un homme pâle et
     enveloppé dans un linceul s'était jeté sur elle et l'avait mordue
     en tâchant de l'étrangler. Aux cris qu'elle avait poussés, le
     spectre s'était enfui, et elle s'était évanouie. Cependant elle
     avait cru reconnaître dans le vampire un homme du pays, mort depuis
     plus de quinze jours et nommé Wiecznany. Elle avait sur le cou une
     petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'était pas un signe
     naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son
     cauchemar. Quand je hasardais cette conjecture, le père me repoussa
     durement; la fille pleurait et se tordait les bras, répétant sans
     cesse: «Hélas! mourir si jeune avant d'être mariée!» et la mère me
     disait des injures, m'appelant mécréant et certifiant qu'elle avait
     vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu
     Wiecznany. Je pris le parti de me taire[645].

Ainsi, et dès les premières lignes de son récit, Mérimée prend nettement
position: il ne croit pas aux vampires, mais il cherche à donner de
cette superstition une explication rationnelle. Hallucination ou folie,
maladie de l'imagination, tel est son pronostic. «Elle avait vu,
_disait-elle_... elle avait _cru_ reconnaître un homme du pays... elle
avait sur le cou une petite marque rouge; _mais je ne sais si ce n'était
pas_ un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue...»
Il y a là un cas pathologique qui intéresse au plus haut point Mérimée,
curieux observateur de pareils phénomènes. Dès lors c'est en docteur, en
psychologue, qu'il va étudier les effets de cette maladie singulière:
mais aussi en artiste, car il saura nous rendre palpables tous les
progrès de cette étrange affection. Et d'abord, il lui faut établir que
certains peuples croient sincèrement à l'existence des vampires; un
tableau d'un réalisme saisissant, habilement amené par quelques phrases
de transition, convaincra l'incrédule qu'il existe bien réellement des
vampires, sinon en vérité, du moins dans l'imagination de certaines
gens.

«La mère _avait vu le vampire de ses yeux et l'avait bien reconnu_.»
Suit une scène de sauvagerie, la plus horrible qu'on puisse imaginer, et
qui étonne chez des peuples qui ont cependant le respect de la mort;
mais la superstition ne connaît point de mesures. Ce crâne fracassé à
coups de fusil, ce cadavre déchiqueté par la morsure des hanzars, ce
liquide rougeâtre qu'on recueille sur des linges blancs pour servir de
compresses aux épaules de la pauvre Khava: Mérimée accumule tant de
détails repoussants et dégoûtants qu'on est bien forcé de convenir que
ce n'est pas chose ordinaire qu'une maladie où il faut employer des
remèdes de cette nature. Il y aune telle précision dans le récit,
l'auteur donne tant d'indications circonstanciées sur tout ce qui s'est
passé, à ce qu'il dit, sous ses yeux, qu'on a peine à ne pas l'en croire
sur parole et qu'il réussit bien mieux que ne l'avaient su faire dom
Calmet, Chaumette-Desfossés et Fortis, à nous initier à ce qu'est
véritablement le vampirisme: abominable et effrayante superstition dont
il va nous dire tous les effets funestes. Comme un médecin qui, au
chevet d'un malade, note au jour le jour tous les progrès de la maladie,
Mérimée indique avec une exactitude qui paraît scrupuleuse tout ce qui
peut nous faire connaître le mal dont meurt la malheureuse Khava. «Les
craquements du plancher, le sifflement de la bise, le moindre bruit la
faisaient tressaillir... Son imagination avait été frappée par un rêve
et toutes les commères du pays avaient achevé de la rendre folle en lui
racontant des histoires effrayantes.» Rien à faire contre le mal qui la
dévore; la bonne volonté, le dévouement sont impuissants, impossible de
prendre sur elle la moindre autorité; absorbée dans la méditation de sa
misère, elle a cette perspicacité des malades qui, mortellement
atteints, savent discerner toute la fausseté des espérances qu'on essaie
de leur donner. Observateur attentif, Mérimée n'en est pas pour autant
impassible; il se meut peu, il est vrai, dans ce récit de la mort d'une
jeune fille, tout juste autant qu'il faut pour pouvoir nous découvrir,
phase par phase, la maladie, et pour «donner enfin, de bon cœur, au
diable les vampires, les revenants et ceux qui en racontent les
histoires[646]».

Mais si sa sensibilité est contenue, elle n'en est pas moins évidente:
il a su donner la vie à la touchante et infortunée Khava et pour cela il
fallait bien qu'il fût ému lui-même. Il l'a fait gracieuse et dévouée,
superstitieuse il est vrai, mais quelle jeune fille ne l'est un peu?
Pleine d'attentions délicates: elle sait éloigner sa mère à ses derniers
moments, elle laisse à son garde fidèle une amulette pour souvenir;
victime d'un sort funeste, résignée, affectueuse et tendre elle fait
songer à plus d'une jeune fille du répertoire romantique.

Ce qui ressort de cette notice _Sur le Vampirisme_, c'est que Mérimée
s'est intéressé à la superstition morlaque d'abord parce que c'était
pour lui matière à peintures saisissantes et horribles qu'il se plaira
de nous tracer dans toute leur hideur, ensuite parce qu'il y avait là un
phénomène moral, quelque chose de bizarre dont les raisons étaient
obscures à démêler et dont il fallait rendre compte. Aussi bien nous
retrouverons dans les cinq ballades qu'il a consacrées aux vampires
cette double tendance: nous y découvrirons le peintre de tableaux
réalistes affreux et le froid psychologue qui examine, juge et critique
une superstition.

LA BELLE SOPHIE[647].--Est-ce une habileté? la première des ballades
vampiriques de Mérimée peut se comprendre dans une certaine mesure. Ce
n'est pas, là, du merveilleux à haute dose: une jeune fille méprise un
jeune amant qui l'aime, pour se donner à un homme riche et déjà vieux;
le jeune homme se suicide et la belle Sophie, avant que d'entrer dans la
chambre nuptiale, meurt épuisée dans les bras d'un spectre qui la mord à
la gorge. Nous y pouvons voir comme un symbole du remords qui un jour
poursuivra la glorieuse épouse du riche hey Moïna. Le vampirisme se
glisse dans cette ballade, plutôt qu'il n'y paraît. Ce n'est pas le bey
Moïna qui enserre, étouffe et tue la jeune épousée, c'est le spectre
vengeur de Nicéphore qui vient demander rançon de son sang qu'il a
répandu. Or, les spectres, c'était le «genre frénétique» le plus pur;
nous ne remarquerons donc rien de très original dans cette ballade, si
ce n'est ces derniers mots: «Il m'a mordue à la veine du cou et il suce
mon sang.»

La ballade, d'ailleurs, a d'autres mérites. Scène lyrique dit Mérimée à
très juste titre: lyrique par la façon dont elle est composée en
strophes d'à peu près égale longueur et finissant sur un refrain qui
varie très peu: «Le riche bey de Moïna épouse la belle Sophie», ou «Tu
es l'épouse du riche bey de Moïna», etc.; mais pathétique aussi, par le
contraste que fait la joie des cérémonies nuptiales avec l'atrocité du
dénouement.

La «couleur», comme toujours, Mérimée l'emprunte à Fortis, ainsi que la
matière de ses notes. Couleur toute superficielle qui n'a d'autre raison
d'être que de situer la scène dans un pays plutôt que dans un autre.
Simple prétexte pour citer le _Voyage en Dalmatie_ et faire preuve
d'érudition.

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA

On conduit à l'église l'épouse voilée,  [Les svati] Ce sont les membres
au milieu des _svati_ à cheval. Après   des deux familles réunis pour le
la cérémonie de la bénédiction, on la   mariage. Le chef de l'une des
ramène à la maison de son père, ou à    deux familles est le président
celle de son époux, si elle est peu     des svati, et se nomme
éloignée, parmi les décharges d'armes à _stari-svat_. Deux jeunes gens,
feu et parmi les cris de joie et des    appelés _diveri_, accompagnent
témoignages d'une allégresse barbare... la mariée et ne la quittent
Le _stari-svat_ est le premier          qu'au moment où le kuum la remet
personnage de la noce, et cette dignité à son époux. Pendant la marche
se donne toujours à l'homme le plus     de la mariée, les svati tirent
considéré parmi les parents... Les deux continuellement des coups de
_diveri_ destinés à servir l'épouse,    pistolets, accompagnement obligé
doivent être les frères de l'époux. Le  de toutes les fêtes, et poussent
_kuum_ fait les fonctions de parrain... des hurlements épouvantables.
                                        Ajoutez à cela les joueurs de
Avant d'entrer dans la maison,          guzla et les musiciennes, qui
la mariée se met à genoux et baise      chantent des épithalames souvent
le seuil de la porte; sa belle-mère     improvisées, et vous aurez une
ou quelque autre femme de la parenté    idée de l'horrible charivari
lui met alors en main un crible, rempli d'une noce morlaque.
de grains et de menus fruits, comme
noix et amandes, qu'elle doit répandre  La mariée, en arrivant à la
derrière elle par poignées.             maison de son mari, reçoit des
                                        mains de sa belle-mère ou d'une
                                        des parentes (du côté du mari),
                                        un crible rempli de noix; elle
                                        le jette par-dessus sa tête et
                                        baise ensuite le seuil de la
                                        porte.

Quand les époux sont déshabillés, le    Le kuum est le parrain de l'un
_kuum_ se retire et écoute à la porte,  des époux. Il les accompagne à
s'il y en a une. Il annonce l'événement l'église et les suit jusque dans
par un coup de pistolet, auquel les     leur chambre à coucher où il
svati répondent par une décharge de     délie la ceinture du marié, qui,
leurs fusils.                           ce jour-là, d'après une ancienne
                                        superstition, ne peut rien
                                        couper, lier ni délier. Le kuum
                                        a même le droit de faire
                                        déshabiller en sa présence les
                                        deux époux. Lorsqu'il juge que
                                        le mariage a été consommé, il
                                        tire en l'air un coup de
                                        pistolet, qui est aussitôt
                                        accompagné de cris de joie et de
                                        coups de feu par tous les
                                        svati[648].

JEANNOT[649].--La deuxième ballade, _Jeannot_, tout entière, a trait au
vampirisme; mais c'est pour s'en moquer. Mérimée se décide avec peine à
en parler sérieusement. Il ménage son lecteur et veut à l'avance lui
bien faire connaître quelle est sa propre pensée au sujet de cette
superstition. _Jeannot_ est un petit conte qui veut être drolatique et
qui est à peine amusant; Mérimée réussit peu dans ce genre; et puis on
peut penser qu'il y a comme un manque de goût à introduire si
brusquement un personnage aussi couard dans un recueil où tous les héros
ont pour moindre défaut la poltronnerie. De plus, ce pauvre Jeannot a le
tort de nous faire par trop songer au fameux «Jeannot lapin» de La
Fontaine. L'aventure de l'infortuné poltron, mordu par un chien qu'il
croit être un vampire, est à peine plaisante; elle n'a pour nous d'autre
intérêt que de nous faire remarquer encore une fois que Mérimée se
défend d'avoir jamais cru, le moins du monde, aux histoires de vampires.
Ceci bien établi, son imagination pourra se donner libre cours; se
complaire à des tableaux effrayants et raconter avec un semblant de
sincérité des histoires à faire frémir.

LE VAMPIRE[650].--_Le Vampire_ la troisième ballade du genre, se réduit
à un tableau: c'est la description d'un vampire tel que Mérimée
l'imagine d'après les renseignements que lui a donnés dom Calmet.
Remarquons que ce portrait, type du vampire selon l'auteur de _la
Guzla_, présente tous les traits principaux qu'on rencontre chez les
autres vampires du recueil. Comme lui, Nicéphore de _la Belle Sophie_,
le «Grec schismatique» de _Constantin Yacoubovich]_, et très
probablement aussi Cara-Ali de la ballade du même nom, sont de jeunes
hommes: comme lui, ils sont étrangers et doublement dignes de mépris,
comme vampires et comme «chiens d'infidèles»; ils sont généralement
séduisants: le «Vénitien» s'est fait aimer de Marie, comme Cara-Ali
s'est fait aimer de Juméli. Les yeux bleus, le teint pâle, cet air de
jeunesse qui jamais ne les quitte, même quand ils ont les cheveux
blancs, sont les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître un
vampire tandis qu'il est en vie; mort, ses yeux se ternissent, mais n'en
gardent pas moins une étrange puissance de fascination; son sang circule
toujours chaud à travers les veines; les corbeaux évitent de
l'approcher. Malheur à qui passe près de ce cadavre!

Le vampire selon Mérimée,--nous parlons de ses ballades,--c'est un
héros, fatal encore après sa mort. Fatal à lui-même et fatal à ceux qui
se trouvent sur sa route; son amour est maudit; il entraîne dans sa
perte celle à qui il s'attache; c'est un vampire très byronien que le
vampire de Mérimée. Nicéphore se tue comme Werther, parce qu'il n'a pu
épouser la belle Sophie; le «Vénitien» du _Vampire_ et Cara-Ali sont des
damnés qui excitent plus de pitié que de haine; à tout cela on ne
reconnaît guère le vampire traditionnel que la superstition déclare tel,
parce que durant sa vie il a vécu en original, ou parce que la nature
avait placé dans ses yeux et dans ses traits quelque chose d'anormal; ou
parce que, enfin, des circonstances bizarres ont accompagné sa mort.

CARA-ALI[651].--Héros fatal, le vampire est dévoué à ceux qu'il aime;
car ce n'est pas sa faute s'il provoque leur ruine; le «Vénitien» est
mort pour l'amour de Marie: «Une balle lui a percé la gorge, un ataghan
s'est enfoncé dans son cœur»; Cara-Ali meurt pour l'amour de Juméli:
«Juméli! Juméli! ton amour me coûte cher. Ce chien de mécréant m'a tué,
et il va te tuer aussi.» Mais si le vampirisme est au fond de cette
ballade, il n'en forme pas le véritable sujet: c'est un poème à tendance
moralisatrice auquel nous avons affaire.

Cara-Ali a séduit la belle Juméli parce qu'«il est couvert de riches
fourrures», tandis que son mari «Basile est pauvre». Quelle est, en
effet, la femme qui résiste à beaucoup d'or?» se demande le sauvage
poète illyrien. Pour ses richesses, Juméli a aimé l'infidèle. «Où es-tu,
Basile? Cara-Ali, que tu as _reçu dans ta maison, enlève ta femme Juméli
que tu aimes tant_.» Le vampire est non seulement séducteur, mais il se
fait un jeu, nouveau Pâris, de violer les lois de l'hospitalité. Le mari
tire une terrible vengeance de celui qui l'a trompé; de son «beau fusil
orné d'ivoire et de houppes rouges» il tue le pervers mécréant. Et non
content d'avoir blâmé dans sa première partie la cupidité de la femme;
d'avoir châtié comme il le mérite, le crime honteux d'un étranger peu
soucieux de ce qu'il doit à son hôte, Mérimée, pour une fois farouche
moraliste, punit d'abominable façon la sotte curiosité de l'homme qui,
lui aussi, se laisse prendre à l'appât des richesses et de la
domination. Avant de mourir, en effet, Cara-Ali a remis à l'épouse
infidèle «un talisman précieux», le Coran qui lui vaudra sa grâce, mais
causera la perte de l'infortuné Basile. «Basile a pardonné à son
infidèle épouse; il a pris le livre que tout chrétien devrait jeter au
feu avec horreur.» Mal lui en prend, car «en ouvrant le livre à la
soixante-sixième page» il se livre, «pour avoir renoncé à son Dieu» aux
mains du vampire «qui le mord à la veine du cou et ne le quitte qu'après
avoir tari ses veines».

Étrange histoire où le merveilleux ne paraît que dans la seconde partie,
selon un procédé habituel à Mérimée qu'il nous sera plus commode
d'étudier dans la ballade suivante. La morale, sans doute, est au fond
de cette pièce; mais est-elle bien sincère? ce sont de vieux thèmes que
la cupidité de la femme, la violation des droits de l'hospitalité,
l'ambition des hommes. Mérimée, il faut le dire, nous paraît un
moraliste quelque peu ironiste; son vampire qui représente ici le doigt
de Dieu, nous semble tout juste bon à effrayer les petits enfants; il a
voulu faire très gros, pour produire beaucoup d'effet; on ne saurait
nier qu'il y a dans son poème beaucoup de choses qui surprennent et
frappent l'attention.

CONSTANTIN YACOUBOVICH[652].--La cinquième ballade que Mérimée a
consacrée aux histoires de vampires est bien faite, elle aussi, pour
nous étonner. Vampire dans la première partie du poème,--car il a mordu
le fils de Constantin à la veine du cou,--le «Grec schismatique» se
transforme dans la seconde partie en un fascinateur. C'est trop pour un
seul homme: on n'est pas à la fois vampire et «_mauvais œil_»; l'un ou
l'autre devrait suffire.

Extraordinaire, cette ballade, et cependant meilleure au point de vue de
la couleur, que ne l'étaient les précédentes.

Comme le «Vénitien» du _Vampire_, le «Grec schismatique» ne porte point
de nom. C'est un inconnu, venu d'on ne sait où; un être fatal,
prédestiné, qui n'ose dire ni qui il est, ni où il va, toujours forcé de
fuir les lieux où il voudrait s'attacher. Un jour, blessé à mort, il
tombe au milieu d'une famille paisible qui prend soin de ses derniers
moments, et c'est son dernier crime. Ce cimetière, ces arbres verts
qu'il voit là-bas, dorés par le soleil, ce dernier refuge dans lequel il
voudrait dormir son dernier sommeil, il ne pourra y reposer car il est
poursuivi jusque dans la mort par son mauvais destin. Funeste à tous
ceux qui l'entourent, même à ceux qui lui veulent du bien, pourquoi
faut-il que Constantin Yacoubovich ne se soit pas demandé «si la terre
latine souffrirait dans son sein» ce «Grec schismatique». Et nous
découvrons ici, toujours et encore, ce perpétuel souci de Mérimée de
faire accepter ses histoires, en leur donnant, en dehors de la notion du
vampirisme même, quelque motif plausible qui puisse faire passer le
merveilleux. Deux personnages jouent un rôle important dans cette
ballade: c'est l'inconnu et le saint ermite qui lui aussi est anonyme;
et pourtant Constantin Yacoubovich, qui y tient une place insignifiante,
a donné son nom au poème; c'est lui, en effet, qui noue le drame en
commettant le sacrilège, c'est lui qui aurait dû chasser comme un chien,
loin de sa porte, ce mécréant maudit.

Toute cette ballade nous paraît assez bien venue et bien composée; c'est
insensiblement que Mérimée nous fait passer de la réalité dans le
domaine du merveilleux; quelque part il a donné sa recette pour y
plonger le lecteur sans qu'il s'en aperçoive.

     Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres,
     mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus
     minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition sera
     insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien
     avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière
     lui[653].

Cette ballade nous offre une excellente occasion d'étudier la manière
dont Mérimée s'y prend pour y réussir en effet.

Un tableau d'abord, en quelques lignes, pour situer la scène: Constantin
Yacoubovich est assis devant sa maison; devant lui son fils joue avec un
sabre; sa femme Miliada est accroupie à ses pieds. Survient un inconnu;
ce sera le personnage important du drame, il faut donc attirer
l'attention sur lui: ici et là quelques traits qui nous le feront
reconnaître tout à l'heure pour ce qu'il est véritablement: figure
jeune, cheveux blancs, yeux mornes, joues creuses. Ce personnage
énigmatique nous intrigue plus qu'il ne nous étonne; avant qu'il ne
meure, Mérimée place dans sa bouche quelques mots seulement qui nous
font deviner tout un passé de douleurs et de nouvelles misères: «Triste,
triste fut ma vie; triste sera ma mort...» Enfin deux traits qui
attirent et retiennent notre attention: Et sa bouche a souri et ses yeux
sortaient de leurs orbites.» Puis, quand l'auteur a déclaré que
Constantin «l'a porté au cimetière sans s'inquiéter si la terre latine
souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique», nous
sommes bien persuadés que ce mort est un être étrange, nous l'admettons
pour tel à l'avance et nous n'avons qu'une curiosité, savoir qui il est.
Mérimée est bien trop habile pour nous le dire de suite: il nous montre
d'abord le jeune fils de Constantin qui se meurt d'un mal inconnu; ce
qui ne fait qu'accroître notre désir de connaître le pourquoi de toutes
ces choses; puis un grand mot nous met davantage en éveil: «La
_Providence_ a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son
voisin.» Enfin, nous allons savoir, et, à l'avance, nous acceptons
toutes les explications merveilleuses qui nous seront données. Ce mort
est un vampire, c'est lui qui vient sucer le sang du fils de Constantin;
on le déterre:

     Or, son corps était frais et vermeil; sa barbe avait crû, et ses
     ongles étaient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche était
     sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un
     pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui
     dans les bois.

Nous sommes en plein merveilleux; il n'y a plus de raison pour nous
arrêter; et c'est la fuite fantastique du mort à travers les bois; et
ces apparitions consécutives et ces conjurations sans cesse renouvelées.
Du domaine des choses possibles, où nous étions dans la première partie,
nous avons passé, par des transitions habiles et presque sans nous en
apercevoir, en pleine fantaisie.

Est-il besoin de dire qu'ici encore, lorsque Mérimée a besoin d'un
document précis,--qui, à vrai dire, n'ajoute rien à son poème parce que
le plus souvent il n'est pas nécessaire,--c'est à ses sources bien
connues qu'il s'adresse.

VOYAGE EN DALMATIE:                     LA GUZLA

Le plus poli Morlaque en parlant de sa  Dans un ménage morlaque le mari
femme, dit: _Da prostite, moya  xena_,  couche sur un lit, s'il y en a
pardonnez-moi, ma femme. Ceux en petit  un dans la maison, et la femme
nombre, qui possèdent un mauvais        sur le plancher. C'est une des
châlit, où ils dorment sur la paille,   nombreuses preuves du mépris
n'y souffrent jamais leur femme, qui    avec lequel sont traitées les
est obligée de coucher sur le plancher. femmes dans ce pays. Un mari ne
J'ai couché souvent dans les cabanes    cite jamais le nom de sa femme
des Morlaques, et j'ai été témoin de ce devant un étranger sans ajouter:
mépris universel qu'ils marquent au     _Da prostite, moya xena_ (ma
sexe[654].                              femme, sauf votre respect)[655].

Mérimée a compris le vampirisme de deux façons très différentes: dans sa
notice et dans ses ballades.

Dans la notice, s'inspirant directement de dom Calmet et de Fortis, il a
pénétré le véritable esprit du vampirisme; hallucination ou folie,
maladie de l'imagination: le vampirisme n'est rien autre chose.

Dans ses ballades, au contraire, Mérimée l'a interprété à la façon de
Byron et de Nodier; c'est un vampirisme fantaisiste, _un vampirisme
romantique_. Le vampire est un type particulier du héros fatal; s'il est
nuisible, c'est parce qu'il est maudit, ou parce que sont maudits ceux
dont il vient réclamer vengeance.

Ce vampirisme littéraire n'a rien de commun avec le vampirisme
traditionnel et populaire qui n'est qu'une superstition analogue à la
peur du loup-garou.

Mais si Mérimée, dans ses ballades vampiriques, s'est éloigné du
véritable esprit populaire, il s'est écarté bien davantage de la poésie
populaire serbo-croate qui ne chante jamais les vampires. Histoires de
bonnes femmes, ce sont des récits que racontent parfois les vieilles
grand'mères aux petits enfants dans les campagnes. Le _guzlar_ rougirait
de chercher son inspiration à des sources aussi grossières; et c'est
faire les peuples de ce pays par trop naïfs que de croire qu'ils ont
sans cesse l'imagination tourmentée de terreurs aussi puériles. Le
merveilleux sans doute ne manque pas dans les piesmas, mais ce
merveilleux, jamais effrayant, est le plus souvent symbolique. Tous les
peuples, en effet, ont divinisé à une certaine époque les forces de la
nature: les souffles du vent, le murmure des ruisseaux sont le langage
que parlent les esprits de la forêt et des monts. Les nymphes et les
sylphides sont connues en tous pays; le peuple serbo-croate lui aussi a
sa nymphe qui habite la montagne, la _Vila_, qui est souvent l'amie des
héros; les poètes de ces pays, comme tous les poètes, aiment la fiction;
les chevaux ailés, les miracles sont pour eux choses assez familières;
mais comme les poètes sincères qui sentent encore vibrer en eux les
vraies cordes du lyrisme, ce sont les riantes et gracieuses images
qu'ils aiment et non pas des tableaux tout remplis d'horreurs que seule
peut apprécier une société quelque peu corrompue et avide de sensations
nouvelles.



§ 3

LE MAUVAIS ŒIL


La superstition du mauvais œil est plus ancienne et mieux connue que les
croyances relatives aux vampires. Aussi pensons-nous ne pas devoir nous
étendre aussi longuement sur ce sujet que nous l'avons fait à l'occasion
des précédentes ballades.

Théocrite s'inspire de cette superstition dans ses idylles[656]; Pline
l'Ancien en parle dans ses histoires[657]; Ovide enfin dans ses _Amours_
explique ce qu'est le mauvais œil:

     Oculis quoque pupula duplex
     Fulminat, et gemino lumen ab orbe venit[658].

Au XVIe siècle, un célèbre physicien italien, Jean-Baptiste Porta,
consacre au mauvais œil tout un chapitre de son gros ouvrage: _Magiæ
naturalis sive de miraculis rerum naturalium lib. XX_, Naples 1589[659].
Ce livre où, à côté d'une quantité de choses ridicules compilées sans
critique, il se trouve de nombreuses observations très judicieuses sur
les phénomènes naturels, eut une renommée universelle; on en fit des
traductions en plusieurs langues et même en arabe; toutefois il n'en
existe pas de version française complète. Mérimée a connu Porta et l'a
très longuement cité à la fin de sa dissertation sur le mauvais œil;
dans la seconde édition il supprima cet emprunt.

Avec le romantisme, le mauvais œil et les jeteurs de sorts redevinrent à
la mode. En 1820, Nodier en parle en détail dans un appendice de _Lord
Ruthwen_ de Cyprien Bérard. En 1835, un certain M. Brisset écrit un
_Mauvais œil_ qui n'est en somme qu'une imitation plus horrible et plus
fantastique encore du _Smarra_ de Nodier[660]. Théophile Gautier, en
1857, écrit une _Jettatura_[661]. Dumas père dans _le Corricolo_, lui
aussi, traite en un chapitre de cette superstition et, comme le
folkloriste anglais Elworthy[662], constate que les femmes à Naples sont
heureuses si l'on crache à la figure de leurs enfants qu'elles croient
ensorcelés; c'est le plus sûr moyen de rompre le charme fatal
qu'exercent sur eux les paroles louangeuses.

L'un des maîtres de Mérimée, Fauriel, estimait déjà en 1824 la matière
trop connue pour s'en occuper particulièrement:

     Mais, pour en venir aux superstitions restées des anciens Grecs à
     ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m'arrêterai pas,
     parce qu'elles se trouvent partout... Telles sont, par exemple...
     l'opinion que certains individus sont doués de ce qu'on appelle _le
     mauvais œil_, ou la faculté de porter malheur aux autres en les
     regardant, etc.[663]

La croyance au mauvais œil est en effet une superstition universelle et
fort ancienne; c'est qu'aussi bien cette superstition a pu avoir à
l'origine, pour point de départ, l'observation de phénomènes réels; ce
mystérieux pouvoir qu'ont certains tempéraments sur d'autres,
l'hypnotisme dont on ne connaît pas bien encore aujourd'hui les raisons,
était bien fait pour effrayer les imaginations primitives; les anciens
voyaient dans ce que nous désignons aujourd'hui d'un simple mot:
catalepsie, sans nous en étonner outre mesure, comme un avant-goût de la
mort. Quoi qu'il en soit, Mérimée était bien renseigné sur ce sujet,
soit par ce qui traînait çà et là, un peu partout dans les livres, soit
enfin par les ouvrages que nous l'avons vu consulter si souvent à
l'occasion de _la Guzla_. Fortis parle, en effet, et très amplement, de
ces superstitions, encore qu'il insiste davantage sur les moyens de se
garantir contre ceux qui ont ce pernicieux pouvoir[664].

SUR LE MAUVAIS ŒIL[665].--Comme pour le vampirisme, Mérimée a jugé
qu'une introduction était nécessaire à ses ballades sur le mauvais œil.
Il en parle en homme entendu; est-il besoin de dire que nous n'y
trouverons rien qui ne se rencontre dans les ouvrages que nous venons de
citer? Mais si le fond ne lui appartient pas, la forme est bien à lui;
dans cette introduction, comme dans les précédentes, aux choses qui lui
viennent des autres, Mérimée a mis sa marque personnelle. Après avoir
indiqué en quelques mots les effets funestes du pouvoir qu'exercent sur
autrui certains personnages mystérieux, Mérimée cite sa propre
expérience: il a vu, de ses yeux vu, par deux fois, des victimes du
mauvais œil. Et au lieu de faire sur le mauvais œil un long et plat
exposé en termes très généraux et abstraits, il nous traduit en termes
sensibles, dans un récit presque entièrement composé de vivantes
anecdotes, toutes les manifestations de cette superstition. «Une jeune
fille est abordée par un homme du pays qui lui demande le chemin; elle
le regarde, pousse un cri et tombe par terre sans connaissance.» Puis
c'est la visite chez un prêtre; les pratiques superstitieuses auxquelles
elle est soumise «et deux jours après... elle était en parfaite santé».
Ici nous reconnaissons les précieux renseignements de Fortis[666]. Une
autre fois c'est un jeune homme qui tombe fasciné sous le regard d'un
heyduque; «sa figure était repoussante et ses yeux étaient très gros et
saillants»; il maudissait lui-même ce pouvoir fatal que la nature avait
placé en lui. Jamais, bien qu'il l'en priât, il ne voulut consentir à
lever son regard sur Mérimée. Mais un cas plus étrange, c'est la double
prunelle qui brille dans les yeux de certains hommes. «J'ai entendu
aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un œil, et
c'étaient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me
faisaient ce conte.» C'est le mauvais œil traditionnel, celui de
Théocrite, de Pline et d'Ovide, celui aussi de Porta qu'il citera à la
fin de sa préface. Il y a plusieurs moyens de se préserver du mauvais
œil: des cornes d'animaux, des morceaux de corail vous en garantissent;
on peut également toucher du fer ou jeter du café à la tête de celui qui
vous fascine; mais le plus sûr moyen c'est un coup de pistolet tiré en
l'air; bien plus sûr encore, si on le dirige contre l'enchanteur
prétendu. Les louanges aussi sont funestes à ceux auxquels elles
s'adressent, surtout aux enfants; Mérimée s'est vu contraint, sous
menace de mort, de cracher au visage d'un bel enfant pour rompre
l'enchantement qu'il avait involontairement provoqué; suit un extrait
des idées de Jean-Baptiste Porta sur le sujet[667].

Disons-le encore, il n'y a rien de bien original pour le fond dans cette
introduction; elle n'a d'autre mérite que d'être agréable à la lecture
par la vie et le mouvement que l'auteur de _la Guzla_ a su y mettre.

LE MAUVAIS ŒIL[668].--Parmi les ballades que Mérimée a consacrées à ce
genre de superstition, l'une a pour titre _le Mauvais œil_. Toutes ces
croyances s'y résument en quelque sorte; elle est comme une illustration
poétique de toutes les idées contenues dans la dissertation. Le
personnage funeste est «mauvais œil» et sait aussi des paroles magiques
dont le charme est fatal. Une mère au chevet de son enfant se lamente
sur le mal cruel qui le mine: un maudit étranger est venu dans la
maison, «il a vanté la beauté de l'enfant, il a passé la main sur ses
cheveux blonds... Beaux yeux, disait-il, bleus comme un ciel d'été _et
ses yeux gris se sont fixés_ sur les siens... Et les yeux bleus de
l'enfant sont devenus ternes par l'effet de ses paroles magiques, et ses
cheveux blonds sont devenus blancs comme ceux d'un vieillard». Ah! s'il
était ici ce maudit étranger, comme elle l'obligerait à cracher sur le
joli front de son enfant! Mais on le sauvera, car son oncle est allé à
Starigrad et rapportera de la terre du tombeau du saint; car l'évêque,
son cousin, a donné à la bonne mère une relique qu'elle va pendre au cou
de son enfant.

D'une inspiration émue, cette originale mélopée d'une mère au chevet de
son enfant agonisant est d'un charme à la fois triste et pénétrant; on y
sent comme une émotion contenue; la mère enveloppe son enfant d'une
tendresse si grande que ce dernier espoir qu'elle se donne, cette foi si
sincère qu'elle a en des pratiques superstitieuses, nous paraissent tous
naturels.

MAXIME ET ZOÉ[669].--En bien des endroits, nous l'avons vu, Mérimée en
composant _la Guzla_ a dû songer à ses auteurs classiques. Pour ce poème
il avoua, dans une note supprimée dans les éditions postérieures, s'être
inspiré de Virgile. «On voit ici, dit-il, comment la fable d'Orphée et
d'Eurydice a été travestie par le poète illyrien qui, j'en suis sûr, n'a
jamais lu Virgile.[670]»

C'est plus qu'un travestissement que _Maxime et Zoé_. C'est un
déguisement sous lequel il eût été impossible de reconnaître Virgile si
Mérimée n'avait pris la précaution de nous en avertir, ce qui nous fait
croire de plus en plus que les quelques rapprochements que nous avons pu
faire entre les autres ballades et la littérature classique, s'ils ne
sont évidents, sont du moins très probables. Il n'y a d'autre
ressemblance, en effet, entre le récit de Virgile et la ballade de
Mérimée si ce n'est que, chez l'un comme chez l'autre, l'un des amants
se retourne pour causer la perte de l'autre.

     Échappé de tous les dangers, Orphée revenait des sombres bords, et
     Eurydice, qui lui était rendue, marchait vers les régions de la
     lumière, le suivant sans qu'il la vît; Proserpine ne la lui rendait
     qu'à ce prix. Mais, ô délire soudain d'un amant insensé, et bien
     digne de pardon, si l'enfer savait pardonner! il s'arrête, et
     presque aux portes du jour, s'oubliant lui-même, hélas! et vaincu
     par l'amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts
     s'évanouirent; les traités furent rompus avec l'impitoyable tyran
     des enfers, et trois fois les gouffres de l'Averne retentirent d'un
     épouvantable fracas. Mais elle: «Quelle folie m'a perdue,
     malheureuse que je suis! et te perd en ce jour, ô mon Orphée[671]!»

Orphée, le divin poète, s'est transformé en un troubadour mystérieux: la
nuit, on entend sous la fenêtre de la belle Zoé un grand jeune homme
soupirer et chanter son amour sur la guzla[672]. Les nuits qu'il préfère
sont les nuits obscures. «Quand la lune est dans son plein, il se cache
dans l'ombre.» Zoé seule sait son nom, mais ni elle ni personne n'a vu
son visage. Car aussi grand chasseur qu'excellent chanteur, tout le jour
il «court à la poursuite des bêtes fauves»; toujours «il rapporte des
cornes du petit bouc de la montagne et dit à Zoé: _Porte ces cornes avec
toi et puisse Marie te préserver du mauvais œil!_» Et Zoé est tombée
éperdument éprise de l'étranger, car dans la nuit elle a reconnu qu'il
était beau; et elle s'en est enfuie avec lui «sur un coursier blanc
comme lait, sur la croupe duquel était un coussin de velours pour porter
plus doucement la gentille Zoé». N'étaient cette allure mystérieuse du
ravisseur et ces allusions fréquentes au mauvais œil, jusqu'ici l'on
dirait d'une gracieuse ballade moyenageuse. Mais Zoé, trop coquette, a
négligé d'emporter les amulettes que lui avait données Maxime; elle a
voulu partir en plein jour pour emporter ses beaux habits; mais elle est
trop amoureuse pour obéir en tout à son amant.

     --«Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne
     m'aimes pas; si tu ne te retournes pour me regarder, je vais sauter
     du cheval, dussé-je me tuer en tombant.»

     Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il
     jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la
     belle Zoé: sainte Vierge! il avait deux prunelles dans chaque œil!

     Et mortel, et mortel était son regard! avant que ses lèvres eussent
     touché celles de la belle Zoé, la jeune fille pencha la tête sur
     son épaule, et elle tomba de cheval pâle et sans vie.

Désespéré, Maxime Duban, comme un nouvel Œdipe, s'est arraché les yeux
avec son hanzar; et, bientôt, «l'on ouvrit le tombeau de la belle Zoé
pour y placer Maxime à côté d'elle[673]».

Pas plus que le vampirisme, un guzlar n'aimerait à chanter le mauvais
œil. Plus ancienne que la précédente, cette dernière superstition est
moins grossière et trouve un fondement véritable dans l'observation de
certains phénomènes naturels. Les Grecs ont eu terreur du mauvais œil;
ils ont cru au charme funeste des paroles louangeuses; ne pouvant
trouver d'explications à certaines maladies qui s'abattaient sur les
troupeaux ou sur les hommes, il leur était commode de croire aux jeteurs
de sort. Ce sont là des superstitions universelles et qui, même
actuellement, ont laissé des traces; mais la poésie _populaire_ n'a
jamais, que nous sachions, chanté de tels sujets.



§ 4

«L'AMANT EN BOUTEILLE»


Il y a dans _la Guzla_ trois autres ballades dont le merveilleux est
aussi l'un des éléments importants, mais qui ne sauraient former de
catégories spéciales; il nous faudra donc les étudier isolément.

Dans la première, _l'Amant en bouteille_, Mérimée s'est inspiré d'un
célèbre théologien hollandais, Balthazar Bekker (1634-1698). C'était un
étrange personnage que Balthazar Bekker: ministre protestant, il
s'attacha à la philosophie de Descartes et voulut démontrer qu'elle
pouvait s'allier à la théologie. Il le fit dans un livre _De philosophia
cartesiana admonitio sincera_ (1665), qui lui attira beaucoup d'ennemis.
Adversaire déclaré des croyances superstitieuses, il combattit d'abord
dans ses _Recherches sur les comètes_ le préjugé qui attribue à ces
astres une influence sur la destinée; mais son ouvrage le plus
considérable est _le Monde enchanté_ (1691), livre dans lequel il
s'éleva avec une hardiesse singulière pour son temps contre l'opinion du
peuple sur le pouvoir des démons. Ce livre, qui a été traduit en
allemand, en anglais, en italien et en français[674], souleva contre son
auteur une tempête de calomnies et d'injures, le réduisit enfin à une
vie vagabonde. Bekker mourut sept ans après avoir donné son
chef-d'œuvre.

Ce pauvre homme était très sympathique à Voltaire qui fit de lui un
éloge quelque peu ironique, mais sincère. «On ne peut pas parler du
diable, dit-il, sans mentionner un de ses plus grands ennemis, Balthazar
Bekker. Ce Balthazar, très bon homme, grand ennemi de l'enfer éternel et
du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son
temps par son gros volume du _Monde enchanté_. Le diable alors avait
encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces,
malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde.
La sorcellerie, les possessions et tout ce qui est attaché à cette belle
théologie étaient en vogue dans toute l'Europe et avaient souvent des
suites funestes. Tous les tribunaux retentissaient d'accusations portées
contre les sorciers. De telles horreurs déterminèrent le bon Bekker à
combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il
avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait furieusement,
étant d'une laideur horrible, rien ne l'arrêta; il commença par nier
absolument le pouvoir de Satan et s'enhardit encore jusqu'à soutenir
qu'il n'existe pas. _S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait
de la guerre que je lui fais[675]._»

Dans une note, Mérimée reconnaît avoir trouvé dans _le Monde enchanté_
du «fameux docteur Balthazar Bekker» une histoire qui avait beaucoup de
rapport avec la sienne[676]. C'était un demi-aveu. Il n'y a pas qu'une
simple coïncidence entre la ballade de Mérimée et l'anecdote qu'il
emprunte à Bekker; on peut dire, au contraire, que, fondue avec une
autre page de ce même écrivain, cette anecdote lui a fourni tout le
sujet de _l'Amant en bouteille_.

De quoi s'agit-il, en effet, dans cette ballade? D'une jeune fille qui
porte dans une bouteille un amant mystérieux qui satisfait tous ses
désirs. Or, que trouvons-nous dans l'anecdote de Bekker rapportée par
Mérimée: l'histoire d'une jeune fille, fiancée à un esprit également
mystérieux qui, comme celui de la ballade, remplit tous ses vœux. Il est
vrai que ce dernier amant n'est pas renfermé dans une bouteille; mais
les quelques lignes qui suivent et que nous extrayons du même _Monde
enchanté_, nous persuadent aisément que c'est encore à Balthazar Bekker
que Mérimée doit d'avoir eu idée de placer son étrange héros dans cette
prison:

     La première chose de celles que j'ai remarquées dans mon premier
     livre, dit l'écrivain hollandais, qui demande que nous y fassions
     réflexion, est ce que je cite à l'article 18 du chapitre 19, des
     diables qui s'enferment dans du cristal ou dans des bagues. Et
     comme à l'endroit que j'ai cité, Gaspar Schot me renvoie à Wierus,
     j'y trouve cette commodité, que je n'ai qu'à traduire ses propres
     termes, sans y ajouter la moindre annotation de ma part. Wierus en
     parlant des diables enchâssés dans le verre ou dans les bagues, au
     chapitre premier de son sixième livre, articles 3 et 4: «Il ne faut
     pas, dit-il, oublier ceux qui portent le pauvre diable sur eux,
     enfermé dans une bague par l'artifice d'un habile orfèvre, avec
     plusieurs parfums et grimaces circonstanciées; non plus ceux qui le
     montrent si étroitement enchaîné dans un cristal de roche, qui ne
     se rompe pas, comme l'on sait, ou dans un verre...» Là-dessus il
     nous raconte comment la cour de Gueldre reconnut et punit, en 1548,
     un nommé Joffe Rosa de Courtray, qui fut «obligé, par une sentence
     légitime, d'ouvrir et de rompre à coup de marteau, sur un billot,
     en plein marché, en présence de la cour et d'un nombre infini de
     spectateurs, cette prison de diable, à savoir son anneau, et de
     donner la liberté au prisonnier qui y était enfermé; à moins que
     quelqu'un ne s'imagine que le diable pouvait être écrasé de ce
     marteau, s'il croit qu'il ait pu être retenu dans cet anneau par sa
     dureté[676]».

Dans sa ballade, Mérimée s'est tout simplement proposé d'exciter la
curiosité du lecteur; c'est de la pure fantasmagorie; nous l'acceptons
comme telle, car dès les premiers mots nous sommes prévenus.

     Jeunes filles qui m'écoutez en tressant des nattes, vous seriez
     bien contentes si, comme la belle Khava, vous pouviez cacher vos
     amants dans une bouteille.

     La ville de Trebigne a vu un grand prodige: une jeune fille, la
     plus belle de toutes ses compagnes, a refusé tous les amants,
     jeunes et braves, riches et beaux.

     Mais elle porte à son cou une chaîne d'argent avec une fiole
     suspendue, et elle baise ce verre et lui parle tout le jour,
     l'appelant son cher amant.

     Ses trois sœurs ont épousé trois beys puissants et hardis.--«Quand
     te marieras-tu, Khava? Attendras-tu que tu sois vieille pour
     écouter les jeunes gens?»

     --«Je ne me marierai point pour n'être que l'épouse d'un bey: j'ai
     un ami plus puissant. Si je désire quelque objet précieux, à mon
     ordre il l'apporte.

     «Si je veux une perle au fond de la mer, il plongera pour me
     l'apporter: ni l'eau, ni la terre, ni le feu ne l'arrêtent, quand
     une fois je lui ai donné un ordre.

     «Moi, je ne crains point qu'il me soit infidèle: une tente de
     feutre, un logis de bois ou de pierre est une maison moins close
     qu'une bouteille de verre.»

     Et, de Trebigne et de tous les environs, les gens sont accourus
     pour voir cette merveille: et, si elle demandait une perle, une
     perle lui était apportée.

     Voulait-elle des sequins pour mettre dans ses cheveux, elle tendait
     sa robe et en recevait de pleines poignées. Si elle eût demandé la
     couronne ducale, elle l'aurait obtenue.

     L'évêque, ayant appris la merveille, en a été irrité. Il a voulu
     chasser le démon qui obsédait la belle Khava, et lui a fait
     arracher sa bouteille chérie.

     --«Vous tous qui êtes chrétiens, joignez vos prières aux miennes
     pour chasser ce noir démon!» Alors il a fait le signe de la croix
     et a frappé sur la fiole de verre un grand coup de marteau.

     La fiole s'est brisée: du sang en a jailli. La belle Khava pousse
     un cri et meurt. C'était bien dommage qu'une si grande beauté fût
     ainsi victime d'un démon[677].

Ne plaignons pas la belle Khava plus que ne l'a plaint le poète de _la
Guzla_. C'est ici du merveilleux auquel nous avons affaire et rien autre
chose. Disons toutefois qu'un merveilleux aussi merveilleux nous paraît
de beaucoup dépasser ce qu'ont pu jamais se permettre les véritables
poésies populaires.



§ 5

«LA BELLE HÉLÈNE»


Le sujet de _la Belle Hélène_[678] présente bien des analogies avec
celui de la célèbre légende de Geneviève de Brabant. C'est l'histoire
d'une femme accusée d'infidélité par un prétendant rebuté, auprès de son
mari qui revient après une longue absence; mais la vérité finit par
éclater au grand jour. Citons ici le commencement d'une complainte
populaire qui chante l'histoire de Geneviève:

     Approchez-vous, honorable assistance,
     Pour entendre réciter en ce lieu
     L'innocence reconnue et patience
     De Geneviève, très aimée de Dieu;
         Étant comtesse
         De grande noblesse,
     Née du Brabant était assurément.

     Geneviève fut nommée au baptême.
     Ses père et mère l'aimaient tendrement;
     La solitude prenait d'elle-même,
     Donnant son cœur au Sauveur tout-puissant.
         Ses grands mérites
         Firent qu'à la suite,
     À dix-huit ans fut mariée richement.

     En peu de temps s'éleva grande guerre:
     Son mari, seigneur du Palatinat,
     Fut obligé, pour son honneur et gloire
     De quitter la comtesse en cet état:
         Étant enceinte
         D'un mois sans feinte,
     Fit ses adieux ayant les larmes aux yeux.

     Il a laissé son aimable comtesse
     Entre les mains d'un méchant intendant
     Qui l'a voulu séduire par finesse,
     Et l'honneur lui ravir subitement;
         Mais cette dame
         Pleine de charmes
     N'y voulut consentir nullement.

Composée d'abord en latin, cette légende doit sa popularité surtout au
célèbre ouvrage du jésuite René de Cerisier: _l'Innocence reconnue, ou
Vie de Sainte Geneviève de Brabant_ (Paris, 1638)[679]. Elle a inspiré
plusieurs écrivains français; Corneille-Blessebois[680], D'Aure[681], La
Chaussée, Lévrier de Champriontz[682], Cécile, Anicet Bourgeois, ont
fait de cette touchante histoire le sujet de tragédies, de drames, de
mélodrames. Duputel et Louis Dubois ont publié chacun un roman sur ce
sujet, 1805, in-8º, et 1810, 2 vol. in-12. Berquin en a fait l'objet
d'une romance fort connue. En Allemagne, des romanciers, des auteurs
dramatiques, Tieck et Hebel entre autres, ont exploité la même
matière[683].

À ce récit, devenu quelque peu banal pour avoir été trop raconté,
Mérimée a donné une couleur nouvelle; un enchantement produit par un
crapaud noir met la belle Hélène dans une situation telle que son mari a
bien quelque raison de l'accuser. C'est à Porta encore qu'il doit d'en
avoir eu idée; voici, en effet, ce que raconte à ce sujet l'auteur de
_la Magie naturelle_:

     Aussi par non moindre efficace le sang des Menstruës putréfié peut
     engendrer des Crapaux & Raines, car facilement il se corrompt & se
     convertit, & mesme souventes fois femmes engendrent d'iceluy avec
     portée humaine des Crapaux, Lesards, & autres bestes semblables. Et
     nous lisons que les femmes de Salerne au commencement de leur
     conception, & alors que le fruit doit estre vivifié, sont
     coustimières de les tuer par Jus d'Ache, ou Persil, ou de Porreaux.
     Or estant quelquesfois advenu qu'une femme contre espérance
     semblast estre enceinte, enfin elle enfanta quatre bestes
     semblables à Raines: Voilà qui fait que souvent par un tel cas
     elles avortent, & ne doit-on cercher d'autre cause de cette
     monstrueuse generation, que cette qui a esté cy-dessus déclarée.
     Aussi par la corruption de la semence humaine s'engendrent és
     entrailles de petites bestes qui sont comme vermisseaux. Alcipe a
     enfanté un Éléphant, & sur le commencement de la guerre des Marses
     une chambriere engendra un serpent[684].

Combinant les renseignements que lui donne le physicien italien, à la
vieille légende bien connue, Mérimée a écrit _la Belle Hélène_.

L'héroïne de ce poème n'a pas grand mérite à se refuser aux avances de
Piero Stamati; il est laid et méchant, et il ne sait offrir pour la
séduire que de l'or. Grande et forte, Hélène a jeté sur le dos le
vieillard camus et rabougri qui est rentré dans sa maison pleurant, les
genoux à demi ployés et chancelant. Il a juré de se venger; un juif lui
en donne le moyen: et c'est une scène de magie à laquelle nous
assistons.

     Il lui apporta un crapaud noir trouvé sous la pierre d'une tombe,
     et il lui a versé de l'eau sur la tête et _a nommé cette bête Jean.
     C'était un bien grand crime de donner à un crapaud noir le nom d'un
     si grand apôtre!_

     Alors ils ont lardé le crapaud avec la pointe de leurs ataghans,
     jusqu'à ce qu'un venin subtil sortît de toutes les piqûres; et ils
     ont recueilli ce venin dans une fiole et l'ont fait boire au
     crapaud. Ensuite ils lui ont fait lécher un beau fruit.

     Et Stamati a dit à un jeune garçon qui le suivait: «Porte ce fruit
     à la belle Hélène, et dis-lui que ma femme le lui envoie. Le jeune
     garçon a porté le beau fruit, comme on le lui avait dit, et la
     belle Hélène l'a mangé tout entier avec une grande avidité.

Dans une note, Mérimée s'explique: «C'est une croyance populaire de tous
les pays que le crapaud est un animal venimeux. On voit dans l'histoire
d'Angleterre qu'un roi fut empoisonné par un moine avec de l'ale dans
laquelle il avait noyé un crapaud. Ce détail est emprunté à sir Walter
Scott[685]; quelques lignes plus loin il s'inspire d'une autre anecdote
également connue du monde littéraire et que _le Globe_ rapporta vers la
même époque. On voit, en effet, dans le _Rozier historial_ qu'en 1460,
on brûla à Reims une sorcière qui, pour servir la vengeance d'un prêtre
du diocèse de Soissons, «baptisa un crapaud au nom de Jean, et le fit
communier[686]».

Dans la seconde partie, nous sommes en plein merveilleux; c'est d'abord
l'étrange maladie de la dolente dame; puis le retour de son mari, qui
revient tout juste après avoir passé à l'étranger le temps nécessaire
pour être convaincu de l'infidélité de sa noble épouse. D'un seul coup
de son sabre il lui tranche la tête; puis il veut arracher de «son sein
si blanc» l'enfant innocent, pour reconnaître plus tard, à ses traits,
l'infâme séducteur; mais il n'a trouvé qu'un crapaud noir. Et la tête de
sa femme bien aimée a parlé, et lui a dit que Piero Stamati lui avait
jeté un sort, aidé par un méchant juif; et Théodore Khonopka a coupé la
tête de Piero Stamati, il a tué aussi le méchant juif et a fait dire
trente messes pour le repos de l'âme de sa femme.



§ 6

«LE SEIGNEUR MERCURE»

Quant à la ballade intitulée _le Seigneur Mercure_[687] qui, elle aussi,
est pleine de merveilleux, son fond, malgré les broderies plus ou moins
ingénieuses, n'est pas d'une invention originale.

Le commencement du _Seigneur Mercure_ rappelle _la Belle Hélène_. Comme
le héros de cette ballade, le seigneur Mercure quitte sa maison, y
laisse seule sa femme. Il ne s'en va pas à Venise comme Théodore
Khonopka, mais «à la guerre» contre «les mécréants». Pendant ce temps,
sa femme reçoit les déclarations d'amour, non pas d'un vieillard «camus
et rabougri», comme l'est Stamati, mais du jeune Spiridion Pietrovich,
cousin de son mari.

Avant de partir, le seigneur Mercure a donné à sa femme un collier
magique. Il restera entier tant qu'elle lui restera fidèle. Mais
celle-ci le trompe avec le cousin et le collier se brise.

Le mari revient, après de longues aventures, et demande le collier; mais
la femme en avait préparé un autre tout semblable et empoisonné.--«Ce
n'est pas là mon collier, dit Mercure.»--«Comptez bien tous les grains,
dit-elle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept.»

     Et Mercure comptait les grains avec ses doigts, qu'il mouillait de
     temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait à
     travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain, il
     poussa un grand soupir et tomba mort[688].

Ce collier magique, le collier dénonciateur, n'est, sous une autre
forme, que «le lotus rouge des contes de l'Inde, le lotus qui change de
couleur et se flétrit lorsque l'un des deux époux trahit ses
serments[689]; c'est le bouquet du conte persan, qui reste frais tant
que la femme reste sage; c'est la source qui se trouble, le lait qui
rougit, le vin qui écume, la plante qui se dessèche, la bague qui se
brise, le couteau qui se rouille, le portrait dont les couleurs
pâlissent, la ceinture qui ne se noue plus, etc., etc., de tant de
récits et des légendes populaires; c'est le cornet à boire des romans de
_Tristan_ et de _Perceval_, que les dames ne peuvent approcher de leurs
lèvres si elles ont été infidèles, sans que le vin ne s'élance hors du
vase; _le court mantel_ ou le _mantel mautaillé_ du célèbre fabliau[690]
et de _Messire Gauvain_; la coupe enchantée de l'Arioste et de La
Fontaine; le miroir magique de la nouvelle XXI de Bandello, de _la
Quenouille de Barberine_ d'Alfred de Musset».

Il est difficile de dire à qui Mérimée a emprunté l'idée de sa ballade.
Tant de récits, contes ou légendes ont trait au même sujet que M. Child,
à les énumérer seulement, emploie quatorze pages de son recueil
in-4º[691].

D'autre part, si les légendes authentiques du moyen âge étaient peu
connues du temps de Mérimée, il en était cependant arrivé jusqu'aux
hommes de sa génération certains échos affaiblis par l'intermédiaire des
conteurs populaires d'une époque postérieure. Ici et là le récit de
Mérimée rappelle le conte à la manière du bon La Fontaine.

     Alors Euphémie a poussé un grand cri, et elle s'est roulée par
     terre, déchirant ses habits. «Mais, dit Spiridion, pourquoi tant
     s'affliger? ne reste-t-il pas au pays des hommes de bien?»... Et la
     même nuit elle a dormi avec le traître Spiridion.

Euphémie se console plus vite encore que «la jeune veuve» du célèbre
fabuliste.--N'est-ce point ici tout à fait l'allure du conte:

     «_Bien est fou qui s'attaque au diable_, dit Mercure. J'ai vaincu
     un démon, et ce qui m'en revient, c'est un cheval fourbu et une
     prédiction de mauvais augure.»

Quoi qu'il en soit, nous demeurons persuadés qu'ici encore l'auteur de
_la Guzla_ n'a fait que se ressouvenir; il a fondu en un tout diverses
vieilles impressions qu'il devait à ses études ou à ses lectures; dans
le fonds, dans l'ensemble du récit, dans l'expression, dans les détails
on rencontre trop de choses qui font songer à d'autres choses pour qu'on
puisse s'imaginer que c'est là un simple effet du hasard.

Au reste, ce qui importe, c'est que le motif lui-même de la ballade est
un motif folklorique incontestable; et c'est ce qui arrive quelquefois,
nous l'avons vu, dans les ballades où Mérimée a introduit le merveilleux
comme nouvel élément. Son merveilleux, très souvent, est plus littéraire
que véritablement populaire; si dans certains pays il y avait des gens
pour croire sincèrement à l'existence des vampires, la poésie populaire
de ce pays ne les a jamais chantés; ces sortes de terreurs
superstitieuses ne durent en effet qu'autant que leur objet est encore
flottant, vague, indéterminé. Sitôt qu'elles trouvent dans les vers leur
expression, on peut être sûr qu'il n'y a plus grand monde pour y croire,
ni celui qui les chante, ni ceux qui l'écoutent. Les bouviers de
Théocrite avaient peur des jeteurs de sort, mais l'auteur des _Idylles_
assurément ne partageait pas cette crainte. Ovide, lui aussi, en a
parlé; mais pourrait-on prétendre un instant que l'auteur des _Amours_
est un poète populaire? Lorsque la poésie s'attache à des objets de ce
genre,--ou nous nous abusons fort,--elle est déjà littéraire. C'est
presque une nécessité: la poésie naturelle et spontanée, la véritable
poésie populaire ne chante pas de pareils sujets; ils sont exclusivement
du domaine du conte, de la légende merveilleuse. C'est en écrivain qui
fait «un extrait de ses lectures» et en romantique stendhalien que
Mérimée découvre l'esprit des nations «primitives» plutôt qu'il
n'approche de la véritable ballade traditionnelle.



CHAPITRE VII

«La Ballade de l'épouse d'Asan-Aga.»

§ 1. Analyse du poème.--§ 2. Traductions étrangères: en Allemagne; en
Angleterre; en France; autres traductions.--§ 3. La traduction de
Mérimée. Conclusion.

La _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_ est la seule pièce
authentique qui se trouve dans la première édition de _la Guzla_. Elle y
occupe la dernière place[692], et c'est aussi par elle que nous finirons
cette partie de notre étude.

Nous avons dit comment, en 1774, l'Italien Fortis révéla à l'Europe
littéraire ce poème «morlaque» destiné à devenir célèbre[693]. Nous
n'avons pas cru devoir mentionner ici la longue série--toute une
bibliothèque--des travaux spéciaux qui furent consacrés,
particulièrement en Allemagne, à ce petit chef-d'œuvre de
quatre-vingt-onze vers[694]. Nous avons voulu, dans les pages qui
suivent, donner seulement une interprétation en partie nouvelle de cette
ballade; tracer à un point de vue purement bibliographique la fortune de
_l'Épouse d'Asan-Aga_ en France et Angleterre, dans ces deux pays
surtout, car en Allemagne et dans les pays slaves cette question a
provoqué déjà bien des curiosités et la bibliographie des travaux qui la
concernent est presque complète. Pour l'Angleterre et la France elle
était encore à faire; nous nous sommes efforcés de combler cette lacune.
Nous terminerons, enfin, par une étude détaillée de la version de
Mérimée, étude qui ne sera pas, croyons-nous, sans intérêt ni sans
utilité à qui veut connaître jusqu'à quel point l'auteur de _la Guzla_
sut être un traducteur consciencieux.



§ 1

ANALYSE DU POÈME


Nous ne chercherons pas à classer la _Triste ballade_ dans aucun des
cycles connus des chants populaires serbo-croates; on lui a réservé une
place à part sous le titre de _poésie de famille_, nom qui lui fut donné
par Goethe (Familienlied)[695]. Chez les Slaves du Sud, elle est
l'unique spécimen de poésie qui soit exclusivement une peinture de la
vie privée, et qui touche vraiment à une question sociale, tout en
conservant le développement dramatique et la forme traditionnelle que
prend généralement la ballade chez ce peuple.

La scène de la _Triste ballade_ se passe chez les Serbes musulmans de
Bosnie, pays où cette piesma fut composée à une époque difficile à
déterminer; le style et la langue des poésies serbes sont, en effet, par
trop uniformes en tous temps[696]. Le poème débute par des antithèses
qu'affectionnent les chanteurs slaves:

     Quelle est cette blancheur dans la verte montagne?
     Sont-ce des neiges, ou sont-ce des cygnes?
     Si c'étaient des neiges, elles seraient déjà fondues,
     Des cygnes, ils auraient déjà pris leur vol.
     Ce ne sont ni des neiges, ni des cygnes,
     Mais la tente de l'aga Asan-Aga.
     Il y est étendu _navré_ de cruelles blessures[697].

L'histoire d'Asan-Aga est des plus simples: il a été mortellement
atteint; sa mère et sa sœur viennent le visiter dans sa tente; mais sa
femme, par pudeur ou par retenue, n'ose y venir aussi. Voilà qui nous
paraît extraordinaire, mais qui n'en est pas moins surpris sur le vif.
La femme compte pour si peu de chose dans ces pays d'Orient; elle est
mère, elle est sœur, mais c'est à peine si elle est épouse; elle est
bien plutôt l'esclave d'un maître qu'elle redoute et qu'elle n'ose
froisser: «élevée dans la cage» comme le dit très souvent le poète
national. Mérimée ne pouvait comprendre «comment la timidité empêche une
bonne épouse de soigner un mari malade[698]»; nous le comprenons mieux:
c'est qu'il n'y a pas de «bonnes épouses» dans ces pays, au sens où
l'entendait Mérimée. Une femme peut librement s'intéresser au sort de
son père, de ses fils ou de son frère; la pitié est permise à une
parente, mais il n'est pas permis à une femme d'en témoigner à son
époux; les démonstrations qu'elle en ferait blesseraient celui dont elle
est l'humble servante; ses soins, en lui valant de la reconnaissance,
porteraient atteinte à l'omnipotence qu'un mari doit avoir sur sa femme.
Une femme doit tout attendre de son mari et celui-ci ne lui rien devoir.
Ch. Nodier, qui a donné une mauvaise traduction de ce poème, en a fait
une des meilleures analyses; il a voulu essayer d'y prouver «que le
poète dalmate connaissait bien les grands ressorts du pathétique[699]».
Il remarque très justement, quoique en idéalisant un peu, que «les
femmes morlaques sont assujetties à une obéissance plus servile qu'en
aucun autre pays» et qu'elles «ne pénètrent presque jamais dans
l'appartement du chef sans y être appelées. Cette simple circonstance,
ajoute-t-il, transporte déjà l'auditeur au temps des mœurs primitives;
elle lui rappelle Esther tremblante au pied du trône d'Assuérus, dont
aucun mortel n'ose tenter l'accès, et attendant que le roi daigne la
frapper, en signe de grâce, d'un coup de son sceptre d'or[700]».

Si cette pudeur est donc toute naturelle, la conduite d'Asan-Aga nous
paraît plus difficile à justifier. Il croit sa femme insensible et
s'irrite contre elle:

     Quand il fut un peu guéri de ses blessures,
     Il fit dire à sa fidèle épouse:
     «Ne m'attends pas dans mon blanc palais,
     Ni dans mon palais, ni dans ma famille.»

Il la répudie, mais on n'en voit pas la raison, la possibilité d'un
malentendu étant exclue. Voudrait-il que sa femme s'affranchisse de la
coutume? Ou est-ce dans l'excès de sa douleur physique qu'il s'oublie et
prononce les mots irrévocables qu'il devait regretter plus tard? On a
voulu adopter cette dernière explication, mais elle ne nous semble pas
assez solide. Il est plus probable que le poète dans ses sympathies pour
la malheureuse femme a caché quelque motif plus sérieux,--oh, pas bien
compromettant!--qui, dans la réalité, a provoqué cette rupture; car, on
le sait, toutes les piesmas ont un fond véridique[701]. Mais revenons à
notre poème.

L'épouse d'Asan-Aga apprend la cruelle décision de son mari et «demeure
désespérée à penser quelle est sa misère»; on entend piétiner les
chevaux devant le «palais». L'infortunée croit son mari revenu et,
n'osant l'attendre, elle s'enfuit par les degrés de la tour pour se
rompre le cou en se précipitant de la fenêtre; mais ses deux petites
filles, effrayées, courent après elle en criant:

     «Reviens-t'en, notre chère maman,
     Ce n'est pas notre père, Asan-Aga,
     Mais notre oncle, le bey Pintorovitch.»

La pauvre femme revient, elle embrasse son frère en sanglotant: «Oh! mon
frère, quelle grande honte! Il veut me séparer de cinq enfants.» Le bey
garde gravement le silence, «garde le silence et ne dit rien», mais il
met la main dans sa poche de soie et en tire la lettre de répudiation:

     Afin qu'elle reprenne son douaire entier,
     Afin qu'elle revienne avec lui chez sa mère.

Quand la dame eut lu cette lettre, «elle baisa ses deux fils au front,
ses deux filles sur leurs joues vermeilles»; elle put s'en séparer, mais
elle ne put se séparer de l'enfant qui était au berceau.

     Alors son frère la prit par la main
     Et à grand'peine l'éloigna de l'enfant,
     Et la prit avec lui sur son cheval,
     Avec elle il partit pour son blanc palais.

Après cette exposition «qui est aussi bonne, dit Ch. Nodier, que si
Aristote lui-même en avait fourni les règles», le vrai drame commence.
La dame était «bonne et de bonne famille», aussi un grand nombre de
prétendants la «demandaient»; le kadi d'Imoski insistait davantage. Le
poète, qui ne voit d'autre cause à ce drame que le fatal asservissement
de la femme levantine, ne dit aucun mal de cet aspirant à tous égards
digne de considération.

Répudiée, en vain l'épouse d'Asan-Aga supplie son frère: «Mon frère,
puissé-je ne jamais désirer te revoir [si tu ne veux
m'écouter]!--Veuille ne me donner à personne,--afin que mon pauvre cœur
ne se brise,--à la vue de mes petits orphelins!» Le frère, qui n'est pas
un tyran moins impitoyable que le mari, n'eut point souci de ses
plaintes; il accorde la jeune femme au kadi d'Imoski.

Le rôle fatal du bey Pintorovitch ne s'explique que par certaines
modifications apportées dans le poème à l'histoire véritable dont nous
parlions tout à l'heure. Le poète ne parle point des relations
antérieures des deux beaux-frères, comme il a évité de faire la moindre
allusion au caractère de la mère d'Asan-Aga, qui seule avec sa fille
visita son fils blessé. Tout cela est intentionnel, car le guzlar ne
veut absolument accuser personne. Le frère est aussi un «maître», il a
le droit d'ordonner, il ordonne; la sœur est une esclave, elle doit
obéir, elle obéit. Elle le fait en vraie héroïne de tragédie, poursuivie
par son destin. La fatalité seule est cause de tout.

Résignée, la dame demande une grâce à son frère; elle le prie d'écrire
et d'envoyer une «feuille de lettre blanche» au kadi d'Imoski:

     «L'accordée te salue bien,
     Et bien te prie par cette lettre,
     Quand tu rassembleras les seigneurs _svats_,
     D'apporter un long voile pour l'accordée,
     Afin qu'en passant devant le palais de l'aga
     Elle ne voie point ses petits orphelins.»

Son frère ne lui refuse point cette grâce. Il envoie la lettre au kadi;
celui-ci rassemble ses amis («les seigneurs _svats_») et part pour
chercher l'accordée, lui portant le long voile qu'elle a demandé[702].
Et nous voici en pleine action dramatique:

     À bon port les _svats_ arrivèrent chez l'accordée
     Et en bonne santé avec elle repartirent.
     Mais quand ils arrivèrent devant le palais de l'aga,
     Les deux filles les regardent de la fenêtre,
     Et les deux fils sortent au-devant d'eux,
     Et à leur mère ils parlent:
     «Reviens chez nous, notre chère maman,
     Que nous te donnions à dîner.»
     À ces paroles, l'épouse d'Asan-Aga
     Parla ainsi au premier des _svats_:
     «Mon frère en Dieu! premier des _svats_,
     Fais arrêter les chevaux devant le palais,
     Que je donne des cadeaux à mes orphelins.»
     On arrêta les chevaux devant le palais.
     À ses enfants elle fait de beaux cadeaux:
     À chaque fils, des couteaux dorés,
     À chaque fille, une robe de drap [longue] jusqu'au pré,
     Et à l'enfant au berceau
     Elle envoie des habits d'orphelin.

Le brave Asan-Aga, qui a vu de loin cette scène, rappelle autour de lui
ses enfants: «Venez ici, mes orphelins,--puisqu'elle ne veut pas avoir
pitié de vous,--votre mère au cœur infidèle.» Le dénouement du poème
tient en quatre vers:

     Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,
     De son visage blanc contre terre elle donna,
     À l'instant rendit l'âme,
     L'infortunée, de la douleur qu'elle eut à regarder [ses orphelins].

«Il n'y a point ici de ces sentiments frénétiques, écrivait Nodier en
1813, de ces passions outrées, turbulentes, convulsives, qui se
retrouvent à tout moment dans les écrivains de nos jours; et c'est par
là que ces fragments se rapprochent des meilleurs modèles, sans en avoir
eu d'autres que la nature. La douleur poétique des anciens était souvent
déchirante; quoiqu'elle fût toujours grave et presque immobile comme
celle de Niobé. Quand l'Hercule d'Eschyle a tué ses enfants, il se voile
et se couche sur la terre. Chez nous il déclamerait. Maintenant, les
nations vieillies se plaignent de n'avoir plus de poètes, et elles
oublient qu'elles n'ont plus d'organes. S'il se rencontrait encore par
hasard un génie créateur comme celui d'Homère, il lui manquerait une
chose qu'Homère a trouvée: c'est un monde qui pût l'entendre... J'avais
besoin d'un poème qui offrît les beautés de l'antique sans y réunir les
défauts choquants, la puérile afféterie, la froide enluminure de la
littérature à la mode; et ce n'est pas ma faute si tant de poètes, mes
contemporains, m'ont forcé à le choisir chez les _sauvages_. Je ne
demanderais pas mieux que de l'avoir trouvé dans leurs livres[703].»



§ 2

TRADUCTIONS ÉTRANGÈRES


I. ALLEMAGNE.--Nous avons déjà parlé du succès estimable qu'obtint en
Allemagne la chanson «morlaque» du _Viaggio in Dalmazia_[704]. D'abord
traduite par un poète médiocre, Werthes (1775), la _Triste ballade_
trouva bientôt en Goethe un meilleur interprète; et bien que cette
traduction ne soit pas très conforme à l'original, nous croyons ne pas
nous tromper en disant que c'est elle surtout qui fit comprendre aux
étrangers les beautés du poème serbo-croate. Il ne rentre pas dans le
cadre de notre travail d'étudier dans le détail la fortune de la _Triste
ballade_ en Allemagne: le sujet, du reste, a été suffisamment traité
dans les nombreux écrits dont nous avons donné la liste au début de ce
chapitre. Ajoutons seulement que la version de l'illustre poète n'a
nullement découragé les nouveaux traducteurs. Ainsi, en 1826, Mlle von
Jakob, croyant reconnaître dans le texte défectueux de Karadjitch une
version plus exacte que celle de Fortis, en donna la traduction dans ses
_Volkslieder der Serben_ (t. II, pp. 165-168). Une année plus tard, M.
Gerhard, le malheureux traducteur de _la Guzla_, mit également la
_Triste ballade_ en vers allemands. Il se servit de la traduction de
Mérimée, mais par une modestie bien compréhensible,--il avait eu
l'honneur d'être reçu dans l'intimité de Goethe,--il ne voulut pas
publier son poème. Ce ne fut qu'en 1858, au lendemain de la mort du
brave Gerhard, qu'une revue technique, l'_Archiv für das Studium neuerer
Sprachen und Literaturen_, inséra cette traduction à titre de document
littéraire (tome XXIII, p. 211 et suiv.).

       *       *       *       *       *

II. ANGLETERRE.--À notre connaissance, la _Triste ballade_ a été
traduite sept fois en anglais. Chose étonnante, elle ne figure pas dans
la traduction anglaise du _Voyage en Dalmatie_ (Londres, 1778). Est-ce
le manque de quelques caractères typographiques spéciaux qui en aura
empêché l'impression, ou bien Fortis avait-il alors perdu le goût de la
poésie populaire? Nous n'en savons rien. Toutefois, la première version
anglaise qui en ait été faite paraît être:

1º «The Lamentation of the Faithful Wife of Asan-Aga», par sir Walter
Scott (1798 ou 1799). Ce poème non seulement ne figure pas dans les
Œuvres complètes du poète anglais, mais il est encore inédit; son
histoire sera traitée dans un appendice spécial.

2º Traduction de John Bowring, dans son livre _Servian Popular Poetry_,
Londres, 1827, pp. 52-57, sous le titre de «Hassan Aga's Wife's Lament».
Cette traduction n'est pas faite sur l'original serbe, comme son auteur
le laisse entendre, mais d'après la traduction allemande par Talvj.

     What's so white upon yon verdant forest?
     Is it snow, or is it swans assembled?

3º Traduction d'Edgar Bowring, fils du précédent, dans _The Poems of
Goethe_, translated in original metres, Londres, 1853, pp. 197-199, sous
le titre de «Death-Lament of the Noble Wife of Asan-Aga (from the
Morlack)». Elle a été réimprimée plusieurs fois depuis.

     What is yonder white thing in the forest?
     Is it snow, or can it swans perchance be?

4º Traduction de W. Edmondstoune Aytoun, dans les _Poems and Ballads of
Goethe_, Edimbourg, 1859, pp. 106-110. «The Doleful Lay of the Wife of
Asan-Aga.»

     What is yon so white beside the greenwood?
     Is it snow, or flight of sygnets resting?

5º Traduction d'Owen Meredith [sir Robert Bulwer Lytton] dans ses
_Serbski Pesme, or National Songs of Servia_, Londres, 1861, pp.
120-127: «The Wife of Hassan Aga.» Comme le volume entier, cette
traduction est versifiée d'après la traduction française en prose de
Auguste Dozon (_Poésies populaires serbes_, Paris, 1859), mais l'auteur
passe cela sous silence. Peu fidèle, elle est peut-être la plus
artistique des traductions de la _Triste ballade_.

     What is it so white on the mountain green?
     A flight of swans? or a fall of snow?

6º Traduction d'Edward Chawner, dans les _Goethe's Minor Poems_,
Londres, 1866, pp. 99-102: «Elegy on the Noble Wife of Assan Aga.»

     What shines whitely in the green wood yonder?
     Can it be snow, or is it swans, perchance?

7º Traduction de William Gibson, dans _The Poems of Goethe_, Londres,
1883, pp. 32-34: «The Lament of the Noble Wife of Asan Aga» (from the
«Morlach»).

     What so white is yonder by the greenwood?
     Is it really snow, or white swans resting?

III. FRANCE.--Tandis que toutes les traductions allemandes et anglaises
de la _Triste ballade_ que nous venons d'énumérer sont en vers, de
treize traductions françaises que nous connaissons, et dont nous donnons
ci-dessous la nomenclature, douze sont en prose:

1º Traduction faite d'après la version italienne de Fortis, par
l'anonyme qui donna l'édition française du _Voyage en Dalmatie_, Berne,
1778. Elle porte le titre de la «Chanson sur la mort de l'illustre
épouse d'Asan-Aga[705]».

     Quelle blancheur brille dans ces forêts vertes? Sont-ce des neiges,
     ou des cygnes? Les neiges seraient fondues aujourd'hui, et les
     cygnes se seraient envolés. Ce ne sont ni des neiges ni des cygnes,
     mais les tentes du guerrier Asan-Aga. Il y demeure blessé et se
     plaignant amèrement. Sa mère et sa sœur sont allées le visiter: son
     épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.

2° Traduction de Marc Bruère, consul de France à Raguse (1770-1823), qui
fut un poète serbo-croate distingué, comme il fut poète italien,
français et latin[706]. Elle fut donnée en 1807 à Hugues Pouqueville,
qui la publia en 1820 dans son _Voyage de la Grèce_ sous le titre du
_Divorce_[707]. Il nous paraît que Marc Bruère avait utilisé non
seulement l'original serbo-croate (ce qui est incontestable), mais
encore la traduction française que nous venons de citer. Il est possible
que le poème ait subi quelques retouches de la part de Pouqueville.

     Quelle blancheur dans ces vertes forêts! sont-ce des neiges ou des
     cygnes? Hélas! les neiges seraient fondues, les cygnes envolés. Ce
     ne sont ni des neiges ni des cygnes, mais les tentes d'Asan-Aga, où
     il demeure gémissant et blessé. Sa mère et sa sœur l'ont visité;
     son épouse serait venue aussi, mais la pudeur la retient.

3º Traduction de Charles Nodier, à la suite de _Smarra ou les démons de
la nuit_, Paris, 1821, pp. 181-199: «La Femme d'Asan.» Nous avons déjà
parlé de cette traduction.

     Quelle blancheur éblouissante éclate au loin sur la verdure immense
     des plaines et des bocages?

     Est-ce la neige ou le cygne, ce brillant oiseau des fleuves qui
     l'efface en blancheur?

     Mais les neiges ont disparu, mais le cygne a repris son vol vers
     les froides régions du nord.

     Ce n'est ni la neige, ni le cygne; c'est le pavillon d'Asan, du
     brave Asan qui est douloureusement blessé, et qui pleure de sa
     colère encore plus que de sa blessure.

     Car voici ce qui est arrivé. Sa mère et sa sœur l'ont visité dans
     sa tente, et son épouse qui les avait suivies, retenue par la
     pudeur du devoir, s'est arrêtée au dehors parce qu'il ne l'avait
     point mandée vers lui. C'est ce qui cause la peine d'Asan.

4º Traduction de Mme Ernestine Panckoucke, dans les _Poésies de Goethe_,
Paris, 1825: «Complainte de la noble femme d'Azan Aga. Traduite du
slave.»

     Qu'aperçoit-on de blanc dans cette vaste forêt? est-ce de la neige,
     ou sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue;
     si c'étaient des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la
     neige, ce ne sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes du fier
     Azan Aga. Sous l'une d'elles il est couché, dompté par ses
     blessures; sa mère et sa sœur viennent le visiter souvent. Sa
     femme, retenue par une timidité excessive, tarde à se rendre près
     de lui.

5º Traduction de Prosper Mérimée, dans _la Guzla_, Paris et Strasbourg,
1827, pp. 251-255: «Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga.» Nous
nous occuperons plus longuement de cette traduction.

     Qu'y a-t-il de blanc sur ces collines verdoyantes? Sont-ce des
     neiges? sont-ce des cygnes? Des neiges? elles seraient fondues. Des
     cygnes? ils se seraient envolés. Ce ne sont point des neiges, ce ne
     sont point des cygnes: ce sont les tentes de l'aga Asan-Aga. Il se
     lamente de ses blessures cruelles. Pour le soigner, sont venues et
     sa mère et sa sœur; sa femme, retenue par la timidité, n'est point
     auprès de lui.

6º Traduction de Gérard de Nerval, dans ses _Poésies allemandes_, Paris,
1830: «La Noble femme d'Azan-Aga.» Publiée à nouveau en 1840 avec la
troisième édition de _Faust_, en 1867, etc.

     Qu'aperçoit-on de blanc, là-bas, dans la verte forêt?... de la
     neige ou des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait fondue;
     des cygnes, ils s'envoleraient. Ce n'est pas de la neige, ce ne
     sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Azan-Aga. C'est là
     qu'il est couché, souffrant de ses blessures; sa mère et sa sœur
     sont venues le visiter; une excessive timidité retient sa femme de
     se montrer à lui.

7º Traduction de G. Fulgence (fragment en vers, sept quatrains), dans le
recueil intitulé _Cent chants populaires des diverses nations du monde_,
avec les airs, les textes originaux, des notices, la traduction
française, accompagnement de piano ou harpe. Paris, Ph. Petit, 1830,
deuxième livraison, pp. 28-29: «Asan-Aga, chant illyrien.»

     Quelle blancheur en la forêt voilée?
     Est-ce la neige ou le cygne au corps blanc?
     Le cygne blanc aurait pris sa volée;
     La neige fond sous le soleil brûlant.

     Ce ne sont point des neiges éclatantes,
     Les cygnes blancs ne s'y reposent pas;
     D'Asan-Aga ce sont les blanches tentes
     Asan revient blessé de trois combats.

8º Traduction anonyme [d'après Goethe]: «Complainte de la noble femme
d'Azan-Aga. Poésie morlaque.» Parue dans le _Magasin pittoresque_, 1840,
nº 52, pp.406-407.

     Que voit-on de blanc sur la verte forêt? Est-ce bien la neige ou
     sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà
     fondue; si c'étaient des cygnes, ils seraient envolés. Ce n'est pas
     la neige et ce ne sont pas des cygnes; ce sont les blanches toiles
     des tentes d'Azan-Aga. Il est couché là, souffrant cruellement de
     ses blessures; sa mère et sa sœur sont venues le visiter, mais par
     timidité sa femme s'est arrêtée sur le seuil et n'ose entrer.

9º Traduction de Henri Blaze [de Bury] dans les _Poésies de Goethe_,
Paris, 1843, 1862, etc. Elle porte pour titre: «Complainte de la noble
femme d'Hassan-Aga. Imité du morlaque.»

     Que vois-je de blanc là-bas dans le bois vert? Est-ce de la neige,
     des cygnes? Si c'était de la neige, elle se fondrait; si c'étaient
     les cygnes, ils s'envoleraient; ce n'est pas de la neige, ce ne
     sont pas des cygnes, c'est l'éclat des tentes d'Hassan-Aga. Il est
     là, gisant et blessé; sa mère et sa sœur le visitent; sa femme
     néglige de venir vers lui.

10º Traduction de Xavier Marmier [d'après Talvj] dans la _Revue
contemporaine_, 1853, et dans ses _Lettres sur l'Adriatique et le
Monténégro_. Paris, 1854, t. I, pp. 300-303: «Femme d'Assan.»

     Que voit-on de blanc dans la verte forêt de la montagne? Est-ce de
     la neige? est-ce une nuée de cygnes? Si c'était de la neige, elle
     serait fondue; si c'étaient des cygnes, ils se seraient envolés. Ce
     n'est pas de la neige, ce ne sont pas des cygnes. C'est la tente de
     l'aga Hassan, où il s'est retiré souffrant d'une profonde blessure.
     Sa mère et sa sœur ont été le visiter. Sa femme, par pudeur, n'a
     osé faire comme elles.

11º Traduction d'Auguste Dozon, dans les _Poésies populaires serbes_,
Paris, 1859: «La Femme de Haçan-Aga.» Cette traduction est faite d'après
le texte serbe de Karadjitch et non pas d'après celui de Fortis[708]. M.
Matić se trompe lorsqu'il prétend qu'elle «direkt auf dem Original
beruht». (_Archiv für slavische Philologie_, t. XXIX, p. 67.)

     Que voit-on de blanc dans la verte montagne?
     Est-ce de la neige, ou sont-ce des cygnes?
     Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue,
     [Si c'étaient] des cygnes, ils auraient pris leur vol.
     Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes,
     Mais la tente de l'aga Haçan-Aga.
     Haçan a reçu de cruelles blessures;
     Sa mère et sa sœur sont venues le visiter,
     Mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire.

12° Traduction de Jacques Porchat, dans les _Œuvres de Goethe_, t. I,
Paris, 1861, pp. 90-92: «Complainte de la noble femme d'Asan Aga.»

     Que vois-je de blanc là-bas près de la forêt verte? Est-ce
     peut-être de la neige ou sont-ce des cygnes? De la neige, elle
     serait fondue; des cygnes, ils seraient envolés. Non, ce n'est pas
     de la neige, ce ne sont pas des cygnes: ce qui brille, ce sont les
     tentes de Asan Aga. Là il est gisant, il est blessé. Sa mère et sa
     sœur le visitent; la pudeur empêche sa femme de se rendre auprès de
     lui.

13° Paraphrase donnée par M. Colonna [d'après Mérimée] dans les _Contes
de la Bosnie_, Paris, 1898, pp. 115-121: «Triste ballade.» Nous
reviendrons ailleurs sur les plagiats de M. Colonna.

     Le Bélierbey de Banialouka est à la chasse... Il a tué un cerf et
     un chamois, mais en rechargeant son long fusil d'or et de corail,
     il s'est blessé, et son sang coule sur son caftan de soie, comme le
     sang de l'aigle sur ses plumes blanches!

     Ses serviteurs fidèles ont dressé dans la montagne sa tente de
     pourpre. Sa mère et sa sœur sont accourues soigner sa blessure;
     seule sa femme, la belle Militza, n'a point osé quitter le harem
     sans être appelée par son seigneur...

C'est là, la fortune de la _Triste ballade_ en France. Ajoutons qu'Adam
Mickiewicz analysa longuement cette poésie serbo-croate dans son cours
des littératures slaves, professé au Collège de France en 1840 et 1841,
et publié en 1849.

M. Tomo Matić, qui a fait une étude spéciale sur les traductions
françaises de la _Triste ballade_[709], mais qui n'en connaissait que
cinq, en cite deux autres, sur l'autorité de M. Skerlitch, dit-il[710].
La première aurait été publiée par le baron Eckstein dans _le
Catholique_ en 1826, la seconde par Mme Sw. Belloc dans _le Globe_ en
1827. Vérification faite, M. Matić blâme sévèrement M. Skerlitch de
l'avoir induit en erreur, car ces traductions n'existent pas[711]. Nous
avons lu et relu l'article qu'il cite; une seule phrase a retenu notre
attention; mais il n'y est question que des traductions françaises de
poésies serbes en général[712]. En effet, on trouve dans _le Catholique_
de 1826 deux longs articles sur la poésie serbe, et dans _le Globe_ de
1827 plusieurs chants du recueil de Karadjitch, traduits par Mme Sw.
Belloc. Du reste, nous en avons déjà parlé.


IV. Autres Pays.--Outre la version de Fortis, il existe d'autres
traductions italiennes: de P. Cassandrich, dans les _Canti popolari
epici serbi_, Zara, 1888, pp. 195-202; de N. Jakšić, de Zarbarini, etc.
George Ferrich a mis la _Triste ballade_ en hexamètres latins, dans son
_Epistola ad Joannem Muller_, Raguse, 1798, pp. 17-20. Il s'est servi de
la traduction italienne de Fortis[713]. Le poète hongrois bien connu,
François Kazinczy a traduit le _Klaggesang_ de Goethe en sa langue
maternelle. La ballade est traduite aussi en tchèque, par S.R. Slovak,
et en russe (deux fois: par Vostokoff et, en partie, par Pouchkine). Une
version espagnole figure, sans doute, dans la traduction de _Smarra_ de
Charles Nodier, parue à Barcelone en 1840[714].



§ 3

LA TRADUCTION DE MÉRIMÉE


Rien de plus intéressant--ni de plus instructif--pour qui veut bien
connaître de quelle façon composait l'auteur de _la Guzla_, qu'un examen
approfondi de sa traduction de la _Triste ballade_. C'est là, en le
suivant de près, ligne par ligne, mot par mot, qu'on peut le mieux se
rendre compte de ses scrupules et de son aptitude à interpréter la
poésie populaire.

Il faut le reconnaître: avant nous, M. Tomo Matić avait déjà entrepris
cette enquête et l'a conduite avec tant de soin et tant de bonheur[715]
qu'il nous faut bien lui rendre hommage. Mais, si nous avons préféré
refaire à notre tour ce travail au lieu de nous borner à apporter ici
les résultats de notre prédécesseur, c'est qu'en dehors de notre
intention de donner une monographie _complète_ sur l'ouvrage de Mérimée,
nous avons désiré pouvoir tirer quelques conclusions plus générales que
ne l'avait fait M. Matić.

C'est ainsi qu'il nous faut, tout d'abord, faire remarquer la concision
de la version de Mérimée. Tandis que l'anonyme bernois qui a traduit le
_Voyage en Dalmatie_, avait eu besoin de 687 mots pour rendre en
français le poème serbo-croate, tandis que Ch. Nodier n'en avait pas
employé moins de 991, Mérimée se contenta de 629, sans rien omettre de
ce qui se trouvait dans l'original.

La précision fut du reste l'un des principes qui le guidèrent. Dans une
note qui accompagne la _Triste ballade_, il déclare avec une fierté peu
dissimulée que «l'on sait que le célèbre abbé Fortis avait traduit en
vers italiens cette belle ballade» et que, venant après lui, il n'a pas
la prétention d'avoir fait aussi bien. «Seulement, dit-il, j'ai fait
autrement. _Ma traduction est littérale, et c'est là son seul
mérite_[716].» «Je crois ma version littérale et exacte, ajouta-t-il
dans sa seconde édition, ayant été faite sous les yeux d'un Russe qui
m'en a donné le mot à mot[717].» Et, dans la lettre à Sobolevsky, il
fournit quelques détails relatifs à son travail:

     Il [Fortis] a donné le texte et la traduction de la complainte de
     la femme d'Asan-Aga, qui est réellement illyrique; mais cette
     traduction était en vers. Je me donnais une peine infinie pour
     avoir une traduction littérale en comparant les mots du texte qui
     étaient répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de
     patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur
     quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe.
     Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le
     comprit presque entièrement.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la version de Mérimée, sur celle de
Fortis et sur l'original serbo-croate pour être persuadé que le
soi-disant improvisateur qui a «écrit _la Guzla_ en quinze jours»,
s'était vraiment donné une «peine infinie» pour faire une traduction
convenable de la _Triste ballade_, et qu'il a beaucoup plus droit de
s'en vanter que ne le suppose le lecteur volontiers sceptique. En effet,
bien qu'elle ne soit pas exempte de fautes, la traduction de Mérimée est
une des plus exactes parmi toutes celles que nous avons énumérées plus
haut. Goethe, qui dans la plus grande partie de son _Klaggesang_
s'appuyait sur la traduction de Werthes, faite elle-même d'après les
vers de Fortis, ne manqua pas de reproduire un certain nombre de fautes
qu'avaient commises ses prédécesseurs. Mlle Talvj et M. Dozon, les deux
traducteurs les plus fidèles de cette ballade, malgré leur connaissance
approfondie du serbo-croate, ont utilisé tous les deux les mauvais
textes de Karadjitch; ainsi s'ils ne péchèrent pas par ignorance, ils
péchèrent pour avoir négligé de bien choisir leur original.

Mérimée voulut composer sa traduction sans le secours de ceux qui
l'avaient précédé. Il avait une méfiance instinctive des vers italiens
du «célèbre abbé Fortis», qu'il croyait même beaucoup plus inexacts
qu'ils ne le sont en réalité. Préférant s'inspirer directement de
l'original, ce fut, paraît-il, la seule version étrangère qu'il
consentit à consulter incidemment, et il ne la consulta jamais que dans
le cas où ni lui ni son mystérieux _ami qui savait le russe_ ne purent
déchiffrer le sens du texte «morlaque[718]». Il paya cette hardiesse par
plusieurs méprises qu'il aurait pu éviter s'il avait voulu se fier un
peu plus en l'auteur du _Viaggio in Dalmazia_. Ainsi, par exemple, les
vers serbo-croates:

     Kad kaduna kgnigu prouçila
     Dva-je sîna u celo gliubila
     A due chiere u rumena _liza_.
     [Quand la dame eut étudié cette lettre,
     Elle baisa ses deux fils au front,
     Ses deux filles sur leurs _joues_ vermeilles.]

Fortis les a traduits assez exactement:

                Allor che vide
     L'afflitta donna il doloroso scritto,
     De' suoi due figliuolin' baciò le fronti,
     E delle due fanciulle i rosei _volti_.

Quant à Mérimée, s'il remarqua bien, «en comparant les mots du texte qui
étaient répétés» avec l'interprétation italienne, que les épithètes:
_afflitta, doloroso_ ne se trouvent pas dans l'original, et s'il les
effaça--comme il effacera presque toutes les épithètes dont l'abbé
Fortis avait surchargé le poème: magion _paterna_, _dure_ parole,
fratello _amato_, etc.[719],--il poussa la méfiance trop loin en ne
voulant pas suivre la leçon de Fortis là où elle était bonne[720]. Il
rendit _liza_ (visages, joues) par _bouche_: «La dame a lu cet écrit;
elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux
filles.»

En revanche, cette passion de remonter toujours aux sources mêmes le
rapprocha plus d'une fois du vrai ton de la ballade serbo-croate, là où
Fortis et tous ceux qui l'avaient suivi, y compris Goethe, s'étaient
trompés. Nous citerons quelques exemples d'après M. Matić.

I

_Texte original_:

     Za gnom terçu dve chiere djevoike.
     [Ses deux filles courent après elle.]

_Fortis_:

     Ma i di lei passi _frettolose, ansanti_
     Le due figlie seguir.

_Anonyme bernois_:

     Les deux filles _épouvantées_ suivent ses pas incertains.

_Goethe_:

     _Aengstlich_ folgen ihr zwei liebe Tõchter.

_Nodier_:

     Mais ses petites filles _tremblantes_ se sont attachées à ses pas.

_Mérimée_:

     Mais ses deux filles ont suivi ses pas.

II

_Texte original_:

     Ni-je ovo _babo_ Asan-Ago,
     Vech _daixa_ Pintorovich bexe.
     [Ce n'est pas _notre père_, Asan-Aga,
     Mais notre _oncle_, le bey Pintorovich.]

_Fortis_:

            _... del genitore Asano_
     Non è già questo il _calpestio_; ne viene
     Il _tuo fratello_, di Pintoro il figlio.

_Anonyme bernois_:

     Ces _chevaux_ ne sont point ceux _de notre père Asan_; c'est _ton
     frère_, le Beg Pintorovich qui vient te voir.

_Goethe_:

     Sind nicht _unsers Vaters Asan Rosse_,
     Ist _dein Bruder_ Pintorowich kommen!

_Nodier_:

     Ce n'est point _notre père_ bien-aimé; c'est _ton frère_, le bey
     Pintorovich.

_Mérimée_:

     Ce n'est point _notre père_ Asan-Aga, c'est _notre oncle_
     Pintorovich-bey.


III

_Texte original_:

     Kaduna-se bratu svomu moli.
     [La dame supplie son frère.]

_Fortis_:

                ...Prega _piagnendo_
     _Ella_ il fratel.

_Anonyme bernois_:

     _D'une voix plaintive_ elle dit alors à son frère.

_Goethe_:

     Und die Frau bat _weinend_ ihren Bruder.

_Nodier_:

     Elle tombe _éplorée_ aux pieds de son frère, elle gémit, elle prie.

_Mérimée_:

     La dame implore son frère.


IV

_Texte original_:

     Josc kaduna bratu-se mogliasce,
     _Da gnoj_ pisce listak bjele kgnighe,
     _Da-je saglie_ Imoskomu kadii:
     «Djevoika te ljepo pozdravgliasce...»

     [La dame supplia encore son frère,
     _D'écrire_ sur une feuille de lettre blanche,
     _Pour l'envoyer_ au cadi d'Imoski:
     «L'accordée te salue bien...»]

_Fortis_:

     Allor di nuovo ella pregò: «Deh! almeno,
     (_Poichè pur così vuoi) manda_ d'Imoski
     Al cadi un bianco foglio. A te salute
     Invia la giovinetta...»

_Anonyme bernois_:

     Alors elle le prie de nouveau: «_Puisque tu veux absolument me
     marier, envoie_ au moins une lettre en mon nom au Kadi, et
     _dis-lui_: la jeune veuve te salue...»

_Goethe_:

     Doch die Gute billet ihn unendlich:
     «_Schicke wenigstens ein Blatt, o Bruder_,
     Mit den Worten zu Imoski's Cadi:
     Dich begrüsst die junge Wittib freundlich...»

_Nodier_

     Dévouée, elle prie encore: «_Du moins, reprend-elle, écris en ces
     termes_ à l'époux que tu m'as choisi. _Écoute_ bien! «Kadi, je te
     salue[721]...»

_Mérimée_:

     Elle lui fait encore une dernière prière: _qu'il envoie_ au moins
     une blanche lettre au cadi d'Imoski, et _qu'il lui dise_: «La jeune
     dame te salue...»


V

_Texte original_:

     Kad kadii bjela kgniga doge,
     Gospodu-je svate pokupio.
     Svate kuppi, grede po djevoiku.

     [Quand la blanche lettre parvint au kadi,
     Il rassemble les seigneurs _svats_,
     Les _svats_ rassemble, va chercher l'accordée.]

_Fortis_:

                Appena
     Giunse al cadì la lettera, ei raccolse
     Tutti gli svati, e pella sposa andiede,
     _Il lungo velo, cui chiedea, portando_.

_Anonyme bernois_:

     Après avoir reçu la lettre, le Kadi assemble sur-le-champ les
     seigneurs svati pour chercher son épouse _et pour lui porter le
     long voile qu'elle demande_.

_Goethe_:

     Kaum ersah der Cadi dieses Schreiben,
     Als er seine Suaten aile sammelt,
     Und zum Wege nach der Braut sich rüstet,
     _Mit den Schleier, den sie heischte, tragend_.

_Nodier_:

     À peine la lettre est parvenue au Kadi, celui-ci réunit ses amis
     pour être témoins de cette fête. Ils viennent, _et présentent à la
     fiancée, au nom de son nouvel époux, le long voile qu'elle a
     demandé_.

_Mérimée_:

     Quand le cadi eut lu cette blanche lettre, il rassembla les nobles
     svati. Les svati allèrent chercher la mariée.

VI

_Texte original_:

     Ustavise kogne iza dvora;
     Svoju dizu ljepo darovala.

     [On arrêta les chevaux devant le palais;
     À ses enfants elle fait de beaux cadeaux.]

_Fortis_:

                Stettersi fermi
     Dinanzi alla magion tutti i cavalli;
     Ed ella porse alla diletta prole
     I doni suoi, _scesa di sella_.

_Anonyme bernois_:

     Les chevaux s'arrêtent devant la porte, _elle descend_ et offre des
     présens à ses enfans.

_Goethe_:

     Und sie hielten vor der _Lieben_ Thüre
     Und den armen Kindern gab sie Gaben.

_Nodier_:

     Les coursiers restent immobiles, pendant qu'elle va partager à sa
     famille chérie quelques bijoux ou quelques vêtements, derniers
     témoignages de sa tendresse.

_Mérimée_:

     Les chevaux s'arrêtèrent près de la maison, et elle donna des
     cadeaux à ses enfants.

Il est un autre endroit de la _Triste ballade_ où Mérimée rétablit le
vrai sens, mal interprété par ses devanciers; M. Matić ne le cite pas,
mais il nous paraît être l'un des plus importants. C'est à la fin même
du poème, le dénouement tragique de l'histoire de la noble épouse.

Après avoir chanté la triste scène où la mère morlaque fait des cadeaux
à ses enfants qu'elle abandonne, le guzlar termine par ces vers:

     Kad to çula Asan-Aghiniza,
     Bjelim liçem u zemgliu udarila;
     Un pût-se-je s' dusciom raztavila
     Od xalosti gledajuch sirota[722].

qui signifient: «Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,--de son visage
blanc contre terre elle donna,--à l'instant rendit l'âme,--l'infortunée,
_de la douleur qu'elle eut à regarder_ [ses orphelins].» Fortis, jugeant
que le naïf poète illyrien n'avait pas su tirer tout l'effet possible de
cette pathétique situation, transforma la dernière et la plus importante
ligne:

                Udillo; e cadde
     L'afflitta donna, col pallido volto
     La terra percuotendo; e a un punto istesso
     Del petto uscille l'anima dolente,
     _Gli orfani figli suoi partir veggendo_[723].

Cette retouche arbitraire fut reproduite par tous ceux qui, ignorant la
langue de l'original, façonnèrent leurs versions sur celle de l'écrivain
italien. L'anonyme bernois (1778), comme son prédécesseur allemand
(1776), ne soupçonna pas la main de Fortis dans cette calomnie du
sentiment filial chez les enfants morlaques. Il traduisit: «Entendant
ces paroles, cette affligée veuve pâlit et tombe par terre. Son âme
quitte son corps _au moment qu'elle voit partir ses enfans_[724].»
Goethe se trompa également:

     Wie das hõrte die Gemahlin Asans,
     Stürzt' sie bleich den Boden schütternd nieder,
     Und die Seel' entfloh dem bangen Busen
     _Als sie ihre Kinder vor sich fliehn sah_[725].

Nodier, dont la version paraît avoir été faite plutôt d'après celle de
Berne que d'après Fortis, tombait lui aussi dans la même erreur à
l'occasion du dénouement. Il terminait ainsi: «Elle prête l'oreille, son
sang se glace, elle tombe, et sa tête, couverte d'une mortelle pâleur,
va frapper la terre retentissante; au même instant, son cœur se brise et
son âme s'envole _sur les pas de ses enfants_[726].»

Mérimée, lui, s'il ne rend pas tout ce qu'il y a dans le texte, se
montre cependant le plus exact de tous les traducteurs: «La pauvre mère
pâlit, sa tête frappa la terre et elle cessa de vivre aussitôt, de
douleur de voir ses enfants orphelins[727].»

       *       *       *       *       *

Ce soin si scrupuleux qu'apporte Mérimée à être plus sobre encore qu'un
texte qui est la sobriété même, nous révèle un des traits de son
caractère d'artiste: le désir de la précision. Il est heureux pour nous
de pouvoir juger Mérimée sur une ballade où l'invention est nulle, car
il n'en est que le traducteur; et où la forme est tout, car sa
traduction se distingue des autres par des qualités véritablement
personnelles qui nous révèlent l'homme. Mérimée a deux textes en main:
une version italienne qu'il peut lire aisément, un texte original
qu'avec un dictionnaire il est à peine capable de déchiffrer; et malgré
toute l'aridité de ce travail c'est à l'original qu'il va, parce qu'il y
sent des beautés plus naturelles que ne lui en offre la traduction
fardée du savant abbé italien. Tout ce vernis «XVIIIe siècle» que Fortis
a répandu sur la poésie, il en a la nausée: il se rend compte que la
traduction du voyageur est «une belle infidèle» et que celui-ci s'y
laisse deviner au moins autant qu'il nous fait entrevoir les mœurs et
les caractères des héros de sa ballade; aussi, ce qu'il veut, c'est
goûter le poème lui-même, dans sa saveur originelle, et malgré toute la
difficulté d'une telle entreprise, sans se laisser rebuter, avec une
patience digne d'un archéologue. Nous avons vu qu'il y est presque
arrivé. Travail, souci de l'exactitude, une certaine réserve qui se
défend les effusions du sentiment, sa traduction témoigne de tout cela.
Dès lors, le croirons-nous, quand avec son flegme habituel il nous
déclare avoir mis tout juste une quinzaine à composer _la Guzla_, «cette
sottise»? D'autres, avant nous, ne s'y sont pas laissé prendre. L.
Clément de Ris, en 1853, se méfiait déjà de cette superbe indifférence.
«Pour faire ce recueil, disait-il, l'auteur a travaillé beaucoup plus
qu'il n'affecte de le dire.» Et, «jusqu'à preuve évidente du contraire»,
il restait convaincu que «Monsieur Mérimée avait cédé au désir de
paraître avoir mystifié le public[728]». C'est aussi notre avis, quand
Maxime du Camp ne serait pas là pour nous assurer que Mérimée allait
jusqu'à recopier seize fois de suite ses manuscrits en les
corrigeant[729]. _La Guzla_ ne nous paraît pas être une œuvre
d'improvisation. Pour le fonds, nous l'avons vu, il n'y a rien de très
original, rien de véritablement personnel; c'est comme une agglomération
de souvenirs qu'on rencontre dans chacune des ballades. Qu'est-ce donc
qui en ferait la valeur si ce n'était la forme? Cette forme qui fond et
unit tant de matériaux épars en un tout qui a une vie propre. Mais cette
forme elle-même n'existerait pas, sans ce secret instinct de metteur en
scène qui pousse et conduit Mérimée, qui lui fait choisir ici cela,
ailleurs une autre chose: enfin ce qu'il lui faut. Elle ne serait rien
non plus, sans ce labeur long et continu vers cet idéal qu'il s'efforce
d'atteindre. C'est ce qui nous fait dire que _la Guzla_ n'est point une
œuvre composée exclusivement pour s'amuser «à la campagne», «après avoir
fumé un ou deux cigares», «en attendant que les dames descendent au
salon». Elle nous semblerait bien plutôt avoir été écrite dans une
bibliothèque, au milieu de livres qu'on peut consulter au besoin, quand
le souvenir est par trop infidèle. _La Guzla_ peut avoir été élaborée en
quinze jours, elle n'a reçu sa forme définitive, croyons-nous, qu'après
que Mérimée eût eu le temps de la revoir de très près. Nous ne nierons
pas non plus qu'il n'y ait dans _la Guzla_ une certaine tendance au
lyrisme[730], mais à un lyrisme de pure forme, qui n'est en définitive
qu'un «extrait des lectures» de l'écrivain. Mérimée a su faire vivre des
personnages, mais on ne le retrouve pas, lui, en eux. Et c'est pourquoi
nous ne nous étonnerons pas qu'il n'ait pas continué dans cette voie,
parce qu'à vrai dire elle n'était pas la sienne; sa première pudeur de
jeune écrivain qui n'osait donner sous son nom un tel recueil au public;
son superbe dédain de quelques années plus tard, tout cela nous paraît
fort naturel: il était déjà tel au moment où il écrivait sincèrement ces
pages qu'il était nécessaire, sinon qu'il les désavoue, du moins qu'il
les condamne un jour.



TROISIÈME PARTIE

LA FORTUNE DE «LA GUZLA»

     «Je crois que vous seriez plus _grand_, mais un peu moins connu, si
     vous n'aviez pas publié la _Jacquerie_ et la _Guzla_, fort
     inférieures à _Clara Gazul_. Mais comment diable auriez-vous deviné
     tout cela? Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la
     loterie... Écrivons donc beaucoup.»

     STENDHAL À MÉRIMÉE, _le 26 décembre 1829, à cinq heures du soir,
     sans bougie_.



CHAPITRE VIII

«La Guzla» en France.

§ 1. Publication du livre.--§ 2. Critiques du temps: _la Réunion_, _le
Moniteur_, _le Journal de Paris_, _le Globe_, _la Revue encyclopédique_,
_la Gazette de France_, _le Journal des Savans_. La réclame de
l'éditeur.--§ 3. L'édition de 1842. Réimpressions postérieures.--§ 4.
_La Guzla_ l'Opéra-Comique.--§ 5. La poésie serbe en France après _la
Guzla_.--§ 6. Un plagiat. Conclusion.



§1

PUBLICATION DU LIVRE


Son recueil de ballades illyriques achevé, Mérimée se mit à la recherche
d'un éditeur. Pour ne pas être démasqué, il ne s'adressa à aucun des
libraires attitrés du romantisme et poussa la méfiance jusqu'à rester
inconnu même de celui auprès duquel il finit par se réfugier. Un de ses
amis, Joseph Lingay, se chargea de négocier l'affaire.

Nous savons peu de choses sur Joseph Lingay. C'était, semble-t-il, un
original que «ce polémiste de petites feuilles de la Restauration, ce
lauréat de concours académiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre
vague de secrétaire général de la présidence du conseil, minuta tant de
discours ministériels[731] et même royaux (1830-1833), ce publiciste qui
remplaça un moment Girardin à la direction de _la Presse_ et que Balzac
appelait _le plus fécond journaliste de son époque_, en lui envoyant une
de ses lettres à Mme de Hanska, pour sa collection d'autographes[732]».
Il mourut officier de la Légion d'honneur, le 21 décembre 1851, dans une
grande misère à ce qu'il semble; il ne revit aujourd'hui que dans
quelques pages de Francis Wey, enfouies elles-mêmes dans un recueil
collectif de nouvelles[733], et par une trentaine de lignes dans _la
France littéraire_ de Quérard qui consacrent sa mémoire.

Ancien professeur de Mérimée, il était ami de Stendhal et, comme nous
l'avons dit, c'est par lui qu'ils se connurent. On trouve dans la
Correspondance de l'auteur de _la Chartreuse de Parme_ plusieurs
passages relatifs à _Maisonnette_,--sobriquet par lequel, nous dit la
clef, cet incorrigible parrain désignait Joseph Lingay. «Je sens souvent
en vous la manière de raisonner de _Maisonnette_, écrivait Beyle à
Mérimée, _id est_ une jolie phrase au lieu d'une raison, _id est_ le
manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy + Helvétius. Vous avez peur
d'être long[724].» Il ne serait pas inutile, peut-être, de déterrer les
écrits de l'ami à qui Mérimée, par sa manière de raisonner, ressemblait
tant, mais ce serait un peu nous égarer. Remarquons seulement que Lingay
devait avoir au moins quinze ans de plus que l'auteur de _la Guzla_,
car, en 1814, il avait déjà publié un _Éloge de Delille et critique de
son genre et de son école_, et, en 1816, une brochure _De la monarchie
avec la Charte_[735].

Lingay trouva un éditeur pour _la Guzla_ en la respectable maison F.-G.
Levrault, imprimeur à Strasbourg, 32, rue des Juifs (cette maison existe
toujours, mais à Nancy depuis 1871, et transformée en société anonyme
Berger-Levrault et Cie). L'imprimerie avait alors une librairie à Paris,
81, rue de Laharpe, dirigée par M. Pitois, devenu plus tard M.
Pitois-Levrault[736].

Ce fut dans cette succursale parisienne que les conditions de la
publication furent arrêtées entre M. Pitois et Lingay, qui négociait «au
nom de son ami». Elles étaient très simples: rien ne fut signé, «ni même
consenti verbalement». Comme l'expliqua Lingay, quelques années plus
tard, dans une lettre à F.-G. Levrault, que nous pourrons donner
ailleurs _in extenso_ grâce à l'extrême obligeance de M. Félix Chambon,
«la réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie [à cette
époque], et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas
avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement,
l'auteur vous laissa soin de publier une édition, _sans rien recevoir,
ni sans rien payer_».

Ce précieux aveu, ignoré jusqu'à aujourd'hui, réfute une fois pour
toutes la fameuse légende d'après laquelle Mérimée aurait VENDU _la
Guzla_ («à son libraire»), afin d'effectuer un voyage authentique en
Illyrie pour reconnaître s'il s'était trompé, etc.

M. Tourneux, de son côté, à l'occasion des recherches qu'il fit en 1887
en vue de sa plaquette _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et
chanteur illyrien_, étude citée plusieurs fois au cours de ce travail,
avait obtenu du regretté M. O. Berger-Levrault communication du dossier
de l'éditeur, relatif à l'impression de l'ouvrage, qui était en bonne
voie au mois de mars 1827, comme l'atteste cette lettre de Lingay à
l'imprimeur strasbourgeois:

     Monsieur et honorable ami,

     ... Voici les premières épreuves de _la Guzla_. Vous recevrez
     successivement par le courrier du lendemain celles que vous voudrez
     bien m'expédier dorénavant. Le choix du format et du caractère me
     semble parfait. Je trouve seulement un peu grosses les capitales du
     haut des pages. Tout le reste est au mieux. Je vous remercie d'y
     destiner un beau papier et d'en recommander le tirage; l'ouvrage le
     mérite et il y a de l'avenir, beaucoup d'avenir dans l'auteur.
     Allez maintenant aussi vite que vous voudrez. Nous vous suivrons
     courrier par courrier. Il faudrait paraître pour mai, époque des
     provisions de campagne.

     P.-S.--Les épreuves sont très bien lues. Nous admirons l'exactitude
     des noms propres. On n'est pas si exact à Paris.

     2º P.-S.--Il me semble que sur la couverture imprimée une guzla
     ferait bien. J'en ai demandé le dessin exact. Pourrez-vous le faire
     clicher?

     16 mars 1827.

     Rue des Brodeurs, nº 4, au coin de la rue Plumet, faubourg
     Saint-Germain[737].

Dans la lettre suivante (22 mars) il envoie deux nouvelles pièces et le
double croquis de la _guzla_, «croquis, dit M. Tourneux en le
reproduisant[738], que sa sécheresse et sa précision permettent de
restituer sans hésiter à Mérimée». Ce ne fut là qu'un projet
d'embellissement sans doute, parce qu'une _guzla_ identique figure déjà
sur le portrait d'Hyacinthe Maglanovich, qui sera adopté définitivement,
et dont il n'est question, suivant M. Tourneux, que dans une troisième
lettre, sans date celle-là. Comme nous l'avons déjà dit[739], ce dessin
représente bien l'instrument serbo-croate: quoiqu'un peu trop long, il
ne lui manque rien d'essentiel.

Pendant ce temps, l'exécution matérielle de l'ouvrage avançait, à
Strasbourg; mais le livre ne put paraître en mai, «époque des provisions
de campagne», comme le désirait l'auteur. Il ne sortit des presses que
vers la fin de juillet et fut enregistré dans la _Bibliographie de la
France_ du 4 août 1827[740].

Au moment de la publication, le libraire, à ce qu'il semble, ne prit
aucun soin de le faire remarquer au moyen des annonces payées qui
étaient fort en pratique déjà en ce temps-là: nous eûmes beau feuilleter
les collections poudreuses des journaux de l'époque: la maison F.-G.
Levrault ne figure pas dans les courtes réclames entremêlées aux
dernières nouvelles de la cour et à celles qu'on donnait sur la santé de
M. Canning qui devait mourir quelques jours après la publication de _la
Guzla_.



§ 2

CRITIQUES DU TEMPS

Les critiques ne manquèrent pas; généralement la louange y domine, mais
il s'y mêle ici et là, au moins dans quelques-unes, quelques pointes de
facile raillerie.

Le mardi 7 août 1827, _la Réunion_, «journal de la littérature, des
sciences, des arts, des tribunaux, des théâtres et des modes» (3e année,
nº 208), consacra à _la Guzla_ une colonne, c'est-à-dire le huitième de
son numéro entier.

«Le perfectionnement graduel des beaux-arts en France, y disait-on, dans
un siècle de force et de vie ne nous a pas rendus insensibles aux
beautés simples et irrégulières des peuples moins avancés que nous. À
côté de la noble et imposante musique de _Moïse_, nous aimons à répéter
le chœur écossais de la _Dame blanche_, et les montagnards tyroliens ont
charmé par leur simple mélodie les mêmes hommes qu'avaient ravi les
chants passionnés de la Pasta. Après les _Messéniennes_ de Casimir
Delavigne et les _Méditations_ de Lamartine, voilà qu'un chantre
demi-sauvage, Hyacinthe Maglanovich, fils d'un cordonnier dalmate,
enlevé par des Bohémiens qui lui apprennent leurs tours et le
convertissent à l'islamisme à l'âge de huit ans, puis reconverti au
christianisme par un moine catholique qui l'aide à voler l'aga turc son
maître, vient à son tour captiver notre attention par les sons un peu
aigus quelquefois de sa _guzla_ ou guitare montée d'une seule corde de
crin.

«Le recueil de ces chants a été traduit de l'illyrique en français par
un Italien très familier avec les deux langues. Ce petit volume mérite
d'être lu en entier. Nous nous contenterons d'en citer un chant qui
paraît être des plus anciens et qui, comme les chants des montagnards
grecs, s'est perpétué de bouche en bouche.»

Après quoi, l'auteur de cette anonyme notice cita _le Morlaque à Venise_
en entier.

       *       *       *       *       *

Six jours plus tard, le _Moniteur_ donna un article sur _la Guzla_,
signé «N.», qui semble être écrit par quelque ami de Mérimée, qui, sans
vouloir cependant dévoiler le secret, se permit de faire une allusion
assez claire à l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_.

«Aurait-on supposé, il y a moins de vingt-cinq ans, l'existence d'un
écrivain assez hardi pour traduire des _poésies illyriques_, un libraire
assez mauvais calculateur pour les publier, un journaliste assez
téméraire pour en rendre compte avec quelque éloge? Y aurait-il eu assez
de risées, de sifflets pour les punir? Concevez, si vous le pouvez, la
belle colère des Laharpe, des Geoffroy! Grand Dieu! régaler de poésies
dalmates, bosniaques et consorts, la nation du goût le plus pur, le plus
classique, le plus sévère! Vouloir faire prononcer des noms barbares à
déchirer la bouche! Y pensez-vous? Eh! qu'est-il besoin de productions
étrangères, même des moins imparfaites? Qu'avons-nous à désirer?
N'avons-nous pas nos chefs-d'œuvre et les productions de ceux qui
tentent chaque jour de les imiter?

«Alors, le père Bouhours n'avait pas encore tout à fait tort. De la
littérature anglaise, nous ne connaissions Shakespeare que par les
parodies de Voltaire; l'on s'arrêtait à peu près à Pope et aux écrivains
de la reine Anne. La littérature allemande, hors Gessner, nous était
étrangère ou peu s'en faut. Quant aux nations moins civilisées, elles
étaient tout à fait inconnues... Comment peut-on être Illyrien?

«Mme de Staël, dans son livre _De l'Allemagne_, a porté le premier coup
à ces injustes et superbes dédains. Mais c'est de la grande ère
nationale, de la Restauration, que date un changement, depuis
successivement progressif, dans nos idées et nos doctrines. La
révolution politique terminée, une révolution littéraire commence. Des
rapports plus immédiats, par suite plus affectueux, s'établissent entre
les peuples divers; l'on met en commun les trésors de l'intelligence;
les théâtres étrangers sont traduits; mieux encore, nous étudions les
idiomes de nos voisins: les préjugés littéraires s'évanouissent avec
beaucoup d'autres. Toujours pénétrés d'une juste admiration pour les
chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV et de Louis XV, nos écrivains les
plus distingués n'ignorent cependant pas que le domaine des lettres est
soumis, comme toutes choses, aux lois générales des variations humaines;
ils s'aperçoivent qu'il est temps de se frayer une route nouvelle, que
plus d'une voie mène au cœur et atteint le but de toute composition
littéraire. Chénier disait des auteurs de mélodrames: «Qu'ils apprennent
à écrire et nous sommes perdus.» Ce fut aussi le sentiment du célèbre
critique Geoffroy, qui y mettait la condition de génie. Deux écrivains
illustres, Byron et sir Walter Scott, ont surtout contribué à ce
changement déjà si sensible, et qui chaque jour peut-être le deviendra
davantage.

«Revenons à notre sujet, bien que ceci ne soit pas, à tout prendre, une
digression.

«Dans un pays où tous les genres de connaissances sont cultivés avec un
succès éclatant et une ardeur infatigable, en Allemagne, l'on s'occupe
beaucoup actuellement, dit-on, des poésies nationales des Illyriens, des
Dalmates et des Morlaques. N'en soyons pas surpris: richesse
d'imagination, variété de tons, fleur exquise de poésie, tableaux
fantastiques, terrifiants et bizarres, originalité; enfin, je ne sais
pas quoi d'une simplicité naïve, biblique ou homérique, tels sont les
attributs de ce petit volume.

«Les morceaux qu'il renferme ont été recueillis et traduits en français
par un Italien qui a voyagé longtemps dans ces pays, dont il connaît
parfaitement la langue. Autrefois il fut notre concitoyen; depuis, les
événements politiques l'ayant forcé à quitter sa patrie, il est venu
s'asseoir à nos foyers. Sa traduction est sans apprêts, ce qui nous
garantit sa fidélité. L'on pourrait parfois signaler quelques
étrangetés, quelques italianismes; mais nous n'en sommes pas à des
pointilleries grammaticales. Le traducteur a trop de titres à notre
reconnaissance, et d'ailleurs il ne prétend qu'au mérite de la
correction et de l'exactitude.

«La guzla est une sorte de guitare à une corde dont les bardes morlaques
se servent pour accompagner leurs ballades: souvent ces ballades ou
romances sont improvisées; souvent aussi le poète s'interrompt au moment
le plus intéressant, pour obtenir avec plus de facilité de ses auditeurs
une légère rétribution. L'Italien anonyme fait connaître dans sa préface
ces mœurs homériques (_sic_).

«Vient ensuite une notice sur Hyacinthe Maglanovich, célèbre joueur de
guzla, que l'éditeur-traducteur a connu personnellement à Zara. Ce n'est
point là un de nos poètes d'Académie ou de salon. Pour l'extérieur,
voyez son portrait en tête du livre: les habitudes, les mœurs, l'en
séparent bien plus complètement encore. _Il y avait en Angleterre un
certain M. Barrington, voleur de poches_ (pick-pocket) _très expert,
profession qu'il faut soigneusement distinguer de celle de voleur de
grand chemin_ (highwayman), _car on ne cumule pas en ce genre. Or donc,
lorsque la police de Londres était informée de la présence de ce
gentleman à un spectacle, une manière de commissaire, avant le lever du
rideau ou dans l'entr'acte, apostrophait le public en ces termes:
«Mesdames et Messieurs (nous dirions Messieurs et Mesdames), j'ai
l'honneur de vous prévenir que M. Barrington est dans la salle_.» De
même je dirais à nos poètes, si jamais leur confrère en Apollon venait
les visiter: «Attention, Messieurs, à vos montres et à vos tabatières.»
Ce bon Maglanovich a contracté certaines habitudes que le code
n'approuve pas et qui, parmi nous, pourraient peut-être le rendre
justiciable d'un tribunal de police correctionnelle, voire même d'une
cour d'assises; témoin l'aventure de la paire de pistolets dont le
traducteur anonyme paya le plaisir de donner l'hospitalité à notre
barde. J'allais oublier une autre de ces habitudes, celle de boire outre
mesure. Vit-il encore? L'éditeur a négligé de nous en instruire.

«Les poésies dont se compose ce recueil sont d'auteurs, de temps et de
genres divers. Ballades, romances, barcarolles, fragments détachés,
petits poèmes complets, petits drames, vous y trouverez de tout cela.
Plusieurs morceaux, et des plus remarquables, sont de Maglanovich, parmi
lesquels se distinguent particulièrement la vision du parricide Thomas
II, roi de Bosnie, pièce d'un effet terrifiant, et _les Braves
Heyduques_, tableau qui a quelque analogie avec l'épisode d'Ugolin.

«Le genre terrible et surnaturel domine dans ces poésies. Elles nous
font connaître les mœurs, les usages et surtout les superstitions des
Dalmates, toutes choses si opposées à ce que l'on voit dans l'Europe
civilisée C'est là que la tradition du vampirisme se conserve dans toute
sa pureté. Nous avons renouvelé connaissance avec cette horrible
superstition depuis l'histoire de lord Ruthwen, imprimée dans les Œuvres
de Byron et qui est due à Polidori, médecin de ce poète célèbre.
L'éditeur a consacré une notice au vampirisme; notice dans laquelle il
cite trop longuement peut-être le livre de dom Calmet; toutefois, dans
cette notice se trouve un fait étrange dont l'auteur fut témoin en 1816,
et qui prouve jusqu'à quel point cette superstition, qui s'étend dans
une grande partie de l'Europe et de l'Asie, a fasciné l'imagination des
Morlaques. Le croira-t-on? Les lois de la Hongrie statuent sur le
vampirisme; elles ordonnent ou du moins ordonnaient l'exhumation des
individus signalés comme vampires et la destruction des cadavres avec
des détails affreux et dégoûtants. Plusieurs de ces ballades ont trait
au vampirisme, d'autres au _mauvais œil_, croyance fort répandue dans le
Levant, en Dalmatie et en Russie. C'est le pouvoir qu'ont certaines
personnes, _souvent involontairement, de jeter_ un sort par leurs
regards. L'individu fasciné meurt la plupart du temps de consomption.
Dans ce pays vous seriez fort mal venu de dire à quelqu'un: «Ah!
Monsieur, que vous avez bon visage!»

«L'éditeur consacre également une notice à cette superstition. Il donne
les recettes en usage dans le pays pour détruire ce charme funeste, et
cite à ce sujet plusieurs histoires bizarres.

«Bien que ces poésies ne soient pas toutes d'un égal mérite, il n'en est
cependant aucune que la critique, même la plus sévère, voulût élaguer.
Nous apprenons à connaître des mœurs qui offrent d'étranges contrastes.
À côté de sentiments élevés, quelquefois sublimes, il en est de
révoltants. Telle action racontée naïvement serait sévèrement punie par
nos lois. Nos oreilles si chastes et si susceptibles se trouveront
peut-être blessées de quelques expressions dont la rudesse native aura
sans doute encore été adoucie par le traducteur. Je me dispenserai de
toute analyse et de toute citation, ne voulant rien ôter au plaisir du
lecteur. C'est une mine riche et féconde, pleine de charme,
d'originalité, et qui, sans doute, donnera naissance à plus d'un
mélodrame.

«Un seul morceau a déjà été publié par l'abbé Fortis (_Voyage en
Dalmatie_). C'est l'histoire de l'épouse d'Asan-Aga, ballade pleine d'un
intérêt touchant. Mais la traduction de l'abbé Fortis est libre; celle
de notre Italien est, au contraire, littérale.

«Chaque morceau est accompagné de notes et d'explications fort utiles.
L'éditeur cependant mérite le reproche de laisser ignorer dans quelles
mesures ces poésies sont écrites. Il aurait pu très convenablement, ce
semble, nous donner un travail philologique, que quelques personnes
auraient trouvé à la fois intéressant et utile.

«Je ne doute pas que ce recueil ne soit accueilli avec autant
d'empressement et de plaisir par le public, que les chants des Grecs
modernes et la collection des romances espagnoles. Le lecteur goûtera
cet intérêt, ce charme si vif qui s'attache aux poésies des peuples peu
avancés encore dans la civilisation. J'ajouterai, pour terminer, que
l'exécution typographique ne laisse rien à désirer[741].»

       *       *       *       *       *

Un autre anonyme, sous la signature «T.», présenta _la Guzla_ aux
lecteurs du _Journal de Paris_[742]. «Savez-vous, chers lecteurs,
demandait-il, ce que c'est que la _guzla_? Non sans doute, car moi-même,
avant d'avoir entre les mains le petit volume dont je vais vous
entretenir, j'aurais été fort embarrassé de répondre à cette question.
Apprenez donc que la _guzla_ est la lyre des Morlaques, des Croates, des
Dalmates, de tous les peuples enfin qui habitent ces provinces
illyriques qui firent un moment partie du grand empire, et qui en furent
détachées avant que nous eussions eu le temps de faire connaissance avec
ces Français improvisés. Cette lyre, il faut bien l'avouer, nous
paraîtrait peu mélodieuse; c'est une espèce de guitare, etc. À la fin de
chaque vers, le chanteur pousse un grand cri ou plutôt un hurlement
semblable à celui d'un loup blessé.

«Il y a loin de là, sans doute, au violon de Lafont et aux accents de
Mlle Cinti; mais si cette musique enragée faisait fuir tous nos
_dilettanti_, les amis de la littérature peuvent mettre quelque intérêt
à connaître les poésies auxquelles seront adaptés ces sauvages accords.
Nous avons raffolé d'Ossian, de Byron; qui sait si Maglanovich
n'obtiendra pas aussi chez nous quelque célébrité?

«Ce Maglanovich, l'Homère des contrées illyriques, est l'auteur des
principales pièces contenues dans ce recueil. C'est bien le poète de la
nature, car il n'a pas même appris à lire et à écrire. Tout son
répertoire lyrique est dans sa tête, et son seul talent acquis est celui
de jouer de la _guzla_. C'est en l'excitant à moitié que le traducteur
de ce livre est parvenu à lui faire chanter et à fixer sur le papier
quelques-unes de ses ballades; il lui en a même coûté quelque chose de
plus, car Maglanovich ne se borne pas, comme nos trouvères, à recevoir
les dons de ceux qui veulent entendre ses chants: il paraît qu'en
quittant ses hôtes, il tient à emporter toujours quelque chose qui lui
serve de souvenir. C'est ainsi que le traducteur anonyme, après l'avoir
hébergé cinq jours, a vu disparaître un beau matin avec lui une paire de
pistolets anglais. En revanche, lui-même, à son tour, a reçu plus tard
chez Maglanovich l'hospitalité la plus distinguée. On serait fort
heureux, dans nos pays civilisés, si l'on trouvait ainsi table ouverte
chez tous les gens qui vous volent de manière ou d'autre.

«Ce Tyrtée des grandes routes a été lui-même quelque temps associé aux
heyduques, espèce de bandits qui mènent dans ces provinces une vie
vagabonde. Sa lyre, ou, pour mieux dire, sa _guzla_, a chanté leurs
exploits; leur féroce et courageuse constance lui a inspiré, entre
autres pièces, celle que je vais citer, et que le chantre d'Ugolin
n'aurait pas, ce me semble, désavouée.»

       *       *       *       *       *

Et après avoir cité la ballade des _Braves Heyduques_ en entier, le
critique continuait:

«Dans ce morceau, et dans plusieurs autres, le style du traducteur, qui
se déclare Italien de naissance, m'a semblé bien approprié aux sujets.

«La superstition du _vampirisme_, connue chez nous par l'histoire du bon
dom Calmet, des romans et des mélodrames, a fourni à Maglanovich et à
ses confrères le sujet de plusieurs ballades qui ne manquent pas non
plus d'imagination et d'énergie. D'autres ont pour sujet le _mauvais
œil_, cette superstition de ces contrées, où l'on est persuadé que
certaines personnes ont le pouvoir, parfois même involontaire, de faire
périr de langueur ceux sur lesquels tombent leurs regards. Il est encore
une autre espèce de fascination que l'on pourrait exercer innocemment,
si l'on n'était bien averti. Dieu garde tout honnête particulier un peu
complimenteur de son naturel, voyageant en Bosnie ou en Dalmatie,
d'aller s'extasier sur la beauté ou la gentillesse d'un enfant! Le
pauvre petit est dès lors réputé ensorcelé et le voyageur pourrait fort
mal passer son temps. Heureusement il est un remède très facile à cette
fascination; comme la lance d'Achille, la bouche du faiseur de
compliments peut guérir le mal qu'elle a fait; il suffit pour cela qu'il
veuille bien cracher à la figure de l'enfant, ce que je ne lui
conseillerais pas de refuser. Si vous avez des enfants gâtés,
envoyez-les en Bosnie.

«Tous les peuples sont tant soit peu gascons, et on serait fort surpris,
je crois, si la modestie était allée se nicher dans des pays où chacun a
l'habitude de vanter ses exploits, ne fût-ce que pour effrayer ses
ennemis. On lira donc sans étonnement dans ce recueil une espèce de
_messénienne_ dalmate, où l'on verra que Napoléon ayant envoyé _vingt
mille_ soldats pour soumettre _cinq cents_ Monténégrins, ces derniers
leur ont tué _vingt-cinq_ hommes, ce qui a tellement effrayé le reste
«qu'ils ont pris la fuite, et jamais de leur vie n'ont osé regarder un
bonnet rouge» (coiffure des Monténégrins). Quel dommage que sir Walter
Scott n'ait pas eu connaissance de cette pièce justificative qui aurait
merveilleusement figuré dans sa véridique histoire[743].

«Il ne faut pas croire, au surplus, que toutes ces poésies respirent le
sang et le carnage. On y trouve de petites odes presque anacréontiques,
telles que _l'Amante de Dannisich_, où une jeune fille passe la revue de
ses trois amants, et même une espèce de chanson bouffonne, intitulée
_Jeannot_. Ce pauvre garçon revenant chez lui, la nuit, par un
cimetière, entend quelqu'un ronger. Persuadé que c'est un _brucolaque_
(espèce de vampire qui mange dans son tombeau) et craignant d'être mangé
lui-même, il se résout, pour éviter ce désagrément, à introduire dans
son estomac, suivant une autre croyance du pays, un peu de la terre de
la fosse; mais un chien, qui rongeait un os de mouton, croyant qu'on
veut lui enlever sa proie, saute à la jambe de Jeannot, et le prétendu
vampire le mord de manière à le convaincre qu'il n'est pas un fantôme.
J'avouerai que la gaîté de nos chansonniers du Caveau est d'un meilleur
ton, même quand ils nous régalent de _Caron_ et de sa barque fatale;
mais il n'y faut pas regarder de si près, vu le pays et avec un
vaudeville croate.»

       *       *       *       *       *

Les mêmes jours, _le Globe_ publiait une série de poésies serbes,
traduites en prose par Mme Louise Sw.-Belloc: _la Fondation de Scutari,
Bataille de Kossovo, la Tête de Lazar retrouvée, les Frères, le Mariage
de Haïkouna_, etc.[744] On se rappelle que Mme Belloc avait annoncé un
volume de piesmas, quelques semaines seulement avant l'apparition de _la
Guzla_[745]; devancée par cet anonyme Italien qui envoyait de Strasbourg
un recueil tout fait, elle communiqua son manuscrit à la rédaction du
journal romantique[746]. Mais, chose des plus louables, elle ne se
contenta pas de cela; elle écrivit une notice dans la _Revue
encyclopédique_ et vanta l'ouvrage de son concurrent. «Il a donné,
dit-elle, dans une introduction et dans des notes, des souvenirs pleins
d'intérêt, et qui ont d'autant plus de charme qu'il ne s'y mêle pas la
moindre prétention... Ces chants ont un caractère très original, et dont
on ne peut guère donner l'idée. Moins nobles, moins austères que les
chants grecs, ils sont peut-être plus spirituels et plus vifs[747].»

Trois semaines plus tard, un critique qui signait «B.», [Brifaut]
présenta _la Guzla_ aux lecteurs de la _Gazette de France_.

«Qu'est-ce que la guzla? Qu'est-ce que Hyacinthe Maglanovich? A-t-on
jamais ouï parler du bey de Veliko, du bey de Moïna, de Constantin
Yacoubovich et des deux grands guerriers Lepa et Tchernyegor?

     Wurtz! ah! quel nom, grand Dieu! quel Hector que ce Wurtz!

«Voilà ce que ne manqueront pas de dire les hommes aux molles habitudes,
les sybarites de l'euphonie, pour qui le concours d'une gutturale et
d'une dentale est comme un caillou tranchant sous les pieds d'une petite
maîtresse. Il faudra bien qu'ils s'aguerrissent. Les temps sont
accomplis. Ne voyez-vous pas que les vieilles mythologies tombent en
ruines, et avec elles les vieilles délicatesses, les vieilles
admirations et les vieilles règles? Nous sommes las des yeux de bœuf de
Junon, des talonnières du fils de Maïa, de l'aigle de Jupiter. La jeune
Hébé nous semble quelque peu surannée, et la ceinture même de Vénus n'a
pas conservé ses couleurs. Or, ce sont les prêtres de ces folles
divinités qui ont imaginé les entraves qui nous gênent; c'est à eux que
nous devons toutes ces susceptibilités de l'oreille et de l'esprit, qui
font de l'art d'écrire le plus complexe et le plus difficile de tous les
arts. Laissons aux esclaves ce code de l'arbitraire. Frayons-nous un
passage dans quelque monde mystérieux, et encore infréquenté du moins,
s'il n'est pas nouveau. Demandons aux Scandinaves, aux Croates, aux
Illyriens mêmes des modèles. C'est une matière encore vierge, et que le
rabot des pédants n'a pas encore effleurée. Il y a plus de véritable
poésie dans le balai des sorcières que dans le thyrse des bacchantes; et
l'imagination se plaît davantage dans un monde peuplé de vampires, de
brucolaques, de fascinateurs à double prunelle, qu'au milieu de ces
faunes et de ces dryades dont les danses lascives et les séculaires
amours ont fatigué notre enfance. Le goût n'approuvera peut-être point
cette défection. Mais nous jugeons le goût à son tour; et puisqu'il
n'est dans son origine qu'une convention, dans sa pratique qu'une
habitude, il n'y a pour le détrôner qu'à convenir entre nous qu'il a
menti, et à penser et sentir en conséquence. Ainsi le tétracorde fera
place à la guzla, et la gloire de l'aveugle de Smyrne s'éclipsera devant
celle du buveur de Zuonigrad. Mais quittons la plaisanterie.

«Si l'on se représente la nature comme l'œuvre d'un être intelligent
lui-même, on sera forcé d'adopter l'idée d'un archétype, c'est-à-dire
d'une pensée antérieure, ne fût-ce que d'une antériorité logique à la
création des êtres. Car, à moins de nous détacher de nous-mêmes, il nous
est impossible de concevoir une œuvre quelconque autrement que comme
l'exécution d'un dessein; et lorsque l'homme aura pu se figurer la
simultanéité parfaite de la conception et de l'œuvre, la nature de son
esprit ne sera plus la même; ce ne sera plus l'homme. Nous sommes faits
de manière à ne pouvoir comprendre autrement le beau que par la
préexistence du type, et il faut que les partisans de la doctrine
contraire ou n'aient pas porté sur eux-mêmes un regard assez attentif,
ou se servent des mêmes mots pour exprimer les choses différentes.

«Il s'ensuit que, dans l'ordre naturel de nos idées, le grand ouvrier
dut avoir sous les yeux un archétype sur lequel s'est modelée cette
nature qu'il a laissé tomber de ses mains. Le philosophe prouve la
nécessité de cet archétype; il est donné au peintre et au poète de se
figurer l'archétype même; et c'est ainsi que la nature qui est l'objet
des arts se nomme la belle nature, nature épurée, nature primordiale,
nature typique; mieux que l'œuvre, la pensée du créateur. Si l'on adopte
ces principes, et il serait difficile de les combattre avec quelque
avantage, on sera forcé d'accuser la nouvelle école, d'un grand attentat
contre la dignité de l'esprit humain; car, puisque c'est du sentiment du
beau que la règle est née, peut-on affranchir l'esprit humain de la
règle, sans le dégrader?»

Malgré toute son érudition philosophique ce fougueux défenseur de la
vieille antiquité classique ne nous convainc qu'à demi; malgré sa
brillante démonstration de la nécessité de l'archétype, malgré sa foi si
ferme en l'excellence des règles, nous ne pouvons nous persuader qu'il
soit plus beau et plus conforme à l'archétype d'appeler les héros d'une
tragédie, d'un drame ou d'un roman de noms grecs et latins plutôt que de
noms serbes, croates ou illyriens.

Dans la suite, on voit bien que le critique ne s'entendait guère en
matière de poésie primitive; il jugeait _la Guzla_ comme une production
littéraire et considérait la façon dont elle fut présentée comme la
chose la plus naturelle du monde. «Le petit recueil, disait-il, que nous
annonçons, est peut-être une gageure: les AUTEURS l'ont gagnée, s'ils
n'ont voulu que faire preuve de talent. Il en faut beaucoup pour
FABRIQUER un livre si bien empreint des couleurs locales, que les
naturels mêmes du pays y seraient trompés; c'est comme une histoire
vivante de ces peuples à peu près inconnus qui forment la chaîne entre
le grec et l'allemand. _La Guzla_ vous fera connaître les mœurs, les
costumes, les traditions, les superstitions de ces peuples, aussi bien
qu'aurait pu faire un long séjour parmi eux. Sous ce rapport, le livre
est à la fois amusant et instructif, et l'auteur ou les auteurs auraient
arboré l'_utile dulci_, que nous ne les chicanerions point sur
l'épigraphe. Nous nous montrerions plus sévères s'ils avaient eu le
projet de nous offrir pour modèles ces produits ou ces imitations d'une
muse barbare, et que _la Guzla_ fût un nouveau brandon lancé contre les
monuments immortels du goût.

«On parle d'amour dans ces poésies; mais quel amour! je ne trouve ni
suavité dans ses épanchements, ni tendresse dans ses douleurs, ni
délicatesse dans ses dépits. C'est l'amour des sauvages, sensuel jusqu'à
la débauche ou furieux jusqu'à la cruauté. Ou plutôt amour, ambition,
vengeance, tout présente un même aspect, tout porte un même caractère;
on dirait d'une seule passion. Il n'y a que deux états en effet pour
l'âme du sauvage, le repos, qui est de l'apathie; le mouvement, qui est
de la fureur ou de la terreur.

«Nous excepterons pourtant deux petites pièces: _l'Impromptu_ du vieux
Morlaque et _le Morlaque à Venise_. Il règne dans la seconde une
mélancolie douce et vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de
raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galatée de
Théocrite:

     _Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hyblæ
     Candidior cycnis, hedera formosior alba_, etc.

     La neige du sommet du Prolog n'est pas plus blanche que n'est ta
     gorge. Un ciel sans nuage n'est pas plus bleu que ne sont tes yeux;
     l'or de ton collier est moins brillant que ne sont tes cheveux, et
     le duvet d'un jeune cygne n'est pas plus doux au toucher. Quand tu
     ouvres ta bouche, il me semble voir des amandes sans leur peau.
     Heureux ton mari! puisses-tu lui donner des fils qui te
     ressemblent!

Après avoir cité _le Morlaque à Venise_, le critique finit en disant:
«Je répète mon assertion: si les auteurs ont prétendu nous initier aux
usages et aux mœurs d'une contrée neuve encore pour nous, c'est une
couronne qu'il faut leur décerner; car le succès est complet. S'ils
n'ont voulu qu'insulter aux grands modèles, et mettre en problème les
règles éternelles du beau, il faut les marquer d'un stigmate connu des
ennemis de la civilisation; _nigrum præfigere theta_; car on doit de
l'indulgence à la faiblesse qui s'égare; mais on ne doit que de
l'animadversion au talent qui cherche à nous égarer[748].»

Le 29 septembre, _le Globe_, à son tour, fut dupe de Mérimée. «Il semble
que la guzla des Slaves, y disait un critique anonyme, sera bientôt
aussi célèbre que la harpe d'Ossian. Tandis que Madame Belloc nous
traduit les poésies serviennes, voici qu'un Italien pour qui la France
est devenue une seconde patrie nous donne quelques échantillons des
_pismés_ ou chants illyriens. Qui sait si bientôt nous ne posséderons
pas l'_Osmanide_, ce poème épique des Dalmates, aussi célèbre chez eux
qu'il est inconnu parmi nous, et qui n'existe encore que dans la bouche
des rhapsodes et dans les quelques manuscrits infiniment rares? Le
recueil que nous annonçons n'est pas, comme on pourrait le croire
d'après le titre, un _choix_ de poésies illyriques; l'éditeur n'a pu
communiquer au public que ce qu'il possédait, c'est-à-dire une trentaine
de morceaux; mais ce recueil n'en est pas moins fort précieux et fort
remarquable[749].»

Puis le critique cita la ballade des _Pobratimi_ «en attendant qu'on
puisse mieux faire connaître l'ouvrage entier». Il est étonnant qu'il ne
s'aperçût pas d'une note, dans laquelle l'éditeur du recueil _supposait_
que cette chanson avait fourni à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul
l'idée de _l'Amour africain_[750]. Il est très probable que cette notice
a été écrite par quelqu'un qui fréquentait Nodier, car on y trouve la
même erreur au sujet de l'_Osmanide_ qu'avait commise l'aimable
bibliothécaire dans son article du _Télégraphe illyrien_[751]. Comme
nous le disions ailleurs, ce fut sans doute à l'Arsenal que V. Hugo
dévoila la supercherie, et cela peu après le 29 septembre 1827, car la
«suite» promise par l'enthousiaste critique du _Globe_ ne parut
jamais[752].

Néanmoins, le livre de Mérimée continuait à mystifier la presse, et même
la plus respectable. Le _Journal des Savans_, dans son numéro de
septembre 1827, assura que les pièces de _la Guzla_ «sont des ballades
populaires, empreintes d'anciennes croyances superstitieuses et dans
lesquelles se rencontrent aussi des traits ingénieux ou poétiques[753]».
Dix-sept mois plus tard, le même journal crut devoir présenter encore
une fois l'ouvrage: «Ce volume s'ouvre par une préface du traducteur...
Cette préface est suivie d'une Notice sur Maglanovich, auteur de
plusieurs des pièces contenues dans ce recueil. Né à Zuonigrad et fils
d'un cordonnier, il vivoit encore en 1817 et avoit environ soixante ans.
Ses romances et celles de quelques autres Slaves ne sont pas dépourvues
de tout intérêt: elles paroissent traduites avec soin; mais l'importance
excessive qu'on attacheroit à de pareilles productions ne contribueroit
point à la meilleure direction des études littéraires[754].»

Nous raconterons dans le prochain chapitre comment le _Bulletin des
sciences historiques_ rédigé par MM. Champollion, qui ne voulut dire un
seul mot de _la Guzla_ quand elle parut en français, consacra une longue
notice à la traduction allemande de M. Gerhard.

Bien que le livre de Mérimée eût obtenu ainsi un assez joli succès
auprès des critiques, le succès de librairie fut presque nul. Au mois de
décembre, six mois après la publication, l'éditeur augmenta, nous ne
savons pourquoi, le prix du volume, qui fut porté de 4 francs à 5
francs. Ce fut alors seulement qu'il songea à faire de la réclame. Il
donna au _Journal des Débats_, en même temps qu'au _Constitutionnel_ et
au _Courrier français_, le communiqué suivant:

     LA GUZLA

     ou

     Choix de Poésies illyriques,

     _recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et
     l'Herzégowine_.

     Un vol. grand in-18, cartonné. Prix, 5 francs.

     Hyacinthe Maglanovich, joueur de guzla et poète illyrien, est peu
     connu hors de son pays; mais l'élégant traducteur ou imitateur de
     ses chants poétiques assure l'avoir rencontré dans ses voyages, et
     donne sur sa personne des détails trop positifs pour qu'on puisse,
     sans témérité, regarder son récit comme une simple fiction. Quoi
     qu'il en soit, on peut affirmer, sans crainte de se voir contredit,
     qu'après avoir lu quelques-unes des ballades ou barcarolles du
     barde illyrien, telles que _l'Aubépine de Veliko_, _la Belle
     Hélène_ ou _le Vampire_, soit _l'Amant en bouteille_ ou _Hadagny_,
     il ne se trouvera personne qui n'accorde volontiers à la muse
     d'Hyacinthe Maglanovich une originalité fort remarquable, un
     intérêt vif et soutenu, et des inspirations fortes, souvent
     gracieuses et toujours poétiques. Cela posé, que le traducteur soit
     Français, comme on serait porté à le croire, ou qu'il soit Italien,
     si l'on s'en rapporte à la préface, nous ne chercherons point le
     mot de cette énigme, bien qu'il ne nous fallût peut-être pas
     remonter très haut pour le trouver. Bornons-nous à dire qu'il
     serait difficile de tirer un meilleur parti qu'il ne l'a fait des
     poésies du joueur de guzla, et qu'il a su les traduire en notre
     langue, non seulement avec goût, mais en leur donnant un plus vif
     intérêt, par des notes fort curieuses sur les mœurs peu connues des
     Morlaques et peuples voisins, témoin celle sur le _vampirisme_, si
     fort en vogue il y a quelques années.

     Le volume contenant ces poésies est imprimé en fort beaux
     caractères, sur papier vélin, et cartonné à la Bradel. En tête se
     trouve un joli portrait lithographié d'Hyacinthe Maglanovich,
     jouant de la guzla. Il peut prendre rang parmi les livres agréables
     qu'on est dans l'usage d'offrir pour étrennes.

     XX.

     Il se vend à Paris, chez F.-G. Levrault, rue de la Harpe, nº 81; et
     même maison, à Strasbourg[755].

Cette annonce contient un témoignage précieux: c'est que l'imprimeur
strasbourgeois reconnaît qu'il ne faut pas peut-être remonter très haut
pour trouver l'élégant traducteur ou imitateur de ces chants poétiques».
Elle est donc inexacte cette légende qui veut que la personne de
l'auteur de _la Guzla_ fût mystérieuse même pour le libraire jusqu'au
jour où l'avertissement de l'édition de 1842 vint la lui révéler.



§ 3


L'ÉDITION DE 1842


Mérimée paraît avoir été fort mécontent de l'insuccès du livre; il lui a
toujours gardé rancune. Quatre ans après la publication de _la Guzla_,
il écrivit à un ami, dont nous ignorons le nom, la lettre que voici:

_Le 16 juillet 1831_.

     Je voudrais bien avoir votre avis sur la proposition suivante:
     Fournier m'offre 1.500 pour mon manuscrit [de _Mosaïque_?] qu'il
     publierait d'abord in-12, puis trois mois après in-8° en volume
     avec _la Guzla_ qui serait réimprimée _ad hoc_. Quant aux termes de
     payement, nous ne nous sommes pas expliqués.

     Je n'aime guère la réimpression de _la Guzla_, qui est une drogue
     et une vieillerie, il serait un peu ignoble de faire de cela un
     volume in-8°. Dites-moi ce qu'il faut répondre. Je serais
     particulièrement charmé d'avoir 1.000 francs tout de suite,
     proposition qui paraîtrait fort exorbitante à notre ami libraire.
     _Quid dicis?_

Tout à vous,

Prosper MÉRIMÉE[756].

Fournier, sans doute, fut peu disposé, à ce moment-là, à risquer mille
francs pour la seconde édition d'un livre dont la première était loin
d'être épuisée. Deux ans s'écoulèrent avant que Joseph Lingay s'adressa
à F.-G. Levrault avec la lettre suivante qui démontre que les
négociations n'avaient pas encore abouti:

     PRÉSIDENCE

     du

     CONSEIL DES MINISTRES[757]

     _Paris, le 2 avril 1833._

     Monsieur,

     Il y a huit à dix ans (_sic_) que j'eus l'honneur de me trouver en
     rapport avec M. Pitois, pour proposer à votre maison l'acquisition
     d'un manuscrit de M. Mérimée, ayant pour titre _la Guzla_.

     La réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie, comme
     aujourd'hui, et la nature des opérations de votre maison ne
     s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de
     stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une
     édition, sans rien recevoir, ni sans rien payer.

     Aujourd'hui, M. Fournier, libraire-imprimeur, qui a déjà fait une
     édition complète du _Théâtre de Clara Gazul_ (du même auteur),
     demande à M. Mérimée le droit de réunir en deux volumes tous les
     morceaux qu'il a successivement publiés dans la _Revue de Paris_,
     et il désire y joindre les compositions que renferme le volume de
     _la Guzla_.

     Quoique aucune condition n'ait été écrite, ni même consentie
     verbalement, entre M. Mérimée et M. Pitois, ni par moi, au nom de
     mon ami, sur la propriété de ce recueil, M. Mérimée croit se devoir
     à lui-même, ainsi qu'à votre maison, de ne pas accorder cette
     dernière autorisation, avant de vous en faire part. L'ouvrage ayant
     été publié à vos frais, il désire avoir la certitude que vous
     n'éprouverez pas de dommage de cette publication, mêlée à celle
     d'autres compositions qu'il cède à M. Fournier. Nous sommes donc
     empressés de vous communiquer ces offres, et nous vous serons
     obligés de nous faire part de vos sentiments à cet égard.

     Vous apprécierez, Monsieur, les motifs qui ont dicté cette
     démarche; ils vous prouveront combien nous avons gardé, mon ami et
     moi, bon souvenir des rapports que nous avons eus, un moment, avec
     M. Pitois et avec votre honorable maison.

     Agréez, Monsieur, les assurances de mes sentiments les plus
     dévoués.

     J. LINGAY, allée Marbeuf, nº 19, aux Champs-Élysées[758].

Nous ne savons pas quelle réponse donna l'éditeur strasbourgeois, mais
il en donna une, car, au dos de la lettre de Lingay, il inscrivit:
_Répondu le 11 avril 1833_. Nous sommes tentés de croire que cette
réponse fut défavorable: trois mois plus tard, les morceaux de la _Revue
de Paris_, dont parlait l'ami de Mérimée, reparurent seuls, sous le
titre de _Mosaïque_. Ainsi l'idée d'une nouvelle édition de _la Guzla_
échoua, du moins pour l'instant.

Parmi ces pièces se trouvent, en effet, trois «ballades illyriennes»:
_le Fusil enchanté_, _le Ban de Croatie_ et _l'Heyduque mourant_[759].
D'autres poèmes du même genre reposaient, paraît-il, dans les tiroirs de
Mérimée. Vers 1832, il écrivait à Mlle Dacquin: «Rassurez-vous pour vos
lettres. Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après
ma mort; mais pour vous faire enrager je vous laisserai par testament
une suite manuscrite de _la Guzla_ qui vous a tant fait rire[760].»

«La suite» dont il est question resta inédite et périt, sans nul doute,
dans l'incendie de 1871. La deuxième édition de _la Guzla_, qui parut
quelques années après cette lettre, ne contient que deux ballades
inédites: _la Jeune fille en enfer_ et _Milosch Kobilitch_. La première
(que M. Lucien Pinvert a tout récemment publiée comme un fragment inédit
bien qu'elle eût été réimprimée treize fois)[761] était une traduction
du grec moderne, tandis que la seconde était une ballade authentique
serbo-croate: il est donc fort improbable que Mérimée ait désigné par le
nom de «suite manuscrite» ces deux morceaux qui n'étaient pas de lui.

Il ne rentre pas dans le cadre de la présente étude de nous occuper
longuement de la deuxième édition de _la Guzla_, mais il est nécessaire
de dire quelques mots de _Milosch Kobilitch_. Nous avons déjà vu que ce
poème avait pour auteur un religieux dalmate, André Kačić-Miošić et
qu'il en existe deux traductions, l'une en italien, par Fortis, l'autre
en allemand, par Herder[762]. Il est utile de remarquer--M. Matić l'a
définitivement établi--que la version de Mérimée n'a aucun rapport avec
ces deux traductions; elle procède directement de l'original. Faite par
un indigène--Mérimée n'en était que l'éditeur,--elle est de beaucoup
supérieure en exactitude à celles de Fortis et de Herder[763].

Dans une note qui accompagnait cette pièce, Mérimée déclarait en être
redevable «à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé
l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à
Paris»; il ajoutait que son traducteur (_i. e._ M. de Sorgo) croyait ce
poème écrit par un contemporain de l'événement qui en forme le sujet
(1389)[764].

M. Jean Skerlitch a signalé le premier que la ballade de Mérimée n'est
autre chose que la traduction d'un poème _imprimé_ de Kačić[765]; il
croit qu'il y eut comme une sorte de mystification de la part du comte
de Sorgo,--ou plutôt Sorcočević,--à présenter _Milosch Kobilitch_ comme
une œuvre du XIVe siècle, tandis qu'elle datait en réalité seulement du
XVIIIe. Accepter cette thèse, c'est dire que le rusé Ragusain a voulu se
venger des railleries que Mérimée avait faites aux dépens de ses
compatriotes, en lui faisant croire que le poème qu'il lui présentait
avait véritablement une très ancienne origine. Mais il n'en est rien; le
comte de Sorgo eut moins d'esprit que ne le pense M. Skerlitch. Le
manuscrit de l'Arsenal, dont le savant professeur de Belgrade suspectait
l'existence, existe toujours[766]. En 1882, M. Th. Vetter, croyant faire
une importante découverte, l'a publié dans l'_Archiv für slavische
Philologie_[767] et, pendant vingt-deux ans, personne parmi les érudits
slavicisants ne s'aperçut que ce chant était une vulgaire transcription
de l'une des piesmas les plus populaires de Kačić[768]. Nos
contemporains les plus avisés s'y sont eux-mêmes trompés; qu'y a-t-il
d'étonnant à ce que le comte de Sorgo s'y soit trompé lui aussi en 1840?
Il n'était pas un érudit, le sens critique lui faisait complètement
défaut, témoins ses brochures sur la langue et la littérature
«slovinique[769]»; c'était donc une erreur qu'il pouvait tout
naturellement commettre, de croire que _Milosch Kobilitch_ avait été
composé par un contemporain de ce héros.

À en juger d'après la minutieuse exactitude avec laquelle la traduction
de _la Guzla_ rend l'original serbo-croate[770], il ne semble guère que
Mérimée ait apporté de très importantes retouches à la version qui lui
avait été fournie par M. de Sorgo. En revanche, les notes dont il a fait
accompagner son texte, paraissent être toutes de sa main.

       *       *       *       *       *

Cette nouvelle édition vit le jour chez Charpentier en 1842, avec une
préface datée de 1840, préface dont il est à peine besoin de parler.
Cette fois, _la Guzla_ eut la bonne fortune d'être jointe à la
_Chronique du règne de Charles IX_ et à _la Double méprise_. Le premier
de ces deux ouvrages étant l'un des écrits les plus populaires de
Mérimée, il est très naturel que, en si bonne compagnie, _la Guzla_ ait
eu de nombreuses réimpressions. En 1847 déjà, on lançait la troisième
édition; la quatrième, parue en 1853, fut stéréotypée et eut dix
tirages: 1853, 1856, 1858, 1860, 1865, 1869, 1873, 1874, 1877 et un sans
date, évidemment le dernier, car les planches témoignent de beaucoup
d'usure[771].

L'année 1881 fut d'une grande importance dans l'histoire de _la Guzla_.
Par un contrat passé le 5 février 1881 entre M. Charpentier et M.
Calmann-Lévy, on échangea quelques œuvres de Théophile Gautier,
propriété du second, contre quelques œuvres de Mérimée, propriété du
premier[772].

La maison Calmann-Lévy devenue ainsi l'éditeur de la _Chronique de
Charles IX_ et de _la Guzla_, coupa en deux le volume de M. Charpentier.
_La Guzla_, republiée en 1885 avec _la Double méprise_ seulement, forme
un volume à part, comme le fait la _Chronique de Charles IX_. Après
cette malheureuse séparation, les ballades illyriques n'obtinrent qu'une
seule édition pendant vingt-cinq ans. Elle parut en 1885. Nous
regrettons d'avoir à le dire, c'est la plus mauvaise de toutes. Sans
compter les nombreuses fautes d'impression, une nouvelle disposition
typographique, des plus arbitraires, a fait changer la place des Notes
de Mérimée. Comme dans les _Chants grecs_ de Fauriel, ces notes étaient
données en appendices, après chacun des poèmes. Dans l'édition de 1885,
on les a mises au bas des pages. De même, on découpa en mille morceaux
les stances régulières du texte primitif; au lieu de la belle ordonnance
de strophes qui succèdent les unes aux autres, au lieu d'alinéas pleins
et serrés d'à peu près égale longueur, c'est un texte haché et
déchiqueté qu'on présenta au public, au mépris des intentions de
l'auteur. Tout le mouvement que Mérimée avait su mettre dans
l'agencement de ses phrases disparaît de la sorte; l'effet est plus
dramatique peut-être, mais plus grossier et moins lyrique.

D'après les renseignements qu'ont bien voulu nous donner MM.
Calmann-Lévy, il ne semble pas que nous ayons bientôt une nouvelle
édition de _la Guzla_, si ce n'est peut-être une édition de luxe,
imprimée à un très petit nombre d'exemplaires d'un prix très élevé,
livre que seuls pourront se procurer des bibliophiles privilégiés.

En 1920, les Œuvres de Mérimée tomberont dans le domaine public; il est
probable que _la Guzla_ aura alors plus d'une réimpression. Aussi nous
espérons que ses futurs éditeurs sauront bien se garder du texte donné
en 1885 parles typographes des IMPRIMERIES RÉUNIES, B., de
Bourloton[773].



§ 4

«LA GUZLA» À L'OPÉRA-COMIQUE


Mérimée n'a pas eu de succès au théâtre. Les drames de Clara Gazul ne
virent jamais la scène, un seul excepté, _le Carrosse_, qui fut sifflé à
la Comédie-Française en 1852.

En revanche, ses saynètes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont
inspiré plus d'un écrivain dramatique de talent. Quelques-unes des
pièces dont il est en quelque sorte le père spirituel, ont eu depuis un
succès universel. Il suffit de nommer _le Pré-aux-Clercs_, _Carmen_,
_les Huguenots_, _la Périchole_.

_La Guzla_ n'échappa pas aux librettistes: elle servit de «source» aux
_Monténégrins_, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et
Gérard de Nerval, musique de M. Limnander, représenté pour la première
fois à l'Opéra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut, à vrai dire, ni
l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en
particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mérimée. Néanmoins,
nous trouvons dans la «couleur locale» des _Monténégrins_ plus d'une
trace de _la Guzla_, et c'est là une raison suffisante pour que cette
pièce nous intéresse.

Hector Berlioz a consacré aux _Monténégrins_ un feuilleton des _Débats_,
plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il
était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche
pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords
de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme
les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce
qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand
personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer
leur talent sur le poignard et la carabine.»--Gérard de Nerval avait
visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier,
observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute
sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans
_la Guzla_. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait
au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:

     _Les Monténégrins_ pourraient, à l'appui de presque tous leurs
     détails, apporter des documents officiels et des attestations
     authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non
     seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est
     vrai[774].

C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire.
La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres
des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le
chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple
désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point
monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de _guzla_,
s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un
jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses
projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il
tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la
France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château
démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans _la Dame
blanche_, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se
déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger
au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de
l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante
apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés,
tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»

Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes
et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de
véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y
eut jamais au Monténégro de parti _national_ pour désirer le protectorat
d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le
_vendre_ à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens.
Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à
l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance
menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval;
l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer
librement sa romantique imagination.

Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge
Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les Œuvres
complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que,
durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du
bœuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur
à un banquet où il développa,--sans faire de prosélytes, on peut le
croire,--ses théories végétariennes[776]».

Toute la «couleur» qu’il pouvait y avoir dans cette pièce était due,
sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs qu’à l’auteur lui-même.
Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le
détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent
certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà
accoutumés; en plus d’un endroit l’influence de Mérimée se fait sentir:
c’est d’abord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, n’est plus
simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un
chef de parti, un héros de la liberté; c’est un Rouget de Lisle à sa
manière.

           Debout, c’est le moment!
           Lève-toi, notre barde,
     Improvise à l’instant ces magiques refrains,
             Chant sublime
             Qui ranime
           Les cœurs monténégrins.

Et Ziska se lève et chante sur la _guzla_ cet hymne aux accents
guerriers:

            Sur ces monts qui touchent le ciel
        Dieu fit naître un peuple de braves,
            Unis par un vœu fraternel,
            Effroi des nations esclaves.
     Gardons toujours cette âme noble et fière
        Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (_sic_)
        Car la croix sainte est sur notre bannière,
                    Et dans les cieux
                    Notre nom glorieux.

Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:

     Aux accords de la _guzla_,
     Chantons, ô! mes compagnes
           La Romaïka,
     C’est le chant de nos montagnes[777].

Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de
ballade sur les vampires:

     Hélène était la dame
     De ce lieu redouté
     Elle vendit son âme
     Pour garder sa beauté.
     Le temps qui nous dévore
     Lui laissa de longs jours.
     Au bout d'un siècle encore
     On l'adorait toujours.

     Craignez, craignez Hélène,
         La châtelaine,
     Errante sur la tour,
         C'est un vampire,
         Qui vous attire
     Avec des chants d'amour.

Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré
de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de _la Guzla_.

MÉRIMÉE:                                GÉRARD DE NERVAL

        _Les Monténégrins._                   _Chant monténégrin._

Napoléon a dit: «Quels sont ces hommes  C'est l'empereur Napoléon,
qui osent me résister? Je veux qu'ils   Un nouveau César, nous dit-on,
viennent jeter à mes pieds leurs fusils Qui rassembla ses capitaines:
et leurs ataghans ornés de nielles.»        --Allez là-bas
Soudain il a envoyé à la montagne vingt Jusqu'à ces montagnes hautaines
mille soldats.                              N'hésitez pas!

Il y a des dragons, des fantassins, des Là sont des hommes indomptables,
canons et des mortiers. «Venez à la         Au cœur de fer,
montagne, vous y verrez cinq cents      Des rochers noirs et redoutables
braves Monténégrins. Pour leurs canons, Comme les abords de l'enfer.
il y a des précipices; pour leurs
dragons, des rochers, et pour leurs     Ils ont amené des canons
fantassins, cinq cents bons fusils.»    Et des houzards et des dragons.
                                      --Vous marchez tous, ô capitaines!
Alors a dit leur capitaine: «Que chaque     Vers le trépas;
homme ajuste son fusil, que chaque      Contemplez ces roches hautaines,
homme tue un Monténégrin...»                N'avancez pas!

«Écoutez l’écho de nos fusils, a dit le Car la montagne a des abîmes
capitaine.» Mais avant qu’il se fût           Pour vos canons;
retourné, il est tombé mort et          Les rocs détachés de leurs cimes
vingt-cinq hommes avec lui. Les autres  Iront broyer vos escadrons.
ont pris la fuite, et jamais de leur
vie ils n’osèrent regarder un bonnet    Monténégro, Dieu te protège,
rouge...                                Et tu seras libre à jamais,
                                               Comme la neige
                                               De tes sommets![778]

Ainsi le peu de «couleur» qu’il semble y avoir dans le livret de cet
opéra est dû à _la Guzla_. Comme tout imitateur, l’auteur est allé à ce
qu’il y avait de plus gros dans le livre de Mérimée; il a exagéré, pour
produire plus d’effet, tout ce qu’aurait dû suspecter un lecteur avisé.
Ce sont les histoires de vampires que le «doux Gérard» a empruntées de
préférence à _la Guzla_; l’idée de ces montagnards quelque peu
fanfarons, de ce barde chef de parti et guerrier redoutable.

De nos jours l’influence du recueil de Mérimée a continué de se faire
sentir dans le même sens, et c’est toujours ce qu’il y a peut-être de
plus contraire à l’esprit du peuple serbe qu’on a été tenté de croire le
plus authentique. Dans son beau drame _Pour la Couronne_, François
Coppée a imaginé un certain Ibrahim-Effendi, agent secret du sultan
Mohammed II, qui voyage sous le déguisement d’un joueur de guzla serbe,
et pour la circonstance porte le nom de Benko. Il se présente à la cour
de Balkanie:

     MICHEL.

     Qui donc à mes genoux courbe si bas la tête?
     Quel est cet étranger?

     BENKO.

     Moins que rien. Un poète,
     Ayant pour tout trésor sa _guzla_ de sapin,
     Prince, et qui vous demande un asile et du pain.

     BAZILIDE.

     Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs.
     Tu sais, _ces chants roumains, ces légendes valaques
     Qui font peur. Mauvais œil, sorcières, brucolaques_[779]...

De même, très vraisemblablement c’est en songeant à Mérimée que
Victorien Sardou a fait figurer dans sa pièce _Spiritisme_ un certain
Stoudza, «Serbe subtil et irrésistible», sorte d’enchanteur qui n’est
pas sans avoir bien des points communs avec ceux de _la Guzla_[780].

Ainsi, on ne saurait trop le redire, c’est par ce que le recueil de
Mérimée contenait de plus faux qu’il a paru le plus exact.



§ 5

LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»


Quelques écrivains mieux renseignés que ne l’étaient Gérard de Nerval,
Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement
combien _la Guzla_ différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856,
E. de Laboulaye écrivait: «_La Guzla_ est un joli pastiche, une aimable
débauche d’imagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à
fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»

En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la
poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au
recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été
facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez
connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en
avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour
éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.

Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus,
Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à
l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur
la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres
qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme
Amable Tastu)[784], donna deux volumes des _Chants populaires des
Serviens_, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits
d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut
aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice
bienveillante dans la _Revue des Deux Mondes_[785]. Lamartine qui, vers
la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil,
s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son
itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme
«commentaire» de ses notes.

     Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gré de leur faire connaître
     cette littérature héroïque. C'est une poésie équestre qui chante,
     le pistolet au poing et le pied sur l'étrier, l'amour et la guerre,
     le sang et la beauté, les vierges aux yeux noirs et les Turcs
     mordant la poussière. Son caractère est la grâce dans la force, et
     la volupté dans la mort. S'il me fallait trouver à ces chants une
     analogie ou une image, je les comparerais à ces sabres orientaux
     trempés à Damas, dont le fil coupe des têtes et dont la lame
     chatoie comme un miroir[786].

On peut ne pas trouver très exacte cette manière de caractériser les
chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut
besoin, s'adressa à une collection de poésies authentiques, et ne paraît
pas avoir songé le moins du monde à Mérimée[787].

Six ans plus tard, la poésie serbe eut l'honneur d'un cours spécial au
Collège de France, et ce fut le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz
qui en fut chargé. Nous nous occuperons ailleurs de ces leçons. Sans
faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collège de France, disons
toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place à la poésie
serbe: Cyprien Robert, auteur d’un remarquable ouvrage sur _les Slaves
de Turquie_: Alexandre Chodzko, auteur des _Contes des paysans et des
pâtres slaves_; enfin le représentant actuel des études slaves en
France, M. Louis Leger.

Quelques autres écrivains, non moins zélés, contribuèrent à faire
connaître en France les piesmas. Une dame russe, la princesse
Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de «Mme Dora d’Istria», de
nombreux articles à la _Revue des Deux Mondes_ (1858-1873). Ces
articles, il est vrai, témoignent plus de bonne volonté que de
connaissance du sujet, mais on n’a qu’à se louer des excellentes
traductions des poésies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul
de France et professeur à l’École des langues orientales. Celui-ci avait
passé une trentaine d’années parmi les Slaves du Sud; il connaissait à
fond leurs idiomes, mœurs et caractère. Son ouvrage _l’Épopée serbe_
(Ernest Leroux, 1888) est assurément la plus exacte traduction qui
existe des chants serbes[788].

Le baron Adolphe d’Avril, qui a laissé une belle traduction de la
_Chanson de Roland_ en français moderne, ainsi que plusieurs
intéressants travaux relatifs aux Slaves méridionaux, a fait en 1868 une
excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de
Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron d’Avril
a mis dans sa traduction plus de chaleur poétique que son prédécesseur.
On ne peut lui faire qu’un reproche: il avait pratiqué trop longtemps la
littérature française du moyen âge, et lorsqu'il voulut rendre en
français la naïveté des piesmas serbes, il fut amené à leur donner un
cachet qui n'était pas le leur. La poésie occidentale et catholique du
moyen âge a déteint légèrement sur la poésie serbe, orientale et
orthodoxe.

En 1893, le délicat poète nivernais Achille Millien nous a donné un
petit volume des _Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du
Monténégro_ (A. Lemerre, éditeur). M. Millien ne connaît pas le serbe et
ses versions ne sont en définitive que la mise en vers de celles de Mme
Voïart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais--nous avons déjà eu
occasion de le dire--si la forme que le poète leur a donnée ne ressemble
en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit
avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du poète, les
traductions un peu froides de ses prédécesseurs ont retrouvé les grâces
naïves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus à
elles-mêmes que comme brillante fleur éclose au milieu des prés rappelle
une plante desséchée dans un album.

       *       *       *       *       *

Ainsi, sans prétendre que la poésie serbe ait jamais joui en France
d'une immense popularité, on peut dire cependant qu'elle y était et
qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en
garde contre des mystifications du genre de celle de Mérimée. On ne s'y
trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].



§6

UN PLAGIAT

Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une
des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustré,
intitulé: _Contes de la Bosnie_. C'était un recueil-traduction des
ballades populaires de cette charmante et petite contrée que le Traité
de Berlin avait arrachée à l'Empire Ottoman et soumise à «l'occupation»
austro-hongroise.

     «Dans le plus beau pays du monde, déclarait dans sa préface
     l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de «M.
     Colonna», entre la Slavonie, la Dalmatie et le Monténégro, un coin
     de pur Orient est resté intact qui dit la splendeur et la poésie du
     passé et le respect du progrès moderne pour toutes ces choses.

     «C'est la Bosnie-Herzégovine, provinces turques jadis, aujourd'hui
     possessions austro-hongroises.

     «Ce peuple heureux entre tous, dont on a respecté les croyances et
     les coutumes, et qui ne s'est aperçu du changement de _maîtres_
     qu'à la _liberté soudain acquise_ (_sic_) et au bien-être toujours
     grandissant, n'a rien changé à ses traditions des âges lointains...

     «Là, tout est tradition: histoire, chants populaires, récits
     héroïques se racontent de père en fils en un langage d'une
     singulière poésie et d'une délicatesse tendre, qui surprennent,
     chez ce peuple un peu rude et si longtemps privé de culture...

     «Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles
     sont simples, ces ballades, _comme les êtres bons et sages qui me
     les ont contées cet hiver_, au coin du feu, là-bas, dans leurs
     montagnes couvertes de neige[791].»

À franchement parler, c'est un pauvre livre que ces _Contes de la
Bosnie_, comme du reste toute cette foule de publications officielles et
semi-officielles que le gouvernement des «provinces occupées» répandait
naguère à profusion--avant l'annexion définitive du pays--dans le but
d'éclairer l'opinion publique européenne[792]. Du reste, que
pouvions-nous espérer de mieux d'un étranger qui ignorait complètement
la langue serbo-croate (ou «bosniaque» comme il l'appelait)[793], et qui
n'avait visité que les «villages de Potemkine» de Bosnie, les
resplendissantes Ilidjé, où le «train des journalistes» débarque de
Budapest, deux fois par an, les représentants de la presse européenne,
armés d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature
poétisée, décor idéal, où se trouvent entre les pittoresques minarets
orientaux, les chutes d'eau argentées, les fermes subventionnées par le
gouvernement, des hôtels confortables.

Examinons de près ces _Contes de la Bosnie_.

L'ouvrage est divisé en trois parties: Mœurs et
coutumes--Ballades--Contes.

Dans la première: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les
vampires, le mauvais œil, les coutumes du mariage, les _pobratimi_;
toutes choses évidemment racontées d'après les voyageurs allemands (à en
juger d'après le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms
propres); tout est embelli, fardé, sucré, une vraie Arcadie moderne;
mais en même temps c'est toute une parodie de la vie «bosniaque».

Dans la troisième partie, l'auteur rapporte sept «contes
populaires»,--dont la plupart sont authentiques,--qu'il traduit sur la
traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui
affecte un faux air de naïveté. Tout cela a pour nous peu d'intérêt.

       *       *       *       *       *

La deuxième partie en offre davantage. Elle contient douze «ballades
bosniaques». Il est difficile de reconnaître pour authentiques même
celles qui ont un fond véritablement populaire. Dans _la Belle Léposava_
par exemple, qui n'est autre chose que _la Mort de Militch le
porte-drapeau_, l'auteur a tellement mutilé et fardé le texte, pour le
faire plus naïf, qu'il l'a rendue méconnaissable.

D'autres sont purement et simplement fabriquées par l'auteur, dans la
même forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose
qu'une espèce de travestissement ridicule.

Quatre de ces ballades prétendues populaires sont des paraphrases des
ballades illyriques de Mérimée. «M. Colonna» a librement raconté, gâté
plutôt, les pièces de _la Guzla_. Sans le reconnaître et sans citer
Mérimée, il transforme: _les Braves Heyduques_ en _la Mort des Héros_
(pp. 145-149); _Maxime et Zoé_ en _le Secret de Lepa_ (pp. 123-128); _la
Vision de Thomas II, roi de Bosnie_, devient _la Vision de Thomas II,
dernier roi de Bosnie_ (pp. 129-135); enfin, la _Triste ballade de la
noble épouse d'Asan-Aga_ devient la _Triste Ballade_ tout court (pp.
115-121).

Il suffira de citer ici un exemple caractéristique: ce sont les deux
_Visions_ que nous choisirons.

MÉRIMÉE:                                M. COLONNA:

_La Vision de Thomas II, Roi            _La Vision de Thomas II, dernier
de Bosnie._                             roi de Bosnie_.

1                                       I

Le Roi Thomas se promène dans sa        Dans la montagne de Proloque le
chambre; il se promène à grands pas,    tonnerre gronde sinistre,
tandis que ses soldats dorment couchés  effrayant comme la charge des
sur leurs armes; mais lui il ne peut    cent canons de Venise... Le ciel
dormir, car les infidèles assiègent sa  est noir comme les plus noirs
ville, et Mahomet veut envoyer sa tête  abîmes du mont Kumara... Les
à la grande mosquée de Constantinople.  torrents sont gonflés de toutes
                                        les larmes de la Bosnie et de
2                                       tous les sanglots des mères...
                                        Le roi Thomas II ne peut dormir;
Et souvent il se penche en dehors de la il marche à grands pas dans la
fenêtre pour écouter s'il n'entend      salle d'armes, ses yeux brûlés
point quelque bruit; mais la chouette   par la fièvre ne savent plus
seule pleure au-dessus de son palais,   pleurer, sa tête lourde comme
parce qu'elle prévoit que bientôt elle  vingt massues est penchée sur sa
sera obligée de chercher une autre      poitrine, sa tête que Mahomet,
demeure pour ses petits.                qui assiège la ville, a juré
                                        d'envoyer à la grande mosquée de
3                                       Constantinople...

Ce n'est point la chouette qui cause ce II
bruit étrange; ce n'est point la lune
qui éclaire ainsi les vitraux de        Le roi Thomas marche à grands
l'église de Kloutch; mais dans l'église pas tandis que ses guerriers
de Kloutch résonnent les tambours et    sommeillent sur leurs
les trompettes, et les torches allumées manteaux... Parfois il s'arrête
ont changé la nuit en un jour éclatant. et prête l'oreille, mais le
                                        vent, qui s'engouffre par les
4                                       meurtrières, lui apporte de
                                        telles plaintes, que, livide, il
Et autour du grand Roi Thomas dorment   se recule, et de nouveau marche,
ses fidèles serviteurs, et nulle autre  marche!... Il se souvient... et
oreille que la sienne n'a entendu ce    un frisson d'angoisse le fait
bruit effrayant; seul il sort de sa     trembler comme la mora fait
chambre, son sabre à la main, car il a  trembler les grands chênes de la
vu que le ciel lui envoyait un          montagne... Par une nuit lugubre
avertissement de l'avenir.              comme cette nuit de tempête,
                                        lui, Étienne Thomas, et son
5                                       frère, Radivoï, n'ont-ils pas
                                        assassiné leur père: le roi
D'une main ferme il a ouvert la porte   Thomas Ier?... Le peuple,
de l'église; mais quand il vit ce qui   ignorant le crime, a mis sur son
était dans le chœur, son courage fut    front taché de sang la couronne
sur le point de l'abandonner: il a pris royale... et Radivoï, jaloux,
de sa main gauche une amulette d'une    s'est vengé... Il a révélé
vertu éprouvée, et plus tranquille      l'abomination commise, puis
alors, il entra dans la grande église   s'est réfugié auprès de Mahomet
de Kloutch.                             II qui le protège en le
                                        méprisant[795]... Thomas veut
6                                       expier son forfait... il couche
                                        sur la cendre... porte le
Et la vision qu'il y vit est bien       cilice... mais toujours le
étrange: le pavé de l'église était      fantôme de Thomas Ier, la nuit,
jonché de morts et le sang coulait      secoue sa robe sanglante sur la
comme les torrens qui descendent, en    tête du fils parricide.
automne, dans les vallées du Prologh,
et pour avancer dans l'église, il était III
obligé d'enjamber des cadavres et de
s'enfoncer dans le sang jusqu'à la      L'évêque de Madrussa[796], légat
cheville.                               du pape, a ordonné au roi, comme
                                        expiation, de faire la guerre
7                                       aux Turcs, et c'est pourquoi la
                                        ville est assiégée et les
Et ces cadavres étaient ceux de ses     murailles de Kloutch tellement
fidèles serviteurs, et ce sang était le criblées de boulets qu'elles
sang des chrétiens. Une sueur froide    ressemblent à un rayon de
coulait le long de son dos et ses dents miel... car Thomas est moins
s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu  fort que les infidèles...
du chœur, il vit des Turcs et des
Tartares armés avec les _Bogou-mili_,   Il pense à toutes ces choses,
ces renégats!                           l'infortuné qui veille seul au
                                        milieu de ses soldats
8                                       endormis... Il pense! et soudain
                                        son visage devient plus pâle
Et près de l'autel profané était        encore... le bruit étrange qu'il
Mahomet au mauvais œil, et son sabre    vient d'entendre n'est plus
était rougi jusqu'à la garde; devant    celui du tonnerre, et la grande
lui était Thomas Ier, qui fléchissait   lueur qui illumine les vitraux
le genou et qui présentait sa couronne  de l'église de Kloutch ne vient
humblement à l'ennemi de la chrétienté. pas des éclairs... Des torches
                                        sont allumées et les vieux murs
9                                       tressaillent d'épouvante et
                                        s'écroulent lentement aux
À genoux aussi était le traître         accents de l'infernale musique
Radivoï, un turban sur la tête;         des guerriers du Prophète...
d'une main il tenait la corde dont il
étrangla son père, et de l'autre il     IV
prenait la robe du vicaire de Satan, et
il l'approchait de ses lèvres pour la   Le grand roi jette à ses fidèles
baiser, ainsi que fait un esclave qui   qui dorment, la main crispée sur
vient d'être bâtonné.                   leurs sabres, un long regard
                                        navré... aucun ne s'éveille...
10                                      Thomas seul a perçu l'effroyable
                                        écho... Il se redresse... il
Et Mahomet daigna sourire, et il prit   serre la garde en pierreries de
la couronne, puis il la brisa sous ses  sa vaillante épée, et, brave, il
pieds, et il dit: «Radivoï, je te donne sort de la forteresse, se dirige
ma Bosnie à gouverner, et je veux que   vers l'église, fait le signe de
ces chiens te nomment leur Beglierbey.» la croix, et ouvre la lourde
Et Radivoï se prosterna et il baisa la  porte... Ô roi, que vois-tu de
terre inondée de sang.                  si horrible que ta main tremble
                                        et cherche l'amulette
11                                      protectrice?... que vois-tu de
                                        si effrayant que tes yeux
Et Mahomet appela son visir: «Visir,    s'agrandissent comme deux
que l'on donne un caftan à Radivoï. Le  cavernes en flammes?... Thomas
caftan qu'il portera sera plus précieux est brave... il rentre... oh! ce
que le brocard de Venise; car c'est de  qu'il voit! des cadavres
la peau de Thomas écorché que son frère amoncelés jusqu'au chœur de
va se revêtir.» Et le visir répondit:   l'église de Kloutch... des
«Entendre c'est obéir.»                 ruisseaux de sang semblables aux
                                        ruisseaux qui, en automne,
12                                      descendent dans la vallée de
                                        Kumara...
Et le bon Roi Thomas sentit les mains
des mécréans déchirer ses habits, et    V
leurs ataghans fendaient sa peau, et de
leurs doigts et de leurs dents ils      Le roi avance... Ces cadavres
tiraient cette peau, et ainsi ils la    sont ceux des soldats de
lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie... ce sang est celui de
et de cette peau Radivoï se revêtit     de ses héros!... Mahomet II le
avec joie.                              regarde venir... Mahomet avec
                                        du sang jusqu'au front... son
13                                      mauvais œil est fixe sur lui...
                                        et sa main s'appuie à l'autel
Alors Thomas s'écria: «Tu es juste, mon profané... Agenouillé à ses
Dieu! tu punis un fils parricide; de    pieds est Radivoï l'infâme, qui
mon corps dispose à ton gré; mais       de la corde avec laquelle il
daigne prendre pitié de mon âme, ô      étrangla son père, s'est fait
divin Jésus!» À ce nom, l'église a      une ceinture...
tremblé; les fantômes s'évanouirent et
les flambeaux s'éteignirent tout d'un   «Radivoï, s'écrie le Sultan, je
coup.                                   te donne ma Bosnie, et pour
                                        manteau royal, le caftan le plus
14                                      précieux que mon vizir aura
                                        choisi... ce caftan, je veux
Avez-vous vu une étoile brillante       qu'on le taille dans la peau de
parcourir le ciel d'un vol rapide et    Thomas II...» Alors les Tartares
éclairer la terre au loin? Bientôt ce   approchent, déchirent les
brillant météore disparaît dans la      vêtements du roi, puis, de leurs
nuit, et les ténèbres reviennent plus   ongles et de leurs dents, ils
sombres qu'auparavant: telle disparut   l'écorchent jusqu'aux
la vision de Thomas.                    chevilles... L'infortuné voit le
                                        tyran jeter cette peau à son
15                                      frère qui s'en revêt avec un
                                        sourire de triomphe...
À tâtons il regagna la porte de
l'église; l'air était pur et la lune    VI
dorait les toits d'alentour. Tout était
calme, et le roi aurait pu croire que   Le roi Thomas se réveille... Il
la paix régnait encore à Kloutch, quand marche à grands pas tandis que
une bombe lancée par le mécréant vint   ses guerriers dorment sur leurs
tomber devant lui et donna le signal de manteaux... Il sait que sa
l'assaut.                               vision est un rêve... un mauvais
                                        rêve, tel que lui en donne sans
                                        cesse le fantôme de son père qui
                                        l'a maudit... Et cependant, qui
                                        sait?... Il regarde au dehors,
                                        l'orage ne gronde plus dans la
                                        montagne de Proloque... le ciel
                                        est plein d'étoiles... les
                                        torrents ont fait silence... Oh!
                                        si Dieu touché de son remords
                                        avait fait grâce!... Et Thomas
                                        joint les mains, et des larmes
                                        douces coulent de ses yeux
                                        brûlés par la fièvre... Mais
                                        soudain son visage devient plus
                                        pâle... Un grand bruit a fait
                                        tressaillir la montagne, et la
                                        forteresse, et l'église de
                                        Kloutch... Et tous les siens,
                                        tous ses braves soldats fidèles
                                        se sont levés, prêts à la
                                        bataille!... La vision était une
                                        pitié du ciel pour que le roi se
                                        prépare!... Les boulets criblent
                                        les murailles comme un gâteau de
                                        miel... Mahomet II et Radivoï
                                        enfoncent la porte de l'église
                                        de Kloutch... Et tandis que le
                                        Sultan, las d'avoir tué tant de
                                        héros, s'appuie à l'autel
                                        profané, le traître se prosterne
                                        et baise la robe trempée de
                                        sang.

Ce volume médiocre et peu original a échoué sur les quais de Paris, où
les mériméistes pourront aisément se le procurer pour la modique somme
de vingt centimes[797].

       *       *       *       *       *

Telle fut la destinée de _la Guzla_ en France. La ballade n'a pas joué
dans l'évolution du romantisme français le rôle qu'elle avait eu dans
les autres pays. Elle s'est inspirée de tout sauf des légendes
nationales, et par cela même elle était destinée à n'avoir qu'un succès
éphémère. Tant qu'on s'intéressa en France à ces fantaisies de
l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou
de _snobisme_; on goûtait les ballades étrangères ou tout ce qui en
avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimères; on voulut
connaître les peuples eux-mêmes, sans les voir à travers le prisme de
l'imagination; on découvrit même la poésie nationale et populaire
française; on fut capable d'apprécier les trouvailles que l'on fit, mais
non de redonner à ces poésies, qu'on exhumait de la tombe, une vie
qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.

Et ces mêmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succès de
_la Guzla_ fut plus durable à l'étranger: c'est que dans ces pays on
s'intéressa davantage et plus longtemps à ces essais de résurrection
parce qu'ils avaient véritablement un but, et un but national. Même un
recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande
qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.



CHAPITRE IX

«La Guzla» en Allemagne.

1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et _la Guzla_. Otto von
Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.--§ 2. Goethe et _la
Guzla_.



§ 1

LA TRADUCTION DE WILHELM GERHARD


Au mois de mai 1827, M. Berger, le beau-frère de M. Levrault, imprimeur
à Strasbourg, fit à Leipzig, pendant la foire de Pâques, connaissance
d'un Allemand aimable, riche, lettré, M. Wilhelm Gerhard, ancien
marchand de toiles.

M. Gerhard était un personnage intéressant. Ami de Goethe, il composait
de longues odes à propos de chaque anniversaire du grand poète qui
l'avait reçu dans son intimité; il lui dédiait humblement ses livres,
traduisait pour lui des poésies populaires de tous les pays, qui
devaient subir un triage cruel avant de voir le jour dans la revue du
Maître: _Art et Antiquité_.

Retiré des affaires, M. Gerhard avait mis ses talents au service de la
littérature. Il traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes,
espagnols, écossais; il fit paraître deux gros volumes de ses propres
poésies, élégamment imprimés en jolis caractères sur lourd papier de
bibliophile, qui garde toujours, quatre-vingts ans après la publication,
sa blancheur de neige.

Plus tard, il écrivit quelques scènes de théâtre que des amateurs
jouèrent dans des salons bourgeois; satisfait de ses succès littéraires,
il s'adonna à la peinture et à la sculpture, étudia les sciences
naturelles, collectionna des fossiles, composa des dissertations sur
quelques questions d'économie politique. Avant de mourir, en 1858, le
brave vieil homme commença à prendre des leçons de solfège[798].

Tel était «M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne»,
dont parle l'auteur de _la Guzla_ dans sa seconde préface; le «juge
compétent» que citent tous les biographes de Mérimée,--Taine l'appelle
«savant allemand[799]»,--«l'autorité allemande» selon l'expression de
l'illustre critique qu'est M. George Saintsbury[800]!

En réalité, M. Gerhard ne fut jamais ni un docteur, ni une «autorité»;
les dictionnaires biographiques de sa patrie sont pleins d'ingratitude
pour une vie aussi laborieuse; ils ne croient même pas devoir mentionner
son nom.

Ce fut M. Gerhard qui donna la version allemande de _la Guzla_. Pendant
l'impression même du livre, les bonnes feuilles lui avaient été
communiquées par son nouvel ami M. Berger[801], et M. Gerhard lui
écrivait en les lui renvoyant à son hôtel (22 mai 1827): «Les feuilles
intitulées _la Guzla_ ont beaucoup d'intérêt pour moi. Mon Serbe qui
part demain pour la Serbie regrette de ne pouvoir faire votre
connaissance. J'ai grande envie de traduire les chansons en vers
allemands. Les rythmes serbes me sont connus[802].»

«Le Serbe» dont il parle était le poète Sima Miloutinovitch, qui
traduisait pour lui les piesmas en prose allemande,--car cet homme qui
était une «authorité» en fait de littérature serbe, ne croyait même pas
devoir connaître cette langue. Dès 1826, il préparait ainsi son recueil
de poésies populaires serbes traduites en vers allemands avec le secours
du pauvre diable de Miloutinovitch auquel il payait galamment «en thé et
en cigares» le temps perdu et les services rendus[803].

Son livre devait paraître dans le courant de l'été 1827[804], mais il ne
parut pas avant décembre, car, les feuilles de _la Guzla_ une fois
reçues, M. Gerhard se mit à traduire les ballades de Mérimée, afin de
«compléter» son recueil. Le 5 juillet 1827, il écrivait, en français, à
l'éditeur de la collection strasbourgeoise la lettre que voici:

     Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger à
     la foire de Pâques. Il m'a communiqué quelques feuilles des
     chansons morlaques que vous fûtes sur le point de publier sous le
     titre: _La Gouzla_ (_sic_) parce qu'il avait appris par Goethe que
     je viens de traduire une collection des chansons semblables de
     Serbie. Il m'a encouragé de traduire encore ceux que vous publiez
     et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles
     publiques et d'écrire à Goethe qu'il en parle dans son journal:
     _Kunst und Alterthum_ dans lequel il vient de dire bien des choses
     flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pièces
     contenues dans les feuilles communiquées qui vont jusqu'au
     commencement de l'histoire de _Maxime et Zoé_ [pp. 1-108], et je
     vous prie, Monsieur, de m'envoyer au plus tôt possible par la voie
     de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit
     ouvrage, ou, s'il n'était pas encore fixé, au moins celles qui sont
     parues depuis ce temps-là, pour me mettre à même de finir ma
     traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de
     la prose et comme on les chante dans leur pays. Je désire beaucoup
     de recevoir ces feuilles au plus tôt possible et avant de perdre
     l'envie et le goût pour ces poésies-là (_sic_), et je me flatte que
     vous accomplirez mes désirs, comme M. Berger m'assurait que vous
     auriez la bonté de faire.

     J'ai l'honneur d'être, avec estime,

     Votre très humble et très obéissant serviteur,

     W. GERHARD[805].

Sans doute, il obtint ces feuilles avant d'avoir «perdu le goût et
J'envie» de les traduire, car quatre mois après l'apparition de _la
Guzla_, le livre de M. Gerhard était prêt[806]; il parut à la fin de
l'année 1827[807] sous le titre de _Wila, serbische Volkslieder und
Heldenmãrchen_, deux gros volumes in-8º, formant la troisième et
quatrième partie des _Poésies_ de M. W. Gerhard[808].

Aux pages 89-188 du second volume sont traduites les ballades de _la
Guzla_, excepté la dernière, la seule authentique, la _Triste ballade de
la noble épouse d'Asan-Aga_. Dans la préface, le traducteur motivait
cette absence: «Comment oserais-je, dit-il, venir après un tel Maître
que Goethe et traduire de nouveau en allemand ce chant divin[809]!»

En traduisant avec Miloutinovitch les véritables chants serbes, Gerhard
s'était assimilé une foule d'expressions: des épithètes homériques, des
répétitions fréquentes, enfin, certains autres procédés de
l'improvisateur serbe. Il avait appris chez les traducteurs qui
l'avaient précédé, particulièrement chez Mlle von Jakob, à manier «le
vers de l'original», c'est-à-dire l'octosyllabe des courtes pièces
lyriques et surtout le mètre des piesmas héroïques, décasyllabe sans
rime composé de cinq trochées, divisé par une césure après le deuxième
trochée ou quatrième pied. Donc, s'il ignorait, le malheureux, bien des
choses sur la poésie serbe, il avait, naturellement, droit de se croire
expert en «rythmes serbiens» et pouvait penser se connaître aux signes
extérieurs de cette poésie, qui font complètement défaut dans la prose
de Mérimée. Du reste, c'est ce qu'il nous dit dans sa modeste
préface[810].

Ainsi, il ne s'est pas vanté dans sa traduction d'avoir «découvert le
mètre original sous la prose française», comme le veut Mérimée et comme
on ne le répète que trop. Il a simplement fait bénéficier les poèmes du
recueil de la pratique qu'il avait acquise en traduisant les véritables
chants serbes. On pourra le voir dans cette ballade, dont nous avons
déjà cité l'original.

     DIE TAPFERN HAJDUKEN.

     Tief in einer Hõhl' auf spitzen Kieseln
     Liegt der tapfre Rãuber Kristitsch Mladen,
     An des Rãubers Kristitsch Mladen Seite
     Seine Frau, die schõne Katherine,
     Ihm zu Füssen beyde wackre Sõhne.
     Schon drey Tage sind sie in der Hõhle,
     Haben schon drey Tage nichts gegessen;
     Denn es hüten draussen ihre Feinde,
     Alle Pässe rings im Waldgebirge,
     Und wenn sie das Haupt erheben wollen,
     Sind auf sie gerichtet hundert Flinten.
     Schwarz sind ihre Zungen und gesohwollen
     Von dem Durste, den sie leiden müssen,
     Denn sie haben nichts als faules Wasser,
     Das in einem Felsenloch sich sammelt.
     Dennoch waget Keiner eine Klage,
     Fürchtend Kristitsch Mladen zu missfallen.

     Als drey Tage hingeschwunden waren,
     Rief voll Schmerz die schöne Katherine:
     «Eurer mag die Jungfrau sich erbarmen,
     Und euch an verhassten Feinden rächen!»
     Tief aufseufzend ist sie drauf verschieden.

     Kristitsch Mladen schaute trocknen Auges,
     Schaute trocknen Auges auf den Leichnam,
     Doch die Söhne wischten ab die Thränen,
     Wenn der Vater weg die Blicke wandte.

     Ist nun auch der vierte Tag gekommen,
     Und das faule Wasser in dem Felsen
     Hat die Sonne vollends aufgetrocknet.
     Aber Kristitsch, ältester Sohn des Mladen,
     Ist hierauf in Raserei verfallen;
     Aus der Scheide zieht er seinen Handschar,
     Schaut der Mutter Leichnam an mit Blicken
     Wie der Wolf, wenn er ein Lamm betrachtet.

     Grausen fühlte drob sein jüngster Bruder,
     Der Alexa, und er zog den Handschar,
     Und durchschnitt den Arm sich mit dem Stable:
     «Trink von meinem Blute, Bruder Kristitsch,
     Und begehe ja nicht solch Verbrechen!
     Wenn wir erst den Hungertod erlitten,
     Kehren wir, der Feinde Blut zu trinken.»
     Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse:
     «Auf, ihr Kinder! besser eine Kugel,
     Als die Höltenangst des Hungertodes!»

     Alle Dreye sind herabgestiegen,
     Wie die Wölfe die vor Hunger wüthen.
     Jeglicher hat zehn der Feind' erschlagen,
     Zehn der Kugeln in die Brust empfangen.
     Feinde hieben ihnen ab die Köpfe;
     Aber wie sie im Triumph sie trugen,
     Wagten sie sie kaum noch anzuschauen,
     Also fürchteten sie Kristitsch Mladen
     Und des Kristitsch Mladen wackre Söhne[811].

On remarque dans cette traduction, d'abord, le décasyllabe, «vers de
l'original», dans lequel M. Gerhard avait déjà traduit la plus grande
partie des ballades authentiques serbes qui composent la _Wila_, comme
on le verra d'après l'exemple suivant:

     Lieber Gott, dir werde Dank für Alles!
     Welch ein Mann war Delibascha Marko
     Und wie siehet heut' er aus im Kerker
     In der Asakburg verdammten Kerker[812]!

Ensuite, on y trouve le procédé très usité par les guzlars, procédé que
Mérimée ne paraît pas avoir connu et que M. Auguste Dozon à su si bien
conserver dans sa traduction des chants serbes en prose française, à
savoir la répétition très fréquente de mots, d'expressions, quelquefois
de vers entiers:

     Mes fils, mes faucons... _ne trahissez pas_ un seul de vos
     compagnons, ni les receleurs chez qui nous avons _hiverné, hiverné_
     et laissé nos richesses; _ne trahissez point_ les jeunes
     tavernières chez qui nous avons _bu du vin_ vermeil, _bu du vin_ en
     cachette[813].



Quand on improvise, comme le guzlar serbe, et quand on a besoin de dix
syllabes, ce moyen est des plus avantageux. M. Gerhard le connaissait et
le pratiquait en traduisant les chants du recueil de Karadjitch. Voici
quelques exemples:

     _Möchtest_ du auch _gleich_ das Ross erzürnen,
     _Möchtest gleich_ den scharfen Säbel ziehen?

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     _Schauet_ in das Amselfeld _hinunter_,
     _Schaut hinunter_ auf das Heer der Türken.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     _Schlägt_ sie mit der flachen Hand den Türken,
     _Schlägt_ ihn heftig _auf die rechte Wange_,
     _Auf die Wang'_ und redet zu ihm also[814].

Avant qu'il se mît à traduire _la Guzla_, la palinlogie était donc
familière à M. Gerhard; en traduisant les ballades de Mérimée, il
l'appliqua chaque fois que la fidélité qu'il gardait à son texte le lui
permit. On en trouve des preuves dans ces vers des _Braves Heyduques:_

     ...Liegt der tapfre _Räuber Kristitsch Mladen_,
     An des _Räubers Kristitsch Mladen_ Seite...

ce qui correspond à la phrase suivante de Mérimée: «[Dans une caverne],
couché [sur des cailloux aigus], est un brave heyduque, Christich
Mladin. À côté de _lui_ [est sa femme, etc.]»

Voici encore quelques exemples tirés de cette ballade seulement:

     _Schon drey Tage_ sind sie in der Höhle,
     Haben _schon drey Tage_ nichts gegessen.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Kristitsch Mladen _schaute trocknen Auges_,
     _Schaute trocknen Auges_ auf den Leichnam...

     . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     Also fürchteten sie _Kristitsch Mladen_
     Und _des Kristitsch Mladen_ wackre Söhne.

Ces répétitions, on le remarquera, font complètement défaut dans
l'original français.

On y remarquera encore une chose: «_Un_ brave heyduque, Christich
Mladin» est rendu par «_der_ tapfre Räuber Kristitsch Mladen». En effet,
tous les héros de la ballade serbe sont personnages connus--ou du moins
supposés tels;--c'est leur faire injure que de mettre devant leur nom
l'article indéfini.--Enfin, au vers:

     Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse

on trouve une expression tout à fait serbe, dont il n'y a pas
l'équivalent chez Mérimée,--il dit simplement: «Mladin s'est levé.»
_Sauter sur ses pieds_ et _sauter sur ses pieds légers_ est une des
expressions favorites du chanteur serbe, et M. Gerhard la connaissait
bien. En voici quelques exemples tirés du premier volume de la _Wila_:

     Und sie sprangen auf die leichten Füsse.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Springt die Jung' auf ihre leichten Füsse.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Sprang der Komnen auf die leichten Füsse[815].

Ainsi il _illyrisait_ davantage la «couleur locale» de _la Guzla_; mais
sans le faire toujours avec le même bonheur. Il changeait des noms: Jean
devenait Iwan; fils d'Alexis: Alexewitsch; George Estivanich: Gjuro
Stewanitsch; fils de Jean: Iwanowitsch; Hélène: Jellena; Théodore
Khonopka: Todor Knopka; saint Eusèbe: der heilige Sawa[816]!

Comme le guzlar, M. Gerhard employait très fréquemment le vocatif serbe
au lieu du nominatif--licence poétique qui fournit une syllabe de plus
quand on en a besoin. D'où:

     Hyazinth _Maglanowitschu_ singt es,
     Aus der Veste Swonigrad gebürtig,
     Der geschickteste der Guszlespieler[817].

Même il allait plus loin, et sous sa main le _prêtre_ de Mérimée
devenait un _pope_[818].

Mais c'était tout, ou à peu près tout ce qu'il pouvait devoir à ce que
M. Karl Braun appelle «une rare connaissance du sujet[819]». Plus
nombreuses sont les preuves qui n'en témoignent aucune: et d'abord cette
prétention de traduire «en vers de l'original». Nous avons déjà dit que
les piesmas héroïques serbes sont presque toutes en décasyllabes et que
les piesmas lyriques n'ont pas de forme fixe. Nous avons dit également
qu'il est impossible d'établir aucune distinction entre ces deux genres
dans le recueil de Mérimée. Or, M. Gerhard traduisit dix-neuf pièces de
_la Guzla_ en décasyllabes, mais il mit le reste en mètres différents,
qui ne sont pas toujours les «rythmes serbiens, comme on les chante dans
leur pays», et dont le choix fut complètement arbitraire et plutôt
hardi. On trouve même des vers rimés dans cette traduction:

     Der Himmel ist hell, das Meer ist blau,
     Es wehen die Lüftchen so sanft und lau,
     Der Mond erhebet sich wolkenleer,
     Nicht zauset der Sturm die Segel mehr[820].

La poésie populaire serbe ne connaît pas la rime.

Avant de devenir la victime de Mérimée, ce brave homme avait déjà été
celle de la fantaisie extraordinaire du poète Miloutinovitch dont nous
parlions tout à l'heure. Plusieurs des poésies qu'il s'était fait
traduire avaient été composées par Miloutinovitch lui-même et ne sont
nullement «populaires» en Serbie. Dans ses _Notes_, M. Gerhard nous
raconte parfois des choses vraiment surprenantes. Sous l'influence de
cet aventurier, il établit gravement tout un nouveau système d'études
mythologiques et étymologiques, grâce auquel l'Europe se rendra enfin
compte du rôle important qu'avaient joué les Serbes dans l'histoire
ancienne. En effet, tous les dieux gréco-romains ne portent-ils pas des
noms serbes que des scribes ignorants ont corrompus? _Morlaque_ veut-il
dire autre chose que «celui qui supporte facilement la mer[821]?» Et le
brave Allemand n'oublia pas de nous apprendre qu'il y a des Gerhard en
Serbie et qu'ils y portent le nom de Djero[822]!

Six mois avant l'apparition de _la Guzla_, Goethe vantait à Eckermann le
talent de Gerhard. Avec son indulgente bonhomie, il voyait en cet esprit
simple et naïf un personnage propre à comprendre et à interpréter l'âme
des primitifs. «Ce qui aide Gerhard, disait-il, c'est qu'il n'a pas une
profession savante... S'il se borne toujours à mettre en vers de bonnes
traditions, tout ce qu'il fera sera bon; mais les œuvres tout à fait
originales exigent bien des choses et sont bien difficiles[823]!» Le
vieux poète ne se trompait pas, dans un certain sens: quelques-unes des
chansons de Gerhard, composées à la manière populaire, se chantent
encore en Allemagne[824]; mais il ne pensait pas que Mérimée allait
bientôt lui donner un démenti formel, prouvant que même la mise en vers
de «bonnes traditions» n'est pas chose si facile et que l'on peut
souvent s'y méprendre, surtout quand il s'agit de choisir ces
«traditions».

       *       *       *       *       *

La _Wila_ eut un certain succès, tant en Allemagne qu'à l'étranger.
Goethe la présenta au public dans sa revue _Art et Antiquité_ en même
temps qu'il parlait du recueil de Mérimée et de la traduction anglaise
des chants serbes, par John Bowring[825]. Il ne s'occupa, il est vrai,
que de la première partie du livre, c'est-à-dire des piesmas
authentiques; mais d'autres critiques ne surent pas distinguer si
nettement le vrai du faux; ils louèrent avec le même enthousiasme toutes
les ballades sans exception. Ainsi par exemple l'_Allgemeine
Literatur-Zeitung_ se plut à faire une allusion spéciale aux ballades
«du mauvais œil, de la flamme voltigeante, des nains-cavaliers et des
vampires sanguinaires» (von bösen Blicken, wandelnden Flämmchen,
reitenden Zwergen, blutsau-genden Vampyren[826]).

Un jeune professeur allemand, dont le nom devait rester célèbre, attaché
à une école historique fameuse, Léopold Ranke, fut également l'une des
nombreuses dupes de _la Guzla_, à notre sens la plus distinguée. Au
moment où parut le livre de Mérimée, il préparait, en compagnie de Vouk
Karadjitch, cette _Histoire de la révolution serbe, d'après les
documents et les communications serbes_, que Niebuhr regarde comme la
production historique la plus remarquable de son époque. «Il y a
cinquante ans de cela, écrivait Ranke en 1878; j'habitais alors Vienne
et j'entendais chaque jour mon inoubliable ami Vouk monter
l'escalier--il avait une jambe de bois--pour venir me raconter
l'histoire de son peuple[827].»

«Leur ouvrage» fut publié à Hambourg, en 1829[828]. C'était un exposé
extrêmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial,
d'événements quasi contemporains. Dans une importante introduction,
Ranke traçait un magistral tableau des mœurs du pays et du caractère
national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les
chants populaires, très connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut
se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien
qu'à cette époque Goethe eût déjà dévoilé la supercherie, le grand
historien ne trouva aucune différence entre les pièces authentiques de
la _Wila_ et celles qui ne l'étaient pas; il cita même _les Pobratimi_
de Mérimée comme une peinture véridique des mœurs serbes. «Dans les
chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous représente d'une façon
très vivante la sainteté de la fraternité[829]. C'est un des traits des
plus caractéristiques de la nation serbe que ce sentiment où sont réunis
les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis
enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque
qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller à cause d'elle.
«(...diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,--in
welcher etwa Bundesbrüder ihren Dolch zugleich in den Leib der Türkin
senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]...)»
L'allusion à la ballade de Mérimée est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visité la Serbie
et qui publia l'année suivante une relation de ce voyage[831], est
également parmi ceux qui se laissèrent prendre à _la Guzla_. Bien qu'il
ignorât complètement la langue serbe, il crut avoir assez de compétence
pour juger les différentes traductions étrangères des piesmas, et
n'hésita pas à proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il
loua le plus chez lui, c'étaient les nombreuses notes si judicieuses qui
accompagnaient la _Wila_; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes
empruntées à Mérimée.

Quatorze ans plus tard, un jeune poète de la Bohême allemande, qui se
révélera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave,
Siegfried Kapper, prit au sérieux la traduction de Gerhard et s'en
inspira. Le futur auteur de _Lazar, der Serbencar_, publia, en 1844,
sous le titre des _Slavische Melodien_, un recueil d'imitations des
chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces poèmes l'on
sent très nettement l'influence des ballades illyriques de Mérimée:

     Also sprach der Wirth zu seinem Gaste:
     «O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn?
     Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge,
     Und irrtest scheu und einsam in den Klüften;
     Wo Wölfe heulen, Wasserfälle rauschen,
     Blutgierige Vampyre Nester bau'n.» U. s. w.

            (_Der Flüchtling in der Czernagora_.)

     «Was betrübt, o Marko, deine Seele,
     Dass dein Auge also finster schauet?
     Was bedrückt dein Herz, dass deine Stirne
     So gefurcht und deine Wang' erblichen?
     Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen?
     Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe?
     Oder saugt in mitternächt'ger Stunde
     Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?»

     «Hätte Hagel mir die Saat zerschlagen,
     Brächt' ein nächstes Jahr wohl Doppelernten;
     Wärst du wankend in der Liebe worden,
     Neue Zeit brächt' wohl auch neue Liebe.
     Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen,
     Nachts und Morgens, lange, lange Tage,
     Seit Stavila ist zu Schutt geworden,
     Seit an unsern Küsten fremde Kähne,
     In den Bergen fremde Männer streifen.»

            (_Ein Vampyr_[833].)

Mais on savait à cette époque en Allemagne que _la Guzla_ était une
production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des _Œuvres de
Prosper Mérimée_ élimina de sa traduction cet ouvrage dont «un certain
M. Gerhard» avait déjà donné une version allemande[834].

La _Wila_ ne passa pas inaperçue en France. Une année après sa
publication, G.-B. Depping, cet érudit franco-allemand à qui l'on doit
le _Romancero castellaño_ (Leipzig, 1844) et l'édition de la
_Correspondance administrative de Louis XIV_ (Documents inédits de
l'Histoire de France), la présenta au public dans le _Bulletin des
sciences historiques, antiquités, philologie_, rédigé par MM.
Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se
rapportent aux ballades traduites de _la Guzla_.

     Depuis qu'un Servien, Wouk Stéphanovitch, disait-il, a fait
     paraître à Vienne un recueil des poésies populaires de sa nation,
     les Allemands se sont adonnés avec zèle à l'exploitation de cette
     mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littérature
     étrangère presque entièrement ignorée. Un M. Talvi (_sic_) prit
     dans le recueil servien un grand nombre de pièces pour les traduire
     en allemand; une Dlle Jacob (_re-sic_) en fit autant. M. Gerhard, à
     l'aide d'un poète servien qui a séjourné en Allemagne, Siméon
     Milutinovitch, a traduit ou imité une foule d'autres pièces du même
     recueil, qui avaient été négligées par ses devanciers... M. Gerhard
     a voulu compléter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage
     récemment publié à Paris sous le titre de _la Guzla, ou choix de
     poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la
     Croatie et l'Herzégowine_. Toutes ces pièces forment ensemble deux
     volumes...

     En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour
     la poésie servienne; il la trouve plus près du genre anacréontique
     que la poésie des Grecs modernes... Ces poésies sont curieuses,
     d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de
     l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles
     font continuellement allusion à des mœurs, des usages, des
     préjugés, etc., bien différents des nôtres. Par exemple, le
     morceau: _la Fiancée vampire_[835], nous retrace une superstition
     qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi...

Puis, après avoir parlé sur le caractère général des piesmas héroïques
où «les brigands et les Turcs jouent un grand rôle», M. Depping
ajoutait:

     Un glossaire des termes et noms serviens employés dans ce recueil
     termine le second volume: l'auteur y a donné aussi quelques notes
     historiques sur les événements auxquels les romances font allusion;
     une partie de ces notes est tirée de celles qui accompagnent le
     recueil français de _la Guzla_[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu à faire connaître Mérimée et _la
Guzla_ même en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses
chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva
une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut très
probablement; ses amis Fauriel et Ampère, très versés dans les sciences,
recevaient certainement ce journal. S'il put se féliciter qu'à la suite
du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le
succès de son livre dépasserait même ses prévisions, ne croyons pas
cependant que «tous les amateurs de poésie populaire en France et en
Europe s'y laissèrent prendre également», comme l'affirmait
solennellement M. de Loménie dans son discours de réception à l'Académie
Française. Nombreux furent ceux qui devinèrent la supercherie de Mérimée
et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le
mérite d'être mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'était
alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'était
pas un érudit, ni un docteur, ni une autorité dans la matière; et que
cette légende savamment accréditée par Mérimée, longtemps soutenue par
la confiance que lui ont témoignée des critiques comme Taine, Brandes,
Saintsbury, doit enfin s'évanouir.



§ 2

GOETHE ET «LA GUZLA»


Goethe, qui avait toujours porté beaucoup d'intérêt aux choses de
France, en manifesta tout particulièrement pendant la dernière période
de sa longue vie. La littérature de son pays suivant une voie qu'il
jugeait mauvaise, il préférait s'occuper soit de l'antiquité, soit de
l'étranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art
français étaient alors sa grande préoccupation; mais ce qu'il suivait
avec le plus d'attention et de sympathie, c'étaient les débuts de la
nouvelle école littéraire, la lutte des romantiques de la _Muse
française_ et du _Globe_, avec les classiques de l'Académie. Personne à
l'étranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement
littéraire de la Restauration. Avec une joie sincère il voyait la France
«se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des
lettres et reconquérir dans le domaine de l'esprit la suprématie qu'elle
avait perdue dans l'ordre politique[837]».

Le grand homme, on le sait, avait tort de «rester trop chez lui» et
Sainte-Beuve a justement remarqué qu'il aurait eu une influence plus
considérable en France s'il avait daigné y venir passer «six mois, en
1786». Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succès du
_Faust_, il ne paraît pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De
tous côtés, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosité
universelle.

C'est ainsi qu'en 1826, les rédacteurs du _Globe_ crurent devoir rendre
hommage au vieux poète et lui envoyèrent la collection de leur journal.
Goethe en eut beaucoup de plaisir. «Tous les soirs, écrivait-il au comte
Reinhard (27 février 1826), je consacre quelques heures à la lecture des
anciens numéros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette
lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'état de la littérature
française, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les mœurs de la
France[838].»

Dès qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des
renseignements «sur les hommes d'État, les littérateurs et les poètes
célèbres»: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mérimée,
Victor Hugo, Émile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des
favoris de l'auteur de _Werther_, Béranger en est l'un des
premiers[839].

Goethe aimait à parler de la littérature française; il trouvait un jour
qu'elle ne manque pas de «talents ordinaires» qui sont, d'après lui,
«emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il
renferme»; Eckermann osa poser une question:

     --«Mais que dit Votre Excellence de Béranger et de l'auteur des
     pièces de Clara Gazul?»

     --«Je les excepte, répondit Goethe, ce sont de grands talents qui
     ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de
     la manière de penser du jour[840].»

Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des
présents pour Salvandy et Mérimée, probablement cette «médaille assez
mauvaise» dont parle Gustave Planche[841]. À la même époque, Goethe
conseille à son ami Zelter de lire le _Théâtre de Clara Gazul_[842].
Deux mois plus tard, il reçoit très cordialement Ampère et A. Stapfer,
qui lui donnent mainte information sur les derniers événements
littéraires. «Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dîner chez Goethe en
l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation a été vive,
gaie, variée. Ampère a beaucoup parlé à Goethe de Mérimée, d'Alfred de
Vigny et d'autres talents remarquables[843].» Quelques années plus tard,
lorsque David d'Angers envoya à Goethe sa collection de médaillons, le
bon Eckermann désirait surtout voir Mérimée. «La tête nous parut,
dit-il, aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y
trouva quelque chose d'humoristique[844].»

On le sait, ce fut Goethe qui, à propos de _la Guzla_, dévoila la
supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue _Art et
Antiquité_ la notice suivante:

     LA GUZLA, OU CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES.

     Ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'œil, et qui, si on
     l'examine d'un peu plus près, soulève une question mystérieuse.

     C'est depuis peu seulement que les Français ont étudié avec goût et
     ardeur les différents genres poétiques de l'étranger, en leur
     accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est également
     depuis peu qu'ils se sont sentis portés à se servir, pour leurs
     œuvres, des formes étrangères. Aujourd'hui, nous assistons à la
     plus étrange nouveauté: ils prennent le masque des nations
     étrangères, et dans des œuvres supposées, ils s'amusent avec esprit
     à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec
     plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir
     découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant
     l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie
     d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour
     les idées et les formes poétiques d'une nation qu'en cherchant à
     les reproduire par la traduction et l'imitation.

     Dans le mot _Guzla_ se cache le nom de _Gazul_; le nom de cette
     bohémienne espagnole masquée qui s'était récemment moquée de nous
     avec tant de grâce, nous donna l'idée de faire des recherches sur
     cet Hyacinthe Maglanovich, principal auteur de ces poésies
     dalmates, et nos recherches ont réussi. De tout temps, quand un
     ouvrage a obtenu un grand succès, on a cherché à attirer
     l'attention du public et à gagner ses louanges en rattachant un
     second ouvrage au premier, sous le titre de _Suite_, _Deuxième
     partie_, etc. Cette fraude pieuse, connue dans les arts, a aidé à
     former le goût; en effet, quel est l'amateur de médailles anciennes
     qui n'a pas de plaisir à rassembler la collection de fausses
     médailles, gravées par Jean Cavino? Ces imitations trompeuses ne
     lui donnent-elles pas un sentiment plus délicat de la beauté des
     monnaies originales?

     M. Mérimée ne trouvera donc pas mauvais que nous le déclarions ici
     l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_ et de _la Guzla_, et que nous
     cherchions même à connaître, pour notre plaisir, tous les enfants
     clandestins qu'il lui plaira de mettre ainsi au jour[845].

Ceux qui ont parlé de _la Guzla_,--et ils sont nombreux; on le verra
dans la Bibliographie que nous plaçons à la fin du présent ouvrage--ont
cru, avec raison, devoir tous dire un mot de la critique de Goethe. Et
pourtant, il nous semble que la plupart d'entre eux l'ont mal
interprétée; il reste toujours à mettre les choses au point. Maxime du
Camp, par exemple, alla jusqu'à affirmer que le poète allemand s'était
laissé prendre à la mystification[846]!

Gustave Planche, qui paraît avoir été le premier qui ait parlé de cette
notice, déclara, en 1832, que Mérimée lui-même ayant envoyé un
exemplaire de _la Guzla_ à Goethe, celui-ci «se donna le plaisir de
dévoiler ce qu'il savait parfaitement[847]». Quelques années plus tard,
un Allemand, qui traduisit les _œuvres_ de Mérimée,--et en omettant
toutefois _la Guzla_,--assura à nouveau la même chose[848]. En 1875, Léo
Joubert donne une nouvelle explication: «Goethe, quand il reçut _la
Guzla_, ne devina pas tout d'abord de quelle main elle partait; il
inclinait à regarder le recueil comme authentique. Ampère, alors à
Weimar, et qui voyait tous les jours le grand poète allemand, se hâta de
le détromper en lui révélant le nom du véritable auteur[849].» Ampère
séjourna à Weimar pendant les mois d'avril et mai 1827; or, _la Guzla_
ne parut que fin juillet: l'assertion de Léo Joubert est donc inexacte.
Mais elle n'en est pas moins intéressante: Ampère, qui savait que
l'impression de _la Guzla_ touchait à sa fin, parla beaucoup de Mérimée
à Goethe pendant le grand dîner du 4 mai 1827; sut-il garder un silence
complet sur la dernière production de son ami? On serait tenté de croire
qu'il commit une indiscrétion, si nous n'avions la preuve du contraire;
nous en parlerons tout à l'heure.

Mérimée, il est vrai, envoya un exemplaire à Weimar. «Remerciements pour
l'article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi,
écrivait-il à son ami Stapfer. S'il faut vous dire la vérité, il m'a
paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du _Globe_, ce qui
n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins très reconnaissant de ce
souvenir... Ce qui diminue son mérite à deviner l'auteur de _la Guzla_,
c'est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe,
par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donné les gants de la
découverte afin de paraître plus malin[850].» Cet exemplaire, conservé à
Weimar, porte la dédicace suivante que nous pouvons reproduire en
fac-similé, grâce à l'extrême amabilité de la direction du
Goethe-Nationalmuseum:

[Illustration: À son Excellence

Monsieur le Comte de Goethe

Hommage de l'auteur du théâtre de Clara Gazul

Paris août 27 1827 ]

Cette dédicace peut facilement induire en erreur; MM. Ludwig Geiger et
Félix Chambon, qui l'ont publiée avant nous, l'ont mal interprétée à
notre avis[851]. Elle est, en effet, datée du 27 août; or, dès le 25
juillet 1827, Goethe fait mention dans son Journal des «ballades
apocryphes dalmates[852]». Assurément, il avait dû recevoir les bonnes
feuilles de _la Guzla_, soit directement de Strasbourg, soit de Leipzig,
d'où Wilhelm Gerhard lui envoyait souvent ses traductions[853]; le 5
juillet, celui-ci avait promis à F.-G. Levrault d'écrire à Goethe au
sujet de l'ouvrage[854].

Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ce que Goethe se soit aperçu de
suite que ces poèmes diffèrent complètement des véritables chants
serbes. Il connaissait beaucoup ces derniers et en avait longuement
parlé à ses amis, ainsi que dans sa revue.

Mais s'il suspecta les ballades dalmates, il ne pensa pas un moment que
Mérimée en pût être l'auteur, avant d'avoir reçu de lui l'exemplaire qui
portait sa signature.

Nous ne savons ni qui était ce «Russe qui passait par Weimar» et qui
remit à Goethe l'envoi de Mérimée, ni à quelle date il le fit. Le 10
octobre 1827, Goethe note dans son Journal: «Dans la soirée, lu _la
Guzla_[855].» Les Russes qui ont visité Weimar entre le 27 août et le 10
octobre sont: le grand poète Joukovsky, le professeur Chichkoff et le
prince Lioubomirsky. Le premier avait fait un séjour à Paris cette
année-là, mais il en était déjà parti vers la fin de mai 1827[856].

Toutefois, comme la revue _Art et Antiquité_ paraissait très
irrégulièrement, Goethe ne parla de _la Guzla_ que six mois après la
publication de ce livre. Le 16 mars 1828, il dicta à Schuhardt sa notice
sur les _Chants populaires serbes_; le lendemain celle sur _la
Guzla_[857].

Car, il faut bien le dire, ce ne fut pas exclusivement par sympathie
pour le jeune écrivain français que Goethe parla de _la Guzla_; il avait
sur sa table plusieurs recueils de poésies serbes; il voulut dire de
tous un mot en même temps. Dans le numéro où il démasqua Hyacinthe
Maglanovich, il présenta au public la traduction anglaise que John
Bowring avait faite de certains chants serbes (_Servian Popular
Poetry_), ainsi que la traduction allemande de Gerhard.

Parlant de cette dernière, il ne dit pas un mot de toute la seconde
partie de la _Wila_, sans doute pour ménager la susceptibilité de ce
brave Gerhard qui s'était laissé si facilement mystifier. Mais, cela va
sans dire, il se trouva obligé de dévoiler, dans une notice à part, le
mystère qui enveloppait _la Guzla_, cet «ouvrage qui frappe, dès le
premier coup d'œil».

Cette notice, il ne l'inséra pas tout entière comme il l'avait dictée;
ce n'est qu'après sa mort qu'on en a publié une suite où il disait: «M.
Mérimée est, en France, un de ces jeunes indépendants occupés à chercher
une route qui soit vraiment la leur; la route qu'il suit pour son compte
est une des plus attrayantes; ses œuvres n'ont rien d'exclusif et de
déterminé; il ne cherche qu'à exercer et à perfectionner son beau talent
enjoué, en l'appliquant à des sujets et à des genres poétiques de toute
nature.» Quant à _la Guzla_, Goethe lui reprochait de n'être pas
suffisamment un pastiche de la poésie serbe. «Le poète, dit-il, a laissé
de côté, dans ses imitations, les modèles qui présentaient des tableaux
sereins ou héroïques. Au lieu de peindre avec énergie cette vie rude,
parfois cruelle, terrible même, il évoque les spectres, en vrai
romantique; le lieu où il place ses scènes est déjà effrayant; le
lecteur se voit la nuit, dans des églises, dans des cimetières, dans des
carrefours, dans des huttes isolées, au milieu de roches, au fond
d'abîmes; là se montrent souvent des cadavres récemment enterrés; le
lecteur est entouré d'hallucinations menaçantes qui le glacent; des
apparitions, et des flammes légères par des signes mystérieux veulent
nous entraîner; ici nous voyons d'horribles vampires se livrer à leurs
crimes, ailleurs c'est le mauvais œil qui exerce ses ravages, et l'œil à
double prunelle inspire surtout une terreur profonde; en un mot, tous
les sujets sont de l'espèce la plus repoussante.» Mais à la fin, il
rendait justice à Mérimée: «Il n'a épargné, dit-il, aucune peine pour
bien se familiariser avec ce monde; il a montré dans son travail une
heureuse habileté, et s'est efforcé d'épuiser son sujet[858].»

Goethe a-t-il sainement jugé Mérimée de 1827?

À notre avis, il le croit plus artiste et dilettante qu'il ne l'est à ce
moment; il ne soupçonne pas assez le poète. Nous pensons qu'il y a plus
de sincérité dans _la Guzla_ que n'en a voulu reconnaître l'illustre
vieillard. C'est pour Mérimée plus qu'un «exercice, un moyen de
perfectionner son talent». _La Guzla_, c'est la pierre qu'apporte en
convaincu, un jeune littérateur, à l'édifice que d'autres enthousiastes
sont en train d'élever. Mais est-ce sa faute si son tempérament le
portait à s'abstraire de ses œuvres, à ne s'y mettre en aucune façon? Si
au lieu d'entasser les horreurs pour en frémir lui-même le premier, il
«ressemble à un artiste qui _s'amuse à essayer aussi une fois ce
genre?_» S'il a tout à fait en cette circonstance dissimulé son être
intime?

Toutefois, et ce que Goethe a justement remarqué, pour cette même
raison, Mérimée se sépare, de son premier ouvrage, des autres
romantiques; il sait se contenir, ne jamais se laisser entraîner en
racontant; retracer des choses horribles «avec sobriété et un parfait
sang-froid comme quelqu'un de neutre et d'impassible[859]». À ces
qualités il devra d'atteindre un jour à l'art impersonnel mais un peu
froid qui caractérise ses nouvelles impeccables. Car, si Mérimée n'est
pas plus lyrique dans _la Guzla_, c'est qu'il n'a pas pu l'être
davantage; ne craignons pas de le répéter: il y est aussi sincèrement
romantique qu'il en était capable.

Ainsi Goethe a été tenté de vieillir notre auteur, en le devinant tel
qu'il sera quelques années plus tard.



CHAPITRE X

«La Guzla» en Angleterre[860].

§ 1. Mérimée et John Bowring.--§ 2. La critique de la _Monthly Review_.
--§ 3. La critique de la _Foreign Quarterly Review_. «M. Mervincet.»
Mrs. Shelley.



§ 1

MÉRIMÉE ET JOHN BOWRING


Dans sa préface à l'édition de 1842, Mérimée raconte que, deux mois
après la publication de _la Guzla_, M. Bowring, «auteur d'une anthologie
slave», lui écrivit pour lui demander les vers originaux qu'il avait si
bien traduits.

Cette lettre, si elle a été conservée par Mérimée,--ce qui est très peu
probable, car il en détruisait de beaucoup plus intéressantes, par
exemple celles de ses amis Jacquemont et Stendhal[861]--a été brûlée
avec tous ses papiers dans l'incendie de sa maison pendant la Commune.
Ainsi nous ne l'aurons jamais et nous ne pourrons savoir quel en était
exactement le contenu. Remarquons seulement que, sans nul doute, comme
celle de Gerhard, elle fut adressée à Mérimée par les bons soins de la
maison F.-C. Levrault.

«Deux mois après la publication de _la Guzla_», dit Mérimée;
c'est-à-dire au commencement d'octobre 1827. À défaut d'indication
précise, nous avons accepté cette date, et comme la lettre précède d'un
mois la publication du premier article anglais relatif à l'ouvrage de
Mérimée, nous avons voulu en parler tout d'abord.

Disons de suite que nous ne comprenons pas suffisamment,--de peur de ne
le comprendre que trop,--pourquoi Mérimée a choisi cet Anglais comme un
témoin de «l'immense succès» de son livre à l'étranger. Croyait-il
vraiment que «M. Bowring, auteur d'une anthologie slave», représentait
une autorité non seulement parmi les slavicisants de l'autre côté du
détroit, mais encore parmi ceux de l'Europe entière. Nous en doutons
fort. Dans une des lettres publiées par M. Chambon, Mérimée suspecte
Renan de ne pas savoir son hébreu; il avait appris de son maître
Stendhal à se méfier des faux savants qui pullulent en ce monde,
débitant la «blague sérieuse»; aussi ne saurait-on croire qu'il fut dupe
dans cette occasion et qu'il pensa qu'un traducteur anglais de poèmes
slaves était un personnage autorisé à prononcer un jugement sur une
prétendue traduction française de poèmes dont il ne connaissait pas
l'original. Très habilement, Mérimée se garda de dire quelle était la
renommée scientifique de son correspondant anglais et laissa à son naïf
lecteur le plaisir de l'imaginer. C'était, de sa part, une petite
mystification de plus, et elle réussit parfaitement. En effet, tous ses
biographes, après nous avoir parlé du «docteur Gerhard», nous assurent
que M. Bowring, érudit compétent, se laissa prendre lui aussi à la
supercherie. Le plus savant des critiques contemporains anglais, M.
George Saintsbury, dans le bel article sur Mérimée qu'il a écrit pour la
neuvième édition de l'_Encyclopædia Britannica_[862], nous apprend que
l'auteur de _la Guzla_ a mystifié, entre autres, «sir John Bowring, a
competent Slav scholar[863]».

Sir John Bowring (en 1827 simplement: Mr. John Bowring) _n'était pas_ un
«competent Slav scholar»; il ne fut jamais reconnu pour tel par ceux qui
l'étaient. En réalité, tandis que le «juge compétent» allemand était un
ancien marchand de toiles, le «juge compétent» anglais était un ancien
marchand de draps.

John Bowring (1792-1872) descendait d'une vieille famille bourgeoise du
Devonshire[864]. Fils et petit-fils du commerçant, sa seule ambition
était de continuer à diriger une maison florissante, sans jamais
abandonner le métier de ses pères. Malheureusement, les affaires
n'allèrent pas comme il l'avait espéré, et un beau jour il dut renoncer
au commerce. Il se tourna alors vers la politique et la littérature et,
bientôt, son esprit d'entreprise et sa rare ténacité lui valurent
d'estimables succès.

Dès sa jeunesse, il avait parcouru, comme courtier, l'Europe entière. Il
s'attacha à l'étude des langues vivantes et apprit en quelques années,
dit-on, le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le portugais et
le hollandais. En 1819, il passa plusieurs mois à Pétersbourg, fit de
nombreuses connaissances dans le monde scientifique et littéraire russe
et publia, en 1820, une _Anthologie russe_. Il donna un second recueil
en 1823; en 1824, il publia sa traduction des romances espagnoles et
bataves; trois ans plus tard, des poésies serbes et polonaises; en 1830,
des chants magyars; en 1832, des chants tchèques.

Quant à la politique, il s'y fit remarquer dès 1822. Arrêté à Calais,
porteur de dépêches au ministre portugais annonçant le projet du
gouvernement des Bourbons d'envahir la péninsule hispanique, il fut mis
en prison. Canning le fit relâcher, mais déjà compromis dans le complot
pour délivrer les sergents de La Rochelle, il fut expulsé du territoire
français. Il s'en vengea par un pamphlet: _Détails sur l'emprisonnement
et la mise en liberté d'un Anglais par le gouvernement des Bourbons_
(Londres, 1823). En 1830, il rédigea, _au nom des citoyens de Londres_,
une adresse félicitant le peuple français d'avoir expulsé les Bourbons;
aussi fut-il le premier Anglais reçu par Louis-Philippe après qu'il eût
été reconnu par la Grande-Bretagne. Élève et ami du publiciste Jérémie
Bentham, dont il exposa les principes dans la _Revue de Westminster_, il
devint son exécuteur testamentaire et donna une édition posthume des
_Œuvres complètes_ du maître. Député de Kilmarnock en 1832, il fut nommé
membre d'une commission chargée d'étudier les relations commerciales
entre la France et l'Angleterre et rédigea avec Villiers un rapport
remarquable sur cette question: _Reports on the commercial relations
between France and Great-Britain_ (Londres, 1835-1836, 2 vol.). Malgré
ses opinions avancées, le gouvernement lui confia à plusieurs reprises
la mission d'étudier les méthodes financières des divers États de
l'Europe, et ses observations apportèrent un complet changement dans
l'Échiquier britannique. Il fit de nouveaux voyages dans toute l'Europe,
la Turquie d'Asie, l'Égypte et la Nubie. Ami de Cobden, il joua un rôle
important dans l'abolition du système protectionniste; mais, ayant perdu
une partie de sa fortune dans des spéculations industrielles, il
abandonna la politique et fut nommé, en 1849, consul britannique à
Canton; en 1854, gouverneur de Hong-Kong et créé baronnet. Ce fut lui
qui provoqua la guerre anglo-chinoise. Rappelé de son poste, il négocia
plusieurs fois des traités de commerce avec les divers pays étrangers et
mourut le 23 novembre 1872.

       *       *       *       *       *

John Bowring était un polyglotte réputé et si son nom n'est pas encore
oublié, c'est surtout à cette connaissance de nombreux idiomes qu'il le
doit.

Nous ne prétendons pas lui disputer ce mérite qu'il n'a du reste jamais
revendiqué. Nous nous préoccupons uniquement de savoir s'il connaissait
des langues slaves. Nous regrettons d'avoir à le dire, M. Bowring était
un polyglotte quelque peu pressé; il voulait, en six mois, apprendre la
langue des Magyars ou des Tchèques, en traduire les chefs-d'œuvre et
jusqu'à en écrire l'histoire littéraire. Il va sans dire que ce manque
de patience eut quelques inconvénients. C'est ainsi qu'après avoir
_appris_ le russe, le serbe et le polonais, en _étudiant_ le
hongrois[865], il classait cette dernière langue parmi les idiomes
slaves[866]. Heureusement pour lui, l'ignorance en ces matières était si
grande dans les pays étrangers que personne ne songea à le corriger--car
personne n'aurait pu le faire. Tout au contraire, au mois d'août 1821,
Raynouard consacra, dans le _Journal des Savans_, un long article à
l'_Anthologie russe_[867] de Bowring et l'engagea à publier l'histoire
littéraire qu'il avait annoncée: «Son goût et son talent, disait-il,
garantissent d'avance le succès de cette belle entreprise[868].»

M. Bowring avait trouvé un moyen assez simple de confectionner ses
versions. Le russe, il l'ignorait, ou tout au plus il n'en connaissait
que l'alphabet, car, sept ans après sa première anthologie, il ne put
comprendre une lettre que lui adressait Karadjitch, en cette langue; il
avait besoin d'une traduction anglaise[869]. Mais il savait l'allemand
et le français, et les naïfs écrivains de Pétersbourg, comme plus tard
ceux de Prague, heureux de voir leurs poèmes présentés au public
européen, se chargeaient de fournir à _lord_ Bowring des traductions
littérales en ces deux langues[870]. Ainsi il lui arriva une singulière
aventure: il inséra dans son _Anthologie russe_ une traduction de la
_Chute des feuilles_ de Millevoye!

Lorsqu'il connut le grand succès des _Volkslieder der Serben_ de Mlle
von Jakob, John Bowring eut idée d'éditer, lui aussi, une anthologie
serbe. Il donna d'abord, dans la _Westminster Review_, un article sur la
poésie de ces pays (juillet 1826), et, neuf mois plus tard, un recueil
de chants choisis, précédé d'une longue introduction: _Srpske Narodne
Piesme (Servian Popular Poetry)_. Dans l'introduction, comme dans
l'ouvrage, il cita abondamment les écrits de Karadjitch, mais il garda
le silence sur la traduction allemande d'après laquelle la sienne était
faite, comme il le reconnut dans une lettre de pénitent qu'il écrivit à
Mlle von Jakob, mais qu'il ne rendit jamais publique[871].

Il est facile, en effet, de se rendre compte de sa dette envers la
spirituelle dame allemande. Toutes ses notes, quand elles ne proviennent
pas d'un article de Kopitar sur la poésie serbe et la poésie
grecque[872], proviennent des _Volkslieder der Serben_. Sa traduction
même est une reproduction fidèle de la version allemande. Là, où Mlle
von Jakob, pour conserver l'allitération de l'original, avait rendu:

     Oï snachitzé, remmena roujitzé!
     [Belle-sœur, _rose_ vermeille!]

     Brudersweibchen, süsses schönes _Täubchen!_

Bowring traduisit littéralement:

     Brothers wife! thou sweet and lovely _dovelet_[874]!

Croyant que Mlle von Jakob ne comprenait pas l'anglais, il voulut lui
adresser un exemplaire de son livre, mais lorsqu'il eut appris qu'elle
le savait aussi bien que sa langue maternelle, il attendit que les
critiques eussent dit leur mot au sujet de la _Servian Popular Poetry_
et n'envoya le livre qu'une année plus tard[875]. Il ne fut pas peu
surpris de lire un jour la vérité dans l'ouvrage bien connu de Mlle
Jakob: _Historical View of the Slavic Languages and Literature_
(New-York, 1850).

M. Bowring était un amateur d'autographes et, comme la plupart des
Anglais, entretenait une correspondance énorme. Il accablait de ses
lettres tous les grands hommes du jour. «Les injures anonymes et signées
pleuvent de tous côtés, écrivait Lamennais, dans une lettre à une de ses
amies, au lendemain de la publication de l'_Essai sur l'indifférence_.
Il m'en vient jusque d'Angleterre. Un nommé Bourring _prend la liberté_
de m'adresser un petit pamphlet où, d'un bout à l'autre, il me
représente comme une espèce de monstre, moitié âne et moitié tigre; ce
qui ne l'empêche pas, chose plaisante, de finir son billet d'envoi en
assurant qu'il respecte comme il doit respecter les talents, le zèle et
le cœur de _Monsieur l'Abbé_. Que dites-vous de ce brave homme et de
cette politesse anglaise[875]?»

Ce «nommé Bourring» qui irritait tant l'auteur des _Paroles d'un
croyant_, n'était autre que l'aimable traducteur de l'anthologie russe.
On a de lui en effet une petite brochure, celle dont parle Lamennais:
_Ultra-Catholicism in France, in a Letter to the Editor of «The Monthly
Repository»_ (Hackney, s. d., 8 pp. in-8º)[876].

Bowring était entré en relations avec plusieurs philologues slaves
distingués: Dobrowsky, Kopitar, Hanka, Karadjitch. Mais dès qu'il eut
publié quelques articles en anglais, on comprit qu'il n'était pas aussi
savant qu'on l'eût imaginé. Le 26 juillet 1828, Kopitar écrivait à
Hanka: «Bowring non solum me ridiculum fecit, et compromisit, ac si quid
fecissem pro re slavica, imo plus _Dobrovio_ fecissem--woran kein wahres
Wort ist, sed et vos omnes, utpote de nemeis querentes, praesertim vero
_Kollarium_, quem dicit non fuisse intellectum a censore Budensi. In
Ungarn kann alles in integrum restituirt, und _Kollar_ für das kleine
Vergnügen des Bowringschen Compliments blutig büssen. «Rien n'est si
dangereux qu'un ignorant ami. Mieux vaudrait un sage ennemi», sagte
schon der alte La Fontaine. Ich habe den Bowring und seine Commissionen
an Dr. Rumy cedirt, ne invitus noceam amicis et bonae causae[877].»

John Bowring était assez connu à Paris. Le _Moniteur_ annonçait son
arrivée[878]. David d'Angers a fait de lui un médaillon qu'on peut voir
aujourd'hui au Musée du Louvre.

Il est probable que Mérimée l'avait rencontré quelque part après la
lettre dont nous avons parlé (1827) et la nouvelle édition de _la Guzla_
(1842). Ses amis Sutton Sharpe et Edward Ellice le connaissaient[879].
Lui-même, plus tard, en 1860, dans une lettre à Panizzi, parle de sir
John Bowring comme d'un homme qu'il connaît personnellement[880].


Ce qu'il y a de plus amusant dans cette histoire, c'est que, le 4
septembre 1828, Bowring écrivait à Čelakovsky pour tourner en dérision
Gerhard qui avait traduit _la Guzla_ en allemand: «Vous savez peut-être
qu'une collection apocryphe a été publiée à Paris, sous le nom de _la
Gusla_ (_sic_); M. Gerhard en a publié à Leipzig une traduction complète
comme si elle était authentique[881].»

Sans doute, Bowring était un honnête homme, mais il s'exagérait son
importance et ne se rendait pas assez compte combien toutes ces petites
manœuvres étaient ridicules. Son biographe nous assure gravement que sir
John préparait une œuvre monumentale qui devait être publiée sous sa
direction, une _Histoire universelle de la poésie populaire_ (_sic_); il
devait avoir pour COLLABORATEURS: Mlle von Jakob, Fauriel, Mickiewicz,
etc.[882] Or, Mlle von Jakob se moquait de lui, l'appelait «dandy qui
voulait être universel» et jugeait sévèrement son ignorance[883]. Nous
ne savons ce que Fauriel pensait de lui, mais il est très douteux qu'il
ait consenti à collaborer à cette vague entreprise. Au demeurant,
c'était un excellent homme que sir John; et n'est-ce pas déjà beaucoup,
pour un homme aussi affairé qu'il l'était, d'avoir su goûter comme il
l'a fait, la poésie populaire[884]?



§ 2

LA CRITIQUE DE LA «MONTHLY REVIEW»


C'est sans doute sur le conseil de son ami Stendhal, collaborateur de
plusieurs revues anglaises, que Mérimée adressa un certain nombre
d'exemplaires de _la Guzla_ aux bureaux de rédaction londoniens. Il ne
fut pas déçu dans son espoir: trois mois après l'apparition de son
ouvrage, un des périodiques britanniques les plus en renom, la _Revue du
Mois_, lui consacra une critique de douze pages. Cet article, resté,
comme tant d'autres, absolument inconnu des bibliographes de Mérimée,
contient plus d'un passage intéressant et qui, même, ont un certain
piquant; il prouve combien Mérimée a su exploiter la curiosité qu'on
manifestait à l'étranger pour la poésie populaire[885].

«Sous le titre de _la Guzla_, y disait-on, un charmant petit livre vient
de faire son apparition à Paris. Il a la prétention de nous donner la
traduction littérale française de quelques ballades populaires
illyriennes telles que, par les montagnes au Sud du Danube, au son de la
guzla, les chantent, aujourd'hui encore, d'errants ménétriers.

«Cet instrument est celui dont fait mention M. Bowring dans son
introduction à ses intéressants spécimens de la poésie populaire serbe,
comme étant employé par les bardes de Serbie pour accompagner leurs
chants.»

«Les Provinces d'Illyrie sont, en fait, comprises sous le nom de Serbie,
et leurs habitants, pour diverses raisons, en sont généralement si
semblables de mœurs, de coutumes, de langage, que nous nous attendions à
plus d'homogénéité qu'il n'en semble exister entre les poésies
populaires recueillies dans cet ouvrage et celles publiées par M.
Bowring. Nous n'hésitons pas à donner notre préférence au volume que
nous avons actuellement devant nous, quoique, à vrai dire, il présente à
la comparaison certains désavantages. Cependant, il ne faut pas oublier
que M. Bowring doit entièrement ses spécimens à un célèbre Serbe, Vouk,
qui publia ses volumes dans une contrée où l'on doit tenir compte de la
jalousie, et souvent aussi du caprice, enfin des craintes absurdes: une
simple ballade, aussi insignifiante soit-elle, peut provoquer la colère
des autorités politiques. On pourrait également faire ressortir qu'un
Serbe ne saurait être le meilleur juge de celles de ces manifestations
poétiques de son pays qui doivent s'imposer à l'admiration des
étrangers. Mais enfin, le petit volume que nous venons de signaler est
l'ouvrage d'un étranger perspicace et persévérant qui vit le ménétrier
lui-même, étudia les caractères de son œuvre; il fut guidé dans le choix
qu'il fit des chants traditionnels de l'Illyrie par l'impression qu'ils
firent sur son propre cœur et son imagination.»

«On appréciera comme nous la compétence du traducteur (dont nous
ignorons le nom) lorsque nous aurons dit que, Italien de naissance, il
avait pour mère une Morlaque de Spalato dont la langue lui était
familière à l'égal de la sienne.»

Après quoi, le critique cita abondamment la préface de _la Guzla_ et la
_Notice sur Hyacinthe Maglanovich_; il remarque toutefois que Mérimée
donne de l'instrument serbe une autre description que M. Bowring. Il
s'agissait de savoir si la guzla n'avait qu'une seule corde, comme le
disait la traduction française, ou trois, comme le prétendait l'Anglais.
Grâce à Fortis, la traduction française eut raison.

Puis le critique continuait: «Presque toutes les compositions attribuées
dans ce volume à Maglanovich, y compris les effusions improvisées de sa
Muse, sont particulièrement remarquables. Élevé au milieu de ces scènes
de la nature si propres à exalter un tempérament poétique, il n'eût pas
été surprenant de voir le barde illyrien abandonner son imagination à
d'innocentes rêveries méditatives. Mais ce maître de la guzla a des
dispositions plus pratiques. Ses poèmes visent à l'effet direct:
hardiesse de pensée, énergie d'expression: telles sont leurs
caractéristiques. Ils chantent la vengeance triomphante et la bravoure
hardie. Parfois aussi ils sont d'une légèreté d'expression, avec
laquelle les plus puissantes émotions de la passion ne sont pas
incompatibles. Peut être, le lecteur voudra-t-il trouver dans les deux
chants suivants un exemple des remarques précédentes. Le premier fut
improvisé par Maglanovich sur les funérailles d'un parent, un brigand,
qui trouva la mort dans une rencontre avec la police.»

Suit une traduction en prose du _Chant de Mort_ et des _Braves
Heyduques_, cette dernière pièce, de l'avis du critique anglais, est
«d'un caractère plus puissant». «Les effets d'un pareil lyrisme sur les
foules sauvages auxquelles ces chants étaient adressés, accrus surtout
par le charme personnel du ménétrier, sont incalculables.» Et il
poursuivait: «Après avoir, par des exemples, permis au lecteur
d'apprécier le génie de Maglanovich, nous choisissons dans les autres
parties du volume une ou deux pièces qui, bien que différentes par leur
caractère de celles déjà données, sont encore, par leur perfection,
dignes de figurer parmi les meilleures productions du barde illyrien. La
ballade suivante fut tirée d'un chant de Narenta; on la dit très
populaire dans le Monténégro.» C'était: _Hadagny_, dont il rendit en
anglais la première partie, tandis qu'il analysait la seconde; puis
venait la _Barcarolle_ qu'il traduisit en vers «parce que la prose se
transformait ainsi d'elle-même». Nous citerons cette traduction qui est
assez heureusement tournée:

     I

     Pisombo, Pisombo! the waters, to-night,
     So tranquilly sleep in the moon's soft light!
     Pisombo, Pisombo! no longer the gale
     Comes rudely to swell out our flapping sail.

     II

     Pisombo, Pisombo! from each manly oar
     Now dash the white foam, that Ragusa's shore
     Pisombo, Pisombo! ere the night be past,
     In safety may welcome our lonely mast.

     III

     Pisombo, Pisombo! now over the deep,
     A vigilant watch through the night we'll keep;
     Pisombo, Pisombo! for on the still sea,
     With sabres and guns roves the pirate free.

     IV

     Pisombo, Pisombo! a chapel is near,
     'Tis holy St. Stephen's.--Now, good Saint, hear!
     Pisombo, Pisombo! as wearied we pray,
     For favouring breezes to speed our way.

     V

     Pisombo, Pisombo! how trimly we glide!
     --If the rich Carrack, that creeps o'er the tide,
     Pisombo, Pisombo! were offered to me--
     My own loved bark, would I take her for thee?

Suivait un commentaire: «Ces extraits, qui, nous devons le dire en toute
justice, n'ont pas plus de valeur poétique qu'il n'est possible d'en
attribuer à presque toutes les autres compositions du volume,
satisferont peut-être le lecteur, par cette hardiesse de la pensée,
cette vigueur de l'expression, cette simplicité aussi, qui sont le
propre de la ballade populaire et assurent aux chants illyriens une
incontestable supériorité sur les œuvres des autres bardes serbes. De
plus, nous ne trouvons dans les spécimens de poésie serbe de M. Bowring
aucune allusion à ces deux étranges superstitions qui, de l'Adriatique à
la Mer Noire, étendent leur terrible influence et d'où proviennent dans
la langue illyrienne certaines tournures empreintes de tristesse.

«La première est la superstition du _mauvais œil_: superstition digne
d'attirer l'attention, en ce que la description de ce prétendu pouvoir
de fascination auquel on croit religieusement, particulièrement en
Dalmatie, s'applique exactement, sans qu'on ait à y changer une phrase,
à certaines croyances populaires d'Irlande. Dans l'un et l'autre pays,
le pouvoir de diriger les destinées d'autrui est accordé à certaines
personnes, et cela grâce à un simple regard.»

«La seconde de ces superstitions, plus répandue encore que la
précédente, le _Vampirisme_, rencontre de nombreux croyants dans les
populations de Hongrie et de Turquie; elle est heureusement ignorée dans
les Iles Britanniques.»

Après avoir ainsi relevé dans _la Guzla_ ces deux traits qui lui
paraissaient si bien caractériser le véritable esprit d'un peuple
particulier, le bon critique de la _Revue du Mois_ rendait hommage à
l'extrême modestie du traducteur: «Nous n'ajouterons qu'un mot pour
faire remarquer cette manière toute simple et dénuée de prétention avec
laquelle ce petit travail est présenté au public. Le nom même de
l'auteur si industrieux, si bien informé et d'un goût si parfait, est
supprimé et sans doute avec lui nombre d'anecdotes qui eussent jeté une
lumière plus intense sur cette œuvre poétique. Si, comme nous croyons
devoir l'y encourager, il continue la publication des ballades
illyriennes, il serait à désirer qu'il le fît avec moins de discrétion
que dans les pages que nous avons sous les yeux.»

Mérimée dut être flatté d'un tel compliment.



§ 3

LA CRITIQUE DE LA «FOREIGN QUARTERLY REVIEW»


Sept mois plus tard, une autre revue anglaise, spécialement consacrée
aux littératures étrangères, la _Foreign Quarterly_, publia un article
aussi long que le précédent. M. Thomas Keightley, qui en était l'auteur,
écrivain assez connu par ses études sur la mythologie, crut
naturellement à l'authenticité du recueil.

«Ce petit volume, disait-il, présente un certain intérêt, à la fois par
sa nature et par le caractère personnel d'Hyacinthe Maglanovich; à son
talent nous devons la plus grande partie de _la Guzla_.

«Il existe certains états de société éminemment favorables à l'éclosion
de la poésie populaire, à la formation et au développement du goût pour
elle. Tel était, pendant le moyen âge, l'état du peuple espagnol, des
habitants des frontières anglaises et écossaises, ainsi que de la
Scandinavie. Ces nations, libres et indépendantes, étaient
perpétuellement engagées dans des guerres extérieures ou en proie à des
luttes intestines. Le peuple, que la tyrannie et l'oppression ne
courbaient pas sur la terre, était ardemment attaché par le véritable
esprit féodal aux familles de ses seigneurs et s'adonnait avec passion à
tout travail, à tout jeu où ceux-ci étaient mêlés. À cette époque où le
commerce et l'industrie étaient peu développés, les loisirs étaient
nombreux. Toutes les classes recherchaient les distractions qui
pouvaient occuper le temps que n'occupaient ni la guerre, ni la chasse,
ou les travaux nécessaires des champs et les soins domestiques; rien
alors n'était plus goûté, si propre au but proposé, que les récits
d'aventures. Les livres étaient rares et peu de gens savaient les lire:
une simple histoire en prose ne satisfait d'ailleurs pas autant, ne se
grave pas aussi profondément dans la mémoire que celle qu'agrémentent
quelques rimes simples et leur rythme très accusé. Ce fut l'affaire de
ceux qui comprirent à quelles nécessités devaient répondre les contes
d'amour et de guerre, d'en rehausser l'éclat en les présentant sous une
forme plus harmonieuse. Chaque langue offre quelques-unes de ces formes
simples de versification auxquelles peut s'adapter presque tout genre de
poésie, sans grande dépense de temps ni de patience de la part du
compositeur. Rien, pour citer un exemple, n'est plus simple ni plus
conforme au génie de la langue espagnole que la _redondilla_ avec ses
vers de six ou huit syllabes et ses rimes assonantes. De même, les
ballades écossaises et scandinaves présentent peu de difficultés avec
leurs stances de quatre vers assujettis à cette simple règle que le
premier et le troisième aient quatre accents ou, pour employer le mot
technique, quatre pieds de deux ou de trois syllabes, et le second et le
quatrième, trois accents ou pieds du même genre, avec une rime assonante
ou consonante entre eux. Une forme de versification légère et facile une
fois établie, il s'ensuit naturellement qu'elle pourra exprimer presque
toutes les histoires et tous les sentiments; et les nations qui
possèdent le plus de ballades historiques sont aussi les plus riches en
chants populaires.

«Parmi les nations que nous venons de citer, l'état de la société est
maintenant si profondément transformé par l'art de l'imprimerie, le
développement du commerce et de l'industrie et bien d'autres causes
encore, que cette variété de l'art poétique tend à disparaître. Certes,
il est encore certains poètes de talent qui composent des ballades en
cette forme ancienne, mais ils le font en stances ciselées et élégantes.
Ce ne sont plus des poèmes faits pour les campagnes, on les y entend
rarement et ceux que le peuple chante encore sont ceux qui furent
chantés à ces époques lointaines, rudes et simples comme les temps où
ils virent la lumière. Pourtant, il existe encore en Europe une race
d'hommes qui touche presque à cet état de société que nous venons de
décrire. Tout d'abord ils sont en guerre avec les Turcs; maîtres et
sujets, ces deux nations, de religions et de coutumes différentes,
vivant mêlées l'une à l'autre, aujourd'hui amies, demain ennemies,
présentent un tableau qui n'est pas sans ressemblance avec celui qu'a
donné l'Espagne au temps des Maures. De romanesques événements
survenaient incessamment; pas d'histoire ou de contes écrits ou
imprimés, la poésie populaire florissait donc dans toute sa plénitude et
atteignait un degré de perfection qui ne fut surpassé dans aucune autre
contrée. Il est à peine besoin de dire au lecteur que le peuple auquel
nous faisons allusion est cette partie de la race slave qui habite la
Serbie, la Croatie, la Bosnie et la contrée qui se trouve au Nord-Est de
l'Adriatique. Nous sommes aujourd'hui suffisamment familiarisés avec la
poésie serbe dont de grandes parties furent traduites en français et en
allemand, mais ce n'était pas la première fois que la poésie slave se
faisait connaître en Europe. L'abbé Fortis, a dans son _Voyage en
Dalmatie_ et ses _Observations sur les Iles de Gherso et Osero_, il y a
déjà bien des années, non seulement donné une description complète et
soignée des mœurs et du caractère des Morlaques, mais encore publié dans
ces ouvrages quelques spécimens de leur poésie populaire, en langue
originale, avec une traduction en regard, que Herder rendit en allemand
dans ses _Stimmen der Völker in Liedern_. Mais, ces dernières années
exceptées, le sujet ne semble guère avoir attiré l'attention.

«Pour diverses raisons que nous ne nous arrêterons pas à énumérer, le
goût de la poésie simple et naturelle du vieux temps a été réveillé, et
quantité de ballades populaires sont aujourd'hui accueillies avec
délices par les lecteurs cultivés. Même en France, où la muse fut si
longtemps enchaînée dans les _convenances_ poétiques de l'époque de
Louis XIV, se manifestent les symptômes d'un certain progrès sur ce
point aussi bien que sur les autres. Le traducteur anonyme du petit
ouvrage dont nous parlons a noté cette transformation du goût public et
c'est la raison pour laquelle il s'est, dit-il, hasardé à publier ces
ballades illyriennes.»

Le critique, ensuite, présenta--dans la mesure où il le put--l'anonyme
traducteur de _la Guzla_, «Italien né d'une mère morlaque». Il lui
reprocha de n'avoir pas traduit les poèmes en vers italiens, beaucoup
plus souples que la prose française. «Malheureusement, dit-il, quoique
Italien, il n'a pas suivi l'exemple de Fortis en donnant une version
italienne qui eût respecté la forme originale de ces trochées blancs
illyriens, mais il en a donné une traduction en prose française,
transformation dont souffre terriblement le vers le moins artificiel,
car il existe un lien insaisissable, nous dirions presque mystérieux,
entre le mètre et la tournure, la succession des idées, des sentiments
et des images, et qui n'admet pas le divorce. Pour s'en rendre compte,
le lecteur ne saurait mieux faire que de comparer la traduction qu'a
donnée Fortis de _La noble épouse d'Asan-Aga_ avec celle du présent
volume.

«La poésie illyrienne, ainsi que l'on pouvait s'y attendre, offre de
grands points de ressemblance avec la poésie serbe. Comme elle, elle
célèbre des hauts faits d'une atroce sauvagerie et la vertu noble et
héroïque. À en juger par les fragments que nous avons vus, peu de ces
pièces présentent un intérêt historique; comme elles proviennent d'une
nation faible, elles ne relatent pas de grandes batailles, et Thomas II,
dernier roi de Bosnie, en est le seul héros de marque. Mais elles
chantent en un style très fier, le courage et l'audace des _heyduques_
(brigands) dans leur lutte contre les _pandours_ (soldats de la police)
lâches et détestés. Les superstitions sont d'un genre lugubre, les
saints n'y apparaissent guère portés à des actes de bonté, le soleil et
les étoiles n'y dialoguent pas avec les hommes, la _Vila_ de la montagne
y déploie à peine ses aspects merveilleux. L'horrible vampire est un
fréquent acteur de ces scènes et les terreurs du mauvais œil, avec qui
nos lecteurs se sont familiarisés dans un précédent article, y sont
traitées de la plus sérieuse façon du monde.»

L'auteur donnait alors la biographie de Maglanovich, puis disait
quelques mots des joueurs de guzla. «Nous revoyons peut-être là, dit-il,
en pleine vie, dans ces pauvres chanteurs illyriens, et dans ceux de la
Grèce voisine, les bardes de l'ancienne Hellade. Nous avons été conduits
à donner cette silhouette d'un ménétrier illyrien par notre tendance à
observer l'homme dans les transformations que lui font subir les
différents états de la société, et nous considérons Hyacinthe comme un
personnage peu commun.»

Pour donner un exemple de la poésie illyrienne, M. Keightley traduisit
d'abord _l'Aubépine de Veliko_, loua la ballade et remarqua sa
ressemblance avec _l'Orphelin de la Chine_, dont nous avons déjà parlé.
«Nous croyons pouvoir affirmer, sans crainte d'être accusé de
partialité, qu'un dessin aussi délicatement adapté aux parures de la
langue et des vers ne saurait être surpassé par les poésies populaires
d'aucun pays. La manière dont est sauvée la vie du jeune Alexis remet en
la mémoire de chacun _l'Orphelin de la Chine_, mais la mère illyrienne
atteint à un degré d'héroïsme très supérieur à celui de la dame
chinoise. Encore que toutes deux soient guidées par un instinct
profondément naturel: élevée dans la mollesse, au milieu d'un peuple
très civilisé, l'âme d'Idamé est incapable de l'énergie d'un esprit
journellement témoin d'actes sanglants et de traits d'héroïsme. Elle
ressent cette folle affection pour son enfant que lui ont inculquée, en
Chine, la religion et la loi, affection si forte qu'elle doit lutter
longtemps même contre la loyauté. Mais Thérèse Gelin entrevit cette
satisfaction toute de fierté, d'avoir purement observé les règles
sacrées de l'hospitalité. Elle sait que le dernier des Veliko sera pour
elle un fils et ressent ce noble désir d'un renom de vertu, cette gloire
d'être le centre des regards de l'univers qui pousse l'héroïsme de
Sophocle à engager sa plus timide sœur à un acte qu'elle juge être une
juste et nécessaire vengeance. Nous pourrions faire ressortir bien
d'autres points de ressemblance entre cette ballade et d'autres poésies,
anciennes ou modernes; nous ne retiendrons que les circonstances
pittoresques dans lesquelles sont suspendus les vêtements sanglants,
qui, croyons-nous, se retrouveraient très semblables dans certaines
romances.

«Sur le poème suivant de Hyacinthe: _les Braves Heyduques_, composé,
dit-on, alors qu'il était membre de cette honorable confrérie, nous
dirions mieux encore, et n'hésitons pas à le considérer comme l'un des
plus grands efforts du plus grand poète que le monde ait jamais connu.»

Si ce dithyrambe n'alla pas tout droit au cœur de Mérimée, nous ne
savons ce qui aurait pu flatter son amour-propre d'auteur. Et pourtant,
est-ce par modestie? il n'en parla pas dans sa préface de 1840.

Après avoir traduit en anglais cette ballade, le critique cita une
version en prose de la scène d'Ugolin, dans le but de comparer les deux
histoires. «À supposer que ce merveilleux passage soit l'œuvre de
quelque barde inconnu, présenté uniquement sous le lourd vêtement de
prose que nous citons; peu hésiteraient à en établir la comparaison avec
les fragments illyriens mentionnés. Un critique dirait sans doute: le
poème illyrien est plus pittoresque, car le théâtre de l'action, une
caverne dans la montagne, l'est plus qu'une tour dans une cité. Aucune
circonstance, ajouterait-il, ne tend à rabaisser l'heyduque dans notre
estime, le terrible silence dans lequel ils se renferment lui et sa
famille, craignant même de lever la tête, est plus effrayant que les
lamentations des enfants; l'introduction d'un personnage féminin et sa
fermeté jusqu'au trépas accroissent l'effet; avec ces enfants qui
versent des larmes en secret, en jetant un regard sur le corps de leur
mère, il n'y a rien qu'on puisse mettre en parallèle dans l'autre poème.
Cette folie que provoque la soif est d'une saisissante vérité, et ce
regard de loup que jette l'infortuné jeune homme sur le corps de sa mère
nous fait tressaillir d'horreur. Les pieux sentiments de son frère se
conçoivent aisément, tandis que ceux des enfants d'Ugolin, enveloppés
dans un langage théologique, expriment le sacrifice de soi-même, et sont
peut-être au-dessus de leur âge. Pas une parole ne traverse la vie du
vieil heyduque, il s'enfonce en un repos muet et une apparente apathie,
mais de profondes pensées traversent son âme; enfin il s'élance appelant
ses enfants à sa suite, et le père et ses fils tombent, mais vengés.
Comme ce père est supérieur au comte aveugle qui tâte le corps de ses
enfants!»

Passant à un autre sujet, le critique déclarait: «Le héros de la poésie
historique de l'Illyrie est Thomas II, roi de Bosnie. Il y a, dans cette
collection, un joli fragment d'un vieux poème où sa mort est décrite, et
d'un autre que notre ami Hyacinthe appelle _la Vision de Thomas II_. Le
dernier des deux poèmes nous a frappés, comme étant d'un caractère
supérieur. Comme il décrit la guerre entre les Turcs et les Chrétiens,
nous avons espéré y découvrir quelque analogie avec les vieilles
romances espagnoles.»

Vient alors un long passage sur ces ballades bosniaques. Enfin, M.
Keightley terminait:

«Mais les pièces les plus intéressantes de ce petit volume sont
peut-être les poèmes sur le _vampirisme_ et le _mauvais œil_, ces
extraordinaires illusions de l'imagination qui produisent tant de
malheur et de misère. Les poèmes qui traitent du dernier sujet se
rapprochent beaucoup des classiques grecs et latins.--Chaque passage de
Théocrite et de Virgile sur l'ensorcellement des troupeaux et des
chanteurs qu'admirent les critiques et qu'étudient les écoliers,
pourrait trouver un équivalent dans les poèmes de _la Guzla_. Le
vampirisme est un vieux sujet, inconnu, croyons-nous, de l'antiquité; un
ouvrage sur cette question [_le Traité_ de dom Calmet] qui en contient
une très remarquable analyse, auquel le traducteur de ces poèmes
lui-même rend hommage, nous remémore avec force l'ignorance, le
barbarisme et la crédulité dont notre contrée même a donné nombre
d'exemples dans les procès de sorcellerie, avant l'établissement des
règlements qui mirent un terme à la persécution légale d'innocentes
victimes accusées de ces pratiques diaboliques[886].»

Le mois suivant, cet article était résumé dans un journal littéraire
allemand, l'_Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung_
(juillet 1829, nº61, pp. 494-495). À la fin de la notice, le traducteur
allemand faisait cette intéressante déclaration:

     Au moment où nous écrivons ces lignes, nous lisons dans le
     Supplément littéraire du _Morgenblatt_ (nº31) que ces poésies
     illyriennes sont simplement une mystification dans le genre de
     Macpherson. Un certain M. _Mervincet_ (_sic_) de Paris, qui n'a
     jamais vu l'Illyrie, se serait plu à écrire cette petite
     collection. Donc, critiques, prenez bien garde désormais quand il
     vous arrivera quelque chose de Paris: car ce génial jeune homme--il
     l'est incontestablement--avait déjà mystifié le public sous le
     masque d'un auteur dramatique espagnol.

Mais la leçon venait trop tard pour M. Thomas Keightley, le critique de
la _Foreign Quarterly_. Non content d'avoir loué _la Guzla_ dans cette
respectable revue, il en parla de nouveau dans un ouvrage intitulé _la
Mythologie féerique_ (The Fairy Mythology) qu'il fît paraître à Londres,
en deux volumes in-12. Il y consacra un chapitre spécial à la mythologie
slave (pp. 317-324), et, pour l'écrire, se documenta également dans la
_Servian Popular Poetry_ de John Bowring et dans _la Guzla_. Pour
illustrer sa dissertation, il traduisit une des pièces de Mérimée, _le
Seigneur Mercure_ (Lord Mercury), mais il eut la franchise d'avouer
qu'il ne savait pas lui-même «comment classer les êtres surnaturels de
cette charmante ballade[887]».

M. Keightley ne fut pas en Angleterre la dernière dupe de _la Guzla_.
Gustave Planche raconte que plusieurs pièces de ce recueil furent mises
en vers, «presque sans altération», par Mrs. Shelley, femme de
l'illustre poète. «C'est qu'en effet, dit-il, la prose de Mérimée
possède dans sa contexture presque toutes les qualités de la poésie
rythmée[888].» Nous avons fait de longues mais vaines recherches au
sujet de cette traduction. Ni le catalogue du British Museum, ni
l'article consacré à Mrs. Shelley dans le _Dictionary of National
Biography_, ni, enfin, les deux biographies dont elle a été l'objet,
n'en disent un seul mot[889]. Est-ce parce que Mrs. Shelley fut informée
juste à temps qu'elle ne la publia jamais? C'est ce que nous ne saurions
dire.

Environ trente ans plus tard, un anonyme anglais mettait à son tour en
vers la prose de Mérimée en s'inspirant de la version allemande de
Wilhelm Gerhard. Il rendit en décasyllabes blancs deux ballades de _la
Guzla_: _Hadagny_ (The Fatal Shot) et _les Pobratimi_ (The Bounden
Brothers), qui furent insérées dans le _Chambers's Journal_ du 22
septembre 1855. Nous citerons seulement le commencement de _Hadagny_:

     There is war 'tween Ostroviz and Serral:
     Yea the swords of both the tribes are shining:
     Earth six times hath drunk the blood of heroes.
     Many a widow's tears are dried already,
     More than one gray mother sheds them still.

Ainsi en Angleterre, comme en Allemagne, Mérimée fit un assez grand
nombre de dupes. Mais il n'y avait pas à cela grand mérite: ceux qu'il a
trompés n'étaient pas capables d'être juges en pareille matière; ceux
qui, au contraire, avaient quelque compétence eurent tôt fait de
démasquer le véritable auteur. Le succès de cette mystification fut un
succès facile; il n'y avait pas à se vanter d'avoir abusé des gens qui
ne pouvaient que l'être et qui, en somme, ne demandaient qu'à l'être.



CHAPITRE XI

«La Guzla» dans les pays slaves.

§ 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mérimée à Sobolevsky.--§ 2.
Chodzko. Mickiewicz et _le Morlaque à Venise_. Ses relations avec
Pouchkine. Son cours au Collège de France. Sa conférence sur _la Guzla_.

§ 1

LA TRADUCTION DE POUCHKINE

Après s'être moqué de Gerhard et de Bowring, dans sa préface de 1840,
Mérimée ajoutait: «Enfin, M. Pouschkine (_sic_) a traduit en russe
quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer à _Gil Blas_
traduit en espagnol, et aux _Lettres d'une religieuse portugaise_,
traduites en portugais[890].»

Cette remarque nous paraît tendancieuse, non parce qu'elle venait trois
ans après la mort sensationnelle du poète russe, mais parce qu'elle
insinuait pour la première fois cette «restitution aux Slaves de ce qui
appartenait aux Slaves» dont nous parle M. Filon[891]. En effet, _Gil
Blas_ a été traduit mainte fois dans la langue de _Don Quichotte_,
presque toujours par de jaloux patriotes qui ont voulu reprendre le bien
ravi à la nation espagnole par le señor Le Sage[892]. Mérimée qui, dès
l'époque de _la Guzla_, connaissait bien la littérature espagnole,
n'aurait pas été étonné, s'il les avait pu lire, des louanges que lui
donne son biographe:

     Pouchkine traduisit plusieurs pièces [de _la Guzla_] en russe,
     comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait
     donne à réfléchir. Lorsque le génie d'une grande race, représenté
     par son poète le plus illustre, se reconnaît dans une manifestation
     littéraire, personne n'a plus le droit de mépriser cette
     manifestation, pas même celui qui en est l'auteur[893].

L'éminent écrivain nous pardonnera si nous sommes obligé de faire sur ce
point quelques réserves. De fait, le grand poète dont il parle, non
seulement ne représente pas le peuple dont _la Guzla_ prétendait être
l'expression nationale, mais lui aussi, il comprit la poésie primitive
comme on la comprenait dans son temps: il fut un curieux avec plus de
fantaisie que de documentation, avec plus de bonne volonté que de
scrupules. Un écolier de nos jours, après quelques études historiques,
même superficielles, ne ferait pas une surprenante découverte s'il nous
disait que, à plus d'un point de vue, Pouchkine était dépourvu de sens
critique.

Tout d'abord, il faut dire qu'il existe entre le russe et le
serbo-croate autant de différence qu'entre le français et le portugais.
Pouchkine, malgré quelques études du serbe, n'avait pas plus de
compétence pour juger de l'authenticité de _la Guzla_ que n'en aurait eu
Alfred de Musset pour décider sur un recueil de faux folklore catalan ou
romanche. Il était aussi peu renseigné sur le pays d'Hyacinthe
Maglanovich que l'étaient le critique de la _Monthly Review_ ou
l'honnête M. Gerhard. Nous croyons n'étonner personne: Goethe
connaissait infiniment mieux que lui le caractère et l'histoire des
Slaves du Danube et de l'Adriatique[894]. Il ne faut pas oublier, non
plus, que toute la famille de Pouchkine parlait exclusivement le
français et qu'il débuta dans la littérature en s'essayant à imiter
Molière, _en français_.

Ensuite, il est nécessaire de faire observer que le poète de _Rouslan et
Lioudmila_, bien qu'il fût l'un des premiers poètes russes qui
s'inspirèrent des traditions populaires, avait sur le folklore des idées
aussi vagues et aussi indécises que les critiques français de 1827.
Suivant son dernier biographe, M. V. Sipovsky[895], il confondait la
superstition et la légende, ne se souciait pas de la provenance du récit
aussi bien qu'il ignorait quelle conscience le collectionneur de
ballades doit mettre dans l'interprétation de ses textes et quelle
fidélité il leur doit toujours garder. Mérimée, dans l'article qu'il
consacra à Pouchkine plusieurs années après avoir écrit l'Avertissement
de la deuxième édition, ne se trompe pas quand il dit qu'à cette époque
«le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités
slaves», mais il exagère en prétendant que «Pouchkine n'y apporta que la
curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une
île de sauvages[896]». Pouchkine, au contraire, ne manqua jamais de
sympathie, d'enthousiasme même, pour la tradition populaire;
l'information seule lui fit défaut, du moins dans ses premiers poèmes.
Tandis que son ami Joukovsky, au lieu de recueillir de la bouche des
paysans les chansons populaires russes, les RETRADUISAIT d'après la
traduction française de la princesse Zénaïda Wolkonska[897], Pouchkine,
tout simplement, inventait lui-même ses contes, quand, toutefois, il ne
s'adressait pas au chevalier Parny. En effet, on conteste aujourd'hui
l'origine populaire de _Rouslan et Lioudmila_; on a même trouvé des
morceaux des _Chansons madégasses_ intercalés dans _la Fontaine de
Bakhtchi-Saraï_ et qui devaient y mettre de la couleur... tartare!
S'inspirant de Byron, Pouchkine chante les vampires dans ce dernier
poème, tandis que la poésie populaire les ignore totalement[898].

Ces remarques faites, nous pouvons aisément comprendre que le poète
russe se soit laissé mystifier par le littérateur parisien[899].

Pouchkine s'intéressait très vivement aux Serbes; ce fut une des
principales raisons qui lui firent traduire _la Guzla_. La lutte
héroïque contre la domination turque (1804-1815) avait fait sur lui
presque autant d'impression que la révolution grecque en avait fait sur
Byron[900]. En 1818, des propos imprudents l'ayant forcé à prendre du
service à la chancellerie du général-gouverneur de la Bessarabie, il
trouva dans cette province de nombreux émigrants serbes, chefs de
l'insurrection de Kara-Georges. À Kichéneff, il fréquenta le général
Inezoff, «ministre de la colonie bulgare», chez qui l'on rencontrait les
_voïvodas_: Voutchitch, Nénadovitch, Jivkovitch[901]. Il put y entendre
chanter des guzlars et s'informa de la traduction qui convenait aux
expressions serbes[902]. Plus tard, à Odessa, il fut l'ami d'une famille
dalmate, les Riznitch, qui l'initièrent aux mœurs Spartiates des
Monténégrins[903].

Le souvenir de Kara-Georges massacré brutalement par les pandours, en
1817, était encore vivant. Le caractère romanesque de cet homme de
génie, libérateur de son peuple et assassin de sa famille, avait captivé
Pouchkine. Le 5 octobre 1820,--sept ans avant _la Guzla_,--il écrivit sa
poésie _À la fille de Kara-Georges_.

            ... Guerrier de la liberté,
     Couvert du sang sacré,
     Ton sublime père, criminel et héros,
     De l'horreur et de la louange digne tout à la fois[904].

C'est dans ce milieu serbe, on n'en peut douter, que Pouchkine prit
connaissance du recueil de Karadjitch, dont il traduisit tant bien que
mal trois chansons: _le Rossignol_[905], _les Frères et la sœur_ et le
commencement de la _Triste ballade_[906]. Il composa même, en 1832, deux
prétendues chansons serbes: _le Chant de Georges le Noir_ et _le Voïvoda
Miloch_, où il célèbre ces deux chefs d'insurrection, d'après les
données historiques qui lui avaient été fournies par des émigrants
serbes[907].

De retour à Pétersbourg, en 1826, Pouchkine garda toujours le souvenir
de ses amis de Kichéneff, à la stature martiale, armés de pistolets et
de yataghans, ces voïvodas moustachus et réservés dont il avait imaginé
plutôt qu'il n'avait compris le caractère. Aussi nous pouvons penser
avec quel plaisir, disons avec quelle avidité, «le Byron russe» goûta
les savoureuses ballades qu'offrait le modeste traducteur
strasbourgeois; elles venaient lui révéler, croyait-il, l'âme de ces
héros danubiens, ces primitifs qu'il avait vus, dont il se souvenait et
qu'il regrettait de n'avoir pu connaître davantage. P. V. Annenkoff l'a
déjà remarqué[908], de onze ballades de _la Guzla_ que Pouchkine a
traduites[909], cinq chantent les luttes des Serbes contre les Turcs et
l'une, la sixième, _les Monténégrins_, la lutte contre Napoléon. C'est
que le poète russe fut, sans le savoir, l'un des premiers apôtres du
panslavisme et qu'il voulut, par sa sympathie pour l'indépendance des
Slaves balkaniques, imiter en quelque sorte son maître anglais qui était
tombé si glorieusement en combattant pour l'indépendance hellénique. Les
guerres intestines, les vendettas, les histoires du mauvais œil,
l'intéressèrent évidemment beaucoup moins que les récits des nobles
exploits des Christich Mladin et des Thomas II.

Aussi ses versions sont-elles plutôt des adaptations que de simples
traductions. Pouchkine croit à l'authenticité de ces poésies, il en est
enchanté; mais les juge-t-il bizarres en quelque endroit, trouve-t-il un
détail qui lui paraît mal peindre cette nation-sœur qu'il ignorait, il
abrège, coupe, taille, efface, ajoute, retouche ou polit. Il change les
noms: Constantin Yacoubovich devient Marko Yakoubovitch, sa femme
Miliada--Zoïa[910]. Il invente même des localités et introduit dans le
_Chant de Mort_ un village nommé Lisgor dont personne n'a jamais entendu
parler. Son Hyacinthe Maglanovich ne vante plus ses talents de poète et
n'exploite plus son auditoire par des ruses indignes d'un barde
national. Toute cette scène scabreuse entre la belle Hélène et Piero
Stamati,--cynisme inconscient des primitifs, croyait Mérimée,--est
résumée habilement en six vers; l'allusion à la grossesse de la jeune
femme dont nous parle le _Chant de Mort_ est simplement supprimée. Au
contraire, Pouchkine rencontre-t-il un trait «slave», «orthodoxe», voire
même «cosaque», il le dégage davantage, le met en lumière et le
souligne. «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime», dit le
cadet des fils du vieil heyduque Christich Mladin, remarquant que son
frère regardait le cadavre de leur mère «avec des yeux comme ceux d'un
loup auprès d'un agneau[911]». Pouchkine adoucit l'atrocité des termes
qu'emploie Mérimée et traduit: «_Cher frère_, bois mon sang brûlant. _Ne
perds pas ton âme!_» Dans une autre ballade, lorsque le roi de Bosnie,
le parricide Thomas II, va visiter à minuit l'église de son château où
il voit une lumière étrange et entend résonner les tambours et les
trompettes, «d'une main ferme il a ouvert la porte, dit Mérimée, mais
quand il vit ce qui était dans le chœur, son courage fut sur le point de
l'abandonner: _il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu
éprouvée_, et plus tranquille alors, il entra dans la grande église de
Kloutch[912]». Pouchkine christianisa, ou plutôt russifia, la dernière
partie de la phrase: «Son cœur est engourdi d'horreur, _mais il dit la
grande prière_, et entre tranquillement dans l'église _de Dieu_.»

Mérimée enviait aux écrivains russes la concision de leur langue[913].
Lui, qui était la concision même, savait mieux que personne jusqu'à quel
point un écrivain français peut condenser sa phrase. Eh bien! nous
croyons que le jour où il lut ses ballades illyriques dans les _Œuvres
complètes_ de Pouchkine,--car, après tout, il a dû les lire,--il s'en
rendit compte une fois de plus. Nous ne trouvons pas, comme le fait le
critique Annenkoff, la traduction russe de _la Guzla_ plus expressive
que l'original français[914], mais nous pensons ne pas nous tromper en
disant qu'elle garde toute la précision de l'original là même où le
traducteur l'a dépouillée de ce qu'il a jugé n'être pas nécessaire. Dans
_le Morlaque à Venise_, le soldat expatrié se plaint de cette grande
ville maudite: «Les femmes se rient de moi quand je parle la langue de
mon pays, et ici les gens de nos montagnes ont oublié la leur[915].»
_Les gens de nos montagnes_, Pouchkine le rend par un seul mot: _nachi_
(les nôtres), et ce mot qui, à cette place, exprime à la fois plus
d'amertume et plus de nostalgie que n'en contient la périphrase de
Mérimée, ne le cède pas en clarté à celle-ci.

Le souffle vif et puissant d'un poète qui n'a pas honte de son émotion,
remplace dans cette traduction l'impassibilité voulue de l'écrivain
français. On y sent passer comme la main d'un nouveau maître pour
rehausser les effets de ces ballades qu'on croyait déjà parfaites. Car
il ne faut pas oublier que la prose de Mérimée se transforme chez
Pouchkine tantôt en décasyllabes blancs qui coulent lentement, larges et
réguliers, avec une dignité épique[916], tantôt en strophes courtes et
rapides agrémentées de rimes qui résonnent clairement de vers en
vers[917].

Pouchkine fit ces traductions entre l'automne 1832 et le printemps 1833,
mais il ne les publia que deux années plus tard, dans une revue de
Saint-Pétersbourg, la _Bibliothèque de Lecture_[918]. Quelques mois
après cette publication, il les inséra au tome IV de ses _Poésies_, en y
joignant un certain nombre de notes et une très intéressante
préface[919]. Le poète russe reconnaissait avec une entière bonne foi
qu'il avait cru à l'authenticité de ces ballades avant d'avoir entrepris
son travail, mais qu'il avait appris plus tard qui en était le véritable
auteur. Du reste, il le présenta à son public:

     Ce collectionneur anonyme n'était autre que Mérimée, cet écrivain
     fin et original, l'auteur du _Théâtre de Clara Gazul_, de _la
     Chronique du règne de Charles IX_, de _la Double méprise_ et
     d'autres productions des plus remarquables[920] dans la littérature
     française actuelle, si profondément et si piteusement tombée en
     décadence.

Puis il raconta comment il avait été renseigné sur l'origine de ce
prétendu recueil illyrique: «J'ai voulu savoir exactement, dit-il, d'où
provenait la «couleur locale» de ces poèmes. À ma prière, mon ami S. A.
Sobolevsky, qui connaît Mérimée personnellement, lui écrivit à ce
sujet. Il en reçut la réponse suivante:

     _Paris, 18 janvier 1835_.

     Je croyais, Monsieur, que _la Guzla_ n'avait eu que sept lecteurs,
     vous, moi et le prote compris; je vois avec bien du plaisir que
     j'en puis compter deux de plus, ce qui forme un joli total de neuf
     et confirme le proverbe que nul n'est prophète en son pays. Je
     répondrai candidement à vos questions. _La Guzla_ a été composée
     par moi pour deux motifs, dont le premier était de me moquer de la
     couleur locale dans laquelle nous nous jetions à plein collier vers
     l'an de grâce 1827. Pour vous rendre compte de l'autre motif, je
     suis obligé de vous conter une histoire. En cette même année 1827,
     un de mes amis et moi nous avions formé le projet de faire un
     voyage en Italie. Nous étions devant une carte traçant au crayon
     notre itinéraire. Arrivés à Venise, sur la carte s'entend, et
     ennuyés des Anglais et des Allemands que nous rencontrions, je
     proposai d'aller à Trieste, puis de là à Raguse. La proposition fut
     adoptée, mais nous étions fort légers d'argent et cette «douleur
     nompareille», comme dit Rabelais, nous arrêtait au milieu de nos
     plans. Je proposai alors d'écrire d'avance notre voyage, de le
     vendre à un libraire et d'employer le prix à voir si nous nous
     étions beaucoup trompés. Je demandai pour ma part à colliger les
     poésies populaires et à les traduire; on me mit au défi, et le
     lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces
     traductions. Je passai l'automne à la campagne. On déjeunait à midi
     et je me levai à dix heures; quand j'avais fumé un ou deux cigares,
     ne sachant que faire, avant que les femmes ne paraissent au salon,
     j'écrivais une ballade. Il en résulta un petit volume que je
     publiai en grand secret et qui mystifia deux ou trois personnes.
     Voici les sources où j'ai puisé cette couleur locale tant vantée:
     d'abord une petite brochure d'un consul de France à Banialouka.
     J'en ai oublié le titre, l'analyse en serait facile. L'auteur
     cherche à prouver que les Bosniaques sont de fiers cochons, et il
     en donne d'assez bonnes raisons. Il cite par-ci par-là quelques
     mots illyriques pour faire parade de son savoir (il en savait
     peut-être autant que moi). J'ai recueilli ces mots avec soin et les
     ai mis dans mes notes. Puis j'avais lu le chapitre intitulé _Dei
     costumi dei Morlacchi_ dans le _Voyage en Dalmatie_ de Fortis. Il a
     donné le texte et la traduction de la complainte de la femme
     d'Asan-Aga[921], qui est réellement illyrique; mais cette
     traduction était en vers. Je me donnai une peine infinie pour avoir
     une traduction littérale en comparant les mots du texte qui étaient
     répétés avec l'interprétation de l'abbé Fortis. À force de
     patience, j'obtins le mot à mot, mais j'étais embarrassé encore sur
     quelques points. Je m'adressai à un de mes amis qui sait le russe.
     Je lui lisais le texte en le prononçant à l'italienne, et il le
     comprit presque entièrement. Le bon fut que Nodier qui avait
     déterré Fortis et la ballade d'Asan-Aga, et l'avait traduite sur la
     traduction poétique de l'abbé, en la poétisant encore dans sa
     prose, Nodier cria comme un aigle que je l'avais pillé. Le premier
     vers illyrique est

          Sclo se bieli u _gorje_ zelenoj

     Fortis a traduit:

          Che mai biancheggia [là] nel verde _bosco_.

     Nodier a traduit _bosco_ par _plaine verdoyante_; c'était mal
     tomber, car on me dit que gorje veut dire colline. Voilà mon
     histoire. Faites mes excuses à M. Pouchkine. Je suis fier et
     honteux à la fois de l'avoir attrapé, _etc._

Cette lettre, reproduite presque dans toutes les éditions du poète
russe, est restée inconnue des mériméistes français[922]; nous croyons
qu'il n'était pas superflu de la donner en entier, bien que nous en
ayons déjà cité plusieurs passages. Remarquons toutefois qu'elle paraît
avoir eu une suite que Pouchkine n'imprima pas, parce qu'elle n'avait
pas trait à _la Guzla_. À Paris, Mérimée avait souvent soupé en
compagnie de Sobolevsky[923],--qu'il appelait _Boyard_[924];--il est
probable qu'il lui envoya à cette occasion les derniers potins de la
capitale. Sans nul doute, nous lirons une collation nouvelle et complète
de cette lettre dans l'édition définitive des Œuvres de Pouchkine que
publie en ce moment l'Académie Impériale russe. Pour l'instant,
contentons-nous de constater que, même après avoir été si bien informé
sur le caractère fictif d'Hyacinthe Maglanovich, le poète d'_Eugène
Oniéguine_, réimprimant la Notice de Mérimée, reconnut avec une parfaite
loyauté: «J'ignore si Maglanovich a jamais existé. Quoi qu'il en soit,
les dires de son biographe ont un charme extraordinaire d'originalité et
de vraisemblance[925].»

Pour conclure, nous pourrions dire que Pouchkine n'a pas eu tort de
traduire les ballades de ce barde imaginaire, et de les publier. Il
n'était point un érudit, lui, et n'avait pas à compromettre sa science.
Il était poète et, comme il avait trouvé la poésie dans ces ballades,
qui le blâmera d'avoir su leur donner ce qui leur manquait pour être de
vrais poèmes: la forme du vers? Il était artiste aussi, qui lui
reprochera d'avoir su serrer davantage les récits déjà si condensés de
Mérimée, d'avoir mis plus de couleur sur des dessins qui pouvaient
sembler parfaits[926]?



§ 2

CHODZKO-MICKIEWICZ ET «LE MORLAQUE À VENISE


Pouchkine ne fut pas le seul poète slave qui prit _la Guzla_ pour une
collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune
Polonais qui devait plus tard enseigner les littératures slaves au
Collège de France, mais qui, à l'époque dont nous parlons, n'était que
l'auteur de quelques poésies qui avaient fait concevoir les plus hautes
espérances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beauté sauvage des
ballades de Mérimée et en traduisit trois en vers polonais, dans un
volume de ses poésies édité à Saint-Pétersbourg en 1829[927].

Vers la même époque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus célèbre
poète celui-là, Adam Mickiewicz, se fit également l'admirateur de _la
Guzla_. Il s'efforça de rendre en polonais _le Morlaque à Venise_, cette
peinture délicate des mélancolies d'un Slave attiré à la grande ville,
qui regrette son pays natal «comme une fourmi jetée par le vent au
milieu d'un vaste étang».

M. Louis Leger qui, le premier en France, a parlé de cette traduction,
nous en explique ingénieusement l'origine. «Le Byron catholique de la
Pologne» se trouvait alors loin de sa chère Lithuanie, exilé dans une
Venise du Nord, à Moscou (1825-1828), et il «devait éprouver une sorte
d'amère volupté à mettre en vers des stances qui répondaient si bien à
l'état de son âme[928]». Pendant toute sa vie de Chrétien errant,
Mickiewicz fut tourmenté par le mal du pays; son plus beau poème,
_Messire Thaddée_, débute par cette touchante apostrophe:

     Lithuanie, ô ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut
     l'apprécier, celui-là seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je
     vois et je décris ta beauté dans tout son charme, car je soupire
     après toi[929].

Dans ce _Livre du pèlerin polonais_ dont le style biblique a inspiré les
_Paroles d'un croyant_, le poète ne regrette pas moins le sol natal
qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de
Mérimée devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas étonnant
qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.

Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec
celle de Pouchkine[930]. À Moscou, Mickiewicz était entré en relations
avec plusieurs écrivains russes en renom: les deux frères Polevoï (qui
rédigeaient ensemble une revue intitulée _le Télégraphe_, dont le rôle
peut être comparé à celui du _Globe_ de Pierre Leroux), les poètes
Boratynsky, Vénévitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui
tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique,
Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littérature polonaise
sur celle dont Pétersbourg et Moscou étaient les principaux foyers. Les
classiques de Wilna et de Varsovie, attachés à l'imitation de Delille et
de Voltaire, n'avaient pas encore déposé les armes, tandis qu'en Russie
la victoire de la jeune école était presque complète sur toute la
ligne[931].

Mickiewicz lia plusieurs amitiés intimes dans ce pays des «Moscals»
qu'il maudira si noblement, quelques années plus tard, après la
sanglante répression de la Révolution polonaise. Il y avait notamment
entre Pouchkine et lui une communauté singulière de pensées et
d'aspirations: tous deux ils avaient le même amour de la liberté, le
même culte pour Byron, et ils étaient tous deux considérés dans leurs
pays respectifs comme les chefs de l'école romantique. «Pouchkine est à
peu près de mon âge, écrivait Mickiewicz à son ami Odyniec (mars 1826),
il a lu beaucoup et bien, il connaît les littératures modernes, il a des
idées élevées sur la poésie.»--«Pouchkine, raconte Polevoï, apprécia
Mickiewicz dès leur première rencontre et montra pour lui la plus grande
déférence. Habitué à dominer dans le cercle de nos littérateurs, le
poète russe était d'une modestie extraordinaire en présence de
Mickiewicz; évidemment il s'efforçait de l'exciter à parler, et quand il
exprimait lui-même une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir
l'approbation du maître. En réalité, Pouchkine, ni par l'éducation, ni
par la largeur de l'érudition, ne pouvait se comparer à Mickiewicz. Il
l'avouait lui-même avec une sincérité qui est toute à sa gloire... Un
soir, dans une réunion donnée en l'honneur du poète russe, Mickiewicz
improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son siège et, se prenant aux
cheveux, il se mit à courir par la salle en criant: «Quel génie! Quel
feu sacré! Que suis-je auprès de lui[932]!»

Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas été la seule
dupe de Mérimée; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui
précède les _Chants des Slaves occidentaux_, il raconte, en effet, qu'il
avait consulté Mickiewicz à propos de _la Guzla_. «Ce poète était,
dit-il, un critique clairvoyant et un délicat connaisseur de la poésie
slave; il ne doutait pas de l'authenticité de ces chants. Un érudit
allemand avait même écrit là-dessus une dissertation considérable[933].»
Il avait donc bien le droit, lui, de s'y être trompé, quand ces
écrivains qu'il jugeait compétents s'y étaient laissés prendre.--En
réalité, ces prétendus connaisseurs étaient aussi ignorants que lui; la
«dissertation» de «l'érudit allemand» n'existe pas et n'a jamais existé;
et Mickiewicz ne fut jamais un critique autorisé en matière de poésie
serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout à l'heure.

Il conviendrait, en effet, de dire auparavant quelques mots de sa
traduction du _Morlaque à Venise_. Malheureusement, notre connaissance
imparfaite du polonais ne nous permet pas de nous étendre longuement. Le
vers nous paraît être très harmonieux, mais l'ensemble offre-t-il
quelque chose de remarquable? nous ne le savons pas. Toutefois, il est
visible qu'à l'inverse de Pouchkine, Mickiewicz suit de très près son
modèle; il traduit scrupuleusement, comme on doit traduire la véritable
poésie populaire; à moins d'erreur de notre part, sa version est fidèle
et, par conséquent, aussi impersonnelle que possible. Il est facile de
s'en rendre compte en comparant la prose de Mérimée à celle de Christian
Ostrowski, qui a RETRADUIT en français _le Morlaque à Venise_, dans sa
traduction des Œuvres poétiques de son grand compatriote[934].

Un des biographes de Mickiewicz, M. Piotr Chmielowski, affirme que _le
Morlaque_ fut mis en vers en 1828[935]. Nous ne savons ni où, ni quand
cette traduction fut publiée pour la première fois. Le plus ancien texte
que nous en connaissons est de 1844: _Morlach w Wenecyi_ (z serbskiego);
il se trouve aux pages 127-129 du tome IV des _Pisme Adama Mickiewicza_
(Poésies), na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni Bourgogne et Martinet,
przy ulicy Jacob, 30.

Mais revenons à notre poète, autorité en matière de poésie serbo-croate.
M. Leger remarque très justement que Pouchkine avait raison de regarder
Mickiewicz comme un très grand poète, mais qu'il avait tort de le
considérer comme un bon connaisseur de la poésie serbe. Toutefois, M.
Leger se trompe quand il dit que «Mickiewicz ignora toujours la réponse
de Mérimée à Pouchkine» et qu'il ne sut jamais qui était le véritable
auteur du _Morlaque_[936]. S'il est vrai que dans une édition de ses
œuvres publiée à Varsovie en 1858 (trois ans après la mort de l'auteur),
_le Morlaque à Venise_ figure encore comme une pièce «traduite du
serbe», il est également vrai que, dès 1841, le poète polonais avait
parlé de _la Guzla_ comme d'un ouvrage apocryphe. C'est de cette
appréciation que nous voulons dire quelques mots.

       *       *       *       *       *

Par un arrêté ministériel du 8 septembre 1840, Mickiewicz fut nommé
chargé de cours au Collège de France. Qu'on nous pardonne un léger
détour; cela nous permettra de mieux comprendre à quel étrange
professeur avaient affaire les auditeurs du Collège de France, combien
il s'entendait aux matières dont il traitait et combien peu il s'en
souciait. Il habitait depuis dix ans Paris, mais occupait au moment de
cette nomination la chaire de littérature latine à l'Académie de
Lausanne. Ses amis français, notamment Paul Foucher (beau-frère de
Victor Hugo), avaient organisé une véritable campagne en sa faveur
auprès de Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique. À la
suite de ces démarches, une chaire des langues et des littératures
slaves fut créée à Paris, la première de ce genre en Europe. Dans
l'exposé des motifs du projet de loi pour cette création, présenté à la
Chambre des députés, le ministre disait:

     Les poésies primitives marquées de la grandeur et de la naïveté des
     mœurs héroïques, des épopées, des odes, des pièces de théâtre... un
     passé plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade,
     Étienne Batory (_sic_), Sobieski, Pierre Ier, tout cela formerait
     la matière d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le
     Collège de France[937].

Le 22 décembre 1840, le poète ouvrit son cours avec un certain éclat. La
salle était beaucoup trop petite pour contenir les auditeurs. Comme aux
cours de Michelet et de Quinet, les notabilités littéraires se donnaient
à l'envi rendez-vous à celui de Mickiewicz; J.-J. Ampère, professeur des
littératures du Nord, à peine descendu de sa chaire, venait à son tour,
bénévole auditeur, s'asseoir parmi ses élèves, et «prodiguer à son
successeur les témoignages d'une sincère et non-équivoque
admiration[938]»; Montalembert, M. de Salvandy, Michelet, Sainte-Beuve,
George Sand, tels étaient les personnages qui venaient «s'emparer, au
nom de la civilisation, de ce nouvel hémisphère de la pensée que le
_savant_ polonais était chargé de lui découvrir[939]». Dans un de ces
élégants portraits qu'a tracés Louis de Loménie, on retrouve une page
excellente relative à ce sujet:

     La diction de M. Mickiewicz, bien que difficile et hésitante, n'en
     a pas moins un charme extrême: d'abord elle est très nette, très
     claire, très pure, quoique originale dans son étrangeté. Le mot
     arrive lentement, mais il arrive. Il y a surtout quelque chose de
     singulièrement attrayant à entendre ces vieux chants polonais,
     russes, bohémiens ou serbes, qui vous arrivent reproduits dans
     toute leur rudesse et leur simplicité homérique, à travers une
     parole étrange, cadencée, abrupte et pittoresque. La personne même
     du professeur est en harmonie avec son sujet: s'il y a du
     contemporain dans ce regard profond et dans cette physionomie
     triste et rêveuse, il y a aussi du vieux Slave dans ces traits
     anguleux, dans cette bouche proéminente et sillonnée aux deux
     coins, dans cette voix aux brusques intonations, dans cette figure
     constamment impassible au milieu de l'hilarité provoquée par telle
     ou telle naïveté d'un héros bohémien ou russe du Xe siècle... Comme
     il faut toujours un peu de critique, je dirai que le professeur me
     semble se perdre un peu dans les innombrables détails de son
     sujet... Dans ce champ si vaste des littératures slaves, il me
     paraît glaner çà et là, à l'aventure; l'auditeur aurait besoin,
     pour se retrouver, d'un fil d'Ariane; un peu plus de méthode ne
     nuirait pas, à mon avis, et l'on se prend parfois à regretter ces
     vues larges, ce coup d'œil synthétique des premières leçons[940].

Ces conférences provoquèrent un profond intérêt dans tous les pays. On
en fit des traductions en allemand, polonais, russe, italien, et la
_British and Foreign Review_ leur consacra un long article (octobre
1844).

Malheureusement, ce succès ne dura pas longtemps. Tout d'abord, les
compatriotes de Mickiewicz, qui formaient la plus grande partie de
l'auditoire, ne tardèrent pas à reprocher au poète «d'être panslaviste,
de transformer l'histoire en un poème, de trop parer les légendes
historiques des couleurs de son imagination, d'y mêler trop de religion
et de présenter l'histoire telle qu'elle devrait être et non telle
qu'elle est en réalité[941]». Ensuite, vers 1843, Mickiewicz tomba sous
l'influence néfaste d'un pseudo-prophète mystique nommé Towianski,
personnage bizarre qui prétendait régénérer le christianisme et la
société contemporaine à laquelle il promettait la venue d'un nouveau
Messie. Mickiewicz, qui eut de grands chagrins domestiques à cette
époque,--sa femme, gravement malade, avait dû entrer dans une maison de
santé,--fut en proie à de véritables hallucinations, et ses amis
voyaient avec peine quel triste rôle lui faisait jouer le _Maître_
illuminé[942]. La chaire des littératures slaves au Collège de France
fut érigée en tribune _messianiste_ où le professeur-poète développait,
dans un style apocalyptique, des théories socialistes et humanitaires et
faisait une critique acerbe des gouvernements monarchiques tout en
prêchant un culte singulier de Napoléon Ier. «L'auditoire du Collège de
France, dit l'historien de cette chaire, devint le théâtre de scènes
étranges: des hommes sanglotaient, des femmes s'évanouissaient[943].» On
distribuait des lithographies représentant Napoléon dans le costume d'un
rabbin israélite, pleurant sur la carte de l'Europe. «Un jour, le
professeur déclare qu'il ne prépare plus ses leçons et qu'il compte
uniquement sur le secours de l'Esprit qui les lui dicte[944].»

Le gouvernement de Louis-Philippe s'émut, et, devant la protestation du
clergé catholique, le prophète Towianski fut expulsé de France.
Mickiewicz, sous la pression de Villemain, ministre de l'Instruction
publique, demanda et obtint un congé qui dura plusieurs années[945]. Un
jeune Français déjà connu par ses travaux, Cyprien Robert, le remplaça
(1844).

       *       *       *       *       *

Or, le vendredi 19 mars 1841, au moment où Mérimée préparait la deuxième
édition de son livre, Mickiewicz dans son cours parla de _la Guzla_.
C'était au début même de son enseignement. Il s'efforçait alors
d'observer vis-à-vis de tous les Slaves la neutralité scientifique qu'il
avait promise à M. Cousin[946]; aussi se proposa-t-il de jeter dans son
introduction un coup d'œil synthétique sur le monde slave, exposé très
clair et assez exact. De fait, les premières leçons de Mickiewicz,
surtout celles qui traitent de la poésie serbe, sont ce qu'il y a de
mieux dans les cinq gros volumes de son cours[947]. Mickiewicz, il est
vrai, ne connaissait pas le serbe et ses conférences furent préparées
sans études approfondies. Vingt jours avant l'ouverture du cours, il
écrivait au baron d'Eckstein la lettre que voici:

     _Ce mercredi, 2 décembre 1840_.

     Monsieur le baron,

     Avez-vous eu la bonté et la patience de chercher parmi vos livres
     _la traduction allemande des chants populaires serbes_? J'espère
     que vous me pardonnerez de vous importuner ainsi; j'ai grand besoin
     de cette traduction et je ne sais où la trouver. Je passerai chez
     vous samedi avant midi, si vous pouvez et voulez me recevoir.

     ADAM MICKIEWICZ[948].

M. d'Eckstein, probablement, ne trouva pas dans sa bibliothèque
l'ouvrage demandé car, le 25 décembre de la même année, Mickiewicz
adresse une semblable prière à son ami Bohdan Zaleski, poète polonais
très distingué et traducteur de plusieurs chansons serbes[949]; suivant
M. Wladislaus Nehring, ce fut lui qui fournit à Mickiewicz tous les
matériaux nécessaires à ses leçons sur la poésie populaire serbe[950].

Quoi qu'il en soit, le nouveau professeur crut devoir prévenir ses
auditeurs que la vraie poésie serbo-croate, dont il parlait, diffère
complètement de cette prétendue traduction de l'illyrien parue sous le
nom de _la Guzla_. «Ceux qui ne connaissent pas la langue slave (_sic_),
disait-il, et qui voudraient lire en entier les poèmes que j'ai cités
par fragments, peuvent en prendre connaissance dans la traduction
anglaise de M. Bowring, mais surtout dans celle faite en allemand par
Mlle Thérèse Jakob, sous le nom de M. Talvj, traduction incomplète, il
est vrai, mais très fidèle. En France, l'auteur connu du _Théâtre de
Clara Gazul_ publia, de 1825 à 1827 (_sic_) en gardant l'anonyme, une
collection de poésies slaves. Cette collection causa une certaine
sensation dans les pays du Nord. L'auteur prétendait connaître
parfaitement la langue illyrienne. Il disait avoir parcouru le pays, et
surtout avoir consulté un célèbre rapsode slave, Maglanovich, dont il
donnait le portrait et la biographie. Dans ce recueil, excepté la
ballade sur la _Noble femme de Hassan-Aga_, toutes les pièces
paraissaient inédites. Les poètes slaves, ne pouvant pas se procurer les
originaux, commençaient à traduire, ou plutôt à retraduire en slave
cette traduction française. Cependant on voyait dans l'ouvrage français
certains caractères étrangers à la poésie slave, entre autres des
histoires très longues de revenants et de vampires, qui ne sont pas du
domaine de la poésie, mais plutôt des contes populaires. Cette remarque
excita nos soupçons. Le célèbre poète russe Pouchkine fit alors écrire à
l'auteur français pour lui demander des renseignements sur sa
découverte.»

Le reste du récit est une paraphrase de la lettre de Mérimée à
Sobolevsky, ce qui prouve que Mickiewicz était fort au courant de toute
cette histoire. «L'auteur français avoua naïvement la fraude,
continuait-il. Il dit qu'il avait l'intention d'entreprendre un voyage
dans les pays slaves; mais que d'abord il avait voulu essayer, par un
récit fantastique, de se procurer les fonds nécessaires, sauf plus tard,
après avoir vu le pays, à rectifier les erreurs dans lesquelles il
n'aurait pu manquer de tomber. Un autre motif l'avait aussi guidé dans
sa publication: il avait voulu se moquer de l'engouement momentané que
l'on montrait alors pour la couleur locale. En effet, lors de cette
publication frauduleuse, la guerre entre les romantiques et les
classiques était dans toute sa force. Le monde à la mode s'occupait de
la poésie populaire; les publications de M. Fauriel excitaient un
enthousiasme général. Une tourbe d'imitateurs se jeta dans ce genre et
en abusa tellement que, plus tard, on n'a pas voulu même croire à
l'existence de la poésie slave. Peut-être est-ce la cause du mauvais
succès des traductions véritables qu'on a publiées plus tard, entre
autres de celle de Mme Voïart, qui est très fidèle, quoiqu'elle fût
faite d'après la traduction allemande de Thérèse Jakob[951].»

Mais ces réflexions venaient un peu tard et n'excusaient pas la méprise
de Mickiewicz à propos du _Morlaque à Venise_. Aussi, pour conclure,
pourrions-nous dire que, si la traduction polonaise de cette ballade n'a
rien ajouté à la gloire de l'illustre poète, elle nous montre cependant,
d'une façon très significative, jusqu'à quel point les Slaves s'ignorent
entre eux. Nous pourrions ajouter également que cet état de choses,
hélas! ne s'est pas amélioré beaucoup depuis l'époque de Mickiewicz. À
l'exception de quelques érudits isolés, les peuples slaves se
méconnaissent toujours[952].



CONCLUSION



I


Arrivé au terme de notre étude, reprenons et résumons en quelques pages,
pour les mettre une dernière fois en lumière, les principaux aspects
sous lesquels nous avons voulu envisager Mérimée et son recueil de
ballades illyriques.

       *       *       *       *       *

Et d'abord, il nous faut insister sur cette humeur inconstante, sur ce
goût de vagabondage qui lui fait fuir le triste spectacle d'une vie qui
lui paraît banale. Il est avide de sensations nouvelles; le pays où il
se trouve attaché est trop petit pour lui; ainsi que ces Anglo-Saxons
nomades qui plantent leurs tentes dans les sables des tropiques ou sur
les plateaux de l'Himalaya, ainsi que son ami Jacquemont qui meurt sous
le soleil brûlant de l'Inde, Mérimée voudrait pouvoir s'élancer à
travers le monde à la recherche de terres inexplorées. Il est ennuyé de
tout ce qui l'entoure; il en veut à la civilisation de jeter sur tout ce
qu'elle enveloppe un voile uniforme; de la voir en tout substituer
l'artificiel au naturel. Ce qu'il demande aux pays étrangers ce sont de
fortes impressions; le spectacle de beautés brutales, d'instincts non
encore bridés. C'est pourquoi il évite les chemins «suivis par les
touristes» et préfère les pays à demi civilisés; il se plonge avec
délice dans une Espagne de gitanos, de toréros et de cigarières, il
fréquente des contrebandiers basques, assassins authentiques, voleurs de
grands chemins, bandits corses; bohémiens de toute sorte, vieilles
cartomanciennes, filles en cheveux: voilà le monde pittoresque où il se
plaît. _Es de nostras_, disait-on dans les roulottes, de ce gentleman
distingué au visage glabre; et ce compliment sincère ne lui faisait pas
moins plaisir, dit son biographe, que les mots les plus flatteurs qu'il
pût entendre dans les deux illustres compagnies auxquelles il appartint.

C'est ainsi qu'après avoir imaginé, dans le _Théâtre de Clara Gazul_,
toute une Espagne de fantaisie,--ou même avant,--son goût personnel et
ses lectures le portent vers un pays bien moins connu et bien plus
pittoresque que ne l'était l'Espagne qui déjà était entrée dans le
domaine littéraire. Les romans de Charles Nodier lui avaient signalé
l'Illyrie.

       *       *       *       *       *

D'autre part, l'amour du primitif avait poussé Mérimée du côté de la
poésie populaire. À l'école de Fauriel, le jeune écrivain avait appris à
«découvrir comme le cri de la nature souvent sauvage et bizarre, mais
quelquefois sublime», à goûter le charme exquis de ces productions
naïves. Car il y avait au fond de cet être d'apparence égoïste et sec,
un véritable poète, un peu timide et jaloux parce que conscient de son
impuissance en comparaison des «grands hommes du jour», mais un poète
quand même, capable d'être ému et d'émouvoir. S'il avait peur du lyrisme
exubérant, s'il avait en horreur l'emphatique et l'artificiel, cet
ennemi de la sensiblerie était, après tout, d'une sensibilité et d'un
enthousiasme aussi grands que discrets.

Ainsi n'eut-il pas un moment d'hésitation avant d'entrer dans le
«mouvement» et de se déclarer, avec la plus entière bonne foi, solidaire
de ceux qu'il raillera quelques années plus tard.

Mais une certaine réserve tempère en lui les élans du lyrisme. Il a ceci
de distinct de la seconde génération romantique, qu'il ne veut pas faire
aussi impudemment étalage de son cœur. De plus, l'imagination créatrice
lui fait défaut; s'il a le don d'interpréter d'une façon saisissante
certains traits qu'il trouve rapportés par d'autres d'une manière
banale, il est presque incapable de rien concevoir par lui-même; il lui
faut une matière où se prendre, quelque chose qui le frappe et qu'il
puisse à loisir repenser à nouveau. Cette pauvreté d'invention, qui le
contraint à demander sans cesse à autrui ce qui lui est nécessaire,
développera en lui d'autres qualités qui tueront le poète au profit de
l'observateur et de l'artiste. À l'inspiration il substituera le travail
et la perfection de la forme, la rigoureuse exactitude d'un homme qui
n'invente rien, mais qui se borne à saisir sur le vif les manifestations
de la passion. Tout cela est déjà sensible dans _la Guzla_.

Si son alliance avec le romantisme est sincère, elle n'est pas complète;
il n'en adopte que ce qui est conforme à son tempérament; il en approuve
le cosmopolitisme qui permet une plus grande liberté dans le choix des
sujets; la manière plus vive et plus expressive aussi de les traiter,
mais avec ce souci déjà évident de brider la fantaisie débordante pour
la remplacer par la notation exacte et tout aussi pittoresque du détail
authentique. En même temps qu'adepte, il est initiateur: après avoir
manifesté en l'honneur du drame romantique et écrit le _Théâtre de Clara
Gazul_, il voulut contribuer pour sa part à la rénovation de la poésie
en lui signalant les riches sources si glorieusement exploitées en
Angleterre et en Allemagne. En réalité, ce que _Clara Gazul_ était aux
_Cromwell_ et aux _Ernani_, _la Guzla_, dans la pensée intime de
l'auteur, devait l'être aux _Ballades_ et aux _Orientales_.

       *       *       *       *       *

Son tribut au romantisme, il le paie d'une façon très particulière:
Stendhal est là, son maître en mystification, qui lui apprend comment on
peut livrer au public une œuvre de conviction et, en somme, de passion
littéraire, sans avoir à encourir le ridicule; aussi est-ce la
comédienne espagnole Clara Gazul qui signe la profession de foi
dramatique de Mérimée, le chanteur illyrien Hyacinthe Maglanovich qui
sera responsable de son premier et unique essai de poète.



II


Voyons maintenant comment il a composé _la Guzla_.

Et d'abord, comme nous le disions tout à l'heure, peu d'imagination
créatrice dans ce livre; simplement de la mise en œuvre très habile, il
faut le reconnaître, et très sobre. Mérimée aime l'anecdote à la façon
de Stendhal; il invente peu, mais il cherche beaucoup et n'adopte que ce
qui lui paraît «peindre les mœurs et les caractères à une époque
donnée». Nous savons maintenant que sa Colomba a réellement existé: un
Allemand, M. Kuttner, a retrouvé en Corse, il y a quelques années, la
famille de cette Colomba Bartoli qui, en 1858, implorait «le très digne
sénateur» et le suppliait «de vouloir bien exaucer les prières d'une
vieille femme qu'il avait daigné écouter autrefois[953]»; le sujet de
_Lokis_ est celui d'une ballade lithuanienne; _Carmen_ est une histoire
véridique qui fut racontée à Mérimée par la comtesse de Montijo[954];
_la Vénus d'Ille_ est une légende du moyen âge, comme _Matéo Falcone_
aurait été suggéré par un fait arrivé en Corse et publié par un journal
de la Restauration[955]. _La Guzla_ ne fait pas exception à la règle.
Comme la _Chronique du règne de Charles IX_, elle est un «extrait des
lectures» de son auteur. Les compositions de Mérimée sont, en
définitive, comme autant d'illustrations qu'on met en marge de ses
lectures. Hâtons-nous de dire que les illustrations de Mérimée font
toujours oublier le modèle. C'est là son secret d'artiste: ne raconter
jamais que des histoires qui l'ont frappé, mais les mettre en œuvre avec
quelle vigueur et quelle précision! Les sources de _la Guzla_ sont
nombreuses: les relations de voyage de Fortis, de Voutier, de
Chaumette-Desfossés, _Smarra_ de Nodier, le Dante, un drame chinois, les
_Chants grecs_ de Fauriel, les histoires merveilleuses de dom Augustin
Calmet, Jean-Baptiste Porta et Balthazar Bekker, les idylles de
Théocrite et jusqu'à la Bible. On est quelque peu étonné de découvrir
que tant de livres ont servi à produire un aussi petit recueil. C'est
qu'aussi bien Mérimée n'emprunte à chacun que ce qui lui est nécessaire;
à celui-ci une anecdote: idée ou point de départ de son poème; à
celui-là un renseignement, un détail pittoresque, une expression
significative ou suggestive. Mais quand il lit, ce qu'il remarque tout
particulièrement, c'est le trait général, permanent, ce à quoi tout
homme pourrait se reconnaître; il élimine de parti pris l'accessoire, et
en cela il suit fidèlement la tradition littéraire de son pays.
Romantique farouche, il procède à la façon des grands classiques
français, en modifiant à son usage les éléments que lui fournissent des
modèles rapprochés. Ce qui est fugitif, passager, ce qui ne tient qu'à
un peuple, à un pays, à une époque, tout cela ne vaut pas la peine
d'être noté; inutile de s'en souvenir; quand il en sera temps on n'aura
qu'à recourir à quelques livres bien documentés qui donneront, et au
delà, de quoi répandre sur l'œuvre autant de «couleur» qu'il sera
nécessaire. Et c'est pourquoi la «couleur» dans _la Guzla_ est toute à
la surface; il suffit de gratter un peu pour s'apercevoir qu'il n'y a
rien là qui distingue véritablement les primitifs illyriens des
primitifs albanais ou slovaques, comme l'a judicieusement conjecturé M.
Filon[956]. En réalité, ce que Mérimée a peint c'est l'homme--tel qu'il
se l'est représenté--avant que la société l'ait policé; peinture, un peu
à la manière du XVIIIe siècle.

       *       *       *       *       *

Cette fameuse «couleur locale» de _la Guzla_ n'est pas de très bonne
qualité et Goethe le remarquait de suite, car il connaissait, lui, les
véritables poésies serbes. Ce que nous trouvons dans le recueil de
Mérimée, c'est la peinture de la société à un certain degré de
civilisation; non telle qu'elle fut, mais telle qu'il nous semble
qu'elle dut être. Œuvre de poète plus que d'historien, _la Guzla_ est un
jeu d'esprit, une reconstitution poétique d'un monde fantaisiste,
reconstitution pleine de vie parce qu'elle est fondée presque tout
entière sur des débris authentiques de littératures et croyances
primitives. C'est par cette qualité que _la Guzla_ dépasse l'exotisme
vague et indécis des XVIIe et XVIIIe siècles et annonce l'exotisme
réaliste et psychologique des _Carmen_, des _Salammbô_ et des
_Aphrodite_.



III


Donc, considérée comme telle, _la Guzla_ est mieux qu'une simple
mystification; il y a au fond des sujets dont elle traite quelque chose
d'éternellement vrai; les conditions de la vie pourront changer; l'homme
trouvera toujours de l'intérêt à ce portrait qu'a fait Mérimée de ses
ancêtres.

Mérimée n'a pas peu contribué à jeter le discrédit sur son œuvre. Dans
sa préface de 1840, il a eu le grand tort d'affecter à son égard trop de
mépris; il a laissé entendre qu'il avait composé son recueil en dérision
des règles du romantisme qui recommandaient de chercher la «couleur
locale», et la «couleur locale», selon Mérimée, c'est chose facile. Ne
croyons pas sur parole l'écrivain connu de 1840 lorsqu'il raille le
jeune littérateur de 1827: dans une de ses lettres à Mme de La
Rochejacquelein ne parle-t-il pas de ses «sottises d'autrefois» et ne
reconnaît-il pas qu'il fut un temps où il était romantique sincère[957]?
S'il a cessé de goûter ces premiers essais, c'est qu'avec les années le
métier de l'écrivain s'est perfectionné, et parce qu'aussi en lui, et
pour plusieurs raisons, la veine lyrique s'est tarie tout à fait.

Dans un âge plus avancé, il est devenu plus difficile, il ne se laisse
plus aussi volontiers aller aux caprices de la fantaisie: il se
documente; il se préoccupe davantage de la vérité. Des inclinations qui
semblaient tout d'abord vouloir l'entraîner aux œuvres de pure
imagination, ont changé d'orientation et le portent vers un réalisme
d'archéologue. Mais parce qu'il a pu le mieux, doit-on condamner ce
qu'il a fait de bien? Malgré le jugement qu'il en a lui-même porté, nous
dirons bien plutôt de _la Guzla_ ce que Sainte-Beuve a cru devoir dire
du _Théâtre de Clara Gazul_: «Lorsque Mérimée publia sa _Clara Gazul_,
il ne connaissait l'Espagne que par les livres, et il ne la visita que
plusieurs années après. Il lui est arrivé de dire, je crois, que s'il
l'avait connue dès lors, il n'aurait pas fait son premier ouvrage. Eh
bien! tout le monde et lui-même y auraient perdu[958].»

Ajoutons que ce dédain que Mérimée professa pour ces «sottises
d'autrefois» ne va pas sans un peu d'aigreur; nombreux étaient ceux qui
s'étaient couverts de gloire sur le chemin qu'il avait déserté.

       *       *       *       *       *

Aussi nous croyons que cette étude détruira quelques légendes que,
maître en mystifications, Mérimée a si ingénieusement créées au sujet de
son livre. Aujourd'hui, l'histoire de _la Guzla_ intéresse plus que les
poèmes qu'elle contient; on la connaît surtout par les anecdotes qui s'y
rapportent; quand on parle du Mérimée des premières années, c'est pour
raconter l'histoire du docteur allemand «qui avait découvert le mètre de
l'original serbe sous sa prose», ou pour dire que le «savant anglais» M.
Bowring s'y était laissé prendre, ou pour plaisanter enfin sur ce naïf
Pouchkine qui traduisit en russe quelques historiettes de _la Guzla_.
Or, nous l'avons vu, le respectable docteur allemand était tout
simplement un riche marchand de toiles; le savant anglais ignorait le
serbe, et Pouchkine était sans compétence pour juger en pareille
matière.

Ce ne fut que plus tard, en 1840, lorsqu'il avait depuis longtemps rompu
avec le romantisme, lorsqu'il songeait à l'Académie[959], que Mérimée
donna son recueil comme un modèle de supercherie littéraire. À
l'origine, nous croyons l'avoir suffisamment montré, il n'y avait pas
mis beaucoup plus de mystification que Montesquieu n'en avait mis aux
_Lettres persanes_ et qu'il ne s'en trouve dans les _Voyages de
Gulliver_.

Assurément _la Guzla_ ne compte pas au nombre des chefs-d'œuvre de
Mérimée; loin de là, elle est peut-être l'un de ses plus faibles
ouvrages. Et pourtant on y devine l'auteur de _Carmen_ et _Colomba_: peu
d'invention, mais un art merveilleux à choisir le détail et à le mettre
en valeur; un style sec et sobre, une brutalité voulue, un récit court
et rapide qui ne dit que ce qu'il faut dire: à tout cela on reconnaît la
marque de Mérimée.

Stendhal disait: «Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la
loterie. Écrivons donc beaucoup.» Si _la Guzla_ est un billet de loterie
qui n'a jamais gagné, elle est néanmoins un billet qui vaut bien quelque
chose encore aujourd'hui; en effet, quelques-unes de ses ballades ne le
cèdent pas aux ballades littéraires les plus réputées. Avec raison, M.
Filon remarque qu'il ne leur manque que la versification pour être vrais
chefs-d'œuvre du genre.

À un point de vue plus général, nous pourrions dire que _la Guzla_,
considérée comme document de «Mil huit cent trente, époque fulgurante»,
se rattache surtout à ce courant caractéristique de la nouvelle école,
où fraternisent la littérature et la peinture, où l'on est amoureux du
ciel levantin, des visages basanés, de la bijouterie orientale. De fait,
le résultat le plus positif qu'ait légué l'exotisme romantique aux
lettres françaises,--nous ne parlons que des lettres,--est
l'enrichissement et le perfectionnement de cet art descriptif qui fut la
grande innovation de Bernardin de Saint-Pierre: introduction de
couleurs, d'images et de types ignorés jusqu'alors, reconstitution
enthousiaste, sinon très exacte, de paysages lointains, évocation de
races étrangères: l'Espagne, l'Italie, la Grèce, l'Orient,... l'Illyrie
enfin. À vrai dire, ces peintures sont trop vives, trop éclatantes:
elles visent à l'effet immédiat et sont parfois entièrement et
_volontairement_ fantaisistes. Néanmoins, par cette intention même de
sortir d'un cadre étroit et exclusif, elles inaugurent,--quel que soit
le ton des railleries faciles d'une postérité ingrate,--elles
inaugurent, disons-nous, l'art descriptif et le cosmopolitisme
littéraire de notre époque, plus calme et plus consciencieux, depuis H.
Taine jusqu'à Jean Lorrain.

Celui qui a écrit le _Théâtre de Clara Gazul_ et _la Guzla_, qui a
introduit dans la littérature française les _Carmen_ et les _Colomba_;
celui qui a traduit les Russes, admiré les Anglais, a très largement
collaboré à la formation de ce goût nouveau et ceci en dépit de toute la
sécheresse de son style et de toute l'horreur que, plus tard, plus
scrupuleux et mieux documenté, il eut--ou affecta d'avoir--pour ses
premiers essais dans le genre.

À notre sens, c'est précisément dans les ouvrages de Mérimée qu'il faut
étudier l'évolution de l'exotisme romantique, exotisme fantaisiste, et
sa transformation graduelle en l'exotisme réaliste contemporain. La
première manière de Mérimée, celle de _la Guzla_, présente, on a pu s'en
apercevoir, assez de traits communs avec sa seconde manière, celle de
_Carmen_, pour qu'on puisse avancer que celle-ci eût été impossible sans
celle-là.



APPENDICE

Note sur un poème inédit de sir Walter Scott[960].

(Voir pp. 36, 171 et 372.)


On a parlé plusieurs fois, vaguement toujours, d'une version anglaise
qui aurait été faite par sir Walter Scott de la _Triste ballade_.

Le premier qui appela l'attention sur cette traduction fut le savant M.
Alois Brandl, professeur à l'Université de Berlin, dans sa remarquable
étude «Die Aufnahme von Goethes Jugendwerken in England»; il y dit qu'en
1799 Scott fit imprimer, sous le titre _d'Apology for Tales of Wonder_,
sa version du «Klaggesang» et quelques autres traductions de l'allemand,
entre autres _le Roi des Aulnes_ et _l'Enfant infidèle_. Cet ouvrage
aurait été tiré à douze exemplaires et distribué aux amis du poète[961].

M. Brandl écrivait cela en 1882; l'année suivante, Franz Miklosich lut
devant l'Académie Impériale de Vienne son travail sur le «Klaggesang» de
Goethe, et répéta ce que M. Brandl avait dit sur la traduction de Scott,
citant, comme son devancier, _la Vie de sir Walter Scott_ par John
Gibson Lockhart[962]. Miklosich ajouta que les douze exemplaires de
cette édition ont tous disparu (verschollen).

Après eux, MM. Preisinger, Ćurčin, Skerlitch[963], Popovitch[964],
d'autres encore, parlèrent à nouveau de cette traduction que les Œuvres
complètes du grand écrivain ne contiennent pas et que les bibliographes
de sir Walter ignorent.

Il faut rectifier d'abord la légère erreur que commet M. Brandl en
citant le titre de ce rarissime opuscule. La brochure était intitulée
_Apology for Tales of Terror_ comme le dit expressément Lockhart[965].

Consultons directement le biographe de sir Walter sur ce sujet. Voici ce
qu'il dit:

     Après avoir passé une semaine à Liddesdale, en compagnie de M.
     Shortreed, Walter Scott resta quelques jours à Rosebank; il
     s'apprêtait à partir pour Édimbourg, lorsque James Ballantyne vint
     le voir un matin en le priant de lui donner pour son journal [_The
     Kelso Mail_[966]] quelques feuillets sur une question juridique du
     temps. Scott y consentit et, avec son article, il apporta aussi à
     l'imprimerie quelques-unes de ses poésies les plus récentes,
     destinées à paraître dans la collection de Lewis: _Tales of
     Wonder_. Comme le dit le journal manuscrit de Ballantyne, il s'y
     trouvait en particulier le «fragment morlaque d'après Goethe».
     Ballantyne fut enchanté et exprima son regret de ce que l'ouvrage
     de Lewis se faisait si longtemps attendre... En partant, Scott
     s'étonna de ce que son vieil ami n'essayait pas d'entreprendre
     quelque travail de librairie «pour garder en mouvement ses
     caractères pendant le reste de la semaine[967]». Ballantyne
     répondit qu'il n'avait jamais pensé à cela et qu'il n'avait pas la
     moindre connaissance avec les libraires d'Édimbourg; s'il en eût
     été autrement, ses caractères étaient bons et il pensait qu'il
     pouvait exécuter un ouvrage à des conditions plus avantageuses que
     les imprimeurs de la ville[968]. Scott, «avec son sourire de bonne
     humeur», dit alors: «Il sera mieux pour vous d'essayer ce que vous
     pouvez faire. Vous avez loué mes petites ballades; mettons que vous
     en tiriez à peu près une douzaine d'exemplaires; nous prendrons
     autant de poèmes qu'il sera nécessaire pour former une brochure qui
     pourra donner à mes amis d'Édimbourg une idée de votre habileté.»
     Ballantyne consentit et, en conséquence, «William and Helen[969]»,
     «The Fire-King[970]», «The Chase[971]» et quelques autres de ces
     morceaux furent tirés, je crois, à douze exemplaires exactement,
     sous le titre général d'_Apology for Tales of Terror_, 1799. Ce
     titre faisait allusion au long retard de la collection de
     Lewis[972].

Comme on le voit, Lockhart nous dit ici deux choses: 1° Walter Scott a
lu, en 1799, à son futur éditeur James Ballantyne, le «fragment morlaque
d'après Goethe», qui était destiné aux _Tales of Wonder_, de Lewis; 2°
James Ballantyne a imprimé, cette année même, une brochure intitulée
_Apology for Tales of Terror_, où se trouvent les ballades suivantes:
_William and Helen_, _The Fire-King_, _The Chase_, et encore quelques
autres pièces destinées aux _Tales of Wonder_.

Lockhart ne nomme pas le «fragment morlaque d'après Goethe» parmi les
morceaux qui furent insérés dans cette _Apology_, comme le veulent M.
Brandl et Miklosich.

De même, il est inexact de dire, comme le prétend Miklosich, que cet
opuscule ait disparu. Il en existe un exemplaire à la bibliothèque de
Walter Scott à Abbotsford. Hon. Mrs. M. M. Maxwell-Scott, à qui nous
nous sommes adressé à ce sujet, nous a envoyé la description suivante de
cet unique exemplaire.

Il est imprimé in-4°, 79 pages, et porte au verso cette note: «This was
the first book printed by Ballantyne of Kelso only twelve copies were
thrown off and none for sale.» Le titre exact est:

     AN

     APOLOGY

     FOR

     TALES OF TERROR

     --------------------------------------------
     --A thing of shreds and patches.

     HAMLET.

     --------------------------------------------

     KELSO:

     PRINTED AT THE MAIL OFFICE.

     1799.

L'ouvrage contient: 1° _The Erl-King, from the German of Goethe_
[traduit par M. G. Lewis]; 2° _The Water-King, a Danish ballad_
[traduite par M. G. Lewis]; 3° _Lord William_ [par Robert Southey]; 4°
_Poor Mary_ _The Maid of the Inn_, [par Robert Southey]; 5° _The Chase_
[_Der wilde Jäger_ de Bürger, traduit par Scott]; 6° _William and Helen_
[la _Lénore_ de Bürger, imitée par Scott]; 7° _Alonzo the Brave, and the
Fair Imagine_ [par M. G. Lewis]; 8° _Arthur and Matilda_; 9° _The
Erl-King's Daughter, a Danish ballad_ [traduite par M. G. Lewis].--Donc,
la ballade «morlaque» ne se trouve pas dans cette _Apology_.

De même elle fait défaut dans les _Tales of Wonder_ auxquels elle fut
destinée. On ne sait rien sur la raison de cette omission, mais nous
croyons que Lewis jugea la _Triste ballade_ insuffisamment frénétique
pour figurer parmi ses effrayants poèmes.

Pourtant, le journal manuscrit de Ballantyne (sur lequel est fondé le
passage de Lockhart que nous venons de citer) dit une chose exacte: la
traduction de la _Triste ballade_ par Scott existe, toujours en
manuscrit, semble-t-il.

En 1871, on pouvait la voir à l'Exposition d'Édimbourg, à l'occasion du
centenaire de la naissance du célèbre écrivain. En effet, le catalogue
des objets prêtés[973] porte sous le n° 368:

     ORIGINAL MANUSCRIPT.--«The Lamentation of the Faithful Wife of Asan
     Aga, from the Morlachian language.» In twenty-seven stanzas[974]
     beginning:

          What yonder glimmers so white on the mountain,
          Glimmers so white where yon sycamores grow?
          It is wild swans around Vaga's fair fountain?
          Or it is a wreath of the wintry snow?

     This spirited translation from the German ballad by Goethe has
     probably never been printed. The handwriting is about 1798, and the
     translation was well known to some of Sir Walter's early
     friends.--Lent by Messrs. A. & Ch. Black.

Nous nous sommes adressé à MM. A. & Ch. Black, éditeurs à Londres, et
leur avons demandé ce qu'ils avaient prêté lors de l'Exposition de 1871.
Ils nous ont répondu que l'indication du catalogue est sans doute
fautive, et qu'ils ne possèdent pas le manuscrit en question.

Nous ignorons où il se trouve actuellement. Conservé jusqu'à 1871, il
n'a vraisemblablement pas été perdu après cette date; peut-être un jour
sera-t-il publié.

Pourtant, les quatre premiers vers que nous connaissons suffisent à
démontrer qu'en 1798, le futur inventeur de la «couleur locale» était
encore loin de songer aux principes qui le rendront plus tard célèbre. À
en juger d'après le début, le style de cette _Lamentation_ manque de
«couleur»; il est semi-classique, semi-ossianique («wreath», «wild
swans», «Vaga's fair fountain»); il est évident que la pièce
n'apporterait pas beaucoup à la gloire de Scott. Mais, si on comprend
facilement que son auteur l'ait gardée en manuscrit, on se demande
pourquoi le possesseur actuel de l'autographe croit devoir le tenir
caché. Il faut ajouter que ce n'est pas la famille du poète qui en
interdit la publication.

Walter Scott ne fut pas le seul grand poète anglais qui connut
l'existence de ce poème «morlaque». Byron, qui voyagea tant en
Orient[975], paraît aussi n'avoir pas ignoré la _Triste ballade_; c'est
à elle qu'il pensa quand il fit allusion aux «chansons bosniaques» dans
_la Fiancée d'Abydos_[976].



BIBLIOGRAPHIE



I

ÉDITIONS DE «LA GUZLA»


1. LA GUZLA, OU CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES RECUEILLIES DANS LA
DALMATIE, LA BOSNIE, LA CROATIE ET L'HERZEGOWINE. À Paris, chez F.-G.
Levrault, rue de la Harpe, n° 81; et rue des Juifs, n° 33, à Strasbourg,
1827; pp. XII (faux-titre, titre, table des matières et préface); et pp.
257, in-12. Portrait lithographié d'Hyacinthe Maglanovich, hors texte.
Publié à 4 francs. [Le prix fut porté à 5 francs au mois de décembre
1827.]

_Bibliographie de la France_ du 4 août 1827.--_Journal des Débats_ du 21
décembre.

2. ŒUVRES DE PROSPER MÉRIMÉE. CHRONIQUE DU RÈGNE DE CHARLES IX, SUIVIE
DE LA DOUBLE MÉPRISE ET DE LA GUZLA, par Prosper Mérimée. Nouvelles
éditions revues et corrigées. Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 29,
rue de Seine, 1842. Imprimé par Béthune et Plon; pp. IV (faux-titre,
titre); et pp. 484, in-18. Publié à 3 fr. 50.


_La Guzla_, augmentée de quatre pièces et d'une nouvelle préface, se
trouve aux pp. 345-484. Cette édition est mentionnée dans la
_Bibliographie de la France_ du 13 août 1842.


3. ŒUVRES DE PROSPER MÉRIMÉE. CHRONIQUE DU RÈGNE DE CHARLES IX, SUIVIE
DE LA DOUBLE MÉPRISE ET DE LA GUZLA, par Prosper Mérimée, l'un des
Quarante de l'Académie française. Nouvelles éditions corrigées. Paris,
Charpentier, libraire éditeur, 17, rue de Lille, 1847. Impr. de Dupré, à
Poitiers; pp. IV (faux-titre, titre); et pp. 504, in-18. 3 fr. 50.

_La Guzla_ se trouve aux pp. 365-504.--_Bibliographie de la France_ du
1er juillet 1848 (_sic_).

4. Même titre. Nouvelles éditions revues et corrigées. Paris,
Charpentier, libraire-éditeur, 19, rue de Lille, 1853. Imprimerie de
Gustave Gratiot, 30, rue Mazarine, pp. IV (faux-titre, titre); et pp.
443, in-18. 3 fr. 50.

_La Guzla_ se trouve aux pp. 313-443.--_Bibliographie de la France_ du
12 février 1853.

5. Même titre. Paris, Charpentier, 39, rue de l'Université. 1856.
Imprimerie de Gratiot.

Réimpression stéréotypique de l'édition précédente. Notée dans la
_Bibliographie de la France_ du 28 juin 1856.

6. Même titre. Paris, Charpentier, 1858. Imprimerie Bourdier et Cie.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 7 août 1858.

7. Même titre. Paris, Charpentier, 1860. Imprimerie Bourdier et Cie.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 21 juillet 1860.

8. Même titre. Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 28, quai de
l'École, 1865. Imprimerie de P.-A. Bourdier et Cie, 6, rue des
Poitevins.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 28 janvier 1865.

9. Même titre. Nouvelle édition revue et corrigée. Paris, Charpentier,
libraire-éditeur, 28, quai du Louvre, 1869. Imprimerie P.-A. Bourdier,
Capiomont fils et Cie, 6, rue des Poitevins.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 19 juin 1869.

10. Même titre. Paris, Charpentier et Cie, libraires éditeurs, 28, quai
du Louvre, 1873. Imprimerie Viéville et Capiomont, 6, rue des Poitevins.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 1er mars 1873.

11. Même titre. Même éditeur. Même imprimeur, 1874.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la ronce_ du
12 décembre 1874, comme ayant paru le 20 novembre.

12. Même titre. Paris, G. Charpentier, éditeur, 13, rue de
Grenelle-Saint-Germain, 1877. Imprimerie Capiomont et Renault, 6, rue
des Poitevins.

Réimpression stéréotypique, notée dans la _Bibliographie de la France_
du 2 juin 1877.

13. Même titre. Paris, G. Charpentier, éditeur, 13, rue de
Grenelle-Saint-Germain, _s. d_. Imprimerie E. Capiomont et V. Renault,
6. rue des Poitevins.

Cette édition, qui devait être la dernière chez Charpentier, est sans
doute postérieure à 1877 et antérieure à 1881. Elle n'est pas notée dans
la _Bibliographie de la France_, mais elle se trouve à la Bibliothèque
Sainte-Geneviève à Paris.

14. ŒUVRES COMPLÈTES DE PROSPER MÉRIMÉE. LA DOUBLE MÉPRISE. LA GUZLA.
Paris, Calmann-Lévy, éditeur, 3, rue Auber, 1885. Bourloton, Imprimeries
réunies, B. pp. IV (faux titre, titre); pp. 320, in-18. 3 fr. 50.

_Bibliographie de la France_ du 9 mai 1885, comme ayant paru le 21
avril. Dans cette édition, _la Guzla_ se trouve aux pp. 129-320.



II

TRADUCTIONS DE «LA GUZLA»


_1° Allemagne_:

GERHARD (Wilhelm).--Wila. Serbische Volkslieder und Heldenmärchen.
Zweyte Abtheilung. Leipzig, Verlag van Joh. Ambr. Barth, 1828 [W.
Gerhard's Gedichte. Vierter Band.], pp. X et 317 in-8°.

Aux pages 91-188 se trouvent traduites vingt-sept pièces de _la Guzla_.
Ne manque que la _Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga_.

LIPPERT (Dr. Robert).--Alexander Puschkin's Dichtungen. Aus dem
Russischen übersetzt. Leipzig, 1840. 2 vol. in-8°.

Aux pages 311-312 du tome premier: _Serbisches Lied_, poème qui n'est
autre chose que _le Cheval de Thomas II_ de Mérimée, traduit sur la
traduction russe de Pouchkine:

     Sprich, was wieherst du so traurig,
     Stampfest mit dem Huf so schaurig--
     Sprich, mein Ross, was dich gekränkt,
     Dass dein schlanker Hais gesenkt?--etc.

_2° Angleterre_:

ANONYME.--Quatre pièces insérées dans l'article sur _la Guzla_, dans la
_Monthly Review_, novembre 1827.

Ces pièces sont: _Death Song_, _The Brave Heyducs_, _Hadagny_ (première
partie) et _Barcarolle_.

KEIGHTLEY (Thomas).--Deux ballades insérées dans l'article sur _la
Guzla_, dans la _Foreign Quarterly Review_, juin 1828.

Ces deux pièces sont: _The Hawthorn of Velico_ et _The Brave Heyduks_.

LE MÊME.--The Fairy Mythology. Londres, 1828. 2 vol. in-12

Aux pages 323-324: _Lord Mercury_ [de Mérimée].

ANONYME.--Deux ballades traduites dans l'article intitulé _Servian
Ballads_, dans le _Chambers's Journal_, Édimbourg, septembre 1855, pp.
190-192.

_The Fatal Shot (Hadagny)_ et _The Bounden Brothers_ (_les Pobratimi_),
traduites en vers, d'après la traduction allemande de Gerhard.


_3° Russie_:

POUCHKINE (Alexandre Serguiévitch).--Onze ballades traduites dans la
_Bibliotéka dlia Tchténiya_, Saint-Pétersbourg, 1835, t. VIII et t. IX.

Au tome VIII, première partie, p. 158: _le Cheval de Thomas II (le Chant
serbe)_. Au tome IX, première partie, pp. 5-26: dix autres pièces de _la
Guzla_. Elles sont réimprimées au t. IV des Poésies de Pouchkine
(_Stikhotvoréniya_, pp. 115-177), avec une préface inédite. Il existe
une quantité de réimpressions postérieures.


_4° Pologne_:

CHODZKO (Alexandre).--Poésies (en polonais), Saint-Pétersbourg, 1829.

Nous ne connaissons cet ouvrage que de nom. Suivant M. Leger, on y
trouve trois pièces de _la Guzla_, traduites en vers.

MICKIEWICZ (Adam).--Pisme, na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni
Bourgogne et Martinet, przy ulicy Jacob, 30. 1844.

Aux pages 127-129 du tome IV: _Morlach w Wenecyi_ (le Morlaque à
Venise), traduit en vers. Cette traduction polonaise de la ballade de
Mérimée est RETRADUITE en français dans l'édition française des Poésies
complètes de Mickiewicz (Paris, 1844, 1857, etc.).



III

CRITIQUES DU TEMPS


_1° En France_:

LA RÉUNION du 7 août 1827.

MONITEUR UNIVERSEL du 13.

JOURNAL DE PARIS du 27.

REVUE ENCYCLOPÉDIQUE, août 1827, pp. 463-464.--Même notice dans le
_Journal général de la littérature de France_, août 1827, p. 243.

GAZETTE DE FRANCE du 19 septembre.

LE GLOBE du 29.

JOURNAL DES SAVANS, septembre 1827, p. 569.

JOUHNAL DES DÉBATS du 21 décembre 1827 (communiqué). Même annonce dans
_le Constitutionnel_ du 22, et dans _le Courrier français_ du 24.

BULLETIN DES SCIENCES HISTORIQUES, ANTIQUITÉS, PHILOLOGIE, rédigé par
MM. Champollion, Paris, 1828, t. X, pp. 146-148.

Un article de M. Depping, sur la traduction de Gerhard.

JOURNAL DES SAVANS, février 1829, pp. 125-126.


_2° À l'Étranger_:

MONTHLY REVIEW, novembre 1827, pp. 375-384.

UEBER KUNST UND ALTERTUM, t. VI, livr. 2, 1828, pp. 326-29.

Critique de Goethe.

SERBSKÉ LÊTOPISSI, 1828, t. XII. p. 154: t. XIII, pp. 136-139.

Notices sans intérêt.

FOREIGN QUARTERLY REVIEW. article de Thomas Keightley, juin 1828, pp.
662-671.

ALLGEMEINE LITERATUR-ZEITUNG (_Ergänzung-Blätter_), mars 1829, n° 36, p.
287.

Sur la traduction de Gerhard.

INTELLIGENZBLATT DER ALLGEMEINEN LITERATUR-ZEITUNG, juillet 1829, n° 61,
pp. 494-495.

Cf. _Literaturblatt des Morgenblattes_, n° 31 [1829?].--Aussi les
_Serbské Lêtopissi_, 1830, t. XX. pp. 132-134.



IV

ÉCRITS SUR «LA GUZLA»


ANNENKOFF (P. V.).--Matérialui dlia biografii Alexandra Serguiévitcha
Pouchkina. Saint-Pétersbourg, 1855, pp. 373-380.

[«Matériaux pour servir à la biographie de Pouchkine.» Constitue le tome
Ier des _Œuvres complètes_ de Pouchkine, publiées par P. V. Annenkoff.]

CHLIAPKINE (I. A.).--Iz néizdanuikh boumague A. S. Pouchkina.
Saint-Pétersbourg, 1903.

[«Quelques papiers inédits de A. S. Pouchkine.» Pp. 32-35: sur _la
Guzla_.]

ĆURČIN (Dr. Milan).--Das serbische Volkslied in der deutschen Literatur.
Leipzig, 1905.

Pp. 176-184: sur _la Guzla_.

GEIGER (Ludwig).--Goethe und Mérimée. _Goethe-Jahrbuch_ pour l'année
1894. Francfort-sur-Mein, in-8°, vol. XV, pp. 290-291.

HOCK (Stefan).--Die Vampyrsage und ihre Verwertungin der deutschen
Literatur. Berlin, 1900.

_Passim._

KOULAKOVSKY (Platon).--Slavianskié motivui v tvortchestvié Pouchkina.
_Rouski filologuitcheski Viestnik_, Varsovie, 1899, n° 3 et 4, pp. 1-22.

[«Les motifs slaves dans l'œuvre de Pouchkine.» Discours prononcé le 26
mai 1899 à l'Université Impériale de Varsovie.]

LAVROV (P. A.).--Pouchkine i Slaviané. Odessa, 1900.

[«Pouchkine et les Slaves.» Nous ne connaissons ceTte brochure que de
nom. Une traduction bulgare en est parue dans la _Belgarski Pregled_ de
Sofia, en 1900.]

LÉGER (Louis).--Une supercherie littéraire de Mérimée. _La Nouvelle
Revue_ du 15 juin 1908, pp. 445-455.

Avant de publier cet article M. Leger avait entretenu de ce sujet
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dans la séance du 13 mars
1908. Voir _Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus
des séances de l'année 1908_. Paris, 1908, p. 127. Cf. _le Petit Temps_
du 17 juin 1908, n° 2 562: «Une mystification de Mérimée.»

MATIĆ (Tomo).--Prosper Mérimée's Mystifikation kroatischer Volkslieder.
_Archiv für slavische Philologie_, t. XXVIII. pp. 321-350; t. XXIX, pp.
49-96. Berlin, 1906-07.

LE MÉME.--Odgovor na tchlanak G. prof. Skerlitcha: «Dvé nové stoudiyé o
Mériméovoï mistifikatziyi srpskih narodnih pessama.» _Brankovo Kolo_ des
2 (15) et 9 (22) octobre 1908.

[«Réponse à l'article de M. le professeur Skerlitch, intitulé _Deux
nouvelles études sur les contrefaçons de la poésie populaire serbe par
Mérimée_.»]

MATVÉEFF (P.).--Prosper Mérimée i iégo otnochéniya k rouskoï
litératourié. _Novoe Vrémia_, Pétersbourg, n° 6702, 25 octobre (6
novembre) 1894.

[«Prosper Mérimée et ses rapports avec la littérature russe.»]

MICKIEWICZ (Adam).--Les Slaves. Cours professé au Collège de France
(1840-1844). Paris, 1849.

Le 19 mars 1841 (t. I, pp. 332-334).--Cf. une notice d'Émile Tchakra
dans la _Slovenka_ de Novi Sad, 1860, t. XIII, pp. 647-648.

SKERLITCH (Jean).--Prosper Mérimée i niégova mistifikatziya srpskih
narodnih pessama. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er décembre 1901, pp.
355-366.

[«Prosper Mérimée et ses contrefaçons de la poésie populaire serbe.»]

LE MÉME.--Frantzouski romantitchari i sprska narodna poéziya: Charles
Nodier. _Srpski kgnijevni Glasnik_ des 16 mai et 1er juin 1904, pp.
747-756 et 837-851.

[«Les romantiques français et la poésie populaire serbe: Charles
Nodier.»]

LE MÉME.--Yoch yednom o «Gouslama» Prospera Mériméa. _Srpski kgnijevni
Glasnik_ du 1er juillet 1904, pp. 981-987.

[«Encore une fois sur _la Guzla_ de Prosper Mérimée.»]

LE MÊME.--Dvé nové stoudiyé o Mériméovoï mistifikatziyi srpskih narodnih
pessama. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er septembre 1908, pp. 375-380.

[«Deux nouvelles études sur les contrefaçons de la poésie populaire
serbe par Mérimée.» Notice sur les travaux de MM. Matić et Leger[977].]

ŚREPEL (Dr. Mitivoj).--Puškin i hrvatska književnost. _Ljetopis
Jugoslavenske Akademije_, t. XIII (1898). Agram, 1899, pp. 118-140.

[«Pouchkine et la littérature croate.» Discours prononcé le 7 juin 1899
devant l'Académie sud-slave.]

THIERRY (Gilbert-Augustin).--Les Grandes Mystifications littéraires. IV.
_Le Théâtre de Clara Gazul_ et _La Guzla_. Dans le Supplément littéraire
du _Figaro_, 27 novembre 1909.

TOURNEUX (Maurice).--Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur
illyrien. _L'Age du romantisme_, 5e livraison. Paris, Monnier, 1887, pp.
12, in-4°.

WÜSCHER (Gottlieb).--Der Einfluss der englischen Balladenpoesie auf die
französische Litteratur von 1765 bis 1840. Zürich, 1891.

Pp. 66-68: sur _la Guzla_.

YOVANOVITCH (Voyslav M.).--«Gouslé» Prospera Mériméa ou ingleskoï
kgnijevnosti. _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 16 décembre 1906, pp.
925-929.

[«_La Guzla_ de Prosper Mérimée dans la littérature anglaise.»]



V

ÉCRITS SUR MÉRIMÉE[978]


ASSELINEAU (Charles).--Bibliographie romantique. Catalogue anecdotique
et pittoresque des éditions originales des œuvres de Victor Hugo--Alfred
de Vigny--Prosper Mérimée... 2e édition. Paris, 1872.

Pp. 21 et 22.

LE MÊME.--Appendice à la seconde édition de la Bibliographie romantique.
Paris, 1874.

Pp. 289-291.

BARBIER (Auguste).--Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines.
Paris, 1883.

Pp. 293-297: _Mérimée_.

BIRÉ (Edmond).--Portraits littéraires. Lyon, 1888.

Pp. 1-76: _Prosper Mérimée_.

BRANDES (George).--Prosper Mérimée. _Deutsche Rundschau_, mars-avril
1880, pp. 355-371 et 65-80.

Réimprimé au tome 5e de l'ouvrage bien connu que M. Brandes a publié
depuis: _Die Litteratur des neunzehnten Jahrhunderts in ihren
Hauptströmungen: die romantische Schule in Frankreich_, Leipzig, 1883.
(Traduction française par M. A. Tapin, Berlin, 1902.)

BRUNETIÈRE (Ferdinand).--Manuel de l'histoire de la littérature
française. Paris, 1898.

Pp. 438-440: _Prosper Mérimée_.

CHAMBON (Félix).--Introduction des _Lettres inédites de Prosper
Mérimée_. Moulins, 1900.

LE MÊME.--Notes sur Prosper Mérimée. Paris, 1902.

LE MÊME.--Introduction des _Lettres de Prosper Mérimée aux Lagrené_.
Paris, 1904.

LE MÊME.--Prosper Mérimée. Dans _Pro Memoria P. M._, publié par le
Comité du centenaire de Mérimée. Paris, 1907.

CHUQUET (Arthur).--Stendhal-Beyle. Paris, 1902.

_Passim_.

CLÉMENT DE RIS (Louis).--Portraits à la plume. Paris, 1853.

Pp. 99-119: _Prosper Mérimée_.

CORDIER (Henri).--Stendhal et ses amis. Notes d'un curieux. Évreux,
1890.

DEROME (Léopold).--Causeries d'un ami des livres. Les éditions
originales des Romantiques. Paris, 1887, 2 vol.

Tome I: pp. 74 et 75.--Tome II: pp. 301-322.

DU CAMP (Maxime).--Souvenirs littéraires. Paris. 1882-1883, 2 vol.
in-8°.

_Passim_.

FAGUET (Émile).--Études littéraires sur le dix-neuvième siècle. Paris,
1887.

Pp. 325-346: _Prosper Mérimée_.

FILON (Augustin).--Mérimée et ses amis. Avec une bibliographie des
Œuvres complètes de Mérimée, par le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
Paris, 1894.

Publié d'abord dans la _Revue des Deux Mondes_, 1893. Nouvelle édition,
Paris, 1909. (Bibliographie revue par M. Félix Chambon.)

LE MÊME.--Mérimée. Collection des Grands écrivains français. Paris,
1898.

Le texte est différent de celui du précédent ouvrage.

FOUCHER (Paul).--Les coulisses du passé, Paris, 1873.

Chapitre VII: _Mouvement littéraire de 1830_.

GALLEY (J.-B.)--Claude Fauriel, membre de l'Institut, 1772-1844.
Saint-Étienne, 1909.

_Passim_.

GRAPPE (Georges).--Dans le Jardin de Sainte-Beuve. Essais. Paris, 1909.

Pp. 259-277: _Prosper Mérimée_.

GRENIER (Édouard).--Souvenirs littéraires. Paris, 1894.

Pp. 127-153: _Mérimée et Sainte-Beuve_.

GROUSSAC (Paul).--Une énigme littéraire: le «Don Quichotte»
d'Avellaneda... La «Carmen» de Mérimée. Paris, 1903.

HAUSSONVILLE (Comte Othenin d').--Études biographiques et littéraires:
Prosper Mérimée--Hugh Elliot. Paris, 1885.

Paru d'abord dans la _Revue des Veux Mondes_ du 15 août 1879.

JOUBERT (Léo).--Prosper Mérimée. _Revue de France_, 31 juillet 1873, pp.
36-61.

LACROIX (Octave).--Quelques maîtres étrangers et français. Etudes
littéraires. Paris, 1891.

Pp. 369-394: _Prosper Mérimée_.

LARROUMET (Gustave).--Petits portraits et notes d'art. Deuxième série.
Paris, 1900.

Pp. 127-134: _Un Évadé du romantisme_ [Mérimée].

LEFEBVRE (Alphonse).--La célèbre Inconnue de Prosper Mérimée.
Préface-introduction par Félix Chambon. Paris, 1908.

LION (Henri).--Introduction des _Pages choisies_ de Prosper Mérimée.
Paris, 1897.

LÖNNBOHM (Kasimir).--Prosper Mérimée elämäkerta ja teokset
kirjallishistonalliselta kannalta. Helsingissä, 1895, pp. VII-258,
in-8°.

LOMÉNIE (Louis de).--Discours prononcés dans la séance publique tenue
par l'Académie française pour la réception de M. de Loménie, 8 janvier
1874.

Discours sur Mérimée que M. de Loménie a remplacé à l'Académie
française. Aussi la réponse de Jules Sandeau.

MERLET (Gustave).--Portraits d'hier et d'aujourd'hui. Paris, 1863.

Pp. 198-276: _La Vérité dans l'Art. M. Mérimée_.

MIRECOURT (Eugène de).--Les Contemporains: n° 79. Mérimée. Paris,
Gustave Havard, éditeur, 1857.

Nouvelle édition, 1869.

PINVERT (Lucien).--Sur Mérimée. Notes bibliographiques et critiques.
Paris, 1908.

PLANCHE (Gustave).--Prosper Mérimée. _Revue des Deux Mondes_, t. II,
1832, pp. 576-591.

Réimprimé dans les _Portraits littéraires_ du même auteur.

LE MÊME.--Écrivains modernes de la France. Prosper Mérimée. _Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1854, pp. 1207-1232.

SAINTE-BEUVE.--M. Prosper Mérimée. _Le Globe_ du 24 janvier 1831.

LE MÊME.--M. Prosper Mérimée. Essai sur la Guerre sociale. Colomba.
_Revue des Deux Mondes, t. IV_. 1841, pp. 77-90.

Inséré dans les _Portraits contemporains_, tome III.

SAITSCHICK (Robert).--Französische Skeptiker: Voltaire--Mérimée--Renan.
Zur Psychologie der neueren Individualismus. Berlin, 1906.

Pp. 157-215 et 298-301: _Mérimée_.

STAPFER (Paul).--Études sur la littérature française moderne et
contemporaine. Paris, 1881.

Pp. 315-336: _Prosper Mérimée_.

STRVIENSKI (Casimir).--Soirées du Stendhal Club. Première série. Paris,
1905.

TAINE (Hippolyte).--Introduction des _Lettres à une Inconnue_. Paris,
1873.

Parue d'abord dans le _Journal des Débats_ des 4 et 6 décembre 1873.

TAMISIER (M.).--Prosper Mérimée. L'écrivain et l'homme. Marseille, 1875.

THIÈME (Hugo P.).--Guide bibliographique de la littérature française de
1800 à 1906. Paris, 1907, pp. 276-278.

TOURNEUX (Maurice).--Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins, sa
bibliothèque. Paris, 1879.

LE MÊME.--La Correspondance générale de Mérimée. Notes pour une édition
future. _Revue d'histoire littéraire de la France_, 1899, pp. 55-71.

VICAIRE (Georges).--Manuel de l'amateur de Livres du XIXe siècle. Tome
cinquième. Paris, 1904. Col. 700-762.



INDEX

(_La bibliographie non comprise_.)


A

_Abeille (l')_.

Abicht (Rudolf).

Abrantès (duc d'), _voir_ Junot (le général).

Absyrte.

Académie celtique.

Académie française.

Académie Impériale russe.

Achille.

Addison (Joseph).

Adrien (M.).

Agamemnon.

ALBANAISES (BALLADES).

Albinoni (les).

Alboize [de Pujol].

Alecsandri (Vasile).

Alembert (Jean d').

Alexandre le Grand.

Ali-Pacha de Janina.

ALLEMANDES (BALLADES).

_Allgemeine Literatur-Zeitung_.

Allibone (S. Austin).

AMANT EN BOUTEILLE (L').

AMANTE DE DANNISICH (L').

Ampère (A.-M.).

Ampère (J.-J.).

Ancelot (Jacques).

Ancelot (Mme Virginie).

Andréossy (le général).

Androutzos.

ANGLAISES (BALLADES).

Anicet-Bourgeois.

_Annales de la littérature et des arts_.

_Annales des Voyages_.

_Annales encyclopédiques (les)_.

_Annales romantiques (les)_.

Anne (reine d'Angleterre).

Annenkoff (P. V.).

Apostolescu (N. I.).

Appendini (F.-M.).

Apulée.

_Archives littéraires de l'Europe_.

Argens (Boyer d').

Argenson (Paulmy d').

Ariosto (Lodovico).

Aristote.

Armand (auteur dramatique).

Arnaout Pavlé (heyduque).

Arnim (Achim d').

Arsenal (Bibliothèque de l').

Artaud (N.-L.).

_Art et Antiquité_, voir _Ueber Kunst und Altertum_.

Asselineau (Charles).

AUBÉPINE DE VELIKO (L').

Aubigné (Agrippa d').

Aure (d').

Avellaneda.

Avril (Adolphe d').

Aycard (Marie).

Aytoun (W. Edmondstoune).


B

Babiéca.

Bædecker (Karl).

Baïo de Piva (heyduque).

Balchitch (les), _voir_ Baux (les).

Baldensperger (F.).

Ballantyne (James).

Ballard (Christophe).

Balzac (H. de).

BAN DE CROATIE (LE).

Bandello (Matteo).

Banduri (dom A.).

Banville (Th. de).

Baour-Lormian.

Barbier (Ant.-Alex.).

Barbier (Aug.).

Barbier (F.).

BARCAROLLE.

Barginet (Alex.).

Barrington (M.).

Barruel (l'abbé de).

Barthélémy (H.).

Bartsch (Karl).

Bastide (Jules).

BATAILLE (LA).

Batory (Etienne).

Baux (les).

Bayle (Pierre).

Beaumanoir (Jean de).

Beaumanoir (Ph. de).

Beer (Robert).

Beers (Henry A.).

Bekker (Balthazar).

Bell (Adam).

BELLE HÉLÈNE (LA).

BELLE SOPHIE (LA).

Belloc (Mme Louise Swanton).

Benincasa (le chevalier).

Bentham (J.).

Béranger (P.-J. de).

Bérard (Cyprien).

Berger (imprimeur).

Berger-Levrault (O.).

Berger-Levrault et Cie.

Berlioz (Hector).

Bernardin de Saint-Pierre.

Bernardini (le chevalier).

Berquin (Arnaud).

Bertrand (le général comte).

Beyle (Henri), _voir_ Stendhal.

BEY SPALATIN (LE).

Bible (la).

_Bibliographie de la France (la)_.

_Bibliotéka dlia Tchténiya_.

_Bibliothèque allemande (la)_.

Bibliothèque Nationale (la).

Bibliothèque Sainte-Geneviève.

_Bibliothèque universelle des romans_.

Biedermann (W. von).

Bigeon (J.-M.-H.).

Biré (Edmond).

Black (A. & Ch.).

Blagoyévitch (Pierre).

Blaze de Bury (Henri).

Blessebois (Pierre Corneille).

Boissonade (Jean-François).

Bombet (César), _voir_ Stendhal.

Bonet-Maury (G.).

Bonneville (N. de).

Bopp (Franz).

Boratynsky (E. A.).

Bordeaux (Albert).

Borel (Pétrus).

Boscovich (Roger).

Bosniaque (le gouvernement).

Botta (Charles).

Botta d'Adorno (le colonel).

Bouhours (le père).

Bourquelot (Louis-Félix).

Bouterwek (F.).

Bowring (Edgar).

Bowring (sir John).

«Boyard».

Brandes (George).

Brandl (Alois).

Bratranek (F. Th.).

Braun (Karl).

Braun (Léopold).

BRAVES HEYDUQUES (LES).

Brazier (Nicolas).

Brentano (Clément).

Breton (M.).

Breuillac (M.).

Brifaut (Charles).

Brisset (M.).

British Museum.

Brohan (Mlle Augustine).

Brückner (Alexandre).

Bruère-Dérivaux (Marc).

Bruère-Dérivaux (père).

Bruerović (Marko), _voir_ Bruère-Dérivaux (Marc).

Brunet (J.-Ch.).

Brunetière (F.).

Buchon (J.-A.).

Buffon.

_Bulletin des sciences historiques_.

Bürde (Samuel Gottlieb).

Bürger (G. A.).

Burne-Jones (Edward).

Burns (Robert).

Burton (sir Richard).

Bute (lord John Stuart).

Byron.


C

Calderon de la Barca.

Calmann-Lévy (libraire-éditeur).

Calmet (dom Augustin).

Campagnol (le capitaine).

Cañizares (Joseph).

Canning (George).

Capelle (M.).

CARA-ALI, LE VAMPIRE.

CARMEN.

Carmouche (P.-F.-A.).

Cassandrich (P.).

Cassas (L.-F.).

Catherine II.

_Catholique (le)_.

Catulle.

Caussidière (Marc).

Cavino (Jean).

Cécile (A.-M.).

Ćelakovsky (Ladislav).

Cerisier (René de).

Cesarotti (Melchiore).

Chabrol (M. de).

Chalcondyle (Laonique).

Chambers (David).

_Chambers's Cyclopædia of English Literature_.

_Chambers's Journal_.

Chambon (Félix).

CHAMBRE BLEUE (LA).

Champollion.

CHANT DE MORT.

Chapond (l'abbé),--pseudonyme de Mérimée.

Charatz (cheval).

Charles VI.

Charles (Mme).

Charles d'Orléans.

Charpentier (libraire).

Chartier (Alain).

Charves (Claude).

Charves (Mlle Désirée).

Chastopalli (A.-E. de).

Chateaubriand.

Chatterton (Thomas).

Chaumette-Desfossés (Amédée).

Chawner (Edward).

Chénier (M.-J.).

Cheuvreux (Mme H.).

CHEVAL (LE) DE THOMAS II.

Chichkoff (professeur).

Child (F. J.).

Chliapkine (I. A.).

Chmielowski (Piotr).

Chodzko (Alexandre).

Christine de Pisane.

Christich (Mladin).

Christmas (Henry).

CHRONIQUE DU RÈGNE DE CHARLES IX.

Chuquet (Arthur).

Cinti (Mlle).

Claretie (Jules).

Clarke (Mme).

Clarke (Mlle Mary), _voir_ Mohl (Mme Jules).

CLASSICISME de Mérimée.

Clément (F.).

Clément de Ris (L.).

Cobden (Richard).

Coleridge (E. H.).

Coleridge (S. T.).

Collège de France.

Collin de Plancy.

Collins (J. A.).

COLOMBA.

Colonna (M.).

COMBAT (LE) DE ZENITZA-VELIKA.

_Conservateur (le)_.

_Conservateur (le) littéraire_.

CONSTANTIN YACOUBOVICH.

_Constitutionnel (le)_.

Coppée (François).

Cordier (Henri).

Cormenin (M. de).

Corneille (Pierre).

Correa (M. de).

CORSES (VOCERI).

Cotonet (Charles), _voir_ Stendhal.

Cotonet (Charles, _jeune_),--pseudonyme de Mérimée.

Coucy (Enguerrand de).

COULEUR LOCALE (LA), dans _les Morlaques_ de la comtesse de Rosenberg;
dans _Jean Sbogar_ de Nodier; dans _Smarra_ de Nodier; dans _le Bey
Spalatin_ de Nodier; dans _la Guzla_.

_Courrier français (le)_.

Courtray (Joffe Rosa de).

Cousin (Victor).

Creuzé de Lesser (A.).

Cromwell (Oliver).

CROMWELL, drame inédit de Mérimée.

Cunningham (Allan).

Ćurčin (Milan).

Cuvier (Georges).

Cuvier (Mlle).

Cuvillier-Fleury (A.)


D

Dacquin (Mlle Jenny).

_Dagobert (Chanson du roi)_.

Dandolo (Vincenzo).

Dante Alighieri.

Darmesteter (A.).

David d'Angers.

Delacroix (Eugène).

Delangle (N.).

Delavigne (Casimir).

Delécluze (E.-J.).

Delérot (Émile).

Delgorgues (le général).

Delille (Jacques).

Denis (Ernest).

Denis (Michel).

Depping (George-Bernard).

Désaugiers.

Desbordes-Valmore (Marceline).

Descartes (René).

Deschamps (Émile).

Deschamps (Eustache).

Deschamps (Gaston).

Deshoulières (Mme).

Deslongchamps, _voyez_ Loiseleur-Deslongchamps.

Devani (John).

Devéria (Eugène).

Dickens (Charles).

_Dictionnaire de l'Académie française_.

_Dictionnaire de la Conversation_.

_Dictionnaire d'Hatzfeld et Darmesteter_.

Diderot (Denis).

Didot (_Biographie générale_).

Diez (Friedrich).

Dioclétien.

Djordjévitch (Djordjé S.).

Dobrowsky (Joseph).

Dondey (Théophile).

Dora d'Istria, _voir_ Koltzoff-Massalsky.

DOUBLE MÉPRISE (LA).

Doumic (René).

Doutchitch (Jean).

Doyle (sir A. Conan).

Dozon (Auguste).

Dubois (Louis).

Du Camp (Maxime).

Du Cange (Charles du Fresne).

Ducis (J.-F.).

Duclos (Ch.-P.).

Du Halde (J.-B.).

Du Loir (sieur).

Dumas (Alexandre, père).

Dupré (Adrien).

Duputel (Pierre).

Düringsfeld (Ida).

Dussault (François-Joseph).

Du Theil, _voir_ La Porte du Theil.


E

Eckermann (Johann Peter).

Eckstein (Ferdinand d').

Élisabeth (reine d'Angleterre).

Ellice (Edward).

Elsner (Heinrich).

Elworthy (Fred. Th.).

_Encyclopédie (l')_.

_Encyclopédie des gens du monde_.

ENLÈVEMENT (L') DE LA REDOUTE.

Ernouf (le baron A.).

Eschyle.

ESPAGNOLES (ROMANCES).

Essling (le prince d').

Estève (Edmond).

Estignard (A.).

Etienne-Ouroch Ier, roi de Serbie.

Étienne-Thomas Ier, roi de Bosnie.

Étienne-Thomas II, roi de Bosnie.

Euripide.

Eurydice.

EXOTISME ROMANTIQUE (L').

Eyck (Hubert van).

Eyck (Jean van).


F

Faber (H.).

Fabius (les).

Fabre, ami de Léonor Mérimée.

Fabre d'Olivet (A.).

Fauriel (Claude).

Fédorovich-Albinoni (le chevalier).

Fée (A.).

Fellows (Alfred).

Ferrich (George).

Féval (Paul).

Filon (Augustin).

Fiorentino (P.-A.).

FLAMME DE PERRUSSICH (LA).

Flaubert (Gustave).

Flocon (Ferdinand).

Florian.

Fontanes (Louis de).

_Foreign Quarterly Review (The)_.

Förster (Friedrich Christoph).

Fortis (Albert).

Fortoul (H.).

Fouché (Joseph).

Faucher (Paul).

Fournier (libraire).

FRANCE (LA BALLADE POPULAIRE EN).

_France chrétienne (la)_.

France (Anatole).

_Frankfurter Gelehrten Anzeigen_.

Frédéric Barberousse.

FRÉNÉTIQUE (LE GENRE).

Fresnel (Fulgence).

Friedel (Adr.-Chr.).

Froissart (Jean).

Fulgence (G.).

Furnivall (Frederick J.).

FUSIL ENCHANTÉ (LE).


G

Gabriel (vaudevilliste).

Galet (adjudant).

Galley (J.-B.).

Garachanine (Iliya).

Gaster (Moses).

Gauthier (le général baron).

Gautier (Léon).

Gautier (Théophile).

_Gauvain (Messire)_.

_Gazette de France (la)_.

Geiger (Karl).

Geiger (Ludwig).

Geneviève de Brabant.

Geoffroy (J.-L).

Georges (Mlle).

Géraud (Edmond).

Gerhard (Wilhelm).

Gervinus (Georg Gottfried).

Gessner (Salomon).

Gibson (William).

Gide fils (libraire).

Gilderoy (outlaw).

Girardin (Émile de).

Gjorgjić (Ignace).

Glaser (médecin).

Glatigny (Albert).

Gleim (Johann Wilhelm Ludwig).

Glenbervie (lord).

_Globe (le)_.

Godefroid de Bouillon.

Goethe (J. W. von).

Goethe-Nationalmuseum à Weimar.

Goetze (P. von).

Gogol (Nicolas).

Golz (Bruno).

Gondola (Jean), _voir_ Gundulić.

Goszczynski (Sévérin).

Gray (Thomas).

Graziano (restaurateur).

GRECQUES (CHANTS POPULAIRES).--_Voir_ aussi Fauriel (Claude).

Grenier (Édouard).

Grimm (Jakob).

Grimm (Wilhelm).

Gröber (Carl).

Groussac (Paul).

Gubernatis (Angelo de).

Guiguer de Prangins (famille).

Guillaume de Tyr.

Guizot (Fr.).

Gundulić (Givo).

Gunnell (Doris).

Gustafsson (le colonel).

Guttinguer (Ulric).

GUZLA (le mot).


H

Hacquet (Balthasar).

HADAGNY.

Hadjitch (Yovan), _voir_ Swétitch (Miloch).

Haeser (C. G.).

Hales (John W.).

Halévy (Léon).

Hanka (Vaclav).

Hanska (Mme de).

Hardy (Alexandre).

Hartmann (C. F.).

Hatzfeld (Ad.).

Haussonville (comte d').

Hawker (R. S.).

Hebbel (Friedrich).

Heine (Heinrich).

Hélène, reine de Serbie.

Helvétius.

Hennet (A.-J.-U.).

Herd (David).

Herder (Johann Gottfried von).

Heredia (José Maria de).

Herloszson (K. G.).

Herold (A. Ferdinand).

Herold (Theodor).

Herrmann (Karl).

Hervey (lord Frederick).

Hettner (Hermann).

Heyduques.

HEYDUQUE MOURANT (L').

HEYDUQUES (LES BRAVES), _voyez_ BRAVES HEYDUQUES (LES).

Heyne (Christian).

Hidalgo (don Dionisio).

Hock (Stefan).

Hoffmann (E. T. W.).

Holland (lord).

Homère.

Hood (Robin).

Hopper (Nora).

Horace.

Huber (Jean).

Hugo (Abel).

Hugo (Victor).

_Huguenots (les)_.

Hulme (W. H.).

Humboldt (A. von).

Humboldt (W. von).

Hunyade (Jean).

Hurd (Richard).

Huysmans (J.-K.).


I

ILLYRIEN (le mot).

IMPROMPTU.

IMPROVISATION D'HYACINTHE MAGLANOVICH.

Inezoff (le général).

Institut de France.

_Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung_.

Ivo de Sègne (heyduque).


J

Jacquemont (Victor).

JACQUERIE (LA).

Jacques de Voragine.

Jagić (Vatroslav).

Jakob (L. H. von).

Jakob (Thérèse von).

Jakšić (N.).

JEAN SBOGAR.

JEANNOT.

Jelavić (V.).

Jérôme (le roi).

JEUNE FILLE EN ENFER (LA).

Jivkovitch (le voïvoda).

Johnson (Samuel).

Joret (Charles).

Joubert (Léo).

Jouffroy (A.).

Jouffroy (Th.).

Joukovsky (V. A.).

_Journal de Paris_.

_Journal des Débats_.

_Journal des Savans_.

_Journal du Commerce_.

_Journal étranger (le)_.

_Journal général de la littérature de France_.

_Journal général de la littérature étrangère_.

Jullien (Adolphe).

Junot (le général).

Jusserand (J.-J.).

Jussieu (Adrien de).


K

Kačić-Miošić (André).

Kapper (Siegfried).

Karadjitch (Vouk Stéfanovitch).

Kara-Georges.

Karamzine (N. M.).

Kazinczy (François).

Keightley (Thomas).

Klopstock (Fr. G.).

KOBILICH (MILOSCH), _voir_ MILOSCH KOBILICH.

Köhler (Reinhold).

Kollar (Jan).

Koltzoff-Massalsky (la princesse).

Kopitar (Barthélemy).

Korff (le baron).

Kossowski (Albert).

Koulakovsky (Platon).

Krauss (Friedrich).

Kreglianovich-Albinoni (le chevalier).

Krudener (Mme de).

Kuttner (M.).


L

La Beaumelle (M.).

Laboulaye (E. de).

La Chaussée (P.-Cl. de).

Lach-Szyrma (K.).

Lacroix (Octave).

Lacroix (Paul).

Lacurne de Sainte-Palaye.

Ladvocat (libraire).

Lafont (Ch.-Ph.).

La Fontaine (Jean de).

La Guilletière (de).

La Harpe (J.-F. de).

Lalanne (Ludovic).

La Maire (consul de France).

Lamartine (Alphonse de).

Lamennais.

Lamothe-Langon (baron de).

Lang (Andrew).

Langlé (Ferdinand).

Lannoy (baron de).

Lanson (Gustave).

La Place (P.-A. de).

La Porte du Theil.

La Rochefoucauld.

La Rochejacquelein (Mme de).

La Rochelle (M. de).

Larousse (Pierre).

Las Cases (E. de).

Latouche (Henri de).

La Tour d'Auvergne.

Lauriston (marquis de).

Lavallée (Joseph).

Lazar, prince de Serbie.

Le Braz (Anatole).

Le Breton (André).

Leconte de Lisle (Ch.).

Leger (Louis).

Legrand d'Aussy.

Lehr (P.).

Lemercier (Népomucène).

Lenormant (François).

Léonidas.

Leroux (Pierre).

Lerse (Fr. Chr.).

Lesage (AIain-René).

Lessing (G. E.).

Lestrange (Joseph),--pseudonyme de Mérimée.

Le Tourneur (Pierre).

_Lettres d'une religieuse portugaise_.

_Lettres normandes_.

Levrault (F.-G.).

Levrier de Champriontz.

Lewis (Matthew Gregory).

Limnander (compositeur).

Lindsay (lady Anne).

Lingay (Joseph).

Lion (Henri).

Lioubomirsky (le prince).

Lippert (Robert).

LITHUANIENNES (BALLADES).

Ljubić (Sime).

Locke (John).

Lockhart (John Gibson).

Loève-Veimars (A.).

Lohre (Heinrich).

Loiseleur-Deslongchamps.

LOKIS.

Loménie (Louis de).

_London Magazine (The)_.

Lope de Vega (Félix).

Lorgna (Antonio).

Lorrain (Jean).

Louis XIV.

Louis XV.

Louis XVI.

Louis-Philippe.

Louka Golovran (heyduque).

Lovrich (Jean).

Lucas (Hippolyte).

Lucerna (Camilla).

Lucien.

Lyngbye (Hans Christian).

Lytton (sir Robert Bulwer), _voir_ Meredith (Owen).


M

Macaulay (Thomas B.).

Macpherson (James), _voir_ OSSIANIQUES (POÈMES).

Madelin (Louis).

MADEMOISELLE DE MARSAN.

Maeterlinck (Maurice).

_Magasin pittoresque (le)_.

_Magasin encyclopédique (le)_.

MAGLANOVICH (HYACINTHE).--Son portrait.

Magnin (Charles).

Mahomet II.

Maine-Sumner (Henry).

«Maisonette», _voir_ Lingay (Joseph).

_Maistre Pierre Pathelin_.

Maistre (Xavier de).

_Malbrouk (la romance de)_.

Malçzewski (Antoine).

Malte-Brun (Conrad).

Manuel de Seti.

Manzoni (Alexandre).

Maquet (Auguste).

Marc-Aurèle.

Marcilli.

Mareste (M. de).

Marie de Médicis.

Marko Kraliévitch.

Marković (Franjo).

Marmier (Xavier).

Marmont (le maréchal).

Marot (Clément).

Marsan (Jules).

Marschner (Heinrich).

Marshall (Mrs. Julian).

Martin (Aimé).

Martini (compositeur).

Martino (Pierre).

Massé (Amédée).

Matavouil (Simo).

MATÉO FALCONE.

Matić (Tomo).

Matković (Petar).

Mato le Croate (heyduque).

Maturin (Ch. R.).

Matvéeff (P.).

Maury (Alfred).

Mauvais œil (le).

MAUVAIS ŒIL (ballade du).

MAUVAIS ŒIL (SUR LE).

MAXIME ET ZOÉ.

Maxwell Scott (Hon. Mrs.).

Médée.

Mélesville (Duveyrier).

Melgounoff (M.).

_Mélodies romantiques_.

Mennessier-Nodier (Mme).

_Mercure de France_.

_Mercure du XIXe siècle_.

Meredith (Owen).

Mérimée (Anna).

Mérimée (Léonor).

«M. Mervincet».

Mézières (A.).

Mezzofanti (le cardinal).

Michaud (_Biographie universelle_).

Michaut (G.).

Michelet (Jules).

Mickiewicz (Adam).

Mickiewicz (Ladislas).

Mihat le berger (heyduque).

Miklosich (Franz).

Miliya l'aveugle (guzlar).

Miller (William).

Millevoye (Ch.-H.).

Millien (Achille).

Millin (A.-L.).

MILOSCH KOBILICH.

Miloutinovitch (Simo).

Millon (John).

_Minerve littéraire_.

Mirecourt (Eugène de).

_Miroslav (l'Évangéliaire de)_.

Mistral (Frédéric).

Moell (Otto).

Mohl (Jules).

Mohl (Mme Jules).

Molière.

Moncrif (Fr.-Aug. de).

_Moniteur universel_.

Montaiglon (Anatole de).

Montaigne (Michel de).

Montalembert (M. de).

Montégut (Émile).

MONTÉNÉGRINS (LES), ballade.

_Monténégrins (les)_, drame lyrique.

Montesquieu.

Montferrand (A. de).

_Monthly Review (The)_.

Montijo (la comtesse de).

Moore (Thomas).

_Morgenblatt (Das)_.

Morillot (Paul).

MORLAQUE (le mot).

MORLAQUES (LES), roman.

_Morlaques (les)_, ballet.

_Morlaques (les)_, opéra.

MORLAQUE À VENISE (LE).

Morley (Henry).

Morosini (Jacques).

Morozoff (P. O.).

Morris (William).

MORT DE THOMAS II (LA). _Voir aussi_ Étienne-Thomas II.

Morton (Jacques).

«Morvizza» (le P.).

MOSAÏQUE.

Motherwell (William).

Muller (Charles).

Müller (Friedrich von).

Müller (Johann von).

Müller (Wilhelm).

Murko (Matthias).

Musäus (J. Ch. A.).

_Muse française (la)_.

Musset (Alfred de).

Musset (Paul de).

MYSTIFICATEURS LITTÉRAIRES (LES).


N

Nagy (J.).

Napoléon Ier.

Napoléon III.

Nehring (Wlad.).

Némagnas (les).

Nénadovitch (Yakov).

Nerval (Gérard de).

_New Monthly Magasine (The)_.

Niebuhr (B. G.).

Nisard (A.).

Noailles (Mme de).

Nodier (Charles).

Nodier (Mme Charles), _voir_ Charves (Mlle Désirée).

Noire-Isle (Charles de).

Novak le vieillard (heyduque).

Novakovitch (Stoyan).


O

Odin (le comte Maxime),--pseudonyme de Charles Nodier.

Odyniec (A. G.).

O'Meara (K.).

O'Neddy (Philothée), _voir_ Dondey (Théophile).

Orphée.

_Orphelin de la Chine (l')_.

OSSIANIQUES (POÈMES).

Ostoyitch (Étienne-Thomas).

Ostrowski (Chr.).

Othon, roi de Grèce.

Otrante (duc d'), _voir_ Fouché (J.).

Otway (Thomas).

Ouroch Ier, roi de Serbie.

Ovide.

Oxenford (John).

Ozanam (A.-F.).


P

Pahan (Gabrielle de).

Palerne (Jean).

Panckoucke (Mme Ernestine).

Panizzi (sir Anthony).

Pappizza (guzlar).

Pâris.

Parny (Évariste).

_Pathelin (Maistre Pierre)_.

Paul Ier (de Russie).

Paupe (Adolphe).

_Perceval_.

Percy (Thomas).

_Périchole (la)_.

Périer (Casimir).

Perrault (Charles).

Perry (Thomas S.).

Pertusier (Charles).

Pervan (de Coccorich).

Petit de Julleville (Louis).

Pétranovitch (Bogolioub).

Pétrovitch (Nicolas S.).

Peyssonel (Charles de).

Philippe (guzlar), _voir_ Vichnitch (Philippe).

Philips (Ambrose).

Piccini (Alexandre).

Pichot (Amédée).

Pierre Ier (de Russie).

Pierre Ier (prince-évêque de Monténégro).

Pindare.

Pingaud (Léonce).

Pinvert (Lucien).

Pirch (Otto von).

Pisani (Paul).

Pitois (M.).

Pitois-Levrault (M.), _voir_ Pitois (M.)

Pitton de Tournefort.

Planche (Gustave).

Plaute.

Pline l'Ancien.

Pniower (Otto).

POBRATIMI (LES).

Pogodine (Mikhaïl Pétrovitch).

Polévoï (Nikolaï Alexéïévitch).

Polidori (William).

Ponthieu (libraire).

Pope (Alexandre).

Popovitch (Pavlé).

Porchat (Jacques).

Porta (Jean-Baptiste).

Pouchkine (Alexandre Serguiévitch).

Pouqueville (Hugues).

_Pré-aux-Clercs (le)_.

Preisinger (H.).

Prévost (Hippolyte).

Pypine (Alexandre Nikolaévitch).

Pyrrhus.


Q

_Quarterly Review (The)_.

Quérard (J.-M.).

QUERELLE DE LEPA ET DE TCHERNYEGOR (LA).

Quinet (Edgar).

Quirini (Angelo).

_Quotidienne (la)_.


R

Rabelais (François).

Racine (Jean).

Radcliffe (Mrs. Anne).

Rade de Sokol (heyduque).

Radonitch (Vouk).

Raguse (duc de), _voir_ Marmont.

_Rambler (The)_.

Ramoux (compositeur).

Ramsay (Allan).

Ranft (M.).

Ranke (Léopold).

Raynaud (Gaston).

Raynouard (François).

Rebaux (Paul).

Récamier (Mme).

Reclus (Élisée).

Redlich (Karl).

Rehfues (J. F.).

Reinhard (le comte).

Rémusat (Charles de).

Renan (Ernest).

Renduel (libraire).

_Renommée (la)_.

Renouard (A.-A.).

Repisitch (M.).

Restif de la Bretonne (N.).

Rétif de la Bretonne (Victor-Vignon).

_Réunion (la)_.

_Revue d'Europe_.

_Revue de Paris_.

_Revue des Deux Mondes_.

_Revue du Nord_.

_Revue encyclopédique (la)_.

Reymond (William).

Ricault (Paul).

Richard Cœur de Lion.

Richelieu (duc de).

Richepin (Jean).

Rincovedro (L.).

Ristitch (Jean).

Riznitch (les).

Robert (Cyprien).

Robinson (Mrs. Edward), _voir_ Jakob (Thérèse von).

Rod (Édouard).

_Roland (la Chanson de)_.

Romanovitch (professeur serbe).

ROMANTISME DE MÉRIMÉE.

_Rose (Roman de la)_.

Rosemond (M. de).

Rosenberg-Orsini (le comte de).

Rosenberg-Orsini (la comtesse de).

Rossel (Virgile).

Rossetti (Dante Gabriel).

Rossetti (Mrs. W. M.).

Rossi (compositeur).

Rouget de Lisle.

ROUMAINES (BALLADES).

Rousseau (Jean Jacques).

Roux de Rochelle.

Royer-Collard (H.).

_Rozier historial (le)_.

Rumy (le Dr.).

RUSSE (POÉSIE POPULAIRE).


S

Sacy (Sylvestre de).

Saint-Aulaire.

Sainte-Beuve.

Saint-Ferréol (de).

Saint-Lambert.

Saint-Marcel (Léon de).

Saint-Marc Girardin.

Saintsbury (George).

Salomon (Michel).

Salvandy (N.-A. de).

Sand (George).

Sardou (Victorien).

Santelot (libraire).

Sayous (P.-A.).

Sbogar (Jean).

SCANDINAVES (BALLADES).

Schaffarik (Paul-Joseph).

Schefer (Charles).

Scheffler (Wilhelm).

Schiller (Friedrich von).

Schlegel (Wilhelm von).

Schlözer (A. L. von).

Schnabel (B.).

Schnitzler (J.-H.).

Schot (Gaspar).

Schuhardt.

Schuré (Édouard).

Sclamer (Pietro).

Scott (sir Walter).

Scribe (Eugène).

Séché (Léon).

Segall (J. B.).

SEIGNEUR MERCURE (LE).

Selitsch (G.), _voir_ Zélitch (C.)

Senancour.

SERBO-CROATE (POÉSIE POPULAIRE).

Seuffert (B.).

Shaftesbury.

Shakespeare (William).

Sharpe (Sutton).

Shelley (Mrs.).

Shortreed (Mr.).

Sidney (sir Philip).

Silbermann (G.).

Siniavine (amiral russe).

Sipovsky (V.).

Sismondi (Simonde de).

Skander-Beg.

Skatoverga (George).

Skerlitch (Jean).

Slovak (S. R.).

SMARRA.

Smith (John).

Sobieski (Jean).

Sobolevsky (S. A.).

Soleinne (M. de).

Sophocle.

Sorgo (Antoine de).

Sotchivitza (brigand).

Souriau (Maurice).

Southey (Robert).

Spalatin (le comte).

Spasowicz (W. D.).

_Spectateur français (le)_.

_Spectator (The)_.

Spoelberch de Lovenjoul (le vicomte de).

Šrepel (Milivoj).

Stace.

Staël (Mme de).

Stapfer (Albert).

Stapfer (Paul).

Stapfer (Philippe-Albert).

Steig (R.).

Stendhal (Henri Beyle).

Stoïkovitch (Sréta Y.).

Stow (John).

Stoyanovitch (Lioubomir).

Strange (John).

Stryienski (Casimir).

Stuart (John), _voir_ Bute (lord).

Suphan (Bernhard).

Surville (Clotilde de).

Švrljuga (Iv. Krst.).

Swétitch (Miloch).

Swift (Jonathan).

Symonds (John).

_Syn otetchestra_.


T

Taine (Hippolyte).

Talvj, _voir_ Jakob (Thérèse von).

TAMANGO.

Tamisier (M.).

Tasso (Torquato).

Tastu (Mme Amable).

Taylor (le baron).

Tchoïkovitch (Tchoubro), _voir_ Miloutinovitch (Simo).

Techener (libraire).

_Télégraphe officiel des provinces illyriennes_.

Tercy (M. de).

Texte (Joseph).

THÉÂTRE DE CLARA GAZUL.

Théocrite[979].

Théophile de Viau.

Thibaut IV, comte de Champagne.

Thieme (Hugo P.).

Thierry (Augustin).

Thierry (Gilbert-Augustin).

Thiers (Adolphe).

Tieck (Ludwig).

Tipaldo (_Biografia_).

Tolstoï (Léon).

Tomachévitch (Etienne-Thomas II).

Tomachévitch (Radivoï).

Tourguéneff (Ivan).

Tourneux (Maurice).

Towianski (André).

Tracy (Destutt de).

Trawinski (F.).

Trenchard (John).

_Tristan et Iseult_.

Tristan l'Hermite.

TRISTE BALLADE DE LA NOBLE ÉPOUSE D'ASAN-AGA.

Tropsch (Stjepan).

Tzernoyévitch (Maxime).


U

_Ueber Kunst und Altertum_.

Uhland (Ludwig).


V

Valnay (M.).

VAMPIRE (LE).

Vampirisme.

VAMPIRISME (SUR LE).

Vanderbourg (Ch.).

Vater (J. S.).

Vedova (G.).

Vénévitinoff.

VÉNUS D'ILLE (LA).

Verkovitch (Stefan).

Vesselofsky (Alex.).

Vetter (Th.).

Vialla de Sommière (L.-C.).

Viazemsky (le prince).

Vicaire (Georges).

Vichnitch (Ivan).

Vichnitch (Philippe).

Vigny (Alfred de).

Vila (la).

Villehardouin (Geoffroi de).

Villemain (François).

Villemarqué (Hersart de La).

Villers (Charles).

Villiers (lord Clarendon).

Villoison (d'Ansse de).

Villon (François).

Vilmar (August).

Viollet-le-Duc.

Virgile.

Virieu (M. de).

VISION DE CHARLES XI (LA).

VISION DE THOMAS II (LA).

Vitet (Louis).

VOCERI.

Vodnik (Valentin).

Vogl (J. N.).

Voïart (Mme Élisa).

Voïnovitch (Louis de).

Voltaire.

Voss (Johann Heinrich).

Vostokoff (A. K.).

Vouïadine le vieillard (heyduque).

Voukossav (heyduque).

Voutchitch (Thomas).

Voutier (le colonel).

Vreto (Marino).


W

Wagener (H. F.).

Walpole (Horace).

Warburton (William).

Warton (Thomas).

Watts-Dunton (Th.).

Weber (Karl).

Weber (Veit).

Wecker-Gotter (le baron).

Weiss (Charles).

Wenzig (J.).

Werthes (F. A. Cl.).

Wesely (Eugène).

_Westminster Review (The)_.

Wey (Francis).

Wheatley (H. B.).

_Wiener Diarium_.

Wierus.

Witkowski (Georg).

Wolf (Friedrich August).

Wolkonska (la princesse Zénaïda).

Wordsworth (William).

Woycicki (folkloriste polonais).

Wurzbach (Dr. Constant von).

Wüscher (Gottlieb).

Wynne (Justine), _voir_ Rosenberg-Orsini (la comtesse de).

Wynne (Richard).


X

Xanthos.


Y

Yakovlieff.

Yanko de Cattaro (heyduque).

Yankovitch (Stoïan).

Yart (Antoine).

Yeats (William Butler).

Young (Edward).

Yovanovitch (Voyslav M.).

Yovanovitch (Zmaï-Yovan).

Z

Zaleski (Bohdan).

Zarbarini.

Zélitch (Ghérassim).

Zelter (Karl Friedrich).

Zimmer (Heinrich).

Zschokke (Heinrich).



NOTES


[1: A. Filon, _Mérimée et ses amis_, Paris, 1894, pp. 37-38.]

[2: Il est vrai que Eugène de Mirecourt, l'auteur des _Contemporains_,
avait essayé de faire quelques recherches et qu'il avait consulté le
_Voyage_ de Fortis, source principale de _la Guzla_. Mais, avant d'avoir
trouvé ce qu'il cherchait et ce qu'il aurait pu trouver avec quelque
diligence, il ferma le «gigantesque volume», déclarant «franchement»
qu'il ne voyait pas de quel secours a pu être à Mérimée «ce livre
indigeste, qui ne parle que de métallurgie, de botanique et de
géologie». (_Les Contemporains_, n° 79, _Mérimée_, Paris, 1857, p. 37.)]

[3: Voir à la fin du présent volume une liste de travaux relatifs à _la
Guzla_.]

[4: Notamment: le royaume de Serbie, la Bosnie-Herzégovine, le royaume
de Croatie, une partie de l'Istrie et une autre de la Hongrie du Sud, la
Dalmatie, la principauté de Monténégro, la Vieille-Serbie (Macédoine du
Nord et le sandjak de Novi-Bazar), enfin une partie de la Macédoine.]

[5: Même de nos jours, le gouvernement bosniaque ne reconnaît pas
l'existence d'une langue serbo-croate officielle et lui donne le nom de
_langue provinciale_ (_sic_), _die Landessprache_.]

[6: Ce nom, qui désigne aujourd'hui exclusivement les habitants de
l'Esclavonie (pays faisant partie de la Croatie), désignait autrefois
les Slaves en général; il commença à disparaître dès la fin du XVIIIe
siècle, surtout sous l'influence des écrivains russes. Pour remplacer le
nom d'_Esclavons_ par un terme plus précis, un Ragusain, le comte de
Sorgo, proposait, en 1807, à l'Académie Celtique de Paris le nom de
_Slovinski-narod_ (peuple slovinique). _Mémoires de l'Académie
Celtique_, t. II, pp. 21-62.]

[7: Voir _ci-dessous_, ch. II, § 5.]

[8: Petit de Julleville, _Histoire de la langue et de la littérature
française_, t. II, pp. 308-311.]

[9: Ernest Leroux, éditeur.]

[10: Édition fac similé, par L. Stoyanovitch, Belgrade et Vienne, 1897.]

[11: M. Murko, _Geschichte der älteren südslawischen Litteraturen_,
Leipzig, 1908, pp. 181-184.--A. Brückner, _Ein weissrussischer_ Codex
miscelianeus, _Archiv für slavische Philologie_, t. IX, 1886.]

[12: Dr Friedrich Krauss, dans la _Zeitschrift für vergleichende
Litteraturgeschichte_, Neue Folge, III Band, Berlin, 1890, p. 351.]

[13: F. Lenormant, _Deux dynasties françaises chez les Slaves
méridionaux_, Paris, 1861.]

[14: Pavlé Popovitch, _Manekine in der südslavischen Litteratur_ dans la
_Zeitschrift für romanische Philologie_, 1908, pp. 312-322 et 754.]

[15: Paul Morillot, _Le Roman de 1660 à 1700_ dans l'_Histoire de la
langue et de la littérature française_ publiée sous la direction de
Petit de Julleville, t. V, p. 574.]

[16: Maurice Souriau, _Bernardin de Saint-Pierre_, Paris, 1905.]

[17: À ce sujet, consulter la _Bibliographie française sur les Serbes et
les Croates_, par M. Nicolas S. Pétrovitch (Belgrade, 1900), et les
travaux du Dr Petar Matković, dans les _Rad_ de l'Académie Sud-Slave
d'Agram, et ceux de M. Stoyan Novakovitch, dans les _Godichnitsa Nikolé
Tchoupitcha_ et ailleurs.]

[18: Pierre Martino, _L'Orient dans la littérature française aux XVIIe
et XVIIIe siècles_, Paris, 1906.]

[19: À Paris, chez N.-M. Tilliard, 1765, pp. XLIV et 364, in-4°. Manque
dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[20: «Ces Ragusois sont gens de grand traffic, et principalement sur
ceste mer Méditerranée, ayans plus de six-vingts gros navires, avares,
superbes et hautins, qui se persuadent n'y avoir gens plus nobles
qu'eux: et pour paroistre tels, portent ordinairement l'oyseau sur le
poing en se promenans par la ville, avec leur long habit, suyvans au
reste l'église romaine et recognoissans le Pape. Leur commun idiome est
l'Esclavon, le plus fâcheux de toutes les autres langues: pour lequel
ils ont un alphabet et characteres à part, duquel aussi se servent les
Serviens, Bossenois, Bulgariens, etc.» (Jean Palerne Foresien,
_Pérégrinations_, Lyon, 1606, p. 517.)--«Nous vismes après Raguse, qui
est la ville capitale d'une république, écrivait vers 1610 un Parisien;
bien qu'elle ne soit guère plus grande que la place Royalle, mais que la
beauté des édifices et la quantité des fontaines rendent si jolie que je
pourrois vous assurer qu'il y en a peu dans l'Europe de mieux bastie, si
depuis peu de temps les tremblemens de terre n'en avoient tellement
ébranlé les fondemens qu'il a fallu traverser les rues avec des estayes
pour en appuyer les maisons.» (_Voyage du sieur Du Loir_, Paris,
1654.)--Ces deux ouvrages manquent dans la bibliographie de M.
Pétrovitch.]

[21: _Starine_ de l'Académie Sud-Slave, t. XIV, Agram, 1883, pp. 58-82.]

[22: _Glasnik_ du Musée «provincial» bosniaque, t. XVI, Sarayévo, 1904.]

[23: Cf. Louis Leger, _Molière à Raguse_, dans la _Revue d'histoire
littéraire_, juillet-septembre 1908.]

[24: Bibl. nat. Mss. fonds fr., dossier _Raguse_.]

[25: Louis de Voïnovich, _Louis XIV et Raguse_, dans la _Revue
d'histoire diplomatique_, 1907, pp. 57-95.]

[26: _Les Éclipses_, poème en six chants, dédié à Sa Majesté par M.
l'abbé Boscovich; traduit en français par M. l'abbé de Barruel, Paris,
1779; réimprimé en 1784.]

[27: Il en existe deux copies à Paris, l'une à la Bibliothèque
nationale, l'autre aux Archives nationales. Il y en a aussi à Raguse et
à Venise, paraît-il.]

[28: Léon Gautier, _Les Épopées françaises_, t. II, Paris, 1892, p.
679.--M. Gottlieb Wüscher, dans son étude _Der Einfluss der englischen
Balladenpoesie auf die französische Litteratur_ (Zurich, 1891, p. 23),
attribue faussement cette collection à J.-B. de la Curne de
Sainte-Palaye.]

[29: _Bibliothèque universelle des romans_, mai 1777, p. 6.]

[30: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[31: Toute la correspondance à ce sujet entre l'Institut, le ministre
des Relations extérieures et le consul général de France à Raguse, a été
publiée par M. Švrljuga dans les _Starine_, t. XIV, pp. 70-79.]

[32: Parmi les derniers poètes serbo-croates de l'école ragusaine il
faut mentionner un Français, Marc Bruère-Dérivaux (Marko Bruerović), né
vers 1770, mort en 1823. Son père représentait la France auprès de la
République de Raguse, aussi apprit-il si bien la langue indigène qu'il
devint capable d'écrire des traductions, des satires et des comédies.
Bruère-Dérivaux passa toute sa vie parmi les Slaves méridionaux, fut
consul de France à Scutari en Albanie et mourut pendant un voyage dans
l'île de Chypre. Sur son œuvre poétique, il existe une étude critique de
M. J. Nagy, _Marko Bruère als ragusanischer Dichter_, dans l'_Archiv für
slavische Philologie_, t. XXVIII, pp. 52-76, Berlin, 1906.]

[33: Né à Vicence en 1740, mort à Bologne le 21 octobre 1803. Cf.
l'article de G. Vedova dans la _Biografia degli Italiani illustri del
secolo XVIII_ de Tipaldo, t. II, p. 237 et suiv.--A. Pypine, _Poésie
populaire serbe_ (en russe), dans le _Viestnik Evropy_, décembre 1876,
p. 718 et suiv.--_Archiv für slavische Philologie_, t. XXX, pp.
586-590.]

[34: Les biographes de Fortis désignent simplement comme «un certain
Anglais, nommé Symonds», ce _scholar_ accompli, successeur du poète
Thomas Gray à la grande Université anglaise. Nous croyons que c'est ici,
pour la première fois, que l'on identifie la personnalité de ce
distingué compagnon de Fortis. Sur John Symonds lire _Dictionary of
National Biography_, t. LV, p. 271, et _Allibone's Dictionary of British
and American Authors_, art. «Symonds (John)».]

[35: _Osservazioni_, pp. 160-161.]

[36: Milan Čurčin, _Das serbische Volkslied in der deutschen Literatur_,
Leipzig, 1905, p. 24.]

[37: Dans son _Voyage en Dalmatie_, il écrit une fois: «L'endroit où il
nous attendait... est le lieu le plus propre pour y méditer les _Nuits_
de Young» (t. II, p. 93).]

[38: _Viaggio in Dalmazia_, t. I, p. 89. Cesarotti était même un ami de
sa famille. Il eut beaucoup de succès avec ses réflexions sur les poèmes
ossianiques, dans la _Gazette littéraire_ du 1er septembre 1765.]

[39: Le plus important chapitre du _Voyage en Dalmatie_, celui des
«Mœurs des Morlaques», était dédié à lord Bute. Ce seigneur écossais
était un grand admirateur de son compatriote Macpherson, qu'il fit venir
à Londres en 1762, au moment de son arrivée au pouvoir. Macpherson lui
dédia la première édition de _Fingal_ et cette politesse fut très
libéralement rendue: lord Bute paya les frais de la publication de
_Temora_ (_Dictionary of National Biography_, t. XXXV, p. 263). Un tel
homme ne pouvait que très chaudement conseiller à Fortis de recueillir
des ballades populaires.]

[40: _Archiv für slavische Philologie_, t. XXX, pp. 586-596.]

[41: Quoi qu'en disent quelques écrivains, sous ce nom, Fortis entendait
le peuple serbo-croate en général, et non pas exclusivement la tribu
dalmate désignée aujourd'hui par ce nom. Il déclare expressément que «le
pays habité par les Morlaques s'étend _plus loin vers la Grèce,
l'Allemagne et la Hongrie_»: c'est-à-dire qu'il comprend la Bosnie, la
Serbie et la Macédoine (_Viaggio_, t. I, p. 44).

Morlaque vient d'une forme primitive morovlach: _moro_ représente le
grec μαυρος (noir, misérable); _vlach_ (valaque) est le mot par lequel
les Slaves musulmans et catholiques désignent volontiers leurs
congénères de religion orthodoxe.]

[42: _Volkslieder_, Erster Teil, Leipzig, 1778, pp. 130-138: «Ein Gesang
von Milos Cobilich und Vuko Brankowich. Morlakisch.»]

[43: _Viaggio in Dalmazia_ dell'Abate Alberto Fortis. In Venezia, Presso
Alvise Milocco, all'Apolline, 1774, 2 vol. in-4°, pp. 180 et 204;
nombreuses planches.]

[44: _Viaggio_, t. I, p. 88.]

[45: _Viaggio_, t. I, pp. 98-105.]

[46: Charles Nodier se moque agréablement de son lecteur quand il
prétend avoir «recueilli de la bouche des Dalmates» la version qu'il en
a donnée dans _Smarra_ (1821).]

[47: F.-C.-H.-L. Pouqueville, _Voyage dans la Grèce_, 2e édition, Paris,
1826, t. III, p. 135.]

[48: Cf. _ci-dessus_, p. 25.]

[49: M.J. Nagy, dans son article sur Marc Bruère, tout en ignorant
l'ouvrage de Pouqueville, discute, par anticipation, la possibilité de
ce qu'on y avance. Sa conclusion est négative. (_Archiv für slavische
Philologie_, 1906, pp. 52-76.)]

[50: _Osservazioni sopra diversi pezzi del Viaggio in Dalmazia del
Signor Abate Alberto Fortis, coll'aggiunta della cita di Sochivizca_. In
Venezia, 1776, pp. 264, in-4º.]

[51: _Sermone parenetico di Pietro Sclamer Chersino al Signor Giovanni
Lovrich_, Modena, 1777.--_L'Abate Fortis al Signor Giovanni Lovrich_,
Brescia, 1777.--_Lettera apologetica di Giovanni Lovrich al celebre
Signor Antonio Lorgna_, Padoua, 1777. (Lorgna avait attaqué Lovrich dans
les _Efemeridi letterarie di Roma_ du 31 août 1776.)]

[52: É. Reclus, _Géographie universelle_, t. III, p. 235.]

[53: _Die Sitten der Morlacken_. Aus dem Italienischen übersetzt [par
F.-A.-C. Werthes]. Mit Kupfern. Bern, bey der typographischen
Gesellschaft, 1775, pp. 99, in-8°.--Extrait de l'ouvrage suivant:]

[54: Abbate Alberto Fortis, _Reise in Dalmatien_. Aus dem Italienischen.
Mit Kupfern. Bern, bey der typographischen Gesellschaft, 1776, 2 vol.
in-8°, pp. 266 et 284.]

[55: _Mercure de France_, février 1777, pp. 109-116.]

[56: _Lettre de M. l'abbé Fortis à Mylord comte de Bute sur les mœurs et
usages des Morlaques, appelés Monténégrins_. Avec figures. À Berne, chez
la Société typographique, 1778, pp. 85, in-8º.--_Lettre à Son Excellence
Jacques Morosini sur le pays de Zara_. Avec figures. À Berne, chez la
Société typographique, 1778, pp. 43, in-8º.--Ces deux brochures sont
tirées à part de l'ouvrage suivant:]

[57: _Voyage en Dalmatie_ par M. l'abbé Fortis. Traduit de l'italien.
Avec figures. Berne, chez la Société typographique, 1778, 2 vol., pp.
246 et 276, in-8º.--M. Milan Ćurčin (_op_. _cit._, p. 48) prétend que
cette traduction française n'est pas faite sur l'original italien mais
sur la traduction allemande de 1776. Nous n'avons pu comparer les trois
éditions complètes,--au British Museum manque la traduction française et
à la Bibliothèque Nationale manque l'original--mais nous avons comparé
le chapitre sur les _Mœurs des Morlaques_ et, jugeant d'après ce
chapitre, il nous semble que M. Ćurčin se trompe. On trouve tant de
mêmes mots d'origine latine dans le texte italien et la traduction
française que des coïncidences si nombreuses seraient inexplicables si
la traduction française avait été faite sur la traduction allemande.
(Cf. surtout le commencement du § 9: _De' Costumi_). Mais ce n'est pas
tout. Le traducteur français NE REPRODUIT PAS nombre de fautes
d'impression et de transcription des noms slaves, fautes que l'on trouve
dans l'édition allemande, mais non dans l'original. Aussi son texte se
rapproche-t-il (son texte serbo-croate de la _Xalostna piesanza_) plutôt
du texte de Fortis que de celui du traducteur allemand. La preuve
apportée par M. Ćurčin que les planches sont identiques dans les deux
traductions n'est pas suffisante, étant donné que les deux ouvrages sont
sortis des mêmes presses.]

[58: _Frankfurter Gelehrten Anzeigen_, des 1er et 5 mars 1776, p. 149.
(Cité par M. Karl Geiger, dans l'_Archiv für Literaturgeschichte_, t.
XIII, Leipzig, 1885, p. 339.)]

[59: _Die Sitten der Morlacken_, pp. 91, 93, 95, 97, 99. Le _Klaggesang_
ne porte pas la signature de Werthes, mais on sait bien que la
traduction était sienne. Cf. Dr. Theodor Herold, _Friedrich August
Clemens Werthes und die deutschen Zriny-Dramen_, Münster i. W., 1898, p.
35 et suiv. (Cité par M. Ćurčin, _op. cit._, p. 45.)

Goethe avait fait la connaissance de Werthes une année avant la
publication de cette traduction (1774). Cf. _Allgemeine deutsche
Biographie_, t. XLII, p. 132, et _Goethe-Jahrbuch_, t. VII, p. 206 et
suiv. Pour notre part, nous croyons que ce fut à cette occasion qu'il
prit aussi connaissance de la traduction de Werthes.]

[60: Karl Bartsch, _Goethe und das serbische Versmass_, article publié
dans la revue berlinoise _Die Gegenwart_, t. XXIV, 1883, n°41, p. 229 et
suiv.]

[61: _Volkslieder_, Erster Teil, Leipzig, 1778, pp. 309-314. La
traduction fut publiée anonymement; le nom de Goethe ne figure que dans
les _Goethes Schriften_, t. VIII, 1789, pp. 177-182.--Sur cette
traduction existe toute une littérature dont, ailleurs, nous donnerons
la nomenclature.]

[62: _Volkslieder_, Zweiter Teil, Leipzig, 1778, pp. 168-171. Nombreuses
réimpressions, dont la meilleure est celle de Karl Redlich: _Herders
Poetische Werke_, Erster Band, Berlin, 1885 (dans les _Herders
Sämmtliche Werke_, herausgegeben von B. Suphan, XXV Band).]

[6: Tome XXX, pp. 593-596.]

[64: Voir à l'appendice.]

[65: Il en parle dans son article _Serbische Lieder_, publié pour la
première fois dans _Ueber Kunst und Altertum_, t. V, livr. 2 (1824), p.
53. Pourtant, Goethe fait erreur lorsqu'il affirme avoir traduit le
_Klaggesang_ d'après la comtesse de Rosenberg; _les Morlaques_, en
effet, ne contiennent pas cette pièce. Ils sont, du reste, postérieurs
de treize ans à la traduction de Goethe, qui est de 1775 ou 1776. (Voir
Franz Miklosich, _Ueber Goethe's «Klaggesang von der edlen Frauen des
Asan Aga»_, Vienne, 1883, pp. 50-52.)]

[66: _Giornale encyclopedico di Vicenza_, 1789 ou 1790. L'article fut
traduit en français et publié dans _l'Esprit des journaux_, juillet
1790, pp. 225-249.]

[67: Par Samuel Gottlieb Bürde, Breslau, 1790. Cf. une notice de Karl
Geiger dans l'_Archiv für Literaturgeschichte_, Leipzig, 1885, t. XIII,
p. 348 et suiv.]

[68: Charles Nodier, _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque_, Paris,
1829, pp. 187-194.--Cf. aussi la note de Nodier, jointe à son exemplaire
des _Morlaques_ et publiée par le baron A. Ernouf dans le _Bulletin du
Bibliophile_, juin-juillet 1858, p. 1010: «Je connais, dit-il, peu de
livres plus neufs, plus piquants et plus curieux; c'est un tableau très
vrai des mœurs les plus originales de l'Europe, et j'ose dire qu'il
n'existe dans aucune langue un ouvrage aussi complet sur cette
matière.»]

[69: _Notice sur la vie et l'œuvre de Justine Wynne_, par le baron
Ernouf, dans le _Bulletin du Bibliophile_, 1858, p. 997 et suiv. (En
citant cet article, nous l'abrégeons.) Outre cette curieuse _Notice_,
nous avons consulté: l'Introduction des _Essays moral and sentimental_
(Londres, 1785); l'article cité de Charles Nodier; _Biographisches
Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, von Dr. C. v. Wurzbach (art.
«Rosenberg-Orsini»); l'ouvrage cité de Franz Miklosich.--Un érudit
français, d'Ansse de Villoison, qui séjourna à Venise en 1782, parle
souvent de la comtesse de Rosenberg, dans les très intéressantes lettres
qu'il écrivit cette même année 1782 de la cour de Weimar à John Strange,
ministre anglais à Venise. D'Ansse de Villoison était un des premiers
Français qui aient connu Goethe personnellement, et M. Ch. Joret lui a
récemment consacré trois articles dans la _Revue d'histoire littéraire
de la France_ (1895-1896) et dans la _Revue germanique_ (1909). Les
lettres dont nous parlons non seulement sont restées inédites, mais
encore personne n'a songé à les étudier. Elles se trouvent au British
Museum, Eg. MSS. 2002, ff. 112-120, 127, 130, 138, 145, 155, 167, 181.

Peut-être fût-ce cet ami de la comtesse de Rosenberg qui parla pour la
première fois d'elle devant Goethe.]

[70: Wurtzbach, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t.
XXVIII, p. 17 et suiv.]

[71: Deux tomes en 1 vol. gr. in-8°, ensemble de 358 pages. Titre gravé,
avec les initiales J.W.C.D. U.& R. et une dédicace à Catherine II, avec
les noms de la comtesse en toutes lettres. Il semble qu'il y ait des
exemplaires où ces noms figurent sur le titre aussi, et qu'il y en ait
dans lesquels manque la dédicace. L'exemplaire que nous avons eu entre
les mains, celui du British Museum, ne porte que les initiales. J.-Ch.
Brunet cite aussi une édition de _Modène_, Société typographique, in-4°
[1788?] (_Manuel du libraire_, t. V, col. 1486.)]

[72: Préface aux _Morlaques_.]

[73: À propos de la «couleur locale» des _Morlaques_, l'abbé Cesarotti
écrivait: «On a même souvent reproché aux poètes de France que leurs
héros, soit Turcs, Chinois ou Américains, ne sont dans le fond que des
Français déguisés. Ici, au contraire, tout ce que l'on voit et que l'on
entend est _morlaque_, tout est convenable, tout est dans les coutumes
et dans la vérité.» (_L'Esprit des Journaux_, juillet 1790, p. 247.)]

[74: Cf. Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et le cosmopolitisme
littéraire_, Paris, 1895, pp. 384-440.]

[75: J.-J. Jusserand, _Histoire littéraire du peuple anglais_, t. I, p.
7.]

[76: Nous ne croyons pas qu'il faille attacher beaucoup d'importance à
ce jugement: c'est Nodier bibliomane et non pas Nodier critique qui
parle («un joli exemplaire, larges marges», etc.). Le rare in-8° qu'est
ce roman, est très apprécié par les amateurs de livres.--Pourtant,
l'auteur de _Jean Sbogar_ fut blâmé plusieurs fois pour cet éloge de la
«couleur locale».]

[77: Elle reconnaît cette dette dans sa préface.]

[78: À ce sujet, voir _ci-dessous_, §§ 7, 8 et 9.]

[79: _Bulletin du Bibliophile_, 1858, pp. 1005 et 1011.]

[80: Charles Nodier, _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque_, pp. 189
et 192.]

[81: Ch. Nodier, _op. cit._, p. 188.--Cet exemplaire a appartenu,
depuis, au prince d'Essling et, ensuite, au baron Ernouf, mort en 1887.
Nous ne connaissons pas son possesseur actuel. Un autre exemplaire,
marqué 70 francs, se trouvait au mois de juillet 1847 sur le catalogue
de la librairie J. Techener à Paris (_Bulletin du Bibliophile_, 1847, p.
326). Un troisième, appartenant à Aimé Martin, a passé en vente en 1848.
_Les Morlaques_ se trouvent au British Museum à Londres, ainsi qu'à la
Bibliothèque Impériale de Vienne; à Saint-Pétersbourg on en a deux
exemplaires, dont l'un fut offert par l'auteur à Catherine II. (Cf. la
lettre du baron Korff au directeur du _Bulletin du Bibliophile_, sept.
1858, pp. 1226-1228.) La Bibliothèque Nationale ne possède pas cet
ouvrage.]

[82: _Bulletin du Bibliophile_, 1862, pp. 1261-1262. Cf. aussi la notice
du baron Ernouf dans le même journal, 1881, pp. 463-468.]

[83: M. Ćurčin, _op. cit._, p. 181.]

[84: _Mélanges tirés d'une petite bibliothèque_, pp. 190-191.--Miklosich
(_op. cit._, p. 51) et M. Ćurčin (_op. cit._, p. 49), ignorant que cet
article de la _Biographie universelle_ était de Nodier lui-même, le
citent pour démontrer qu'il y avait des gens qui «ont jugé _les
Morlaques_ d'une façon plus juste que ne le fit Nodier dans ses
_Mélanges_»!]

[85: Sylvester Douglas, baron Glenbervie (1743-1823). Cf. _Dictionary of
National Biography_, t. XV, p. 348.]

[86: Un «ballet historique», _la Vente des esclaves,_ fut dansé à Berlin
pendant le carnaval de 1802 à une fête donnée par l'ambassadeur de
Portugal, M. de Correa, fête mémorable à laquelle assistaient le roi et
la reine de Prusse. La pièce ne fut jamais imprimée, mais on voit
d'après l'extrait qu'en a publié le baron Ernouf (_Bulletin du
Bibliophile_, 1868, pp. 385-390) qu'un Morlaque y jouait un rôle
important.--Le _Magazine encyclopédique_ enregistrait, au mois d'août
1806, un nouveau ballet des _Morlaques_ qui venait d'être donné au
Théâtre de la Ville de Vienne et qui n'avait point réussi.--Un opéra
intitulé _les Morlaques_, en deux actes, musique du baron de Lannoy,
texte italien de Rossi, fut représenté en 1817 à Graz. L'illustre savant
autrichien Miklosich, qui ne connaissait l'ouvrage de Mérimée que de
nom, et pas du tout celui de Nodier, se trompa singulièrement en
prétendant que cet opéra fut le dernier écho du _Viaggio in Dalmazia_.
(Cf. _Ueber Goethe's Klaggesang_, pp. 38 et 49.)]

[87: _Corinne ou l'Italie_, livre XV, ch. IX.--Cette idée sur la poésie
d'Ossian était déjà exprimée par Mme de Staël au chapitre consacré à la
littérature du Nord, dans son livre _De la littérature_ (pp. 210-224 de
l'éd. originale). On remarquera ici la même fameuse division des «deux
littératures tout à fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle
qui descend du Nord».]

[88: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 16 mai 1904, p. 748.]

[89: _Goethe-Jahrbuch_, 1884, p. 118.]

[90: _De l'Allemagne_, éd. Garnier, p. 175.]

[91: _Idem_, partie 2e, ch. XXX.]

[92: _Le Globe_, samedi 21 septembre 1827, p. 410.]

[93: Paul Pisani, _La Dalmatie de 1797 à 1815, épisode des conquêtes
napoléoniennes_. Paris, 1893.--Simo Matavouil, _Le Littoral adriatique
et les plans de Napoléon_ (en serbe) dans la _Délo_ de Belgrade,
décembre 1894.--William Miller, _Napoléon in the Near East_, dans la
_Westminster Review_, novembre 1900.--Louis Madelin, _Fouché_
(_1759-1820_), Paris, 1901, t. II.]

[94: Décret du 15 avril 1811.]

[95: Louis Madelin, _Fouché_, t. II, p. 246.]

[96: _Ibid._]

[97: Le 26 juillet 1812, le _Moniteur_ annonçait que «la langue
française étant devenue la langue du gouvernement et celle de l'armée,
il vient d'être pris des mesures pour que les habitants des villes
illyriennes soient à même d'étudier cette langue. On a donc établi des
chaires de français dans tous les collèges de l'Illyrie». Pourtant,
l'intendant d'Istrie se plaignait au gouvernement général de ce que
«l'instruction ne fût pas adaptée ni aux localités, ni aux mœurs des
habitants». (Madelin, _op. cit._)]

[98: _Télégraphe illyrien_, 27 août 1812 et 28 janvier 1813.]

[99: Madelin, _op. cit., loc. cit._]

[100: L. Leger, _Le Monde slave_, Paris, 1873, pp. 15-17.]

[101: Jean Skerlitch, _Les Romantiques français et la poésie populaire
serbe: Charles Nodier_ (en serbe), dans le _Srpski kgnijevni Glasnik_
des 16 mai et 1er juin 1904.]

[102: N.S. Pétrovitch, _Bibliographie française sur les Serbes et les
Croates,_ Belgrade, 1900, pp. 25-26.]

[103: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[104: Louis Leger, _Une mystification littéraire de Mérimée_, dans la
_Nouvelle Revue_ du 16 juin 1908, p. 447.]

[105: Par exemple: _Recherches sur l'Illyrie ancienne et moderne_, dans
le _Moniteur universel_ du 20 mars 1810.]

[106: _Moniteur universel_, 1806, p. 463.]

[107: _Mémoires de l'Académie Celtique_, Paris, 1808, t. II, pp. 21-62.
Cf. aussi pp. 143-145 (lettre de Marc Bruère) et 403-434.]

[108: Le comte de Sorgo, qui prit plus tard le titre de duc, passa le
reste de sa vie à Paris, où il mourut le 17 février 1841, après avoir
publié quelques opuscules sur la littérature ragusaine. Nous parlerons
plus loin de sa traduction d'une ballade serbo-croate qu'il donna à
Mérimée et qui figure aujourd'hui dans _la Guzla_.]

[109: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[110: Voir _ci-dessous_, ch. IV, § 5.]

[111: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[112: On peut lire sur cet ouvrage une critique de Ch. Nodier, dans le
_Journal des Débats_ du 1er février 1815, et dans ses _Mélanges_, t. II,
pp. 1-10.]

[113: _Annales encyclopédiques_, mars 1818.]

[114: Manquent dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[115: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[116: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.--Il existe dans les
archives de la famille Guiguer de Prangins, à Lausanne, un manuscrit
intitulé: _Souvenirs de mon séjour en Illyrie et de mes voyages avec le
général comte Bertrand, gouverneur des provinces illyriennes, en 1812,
1813 et 1814_, par Amédée Massé, secrétaire intime du général. (_Le
Correspondant_ du 10 février 1910, p. 543.)]

[117: Préface de _la Guzla_.]

[118: Madame Mennessier-Nodier, _Ch. Nodier, épisodes et souvenirs de sa
vie_, Paris, 1867, p. 141.--_Correspondance inédite de Ch. Nodier_,
publiée par A. Estignard, Paris, 1876, p. 135.]

[119: _Correspondance inédite_ (lettres à Charles Weiss).]

[120: Il avait épousé Mlle Désirée Charves, fille du juge Claude
Charves, le 30 avril 1808.]

[121: On le voit bien dans la _Correspondance inédite_. Pourtant, M.
Pisani, _op. cit.,_ p. VIII, prétend que Nodier «passa à Laybach l'année
1812 et le commencement de 1813». Nous reviendrons sur ce point.]

[122: _Correspondance inédite_, p. 141.]

[123: _Ibid_.]

[124: L'on connaît quel rôle fantaisiste il attribue à la société
secrète des _philadelphes_ dont il disait avoir été l'un des membres des
plus actifs.]

[125: _Souvenirs et portraits: Fouché_, p. 313.

[126: _Ibid._]

[127: _Portraits littéraires_, t. I, p. 472.]

[128: Quérard, _La France littéraire_, t. VI, p. 429.]

[129: G. Vicaire, _Manuel de l'amateur de livres_, t. VI, col. 91.]

[130: Marmont, _Mémoires_, liv. XIV, p. 435.]

[131: Prospectus du _Télégraphe officiel_.]

[132: Charles Nodier, _Souvenirs de la Révolution et de l'Empire_,
Paris, 1850, t. II, p. 332.]

[133: _Télégraphe officiel_, janvier 1813, p. 32 (Cité par M. Tomo
Matié, _Archiv für slavische Philologie_, 1906, p. 324.)]

[134: «Vers 1811... Nodier fut chargé de la direction... d'un journal
intitulé le _Télégraphe_, qu'il publia d'abord en trois langues:
français, allemand et italien, puis en quatre, en y ajoutant le slave
vindique.» Sainte-Beuve, _Portraits littéraires_, t. I, p. 472.]

[135: P. Pisani, dans le _Bulletin critique_ du 15 novembre 1887.]

[136: _Archiv für slavische Philologie_, t. XXVIII, p. 324, et t. XXIX,
pp. 70 et 79-80.]

[137: Il semble que Nodier n'apporta pas d'Illyrie la collection du
journal dont il était rédacteur, car elle ne figure pas sur le catalogue
de sa bibliothèque, rédigé après sa mort en 1844. En 1821, ayant voulu
insérer dans _Smarra_ une pièce du poète ragusain Ignace Gjorgjić, pièce
dont il avait déjà fait une traduction dans le _Télégraphe_, Nodier se
trouva obligé d'en faire une autre, sans doute parce que le numéro où
parut la première lui manquait.]

[138: Lettres à Weiss.]

[139: Nodier, _Souvenirs et portraits: Fouché_, p. 313.]

[140: P. Pisani, _La Dalmatie de 1797 à 1815_, Paris, 1893, p. 345.]

[141: _Journal de l'Empire_ des 4 et 21 février 1814 (manque le
quatrième article). Ces feuilletons, qui sont d'après M. Leger
«spécimens d'ignorance naïve et de creuse phraséologie», sont réimprimés
encore plusieurs fois, à savoir: _3°_ dans les _Mélanges de littérature
et de critique_ par M. Charles Nodier, mis en ordre et publiés par
Alexandre Barginet de Grenoble, Paris, 1820, t. II, pp. 353-371; _4°_
dans les _Annales romantiques_ pour l'année 1827-1828, pp. 112-118 (en
partie); _5°_ sous la signature de M. «Ch. Nodier de l'Académie
Françoise» dans le _Dictionnaire de la conversation_, art. «Illyrie»
(Paris, 1836); _6°_ dans le même _Dictionnaire_, t. XI de la deuxième
édition (Paris, 1856). Cette dernière fois l'article fut abrégé.]

[142: Cité par M. Matić, _Archiv für slavische Philologie_, t. XXVIII,
p. 324.]

[143: _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 447.]

[144: À Laybach, de la fin de décembre 1812 au 26 août 1813; à Trieste,
un mois. Au mois de novembre 1813, Nodier se trouvait déjà à Paris et
écrivait des articles aux _Débats_.]

[145: É. Montégut, _Nos morts contemporains_, t. I, p. 131.]

[146: Ch. Nodier, _Souvenirs et portraits_, p. 314.]

[147: «L'évacuation de la province arriva trop vile, dit-il, pour
l'exécution de ce plan.» _Journal des Débats_ du 1er février 1815.]

[148: Francesco-Maria Appendini, _Notizie istorico-critiche sulle
antichità, storia e letteratura de' Ragusei_, Raguse, 1802-03, 2 vol.
in-4°.]

[149: Voir _ci-dessus_, p. 73, et _ci-dessous_, pp. 105-106.]

[150: Nous citons d'après les _Mélanges de littérature et de critique_
de Nodier.]

[151: Il y fut introduit par ordre du duc de Rovigo, avec appointements
de 3.600 francs. (Léonce Pingaud, _Fouché et Charles Nodier_, dans les
_Mémoires de l'Académie de Besançon_, 1901, p. 184.)]

[152: Sainte-Beuve, _Portraits littéraires_, t. I, p. 473.]

[153: Préface à l'édition de 1832.]

[154: _Jean Sbogar,_ Paris, Gide fils, 1818, 2 vol. in-12, pp. VI-234 et
ff. 2, pp. 229-VI. Publié à 5 francs.]

[155: Quelques jours plus tard, le _Journal du Commerce_(6 juillet 1818)
indiquait M. Ch. Nodier comme l'auteur probable de _Jean Sbogar,_ en
ajoutant: «L'éditeur de ce roman nous annonce dans sa préface que cet
auteur part pour la Russie; puisse cette contrée tempérer un peu la
fougue de son imagination! et puisse-t-il, si son amour pour l'état
sauvage lui fait chercher les peuples dans l'état le plus près de la
nature, ne pas trouver chez les Cosaques une réfutation _ad hominem_ de
ses systèmes exagérés!» Nodier répondit au rédacteur, le 10 juillet, par
la lettre suivante qui ne fut insérée par celui-ci que sept jours plus
tard:

«Monsieur,

«J'apprends par un numéro de votre journal qui vient de tomber dans mes
mains, qu'on m'a attribué un roman intitulé _Jean Sbogar_. Les personnes
qui me connaissent savent que je ne fais pas de romans; et comme je n'en
lis pas plus que je n'en fais, je n'ai pas lu _Jean Sbogar._ Le jugement
que vous exprimez sur ce livre pouvant donner cependant une idée fort
étrange de mon caractère, qui, grâces au ciel, n'avait pas encore été
compromis, et qui est à peu près tout ce qui me reste, j'espère que vous
voudrez bien accorder à mon désaveu une mention de deux lignes.

«Quant au vœu que vous avez la complaisance de former pour que les
Cosaques ne répondent pas par un argument _ad hominem_ à mes systèmes
sur les peuples _nouvellement civilisés_, j'en sais apprécier la
délicatesse, et je vous en remercie au nom de ma famille.

«Charles Nodier.»]

[156: Il nous paraît que c'est là une légende habilement arrangée pour
écouler l'édition. On invoque ordinairement le témoignage de N.
Delangle, ami de Nodier et éditeur de ses _Poésies diverses_ (Paris,
1829). Mais Delangle, ce prétendu témoin ou vérificateur, ne cite que le
numéro de _la Renommée_ dont nous venons de parler plus haut, et le
_Mémorial de Sainte-Hélène._ (Préface des _Poésies diverses,_ p. 10.)
Nous avons cherché, au _Mémorial,_ le passage en question, mais nous
n'avons pas réussi à le trouver. Du reste, le comte de Las Cases avait
quitté Sainte-Hélène DIX-HUIT MOIS AVANT que _Jean Sbogar_ eût paru, et,
par conséquent, ne pouvait rien savoir d'une pareille lecture.]

[157: Renouard, _Catalogue de la bibliothèque d'un amateur,_ Paris,
1819, t. III, p. 123.]

[158: Edmond Estève, _Byron et le romantisme français,_ Paris, 1907, p.
31.--_Jean Sbogar_ n'est pas une imitation directe des _Brigands._ La
pièce de Schiller était traduite, en 1785, dans le _Nouveau Théâtre
allemand_ de Friedel et Bonneville. La Martelière en tira un gros
mélodrame, _Robert, chef de brigands,_ en 1792. En 1799, traduisant le
théâtre de Schiller, il renonça à y faire entrer les _Brigands_ comme
trop universellement connus. Il les remplaça par une tragédie de
Zschocke, _Abelino ou le grand bandit,_ «pièce qui a un mérite tout à
fait original, et qui, par sa contexture et la singularité du sujet,
semble appartenir au même écrivain». _(Théâtre de Schiller, traduit de
l'allemand,_ Paris, 1799, préface, t.1, p. VII.) C'était cette imitation
qui avait inspiré _Jean Sbogar._]

[159: Préface de l'édition de 1832.]

[160: Ch. Nodier, _Souvenirs de la Révolution et de l'Empire, _Paris,
1850, t. II, p. 328.]

[161: É. Montégut, _Nos Morts contemporains, _Paris, 1883, t. I, p.
141.]

[162: M. Salomon, _Charles Nodier et le groupe romantique, _Paris, 1908,
p. 267.]

[163: Sainte-Beuve, _Portraits littéraires, _Paris, 1862, t. I, p. 472.]

[164: Gérard de Nerval, _Voyage en Orient_. Paris, 1851, t. I, p. 58.]

[165: Une citation fantaisiste du poète ragusain Gondola (Gundulić)
figure en tête du chapitre II de _Jean Sbogar_. Dans ce chapitre se
trouve également le très intéressant portrait d'un vieux chanteur
illyrien, dont nous reparlerons ailleurs. Dans le cinquième, Nodier
définit le _pismé_ dalmate: «sorte de romance qui n'est pas sans charme
quand l'oreille y est accoutumée, mais qui l'étonne par son caractère
extraordinaire et sauvage quand on l'entend pour la première fois, et
dont les modulations sont d'un goût si bizarre que les seuls habitants
du pays en possèdent le secret». Dans le septième chapitre, Jean Sbogar
chante à Antonia «la fameuse romance de _l'Anémone_, si connue à Zara»,
qui est «la production la plus nouvelle de la poésie morlaque». Cette
romance, nous n'avons pas besoin de le dire, n'est pas plus authentique
que les ballades de Mérimée.]

[166: _Jean Sbogar_ a inspiré, en 1838, un roman de George Sand,
_l'Uscoque_, prétendue histoire véritable du héros des deux poèmes de
lord Byron, le _Corsaire_ et _Lara_.]

[167: _Journal de l'Empire_ des 4 et 21 février 1814.]

[168: Balthasar Hacquet, _L'Illyrie et la Dalmatie_, trad. de l'allemand
par M. Breton, Paris, 1814, 2 vol. in-12.]

[169: Voy. _ci-dessus_, la note 141.]

[170: _Minerve littéraire_, t. I, p. 354.]

[171: _Annales de la littérature et des arts_, t. IV, pp. 262-264.]

[172: _Encyclopédie des gens du monde_, t. XVIII, p. 159.]

[173: _Biographie universelle_, t. XXX, p. 641.]

[174: À Paris, chez Ponthieu, pp. 212, in-12; prix: 3 francs.]

[175: Préface à la première édition. Cette étymologie est très
arbitraire; le mot «esclavon» n'est pas _smarra_ mais _mora_ (incube).
Pourtant, ce n'était pas Nodier qui avait inventé le mot. M. Tomo Matić
a bien trouvé un chapitre intitulé _Incubo o Smarra_ dans la réfutation
de Lovrich, _Osservazioni sopra diversi pezzi del Viaggio in Dalmazia
del Signor Abate Alb. Fortis_ (p. 201).]

[176: _Smarra_, pp. 11-13.]

[177: Préface à l'édition Renduel.]

[178: «En Illyrie, Nodier avait trouvé une population dont les sommeils
étaient troublés habituellement par le cauchemar et dont les veilles
étaient assombries par la plus monstrueuse et la plus noire superstition
qui existe: la croyance au vampirisme.»--Émile Montégut, _Nos Morts
contemporains_, Paris, 1883, t. I, p. 150.]

[179: André Le Breton, _Balzac, l'homme et l'œuvre_, Paris, 1905, pp. 57
et 70. Cf. aussi _Byron et le romantisme français_, par Edmond Estève,
Paris, 1907, p. 491 et suiv.]

[180: Sur Anne Radcliffe et son influence, voy. _History of Romanticism
in the XVIIIth Century_ by Henry A. Beers, pp. 249-264.]

[181: Cf. H. A. Beers, _op. cit._, pp. 404-410 et _passim_.--F.
Baldensperger, _Le «Moine» de Lewis dans la littérature française_
(_Journal of comparative Literature_, juillet-septembre 1903).]

[182: Sur Maturin, voy. les _Portraits littéraires_ de Gustave
Planche.--Victor Hugo cite _Bertram_ en tête de son ode _la
Chauve-Souris_.]

[183: André Le Breton, _op. cit., loc. cit._]

[184: Nous consacrerons au vampirisme un chapitre spécial dans la
deuxième partie de notre étude.--Remarquons le même goût de
l'épouvantable chez les peintres romantiques. À cet égard, nous trouvons
_la Danse macabre_ de Deveria (Musée de Grenoble), très
caractéristique.]

[185: M. Breuillac, _Hoffmann en France_ dans la _Revue d'histoire
littéraire de la France_, 1906-1907.]

[186: Jules Marsan, _Notes sur la bataille romantique (Revue d'histoire
littéraire,_ 1906, p. 596).]

[187: Victor Vignon Rétif de la Bretonne, dans sa parodie _Og_, Paris,
Hubert, 1824, in-12.]

[188: _Odes et Ballades_, Paris, Hetzel, p. 300.]

[189: Cf. _ci-dessous_, ch. VI, § 3.]

[190: Notons encore une œuvre inspirée par la nouvelle de Nodier:
_Smarra ou le démon des mauvais rêves_, divertissement arrangé par MM.
Valnay et Adrien pour les représentations de John Devani (au Théâtre de
Drury Lane à Londres) qui remplit les rôles de Yakoff et de Smarra. La
scène est en Finlande. Paris, typ. de Mme veuve Dondey-Dupré, rue
Saint-Louis, 46, _s. d._ [1853].--_Bibliographie de la France_ du 12
mars 1853.

En 1840, _Smarra_ fut traduit en espagnol. Voici le titre de cette
traduction: _Smarra, ó los demonios de la noche_. Sueño romántico,
traducido del esclavon al francés por Carlos Nodier, y del francés al
español por A. M. _Barcelona_, 1840, imp. de T. Tauló, ed. Madrid, lib.
de Cuesta. En 16°. Con Iáms. (Don Dionisio Hidalgo, _Bibliografia
española_, Madrid, 1870, t. IV. p. 502.)]

[191: Jean Skerlitch, _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er juin 1904, pp.
847-48.]

[192: Cf. Louis Madelin, _Fouché_, Paris, 1901, t. II, p. 248.]

[193: _L'Aubépine de Veliko._]

[194: Pétrovitch, _Bibliographie française sur les Serbes et les
Croates,_ Belgrade, 1900, p. 32.]

[195: Cf. _ci-dessous,_ ch. IV, § 2 et ch. XI, § 1.]

[196: Cf. _ci-dessus_, ch. I, § 7.]

[197: On peut lire l'original serbo-croate de ce poème dans les _Piesni
razlike_ d'Ignace Gjorgjić, ed. Lj. Gaj, Agram, 1855, p. 16, sous le
titre de _Zgoda ljuvena_. M. Malić a reproduit _in extenso_ les deux
versions de Nodier, dans _l'Archiv für slavische Philologie_, t. XXIX,
pp. 79-84.]

[198: Voy. _ci-dessus_, p. 92.]

[199: _Minerve littéraire_, ch. I, § 9.]

[200: _Smarra_, pp. 184-185.]

[201: _L'Abeille_ (suite de _la Minerve littéraire_), 1821, t. IV, p.
361.]

[202: _Gazette de France_ du 28 septembre 1821.]

[203: _Annales de la littérature et des arts_, t. IV, Paris, 1821, p.
391.]

[204: Sur cette réimpression lire _Le Romantisme et l'éditeur Renduel_,
par Adolphe Jullien, Paris, 1897, pp. 180-184.]

[205: Nous ne parlerons pas de _Mademoiselle de Marsan_, dont l'action
se passe presque exclusivement en Italie, et qui n'est, du reste, qu'une
édition abrégée de _Jean Sbogar_.--On ne considère plus comme une œuvre
de Nodier: _Lord Ruthwen ou les Vampires_, roman de C.[yprien]
B.[érard], publié par l'auteur de «Jean Sbogar» et de «Thérèse Auber»,
Paris, Ladvocat, 1820, 2 vol. La seconde édition, parue quelques mois
plus tard, porte à la couverture le nom de Nodier, mais il désavoua la
paternité du livre, à la grande colère de Ladvocat. (E. Estève, _Byron
et le romantisme français_, Paris, 1907, pp. 76-77.)]

[206: M. Henry A. Beers, auteur de _History of Romanticism in the XIXth
Century_, aborde pourtant cette question aux pages 190-191 de son
excellent livre.]

[207: F. Brunetière, art. «ballade» dans la _Grande Encyclopédie_.]

[208: _Ibid._]

[209: Cf. Andrew Lang, article «Ballads» dans l'_Encyclopædia
Britannica_.]

[210: Cf. Andrew Lang, _loc. cit._]

[211:
     O, fellow, come, the song we had last night.
     Mark it, Cesario, it is _old and plain._
     The spinsters and the knitters in the sun
     And the free maids that weave their thread with bones
     Do use to chant it: it is silly sooth,
     And dallies with the innocence of love
     Like the old age.
]

[212: Sir Philip Sidney, _Defence of Poesie,_ Londres, 1580. (Cité par
M. Bonet-Maury, G.-A. _Bürger et les origines de la ballade littéraire
allemande_, Paris, 1889, p. 27.)]

[213: _Ibid._]

[214: Bonet-Maury, _loc. cit._--En 1850, I. Garachanine, ministre de
l'intérieur de Serbie, se trouva aussi obligé d'interdire dans certains
districts le chant public des _piesmas_, qui exaltaient encore assez les
auditeurs pour en pousser quelques-uns à gagner la montagne et se faire
bandits.]

[216: Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et les origines du
cosmopolitisme littéraire_, Paris, 1895, p. 386.]

[217: _Idem_, p. 384.]

[218: _Fragments of Ancient Poetry, collected in the Highlands, and
translated from the Gaelic or Erse Languages_, Édimbourg, 1760. Une
souscription publique engagea Macpherson à faire un voyage dans les
montagnes écossaises, afin d'y recueillir d'autres poèmes si
remarquables dont s'enorgueillissait le patriotisme régional des avocats
édimbourgeois et des grands seigneurs calédoniens. _Fingal, Ancient Epic
Poem in six Books_ parut en 1762, _Temora_ en 1763. En 1765, tout fut
réuni sous le titre général de poésies d'Ossian. Avant les _Fragments_,
Macpherson avait donné un poème épique très médiocre: _The Highlander_
(1758).]

[219: «Nevertheless, there can be no doubt that large parts of both
_Fingal_ and _Temora_ were what they claimed to be: translations
(frequently very free) from Gaelic originals.»--W.H. Hulme, dans _Modern
Language Notes_, 1899, col. 436-437.]

[220: Cf. B. Schnabel, _Ossian in der schönen Litteratur England's bis
1832_, dans _Englische Studien_, t. XXIII, pp. 31-73 et 366-401.]

[221: N° 177 du _Rambler_ (1751).]

[222: Lettre à Hurd, mars 1765.]

[223: G. Bonet-Maury, _op. cit._, pp. 32-34.]

[224: _Bishop Percy's Folio Manuscript_, edited by John W. Hales and
Frederick J. Furnivall, Londres, 1867-68, 3 vol.]

[225: Hermann Hettner, _Geschichte der englischen Literatur von der
Wiederherstellung des Königthums bis in die zweite Hälfte des
achtzehnten Jahrhunderts_, 3e édition, p. 454.]

[226: H. A. Beers, _History of Romanticism in the XVIIIth Century_,
New-York, 1899, p. 299.]

[227: Appendice à la préface de la 2e édition des _Lyrical Ballads._]

[228: H. A. Beers, _op. cit._, p. 300.]

[229: Allan Cunningham, _English Literature in the last Fifty Years_,
dans _The Athenæum_ pour l’année 1833.]

[230: Th. Watts-Dunton, _Encyclopædia Britannica_, t. XX, p. 859.]

[231: Chose pour nous des plus intéressantes: dans son enthousiasme pour
la poésie populaire, Klopstock s'efforça de se procurer d'_authentiques
ballades «illyriques»_, bien avant Goethe et Herder, pour ne rien dire
des «illyricisants» du XIXe siècle. Le 22 juillet 1768, il écrivit au
jésuite viennois Michel Denis, qui traduisait Ossian en hexamètres
allemands, pesants et monotones, et qui connaissait bien les
«Illyriens»: «Sie haben mir durch Ihre Nachricht, dass noch illyrische
Barden durch die Ueberlieferung existiren, eine solche Freude gemacht,
dass ich ordentlich gewünscht hätte, dass mir Ihr Ossian weniger
gefallen hätte, um Sie bitten zu können, ihn liegen zu lassen und diese
Barden zu übersetzen... _Aber ich will auch einige Blumen aus Ihrem
illyrischen Kranze in meine Sammlung haben_.» Et il lui donna alors des
instructions pour préparer le texte original et la traduction en regard.
Mais cette tentative resta sans effet. (M. Ćurčin, _Das serbische
Volkslied_, p. 39.)]

[232: Joseph Texte, _Jean-Jacques Rousseau et le cosmopolitisme
littéraire _, p. 388.]

[233: Hermann Hettner, _op. cit._, p. 455.]

[234: J. Texte, _op. cit., loc. cit._]

[235: G. Bonet-Maury, _op. cit._, pp. 48-54.--H. A. Beers, _Romanticism
in the XVIIIth Century_, pp. 300-301.--H. F. Wagener, _Das Eindringen
von Percy's Reliques in Deutschland_, Heidelberg, 1897.--Heinrich Lohre,
_Von Percy zum Wunderhorn, Beiträge zur Geschichte der
Volksliedforschung in Deutschland_, Berlin, 1902.]

[236: Joret, _Herder_, Paris, 1875, p. 478.]

[237: Publié dans le _Deutsches Museum._]

[238: Cet ouvrage est plus connu sous le nom des _Voix des peuples dans
la poésie_ (_Stimmen der Völker in Liedern_), qui exprime, il est vrai,
beaucoup mieux la pensée intime de Herder, mais qui n’est pas de lui. En
effet, ce titre avait été donné aux _Volkslieder_, en 1807, par leur
éditeur J. von Müller.]

[239: A. Vilmar, _Geschichte der deutschen National-Litteratur_,
Marburg, 1886, p. 389.]

[240: On peut signaler sous l’action allemande un mouvement folklorique
en Bohème, en Suède, en Danemark, en Serbie. Nous ne nous occuperons que
de ce dernier, et pour cause.]

[241: Edouard Soharé, _Histoire du Lied,_ Paris, 1868. (Nouvelle
édition, publiée en 1903, est précédée d’une Étude sur le réveil de la
poésie populaire en France.)--Wilhelm Scheffler, _Die französische
Volksdichtung und Sage_, Leipzig, 1884, Introduction.--Gottlieb Wüscher,
_Der Einfluss der englischen Balladenpoesie auf die französische
Litteratur, von Percy’s_ «_Reliques of Ancient English Poetry_» _bis zu
de La Villemarqué’s_ «_Barzaz-Breiz_», _1765-1840_, Zurich, 1891.]

[242: _Essais_, livre I, ch. LIV.]

[243: _Brunettes ou Petits airs tendres, avec les doubles et la basse
continue, méslées de chansons à danser_, 3 vol. Paris, 1703, 1704,
1711.--_Les Rondes, chansons à danser_, Paris, 1724.]

[244: _Les constantes Amours d’Alix et d’Alexis et les infortunes
inouïes de la très belle, honnête et renommée comtesse de Saulx. (Œuvres
de Moncrif_, Paris, 1769, tome III.)]

[245: Joseph Texte, _op. cit._, p. 389.]

[246: Wüscher, _op. cit._, pp. 33-34.]

[247: Thomas S. Perry, _English Literature in the Eighteenth Century_,
New-York, 1883, p. 417.]

[248: J. Texte, _op. cit._, p. 400.]

[249: _Lettre à M. de Virieu_.--Cf. aussi: _Cours familier de
littérature_, tome XXV.]

[250: _Correspondance de H. de Balzac (1819-1850)_, t. I, p. 6.]

[251: André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère, _Correspondance et
souvenirs_ (de 1805 à 1864), recueillis par Mme H. Cheuvreux, Paris,
1875, t. I, p. 160.]

[252: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. II, p. 62.]

[253: _Lettres diverses et autres œuvres mêlées, tant en prose qu’en
vers_. Bruxelles, 1773, 3 vol. in-12, t. I, pp. 118, 162 et 199.]

[254: _Reliques_, Second Séries, Book the 2nd, n°7. (T. II, p. 19 de
l’édition J.M. Dent and C°.)--John Stow, _A Summary of the Chronicles of
England from the first coming of Brute into the Land unto this present
Year_, Londres, 1565. Souvent réédité et continué jusqu’à l’an 1611.]

[255: _Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l’histoire et à
la littérature_, par M.[onsieur] D.[e] L.[a] P.[lace], Bruxelles,
1784-5. Tome III, pp. 236-238.]

[256: _Idem_, pp. 239-243.]

[257: _Pièces intéressantes_, tome III, pp. 247-249.]

[258: Elle est traduite en prose française par Loève-Veimars, dans ses
_Ballades, légendes et chants populaires de l’Angleterre et de
l’Ecosse_, Paris, 1825.]

[259: Léon Séché, _Le Roman de Lamartine_, Paris, 1909, pp. 89-103.]

[260: Tome I, pp. 292-300.]

[261: Mars 1807 (t. I, p. 441).]

[262: 1807 (t. III, p. 186).]

[263: _Archives littéraires_, t. XVII, p. 299.--Percy, _Reliques_, First
Series, Book the 1st, n° 4. (Cité par M. Wüscher, _op. cit._, p. 38.)]

[264: _Victor Hugo, leçons faites à l’École Normale Supérieure par les
élèves de la 2e année (lettres) 1900-1901_, sous la direction de
Ferdinand Brunetière, Paris, 1902, t. I, p. 62.]

[265: Cf. _ci-dessus_, ch. I, § 5.]

[266: Mme de Staël, _De l’Allemagne_, 2e partie, ch. XXX.]

[267: Henri Heine, _De l’Allemagne_, t. I, pp. 316-317.]

[268: Paris, 1813; nouvelles éditions 1819, 1829, 1840.--M. de Sismondi
y traduisit un assez grand nombre de romances, non pas sur l'original
espagnol mais sur la traduction allemande de Herder, qui était
elle-même... une simple traduction du français! (Cf. Reinhold Köhler,
_Herders Cid und seine französische Quelle_, Leipzig, 1867. Cette
«source française» était la _Bibliothèque des Romans_.) «Un poète
philosophe allemand, disait M. de Sismondi, Herder, les a recueillies
[les romances] il y a peu d'années; et il les a traduites en vers de
même mesure, avec cette exactitude scrupuleuse que les Allemands
apportent dans leurs traductions.» Dans la seconde édition, l'auteur
déclarait qu'il s'était aperçu, depuis, que les vers de Herder
s'éloignaient souvent de l'original; mais il n'entrevit pas la raison de
ces différences.]

[269: Gustave Lanson, _Émile Deschamps et le Romancero_, étude sur
l’invention de la couleur locale dans la poésie romantique. (_Revue
d’histoire littéraire_, 1899, p. 6.)]

[270: _Idem_, pp. 7-8.]

[271: _Journal des Débats_ du 25 juillet 1814.]

[272: _La Muse française_, 1823, t. I, pp. 310-321.]

[273: Sainte-Beuve, Lettre-Préface à l’_Étude sur l’influence
anglo-germanique au XIXe siècle_, par William Reymond, Berlin, 1864.]

[274: Joseph Texte, _Revue des Cours et Conférences_ du 13 février
1896.]

[275: Gustave Lanson, _art. cité_.]

[276: _Ibid_.]

[277: T. I, pp. 461 et suiv.--Le premier écrivain français qui avait
collectionné les chansons populaires grecques fut La Guillelière, auteur
de _la Lacédémone nouvelle et ancienne_ (1676).]

[278: T. IX.--Le baron Eckstein écrivit également, trois ans plus tard,
dans sa revue _le Catholique_, deux longues notices sur la poésie
populaire serbe. Nous en parlerons dans le paragraphe suivant, qui sera
consacré spécialement à cette poésie.]

[279: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, pp. 206-208 (éd.
1870).--Angelo de Gubernatis, _Il Manzoni ed il Fauriel studiati nel
loro carteggio inedito_, 2e édition, Rome, 1880.]

[280: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, p. 230.]

[281: Il était né en 1772 et ne fut nommé professeur qu’en 1830.--Cf.
A.-F. Ozanam, _Mélanges_, t. II.]

[282: Notamment, on lui doit les _Nouvelles recherches sur la langue,
l’origine et les antiquités des Bretons_, Bayonne, 1792.]

[283: J.-B. Galley, _Claude Fauriel, membre de l’Institut, 1772-1844_,
Saint-Étienne, 1909, pp. 285-286.]

[284: _Ibid_.]

[285: Cité par Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, p. 236.]

[286: Gaston Deschamps, dans l'_Histoire de la langue et de la
littérature française_ de Petit de Julleville, t. VII, pp. 278-79.]

[287: À Grenoble, une représentation donnée par Mlle Georges produisit
une recette de 2.225 francs. (_Revue des Cours et Conférences_, 23 juin
1898, p. 704.)]

[288: Gaston Deschamps, _Victor Hugo et le Philhellénisme_, dans la
_Revue des Cours et Conférences_ du 23 juin 1898.]

[289: Otto Moell, _Beiträge zur Geschichte der Entstehung der
«Orientales» von Victor Hugo_, Mannheim, 1901.]

[290: _Le Constitutionnel_ du 17 février 1846.]

[291: _le Globe_ des 30 octobre, 20 novembre, 18 décembre 1824 et 19
février 1825.]

[292: Cité par Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. IV, pp.
237-8.]

[293: _Goethes Briefe_, Weimar, 1906, t. XXXVIII, p. 191.]

[294: À ce sujet, voir _ci-dessous_, ch. III, § 2.]

[295: H.A. Beers, _History of Romanticism in the XIXth Century_, p.
194.]

[296: Paul Morillot, dans _Histoire de la langue et de la littérature
française_ de Petit de Julleville, t. V, p. 588.]

[297: H.A. Beers, _op. cit._, p. 349.]

[298: Sur cet ouvrage cf. _Gazette de France_ du 31 mai 1824.]

[299: _Le Globe_, 1825, p. 165.]

[300: _Annales de la littérature et des arts_, tome XXVI, pp. 376 et
suiv. (1826).]

[301: _Journal général de la littérature de France _, t. I, p.19. (Cité
par M. Wüscher, _op. cit._, p.69.)]

[302: _Mercure du XIXe siècle_, tome VIII, p. 607 et suiv. (1825).]

[303: Paris, Gosselin, 4 vol. in-8°.]

[304: _La France chrétienne_ des 28 décembre 1827 et 2 janvier
1828.--_Le Globe_ du 17 mai 1828.]

[305: À ce sujet, voir _les Épopées françaises_ de Léon Gautier, t. II,
Paris, 1892.]

[306: H.A. Beers, _Romanticism in the XIXth Century_, New-York, 1902,
pp. 190-191.]

[307: _Journal des Débats_, 25 juillet 1814.]

[308: Cité par M. Léon Séché dans son livre _le Cénacle de la Muse
française_, p. IX.]

[309: Voir _ci-dessus_, § 4.]

[310: _Mala prostonarodnia slaveno-serbska piesnaritsa_, izdana Voukom
Stéphanovitchem. Vienne, 1814, pp. 120, in-8°. Cette brochure fut
bientôt suivie d’une seconde (1815). Une nouvelle édition,
considérablement augmentée, fut publiée en quatre volumes de 1823 à
1833. Une troisième édition parut de 1841 à 1865 (5 vol. in-8°).
L’édition complète a été éditée par l’État serbe en neuf grands volumes
in-8°, Belgrade, 1891-1902. En outre, il existe une foule d’éditions
abrégées, morceaux choisis, éditions populaires, etc. (depuis dix
centimes). Nous parlerons plus loin des traductions étrangères.]

[311: Sur l’œuvre de Karadjitch on peut consulter: A.N. Pypine et W.D.
Spasowicz, _Histoire des littératures slaves_, Paris, 1881, pp. 299-307;
Lioubomir Sloyanovitch, _Vouk S. Karadjitch_, Belgrade, 1899 (en serbe).
L’article «Karadjitch» dans _la Grande Encyclopédie_ est bon, mais trop
court; celui de la _Biographie générale_ (Didot) ne vaut rien, de même
que celui de la _Biographie universelle_ (Michaud). Dans ce dernier
répertoire, Karadjitch est inscrit sous le nom incroyablement déformé de
«Wurk».

Ajoutons qu’un jugement définitif sur le «père de la littérature serbe»
ne sera possible qu’après la publication complète de sa très volumineuse
correspondance, dont les trois premiers volumes sont déjà sortis de
l'Imprimerie Nationale serbe.]

[312: _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 448.]

[313: On estime toujours son ouvrage _Versuch einer geschichtlichen
Charakteristik der Volkslieder germanischer Nationen, mit einer
Uebersicht der Lieder aussereuropaischer Völkerschaften_, Leipzig,
1840.--Sur la poésie serbe, lire: Karadjitch, Préface du tome IV des
_Chants serbes_, Vienne, 1833 (en serbe); Talvj [Mlle von Jakob],
_Historical View of the Slavic Languages and Literature_, New-York,
1850; Stoyan Novakovitch, Préface au recueil de Pétranovitch, Belgrade,
1867 (en serbe); Pypine et Spasowicz, _Histoire des littératures
slaves_, trad. par É. Denis, Paris, 1881, pp. 367-396; Auguste Dozon,
_l’Épopée serbe_, Paris, 1888, Introduction.]

[314: Ou plutôt «des _gouslé_», car ce mot est le plus souvent du
pluriel féminin en serbe. Mérimée tient la forme italianisée: _guzla_,
de Fortis et de Nodier.]

[315: _Piesma_(chant; pl. _piesmé)_ vient du verbe _pievati_, chanter.
_Pisma_ (pl. _pismé_), dont parlent Fortis, Nodier, _le Globe_, etc.,
n’est que le même mot dans le dialecte dit «occidental» de la langue
serbo-croate.]

[316: Talvj, _Historical View_, pp. 368-378.--Nous suivons la traduction
de M. Denis.]

[317: A. Dozon, _L'Épopée serbe_, p. LXXII.]

[318: A. Dozon, _ibid._, pp. LXXI-LXXII.]

[319: Dès le VIe siècle, les écrivains byzantins attestaient l’existence
de poètes chanteurs parmi les Slaves païens.]

[320: Personnages mythiques qui ressemblent aux nymphes de l’antiquité
et que les Russes appellent _roussalkas_.]

[321: Traduction allemande, avec une préface de Jakob Grimm, Berlin,
1854.]

[322: Adolphe d’Avril, _La Bataille de Kossovo_, rhapsodie serbe tirée
des chants populaires et traduite en français, Paris, 1868.--Un
professeur serbe, M. Sréta Y. Stoïkovitch, a fait tout récemment un
nouvel essai, très réussi, pour fondre en un seul poème les nombreux
fragments de cette épopée.]

[323: John Oxenford, _Marko Kraliévitch, the Mythical Hero of Servia_,
dans le _Macmillan's Magazine_, janvier 1877, pp. 222-229; V. Jagić,
dans l’_Archiv für slavische Philologie_, t. V; Auguste Dozon, _op.
cit._; Louis Leger, _Le Cycle épique de Marko Kraliévitch_, dans le
_Journal des Savants_, novembre-décembre 1905.]

[324: Pypine et Spasowicz, _op. cit._, pp. 388-389.]

[325: _Wiener allgemeine Literatur-Zeitung_, 1814, 1815 et 1816. Ces
articles sont recueillis dans les _Kleinere Schriften_ de Jakob Grimm,
t. IV, Leipzig, 1868.]

[326: _Neunzehn serbische Lieder_ übersetzt von den Brüdern Grimm, dans
la _Sängerfahrt_ de Förster, Berlin, 1818, pp. 216-218. Malgré la
signature des deux frères, signature mise par l’éditeur Förster,
Guillaume Grimm n’avait eu aucune part à cette traduction. (R. Steig,
_Goethe und die Brüder Grimm_, p. 165). Cf. aussi St. Tropsch, _Wer ist
der Uebersetzer der «Neunzehn serbischen Lieder» in Försters
«Sängerfahrt»?_ [réponse: B. Kopitar], dans l’_Archiv für slavische
Philologie_, XXVIII Band, 4 Heft, Berlin, 1907.]

[327: Article consacré à la seconde édition des _Chants serbes_, dans
les _Götting. gel. Anzeigen_, 1824.]

[328: _Freundschaftsbriefe von W. und. J. Grimm_, Heilbronn, 1878, p,
32.]

[329: «Seit den Homerischen Dichtungen ist eigentlich in ganz Europa
keine Erscheinung zu nennen, die uns wie sie [les poésies serbes] über
das Wesen und Entspringen des Epos klar verständigen könnte». (Jakob
Grimm, _Götting. gel. Anzeigen_, 1826, p. 1910.)]

[330: Wuk's Stephanowitsch, _Kleine serbische Grammatik_, verdeutscht
von Jakob Grimm, Berlin, 1824.]

[331: _Goethes Aufsätze zur Litteratur (1822-1832), herausgegeben von
Dr. Georg Witkowski_, p. 111.]

[332: _Goethes Tagebuch_ (_Œuvres_, éd. de Weimar, tome IX de la
troisième partie, p. 382).--Lettre de Karadjitch à Kopitar dans la
_Correspondance_ qu’on vient de publier à Belgrade.]

[333: _Erbschaftstheilung (Ueber Kunst und Altertum)_, t. IV, livr. 3,
pp. 66-71.]

[334: _Ueber Kunst und Altertum_, t. V, livr. 1, pp. 84-92.]

[335: _Idem_, t. V, livr. 2, pp. 24-35.]

[336: _Idem_, t. V, livr. 2, pp. 60-63.]

[337: _Idem_, t. VI, livr. 1, pp. 141-146.]

[338: _Serbische Lieder (Ueber Kunst und Altertum)_, t. V, livr. 2, pp.
35-60). Un autre article sur le même sujet, écrit en 1823, est resté
inédit jusqu’à l’année 1903, quand on le publia pour la première fois
dans l’édition de Weimar des _Œuvres_ de Goethe, sous le titre de
_Serbische Literatur_ (première partie, t. XLI (1), pp. 463-469.]

[339: _Serbische Gedichte (Ueber K. und A._, t. VI, livr. 1, pp.
188-192).--_Das Neueste serbischer Literatur_ (_idem _, pp.
193-196).--Une notice sur les traductions de Gerhard _(idem_, livr. 2,
pp. 321-323).--Sur les traductions de Talvj, _idem_, p. 324.--Sur
_Servian Popular Poetry_, translated by John Bowring (_idem_, pp.
325-326).--Sur _la Guzla_ de Mérimée (_idem_, pp.
326-329).--_Volkslieder der Serben_, fragment inédit, publié dans
_Goethes nachgelassene Werke_, t. VI, 1833, pp. 324-329.]

[340: Eckermann, _Conversations avec Goethe_, trad. par Émile Délerot,
Paris, 1863, t. I, p. 154.]

[341: _Volkslieder der Serben_, metrisch übersetzt und historisch
eingeleitet von Talvj [Thérèse-Albertine-Luise von Jakob], Halle, 1825
et 1826, 2 vol. in-8°. L'ouvrage eut trois éditions.]

[342: Sur Talvj lire: M. Ćurcin, _op. cit._, pp. 130-163.--Stjepan
Tropsch, _Rad Jugoslavenske Akademije_, t. CLXVI, Agram, 1906, pp.
1-74.--_Goethe-Jahrbuch_, t. XII, pp. 33-77.--Miklosich, _op. cit._, pp.
52-79.]

[343: _Sclavonic Traditional Poetry_, dans le _Blackwood's Magazine_,
septembre 1821, pp. 145-149. Le même auteur publia en 1823 un ouvrage
intitulé _Letters literary and polilical on Poland; comprising
Observations on Russia and other Sclavonic Nations and Tribes_,
Edimbourg, 1823. Aux pages 55-56 il traduisit _le Rossignol_, chanson
serbe de la collection de Karadjitch, que Pouchkine rendit plus tard en
russe.]

[344: _Translations from the Servian Minstrelsy, to which are added some
Spécimens of Anglo-Norman Romances_, Londres, 1826, in-4°. Privately
printed.--Nous n’avons jamais vu ce livre.]

[345: _Servian Popular Poetry_, translated by John Bowring. Londres,
1827, pp. XLVIII-235, in-12. Avant de publier cet ouvrage, Bowring avait
donné un article sur les chants serbes, dans la _Westminster Review_,
juillet 1826, pp. 23-29.]

[346: Cf. aussi _Chambers’s Edinburgh Journal_, mai 1845, p. 310.]

[347: Nous ne croyons pas devoir donner une nomenclature complète des
diverses traductions étrangères des poèmes serbes. On la trouvera dans
les ouvrages cités de Pypine et Spasowicz et de M. Curcin.]

[348: _Magazin encyclopédique_, mars 1808, p. 171.]

[349: _Spectateur français_, Paris, 1815, n°91.]

[350: _Revue encyclopédique_, avril 1819, p. 169.]

[351: Hans Christian Lyngbye, _Fœröiske Qvaeder om Sigurd Fafnersbane og
hans œt. Med et Anhang_. Randers, 1822, in-8° (texte islandais et
danois).

En même temps, _le Globe_ publiait une quantité de chansons grecques
inédites, de la traduction Fauriel.]

[352: _Le Globe_, journal littéraire, paraissant tous les deux jours.
Paris, mardi 21 septembre 1824.]

[353: Il vit Napoléon à Compiègne à l’époque où les lois françaises
vinrent bouleverser les institutions nationales des «Illyriens»; il lui
demanda la permission de retourner en Dalmatie. «Allez, lui répondit
Bonaparte, et dites à vos concitoyens que je tiens d’une main la justice
et de l’autre l'épée, pour récompenser les bons et châtier les
méchants.»]

[354: Manque dans la bibliographie de M. Pétrovitch.]

[355: _Poésies de Goethe, auteur de Werther_, traduites pour la première
fois de l’allemand. (Traductions des chefs-d’œuvre étrangers, 8e
livraison.) Paris, 1825. Quérard prétend que Mme Panckoucke n’avait fait
que signer ce livre qui serait dû à Loève-Veimars (ami de Stendhal) et à
d’autres collaborateurs. _(Les Supercheries littéraires dévoilées_, t.
III, p. 24.)]

[356: _Chants populaires des Serviens_, t. II, pp. 255-256.]

[357: 1825, t. III, pp. 439-440.]

[358: _Bulletin des sciences historiques_, 1825, t. IV, p. 17.]

[359: 1826, t. V, p. 26.]

[360: 1824, n° 26, p. 241.]

[361: 1826, t. VI, p. 107.--Le _Bulletin des sciences historiques_
s’occupa de la littérature serbe aussi en 1827, t. VII, pp. 121-130, et
en 1828, t. IX, pp. 228-229, et t. X, pp. 149-150. Nous parlerons
ailleurs de l’accueil amusant qu’il fit à _la Guzla_ de Mérimée.]

[362: _Le Catholique_, Paris, février et juin 1826; t. I, pp. 243-269;
t. II, pp. 373-410. Un extrait du deuxième article est donné dans _la
Quotidienne_ du 29 juin 1826.]

[363: _Idem_, juin 1826, p. 410.]

[364: Premier article, pp. 258-260.]

[365: En réalité, beaucoup de chants serbes dépassent ce nombre. (_V. M.
Y. _)]

[366: _Bibliothèque allemande_, juin 1826, t. I, pp. 374-376.]

[367: _Le Globe_ du 7 octobre 1826, p. 128.]

[368: _Serbische Hochzeitslieder_, metrisch ins Deutsche übersetzt und
von einer Einleitung begleitet. Pesth, 1826.]

[369: _Ueber Kunst und Altertum_, t. VI, livr. 1, pp. 193-196. _La Revue
encyclopédique_ n’était pas la seule qui crut devoir consacrer une
notice à Miloutinovitch. Au mois de juillet de cette même année 1826, le
_Journal général de la littérature étrangère_ avait parlé aussi des
_Nékoliké Piesnitsé_ (p. 208).]

[370: _Revue encyclopédique_, septembre 1826, pp. 712-713.]

[371: Février 1827, pp. 509-511.]

[372: _Serbische Hochzeitslieder_ de Wesely (p. 14); _Serbianka_ de
Miloutinovitch (p. 48); _l’Art poétique_ de Horace, traduction serbe de
Miloch Svétitch (p. 141); la traduction italienne de l’_Osmanide_ (p.
177).]

[373: _Revue encyclopédique_, juin 1827, p. 676.]

[374: Voir _ci-dessous_, ch. VIII, § 2.--Quelques jours après _la Guzla_
parurent les _Mélodies romantiques_, «choix de nouvelles ballades de
divers peuples», où figure aussi (pp. 76-79) une poésie serbo-croate,
_les Fiançailles de Vaivode_, «nouvelle hongroise», qui n’est autre
chose que la _Pisma od vojvode Janka_ de Kačié, traduite sur l’extrait
italien qu’en a donné l’abbé Fortis dans son _Viaggio in Dalmazia_.]

[375: Ludovic Lalanne, _Curiosités littéraires_, Paris, 1845.--Charles
Nodier, _Questions de littérature légale_, Paris, 1812 et 1828.]

[376: H. B. Wheatley, _Percy’s Reliques_, Londres, 1891, t. I, p. XLV.]

[377: Sur Hanka lire deux articles de M. Louis Leger dans le _Journal
des Savants_, février et mars 1907.]

[378: Louis Leger, _Nouvelles études slaves_, Paris, 1880.]

[379: _Portraits contemporains_, éd. 1870, t. IV, p. 448.]

[380: Raynouard, _Journal des Savants_, juillet 1824.--Sainte-Beuve,
_Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1841, p. 354.--Villemain, _Cours
de littérature française au moyen âge_, 1862, t. II, p. 204.]

[381: Nous en donnons une nomenclature à la fin du présent volume.]

[382: Edmond Biré, _Portraits littéraires_, Lyon, 1888, p. 5.]

[383: Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, Paris, 1893, p. 109.]

[384: Maurice Tourneux, _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et
chanteur illyrien_, Paris, 1887, p. 1.]

[385: Biré, _op. cit._, pp. 8-9.--«Si les premières études de Mérimée
furent un peu négligées, il ne devait au surplus guère y paraître dans
l’avenir. Il répara vite le temps perdu. Il ne possédera pas moins de
huit langues: le latin, le grec ancien et moderne, l’anglais,
l’espagnol, l’italien, l’allemand et le russe,--sans parler des patois
et des jargons qui se rattachent plus ou moins à ces langues, et de
l’arabe, qu’il eut aussi la fantaisie d’apprendre.»]

[386: Félix Chambon, _Lettres inédites de Prosper Mérimée_, Moulins,
1900, Introduction, p. XII.]

[387: Réponse au discours de réception de J.-J. Ampère à l’Académie
française, le 18 mai 1848.]

[388: André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère, _Correspondance et
souvenirs_ (_de 1805 à 1864_), recueillis par Mme H. Cheuvreux, Paris,
1875, t. I, p. 160.]

[389: Le 20 mai 1820.--Cf. E. Estève, _Byron et le romantisme français_,
Paris, 1907, pp. 63 et 68.]

[390: E. Estève, _op. cit._, p. 70.]

[391: É.-J. Delécluze, _Souvenirs de soixante années_, Paris, 1862, pp.
222-223.--A. Filon, _Mérimée et ses amis_, p. 17.--Ampère,
_Correspondance_, t. I, p. 279.]

[392: M. Tourneux, _op. cit._, p. 1.]

[393: P. Chambon, _Notes sur Mérimée_, p. 4.--Le même, _Lettres inédites
de Prosper Mérimée_, p. XIV.]

[394: Publiée pour la première fois en 1888 par M. Tourneux dans
l'ouvrage que nous citons plus haut.]

[395: M. Hugo P. Thieme, à la page 276 de son _Guide bibliographique de
la littérature française de 1800 à 1906_ (Paris, 1907), attribué à
Mérimée, nous ne savons d'après quelle autorité, un _Rapport fait à la
société d'encouragement pour l'industrie nationale_, Paris, 1821. Ce
rapport est dû à Léonor Mérimée.]

[396: Publié en 1828. Le premier traducteur du _Faust_ paraît avoir été
Saint-Aulaire (1823).]

[397: F. Chambon, _Notes sur Mérimée_, Paris, 1903, pp. 4-5, 22.]

[398: Stendhal, _Souvenirs d'égotisme_, pp. 108-109.]

[399: _Revue de Paris_, du 15 août 1899.]

[400: Mme Ancelot, _Un Salon à Paris, 1824 à 1864_, Paris, 1866, pp.
169-171.]

[401: F. Chambon, _op. cit._, _loc. cit._]

[402: A. Filon, _Mérimée et ses amis_, Paris, 1894, pp. 13-14.]

[403: A. Filon, _op. cit._, p. 15.]

[404: À ce sujet, lire: Maurice Tourneux, _Prosper Mérimée, ses
portraits, ses dessins, sa bibliothèque_, Paris, 1879.]

[405: M. Tourneux, _Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur
illyrien_, p. 3.]

[406: É.-J. Delécluze, _Souvenirs de soixante années_, pp. 223-224.]

[407: G. Michaut, _Sainte-Beuve avant les «Lundis»_, Fribourg (Suisse),
1903, p. 54.--Ces articles ne sont pas mentionnés dans la _Bibliographie
des Œuvres complètes de Mérimée_, par le vicomte de Spoelberch de
Lovenjoul.]

[408: _Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole_, Paris, A. Sautelet
et Cie, 1825, pp. IX et 337, in-8°. Contient: _Les Espagnols en
Danemark_, _Une Femme est un Diable_, _L’Amour africain_, _Inès Mendo ou
le Préjugé vaincu_, _Inès Mendo ou le Triomphe du préjugé_, _Le Ciel et
l’Enfer_.--Deux nouvelles pièces sont ajoutées à la seconde édition
(1830): _L’Occasion_ et _Le Carrosse du Saint-Sacrement_.]

[409: Cf. _Revue rétrospective_, janvier juin 1889, pp. 68-69.]

[410: F. Baldensperger, _Le_ «_Moine_» _de Lewis dans la littérature
française (Journal of Comparative Literature_, juillet-septembre 1903).]

[411: Paul Groussac, _Une Énigme littéraire: le «Don Quichotte»
d’Avellaneda_, Paris, A. Picard et fils, 1903.--L’étude en question se
trouve aux pp. 263-303.]

[412: M. Groussac se trompe légèrement. Mérimée ne cachait pas qu’il
était l’auteur de _Clara Gazul_ (il signait même ses lettres de ce
«divin» nom stendhalien); son ami Ampère le dévoila aussitôt dans _le
Globe_, et Léonor Mérimée présentait l’ouvrage aux professeurs de son
fils. (M. Tourneux, _Prosper Mérimée, comédienne espagnole_, p. 5.)]

[413: _London Magazine_, juillet 1825, pp. 401-404.--_New Monthly
Magazine_ août 1825 (Foreign publications).--Cf. Doris Gunnell,
_Stendhal et l’Angleterre_, Paris, 1908, pp. 382, 387, 392.]

[414: _The Plays of Clara Gazul, a Spanish comedian_; with Memoirs of
her Life. London: printed for Geo. B. Wittaker, 1825, in-8°.]

[415: Taschenbibliothek Klassischer Romane des Auslands: n° 3-12 et
19-22. Prosper Mérimée's Werke. _Das Theater der spanischen
Schau-spielerin Clara Gazul_, übersetzt von Karl Herrmann. Stuttgart,
1845.]

[416: Lettre de Mérimée à Mlle Brohan (16 septembre 1848), publiée par
M. Filon, _op. cit._, p. 208.]

[2: M. Octave Lacroix pense que le _Théâtre de Clara Gazul_ n'a pas été
pour peu dans les origines des _Contes d'Espagne et d'Italie_, d'Alfred
de Musset. «L'influence de Mérimée sur cet enfant gâté de tous les
romantismes, dit-il, lequel se montre très irrévérent ensuite et très
sceptique à l'égard de ses pères, me paraît incontestable et prouvée en
bien des endroits.» (Octave Lacroix, _Quelques Maîtres étrangers et
français_, Paris, Hachette, 1891, p. 371.) Ne faut-il pas rattacher à
cela les vers souvent cités de _la Coupe et les Lèvres_ (1832):

     L'un comme Calderon et comme Mérimée
     Incruste un plomb brûlant sur la réalité, etc.,

et la respectueuse lettre à Mérimée qu'on peut lire dans la
_Correspondance d'Alfred de Musset_?]

[417: _Nouveaux Lundis_, t. XIII, p. 200.]

[418: J.-B. Galley, _Claude Fauriel, membre de l'Institut_, 1772-1844,
Saint-Étienne, 1909, p. 312.]

[419: A.-M. et J.-J. Ampère, _Correspondance_, t. I, _passim_.]

[420: K. O'Meara, _Un Salon à Paris: Mme Mohl et ses intimes_, Paris,
1886, p. 51.]

[421: J.-B. Galley, _op. cit._, p. 259.]

[422: Casimir Stryienski, _Stendhal et les salons de la Restauration_,
Paris, 1892, p. 12.]

[423: _Revue des Deux Mondes_, 1845.--_Portraits contemporains_, t. IV,
p. 232.]

[424: _Revue des Deux Mondes_ du 1er septembre 1868.--_Nouveaux Lundis_,
t. XIII, p. 200.]

[425: _Une Correspondance inédite_, 18 février 1857.]

[426: Un vers manque. (_Note de Mérimée_).]

[427: _Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la
France_, t. I, Paris, 1852-1853, pp. 254-257. (Manque dans la
bibliographie de M. Spoelberch de Lovenjoul.)--Cf. _Une Correspondance
inédite_ de Mérimée, Paris, 1897, p. 116.]

[428: _Bulletin du comité de la langue_ t. I, p. 323.]

[429: H. Cordier, _Stendhal et ses amis_, Paris, 1890, p. 67.]

[430: _Lettres à une Inconnue_, 27 septembre 1862.]

[431: Ce grand poète roumain était l'ami de Mérimée; ils avaient fait de
compagnie un voyage en Espagne. (Edouard Grenier, _Souvenirs
littéraires_, Paris, 1893, p. 134.) Il se trouvait à Cannes pendant les
derniers jours de Mérimée (1870) auquel il a consacré une notice: Vasile
Alecsandri, _Prosa_, Bucarest, 1876, IIIe partie, pp. 605-614. Mérimée a
exercé sur Alecsandri une certaine influence. (Voir _l'Influence des
romantiques français sur la poésie roumaine_, par N.I. Apostolescu,
Paris, 1908.)]

[432: Marino Vreto, _Contes et Poèmes de la Grèce moderne_, Paris, Émile
Audois, 1855.--L'introduction de Mérimée occupe les pages 7 à 16.]

[433: _Le Constitutionnel_ du 17 février 1846. (Cet article n'est pas
recueilli dans les Œuvres de Mérimée.)]

[434: Casimir Stryienski, _Soirées du Stendhal-Club_, Paris, 1904, p.
227.]

[435: _Lettres à une Inconnue _, 1er juin 1852. Deux ans auparavant,
Mérimée disait tout au contraire, dans sa brochure: _H.B._ «Sauf
quelques préférences et quelques aversions littéraires, nous n'avions
peut-être pas une idée en commun, et il y avait peu de sujets sur
lesquels nous fussions d'accord.»]

[436: _Mérimée et ses amis_, Paris, 1909, pp. 19-25, 98-100.]

[437: É. Rod, _Stendhal_, Paris, 1892, pp. 133-134.]

[438: Arthur Chuquet, _Stendhal-Beyle_, Paris, 1902, p. 475.]

[439: _Correspondance de Stendhal_, Paris, 1908, t. II, p.
371.--Pourtant, il n'aimait pas _la Guzla_.]

[440: Voir _ci-dessus_, ch. II, § 5.]

[441: Mme Ancelot, _Les Salons de Paris, foyers éteints_, Paris, 1858,
pp. 67-68.]

[442: _L'Amateur d'autographes_, 1877, p. 109.--Cette lettre est du 29
décembre 1830. Vingt ans plus tard, Mérimée écrit à une autre dame, date
du _grand séminaire de Carcassonne_ et signe: l'abbé Chapond, professeur
de théologie. _(Revue des Deux Mondes_ du 15 août 1879).]

[443: Henri Lion, _Pages choisies de Mérimée, _Paris, 1897,
Introduction.]

[444: Nous reproduisons cette lettre dans la troisième partie de notre
livre.]

[445: A.-M. et J.-J. Ampère, _Correspondance_, tome I, _passim_.]

[446: Par la mort de la jeune fille, Mlle Cuvier. (A.-M. et J.-J.
Ampère, _Correspondance_, t. I, p. 372.)]

[447: Maurice Tourneux, _L'Age du romantisme_, 5e livraison, p. 8.]

[448: Lettre à Sobolevsky.]

[449: _Pro Memoria P.M._, Paris, 1907, pp. 76-78.]

[450: F. Chambon, _Notes sur Prosper Mérimée_, Paris, 1903, p. 5.]

[451: Toutefois, deux des ballades ne furent ajoutées que le 22 mars
1827, pendant l'impression même du livre. (M. Tourneux, _op_. _cit._, p.
9.)]

[452: Cf. Léon Séché, _Plages romantiques_: _Boulogne-sur-Mer_, dans
_l'Écho de Paris_ du 11 août 1908.]

[453: Eugène de Mirecourt, _Mérimée_, pp. 38-40.]

[454: _Lettres inédites de Victor Jacquemont à Sutton Sharpe_, publiées
par A. Paupe dans la _Revue d'histoire littéraire_, octobre-décembre
1907, p. 701.]

[455: A.-M. et J.-J. Ampère, _Correspondance_, t. I, pp. 170 et 176.]

[456: Félix Chambon, _Lettres inédites de Prosper Mérimée_, Moulins,
1900, p. XII. Cf. la lettre à Mme de La Rochejacquelein, du 23 novembre
1859 (_Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896), où Mérimée raconte
qu'après le collège il se livra, six mois durant, à l'étude de la
magie.]

[457: _Recueil des discours de l'Académie française_, 1840-1849, p.
419.--Il fut reçu le 6 février 1845.]

[458: Paul Stapfer, _Études sur la littérature moderne et
contemporaine_, Paris, 1881, p. 338.--Cf. aussi la lettre à la comtesse
de Montijo, avril 1844, citée par M. Aug. Filon, _Mérimée et ses amis_,
p. 145.]

[459: Félix Chambon, _Notes sur Prosper Mérimée_, p. 196.]

[460: _Ibid_.]

[461: En 1829, le _Journal des Savans_, (avril, p. 249) louait le nouvel
ouvrage de «M. Mérimée fils» (_Chronique du temps de Charles IX_) comme
un «roman historique, qui semble offrir un caractère plus original que
celui de plusieurs productions du même genre».]

[462: Cf. Léon Séché, le _Cénacle de la Muse française_, Paris, 1908, p.
317.]

[463: Voir _ci-dessous_, ch. VIII, § 2.]

[464: M. Tourneux, _L'Âge du romantisme_, 5e livraison.]

[465: Paul Stapfer, _op. cit._, p. 338.]

[466: Dans la seconde édition de _la Guzla_, Mérimée reconnaît que «M.
Charles Nodier avait publié également une traduction de la _Triste
ballade_, à la suite de son charmant poème de _Smarra_».]

[467: Le dictionnaire d’Hatzfeld et Darmesteter ne connaît pas d’exemple
avant 1791. Le mot _guzla_ est, en France, de treize ans plus âgé.]

[468: _Jean Sbogar_, ch. II.]

[469: Cf. _ci-dessus_, ch. I, § 9.]

[470: _La Guzla_, pp. 81-82.]

[471: _Chronique du règne de Charles IX_, Paris, 1842, pp. 15-16.]

[472: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 129-136.]

[473: «Mon ami, l'estimable voïvode Nicolas***, avait rencontré à
Biograd, où il demeure, Hyacinthe Maglanovich, qu'il connaissait déjà;
et, sachant qu'il allait à Zara, il lui donna une lettre pour moi.»
(_Notice sur Hyacinthe Maglanovich_.)]

[474: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 82-84.]

[475: Ch. Asselineau, _Appendice à la bibliographie romantique_, Paris,
1874, pp. 289-290. Il y dit que «Mérimée confessa dans l'avertissement à
la réimpression de _la Guzla_ que le prétendu portrait de Hyacinthe
Maglanovich est le sien propre». Louis Leger, dans _la Nouvelle Revue_
du 15 juin 1908, p. 451.--Cf. M. Tourneux, _Prosper Mérimée, ses
portraits, ses dessins, sa bibliothèque_, Paris, 1879, p. 22.]

[476: _Mérimée_, p. 40.]

[477: Tome V, p. 372.--Fulgence Fresnel avait visité l'Italie pendant
l'année 1826, et c'est alors, sans doute, qu'il passa la mer Adriatique.
Il était un orientaliste distingué, mais ne connaissait pas les langues
slaves. (Cf. la notice nécrologique que lui a consacrée Jules Mohl dans
le _Journal asiatique_, 1857, pp. 12-22.)]

[478: Lucien Pinvert, _Sur Mérimée_, Paris, 1908, p. 65.]

[479: _La Guzla_, pp. 10-11.]

[480: _La Nouvelle Revue_ du 15 juillet 1908, p. 451.]

[481: _Knèze_, petit chef local.]

[482: Karadjitch, Préface à l'édition de 1833.--A. Dozon, _op. cit._,
pp. XXVII-XXVIII.]

[483: _Revue encyclopédique_, septembre 1826, pp. 712-713.]

[484: _La Guzla_, p. 247.]

[485: _La Guzla_, pp. 173-176.]

[486: _Voyage en Dalmatie_, t. I, p. 232.]

[487: Claude Fauriel, _Chants populaires de la Grèce moderne_, t. I, p.
213.]

[488: _Idem_, t. II, pp. 367 et 359.]

[489: _Serbské Lêtopissi_ de Budapest, t. XX, pp. 132-134.]

[490: les _Épopées françaises_, t. II, Paris, 1892, p. 262.]

[491: _Voyage en Bosnie_, p. 65.]

[492: _Idem_, pp. 43, 107 et suiv.]

[493: _Idem_, pp. 28, 45 et 105.]

[494: _La Nouvelle Revue_ du 15 juin 1908, p. 451.]

[495: _Voyage en Dalmatie_, t. 1, pp. 105-121.]

[496: _Voyage pittoresque_, pp. 54 et 81.]

[497: A. Filon, _Mérimée_ (Collection des Grands Écrivains français),
Paris, 1898, p. 28. «La biographie du prétendu barde Maglanovich, les
notes, les appendices... toute cette partie accessoire de l'œuvre a une
physionomie et un sens.»]

[498: _La Guzla_, p. 248.]

[499: _Chants populaires de la Grèce moderne_, t. I, p. 81.]

[500: _La Guzla_, p. 203.]

[501: _Chants populaires de la Grèce moderne_, tome I, p. 112.]

[502: _La Guzla_, p. 191.]

[503: Sainte-Beuve dit que Fauriel dut voir dans _la Guzla_ «une
atteinte légèrement ironique à des sujets pour lui très sérieux et
presque sacrés»; on a même dit qu'il fut mécontent de cette conséquence
inattendue de ses conseils littéraires. (J.-B. Galley, _op. cit._, p.
314.)]

[504: Jean-Baptiste Du Halde, _Description de la Chine_, Paris, 1735, 4
vol. in-folio. (Tome III, pp. 339-378.)]

[505: Pierre Martino, _L'Orient dans la littérature française au XVIIe
et au XVIIIe siècles_, Paris, 1906, p. 220.]

[506: Un professeur serbe, M. Romanovitch, a fait représenter et
imprimer, il y a quelques années, un «psychodrame» intitulé: _Prokop_,
fondé sur la même histoire. M. Romanovitch a oublié de nous indiquer sa
source.]

[507: _Foreign Quarterly Review_, juin 1828, pp. 662-671.]

[508: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 88-89.]

[509: _Ibid._--_La Guzla_, p. 26.]

[510: _Srpski kgnijevni Glasnik_, 1er décembre 1901.--Donc, ce n'est pas
M. Tomo Matié qui a «mis la main sur l'ouvrage» comme on l'a laissé
entendre dans l'_Archiv für slavische Philologie_, t. XXIX, p. 78.]

[511: Sur Chaumette-Desfossés lire un article nécrologique de Roux de
Rochelle, dans le _Bulletin de la Société de Géographie_, mars 1842.]

[512: _Voyage en Bosnie_, pp. 51-53.]

[513: Voy. la lettre de Mérimée à Sobolevsky.]

[514: _La Guzla_, p. 205.]

[515: _Voyage en Bosnie_, pp. 22-24.--_La Guzla_, pp. 30-31.]

[516: Léo Joubert, _Revue de France_ du 31 juillet 1875, pp. 45-46.--_La
Guzla_, pp. 33-42.]

[517: _La Guzla_, pp. 27-32.]

[518: _La Guzla_, pp. 129-133.]

[519: Fauriel, _Chants populaires de la Grèce moderne_, t. II, p. 135.]

[520: _La Guzla_, p. 249.]

[521: _Revue contemporaine_, 31 décembre 1854, p. 239.]

[522: Fauriel, _Chants populaires de la Grèce moderne_, t. I, p. 139; t.
II, p. 141; etc.--Voir aussi le mot: _horse_ dans l'index alphabétique
de l'ouvrage suivant: _English and Scottish Popular Ballads_, edited by
F. J. Child, Boston, 1884-1898, 5 vol. in-4°.]

[523: A. Vozon, _L'Épopée serbe_, pp. 116-117.]

[524: _Voyage en Bosnie_, p. 75.]

[525: «Les Grecs et les catholiques romains se damnent à qui mieux mieux
dans la Dalmatie et la Bosnie. Ils s’appellent réciproquement
_passa-vjerro_, c’est-à-dire foi de chien.» _La Guzla_, p. 31.]

[526: _Voyage en Bosnie_, p. 20.]

[527: _La Guzla,_ pp. 28 et 31.]

[528: _Les Contemporains_, nº 79, _Mérimée_, Paris, 1857, p. 37.]

[529: _Mérimée et ses amis_, Paris, 1894, p. 37.]

[530: _Viaggio in Dalmazia_, t. 1, pp. 43-105.]

[531: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 65-66.]

[532: Sauf l'indication contraire, toutes nos citations sont empruntées
à l'édition bernoise du _Voyage_ (1778).]

[533: _Heyduque_ (haïdouk), vient de l'arabe-turc _haïdout_ brigand,
mais dans la poésie populaire il n'a nullement une signification
flétrissante.]

[534: A. Dozon, _op. cit._, p. LV.]

[535: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 78-81.]

[536: _La Guzla_, pp. 67-71.]

[537: Le nom de Christich Mladin est un nom serbe des plus authentiques.
Pourtant Mérimée ne le tient ni de Fortis, ni de Chaumette-Desfossés,
mais d'une source où il avait très peu puisé,--et qui est restée
inconnue jusqu'aujourd'hui,--du _Voyage Pittoresque de l'Istrie et de
Dalmatie, rédigé d'après l'itinéraire de L.F. Cassas_, par Joseph
Lavallée, Paris, 1802. Ce nom se trouve à la page 37.]

[538: Grand couteau que les Morlaques ont toujours à leur ceinture.
(Note de Mérimée.)]

[539: Allusion au vampirisme dont on parlera ailleurs. Mérimée remarque
dans une note que «ce mot rappelle celui de l'écuyer breton au combat
des Trente: «Bois ton sang, Beaumanoir!»]

[540: «_Kalo molyvi_, une bonne balle, c'est le souhait que les klephtes
se faisaient dans leurs toasts.» (Mérimée à Mme de La Rochejacquelein,
10 juillet 1859.)]

[541: Traduction P.-A. Fiorentino.]

[542: _Moniteur universel_ du 13 août 1827; _Journal de Paris_ du 27;
_Foreign Quarterly Review_, juin 1828.]

[543: _Srpski kgnijevni Glasnik_ du 1er décembre 1901, p. 358.]

[544: Karadjitch, _Chants populaires serbes_, t. III, n° 50.--A. Dozon,
_l'Épopée serbe_ pp. 244-245.]

[545: _La Guzla_, pp. 49-53.]

[546: En réalité, la poésie populaire serbo-croate ne connaît pas les
strophes.]

[547: Traduction de M. P. Lehr.]

[548: _Viaggio in Dalmazia_, t. I, pp. 94-95.]

[549: A. Fée, _Voceri, chants populaires de la Corse_, Strasbourg,
1850.]

[550: Henry Maine-Sumner, _De l'organisation juridique de la famille
chez les Slaves du Sud_, dans la _Revue générale de droit_, Paris,
1878.]

[551: _La Guzla_, pp. 73-74.]

[552: _Notice sur Hyacinthe Maglanovich_.]

[553: Énumérant les titres et qualités de ses amants, la jeune fille, en
vraie Espagnole, compare leurs talents de joueur de guzla, comme si cet
instrument accompagnait les chansons d'amour! Mérimée avait-il oublié
qu'il avait dit que «la plupart des joueurs de guzla sont des vieillards
fort pauvres, souvent en guenilles»?]

[554: P. V. Annenkoff, _Matérialui dlia biografii Pouchkina_,
Saint-Pétersbourg, 1855, pp. 373-377.]

[555: Cette étymologie est fausse. _Pobratime_ vient du verbe
_pobratimiti se_ (fraterniser) où le préfixe _po_ ne représente pas une
idée de division (_po_ veut dire aussi demi) mais une action accomplie.]

[556: _Voyage en Dalmatie_, t. I, pp. 86-88.]

[557: _La Guzla_, p. 122.]

[558: _La Flamme de Perrussich (la Guzla_, pp. 117-123).]

[559: _La Guzla_, pp. 225-231.]

[560: _Idem_, p. 231.]

[561: _Idem_, pp. 193-205.]

[562: Mérimée ajoute, en note: «On peut voir par ce trait de quelle
considération jouissent les vieillards et les poètes illyriens.» C'est
là, hélas! une grande exagération de sa part.]

[563: Cyprien Robert, _Les Slaves de Turquie_, Paris, 1844.--A. d'Avril,
_La France au Monténégro_, Paris, 1876.]

[564: P. Pisani, _La Dalmatie de 1797 à 1815_, Paris, 1893.]

[565: Le prince-évêque de Monténégro.]

[566: Le général baron Gauthier.]

[567: Le mot _faucon_ s'emploie pour désigner un homme brave.]

[568:
     «Pobiégoché iadovi Frantzousi,
     Ka i pousta stoka bez tchobana
     A za gnima mladi Tzernogortzi
     Tiéraché ih do vrata Chouragna.»
]

[569: Tchoubro Tchoïkovitch [Simo Miloutinovitch], _Piévania
tzernogorska i herzégovatchka_, Leipzig, 1837, n° 48.--Nous suivons la
traduction de M. d'Avril.]

[570: Dr. Friedrich Krauss, _La Fin du roi Bonaparte, chanson des
guzlars orthodoxes de la Bosnie_, dans la _Revue