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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 5) - Un Entretien par Mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 5) - Un Entretien par Mois" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Notes au lecteur de ce ficher digital:

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corrigées.]



                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE


                   TOME CINQUIÈME.


                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1858


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.


                           V



  Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie,
                      rue Jacob, 56.



[Illustration: Lamartine.]



PRÉAMBULE DE L'ANNÉE 1858.



À MES LECTEURS.



I

Une partie de la presse retentit, depuis quelques semaines, d'un
concert de malveillance, et d'un redoublement d'invectives contre
cette modeste publication, et surtout contre son auteur. Trois sortes
de journaux, qui ne paraissaient pas destinés par leur nature à se
faire écho l'un à l'autre, se signalent par plus d'acharnement contre
ce qui porte mon nom:

Un journal d'exagération religieuse, qui donnerait la tentation d'être
impie si l'on ne respectait pas la piété jusque dans les aberrations
du zèle;

Les revues et les journaux des partis de 1830, qui ne pardonnent pas
leurs revers à ceux qui ont préservé la France et eux-mêmes des
contre-coups de leur catastrophe;

Enfin un journal de sarcasme spirituel, à qui tout est bon de ce qui
fait rire, même ce qui ferait pleurer les anges dans le ciel: la
dérision pour ce qui est à terre.

Ces journaux, nous éviterons de les nommer.

Nous ne nous plaignons pas de cette recrudescence de colères; nous
avons bu depuis dix ans le calice jusqu'à la lie et nous n'y trouvons
plus rien d'amer; mais nous nous demandons quelquefois à nous-même
d'où vient un tel redoublement d'outrages personnels.

Est-ce que ce _Cours familier de Littérature_, ouvrage essentiellement
neutre et étranger aux querelles du temps, ne laisse pas
scrupuleusement en dehors toutes ces questions inviolables de
conscience et toutes ces questions irritantes de partis qui ne sont
propres qu'à distraire, hors de propos, la jeunesse de l'étude des
belles oeuvres de l'esprit humain?

Est-ce que, pendant le peu de jours où la nécessité, et non
l'ambition, nous donna un rôle politique, nous avons abusé des
circonstances, de la popularité et de la force, par quelques-uns de
ces sévices, contre les partis ou contre les personnes, qui laissent
dans les coeurs de justes et implacables ressentiments?

Est-ce que nous avons laissé (comme à Saint-Germain-l'Auxerrois ou à
l'archevêché de Paris, en 1830) violer ou saccager le temple,
vociférer contre le prêtre, attenter à la libre et inviolable opinion
des âmes, la foi? Est-ce que, sous le feu même de l'événement du 24
février, à côté du chef du sacerdoce de Paris, Mgr Affre, de vaillante
mémoire, nous n'avons pas rouvert les églises sous l'égide des
citoyens armés, et mis le Dieu et l'autel libres hors la loi des
révolutions et des sacriléges?

Est-ce que nous n'avons pas fait respecter, au péril de notre
popularité et de notre vie, à la porte des journaux menacés, le droit
de nous injurier nous-même?

Est-ce que nous avons montré une arme chargée dans nos mains ailleurs
que sur le champ de bataille de Paris, pour défendre la société civile
attaquée non pas par la liberté, mais par le meurtre?

Est-ce que nous avons allumé une de ces guerres révolutionnaires qui
flattent un moment les passions militaires d'un peuple, mais qui font
crier le sang des nations contre leurs auteurs longtemps après que ce
sang est tari?

Est-ce que, la révolution finie, à l'avénement de l'Assemblée
constituante à Paris, il a manqué un cheveu à une tête, une borne à un
héritage, un grain de sable au champ du plus riche ou du plus pauvre
des citoyens, une patrie à un innocent?

Est-ce que nos paroles n'auraient pas été aussi respectueuses pour les
personnes que nos actes pour la souveraineté du pays? Est-ce qu'il
nous serait échappé, des lèvres, non du coeur, la plus légère offense
aux vaincus? Est-ce que nous n'avons pas décrété d'enthousiasme qu'il
n'y avait pas de vaincus, pas de vainqueurs? qu'il n'y avait que la
France appartenant du même droit à tous ses enfants?

D'où viennent donc ces représailles sans griefs, sans justice et sans
générosité?

Hélas! faut-il le dire à la honte de notre espèce? Ce n'est pas parce
que nous sommes coupable, c'est parce que nous sommes malheureux!... Ô
renversement étrange du sens moral dans ces coeurs contre nature!
Soyez malheureux, on vous achève. Le vrai crime aux yeux de ces
gens-là, c'est d'être sans crime: ils vous haïssent par dépit de
n'avoir rien à vous pardonner.

«Il fallait vous servir contre nous de la force des révolutions quand
vous l'aviez en main,» nous disent aujourd'hui avec une amère ironie
ces écrivains qui nous battent la joue de leur plume.

Eh bien! non; nous ne voudrions pas à ce prix de vos éloges; nous
aimons mieux être invectivé pour notre innocence que d'être loué pour
la peur que nous aurions faite au plus timide de nos concitoyens. Vous
nous apostrophez en ricanant du nom dérisoire de _Sylla d'un jour_!
Ah! si nous avions fait comme Sylla, peut-être baiseriez-vous le pan
de notre manteau quand nous passons dans les rues de Rome. Mais tous
ces sarcasmes ne nous font ni changer de pensée, ni changer de coeur;
nous vivrions mille vies que nous les dévouerions encore à vous
préserver autant qu'il serait en nous, non pas seulement d'une
blessure au coeur, mais d'une piqûre à l'épiderme. Les égards font
partie de la charité civique. Si vous l'oubliez quelquefois, c'est une
raison pour nous de nous en souvenir.

     Des dieux que nous servons connais la différence


II

Et de quoi nous accusent ces écrivains? De ce qu'il y a de plus
ignominieux dans le métier des lettres: de chercher, selon leurs viles
expressions, «DU BRUIT POUR DE L'ARGENT.»

Du bruit? Hélas! qu'ils savent mal lire au fond des âmes! Ce que nous
trouvons de plus amer dans les disgrâces de la fortune, c'est
précisément d'être contraint à laisser retentir le nom quand l'homme a
disparu.

     Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.

L'argent? Oh! c'est différent; plût à Dieu que nous en eussions
recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie
de nous-même qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable
servitude, qui nous expose tous les jours à ces fastidieux
retentissements et à ces odieuses interprétations de la publicité! Si
ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop) à briser dans
ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable
quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la
gloire par vanité, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret,
je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicité du travail
n'était que le devoir de la stricte probité. Mais la postérité seule
appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent
par le nom qui les déshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le
travail d'être le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela
le rend plus méritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait,
pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu.

Et que ne diraient-elles pas, ces langues à deux tranchants, si je me
reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux à qui je dois
compte de mes journées et de mes veilles périraient par mon
indifférence et par mon oisiveté? Vous m'accuseriez, avec raison
alors, du plus lâche et du plus coupable égoïsme; car enfin daignez
raisonner un moment avec vous-mêmes.

Qu'est-ce qu'un homme qui sait un métier quelconque, un métier de la
main ou un métier de l'esprit?

Cet homme est un capital.

Qu'est-ce qui fait valoir ce capital?

C'est le travail.

Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital
honorablement et fidèlement pour ceux auxquels il en doit le produit,
stérilise, enfouisse, anéantisse ce capital en se croisant les bras
par fausse dignité ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme?

Il fait banqueroute de lui-même à ceux auxquels il doit le produit de
son activité et le pain de leur vie.

Que pensez-vous de cet homme?

Qu'il est méprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.

Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez
de travailler, c'est-à-dire vous qui m'outragez parce que je fais...
quoi? ce qu'il serait déshonorant à moi de ne pas faire!!!

Vos mépris seront donc un jour des éloges; laissez-moi les prendre
dès aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends
grâces; en cherchant à me déshonorer, vous avez, à votre insu,
glorifié le travail.

Quelle cruelle inconséquence de dire à un homme: «Tu dois, et si tu ne
payes pas ce que tu dois, tu es déshonoré;» et de lui dire dans la
même phrase: «Si tu continues à travailler pour payer ce que tu dois,
nous te déshonorons encore.»

Voilà cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des
hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'économie politique! Mais
c'est la logique de la malignité humaine, qui veut enfermer un ennemi
dans un cercle vicieux et l'étouffer entre deux sophismes.

Vous pouvez m'étouffer, oui, mais vous ne me déshonorerez pas; je
travaillerai jusqu'à mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera
pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.


III

Au reste, ce n'est pas la première fois qu'une coalition d'inimitiés
littéraires ou politiques ressasse ces griefs, et qu'elle me reproche
tantôt mon opulence, tantôt ma médiocrité; j'y suis accoutumé, je
pourrais dire, j'y suis bronzé. Lorsque, après la révolution de 1830,
que j'avais vue avec douleur, je voulus entrer dans les assemblées
publiques pour y défendre à la tribune, selon mes forces, non cette
révolution, mais la liberté, un poëte fameux alors, tombé depuis,
relevé aujourd'hui par sa noble résipiscence, écrivit contre moi une
satire sous le titre de _Némésis_. Il m'y reprochait aussi mes
prétendus trésors; il y refusait, lui poëte, à un poëte son droit de
citoyen! Je lui répondis en vers avec indignation, mais sans injures.
Nous sommes devenus bienveillants l'un pour l'autre depuis. Peut-être
vivrai-je assez pour que les écrivains qui m'insultent aujourd'hui en
prose regrettent un jour leur injuste inimitié. Je ne la leur rendrai
jamais; en fait de haine je veux mourir insolvable.


IV

Cependant, qu'ils me permettent une seule observation sur la
différence des temps et des procédés entre la _Némésis_ et leur
diatribe. Quand l'auteur de la _Némésis_, Barthélemy, me décochait ses
_iambes_ mordants pour arrêter ma marche au début de ma carrière
civique, j'étais jeune, riche, heureux, entouré de ces illusions du
matin de la vie que trompe si souvent le soir, armé de mes vers pour
le combat poétique, armé de ma parole aux tribunes pour le combat
politique; il était peut-être injuste, mais il était loyal et
courageux de m'attaquer dans ma force.

Aujourd'hui, je ne succombe pas, mais je chancelle sous le poids de
beaucoup de choses plus lourdes que les années: je suis pauvre des
besoins d'autrui; sous ma fausse apparence de bien-être je ne suis pas
heureux; je n'éblouis personne de tous mes prestiges éteints ou
éclipsés; je dispute des proches, des amis, des clients, un berceau,
un sépulcre, à l'encan des revendeurs de tombes; je suis désarmé, je
veux l'être; il n'y a ni mérite, ni force, ni gloire à m'outrager; il
y en aurait à m'aider dans mon travail si l'on avait un autre coeur!

Que ces hommes irréfléchis comparent les circonstances dans lesquelles
Barthélemy me raillait de mes prospérités et les circonstances dans
lesquelles ils m'invectivent de mes disgrâces, et qu'ils prononcent!
Je ne dirai pas le mot; mais qu'ils l'entendent dans le fond de leur
conscience et qu'ils rougissent! Je ne veux pas d'autre vengeance
qu'un regret!

_P. S._ Nous croyons devoir donner ici à nos lecteurs la bagatelle
poétique ci-jointe; nous l'écrivîmes dans une heure de loisir dérobée
à l'étude pendant ces dernières matinées d'automne. Nous l'adressâmes
à un homme de coeur et de talent; cet homme fut aussitôt associé, pour
ce crime d'amitié, aux injures qu'on nous réservait. C'était une
goutte de parfum que nous voulions jeter sur sa route; cette goutte
d'huile a servi à attiser encore le feu des rancunes. Que le lecteur
juge de ce grand crime commis en badinant; il y a des gens auxquels il
n'est permis ni de pleurer ni de sourire!

                                                  LAMARTINE.



LETTRE À ALPHONSE KARR,


JARDINIER.

  Esprit de bonne humeur et gaîté sans malice,
  Qui même en le grondant badine avec le vice,
  Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs,
  Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs!
  Nice t'a donc prêté le bord de ses corniches
  Pour te faire au soleil le nid d'algue où tu niches;
  C'est donc là que se mêle au bruit des flots dormants
  Le bruit rêveur et gai de tes gazouillements!

  Oh! que ne puis-je, hélas! de plus près les entendre?
  Oh! que la liberté lente se fait attendre!
  Quand pourrai-je, à ce monde ayant payé rançon,
  Suspendre comme toi ma veste à ton buisson,
  Et, déchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre,
  Te dire, en t'embrassant: «Ami, vite un peu d'ombre!

  Nous avons trop hâlé notre front et nos mains
  Aux soleils, au roulis des océans humains;
  Échappés tous les deux d'un naufrage semblable,
  Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable,
  Et qu'insensiblement, flot à flot, pli sur pli,
  La marée en montant nous submerge d'oubli!»

  Il faut à tout beau soir son Jardin des Olives!

  N'est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives,
  Parmi les citronniers, les cyprès et les buis,
  Un maigre champ portant sa maison et son puits?
  Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l'homme,
  N'y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme?
  N'y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux,
  Comme pour subsister ou crouler avec eux?
  Vingt ou trente oliviers, à l'ombre diaphane,
  N'y sont-ils pas penchés par la corde de l'âne?
  Sur l'écorce en lambeaux de leurs troncs écaillés
  N'y voit-on pas courir les lézards éveillés?
  N'entend-on pas, au creux du sillon qui la brûle,
  La cigale aux cent voix chanter la canicule?
  Dans le ravin plus vert, sous l'ombre du coteau,
  N'y voit-on pas filtrer goutte à goutte un peu d'eau,
  Où, pourvu que le Ciel avare un jour y pleuve,
  Altéré par ses chants, ton rossignol s'abreuve?
  N'y voit-on pas du seuil luire entre les rochers
  La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers,
  Où la vague à la vague, en jetant son écume,
  Passe dans la lumière et se perd dans la brume?
  N'en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur,
  Comme d'un foin fauché l'enivrante senteur?
  Le choc de ses flots lourds, quand l'autan les soulève,
  N'y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rêve?
  Le terrible infini qu'on voit à l'horizon
  N'y refoule-t-il pas le coeur à la maison?
  N'y bénit-on pas Dieu de cet arpent de terre
  Où l'on repose en paix sous l'arbre sédentaire,
  Où l'on s'éveille au moins comme on s'est endormi,
  Sur cette fourmilière où l'homme est la fourmi?

  Enfin, autour du seuil de la hutte cachée,
  Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée
  Verdoyer du duvet des semis printaniers
  Dont les coeurs de laitue enfleront les paniers?
  La bêche au fil tranchant que le gazon essuie,
  L'arrosoir au long cou qui simule la pluie,
  L'échelle qui se dresse aux espaliers des toits,
  La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
  Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes,
  Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes;
  Outils selon la plante et selon la saison,
  N'y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison?

  S'il est près de ta mer une telle colline,
  Ami! pour mon hiver retiens la plus voisine.

  On dit que d'écrivain tu t'es fait jardinier;
  Que ton âne au marché porte un double panier;
  Qu'en un carré de fleurs ta vie a jeté l'ancre
  Et que tu vis de thym au lieu de vivre d'encre?
  On dit que d'Albion la vierge au front vermeil,
  Qui vient comme à _Baïa_ fleurir à ton soleil,
  Achetant tes primeurs de la rosée écloses,
  Trouve plus de velours et d'haleine à tes roses?
  Je le crois; dans le miel plante et goût ne sont qu'un:
  L'esprit du jardinier parfume le parfum!

  Est-on déshonoré du métier qu'on exerce?
  Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
  Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur!
  Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur,
  Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule,
  Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d'ambre coule,
  Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
  Beaucoup d'or pour payer beaucoup de liberté!
  Le sort nous a réduits à compter nos salaires,
  Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires;
  Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent:
  Gloire à qui mange libre un sel indépendant!

  La Fortune, semblable à la servante agile
  Qui tire l'eau du puits pour sa cruche d'argile,
  Élevant le seau double au chanvre suspendu,
  Le laisse retomber quand il est répandu;
  Ainsi, pour donner l'âme à des foules avides,
  Elle nous monta pleins et nous descendit vides.
  Ne nous en plaignons pas; elle est esclave, et fait
  Le ménage divin de son maître parfait;
  Bénissons-la plutôt, retombés dans la vase,
  De n'avoir pas brisé tout entier l'humble vase,
  D'avoir bu dans l'écuelle et de nous avoir pris
  Tantôt pour le pouvoir, tantôt pour le mépris.
  L'un et l'autre sont bons, pourvu qu'on y respecte
  Le rôle de l'étoile ou celui de l'insecte:
  L'homme n'a de valeur qu'à son jour, à son lieu,
  Brin de fil enchâssé dans la toile de Dieu!...

  Te souviens-tu du temps où tes _Guêpes_ caustiques,
  Abeilles bien plutôt des collines attiques,
  De l'Hymète embaumé venaient chaque saison
  Pétrir d'un suc d'esprit le miel de la raison?
  Ce miel, assaisonné du bon sens de la Grèce,
  Ne cherchait le piquant qu'à travers la justesse.
  Aristophane ou Sterne en eût été jaloux;
  On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
  Ces insectes, volant en essaim d'étincelles,
  Cachaient leur aiguillon sous l'éclair de leurs ailes;
  À leur bourdonnement on souriait plutôt;
  La grâce comme une huile y guérissait le mot!

  C'était aussi le temps où ces jouets de l'âme,
  Tes romans, s'effeuillaient sur des genoux de femme,
  Et laissaient à leurs sens, ivres du titre seul,
  L'indélébile odeur de la fleur du _Tilleul_!

  Enfin te souviens-tu de ces jours où l'orage
  À la hauteur du flux fit monter ton courage,
  Prompt à tout, prêt à tout, à la mort, à l'exil,
  Quand il fallait conduire un peuple avec un fil,
  Et que tu traversais la grande Olympiade,
  Aristippe masqué du front d'Alcibiade?
  As-tu donc oublié comme au fort du péril
  Ton coeur en éclatant répondait au fusil?
  Ah! je m'en souviens, moi! Je crois te voir encore,
  À l'heure où sur Paris montait la rouge aurore,
  Quand ma lampe jetait sa dernière lueur,
  Et qu'un bain de ma veille étanchait la sueur;
  Tu t'asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
  Le front pâle et pourtant illuminé d'histoire;
  Tu me parlais de Rome un Tacite à la main,
  Des victoires d'hier, des dangers de demain,
  Des citoyens tremblants, de l'aube prête à naître,
  Des excès, des dégoûts et de la soif d'un maître,
  Du défilé terrible à passer sans clarté,
  Pont sur le feu qui mène au ciel de Liberté!
  Tu regardais la peur en face, en homme libre,
  Et ta haute raison rendait plus d'équilibre
  À mon esprit frappé de tes grands à-propos
  Que le bain n'en rendait à mes membres dispos!
  J'appris à t'estimer, non au vain poids d'un livre,
  Mais au poids d'un grand coeur qui sait mourir ou vivre.
  Ils sont passés ces jours dont tu dois être fier;
  C'était un autre siècle, et pourtant c'est hier!
  Les regretterais-tu? Pour bêcher plus à l'aise,
  Il fait bien moins de vent au pied de la falaise;
  Heureux qui du gros temps, où sombra son bateau,
  A sauvé comme toi sa bêche et son râteau!
  Quand l'homme se resserre à sa juste mesure,
  Un coin d'ombre pour lui, c'est toute la nature;
  L'orateur du _Forum_, le poëte badin,
  Horace et Cicéron, qu'aimaient-ils? Un jardin:
  L'un son Tibur trempé des grottes de Neptune,
  L'autre son Tusculum plein d'échos de tribune.
  Un jardin qu'en cent pas l'homme peut parcourir,
  Va! c'est assez pour vivre et même pour mourir!

  J'ai toujours envié la mort de ce grand homme,
  Esprit athénien dans un consul de Rome,
  Doué de tous les dons parfaits, quoique divers,
  Fulminant dans sa prose et rêveur dans ses vers,
  Cicéron en un mot, âme encyclopédique,
  Digne de gouverner la saine république,
  Si Rome, riche en maître et pauvre en citoyen,
  Avait pu supporter l'oeil d'un homme de bien!
  Peut-être sous César trop souple au diadème,
  Mais par pitié pour Rome et non pas pour lui-même!
  Quand sous le fer trompé César fut abattu,
  Antoine eut peur en lui d'un reste de vertu;
  Fulvie aux triumvirs mendia cette tête;
  Octave marchanda; Lépide, un jour de fête,
  Ne pouvait refuser ce bouquet au festin;
  La courtisane obtint ce plaisir clandestin;
  La meute des soldats, qu'un délateur assiste,
  Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.

  Cicéron, cependant, par ce divin effroi
  Qui glace la vertu lorsque le vice est roi,
  De Rome, avant l'arrêt, l'âme déjà bannie,
  Parcourait en proscrit sa chère Campanie,
  Tantôt quittant la plage et se fiant aux flots,
  Tantôt montrant du geste une île aux matelots;
  Enfin, las de trembler de retraite en retraite,
  Il se fit débarquer dans ses bains de Gaëte,
  Délicieux jardins bordés de mers d'azur
  Où le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur,
  Où les flots, s'engouffrant dans ces grottes factices,
  Lavaient la mosaïque, et, par les interstices,
  Laissant entrer le jour flottant dans le bassin,
  Des rayons sur les murs faisaient trembler l'essaim.
  Mais des soldats rôdeurs les pas sourds retentirent;
  Par leurs gazouillements ses oiseaux l'avertirent:
  Quelques reflets de hache avaient dû les frapper;
  Remontant en litière, il tenta d'échapper.
  Il descendait déjà le sentier du rivage
  Où sa galère à sec s'amarrait à la plage,
  Quand on lui demanda sa tête!--La voilà!
  Il tendit son cou maigre au glaive; elle roula.
  Le jardin qu'il aimait but le sang de son maître...

  De son bouquet sanglant ardente à se repaître,
  Fulvie, en recevant la tête dans son sein,
  Passa sa bague au doigt du tribun assassin;
  Puis, dans l'organe mort pour punir la harangue,
  De son épingle d'or elle perça la langue,
  Et sur les _Rostres_ sourds fit clouer les deux mains
  Qui répandaient le geste et le verbe aux Romains!

  Ainsi mourut, au site où se plaisait sa vie,
  La gloire des Romains, l'ennemi de Fulvie!
  Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux,
  Lui prêtèrent la place et l'heure des adieux;
  Ses oiseaux familiers, voletant dans la nue,
  Lui chantèrent au ciel sa libre bienvenue!
  Le sort garde-t-il mieux à ses grands favoris?
  Qui ne voudrait trembler et mourir à ce prix,
  Léguant comme ce sage, au sortir de la vie,
  Son âme à l'univers et sa tête à Fulvie?

  Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicéron;
  Notre Fulvie, à nous, c'est quelque amer Fréron
  Dont la haine terrestre au feu du ciel s'allume
  Et qui nous percera la langue avec sa plume!

                                                  LAMARTINE.



COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE



XXVe ENTRETIEN.

Premier de la troisième Année.



LITTÉRATURE GRECQUE.

L'ILIADE ET L'ODYSSÉE D'HOMÈRE.



I

Reprenons les plus belles oeuvres de l'esprit humain, le livre
d'Homère. Nous avons commencé par l'_Odyssée_, parce que, l'_Odyssée_,
c'est l'homme; l'_Iliade_, c'est le poëte. Mais d'abord une réflexion
générale.

Entre la littérature de l'Inde et celle de la Chine, littératures qui
ont précédé de bien des siècles la littérature grecque, il y a eu
l'Égypte; l'Égypte, grand mystère, grand arcane, grande éclipse
aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont
nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables
_papyrus_, ces _momies_ de la pensée humaine aux bords du Nil, ne nous
auront pas révélé leurs énigmes, que nos savants cherchent à
déchiffrer depuis cinquante ans!

Mais, si nous en jugeons par les monuments écrasants de masse et
imposants de solidité, par les montagnes des Troglodytes trouées comme
des alvéoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul
bloc, par les pyramides, ces Alpes du désert élancées au ciel d'un
seul jet, par les canaux creusés à main d'homme comme des lits au plus
débordant des fleuves, par ces bassins intérieurs que tout le sable de
l'Éthiopie ne suffirait pas à boire et que le percement de l'isthme de
Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour déverser trois mers en
une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous
en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui
couvrent le sol de l'Égypte, sa littérature dut être aussi puissante
que son architecture, car tous les arts prennent en général leur
niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense
travail d'un peuple sur la matière, vous pouvez conclure avec
certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pensée a été égal
au travail de la main; là où vous contemplez un temple de Memphis,
vous pouvez être sûr qu'il y a eu une religion; là où vous contemplez
une pyramide, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une administration
civile; là où vous contemplez le Parthénon, vous pouvez être sûr qu'il
y a eu un Homère.

Mais, je le répète, nous ne connaissons de l'Égypte que son cadavre,
couché tout habillé dans la vallée du Nil. L'Égypte est éclipsée;
l'Égypte ressemble à ces étoiles dont les astronomes du temps de
Ptolémée nous parlent, mais qui se sont ou éteintes ou enfoncées dans
les distances incommensurables de l'éther: leur lueur, incontestée
alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament.

L'Égypte avait été le pont d'une seule arche qui avait uni
intellectuellement la Chine et les Indes littéraires et religieuses à
la Grèce; mais ce pont s'est écroulé dans le Nil, et nous ne
connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait passé
en Grèce ou à Rome. Tout date pour nous de la Grèce dans les
chefs-d'oeuvre de la troisième époque de l'esprit humain.

Les littératures primitives de la Grèce sont elles-mêmes un mystère,
jusqu'à Orphée, Hésiode, Homère. Pour mieux dire, tout date pour nous
d'Homère. L'antiquité grecque sort des ténèbres un chef-d'oeuvre à la
main. Ce chef-d'oeuvre, c'est l'_Iliade_ et l'_Odyssée_.

Un mot sur leur auteur. Les savants disent:

Ces deux poëmes furent longtemps des poésies populaires conservées
seulement dans la mémoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la
Grèce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies:

«À une certaine époque, dit-il, les poëmes d'Homère furent entièrement
anéantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par
une inondation; et, tous ces livres ayant été perdus et dispersés de
toutes parts, on n'en conservait que des fragments décousus;
l'ensemble des poëmes allait tomber entièrement dans l'oubli. Alors
Pisistrate, général des Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire
et faire revivre les poëmes d'Homère, prit la résolution suivante. Il
fit publier par toute la Grèce que ceux qui possédaient des vers
d'Homère recevraient une récompense déterminée par chaque vers qu'ils
apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se hâtèrent de les
apporter et reçurent sans contestation la récompense promise.
Pisistrate ne renvoyait même pas ceux qui lui remettaient des vers
qu'il avait déjà reçus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces
vers il en trouvait un, deux, ou même davantage, qui étaient de trop;
de là il arriva que quelques-uns en apportèrent de leur façon. Après
avoir rassemblé tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze
grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui
paraîtrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homère,
moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges
en fait de poésie. Il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il avait
pu recueillir. Quand chacun les eut réunis selon son idée, Pisistrate
rassembla ces compilateurs. Chacun fut obligé d'exposer son travail
particulier en présence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces
divers poëmes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalité,
n'écoutant que l'intérêt de la vérité, et ne considérant que la
convenance de l'art, déclarèrent unanimement que la compilation
d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meilleures; enfin,
jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la préférence.
Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à
Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande récompense, en
ajoutèrent de leur façon, que l'usage ne tarda pas à consacrer aux
yeux des lecteurs. Cette supercherie n'échappa point à la sagacité des
juges; mais, à cause de la coutume et de l'opinion reçue, ils
consentirent à les laisser subsister, marquant toutefois d'un _obel_
ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme étant étrangers au poëte et
indignes de lui; ils témoignèrent par ce signe que ces mêmes vers
n'étaient point dignes d'Homère.»


II

Cicéron et les critiques romains de son époque ont admis cette opinion
sur ce chef-d'oeuvre de l'art grec et sur ce chef-d'oeuvre des
langues écrites. Quant à nous, nous n'en croyons rien, ou plutôt nous
n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettré d'Athènes,
Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage,
par les érudits de son temps, les fragments disséminés des poésies
homériques confiés à la seule mémoire des peuples de l'Hellénie et de
l'Asie Mineure, après des siècles inconnus de barbarie et d'ignorance
qui avaient submergé plus ou moins longtemps ces admirables monuments
de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais
qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de
prosodie, que la langue de l'_Iliade_, n'eût pas été écrite avant
l'époque où Homère dicta ou chanta ses poëmes aux pasteurs, aux
guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'oeuvre d'un
homme ni d'un jour; une langue est l'oeuvre d'un peuple et d'une
longue série de siècles, et quand cette langue, comme la langue
employée par Homère, présente à l'esprit et à l'oreille toutes les
merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style,
des couleurs, de la sonorité et du sens qui caractérisent la maturité
d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle
langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins
d'une péninsule encore barbare, mais qu'elle a été longtemps
construite, parlée chantée, écrite, et qu'elle est vieille comme les
rochers de l'Attique et répandue comme les flots de son Archipel.

Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-même, à une autre
époque et dans un autre ouvrage, la vie et les oeuvres d'Homère,
d'après les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la
critique et de l'érudition grecque.

C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de
l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pensée, et en
dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matériel et
l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence.
L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y
anime, tout y renaît par la poésie. C'est une seconde création que
Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans sa pensée
et dans sa parole; un _verbe_ inférieur, mais un _verbe_ véritable,
qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et
avec les souvenirs des choses que la nature a créées avant lui: jeu
d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle
reçoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse
cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui
se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous.
Voilà pourquoi le mot _poésie_ veut dire _création_.

La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle
retrace les choses passées et disparues à notre âme; aussi les
_Muses_, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommées _les
filles de mémoire_ par l'antiquité.

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le
souvenir et qu'elle les vivifie.

Le sentiment est le troisième, parce que, à la vue ou au souvenir de
ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité
fait ressentir à l'homme des impressions, physiques ou morales,
presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les
impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes
devant nos yeux.

Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans
quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle
juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces
souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou
historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité,
à la nature, à la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mêmes
et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était
vérité.

Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette
_poésie_, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons
et ce que nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui
nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi
dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la
palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les
fibres de notre propre coeur à la vue des objets que nous imaginons.
Il faut pour cela deux choses: la première, que les langues soient
déjà très-riches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans
quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que
le poëte lui-même soit un instrument humain de sensations,
très-impressionnable, très-sensitif et très-complet; qu'il ne manque
aucune fibre humaine à son imagination ou à son coeur; qu'il soit
une véritable lyre vivante à toutes cordes, une _gamme_ humaine
aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère,
douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son
retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les
notes de cette gamme humaine soient très-sonores et très-vibrantes
en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que
cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres des expressions
fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par
l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression
qui crée en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la
pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort; si elle frappe
doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible.
Tel coup, tel mot; voilà la nature!

Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et
extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans
l'oreille des grands poëtes, parce que la poésie chante au lieu de
parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour
le rendre plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre
âme. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de
la langue poétique? je vous répondrai: Parce que la parole chantée est
plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus
loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chantée est-elle plus
belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien,
et qu'il faut le demander à celui qui a fait les sens et l'oreille de
l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la
symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que
par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard; je vous
répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de
la nature qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la
parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme
divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand
architecte, le grand mathématicien, le grand poëte des mondes, il en
est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré
la cadence et dont il écoute la mélodie.

Mais le grand poëte, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être
doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une
sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens
musical aussi harmonieux que cadencé; il faut qu'il soit un suprême
philosophe, car la sagesse est l'âme et la base de ses chants; il faut
qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent
les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines
et aux nations ce que le ciment est aux édifices; il doit être
guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de
villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées;
il doit avoir le coeur d'un héros, car il célèbre les grands exploits
et les grands dévouements de l'héroïsme; il doit être historien, car
ses chants sont des récits; il doit être éloquent, car il fait
discuter et haranguer ses personnages; il doit être voyageur, car il
décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les
monuments, les moeurs des différents peuples; il doit connaître la
nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation,
l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son
temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'océan, et
il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche
des astres, dans la manoeuvre des vaisseaux, dans les formes et dans
les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces; matelot
avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les
laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui
filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant
même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il
doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante
et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme
celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les
innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et
des belles vierges, les attachements et les déchirements du coeur, les
attendrissements de la compassion sur les misères du sort: il écrit
avec des larmes; son chef-d'oeuvre est d'en faire couler. Il doit
inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies
humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin il doit être
un homme pieux et rempli de la présence des dieux et du culte de la
Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission
est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de
faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de
remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le
coeur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est
l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité.


III

À peine daignerai-je réfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicéron
et tant d'autres, ont cru que le poëte appelé Homère n'avait jamais
existé, mais que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_ n'étaient que des
_rapsodies_ ou des fragments de poésies recousus ensemble par des
_rapsodes_, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grèce et l'Asie en
improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athéisme du
génie; elle se réfute par sa propre absurdité. Cent Homères ne
seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unité et la
perfection égale des oeuvres n'attestent-elles pas l'unité de pensée
et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de _Phidias_
avait été brisée en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportât
un à un les membres mutilés et exhumés, s'adaptant parfaitement les
uns aux autres et portant tous l'empreinte du même ciseau, depuis
l'orteil jusqu'à la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous
ces fragments d'incomparable beauté: Cette statue n'est pas d'un seul
Phidias; elle est l'oeuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont
rencontrés par hasard à faire successivement ce chef-d'oeuvre de
dessin et d'exécution? Non; je reconnaîtrais, à l'évidence de l'unité
de conception, l'unité d'artiste, et je m'écrierais: C'est Phidias!
comme le monde entier s'écrie: C'est Homère! Passons donc sur ces
incrédulités, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand
homme jusque dans la postérité.

Ce père et ce roi des poëtes a précédé de près de mille ans la
naissance de Jésus-Christ. Son berceau fut placé au bord de la mer
enchantée qui sépare l'Asie Mineure de la Grèce, en face de Chio et
de l'Archipel, point de vue le plus ravissant où l'oeil d'un homme
puisse s'ouvrir à la lumière. Les hautes montagnes du _Taurus_ qui
meurent derrière Smyrne, la mer étincelante qui écume dans toutes ses
anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les îles, les
tièdes haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu
l'Éden d'une imagination poétique. L'île flottante de Délos est
l'image de ce berceau d'Homère flottant de même sur ces horizons et
sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prétend;
tous les écrivains de ces lieux et de ces temps s'accordent
parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rêves
n'ont pas tant d'uniformité et de concordance dans leurs chimères.

Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en
Ionie, en Grèce, sur tous les écueils de l'Archipel. Il y avait déjà
d'autres grands poëtes avant lui et de son temps; son apostrophe aux
jeunes filles de Délos l'attesterait seul.

«Si jamais, leur dit-il dans la dernière strophe, si jamais parmi les
mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise:

--Jeunes filles, quel est le plus inspiré des chantres qui visitent
votre île, et lequel aimez-vous le mieux? écoutez, répondez toutes
alors en vous souvenant de moi:--C'est l'homme aveugle qui habite dans
la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront éternellement dans
l'avenir sur tous les autres chants!»

Maintenant relisons sa vie à travers le demi-jour des traditions et
des récits populaires de l'Archipel.


IV

Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie
Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme
originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le
sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne
les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de
Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où
cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville
s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi
pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en
eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il
perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa
fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui
portait le nom de Cléanax.

La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à
la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des
hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la
Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin
d'accroître le prestige autour de son berceau.

Crithéis inspira de l'amour à un inconnu, se laissa surprendre ou
séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax,
cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant
illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, et on
l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là
au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.

Crithéis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de
honte, et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile
à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans
la nouvelle colonie grecque; il se nommait Isménias. On ignore si cet
homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans
doute pour veuve ou pour mariée à Cymé.

Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et
les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mélès_, où l'on
célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise
par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu
d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le
culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du
ruisseau.

Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent
l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias.
C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprès
et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale
aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'éclairer jusqu'au
brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les
traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier
des poëtes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut
déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce
qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tête,
séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont
l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula
cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer; que les vagues, à leur
tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès; que cette tête
échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son
enfant, comme pour venir d'elle-même transmettre son âme et son
inspiration à Homère. Les rossignols, près de sa tombe, ajoutent-ils,
chantent plus mélodieusement qu'ailleurs.

Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant,
soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur
la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha
pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en
porte.

Il y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme peu riche aussi, mais
bon et inspiré par le coeur, tels que le sont souvent les hommes
détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles; il
se nommait Phémius; il tenait une école de chant. On appelait le
chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui
peint à l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous,
la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les
vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique
s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et
ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le
vers à l'accent et l'accent aux vers. Voilà pourquoi on appelait
l'école de Phémius une école de musique: musique de l'âme et de
l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.

Phémius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette
jeunesse, la rétribution, non en argent, mais en nature, que les
parents lui donnaient pour prix de l'éducation reçue par leurs fils.
Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'élève
Smyrne, étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une
contrée pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines
pour faire ces tapis, industrie héréditaire de l'Ionie. Chacun des
enfants, en venant à l'école de Phémius, lui apportait une toison
entière ou une poignée de toison des brebis de son père. Phémius les
faisait filer par ses servantes, les teignait et les échangeait
ensuite, prêtes pour le métier, contre les choses nécessaires à la vie
de l'homme. Crithéis, qui avait entendu parler de la bonté de ce
maître d'école pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans
doute à lui confier le sien quand il serait en âge, conduisit son fils
par la main au seuil de Phémius. Il fut touché de la beauté et des
larmes de la jeune fille, de l'âge et de l'abandon de l'enfant; il
reçut Crithéis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder
et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnésienne à
filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leçons. Il trouva
Crithéis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle était
belle; il s'attacha à l'enfant, dont l'intelligence précoce faisait
présager je ne sais quelle gloire à la maison où les dieux l'avaient
conduit; il proposa à Crithéis de l'épouser, et de donner ainsi un
père à son fils. L'hospitalité et l'amour de Phémius, l'intérêt de
l'enfant touchèrent à la fois le coeur de la jeune femme; elle devint
l'épouse du maître d'école et la maîtresse de la maison dont elle
avait abordé le seuil en suppliante, quelques années avant.

Phémius s'attacha de plus en plus au petit _Mélésigène_. Ce nom, qu'on
donnait familièrement à Homère, veut dire enfant de _Mélès_, en
mémoire des bords du ruisseau où il était né. Son père adoptif
l'aimait à cause de sa mère et aussi à cause de lui. Instituteur et
père à la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son coeur et
tous les secrets de son art. Homère, dont l'âme était ouverte aux
leçons de Phémius par sa tendresse, et que la nature avait doué d'une
intelligence qui comprenait et d'une mémoire qui reproduisait toutes
choses, récompensait les soins du vieillard et réjouissait l'orgueil
de Crithéis. On le regardait comme bientôt capable, malgré sa tendre
jeunesse, d'enseigner lui-même dans l'école et de succéder un jour à
Phémius. Les dieux lui destinaient à son insu moins de bonheur et une
autre gloire: le monde à enseigner, et la gloire immortelle pour
héritage.

Après la mort de Phémius et de Crithéis, sa mère, Homère erra par le
monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il
s'embarqua et visita toutes les côtes de la Méditerranée si bien
décrites dans l'_Odyssée_. Toutes les aventures de l'_Odyssée_ sont
ses propres aventures transfigurées dans la langue des dieux. Il
devint aveugle. Il revint à Smyrne, puis il alla ouvrir une école à
Chio, île voisine de Smyrne. Ce Bélisaire du génie est aussi touchant
que l'autre Bélisaire. Sa mort est pathétique. Malade sur une barque
qui le transportait de Samos à Chio, on le déposa sur la grève pour se
rétablir.

Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tièdes, il
reprit sa navigation vers le golfe d'Athènes. Les matelots du navire
qui le portait ayant été retenus par la tempête dans la rade de la
petite île d'Ios, Homère sentit que la vie se retirait de lui. Il se
fit transporter au bord de l'île pour mourir plus en paix, couché au
soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dressé une
couche sous la voile, auprès de la mer. Les habitants riches de la
ville éloignée du rivage, informés de la présence et de la maladie du
poëte, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour
lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers,
les pêcheurs et les matelots de la côte accoururent pour lui demander
des oracles, comme à une voix des dieux sur la terre. Il continua à
parler en langage divin avec les hommes lettrés, et à s'entretenir,
jusqu'à son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait
décrit tant de fois les moeurs, les travaux et les misères dans ses
poëmes. Son âme avait passé tout entière dans leur mémoire avec ses
chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas à la terre: elle
était devenue l'âme de toute la Grèce; elle allait devenir bientôt
celle de toute l'antiquité.

Après qu'il eut expiré sur cette plage, au bord des flots, comme un
naufragé de la vie, l'enfant qui servait de lumière à ses pas, ses
compagnons, les habitants de la ville et les pêcheurs de la côte lui
creusèrent une tombe dans le sable, à la place même où il avait voulu
mourir. Ils y roulèrent une roche, sur laquelle ils gravèrent au
ciseau ces mots: «Cette plage recouvre la tête sacrée du divin
Homère.» Ios garda à jamais la cendre de celui à qui elle avait donné
ainsi la suprême hospitalité. La tombe d'Homère consacra cette île,
jusque-là obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes
se disputent encore. La tradition de la plage où le vieillard aveugle
fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans
les vicissitudes de l'île.

Sa sépulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses
propres vers. On montre seulement dans l'île de Chio, près de la
ville, un banc de pierre semblable à un cirque, et ombragé par un
platane qui s'est renouvelé, depuis trois mille ans, par ses rejetons,
qu'on appelle l'École d'Homère. C'est là, dit-on, que l'aveugle se
faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses
poëmes. De ce site on aperçoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les
sommets neigeux de l'Olympe, les plages dorées des îles, les voiles se
repliant en entrant dans les anses ou se déployant en sortant des
ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la
magnificence et la variété auraient distrait ses inspirations. La
nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir
tout entier dans ces spectacles intérieurs, en jetant ce voile sur sa
vue. C'est depuis cette époque, dit-on dans les îles de l'Archipel,
que les hommes attribuèrent à la cécité le don d'inspirer le chant, et
que les bergers impitoyables crevèrent les yeux aux rossignols, pour
ajouter à l'instinct de la mélodie dans l'âme et dans la voix de ce
pauvre oiseau.

       *       *       *       *       *

Voilà l'abrégé de l'histoire d'Homère; elle est simple comme la
nature, triste comme la vie; elle consiste à souffrir et à chanter:
c'est en général la destinée des poëtes. Les fibres qu'on ne torture
pas ne rendent que peu de sons. La poésie est un cri: nul ne le jette
bien retentissant s'il n'a été frappé au coeur. Job n'a crié à Dieu
que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans
l'antiquité, il faut que les hommes qui sont doués de ce don
choisissent entre leur génie et leur bonheur, entre la vie et
l'immortalité.

Et maintenant quelle fut l'influence d'Homère sur les moeurs des
hommes, et en quoi mérita-t-il le nom de moraliste?

Pour répondre à cette question, il suffit de lire. Supposez, dans
l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme à demi sauvage,
doué seulement de ces instincts élémentaires, grossiers, féroces, qui
formaient le fond de notre nature brute, avant que la société, la
religion, les arts eussent pétri, adouci, vivifié, spiritualisé,
sanctifié le coeur humain; supposez qu'à un tel homme, isolé au milieu
des forêts et livré à ses appétits sensuels, un esprit céleste
apprenne l'art de lire les caractères gravés sur le papyrus, et qu'il
disparaisse après en lui laissant seulement entre les mains les
poésies d'Homère! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparaît
page par page à ses yeux. Il sent éclore en lui des milliers de
pensées, d'images, de sentiments qui lui étaient inconnus; de matériel
qu'il était, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un
être intellectuel, et bientôt après un être moral. Homère lui révèle
d'abord un monde supérieur, une immortalité de l'âme, un jugement de
nos actions après la vie, une justice souveraine, une expiation, une
rémunération, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers;
tout cela altéré de fables ou d'allégories, sans doute, mais tout
cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le
vêtement qui la révèle en la voilant. Il lui apprend ensuite la
gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime éternelle,
donnée aux hommes comme l'instinct le plus rapproché de la vertu. Il
lui apprend le patriotisme par le récit des exploits de ses héros, qui
quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs
mères et de leurs épouses pour aller sacrifier leur sang dans des
expéditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur
commune patrie; il lui apprend les calamités de ces guerres dans les
assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amitié dans
Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidélité conjugale
dans Andromaque; la piété pour la vieillesse dans le vieux Priam, à
qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur
pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector traîné sept fois
autour des murs de sa patrie; la piété dans Astyanax, son fils, emmené
en esclavage dans le sein de sa mère par les Grecs; la vengeance des
dieux dans la mort précoce d'Achille; les suites de l'infidélité dans
Hélène; le mépris pour la trahison du foyer domestique dans Ménélas;
la sainteté des lois, l'utilité des métiers, l'invention et la beauté
des arts; partout, enfin, l'interprétation des images de la nature,
contenant toutes un sens moral, révélé dans chacun de ses phénomènes
sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et
l'homme, si complet, et si bien épelé dans les vers d'Homère, que le
monde moral, le monde matériel, réfléchis l'un dans l'autre comme le
firmament dans l'eau, semblent n'être plus qu'une seule pensée et ne
parler qu'une seule et même langue à l'intelligence de l'aveugle
divin! Et cette langue encore cadencée par un tel rhythme de la mesure
est pleine d'une telle musique des mots que chaque pensée semble
entrer dans l'âme par l'oreille, non-seulement comme une intelligence,
mais aussi comme une volupté!

N'est-il pas évident qu'après un long et familier entretien avec ce
livre l'homme brutal et féroce aurait disparu, et l'homme intellectuel
et moral serait éclos dans ce barbare, auquel les dieux auraient
enseigné ainsi Homère?

Eh bien! ce qu'un tel poëte aurait fait pour un seul homme, Homère le
fit pour tout un peuple. À peine la mort eut-elle interrompu ses
chants divins que les rapsodes ou les homérides, chantres ambulants,
l'oreille et la mémoire encore pleines de ses vers, se répandirent
dans toutes les îles et dans toutes les villes de la Grèce, emportant
à l'envi chacun un des fragments mutilés de ses poëmes, et les
récitant de génération en génération aux fêtes publiques, aux
cérémonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux
écoles des petits enfants; en sorte qu'une race entière devint
l'édition vivante et impérissable de ce livre universel de la
primitive antiquité. Sous Ptolémée Philopator, les Smyrnéens lui
érigèrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs
divins. L'âme d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette
partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta à Sparte
les vers d'Homère pour en nourrir l'âme des citoyens. Puis vint Solon,
ce fondateur de la démocratie d'Athènes, qui, plus homme d'État que
Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le génie, et qui
fit recueillir ces chants épars, comme les Romains recueillirent plus
tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand,
qui, passionné pour l'immortalité de sa renommée, et sachant que la
clef de l'avenir est dans la main des poëtes, fit faire une cassette
d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homère, et
qui les plaçait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins.
Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conquêtes en Grèce,
n'estimèrent rien à l'égal de la conquête des poëmes d'Homère, et dont
tous les poëtes ne furent que les échos prolongés de cette voix de
Chio. Puis vinrent les ténèbres des âges barbares, qui enveloppèrent
pendant près de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne
commencèrent à se dissiper qu'à l'époque où les manuscrits retrouvés
d'Homère, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'étude, la
source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde
ancien, histoire, poésie, arts, métiers, civilisation, moeurs,
religion, est tout entier dans Homère; que le monde littéraire, même
moderne, procède à moitié de lui, et que, devant ce premier et ce
dernier des chantres inspirés, aucun homme, quel qu'il soit, ne
pourrait, sans rougir, se donner à lui-même le nom de poëte. Demander
si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre
humain, c'est demander si le génie est une clarté ou une obscurité sur
le monde; c'est renouveler le blasphème de Platon; c'est chasser les
poëtes de la civilisation; c'est mutiler l'humanité dans son plus
sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer à Dieu ses plus
souveraines facultés, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et
qu'elles ne fassent paraître le monde réel trop obscur et trop petit,
comparé à la splendeur de l'imagination et à la grandeur de la nature!

                                                  LAMARTINE.



COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE



XXVIe ENTRETIEN.

2e de la troisième Année.



ÉPOPÉE.

HOMÈRE.--L'ILIADE.



I

Voilà l'homme, maintenant voyons l'oeuvre.


L'_Iliade_ est un poëme tout à la fois religieux, historique,
national, dramatique et descriptif. C'est le poëme épique par
excellence, car il embrasse tout, le ciel, la nature et l'homme.
Laissez-moi vous le dérouler page à page, non pas avec la fastidieuse
minutie d'un scoliaste grec qui s'extasie sur chaque aventure et sur
chaque vers, mais avec la critique libre, impartiale, sincère, d'un
Européen, cosmopolite d'esprit, qui n'adore pas servilement toutes les
reliques, mais qui sent et qui raisonne à la fois ses impressions.

Bien des choses ont vieilli dans ce poëme: le ciel d'abord, qui a été
dépeuplé de ses dieux; les nations ensuite, telles que les Troyens et
les Hellènes, petits groupes d'hommes qui n'ont laissé que des cendres
sur le cap Sigée et un nom sur les pages impérissables de leur poëte;
les moeurs enfin, qui ne ressemblent pas plus aux nôtres aujourd'hui
que la barbarie à la civilisation et que Troie ou Argos, bourgades
classiques, ne ressemblent à Paris, à Rome, à Constantinople ou à
Londres.

Mais deux choses n'ont pas changé: la nature et le coeur humain. Ce
sont ces deux choses surtout que nous allons rechercher avec vous dans
les poëmes d'Homère. Nous les y retrouverons à chaque pas, et nous les
y retrouverons avec d'autant plus de charme que la langue merveilleuse
dans laquelle Homère retrace la nature et l'homme avait alors sur sa
palette, en apparence indigente et novice d'un peuple naissant, une
transparence d'images, une fraîcheur de coloris, une naïveté de tours
qui semblent associer dans les vers d'Homère l'enfance, la jeunesse,
la maturité et la vieillesse d'un idiome. Nous nous servirons, pour
faire comprendre cette perfection des vers homériques, de la
traduction d'un de nos savants amis, M. Dugas-Montbel, esprit assez
studieux pour interpréter laborieusement le grand poëte, assez
poétique pour ne pas déflorer la poésie par la science. Nous
modifierons nous-même la traduction par quelques coups de pinceau,
toutes les fois qu'elle nous paraîtra susceptible de plus de grâce ou
de plus de force. Tout notre mérite, s'il y en a, dans ce commentaire,
sera de vous présenter ces deux monuments de l'esprit humain en Grèce
dans leur vrai jour et de ne pas nous interposer entre Homère et vous.
Le vrai commentaire du génie, c'est son ouvrage.

Lisons!


II

Le poëte commence son _Iliade_ ou son récit de la chute d'_Ilion_
(Troie) par une invocation à l'inspiration divine que les anciens
appelaient la muse. Tout homme qui entreprend une oeuvre surhumaine
éprouve le besoin d'invoquer en dehors de lui une puissance plus forte
que lui. L'acte de génie est en même temps un acte de piété. L'homme
s'humilie et se réduit à l'état d'instrument sous la main divine. Cet
exorde religieux est toujours le plus beau, car il donne plus
d'autorité au poëte, ou à l'artiste, ou au législateur, ou au
guerrier, ou à l'orateur, sur les autres hommes. Ce n'est plus l'homme
qui chante, ou qui parle, ou qui agit en lui; c'est la Divinité.

Ainsi procède le pieux Homère: «Chante, ô muse, la colère d'Achille,
fils de Pélée; colère fatale qui entraîna tant de désastres pour les
Grecs, qui précipita aux enfers les âmes intrépides de tant de héros,
et qui fit de leurs cadavres la proie des chiens et des vautours!»

Puis le poëte s'interroge sur les causes qui produisirent ces
dissensions fatales entre les guerriers chefs de la confédération
hellénique contre Troie. Agamemnon, le généralissime de l'armée
grecque, a refusé de rendre à Chrysès, prêtre d'Apollon, sa fille
captive. «Non, a-t-il dit au malheureux père, je ne délivrerai point
ta fille avant qu'elle ait vieilli dans mon palais d'Argos, loin de sa
patrie, occupée à filer le lin et à préparer ma couche!»

Le prêtre tremblant se retire à ces cruelles paroles, et «_marche en
silence_ sur la grève de la mer sonore; il demande en son coeur
vengeance à cet Apollon dont il dessert les autels.»

Apollon l'exauce. Sa descente sur la terre rappelle celle de l'ange
exterminateur dans la théogonie chrétienne. «Le coeur chaud de colère,
il s'élance des hauteurs de l'Olympe, ses épaules chargées de l'arc et
du carquois. Sa course rapide fait résonner derrière lui les dards du
dieu courroucé. Il s'approche, sombre, terrible comme la nuit,
s'arrête loin des vaisseaux et lance un de ses traits. L'arc d'argent
retentit d'un son sinistre, etc.»

Chacun de ces traits porte la mort aux animaux et aux hommes.
Apollon, représenté ici comme le dieu de la santé, sème la peste dans
le camp. La mort sévit; les chefs s'assemblent en conseil. Achille
demande avec une audace encore contenue d'où peut venir la colère
d'Apollon. Un devin, nommé Calchas, lui dit qu'il lui révélera la
véritable cause de ces malheurs s'il veut le garantir contre la
vengeance d'un homme puissant qui règne sur Argos. Calchas, rassuré
par la promesse d'Achille, dénonce Agamemnon, ravisseur de Chryséis.
Agamemnon maudit le devin et déclare qu'il rendra Chryséis à son père
pour sauver le peuple, si les autres chefs veulent lui donner une
autre dépouille équivalente.

Une altercation sanglante s'élève entre Achille et Agamemnon; les deux
chefs se renvoient d'atroces injures. Les moeurs sauvages de ces chefs
de montagnards de l'Albanie éclatent dans toute leur rudesse. Achille
menace de se retirer dans son pays avec ses barques et ses guerriers,
abandonnant les Grecs à leur malheureux sort.--«Eh bien! fuis, si tu
veux; je te méprise! Je me ris de ta colère, je défie tes menaces,»
lui dit Agamemnon. «Je renverrai Chryséis à son père, puisque Apollon
me l'enlève; mais j'irai moi-même dans ta tente et j'enlèverai la
belle Briséis, qui t'échut en partage dans les dépouilles, afin que tu
apprennes combien mon autorité est au-dessus de la tienne et que nul
ne s'égale à moi!»


III

Achille, saisi d'une douleur poignante, veut tirer son glaive. Minerve
le retient par ses cheveux blonds, mais il laisse déborder au moins sa
rage en paroles: «Misérable ivrogne! toi qui as tout à la fois les
yeux insolents d'un chien et le coeur d'une biche, je jure, par ce
sceptre, par ce sceptre qui ne poussera désormais ni rameau ni
feuillage, par ce sceptre qui ne reverdira plus, depuis que, coupé du
tronc qui le porta sur les montagnes, il a été dépouillé par le fer de
ses feuilles et de son écorce;--je jure que tu te rongeras le coeur
pour avoir outragé en moi le plus intrépide des Grecs!»

Nestor alors, vieillard à la parole persuasive, orateur éloquent de
Pylos, Nestor qui avait régné déjà sur trois générations d'hommes,
s'efforce, en les flattant tous deux, de concilier le différend. Son
éloquence y échoue. Les injures et les défis redoublent. Achille se
retire sous ses tentes. Agamemnon ordonne à ses deux écuyers ou
hérauts, Eurybate et Taltibius, d'aller enlever Briséis à Achille.
Achille la cède, en prenant les dieux et les hommes à témoin; puis il
s'assied pour pleurer loin de ses compagnons, sur la plage de la mer
blanchissante, et regarde les flots azurés.

Thétis, divinité de la mer, dont il est le fils, lui apparaît et lui
demande la cause de ses larmes. Elle pleure elle-même à son récit;
elle lui présage une funeste et courte destinée; elle lui promet
néanmoins d'aller sur l'Olympe implorer pour lui le souverain des
dieux, Jupiter.


IV

Le poëte profite de cette suspension du drame pour peindre, en vers
techniques qui ont toute la poésie de la mer et du navire, les
manoeuvres d'une barque qui jette l'ancre dans une rade.

«Aussitôt que les compagnons d'Ulysse ont franchi l'entrée de la rade
de _Chrysa_, ils carguent et plient les voiles, ils les roulent sous
le pont du navire, ils relâchent les câbles pour abattre le mât, et
avec les seules rames ils approchent de la plage. Alors ils jettent
l'ancre, attachent avec des cordages la poupe à la rive, et se
disséminent sur les bords de la mer, etc.»

Le prêtre de Chrysa, à qui Ulysse vient de ramener sa fille Chryséis,
invoque Apollon pour Agamemnon. On immole des victimes, on prépare un
banquet. Homère, en véritable poëte, ne se contente pas de raconter;
il décrit tous ces apprêts et présente à l'imagination tous ces
détails pittoresques du sacrifice, du feu, du repas, détails qui sont
la vie des tableaux; puis, quand les matelots se rembarquent avec
Ulysse, il peint cette autre scène de mer des mêmes couleurs que la
scène du débarquement.

«Quand le soleil a terminé sa course et que les ombres commencent à se
répandre sur la terre, les Grecs vont se délasser de leur journée dans
leur navire. Le lendemain, dès que l'Aurore aux doigts roses, fille
du Matin, a lui dans le firmament, un vent propice et durable souffle
sur la mer; ils redressent le mât, ils déploient les voiles
blanchissantes qu'enfle l'haleine des vents; la vague bleuâtre résonne
sur les flancs du navire qui fend en voguant la plaine liquide.»


V

Ici le poëte, qui voit, avec autant de raison que de poésie, toutes
les actions des hommes gouvernées invisiblement par les puissances
supérieures nommées divinités, transporte, sans transition, la scène
et la pensée de la terre au ciel. Thétis, agenouillée devant Jupiter,
implore le roi des dieux pour son fils Achille. Jupiter, qui craint de
mécontenter son épouse, la fière Junon, protectrice des Troyens,
promet à Thétis d'écouter ses prières, pourvu que Junon ignore son
intercession. Il se contente de lui faire un signe de tête muet,
serment des dieux. «Il fronce ses noirs sourcils; sa chevelure divine
ondoie sur sa tête immortelle, et tout le vaste Olympe en est secoué.»

Mais Junon s'aperçoit que son époux a promis quelque chose à _Thétis
aux pieds d'argent_, personnification de la mer aux plaines blanchies
d'écume. Jupiter, qui évite l'explication par une indignation feinte,
gourmande son épouse Junon et la renvoie s'asseoir en silence.
Vulcain, fils de Junon, conseille à sa mère la soumission; il lui
représente le danger d'irriter le maître des dieux, qui, dans un
mouvement d'impatience, le précipita lui-même par le pied du ciel dans
l'île de Lemnos. Puis, il verse à tous les dieux réconciliés et
souriants le nectar, breuvage des immortels. «Un rire inextinguible
dérida tous les dieux et toutes les déesses en voyant le ridicule
Vulcain, époux de Vénus, s'empresser, en boitant, autour des tables,
dans le palais de l'Olympe. Apollon, le dieu de l'intelligence sous
toutes ses formes, et les muses, inspirations incarnées, complètent la
fête par les chants et par la musique. Jupiter feint de s'endormir sur
sa couche, dans les bras de Junon.»


VI

Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter
envoie à Agamemnon. Le songe obéit; il présage à Agamemnon la chute
d'Ilion pour ce jour-là. Agamemnon se confie à ce présage. «Il se lève
de sa couche, il revêt une riche et moelleuse tunique, nouvellement
tissée, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache à ses pieds de
riches sandales, il suspend à ses épaules un glaive étincelant
d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pères et s'avance
vers les navires des Grecs.» Il monte dans le vaisseau du vieux
Nestor, roi de Pylos.

Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confédérés.

Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la
voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent,
obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs.
Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable
des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les
fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces
peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires,
se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes
au lieu assigné pour le conseil.»

Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique
pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On
voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.

Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts
inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte.
L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un
historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans
les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots
de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus
et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le
Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer
les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par
Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle
à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est
qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère
ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi
contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions
de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de
sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la
personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de
politique par la poésie.

«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite,
intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile
en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant
toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la
multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il
était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa
poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient
quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans
sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon
livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses
partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les
soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de
combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur
insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de
Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie
de l'éloquence.

Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique
d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la
première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et
ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier
au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à
lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses
flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux
vautours!»

À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les
vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents,
retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie
aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des
victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber
dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de
l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de
vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de
leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux
nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé,
qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des
environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se
répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari
d'Ilion.»

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés
par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne
à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire
propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée
et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans
cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est
encore Homère.


VII

Le troisième chant fait marcher cette armée au milieu de la poussière
qu'elle soulève, et que le poëte compare aux brouillards élevés sur
les montagnes par le vent du midi.

_Pâris_, le beau ravisseur d'Hélène, sort de la ville et rencontre au
premier rang des Grecs Ménélas, dont il a ravi l'épouse. Ménélas le
provoque en vain; Pâris, dont la beauté martiale déguise mal la
lâcheté, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frère
Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa
faiblesse. Pâris s'excuse et demande à combattre en présence des deux
armées contre Ménélas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y
consentent. Les deux armées s'arrêtent immobiles et heureuses de cette
trêve.

Le poëte, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la
ville de Priam, aux portes Scées. «Là,» dit-il dans son inépuisable
fertilité d'analogies, charme de l'intelligence, «là, Priam et les
vieillards de la ville étaient assis sur la plate-forme au-dessus de
la ville. Pleins d'expérience, ils discouraient ensemble, semblables à
des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font résonner la forêt de
leur mélodieuse voix.»

La belle Hélène, sortie de son palais pour contempler le combat,
affligée des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam,
s'agenouille devant lui et lui nomme un à un les principaux chefs des
Grecs, à mesure qu'ils défilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun
de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination.
L'idée de faire décrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse
Hélène, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout à l'heure
immoler ses fils et l'immoler lui-même et brûler son palais, est un
trait du pathétique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention
de l'esprit n'est point féconde, l'invention du coeur donne seule la
vie. On sent partout qu'Homère invente comme la nature, c'est-à-dire
en _sentant_ ce qu'il _pense_ et en _pensant_ ce qu'il _sent_. C'est
la différence entre le poëte purement ingénieux et le poëte créateur;
l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son âme. Homère est
immortel comme il est universel, parce qu'il est l'âme de tous
impressionnée et exprimée dans un seul.


VIII

Le portrait qu'Hélène fait de la sagesse d'Ulysse est relevé par le
portrait qu'Anténor, autre fils de Priam, fait de son éloquence.
«L'éloquence de Ménélas, dit-il, était brève; il parlait peu, mais
fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question,
bien qu'il fût le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se
levait pour parler, immobile, les yeux baissés, les regards attachés à
la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le
balancer à droite et à gauche, comme un adolescent novice dans son
art; vous auriez cru voir un homme foudroyé de colère ou bien un
faible idiot; mais, aussitôt que sa voix harmonieuse s'échappait de
son sein, ses paroles se précipitaient semblables à d'innombrable
flocons de neige dans la saison d'hiver!»

Les héros viennent inviter le vieux Priam à descendre dans la plaine
pour sceller la trêve par ses serments. Son char, guidé par Anténor,
l'emporte au milieu des deux armées. Il se retire aussitôt après dans
Ilion, pour ne pas assister au combat où son fils Pâris peut perdre la
vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pâris, blessé par Ménélas, va
succomber; Vénus, qui protége ce beau ravisseur, le dérobe sous une
nuée miraculeuse au glaive de Ménélas. Hélène, indignée de la fuite de
Pâris, rentré dans son palais à peine effleuré d'une légère blessure,
refuse de le voir. Mais Vénus (la passion) contraint Hélène à
pardonner à son époux et à l'aimer encore pour sa seule beauté. Pâris
l'attendrit par de douces paroles. «Jamais, dit-il, tant de désirs
n'ont enivré mon âme, même le jour où, porté sur mes vaisseaux agiles,
je te ravis de la gracieuse Lacédémone, et que dans l'île de _Cranaé_
l'amour et le sommeil nous réunirent.» Il l'entraîne vers la chambre
nuptiale, où ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que
Ménélas le cherche encore sur la poussière pour l'immoler.


IX

La scène du quatrième chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivré de
nectar par Hébé, défie Junon son épouse en lui vantant le succès de la
protection de Vénus en faveur de Pâris et des Troyens. Junon,
humiliée, défend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent
à l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens à rompre les
premiers la trêve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de
les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un
coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. «Tel qu'un astre nouveau
que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout à coup aux yeux des
nautonniers ou d'une nombreuse armée, globe éblouissant d'où
jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre,
balançant son vol entre les Troyens et les Grecs.»

Pallas se transfigure; elle persuade à _Pandarus_, héros auxiliaire
des Troyens, de lancer une flèche contre Ménélas. Pandarus, homme de
peu de sens, obéit. Écoutez par quelle étrange et pittoresque
diversion d'esprit le poëte, descriptif autant qu'épique, reporte
l'attention d'un combat à une chasse.

«Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes
d'une chèvre sauvage que lui-même avait frappée au poitrail pendant
qu'elle s'élançait de la crète d'un rocher. Le guerrier, qui l'épiait
caché dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba à la renverse
sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'élevaient au-dessus
de son front. Un ouvrier consommé les lima avec soin pour les rendre
luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec
plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur
la terre, etc.»

Quelle imagination résisterait à des tableaux si achevés et si ciselés
de vérité! tableaux jetés en passant dans une comparaison ou dans un
détail technique qui éblouit l'oeil sans le distraire, comme l'écume
marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans
arrêter le navigateur! Suivez encore:

«Pandarus ajuste la flèche avec la corde, il tire à lui à la fois la
corde et le cran de la flèche, il fait toucher le fil de boyau à sa
poitrine et le fer aigu de la flèche à la corne de l'arc. À peine
a-t-il tendu cet arc immense et recourbé, l'arc résonne, la corde
vibre; la flèche acérée siffle et vole ardente à percer le groupe des
Grecs.»

Ménélas, à peine atteint à travers son bouclier, voit un filet de sang
couler sur ses cuisses. Écoutez par quelle autre comparaison
inattendue le poëte détend ici lui-même l'anxiété de l'imagination de
ses auditeurs, tout en peignant les moeurs de l'Ionie où il est né:

«Ainsi, quand une femme de Carie ou de Méonie a coloré en pourpre les
plaques d'ivoire destinées à parer la tête des coursiers, beaucoup de
guerriers désirent les posséder; mais ces ornements précieux, réservés
à un roi, seront un jour tout à la fois la parure et l'orgueil de son
maître. Ainsi, ô Ménélas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et
ruissela jusque sur tes pieds.»

Agamemnon, son frère, s'apitoie en termes d'une héroïque élégie sur le
héros blessé; la Bible n'a pas d'accents plus naïfs ou plus
miséricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du coeur humain qui
n'ait sa note sur le clavier d'Homère; il ne charme pas, il n'émeut
pas seulement, il pétrit le coeur humain de vertus naturelles. On ne
le lit aux jeunes gens que comme cours de poésie, on devrait le leur
lire comme cours de bonté et de morale.


X

L'habile médecin, Machaon, panse la blessure. L'opération est décrite
avec le pieux respect qu'inspirait déjà, du temps d'Homère, ces fils
d'Esculape, au coeur de femme et à _la main divine_, qui soulagent les
douleurs des hommes.

Tout le reste du chant est employé par Agamemnon à parcourir le camp
et à encourager les confédérés par de belles harangues militaires.
L'armée se groupe et s'ébranle; écoutez le tumulte de tant de pas:

«Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se
déroulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles
commencent à s'élever dans la pleine mer et viennent se briser en
mugissant sur le rivage; là, s'arrondissant autour des écueils, elles
se gonflent et rejettent au loin la blanche écume; de même se
succèdent les rangs épais des Grecs marchant au combat. Les Troyens,
au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'étable d'un
homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait éclatant
de blancheur, poussent de longs bêlements en entendant les cris de
leurs agneaux séparés des mères, etc.»

Je passe la bataille, semblable à toutes les batailles, mais diversifiée
au cinquième chant par des épisodes et des attendrissements de poëte qui
mêlent à propos les larmes au sang, l'humanité à la fureur, la pitié à
la gloire. Les divinités s'y confondent aux hommes, pour prendre la part
du ciel et du destin aux événements de la terre. Le chantre s'arrête à
chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons
lentement déroulées qui reportent l'âme à des scènes champêtres ou
maritimes:

«Diomède s'élance; tel un lion, hardi de coeur, franchissant les
palissades d'une bergerie, fond sur les brebis à la laine épaisse;
s'il est légèrement blessé, mais non terrassé par le berger qui les
défend, sa rage et sa vigueur s'accroissent de sa blessure. À cet
aspect, le berger, cessant de défendre son troupeau, se cache lui-même
dans le bercail, tremblant de rester au grand jour; les brebis,
groupées par la terreur, se pressent les unes contre les autres,
tandis que le lion plus ardent bondit dans le vaste enclos, etc.»


XI

Les coursiers, ces combattants auxiliaires de l'homme, jouent dans les
batailles un rôle presque égal à celui des héros. Homère les décrit en
peintre équestre et les chante en poëte convaincu de l'intelligence,
du coeur, de l'héroïsme des animaux, avec tous les détails de leur
race, de leur éducation, de leur nourriture, de leur attelage aux
chars de guerre.

Vénus elle-même, en voulant dérober son favori Énée à la mort, est
blessée à la main par Diomède; elle remonte au ciel et se plaint à
Jupiter. Jupiter la réprimande amoureusement de son imprudence. Mars,
le dieu de la guerre, va encourager les Troyens dans leurs murs. Le
vaillant Hector, fils belliqueux de Priam, ramène les siens au combat.
Le choc est terrible: «Comme le vent, dans une aire où l'on bat le
froment consacré, lorsque la blonde Cérès sépare au souffle des
zéphyrs le grain de son écorce légère, comme on voit alors blanchir
tous les lieux voisins, de même les combattants sont couverts d'une
blanche poussière! Elle tourbillonne jusqu'à la voûte solide des
cieux, sous les pas des chevaux qui revolent aux combats.»

Les Grecs plient devant Hector.

Junon s'attendrit sur leur sort. Elle fait atteler par Hébé son char
de guerre céleste, dont la description technique attesterait seule
qu'Homère avait été apprenti chez l'armurier consommé Tychius. Pallas
monte avec Junon sur ce char.

«Autant qu'un homme assis sur un roc élevé découvre d'espace dans
l'horizon quand il regarde la mer azurée, autant les coursiers divins
en franchissent d'un bond!» Les deux déesses forcent Mars blessé à
abandonner les Troyens pour aller se faire panser dans le ciel.

Le combat reprend au sixième chant avec une abondance de détails et
une continuité de meurtres qui fatigue déjà le lecteur. Des harangues
injurieuses, échangées entre les guerriers des deux camps, en
accroissent la monotonie. On sent l'ennui, ce poison presque
inévitable des longues épopées. Mais les Grecs contemporains ou
survivants d'Homère ne devaient pas le sentir, parce que tous ces
héros étaient leurs ancêtres, tous ces dieux leurs dieux. Mais là est
le vice des poëmes nationaux; ils n'ont plus, après un certain temps,
le même intérêt pour tous les hommes. Le coeur humain et la nature
sont seuls d'un attrait universel et qui se renouvelle avec tous les
temps.


XII

Mais cet intérêt renaît à la rentrée d'Hector dans Ilion. Il traverse
aux portes Scées, auprès d'un grand hêtre, les vieillards, les femmes,
les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs
frères, leurs époux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son
père. On voit par la description de ce palais combien les arts de
l'architecture et de la décoration étaient antérieurs même aux époques
reculées chantées par le premier des épiques.

«Dans ce palais, cinquante appartements contigus étaient revêtus d'un
marbre poli et éclatant; là reposaient les enfants de Priam, près de
leurs légitimes épouses. En face et dans l'intérieur des vastes cours
s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi
lambrissés de marbre éclatant, destinés aux filles du roi et où
reposaient les gendres de Priam auprès de leurs épouses. C'est là
qu'Hector rencontre sa mère chérie, qui se rendait vers Laodicée, la
plus belle de ses filles.»

Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse
pour conserver son sang-froid. Il engage sa mère à aller prier les
dieux à la citadelle. Hécube, sa mère, s'y rend avec les femmes
pieuses et âgées de la ville. Pendant cette prière, Hector va dans le
palais de son frère Pâris, ravisseur efféminé d'Hélène. Cette scène
domestique émeut vivement le coeur par le contraste du patriotisme
dévoué d'Hector, de la mollesse de Pâris, de la honte d'Hélène, qui
admire Hector et qui aime Pâris tout en le méprisant. Ce dialogue
prépare admirablement l'esprit à l'entrevue d'Hector et d'Andromaque,
son épouse. Voyez et écoutez cette scène conjugale entre Hector, son
épouse et son enfant, scène qui a servi et qui servira éternellement
de texte à toutes les poésies de l'épopée, du drame, de la peinture et
de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses
plus généreux instincts, transfigurée par la poésie et divinisée par
le devoir!

Hector, rentré tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord
embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier
devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pâris et
l'appeler au secours de la ville menacée. Ce n'est qu'après ce devoir
rempli qu'il cède à l'amour conjugal et à l'amour paternel et qu'il
court embrasser Andromaque. Le récit de cette entrevue est simple
comme la Bible, et dialogué comme une légende populaire du moyen âge.

«Femmes, dites-moi la vérité,» demande-t-il aux suivantes. «Où donc
est-elle allée la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une
de ses soeurs? est-ce chez l'épouse d'un de ses frères? est-ce au
temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent en ce moment par
leurs prières la divinité terrible?

--Ce n'est point chez une de ses soeurs, ce n'est point chez l'épouse
d'un de ses frères, ce n'est point au temple de Minerve, où les autres
femmes fléchissent par leurs prières la divinité terrible; mais elle
est montée sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, dès qu'elle a
appris la défaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru
vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrière elle la
nourrice portait le petit enfant!»

Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Scées, par où
l'on sort dans la plaine où les ennemis sont répandus; Andromaque, qui
l'aperçoit du haut de la tour, descend et se précipite vers son mari.
Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant
encore en bas âge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et
pour son père Scamandrius. À la vue de son enfant, Hector sourit sans
parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du héros, et lui prenant la
main dans les siennes, lui parle ainsi:

«Infortuné! ton courage te perdra. Tu n'as point de pitié pour ce
tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientôt veuve, car
les Grecs t'immoleront en se réunissant tous contre toi seul! Il
vaudrait mieux pour moi d'être ensevelie dans la terre! Hélas! je
n'ai plus ni mon père ni ma mère! Le terrible Achille tua mon père
quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant
il ne le dépouilla pas de ses vêtements, tant il fut retenu par le
respect; il lui éleva une tombe autour de laquelle les nymphes des
montagnes plantèrent des ormeaux. J'avais aussi sept frères dans nos
palais, mais tous, en un même jour, descendirent dans la nuit
éternelle, égorgés par le féroce Achille pendant qu'ils paissaient
leurs nombreux troupeaux de boeufs et de blanches brebis. Ma mère,
pour laquelle il reçut une rançon, périt dans les palais de mon père
sous une flèche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon père, ma mère
vénérée, tu es mes frères, tu es mon époux! Si beau de jeunesse,
prends donc pitié de mon désespoir; reste ici sur la plate-forme de
cette tour; ne laisse pas ton épouse veuve, ton fils orphelin! Place
tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par là que la ville est
accessible!

«--Chère épouse, répond Hector, toutes ces pensées étaient aussi en
moi, mais j'aurais trop à rougir devant les Troyens et les femmes
troyennes si je me retirais du combat comme un lâche..... Oui, je le
pressens au fond de mon coeur, un jour se lèvera où la ville sacrée
d'Ilion, et Priam, et le peuple courageux de Priam périront ensemble!
Mais ni les malheurs futurs des Troyens, de ma mère Hécube elle-même,
ni ceux du roi Priam et de mes frères ne me touchent autant que ton
propre sort, quand un Grec féroce t'entraînera tout en pleurs, privée
de ta douce liberté; quand dans Argos tu tisseras la toile sous les
ordres d'une femme étrangère, et que, forcée par l'inflexible
nécessité, tu iras chercher l'eau des fontaines de Messéide ou
d'Hypérée. Alors, en voyant fondre tes larmes, on dira: C'est donc là
cette épouse d'Hector, qui fut le plus vaillant des guerriers troyens
quand ils combattaient autour d'Ilion! Ah! que la terre amoncelée
couvre mon corps sans vie avant que j'entende ces paroles et que je te
sache enlevée de ce palais!»

À ces mots le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras;
mais l'enfant, inquiet à la vue du geste de son père, se rejette en
criant dans le sein de sa nourrice. Il est effrayé par l'éclat de
l'airain et par la crinière qui flotte hérissée sur la crête du
casque. Le père et la mère sourient tous les deux de son épouvante.
Le magnanime Hector détache soudain le casque étincelant qui brille
sur sa tête et le dépose à terre; il embrasse son fils chéri, le berce
dans ses bras; puis, adressant à Jupiter et aux autres dieux sa
prière:

«Jupiter, s'écrie-t-il, et vous tous, dieux qui ne mourez pas! faites
que cet enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens; qu'il
ait ma vigueur et mon intrépidité pour régner et commander dans Ilion;
qu'on dise, un jour à venir, de lui: «Il est encore plus brave que son
père!»

«Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chère épouse, qui
reçoit l'enfant dans son sein avec un sourire trempé de larmes. Le
héros, à cette vue, attendri de pitié, nomme Andromaque par son nom et
lui parle en ces mots:

«Chère Andromaque, ne t'abandonne pas à un désespoir prématuré! Aucun
guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant l'heure marquée,
et, du moment où il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide,
ne peut échapper à la destinée! Mais retourne dans ta maison et
reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les
ouvrages de tes suivantes!»

«En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombragé d'une
crinière épaisse. Sa chère épouse reprend le chemin de sa maison, mais
en retournant souvent la tête et en versant d'abondantes larmes. Elle
y trouve rassemblées dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et
sa présence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais
pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant.»

À cet admirable tableau de famille du héros sans jactance, qui
sacrifie modestement son amour d'époux, sa tendresse de père, sa vie
de soldat à sa patrie, Homère oppose à l'instant le contraste
scandaleux de la femme adultère et du lâche guerrier qui étale avec
ostentation aux yeux le courage qui lui manque au coeur.

«Cependant Pâris ne s'est point arrêté longtemps dans son splendide
palais; revêtu de ses armes éclatantes d'airain poli, il traverse la
ville, se confiant dans la légèreté de ses pieds. Tel un coursier,
largement nourri dans une étable, brisant ses entraves et galopant par
bonds dans la plaine, s'élance vers le fleuve rapide où, superbe, il a
l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tête, fait
ondoyer sur son encolure une crinière touffue, et, fier de sa beauté,
ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues
où paissent les jeunes cavales!»

Pâris et Hector se rencontrent aux portes Scées et descendent ensemble
vers la plaine où ils vont combattre. Leur entretien est plein de
déférence dans la bouche de Pâris, plus léger que pervers, plein
d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que
brave, et qui cherche non à humilier, mais à relever le coeur de son
frère. Homère, dans cette sagesse précoce et accomplie qu'il attribue
au héros d'Ilion, a eu évidemment pour but de montrer qu'Hector était
né aussi propre à gouverner un jour sa patrie qu'à combattre pour
elle; à faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse férocité
d'Achille par opposition à toutes les vertus du fils de Priam; enfin à
redoubler le pathétique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration
et par le regret de tant de vertus fauchées dans leur fleur.


XIII

Ces scènes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixième
chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hélène; ces amours
chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la
porte Scées; ce coeur d'épouse qui fléchit sous ses alarmes; ce coeur
d'époux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de
son devoir; cette habileté instinctive de la mère, qui se fait suivre
par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par
le prestige de sa maternité; ce dialogue, dont chaque mot est pris
dans les instincts les plus vrais, les plus délicats et les plus
saints de la nature; cette passion légitimée par la chaste union des
deux époux; cette éloquence qui coule sans vaines figures et sans
fausse déclamation des deux coeurs; cet épisode puéril et
attendrissant à la fois de l'enfant effrayé du panache et se
replongeant dans le sein de la nourrice en se détournant des bras de
son père; ce père qui berce l'enfant de ces mêmes bras forts qui vont
tout à l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le
pressentiment sinistre de cette épouse, qui se rappelle tout à coup et
comme involontairement que c'est ce même Achille qui a tué jadis son
père et ses sept frères; enfin jusqu'à ces ormeaux plantés autour de
la tombe de ce père d'Andromaque qui s'élancent tout à coup de son
souvenir comme des flèches de cyprès dans un ciel serein; puis les
larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le départ en
sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour
apercevoir une dernière fois celui qui emporte son âme; puis ce retour
dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indifférentes,
et cette présence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice,
excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de
sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientôt
éclater sur la colline des Figuiers, ce sont là autant de coups de
pinceau qui égalent le peintre à la nature et qui font du poëte plus
qu'un homme, un interprète véritablement divin entre la nature humaine
et le coeur humain!

Et si on ajoute à cette admiration que cet interprète si intelligent,
si fidèle et si éloquent, décrit, parle et chante dans une langue
aussi divine et aussi harmonieuse que sa pensée; si on ajoute que
cette langue cadencée et transparente comme les vagues et comme
l'éther dont il est entouré dans ses paroles rhythmées, l'ordre
logique des idées, le noeud puissant et serré du verbe qui relie en
faisceau la phrase, la clarté du plein jour sous un soleil d'Orient,
la force de l'expression, la délicatesse des nuances, la saillie du
marbre, la vivacité des couleurs, la sonorité des armures d'airain
dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le
sifflement de la tempête dans les vergues et dans les voiles, le
susurrement du zéphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des
forêts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du coeur dans
la poitrine des hommes, on reste confondu, en présence d'un tel
prodige d'expression, de tout ce que les sens perçoivent, de tout ce
que l'âme sent et pense, et l'on se demande par quel étrange phénomène
le plus ancien des poëtes en est en même temps le plus parfait, par
quel contre-sens apparent le génie poétique de la Grèce sort des
ténèbres le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre à la main; et on ne peut
s'empêcher de se récrier sur le blasphème ou sur la cécité de ceux qui
préconisent notre vieille jeunesse au détriment de cette jeune
antiquité. La théorie superbe du progrès incessant et indéfini de
l'humanité dans tous les arts reçoit ici d'un pauvre chanteur aveugle
le plus éclatant et le plus éternel démenti. Les âges ont progressé en
mécanique peut-être, mais en poésie!... Placez sur un des plateaux de
la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations
entières d'une cité à une autre avec le grondement de la flamme et la
rapidité du vent; placez sur l'autre plateau l'_Iliade_ d'Homère, et
demandez-vous à vous-même lequel de ces deux plateaux porte le plus de
génie humain dans ces deux chefs-d'oeuvre? Je le sais bien, mais je
n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une
ou dans l'autre de ses facultés également divines. Cependant l'un de
ces plateaux porte une machine et l'autre porte une âme. Mais la
machine aussi contient une âme, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'âme
appliquée par le calcul à la matière; l'autre, c'est l'âme appliquée
par la poésie au sentiment, à la pensée, à la nature universelle, à la
Divinité. Que le mécanicien préfère la machine, je le veux bien; mais
que le philosophe, le poëte, le politique, le spiritualiste préfèrent
sans comparaison l'_Iliade_, je suis de la religion du philosophe, du
poëte, du politique, du spiritualiste. Avec l'_Iliade_ et le temps je
ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais
l'_Iliade_. Honneur et profit au mécanicien, mais culte au poëte!
Voilà le mot de la vérité.

Cette admiration de l'antiquité, admiration fondée en moi sur la
connaissance précoce de ses chefs-d'oeuvre dans toutes les langues et
dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques années, au nom
d'Homère, les vers suivants:

  Homère! À ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,
  Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.
  Monument d'un autre âge et d'une autre nature,
  Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure!
  Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer,
  Et, dans son impuissance à te rien comparer,
  Il te confond de loin avec ces fables même,
  Nuage du passé qui couvrent ton poëme.
  Cependant tu fus homme: on le sent à tes pleurs;
  Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs!
  Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme
  Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.
  Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux
  La nature enfantait des monstres ou des dieux,
  Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence,
  Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense;
  Sympathique miroir qui, dans son sein flottant,
  Sans altérer l'azur de son flot inconstant,
  Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,
  Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,
  L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit,
  Le vol de la tempête aux ailes de la nuit,
  Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde,
  Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde!
  Cependant l'univers, de tes traces rempli,
  T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli!
  On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire,
  Une lyre à la main tu mendiais ta gloire!...
  Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau
  Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau!
  Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie,
  Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie,
  Disputèrent encore à ton dernier regard
  L'éclat de ce soleil qui se lève si tard.
  La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre;
  Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre,
  Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom,
  Pour souiller la vertu d'un éternel poison,
  Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles,
  Héritiers de la honte et du nom des Zoïles,
  Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris,
  S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris!
  C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge:
  Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage.
  Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu,
  Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu,
  Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille,
  Ébranle au loin le temple et tourmente l'oreille,
  Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos
  Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots,
  Comme un céleste accent dans la vague soupire,
  Dans l'oreille attentive avec mollesse expire,
  Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux,
  De ses accords sacrés charme l'homme pieux,
  Et, tandis que le son lentement s'évapore,
  Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.
  ................................................
  ................................................

Nous allons reprendre ce commentaire de l'_Iliade_. Admirer, c'est
monter. L'admiration de l'antiquité, c'est le progrès de l'avenir.


XIV

Nous avons laissé, à la fin du sixième chant, les Troyens réunis aux
portes Scées, discourant sur le sort de leur ville pendant qu'Hector
et Pâris s'élançaient de nouveau dans la plaine pour combattre les
Grecs. Le septième et le huitième chant, bien que chantés avec la même
sublimité de vers, n'ajoutent rien à l'intérêt de la situation épique.
Ce sont toujours ces défis et ces combats un peu fastidieux pour des
lecteurs à trois mille ans de ces événements, mais qui devaient avoir
un immense intérêt national pour les différentes peuplades de la
Grèce, de l'Ionie et de l'Archipel, constamment citées, décrites,
célébrées dans leurs ancêtres par le poëte.

Hector défie en combat singulier le plus audacieux des chefs de la
Grèce; Ménélas se présente; Nestor et Agamemnon ne le jugent pas de
force à combattre le héros troyen. On tire au sort, dans un casque,
parmi un certain nombre de noms fameux, le nom de celui qui aura la
gloire de lutter contre Hector. Le nom d'Ajax, ami d'Achille, sort de
l'urne. Ajax et Hector combattent entre les deux camps sans que la
victoire se décide pour l'un ou pour l'autre. Jupiter les enveloppe
d'une nuée ténébreuse pour suspendre divinement le combat. Les deux
héros, lassés, mais non blessés, se séparent en se faisant des
présents magnifiques. Ils se rendent généreusement justice l'un à
l'autre. Cette générosité, que nous appellerions aujourd'hui
chevaleresque, atteste que la chevalerie, cette grâce dans l'héroïsme,
était inventée bien avant les moeurs arabes et chrétiennes, et qu'elle
était sortie du coeur de l'homme, même dans les temps que nous nommons
barbares, comme une beauté innée des sentiments humains, beauté qui
n'a pas d'autre date que celle du coeur humain lui-même.


XV

Les Grecs, après ce combat singulier, héroïque, mais sans issue,
éprouvent dans une mêlée générale une demi-défaite qui les refoule au
bord de la mer, derrière une enceinte de fossés et de palissades
qu'ils ont construits pour protéger leurs vaisseaux. Les Troyens
campent, vainqueurs, sur le champ de bataille reconquis, derrière le
Simoïs. Le huitième chant se termine par une de ces comparaisons
larges, splendides, saisissantes, qui jettent sur les tableaux
d'Homère un vernis éclatant.

«Ainsi parle Hector, et les Troyens applaudissent à ses paroles par
une grande clameur. Aussitôt ils soulagent du joug les chevaux baignés
de sueur, et chaque guerrier les attache à son char par des
courroies.... Les Troyens, fiers de leur victoire, reposent, pendant
toute la nuit, sur le champ de bataille, à la lueur des feux qu'ils
ont allumés.

«Ainsi, lorsque, dans le firmament, à la lueur de la lune argentée,
les radieuses étoiles scintillent, lorsque les vents se taisent dans
les airs et que la transparence de la nuit laisse découvrir au loin
les collines, les vallées, les hautes cimes des montagnes, le vaste
espace des cieux qui s'étend devant nous laisse apercevoir tous les
astres, et le coeur du berger est plein de joie... Ainsi brillent çà
et là les feux que les Troyens ont allumés devant Ilion et le Xanthe
aux flots rapides. Mille foyers resplendissent à travers la plaine; la
vive lueur de chacun de ces feux éclaire cinquante guerriers assis à
l'entour, et les chevaux qui broient l'orge blanche et l'avoine
attendent auprès des chars que l'Aurore remonte sur le trône des
cieux.»


XVI

On parle de nouveauté dans le style; mais quelle nouveauté de style
pourrait surpasser cette vérité pittoresque des feux d'un camp pendant
la nuit, comparés aux lueurs de l'armée des astres brillant de tous
côtés dans le firmament? Et qu'on juge d'ailleurs de l'effet de cette
comparaison, lorsque ces magnifiques antiquités de la poésie épique
étaient les nouveautés d'une littérature dont nous sommes séparés par
_trois mille ans_! Ô présomptueuse vieillesse de nos jours! cessez de
calomnier cette verte jeunesse de l'esprit humain dans l'antiquité!
Respectez la jeunesse du monde, ou montrez-nous une langue et un vers
supérieurs à une pareille langue et à de pareils vers.


XVII

L'éloquence de passion et l'éloquence de raison remplissent tout le
chant suivant. Agamemnon, intimidé des périls du lendemain, envoie
une députation, avec Phénix et Ulysse pour organes, aux tentes
d'Achille. La description de la tente d'Achille, de l'hospitalité, du
festin qu'il offre aux envoyés, est de la poésie pastorale, naïve et
fruste comme une Bible chantée aux Grecs. Ulysse parle en diplomate
consommé; Phénix, vieillard qui a élevé jadis Achille sur ses genoux,
parle en vieillard verbeux et en père tendre.

«Ton père, dit-il à Achille, me reçut tout jeune dans son royaume; il
m'aima comme un père aime son fils unique, l'enfant de sa vieillesse,
qu'il obtint au sein de sa félicité. C'est moi, divin Achille, qui
t'ai fait ce que tu es! Je t'aimais de toute la tendresse de mon
coeur; aussi jamais tu ne voulais aller dans les festins avec un autre
que moi; jamais tu ne voulus prendre tes repas dans le palais avant
que je t'eusse assis sur mes genoux et que j'eusse coupé tes morceaux
et porté la coupe à tes lèvres. Combien de fois, couché sur mon sein,
n'as-tu pas taché ma tunique en rejetant le vin de ta bouche dans ces
jours de ta délicate enfance! J'ai beaucoup souffert pour toi,
beaucoup supporté, pensant en moi-même que, si les dieux ne m'avaient
pas accordé de famille, je t'adopterais pour mon fils, ô illustre
Achille! espérant qu'un jour tu ferais alors tout mon soutien contre
les rigueurs de la destinée! Il ne faut pas avoir un coeur
impitoyable: les dieux eux-mêmes se laissent fléchir!... Les Prières
sont filles du souverain Jupiter; humbles et le front plissé, osant à
peine lever un timide regard, elles marchent avec anxiété sur les pas
de l'injure... Celui qui respecte en elles les filles de Jupiter,
lorsqu'elles s'approchent pour implorer, en reçoit une puissante
assistance et voit ses propres voeux exaucés par elles; mais, si
quelqu'un les renie et les repousse d'un coeur sans pardon, elles
remontent vers le fils de Saturne et le conjurent d'attacher l'injure
aux pas de l'homme impitoyable et de les venger elles-mêmes en le
frappant!»


XVIII

On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon
des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus
comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine
philosophie du pardon.

Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche
amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas;
il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son
père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut
toujours enlever à la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses
brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière
d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans
retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»

Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par
Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute
éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous
décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit
qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses
regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les
feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des
flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»

Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du
vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi
pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les
détails de la guerre comme à tous les mouvements du coeur humain.
Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé
tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de
physionomie que son pinceau.

«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il
attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de
pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte
lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les
vaisseaux des Grecs.»

Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec
eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils
trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui
dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs
lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain
resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de
foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un boeuf
sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs
éclatantes!»

«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit
Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi
des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait
jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on
pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers
imitatifs de la plus belle des langues!

Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une
sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour
son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure
de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été
un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être
sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet
de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il
décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où
elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le
plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être
la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me
permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est
merveille.


XIX

De son côté Hector ne dort pas dans son camp; il envoie un espion,
nommé Dolon, observer de près les vaisseaux. Diomède et Ulysse se
cachent derrière les cadavres dans la plaine et se laissent dépasser
par le Troyen «de toute la longueur du sillon que tracent dans une
terre grasse deux mules plus agiles que les boeufs à traîner la
pesante charrue.» Dolon, poursuivi par eux, les aperçoit et veut leur
échapper. «Mais, tels que deux limiers à la dent cruelle, exercés à la
chasse, poursuivent, sans relâche et sans répit, à travers une contrée
boisée, soit un lièvre, soit un faon timide qui fuit en bêlant; tels,
etc.»

Dolon, atteint et interrogé, trahit les secrets d'Hector et n'en est
pas moins immolé avant qu'il _ait pu toucher avec la main le menton_
de Diomède, geste qui rendait le prisonnier sacré.

Les deux héros pénètrent dans le camp, y font un sanglant carnage,
enlèvent les coursiers du roi Rhésus, allié des Troyens. Ils les
ramènent au camp, «et, après s'être baignés et parfumés d'une huile
onctueuse, ils s'asseyent pour prendre leur repas et puisent dans les
jarres pleines un vin délectable.»

La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans
la mêlée retentit comme un écho dans le vers. Nous ne reviendrons pas
sur ces scènes trop prolongées d'Homère. «Tels que des moissonneurs,
parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un
homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les
Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'élève l'astre
sacré du jour, la foule jonche le sol; mais, à l'heure où le bûcheron
apprête son repas dans les clairières de la forêt, quand ses bras se
sont fatigués à couper les grands arbres et que le besoin de prendre
une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc.»

Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse à la fois
Homère rappelle l'esprit détendu de l'horreur des combats aux plus
sereines scènes de la vie rurale!

Agamemnon, héros de ce chant, égale Achille et fait tout succomber ou
tout fuir devant lui. Hector même est blessé et rentre au camp.

Ulysse, après de nombreux exploits, est cerné par les Troyens, «comme,
sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altérés de sang,
entourent un cerf blessé par la flèche d'un chasseur; mais le cerf lui
a échappé en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tiède
coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin,
lorsqu'il s'arrête énervé par la douleur aiguë, les loups féroces des
montagnes vont le dévorer sous le bois ténébreux; mais si le hasard
conduit en ces lieux un lion redouté, soudain les loups s'enfuient et
le lion se rue sur leur proie!»


XX

Écoutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les
Grecs. «Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les
coursiers, obéissant à la main qui les flagelle, entraînent sans
effort le char au milieu de la mêlée des Troyens et des Grecs. Leurs
pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est
souillé de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent
au timon; les gouttes sanguinolentes que font éclabousser les jantes
des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur
ces anneaux.»

Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperçoit Hector, en est épouvanté,
recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam.
«Tel un lion affamé que les chiens et les bergers repoussent loin de
l'étable; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se
repaisse de la chair de leurs grasses génisses. En vain le lion altéré
de sang rôde et se précipite sur l'enceinte; mille dards acérés sont
lancés à la fois contre lui par des mains courageuses; des torches
sont allumées, et l'animal, malgré sa rage impétueuse, s'épouvante de
leurs lueurs; enfin, quand le jour commence à se lever, il s'éloigne
triste dans son coeur; tel Ajax, etc.»


XXI

Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux,
contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des
Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses
compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes
genoux,» dit-il à son ami Patrocle.

Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des
nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où
ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon.
«Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure.
D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et
dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un
plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé
de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la
table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos;
elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et
relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or
semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède,
semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle
y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une
râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»

On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et
des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de
la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe
aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que
l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait
guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables
d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était
pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos
jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de
ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée
derrière cette apparente rusticité.

Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de
Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et
retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime
à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit
Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.


XXII

Cependant Hector et les Troyens donnent l'assaut aux retranchements
des Grecs. Cet assaut, où les guerriers de toutes les peuplades de la
Grèce et tous ceux de la Troade sont tour à tour le sujet rapide d'un
chant du poëte, est pour chaque race, pour chaque ville et pour chaque
île une inscription populaire qui répartit à chacun sa part de gloire
éternelle.

Les Troyens, prêts à franchir le retranchement, s'étonnent de se voir
arrêter par deux combattants inébranlables sur la muraille. «Mais
tels, disent-ils, que des abeilles ou des guêpes à corsage de diverses
couleurs, qui, ayant construit leurs ruches sur les bords d'un chemin
rocailleux, n'abandonnent point leurs creuses demeures, et, résistant
à leurs ennemis, défendent leur race avec héroïsme, tels ces deux
guerriers, quoique seuls, ne veulent pas déserter les portes, etc.,
etc.»

La victoire est indécise, quand un prodige, où le naturel des animaux
est décrit comme par Pline ou par Audubon, attire et suspend
l'attention des deux armées. Écoutez, ou plutôt voyez!

«Un aigle intrépide, laissant à sa gauche l'armée des Troyens en
s'élevant dans les airs, emporte entre ses ongles un serpent énorme,
sanglant, vivant, palpitant encore. Le reptile n'a point cessé de
combattre, mais, se repliant en arrière, il mord et déchire le flanc
de son ennemi, qui l'étouffe dans ses serres; l'oiseau, vaincu par la
douleur, le rejette loin de lui sur la terre. Le serpent tombe au
milieu des combattants, et l'aigle, avec des cris aigus, s'envole dans
les airs, emporté par le souffle des vents.»

On raconte avec effroi ce prodige à Hector, littéralement dans les
mêmes vers que nous venons de citer. «Que m'importe, dit le héros, le
vol capricieux des oiseaux? Je ne m'en préoccupe pas; je ne me demande
pas si à ma droite ou à ma gauche ils volent du côté de l'aurore et
du soleil, ou si à ma gauche ils volent vers le ténébreux Occident.
Pour nous, n'obéissons qu'à la volonté souveraine du grand Jupiter. Le
plus sûr des augures, c'est de combattre pour sa patrie.» Ces vers
d'Homère témoignent assez qu'il y avait dès ces jours antiques une
piété raisonnée et sérieuse qui dédaignait les crédulités populaires,
et qui croyait à la conscience, seul oracle du patriotisme et du
devoir. La raison n'est pas plus nouvelle dans l'humanité que
l'humanité n'est nouvelle sur la terre. L'homme a été créé complet.


XXIII

Tout se trouble à la voix d'Hector. «Comme les flocons épais de la
neige se pressent de tomber, dans la saison d'hiver, jusqu'à ce
qu'elle couvre les flancs élevés des montagnes et leurs crêtes
dentelées, et les plaines fertiles, et les riches semences du
laboureur, elle s'amoncelle sur les portes et sur les plages de la mer
écumeuse, où les vagues tièdes les balayent promptement; mais tout le
reste en est revêtu tant que pèse sur le sol la neige de Jupiter;
ainsi volent et tombent les pierres sans nombre, les unes frappant les
Troyens, les autres écrasant les Grecs, etc., etc.» Les succès et les
revers se balancent.

Admirez en quels termes le poëte distrait du champ de carnage par le
charme intime d'une image domestique:

«Telle qu'une femme juste, qui vit de l'oeuvre de ses doigts, prenant
sa balance, place d'un côté le poids et de l'autre la laine filée,
afin de rapporter à ses petits enfants son modique salaire, tel le
sort du combat se balance, etc., etc.»

Dans quel poëte moderne trouverez-vous une comparaison pareille, tout
à la fois si gracieuse, si intime, si tendre, et cependant si hardie
et si neuve par le lieu où elle est aventurée par le poëte antique?
Plus on est intelligent de ce qui est la moelle de l'homme dans la
poésie, plus on s'anéantit devant de pareilles simplicités, qui sont
en même temps de pareilles audaces.

Hector saisit une pierre énorme, «large à la base, conique au sommet;
deux hommes forts, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne pourraient
l'arracher du sol pour la placer sur un chariot. (Voyez comme la
tradition de la diminution même physique de l'homme est primordiale!)
Hector la balance facilement à lui tout seul; ainsi le berger porte
légèrement et d'une seule main la toison d'un bélier!...»

La porte est enfoncée, les Troyens pénètrent dans l'enceinte fortifiée
des Grecs. Hector, à la tête des Troyens, se précipite impétueux sur
les Grecs, «semblable à la pierre arrondie, détachée du rocher natal,
que le torrent roule sur sa pente, lorsque, grossi par une longue
pluie, il a défoncé les appuis de cette énorme pierre; elle roule en
bondissant, et ses bonds font retentir la forêt; elle court avec
impétuosité jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine; alors elle cesse de
rouler, malgré son élan rapide; tel est Hector, etc.»


XXIV

Les innombrables épisodes de bataille de ce treizième chant sont
écrits à la pointe du fer et en traits de flamme et de sang sur le
champ du meurtre. Nous ne les reproduirons pas; le temps nous
emporte. Les vers, les images sont aussi frappants que les coups de
lance. «Ajax, fils d'Oïlée, est toujours auprès d'Ajax, fils de
Télamon; il ne le quitte pas d'un moment. Tels, dans un champ à
labourer, deux boeufs noirs traînent avec la même ardeur une pesante
charrue; de leurs fronts hérissés de cornes découle une abondante
sueur. Séparés seulement par le joug brillant, ils creusent un sillon
profond et fendent le sein de la terre! Malgré sa valeur, Hector est
refoulé avec les siens.»

Nestor, cependant, pendant qu'il buvait en paix dans sa tente, entend
les clameurs du combat. «Reste ici, dit-il à Machaon blessé, reste ici
et continue à boire ce vin coloré, en attendant que la blonde Hécamède
ait chauffé le bain pour que tu y laves le sang de tes blessures. Je
vais monter sur ce tertre afin de tout voir de loin!»

Les chefs des Grecs, consternés, accourent en fuyant vers lui et
racontent leur désastre. Ici Homère remonte au ciel pour y chercher la
cause des événements humains.

Junon, qui tremble pour les Grecs, aperçoit son époux Jupiter sur le
sommet du mont _Ida, riche en fontaines_; elle veut le séduire et
l'endormir pour profiter de son sommeil en faveur des Grecs. Elle
emprunte à Vénus ce charme indéfinissable qui fait aimer, charme
figuré par la _ceinture de Vénus_. Junon invoque aussi le Sommeil. Ce
dieu monte sur la cime d'un pin du mont Ida pour en descendre sous la
forme de murmure et d'ombre sur les yeux de Jupiter.

La ruse de Junon réussit; Jupiter aperçoit son épouse: il se sent
épris d'elle aussi vivement que le jour où ils furent unis par l'Amour
à l'insu de Saturne et du père des dieux. Un nuage descend sur le
gazon de l'Ida, germant le lotus, le safran, l'hyacinthe.

Le Sommeil ferme les yeux des divins époux; il profite de cet
assoupissement de Jupiter pour aller réveiller les Grecs et les
ramener contre les Troyens. Les combats recommencent. Hector est
écrasé sous une pierre énorme lancée par Ajax. Ses compagnons
l'emportent, respirant à peine, dans Ilion.

Jupiter, en se réveillant, s'indigne contre Junon, la gourmande avec
mépris et injure, et lui ordonne de retourner au ciel. «Aussitôt, dit
le poëte, la belle Junon, docile aux ordres de son époux, vole des
sommets de l'Ida jusque dans le vaste Olympe. «Ainsi s'élance la
pensée de l'homme qui jadis a parcouru de nombreuses contrées; il se
les retrace dans son esprit avec une mémoire intelligente, se disant:
J'étais ici, j'étais là, et se représentant une foule de souvenirs.
Aussi rapide s'élançait l'impatiente Junon, etc., etc.»

Ne diriez-vous pas une comparaison écrite d'hier par un poëte
spiritualiste qui fait disparaître devant la pensée l'espace, la
distance, le temps?


XXV

D'interminables et monotones combats remplissent les quinzième et
seizième chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens.

Le poëte transporte soudain le drame dans la tente d'Achille.
«Pourquoi pleures-tu, ô Patrocle, comme une jeune fille, courant après
sa mère pour être emmenée, s'attache à sa robe, la retient à son
départ et lève vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mère la prenne
dans ses bras?»

Patrocle lui raconte les désastres de l'armée et des vaisseaux.
Achille, sans vouloir encore se mêler aux Grecs pour prévenir la mort
de tant de chefs odieux, permet à Patrocle d'aller, avec les seuls
Thessaliens, éteindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revêtu de
l'armure d'Achille, délivre, en effet, les vaisseaux et refoule les
Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excès des scènes de
guerre donne à ce milieu du poëme la confusion et la satiété d'une
éternelle mêlée. Homère, s'il n'avait pas écrit pour des guerriers,
aurait donné plus de charme à l'_Iliade_ en abrégeant ces coups de
lance et ces coups de pierre perpétuels, et en reposant l'esprit sur
d'autres scènes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector.

L'intelligence et la sensibilité des coursiers d'Achille, animaux
belliqueux, assimilés avec raison aux guerriers eux-mêmes par le
poëte, forment le seul épisode touchant et mélancolique de ces deux
chants. Écoutez ces vers comparables à ceux de l'Arabe pleurant son
coursier. Admirez combien la conviction de l'âme relative des animaux,
conviction si oblitérée en nous aujourd'hui, était puissante et hardie
dans le père des poëtes!

«Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis
qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tombé dans la
poussière, terrassé par l'homicide Hector. En vain leur conducteur
nouveau, Automédon, les presse du fouet rapide, les encourage par de
flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent
ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mêlée
contre les Grecs. Semblables à une colonne immobile sur le tombeau
d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachés au
char magnifique et la tête baissée vers le sol. De leurs yeux des
larmes brûlantes coulent à terre, car ils regrettent leur noble
maître; leur crinière d'or toute souillée de poussière flotte des deux
côtés du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri
de pitié; il secoue la tête et dit dans son coeur:

«Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donnés à Pelée,
ce roi soumis au trépas? Était-ce donc pour que vous eussiez à
supporter les peines des misérables mortels? Hélas! de tous les êtres
qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus
infortuné! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le
permettrai jamais, etc.»

La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le
triomphe de l'amitié sur l'amour même de la vie. Thétis, sa mère, et
les Néréides, divinités subalternes de l'Océan, accourent pour calmer
sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prêtent une
armure divine à la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle
a livrées à Hector. Il jure à ses soldats qu'il ne célébrera pas les
funérailles de Patrocle avant de lui avoir rapporté les armes et la
tête d'Hector. «Jusque-là, ô cher cadavre, repose près de ces navires!
Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et
toute la nuit.»


XXVI

Ici le poëte change de note sur sa lyre et décrit en vers presque
burlesques les travaux et les aventures de Vulcain, ce dieu forgeron,
époux de Vénus, condamné à faire rire l'Olympe comme un bouffon de
cour.

«Il dit: le dieu massif et difforme s'éloigne en boitant de l'enclume;
ses jambes grêles flageolent sous son corps; ensuite il place ses
soufflets loin de la flamme, et dans un coffre d'argent il rassemble
tous les outils de son métier. Puis avec une éponge il essuie son
front, ses mains, son cou robuste et sa poitrine velue... Il marche
avec un disgracieux effort, prend la main de Thétis et lui dit ces
mots, etc.»

Thétis lui demande des armes pour Achille; il lui en fabrique de si
belles que leur description, et surtout la description du bouclier
d'Achille, sont à elles seules, sous la main d'Homère, un poëme de
paysage accompli. Combien je regrette que l'étendue trop considérable
de ce chef-d'oeuvre m'empêche de vous le traduire en le commentant
ici! Les bas-reliefs de ce bouclier sont une civilisation tout
entière. Rien n'est comparable à ce tableau en relief dans toutes les
oeuvres didactiques de l'antiquité et des siècles modernes. Homère
n'aurait chanté que ce bouclier qu'il serait le premier des
sculpteurs, des peintres, des pasteurs, des armuriers, des politiques,
des philosophes et des poëtes. C'est le Phidias de la parole, sept
siècles avant le Phidias du ciseau.


XXVII

Achille, revêtu de ses armes, reparaît au camp des Grecs. Agamemnon se
décide à lui rendre Briséis. «La belle Briséis, semblable à la belle
Vénus, aperçoit, en sortant de la tente d'Agamemnon, le corps du bon
Patrocle, son protecteur dans le temps qu'elle appartenait à Achille;
elle meurtrit son sein, elle ensanglante son cou délicat, son doux
visage; elle s'écrie en pleurant: Ô Patrocle! toi l'ami le plus cher
d'une malheureuse, je te laissai plein de vie quand je quittai les
tentes d'Achille, et maintenant que j'y retourne je te retrouve sans
vie, ô pasteur des peuples! Non, je ne cesserai point de pleurer ta
mort, toi qui fus toujours doux envers moi!» Homère, dans ce passage,
pleure comme il chante, aussi incomparable de naturel dans l'élégie
que dans la bataille.

Achille devient femme lui-même pour pleurer son compagnon et son ami;
puis il revêt son bouclier, «d'où rejaillit une lueur semblable à la
lune. Ainsi sur la haute mer apparaît de loin aux matelots la flamme
d'un feu allumé sur les montagnes.» Sa harangue à ses coursiers est
une preuve de plus de l'intelligence presque humaine que les hommes
primitifs attribuaient à ces nobles animaux.

Le plus apprivoisé de ces coursiers, _Xante_, répond à son maître par
un mouvement de tête qui répand sa crinière, en signe de deuil, sur le
collier, sur le joug et jusqu'à terre. Xante prédit à son maître une
mort prochaine. «Xante, réplique Achille, pourquoi me prédire la mort?
Cela ne te sied pas, à toi! Je sais que ma destinée est de périr ici,
loin de ma mère et de mon père!» Il dit, et, poussant un cri terrible,
il lance ses généreux coursiers au combat.


XXVIII

Les vingtième et vingt et unième chants ne sont encore qu'une
magnifique, mais interminable mêlée d'hommes et de dieux, combattant,
avec des succès divers, sous les murs d'Ilion. Le sang coule comme
l'eau du Simoïs et du Scamandre. Achille immole des héros sans nombre
à sa fureur; les Troyens sont refoulés près de leurs murailles.

«Le vieux roi priam, debout sur la plate-forme de la tour sacrée
d'Ilion, aperçoit le héros redoutable. Il descend de la tour et
ordonne aux gardes de fermer les portes aussitôt que les Troyens
fugitifs les auront franchies.»

Au vingt-deuxième chant, Hector seul, resté en dehors des portes près
du hêtre, attend Achille pour le combattre. L'infortuné Priam parle en
vain à son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter
derrière les remparts. Son discours est une des plus pathétiques
élégies qu'un vieillard puisse proférer sur lui-même. «Prends pitié de
ton malheureux père, que le puissant Jupiter réservait au terme de ses
jours pour le rendre témoin des dernières ruines! Mes fils égorgés,
mes filles captives, mes palais profanés, mes petits-enfants écrasés
contre la pierre, et les épouses de mes fils entraînées par les mains
féroces des Grecs! Moi-même, le dernier de toute ma race, demeuré seul
sur le seuil de mon palais, les chiens se repaîtront de ma chair
palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu
ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidèles que je
nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lécheront mon sang,
et, rassasiés de carnage, ils s'étendront pour dormir sous les
portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'être couché sur
la poussière, frappé dans le combat par le tranchant du fer. Quoique
mort, son corps tout entier laisse admirer sa beauté; mais lorsque des
chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes
restes d'un vieillard égorgé, ah! c'est le comble de l'horreur pour
les malheureux mortels!»

Hécube, épouse de Priam et mère d'Hector, en termes aussi touchants,
mais plus féminins, adresse en vain la même prière à son fils.


XXIX

Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté
du coeur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis
entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter
Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector
s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.

Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du
figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs,
se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes
les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a
fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la
guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la
poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit
ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille
dans les cieux!»

Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour
implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son
cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.

Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait
le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville
et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner
la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de
poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle,
est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle,
s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son
père pousse des cris lamentables.»

Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds
des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le
corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de
la Bible.

«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur;
elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les
gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin
jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains;
elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle,
semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de
toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La
nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est
prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui
retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent;
elle s'écrie au milieu des Troyennes:

«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous
le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à
Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant,
père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux
qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les
demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans
un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore
enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné
la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et
lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette
désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront
à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le
fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse
les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté
il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son
manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un
d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres,
mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de
posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant
par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie
plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant
vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son
père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos
troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il
interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où,
sur le sein de sa nourrice, son coeur goûtait une douce joie..... Ils
sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par
la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante,
puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»

Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient
autour d'elle.

On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable
élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui,
la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à
toutes les scènes de l'univers!


XXX

Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième
chant.

Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du
pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins
accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être
réuni à lui dans le même tombeau!

Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son
corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à
Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa
colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens,
plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.

         [Note 1: Une peinture trouvée tout récemment à Vulci, sur les
         parois de l'un des tombeaux découverts lors des fouilles
         entreprises par MM. Noël des Vergers, A. F. Didot et
         François, dans les maremmes d'Étrurie, peinture dont le style
         rappelle les plus beaux temps de l'art hellénique, représente
         cet épisode de l'_Iliade_. On y voit Achille égorgeant les
         prisonniers troyens en présence des principaux chefs de
         l'armée des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste à cette
         immolation. Chaque personnage est désigné par une inscription
         en lettres étrusques.]

Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du
poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le
reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et
fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi
expérimenté du coeur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux
prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de
Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et
Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants
immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme
déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait
assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne
pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme.
Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans
la composition de l'_Iliade_.


XXXI

Le plus sublime pathétique se retrouve bientôt après ces jeux, au
vingt-quatrième et dernier chant.

«Achille, après ses funérailles, pleure en pensant à ce cher compagnon
perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les
peines, ne peut fermer ses paupières. Il s'agite en tous sens sur sa
couche en regrettant la force et le généreux courage de son ami; il
songe à tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en
combattant, soit en traversant les mers impétueuses. À ce souvenir il
répand des larmes brûlantes, tantôt couché sur le flanc, tantôt sur le
dos, tantôt sur la poitrine. Tout à coup, se levant, il s'en va errer
triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle
revient éclairer l'Océan et ses plages.»

Le féroce Achille attache à son char le cadavre d'Hector et le traîne
trois fois dans la poussière autour du tombeau de Patrocle. Les dieux
indignés se soulèvent à la voix d'Apollon. Jupiter décide qu'Achille
recevra enfin la rançon du corps d'Hector par son père, le vieux
Priam. Il envoie la messagère céleste, Iris, pour donner ce conseil au
héros des Grecs. «Entre les rochers d'_Imbros_ et de _Samos_, Iris,
dit le poëte, se précipite dans les noires ondes et la mer gémit sous
son immersion. Elle plonge au fond de l'abîme, comme le plomb suspendu
à la corne d'un boeuf sauvage s'enfonce sous les vagues et porte
l'appât meurtrier aux poissons dévorants.» Cette étrange et
pittoresque comparaison révèle des procédés de pêche en usage aux
bords de l'Ionie et inconnus aujourd'hui.

Thétis, mère d'Achille, se rend à l'ordre de Jupiter, et va dans la
tente d'Achille parler à son fils. Admirez avec quelle connaissance de
la nature Homère fait insinuer la pitié par la bouche d'une femme,
dont le coeur est pétri de plus de larmes et de plus de tendresse que
le nôtre.

«Ô mon fils, dit Thétis après avoir caressé de sa main divine la tête
de son fils, jusqu'à quand, triste et chagrin, rongeras-tu ton coeur,
oubliant la nourriture et le doux sommeil? Il est bon cependant de
s'unir d'amour à une épouse. Hélas! tu n'as pas longtemps à vivre!
Rends la liberté au corps inanimé d'Hector, accepte la rançon de son
cadavre.»


XXXII

Iris, après avoir fait fléchir Achille par sa mère Thétis, se rend
dans Ilion au palais de Priam.

«Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur père,
trempaient de larmes leurs riches vêtements. Au milieu d'eux, le
vieillard est enveloppé d'un manteau qui le couvre tout entier. Un
nuage de poussière, ramassé de ses propres mains pendant qu'il se
roulait à terre, couvre sa tête et ses épaules. Ses filles et les
femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si
nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs.»

Priam consulte la vieille Hécube, son épouse, sur l'idée qui le
possède d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille.
Hécube, épouvantée sur le sort du vieillard, l'en dissuade.

«Ah! plutôt, dit-elle, pleurons à l'écart dans notre palais. Lorsque
j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destinée pour qu'il
fût un jour livré aux chiens dévorants par un féroce ennemi! Ah! que
ne puis-je l'étreindre et dévorer son coeur pour venger le malheur de
mon cher fils!»

Priam ne cède pas à ces craintes d'Hécube; il tire de ses coffres les
présents magnifiques, tapis, vêtements, talents d'or, trépieds, vases,
coupes, dont il compose la rançon du corps de son fils. Puis,
importuné par les lâches gémissements des Troyens et de ses fils, il
entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches
injurieux. «Que n'êtes-vous morts tous à la place d'Hector!»

On attelle les mules au char. Ce départ, qu'on voudrait citer en
entier, est une des scènes les plus splendidement décrites et les plus
pathétiquement pleurées de l'_Iliade_. La tragédie antique n'a rien de
plus éclatant sur les larmes des rois.

Priam sort de la ville. «Ses amis le suivent des yeux en versant des
larmes abondantes, comme s'il allait à la mort.» Les dieux invisibles
protégent son voyage.

Mercure, sous le déguisement d'un compagnon d'Achille, raconte à
Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la
conservation miraculeuse du cadavre de son fils.

Le dieu déguisé monte sur le char, prend les rênes, fouette les mules,
endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements,
arrive sans avoir été aperçu, pénètre dans la tente d'Achille,
embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides
qui lui ont ravi tant de fils.

Écoutons le poëte lui-même à ce déchirant épisode, dénoûment de son
poëme:

«Lorsqu'une grande misère pèse sur un homme qui a commis un meurtre
dans sa patrie, il se retire chez un peuple étranger, dans la maison
d'un héros opulent, et tous ceux qui l'aperçoivent sont frappés de
surprise. De même Achille se confond d'étonnement en voyant devant lui
le majestueux Priam; tous les assistants s'étonnent aussi, et muets se
regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix
d'un suppliant, fait entendre ces mots:

«Souviens-toi de ton père, Achille égal à un Dieu; ton père est du
même âge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la
vieillesse; peut-être qu'en ce moment même des voisins nombreux
l'assiègent, et il n'a personne pour écarter ces malheurs et ces
périls; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se réjouit
secrètement dans le fond de son coeur, et tous les jours il se flatte
de voir son fils chéri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais
aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il
ne m'en reste plus un seul! Ils étaient cinquante quand débarquèrent
les enfants de la Grèce; dix-neuf avaient été enfantés par les mêmes
flancs et dans mes palais; les autres étaient nés de femmes
étrangères; le cruel Mars (la guerre) a tranché la vie du plus grand
nombre d'entre eux; un seul me restait: il défendait notre ville et
nous-mêmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en
faveur de sa patrie. C'était Hector! Pour lui maintenant je viens
jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de
nombreux présents... Crains les dieux, ô Achille! Prends compassion de
moi en songeant à ton père. Je suis plus à plaindre que lui; j'ai fait
ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai collé mes lèvres sur la main
du meurtrier de mon fils!»

À ces éloquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au
souvenir de son père; il prend la main du vieillard et l'écarte
doucement; tous deux s'abandonnent à leurs souvenirs. Priam, prosterné
aux pieds d'Achille, pleure amèrement sur Hector; Achille pleure sur
son père, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de
leurs sanglots. Mais, quand ce héros égal aux dieux est rassasié de
larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son coeur, il se lève de
son siége et tend sa main au vieillard; car il est touché de tendre
compassion à la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe
vénérable.


XXXIII

Achille parle cette fois au père d'Hector en homme pitoyable, sage et
résigné au destin qui dispose de tout malgré les mortels. «Mon père
aussi n'a qu'un fils, dit-il, un fils qui périra bientôt! Je
n'assisterai point mon père dans sa vieillesse, et maintenant, loin de
ma patrie, me voilà sur ce rivage pour ton malheur et pour celui de ta
race!...»

Priam veut répliquer; Achille sent bouillonner en lui sa colère au
souvenir de Patrocle, et, se craignant lui-même, il sort de la tente.

Il prend les présents, il fait laver et parfumer le corps d'Hector, il
le fait envelopper d'un manteau pour éviter à Priam l'horreur de voir
le visage de son fils. Il rentre après ces soins rendus au héros; il
annonce à Priam que son fils, placé sur un char, lui sera rendu le
lendemain. Il le console, le fait asseoir à sa table.

Priam, après avoir mangé et bu, contemple Achille, «si grand et si
fort semblable à un dieu.»

Achille contemple à son tour et admire «le vieillard au visage
majestueux.»

Ils s'entretiennent sans ressentiments mais non sans larmes. Achille
fait préparer pour son hôte un lit recouvert de riches tapis et de
moelleuses couvertures sous le vestibule de sa tente, de peur que
quelques-uns des princes, en entrant pour tenir le conseil la nuit
dans sa tente, ne reconnaissent Priam et n'avertissent Agamemnon.


XXXIV

Avant l'aube du jour, le vieillard et son écuyer attellent les mules
au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir été
vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La piété filiale d'une fille
de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville.
Cassandre reconnaît la première le cortége de son père et de son
frère. Elle jette un cri, et ses gémissements remplissent la ville.

«Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes,
s'écrie Cassandre, ô vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de
triomphe à son retour des combats! Alors il était la joie d'Ilion et
de tout son peuple!»

Hécube et Andromaque, la mère et l'épouse, s'élancent les premières
sur le char pour toucher la tête d'Hector!

«Cher époux, dit Andromaque en soutenant cette tête dans ses bras
pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie à la fleur de
tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils
(Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous
engendrâmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra
pas, je pense, jusqu'à son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera
précipitée de son élévation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les
chastes épouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientôt elles
seront entraînées captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans
doute avec elles!... Tu me suivras, ô mon enfant! et, ravalé à
d'indignes emplois, tu travailleras pour un maître cruel; ou bien un
de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te précipitera du sommet d'une
tour, pour venger la mort d'un frère, d'un père ou d'un fils immolé
par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du
bras d'Hector, a mordu la terre, et ton père, ô mon fils! n'était pas
faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout
le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses à tes parents un
deuil inconsolé, cher Hector; mais c'est à moi surtout que sont
réservées les amères douleurs. Hélas! de ton lit funèbre tu ne m'as
pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernières paroles, dont je
me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant
des larmes!»


XXXV

La vieille Hécube parle après l'épouse, et poursuit le panégyrique
touchant et glorieux de son fils.

Enfin Hélène elle-même, la cause de tous ces deuils, achève ce
panégyrique en paroles entrecoupées de ses gémissements:

«Hector! de tous mes beaux-frères ô toi le plus aimé de mon coeur,
puisqu'il est trop vrai que Pâris est mon époux, et qu'il m'a ravie
pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!)
Voici la vingtième année que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma
patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou
même dure; au contraire, si une de mes soeurs ou ma belle-mère Hécube
m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut
comme un père toujours doux envers moi), toi, Hector, en les
réprimandant avec bonté, tu les adoucissais par tes douces et
indulgentes paroles. Aussi dans mon coeur amer je pleure à la fois sur
toi et sur moi, malheureuse, qui désormais n'aurai plus ni ami ni
soutien dans la vaste Ilion, où je suis pour tous un objet de mépris
et d'horreur!»

Après ces lamentations si éloquentes et si naïves, le corps du héros
est placé sur le bûcher par le vieux Priam. Les flammes du bûcher se
confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reçoit les
cendres du dernier défenseur d'Ilion.


XXXVI

Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des
gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.

Voilà l'_Iliade_! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du
héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie
domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du coeur humain. Le
même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée,
dans l'_Odyssée_, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de
charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant
l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en
1857.)

Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement
consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que
manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou
inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher
par des épisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantôt en
arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral
et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage
de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas
en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit
tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de
paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps,
qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin
d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers,
des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des
historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des
hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de
son temps?

Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence,
de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps
sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés
en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses
bords dans ses flots.

Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur
noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs
murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se
referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui
s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant
la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi
harmonieux que la vague elle-même?

Voulez-vous connaître l'origine, le costume, le caractère, la
géographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de
l'Asie et de l'Europe: le poëte vous les montre du doigt, vous les
décrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire
homme par homme, dans cette double revue passée sous vos yeux dans la
plaine de Troie!

Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts
regorgent de sang et de cadavres diversement tués pendant vingt-quatre
chants, qui sont vingt-quatre batailles!

Voulez-vous des passions féroces d'orgueil, d'ambition, d'envie,
découvertes comme des nids de serpents enroulés dans le nid venimeux
du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se réjouissant en
secret des revers et des meurtres de ses coalisés!

Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!

Voulez-vous des attachements domestiques: écoutez Phénix, le
précepteur d'Achille, rappelant envers son élève les soins d'une
nourrice ou d'une mère!

Voulez-vous l'amitié: admirez Patrocle!

Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hélène!

Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots
d'Andromaque!

Voulez-vous l'amour paternel: assistez à l'adieu d'Hector à son
enfant, balancé dans ses bras et épouvanté de son panache!

Voulez-vous l'éloquence verbeuse et la sagesse infaillible du
vieillard dans les conseils des peuples: méditez les paroles de
Nestor!

Voulez-vous l'excès de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux
genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit à son épouse,
la vieille Hécube, le cadavre inanimé et souillé de poussière de son
dernier enfant!

Voilà pour la terre.

Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse
imagination des Grecs l'avait peuplé d'allégories personnifiées en
divinités élémentaires: suivez le poëte sur l'Olympe, sur l'Ida aux
riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon;
dans les forges de Vulcain, où tous les arts se résument en un
chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des
Néréides! dans les palais liquides de Thétis! dans les molles
retraites de Vénus! dans les nuées sanglantes où la Terreur attelle
les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et
tous les dieux de l'Olympe, le monde matériel complété par le monde
immatériel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du
mot; l'univers, exposé, non raconté, non décrit, non analysé seulement
par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et
chanté par la voix la plus mélodieuse et dans la plus musicale des
langues prosodiées qui enchantèrent jamais l'oreille humaine.

Encore une fois, voilà l'_Iliade_! voilà Homère! On ne s'étonne, en
fermant ce poëme, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'étude,
l'art et le génie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil
homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un
pareil homme un dieu!

                                                  LAMARTINE.



COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE



XXVIIe ENTRETIEN.

3e de la troisième Année.



POÉSIE LYRIQUE.


I

L'âme humaine est un grand mystère.

Celui-là seul qui l'a créée pourra l'expliquer.

Les psychologistes, ces espèces de chimistes de l'esprit, s'évertuent
en vain à la décomposer, en la divisant en facultés diverses et
distinctes. Ils disent: Ceci vient des sens, ceci vient de l'être
immatériel. Ils n'arrivent qu'à s'embrouiller dans leurs définitions,
à se contredire dans leurs distinctions, à se perdre dans leur
analyse; et, comme les chimistes, leurs émules, quand ils veulent
retirer de leur creuset les principes de l'âme humaine et dire: La
voilà! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une
pincée de cendre; la substance s'est évaporée, et ils n'entendent,
comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement
du mystère invisible et impalpable qui éclate dans les ténèbres,
autour de leurs têtes, et qui se moque de leur sacrilége curiosité.

Ne faisons pas comme eux; disons franchement le premier et le dernier
mot de l'homme: MYSTÈRE! Nous ne savons rien des principes
constitutifs de l'âme humaine. Elle est ce qu'elle est; nous ne la
connaissons que par ses phénomènes. Ils sont assez beaux, assez
nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abîmions pendant les
siècles des siècles dans une ineffable contemplation des facultés de
l'âme.


II

Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facultés de l'âme était
celle de s'exprimer elle-même par la parole écrite ou parlée,
autrement dit par la littérature universelle. Ajoutons ici que l'âme
éprouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses
sensations, tantôt en paroles, tantôt en chant. L'instinct de chanter
est aussi naturel à l'âme, et surtout à l'âme émue, que l'instinct de
parler. De là la musique, ce chant sans paroles, qui s'écrit en notes
intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant à l'oreille de
l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes,
qu'aucune parole articulée n'en peut exprimer.

De là aussi la poésie lyrique, dans laquelle l'âme se chante à
elle-même ou chante aux autres âmes ce que la simple parole parlée ou
écrite lui semble insuffisante à révéler.


III

Ce besoin de chanter, besoin tout à fait irréfléchi, mais impérieux
comme un instinct, n'est pas seulement propre aux poëtes; il est
sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les
enfants, et même dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux,
ces poëtes de l'air, du chaume ou des bois.

Cet instinct est surtout développé dans tous ces êtres chantants par
les circonstances intérieures ou extérieures de leur vie, par l'âge,
par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de
vie et de sensations qui déborde des sens, et qui a besoin de se
répandre en effusions mélodieuses, même quand ces effusions
mélodieuses n'ont pas d'autre écho que notre oreille. C'est l'ivresse
de l'âme qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui
fait crier ou gémir le coeur et la voix sous le poids de bonheur,
d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.

Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est
une explosion du coeur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux
d'entendre un chant; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans
tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le
poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais
qui ont des coeurs et qui aiment à retrouver leurs impressions
inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur
âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races
humaines entendent résonner leurs propres mélodies.


IV

Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions
intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à
l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux
dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est
frappé. L'émotion est le battant de l'âme.

Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des
villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord
des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois
retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas,
du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans
les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille
dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche
morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré,
tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades
de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits coeurs qu'on
entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux,
les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note
universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie
animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui
murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec
la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les
sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot
de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de
poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui
contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près,
conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?


V

Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de
tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est
communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler
lui-même sa voix.

Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou
du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt
languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!

Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant
sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son
visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix
dont elle n'a pas même la conscience!

Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa
charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-même par des notes qui
se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et
monotone de ses roues!

Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à
l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y
penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague
qui viennent mourir jusqu'au rivage!

Si vous demandez à chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne
saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du coeur,
voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail,
il chante; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la
mélodie et le diapason; c'est Dieu lui-même qui a composé cette
musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions
inarticulées de l'air écrit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat
la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.


VI

Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le
bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes émotions
du coeur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du
chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse
est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est
pieux.

Dans tous les pays l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée; la
mère chante près du berceau de son enfant; la nourrice chante en
souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir;
les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les
uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout
des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs
de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux
de l'Helvétie.

Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des
hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des
lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble
que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est
la parfaite image du coeur humain, que la présence divine rend plus
mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs,
chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les
enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le
plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit
qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit
qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en
hymnes et fait éclater par le chant ses extases.

Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol
menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le
patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de
voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux
Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme
chante comme Tyrtée, comme Rouget de Lisle ou comme Béranger dans
quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats; et,
quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de
la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de
l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses
compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse
traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune
victoire n'est complète qu'après que le _Te Deum_, qui pousse l'armée
et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses
notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!

Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus éclatants
symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à
chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient
impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme,
d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces
moments-là.

Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privée ou dans son
existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux
surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix!

Je ne parle pas de nous autres poëtes: la nature impressionnable, et
jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher
plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces
délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la
poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle
des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés: ils
ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques. Qu'on
me permette d'en citer un exemple dont je fus témoin dans mon enfance,
et dont l'impression, quoique puérile, s'est retrouvée toujours dans
mon souvenir.


VII

J'avais douze ans; j'habitais le vaste château d'un de mes oncles,
l'abbé de Lamartine. Ce château était situé dans la sombre vallée
d'Urcy, aux environs de Dijon. Isolé de toute habitation, il
ressemblait à une immense abbaye de chartreux, bâtie dans les plus
âpres solitudes des forêts. Cette demeure claustrale était de tous
côtés entourée et comme étouffée par les grands bois. Les loups et les
sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses à perte de vue
des jardins, pour venir boire dans les étangs et dans les sources,
sous les hêtres.

L'édifice, construit et approprié avant la Révolution pour la
nombreuse famille de mon grand-père, était trop vaste pour un
célibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans
l'obscurité et dans la liberté de son désert. Un petit ménage de
solitaire séquestré du monde aurait été perdu dans ces grandes salles
et dans ces immenses parterres. Pour animer ce séjour et pour occuper
ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir
lui-même ses terres considérables, défrichées çà et là sur les
lisières de ses grands bois.

Le château, malgré sa belle architecture italienne et ses traces
d'antique élégance, était devenu ainsi une magnifique ferme. Les
chevaux de labour, les boeufs d'attelage, les troupeaux de moutons
importés d'Espagne remplissaient de mugissements, de bêlements les
nombreuses étables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme,
charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure.
Ils s'asseyaient, le matin, à midi et le soir, à la longue table de
noyer bordée de bancs, sous les voûtes enfumées de la vaste cuisine.

Un vieux cuisinier, nommé le père Joseph, et qui était en même temps
l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au
coin de l'âtre, les servantes et présidait aux repas. Le vieux Joseph,
qui m'avait vu naître et qui voyait en moi l'héritier présomptif du
château, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je
passais une partie des jours à côté de lui, à la cuisine, à écouter
les vieilles légendes de la famille, qu'il se plaisait lui-même à me
raconter.

J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme;
je regardais fumer le lard appétissant sur son lit de choux dorés, au
milieu de la table, le fromage écumant de crème blanchir sur les
longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin,
modérément, mais libéralement distribué par rations inégales, selon le
travail et l'âge, brillait dans les verres. La conversation, animée
par ces petites gouttes de vin à la fin du repas, n'était nullement
gênée par ma présence.


VIII

Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du château et des
deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais même les
personnages de cette chronique, car, aux époques des sarclages, des
moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles
de ces deux villages venaient résider en masse au château, portant
leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les blés, couper les
orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les
moutons. Le soir, après la journée, mon oncle leur permettait de se
réunir, avec les garçons de la ferme, dans une immense salle du
rez-de-chaussée, pavée en marbre et décorée de lambris vermoulus.
Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je
ne manquais jamais de me mêler à ces rondes, et je bondissais de joie
naïve et précoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes
des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.

Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de
seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la
jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que
sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la
quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou
moissonner pour le château.


IX

Je la vois encore en idée, et, toutes les fois que je passe en chemin
de fer en vue des sombres croupes des forêts d'Urcy, d'Arcey et du
pont de Pany, croupes boisées qui me cachent le toit du château
désert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour
savoir si elle conserve encore, après tant d'années, quelques traces
des charmes véritablement attiques dont cette _Chloé_ des Gaules
enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur.

Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de
Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la
Grèce et l'antiquité savaient bien que la vraie beauté de la femme
n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la
tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond doré
poussaient très-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles à
peine ondées de ces cheveux. Leur duvet, plus coloré de teintes
cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire
comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des
yeux rêveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, rangées
dans leurs alvéoles roses comme celles d'un agneau à sa première
herbe; un teint que l'ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de
forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d'une
enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains
effilées, des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme deux
pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le
courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un
caractère doux, sérieux avant l'âge; des silences, des rougeurs, des
timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter
de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs,
telle était la _Jumelle_. Je n'ai guère retrouvé que dans les îles de
l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des
réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes.


X

À l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son
Daphnis.

Ce Daphnis était un jeune toucheur de boeufs du château, que mon oncle
avait pris par charité à une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui,
de berger de chèvres, était devenu avec l'âge toucheur de boeufs. Il
avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le
vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange,
ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu
grandir sans s'en apercevoir; accoutumés à ne le compter que pour un
enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne
s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur
l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart,
debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de
pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres
dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans une
écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l'appelait par habitude
le petit Didier.

C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus,
au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules
arquées, au poing solide comme des noeuds de chêne. Mais une certaine
naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu'on prenait mal à
propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se
regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une
apparence d'infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à
sa complaisance, qui était infatigable.

Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce
qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait
jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux boeufs,
l'avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de
tous ces services de surcroît qu'en le raillant sur son obligeance
envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les
quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en
souriant d'un air un peu confus qui encourageait à le railler
davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif,
appelaient le souffre-douleurs du château. Sa patience et son silence
allaient jusqu'à l'apparence de l'apathie. À force de le voir patient,
on se figurait qu'il était impassible.

Il n'en était rien cependant; sa naïveté n'était que l'excès de sa
bonne foi. Son idiotisme d'attitude, démenti par la lucidité et par
l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son
coeur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne
jamais répondre à ces railleries; il ne les prenait avec raison que
pour des familiarités caressantes.

Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-même comme celui qui était
le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le
suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu'il
touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attelés à la charrue, dans
les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du
château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc
pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d'où
il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ; souvent il
me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à
l'extrémité d'un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs
fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom,
et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et
traînante du bouvier qui gouverne la charrue.


XI

Le petit Didier n'avait pu voir impunément, depuis son enfance, la
Jumelle grandir et embellir à côté de lui; il l'aimait sans savoir ce
que c'était qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante,
recueilli par charité dans le château, il se considérait comme si
subalterne, en naissance, en rang, en esprit, à tout le monde dans la
ferme et à tous les jeunes garçons des deux villages voisins, qu'il
aurait regardé comme un sacrilége de penser seulement à courtiser
honnêtement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de
toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les
yeux jusqu'à elle, et, le seul symptôme auquel on pût soupçonner son
amour, c'était la rougeur de son visage ordinairement pâle et le
tremblement de sa forte main en lui présentant, comme aux autres
faneuses, l'écuelle de cuivre pleine d'eau de la source où elle buvait
debout quand on se levait de table après le repas de midi.

À la danse des veillées, dans le grand vestibule, le petit Didier
n'osait pas même se mêler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle.
Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et
qu'un danseur, l'élevant de terre dans ses deux bras, comme c'est
l'habitude à la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de
triomphe et de joie qui sont l'_évohé_ rustique de ces fêtes de
village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prétexte pour
s'éloigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin
ou à l'étable.

Excepté le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la
maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses
camarades auraient répondu par un éclat de rire à toute allusion à un
amour si disproportionné. On était si accoutumé à ne le compter pour
rien, et à confondre sa puérilité silencieuse avec une espèce
d'idiotisme, qu'on ne se demandait même pas s'il avait un coeur.

Mais la Jumelle s'en était aperçue depuis longtemps à elle toute
seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix
la plus douce en lui parlant; elle recevait, à table, à la maison ou
dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait
instinctivement, avec une familiarité confiante et avec une sorte de
plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des
autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptât pour son
prétendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son _serviteur_.
C'est le nom dont les paysannes de mon pays désignent ces aspirants
timides à leur amour, qui veulent, comme Jacob, mériter beaucoup avant
de demander quelque chose.


XII

Cependant la merveilleuse beauté de la Jumelle, célèbre déjà dans
tous les villages voisins, attirait à son père de nombreuses demandes
en mariage; mais, chaque fois que son père lui parlait de ces
propositions, faites pour flatter sa vanité, elle répondait qu'elle
était trop jeune, qu'elle y penserait à la moisson, aux foins ou à la
Noël de l'année suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus
riches garçons du voisinage n'étaient pas mieux accueillis. Elle
aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la soupçonnait le moins de
regarder avec prédilection parmi tous les autres. Didier ne flattait
pas sa vanité, mais il avait touché son coeur.

Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre
qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout
à fait ni révéler ni comprendre. Ces espèces de limbes de l'amour
mutuel, mais inexprimé, sont très-fréquents dans les âmes timides et
simples des villageois. L'oeil plus perçant et plus exercé d'une jeune
couturière nommée Nicette, qui travaillait habituellement au château,
finit par tout entrevoir; elle parla à la Jumelle des attentions du
petit Didier; elle parla au petit Didier des préférences de la
Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'état de ces deux
coeurs pour que le toucheur de boeufs crût pouvoir s'enhardir jusqu'à
la pensée de faire parler de mariage au père de la jeune fille.


XIII

Le père parla de cette ouverture à sa fille en riant, comme d'un
badinage qui ne méritait pas même réflexion, et auquel les garçons et
les filles du château avaient sans doute encouragé le pauvre enfant
pour se moquer de la candeur du fils de la veuve; mais la Jumelle, au
lieu de rire avec son père, avait rougi sans rien répondre; elle
s'était retirée seule dans la grange où sa mère la surprit, pleurant
sans savoir de quoi.

Le père parut avoir changé d'idée. Dans la soirée il dit, en secouant
la tête, comme un homme qui se ravise, qu'au fond le petit Didier,
quoique un peu trop bon garçon, avait toute son estime comme excellent
ouvrier; qu'il faisait au besoin l'ouvrage de tout le monde; qu'il
était trop grand pour rester à jamais toucheur; que la Jumelle ne
pouvait épouser un enfant qui piquait encore les boeufs au labour
comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au
château avec ses gages, et que, si par exemple on le faisait garçon de
charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots,
une paire de souliers et six chemises de toile de chanvre, on pourrait
penser à sa proposition, l'autoriser à courtiser la Jumelle, et que,
toute belle et toute recherchée qu'elle était, sa fille pourrait
rencontrer pis que le fils de la veuve.

La Jumelle, à ces mots, se leva de table en s'essuyant les yeux avec
un coin de son tablier. Elle s'en alla, comme le matin, pleurer seule
dans la grange; mais cette fois c'étaient des larmes de joie.


XIV

Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la
Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai à mon oncle: c'était l'esprit le
plus accommodant et le coeur le plus facile à émouvoir qu'il y eût
sous une poitrine d'homme. «Eh bien!» me dit-il en souriant, «nous
allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu'il
remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue
à conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une
paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge
de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras
avec la Jumelle.»

Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent
homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne
action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement à son petit
frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de
tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre boeufs:
comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l'épaule; comme quoi
celui-là était plus sensible à la voix qu'à l'aiguillon; comme quoi le
roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui
pour reprendre coeur à l'ouvrage; comme quoi le blanc était si
apprivoisé et si doux qu'on pouvait s'accouder en sûreté, pour se
reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secouât
seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de
blesser un enfant! Puis il se hâta d'atteler les quatre taureaux à une
charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre,
derrière les jardins, d'où l'on apercevait, sur la colline opposée, à
travers les bois, le village d'Ancey et la fumée du toit de la maison
de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour
lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa
destinée.


XV

À la fin de la journée, après avoir dételé, jeté le trèfle dans le
râtelier, chaussé ses souliers et passé sa veste, il ne parut point à
la cuisine pour recevoir, comme à l'ordinaire, son écuelle des mains
du vieux Joseph. Il se glissa inaperçu dans le creux du ravin qui
descend du château dans l'étroite vallée d'Arcey; il gravit, non s'en
s'arrêter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpée au
sommet de laquelle est bâtie la petite et noire église du village, et
il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la
maison de la Jumelle. Elle l'avait bien vu venir de loin par le
sentier des chèvres, mais elle n'avait rien osé dire, et elle s'était
en allée dans le verger, derrière la maison, pour le laisser seul avec
son père.

Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le père de
sa future on ne peut que le deviner; mais tout se passa sans doute de
bon accord et de bonne grâce, car la nuit était déjà tombée toute
noire sur la montagne et sur la vallée que le père et le prétendu, le
visage ouvert par la confiance et par la bonne amitié, étaient encore
assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe
mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage
blanc, pendant que la Jumelle, rappelée du verger, debout et modeste
derrière son père, était invitée par lui et résistait longtemps à
boire un doigt de vin dans le verre de son fiancé.


XVI

Cette soirée fut sans doute la plus belle et peut-être la seule belle
de la vie du pauvre Didier jusqu'à ce jour. Son coeur s'ouvrit pour
donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente félicité.
Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au château;
la Jumelle, avec la permission de son père, l'accompagna jusqu'à la
croix de pierre qui marque la place où finit le village et où
commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il
sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'éloigna, les yeux
baissés, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut à portée
d'être entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de
rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire vallée du
pont de Pany, et quand il commença à remonter le ravin plus étroit,
plus rapide et plus sombre qui mène par les bois au château, alors son
coeur trop plein ne put se contenir davantage, et il éclata, comme une
détonation de l'âme trop chargée, dans le silence, dans le désert et
dans la nuit.


XVII

Cette explosion de son âme ignorante et simple donna à sa voix,
ordinairement faible et douce, un volume de son et une énergie de
vibration qui faisaient frémir les feuilles des arbres comme un
souffle de tempête, tempête de sentiments et de joie dans un coeur
d'adolescent, qui se communiquait par l'écho des rochers de la vallée
à la nature inanimée, et qui semblait vouloir porter jusqu'à la cime
des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le
retentissement, l'enthousiasme de son bonheur.

Un hasard me rendit témoin de cette scène nocturne du délire lyrique
d'un pauvre toucheur de boeufs.

Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, après
l'ouvrage, on s'était aperçu au château de l'absence du petit Didier.
Les rumeurs de la matinée dans les champs et les indiscrétions de la
couturière avec les jeunes filles en avaient divulgué le motif. Tout
le monde, à l'exception des rivaux un peu jaloux, se récriait sur le
bonheur du toucheur de boeufs. On en plaisantait à la table rustique;
on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le
pays, qui avait le choix entre les prétendants de tous les villages,
eût choisi pour son fiancé un pauvre adolescent qu'on se figurait
encore enfant à cause de la candeur de son esprit et de la docilité de
son caractère. Ses camarades l'appelaient l'_innocent_, mot qui
confine chez eux avec l'idiotisme. On se promettait de rire du fiancé
à son retour, et, comme la nuit était tiède, la lune éblouissante dans
le ciel, on voulut devancer ce retour de Didier en allant en masse,
filles et garçons, au-devant de lui par le sentier d'Arcey, les uns
pour le féliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de
son bonheur, celles-là pour lui faire un de ces enfantillages par
lesquels on éprouve, dans les campagnes, la crédulité ou le courage
des jeunes gens.

Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait
jouir aussi de la surprise ménagée maladroitement au pauvre Didier.


XVIII

La gorge, profondément encaissée entre les rochers, est encore
rétrécie par l'ombre des grands chênes qui descend du château dans la
vallée d'Arcey. Elle est interrompue au milieu par un rocher taillé à
pic qui la ferme complétement dans toute sa largeur. Cette roche,
semblable à un degré d'escalier colossal de trente coudées de hauteur,
a été polie et rendue glissante comme le marbre, sans doute par la
chute de quelques cascades que la terre a bues depuis plusieurs
siècles. Pour la rendre un peu moins inaccessible aux bergers et aux
journaliers qui veulent abréger le chemin d'Arcey au château, mon
grand-père y avait fait complaisamment creuser au ciseau, par le
tailleur de pierre, cinq ou six entailles en corniches, de la largeur
d'une demi-main, pour que les paysans qui veulent la descendre ou la
gravir pussent s'y cramponner avec les doigts ou y appuyer l'orteil
sans crainte d'accident. Des buissons, touffus de genévriers,
surmontés et assombris par d'énormes hêtres, couronnent le sommet de
la roche du côté du château.

Les garçons et les filles de la ferme étaient dérobés aux rayons de la
lune par l'épaisseur obscure de ce fouillis. Le vieux Joseph et moi
nous étions assis avec eux, attendant en silence le fiancé.


XIX

Aux premiers échos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la
vallée d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour
l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il
marchait d'un pas tantôt lent, tantôt précipité, comme si ses pas
avaient involontairement suivi les rhythmes tantôt suspendus, tantôt
accélérés des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux
bruissaient en roulant sous ses souliers ferrés; il tenait à la main,
par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier écorcé,
armée de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, à
coups répétés, les buissons du sentier et les branches pendantes des
rameaux des bois sur la route, comme s'il eût porté un défi à toute la
nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de
chênes blanchis par la lune sur la lisière de la forêt. Il suspendait
alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait
avec une force nouvelle, à mesure qu'il approchait du fond de la
vallée et de la clairière de gazon et de rocaille où la gorge du
château commence à monter vers la roche. Sa voix plus accentuée et
plus rapprochée nous permettait de saisir à l'oreille ses paroles
confuses et désordonnées. Ces paroles étaient à son insu une ode ou un
dithyrambe. J'en fus tellement frappé, et elles se gravèrent tellement
dans la mémoire des gens du château, par suite de l'émotion de la
scène qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi
nettement qu'au moment où elles résonnaient du creux de la vallée dans
mes oreilles d'enfant.


XX

«Place au petit Didier!» chantait-il sur un rhythme lent et sur un air
pastoral du pays dont je voudrais pouvoir écrire ici les notes tantôt
traînantes comme la charrue, tantôt fougueuses comme le galop des
poulains dans les prés, tantôt liquides et ruisselantes du gosier
comme les refrains inarticulés des tyroliennes. «Place au petit
Didier!» disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant
sur sa tête:

«C'est moi qui suis le fiancé, le fiancé de la Jumelle! Place à moi!
place à moi! place à moi!

«Le père m'a pris par la main!

«La mère a étendu la nappe!

«La fille a rougi!

«Elle a rougi de bonne grâce, comme le vin dans le verre!

«Elle s'est en allée, en allée au verger, derrière le gros poirier!

«Le père m'a versé à boire!

«Il m'a versé à boire!

«Il m'a dit:--Parle, je t'écoute!

«Et je n'ai rien dit, rien dit pendant la première bouteille.

--«Femme, apportes-en une seconde!

«Et je n'ai rien dit encore!

«Mais à la troisième il m'a dit:

--«Je te comprends; tu auras ma fille.

«Et mon verre m'est tombé des doigts!

«Et des gouttes de mes yeux ont mouillé mon pain!

--«Est-ce bien vrai? que j'ai dit.

--«Mère, va chercher la Jumelle derrière le poirier, et qu'elle le
dise elle-même!

«Et elle est venue, et elle m'a dit:--Je te veux bien.

«Et nous avons bu dans le même verre!

«Et nous serons fiancés samedi qui vient!

«Place à moi! place à moi!

«Rochers, buissons, cailloux, branches qui me barrez le chemin, me
reconnaissez-vous? Je suis le petit Didier.

«Je suis le toucheur de boeufs!

«Je suis le garçon de charrue!

«Je suis le roi! je suis le roi! je suis le roi des hommes!»

Et, en battant les buissons avec le manche de son aiguillon qui
réveillait les oiseaux sous les feuilles:

«Merles,» continua-t-il, «envolez-vous!

«Envolez-vous, merles!

«Allez dire aux nids des bois d'Arcey que vous m'avez vu!

«Que vous avez vu le petit Didier, qui chante à présent mieux que
vous!

«Rossignols, rossignols, mes amis, dont la femelle est dans le nid
comme la Jumelle est là-haut qui m'écoute, allez le dire à vos petits!

«Vous n'êtes pas plus joyeux que moi!

«Vous ne savez pas de plus douces chansons!

«J'étais muet, j'étais muet comme vous en hiver; le vin et l'amour
m'ont fait chanter!

«Chanter comme vous. Écoutez-moi! écoutez-moi, et taisez-vous!

«Silence! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l'écluse!

«Silence! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit!

«On ne doit entendre que moi aujourd'hui depuis le clocher d'Arcey
jusqu'à la roche de Sombernon!

«Lune, regarde-moi et va le dire aux étoiles!

«Tu as vu le fiancé de la Jumelle! C'est moi! c'est moi!

«Allons! mes boeufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnaître?

«Je jetterai le trèfle à pleines brassées dans la mangeoire!

«J'y jetterai le sel à pleine poignée!

«Il faut que tout le monde soit content aujourd'hui!

«Demain je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon!

«Nous labourerons droit! mes amis, droit et profond! au lever du
soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds!

«Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu! Vous
n'y monterez pas plus haut que mon coeur qui chante avec vous!

«Je suis le fiancé! je suis le fiancé de la Jumelle! Place à moi!»


XXI

Tout le monde se taisait sous l'ombre des branches qui faisait une
double nuit au-dessus de la roche coupée. «Est-ce bien lui? est-ce
bien possible, se disaient tout bas les garçons en retenant leur rire,
que ce pauvre Didier, qui n'a jamais dit un mot plus haut que l'autre,
chante aujourd'hui comme un ménétrier qui s'en retourne de la
fête?--Et qu'il parle aux merles, à la lune, aux étoiles, aux boeufs
et aux alouettes?» ajoutaient les filles.

Mais ce _Te Deum_ de l'amour continuait et se renforçait toujours en
se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des
souliers à clous du toucheur de boeufs sur la rocaille, les coups de
la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d'un
homme qui gravit une pente.

Bientôt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait
le sentier, ôta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du
rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie découpées
par le tailleur de pierre pour faciliter l'ascension aux bergers, et
se hissa presque au niveau du dernier échelon de pierre où nous étions
cachés pour le surprendre.

À ce moment les garçons et les filles, se levant tous à la fois de
leur cachette, jetèrent un de ces grands cris qu'on appelle dans le
pays _chuffer_, cris que poussent de temps en temps, pour s'égayer,
les bûcherons dans la forêt, les vendangeurs dans les vignes, les
faucheurs dans les prés, les moissonneurs à la fin du champ de blé!


XXII

Le petit Didier, surpris et effrayé de cette clameur inattendue dans
la solitude et dans la nuit, et des éclats de rire qui suivirent cette
exclamation, s'arrêta suspendu sur le flanc de la roche, les deux
mains crispées sur des touffes de bruyère qui portaient le poids de
son corps. Les garçons et les filles se montrèrent alors, et,
s'avançant en ricanant vers lui: «Pauvre innocent, lui criait-on de
toutes parts, tu ne vois donc pas qu'on se moque de toi depuis ce
matin? Toi! le fiancée de la plus belle fille du pays? Est-ce que tu
rêves? Est-ce que tu n'as pas vu que le père t'a fait boire pour rire
ses trois bouteilles de vin qui te font chanter, et que la fille,
d'accord avec nous pour t'attraper, t'a fait croire qu'elle se
fiancerait avec un toucheur de boeufs, elle qui a refusé des fils de
meunier et des fils de propriétaire? Allons! mon pauvre Didier, rentre
dans ton bon sens et ravale ta joie et ta chanson; tu ne seras jamais
que le jouet de tout le monde et de la Jumelle.»

À ces mots, qui jetèrent tout à coup le froid de la moquerie sur le
feu de l'enthousiasme, le petit Didier, concevant un humble doute,
sentit son coeur lui manquer dans la poitrine. Ses doigts, ouverts
comme par une main de force, se détachèrent des deux touffes de
bruyère qui le soutenaient sur l'abîme; son orteil détendu glissa sur
l'étroite corniche qu'il avait saisie comme point d'appui pour
enjamber le sommet du précipice; il glissa le long du rocher et roula
évanoui et sanglant le front sur les pierres, sans pousser un cri.


XXIII

Effrayés de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garçons et les
filles se précipitèrent par tous les sentiers au bas de la roche à son
secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent
jusqu'au village d'Arcey.

La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, écoutait d'en haut le
chant de son fiancé; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle
accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe restée aux
branches du chemin, ses cheveux épars, les bras tendus. Jamais je ne
vis rien de si pathétiquement beau que cette Niobé de chaumière sur le
corps de son fiancé, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui
tombaient sur le front de son amant, le rappelèrent à la vie.

La première parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. «Ce
n'est pas la chute» dit-il, «qui m'a fait mourir, c'est l'idée que
tout mon contentement n'était qu'un songe.»

Pour bien le convaincre que le consentement du père et celui de la
fiancée étaient sérieux, la Jumelle et son père le ramenèrent, en le
soutenant du bras, coucher dans leur grange.

Quelques jours après on célébra à Arcey et au château les fiançailles
du petit Didier et de la jolie paysanne.

Voilà la première ode que j'entendis; voilà comment je compris que le
besoin de chanter, quand l'âme est émue jusqu'à l'enthousiasme par la
joie, est un instinct inné de l'homme chez le paysan comme chez le
lettré. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forcé, pour
ainsi dire, dans l'homme, quand l'âme est émue jusqu'à la stupeur de
ses facultés par une poignante douleur. J'en fis l'expérience sur
moi-même bien des années après l'aventure lyrique du petit bouvier.


XXIV

Je venais de perdre ma mère. Ce fut la plus grande douleur de ma vie;
je me croyais à peine la force de survivre. Absent de la maison
paternelle à l'époque de l'accident qui abrégea ses jours, je revins
en hâte auprès de son cercueil pour ensevelir ses chères dépouilles
dans le cimetière de campagne du village que nous habitions dans notre
enfance, et dont elle préférait le séjour de paix à tous les lieux de
la terre. J'avais suivi à pied le cercueil porté à bras, par quatre
paysans de nos amis, à travers les sentiers escarpés d'une chaîne de
montagnes, creusés dans un océan de neige. La prostration de l'âme
m'empêchait de sentir la fatigue et le froid d'un âpre hiver pendant
ce lugubre convoi.

À midi, quand j'eus accompli ce funèbre devoir, et déposé avec le
cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle
de famille, entre l'église rustique et le jardin du château de
Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et
mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire
dormait les premiers jours de son éternel sommeil.

Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir
par les mêmes sentiers de la montagne, se reposaient et se
réchauffaient à table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans
une petite cellule voûtée qui servait autrefois d'archives au château.
Cette cellule est située au dernier étage d'une tour d'où le regard
domine le cimetière du village, l'église et le clocher. Brisé de
lassitude et de désespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui
recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de
son maître.

Étendu ventre à terre sur le carreau, je soutenais ma tête sur mes
deux mains accoudées du côté de la fenêtre. Je pouvais voir ainsi
tomber à flocons la neige qui recouvrait déjà le toit de la tombe et
le cèdre pyramidal qui sert de cyprès à ce tombeau du Nord. Je voyais
ainsi, à travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la
cloche. Cette cloche présentait sa large gueule et sa lourde langue
aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux
nuages et se retirer d'horreur, après avoir crié, dans l'ombre des
voûtes. Ses lentes vibrations se répercutaient si mécaniquement sur le
tympan de ma tête brisée de douleur et d'insomnie que mes pensées
suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles
prenaient insensiblement pour gémir et pour pleurer le rhythme de
cette sonnerie des morts. Aussi, après quelques volées, toute ma
douleur chantait en moi, en me déchirant les sens et le coeur; mais ce
désespoir chantait véritablement, sur les deux ou trois notes de la
cloche, l'hymne de deuil et de tendresse à ma mère absente à jamais de
mes yeux.

Comme dit _Dante_, le divin poëte du surnaturel, semblable en cela à
_celui qui parle et qui sanglote à la fois_, mes sanglots prenaient le
rhythme de ce glas funèbre, et je chantai ainsi en moi une ode de
larmes à la mémoire de cette mère chérie et perdue, ode que je ne
retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais,
je n'écrirais pas, car l'extrême douleur a son mystère de pudeur comme
l'extrême amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime
jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des
géomètres, et les _moyennes_ ne s'élèvent jamais aux excès des
sensations et aux énergies ineffables du coeur humain. Du berceau et
de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mère lègue son
âme à ses enfants et jusqu'aux bénédictions qu'elle va répandre du
ciel sur eux, ce gémissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes
que de notes, contenait tout ce qui réchauffe, tout ce qui console,
tout ce qui bénit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide
de la vie!

Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et,
quand elle se tut, je me relevai de terre indigné contre moi-même
d'avoir chanté.


XXV

Mais ce n'était pas la volonté qui avait chanté en moi, c'était
l'instinct. Les grandes émotions, même celle de la mort, sont
lyriques. J'ai vu expirer un jeune homme et une jeune femme en
chantant. Leurs âmes s'envolèrent dans deux strophes dont la cadence
musicale faisait un horrible contraste avec la mort. Ils se pleuraient
eux-mêmes en harmonieux gémissements, et leurs oreilles semblaient
jouir de leurs propres lamentations.


XXVI

Quant au patriotisme, on sait, par l'expérience de Tyrtée et de tous
les poëtes, ces musiciens nationaux, combien la mort même pour la
patrie inspire le chant. Nous n'avons qu'à citer pour la France cette
explosion merveilleuse de _la Marseillaise_, dont nous avons connu
l'auteur et dont nous avons fait le récit dans une de nos histoires:
c'est la poésie du sol, le lyrisme de la patrie, le chant des trois
cents Spartiates dont un écho s'est retrouvé en France dans les
montagnes du Jura en 1792.

Voici ce récit.

Tout se préparait dans les départements pour envoyer à Paris les vingt
mille hommes décrétés par l'Assemblée. Les Marseillais, appelés par
Barbaroux sur les instances de madame Roland, s'approchaient de la
capitale. C'était le feu des âmes du Midi venant raviver à Paris le
foyer révolutionnaire, trop languissant au gré des girondins. Ce corps
de douze ou quinze cents hommes était composé de Génois, de Liguriens,
de Corses, de Piémontais expatriés et recrutés pour un coup de main
décisif sur toutes les rives de la Méditerranée, la plupart matelots
ou soldats aguerris au feu, quelques-uns scélérats aguerris au crime.
Ils étaient commandés par des jeunes gens de Marseille, amis de
Barbaroux et d'Isnard. Fanatisés par le soleil et par l'éloquence des
clubs provençaux, ils s'avançaient aux applaudissements des
populations du centre de la France, reçus, fêtés, enivrés
d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se
succédaient sur leur passage. Le prétexte de leur marche était de
fraterniser, à la prochaine fédération du 14 juillet, avec les autres
fédérés du royaume. Le motif secret était d'intimider la garde
nationale de Paris, de retremper l'énergie des faubourgs, et d'être
l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les girondins
avaient fait voter à l'Assemblée pour dominer à la fois les
feuillants, les jacobins, le roi et l'Assemblée elle-même, avec une
armée des départements toute composée de leurs créatures.

La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes nationales,
les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute
cette partie des populations qui vit des émotions de la rue et qui
court à tous les spectacles publics, volaient à la rencontre des
Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies martiales, leurs
yeux de feu, leurs uniformes couverts de poussière des routes, leur
coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils
traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient
leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et
accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination
de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et
marcher, sous la figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris
de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous
des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes
terribles. Ces couplets, alternés par le bruit réguliers de leurs pas
sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux choeurs
de la patrie et de la guerre, répondant, à intervalles égaux, au
cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux
combats.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à
la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la
voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les
hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie
dévorant les palais et les chaumières; puis les coups sourds de la
vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les
ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air
ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ
de bataille. Elles faisaient frémir, mais le frémissement qui courait
avec ses vibrations sur le coeur était intrépide. Elles donnaient
l'élan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'était
l'eau de feu de la Révolution qui distillait dans les sens et dans
l'âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur
âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et que tout le
monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme
et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix,
la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le coeur. L'homme tout
entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient
saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire.
L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus.
Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et
qu'on n'en sort qu'à certains jours, on garde le chant national comme
une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre
reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui le
rend à la fois plus solennel et plus sinistre: la gloire et le crime,
la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut
le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprécation de la fureur;
il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos
victimes à l'échafaud. Le même fer défend le coeur du pays dans la
main du soldat et égorge les victimes dans la main du bourreau.


XXVII

_La Marseillaise_ conserve un retentissement de chant de gloire et de
cri de mort; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle rassure
la patrie et fait pâlir les citoyens. Voici son origine.

Il y avait alors un jeune officier du génie en garnison à Strasbourg.
Son nom était Rouget de Lisle. Il était né à Lons-le-Saulnier, dans ce
Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les
montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Révolution
comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes
impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de
musicien et de poëte, il fréquentait familièrement la maison du baron
de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette
et maire de Strasbourg. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes
amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution,
qui palpitait surtout aux frontières, comme les crispations du corps
sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier;
elles inspiraient son coeur, sa poésie, sa musique; elles exécutaient
les premières ses pensées à peine écloses, confidentes des
balbutiements de son génie.

C'était dans l'hiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La
maison de Dietrich, opulente au commencement de la Révolution, mais
épuisée de sacrifices nécessités par les calamités du temps, s'était
appauvrie. Sa table frugale était hospitalière pour Rouget de Lisle.
Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un
frère de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de
munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Dietrich
regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit: «L'abondance
manque à nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas
à nos fêtes civiques et le courage aux coeurs de nos soldats? J'ai
encore une dernière bouteille de vin du Rhin dans mon cellier; qu'on
l'apporte!» dit-il, «et buvons-la à la liberté et à la patrie!
Strasbourg doit avoir bientôt une cérémonie patriotique; il faut que
de Lisle puise dans ces dernières gouttes un de ces hymnes qui portent
dans l'âme du peuple l'ivresse d'où il a jailli.» Les jeunes femmes
applaudirent, apportèrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et
du jeune officier jusqu'à ce que la liqueur fut épuisée. Il était
tard. La nuit était froide. De Lisle était rêveur; son coeur était
ému, sa tête échauffée. Le froid le saisit; il rentra chancelant dans
sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantôt dans les
palpitations de son âme de citoyen, tantôt sur le clavier de son
instrument d'artiste, composant tantôt l'air avant les paroles, tantôt
les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pensée
qu'il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou des vers était
né le premier, et qu'il était impossible de séparer la poésie de la
musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et
n'écrivait rien.


XXVIII

Accablé de cette inspiration sublime, il s'endormit, la tête sur son
instrument, et ne se réveilla qu'au jour. Les chants de la nuit
remontèrent avec peine dans sa mémoire comme les impressions d'un
rêve. Il les écrivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva
dans son jardin, bêchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La
femme du maire patriote n'était pas encore levée; Dietrich l'éveilla;
il appela quelques amis, tous passionnés comme lui pour la musique et
capables d'exécuter la composition de de Lisle. Une des jeunes filles
accompagnait. Rouget chanta. À la première strophe, les visages
pâlirent; à la seconde, les larmes coulèrent; aux dernières, le délire
de l'enthousiasme éclata. Dietrich, sa femme, le jeune officier se
jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la
patrie était trouvé! Hélas! il devait être aussi l'hymne de la
Terreur. L'infortuné Dietrich marcha peu de mois après à l'échafaud,
au son de ces notes nées, à son foyer, du coeur de son ami et de la
voix de sa femme.

Le nouveau chant, exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de
ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta
pour être chanté au commencement et à la fin des séances de ses clubs.
Les Marseillais le répandirent en France en le chantant sur leur
route. De là lui vint le nom de _Marseillaise_. La vieille mère de de
Lisle, royaliste et religieuse, épouvantée de la voix de son fils, lui
écrivait: «Qu'est-ce donc que cet hymne révolutionnaire que chante une
horde de brigands qui traverse la France et auquel on mêle votre nom?»
De Lisle lui-même, proscrit en qualité de fédéraliste, l'entendit, en
frissonnant, retentir comme une menace de mort à ses oreilles en
fuyant dans les sentiers du Jura. «Comment appelle-t-on cet hymne?»
demanda-t-il à son guide. «_La_ _Marseillaise_,» lui répondit le
paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il
était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait semé derrière lui. Il
échappa avec peine à la mort. L'arme se retourne contre la main qui
l'a forgée. La Révolution en démence ne reconnaissait plus sa propre
voix!

                                                  LAMARTINE.



COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE



XXVIIIe ENTRETIEN.

4e de la troisième Année.



POÉSIE SACRÉE.

DAVID, BERGER ET ROI.


I

La poésie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les
langues, la manifestation de ce besoin mystérieux de chanter qui
saisit l'âme toutes les fois que l'âme est saisie elle-même par ces
fortes émotions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu'à
l'inspiration ou jusqu'à ce délire, délire poétique, religieux,
amoureux, patriotique. Cet état de l'âme est appelé par l'antiquité le
délire sacré. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus
habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la
patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus généreuses
émotions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent à
Dieu l'hymne ou la prière sont les premiers de tous. L'amour est
l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre,
mais la prière est l'enthousiasme de Dieu.

Bien qu'il soit impossible de diviser les facultés indivisibles de
notre nature pensante, on appelle _âme_, dans les langues des idées,
cette partie de notre être immatériel qui est la plus distincte de nos
sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine.

On appelle aussi âme, dans la langue des lettres, cette partie de
notre être immatériel qui touche le plus près à l'organe de nos
affections, le coeur, c'est-à-dire la partie pathétique, aimante,
passionnée de l'intelligence.

L'âme, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complète,
la plus sentante, et par là même la plus émue et la plus expressive de
nos facultés pensantes. C'est par elle que la pensée a du coeur, et
c'est par ce coeur immatériel de la pensée que l'émotion de l'âme
devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous.

Aussi les seuls livres véritablement immortels sont-ils les livres qui
sont écrits avec de l'âme, et plus il y a d'âme dans un livre, dans un
poëte, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le poëte,
l'orateur, l'historien sont sûrs de ce que nous appelons l'immortalité
sur la terre. L'esprit, l'imagination, le génie même (si le génie
n'est pas de l'âme) n'y peuvent rien; l'âme seule fait vivre, parce
que seule elle fait sentir. Or l'humanité est sentiment bien plus
qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'âme est
chaude; voilà pourquoi elle est seule féconde! C'est le secret du
succès prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains
livres; mais c'est un secret qu'on ne peut dérober: c'est le secret
de Dieu. L'âme, pour bien résumer ici notre pensée, est le génie du
coeur.

L'âme est par conséquent le génie essentiel du poëte lyrique ou de
l'orateur, car le poëte ou l'orateur ne produiront d'émotions
religieuses, amoureuses ou patriotiques qu'à proportion de ce qu'ils
auront été eux-mêmes émus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du
coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes.

Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathétique de l'univers
littéraire, _David_, disons un mot de la littérature sacrée. La poésie
lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la
plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les
livres sacrés sont presque universellement composés de chants, comme
si le chant était la forme du langage qui descendît le plus
naturellement du ciel et y remontât le plus naturellement aussi.


II

Nous ne prétendons pas discuter ici pour ou contre la nature
d'inspiration directe ou indirecte de ces livres sacrés; ce n'est ni
la place, ni le sujet de ces controverses dans un Cours de
littérature. Si Dieu s'était déclaré l'auteur de ces livres ou de ces
chants, l'historien de ses propres mystères, le poëte de ses propres
oeuvres, quel serait donc l'insecte assez superbe, assez insensé et
assez sacrilége pour se poser en critique du Créateur de la pensée et
de la parole? Admirer, dans ce cas, serait presque aussi insolent et
aussi impie que critiquer. Il n'y aurait qu'à s'abîmer devant le Barde
suprême dans le silence et dans la poudre! La langue blasphémerait
contre le palais! l'argile en remontrerait au potier!

Nous pensons à cet égard comme _La Harpe_ dans son Cours de
Littérature ou plutôt de rhétorique sacrée.

«Quand les poëmes de Moïse, de David, d'Isaïe, ne nous auraient été
donnés que comme des productions purement humaines, ils seraient
encore, par leur originalité, par leur antiquité, dignes de toute
l'attention des hommes qui pensent, et, par les beautés littéraires
dont ils brillent, dignes de l'admiration et de l'étude de ceux qui
ont le sentiment du beau.»

Lisons donc ces chants inspirés; ils ont passé par des bouches
humaines, et, sous ce point de vue au moins, ils ressortent du
jugement humain.


III

Les livres sacrés ou divinement inspirés tiennent une place immense
dans la géographie littéraire du globe, et surtout du globe antique.
L'imagination, plus impressionnable, jouait, dans ce monde antique, un
plus grand rôle que dans les temps modernes; la critique n'y existait
pas. Les _Védas_ chez les Indiens, les _Kings_ chez les Chinois, le
_Zend-Avesta_ chez les Persans, les _Chants orphéiques_ chez les
Grecs, les feuilles même de la _Sybille_ chez les Romains, la Bible et
les Psaumes chez les Hébreux, sont les principaux monuments sacrés de
ces différentes zones de la terre. Toute civilisation, toute religion
reposent sur un livre. Les livres sont les pyramides des pensées de
l'homme, ou plutôt les livres sacrés sont les temples intellectuels
qui semblent avoir poussé d'eux-mêmes et sans architectes du sol, pour
contenir les idées de l'humanité sur Dieu ou les dieux. Les poëtes
lyriques (ceux qui chantent), les auteurs des hymnes, des cantiques,
des psaumes, des prophéties, étaient alors les inspirés d'en haut, les
oracles vivants, les prophètes.

Plus tard cette inspiration de l'enthousiasme chanté, descendit plus
bas dans les littératures purement profanes, et, de sacrée qu'elle
était, cette inspiration devint purement littéraire. Alors naquirent
les lyriques patriotes, comme Tyrtée, les lyriques philosophes, comme
Orphée ou Solon, les lyriques érotiques, comme Anacréon et Sapho, les
lyriques purement poétiques, comme Horace (chantant pour chanter et
pour plaire); enfin les lyriques académiques de nos derniers siècles,
comme Hafiz en Perse, Pétrarque en Italie, Dryden en Angleterre,
Klopstok, Göthe, Schiller en Allemagne, Malherbe, Racine,
Jean-Baptiste Rousseau, Lefranc de Pompignan et les grands chanteurs
contemporains de notre pays, au sommet desquels chantait Victor Hugo,
enfant, ce Benjamin de la tribu de la lyre.

Aujourd'hui nous ne parlons que des lyriques hébreux, et
principalement de David, le poëte berger, le poëte guerrier, le poëte
roi, le plus complet, le plus pathétique, le plus religieux de ces
prophètes. David n'est pas seulement le plus inspiré, mais le mieux
inspiré de tous ceux qui écoutèrent chanter en eux l'inspiration
humaine en s'accompagnant d'une harpe. David fait éternellement couler
les larmes de son coeur dans le coeur d'autrui, avec le doux murmure
du suintement de la source du Siloé dans la vallée des Lamentations.


IV

Parlons d'abord de sa harpe, symbole sans doute, mais instrument réel
aussi de son inspiration.

«À cette époque, dit le philosophe allemand Herder dans sa belle
Histoire de la Poésie des Hébreux, à cette époque de l'âge du monde,
la poésie et la musique étaient étroitement unies; les poëtes et les
musiciens n'étaient presque toujours qu'une même personne. _Asoph_ et
_Hémon_ prophétisaient, c'est-à-dire poétisaient en faisant résonner
les cordes de leur harpe. Élysée fit venir un joueur d'instrument pour
qu'il éveillât en lui le don de prophétie ou l'inspiration. La
puissance poétique s'accroît quand elle est soutenue par la musique.»

Moïse avait donné à ce don de prophétie ou d'inspiration une immense
autorité, en faisant de son peuple, gouverné par Dieu même, une
république théocratique dont la tribu de Lévi avait exclusivement le
sacerdoce, organe alors de la souveraineté divine.

«Ce gouvernement d'une république fédérative par une théocratie sacrée
et centrale, continue le philosophe allemand, était le plus idéal des
gouvernements. Quant à moi, j'avoue que je souhaiterais pour tous une
telle Constitution, car elle seule réalise ce que tous les hommes
désirent, ce que tous les politiques sages ont cherché à leur donner,
ce que Moïse seul sut concevoir et exécuter, c'est-à-dire une
organisation sociale qui fait comprendre au peuple que c'est «la loi,
et non l'homme, qui règne, que la nation doit librement accepter ce
gouvernement divin de la raison et de la loi, et l'exercer sans
tyrannie, que nous n'avons pas été créés pour être enchaînés et
contraints comme des esclaves, mais pour être guidés et conseillés par
une puissance invisible, sage et providentielle.»

Telle était la Constitution théocratique de Moïse. La loi régnait
seule; fondée sur la volonté de Dieu, et soutenue par la voix unanime
du peuple, elle avait son trône dans le temple national. Ce temple
était la tente du Dieu du pays. Il appartenait aux douze tribus qui,
en s'y réunissant pour recevoir ses oracles, ne formaient qu'une seule
famille, la famille de Jéhova! Les affaires publiques s'y traitaient
par la décision des _Juges_ et par les exhortations des prophètes.


V

Les prophètes étaient donc non-seulement des poëtes, des inspirés,
mais des tribuns sacrés qui enseignaient le peuple par la parole, qui
réchauffaient, qui l'entraînaient par l'éloquence. Seulement, dans ce
peuple de l'enthousiasme, l'éloquence et la poésie fondus ensemble
n'étaient qu'une seule puissance, la puissance de la parole inspirée
ou de ce qu'on appelle la parole de Dieu! La langue, imagée, mais
monotone comme la solitude, était oratoire et éloquente comme la
liberté. C'était de l'arabe concentré, une langue forte et brève, qui
n'exposait pas la pensée, mais qui la lançait au ciel ou aux hommes.
On voyait qu'elle avait été construite, comme celle de Job, pour un
dialogue quelquefois familier, quelquefois âpre et terrible, entre la
foudre humaine et la foudre divine. C'était par conséquent l'idiome le
plus lyrique qu'un poëte pût trouver tout préparé pour lui; car tout
homme inspiré était prophète, tout le peuple était choeur, et Jéhova
lui-même prenait la parole à chaque instant, souverain poëte qui
parlait par le tonnerre et l'éclair dans les nuées.


VI

Telle était la langue que David allait avoir à faire chanter, prier,
pleurer pour toutes les prières, pour tous les hymnes et pour tous les
sanglots des siècles.

Mais s'il avait la langue toute faite par Isaïe, où allait-il prendre
les inspirations et les sentiments?

Dans sa propre vie.

Y en eut-il jamais une où le poëte et l'homme aient été plus confondus
en un seul cri? Y en eut-il jamais une à la fois plus lyrique, plus
épique et plus dramatique?

Nous venons de la relire, cette vie, avec une attention que nous ne
lui avions jamais donnée, dans la Bible. Nous avions en même temps
Homère sous notre oreiller, comme Alexandre; nous passions des nuits
récentes d'insomnie à feuilleter tantôt l'_Iliade_ d'Homère, tantôt la
vie de David dans la Bible. Nous confessons que la vie du prophète
berger et du poëte roi dans la Bible est par elle-même un poëme mille
fois plus riche en aventures, en pittoresque, en intérêt, en
pathétique, en drame, que l'_Iliade_. Il y a dans une telle vie de
quoi faire vingt poëtes, si David n'avait pas été déjà poëte en
naissant. Qu'on en juge par l'esquisse abrégée de cette existence.


VII

L'orageuse liberté du gouvernement républicain, sous les Juges, a
fatigué le peuple d'Israël. Les prêtres, pour s'appuyer sur un pouvoir
unitaire qui leur sera à la fois secourable et asservi, à l'imitation
du gouvernement égyptien, ont donné des rois au peuple.

Saül, leur instrument, est sacré par eux.

Il règne, il combat, il est un grand homme; mais ce grand homme est,
comme Jules César, sujet aux infirmités mentales du génie. Il a des
accès d'épilepsie ou de démence.

Ces accès assombrissent et enveniment par moments son caractère.

Il flotte dans une anxiété tragique entre la nécessité de servir les
prêtres qui l'ont fait roi et la crainte de perdre sa couronne avec la
victoire.

Il lui faut des auxiliaires héroïques dans son armée, et dans chaque
héros qu'il suscite il redoute de rencontrer un compétiteur à la
souveraineté. Fils du prophète, il déteste en secret les prophètes de
lumière, et il cherche à leur opposer les devins, prophètes de
ténèbres.

Samuël, le roi du sacerdoce, s'en aperçoit et rejette Saül de son
coeur; ce prophète reçoit de l'inspiration l'ordre de sacrer
secrètement un roi plus docile. Il se rend, sous des apparences de
paix, à Bethléem, qui était la ville sainte (le Reims de la Judée). Il
fait comparaître devant lui les chefs de la ville et leurs enfants,
pour que Jéhova lui désigne sur place le roi futur, et pour qu'il le
sacre lui-même au nom de la prophétie. La scène est plus qu'homérique,
elle est patriarcale et sacerdotale à la fois.

Les chefs amènent leurs fils, les premiers nés, les plus beaux, les
plus forts, devant le prophète. Il les écarte l'un après l'autre au
nom de Jéhova. Enfin un chef de pasteurs, un père de famille, nommé
Isaï, de Bethléem, lui amène ses sept fils; ils sont rejetés.

«Et le prêtre dit à Isaï, le père de famille: Sont-ce là tous tes
fils?

«Isaï répondit: Il y a encore un tout petit garçon qui garde les
brebis.

«Et Samuel dit à Isaï: Envoie-le chercher et présente-le-moi.»

Le petit berger vient, amené par son père par pure obéissance, et
Jéhova parle dans le coeur du prophète. «Il lui dit: Lève-toi et
répands de l'huile sur sa tête, car c'est celui-là!»


VIII

Pendant que cela se passait à Bethléem, à l'insu de Saül et de
l'armée, le roi est saisi d'un de ces accès de démence que la musique
seule, ce remède de l'âme, a le don de calmer. On cherche un musicien,
on n'en trouve pas dans le camp.

Quelqu'un dit: «J'ai entendu un petit berger des montagnes de
Bethléem, fils d'Isaï, qui joue merveilleusement de la harpe en
gardant ses brebis.»

On fait venir le jeune musicien.

Il endort en effet par les sons de sa harpe les convulsions du roi.

Saül s'attache à cet enfant, comme le malade à celui qui le soulage;
il le garde quelques jours au camp; puis l'enfant retourne à son
troupeau, vers Bethléem.


IX

Nous avons parcouru nous-même, non loin de Bethléem, cette charmante
vallée du Térébinthe.

Saül y était alors campé devant les Philistins pour leur fermer
l'accès des groupes de montagnes et des plateaux élevés de Judée qui
portent Sion et Bethléem.

C'est une vallée de Grèce cachée entre les âpres montagnes de
Chanaan. Les flancs abaissés en larges degrés de ces montagnes
descendent comme des plis de terre grisâtre vers le fond du vallon;
les pentes sont tachées çà et là de groupes de grands arbres noirs,
cyprès, cèdres, sapins. Ces arbres rares gardent un pan de leur ombre
aux troupeaux sur ce sol calciné.

Un torrent traverse la vallée en serpentant à peine; son lit, desséché
à l'époque où je le traversai, semble rouler des galets et des rochers
au lieu d'ondes. Mes chevaux et mes ânes n'y trouvèrent pas une flaque
d'eau pour y tremper leurs langues.

C'est ce torrent qui séparait le camp de Saül du camp des Philistins.
On se rend parfaitement compte, à l'aspect des lieux, de la situation
des deux armées et de la stratégie très-militaire de Saül, pour
couvrir les villes et les pâturages de son petit peuple. De légers
monticules, entre lesquels les Philistins, venant du côté de la Syrie,
cherchaient à se glisser, font onduler la vallée au delà du lit du
torrent. Plus loin l'horizon se noie dans la brume lumineuse que le
soleil de Judée fait rejaillir des rochers, des flancs des collines et
des pierres roulées des fleuves taris.

Cette scène des premiers exploits de l'enfant poëte surgit devant moi
comme une pastorale de Théocrite. Je la vois encore aujourd'hui, et
j'y vois l'enfant près du térébinthe, avec sa harpe d'écorce et avec
sa fronde de berger.


X

Cependant l'immobilité des deux armées se prolongeait; l'une n'osait
pas avancer, l'autre ne pouvait pas reculer sans livrer le peuple.
Tout se bornait à des insultes et à des bravades entre les postes
avancés. Un guerrier colossal, un bâtard de Geth, une espèce d'Achille
asiatique, nommé Goliath, défiait et immolait tous les jours les plus
valeureux guerriers de Saül.

Le père de David, Isaï, qui avait ses trois fils les plus avancés en
âge à l'armée, dit un jour au petit David: «Va au camp, et porte à
manger, à tes frères, ces pains d'orge et ces dix fromages; tu me
rapporteras de leurs nouvelles.»

David obéit, remet son troupeau à un berger et va dans le camp. On ne
s'y entretenait que du géant, l'effroi de l'armée et du peuple; on n'y
parlait que des récompenses promises par Saül à celui de ses guerriers
qui abattrait l'insolence du bâtard de Geth.

Le berger laisse ses dix pains et ses dix fromages aux mains des
gardes des bagages, aux barrières du camp. Il s'avance jusqu'aux
avant-postes pour voir la bataille; il y rencontre l'aîné de ses
frères. Celui-ci le gronde de sa curiosité. «Pourquoi es-tu venu? Et
pourquoi as-tu laissé ce peu de brebis abandonnées au désert? Je
reconnais bien là ton orgueil et la malice de ton coeur. Tu es
descendu pour regarder la bataille!»

L'enfant se détourne humblement et continue à s'informer du prix que
l'on propose à celui qui réprimera les outrages du bâtard de Geth. Il
va enfin s'offrir à Saül pour accomplir cet exploit.

«Tu n'es qu'un faible adolescent,» lui dit le roi avec incrédulité,
«et ce Philistin est un guerrier consommé dès sa jeunesse!»--«Quand
l'ours ou le lion venait pour enlever un mouton du troupeau de mon
père, j'ai tué l'ours et le lion,» répond David.


XI

On revêt le berger de la cuirasse, du casque, des armes du roi.--«Je
ne puis marcher sous cette armure,» dit-il, «car je n'en ai pas
l'habitude.»

Il dépouille ces armes; il ne prend que son bâton de berger, sa fronde
et cinq pierres polies et aiguës dans le lit du torrent.

On connaît le combat. Le bâtard tombe sous la fronde du berger. David
lui coupe la tête et la rapporte au roi, au milieu des bénédictions de
la multitude.

Quelle scène pastorale, quelle scène héroïque et quelle vérité!
quelle simplicité, quelle naïveté de moeurs et de dialogue dans ce
chapitre de la Bible! Homère est emphatique à côté. Excepté dans
l'_Odyssée_, il n'a point d'invention poétique comparable à cette
histoire des anciens jours.

Ajoutons: et quel début pour la vie d'un poëte et d'un héros!


XII

Cette fois Saül garde David dans son camp. Le fils du roi, Jonathas,
s'attache au jeune berger de l'amour d'un frère, d'un _amour de
femme_, dit la Bible, pour en exprimer la tendresse.

Après la bataille remportée par les Israélites, l'armée rentre en
Judée aux acclamations de la multitude. Le peuple, qui aime surtout le
merveilleux, et qui préfère partout les Jeanne d'Arc et les _Dunois_
aux vieux rois, s'enthousiasme pour ce berger; il l'élève au-dessus
de Saül lui-même dans ses bénédictions sur la route.

Le roi prend ombrage de cette popularité naissante. Il se souvient
qu'il a été appelé au trône lui-même par Samuel, qui l'avait rencontré
cherchant les ânesses de son père. Il soupçonne dans ce favori du
peuple un instrument des prophètes. «De quelle famille est sorti cet
enfant?» demande-t-il à son général _Abner_, et que lui faut-il de
plus pour être roi?»


XIII

Saisi d'un accès de son mal sur la route, il veut frapper de sa lance
le jeune harpiste qui chante et qui joue de son instrument auprès de
sa couche. La lame mal dirigée est détournée par la Providence, ce
hasard des grands hommes; elle ne perce que le mur. Cette préservation
divine étonne et intimide de plus en plus le roi. Il cherche à lier
l'enfant par la reconnaissance à sa famille, il lui donne sa fille
Michol pour femme; mais il la lui donne pour sa ruine, dit-il
lui-même, car il lui demande pour dot cent dépouilles d'ennemis,
espérant qu'il périra dans tant de combats.

Deux cents dépouilles sont apportées. La popularité du héros s'accroît
de tant de gloire; avec la popularité, la jalousie du roi. Saül
propose à Jonathas, son fils, de le délivrer de David par
l'assassinat. Jonathas avertit son ami, le fait cacher, intercède pour
lui, le justifie, obtient sa grâce.

Mais cette réconciliation, ouvrage de l'amitié désintéressée du fils
de Saül, ne dure pas. Une seconde fois Saül, saisi d'une fureur réelle
ou simulée, pendant que son poëte l'endort aux sons de ses vers et de
sa harpe, cherche à le percer de sa lance.

David s'enfuit.

Le roi le fait poursuivre et envelopper dans sa maison par ses gardes,
pour le tuer quand il en sortira le matin.

La tendresse de sa jeune épouse, Michol, veille sur lui, découvre les
assassins, fait descendre David par la fenêtre et place une statue
revêtue d'un casque sur sa couche, afin de faire croire aux gardes que
son mari dort et de lui laisser, par ce subterfuge, plus de temps pour
la fuite.


XIV

David fuit, en effet; il va trouver Samuel, qui a prophétisé sur lui à
Bethléem.

Saül l'y poursuit; mais, au lieu de frapper, Saül se couche à terre,
vaincu par on ne sait quel esprit de terreur du sacerdoce, et il
prophétise, c'est-à-dire il tombe en extase devant le prophète.

David revient en secret à Jérusalem. Jonathas et lui se jurent
alliance dans un champ hors de la ville.

La manière dont Jonathas promet à son ami de le prévenir des
dispositions du roi à son égard est tout à fait pastorale. «Cache-toi
à cette place,» lui dit-il, «près de cette pierre. Je viendrai demain
avec mes serviteurs tirer de l'arc sur la colline; je tirerai trois
flèches comme pour atteindre la pierre; j'enverrai un de mes
serviteurs pour me les rapporter. Si je dis à mon serviteur: Les
flèches sont en deçà de la pierre, cela voudra dire: Reviens avec
assurance; je te le jure par le Dieu vivant, il n'y a pas de danger;
mais si je dis à mon serviteur: Les flèches sont au delà de la pierre,
alors sauve-toi, car le roi t'aura disgracié.»

«Fils d'une courtisane,» dit Saül à Jonathas son fils, «pourquoi
aimes-tu le fils d'Isaï de Bethléem? Tant qu'il vivra sur la terre il
n'y aura de sûreté ni pour toi ni pour le royaume. Amène-le-moi donc,
car il est le fils de la mort.»


XV

Mais tout se passa comme il avait été convenu entre Jonathas et son
ami. Les flèches furent lancées, le but dépassé; l'enfant qui les
rapportait fut écarté, sous prétexte de rapporter l'arc à la ville.
David et son ami pleurèrent en s'embrassant et en se séparant.

Quelle scène pathétique que cette double amitié entre laquelle
s'interpose vainement la compétition d'un royaume! Aucun poëme épique
ne présente une plus touchante contradiction entre l'ambition et le
coeur dans la destinée de deux adolescents qui s'aiment, pendant que
leur destinée s'abhorre!


XVI

David, réduit au désespoir, s'en va vers Bethléem.

Dans une caverne, ses frères, ses amis, les bergers, les proscrits de
la contrée se rassemblent autour de lui, au nombre de quatre cents
hommes. Ils s'arment pour sa défense, et pour vivre non en factieux,
mais en aventuriers, sur les frontières du royaume.

Le jeune chef va demander asile au roi voisin des Moabites.

La fureur contenue de Saül fait enfin explosion contre les prêtres qui
favorisaient David; il en fait massacrer quatre-vingt-cinq par ses
gardes iduméens, Arabes du désert qui ne respectent pas le sacerdoce
hébraïque.

Ce coup d'État sanglant de Saül contre ceux qui l'ont élevé à la
souveraineté ne fait qu'exaspérer la situation.

David grossit sa bande de tous les partisans du sacerdoce. Tantôt
vainqueur, tantôt vaincu, il erre dans les forêts des bords du
Jourdain qui servent de limites au désert.

Saül le poursuit avec trois mille hommes au désert d'Engaddi; le roi
entre pour se reposer dans une de ces immenses cavernes creusées par
les eaux dans les flancs des roches d'Engaddi. Nous y avons souvent
dormi nous-même, poëte sans harpe et sans épée de l'Occident.


XVII

Cette caverne avait deux branches ramifiées sous la montagne.

David et ses soldats étaient abrités sous l'une pendant que Saül
dormait sous l'autre.

La vie du roi était dans les mains du proscrit.

Le proscrit, toujours respectueux envers le persécuteur, se contente
de couper pendant son sommeil le bord du manteau de Saül pour lui
montrer qu'il aurait pu aussi impunément lui couper la tête. Puis il
se repent même de cette légère atteinte au respect dû à la royauté.

Quand Saül s'éveilla et sortit de la caverne, David le suivit de loin
avec ses compagnons de guerre, le bord du manteau coupé dans la main.

«Et il s'en allait, dit la Bible, l'invoquant de loin par derrière et
disant: «Mon maître mon roi! mon maître et mon roi!»

«Et Saül se retourna; et David, touchant la terre de son front,
l'adora!

«Voyez dans mes mains le pan coupé de votre manteau! Quand vous
dormiez dans la caverne je n'ai point voulu porter ma main sur
vous!...

--«Oui, je vois que tu es meilleur que moi,» répondit Saül. «Tu
régneras certainement sur Israël! Jure-moi seulement par Jéhova que tu
ne feras pas périr ma famille après moi! que tu n'effaceras pas mon
nom de la maison de mon père!»

Et David jura. Puis il remonta sur les hauts lieux avec ses compagnons
de guerre.

David paraît avoir été à cette époque un des premiers exemples de
cette chevalerie errante et héroïque, toujours pratiquée en Arabie,
redressant les torts, protégeant les faibles, punissant, pillant,
tuant les oppresseurs, et se faisant ainsi parmi les tribus des
campagnes une renommée de tuteur ou de vengeur du peuple qui devait
inévitablement le porter au trône ou au supplice.

Le Tasse et l'Arioste n'ont rien d'aussi romanesque dans leurs
aventures de chevalerie que la rencontre de David et de la belle
Abigaïl, son second amour, sur la montagne du Carmel. Nous avons vu de
nos yeux des scènes presque aussi pittoresques, aussi patriarcales,
entre les Arabes de notre caravane et les femmes du pays, dans le
sentier entre la mer et les bois, sur les flancs de cette même
montagne.

Voici la rencontre, d'après la Bible.


XVIII

David, sachant qu'un homme riche, nommé Nabal, habite sur le plateau
du Carmel, ordonne à ses compagnons mourants de faim de respecter ses
troupeaux; puis il lui envoie demander des vivres pour lui et pour
eux.

L'avare Nabal refuse.

David choisit quatre cents hommes d'élite parmi les siens pour aller
arracher par la force ce qu'il n'a pu obtenir par des services.

La belle Abigaïl, épouse de Nabal, apprend, en l'absence de son mari,
que David s'avance vers sa demeure.

Elle prend deux cents pains, deux outres de vin, cinq moutons cuits,
cinq corbeilles d'orge, cent grappes de raisin, deux cents corbeilles
de figues, et elle en charge ses ânes. Montée sur une ânesse, elle
descend, accompagnée de ses serviteurs, au pied de la montagne,
au-devant de David, à l'insu de son mari.

«Lorsqu'elle aperçut David, dit le poëme, elle descendit de son âne,
s'inclina, agenouillée sur la pierre du chemin, et, adorant le jeune
chef, elle lui dit: «Remettez à Nabal son iniquité et sa démence, et,
s'il s'élève un jour un homme qui vous persécute et qui recherche
votre vie, votre âme sera préservée parmi les âmes des vivants, et
l'âme de vos ennemis sera agitée comme la pierre tournoyante lancée en
l'air par la fronde!

«Et alors, quand vous serez roi, souvenez-vous de votre servante!»

David, frappé de la beauté d'Abigaïl et touché de son éloquence,
accepta les présents et renonça à sa vengeance. Abigaïl, revenue en
sa maison, trouve son mari ivre au milieu d'un festin; elle lui
raconte le danger qu'il avait couru. Il en mourut de peur. David,
apprenant sa mort, demanda par ses envoyés Abigaïl pour épouse:
«Laquelle, se levant, dit le verset, se prosterne à terre, adore
Jéhova et dit: «Voici votre servante; que je sois comme une servante
pour laver les pieds des serviteurs de mon maître!»

Et elle monta sur une ânesse, et cinq jeunes filles la suivirent, et
elle épousa le héros.

Saül avait enlevé à David sa première épouse Michol; il l'avait donnée
à un autre de ses favoris, Phalti, fils de Laïs, qui était de Gallim.


XIX

Poursuivi de nouveau par Saül, le jeune chef ose descendre une nuit
dans le camp avec Abisaï, un de ses plus intrépides compagnons. Ils
entrent dans la tente du roi endormi. Abisaï veut profiter de
l'occasion pour le frapper; David, toujours fidèle et respectueux,
retient encore sa main; il se contente d'emporter la lance et la coupe
du roi.

On voit que sa seule pensée est de fléchir son maître à force de
preuves de fidélité.

Saül enfin succombe avec Jonathas, après une bataille perdue contre
les ennemis d'Israël, et il se perce de son épée.

On apporte ses armes et ses habits à David, émigré alors chez les
Amalécites. Il pleure sur le roi et sur Jonathas; il chante un chant
funèbre. On y sent la sincérité de la douleur et le remords du
patriotisme, au milieu des nations étrangères qui se réjouissent de
leur victoire sur son pays.

Il rentre en Judée et habite Hébron en attendant que la nation et les
prêtres se décident entre les fils de Saül et lui.

Abner, le général le plus accrédité de Saül, soutient pendant sept ans
la cause de la famille royale. À la fin, il cède à l'amour que lui
avait inspiré _Respha_, jeune concubine de Saül, et il l'épouse. On
lui reproche cette audace. Il s'indigne et jure de se venger de cet
outrage en reconnaissant David.

Abner est tué en trahison pendant sa négociation perfide avec David.
Bientôt le fils de Saül lui-même est assassiné pendant son sommeil. Le
peuple entier se précipite vers Hébron pour reconnaître roi son héros
expatrié.

Son règne, qui commence alors, n'est qu'une vicissitude d'exploits et
même de crimes. La souveraineté l'enivre, le sang l'allèche, l'amour
le corrompt; mais il ne perd point son génie poétique avec sa vertu;
il est à lui-même son propre barde. Enfin il aggrave ses crimes par
l'ingratitude et la perfidie la plus odieuse dans ses amours avec
Bethsabée, qu'il aperçoit au bain, qu'il arrache de sa demeure, et
dont il fait tuer le mari pendant que ce guerrier se dévoue pour lui
sur le champ de bataille.

Le prophète Nathan, courageux vengeur du crime, force David à se
condamner lui-même par la parabole de la brebis unique dérobée à son
pauvre possesseur.

«Mais le pauvre n'avait qu'une petite brebis qu'il avait achetée en
nourrice, et qui avait été élevée sous son toit avec ses enfants,
mangeant son pain, buvant dans son écuelle et dormant sur son sein, et
il l'aimait comme sa fille!»

Quel poëte épique a de pareils accents sortis du coeur? Quelle justice
parle au coeur en pareilles images? Quel talion de miséricorde demande
ainsi au coupable des larmes pour du sang?


XX

De ce jour, en effet, le poëte-roi est frappé par la main de Jéhova
dans sa vieillesse; il est témoin des déchirements de sa maison, des
outrages de ses enfants à leur propre soeur, des révoltes et des
compétitions au trône de ses fils entre eux. Il erre, chassé et
poursuivi comme un proscrit, sur ces mêmes hauteurs et dans ces mêmes
forêts d'où il est descendu pour anéantir la dynastie de Saül. Il n'a
d'autre consolation que sa harpe, qui se trempe de ses pleurs et qui
sanglote sous la main de ses repentirs.

Nous le demandons à Homère, à Virgile, à Dante, à Milton, au Tasse, y
eut-il jamais une vie d'homme qui fut aussi naturellement un poëme
épique? y eut-il jamais pour un poëte une source plus abondante, dans
son propre coeur, d'émotions, d'hymnes ou de larmes? Et si Dieu
lui-même a voulu se façonner, dans un coeur d'homme, un instrument
capable de crier, de chanter ou de pleurer pour l'humanité tout
entière, Dieu lui-même aurait-il pu pétrir autrement le coeur de cet
homme?

Aussi David est-il devenu le poëte des âmes et le poëte des temples.

Lisons maintenant ses chants, et essayons de recomposer cette vie avec
ses hymnes ou avec ses gémissements immortels. Le poëte et la poésie
sont ici une seule chose. Il n'y a pas une note de cette harpe qui ne
soit un homme; il n'y a pas une fibre du coeur de cet homme qui ne
soit une note! Et, pour comble de merveille, tout ce chant monte à
Dieu, et toute cette poésie est un holocauste, une prière, une
humilité ou une sanctification.


XXI

Maintenant, pour nous faire une idée juste de ce qu'est la poésie
lyrique, écoutons chanter dans un même homme d'abord ce pauvre petit
berger des montagnes de Bethléem; puis cet adolescent armé de sa
fronde, libérateur de son pays; puis ce musicien favori de Saül
assoupissant avec sa harpe les convulsions d'esprit de son roi; puis
ce proscrit cherchant asile dans les cavernes de Moab; puis ce chef de
bande et de parti courant les aventures sur les frontières de la
Judée; puis ce roi choisi par les prêtres et acclamé par le peuple
pour éteindre la race de Saül et pour fonder sa propre dynastie; puis
ce souverain exalté par sa haute fortune, ne refusant rien à ses
intérêts ni à ses amours, et ternissant ainsi sa vieillesse après
avoir couvert d'innocence et de gloire ses jeunes années; puis le
vieillard puni, repentant, rappelé à Dieu par l'extrémité de ses
châtiments, et convertissant encore ses sanglots en cantiques pour
fléchir et pour attendrir son juge là-haut.

On voit qu'aucune note de la vie humaine ne manque à cette harpe, dont
les vibrations résonnent encore jusqu'à nous.


XXII

Mais pour sortir du style figuré, qu'était-ce en réalité que cette
harpe dont les poëtes hébreux, et surtout David, accompagnait ses
chants?

Il paraît, d'après l'Écriture, que David, tout à la fois musicien et
poëte, avait deux instruments, l'un pour la _mélodie_, l'autre pour
l'_accompagnement_ de ses vers. L'Écriture, en effet, nous parle
d'abord d'un petit berger, fils d'un nommé Isaï, de Bethléem, que les
officiers de la tente de Saül ont entendu jouer délicieusement de la
flûte sur la colline en gardant les brebis de son père. C'est pour
cela qu'on songe à lui et qu'on le fait venir la première fois au
camp, afin d'amuser et de calmer la maladie mentale du roi.

Mais, indépendamment de ce talent de joueur de flûte, quand l'âge eut
développé le génie poétique et la valeur héroïque du jeune berger, il
paraît, par le langage subséquent de l'Écriture, que David, comme les
autres prophètes de la Judée ou de l'Arabie, rejeta la flûte et prit
la harpe, instrument plus viril, aux cordes graves, qui inspirait ou
accompagnait toujours les vers en ces temps-là. Cette harpe hébraïque
était sans doute un instrument à deux ou trois cordes, semblable à
celui que les Grecs appelaient _lyre_, et dont Achille s'accompagne
pour pleurer Briséis sous sa tente ou au bord des flots de la mer, au
ravissement de son ami Patrocle.


XXIII

Et quelle était la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le
mètre de ces chants poétiques, de ces vers sacrés? Avaient-ils
l'hémistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical
que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers?

Il paraît que la langue hébraïque, quoique déjà très-imagée et
très-savante, n'était pas encore arrivée à cette invention parfaite
des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style
comme une musique à laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse
précision. Il paraît que la forme poétique et versifiée de cette
langue alors consistait principalement dans la _répétition_ ou dans
l'_écho_ de la même pensée, se retrouvant dans la même phrase, à peu
près dans le même nombre de mots, de manière à se faire consonnance à
elle-même, comme l'écho fait consonnance au cri qu'on lui jette.

Cette prosodie de la consonnance de deux pensées se répondant, comme
deux voix, du commencement du vers et à la fin de la strophe, avait
sans doute été inspirée aux premiers poëtes ou prophètes hébreux par
la nature de leur contrée. La forme creuse des vallées et des ravins,
la sonorité des rochers qui percent partout la terre, le
retentissement des nombreuses cavernes qui déchirent partout aussi le
creux de ces roches, y multiplient les échos. Les pasteurs de cette
nation pastorale, frappés sans doute de la symétrie avec laquelle ces
ravins, ces rochers, ces cavernes répétaient leurs flûtes ou leur
voix, cherchèrent naturellement à imiter cette répétition musicale
dans leur prosodie. De là ce que les érudits appellent le
_parallélisme_, dans les chants épiques ou lyriques de la Bible;
parallélisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la véritable
origine dans l'imitation de l'écho. Et ce n'est pas seulement
l'oreille qui est frappée et instinctivement charmée par cette
consonnance du mot avec le mot; c'est l'âme. S'il y a écho dans nos
oreilles, il y en a un également dans nos pensées; l'esprit de l'homme
aime à se répéter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme
pour s'affirmer davantage à lui-même ce qu'il a pensé ou ce qu'il a
senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre faculté de
penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-même dans nos langues
modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant écho
dans le second?

Cette répétition de la même idée dans la première partie du verset, et
se reproduisant presque en mêmes termes dans la seconde partie, avait
chez les anciens et chez les Hébreux évidemment une autre cause.

Cette cause, c'était la facilité que cette répétition donnait au
peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du poëte, en répétant
après lui ce qu'il avait déjà dit ou chanté. Cette intention de prêter
ainsi une espèce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans
certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou
le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reçoit sur les lèvres
et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel.

Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flûte, de la harpe
et de la prosodie du berger musicien et du roi-poëte. Écoutons-le
chanter.


XXIV

Mais, d'abord, pourquoi écoutons-nous chanter de si loin ce lyrique
Hébreu, et pourquoi n'écoutons-nous _Pindare_ que dans nos académies
et dans nos écoles? Pourquoi n'écoutons-nous Anacréon ou Horace que
dans nos loisirs voluptueux d'esprit?

Disons-le d'un mot: ce n'est pas seulement parce que le christianisme,
héritier du judaïsme, s'est emparé de ces poëmes lyriques de David
comme il s'est emparé des vases et des parfums du temple de Salomon,
et qu'il en a fait le manuel de nos cérémonies, de nos piétés ou de
nos larmes; non, c'est que Pindare, Anacréon, Horace ne sont que des
lyres, et que David est une âme. La lyre profane n'a son écho que dans
les oreilles raffinées d'un peuple ou d'un temps; l'âme a son écho
dans toutes les âmes et dans tout l'univers sensible. Or, nous le
répétons ici, le caractère spécial de David, c'est d'exprimer l'âme de
l'humanité dans toutes les phases, dans tous les sentiments, dans tous
les lieux, dans tous les temps. Toute âme qui jouit, qui souffre, qui
combat, qui triomphe, qui prie, qui gémit, qui sanglote, qui se
reconsole, qui se repent, qui se replie du monde et qui se réfugie au
ciel, cherche en elle-même des paroles, et, ne les trouvant pas en
elle, elle ouvre les Psaumes et elle trouve des milliers de versets
qui jouissent, souffrent, luttent, prient, gémissent, pleurent,
invoquent ou s'extasient à l'unisson de son âme. Ces Psaumes sont le
vocabulaire universel des joies ou des douleurs de l'homme. C'est que
ce poëte était plus qu'un poëte; il était l'inspiré de l'humanité
passée et de l'humanité future.


XXV

Il y a dans le premier chapitre du livre des Rois, intitulé _Samuel_,
un ou deux versets tout à fait caractéristiques des moeurs du temps et
du genre d'inspiration qui distingue David des autres poëtes lyriques
de toutes les langues.

Voici ce passage de la Bible:

«Un homme de la montagne d'Éphraïm, nommé Elcana, avait une femme
stérile, nommée Anne.

«Et celle-ci, honteuse de sa stérilité devant ses compagnes, pleurait
et refusait toute nourriture.

«Anne! est-ce que je ne vaux pas mieux par ma tendresse pour vous que
dix enfants? lui dit son mari.

«Or cette femme, à ces paroles, consentit à boire et à manger, et
elle s'en alla au Temple pour supplier, dans sa douleur et dans ses
larmes, le Seigneur de lui accorder l'objet de son voeu.

«Et, pendant qu'elle articulait à voix basse ses prières qui se
pressaient sur ses lèvres, le grand prêtre aperçut cette femme.

«Et, n'entendant aucune voix distincte sortir de sa bouche, mais
voyant seulement le mouvement convulsif de ses lèvres balbutiant, le
grand prêtre crut que cette femme était ivre de vin, et il dit à cette
femme: Jusqu'à quand durera votre ivresse? Laissez évaporer la vapeur
du vin qui vous agite.

«Mais la femme lui répondit: Je ne suis qu'une pauvre femme dans
l'anéantissement de sa douleur; je n'ai point goûté de jus de la vigne
ni d'aucune boisson qui enivre l'homme; mais _je répandais mon âme_
ici devant mon Dieu.

«Ne me confondez pas avec les femmes qui adorent les dieux étrangers,
parce que dans la mer de mon angoisse j'ai prié obstinément et sans me
rebuter le Seigneur!»

Cette femme qui paraît ivre du jus de la vigne, qui balbutie jusqu'à
extinction de voix et de mouvement inarticulé de ses lèvres, et qui
_répand son âme_ devant l'autel jusqu'à ce que son Dieu l'exauce et
que l'homme s'y trompe, n'est-elle pas la plus parfaite et la plus
touchante image du délire lyrique de David?


XXVI

Le seul caractère de ce lyrisme dans toutes les nations, et surtout
dans les nations jeunes, que leur jeunesse même enivre de poésie, est
précisément ce délire, ce balbutiement confus des lèvres de cette
femme et des hymnes du berger de Judée. Ils répandent leur âme l'une
en larmes, l'autre en cantiques; on les croit dans l'ivresse, et ils
ne sont ivres que de leurs pensées, de leurs pleurs, de leur Dieu.

On sent tout de suite qu'à une pareille poésie il n'y a d'autres
règles que l'inspiration, le délire et le génie; le plus grand poëte
lyrique sera précisément celui qui sera possédé de plus d'ivresse. Si
cette ivresse est simulée et profane, il sera _Pindare_; si cette
ivresse est sincère et sacrée, il sera David.


XXVII

Le premier des poëtes lyriques profanes est le poëte grec Pindare.
L'homme le plus capable de le comprendre par l'intuition littéraire et
de le transvaser d'une langue dans une autre sans laisser perdre une
goutte de cette poésie, c'est parmi nous M. Villemain. Il va nous en
donner incessamment une traduction: c'est une bonne fortune pour la
Grèce.

Le procédé de Pindare est de feindre cette ivresse de la femme qui
répand son âme dans le Temple et de s'abandonner en apparence au vol
désordonné de ses pensées. Il donne ainsi à sa puissante imagination
des coups d'aile qui le font perdre de vue dans l'éther, et qui le
transportent d'un sujet à l'autre et d'une image à une autre avec la
rapidité et l'éblouissement de l'éclair.

Certes, si ce grand poëte, au lieu de naître dans une nation vaniteuse
de rhétoriciens et d'artistes, comme les Grecs, était né dans une
nation de pasteurs, de prêtres, de prophètes, comme les Hébreux; s'il
avait vécu la vie du berger de Bethléem, d'abord gardien de brebis
dans les lieux déserts, joueur de flûte aux échos des rochers de son
pays, barde d'un roi qu'il assoupissait aux sons de sa harpe, sauveur
d'un peuple par sa fronde, proscrit de caverne en caverne avec une
bande d'aventuriers, puis le héros populaire de sa nation, puis roi,
tantôt triomphant, tantôt détrôné de l'inconstant Israël, puis couvert
de cendre sur sa couche de douleur, noyé dans les larmes de sa
pénitence, et n'ayant de refuge, comme les colombes dans les creux des
rochers d'Engaddi, que dans la miséricorde de Jéhova qui avait exalté
sa jeunesse; si Pindare, disons-nous, avait eu toutes ces conditions
inouïes du génie lyrique du fils d'Isaï, il aurait peut-être donné à
la Grèce des psaumes comparables à ceux de la Judée.


XXVIII

Mais Pindare était tout simplement un barde hellénique, un poëte
lauréat à la solde de toutes les villes grecques ou de tous les
vainqueurs qui se disputaient le prix aux jeux olympiques.

On sent l'art partout sous l'inspiration, dès le début de ses plus
belles odes.

«Ainsi qu'un architecte consommé (dit-il avant de chanter les mules
d'Agésias); ainsi qu'un architecte consommé décore de colonnes
semblables à l'or la façade d'un palais, ainsi, avant de célébrer la
victoire de ce grand pontife de Jupiter qui habite Syracuse, dois-je
faire précéder cet hymne à sa gloire d'un exorde resplendissant!

«Ô Phinthès, poursuit le poëte, attelle au timon mes mules
infatigables, afin que, monté sur mon char, je m'élance d'un vol
rapide dans des sentiers non encore frayés, et que je remonte à la
tige illustre de tant de héros couronnés aux jeux Olympiques.»

Puis, sans transition, et comme emporté déjà par les mules poétiques
aux bords de l'Alphée, il assiste en esprit à la naissance miraculeuse
d'Evadné. Il raconte la filiation des héros de cette maison.

Dans toutes ses odes l'artiste en gloire suit la même marche: une
invocation et un récit qui paraît étranger d'abord au sujet, et auquel
il rattache les plus poétiques aventures des dieux et des hommes.
Revenant sans cesse au prix inestimable des louanges distribuées par
le poëte à ses héros:

«Comme le vent emporte le navigateur sur la plaine liquide,

«Comme les rosées abondantes engraissent la terre et la fécondent,

«Ainsi les louanges des poëtes contemporains aux hommes qui veulent
illustrer leurs noms par leurs vertus ou par leurs victoires,

«Les hymnes plus douces que le miel, transmettent leurs exploits aux
siècles à venir!...

«Il est temps,» dit-il lui-même à la fin de ces interminables
digressions qui semblent l'éloigner de sa route, «il est temps que mes
mains cessent de lancer ces poignées de flèches qui volent loin du but
que je veux atteindre!»

Il s'arrête et redescend quelquefois dans les plus sages
considérations de la sagesse humaine.

«Insensé,» dit-il alors, «celui qui entreprend de lutter contre les
dieux.

«Leur volonté élève les uns, abaisse les autres, distribue à son gré
les faveurs ou les revers.

«Mais rien ne fléchit la haine vivace de l'envieux.

«L'ulcère qui ronge son coeur lui fait souffrir d'insatiables
douleurs!

«Que faire contre le sort et contre lui?

«Alléger par la patience le poids du joug que la fortune nous impose!

«Ne ressemblons pas au taureau attelé au soc qui s'exténue et
s'ensanglante davantage à mesure qu'il regimbe contre l'aiguillon!

«Se consoler en s'entretenant avec les hommes de bien à qui plaisent
mes chants,

«C'est le seul bien auquel j'aspire!

«Être enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieux avec les
vieillards; se proportionner aux trois âges de la vie humaine, c'est
le secret de plaire à tous; et cependant il y a pour les mortels une
quatrième condition de bonheur plus difficile:

«S'accommoder de sa fortune présente!»

Puis des maximes telles que celles-ci:

«La louange, compagne de la lyre, est plus douce que l'onde attiédie
des bains chauds; elle délasse les membres roidis par la fatigue.

«La parole qui coule avec les grâces de la profondeur du génie est
plus mémorable que les grandes actions.»

«La pensée nous fait dieux!» s'écrie-t-il ailleurs.

Mais ces grandes images, ces fortes pensées, ces sages maximes, cette
philosophie pratique ne sont que des excursions rapides qui
interrompent par moment son enthousiasme de commande pour les villes,
les îles, les rois, les citoyens qui payent ses chants. On sent le
génie sublime, mais le génie attelé au char olympique et soumis au
frein de l'or ou de la vanité poétique. Quant à l'âme, on n'en voit
pas la trace, on n'en entend pas le cri, on n'en recueille pas les
larmes douces ou amères dans le vase du coeur versé devant Dieu.

                                                  LAMARTINE.



COURS FAMILIER

DE LITTÉRATURE



XXIXe ENTRETIEN.



LA MUSIQUE DE MOZART.


La parole n'est pas le seul mode de communiquer la pensée, le
sentiment ou la sensation d'homme à homme; chaque art a son langage,
sa poésie et son éloquence. La peinture s'exprime par le dessin et par
la couleur; la sculpture, par la forme, le marbre et le bronze;
l'architecture, par l'édifice et le monument; la danse elle-même, par
l'attitude et le mouvement. Chacun de ces arts est aussi une
littérature, quoique sans lettres. La musique est, de tous ces arts,
celui qui se rapproche le plus de la parole; elle l'égale souvent et
parfois même elle la dépasse; car la musique exprime surtout
l'inexprimable. Si nous avions à la définir nous dirions:

La musique est la littérature des sens et du coeur.

À ce titre la musique a sa place dans un cours de littérature
universelle. Nous allons vous parler aujourd'hui du sublime musicien
Mozart, comme nous vous parlerons dans quelque autre entretien de
Phidias et de Raphaël, ces deux grands littérateurs de la pierre ou de
la toile, qui ont parlé aux siècles par la main au lieu de parler par
les lèvres.

Ce qui nous amène aujourd'hui à vous entretenir de la musique, c'est
un petit livre traduit de l'allemand qui vient de tomber par hasard
sous nos yeux. Ce livre nous a fait éprouver un charme de suavité, et
nous pourrions dire de sainteté, que nous n'avons pas éprouvé plus de
trois ou quatre fois pendant toute notre vie, à la lecture de quelques
pages intimes, ces confidences du coeur à l'oreille. Ce petit livre a
été admirablement interprété par M. Goschler, ancien directeur
ecclésiastique d'une grande institution de Paris. C'est la triple
correspondance du père de Mozart avec sa femme, de la femme avec le
mari, et enfin du père avec son fils, et du fils avec son père, avec
sa mère et avec sa soeur. Vous connaissez de nom et de génie Mozart,
l'ange de la musique moderne, le Raphaël de la mélodie, l'enfant
surnaturel, le jeune homme fauché dans sa fleur, mais après avoir
exhalé dans cette fleur plus de chant céleste de son âme musicale
qu'aucun chérubin mortel n'en répandit jamais au pied du trône de
Dieu.

Pour bien vous faire comprendre et sentir la musique, il fallait vous
la personnifier dans une incarnation qui la fît vivre, sentir,
palpiter, chanter et mourir pour ainsi dire sous vos yeux. Mozart est
cette incarnation. Je vais vous retracer sa naissance, ses
inspirations, son chant et sa mort, ou plutôt je vais le laisser
parler, vivre, chanter et mourir lui-même devant vous. Mais, d'abord,
un mot sur l'art dont il fut, selon nous, avec Beethoven et avant
Rossini, le plus complet et le plus miraculeux inspiré.

Cet art, comme tous les arts, est le mystère des mystères. Par quel
divin mécanisme, moitié sensuel, moitié intellectuel, une légère
commotion de l'air devient-elle un son, comme si l'air était un
cristal sonore, frappé à une de ses extrémités par la voix ou par
l'instrument à corde, et répercutant jusqu'à l'infini l'écho du doigt
qui l'a frappé? Comment ce mouvement produit-il ce qu'on appelle une
note, c'est-à-dire une lettre harmonieuse de cet alphabet de bruit?
Comment, parmi ces notes, les unes sont-elles justes, les autres
fausses? Comment y a-t-il une grammaire de l'oreille dont les règles,
non inventées par l'homme, mais imposées par Dieu, satisfont notre
audition quand ces règles sont suivies par la voix ou l'instrument, et
blessent l'oreille quand elles sont violées? Comment ces notes en si
petit nombre forment-elles, au gré des musiciens, des phrases
musicales qui renferment des millions de mélodies? Comment ces
mélodies ou ces combinaisons de notes, heureusement ou malheureusement
posées les unes à côté des autres, selon le génie ou selon la
stérilité du musicien, forment-elles des concerts divins ou des
discordances stupides? Comment discerne-t-on le style et l'âme d'un
musicien d'un autre musicien, dans ces compositions chantées ou
exécutées, aussi infailliblement qu'on discerne le style d'un grand
écrivain ou d'un grand poëte du style d'un écrivain ou d'un poëte
médiocre? Comment ce style du compositeur inspiré ou inhabile nous
donne-t-il des ravissements ou des dégoûts qui nous enlèvent jusqu'au
troisième ciel, ou qui nous laissent froids et mornes au vain bruit de
ses notes sans idée et sans âme? Comment enfin notre âme immatérielle
est-elle remuée par cette commotion purement matérielle de l'air?
Comment l'artiste communique-t-il à cet air immobile et muet les
idées, les sentiments, les passions de son âme en langage de son, et
comment cet air immobile et mort tout à l'heure communique-t-il à son
tour à notre âme les idées, les sentiments, les passions du musicien?

  «_Tes_ comment, _dit le Dieu, ne finiront jamais_.»

Si nous tentions d'y répondre, nous ne parviendrions qu'à prouver une
fois de plus l'insuffisance de l'esprit humain à rien expliquer et
rien définir. C'est le secret de Dieu, ce n'est pas le nôtre. Nous ne
savons le _comment_ de rien; nous ne savons pas plus comment la note
contient en soi l'impression que nous ne savons comment la parole
contient la pensée. Nous savons seulement que la parole nous fait
penser et que la musique nous fait sentir.


II

Cette musique ou cette parole inarticulée, qui exprime on ne sait
quoi, semble avoir été répandue dans toute la création. Dieu n'a
laissé ni vide, ni lacune, ni mort dans son oeuvre de vie. Où ne
l'entendez-vous pas sous ce qu'on a appelé de tout temps l'_harmonie
chantante_ des sphères ou le grand concert de la création? Ne
semble-t-il pas, à ceux qui savent écouter les bruits de tous les
éléments et qui croient les comprendre, ne semble-t-il pas que tous
ces bruits sont des voix, et que dans toutes ces voix on entend les
palpitations sourdes, plaintives, éclatantes, d'une âme qui cherche à
exprimer sa douleur, sa joie, son cantique à son Dieu? Qui n'a pas
passé des heures, des jours, à écouter involontairement ces voix de
toutes choses, ces musiques élémentaires qui gémissent, hurlent,
pleurent, jouissent, chantent ou prient dans la nature? Qui n'a pas
surtout épié de l'oreille ces musiques de la nuit sereine dans les
beaux climats de l'Orient, dans les belles saisons de l'Occident, sur
les margelles des eaux courantes, sur les rives des grands fleuves, au
bord retentissant de la mer? Combien, dans ces lieux et dans ces
heures, le grand Musicien des mondes dépasse-t-il, par les mélodies et
par les harmonies de ses majestueux instruments, les Timothée, les
Beethoven et les Mozart, dans les opéras et dans les concerts qu'il se
donne à lui-même!

Il est accordé à l'homme doué du sens musical d'y assister quelquefois
et de saisir, à travers la distance et la solitude, comme un passant
sous les balcons d'un palais, quelques faibles échos de ces concerts
que la terre, l'air, les eaux et les feux donnent à leur Auteur.

C'est là, pour ma part, la musique entre toutes les musiques, celle
qui m'a donné les plus vives ivresses d'oreille dont j'aie été enivré
dans le cours de ma vie. C'est par ces concerts terrestres ou aériens
que j'ai compris l'art pieux, amoureux, pathétique, sublime, des
Mozart et des Rossini.

J'ai passé bien souvent des heures, et surtout des heures de nuit
transparentes, à savourer ces sons surhumains, tantôt sous la voile
d'un navire au pied du mât, tantôt sur les côtes de Syrie, entre les
cimes du Liban et les plages mugissantes de la mer. Ces concerts
innotés des éléments sont en général précédés d'un long et complet
silence, comme pour faire faire en même temps silence dans les sens et
dans les pensées de l'homme. Les cèdres qui pyramident en noir sur
votre tête sont aussi immobiles que les flèches noirâtres d'une
cathédrale détachées sur le bleu cru du firmament. La mer au loin n'a
pas une ride sur ses volutes liquides et étincelantes, où elle roule
pesamment la lune de lame en lame jusqu'à la plage assoupie. On
entendrait le frôlement des poils de la chenille de nuit entre les
brins d'herbe qu'elle courbe sous son poids.

Tout à coup on sent une fraîcheur au visage, comme si l'esclave
indienne agitait l'éventail humide aspergé d'eau de senteur au-dessus
de la tête de la sultane endormie; un frisson parcourt les cimes de
l'herbe; une poussière impalpable, enlevée par les premières
palpitations de la brise sur le sable du désert, retombe en pluie
sèche sur vos cheveux; on respire l'odeur âpre de l'écume de mer
exhalée de la vague qui semble se réveiller. Un coup de l'archet
invisible effleure les hautes branches du cèdre; puis tout rentre dans
un silence plus absolu, comme les exécutants après un prélude.

Ce silence est interrompu tout à coup par le gosier éclatant d'un
bulbul, rossignol de l'Asie, qui entonne sans exorde sa mélodie
aérienne dans les ténèbres sur un rameau du térébinthe. À ce signal,
toute la nature inanimée, comme un orchestre, lui répond. Le vent,
endormi dans les bois et sur la mer, parcourt en s'éveillant peu à peu
toutes les gammes de ses instruments; il siffle entre les cordages des
mâts et des vergues dépouillés de toiles, des barques de pêcheurs à
l'ancre dans l'anse du rivage; il pétille dans l'écume légère qui
commence à franger la crête des flots; il gronde avec les lourdes
lames qui s'amoncellent sur la pleine mer; il tonne avec les neuvièmes
vagues qui couvrent par intervalle le cap ruisselant de leur écume; il
s'interrompt pendant les repos de la mer qui semble battre par le
rhythme de ses cadences la mesure du concert des éléments; l'oreille
entend plus près d'elle dans la vallée les gazouillements du ruisseau
grossi par la fonte des neiges du Liban. Les cascades sèment comme une
sueur des eaux, les flocons d'écume sur l'herbe de ses rives: elles
plient à peine les roseaux de son lit en approchant de son embouchure.
Les feuilles dentelées du pin parasol, tantôt secouées, tantôt
caressées par le vent de mer, rendent des hurlements, des
gémissements, des plaintes inarticulées, des soupirs, des respirations
et des aspirations mélodieuses qui parcourent en un instant toutes les
notes de l'air, et qui font rendre à l'âme, par consonnance, toutes
les notes de la sensation, depuis l'infini des bruits jusqu'à l'infini
des silences.

Il y a dans tous ces sons, tantôt distincts, tantôt confondus dans un
bruissement vague où l'oreille s'assourdit de volupté, il y a une
telle harmonie, préétablie par le divin Accordeur de ses éléments
sonores, qu'aucun son, quoique dissemblable, ne discorde
désagréablement avec l'autre, et qu'un accord ineffable, contrasté,
mais jamais heurté, en compose pour l'oreille de l'homme ou des anges
une harmonie qu'aucun compositeur ne pourrait écrire, bien que l'âme
du chamelier du désert ou du berger du Liban en soit enivrée autant
que pouvait l'être l'âme de Beethoven ou de Mozart. C'est la musique
de Dieu entendue de toutes ses créatures, même de celles que nous
appelons inintelligentes.

Combien de fois n'ai-je pas vu, pendant les haltes de nuit sous les
cèdres ou sur les plages de la Syrie, à la lueur de la lune, mon
cheval et mon chien, couchés sur le sable, tendre le cou et prêter
l'oreille à ces concerts de la vague, du cèdre, du rossignol, et
témoigner leur attention et leur jouissance par leur attitude et par
les frissons de leurs poils sous ma main? Qui ne sait combien les
serpents, sensibles aux airs de la flûte, s'approchent en rampant du
joueur de chalumeau, et se meuvent en cadence, charmés par les accords
de l'instrument? La parole est la langue des hommes, les sons musicaux
sont la parole de la nature. Tout est musique dans les bruits du ciel,
de la terre, de la mer, parce que c'est Dieu même qui, par ses lois
occultes, a établi les rhythmes, les accords, les consonnances, les
distances, les mesures, les harmonies de tous les sons rendus par ses
éléments.

Le son rendu par l'air est donc l'élément fondamental de toute
musique; seulement tout son isolé n'est pas musical; il faut, pour
qu'il le devienne, que ce bruit, consonnant avec les fibres de
l'oreille de l'homme, soit concordant par le rhythme et par le ton
avec d'autres bruits formant un sens doux, tendre ou pathétique pour
l'oreille. La musique est ainsi une association et une combinaison de
bruits pour produire une sensation; cette sensation produit à son tour
en nous une impression, une pensée, un sentiment, une passion. C'est
pour cela que la musique est un art.


III

Combien n'a-t-il pas fallu de temps, de réflexion, d'étude et de génie
à l'homme pour saisir tous ces bruits de la nature, pour se rendre
compte des impressions que ces bruits produisaient en lui, pour les
imiter avec sa voix ou avec des instruments à vent et à fibre, pour
faire avec ces sons des notes et demi-notes, pour combiner et
coordonner ces notes d'une manière qui leur fit rendre non-seulement
des sons, mais un sens, et pour donner enfin à ces notes et demi-notes
les places, les accents, les durées, les rapports qu'elles doivent
avoir dans le chant? On ignore l'invention des langues, et même si les
langues furent inventées ou innées; les notes, qui ne parlent qu'à
l'oreille, sont moins divines sans doute que les langues qui parlent à
l'intelligence; néanmoins on ignore également comment elles furent
inventées: les origines de la musique sont pleines de mystères.
L'écrivain de sentiment et de science qui a su donner tant d'attraits
à cette étude scientifique, M. _Scudo_, le pense comme nous.

L'histoire des origines de la musique, dit-il, est partout enveloppée
de fables et de légendes qui cachent toujours sous un voile plus ou
moins transparent de profondes vérités.

Les Chinois racontent d'une manière fort ingénieuse comment a été
fixée la série de sons qui constitue l'échelle musicale. Sous le règne
de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans
avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme
au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son
maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était
couverte d'une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa
entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant
dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n'était ni plus haut
ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même lorsqu'il parlait sans
être affecté d'aucune passion. Ainsi fut fixé le son générateur de la
série. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expériences
nécessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mâle et
femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter
et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six
autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient
les douze degrés de l'échelle chromatique. Le ministre, profitant de
la leçon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la
longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés
chromatiques qui sont contenus dans l'unité de l'octave.

Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique
et à la constitution physique de l'échelle sonore, contient des
vérités fondamentales qui ont été confirmées depuis par des
expériences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquité par
Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a été le sujet,
il reste démontré qu'il fut le premier à soupçonner que le monde était
soumis à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de
trouver la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si
grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des
corps sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont
contenus dans les limites de l'octave. Par une expérience ingénieuse
et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette
belle pensée de Leibniz: «La musique est un calcul secret que l'âme
fait à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue
de Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de
l'homme avec l'ordre absolu qui règne dans la nature.

On voit par ces trois définitions du ministre chinois, de Pythagore et
de Leibniz, que, pour les trois peuples représentés par ces trois
grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut
demander ses lois à l'instinct et non à la science. Leibniz aurait
mieux dit en disant: La musique est une géométrie de l'oreille. Quant
à la tradition des deux oiseaux au sexe différent, dont l'un chanta
six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion
des Chinois était qu'il y avait des notes mâles et des notes femelles.
C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon
eux, la musique, cette ineffable _volupté de l'oreille_.


IV

Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'âme: la parole en a
de plus précis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant.
La gamme des sons, parcourue par des voix mélodieuses ou par des
instruments habilement touchés, fait en un clin d'oeil parcourir à
l'âme toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux
larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu'à la
fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur
nos fibres humaines s'éveille à la consonnance des notes qui vibrent
dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'âme devient l'écho
sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines
natures prédisposées à l'effet de la musique que ces natures doivent
se sevrer sévèrement de ce plaisir, qui dépasse leur puissance de
sentir, afin de conserver l'équilibre de leur raison et l'empire sur
leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrétienne
commandée à quelques organisations trop musicales.

Quant à moi, je ne sais pas au juste à quel degré d'exaltation,
d'ivresse ou d'héroïsme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en
sevrais par sobriété de sensation. Le tambour même, au lieu d'être
pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable
à ces enfants qui le suivent dans les rues quand il précède nos
bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous
la pointe des baïonnettes ou jusqu'à la gueule de feu des canons sans
voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre,
c'est la musique métallique et militaire, qui lance les hommes sur le
champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie
des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt à ces accents:
le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au
plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, l'institution
moderne du drame musical ou de l'opéra composé par des musiciens de
génie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde
de nos jours, et chanté par les Malibran, les hommes n'inventèrent
jamais une effémination et une corruption plus délicieuses, mais plus
dangereuses, de la virilité des âmes.


V

Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'âme a été
célébrée par le poëte anglais Dryden dans la plus belle ode, selon
_Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux
hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux
que des pages de dissertation à vous attester la contagion du son sur
les sens. Dryden représente dans cette ode le plus fameux musicien et
compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles
d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis.
L'ode est adressée à _sainte Cécile_, la grande musicienne sacrée du
christianisme. Écoutez, et suppléez par la pensée aux rhythmes tantôt
lents et tantôt rapides que le poëte emploie dans ses vers, et qui ne
peuvent être rendus par la prose.

        LE FESTIN D'ALEXANDRE,

    OU LA PUISSANCE DE LA MUSIQUE,

   ODE POUR LA FÊTE DE SAINTE CÉCILE,

             Par Dryden.

«C'était au festin royal, pour célébrer la Perse conquise par le fils
belliqueux de Philippe. Dans son imposante majesté, le héros,
semblable à un dieu, siégeait sur son trône impérial; ses braves
compagnons étaient rangés autour de lui, le front ceint de myrtes et
de roses (c'est ainsi qu'on doit couronner l'héroïsme). La charmante
Thaïs s'asseyait à ses côtés, belle comme une fiancée d'Orient, dans
toute l'orgueilleuse fleur de la jeunesse et de la beauté. Heureux,
heureux, heureux couple! Les braves seuls, les braves seuls, les
braves seuls méritent d'obtenir l'amour de la beauté!

«Timothée, placé parmi le choeur harmonieux, de ses doigts agiles
toucha la lyre; les notes tremblantes montèrent jusqu'au ciel en
inspirant les joies célestes. Il chanta d'abord Jupiter, qui abandonna
le séjour des dieux (_tel est l'empire du tout-puissant amour_). Ce
fut la forme flamboyante d'un dragon que revêtit le dieu, lorsque,
traversant les sphères lumineuses, il vola vers la belle Olympie pour
créer à son image un souverain du monde!

«La foule attentive applaudit au chant orgueilleux et acclame sous les
voûtes retentissantes la présence d'un dieu! D'une oreille ravie le
monarque écoute, se pose en dieu, et en remuant la tête semble
ébranler l'univers.

«Le mélodieux musicien chanta ensuite Bacchus, Bacchus toujours jeune
et beau. Voici venir en triomphe le dieu de la joie! Sonnez les
trompettes, et que le tambour résonne! Il montre son visage ouvert
tout rougissant d'une grâce empourprée! Il vient! il vient! Bacchus,
toujours jeune et beau, créa le premier les joies de l'ivresse. C'est
le trésor de Bacchus, le plaisir du soldat. Riche trésor! Doux
plaisir! Le plaisir est doux après la peine!

«Sous l'empire de ce chant, la vanité du roi s'éveille dans sa pensée;
il livre de nouveau toutes ses batailles; trois fois il défait ses
ennemis, trois fois il retue les morts! Le musicien vit la démence
guerrière qui bouillonnait sur le visage d'Alexandre, il remarqua ses
joues enflammées, ses yeux ardents, et, tandis que le héros défiait la
terre et le ciel, il changea de ton et abattit son orgueil.

«Il invoqua une muse plaintive, inspiratrice de la tendre pitié. Il
chanta Darius le Grand, le Bon, poursuivi par un destin trop sévère,
et tombé, tombé, tombé, tombé du haut de sa grandeur et nageant dans
son sang. Abandonné à l'heure de la peine par ceux que sa bonté avait
nourris, il est couché sur la terre nue sans qu'une main amie lui
ferme les yeux. Les regards éteints, le vainqueur attendri écoute et
réfléchit aux vicissitudes de la fortune ici-bas; de temps en temps il
exhale un soupir, et les larmes s'échappent de ses yeux.

«Le musicien sourit; il sait que l'amour doit être facile à éveiller à
son tour; ce n'est qu'une note sympathique à faire résonner, car la
pitié prépare à l'amour. Il chante mélodieusement sur le mode lydien
et dispose l'âme au plaisir. La guerre, dit-il, n'est que labeur et
tourments; l'homme est une bulle gonflée d'air; ne jouir jamais,
recommencer toujours! toujours combattre, toujours détruire! Si la
terre vaut qu'on la conquière, elle vaut bien qu'on en jouisse.
Regarde la belle Thaïs à tes côtés; prends ce que les dieux
t'envoient!

«La foule remplit l'air de ses acclamations. L'amour fut couronné,
mais c'était la musique qui avait vaincu. Le prince, ne pouvant
dissimuler son tourment, regardait la beauté qui causait sa peine; il
soupirait et regardait, regardait et soupirait encore, jusqu'à ce que,
succombant à la double ivresse du vin et de l'amour, le vainqueur
vaincu s'affaissa sur le sein de Thaïs.

«Frappe de nouveau la lyre d'or, plus fort! et plus fort encore! Fais
voler en éclats les chaînes qui retiennent Alexandre dans le sommeil,
et réveille-le comme avec le fracas de la foudre. Vois comme à ce
bruit formidable le héros soulève la tête comme s'il sortait du
tombeau et regarde autour de lui avec étonnement. Vengeance!
vengeance! crie Timothée. Vois se dresser les Furies! vois ces
serpents qu'elles agitent! Comme ils sifflent et quelles étincelles
s'échappent de leurs yeux! Vois cette troupe funèbre! Tous ceux qui la
composent portent une torche; ce sont les ombres des héros grecs tués
dans le combat, et qui gisent sans sépulture et sans honneur dans la
plaine. Accorde à cette vaillante phalange la vengeance qu'elle
réclame. Vois comme ces ombres agitent en l'air leurs torches en
montrant du doigt les palais des Persans et les brillants temples des
dieux ennemis! Les princes applaudissent avec fureur; le roi,
transporté d'un zèle destructeur, saisit une torche, et Thaïs,
montrant le chemin ainsi qu'une nouvelle Hélène, incendie une nouvelle
Troie.

«Ce fut ainsi qu'autrefois, avant qu'on eût inventé le soufflet aux
puissants poumons, lorsque l'orgue était encore muet, Timothée sut, à
l'aide de la flûte et de la lyre sonore, éveiller tour à tour la
colère et le tendre désir dans l'âme des hommes. Enfin parut la divine
Cécile, qui inventa l'harmonieux instrument, agrandit le domaine
restreint de la musique, et prolongea les sons graves par un art
inconnu jusqu'alors. Que Timothée lui cède la victoire, ou plutôt
qu'ils se partagent la couronne; car, s'il sut élever un mortel
jusqu'aux cieux, elle fit descendre à sa voix le ciel sur la terre!»


VI

Il y a des hommes qui naissent avec une organisation innée pour
entendre, comprendre, parler et inventer à un degré infiniment
supérieur au reste des hommes cette langue de la musique, plus
puissante encore sur leurs propres sens que sur les sens d'autrui: ce
sont les poëtes du son. De tous ces hommes privilégiés de l'oreille,
le plus précoce, le plus complet et le plus divin, selon nous, jusqu'à
Rossini, son seul rival, c'est Mozart. Nous avions tort de dire un
homme; Mozart n'était pas un homme, mais un phénomène.

L'Allemagne le revendique pour son enfant. Nous ne voulons pas enlever
cette gloire à un pays qui a produit _Gluck_, _Beethoven_ et
_Meyerbeer_; mais, en réalité, Mozart est un enfant des Alpes
italiques plus qu'un fils de l'Allemagne. Il était né à Salzbourg,
charmante petite ville allemande qui tient plus du Tyrol que de la
Germanie par le site, par la physionomie, par les moeurs et par la
langue. On rencontre cette petite ville inattendue au tournant d'un
rocher avancé d'une chaîne de montagnes alpestres qui se détachent du
Tyrol et qui se prolongent, comme le bras d'un cap, dans la plaine;
deux belles rivières confluent et serpentent autour de ses murs; la
ville s'y baigne, d'un côté, en regardant des prairies; de l'autre
côté elle se groupe et s'assombrit à l'abri d'un rocher
perpendiculaire d'où suinte sur ses toits d'ardoise l'obscurité et
l'humidité du roc; une aiguille de granit détachée et isolée de la
montagne s'élève comme une borne gigantesque à la porte de la ville.
Les aigles, les vautours, les corneilles des Alpes tournoient dans le
ciel bleu autour de sa cime inaccessible. Des escaliers à rampes,
incrustés dans la pierre vive, serpentent contre le flanc du plateau
de roches contre lequel la ville est adossée; ils conduisent les
habitants et les pèlerins pieux de la contrée à des pèlerinages de
dévotion bâtis par les moines et les chevaliers du moyen âge sur la
crête de la montagne. Les cloches y sonnent mélodieusement les heures
des offices aux fidèles de la ville. Ces bruits, adoucis par la
distance, chantent le soir et le matin, avec des mélodies vagues,
au-dessus des toits de la ville, comme des volées d'oiseaux invisibles
qui gazouillent en passant très-haut dans le ciel au-dessus de la
vallée. Les murailles de pierre grise des maisons s'harmonisent
merveilleusement par leur couleur avec la vive verdure des arbres et
des prés baignés par les deux rivières. Le soleil, au lieu de s'y
répercuter en blanc comme sur les murailles éblouissantes des villes
neuves, s'y reflète en teintes légèrement azurées qui donnent de
l'antiquité aux édifices et de la sérénité aux pensées. C'est une
ville du soir, qu'il faut contempler au soleil couchant. Tout y
respire le calme, le recueillement, la religion, l'amour contenu, le
silence propice au chant intérieur que l'homme musical écoute en lui.
Je n'ai vu en Europe que la ville de Chambéry, à l'issue des gorges
de Savoie, disputant le bassin aux montagnes et aux lacs, avec ses
toits d'ardoise, ses maisons de roche grise, son château et sa tour
dominant ses rues et ses places, ses ruisseaux, dans les faubourgs ses
jardins allant se fondre dans la verdure illimitée de ses vallées, qui
rappelle Salzbourg. Le génie aime ces petites capitales recueillies,
où l'âme ne s'évapore pas dans la foule et dans le bruit comme dans
les Babels de l'industrie moderne. Elles sont presque toutes marquées
par la naissance ou par la prédilection d'un grand artiste, Chambéry
par J.-J. Rousseau, Zurich par Gessner, Salzbourg par Mozart; Mozart,
à mon avis, plus grand artiste que ces enfants des Alpes; il n'a parlé
qu'avec des sons, mais quelle est la chose divine qu'il n'ait pas
exprimée dans cette langue dont la nature lui avait donné en naissant
la clef?


VII

Donc, vers la fin du siècle dernier vivait à Salzbourg un pauvre
maître de musique, organiste de la cathédrale, aux appointements de
quelques écus par an, donnant des leçons en ville, et, en cumulant
ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vêtissant et élevant
sa chère famille, composée de sa femme, d'une fille et d'un fils.

Le chant était toute la providence de ce petit nid humain abrité sous
l'ombre du clocher de la cathédrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu à
un clou au bord de la fenêtre d'une couturière, un bouvreuil mâle
chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau
dont sa maîtresse récompense ses symphonies, puis porter en voltigeant
au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet à ses petits encore
sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture.

Le père du plus grand génie qui ait jamais fait rendre au son tout ce
que le son contient de consonnance pour l'oreille était lui-même un
génie de pressentiment; il n'avait pas toute la création, mais il
avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la
passion. Le fils devait être le génie, le père était l'instinct; c'est
presque toujours ainsi que procède la nature: la séve est dans le
tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du génie longtemps
élaboré de génération en génération ne mûrit et ne tombe qu'à la
dernière; après ce phénomène l'arbre devient stérile et le progrès
humain dans la famille s'arrête; car, s'il continuait indéfiniment,
comme le prétendent certains philosophes, la famille ne produirait
plus un homme, mais un Dieu.


VIII

Il n'existait que trois choses au monde pour le père de Mozart: Dieu,
sa famille et la musique. La vive piété dont il était animé lui venait
sans doute encore de sa passion innée pour la musique; car, quand on
aime un art avec passion, cet amour qu'on a pour cet art ne tarde pas
à s'élever jusqu'à l'infini, et, quand on s'élève, l'infini de l'art
touche à l'infini de la création, c'est-à-dire à Dieu. L'amour que ce
modèle des époux et des pères portait à sa femme, à son fils et à sa
fille, devait être aussi dans son coeur une cause incessante de sa
tendre piété; car il fallait une providence à cette pauvre et sainte
famille de l'art, et le père, sans cesse préoccupé du soin de la
nourrir et de la rendre heureuse, ne pouvait trouver cette providence
secourable qu'en Dieu. Cette piété, assujettie à de petites pratiques
de dévotion, avait sans doute quelque chose d'un peu féminin; mais la
touchante superstition qui vient des tendresses et des anxiétés du
coeur d'un père ou d'une mère pour leurs enfants est sacrée comme le
sentiment d'où elle émane. Si la raison des philosophes ne cherche
son Dieu que dans l'infini, il faut pardonner à la famille pieuse et
indigente de chercher le sien dans son coeur et dans son foyer
domestique. C'était le caractère de cette piété tendre du père, de la
mère et des enfants, dans la maison de Mozart, à Salzbourg.


IX

Le Ciel, qui récompense nos vertus plus que nos idées, parut exaucer
visiblement ces voeux, ces prières et ces saintetés du père de Mozart,
en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien
d'analogue sur la terre par la précocité du génie humain, fut la
naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, dès les premiers mois
de son existence, ne parut pas être un enfant des hommes, mais, selon
la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale
revêtue d'organes humains. Le père et la mère, qui s'en aperçurent les
premiers, tombèrent à genoux pour remercier le Ciel de leur avoir
donné pour fils un véritable ange de la musique. Ils s'étudièrent,
avant même que l'enfant pût parler, à cultiver son oreille plus encore
que sa parole. La maison du père de Mozart était un atelier des sons,
depuis le clavecin jusqu'à la guitare, depuis le violon jusqu'à la
basse, depuis la flûte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de
musique, également familiers au père et à la mère, étaient les seuls
meubles épars sur le plancher ou contre les murs. C'étaient les
outils, les gagne-pain et les délassements du père. Ces instruments
devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne
s'éveillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du
violon de son père. Quand il sortait de la maison, la main dans la
main de sa mère, c'était pour aller s'enivrer des vibrations
majestueuses de l'orgue de la cathédrale ou des couvents de Salzbourg,
touché par son père dans les cérémonies religieuses des fêtes
cathédrales. Son père le conduisait dès l'âge de deux ans avec lui
chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville
auxquelles il donnait des leçons; et l'enfant, tout en recevant leurs
caresses, profitait à son insu des enseignements répétés de son père à
ses élèves. Les règles mêmes de la composition entraient dans sa frêle
intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et
comprenait la grammaire des sons; à l'âge de quatre ans et quelques
mois il jouait du petit violon de poche à la proportion de sa taille,
et il étudiait par imitation le doigté de l'orgue sur les genoux de
l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphaël, accoudés aux
pieds de sainte Cécile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir
rien appris.

Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du maître de chapelle,
et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de
précocité, racontait, il y a peu de jours, à un de nos amis une
anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait été témoin.
L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait
quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-même
du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient à exécuter ensemble des
duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que
l'enfant rentrait à la maison après un de ces concerts, le père,
prenant son propre violon sur la table, s'amusa à donner maestralement
quelques coups d'archet sur les cordes. «Comment trouves-tu ces sons
de mon instrument? dit-il à son fils; valent-ils ceux du violon de ton
ami le serrurier?--Ces deux instruments, répondit l'enfant, ne
pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste
d'un demi-ton plus bas que le tien.»

Le père, étonné du discernement exquis de l'oreille d'un enfant,
voulut s'assurer si la différence d'un demi-ton entre son violon et
celui du serrurier était réelle; il descendit, l'archet à la main,
chez son voisin, et, s'étant assuré par lui-même que la dissonance
était précisément du demi-ton perçu par son fils, il embrassa l'enfant
les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bénit Dieu en
famille en s'extasiant sur l'organisation précoce et miraculeuse du
grand homme futur dont la Providence avait doté leur humble foyer. Le
vieillard de Salzbourg, témoin de la scène, s'attendrissait encore
lui-même en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les
génies avec lesquels leurs vieillards ont vécu dans la familiarité du
voisinage sont les grâces de l'histoire; elles rendent aux froids
souvenirs la vie, l'intimité, la naïveté et la chaleur de la famille.
Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus
palpitant dans les commerces épistolaires des membres de la famille
entre eux.


X

La renommée du jeune prodige musical de Salzbourg éclos dans la maison
du pauvre maître de chapelle s'était répandue dans toute l'Allemagne
avant que le petit Wolfgang eût atteint sa septième année. Le père,
sollicité par la misère et par la curiosité des princes et des
villes, fut obligé de conduire son fils dans plusieurs cours, petites
ou grandes, de l'Allemagne. La cour impériale de Vienne désira, une
des premières, jouir de cette merveille de précocité et de génie.

La première lettre du père de Wolfgang, datée du 16 octobre 1762, rend
parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage
d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques
cadeaux son phénomène vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes.
La naïveté de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus
ou moins admiré sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une
inimitable candeur. La première de ces lettres est adressée à un ami
de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux pèlerins de
l'art et de la gloire. Mozart le père venait d'arriver à Vienne avec
l'enfant. Lisez:

«Nous sommes partis de Linz le jour de Saint-François et arrivés le
soir à Matthausen. Le lendemain, nous sommes parvenus à Ips, où deux
minorites et un bénédictin, qui avaient été aux eaux avec nous, dirent
la messe. Pendant ce temps, notre Woferl se trémoussait si bel et si
bien sur l'orgue que les Pères franciscains, qui venaient de se mettre
à table avec quelques hôtes, quittèrent tous le réfectoire et
coururent au choeur. Ils n'en revenaient pas de stupéfaction.

«Malgré l'abominable temps qu'il fait, nous avons déjà été à un
concert chez le comte Collalto; la comtesse Sinzendorff nous a
conduits chez le comte Wilschegg et chez le vice-chancelier de
l'Empire, comte de Collorédo, où nous avons trouvé les ministres et
toutes les grandes dames de Vienne, avec lesquelles nous avons causé.
Il y avait entre autres le chancelier de Hongrie, comte Palffy; le
chancelier de Bohême, comte Chotsek; l'évêque Esterhazy. La comtesse
s'est donné beaucoup de peines pour nous, et toutes ces dames sont
folles de mon fils. Notre réputation s'est déjà répandue partout.
Ainsi j'étais le 10 à l'Opéra, et j'y entendis l'archiduc Léopold
dire, hors de sa loge, à une loge voisine: Il est arrivé à Vienne un
petit bonhomme qu'on dit jouer admirablement du clavecin, etc. Le même
jour, à onze heures, je reçus l'ordre de me rendre à Schoenbrunn. Le
lendemain on nous remit au 13, parce que le 12, fête de saint
Maximilien, était jour de gala et qu'on voulait avoir le temps
d'entendre les enfants tout à l'aise. Chacun est en admiration devant
mon petit garçon, et l'on s'accorde à lui trouver des dispositions
inconcevables. La cour a exprimé le désir de l'entendre avant que
nous ayons demandé à être reçus. Le jeune comte Palffy, en passant à
Linz, apprit de la comtesse Schlick que nous donnions un concert dans
la soirée; elle fit tant qu'il laissa sa voiture devant la porte et
accompagna la comtesse au concert. Il fut extrêmement étonné, et en
parla dès son arrivée à l'archiduc Joseph, qui à son tour en entretint
l'impératrice. Dès qu'on sut que nous étions à Vienne, on nous
transmit l'ordre de paraître à la cour. Je vous aurais rendu compte
immédiatement de notre présentation si nous n'avions pas été obligés
d'aller droit de Schoenbrunn chez le prince de Hildburghausen... et
six ducats ont prévalu contre le plaisir de vous écrire sur-le-champ.
Aujourd'hui encore je n'ai que le temps de vous dire que Leurs
Majestés nous ont reçus avec une faveur si extraordinaire qu'un récit
détaillé vous paraîtrait fabuleux. Woferl a sauté sur les genoux de
l'impératrice, l'a prise au cou et l'a mangée de caresses. Nous sommes
restés auprès de Sa Majesté de trois à six heures, et l'empereur
lui-même est venu dans la seconde pièce me chercher pour me faire
entendre l'infante, jouant du violon. Hier, jour de Sainte-Thérèse,
l'impératrice nous a envoyé son trésorier intime, qui est arrivé en
grand gala devant notre porte, apportant deux habillements complets
pour mes deux enfants. C'est ce personnage qui est chargé de venir
chaque fois nous chercher pour nous conduire à la cour. Cette
après-midi, ils doivent aller chez les deux plus jeunes
archiduchesses, puis chez le comte Palffy. Hier nous avons été chez le
comte de Kaunitz et avant-hier chez la comtesse Kinsky et le comte
Udefeld.»


LE MÊME AU MÊME.

                                             «Vienne, 19 octobre 1762.

«J'ai été appelé aujourd'hui chez le trésorier intime; il m'a reçu
avec la plus grande politesse, et m'a demandé, au nom de l'empereur,
si je ne pourrais pas rester encore quelque temps à Vienne. Je me mets
aux pieds de Sa Majesté, ai-je répondu. Là-dessus, le trésorier m'a
remis cent ducats, en ajoutant que Sa Majesté nous ferait bientôt
rappeler.

«Aujourd'hui nous allons chez l'ambassadeur de France, et demain chez
le comte Harrach. Tous ces personnages nous font chercher et ramener
dans leurs voitures et avec leurs gens. On nous engage quatre, cinq,
six et huit jours d'avance, pour ne pas arriver trop tard.
Dernièrement, nous avons été de deux heures et demie à quatre heures
dans une maison. De là le comte Hardegg nous a fait chercher dans sa
voiture et amener au grand galop chez une dame, où nous sommes restés
jusqu'à cinq heures et demie. De là il a fallu encore se rendre chez
le comte de Kaunitz, chez lequel nous sommes demeurés neuf heures.

«Voulez-vous savoir quel est le costume apporté à Woferl? Il est du
drap le plus fin, couleur lilas, la veste en moire de la même couleur,
habit et veste garnis d'une double bordure en or. On l'avait commandé
pour le petit archiduc Maximilien. Le costume de Nanerl était fait
pour une archiduchesse; c'est du taffetas blanc brodé, avec toutes
sortes de garnitures.»


LE MÊME AU MÊME.

                                             «Vienne, 30 octobre 1762,

«Félicité, fragilité! elle se brise comme le verre. Je sentais, pour
ainsi dire, que nous avions été trop heureux pendant quinze jours.
Dieu nous a envoyé une petite croix, et nous rendons grâce à son
infinie miséricorde que tout se soit passé sans trop de mal. Le 21,
nous avions été de nouveau, le soir, chez l'impératrice. Woferl
n'était pas dans son assiette ordinaire. Nous nous sommes aperçus un
peu tard qu'il avait une espèce de scarlatine. Non-seulement les
meilleures maisons de Vienne se sont montrées pleines de sollicitude
pour la santé de notre enfant, mais elles l'ont vivement recommandé au
médecin de la comtesse de Sinzendorf, Bernhard, qui a été plein
d'attentions. La maladie touche à sa fin; elle nous coûte cher: elle
nous fait perdre au moins cinquante ducats. Faites dire, je vous prie,
trois messes à Lorette, à l'autel de l'Enfant-Jésus, et trois à Bergl,
à l'autel de Saint-François de Paule.»


LE MÊME AU MÊME.

                                             «Vienne, 6 novembre 1762.

«Il n'y a plus de danger, et, Dieu merci! mes angoisses sont passées.
Hier, nous avons payé notre excellent médecin par une sérénade.
Quelques familles ont envoyé demander des nouvelles de Wolfgang et lui
ont fait souhaiter une bonne fête; mais c'en est resté là: c'étaient
le comte Harrach, le comte Palffy, l'ambassadeur de France, la
comtesse Kinsky, le baron Prohmann, le baron Kurz, la comtesse de
Paar. Si nous n'étions pas restés près de quinze jours à la maison,
la fête ne se serait pas passée sans cadeau. Maintenant il faut que
nous tâchions de reprendre les choses où elles en étaient avant cette
maladie de l'enfant.»


XI

Ils partent pour Munich. L'électeur de Bavière est grand amateur de
musique; il reçoit bien les musiciens ambulants. Mais que voulez-vous!
dit Mozart le père à son ami, il est pauvre. À Stuttgart ils ne
parviennent pas à se faire entendre; les artistes italiens sont
maîtres de l'oreille du prince; ils écartent dédaigneusement les
rivaux, même enfants. Le père et l'enfant descendent le Rhin sans plus
de succès, s'arrêtent à Bruxelles, et viennent enfin à Paris. Leur
réputation les y avait devancés; ils sont admis à se faire entendre à
Versailles: les princesses, filles de Louis XV, comblent de caresses
l'enfant miraculeux. «Figurez-vous, écrit le père à son ami,
l'étonnement de tout le monde ici quand on voit les filles du roi
s'arrêter pendant les défilés d'apparat dans les grands appartements,
dès qu'elles aperçoivent mes enfants, s'approcher d'eux, les caresser,
s'en faire embrasser à plusieurs reprises. Il en est de même de
madame la Dauphine. Ce qui a paru encore plus extraordinaire à MM. les
Français, c'est que, au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du
nouvel an, non-seulement on nous fit place à tous près de la table
royale, mais Monseigneur Wolfgangus dut se tenir tout le temps près de
la reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains, et
mangea à côté d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La
reine parle aussi bien l'allemand que nous. Comme le roi n'en comprend
pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre héroïque
Wolfgang. Je me tenais près de lui. De l'autre côté du roi, où étaient
assis M. le Dauphin et madame Adélaïde, se tenaient ma femme et ma
fille. Or vous saurez que le roi ne mange pas en public; seulement
tous les dimanches soir la famille royale soupe ensemble; on ne laisse
pas entrer tout le monde. Quand il y a grande fête, comme au nouvel
an, à Pâques, à la Pentecôte, à la fête du roi, etc., alors il y a
grand couvert. On admet toutes les personnes de distinction. L'espace
n'est pas grand, et par conséquent il est bientôt rempli. Nous
arrivâmes tard, les suisses durent nous ouvrir le passage, et l'on
nous conduisit dans la pièce qui est tout près de la table, et que
traverse la famille royale pour rentrer au salon. En passant, les uns
après les autres parlèrent avec notre Wolfgang, et nous les suivîmes
jusqu'à la table.

«Vous n'attendez sans doute pas de moi que je vous décrive Versailles.
Seulement je vous dirai que nous y sommes arrivés dans la nuit de
Noël, et que nous y avons assisté, dans la chapelle royale, à la messe
de minuit et aux trois saintes messes. Nous étions dans la galerie
lorsque le roi revint de chez madame la Dauphine, qu'il avait été voir
à l'occasion de la mort de son frère, le prince électeur de Saxe.

«J'entendis une bonne et une mauvaise musique. Tout ce qui se chantait
par une voix seule et devait ressembler à un air était vide et froid,
misérable; mais les choeurs sont tous bons et très-bons. Aussi ai-je
été tous les jours avec mon petit homme à la messe de la chapelle pour
y entendre les choeurs des motets qu'on y exécute. Nous avons en
quinze jours dépensé à Versailles environ douze louis. Peut-être
trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez-vous pas; mais à
Versailles il n'y a ni carrosses de remise ni fiacre; il n'y a que des
chaises à porteurs; chaque course coûte douze sous; et, comme bien
souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux
chaises, nos transports nous ont coûté un thaler par jour et plus, car
il fait toujours mauvais temps. Ajoutez à cela quatre habits noirs
neufs, et vous ne serez plus étonné que notre voyage de Versailles
nous revienne à vingt-six ou vingt-sept louis. Nous verrons quel
dédommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons à
espérer de ce côté, Versailles ne nous a rapporté que douze louis,
argent comptant.

«En outre, madame la comtesse de Tessé a donné à maître Wolfgang une
tabatière en or, une montre en argent, précieuse par sa petitesse, et
à Nanerl, ma fille, un étui à cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a
encore reçu d'une autre dame un petit bureau de voyage en argent, et
Nanerl une petite tabatière d'écaille incrustée d'or, d'une extrême
délicatesse, puis une bague avec un camée et une foule de bagatelles
que je compte pour rien, comme des noeuds d'épée, des manchettes, des
fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines j'espère
vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux louis d'or,
dont il faut faire une plus grande consommation.

«Wolfgang Mozart a quatre sonates chez le graveur; figurez-vous le
bruit qu'elles feront dans le monde quand on saura et qu'on verra sur
le titre qu'elles sont l'oeuvre d'un enfant de sept ans! S'il y a des
incrédules, on les convaincra par des preuves, comme il nous arrive
tous les jours. Nous avons fait écrire dernièrement par un artiste un
menuet, et aussitôt, sans toucher le clavecin, notre petit bonhomme a
écrit la basse et il écrira aussi couramment si l'on veut le second
violon. Vous entendrez combien ces sonates sont belles; je puis vous
assurer que Dieu fait tous les jours de nouveaux miracles dans cet
enfant. Lorsque nous serons de retour à Salzbourg, il sera en état de
servir la cour du prince-évêque. Il accompagne dès à présent dans les
concerts publics, il transpose à première vue les morceaux les plus
difficiles avec une netteté extraordinaire, au point que les maîtres
ne peuvent dissimuler leur basse jalousie contre cet enfant.

«Faites, je vous prie, dire quatre messes à Maria Plain et une à
l'Enfant-Jésus de Lorette aussitôt que possible; nous les avons
promises, ma femme et moi, pour nos deux pauvres enfants qui ont été
malades. J'espère qu'on continuera à dire les autres messes à Lorette
tant que nous serons absents, comme je vous l'avais recommandé. Tout
le monde veut me persuader de faire inoculer mon garçon; quant à moi,
je préfère tout remettre à la grâce de Dieu; tout dépend de lui; il
s'agira de savoir si Dieu, qui a mis dans ce monde cette merveille de
la nature, veut l'y conserver ou l'en retirer. Je veille sur lui
tellement qu'être à Salzbourg, ou à Paris, ou en voyage, c'est pour
lui même chose; c'est aussi ce qui rend notre voyage si dispendieux.

«Le trésorier des _menus plaisirs_ du roi a remis hier à l'enfant, de
la part du roi, quinze louis et une tabatière d'or. Nous allons donner
un concert. Faites dire des messes pour nous pendant huit jours de
suite à partir du 17 avril. Je voudrais de plus que quatre messes
fussent dites; ces messes sont sur la demande expresse du duc de
Chartres, du duc de Duras, du comte de Tessé, et de beaucoup de dames
du plus haut parage.

«Nous voici connus ici des ambassadeurs de toutes les puissances
étrangères. Milord Bedford et son fils nous sont très-favorables; le
prince Galitzin nous aime comme ses enfants. Les sonates que M.
Wolfgangerl a dédiées à la comtesse de Tessé seraient gravées si on
avait pu persuader la comtesse d'agréer la dédicace que M. Grimm, le
meilleur de nos amis, avait faite pour elle; on a été obligé de la
changer: la comtesse ne veut pas être louée; c'est dommage, car cette
dédicace la dépeignait très-bien, ainsi que mon fils. Outre d'autres
cadeaux elle a donné une montre en or à Wolfgang, un étui précieux à
Nanerl.

«Ce M. Grimm, mon grand ami, qui a tout fait ici pour nous, est
secrétaire du duc d'Orléans; c'est un homme instruit et un grand
philanthrope. Aucune des lettres que j'avais pour Paris ne m'aurait
absolument servi à rien, ni les lettres de l'ambassadeur de France à
Vienne, ni l'intervention de l'ambassadeur de l'empereur à Paris, ni
les recommandations du ministre de Bruxelles, comte de Cobenzl, ni
celles du prince de Conti, de la duchesse d'Aiguillon, ni toutes
celles dont je pourrais faire une litanie! M. Grimm seul, pour qui
j'avais une lettre d'un négociant de Francfort, a tout fait! C'est lui
qui nous a introduits à la cour, c'est lui qui a soigné notre premier
concert. À lui seul il m'a placé trois cent vingt billets,
c'est-à-dire pour quatre-vingt louis; il nous a valu de ne pas payer
l'éclairage: il y avait plus de soixante bougies; c'est lui qui nous a
obtenu l'autorisation pour le premier concert et pour un deuxième,
dont déjà cent billets sont placés. Voilà ce que peut un homme qui a
du bon sens et un bon coeur! Il est de Ratisbonne, mais il y a quinze
ans qu'il est à Paris; il sait tout mettre en train et faire réussir
les choses comme il le veut.

«M. de Méchel, le graveur, travaille à force à nos portraits peints
par un amateur, M. de Carmontelle: Wolfgang joue du piano; moi,
derrière lui, du violon; Nanerl s'appuie d'une main sur le piano, et
tient dans l'autre un morceau de musique, comme si elle allait
chanter.»

Qui peut lire sans attendrissement ces pieuses superstitions d'un
coeur de père et d'un coeur de mère vouant à l'autel d'un Dieu-enfant
des sacrifices propitiatoires pour l'enfant de leur amour, afin que
l'analogie des âges attendrît plus puissamment l'enfance du Dieu pour
l'enfance de l'homme! Ce n'est pas la philosophie qu'il faut chercher
dans cette sainte famille d'artistes chantants, c'est la nature.
Est-ce de la philosophie qu'on demande au chant du rossignol sur son
nid? Non, ce qu'on cherche dans ses accords, c'est de la tendresse: la
tendresse du père de Mozart n'est si touchante que parce qu'elle
ressemble à une tendresse de femme.


XII

Comblée de soins par son compatriote Grimm, passionnée pour la
musique, mais pauvre d'or parce que la dépense du voyage dépasse
souvent la recette des concerts, la famille va à Londres, est entendue
à la cour, se dégoûte de la froideur des Anglais pour son art, revient
en Hollande, repasse par Paris, rentre en Allemagne par la Suisse, est
arrêtée à Olmütz par la petite vérole de son fils.

«_Te Deum laudamus!_ s'écrie le père dans sa vingt-neuvième lettre à
ses amis de Salzbourg; _in te, Domine, speravi; non confundar in
æternum_.» L'enfant est guéri par les soins d'un chanoine de Salzbourg
établi à Olmütz, et qui prête l'hospitalité la plus affectueuse aux
pèlerins de sa ville natale. Ils reprennent leur course vers la
capitale de l'Autriche.

«Le 19 janvier, écrit le père, nous avons été chez l'impératrice, où
nous sommes restés de deux heures et demie à quatre heures et demie.
L'empereur vint dans l'antichambre, où nous attendions que le café fût
pris, et nous fit entrer lui-même. Il y avait le prince Albert et
toutes les archiduchesses: pas une âme de plus. Il serait trop long de
vous écrire tout ce qui s'est dit et fait. Il est impossible
d'imaginer avec quelle familiarité l'impératrice a traité ma femme,
s'informant de la santé de nos enfants, s'entretenant de notre grand
voyage, la caressant, lui serrant les mains pendant que l'empereur
causait avec moi et Wolfgang de musique et de toutes sortes de sujets,
et faisait, à diverses reprises, rougir la pauvre Nanerl. Je vous
raconterai tout de vive voix. Je n'aime pas écrire des choses que
mainte tête carrée de notre pays traiterait de mensonges en devisant
derrière le poële.

«Toutefois, n'allez pas conclure que les faveurs positives et
sonnantes dont on nous honore sont en proportion de cette
bienveillance intime et extraordinaire.»

La faveur du public et de la cour éveille déjà l'envie contre cet
enfant comme par un pressentiment de sa supériorité future. On songe à
lui faire écrire un opéra, c'est-à-dire le poëme épique du chant,
avant l'âge où les passions ont donné leur note dans un coeur d'homme.

«Sur ma vie! écrit le père enthousiaste, sur mon honneur! je ne puis
dire autre chose, si ce n'est que cet enfant est le plus grand homme
qui ait jamais vécu dans ce monde!»

Et l'avenir a ratifié cette prophétique conviction du père.

«Pour convaincre le public de ce qu'il en est, je me suis décidé à une
épreuve tout à fait extraordinaire: j'ai résolu qu'il écrirait un
opéra pour le théâtre. Que pensez-vous qu'ont dit tous ces gens, et
quel vacarme n'ont-ils pas fait! Quoi! on aura vu aujourd'hui Gluck
assis au clavecin, et demain ce sera un enfant de douze ans qui le
remplacera et qui dirigera un opéra de sa façon? Oui, malgré l'envie.
J'ai même attiré Gluck dans notre parti; du moins, s'il n'y est pas de
coeur, il ne peut pas le faire voir, car nos protecteurs sont aussi
les siens; et, pour m'assurer les acteurs, qui causent d'ordinaire le
plus de désagrément aux compositeurs, je me suis mis en rapport direct
avec eux sur les indications que l'un d'entre eux m'a données; mais la
vérité est que la première idée de faire composer un opéra à Wolfgang
m'a été suggérée par l'empereur, qui lui a demandé par deux fois s'il
ne voulait pas composer et diriger lui-même un opéra. Le bonhomme a
naturellement répondu oui; mais l'empereur ne pouvait rien ajouter, vu
que les opéras regardent le seigneur Affligio.

«Je n'ai donc plus à regretter aucun argent, car il nous rentrera
aujourd'hui ou demain. Qui ne tente rien n'a rien; il faut vaincre ou
mourir, et c'est au théâtre que nous trouverons la mort ou la gloire.

«Ce ne sera pas un opéra séria: on n'en donne pas ici, on ne les aime
pas; ce sera donc un opéra buffa. Non pas un petit opéra, car il
durera bien de deux heures et demie à trois heures. Il n'y a pas ici
de chanteurs d'opéra séria. L'opéra tragique de Gluck, _Alceste_, même
a été chanté par les bouffes. Il y a d'excellents artistes en ce
genre, les signori Caribaldi, Caratoli Poggi, Laschi, Polini; les
signore Bernasconi, Eberhardi, Baglioni.

«Qu'en dites-vous? La gloire d'avoir écrit un opéra pour le théâtre de
Vienne n'est-elle pas la meilleure voie pour obtenir du crédit
non-seulement en Allemagne, mais en Italie?»

L'opéra est écrit.

L'incrédulité et la jalousie l'attribuent au père; «mais les
calomniateurs n'eurent pas le triomphe qu'ils en attendaient, dit le
père. Je fis ouvrir au hasard, devant le public prévenu, le premier
volume du poëte Métastase, le _Quinault_ de l'Italie, et l'on mit sous
les yeux de mon petit Wolfgang les premières paroles qui se
rencontrèrent. L'enfant prit la plume, et il écrivit sans hésiter un
instant, devant beaucoup de personnes considérables, la musique et
l'accompagnement à grand orchestre, avec une incroyable promptitude.»

Rien ne prévaut contre l'envie naissante attachée au génie en germe:
l'opéra n'est pas représenté.

«Cent fois j'ai voulu faire mon paquet et m'en aller. S'il avait été
question d'un opéra séria, je serais parti sur-le-champ et je l'aurais
offert à Sa Grandeur le prince-archevêque; mais, comme c'est un opéra
buffa, qui demande, en outre, des personnes bouffes spéciales, il a
fallu sauver notre honneur, coûte que coûte, et celui du prince
par-dessus le marché; il a fallu démontrer que ce ne sont pas des
imposteurs, des charlatans qu'il a à son service, qui vont, avec son
autorisation, en pays étrangers pour jeter de la poudre aux yeux comme
des bateleurs, mais bien de braves et honnêtes gens qui, à l'honneur
de leur prince et de leur patrie, font connaître au monde un miracle
que Dieu a produit à Salzbourg. Voilà ce que je dois à Dieu, sous
peine d'être la plus ingrate des créatures; et si jamais ce m'a été un
devoir de convaincre le monde de ce miracle, c'est précisément en un
temps où l'on se moque de tout ce qui s'appelle miracle, où l'on nie
toute espèce de miracle. Il faut donc que je convainque le monde. Et
ce n'a pas été une petite joie et un mince triomphe pour moi que
d'entendre un voltairien me dire dernièrement avec stupeur: «Eh bien!
j'ai enfin vu un miracle; c'est le premier.» Et comme ce miracle est
par trop évident et ne peut être nié, on cherche à l'anéantir. On ne
veut pas _en laisser la gloire à Dieu_. On pense qu'il suffit de
gagner encore quelques années, qu'alors il n'y aura plus rien que de
fort naturel, et que ce ne sera plus un miracle divin. Il faut donc
l'enlever aux yeux du monde; et qu'est-ce qui le rendrait plus visible
qu'un succès dans une grande et populeuse ville, en plein théâtre?
Mais faut-il s'étonner de trouver des persécutions en pays étrangers,
quand mon pauvre enfant en a subi dans son propre lieu natal!»


XIII

L'indignation d'avoir échoué, la honte de reparaître à Salzbourg sans
avoir cueilli cette palme de l'art à Vienne, le désir de faire
respirer à l'enfant l'atmosphère musicale de l'Italie, cette terre du
chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante
dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mère
et la soeur Nanerl se séparent des deux artistes et rentrent seules et
désolées à Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage,
commence avec sa soeur, de toutes les villes où il s'arrête, une
correspondance moitié enfantine, moitié inspirée, où le badinage lutte
avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes
les plus gaies ou les plus pathétiques du jeune artiste. L'âme chante
avant de parler; c'est le privilége du musicien de n'avoir pas besoin
des années pour mûrir son génie, parce que son génie est tout entier
inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et
plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un
caractère tout spécial aux musiciens; caractère qui nous a souvent
frappé nous-même dans les grands compositeurs que nous avons connus:
c'est la gaieté, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la
_verve_.

La verve, sorte d'ivresse gaie du génie, n'est pas nécessaire aux
autres arts, par exemple aux poëtes, parce qu'ils se nourrissent
plutôt de réflexion et de mélancolie; mais elle est indispensable aux
musiciens, parce que leur âme est une perpétuelle explosion du chant
émané en cascades de sons de leur mélodie intérieure. On sent cette
verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux
chantants. Il y a des moments où le rossignol contient toutes les
gaietés de sons inspirés par le printemps de l'amour dans une
roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille
éblouie de sa propre mélodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est
le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialité de badinage et
de génie avec sa soeur Nanerl. Mais à la fin de ces lettres, datées
des différentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la
note tendre: c'est le moment où il pense à sa mère absente et au foyer
attristé de Salzbourg. «Baise la main de maman, chère Nanerl; quant à
toi, je t'embrasse un million de fois.»

Le père et l'enfant vont ainsi visitant, écrivant, chantant, jouant de
leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol à
Milan, de Milan à Bologne, à Florence, à Rome. La façon dont le jeune
Mozart s'introduit auprès du cardinal Pallavicini, pour lequel il
avait des lettres de recommandation, est naïvement racontée par le
père à la mère.

«Nous voici à Rome depuis le 11. À Viterbe nous avons vu sainte Rose,
dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, à
Bologne. Nous avons emporté des reliques de toutes deux, en souvenir.
Dès le jour de notre arrivée, nous avons été à Saint-Pierre, dans la
chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu
les fonctions; nous nous sommes trouvés tout à côté du pape pendant
qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue
allemande et ma liberté habituelle, que j'employai fort à propos en
commandant en allemand à mon domestique d'appeler les hallebardiers
suisses pour nous faire faire place, me servirent à merveille et nous
permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour
un gentilhomme allemand; d'autres l'ont même pris pour un prince; le
domestique les laissait dans cette croyance; on me considérait comme
un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivés à la table des
cardinaux, où Wolfgang est parvenu à se fourrer entre les fauteuils de
deux cardinaux, dont l'un était précisément le cardinal Pallavicini.
Celui-ci fit signe à Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en
confidence me dire qui vous êtes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui
répondit avec le plus grand étonnement: Comment! vous êtes cet enfant
célèbre dont on m'a tant écrit! Sur quoi Wolfgang lui demanda:
N'êtes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi?
Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation à lui
remettre, et que nous aurions l'honneur de nous présenter chez Son
Éminence. Le cardinal en témoigna une grande joie, disant que Wolfgang
parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la
main, et le cardinal, ôtant sa barrette, lui fit un salut des plus
gracieux.

«Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estimé si haut
qu'il est défendu aux musiciens de la chapelle, sous peine
d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la
copier ou de la donner à qui que ce soit; ce qui n'empêche pas que
nous l'avons déjà. Wolfgang l'a écrit de mémoire, et nous vous
l'aurions envoyé dans cette lettre à Salzbourg, si notre présence
n'était nécessaire pour l'exécuter.»

L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: «Écris-moi comment
se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours?
Sais-tu pourquoi je pense à notre canari? parce qu'il y en a un dans
notre antichambre qui s'en donne comme le nôtre.» Cette pensée de
l'enfant, envoyée à travers les Alpes à l'oiseau domestique dont les
mélodies ont peut-être éveillé les siennes dans son berceau, est une
des plus significatives réminiscences de la sympathie humaine avec les
musiciens ailés de la création. Pendant ce loisir à Rome et à Naples,
l'enfant écrit déjà, par un engagement contracté avec le directeur du
théâtre de la Scala, un opéra pour Milan.

Ils reviennent à Rome au mois de juin. Le père raconte à sa femme,
comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tête d'enfant qui
roule déjà des opéras sous ses cheveux blonds.

«On m'a fait, dit-il, un profond salut à la porte de Rome. Nous
n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de
route; à notre arrivée dans notre logement, nous avons mangé un peu de
riz et quelques oeufs. J'ai placé le petit Wolfgang sur une chaise; il
s'est mis aussitôt à ronfler et s'est endormi si profondément que je
l'ai déshabillé complétement et mis au lit sans qu'il ait donné le
moindre signe de vouloir se réveiller. Il a continué à ronfler,
quoique j'aie été obligé de temps à autre de le soulever, de le
remettre sur sa chaise, et finalement de le traîner toujours dormant
sur son lit. Lorsqu'il s'est éveillé ce matin à neuf heures, il ne
savait où il était, ni comment il était parvenu sur son lit; il
n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit.» Ces lettres sont
pleines de ces minuties de père, de mère, de nourrice, qui se mêlent
comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du génie. La
Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce père, cette
mère, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes
de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La piété la plus
confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux
voyageurs.

«Nous vous félicitons, écrivent-ils à Salzbourg, pour votre commun
jour de fête (la mère et la fille s'appelaient Nanerl), en vous
souhaitant une bonne santé et avant tout la grâce de Dieu: c'est
l'unique nécessaire, le reste vient par surcroît. Nous avons entendu
une messe à _Civita-Vecchia Castellana_, après laquelle Wolfgang a
joué de l'orgue à Lorette; il s'est trouvé que nous avons justement
fait nos dévotions le 16, jour de votre fête. J'y ai acheté
différentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une
particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue à grandir comme il
fait, il vous reviendra passablement grand.» L'enfant prend la plume.
«Je complimente ma chère maman à l'occasion de sa fête, ajoute-t-il.
Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé:
c'est ce que je demande à Dieu dans ma prière pour elle; et pour ma
soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les
cierges bénits, les rubans que nous avons achetés à Lorette et que
nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidèle enfant... Il
m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux écrire; la plume est faite
pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles
cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mère a
désiré savoir si je joue encore du violon. Mon unique récréation est
dans les cabrioles que je me permets de temps à autre. Ah! que
l'Italie est un pays endormant! L'été on y dort toujours.»

Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opéra. «Ma chère
maman, dit-il, je ne peux pas écrire tant les doigts me font mal à
force d'écrire des récitatifs; je te prie, chère mère, de prier pour
moi que mon opéra réussisse, et qu'après cela nous nous trouvions tous
réunis heureusement ensemble.»

Le jour terrible de la représentation de son premier opéra à Milan
approche. «Le jour de la Saint-Étienne, écrit-il à sa soeur, une bonne
heure après l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous
représenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son père en
haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter
en pensée une heureuse représentation, en y ajoutant quelques
_Pater_.»

«Dieu soit loué! écrit à son tour le père à sa femme le 29 décembre
1770; la première représentation de l'Opéra a eu lieu le 26 avec un
plein et universel succès, et avec des circonstances qui ne se sont
jamais présentées à Milan, à savoir que, contre tous les usages de la
première _sera_, un air de la prima donna a été répété, tandis que
d'habitude, à la première représentation, on n'appelle jamais _fuora_;
et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs
_delle vecchine parti_, ont été couverts d'extraordinaires
applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il
maestrino!_

«Le 27, on a répété deux airs de la prima donna, et, comme c'était
jeudi, qu'on allait par conséquent entrer dans le vendredi, il fallait
tâcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi répété
le duo, car le tapage recommençait déjà. Mais la majorité du public
voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opéra, avec ses trois
ballets, avait duré six bonnes heures. Aujourd'hui la troisième
représentation.»

Les deux triomphateurs vont jouir de leur renommée à Venise.

Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale
des sensualités de l'oreille.

«Nous sommes tellement tourmentés, tirés en tous sens, que je ne sais
pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne
puissions pas nous arrêter plus longtemps ici, car nous avons fait
ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les
salons, à table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement
comblés d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener
dans les gondoles par le secrétaire de la maison, mais encore que le
maître de la maison lui-même nous accompagne chez nous; et ce sont les
premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo,
Dolfin, Valier.

«Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies
effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent.
Tout cela me laisse dormir tranquillement.»

Ils songent au retour. Les premières réminiscences des premières
amours remontent au coeur du jeune compositeur. «Dis à mademoiselle de
Moelk, écrit Wolfgang à sa soeur, que je me réjouis bien de revenir à
Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _sérénade_
un cadeau comme celui que j'ai reçu d'elle après un certain concert.
Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.»

La sérénade a un succès fou sur le théâtre de Milan. Les deux artistes
partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville
en ville jusqu'à Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur
félicité domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore
adoucie. Puis le père, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772,
tenter la renommée et la fortune à Milan. La pauvre mère, cette fois,
reste seule à Salzbourg par économie. Ce déchirement de famille
empoisonne tous les succès des trois artistes séparés de ce qu'ils
aiment. Le regret de la mère absente les rappelle vite à Salzbourg.
L'ambition de leur art les ramène en 1773 à Vienne; ils n'y
recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants
pour payer leur retour. Le même espoir de meilleure fortune les attire
à Munich; cette fois c'est la mère qui accompagne sa fille et son fils
à la cour de Bavière: le pauvre père, fixé par ses appointements de
second violon et de second maître de chapelle auprès du
prince-évêque, avare et brutal protecteur, reste désolé et seul avec
le canari et le chien de la maison.

Munich trompe toutes les espérances de la famille. La mère renvoie sa
fille à son père et emmène son fils à Paris; ils y passent deux ans à
chercher et à attendre en vain une destinée digne du génie croissant
de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent méconnu
attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la
mère avec la soeur et le père. Ces quatre âmes à l'unisson pleurent,
espèrent, se découragent, se consolent, s'entraînent, se confient à
travers la distance de Salzbourg à Paris et de Paris à Salzbourg.
C'est le poëme intime de la douleur, de la patience, de la séparation,
de la piété dans la correspondance de quatre exilés du ciel ici-bas.
On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, pétri par toutes
les douleurs du génie de l'isolement et de la déception, et resserré
seulement contre le coeur de sa mère, dut concentrer en soi de ces
notes plaintives ou pathétiques qui éclatèrent plus tard dans ses
symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son
chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer
quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la piété, la
mort qui le rendent harmonieux. Défiez-vous des poëtes et des
musiciens heureux.

Lisez au moins cette lettre du père, le lendemain du jour où il resta
dans sa maison vide, et jugez ce que la séparation devait être pour
cette famille de quatre coeurs.

La soeur Nanerl était déjà revenue à la maison auprès de son père. La
mère et le fils allaient partir pour Paris.


LÉOPOLD MOZART À SA FEMME ET À SON FILS,

À MUNICH.

                                        «Salzbourg, 25 septembre 1777.

«Lorsque vous fûtes partis, je montai péniblement l'escalier et me
jetai dans un fauteuil. J'avais pris toutes les peines du monde pour
me retenir au moment de nos adieux, pour ne pas les rendre plus
douloureux, et dans mon trouble j'ai oublié de donner ma bénédiction à
mon fils. J'ai couru à la fenêtre et je vous la donnai à tous deux de
loin, mais sans pouvoir plus vous apercevoir; vous aviez probablement
déjà traversé la porte de la ville, car j'étais resté longtemps assis
sans penser à rien. Nanerl pleurait et sanglotait sans mesure, et
j'eus bien de la peine à la consoler.

«Ainsi s'est écoulée cette triste journée, à laquelle je ne pensais
pas être jamais destiné. Ce matin j'ai fait venir M. Glatz,
d'Augsbourg, et nous sommes convenus que vous deviez descendre à
Augsbourg chez Lamb, dans la rue Sainte-Croix, où vous dînerez à 1 f.
par personne, où vous trouverez de belles chambres, et où descendent
des personnes fort distinguées, des Anglais, des Français, etc. Vous y
êtes tout près de l'église.»


XIV

Mais le chef-d'oeuvre de la piété paternelle est cette lettre
admirable, véritable testament du coeur de Mozart le père, adressée
comme une recommandation de l'âme à son fils pour le préserver contre
les dangers de Paris, et pour faire en même temps devant Dieu, devant
sa femme et devant ce fils, l'examen de sa conscience de père pendant
les tribulations de son existence. Nous ne pouvons résister au désir
de la reproduire ici tout entière. C'est une de ces pages déchirées du
livre du coeur qui doivent être recueillies pour l'immortalité dans
le manuel des vertus de famille.


L. MOZART À SA FEMME ET À SON FILS.

                                          «Salzbourg, 16 février 1778.

«J'ai reçu votre lettre du 7 et l'air français qu'elle contenait. Ce
morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je
revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si
parfait.

«Tous ceux qui disent que tes compositions réussiront à Paris ont
raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'écrire dans
tous les genres. Tu n'as pas à t'inquiéter des leçons à donner à
Paris. D'abord, personne n'ira dès ton arrivée renvoyer son maître
pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est
peut-être quelques dames qui jouent déjà bien, qui veulent
perfectionner leur goût, et, dans ce cas, elles payeront bien. De
plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des
souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout à Paris:
elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent
admirablement.--Ce sont là tes gens, et les compositions sont tes
affaires; car tu peux acquérir gloire et argent en publiant des
morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un
recueil d'airs français avec accompagnement de clavecin, comme celui
que tu m'as envoyé, et enfin des opéras.--Quelle difficulté vois-tu à
cela? Tu t'imagines que tout doit être fait sur-le-champ, avant même
qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les
témoignages de nos anciennes connaissances à Paris. Ce sont tous, ou
du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous
auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand
suffirait) qui s'intéressent à toi; tu feras ce que tu voudras. Comme,
selon toutes les probabilités, cette lettre est la dernière que tu
recevras de moi à Manheim, elle s'adresse surtout à toi.

«Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi
combien ce nouvel éloignement me pèse au coeur. Si tu veux prendre la
peine de penser mûrement à ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux
enfants, dans vos années les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de
pusillanimité, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en
tout temps j'ai été un homme ayant le courage de tout entreprendre.
Seulement j'ai toujours agi avec toute la prévoyance et la réflexion
que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu
seul voit l'avenir. Nous n'avons été jusqu'à ce jour, en vérité, ni
heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flotté entre les deux
extrêmes. Nous avons tout tenté pour te rendre heureux et faire notre
bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrière;
mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu réussir. Notre dernière
démarche nous a complétement abattus. Tu vois clair comme le jour que
désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si
bonne et si aimante soeur, est uniquement entre tes mains. Depuis
votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes
assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour
entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assuré[2], une femme, sept
enfants et ta grand'mère, pour supporter des frais de couches, de
mort, de maladie, frais et dépenses qui, si tu veux y penser, te
convaincront que non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le
moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grâce spéciale de
Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes
amères privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et
cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai
sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que
non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire,
mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me
permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de
songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre
paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont
ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à
la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la
peine est si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi
et les siens; et, malgré cela, il faut être content et s'exténuer à
parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or,
non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre méfiance à
ton égard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta
filiale affection. Tout dépend de ta raison d'abord, et tu as
certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des
circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas
maître; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espère et je t'en
prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu
t'imagines que c'est par préjugé que je tiens Paris pour une ville si
dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre expérience, aucun
motif de considérer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors
et ta position actuelle diffèrent comme le ciel et la terre. Nous
demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans
une maison privée. J'étais un homme fait, vous étiez des enfants.
J'évitai toute connaissance, et surtout toute espèce de familiarité
avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de même
en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amitié que des gens
d'un haut rang, et de ceux-là seulement qui étaient posés; jamais de
jeunes hommes, quand ils eussent été de la plus haute volée. Je
n'invitai personne à venir me voir chez moi pour conserver ma liberté,
et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres
quand cela me convenait; car, s'ils me déplaisent et si j'ai à
travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens
viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en
débarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent précisément
me gêner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu
n'as par conséquent pas le sérieux de l'âge qui peut empêcher de
rechercher ta connaissance ou ton amitié tant de jeunes hommes de
quelque rang qu'ils puissent être, tant d'aventuriers, de
mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le
monde de Paris. On se laisse entraîner on ne sait comment, et on ne
sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas même parler des femmes,
car là il faut une extrême retenue et toute la raison possible,
puisque, sous ce rapport, la nature elle-même est notre ennemie, et
que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modérer et se
maintenir dans les bornes légitimes l'appellera en vain à son secours
quand il sera tombé dans l'abîme: c'est là un malheur qui ne se
termine ordinairement qu'à la mort. Avec quel aveuglement on se laisse
d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux
tout à fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en
s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre
expérience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta
m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr
et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains,
après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur
ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je
n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de
ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te
voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon
catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec
ardeur, et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne
devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure
de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon coeur ma paternelle
bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus
sûr.»

         [Note 2: 53 francs 50 centimes; ainsi 642 francs par an.]

       *       *       *       *       *

Il n'y a pas de père qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il
n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans
cette paternité divine du père et de la mère ici-bas.

Hélas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder à en perdre la
moitié la plus présente et la plus adorée dans la personne de cette
mère qui était devenue pour lui tout un univers pendant son isolement
à Paris.

Il avait trouvé à Paris quelques leçons à donner et quelques concerts
pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans
plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des
protecteurs et ne trouvant que des indifférents. C'est l'histoire de
tous les siècles. Lisez celle-ci:


LE FILS AU PÈRE.

                                              «Paris, le 1er mai 1778.

«Nous avons reçu votre lettre du 12 avril. J'ai tardé à vous répondre,
espérant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau
relativement à nos affaires; mais je suis obligé de vous écrire sans
avoir rien de certain, rien de positif à vous mander. M. Grimm m'a
donné une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru.
Le but de cette lettre était de me recommander à madame la duchesse de
Bourbon (qui était alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et
à l'intérêt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que
j'entende parler de rien. Mais on m'avait engagé à revenir au bout de
huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une
demi-heure dans une pièce énorme, sans feu, sans poële, sans
cheminée, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive
avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin
qu'elle me montre, aucun des siens n'étant prêt; elle m'engage à
l'essayer. «Très-volontiers,» lui répondis-je; «mais en ce moment cela
m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gelés que je ne les
sens plus.» Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une
pièce ou il y aurait une cheminée et du feu. «Oh! oui, Monsieur, vous
avez raison.» Ce fut toute sa réponse. Alors elle s'assit, se mit
pendant une heure à dessiner en compagnie de quelques messieurs qui
étaient réunis en cercle autour d'une table. Là j'eus l'honneur
d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fenêtres étaient
ouvertes. J'étais glacé, non-seulement des mains et des pieds, mais de
tout le corps, et la tête commençait à me faire mal. Il régnait dans
le salon _altum silentium_, et je ne savais plus que devenir de froid,
de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller
roide: je n'étais retenu que par la crainte de déplaire à M. Grimm.
Enfin, pour abréger, je jouai sur ce misérable piano-forte. Le pire,
c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur
dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles.
Enfin, excédé, je perdis patience. J'avais commencé les variations de
Fischer; j'en jouai la moitié et je me levai. Alors une masse
d'éloges. Quant à moi, je leur dis ce qu'il y avait à dire, qu'avec un
pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il
me serait fort agréable de jouer un autre jour sur un meilleur
instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse à
rester encore une demi-heure pour attendre son mari.

«Celui-ci, à son arrivée, s'assit près moi, m'écouta avec la plus
grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente,
et, malgré le misérable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en
bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et
des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre,
et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie,
tout honneur à jouer. J'ai plus tard tout raconté à M. Grimm. Vous
m'écrivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de
nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est
impossible. Il n'y a pas moyen d'aller à pied; tout est trop loin, et
il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et
pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres
par jour sur le pavé, et encore _pour rien_, car les gens se
contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me
prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'écrie: _Oh!
c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est étonnant!_ et puis:
_Adieu._ En ai-je jeté ainsi par les rues, de l'argent, dans les
commencements, le plus souvent sans même connaître les gens! On ne
croit pas de loin combien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup
changé.»

Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis
le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives
était le Raphaël de la musique, l'auteur futur du _Mariage de Figaro_
et de la tragédie de _Don Juan_ dans un même homme, les yeux se
mouillent et le coeur se crispe; de tous les déboires du génie en ce
monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges.

«S'il y avait ici à Paris, s'écrie-t-il en versant tous ces déboires
dans le coeur de son père, s'il y avait un coin seulement où les gens
eussent de l'oreille pour entendre, un coeur pour sentir, du goût
pour comprendre quelque chose à la musique, je rirais volontiers de
toutes ces misères, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en
ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas
que j'exagère, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu
tout-puissant si j'en reviens avec le goût sain et sauf! Je le prie
tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je
fasse honneur à toute la nation allemande, que je gagne quelque argent
pour être en état de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous
réunissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos
jours dans la paix et dans la joie.»


XV

Cette paix et cette joie, qu'il aimait à voir en perspective, se
changèrent peu de jours après en larmes éternelles et en complet
isolement: la seule joie de sa solitude, sa mère, malade de tristesse
et d'exil, lui donnait de temps en temps des appréhensions sur sa
santé; il la soignait comme le souffle de ses lèvres, il passait seul
les jours et les nuits à composer, à prier, à espérer et à désespérer
à son chevet.

Tout à coup la lettre du 3 juillet 1778 à l'abbé Bullinger de
Salzbourg prépare la fatale nouvelle pour son pauvre père. La main de
la religion lui paraît seule assez forte et assez douce pour la lui
faire accepter sans mourir.


WOLFGANG MOZART À M. L'ABBÉ BULLINGER.

                                               «Paris, 3 juillet 1778.

«Excellent ami (pour vous tout seul),

«Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.--Je
vous écris à deux heures du matin.--Il faut que je vous le dise: ma
mère, ma mère bien-aimée n'est plus! Dieu l'a rappelée auprès de lui.
Il l'a voulu!--C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonné à la
volonté divine. Il me l'avait donnée, il pouvait me la reprendre.
Représentez-vous les inquiétudes, les angoisses, les tourments que
j'ai éprouvés durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir
conscience; elle s'est éteinte comme une lampe; elle s'était confessée
trois jours auparavant, elle avait communié et reçu l'extrême-onction.
Les trois derniers jours elle a eu un constant délire, et aujourd'hui,
vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombée en
agonie et a perdu en même temps tout sentiment. Je lui serrai la main,
je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien,
et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort,
vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne
auprès d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon père connaît, M.
Haine, et l'hôtesse. Il m'est impossible de vous décrire aujourd'hui
toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a
ainsi voulu. Je n'ai d'autre prière à vous faire que de vous demander
de préparer le plus doucement possible mon pauvre père à cette triste
nouvelle. Je lui écris par ce même courrier qu'elle est dangereusement
malade. J'attends sa réponse pour savoir comment j'aurai à lui écrire.
Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que
je suis préparé! J'ai, par une grâce toute particulière de Dieu, tout
supporté avec fermeté et résignation. Lorsque le danger devint
imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une
mort bienheureuse à ma mère, et à moi force et courage; et le bon Dieu
m'a exaucé et m'a départi ces deux grâces dans la plus grande mesure.
Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver
mon père; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et désoler
lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma
soeur de toute mon âme. Allez les voir sans retard, je vous en
supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais
préparez-les; tâchez que je puisse être tranquille, et que je n'aie
pas à craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher père, ma
soeur bien-aimée. Répondez-moi immédiatement, je vous prie.

  «Adieu; je suis votre très-obéissant
  et reconnaissant serviteur,

                                             «WOLFGANG-AMÉDÉE MOZART.»


XVI

Voilà le pauvre artiste étranger seul devant le lit vide de sa mère,
dans une chambre haute et sombre d'une hôtellerie à Paris; et, pour
comble de contraste entre son coeur et son art, tout en pleurant il
faut chanter.

La lettre qui suit la sépulture fait frissonner. Le jour est pris pour
un concert d'où dépend son pain et le pain de son père, et le payement
des funérailles de sa mère; concert où l'on doit exécuter une de ses
compositions et où il doit diriger lui-même l'orchestre! Écoutez le
récit fait le lendemain à son père. «Je priai Dieu d'y suffire, et
voilà! La symphonie commence; Raff était à côté de moi, et dès le
milieu du premier allegro il y avait un passage que je savais devoir
plaire. Tous les auditeurs furent ravis, et il y eut un immense
applaudissement; mais comme je savais en l'écrivant quel effet
produirait ce passage, je l'avais fait reparaître à la fin, puis
répéter encore; les mains partirent, et les bravos s'unirent au choeur
des instruments. Aussitôt après la fin j'allai dans ma triste joie au
jardin du Palais-Royal. Je dis le chapelet, comme je l'avais promis à
l'âme de ma mère, et je rentrai dans sa chambre vide!...»

Arrêtons-nous là, et, après avoir raconté le musicien, écoutons la
musique.

                                                  LAMARTINE.

(_La fin au mois prochain._)



COURS FAMILIER

DE LITTÉRATURE



XXXe ENTRETIEN.



LA MUSIQUE DE MOZART.

(2e PARTIE.)


I

Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il
lui faut emprunter, pour se faire entendre (au théâtre surtout et dans
les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le
chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments
ou une seule de ces voix discorde, son oeuvre manque son effet dans
l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni
instruments pour lui donner l'être, son oeuvre n'existe pas. Excepté à
la poésie ou à l'éloquence, arts immatériels qui n'ont besoin que
d'une parole ou d'une plume, il faut un matériel à tous les arts: des
blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre;
mais au musicien, il faut un monde d'exécutants. Voilà pourquoi on
peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'âme d'un grand
musicien dans son oeuvre.

Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y
en a une pour toute autre chose. Pendant que nous écrivions ces pages
sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous
rafraîchir l'oreille dans l'audition de ces délicieuses mélodies
entendues autrefois et restées en tronçons dans notre mémoire comme
des échos de jeunesse et d'Italie, voilà que nous lisons par hasard,
sur une affiche de théâtre, LES NOCES DE FIGARO, au Théâtre-Lyrique,
sur le boulevard de Paris; et pour comble d'étonnement et de bonne
fortune, voilà que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel
et savant directeur de ce théâtre, M. Carvalho, un billet de loge
pour la douzième représentation de ce chef-d'oeuvre. Il semble que le
hasard m'avait inspiré d'écrire sur Mozart à la même heure où ce même
hasard inspirait, aux artistes transcendants groupés dans ce petit
sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix
d'élite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de
Paris.

Je n'étais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'âme qui
fait rechercher ou savourer un plaisir théâtral; mais cette
représentation n'était pas un plaisir pour moi: c'était un devoir de
situation, une étude d'écrivain; ayant à parler ce jour-là du musicien
de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespérée s'offrait à
moi, me retremper dans cette musique dont j'avais à analyser le
charme, et, pour ainsi dire, la divinité pour mes lecteurs. C'était là
un à-propos que je ne pouvais méconnaître sans ingratitude envers le
hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le
long boulevard vers le Théâtre-Lyrique. Mon âme souffrait en moi de ce
contraste forcé entre un homme qui entre au théâtre, pour y chercher
l'ivresse d'une jouissance, et ce même homme qui, plongé dans une mer
d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que
personne ne pût lire sa tristesse sur son visage.


II

N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je
trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la
scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et
moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes:
une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une
exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus
qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies
éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans
l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces
ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par
leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous
l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement
quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en
balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un
autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en
suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle
que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on
sait l'opéra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparaître
d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses,
semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et
de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on
retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une
ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est
une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation
existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent
été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une
petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française,
forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à
ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la
perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois
cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant
quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt
de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de
Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame
_Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'exécution
qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels
accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent
prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les
religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des
éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les
anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La
figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans
les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert
de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de
son génie.


III

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jeune homme, Wolfgang Mozart (la
plus prodigieuse organisation musicale qui fut jamais), c'est que la
musique et l'homme en lui ne sont, pour ainsi dire, qu'un seul être;
la musique est couchée avec lui dans son berceau, il balbutie à l'âge
de trois ans, sur les genoux de son père ou de sa mère, des airs au
lieu de paroles; la musique joue avec lui sur tous les instruments
sonores comme avec les jouets de ses premières années; la musique
écrit par sa main des sonates pour le clavecin, des fugues pour
l'orgue des cathédrales ou des opéras pour les théâtres d'Italie dès
son adolescence; elle voyage avec lui de Milan à Naples, de Naples à
Venise, de Venise à Vienne, de Vienne à Paris, enlevant à toutes ces
langues, à tous ces climats, à toutes ces vagues, à tous ces vents,
leurs harmonies, comme la brise, en parcourant la terre, lui enlève
tous ses parfums pour s'embaumer elle-même. La musique sanglote avec
lui au chevet du lit de mort de sa mère et s'associe à ses
funérailles. La musique se mêle à ses amours; elle écrit avec lui de
sa main mourante son angélique _Requiem_; elle note ainsi son premier
et son dernier soupir; elle l'exhale avec son âme et va se joindre au
concert céleste dont toute sa vie n'a été que le prélude ici-bas.

C'est le caractère de l'existence de Mozart: ce n'est pas un musicien,
c'est la musique incarnée dans une organisation mortelle.


IV

Après la perte de sa mère à Paris, le pauvre artiste fut recueilli par
Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame
d'Épinay, cette amie célèbre de Grimm et de J. J. Rousseau.

Cette maison était située dans la rue de la Chaussée-d'Antin, sur le
boulevard des Italiens. Il cherche à vendre ses oeuvres musicales à un
éditeur; il ne parvient pas à en trouver quinze louis. L'archevêque
de Salzbourg marchande le père et le fils aux appointements de 500
francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses
concerts lui payent son voyage. «J'ai encaissé hier à Strasbourg trois
louis!» écrit-il avec jubilation à son père.

Il fait représenter avec succès son opéra d'_Idoménée_ à Munich; il
s'établit à Vienne comme musicien de l'archevêque de Salzbourg. Traité
par ce prince de l'Église en domestique de l'ordre le plus inférieur,
il mange avec les marmitons à la table de cuisine. Son brutal
protecteur l'injurie grossièrement de parole et de geste; il est mis à
la porte par les épaules et pourchassé jusqu'au bas de l'escalier avec
les épithètes les plus abjectes.

Il donne des leçons et des concerts par souscription à Vienne; il se
marie avec Constance Weber, soeur d'Aloïse Weber, artiste célèbre dont
il avait demandé la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son
génie à cause de son extérieur souffrant et timide. Sa soeur Nanerl se
marie à peu près en même temps à Salzbourg; son pauvre père reste
seul; Mozart se dévoue à ses vieux jours et l'appelle auprès de lui à
Vienne.

C'est là qu'il compose son premier opéra triomphal, _les Noces de
Figaro_. Son nom et son génie se répandent sur les mélodies divines de
ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphère d'Allemagne, de
France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires,
NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les échos de l'Europe
entière faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de
Rossini, _Di tanti palpiti!_ L'oreille du monde n'est pleine que de
l'âme du poëte de Salzbourg.

Mais ce succès populaire ne le satisfait pas: il veut s'élever, par un
drame musical plus complet et plus tragique, jusqu'à ce point
culminant de l'art où l'artiste, indifférent au jugement de la foule,
parvient à se satisfaire lui-même: le succès dans l'élite, la
popularité du petit nombre, voilà la popularité du génie. Il demande à
son poëte un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous
les cris de l'âme humaine. Son poëte lui propose le drame de _Don
Juan_, Mozart accepte: le poëte écrit, le musicien compose.


V

Le poëte que Mozart s'était associé, pour lui donner les thèmes de ces
compositions dramatiques pour le théâtre, était lui-même une espèce de
_Don Juan_ subalterne qui voulait écrire et faire chanter sa propre
histoire dans l'histoire de son héros, immoral, séducteur, impénitent,
et puni par le ciel de ses amoureux forfaits.

Ce poëte était un certain _Lorenzo d'Aponte_, Vénitien de la race
enjouée, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort
récemment, pauvre et oublié, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux
États-Unis, où le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait
porté; il a écrit, dans ses dernières années, des Mémoires dignes de
ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y
trouver quelques traces justes et vives de son intimité artistique
avec Mozart. Le poëte recevait le premier les confidences du musicien,
en assistant à l'éclosion de ses accords, accoudé sur le dossier de
sa chaise, devant le clavecin.

Ces Mémoires sont de vrais préludes de _Don Juan_, dans la jeunesse
dissipée et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement.

D'Aponte, né dans la petite ville de CÉNEDA, dans l'État vénitien, est
chassé de la maison paternelle par le second mariage de son père avec
une jeune Vénitienne de dix-huit ans, que son père épouse en secondes
noces. Les jalousies de cette belle-mère le forcent à chercher un
refuge dans un séminaire de sa petite ville. Sa précocité d'esprit, la
beauté de ses traits, son aptitude oratoire et poétique le font
discerner par l'archevêque. Ses études achevées, il devient professeur
à son tour dans le séminaire où il a été élevé. On lui offre tous les
honneurs et tous les bénéfices de l'Église, s'il veut entrer dans
l'état ecclésiastique; sa nature légère et libre se refuse à la
gravité de cette profession. Il va chercher fortune à Venise; il
trouve amour et fortune dans sa première liaison avec une belle
courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence
d'un frère de sa maîtresse l'obsèdent. Il croit leur échapper par une
autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive
de la maison d'un odieux époux; rencontré la nuit dans une gondole du
grand canal, l'inquisition de Venise lui enlève cette conquête, jetée
par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme.

Il revient à sa première passion; cette femme et son frère
l'entraînent au Ridotto, sorte de club, où la république encourageait,
pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils
finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord
gagnés. Un vieillard mystérieux, qui avait amassé une fortune de
cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la
bonne grâce et la charité de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle
dans sa maison, lui montre son trésor; il lui propose de lui donner en
mariage sa fille unique, beauté accomplie qui vient de sortir du
couvent, et qu'il fait apparaître devant lui dans toute la fraîcheur
de son adolescence: d'Aponte est enivré à la fois par l'amour et par
la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et
qu'il redoute le fait hésiter. Il s'éloigne en gémissant de la chambre
du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses désordres. Les
représentations d'un frère aîné qui vient l'arracher à ses
libertinages le ramènent à Trévise; il y professe les belles-lettres
avec un applaudissement qui répand son nom dans Venise. Des vers
satiriques contre le conseil des Dix le font arrêter par l'inquisition
d'État: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute
peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et
protecteur des lettres, le poëte raconte l'empire exercé sur ce
vieillard par une jeune fille nommée Térésa qui finit par épouser le
patricien. Les moeurs étranges de Venise sont peintes, dans ce récit
de d'Aponte, en traits de Molière et de Pétrone. Un sonnet en patois
vénitien contre les grands, chanté par les gondoliers, et dont il est
l'auteur; un jambon mangé en carême dans une hôtellerie de la ville,
servent de prétexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent à la
fois; ses amis lui conseillent de prévenir sa condamnation par la
fuite, il quitte Venise pour jamais.


VI

Il arrive à Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se présente
à la première hôtellerie venue, sans autre bagage qu'un _Horace_, un
_Dante_ et un _Pétrarque_ annotés par lui, seule fortune d'un
philosophe, d'un amoureux et d'un poëte. La peinture de la jeune
hôtesse allemande qui l'accueille, et dont il devient épris au premier
coup d'oeil, est d'une grâce, d'une fraîcheur et d'une candeur qui
égalent les pages de Daphnis et Chloé ou les primeurs d'imagination de
J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur,
auquel assistent les servantes et la belle hôtesse, la scène de la
déclaration d'amour faite à l'aide d'un dictionnaire allemand-italien,
où le doigt muet de la jeune veuve et du jeune poëte marquent les mots
qui révèlent leur inclination naissante est une scène supérieure à
celle du page dans les _Noces de Figaro_ que d'Aponte et Mozart
devaient écrire et chanter bientôt ensemble: nous n'en connaissons pas
de pareille en français. Dans la scène suivante, l'hôtesse, appelée un
moment par l'arrivée d'autres voyageurs, disparaît; elle revient
bientôt, accompagnée d'une de ses servantes, à qui elle fait chanter
un air allemand dont les paroles signifient:

«J'aime un homme du pays d'Italie.»

Le poëte allemand Göthe n'est pas plus séduisant dans Marguerite, plus
naïf dans Mignon; d'Aponte joue sans préméditation le rôle de Faust et
de don Juan, à son premier pas sur la terre des magies de la poésie et
de l'amour. Le besoin d'argent le force à quitter cette délicieuse
halte et à chercher des ressources dans son talent poétique. La jeune
hôtesse lui offre en vain sa bourse et son coeur, il a la délicatesse
de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de
ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impératrice et des
hommes d'État de l'Autriche. Une série d'aventures bizarres lui fait
quitter Goritz; il se rend à Vienne et à Dresde: le premier ministre,
comte Marcolini, goûte son talent et le protége. Il écrit des opéras
et des psaumes; il s'éprend à la fois de la mère et des deux filles
d'un peintre italien établi à Dresde; ce triple amour, quoique contenu
dans les bornes de l'honnêteté, amène une explication sévère entre la
mère et le père, avec le séducteur innocent. On somme d'Aponte de se
déclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser
ses visites. Le mariage épouvante ses amours; il confie ses anxiétés à
un vénérable ecclésiastique de Dresde, le père Huber, amateur
passionné de musique et de vers; le père Huber lui donne les conseils
de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, après avoir
glissé dans sa poche cent sequins et une _Imitation de Jésus-Christ_.


VII

Arrivé à Vienne, il est recommandé au célèbre Salieri, compositeur et
directeur d'opéra italien à la cour de l'empereur Joseph; le grand
poëte Métastase, le Quinault de l'Italie, l'accueille. Par la
protection de Salieri et de Métastase, il est introduit auprès de
l'empereur, qui le charge de composer des _libretti_ pour son théâtre
italien de Vienne. Métastase meurt, et d'Aponte aspire à lui succéder.
L'abbé Casti, son rival en poésie théâtrale, prévaut injustement sur
ce jeune homme. Paësiello, le grand compositeur napolitain, emprunte à
Casti ses poëmes; d'Aponte échoue dans sa première tentative
théâtrale, sur la musique de Salieri. L'amour le console de ce revers.
Un chirurgien italien, jaloux de la préférence obtenue par d'Aponte
dans le coeur d'une belle Viennoise, lui donne un remède contre un
léger mal, qui lui fait tomber à vingt-neuf ans toutes les dents. Il
cherche en vain à atteindre son assassin pour le punir de sa perfidie;
la fuite le dérobe pendant huit ans à sa vengeance.


VIII

C'est dans cette situation désespérée que d'Aponte rencontre Mozart, à
peu près aussi disgracié que lui de la faveur des cours, des
directeurs de théâtres et du public que d'Aponte l'était lui-même. Il
est curieux de lire ce que d'Aponte raconte, dans ses Mémoires, de sa
première entrevue et de sa liaison constante ensuite avec le génie
encore méconnu de la musique.

«Wolfgang Mozart, dit d'Aponte, que j'eus l'occasion de rencontrer
enfin à Vienne chez le baron de Vetzlar, son grand partisan et son
ami; Wolfgang Mozart, quoique doué par la nature d'un génie musical
supérieur peut-être à tous les compositeurs du monde passé, présent et
futur, n'avait jamais pu encore faire éclater son divin génie à
Vienne, par suite des cabales envieuses de ses ennemis; il y demeurait
obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans
les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. Je ne
puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule
persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à
laquelle l'Europe et le monde durent la révélation complète des
merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie.
L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes
allemands de Mozart, ne consentiront jamais à accorder une telle
gloire à un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous
ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohême, en Saxe,
toute sa famille, et surtout le baron de Vetzlar lui-même, son
enthousiaste, dans la maison duquel naquit la première étincelle de
cette divine flamme, me sont témoins de la vérité de ce que je dis
ici...

«Et vous, continue-t-il en prenant à témoin et en apostrophant leur
protecteur commun, M. de Vetzlar, vous, monsieur le baron, qui venez
de me donner des preuves récentes de votre fidèle et gracieux
souvenir; vous, qui avez tant aimé et tant apprécié cet homme vraiment
céleste, et qui avez une si juste part dans sa gloire, dans cette
gloire devenue plus grande et plus sacrée par l'envie qui l'a
constatée et par notre siècle, qui la ratifie unanimement après sa
mort, rendez-moi le témoignage que je revendique aujourd'hui de vous
pour la postérité.

«Je compris facilement, ajoute-t-il, que l'immensité du génie musical
de Mozart exigeait un sujet de drame vaste, multiforme, sublime. En
causant un jour avec lui, il me demanda si je pourrais aisément
réduire en drame la comédie de Beaumarchais intitulée _les Noces de
Figaro_. Le succès fut soudain et universel.

«Bientôt après, Mozart, s'en remettant à moi du choix d'un drame plus
élevé, plus vaste et plus surnaturel approprié à son génie, je pensai
à _Don Juan_, dont l'idée le séduisit complétement. J'écrivais pendant
le jour pour Salieri, et la nuit pour Mozart. Après avoir lu quelques
pages de l'_Enfer_ du Dante pour donner le diapason à mon inspiration,
je me mettais à ma table de travail vers l'heure de minuit: une
bouteille d'excellent vin de Tokay était à droite, mon écritoire à ma
gauche, une tabatière pleine de tabac de Séville devant moi. En ce
temps-là, poursuit-il, une jeune et belle personne de seize ans, que
je n'aurais voulu aimer que comme un père, habitait avec sa mère dans
ma maison; elle entrait dans ma chambre de travail pour les petits
services de l'intérieur chaque fois que je sonnais pour demander
quelque chose; j'abusais un peu de la sonnette, surtout quand je
sentais ma verve tarir ou se refroidir. Cette charmante personne
m'apportait alors, tantôt un biscuit, tantôt une tasse de café, tantôt
seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprès
pour rasséréner l'esprit fatigué et pour ranimer l'inspiration
poétique. Je m'assujettis ainsi à travailler douze heures de suite, à
peine interrompues par quelques courtes distractions, pendant deux
mois de suite. Pendant tout ce temps, la belle suivante restait avec
sa mère dans la chambre voisine, occupée, soit à la lecture, soit à
la broderie, soit au travail de l'aiguille, afin d'être toujours prête
à venir au premier coup de sonnette. Craignant de me déranger de mon
travail, elle s'asseyait quelquefois immobile sans ouvrir la bouche,
sans cligner les paupières, me regardant fixement écrire, respirant
doucement, souriant gracieusement, et quelquefois paraissant prête à
fondre en larmes sur l'excès du travail dans lequel j'étais absorbé.
Je finis par sonner moins souvent et par me passer de ses services
pour ne pas me distraire et ne pas perdre mon temps à la contempler.
C'est ainsi qu'entre le vin de Tokay, le tabac de Séville, la sonnette
sur ma table, et la belle Allemande, semblable à la plus jeune des
muses, j'écrivis pour Mozart le drame de _Don Juan_.»

Et nous ajoutons: C'est ainsi que _Don Juan_ devait être écrit, par un
aventurier, un amant, un poëte, un homme de plaisir et de désordre
inspiré du vin, de l'amour et de la gloire, entre les tentations de la
débauche et le respect divin pour l'innocence, homme sans scrupule,
mais non sans terreur des vengeances du ciel. D'Aponte, à
l'impénitence près, écrivait le drame de sa propre vie dans le drame
de _Don Juan_.


IX

Mais pour que le drame fût complet, il fallait qu'il fût retouché,
transfiguré, idéalisé et pour ainsi dire sanctifié par une âme pure
aussi pleine de divinité que l'âme de d'Aponte était pleine de
souillure. C'est le sort que le dieu de l'art réservait à ce
chef-d'oeuvre poétique et musical, écrit par un impie, noté par un
saint. C'est l'immortel caractère de ce monument musical: on y sent à
la fois bouillonner le vice, prier l'innocence, défier le ciel,
foudroyer le crime, éclater la justice divine, rayonner l'immortalité
rémunératrice à travers les fausses joies et les faux triomphes d'un
scélérat de plaisir.

Et c'est ainsi qu'un vrai critique découvrirait presque toujours dans
le poëte, dans le musicien, dans le peintre, dans le poëte, les
véritables sources de l'oeuvre de ces grands artistes. L'oeuvre, c'est
toujours l'homme: creusez bien, vous trouverez toujours une réalité
sous une fiction.


X

Nous ne sommes pas assez musicien nous-même, et nous ne pouvons pas
chanter assez aux yeux nos paroles pour suivre la partition de _Don
Juan_, et pour vous montrer à chaque scène l'esprit satanique du poëte
transformé, converti et divinisé par l'âme idéale, morale et sainte du
musicien. Mais un homme consommé dans l'art de Mozart et Hayden,
commentateur original et éloquent du drame de _Don Juan_, M. _Scudo_,
va nous prêter ici sa science et sa plume. Laissons d'Aponte, qui ne
nous révèle que des anecdotes; prenons Scudo, qui nous révèle deux
mondes superposés dans la partition de _Don Juan_: le monde des
passions dans le poëme, le monde des saintetés dans la musique; la
nature corruptrice et corrompue en bas, la nature surnaturelle et
incorruptible en haut. Ce commentaire, à la fois musical et littéraire
de Scudo, est une des clefs d'or qui ouvrent le mieux le sanctuaire du
génie de la musique dans l'âme du plus éthéré des musiciens.


XI

Mozart, tout fervent de verve musicale qu'il fût en ce temps-là, avait
un fond de mélancolie dans l'âme. Son coeur venait d'être déçu par
l'objet de son premier amour. «Mademoiselle Aloïse Weber, dit Scudo,
était une jeune et jolie cantatrice de grand talent que Wolfgang
Mozart avait entendue et connue à Munich avant son départ pour Paris.
Il désirait passionnément l'épouser à son retour; il était revenu
demander sa main à sa famille avec un espoir mêlé de doute. Mais
lorsque la virtuose coquette et adulée par les grands seigneurs vit
arriver chez elle, après un an d'intervalle, un jeune homme maigre, au
long nez, aux gros yeux, à la tête exiguë, revêtu d'un habit rouge à
boutons noirs qu'il portait en deuil de sa mère, elle le toisa d'une
manière si froide et si cruelle que Mozart ne se le fit pas dire deux
fois. Il refoula dans son coeur la flamme qui le tourmentait depuis un
an, et reporta la partie indécise de son affection sur Constance
Weber, la plus jeune des soeurs d'Aloïse. C'est ainsi que les vrais
poëtes changent d'objet sans changer d'amour, parce qu'ils impriment
sur tout ce qu'ils adorent l'image que Dieu a gravée dans leur âme.

«Cette première déception de coeur, quoique compensée par une heureuse
union avec la soeur d'Aloïse, Constance Weber, était une blessure mal
guérie qui se rouvrait quelquefois dans ses souvenirs; il y avait
donc, non-seulement des gémissements sourds, mais des cris déchirants,
bien que comprimés, dans la voix de ce génie qui chantait en lui; il y
avait de plus un sentiment très-amer de l'injustice et de la
perversité des choses, si ce n'est des âmes. C'est ce désespoir de
l'amour trompé, ce sont ces indignations et ces malédictions des
victimes du sort, ce sont ces joies courtes, malignes et ironiques du
vice triomphant que Mozart éprouvait le besoin d'exprimer dans un
drame. C'était surtout la voix sereine, impassible, mais terrible de
la Providence vengeresse qu'il voulait faire prédominer sur toutes ces
joies, sur toutes ces douleurs et sur tous ces défis du coeur humain.

«Voilà pourquoi, quand les habitants de Prague qui venaient de sentir
les premières, les puissantes délices de son talent dans un drame
purement comique, _les Noces de Figaro_, lui demandèrent un drame à la
fois comique et tragique, il s'associe le poëte d'Aponte pour lui
écrire presque sous sa dictée le poëme de _Don Juan_.»

_Je veux peindre les passions violentes_, écrivait-il à son père;
_mais les passions violentes ne doivent jamais être exprimées ni en
poésie ni en musique jusqu'à provoquer le dégoût même dans les
situations horribles; la musique, selon moi, ne doit jamais blesser
les oreilles ni cesser d'être la musique, c'est-à-dire la beauté de
l'expression chantée._ «C'est la doctrine de l'antiquité dans la
théorie des beaux-arts, dit avec raison M. Scudo en citant ces paroles
si justes; c'est la doctrine pratiquée par Phidias, par Virgile, par
Raphaël, doctrine contraire à celle du musicien rival de Mozart,
Gluck, qui voulait au contraire que la musique ne fût que la
traduction littérale de la parole... Le principe de Gluck, qui est
celui de la France, nous prouve, ajoute le commentateur, que si Mozart
s'était fixé à Paris, il n'aurait jamais écrit le chef-d'oeuvre de
beauté et de sentiment de _Don Juan_.»


XII

Sous cette haute inspiration de Mozart nous avons vu comment d'Aponte,
son poëte, composait les scènes et les dialogues entre deux ivresses,
le vin et l'amour, et en la présence nocturne des fantômes de Dante,
ouvert sur sa table. À mesure que le poëte vénitien avait disposé et
écrit la pièce, il la communiquait à Mozart, qui appropriait à son
tour le chant au drame et le drame au chant.

La mort du père de Mozart venait d'ajouter la note suprême de la
tristesse sans consolation au clavier de l'âme du compositeur. «À
l'époque, dit Scudo, où Mozart se disposait à écrire la musique de
_Don Juan_, il avait trente et un ans. Il était arrivé à cette heure
suprême de la vie d'un grand artiste, où sa main peut écrire
couramment sous la dictée de son coeur, et réaliser, comme il disait,
les rêves de son génie.»

Son esprit profondément religieux, sa piété naïve, semblaient
pressentir confusément l'approche d'une révolution qui viendrait
détruire tout ce qu'il adorait. Des circonstances particulières
étaient venues accroître encore sa tristesse naturelle. Mozart avait
perdu son père, qui mourut à Salzbourg, le 28 mai 1787, à l'âge de
soixante et dix ans, dans un état voisin de la misère, mais heureux
devant Dieu et devant les hommes d'avoir accompli sa mission en
donnant au monde le plus sublime des compositeurs.

Léopold Mozart était venu visiter son fils à Vienne sur la fin de
l'année 1785. Ils se virent alors pour la dernière fois. À la mort de
son père chéri, Mozart écrivit à sa soeur une lettre touchante où nous
avons remarqué le passage suivant: «Comme la mort, lorsqu'on y
réfléchit, paraît être le vrai but de la vie... Je me suis tellement
familiarisé avec cette idée, que je ne me couche jamais sans penser
que peut-être je ne verrai plus la douce et amère lumière du jour!...»

«Quelque temps après cet événement, Mozart fut assez gravement malade.
Il était à peine rétabli qu'il eut encore la douleur de voir mourir le
meilleur de ses amis, le docteur Siegmund Barisani, premier médecin de
l'hôpital, à Vienne, dont les soins éclairés et affectueux avaient
contribué à prolonger jusqu'alors sa frêle existence. Cette nouvelle
perte, ajoutée à celle de son père, fit sur Mozart une impression
profonde dont il a consigné le témoignage sur un album, de la manière
suivante: «Aujourd'hui, 2 septembre 1787, j'ai eu le malheur de
perdre, par une mort imprévue, cet homme honorable, mon meilleur et
mon plus cher ami, le sauveur de ma vie. Il est heureux, tandis que
moi et tous ceux qui l'ont connu nous ne pouvons plus l'être, jusqu'à
ce que nous ayons le bonheur de le rencontrer dans un monde meilleur
pour ne plus nous séparer.»


XIII

«Frappé coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher au monde,
Mozart se sentit défaillir. Le pressentiment d'une fin prochaine
envahit peu à peu son âme. Une voix secrète semblait lui dire qu'il
fallait se hâter d'accomplir son oeuvre. Une douce tristesse voilait
son regard habituellement trempé de larmes, où se lisait le regret de
la vie qui allait lui échapper dans la force de l'âge et dans la
maturité du talent. C'est dans de telles dispositions qu'il partit
pour Prague avec le libretto de _Don Giovanni_, dont il avait tracé
les principales idées et achevé même plusieurs morceaux. Suivi de sa
femme, il descendit d'abord à l'hôtel des Trois-Lions, sur la place au
Charbon. Quelques jours après, il accepta un logement dans la maison
de son ami Dusseck, située à l'extrémité d'un faubourg pittoresque qui
dominait la ville. C'est là, dans une chambre bien éclairée, ayant
sous ses fenêtres l'aspect réjouissant des beaux vignobles de Kosohirz
chargés de fruits, de parfums et de feuilles jaunissantes, où venaient
expirer les rayons mélancoliques du soleil d'automne; c'est là que
Mozart a terminé le poëme où gémit encore son âme immortelle. C'est
pendant les heures tranquilles de la nuit que Mozart, comme Beethoven,
aimait à travailler, et qu'il trouvait ses plus heureuses
inspirations. Séparé ainsi du monde extérieur, débarrassé des soucis
vulgaires de la vie, promenant son regard ému dans l'infini des cieux,
en face de son piano et de son idéal, il s'abandonnait au souffle du
sentiment qui l'enlevait sur ses ailes divines.

«On sait comment fut écrite l'ouverture de _Don Juan_. La veille de la
première représentation, Mozart passa gaiement la soirée avec quelques
amis. L'un de ceux-ci lui dit: «C'est demain que doit avoir lieu la
première représentation de _Don Giovanni_, et tu n'as pas encore terminé
l'ouverture!» Mozart feignit un peu d'inquiétude, se retira dans sa
chambre, où l'on avait préparé du papier de musique, des plumes et de
l'encre, et se mit à composer vers minuit. Sa femme, qui était à côté de
lui, lui avait apprêté un grand verre de punch, dont l'effet, joint à la
fatigue extrême, assoupissait fréquemment le pauvre Mozart. Pour le
tenir éveillé, sa femme se mit à lui raconter des contes bleus, et,
trois heures après, il avait terminé cette admirable symphonie.
Cependant, ainsi que le fait observer très-judicieusement M.
Oulibicheff, ce miracle est peut-être moins grand qu'on ne le pense.
Mozart, comme Rossini, ayant l'habitude de composer de tête ses plus
grands morceaux, les gardait très-longtemps dans sa mémoire, et,
lorsqu'il se mettait à écrire, il ne faisait guère que copier. Il est au
moins probable que c'est ainsi qu'a été composée l'ouverture de _Don
Juan_. Le lendemain, à sept heures du soir, un peu avant le lever du
rideau, les copistes n'avaient pas encore fini de transcrire les parties
d'orchestre. À peine avaient-ils apporté les feuilles encore humides,
que Mozart fit son entrée à l'orchestre et se mit au piano, salué par de
nombreux applaudissements. Quoique les musiciens n'eussent pas eu le
temps de répéter l'ouverture, conduits par un chef habile, Strobach, ils
l'exécutèrent à première vue avec une telle précision, que l'assemblée
éclata en transports d'enthousiasme. Pendant que Leporello chantait
l'introduction, Mozart dit, en riant, à ses voisins: «Quelques notes
sont tombées sous les pupitres, néanmoins l'ouverture a bien marché.»


XIV

Le succès fut prodigieux à Prague; _Don Juan_ y devint si populaire,
qu'on fut forcé de traduire le poëme en langue allemande, pour que le
peuple pût chanter dans son idiome les airs que son oreille musicale
avait si bien retenus. Le Bohême est le Napolitain de l'Allemagne, il
vit par l'oreille et s'enivre de sons.

Quant au reste de l'Allemagne, de l'Italie, et quant à la France, le
chef-d'oeuvre de la musique moderne eut le sort d'_Athalie_, le
chef-d'oeuvre de la poésie française: il fallait que cette musique
surhumaine attendît trente ans ses juges. Les Viennois eux-mêmes, à
l'exception de l'empereur Joseph II et de quelques connaisseurs
transcendants, seul public des grands novateurs, restèrent froids à
cette sublimité de l'art. Le grand art en tout est trop haut pour la
foule; il faut qu'elle grandisse quelquefois un siècle ou deux pour
former ce jury du génie qui juge enfin avec connaissance de cause,
sans appel et pour la postérité.

«Je ne l'ai écrit, disait modestement Mozart aux hommes qui n'étaient
pas aptes à l'apprécier de son temps, je ne l'ai écrit que pour mes
chers habitants de Prague, pour moi et pour quelques amis.»


XV

Nous voudrions pouvoir donner ici à nos lecteurs l'analyse savante et
sentie de cette oeuvre accomplie de littérature musicale, telle que la
donne M. Scudo dans son commentaire; mais on n'analyse des sons que
par des notes, et les notes dont l'écrivain est obligé de se servir
n'ont pas de sonorité ni de mélodie pour l'oreille.

Lisons seulement le passage où le commentateur reproduit l'impression
de la vengeance divine personnifiée, dans l'entrée en scène de la
statue de pierre, du commandeur au festin de Don Juan, dans son
château plein de ses victimes déjà séduites, ou des victimes qu'il va
séduire.

«Leporello ayant ouvert une fenêtre pour laisser pénétrer dans la
salle du festin la fraîcheur du soir, on entend les violons du petit
orchestre qui est derrière les coulisses dégager les premiers accords
d'un menuet adorable. «Voyez un peu, monseigneur, les beaux masques
que voilà, s'écrie Leporello.--Eh bien! fais-les entrer, répond Don
Juan d'un air dégagé et courtois.--Approchez donc, _signore Maschere_,
réplique le majordome; mon maître serait heureux si vous daigniez
prendre part à la fête.» Après un moment d'hésitation, après s'être
consultés et avoir comprimé un tressaillement d'horreur qu'ils
éprouvent à la vue de l'homme fatal qui pèse sur leurs destinées,
donn'Elvira, donn'Anna et don Ottavio se décident à poursuivre
jusqu'au bout leur dangereuse entreprise; mais, avant d'entrer dans le
château qui cache tant de nombreux mystères, ils s'arrêtent sur le
seuil, et, l'âme émue d'une sainte terreur, ils adressent au ciel
l'une des plus touchantes prières qui aient été écrites par la main
des hommes. L'hymne qu'ils chantent est le fameux trio des masques;
c'est un de ces rares morceaux qui, par la clarté de la forme, par
l'élégance et la profondeur des idées, émeuvent la foule et charment
les doctes. Satisfaire à la fois l'intelligence des forts et le coeur
de tous, n'est-ce pas le but suprême de l'art?

«Un changement de décoration nous introduit dans la salle du festin
magnifiquement illuminée. Des deux côtés de la scène, on voit deux
orchestres qui n'attendent qu'un ordre du maître pour donner le signal
de la fête. Don Juan, plein de verve et de bonne humeur, se promène au
milieu de ses nombreux convives qu'il excite à la joie. Le thème à
six-huit et en _mi-bémol_ majeur, sur lequel don Juan brode ses propos
galants, est plein de franchise et d'élégance. Les réponses de
Zerlina, le dialogue de Leporello avec Masetto, dont la jalousie est
constamment en éveil, les éclats de la foule, tout cela forme un
ensemble que dessinent harmonieusement les _aparté_ des divers
personnages. Cette brillante conversation est interrompue par
l'arrivée de trois masques que nous avons laissés à la porte du
château, et dont la présence est annoncée par un nouveau changement de
mesure et de tonalité. Leporello, puis don Juan, vont au-devant d'eux
avec courtoisie, et les engagent à prendre leur part au plaisir
commun. «Ma maison est ouverte à tout le monde, ajoute le maître avec
l'ostentation d'un grand seigneur, et tout ici invite à la liberté.»
Sur un ordre de don Juan, le bal commence par le délicieux menuet dont
le rhythme onduleux à trois-huit, confié au grand orchestre, se
prolonge indéfiniment comme une pensée fondamentale. Peu à peu et
successivement les deux petits orchestres qui sont sur le théâtre
entament, l'un une contredanse, et l'autre une valse, dont le rhythme
différent venant se superposer sur le rhythme primitif du menuet,
agace l'oreille et pique l'attention. Pendant que don Juan danse avec
Zerlina en lui disant mille douceurs, Leporello cherche à distraire
Masetto; les trois personnages masqués observent dans un coin la
conduite de don Juan, qui leur arrache de temps en temps des soupirs
douloureux et des exclamations d'horreur.

«Un cri perçant s'élève tout à coup du milieu de cette foule enivrée.
_Gente aiuto! aiuto!_ s'écrie Zerlina éperdue, que don Juan vient
d'entraîner dans une chambre voisine. Les musiciens s'enfuient
épouvantés, et les convives irrités enfoncent la porte d'où
s'échappent les cris de la victime. Don Juan en sort précipitamment,
l'épée à la main, tenant par les cheveux Leporello, qu'il feint de
vouloir immoler pour détourner sur lui les soupçons des assistants;
mais sa ruse infernale ne trompe personne. Donn'Anna, donn'Elvira et
don Ottavio se découvrent et apostrophent don Juan d'une voix terrible
en lui disant: _Tutto gia si sà_, on sait tout et vous êtes connu.
Surpris d'abord et décontenancé, don Juan se rassure bientôt et, se
retournant tout à coup comme un lion poursuivi dans son dernier
refuge, il affronte la multitude courroucée, qu'il brave et défie.
L'orage monte dans l'orchestre, qui se soulève et monte par un
crescendo et un unisson formidables, spirale infinie qui sillonne
l'espace et qui, comme la _buffera infernale_, balaye les cieux et en
obscurcit les clartés. Le tonnerre gronde dans les basses, les éclairs
jaillissent de toutes parts; et don Juan, intrépide, _impavidus_, au
milieu de cette conflagration de tous les éléments harmoniques et de
la colère des hommes, puisant dans l'idéal qui l'illumine une force
héroïque, se fraye un passage à travers la foule tremblante, qu'il
accable de son mépris.

«Tel est ce morceau incroyable qui, par la multiplicité des épisodes,
par la variété des caractères, par l'infinie délicatesse des détails,
par la grandeur du plan et la puissance des effets, ne peut être
comparé qu'au _Jugement dernier_ de Michel-Ange. C'est tout un drame
où la passion se mêle au sourire de la tristesse religieuse, conçu et
exécuté par un génie qui unissait la grâce de Raphaël, la mélancolie
de Virgile, à la sombre vigueur de Dante et de Shakspeare. Rien de ce
qui a été fait depuis ne s'approche de ce final incomparable où tous
les maîtres ont puisé à larges mains. La stretta qui termine le finale
du _Barbier de Séville_ procède évidemment du premier finale de _Don
Juan_, où Mozart a concentré toutes les beautés partielles de son
oeuvre.

«Le dénoûment gronde de loin dans l'orchestre; dans une belle salle du
palais de Don Juan, éclairée _à giorno_, on voit une table
somptueusement servie et des musiciens tout prêts à égayer de leurs
concerts le souper du maître. Celui-ci s'assied en chantant avec
désinvolture que ce monde ne doit pas être une vallée de larmes, et
que quand on est riche on a raison de se divertir. Les musiciens du
petit orchestre entament alors un petit air élégant dont le rhythme à
six-huit pétille comme les vins généreux que Leporello ne cesse de
verser dans la coupe avide de don Juan, qui s'épanouit et rayonne à ce
banquet de la vie où il a toujours été un fortuné convive. Au milieu
de fraîches bouffées d'harmonie et de gais propos de table qu'il
échange avec Leporello, dont il se plaît à surprendre la gourmandise,
survient donn'Elvira tout éplorée. Plus amante qu'épouse, toujours
inquiète sur le sort de celui qui a troublé son coeur et sa destinée,
elle vient faire un dernier effort pour le ramener à de meilleurs
sentiments et détourner le coup qui le menace. Ses prières, ses
larmes, ses imprécations, qui attendrissent Leporello, n'arrachent à
don Juan qu'un sourire moqueur et un éloge magnifique du vin et de la
femme, gloire et consolation de l'humanité. Tout cela forme un trio
plein de verve, de contraste et de passion.

«En se retirant désespérée, donn'Elvira pousse un cri d'effroi dans la
coulisse, qui se propage dans l'orchestre et en agite les profondeurs.
«Va voir ce que c'est,» dit don Juan sans s'émouvoir davantage; et
Leporello, revenant tout effaré, raconte qu'il a vu la figure du
commandeur, dont il imite la marche pesante et cadencée. Il serait
impossible d'exprimer par des paroles l'agitation fiévreuse qui règne
dans l'orchestre pendant tout ce dialogue. Voulant s'assurer de la
cause de cette frayeur, don Juan prend une bougie et va lui-même
au-devant de son convive, qui frappe à la porte à coups redoublés.
L'entrée de la statue est annoncée par une succession de longs et
lourds accords en ré _mineur_, que nous avons déjà entendus au début
de l'ouverture, et qui ébranlent le sol de leurs vibrations
formidables. «Tu m'as invité à souper, me voici,» dit le commandeur.
Et sur un ordre de don Juan, qui ordonne à Leporello de préparer un
nouveau souper, l'esprit de la mort lui crie: «Arrête! Ce sont
d'autres besoins qui m'amènent ici. Je t'invite aussi à venir partager
le pain dont je me nourris; viendras-tu?--Je viendrai,» répond don
Juan avec une intrépidité que rien n'arrête. Et pendant ce dialogue
sublime, les accompagnements reproduisent les progressions
chromatiques, les dissonances âcres et terribles qui ont été entendues
au premier acte au moment du duel. «Donne-moi donc ta main,» répond le
commandeur. Et soudain un froid mortel pénètre le coeur de don Juan
sans ébranler son courage. «Repens-toi.--Non.--Repens-toi, te dis-je,
scélérat!--Non, non, jamais!» réplique don Juan, qui, au milieu même
de douleurs surhumaines et déjà livré aux esprits infernaux, conserve
la foi d'un néophyte souriant à l'aurore d'une vie nouvelle. Il
disparaît ainsi sous la terre, qui s'entr'ouvre pour l'engloutir.»

Le génie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, réunit les dons
les plus rares, et c'est l'alliance même de facultés si diverses qui
prépare merveilleusement l'auteur de _Don Juan_ à opérer une
conciliation féconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart
étonne le monde musical par les prodiges de son talent d'exécution;
homme mûr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse.
Il excelle dans tous les genres, il étend sa domination sur tout le
vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au poëme dramatique,
depuis la sonate jusqu'à la symphonie: son imagination, aussi variée
que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de
la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu'à la grâce, et les
transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'âme religieuse;
car il ne faut pas oublier que c'est la même plume qui a écrit le
_Mariage de Figaro_ et la messe de _Requiem_. Après avoir ainsi
traité tous les genres et parlé toutes les langues dans les oeuvres
diverses, Mozart se résume dans un effort suprême et nous donne, avec
la partition de _Don Juan_, la plus complète expression de son génie.

Lord Byron, le plus grand poëte des temps modernes, a voulu rendre en
poésie ce caractère de _Don Juan_, que Mozart a rendu en musique; mais
quelle différence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique
du poëte anglais, et la foi dans l'art sincère, convaincue,
communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le _Don Juan_ du
poëte anglais n'est que la bouffonnerie du génie. Les notes du
musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'âme croyante de Mozart
a vaincu l'âme incrédule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire,
allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mélodies diverses et
délicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du coeur
humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du
ciel.


XVI

Bientôt après il écrivit, pour un autre théâtre d'Allemagne, la _Flûte
enchantée_, musique arcadienne qui est à la musique ce que le _Songe
d'une nuit d'été_ de Shakspeare est à la poésie, une rêverie entre
ciel et terre, une coupe d'opium divin qui endort l'âme dans la couche
des nuages.

Hélas! il avait déjà les pressentiments de l'autre monde; la vie se
retirait de lui et s'exhalait, en se retirant, en mélodies! Les génies
précoces n'ont pas de soir; ils ont tout donné le matin. Au reste, les
longues vies ne sont pas nécessaires aux grands artistes, dont le
talent n'est que sensation; elles sont nécessaires aux poëtes, aux
philosophes, aux historiens, aux orateurs politiques, parce que
l'expérience et la pensée, ces fruits de l'âge, sont les produits de
la maturité, souvent même de l'extrême vieillesse.

La mort de son père avait profondément attristé Mozart; il ne savait
à qui offrir la joie de ses triomphes; il reportait sur sa femme,
Constance, et sur ses quatre petits enfants toute sa tendresse; il
vivait d'amour conjugal et d'amour paternel comme il avait vécu, plus
jeune, d'amour filial et d'amour fraternel; il n'avait encore que
trente et un ans, et déjà il ne tenait plus à la vie que par ses
rejetons. Le caractère de sa musique devenait de plus en plus
religieux; il préférait l'écho du sanctuaire aux applaudissements des
théâtres: ses chants montaient d'avance à son Dieu.


XVII

Quant à son ami et à son collaborateur d'Aponte, il semble que la
fréquentation de Mozart avait amélioré et comme converti ce don Juan
de Venise. En lisant ses Mémoires, comparables aux pages des
_Confessions_ de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels,
moins sophistiqués et moins déclamatoires, on s'aperçoit qu'après ses
relations avec Mozart, le goût, ou du moins le regret de la vertu,
respire dans cet homme d'aventures qui a respiré de près l'âme d'un
homme de régularité et de piété.

D'Aponte enlève à Trieste le coeur d'une jeune et belle Héloïse, fille
d'un négociant anglais: les parents de son écolière lui accordent sa
main. Il part avec elle pour Londres la première nuit de ses noces; il
passe plusieurs années en Angleterre, attaché au théâtre italien de
cette capitale en qualité de compositeur de _libretti_, poëte de
commande chargé de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il
fait une certaine fortune à ce métier; le directeur des théâtres,
Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or, à la recherche des
cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son
administration théâtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne
manque pas de trouver un prétexte pour passer par Venise et pour aller
à _Cénéda_ surprendre sa famille, embrasser son vieux père, éblouir
ses frères, ses soeurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa
prospérité.

Nous ne pouvons résister au désir de traduire ce délicieux retour de
Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'État de Venise: nos
lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont inséparables
dans la postérité; d'ailleurs même, dans les confidences de saint
Augustin, si tendre et si pieux pour sa mère, il n'y a pas beaucoup de
pages en littérature intime supérieures à ce retour d'un fils
aventurier dans la maison paternelle. Lisez.

Mais supposez, de plus, qu'au lieu de lire dans ma traduction
française, langue trop virile et trop peu souple pour ces mollesses
efféminées de l'âme, vous lisez en vénitien, langue aussi balbutiante
et aussi transparente que le murmure des lagunes sur le sable du Lido.
Lorenzo part, il arrive à Hambourg, il traverse l'Allemagne et les
Alpes; il arrive ivre d'amour pour le ciel retrouvé de sa patrie, à
Castelfranco, non loin de Venise et de Cénéda, sa ville natale;
laissons-le maintenant parler.


XVIII

«Arrivé à Castelfranco, dit-il, et désirant savourer de toutes les
manières possibles les délices et les surprises du retour que je me
promettais, je laissai ma jeune et belle compagne de voyage seule à
Castelfranco, et je lui donnai rendez-vous pour nous rejoindre à
Trévise. Trévise n'est distant que de douze milles de Castelfranco.
Nous devions nous y retrouver le 4 novembre de bonne heure. Je partis,
et j'arrivai dans la soirée à Conegliano, qui n'est qu'à huit milles
de distance de Cénéda, ma chère patrie.

«En moins d'une heure je me trouvai à la porte de la maison
paternelle; au moment où mes pieds touchèrent la terre où j'avais eu
mon berceau et où je respirai les tièdes haleines de ce doux ciel
natal qui m'avait nourri, et qui m'avait donné l'aliment de la vie
pendant tant de jeunes années, je fus pris d'un tremblement de tous
mes membres, et une telle sensation de reconnaissance et de piété
courut dans mes veines, que je restai pendant un certain temps
immobile et comme incapable de tout mouvement, et je ne sais combien
de temps je serais demeuré dans cet état si je n'avais entendu tout à
coup, du haut du balcon, une voix qui sembla m'ébranler doucement le
coeur, et que je crus reconnaître pour une voix anciennement connue de
mon oreille.

«J'étais descendu de la voiture de poste à quelque distance de la
maison paternelle, afin de ne pas éveiller l'attention et de ne pas
laisser soupçonner l'arrivée d'un étranger dans la ville par le bruit
des roues et le pas des chevaux. J'avais enveloppé ma tête d'un
mouchoir qui me retombait sur le visage, de peur qu'à la lueur des
lanternes on ne me reconnût par les fenêtres; et quand, après avoir
enfin frappé timidement à la porte, j'entendis répondre du haut du
balcon: Qui est là? je m'efforçai de déguiser le son de ma voix, et je
ne dis que: Ouvrez! Mais ce seul mot suffit à me faire reconnaître, au
son de la voix, par celle de mes soeurs qui m'avait entendu et qui,
jetant un grand cri de surprise et de joie, s'écria en parlant à mes
autres soeurs: C'est lui! c'est Lorenzo! Elles se précipitèrent toutes
avec la rapidité de la foudre par l'escalier, se jetèrent à l'envi à
mon cou, m'étouffant presque de caresses, et, tout en me couvrant de
leurs baisers, me conduisirent à mon pauvre père qui, en entendant
retentir mon nom dans l'escalier, et surtout en me revoyant à ses
pieds, était resté immobile et comme pétrifié pendant quelques
instants.

«Outre le plaisir et la surprise de mon arrivée imprévue, il y avait
une circonstance antérieure qui rendait cette surprise et ce bonheur
infiniment plus frappants pour lui, car ce jour-là était précisément
le second jour du mois de novembre ou le jour des Morts, fête funèbre
particulièrement solennisée dans tous les pays catholiques.

«Ce jour-là tous les parents et tous les amis de la maison se
réunissent dans la soirée pour passer quelques heures ensemble en
veillées de famille et en divertissements innocents. En ce moment, mon
père se trouvant donc à table, entouré de ses fils, de ses gendres, de
ses petits-fils, de ses petits-neveux, venait de les convier à boire à
ma santé, et en portant un _brindizi_ (un toast) il venait de se lever
de sa chaise et de dire: _À la santé de notre Lorenzo, absent depuis
tant d'années; et prions Dieu qu'il nous accorde la grâce de le revoir
avant l'heure de ma mort!_ Les verres n'étaient pas encore vidés qu'on
entendit frapper à la porte, et que les cris de Lorenzo! Lorenzo!
avaient tout à coup retenti dans tous les coins de la maison.

«Il faudrait n'avoir point de coeur dans la poitrine pour ne pas
concevoir l'état d'un vieillard qui passait de beaucoup quatre-vingts
ans dans un événement si surnaturel. Quant à moi, je peux surtout le
sentir par ce que j'éprouvai moi-même. Nous demeurâmes entrelacés
(_avitichiati_) comme la vigne à l'ormeau pendant plusieurs minutes,
et, après un échange à l'envi entre nous de baisers, de caresses,
d'embrassements qui durèrent, cessèrent, reprirent jusqu'aux douze
heures de nuit, j'entendis à la porte de la maison des hurlements de
joie, des voix confuses qui appelaient à grands cris: Lorenzo!
Lorenzo! cris qui, m'ayant attiré à la fenêtre, je vis, à la clarté de
la lune, une foule de personnes demandant à entrer; la porte leur fut
ouverte, et voilà tout à coup la chambre remplie de mes bons et chers
amis de la ville, qui, à la nouvelle de mon retour, étaient accourus
pour me voir. Je compris véritablement ce soir-là de quelles délices
peut se remplir un coeur d'homme, et combien est vrai ce vers du
poëte:

  Dulcis amor patriæ, dulce videre suos.

_Il est doux, l'amour du pays; il est doux de revoir les siens!_

«Je laisse à penser à ceux qui savent aimer l'impression que fit sur
moi la présence de tous ces amis plus ou moins chers, venant, après
vingt ans d'absence, fêter mon arrivée au milieu de la nuit, comme si
leur impatience n'avait pu attendre le jour. Après quelques heures de
délicieux entretiens entre eux et moi, nous nous séparâmes. Alors mon
père voulut que j'allasse enfin me reposer, et m'offrit la moitié de
son lit pour dormir ensemble. Je me couchai un peu avant le bon
vieillard, et je le vis s'agenouiller auprès d'un crucifix qui était
attaché à la muraille au-dessus du second lit, pour dire ses prières
accoutumées; elles durèrent près d'une demi-heure, et je l'entendis
les terminer d'une voix de componction et d'attendrissement par ces
paroles des psaumes:

«_Seigneur, congédiez maintenant votre serviteur, qui n'a plus rien à
vous demander!_»

«Après sa prière il se mit au lit, et, me serrant dans ses bras: «Ô
mon enfant! me dit-il, maintenant que je t'ai revu, je mourrai
content!» Il souffla la lampe, et nous restâmes quelques moments en
silence, attendant le sommeil; mais entendant soupirer plus fortement
qu'à l'ordinaire ce tendre père, je le priai de me dire la cause de
son insomnie. «Dors! dors! mon enfant, me répondit-il avec un nouveau
soupir qu'il ne pouvait comprimer, nous causerons demain.»

«Un instant après il parut dormir, et je m'endormis enfin moi-même. En
me réveillant le matin avec le soleil levant, je m'aperçus que j'étais
seul dans le lit; il s'était levé doucement avant le jour, et il était
allé de bonne heure au marché de la ville pour acheter à temps les
plus beaux fruits et les mets les plus recherchés de la saison pour le
déjeuner et pour la collation du jour. Mes jeunes soeurs, leurs maris,
les enfants de celles qui étaient déjà mères, mes deux petits frères,
Henri et Paul, étaient tous réunis en silence et attendant à la porte
de la chambre, prêts à s'y précipiter au premier bruit qui leur
annoncerait mon réveil; je ne sais si un mouvement, une respiration,
un craquement du lit les avertit que je cessais de dormir, ce que je
sais, c'est que je vis tout à coup et tout à la fois entrer une foule
d'hommes, de femmes, de petits enfants, ouvrir les volets et se jeter
confusément sur mon lit pour m'embrasser, me serrer dans leurs bras et
presque m'étouffer d'embrassements, de baisers et de caresses. Peu
après cette invasion dans la chambre, mon père rentra; ce bon
vieillard était chargé, au delà de ses forces, de fruits et de
bouquets dont mon lit fut à l'instant submergé par toute cette chère
famille; ils m'en couvrirent littéralement des pieds à la tête en
poussant des cris de joie. Dans ce tumulte de tendresse, pendant ce
temps, une jolie petite servante, très-accorte, m'apporta le café;
toute la compagnie fit cercle autour du lit; je m'assis sur mon séant,
tout le monde s'assied et se met en attitude de prendre la collation
en famille.

«En vérité, je ne me souviens pas d'avoir vu, ni avant ni après dans
toute ma vie, une scène de gaieté et de félicité comparable à cette
matinée de Cénéda. Je me figurais plutôt être au milieu d'un groupe
d'anges du paradis que d'habitants mortels de ce bas monde. Ces jeunes
femmes, mes soeurs, étaient toutes charmantes de visage; mais
_Faustina_, la plus jeune de ces sept soeurs, était un véritable ange
de beauté; je lui proposai, en badinant, de la conduire à Londres avec
moi: mon père y consentait, mais elle, ne répondant ni oui ni non, je
soupçonnai, non sans fondement, que bien qu'elle n'eût encore que ses
quinze ans accomplis, elle ne fût déjà plus entièrement maîtresse de
son propre coeur. On passa insensiblement à d'autres sujets
d'entretien.

«Comme personne ne me parlait de mes deux autres frères chéris, Jérôme
et Louis, enlevés par la mort à la fleur de leur âge, je me gardais
bien d'en prononcer moi-même le nom, de peur d'attrister, par quelques
douloureuses réminiscences, la joie de ce beau jour. Mais un nouveau
soupir échappé de mon père me rappela ses respirations pénibles de la
nuit, et je lui en demandai encore une fois la cause: il ne me
répondit pas, mais moi, m'apercevant que ses yeux se remplissaient de
larmes, j'en devinai trop la source, et je me hâtai de changer de
discours. Comme je n'avais jusque-là parlé ni peu ni beaucoup de ma
chère compagne de voyage, je pensai que c'était le moment opportun de
faire mention de mon bonheur à la famille; et, pour ramener sur les
lèvres la gaieté que les larmes mal contenues du père avaient
contristée sur les visages, je parlai ainsi:

«Ne pensez pas pourtant, mesdemoiselles mes soeurs, que je sois venu
seul de Londres revoir mon pays; j'ai amené avec moi une belle jeune
femme qui a dansé comme vous sur ce théâtre, et que j'aurai
probablement le plaisir de vous présenter, demain ou après-demain,
comme une huitième soeur.--Est-elle vraiment aussi belle que vous la
faites? me dit Faustina.--Plus belle encore que toi, lui
répondis-je.--Nous verrons donc ce bijou,» reprit elle! Ce petit défi
de beauté rappela la bonne humeur, on demeura encore quelque temps
ensemble; à la fin, ils sortirent tous et toutes pour me laisser la
liberté de m'habiller. Mon père resta seul près de moi.

«Comme son coeur avait besoin de se soulager, je pensai que c'était le
moment de lui parler de ses deux fils perdus pendant mon absence. «Ah!
si ces deux pauvres enfants étaient avec nous à présent, s'écria-t-il,
quelle ne serait pas leur joie et la nôtre?» Nous pleurâmes ensemble,
lui ses fils, moi mes frères; je parvins à le consoler en lui
promettant qu'avant de partir de Cénéda je lui ferais voir une chose
qui compenserait un peu les pertes de famille que nous avions faites
(sa jeune femme).

«Nous revînmes insensiblement à la gaieté; j'allai rendre visite à
toutes les personnes qui étaient venues nous visiter la veille au
soir; je revis quelques-unes de mes anciennes amies de jeunesse, qui
m'accueillirent avec une joie et une courtoisie tendre, pareille aux
sentiments que j'éprouvais moi-même à les revoir; et ce ne fut qu'à
l'heure du dîner, l'après-midi, que je prévins la famille et les amis
que je devais partir, dès le lendemain, pour Trévise et peut-être pour
Venise.

«Le quatrième jour de novembre, je me disposai en effet à partir pour
Trévise. Comme mon intention était de revenir promptement à Cénéda,
avec ma femme, je me proposais d'emmener avec moi au-devant d'elle,
dans ce petit voyage, la plus jeune de mes soeurs, Faustina, et mon
plus jeune frère, Paulo, qui avait connu autrefois ma femme pendant
qu'elle était encore ma fiancée à Trieste. Mais, à peine le bruit de
mon départ avec eux se fut-il répandu dans la ville, que toute la
jeunesse de l'endroit se pressa autour de la porte pour attendre que
je sortisse de la maison. Je pensais que c'était dans l'intention de
me souhaiter un heureux voyage et un prompt retour; pas du tout:
c'était pour me conjurer, d'une voix unanime, de ne pas emmener avec
moi la belle Faustina; et comme ces supplications avaient presque
l'accent de la défiance et de la menace, je dus promettre avec serment
que je la ramènerais à Cénéda avant que trois jours fussent écoulés.
Nous arrivâmes le même soir à Trévise; ma femme, contre mon attente,
n'y arriva que le lendemain matin; j'étais à la fenêtre de l'auberge à
l'attendre avec impatience, quand je vis approcher la voiture; je
descendis précipitamment l'escalier pour courir la recevoir dans mes
bras. Mon frère, qui m'avait plaisanté sur mon anxiété de la revoir et
sur mon agitation pour ce retard de quelques heures, ne croyait voir
qu'une danseuse de théâtre, comme je l'avais dit à Cénéda. «Nous
allons donc voir enfin cette perle incomparable, plus belle que toi!»
avait-il dit à Faustina. Nous montâmes les degrés, ma jeune femme et
moi; comme elle portait un voile qui lui couvrait entièrement la
figure, mon frère, qui se souvenait du voile noir de Trieste que
j'avais soulevé par badinage la première fois que je la vis, fit le
même geste que moi; il avait aimé tout enfant, à Trieste, celle qui
était devenue ma femme, d'une tendresse passionnée. Il m'avait demandé
mille et mille fois des particularités sur elle; je lui avais répondu
toujours par des généralités, sans lui laisser ni soupçonner ni
espérer que ma _Nancy_ était celle que j'avais épousée; comment
imaginer et surtout comment peindre sa surprise, en la reconnaissant
sous le voile qui venait de l'autre? Bien que la Faustine fût
véritablement d'une beauté accomplie et assez orgueilleuse pour savoir
parfaitement combien elle était admirée, elle ne put s'empêcher de
s'écrier: _C'est vrai, c'est vrai, elle est encore plus belle que
moi!_ Cette surprise fut le premier et le plus grand plaisir que
j'éprouvai à Trévise.»

Son retour à Cénéda avec sa Nancy, sa Faustine et son frère, et la
séparation définitive de cette aimable famille pour retourner à
Londres, sont peints avec la même vivacité et la même candeur d'âme et
de style. Nous ne connaissons dans aucune langue des scènes
domestiques qui remuent plus doucement et plus profondément les fibres
de famille.

Les Mémoires de d'Aponte en sont partout émus; c'était un de ces
coeurs viciés à la surface par les ballottements d'une vie
aventureuse, mais en qui il reste le fond d'où toute vertu peut
renaître, la nature.

Il part de Cénéda pour Londres, il y prospère un moment dans des
spéculations de théâtre et de librairie; il y succombe ensuite sous un
déluge d'adversités domestiques et de dettes; il se réfugie avec sa
femme et ses enfants aux États-Unis, il y professe la littérature
italienne à un peuple qui n'est pas encore parvenu à l'âge littéraire;
il y meurt donc de misère, mais toujours jeune à quatre-vingt-dix-sept
ans! C'est la résipiscence de _Figaro_, c'est la vieillesse de _don
Juan_, mille fois pire que le coup de tonnerre de son drame.

C'est à l'âge de soixante-seize ans qu'il écrit sur les brumes de
New-York ces pages ivres encore d'adolescence, d'amour et de gloire;
la jeunesse de ces hommes est dans leurs adversités. Leur longue lutte
avec la fortune est un exercice qui les rajeunit en les terrassant.
Ils boivent leur sueur comme des naufragés du sort, pour se désaltérer
et retremper leurs forces. Nous regretterions de n'avoir pas connu ces
Mémoires restés obscurs de d'Aponte; c'est un trésor de littérature
vénitienne qui vaut un regard de ce siècle et la traduction d'une main
légère. Nous ne nous étonnons plus de l'amitié de Mozart pour cet
aventurier d'élite; l'homme religieux a ses indulgences, qui sont les
grâces de la vertu.


XIX

Quant à Mozart lui-même, il n'était pas destiné par la nature à jouer
longtemps ainsi avec les malignités du sort. Tout était sérieux en
lui, parce que tout était sublime; sa piété, qui était l'héritage de
son père et de sa mère, lui faisait élever sans cesse sa pensée vers
ce ciel chrétien où il les voyait des yeux de sa foi. Quelques
passages de ses lettres à sa soeur, heureuse à Salzbourg dans un
mariage d'inclination, révèlent les sérénités pieuses de sa pensée.
Cette pensée se traduisait en musique d'Église; il pensait en sons,
ces sons remplissaient d'âme les voûtes des cathédrales. Une phrase
musicale de Mozart convertit autant de coeurs qu'un sermon, car tout
ce qui élève convertit. Dieu est en haut, son génie montait toujours.
Semblable au poëte français Gilbert, qui chanta mourant sa propre
mort, Mozart se chanta à lui-même l'éternelle paix sur son lit
d'agonie dans son _Requiem_. Il expira à trente-cinq ans, en 1791. La
terre ne se doutait pas de ce qu'elle perdait: il fallut trente ans à
son nom pour mûrir à la gloire que ce nom possède aujourd'hui. Mais
Rossini allait naître au moment où Mozart mourait, comme si la
Providence avait voulu que la voix et l'écho ne fussent séparés que
d'un instant dans l'oreille du siècle. Quand nous disons l'écho, nous
ne prétendons pas dégrader le génie original de Rossini au rôle de
répercussion du génie de Mozart; Rossini c'est Mozart heureux, Mozart
c'est Rossini grave. Ils sont différents mais égaux; Mozart est la
mélodie pensive du Tyrol et de l'Allemagne, Rossini c'est la gaieté et
l'ivresse de Naples; nous portons nos climats en nous. Rossini était
plus fait pour le drame musical, Mozart pour la mélodie lyrique isolée
de l'orchestre et de l'acteur. Sa musique se suffisait à elle-même; il
chante pour chanter, Rossini pour émouvoir et pour plaire.


XX

Maintenant si l'on nous demande laquelle des musiques nous préférons,
de celle qui chante seule sans parole, ou de celle que le dialogue
accompagne des paroles sur la scène, nous n'hésitons pas à préférer la
musique non dramatique à la musique théâtrale. Ce n'est que pour le
vulgaire qu'un art se popularise en se mésalliant. Que penseriez-vous
de la sculpture qui emprunterait les couleurs de la peinture pour
rendre les divines formes de Phidias plus semblables aux figures de
cire coloriées devant lesquelles s'extasie l'ignorante multitude de
nos places publiques? Que penseriez-vous de la peinture qui relèverait
en bosse les dessins de Raphaël ou de Titien pour donner plus
d'illusion et plus de saillie à ses tableaux? Vous penseriez que ces
deux arts sortent des conditions propres que la nature leur a
assignées, pour produire plus d'effets peut-être; mais quels effets!
des effets grossiers, sensuels, des enthousiasmes de populace, au lieu
des extases de véritables amateurs d'élite. Or, en fait d'art, la
sensation est dans la foule, mais le jugement est dans l'élite.

Eh bien, c'est là précisément ce que fait le musicien, ce parleur sans
parole de la langue des sens, quand il s'associe au poëte dramatique
pour faire dialoguer, frémir, sangloter, crier, hurler sa musique dans
ce qu'on appelle un opéra sur un thème donné par son poëte. Il
augmente l'effet matériel de son art; mais il l'augmente en altérant
sa nature, en abdiquant son indépendance, en mêlant un art à un autre
art, et même à plusieurs autres arts, de manière à en accroître
l'effet sur les sens, mais à en diminuer la véritable magie sur l'âme.

Nous comprenons très-bien que le musicien, le poëte, le décorateur, le
chanteur, le danseur, le déclamateur dramatique, le peintre et le
statuaire aient eu la pensée de s'associer en un seul groupe d'arts
confondus sur la scène, afin de produire sur la multitude un prestige
souverain à l'aide de tous ces prestiges réunis. Nous n'échappons pas
nous-même à la toute-puissance sensuelle de ce spectacle où le poëte
compose et versifie, où le peintre décore, où l'architecte construit,
où la danseuse enivre l'oeil par la beauté, le mouvement, l'attitude;
où le déclamateur récite, où le personnage tragique ou comique rit et
pleure, se passionne, tue ou meurt en chantant; où l'orchestre enfin,
semblable au choeur de la tragédie antique, accompagne et centuple
toutes ces impressions du drame par ces soupirs ou par ces tonnerres
d'instrumentation savants qui caressent ou qui brisent chaque fibre
sonore du faisceau de nos nerfs en nous. Mais, quelle que soit la
force irrésistible de cette impression des arts coalisés sur notre
nature, tout en la subissant nous la jugeons, et en la jugeant du
point de vue véritablement spiritualiste, c'est-à-dire du point de vue
élevé et vrai de l'art, nous ne pouvons nous empêcher de regretter
pour chacun de ces arts en particulier cette coalition, ou plutôt
cette promiscuité qui altère chacun dans son essence. Nous ne pouvons
nous empêcher de croire que la peinture est plus belle sur un tableau
isolé de Raphaël, dans la solitude d'une galerie du Vatican, que sur
une toile de décoration d'opéra; que la poésie est plus divine dans
une page d'Homère, de Virgile, de Dante ou de Pétrarque, que dans la
vocalisation d'un chanteur et d'une cantatrice; que l'acteur tragique
est plus puissant en récitant simplement son rôle sur sa planche entre
deux lampes, sans autre prestige que son âme, son accent, son geste,
qu'en le chantant au milieu des fantasmagories de la décoration du
costume, du ballet et de l'orchestre; qu'enfin le musicien est plus
éloquent et plus pathétique dans la sublime nudité de ses notes que
dans l'alliance hétérogène de ses notes avec la poésie, le drame, la
déclamation, la décoration, la danse et les oripeaux. Il y a de
l'adultère entre un art et un autre art: leur vraie nature leur
interdit certaines unions, sous peine de se diminuer en croyant se
grandir. L'antiquité le savait: la Grèce, qui avait tout inventé,
n'avait pas inventé ces associations contre nature. Chaque art y était
d'autant plus complet qu'il était plus isolé et plus lui-même.

Nous n'accusons pas ces derniers compositeurs, tels que Mozart,
Rossini et leurs émules, de se prêter à ces alliances forcées; nous
les plaignons: la déclamation n'est pas faite pour chanter, la musique
n'est pas faite pour déclamer. À chacun sa sphère.

Nous concevons que la foule s'y trompe et que la musique ne dise rien
à ses oreilles sourdes, à moins qu'un orchestre immense ne lui fasse
du bruit, que des paroles ne lui interprètent des notes, et qu'une
tragédie ne lui traduise ces paroles et ces notes par ses gestes, par
son accent et par sa physionomie. Mais les hommes doués du sens
musical, tels que ces grands compositeurs ou tels que ceux qui sont
dignes de les comprendre, qu'en ont-ils besoin? Est-ce que la musique
n'est pas une langue complète, une langue aussi expressive, une langue
aussi génératrice d'idées, de passions, de sentiments, de fini et
d'infini que la langue des mots? Est-ce que cette langue des sons, par
son vague même et par l'illimitation de ses accents, n'est pas plus
illimitée dans ses expressions que les langues où le sens est borné
par la valeur positive du mot et par la syntaxe, cette place obligée
du mot dans la phrase! Est-ce que l'homme qui parle le mieux ou qui
écrit le mieux sa langue n'éprouve pas, à chaque instant, qu'il y a
des nuances, des spiritualités, des inexpressibilités, de ces
sensations, de ces pensées, de ces sentiments qui meurent sur ses
lèvres ou sous la plume, faute de paroles assez indéfinies pour les
rendre? Est-ce qu'on n'est pas étouffé quelquefois dans l'amour, dans
l'enthousiasme, dans la prière, par l'impossibilité de produire au
dehors en paroles l'impression qui vous oppresse? Est-ce que le
soupir, le gémissement, le cri inarticulé ne sont pas alors la seule
éjaculation des idées ou des sentiments? Est-ce que la musique est
autre chose que ce soupir, ce gémissement, ce cri mélodieux qui
commence sur nos lèvres juste où l'inexprimable par les mots commence?
Est-ce qu'une symphonie de Beethoven n'est pas mille fois plus
dramatique, pour une imagination rêveuse de l'amateur prédestiné et
passionné de musique, que tous les drames écrits par un poëte pour
servir de texte ou de cadre à un drame musical sur le théâtre? Est-ce
que vous avez jamais éprouvé dans aucun théâtre une impression
musicale comparable à un chant religieux de la voix ou de l'orgue
solitaire exhalant autour des autels ou des tombeaux, sous les arches
d'une cathédrale, l'_Hosanna_ mélodieux, le _Stabat_ sanglotant, le
_Requiem_ suppliant ou résigné de Mozart? Est-ce qu'un air populaire
jaillissant tout à coup à l'oreille des voyageurs d'une vague de la
mer de Naples, d'une gorge du Tyrol, d'une île de la Grèce, d'un lac
d'Écosse, ou par la flûte ou par la voix d'un berger, d'un pêcheur,
d'une jeune fille sur la terrasse de sa chaumière, n'a pas fait monter
et vibrer en vous mille fois plus de cordes sympathiques à l'âme que
tous les orchestres d'opéra? Et cela, pourquoi? Parce que les paroles,
bien qu'en expliquant la musique pour le vulgaire, limitent cette
musique pour le coeur et pour l'imagination de l'homme bien organisé:
la parole, c'est le fini; la musique, c'est l'infini: voilà son
domaine! Les paroles sont un poids de plomb que le musicien est
obligé, à cause de la foule, d'attacher à ses notes pour les retenir à
terre et pour les empêcher de s'envoler trop haut, trop loin dans
l'espace. Quant à nous, nous aimons mieux détacher ce plomb des ailes
du musicien et nous laisser emporter par lui seul au troisième ciel.


XXI

Un homme d'un génie tout à fait fantastique, et par conséquent tout à
fait musical, le somnambule Hoffmann, compatriote et adorateur de
Mozart, a décrit dans quelques pages l'impression qu'il ressentait de
la musique de l'auteur de _Don Juan_. Nous aimons à retrouver ainsi
dans Hoffmann nos propres enthousiasmes pour les divines mélodies du
Raphaël de Salzbourg.

Écoutez ce rêve éveillé:

«Un bruit assourdissant, le cri répété: «Le théâtre commence!» me
tirèrent du doux sommeil dans lequel j'étais tombé. Les basses
murmuraient de concert, un coup de timbales, un accord de trompettes,
un _ut_ échappé lentement d'un hautbois, les violons qui s'accordent:
je me frotte les yeux. Le diable se serait-il joué de moi dans mon
enivrement? Non, je me trouve dans la chambre de l'hôtel où je suis
descendu hier à demi rompu. Précisément, au-dessus de mon nez, pend le
cordon rouge de la sonnette. Je le tire avec violence: un garçon
paraît.

«Mais, au nom du ciel, que signifie cette musique confuse si près de
moi? Va-t-on donner un concert dans la maison?

«--Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne à la table
d'hôte), Votre Excellence ne sait peut-être pas que cet hôtel touche
au théâtre? Cette porte tapissée conduit à un petit corridor d'où l'on
entre dans la loge nº 23: c'est la loge des étrangers.

--«Comment! la loge des étrangers?--Oui, une petite loge qui ne
contient que deux personnes, trois au plus: elle est réservée aux
gens de distinction; tout proche du théâtre, grillée et tapissée de
vert. S'il plaisait à Votre Excellence... On donne aujourd'hui _Don
Juan_, du célèbre Mozart. Le prix de la place est d'un écu et de huit
gros; nous le mettrons sur le compte.

«Il prononça ces derniers mots en ouvrant déjà la porte de la loge,
tant au seul nom de _Don Juan_, je m'étais empressé de me précipiter
dans le corridor par la porte tapissée. La salle était vaste, décorée
avec goût et éclairée d'une façon brillante; les loges et le parterre
étaient chargés de monde. Les premiers accords de l'ouverture me
convainquirent que l'orchestre était excellent; et si les chanteurs le
secondaient quelque peu, je devais m'attendre à toutes les jouissances
que me promettait le chef-d'oeuvre. Dans l'andante, l'effroi du
terrible et souterrain _regno del pianto_ s'empara de moi; l'horreur
pénétra dans mon âme. La joyeuse fanfare, placée à la septième mesure
de l'allégro, résonna comme les cris de plaisir d'un criminel; je crus
voir des démons menaçants sortir de la nuit profonde; puis des figures
animées par la gaieté danser avec ivresse sur la mince surface d'un
abîme sans fond. Le conflit de la nature humaine avec les puissances
inconnues qui la circonviennent pour la détruire, s'offrit clairement
à mon esprit; enfin, la tempête s'apaisa, et le rideau fut levé.

«Gelé et mal content sous son manteau, Leporello s'avance vers le
pavillon, par la nuit noire, et commence: _Notte e giorno fatigar._
Ainsi de l'italien, me dis-je: _Ah! che piacere!_ Je vais donc
entendre tous les airs, tous les récitatifs tels que le grand maître
les a conçus dans son esprit, et tels qu'il nous les a transmis! Don
Juan se précipite sur la scène, et, derrière lui, donn'Anna retenant
le coupable par son manteau. Quel aspect! Elle eût pu être plus
légère, plus élancée, plus majestueuse dans sa démarche; mais quelle
tête! Des yeux d'où s'échappent, comme d'un point électrique, l'amour,
la haine, la colère, le désespoir; des cheveux dont les anneaux
flottants volent sur le cou d'un cygne; ce blanc négligé qui recouvre
et trahit à la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger.
Encore soulevé par l'émotion, son sein s'abaisse et s'élève
violemment. Et quelle voix! Écoutez-la chanter: _Non sperar se non
m'uccidi._ À travers le tumulte des instruments s'échappent, comme par
éclairs, les accents infernaux.»

L'actrice qui a représenté donn'Anna se glisse pendant l'entr'acte
dans la loge d'Hoffmann. Il la reconnaît, il cause avec elle.

«Tandis qu'elle parlait de _Don Juan_ et de son rôle à elle dans le
drame, il semblait que tous les trésors secrets de ce chef-d'oeuvre
s'ouvraient à moi, et que je pénétrais pour la première fois dans un
monde étranger. Elle me dit que la musique était sa vie entière, et
que souvent elle croyait comprendre, en chantant, mainte chose qui
gisait ignorée en son coeur.

«Oui, je comprends tout alors, dit-elle l'oeil étincelant et la voix
animée; mais tout reste froid et mort autour de moi, et lorsque, au
lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour une roulade
difficile ou pour une _fioritura_ agréable, il me semble qu'une main
de fer vienne comprimer mon coeur! Mais vous, vous me comprenez, car
je sais que l'empire de l'imagination et du merveilleux où se trouvent
les sensations célestes vous est ouvert aussi.

«--Quoi! femme divine!... tu... vous connaissez?... Elle sourit et
prononça mon nom.»

La clochette du théâtre retentit: une pâleur rapide décolora le visage
dépouillé de fard de donn'Anna; elle porta sa main à son coeur, comme
si elle eût éprouvé une douleur subite, et, disant d'une voix éteinte:
«Pauvre Anna, voici tes moments les plus terribles!» Elle disparut de
la loge.

«Le premier acte m'avait ravi; mais, après ce merveilleux incident, la
musique opéra sur moi un effet bien autrement puissant. C'était comme
l'accomplissement longtemps attendu de mes plus doux rêves, comme la
réalisation de mes pressentiments les plus secrets. Dans la scène de
donn'Anna, je me sentis soulevé par une voluptueuse atmosphère qui me
balançait légèrement, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'éprouvais
comme la sensation d'un baiser sur mes lèvres; mais ce baiser avait
toute l'impalpabilité du son le plus harmonieux.

«Le choeur avait consommé l'oeuvre; je m'enfuis dans la disposition la
plus exaltée où je me fusse jamais senti dans ma chambre. Je me
sentais à l'étroit dans cette triste chambre d'auberge. Vers minuit je
crus entendre du bruit près de la porte tapissée. Qui m'empêche de
visiter encore une fois le lieu de cette singulière aventure?
Peut-être la reverrai-je encore! Il m'est facile d'y porter cette
petite table, deux bougies, ce pupitre. J'y cours. Le garçon vient
m'apporter le punch que j'ai demandé; il trouve ma chambre vide, la
petite porte ouverte; il me suit dans ma loge et me lance un regard
équivoque. À un signe que je lui fais, il pose le bowl sur la table et
s'éloigne, tout en se retournant encore vers moi, une question sur les
lèvres. J'appuie mes deux coudes sur le bord de la loge, et je
contemple la salle déserte, dont l'architecture, magiquement éclairée
par mes deux lumières, se projette bizarrement en reflets merveilleux.
Le vent, qui pénètre à travers les portes entr'ouvertes, agite le
rideau.

«S'il se levait! si donn'Anna venait encore m'apparaître! «Donn'Anna!»
m'écriai-je involontairement. Mon cri se perdit dans l'espace vide,
mais il réveilla les esprits des instruments de l'orchestre. Il en
sortit un accent faible et singulier, comme s'ils eussent murmuré ce
nom chéri. Je ne pus me défendre d'une terreur secrète, mais qui
n'était pas dépourvue de charme.

«Maintenant, je suis plus maître de mes sensations, et je me sens en
état, mon cher Théodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans
l'admirable composition de ce divin maître. Le poëte seul comprend le
poëte; les âmes qui ont reçu la consécration dans le temple devinent
seules ce qui reste ignoré des profanes. Si l'on considère le poëme de
_Don Juan_ sans y chercher une pensée plus profonde, si l'on ne
s'attache qu'au drame, on doit à peine comprendre que Mozart ait pensé
et composé sur un thème si léger une telle musique. Mais cette
musique, c'était lui; le drame, c'était le poëte...................


«Deux heures sonnent! une commotion électrique me saisit. Je sens les
douces vapeurs des parfums italiens qui me firent pressentir hier la
présence de ma voisine; un sentiment indéfinissable, que je ne
pourrais exprimer que par le chant, s'empare de moi. Le vent
s'engouffre avec plus de bruit dans la salle, les cordes du piano de
l'orchestre frémissent. Ciel! il me semble entendre comme dans le
lointain, portée sur les sons ailés d'un orchestre vaporeux, la voix
d'Anna, qui chante: _Non mi dir bell' idol mio!_ Ouvre-toi, royaume
éloigné et inconnu, patrie des âmes! paradis plein de charmes, où une
douleur céleste et indicible remplit mieux qu'une joie infinie toutes
les espérances semées sur la terre. Laisse-moi pénétrer dans le cercle
de tes ravissantes apparitions; puissent les rêves qui tantôt
m'inspirent l'effroi, et tantôt se changent en messagers de bonheur,
tandis que le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb,
délivrer mon esprit et le conduire aux plaines éthérées!»


CONVERSATION À TABLE D'HÔTE.

UN HOMME RAISONNABLE (frappant sur le couvercle de sa tabatière).

«Il est bien fatal que nous ne puissions entendre de sitôt un opéra
bien exécuté! Mais cela vient de cette maudite exagération.»

UN HOMME BASANÉ.

«Oui, oui! je l'ai dit assez souvent! le rôle de donn'Anna lui fait
toujours mal! Hier, elle était comme possédée. On dit que, pendant
tout l'entr'acte, elle est restée évanouie, et, après la scène du
second acte, elle a eu des attaques de nerfs.»

UN INSIGNIFIANT.

«Oh! contez-moi donc cela?....»

L'HOMME BASANÉ.

«Eh! sans doute, des attaques de nerfs, et si terribles, qu'on n'a pas
pu l'emporter du théâtre.»

MOI.

«Au nom du ciel! ces attaques sont-elles dangereuses! Reverrons-nous
bientôt la signora?...

L'HOMME RAISONNABLE (prenant une prise de tabac).

«Difficilement, car la signora est morte cette nuit, au coup de deux
heures.»

Cette catastrophe de la représentation de _Don Juan_, de Mozart,
racontée ainsi par un indifférent à Hoffmann, à une table d'auberge,
le lendemain de cette nuit qui avait transfiguré l'amateur en pur
esprit, nous rappelle la mort de madame Malibran, la plus extatique
apparition de la beauté, de l'enthousiasme et de la musique incréée,
morte aussi d'excès d'impression musicale, après une représentation de
Mozart. N'ai-je pas vu aussi un rossignol tomber de la branche, après
avoir chanté jusqu'à la mort, pour sa compagne, le coeur éclaté de
mélodie?...

Si je devais renaître sur la terre, je demanderais de renaître avec le
génie de Mozart ou de Rossini, et avec la voix de Malibran, préférant
leurs notes aux plus beaux vers, et la langue de l'infini à la langue
des mots. Les hommes parlent, les anges chantent.

                                                  LAMARTINE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 5) - Un Entretien par Mois" ***

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