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Title: Les derniers jours de Pékin
Author: Loti, Pierre, 1850-1923
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les derniers jours de Pékin" ***

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LES

DERNIERS JOURS

DE PÉKIN

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.

AU MAROC                                         1 vol.
AZIYADÉ                                          1 --
LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT           1 --
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN                      1 --
LES DÉSENCHANTÉES                                1 --
LE DÉSERT                                        1 --
L'EXILÉE                                         1 --
FANTÔME D'ORIENT                                 1 --
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT                  1 --
FLEURS D'ENNUI                                   1 --
LA GALILÉE                                       1 --
L'INDE (SANS LES ANGLAIS)                        1 --
JAPONERIES D'AUTOMNE                             1 --
JÉRUSALEM                                        1 --
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT               1 --
MADAME CHRYSANTHÈME                              1 --
LE MARIAGE DE LOTI                               1 --
MATELOT                                          1 --
MON FRÈRE YVES                                   1 --
LA MORT DE PHILÆ                                 1 --
PAGES CHOISIES                                   1 --
PÊCHEUR D'ISLANDE                                1 --
PROPOS D'EXIL                                    1 --
RAMUNTCHO                                        1 --
RAMUNTCHO, pièce                                 1 --
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                      1 --
LE ROMAN D'UN ENFANT                             1 --
LE ROMAN D'UN SPAHI                              1 --
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE            1 --
TURQUIE AGONISANTE                               1 --
UN PÈLERIN D'ANGKOR                              1 --
VERS ISPAHAN                                     1 --

Format in-8º cavalier.

OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI               11 vol.

_Éditions illustrées._

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré
de nombreuses compositions de E. =Rudaux=                1  vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont=      1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations
de l'auteur et de A. =Robaudi=                           1 --


PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE



LES

DERNIERS JOURS

DE PÉKIN

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.



A

MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER

Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient.


=Amiral=,

Les notes que j'ai envoyées de Chine au _Figaro_ vont être réunies en
un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit
possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être
un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je
vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme
un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de
camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne,
parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour
le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation
continuelle de notre vie de bord.

Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes
yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que
vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu
près inconnue.

Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les
batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que
pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai
vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse
mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes
légendes éditées contre eux!...

Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des
matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine,
sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et
mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui
habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme
leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt
de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne
savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la
sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient
allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient
baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller
s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais
temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il
suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour
comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur.

Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours
pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures,
personne n'aurait eu la patience de me lire.

PIERRE LOTI



I

ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE


Lundi 24 septembre 1900.

L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une
lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait
encore nuit. L'air est tiède et léger... Est-ce l'été du Nord, ou bien
l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni
un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine
quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise.

Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand
cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine
tournant à peine.

Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler,
donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice,
effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans
usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus
soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise,
et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus
rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés.

Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point
du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel
les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence
de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du
Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat,
déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en
dénonce l'approche.

Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes
avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des
jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers
la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins
lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous
côtés.

A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre
arrivée--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait
pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on
nous attend.

       *       *       *       *       *

Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du
branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les
matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait
assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi
d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours
que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée,
signale sur l'horizon des fumées noires,--et ce petit nuage de
houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables
présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme
la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons
nous joindre.

D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus
et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière
qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement
fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est
du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en
chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts
ni maladies graves.

Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer,
disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour
nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très
lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà
terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est
changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle
plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier.

Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses
extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour
des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient
plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle
où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes,
de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la
fumée, révèle de loin les escadres modernes.

Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de
mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le
_Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds
et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant
que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses
cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer
tranquille.

Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent;
on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme
et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et
le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage
de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et
noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux
dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois,
d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la
conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais
tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit
la lumière du matin.

On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en
était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est
bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de
jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien
qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de
bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur
ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque.

L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu,
auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient
trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément
triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet
ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie...

Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil,
à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les
couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante
escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille
Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de
l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à
vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands
vaisseaux immobiles.

Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue
militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les
gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se
promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer,
montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on
entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer
notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce cérémonial,
éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une
magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.

Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous
apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein
été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois
commencera de se glacer pour un long hiver.

       *       *       *       *       *

Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent,
cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres
nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts,
l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou
scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière,
causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de
signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des
projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des
comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de
mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est
pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui
aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait
improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner
quelque fête nocturne extravagante.

       *       *       *       *       *

25 septembre.

Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès
le matin la brise s'est élevée,--à peine de la brise, juste assez pour
coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les
lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les
petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées
d'embruns.

Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond
de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la _Herta_, tout
de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on
attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de
Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient
accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de
nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées
noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les
musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.

Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid,
mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout
ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.

Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette
rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir
débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de
tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener
tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots,
par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à
Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.

Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera
là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous
marins,--rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire...



II

A NING-HAÏ


3 octobre 1900.


Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par
le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des
baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des
soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les
canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une
Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de
l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de
monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.

La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les
montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans
le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans
ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle,
les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne
comme en Provence.

Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait
amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des
Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos
matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne
tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des
dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du
matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs
plumes de coq sur leur casque colonial.

Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de
l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les
beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction
grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et
de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette
interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les
sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la
Mandchourie.

Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent
gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela
se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font
aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de
l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du
côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de
cadavres.

La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de
ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux
de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat
sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement;
mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable
compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré
rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays
désert.

Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au
point où elle vient aboutir à la mer--a été déclaré «international».

Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble,
rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent
des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France,
Italie, Japon, Russie.

On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs
d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un
mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de
bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des
jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de
chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux
nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs
alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de
bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de
nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font
guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de
chrysanthèmes... Des campagnes qui devaient être paisibles,
heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande
épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe.

Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort
des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se
croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la
découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de
faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des
Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des
Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les
champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades
depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un
ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se
pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus.

Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier,
se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à
personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux
fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants,
vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage,
les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation
leurs petits oreillers et leurs petits matelas.

Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille,
vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses
jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir
un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux
jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent
de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis;
sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de
personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de
désespoir, de détresse suprême et sans recours,--tandis que les
soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes
images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin
d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné,
fleuri de zinnias et d'asters...

Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une
ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de
soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les
dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que
l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit
d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de
canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui
avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines,
torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien
n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé
six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les
pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe.

Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort
pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de
matelots pour en prendre possession.

Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en
terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les
meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des
baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier,
des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas
devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz
attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des
gâteaux de sauterelles frites.

Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses
éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton
dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées
couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de
guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de
l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de
fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats.
Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute
les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les
toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent
quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les
hôtes imprévus que nous sommes.

Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de
Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des
Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur
pavillon blanc à soleil rouge.

Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats
du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays
d'alentour.

La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en
talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur
le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés.

Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle
déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune,
mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au
delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose
colossale qui ne doit nulle part finir.

Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de
la Mandchourie.

Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect trompeur
de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les
forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai,
dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense
grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur
n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes
et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient
à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire,
procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la
Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie
entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville
tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la
mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,--tous les
monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en
silence dans du bleu immobile.

Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est
encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques
sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des
asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de
France....

Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon
vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait
arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est
révolue, passée, finie à tout jamais.



III

VERS PÉKIN


I

Jeudi 11 octobre 1900.

A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la
mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en
mission à Pékin.

C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles
distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part
n'indique aux yeux la Chine.

Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour
aller à bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir
jusqu'à terre.

L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du
monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les
lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir,
se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les
grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des
tourelles, des mâtures, des fumées,--et c'est la très étonnante
escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à
ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots.

Ce _Bengali_, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits
bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de
guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient
entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de
Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho.

Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves
arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers
la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout
touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour
voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui
est là tout près, derrière l'horizon...

Suivant le cérémonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit
passer à poupe du _Redoutable_, pour le salut à l'amiral. La musique
l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces
airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons
près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux
qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs
clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des
hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et
pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur
honneur.

Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît.

Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de
pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute
nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille
colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours
géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a
présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les
deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se
dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et
terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses
misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la
clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et
riche,--comme Pékin a dû être.

De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués,
déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes,
témoignent de furieuses et récentes batailles.

(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout
portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé
le _Lion_ était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de
son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les
Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu
imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été
commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les
canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient
inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait
impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.)

Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et
infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le
ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les
deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un
défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre,
cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des
écroulements, des décombres.

Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un
encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage.
Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à
l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United
States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des
inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs,
de chalands, de charbonniers, de paquebots.

De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi
les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des
soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de
coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des
fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore
jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et
d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève
avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour,
apporte tout à coup la tristesse de l'hiver...

Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le
_Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu
décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En
attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte
de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent
tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans
l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une
infecte poussière.

Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là,
ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et
noire, sent partout la peste et la mort.

Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de
la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches
cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les
races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de
mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.

En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien
que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre.
Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les
chiens crevés, les crânes avec les chevelures.

       *       *       *       *       *

Couché à bord du _Bengali_, où le commandant m'a offert l'hospitalité.
Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence
nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles
cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.


Vendredi 12 octobre.

Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui
marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.--Ensuite, les
Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore
comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six
ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir
les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on
me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela
je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le
moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul
compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.

A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les
zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de
fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En
compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des
voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves
parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et
bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des
souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et
d'Alger la Blanche...

Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est
que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des
roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout
d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la
floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de
ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs,
semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis
retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.

La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous
de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une
boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres
grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et
ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de
passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui
donnant un aspect ensanglanté.

Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des
cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des
locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus,
puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce
parcours ne sont plus que des ruines.

       *       *       *       *       *

Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons
pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que
perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des
coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes,
avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs
petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce
qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage
de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces
maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus,
éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à
Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là,
débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des
équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges
énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des
officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse
ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire.

Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que
l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant
nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes
emballées...

Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des
ruines, dans des fouillis de meubles brisés.--Tout est plein,
archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un
matelas.

Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des
officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale
hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la
hâte et où le vent n'entre plus.


Samedi 13 octobre.

J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le
permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je
dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres.

Et cela nécessite quantité de petits préparatifs.

D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier
l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite,
dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis,
acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis
les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes,
embaucher un Chinois pour faire le thé,--le jeune Toum, quatorze ans,
une figure de chat et une queue jusqu'à terre.

       *       *       *       *       *

Dîné chez le général Frey--qui, à la tête du petit détachement de
France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans
la «Ville impériale».

Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise
du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale»,
dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant
lui, aucun Européen n'avait pénétré.

Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne
paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de
s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par
ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où
des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les
puits,--et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau
d'Évian.


II

LES DEUX DÉESSES DES BOXERS

Dimanche 14 octobre.

La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec
crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans
la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités
malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où
l'on se sent muré comme au coeur d'une prison.

Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard
impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la
police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer.

Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs
d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des
puanteurs fades.

Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un
groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe.

Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la
pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise,
piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le _chignon_ que
cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque;
mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré
ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la
distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant
son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver
là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé
dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste,
pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal...

Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en
noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges.
C'est là,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir.

On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur,
pour faire visite aux _deux déesses_--aux «goddesses», comme les
appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--déesses
prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.--Car nous
sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins
secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y
arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens,
qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres.

       *       *       *       *       *

C'était du reste singulier, tout à fait unique--aujourd'hui dimanche,
jour de fête dans les campements et les casernes--l'animation de ces
ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans
les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs
éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves,
des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands
en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants
et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri
emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des
cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons
d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées
alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à
peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans
aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce
dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des
démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des
choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des
fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant
d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de
factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à
rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette
Babel inouïe.

Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce
palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des
Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux
indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes,
baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté
des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode
chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil.

Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière,
que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de
la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des
monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu,
tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des
formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du
temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux
louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de
saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires.

       *       *       *       *       *

Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal
éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de
deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours
mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément
son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un
geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez!

Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où
n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux
pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête
basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une
sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent
partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et
là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues,
des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les
parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi
les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de
guerrières et de déesses...

Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un
blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement
pur,--_elles étaient des filles-fétiches_ que l'on postait dans les
pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui
marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles
étaient les _déesses_ de ces incompréhensibles Boxers, à la fois
atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise,
qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,--qui tel jour
s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des
clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la
mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus
nombreuses.

Captives à présent, les déesses sont la propriété--et le bibelot
curieux, si l'on peut dire--des sept nations alliées. On ne les
maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se
suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera
leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire.

Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se
réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui
les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent
toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très
longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux
obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle
était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir.
D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines
même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles
n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme
un coup de massue.

N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine
se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir
blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont
essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe.

Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec
une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles
restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre
et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour
savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement
à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus.
C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort.

Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité
de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous
ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une
inconvenance que nous aurions commise.

L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit
défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir,
jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en
disposer pour elle-même... Allons, ce n'était de notre part qu'une
maladresse de plus...

Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens
et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune
forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés
d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un
serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison
dans la triste chambre où le soir tombe.

       *       *       *       *       *

Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve
sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une
sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien
que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux
soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions.

Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire
route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin,
jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux
cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant
du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie
d'un convoi militaire.

Et je dîne ce soir au consulat général,--que les obus ont à peu près
épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en
l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux
canonniers chinois.


III

Lundi 15 octobre.

Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une
heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation,
le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines
calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de
voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts
sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la
campagne.

Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve.

Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une
existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de
l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par
mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir
notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je
devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes
compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne
pourrions tenir là dedans quatre ensemble.

Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et
féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le
gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout
d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,--et nous partons à la
cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée
où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de
cadavre.

Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il
m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon
serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté,
d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre
logis d'aventure,--l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à
Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de
leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce
départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la
bise est glacée.

Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance
en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par
la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs
navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un
grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France.

C'est un de nos «gîtes d'étape», occupé par des zouaves; nous y
descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain,
de vin, de conserves, de sucre et de thé. Nous ne recevrons plus rien
maintenant jusqu'à Tong-Tchéou (Ville de la Pureté céleste), où nous
arriverons après-demain soir, si rien de fâcheux ne nous entrave.
Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les
tristes berges dévastées.

Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords,
se succèdent à perte de vue des champs de «sorghos»,--qui sont des
espèces de millets géants, beaucoup plus hauts que nos maïs; la guerre
n'a pas permis qu'ils fussent moissonnés en leur saison, et la gelée
les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, étroit sur la
terre grisâtre, s'en va toujours de même, au ras de l'eau fétide et
froide, au pied des éternels sorghos desséchés, qui se dressent le
long du fleuve en rideau sans fin.

Parfois un fantôme de village apparaît, à l'horizon plat: ruines et
cadavres si l'on s'approche.

J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trôner au soleil
splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je
préfère aller marcher sur la berge, faire des kilomètres en compagnie
de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bête de somme, courbés
vers le sol et la cordelle passée à l'épaule. Osman et Renaud me
suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle
toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrés entre
la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,--obligés parfois à
un brusque écart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la
jambe tendue en travers du chemin.

Les événements de la journée sont des rencontres de jonques qui
descendent le fleuve et croisent la nôtre. Elles s'en vont en longues
files, amarrées ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des
nations alliées, et ramenant des malades, des blessés, du butin de
guerre.

Les plus nombreuses et les plus chargées de troupes valides, sont les
russes,--car nos amis en ce moment évacuent leurs positions d'ici pour
concentrer sur la Mandchourie leur effort.

Au crépuscule, passé devant les ruines d'un village où des Russes
s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonnée, ils
déménagent des meubles sculptés, les brisent et y mettent le feu. En
nous éloignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner
les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie,
derrière nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain.
Elle est sinistre, cette première tombée de nuit sur notre jonque,
dans la solitude si étrangère où nous nous enfonçons d'heure en heure
plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces
herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances
hostiles ou macabres... Et ce froid, qui augmente avec l'obscurité, et
ce silence!...

L'impression mélancolique cependant s'évanouit au souper, quand
s'allume notre lanterne chinoise, éclairant le sarcophage que nous
avons fermé le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invité à ma
table mes deux compagnons de route,--à ma très comique petite table,
qu'eux-mêmes ont fabriquée, d'un aviron cassé et d'une vieille
planche. Le pain de munition nous paraît exquis, après la longue
marche sur la rive; nous avons pour nous réchauffer le thé bouillant
que nous prépare le jeune Toum, à la fumée, sur un feu de sorghos, et
voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques épandant leur
petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de
confortable, dans ce gîte de rien, enveloppé de vastes ténèbres.

Puis, vient l'heure de dormir,--tandis que la jonque chemine toujours
et que nos haleurs continuent leur marche courbée, frôlant les sorghos
pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un
Chinois élégant, ira nicher avec les autres de sa race, à fond de
cale, dans la paille. Et nous, tout habillés, bien entendu, tout
bottés et les armes à portée de la main, nous nous étendons sur
l'étroit lit de camp de la chambre,--regardant les étoiles qui, sitôt
le fanal éteint, apparaissent entre les mailles de notre toit de
natte, très scintillantes dans le ciel de gelée.

Coups de fusil de temps à autre, à l'extrême lointain; drames
nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mêlés. Et deux
alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste
d'Allemands qui veulent arrêter la jonque: il faut se lever,
parlementer, et, à la lueur du fanal rallumé en hâte, montrer le
pavillon français et les galons de mes manches.

A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils
disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous,
d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale.


IV

Mardi 16 octobre.

Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage.

A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose,
le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur
le lieu désert où nous venons de dormir.

Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter,
dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse... Horreur! A un
détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes
pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix:
un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras
éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les
chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour
lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure
et sans peau...

Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons
de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes.

Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en
convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations
d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant
lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets
et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le
resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double
momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à
Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on
marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des
Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre
maison flottante, en gardant leur régularité de machine.

Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux
feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous;
l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur
tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants.
Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux
incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en
maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les
repas.

Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi
quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre
logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même
des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner
la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils
décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre
sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à
fait barbare et drôle.

C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette
existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine
fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil.

Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui
dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra
lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays
infiniment plat.

Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement
lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci
d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un
ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré
de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses.
Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales
aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se
réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un
miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en
exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des
sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires.
L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent
sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante,
à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un
pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets
des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve
chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève
d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus...

Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons
grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais
retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de
soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves
serviteurs.

Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques
pleines de monde, et purement chinoises--jonques de maraudeurs,
vraisemblablement,--des cris s'élèvent derrière nous, des cris de
détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence... Toum, qui
prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique
qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz...
Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens
pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air
deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la
nuit,--et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute
sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain
matin.

Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés
n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui
n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des
étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on
les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus.


Mercredi 17 octobre.

Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche,
aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair.

Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de
sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long
détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un
hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis,
la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel.

Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur,
nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la
«Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître:
grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment
haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures
superposées.

Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous
sont plutôt effroyables. D'une jonque échouée sort un long bras de
mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le
courant, passent en cortège à nos côtés, tout gonflés et sentant la
peste bovine. On a dû aussi violer par là quelque cimetière, car, sur
la vase des berges, il y a des cercueils éventrés, vomissant leurs os
et leurs pourritures.


V

A Tong-Tchéou

Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de
ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales
d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville
fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à
s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres.

Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crénelés et peints en
noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur
la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de
Tien-Tsin,--compliquée de quelques centaines de chameaux mongols,
accroupis dans la poussière.

Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matériel de
combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturés, parmi les groupes
vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris
sauvages.

Les diverses couleurs nationales des alliés européens sont arborées à
profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles
trouées de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur
les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glacé,
promenant l'infecte poussière avec l'odeur de la mort, tourmente ces
drapeaux partout plantés, qui donnent un air ironique de fête à tant
de dévastation.

Je cherche où sont les pavillons de France, afin d'arrêter ma jonque,
devant notre quartier, et de me rendre de suite au «gîte d'étape»;
j'ai ce soir à y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant
continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, à
l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de
selle.

Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied à
terre, _sur des détritus et des immondices sans nom_, je demande à des
zouaves qui sont là le chemin du «gîte d'étape», et tout de suite,
empressés et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi.

Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, percée dans
l'épaisseur des murs noirs.

A cette entrée de ville, on a établi, avec des cordes et des planches,
un parc à bétail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques
maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre,
morts de la peste bovine, et une corvée de Chinois vient en ce moment
les tirer par la queue, pour les entraîner dans le fleuve, au
rendez-vous général des carcasses.

Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient
à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les
maisons, aux portes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur
intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à
plaisir. Et dans l'épaisse poussière que soulèvent le vent de Nord et
le piétinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre.

Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre
se sont acharnées sur cette malheureuse «Ville de la Pureté céleste»,
envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi
les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers
d'abord y ont passé; Les Japonais y sont venus, héroïques petits
soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent
comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire
de nos amis les Russes; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins
de la Tartarie, des Sibériens à demi Mongols; tous gens admirables au
feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est
venus de cruels cavaliers de l'Inde, délégués par la Grande-Bretagne.
L'Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n'y restait déjà plus rien
d'intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance
contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les
Autrichiens, les Français.

       *       *       *       *       *

Le commandant et les officiers du «gîte d'étape» se sont improvisé des
logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a
relevé en hâte les toitures et réparé les murailles. Sur la rudesse et
la misère de leur installation, tranchent quelques hautes potiches,
quelques boiseries somptueuses, trouvées intactes parmi les décombres.

Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain
matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et,
quand tout est convenu, il me reste à peu près une heure de jour: je
m'en vais errer dans les ruines de la ville, escorté de ma petite
suite armée, Osman, Renaud et le Chinois Toum.

A mesure que l'on s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats
entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le
silence...

D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepôts où
s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait être
une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et
dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés
de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de
cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs éclatantes,
qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a
pas à rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'était fait
d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu
s'acharner des journées entières à coups de botte, à coups de crosse,
pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, réunies ici par
milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé,
pulvérisé,--avec des restes humains et des chevelures.

Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières
occupaient des espèces de cours intérieures,--qui sont
particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux
murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux
travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles
d'assiettes cassées: le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert.
Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux
jambes de ce petit-mort.

Personne, naturellement, dans les longues rues dévastées, où les
charpentes ont croulé, avec les tuiles et les briques des murs. Des
corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de
cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue
basse. A peine, de loin en loin, quelques rôdeurs chinois, gens de
mauvais aspect qui cherchent encore à piller dans des ruines, ou
pauvres dépossédés, échappés au massacre, qui reviennent peureusement,
longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis.

Le soleil est déjà très bas, et, comme chaque soir, le vent augmente;
on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent
d'ombre.

Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins,
des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets
mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours
pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on
s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails
intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans
l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites
galeries où courent des liserons et des vignes.

Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à
quelque enfant dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée
suspendue; même l'oiseau y est encore, pattes en l'air et desséché
dans un coin.

Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meuble, éventrés; le contenu
des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements
marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame
chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des
têtes coupées, des paquets de cheveux.

En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus
continuent gaiement de s'épanouir, débordent dans les allées,
par-dessus les débris humains. Autour d'une tonnelle, où se cache un
cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en
guirlande,--encore ouverts à cette heure tardive de la journée et
malgré le froid des nuits, ce qui déroute nos idées d'Europe sur les
volubilis.

Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque
chose remue!... Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies... De se
voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos
pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grâce.
L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la
mère et la fille.--«Pardon, monsieur, pardon! nous avons
grand'peur...» traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs
mots entrecoupés. Évidemment, elles attendent de nous les pires choses
et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou,
ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des
pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?... Nous laissons à
portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient
peut-être et ne leur serviront guère; mais nous ne pouvons rien de
plus,--que ça, et nous en aller.

Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à
fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond
d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient,
l'imprécision crépusculaire est commencée)--déjà sombre, mais pas trop
saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore
intacts,--Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose
qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la
moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en
l'air!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?...
Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce
fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on
voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.

En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître
d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue,
tortueuses, aboutissant à des murs gris,--et ce sont les plus lugubres
à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits
gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort
à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants,
baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de
coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à
l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons
épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres...

Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence
nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous
retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord,
transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les
cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui
ne se définissent plus.

       *       *       *       *       *

La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et
font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils,
des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela,
au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie.

Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais,
où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y
prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons
besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous
ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de
la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de
natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles
détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande
froidure noire.

       *       *       *       *       *

Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui
j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un
cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation
européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le
voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre
l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres.

--Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il
ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est
d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est
bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts
tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration
sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins
coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le
macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent!


VI

Jeudi 18 octobre.

C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous
comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes
et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe
même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés
jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais
s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes...

Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine
naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent
d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se
tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la
poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes
murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des
nuages.

Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou
qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit
matériel de nomades--et ce que nous possédons de plus précieux, les
dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données.

Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de
France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et
l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois
ou quatre hommes de l'artillerie.

Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des
champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des
villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de
deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une
petite pluie triste.

Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays
basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à
coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me
rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles
étranges posées sur d'énormes tortues de granit.

De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou
d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans
les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des
Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une
maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de
fourrure.

Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à
l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme
perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont
des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres.

Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne
décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée
depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et
inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie.

Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice,
et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de
faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde
continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de
traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes
mouillées.

Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore.
Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le
mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois
de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers
portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches
qui va se perdre sous les arbres mystérieux;--tout cela un peu
lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets
renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le
froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des
cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi
les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes
de mort...

       *       *       *       *       *

Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à
Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications
et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et
c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce
pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous.

--Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape,
Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est...

La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de
saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin
la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine--qui ne
mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la
poussière toujours et quand même,--nous trottons sans plus parler...

--Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi,
désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus
des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines.

Pékin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance
évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil,
d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans
fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe
maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans
bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus
imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions
et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de
terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige,
dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et
de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante,
d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte
d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les
cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil,
durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne.
Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné,
poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de
vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun
des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage
en croassant à la mort.

Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous
l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire
au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous
nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un
peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du
mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir
enfin de ces murs.

Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte
colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme
un mouton géant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane
mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence,
toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file
incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de
fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme
des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui
s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces
bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs
pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs
pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui
les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée
des regards ennemis.

Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la
caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une
caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de
Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et
c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville
ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter.


VII

A LA LÉGATION DE FRANCE

Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des
tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries;
portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages
de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants
qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte
noire des murailles.

Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent
dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante,
souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite
pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps
cinglé.

Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des
feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays
des décombres et de la cendre...

Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous
des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux
dont nous avions déjà fait la connaissance en route,--et c'est tout.
Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que
des éboulements, des ruines et des ruines.

Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques
grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades
innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé
de ce qui fut les rues.

Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin
était bâti,--ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en
bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris,
après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces
vieilleries légères.

Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur
lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui
contenait les légations européennes.

De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini
de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux
grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone
des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse
des charbons.

Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces
lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades où
l'on s'est longuement battu.

Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces
légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention
du monde entier.

Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens
flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement
ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin,
un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante
bigarrure d'uniformes.

Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque
l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc,
ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont
accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette
porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes
qui l'ont défendue.

       *       *       *       *       *

Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une
sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près
d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent
au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles
que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à
des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est
la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine
chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où
s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu,
parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me
recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus
dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la
chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire
les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où
dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos
matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni
de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants,
émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont
la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas
et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur
qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en
doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se
promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui
mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les
assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de
jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la
mort.

Au début--mais leur nombre, hélas! diminua vite,--ils étaient là une
soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots
autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également
magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui
faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur
les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation
d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense
étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort
aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein
front.

L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des
assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on
venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces
raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était
au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale
de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et,
pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le
tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent,
il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé
de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans
l'incessante et fade infection des cadavres.

Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette
Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix
françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait
son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés,
préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis
s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou
bien faire le guet du haut des toits.

       *       *       *       *       *

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure
que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin
s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant
à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de
briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites
en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre
(cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il
semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé.
Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin,
sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur,
nous les avons tenus tant de jours... Là, devant cette petite
barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte
héroïque et merveilleux.

Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un
fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur
la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce
qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur
grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.

Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils
avaient adopté pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus
affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place,
de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un
lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à
bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y
enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe
blanche,--devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les
ruisseaux,--y disait tranquillement les prières devant les fosses,
malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui
fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de
terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils
tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la
bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le
sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils
avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit
retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux
cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible
torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les
ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises
dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux
heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec
des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour
d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,--et
il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces
voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés
sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait
sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une
perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et
du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes
de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste
qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups
sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les
tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter.
Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des
contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers
midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de
plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à
demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la
défense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin
encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les
couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves
matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque
désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.

       *       *       *       *       *

Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien
pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où
s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au
moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du
quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en
sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle
restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant
qu'était la légation de France,--point qui représentait d'ailleurs la
clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la
perte eut amené le désastre général.

Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de
l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de
cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est
que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.)
Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les
attaqua avec moins de violence.

Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des
fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des
quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la
ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,--et on
suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.

Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours
faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils
attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur
disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été
battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point
paraître.

Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils
continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués
maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme
enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible
mort.

Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser
sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des
sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au
lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec
un revolver.

Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des
batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et
profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient
au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme
dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être
que les armées d'Europe, venues à leur secours!

Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce
qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les
anéantir avant l'entrée des troupes alliées?

En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette
veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le
capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis
autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils
résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une
tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence
dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés
entraient dans la ville!...

       *       *       *       *       *

Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de
la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers
viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y
répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et
comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon
étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une
table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me
faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que
cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans
quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en
Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des
palais pleins de merveilles?...

Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire
les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant
plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a
la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout
empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon
séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne
pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées
ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber
le crépuscule et la neige...

Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je
dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de
la Ville interdite, dans la féerie très étrange?...


VIII

Vendredi 19 octobre.

Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de
pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.

Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été
chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de
terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage...

       *       *       *       *       *

Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre
les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à
notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que
doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il
veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour
Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage,
j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens
camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du
service militaire cette résidence de conte de fées.

Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à
charbon!

Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain
matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir
d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y
préparer la place.

Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui,
j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France,
d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs
finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages,
et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.

       *       *       *       *       *

D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce
temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se
trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de
doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était
impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer
pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de
purifications et de rites préparatoires.

[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident»,
depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était
faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]

Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces
cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir
ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la
«Ville chinoise».

Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées
dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son
milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où
j'irai demain habiter.

Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se
découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la
surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux
anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une
nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille
formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la
soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien
cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous
choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le
nôtre, quels abîmes de dissemblances!...

La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de
trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre
porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon
à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux
solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés,
s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en
bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent
des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or
et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de
dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des
stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches
laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement
étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.

A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on
voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les
dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue,
passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont
des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par
des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide
l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des
griffes, le contournement des fantastiques bêtes.

La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets,
les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et
de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.

       *       *       *       *       *

Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est
un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux
chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables
files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des
fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute
cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond
des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure
infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises,
agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à
travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante
est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter;
les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des
maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours,
vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les
flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs
figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent
presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence
d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.

On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle,
mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs,
des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.

Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche
et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui
détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne
du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air
une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte
de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur
leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous,
se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On
distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des
hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même
on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux
louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du
couronnement des toits.

Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et
cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait
illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière
éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque
alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.

Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux
et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu,
entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant
les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les
«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.

La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit
maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur
une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des
ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus
qu'un steppe lugubre.

C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de
Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à
têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une
corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée.
Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles
et de massacres, la truanderie a émigré.

Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux
kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart
là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de
caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit
jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi
lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans
la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il
doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus;
quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui
traînent, et c'est tout.

A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un
rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de
grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de
l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons
nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces
terrains tristes, quittant les foules et la poussière.

       *       *       *       *       *

Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il
est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu
avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La
porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans
un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels
de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué
au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des
«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la
Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes
choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de
fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de
l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte,
les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de
la peste bovine et y fabriquer du noir animal.

Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des
temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand
temple central.

N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose
qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres,
une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère
d'or qui luit au soleil.

En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous
finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux
ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre
blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier
impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter
d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement
d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce
et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en
bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux,
ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que
ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé
à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.

Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de
nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.

       *       *       *       *       *

Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement
blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les
arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le
soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.

La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux
longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé
que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et
sacrées.

Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit
d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très
ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout
est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre
des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes
colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées,
avec des enroulements de fleurs d'or.

Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et
là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des
marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et
si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour
les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à
regarder, comme des Fils du Ciel.

Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des
cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de
silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est
nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne
la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous
de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait
plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de
proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du
brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail:
les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des
montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à
une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin,
c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des
caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme
une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans
trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il
en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes
voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.

Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre
ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des
patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous
affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire
démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de
cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons
jamais...



IV

DANS LA VILLE IMPÉRIALE


I

Samedi 20 octobre.

Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme
s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la
poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les
flocons blancs.

Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation
d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et
devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à
demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé
de lui faire.

Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France,
dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un
appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et
demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour
mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville
jaune».

Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très
lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de
corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec
de larges bordures de velours noir.

C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la
«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six
kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et
des ponts, où manquent la moitié des dalles.

Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple
guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le
vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière.

D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et,
aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à
fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue
à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux
principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles
européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de
temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance
portant le pavillon de la Croix-Rouge.

Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale»
m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien
voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies
funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.

       *       *       *       *       *

Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous
passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une
brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups
de mine dans l'épaisseur des ouvrages.

Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les
maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois
doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il
est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de
mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille
encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu.
Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on
voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens
engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à
manger les morts.

Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de
faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville
impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était
jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de
l'enchantement et du mystère...

Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville,
mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent
partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du
Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous,
ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le
grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et
l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le
vent.

Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres,
des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande
hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention
chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière,
on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches,
aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis
devant les seuils.

Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en
même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!

       *       *       *       *       *

Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment
longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore?
Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang
comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en
ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et
de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au
sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus
impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du
Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous
le ciel sombre!

Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue
solitude, et on dirait le parc de la Mort.

Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois,
s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité
impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et
leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent
encore plus lointains.

Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne
persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui
un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au
contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore
des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je
vais sans doute résider quelques jours.

       *       *       *       *       *

--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici
le «Pont de Marbre»!

       *       *       *       *       *

Le «Lac des Lotus» et le «Pont de Marbre»! Ces deux noms m'étaient
connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses _qui ne
pouvaient pas être vues_, mais des choses dont la renommée pourtant
avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des
images de lumière et d'ardente couleur, et ils me surprennent,
prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.

Le «Lac des Lotus!»... Je me représentais, comme les poètes chinois
l'avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices
ouverts à profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de
fleurs roses, une étendue toute rose. Et c'est ça! C'est cette vase et
ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les
gelées! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce
lac creusé de main d'homme, et il s'en va là-bas, là-bas, vers de
nostalgiques rivages, où d'antiques pagodes apparaissent parmi de
vieux arbres, sous le ciel gris.

Le «Pont de Marbre!»... Oui, ce long arceau blanc supporté par une
série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces
rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l'idée que je
m'en faisais; c'est très somptueux et c'est très chinois.--Je n'avais
cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs
robes, qui, à l'entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.

Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des
feuilles de lotus; de près, maintenant, je les reconnais, je me
souviens d'avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles--mais si
vertes et si fraîches!--sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il
devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses;
leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la
vase.

Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient
depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque
vide,--et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal
de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette
voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu'elle ne servît
aux envahisseurs.

Le «Pont de Marbre», tout blanc et solitaire, nous mène sur l'autre
rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c'est là que je dois
trouver ce «palais du Nord» où sera ma résidence. Je n'aperçois
d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands
portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et,
sur ces choses, une lumière morte tombe d'un ciel d'hiver, à travers
l'opacité des nuages pleins de neige.

Au milieu d'un mur gris, une brèche où un chasseur d'Afrique monte la
faction; d'un côté, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques
et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c'est, paraît-il,
l'entrée de mon palais.

Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents
claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans
une cour encombrée de débris,--où mon camarade l'aide de camp, le
capitaine C..., vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à
de tels abords, si le palais promis n'était pas chimérique.

Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de
magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante,
légère,--intacte, à ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A
travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des
soies impériales traversées de dragons et de nuages... Et c'est bien
un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.

       *       *       *       *       *

Oh! notre repas du soir d'arrivée, au milieu des étrangetés de ce
logis! C'est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon
camarade et moi, à une table d'ébène, enveloppés dans nos capotes
militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos
ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite
bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille--bougie
ramassée par là, dans les débris de quelque autel d'ancêtres,--nous
éclaire à grand'peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos
plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au
chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais
notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par
peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent
d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de
terre crue taillés au couteau par nos soldats.

La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains
qui vont se perdre en pleine obscurité et où s'esquissent vaguement
des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitrée jusqu'à
hauteur d'homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du
grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous
environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les
fantômes qu'intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir
attablés, et cela inquiète... Au-dessus des glaces, c'est, suivant
l'usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz,
montant jusqu'au plafond--d'où retombent ici, comme des dentelles, de
merveilleuses sculptures d'ébène; mais ce papier de riz est déchiré,
crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles
mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis
impérial..., jaunes, à haute laine, où s'enroulent des dragons à cinq
griffes. A côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout
de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné
d'un bleu inimitable d'autrefois, montés sur des éléphants d'or; des
écrans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phénix d'émail
éployant leurs longues ailes; des trônes, des monstres, des choses
sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de
poussière, traînés, salis,--l'air de grossiers barbares, installés en
intrus chez des fées.

Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine! Quand, au
lieu du silence et de la mort, c'était la vie, les musiques et les
fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de
soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dévastés; quand
l'Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours
de déesse!...

Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de
campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée,
nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes
et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a
beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid,
ce vent nous glace jusqu'à l'âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous
préférons nous en aller et essayer de dormir.

Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce
lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l'appartement
qu'il me destine. C'est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les
constructions chinoises n'ont jamais d'étage. Comme dans la galerie
d'où nous venons, je n'ai là, pour me séparer de la nuit extérieure,
que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et
des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma
porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec
une ficelle, car elle n'a plus de loquet.

J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, épais comme des coussins.
J'ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes
oreillers sont en soie précieuse, lamée d'or; pas de draps, et une
couverture de soldat en laine grise.

       *       *       *       *       *

--Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les
réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de
cette chambre; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.

       *       *       *       *       *

Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extérieure et la
brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et
il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à
l'autre bout du palais.

Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m'étends sur les
belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau
de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d'or,
tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre,
s'arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge
d'autel d'ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur,
que notre air «barbare d'Occident» a plutôt empiré depuis le souper.

       *       *       *       *       *

Le vent, dans l'obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier
de riz à mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tête, comme un bruit
continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en
demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte
fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre...


II

Dimanche 21 octobre.

Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au
soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe
comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un
peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient.

Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque
caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des
arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses
dépendances, est presque grand comme une ville.

Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et
dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes
extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses.

On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on
dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses
bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.

Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des
cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des
garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien
regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à
l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces
glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts,
semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune
précaution.

Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en
des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche;
ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées,
fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des
charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux
allées des vieux parcs.

       *       *       *       *       *

L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en
éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration
se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de
mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela
abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte
ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.

Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre
surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de
prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en
faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a
aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis,
des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des
gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice
avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de
présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui
faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à
soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines
potagères,--chaque espèce de semence gardée dans une jarre de
porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.

Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se
perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les
corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau
soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la
régence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si
vite à la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de
campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière
humaine.

Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses
deux clochers de granit, un presbytère et une école,--toutes choses
bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes.
Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la
«Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi
l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un
emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à
ses frais--(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et
quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un
siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé
ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans
d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine
pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de
saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une
impératrice de Chine!

Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus
les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la
place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi;
les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé
dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en
cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine.

Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est
pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de
dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie
avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux
des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles
des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des
bouvreuils... Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et
des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de
l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé
le déblayage.

       *       *       *       *       *

A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en
rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de
l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que
personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire,
pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du
recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce
matin.

Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de
Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on
aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour
les fées,--et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des
soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir
pour aucun visiteur.

Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les
factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude
exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste
esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les
miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres
centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande
pagode étincelante d'émail et d'or.

       *       *       *       *       *

De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc.
D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la
«Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite
presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces
toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de
cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons
ou en arrêt sur les tuiles...

A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu
surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis
à ma fantaisie.

Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus
éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de
céans--une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire
chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de
pierreries--médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au
milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et
de ses fleurs.

Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un
admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des
coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.

De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au
bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant
le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce
paysage factice--composé jadis à coups de lingots d'or et de vies
humaines pour les yeux las des empereurs.

A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit
de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au
soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui,
paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle
sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries
jaunes,--et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont
de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour
déjeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rêve
chinois.

       *       *       *       *       *

Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la
flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les
décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes
choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un
ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans
une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir
pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait
jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou
chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de
chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des
carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur
génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites
extrêmes du cauchemar!...

Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts
irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces
figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune
empereur débauché, somnolent et débile...

Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela
dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures,
voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les
éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et
qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait
courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique;
ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les
réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les
consume en un clin d'oeil.

Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller
du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt
n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il
s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont
disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès
que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous
suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les
émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis
toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois
notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été.

       *       *       *       *       *

Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont
rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers.
Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres
de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des
nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de
Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est
l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un
temps radieux du Midi.

       *       *       *       *       *

J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation
de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville
violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le
véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et
sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que
nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que
jouets d'enfant.

Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette»
aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des
mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de
magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des
princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues
par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais,
et celle du Sud sous la garde des Américains.

C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à
passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du
Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche,
sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de
monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme
l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit,
en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour
empêcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intérieur au
fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils
n'ont pas d'ordres.

Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des
coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne
ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les
mettent en fuite.

Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de
cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins
de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.

       *       *       *       *       *

Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé
des leurs--qui part à toutes jambes--faire le tour par l'autre porte
(quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous
par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous
venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous
amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles
flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du
haut des remparts.

Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se
font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui
est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a
pris à revers.

Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et
s'ouvrent devant nous les deux battants terribles.


III

LA CHAMBRE ABANDONNÉE

Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de
je ne sais quoi d'autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.

Elle ne peut s'éclairer davantage, la chambre étrange, qui n'ouvre que
dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent
demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau
funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas,
qui semble creusé dans la profondeur d'une paroi épaisse comme un
rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de
nuit. Point de sièges, d'ailleurs il y en aurait à peine la place;
point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des
coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots
mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre: petits vases en
bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides,
aux pétales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussière, sur
toutes ces choses, témoigne que l'on n'habite plus.

Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque,--à moins que
peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi
funéraire, dans le couronnement d'ébène, la finesse merveilleuse des
sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout
est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.

Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée,
clandestine?

Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien était-ce dans le
recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de
siècles--est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l'hôte de la
chambre abandonnée?...

Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin
d'ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette
senteur distinguée, et très las, pour s'être complu dans cette terne
simplicité et ce crépuscule éternel.

Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux
carreaux voilés de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le
soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scellées dans le mur.
Et puis, on repense à tout ce qu'il a fallu faire de chemin et
rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquiète.

D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les
remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de
tour,--aujourd'hui en ruines et en décombres, à moitié vidée et semée
de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de
sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première.
Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même
couleur sanglante,--muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais,
avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Européen
n'avait franchie; nous avons dû aujourd'hui nous y arrêter plus d'une
heure, malgré les permis signés et contresignés; à travers les
serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et
que des madriers barricadaient par derrière comme en temps de siège,
il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens
intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les
battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est
apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient
des lambeaux de vêtements et où des chiens traînaient des os de
mort,--nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus
somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des
ornements cornus et des monstres en faïence jaune d'or. Et enfin, ce
dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et
singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont
guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés
et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des
arbres centenaires; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela
protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou
en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par
mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au
faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient:
c'était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se
suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.

Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment,
rien qu'à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont
amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le
sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l'on a dû
commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close:
ils sont là, dans l'embrasure de la porte, épiant d'un regard oblique
le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et
les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la
triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient
pas; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans
l'immense labyrinthe de ce palais d'Héliogabale, à nous intéresser aux
grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes
cours, là-bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus
tard, à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe
de cimetière et où l'on n'entend plus que les corbeaux chanter...

Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs
prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.

Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs
plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident?
Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces
soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la
tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant
l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets
sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?...

C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et
l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui
règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de
sujets.

De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque
déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus
sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe
de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des
empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela;
l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses
rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les
pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône,
couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on
y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on
n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner,
réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première
fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de
nécropole.

Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à
lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le
quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait
passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux
rideaux bleu-nuit.

De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se
prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse;
l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les
tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux
notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré
ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique
jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait
éteints sous les eaux d'un lac.

Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme
une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose
séchée.

Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites
lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder
l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques
livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou
trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses
incolores,--et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin
pour ce continuel malade.

Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision
déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses
d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles?
Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille
Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de
loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont
nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le
solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment
et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en
soi-même l'empreinte des passés prodigieux?

Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis
que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus
folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples
murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel,
arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu
inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser
regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes,
peut-être même d'implorer et d'attendre!...

       *       *       *       *       *

Au moment où nous sortons de la chambre abandonnée, nos ordonnances,
qui s'étaient attardés à dessein derrière nous, se jettent en riant
sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un
d'eux à la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon:

--Comme ça au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous
sommes couchés dans le lit de l'empereur de Chine!


IV

Lundi 22 octobre.

Des équipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prévenus qu'il y a
des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de
deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en
dessous, plutôt trop. A notre réveil d'ailleurs, c'est comme hier une
illusion d'été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes
peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte
et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à
cheval, vers l'Ouest, en dehors de la «Ville tartare», à travers le
silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.

De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières
chrétiens qui, même en 1860, n'avaient pas été violés par la populace
jaune. Mais cette fois on s'est acharné contre ces morts, et c'est là
partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les
restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été
déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin
d'anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y
rester d'âme.--Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays
pour comprendre l'énormité de cette suprême insulte, faite du même
coup à toutes nos races occidentales.

Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des Pères Jésuites,
qui furent jadis si puissants auprès des empereurs Célestes, et qui
empruntaient, pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des
princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands
dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes
stèles enroulées de chimères; on a renversé, brisé toutes ces
sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et
profondément retourné le sol.

Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues
années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure
que le beau cimetière des Jésuites: on a fouillé toutes les fosses,
broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d'enfant.
Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires
traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c'est une des
plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes
yeux au soleil d'un radieux matin.

Tout à côté demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une école de
petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un
amas de briques et de cendres; on a même arraché les arbres de leurs
jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.

Et voici à peu près leur histoire.

Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à
la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en
prières dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les
clameurs s'apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient
vides; elles purent se sauver à Pékin et s'abriter dans l'enclos de
l'évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves.
Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: «Comment n'êtes-vous pas
entrés pour les tuer?» Ils répondirent: «C'est que nous avons vu tous
les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de
fusil.» Elles ne durent la vie qu'à cette hallucination des
tortionnaires.

Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd'hui le
voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts,
larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on
l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers
les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits
garçons de l'école des Frères et des familles chrétiennes d'alentour.
Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas, qui
montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de
cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans
le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre
cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les
miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus
d'ongles. Et voici une femme à qui l'on a tranché, avec quelque
coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la
bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes... On
dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gelée blanche qui n'a
pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant,
l'implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies
d'os, exagère l'horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses
d'angoisse et des contournements d'agonie.

Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et pâle, d'où tombe une
étincelante lumière.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, paraît-il,
même pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies,
les neiges étant à Pékin des exceptions très rares.

Après notre bref déjeuner de soldats, servi dans les précieuses
porcelaines, au milieu de la longue galerie vitrée, je quitte notre
«palais du Nord» pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans
ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux
heures; un vrai soleil d'été, dirait-on, rayonne sur mon chemin
solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac
et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles gelées des lotus.

A l'entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et
referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge.
Je gravis le plan incliné qui mène à l'esplanade, et me voici seul,
largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon
palais étrange.

Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d'étroits
couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre,
entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c'est
le kiosque inondé de lumière; le beau soleil tombe sur ma table, sur
mes sièges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil
mélancolique d'octobre illumine et chauffe ce réduit d'élection, où
l'Impératrice, paraît-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut
son lac tout rose de fleurs.

Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes
battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi,
s'étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse; sur les
deux rives, des arbres séculaires lui font comme une ceinture de
forêt, d'où s'élèvent des toits compliqués de palais ou de pagodes,
qui sont de merveilleux amas de faïences. Comme dans les paysages
peints sur éventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la
mignardise des rocailles, les petits monstres d'émail d'un kiosque
voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses
qui retombent de quelque vieux cèdre.

Je suis seul, largement et délicieusement seul, et très haut perché,
parmi des splendeurs dévastées et muettes, dans un lieu inaccessible
dont les abords sont gardés par des sentinelles. Parfois, un cri de
corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au
pied du rempart où pose mon habitation frêle: quelque estafette
militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler
le calme ensoleillé de ma retraite, pas une surprise possible, pas une
visite...

       *       *       *       *       *

Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière
moi, du côté des petits couloirs d'entrée, me donne le sentiment de
quelque discrète et gentille présence, et je me retourne: un chat, qui
s'arrête court, une patte en l'air, hésitant, et me regarde bien dans
les yeux, avec un air de dire: «Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu
fais ici?...»

Je l'appelle tout bas; il répond par un miaulement plaintif,--et je me
remets à écrire, toujours plein de tact avec les chats, sachant très
bien que, pour une première entrevue, il n'y a pas à insister
davantage.

Un très joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingué, élégant et
même grand seigneur.

Un moment après, tout contre ma jambe, le frôlement est renouvelé;
alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main
jusqu'à la petite tête veloutée qui, après un soubresaut, se laisse
caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat
habitué aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impératrice
vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de
lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne.

       *       *       *       *       *

Elle finit avec le jour, l'illusion d'été, en ces climats. Le soleil,
à l'heure où il s'abaisse, énorme et rouge, derrière le Lac des Lotus,
prend tout à coup son air triste de soleil d'hiver, en même temps
qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient
funèbre dans le palais vide. Alors, pour la première fois de la
journée, j'entends des pas qui s'approchent, résonnant au milieu du
silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et
Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont
d'ailleurs les seuls êtres humains pour qui la porte du rempart,
au-dessous de moi, ait reçu l'ordre de s'ouvrir.

Il fait un froid glacial et la buée de chaque soir commence de former
nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre,
au crépuscule, pour rentrer chez nous.

       *       *       *       *       *

Après le souper, par nuit noire, chasse à l'homme, dans les salles et
les cours de notre palais. Les précédentes nuits, à travers la
transparence des vitrages, nous avions aperçu d'inquiétantes petites
lumières--tout de suite éteintes si nous faisions du bruit--circulant
dans les galeries inhabitées et un peu lointaines, comme des feux
follets. Et la battue de ce soir amène la capture de trois inconnus,
arrivée par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller
dans les réserves impériales: deux Chinois et un Européen, soldat
d'une nation alliée. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se
contente de les mettre dehors, amplement giflés et bâtonnés.


V

Mardi 23 octobre.

Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de
petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les
dépendances du palais, nos explorations de chaque matin.

Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles
d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des
réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou
brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme.

Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire,
la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens
apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser
tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le
défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents
à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute
une journée.)

       *       *       *       *       *

Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes
s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements,
malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés
ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore
des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés
par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient,
n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables
bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des
guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en
agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus,
en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et
paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres
de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et
aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de
leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les
pas.

Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or,
traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche
dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des
broderies, des perles.

       *       *       *       *       *

Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de
l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés
par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des
cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en
dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle,
renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des
provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de
déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans
des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du
théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux
temps chinois.

Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses
orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon
camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous
la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos
chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans
les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au
déblayement.

       *       *       *       *       *

Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial,
qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les
corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette»,
visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre
infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon
des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas.

C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte
d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or,
tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures
sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse
abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le
seuil.

       *       *       *       *       *

Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une
seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se
succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre
lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun
des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une
ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est
saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui
éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en
bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes
de mort.

Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère.
Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois.

Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et
d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue,
renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les
emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites
funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on
se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles.

Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où
sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres
dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune.

       *       *       *       *       *

C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané,
mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes
mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de
cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles
on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres--et où, le
jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim
furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à
chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments
à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de
faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant
des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés;
carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre
et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de
grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la
pénombre éternelle, vers les plafonds d'or.

Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons,
contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des
bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales.

Il en est de merveilleuses,--révélation d'un art chinois que l'on ne
soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que
profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en
rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent
l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde
inviolé des rochers, et des arbres. Portraits d'impératrices mortes,
peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce
candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque
incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes,
vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec
rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que _l'on sent
ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à
face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous
les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses
sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se
doutaient même pas.

       *       *       *       *       *

D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, déployés sur les dalles, ont
bien six ou huit mètres, représentent des cortèges, des réceptions à
la Cour, des défilés d'ambassades, de cavaliers, d'armées,
d'étendards: milliers de petits bonshommes dont les vêtements, les
broderies, les armes supporteraient qu'on les regardât à la loupe.
L'histoire du costume et du cérémonial chinois à travers les âges
tient tout entière dans ces précieuses miniatures.--Nous y trouvons
même la réception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de
Louis XIV: petits personnages aux figures très françaises, habillés
comme pour se pavaner à Versailles, avec la perruque à l'instar du
Roi-Soleil.

       *       *       *       *       *

Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants
scellés, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien
briser pour moi les cachets de cire rouge et déchirer les bandelettes
de toile à l'une de ces entrées si défendues, et je pénètre dans un
des sanctuaires très sacrés,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont
la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe siècle. Un sergent
m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant à la main une
bougie allumée qui semble brûler ici à regret, dans l'air plus rare et
le froid du sépulcre.

Le temple était déjà bien sombre; mais à présent c'est la nuit noire,
et on dirait qu'on a jeté de la terre et de la cendre sur les choses:
toujours cette poussière, qui s'accumule sans trêve sur Pékin, comme
un indice de vétusté et de mort. Passant de la lumière du jour, si
amortie qu'elle soit, à la lueur d'une petite bougie effarée dans des
ténèbres, on y voit d'abord confusément, et il y a une hésitation de
la première minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-même.
J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant à une sorte
de tabernacle qui me paraît chargé d'objets d'un art presque inconnu.

Et, à droite et à gauche, fermés par des serrures compliquées, sont
des bahuts austères, en laque noir, dont il m'est permis de visiter
l'intérieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds à
secret, ont été ensevelis par centaines les cachets impériaux de ce
souverain, lourds cachets frappés pour toutes les circonstances de sa
vie et tous les actes de son règne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or;
reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher après les
funérailles et qui dormaient là depuis deux fois cent ans.

Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promène sa petite bougie
devant les merveilles qui sont là, sceptres de jade, vases aux formes
d'une simplicité étrange et exquise, ou d'une complication déroutante,
en jade sombre, en jade blême, en cloisonné sur or, ou en or massif...
Et derrière cet autel, dans un recul d'obscurité, une grande figure,
que je n'avais pas aperçue encore, me suit d'un regard oblique entre
deux rideaux de soie jaune impérial, dont tous les plis sont devenus
presque noirs de poussière: un pâle portrait de l'empereur défunt, un
portrait en pied de grandeur naturelle, si effacé à la lueur de notre
misérable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantôme
reflétée dans une glace ternie... Or, quel sacrilège sans nom, aux
yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts où reposent ses
cachets, et rien que notre seule présence, dans ce lieu impénétrable
entre tous, au milieu d'une impénétrable ville!...

Quand tout est soigneusement refermé, quand on a remis en place les
scellés de cire rouge et rendu le pâle reflet du vieil empereur à son
silence, à ses ténèbres habituelles, j'ai hâte de sortir du froid
tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la
terrasse, à côté des bêtes de bronze, un peu du soleil d'automne
filtré entre les branches des cèdres.

Je vais aujourd'hui déjeuner à l'extrême nord du bois impérial, invité
par des officiers français qui sont logés là, au «Temple des vers à
soie». Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire,
précédé de cours pompeuses, où des vases de bronze décorent des
terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la
verdure, cette «Ville jaune». Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui
croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait muré,
interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pékin merveilleux que
la guerre vient de nous ouvrir.

       *       *       *       *       *

Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la
Rotonde, un brûlant soleil rayonne sur les cèdres noirs, sur les
saules qui s'effeuillent; comme en été, on recherche l'ombre. Et, près
de ma porte, à l'entrée du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les
deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans
une ironique splendeur de lumière.

Après que les soldats de garde ont refermé derrière moi l'espèce de
poterne basse par où l'on accède à mes jardins suspendus, me voici de
nouveau seul dans le silence,--jusqu'à l'heure où les rayons de ce
soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table à écrire,
m'annonceront le triste soir.

       *       *       *       *       *

A peine suis-je installé au travail qu'un petit coup de tête amical,
discrètement frappé contre ma jambe pour appeler mon attention,
m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prévue, cette
visite, et je dois m'attendre à la recevoir à présent chaque jour.

Une heure passe, dans un calme idéal, traversé tout au plus de deux ou
trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un
galop de cavalerie, très bruyant sur les dalles de pierre de la route:
c'est le feld-maréchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats
portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans
le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse
de toutes les résidences de l'Impératrice. Je suis des yeux sur le
Pont de Marbre la chevauchée qui s'éloigne, tourne à gauche, se perd
derrière les arbres. Et le silence aussitôt revient, absolu comme
devant.

De temps à autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses
dallées, y découvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes
cèdres, il y a d'énormes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des
plates-bandes de chrysanthèmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes,
auxquels la gelée a laissé quelques fleurs; il y a une sorte de dais,
en faïence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord
indéfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde,
taillé à l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au
milieu de l'écume.

Je vais aussi visiter les kiosques déserts, qui sont encore meublés de
trônes d'ébène, de divans et de coussins de soie jaune, et qui
ressemblent à des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la
belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler
avec ses favoris, dans les soies impériales et la pénombre complice.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, en ce palais de rêve, ma seule compagne est la grande
déesse d'albâtre en robe d'or, qui sourit toujours à ses vases brisés
et à ses fleurs fanées; mais son temple, où n'entre pas le soleil, est
éternellement glacial et devient obscur avant l'heure.

Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de
me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre
France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule
rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière
le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver.

En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation
comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en même
temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très
loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent.

Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher
pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau.


VI

Mercredi 24 octobre.

Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos
jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en
plus s'effeuillant.

Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs
équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec
soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui
n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient
est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des
brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église
ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce
moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais
des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés.

Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça
devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites
au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne
nous plaît plus pour la décoration--oh! si passagère!--de nos
appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies
d'Héliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu
de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries,
redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en
bureaux.

En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de
cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là,
au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans
leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du
trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans
un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des
épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de
vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus
de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois
évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces
morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour
hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos
environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc
de leur crâne.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre
«palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens,
auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été
recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui
faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral.

Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la
«Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et
quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises
dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le
monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie
mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et
de nos splendeurs défendues.

Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour
de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les
gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans
les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on
rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques
petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des
tentes, sous des parasols,--à ce chaud soleil de l'automne chinois,
ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu.


VII

AU TEMPLE DES LAMAS

Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des
plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles
d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques.

On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des
siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était
strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les
alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a
pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille
tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville--qui se
meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche
par branche les vieux arbres.

Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la
légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de
notre vie.

Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous
avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre
kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de
déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la
cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables
choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement
transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons
de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides
et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de
trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des
clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la
toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de
Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de
courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant
appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui
aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage,
l'incendie et la destruction de Pékin,--la basse populace uniformément
sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches,
grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la
poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à
longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques
piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines
admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris.

       *       *       *       *       *

Cependant le silence se fait par degrés, à mesure que nous approchons
du but de notre course; aux rues agitées, aux rues encombrées,
succèdent peu à peu les rues mortes de vieillesse, où il n'y a plus de
passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des
murs abandonnés, monter des arbres aux branches noueuses comme de
vieux bras.

Nous mettons pied à terre devant un portail croulant, qui semble
donner sur un parc pour promenades de fantômes,--et c'est, cela,
l'entrée du temple.

Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystère? Nous n'en
savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir.

Mais le chef des lamas paraît bientôt, avec des saluts, apportant ses
clefs, et nous le suivons à travers le petit parc funèbre.

Robe violette et chevelure rasée, figure de vieille cire, à la fois
souriante, épeurée et hostile, il nous conduit à un second portail
ouvrant sur une immense cour dallée de pierres blanches, que les
premiers bâtiments du temple entourent de leurs murs compliqués,
fouillés, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses
inquiétantes et hermétiquement fermées,--tout cela couleur d'ocre et
de rouille, avec des reflets d'or jetés sur le haut des tuiles par le
triste soleil du soir.

La cour est déserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, croît
entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les
portes closes de ces grands temples rouillés par les siècles, sont
rangés des «moulins-à-prières» sortes de troncs de cône en bronze
gravés de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant
des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours...

Dans la vieille Asie, notre aïeule, il m'est arrivé de pénétrer au
fond de bien des sanctuaires sans âge, et de frémir d'une angoisse
essentiellement indéfinissable, devant des symboles au sens depuis des
siècles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-là jamais ne s'était
compliquée d'autant de mélancolie que ce soir, par ce vent froid, dans
la solitude, dans le délabrement de cette cour, sur ces pavés blancs
et ces herbes, entre ces mystérieuses façades couleur d'ocre et de
rouille, devant la muette rangée de ces moulins-à-prière.

       *       *       *       *       *

De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un
après l'autre derrière nous; même des enfants lamas,--car on commence
de les instruire tout petits dans ces rites millénaires que personne
ne comprend plus.

Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la sénilité
est sur eux, irrémédiable, avec je ne sais quelle hébétude mystique;
leurs regards ont l'air de venir du fond des siècles et de s'être
ternis en route. Pauvreté ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont
plus que des loques décolorées, sur leurs maigres corps. On les dirait
tous, costumes et visages, saupoudrés de la cendre du temps, comme
leur culte et comme leur sanctuaire.

Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui
anéantis, tout ce que nous désirons voir,--et on commence par les
salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de
prêtres figés et obscurs.

En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à
présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins
éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des
tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants
et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière
incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie.

Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,--et le contraire nous
eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs
paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore
malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses,
comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps
la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des
chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits
sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par
centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des
dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets
atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix,
représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant.
Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de
livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies
éteintes.

On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement
d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons
chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles.
Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux
d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières
baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les
gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent
devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée
des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des
caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les
temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière;
seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes
éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et
l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du
plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les
cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment
on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu.

Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà
pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique,
les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches,
en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude,
entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille.

Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au
premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de
quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures
et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des
vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences.

Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux
autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux
deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de
cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire
plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits
monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure
des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les
pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur
couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent
à tournoyer.

Ainsi que nous l'attendions, ce dernier temple--le plus caduc
peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu--ne présente que la
répétition obsédante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre
qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout,
géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour
la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite
sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement
emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les
autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides
fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et
son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en
la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent
hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché
et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or
et de poussière,--de froid, de crépuscule, de ruines et de silence...


VIII

CHEZ CONFUCIUS

Quand nous sortons de chez ces fantômes de Lamas, une demi-heure de
soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le
même quartier,--la même nécropole pourrait-on dire,--dans un
délaissement aussi funèbre.

La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses
gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par là, prend
peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire,
marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres à bout de
sève.

Un arc de triomphe d'abord se présente à nous dans ce bois: hommage de
quelque souverain défunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un
dessin charmant, dans l'excès même de son étrangeté, sous les trois
clochetons d'émail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes,
ornés de monstres à tous les angles. Il ne se relie à rien. Il est
posé là comme un bibelot précieux que l'on aurait égaré parmi des
ruines. Et sa fraîcheur surprend, au milieu du délabrement de toutes
choses. De près, cependant, on s'aperçoit de son grand âge, à je ne
sais quel archaïsme de détails et quelle imperceptible usure; mais il
est composé de matériaux presque éternels, où même la poussière des
siècles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre
blanc pour la base, faïence ensuite jusqu'au sommet,--faïence jaune et
verte, représentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages
et des chimères.

Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquité extrême, nous
apparaît couleur de terre ou de cendre, entourée d'un fossé où meurent
des lotus et des roseaux. Cela, c'était un lieu pour les sages, une
retraite où ils venaient méditer sur la vanité de la vie, et ce large
fossé avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence.

On y accède par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres
ébauchent vaguement des têtes de monstres. A l'intérieur, c'est la
décrépitude, l'abandon suprêmes; tout semble déjeté, croulant, et la
voûte, encore dorée, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une
chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes
ces choses, on dirait qu'on a semé à pleines pelletées une sorte de
terre très fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent
et s'assourdissent dans cette terre-là, qui est répandue partout en
couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperçoit bientôt que des tapis
subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussière, accumulée
depuis des siècles, l'épaisse et la continuelle poussière que souffle
sur Pékin le vent de Mongolie.

En cheminant un peu dans l'herbe flétrie, sous les vieux arbres
desséchés, on arrive au temple lui-même, précédé d'une cour où de
hautes bornes de marbre ont été plantées. On dirait tout à fait un
cimetière, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous
ces stèles, qui sont seulement pour glorifier leur mémoire.
Philosophes qui, dans les siècles révolus, illustrèrent ce lieu par
leur présence et leurs rêveries, profonds penseurs à jamais ténébreux
pour nous, leurs noms revivent là gravés, avec quelques-unes de leurs
pensées les plus transcendantes.

De chaque côté des marches blanches qui mènent au sanctuaire, sont
rangés des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une
antiquité à donner le vertige, sur lesquels des maximes, intelligibles
seulement pour quelques mandarins très érudits, ont été inscrites
jadis en caractères chinois primitifs, en lettres contemporaines et
soeurs des hiéroglyphes de l'Égypte.

C'est ici le temple du détachement, le temple de la pensée abstraite
et de la spéculation glacée. On est saisi dès l'abord par sa
simplicité absolue, à laquelle jusqu'ici la Chine ne nous avait point
préparés. Très vaste, très haut de plafond, très grandiose et d'un
rouge uniforme de sang, il est magnifiquement vide et supérieurement
calme. Colonnes rouges et murailles rouges, avec quelques discrets
ornements d'or, voilés par le temps et la poussière. Au milieu, un
bouquet de lotus géants dans un vase colossal, et c'est tout. Après la
profusion, après la débauche d'idoles et de monstres, le pullulement
de la forme humaine ou animale dans les habituelles pagodes chinoises,
cette absence de toute figure cause un soulagement et un repos.

Dans des niches alignées contre les murs, des stèles, rouges comme ce
lieu tout entier, sont consacrées à la mémoire de personnages plus
éminents encore que ceux de la cour d'entrée, et portent des sentences
qu'ils énoncèrent. Et la stèle de Confucius lui-même, plus grande que
les autres, plus longuement inscrite, occupe la place d'honneur, au
centre du panthéon sévère, posée comme sur un autel.

A proprement dire, ce n'est point un temple, puisqu'on n'y a jamais
fait ni culte ni prière; une sorte d'académie plutôt, une salle de
réunion et de froides causeries philosophiques. Malgré tant de
poussière et d'apparent abandon, les nouveaux élus de l'Académie de
Pékin (infiniment plus que la nôtre, conservatrice de formes et de
rites, on m'accordera bien cela) sont tenus encore, paraît-il, d'y
venir faire une retraite et tenir une conférence.

En plus des maximes de renoncement et de sagesse inscrites du haut en
bas de sa stèle, Confucius a légué à ce sanctuaire quelques pensées
sur la littérature, que l'on a gravées en lettres d'or, de manière à
former çà et là des tableaux accrochés aux murailles.

Et en voici une que je transcris à l'intention de jeunes érudits
d'occident, préoccupés surtout de classifications et d'enquêtes. Ils y
trouveront une réponse vénérable et plus de deux fois millénaire à
l'une de leurs questions favorites:

«_La Littérature de l'avenir sera la littérature de la pitié._»

       *       *       *       *       *

Il est près de cinq heures quand nous sortons de ces temples, de ces
herbes et de ces ruines, et le triste soleil rose d'automne achève de
décliner là-bas derrière l'immense Chine, du côté de l'Europe
lointaine. Je me sépare alors de mes compagnons du jour, car ils
habitent, eux, le quartier des Légations, dans le sud de la «Ville
tartare», et moi, c'est dans la «Ville impériale», fort loin d'ici.

A travers les dédales et les solitudes de Pékin, j'ignore absolument
le chemin à suivre pour sortir de ces lieux morts où nous venons de
passer la journée et où jamais je n'étais venu. J'ai pour guide un
«mafou» que l'on m'a prêté (en français: un piqueur). Et je sais
seulement que je dois faire plus d'une lieue avant d'atteindre mon
gîte somptueux et désolé.

Mes compagnons partis, je chemine un moment encore au milieu du
silence des vieilles rues sans habitants pour arriver bientôt dans des
avenues larges, qui paraissent sans fin, et où commencent à grouiller
des robes de coton bleu et des faces jaunes à longue queue. De petites
maisons toutes basses, toutes maussades et grises, s'en vont à
l'interminable file de chaque côté des chaussées, où les pas des
chevaux dans la terre friable et noire soulèvent d'infects nuages.

Si basses les maisons et si larges les avenues, que l'on a sur la tête
presque toute l'étendue du ciel crépusculaire. Et, tant le froid
augmente vite à la tombée du jour, il semble que, de minute en minute,
tout se glace.

Parfois le grouillement est compact autour des boutiques où l'on vend
à manger, dans la fétidité qu'exhalent les boucheries de viande de
chien ou les rôtisseries de sauterelles. Mais quelle bonhomie, en
somme, chez tous ces gens de la rue, qui, au lendemain des
bombardements et des batailles, me laissent passer sans un regard de
malveillance! Qu'est-ce que je ferais pourtant, avec mon «mafou»
d'emprunt et mon revolver, si ma figure allait ne pas leur convenir?

Ensuite, on se retrouve isolés, pour un temps, parmi les décombres, au
milieu de la désolation des quartiers détruits.

D'après l'orientation du couchant d'or pâle, je crois voir que la
route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris où j'ai
l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je
me trouverais fort au dépourvu.

       *       *       *       *       *

Ce retour me paraît interminable, dans le froid du soir.

A la fin cependant voici là-bas, en silhouette déjà grise devant le
ciel, la montagne factice des parcs impériaux, avec ses petits
kiosques de faïence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et
s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages précieusement
peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'émail
jaune de la «Ville impériale», avec deux factionnaires de l'armée
alliée qui me présentent les armes. Là, je me reconnais, je suis chez
moi, et je congédie mon guide pour entrer seul dans cette «Ville
jaune», de laquelle du reste, à cette heure-ci, on ne le laisserait
plus sortir.

La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de
si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes
babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres
séculaires--de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres--qui peut
avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y
émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus
aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre
ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire
n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en
passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était
demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu.

Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de
tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette»,
résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré
dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts.

Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce
lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient
passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices
suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la
fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne
rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin,
une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et
on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou
les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux
et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts.

J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des
arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect
suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route
s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les
vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur
l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées.
Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des
corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du
froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de
clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a
forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune»
sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué
pour les ramasser tous....

Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un
angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre
lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal
tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins
d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs.
Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en
condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte
effroyable,--du silence et de la mort.

Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un
morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir
les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant
l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,--et je sais d'avance,
pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me
réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles
accroupis sur leur socle.

Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des
Lotus achève de se déployer devant moi, faisant de l'espace libre, en
même temps qu'une grande étendue de ciel crépusculaire se dégage à
nouveau sur ma tête. Les premières étoiles s'allument, au fond glacial
du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe
ici, au milieu de cette région très particulière de Pékin, dans un
excès d'isolement et de silence,--avec, de temps à autre, des coups de
fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres.

Il gèlera tout à l'heure; on la sent venir, la gelée, à l'âpreté de
l'air qui cingle la figure.

Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit être en effet,
durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses
décrit par les poètes de la Chine, ne représente plus, en cette fin
d'octobre, qu'un triste marécage, recouvert de feuilles roussies, et
duquel monte à cette heure une buée hivernale comme un nuage qui
traînerait sur les roseaux morts.

Ma demeure est de l'autre côté de ce lac, et j'arrive au grand Pont de
Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute
blanche, malgré l'envahissement des obscurités grises ou noires.

En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavérique
s'élève tout à coup dans l'air glacé.--Et je connais depuis une
semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras
étendus, couché le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque
où le crâne s'ouvre. De même que je devine, dans le fouillis épeurant
des herbes, son camarade qui, à dix pas plus loin, gît le ventre en
l'air.

Une fois passé ce beau et solitaire Pont de Marbre, à travers le pâle
nuage dont les eaux se sont enveloppées, je serai presque arrivé à mon
logis. Il y aura d'abord à ma gauche un portail de faïence, gardé par
deux sentinelles allemandes,--deux êtres vivants que je ne suis pas
fâché de savoir bientôt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore,
me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entrée
des jardins au fond desquels réside le feld-maréchal de Waldersee,
dans un palais de l'Impératrice.

Et, deux cents mètres plus loin, après avoir traversé d'autres
portails et des ruines, je rencontrerai une brèche fraîchement ouverte
dans un vieux mur: ce sera mon entrée à moi, gardée par un soldat de
chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impératrice est
là très caché par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais
frêle, tout en découpures et en vitrages. Alors je pousserai une porte
de verre, peinturlurée de lotus roses, et retrouverai la féerie de
chaque soir: sous des arceaux d'ébène prodigieusement sculptés et sur
des tapis jaunes, l'éclat des inappréciables porcelaines, des
cloisonnés, des laques, et des soies impériales traversées de chimères
d'or...


IX

Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands
brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains,
et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur
des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de
bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le
premier jour un accueil mortel.

Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans
la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le
capitaine C..., qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots
merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au
moins un soir.

       *       *       *       *       *

C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions
pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène
et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes,
parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le
XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui
maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de
perles et d'émail au-dessus de nos têtes,--et tant d'autres
indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de
nos richesses d'art lointain.

Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans
son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer
et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient
nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le
général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places,
cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des
logements et des bureaux pour l'état-major.--Et ce sera la besogne du
capitaine C..., qui est ici improvisé architecte et intendant suprême,
tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative
seulement.

       *       *       *       *       *

Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite
fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus
que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir
les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins
dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations
un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement
commencé d'être... Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous
eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années
plus tôt!...

C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en
petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en
l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli,
l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse.

       *       *       *       *       *

Absolu silence au dehors, car le poste des soldats--d'ailleurs
endormis--est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il
gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans
l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des
fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de
papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises
de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et
propices à l'intoxication par les parfums.

Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons
fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en
dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des
chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et
vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de
cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine,
font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés
de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en
louchant...

Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de
ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur
nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches
entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par
les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres.

Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très
lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par
obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre
brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement
bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en
avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes
blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque
plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe
faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu
ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir--par la
silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de
quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail...

       *       *       *       *       *

Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide
et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art
chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé.
D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque
terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir
aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne,
dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en
nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des
grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des
terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée,
jusqu'à du respect et de l'effroi...

Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures,
dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et
juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les
poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement
pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient,
voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des
griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!...
Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les
roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes,
scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles
petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour...

       *       *       *       *       *

Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se
libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps
astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs
dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la
«Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un
instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls,
libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir
des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même
nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules,
des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce
qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes
angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont
incontestablement atténuées.

Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements,
ils n'existent plus... Par exemple, à travers les glaces de la
galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre,
un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que
cela nous agite aucunement:

--Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il
faudra songer à refaire une battue!

Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules
séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de
l'horreur,--des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se
recouvrent de gelée blanche, dans les ruines.


X

Jeudi 25 octobre.

En compagnie du chat, j'ai travaillé tout le jour dans la solitude de
mon palais de la Rotonde que j'avais déserté hier.

A l'heure où le soleil rouge du soir s'enfonce derrière le Lac des
Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher.
Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous
arrêter devant la brèche qui mène à mon fragile palais du Nord. Nous
avons à sortir de nos quartiers, à travers la poussière et les ruines,
car je dois faire visite à monseigneur Favier, évêque de Pékin,--qui
habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout près de la «Ville
impériale».

C'est déjà le crépuscule quand nous entrons dans la «Concession
catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune
viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale,
criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si
poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,--la cathédrale
nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction,
en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble.

Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin
depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des
souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril
boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore
une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le
rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus
récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la
présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait
autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les
quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son
église.

       *       *       *       *       *

L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec
des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par
l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen
âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement
depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la
soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise.
(On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des
plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les
empereurs Célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un
Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui
vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de
murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots;
cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de
tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en
feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle
blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude,
vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de
temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,--surtout
lorsqu'il est question de l'enseigne Henry.

L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du
dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et
qui furent blessés presque tous!... Il faudrait graver quelque part en
lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop
vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait
plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les
avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au
hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient
leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu
sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils
pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant
la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses
formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là,
s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des
leurs parmi les morts.

       *       *       *       *       *

Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens
chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché,
qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une
image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout
de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le
martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces
murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères
étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour
la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la
tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau
et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes
fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de
leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en
escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.]

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement
de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la
cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur
les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les
cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit
surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait
sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs
cris de mort, tout le temps, à plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons!
tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville
comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse.

       *       *       *       *       *

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,--et on vivait
dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les
toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes
allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des
échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces
flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si
épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas
mangé à sa faim.

Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes
Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits
enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les
sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de
place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la
moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête
baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant
sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants,
les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient,
se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes
protectrices...

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une
lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre
de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit,
la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à
cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang.
Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des
bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les
racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres
Chinois venaient humblement dire:

--Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous
défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la
veille, qui suppliait:

--Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour
qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas!

       *       *       *       *       *

On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou
trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant
l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les _bêlements
d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs
allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame
pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication
était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour
essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou
au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet
épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche
enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non
seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les
Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques,
des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs
mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on
pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands
trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires
s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de
morts. Et toujours les cris de la meute enragée: _Cha! cha!_ (Tuons!
tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille,
et toujours le beuglement des trompes...

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des
pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les
cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins
furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche
ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée
béante pour la torture et la mort...

Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait
de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point
précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de
muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs
fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en
couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres,
les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des
marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt,
et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine
prochaine!

Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait
trop, on n'avait plus de force...

Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste
pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de
peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie,
s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps,
on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au
bout d'une corde,--et c'était une viande réservée aux malades et aux
mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par
l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau
français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres
avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y
mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas.

--Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté
nos grains de riz!

Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry:

--La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous
ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout
longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours,
rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu
lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de
deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses
matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi
il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... Être un
soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y
a rien de plus beau?

Et il ajoute, après un silence:

--Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou
communier au milieu de nous, disant avec un sourire:

«Il faut se tenir prêt.»

Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais
faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est
désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et
on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux
serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant
à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose
qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines...
D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine...

Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa
gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit
plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais
venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et
des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de
poterie ou des cassons de crâne.

A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage,
et vraiment nous ne savons plus...

Une odeur de cadavre tout à coup... Ah! c'est notre découverte d'hier
matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines
pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la
direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons
notre palais de verre, nous serons chez nous...


XI

Vendredi 26 octobre.

Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le
rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures
du matin.

Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois
envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré,
sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la
poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en
marécage du palais des Empereurs.

Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le
bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à
demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde,
c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et
ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces
lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices,
englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes.

Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au
dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous
tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre
augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des
yeux de travers et des queues.

Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car
nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à
présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces
rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est
seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son
petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage.

       *       *       *       *       *

Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans
vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête...
Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme
Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris
les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la
Chine?....

       *       *       *       *       *

Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de
soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves
figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est
en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois
fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les
fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures
enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est
venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me
fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle
français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il,
m'annoncer à Son Altesse.

Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde
cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand
vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il
s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse
de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de
petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du
type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand
seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir
les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse,
en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre).

La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première,
encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des
fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur
laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne.
Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare.

Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est
une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la
conversation commence...

       *       *       *       *       *

Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour,
Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin.

       *       *       *       *       *

--Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes
vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout
entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait
comparer aux plus beaux d'entre les vôtres... Et maintenant, il est
détruit...

Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du
Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons
pas de dégâts.

Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions
partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant
simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons
rien.

L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang,
toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute
taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me
retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle
courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer
le récit de mon voyage à Pékin--si jamais je trouve le temps de
l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon
titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des «Mille et une
Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé
de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être
sourdement dédaigneux ou ironique.

A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à
présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre
congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui
demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, après-demain au
plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord.

Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour
rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très
gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière,
qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de
l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En
effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un
frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière
nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une
pauvresse. Or, _la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième
cour_ de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit
sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge,
brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle.

Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en
hâte dans notre galerie vitrée--d'où les bibelots merveilleux ont déjà
commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de
permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation.
Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles
serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits
souliers.

       *       *       *       *       *

Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les
vieux cèdres tout gris de poussière.

A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons
l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en
différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que
bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais
est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une
terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or,
ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses
précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres
centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise,
et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence.

Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de
gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de
porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de
bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes
de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels?
Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie
de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.

Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de
corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants
et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme
c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en
soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.

       *       *       *       *       *

«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!...»
Voici... Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas,
sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de
crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers
lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et
la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le
paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une
soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste
exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus
beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par
quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales...

Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers
manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs,
qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont
bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les
deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!

Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise
aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse _tartare_,
ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste,
très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure
très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons,
qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la
semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans
quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait
invraisemblables.

Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire
tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas
l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que
nous risquons de trouver en chemin?

       *       *       *       *       *

Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de
Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et
c'est admirable comme escamotage; en marche même--car nous le faisons
marcher pour être plus sûrs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens
d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si
loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la
première à en sourire...

       *       *       *       *       *

Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux,
retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à
peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour
travailler avant la tombée du froid et de la nuit.

Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de
retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte
crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de
partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,--et
surtout _interdits_, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus
jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens.

Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur
même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces
jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries
ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être
de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde,
et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de
toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de
dieux en bois doré...

L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le
soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits
de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette
heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde.

Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau
d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de
tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de
poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en
réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et
la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans
l'air--domaine des Esprits protecteurs au vol incessant--est toujours
impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et
mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux
de ses toitures d'émail.

Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil
rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec
une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets,
des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les
bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se
recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables.

Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le
lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière,
on dirait une ville en or,--et ensuite une ville de cuivre rouge, à
mesure que le soleil s'en va...

Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de
croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des
corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur
cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint....

       *       *       *       *       *

Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous
passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez
monseigneur Favier.

Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de
voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour
l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome,
auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses
missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est
anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses
chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au
sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer
encore, il ne désespère de rien.

Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur,
j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa
cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se
profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée:

--Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les
reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque
manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un
pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront
peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une
fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le
premier!...

Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je
comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde.


XII

Samedi 27 octobre.

J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles
de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et
les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes
portes pendant des siècles fermées,--pour essayer d'imaginer un peu
sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé,
la splendeur des arrivées de souverains.

Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant
d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la
magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une
apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette
ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée,
dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du
Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le
péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant
Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises,
qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos
rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris
d'alors, du Louvre ou de Versailles!...

       *       *       *       *       *

La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe
même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne
droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on
a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise»,
passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le
«Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une
demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui
mène à un second mur d'enceinte--celui de la «Ville tartare»,--plus
haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se
présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà,
toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une
troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang--celui de
la «Ville impériale».

Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce
trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui
domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des
entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici,
les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale,
ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des
obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de
chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte
de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air
d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est
en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi,
coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente
mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de
plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de
défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui
sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et
superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un
parquet.

Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà
longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus
grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et
mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni
de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart
emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône.
Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques
par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si
défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.

       *       *       *       *       *

Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas--celle de la «Ville
violette», celle du palais--est, comme les précédentes, d'une couleur
de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les
toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes
méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la
monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de
la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel.
Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de
ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!...

       *       *       *       *       *

Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles;
l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de
noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux
yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables
saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit,
détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.

Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus
farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de
soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare
comme moi, porteur d'une permission dûment signée.

Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des
marbres,--une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire
et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des
herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu
délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi,
se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur
laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un
rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme
un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont
jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans
le silence, les pies et les corbeaux.

       *       *       *       *       *

Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes
de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là
seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches
effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu
de lourdes quilles,--et ils servaient, en leur temps, pour les entrées
rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et
les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs,
lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu,
tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de
ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont
transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes
de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.

On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des
rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul,
par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un
même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les
hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq
griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre,
qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges
escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;--pas un Chinois
n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient,
appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures
aux écailles de la bête héraldique.

Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années,
ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels
s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de
petits gnomes enlacés de reptiles.

       *       *       *       *       *

La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à
tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de
faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec
des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au
dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges,
dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte,
qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens,
enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent
partout, mêlées à des nuages,--et il en est un qui se détache de
l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans
sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le
trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de
pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes,
emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes,
et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des
brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux.

Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et
comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont
il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces
enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de
laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville,
jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les
souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées,
dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi
dire, sous le feu de ses yeux invisibles...

       *       *       *       *       *

Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins
qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux
plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine
si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe
d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec,
par endroits, des tas de fiente grisâtre,--car les pies, les pigeons,
les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès
que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un
bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les
poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or
des nuages.

Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais,
c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec
leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes
places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des
quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent
précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur
les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils
escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon,
même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement
de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux
croasser.

Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres,
et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la
seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste
cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les
amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si
monotones et oppressifs!

Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur
nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue
à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles,
dans le grand temple des Lamas...

       *       *       *       *       *

J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux
de l'Impératrice--car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville
violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés
dans les parcs de la «Ville jaune»--ceux de l'Impératrice ont moins de
mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des
salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées
toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron
de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les
jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze,
grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis.

A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme
qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les
bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de
petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de
Pékin,--et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette
dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets
artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en
jade, en agate, en pierre de lune...

Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette
suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses
charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont
poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de
ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle
patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de
l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous
légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,--et encore détailler là
dedans des papillons et des oiseaux?

Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire
sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste
encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante,
par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un
petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or
ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,--et devant
lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un
des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute
suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit
bouddha qui était son fétiche favori.

       *       *       *       *       *

J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon
pèlerinage du premier jour.

Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où
tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en
plus horribles monstres... Les princesses cachées, les trésors, est-ce
par ici?... Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les
mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes,
les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents
dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous,
jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la
haine et la mort.

Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure,
les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de
vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en
barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent
comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver
de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des
bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de
maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours
trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles,
sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La
sentence inexorable y semblerait à sa place: _Ceux qui sont entrés
doivent abandonner l'espérance_; à mesure que l'on va, les passages se
compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus,
que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir,
ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre...

Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par
des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris
maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche
que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette
ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux
murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre;
il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des
vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux
sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres.

Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte
extérieure--(la porte confiée aux Japonais),--je retrouve, comme au
réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace
libre, sous les grands cèdres...


XIII

Dimanche 28 octobre.

L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher--artificiel
peut-être malgré ses proportions de montagne--qui se dresse au milieu
des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux
arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et,
couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une
taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de
partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa
chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable
idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent
sur la ville,--une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable
de Chine.»

Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable».

Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne
accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans
dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant
d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives
de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut
tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins
taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres
sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums
de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans
l'obscurité d'énormes idoles dorées.

Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle
domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une
compagnie de notre infanterie de marine.

       *       *       *       *       *

Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point
d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se
faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles
tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits
dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles,
laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles.
Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des
jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore
étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et,
dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a
respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes
s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et
quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves
soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque
habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens.

       *       *       *       *       *

A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à
peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par
l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel
apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de
faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait
certainement pas ainsi,--et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très
sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir.

Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant,
à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure
que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des
Jades.

Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite
troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires
lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur
compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent
effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux
croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque
sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps
défendu.

Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de
faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut,
dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un
déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel
brouillard de poussière et de soleil.

Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région
aérienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu
surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse
sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement
multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il
gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de
torture ou des têtes coupées.

       *       *       *       *       *

Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur
ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence,
plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez
nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est
comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme
l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là,
d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits
enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir
tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs
d'entrailles vives...

Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de
marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres,
en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable
et le silence absolu.

Pékin sous mes pieds semblable à un bois!... On m'avait averti de cet
effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En
dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point
qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les
jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et
même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur
cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement,
c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers
le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et
irisées, sur le ciel pâle.

       *       *       *       *       *

Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan
unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans
aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des
avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes
drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures
de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui
restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un
processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque
chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours,
qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux
quatre coins de la Chine immense.

La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout
Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole
et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et
un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans
trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol
d'oiseaux noirs...

       *       *       *       *       *

Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail
dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je
suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans
recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce
palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma
solitude charmante.

Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé
autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà
tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y
passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple
obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat
morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes
vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail,
et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles
balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que
souffle le vent... Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a
fait le maître ici pour quelques jours!...

       *       *       *       *       *

Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue
galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries
légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais
l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent
en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans
la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été
simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes,
dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats
ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les
rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les
réserves du palais,--canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts
en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.

Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous
réunit une fois encore, le capitaine C... et moi, à notre toujours
même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à
voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite
s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois...


Lundi 29 octobre.

J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le
général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses
commissions pour l'amiral.

C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon
haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera
plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la
température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt
ne serait plus tenable.

Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour
l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins
étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants,
où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours.

       *       *       *       *       *

Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche--le soleil
déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans
l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changés autour d'elle: les
soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de
l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de
porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets,
et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle
dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son
temple vide.

Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages
d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent
de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le
Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--où le général vient
d'arriver, avec une escorte de cavaliers.

       *       *       *       *       *

Mardi 30 octobre.

A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et
sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le
jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique
qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire,
avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement
d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial.
Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de
ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement
matinal.

Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts,
voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les
énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y
défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur.

       *       *       *       *       *

L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de
cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du
Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un
cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon
même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre
demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau
pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce
moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres
soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.

A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons
toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les
ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la
peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du
courant, vers la mer.

Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est
presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit
sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans
l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives
noires.


Mercredi 31 octobre.

Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une
couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le
vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment
salubre.

Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au
départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes
ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour
nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant
presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de
vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.

       *       *       *       *       *

Jeudi 1er novembre.

Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit
heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de
nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des
étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.

Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est
repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près
de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu
d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve
encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou
vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.


Vendredi 2 novembre.

Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans
pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure
du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui:
les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée.
Peut-être demain et encore?...

J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et
pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va
faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de
matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la
barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient
entre la terre et les navires, pour ce _débarquement du corps
expéditionnaire_,--qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on
y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels
parages...


Samedi 3 novembre.

En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une
demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et
les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage
noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il
fait mauvais...

Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux
lames, je saute à bord du _Redoutable_,--où mes camarades, qui n'ont
pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine
depuis déjà quarante jours.



V

RETOUR A NING-HAI


Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait
sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où
tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici
revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre
navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous
retournons au fort des Français.

Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a
ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de
dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et
glacée.

Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois,
s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé
dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus,
ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous
venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les
honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement
tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles
russes.

Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles
jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et
disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie.
C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et
de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine;
chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux
paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent
vides, à l'abandon.

Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre
et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle
le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant
aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent
avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de
deux soldats.

Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu
d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de
dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu
et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de
patrie.

Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les
immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de
blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent
bon,--et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades
dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès
l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France
retrouvée...

Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle
où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste
ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de
feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres
petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des
jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses
flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et
de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts
et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du
pavillon de France.

Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin,
que les zouaves ont transformée en chapelle.

Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux,
des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en
trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de
l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont
faits d'obus et de baïonnettes;--choses naïves et charmantes, que les
soldats savent arranger quand ils sont en exil.

La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes,
avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves;
messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil;
messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent
glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour,
les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach,
qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre
lointaine, de funérailles et de matinée grise...

Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux
solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre
cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral
lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves
forment la haie, présentant les armes.

Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de
cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid,
et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer
sur nous leurs feuilles.

Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a
déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces
braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes
toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par
les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus
du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se
prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre,
c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin,
effroyablement loin, dans l'exil extrême.

       *       *       *       *       *

Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa
fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes
sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et
leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là
tombèrent:

C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans
la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie,
quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes,
derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient
jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour
des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions
déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et
ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau
pour essayer d'arrêter le feu.

Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés
se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le
funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses
béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en
soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf
et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui,
dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave...

       *       *       *       *       *

Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de
pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!

Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision
et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés
debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux
rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés
d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat,
avec des paroles simples qui font pleurer!...



VI

PÉKIN AU PRINTEMPS


I

Jeudi 18 avril 1901.

Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de
ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici
de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les
eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.

Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles
vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous
informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de
Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major
allemand a péri dans la flamme.

De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral
aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai
offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles
allemandes.

Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de
petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait
attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir
franchir ce soir la barre du fleuve.

Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout
d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible
Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.

       *       *       *       *       *

Vendredi 19 avril.

La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le
train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour
quatre heures du soir.

Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au
début de l'hiver, en jonque et à cheval!

Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse
des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait
dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa
nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière
grise et brûlées par un soleil déjà torride.

Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de
la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts
surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville
chinoise», moins imposants et moins sombres.

Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette
muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la
porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne
de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de
fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers
impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur
Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à
travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!...

       *       *       *       *       *

Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse;
beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.

Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans
l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel
Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier,
alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en
voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est
offerte.

C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit
palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et
dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le
colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en
causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a
justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon
cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à
l'arrière-saison.

Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des
empereurs, par les portes triples percées dans les colossales
murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les
ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre
les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.

Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture
glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la
relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence,
revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus
révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à
ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son
long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol
de poussière, des parcs de poussière.

Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres,
tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre
timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible
soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de
lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides
de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse,
et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les
cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là
perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les
précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres
d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans
l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur
les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de
mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore
depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet
ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon
plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans
résurrection possible.

       *       *       *       *       *

Samedi 20 avril.

Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les
funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands
ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si
imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef
d'état-major général de l'armée allemande.

Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le
maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables
boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre
d'art ancien.

Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu.
Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux
cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de
gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui
présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à
cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés
d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires
chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de
l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie
ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les
vieux palanquins asiatiques.

La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des
branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par
les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et
les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre;
elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui
disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.

Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel,
chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des
voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique
céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que
l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent
tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.

       *       *       *       *       *

Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche,
pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle
qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les
nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des
Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre,
tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les
reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et
cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à
côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en
Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et
chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment
sont ailleurs occupées...

Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui
renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les
grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence
bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les
lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes
engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières
feuilles d'un vert teinté de rose.

On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera
provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on
croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de
lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus
de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques,
des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour
leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et
montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.

       *       *       *       *       *

C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se
divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les
allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais...

       *       *       *       *       *

Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus
profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant
tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a
été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans
vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de
vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses
montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des
horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur!
Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le
voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré,
si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!

Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni
les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays
desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec
la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de
pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici,
s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque
touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une
espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra
qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses...

       *       *       *       *       *

Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de
plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant
d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à
tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de
splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en
automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore;
mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des
soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes
d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs
chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs...

       *       *       *       *       *

Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces
ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de
Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du
Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les
circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion,
représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes
reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux
modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que
je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont
mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées
pour cingler.

Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français
de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils
portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a
plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit
Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs
le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien
il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux
yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers
continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est
celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés
ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce
qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls,
pour caractériser les Français.

Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces
différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien
glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même,
cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].

[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs,
les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les
moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en
vente: encore sont-elles devenues fort rares.]

       *       *       *       *       *

Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général
français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que
l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la
conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.

En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes
terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne
place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer
superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il
accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au
matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que
notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache
la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu
retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le
savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans
laquelle l'incinération eût été complète.

       *       *       *       *       *

Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout
juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.

Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession
catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la
pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme
l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la
cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages
de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des
allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une
ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais
finies.

Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le
maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais,
naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire
que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il
regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.


II

Dimanche 21 avril.

Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin
du _Redoutable_.

Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès
de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les
tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois
sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux
que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans
doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance,
avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes
français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite
expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a
bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de
ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.

Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans
la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.

J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes,
tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.

L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises
agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte
de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense.
On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou
de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune
qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des
hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels
pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies
vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et
noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles
d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en
rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré
l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et
semblent le faire avec humilité, avec ferveur.

       *       *       *       *       *

Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu:
la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des
belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues,
où ne circulent que les femmes de basses classes.

Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent
de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop
petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés
et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces
coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes
et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et
combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un
autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches,
pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il
y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables
petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et
tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues
d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale
qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels,
celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts
que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un
écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en
travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes
horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.

Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches
avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent
qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser
le moins du monde à l'illusion.

Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des
bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats
en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à
fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes
ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.

       *       *       *       *       *

Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et
de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si
peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos
sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes
arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un
charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles
housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs
roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille
cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête...
Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils
triomphent librement--jusqu'à la tuerie prochaine.

       *       *       *       *       *

A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la
musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du
quartier général,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais
connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé
d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée,
avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits
arbres.

Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment
de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette
pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes
parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de
soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux
jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur
une béquille.

Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de
cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie
de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin
de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de
leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la
flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore
qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et
protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire
des empereurs de Chine.

       *       *       *       *       *

Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de
l'automne dernier!

En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes
les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles
d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement
à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des
cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant
près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés
à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous
les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en
cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les
potions, les linges bien propres--et les bons sourires.

Le petit parloir de la supérieure--une vieille fille au fin visage
desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes
rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège--son
petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et
charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux
aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes
choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus
discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la
grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre
deux potiches remplies de lilas blanc.

Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous
les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici
l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,--et c'est,
comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de
véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs
petites chapelles naïves.

Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas
jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi,
encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et
empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien
blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y
ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait
de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des
piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive
et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé...

Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos
soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par
la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune
regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins
devant le chignon d'une infirmière laïque...

       *       *       *       *       *

Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour
Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui
circulent dans les rues.

On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples
envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les
officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les
Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un
des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir
une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les
relations internationales de nos troupes.

La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres
de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus
détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais
celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos
soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois,
les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se
sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient
à eux familièrement, au lieu de les fuir.

Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur
ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de
gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à
l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en
grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois
protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»

Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une
queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous
passons.

       *       *       *       *       *

Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.
Silence et obscurité partout.

Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du
quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à
la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà
et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des
chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles
ruelles qui sentent la mort.

Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course... Les
veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un
long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et
de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond,
trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses;
elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air
irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la
patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent
avec une telle demeure.

Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de
chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à
disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans
des nuages de fumée endormeuse.

Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites,
sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies
représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est
douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier,
des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans
un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis
au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès
l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves
d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les
solives de l'écrasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fête
élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun
Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.

Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous
allumons des cigarettes turques, et la musique commence.

C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux
comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur
ses cordes des chants d'une tristesse infinie.

Après, pour nous amuser, il imite, toujours sur sa même guitare, le
bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et
notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le
lointain.

Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui
vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en
mineur dont la tristesse convient aux rêves de la _fumée noire_. Mais,
avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre
petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs
en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds
martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un
accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:

--Bonsoir, colonel!...

Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment,
l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en
résultats imprévus...

       *       *       *       *       *

Lundi 22 avril.

Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les
réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr
depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la
province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser
partir.

Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui,
l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.

Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos
de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les
quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de
broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main
pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées
chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en
terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là
pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination,
sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là,
sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des
giroflées violettes.

Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres
de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs
se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la
poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre,
duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes.

Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui
monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé
chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau
de laine rouge;--un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi.
C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les
Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des
chemins, en ramassent ainsi tous les jours,--qu'on a jetées sur des
tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été
lancée avant d'être morte,--soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de
trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix,
terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli,
est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa
nuque où se promènent les mouches.

       *       *       *       *       *

Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses
menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne
retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition
dernière!...



VII

VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS


I

Vendredi 26 avril.

C'est enfin aujourd'hui mon départ pour ce bois sacré qui renferme les
sépultures impériales.

A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes
serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre
chasseurs d'Afrique et un interprète chinois. Nous partons à cheval,
sur nos bêtes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de
fer avec nous.

D'abord deux ou trois kilomètres à travers Pékin, dans la belle
lumière matinale, par les grandes voies magnifiquement désolées,
celles des cortèges et des empereurs, par les triples portes rouges,
entre les lions de marbre et les obélisques de marbre, jaunis comme de
vieux ivoires.

Maintenant, la gare,--et c'est en pleine ville, au pied de la muraille
de la deuxième enceinte, puisque les barbares d'Occident ont osé
commettre ce sacrilège, de crever les remparts pour faire passer leurs
machines subversives.

Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file à
travers les dévastations de la «Ville chinoise», et longe pendant
trois ou quatre kilomètres la colossale muraille grise de la «Ville
tartare», qui ne finit plus de se dérouler toujours pareille, avec ses
mêmes bastions, ses mêmes créneaux, sans une porte, sans rien qui
repose de sa monotonie et de son énormité.

Une brèche dans l'enceinte extérieure nous jette enfin au milieu de la
triste campagne.

Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage à travers la
poussière des plaines, rencontrant des gares détruites, des décombres,
des ruines. D'après les grands projets des nations alliées, cette
ligne, qui va actuellement jusqu'à Pao-Ting-Fou, devra être prolongée
de quelques centaines de lieues, de façon à réunir Pékin et Hankéou,
les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes
artères de la Chine nouvelle, semant à flots sur son passage les
bienfaits de la civilisation d'Occident...

       *       *       *       *       *

A midi, nous mettons pied à terre devant Tchou-Tchéou, une grande
ville murée, dont on aperçoit, comme dans un nuage de cendre, les
hauts remparts crénelés et les deux tours à douze étages. On se
reconnaît à peine à vingt pas, comme par les temps très brumeux du
Nord, tant il y a de poussière en suspens partout, sous un soleil
terni et jaunâtre, dont la réverbération est cependant accablante.

Le commandant et les officiers du poste français qui occupe
Tchou-Tchéou depuis l'automne ont eu la bonté de venir au-devant de
moi et m'emmènent déjeuner à leur table, dans la quasi fraîcheur des
grandes pagodes un peu obscures où ils sont installés avec leurs
hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui
semblait dernièrement si sûre, l'est moins depuis quelques jours; il y
a par là, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue
hier attaquer un des grands villages par où je passerai, et on s'est
battu toute la matinée,--jusqu'à l'apparition du détachement français
envoyé au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme
une compagnie de moineaux.

[Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont été
explorés depuis de longues années par tous les Européens de passage à
Pékin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont
les abords mêmes avaient toujours été interdits.]

--Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans
sa tête, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes.
Vous avez déjà six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en
ajouter quatre.

Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que
c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous
regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et
l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de
ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de:

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...

Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce
qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs,
ces gens-là; mais, en rase campagne!... Il est fort probable, du
reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le
renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma
suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux
yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et
que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il.

       *       *       *       *       *

A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à
vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui
s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de
ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une
autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.)

Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux
que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il
n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé:
un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant
à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol.

Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en
contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par
la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le
commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids
presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc
peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un
vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de
loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu
différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine
de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres
paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil
d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude.

A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient
tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver.
Mais l'un d'eux les arrête en criant: «_Fanko pink!_ (Français
soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se
courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur
travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.--Et leur
confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de
«barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion
européenne.

Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent
presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de
cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles
petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des
veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous
pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus,
très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours
pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse
pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne
serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent
cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes
impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec
son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les
étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon
arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de
leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.--Et les saules
frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces
minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le
duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites
touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante
poussière.

Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens
à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour
éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un
nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me
suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici
saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes
sont devenus couleur de cendre.

Vers cinq heures apparaît en avant de nous cette vieille ville murée
où nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au
milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crénelés, de couleur si
sombre. De près, sans doute, elle ne sera que ruines, décrépitude,
comme la Chine tout entière.

Un cavalier, traînant avec lui son inévitable petit nuage, accourt à
ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes
d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent
Laï-Chou-Chien. Il m'apprend que le général a eu la très aimable
pensée de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres
d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi
avec un cortège, et il a convoqué les villages voisins pour une fête
qu'il me prépare.

En effet, le voici ce cortège, qui débouche là-bas des vieilles portes
croulantes, avec des emblèmes rouges, des musiques, et s'avance dans
les champs désolés.

Maintenant il s'arrête pour m'attendre, rangé sur deux files de chaque
côté du chemin. Et, suivant le cérémonial millénaire, un personnage
s'en détache, un serviteur du mandarin, chargé de me présenter, à
cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de
visite de son maître. Il attend lui-même, le mandarin craintif,
descendu par déférence de sa chaise à porteurs, et debout avec les
gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommandé, je lui tends la main
sans mettre pied à terre; après quoi, dans les tourbillons de la
poussière grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs,
suivis de mes cavaliers, et précédés du cortège d'honneur, avec ses
musiques et ses emblèmes.

En tête, deux grands parasols rouges entourés de soies retombantes
comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir,
large comme un hibou éployé, qu'un enfant tient au bout d'une hampe;
ensuite encore, sur deux rangs, les bannières, puis les cartouches, en
bois laqué rouge, inscrits de lettres d'or. Et, dès que nous sommes en
marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, à coups espacés
comme pour un glas, tandis que les hérauts, par de longs cris,
annoncent mon arrivée aux habitants de la ville.

       *       *       *       *       *

Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne; de
chaque côté, cinq ou six petites cages de bois sont accrochées,
chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne bouge pas au
milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer à travers
les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que ça
peut être, pour se tenir ainsi roulé en boule et avoir la queue si
longue? Des singes?... Ah! horreur! ce sont des têtes coupées! Chacune
de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à
noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux
nattés.

Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus
des inévitables vieux monstres de granit, qui, à droite et à gauche,
dressent leurs grosses têtes aux yeux louches. Pour me voir passer,
des gens immobiles sont plaqués contre les parois de ce tunnel, à tout
touche, grimpés les uns sur les autres: des nudités jaunes, des
haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussière emplit et
obscurcit ce passage voûté, où nous nous pressons, hommes et chevaux,
dans l'enveloppement d'un même nuage.

Et nous voici entrés dans de la vieille Chine provinciale, tout à fait
arriérée et ignorée...


II

Ruines et décombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y
attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre
n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en
poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles.

Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement à coups
espacés, et les hérauts continuent de m'annoncer au peuple par de
longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore
brûlant du soir. On aperçoit des terrains vagues, des champs
ensemencés. Et çà et là des monstres en granit, frustes, informes, à
demi enfouis, la grimace usée par les ans, indiquent où furent jadis
des entrées de palais.

Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortège
s'arrête et je mets pied à terre. Là, depuis sept ou huit mois, sont
casernés nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de
passer à Laï-Chou-Chien tout un long hiver, séparés du reste du monde
par des neiges, par des steppes glacés, et menant une sorte
d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si
déroutantes.

C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces
braves figures de chez nous, après tous ces bonshommes jaunes qui se
pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux énigmatiques, et ce
quartier français est comme un coin de vie, de gaieté et de jeunesse
au milieu de la vieille Chine momifiée.

On voit que l'hiver a été salubre pour nos soldats, car ils ont la
santé aux joues. Et ils se sont organisés d'ailleurs avec une
ingéniosité comique et un peu merveilleuse, créant des lavoirs, des
salles de douches, une salle d'école pour apprendre le français aux
petits Chinois, et même un théâtre. Vivant en intime camaraderie avec
les gens de la ville, qui bientôt ne voudront plus les laisser partir,
ils cultivent des jardins potagers, élèvent des poules, des moutons,
des petits corbeaux à la becquée,--voire des bébés orphelins.

Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, après avoir
soupé au poste français. Et à neuf heures, des lanternes de parade,
très chinoisement peinturlurées, grandes comme des tonneaux, viennent
me chercher pour me conduire au «yamen».

       *       *       *       *       *

C'est toujours d'une profondeur sans fin les «yamen» chinois. Dans la
nuit fraîche, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs
rangés en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents
mètres de cours, et combien de portiques en ruine, de péristyles aux
marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussiéreux et vermoulu
que le mandarin me destine: un bâtiment séparé, au milieu d'une sorte
de préau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai là, sous
des solives enfumées, une grande salle blanchie à la chaux, contenant
au milieu, sur une estrade, des sièges comme des trônes; ailleurs de
lourds fauteuils d'ébène, et, pour orner les murs, quelques rouleaux
de soie éployés, sur lesquels des poésies sont inscrites en caractères
mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux
serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en
papier de riz, un très dur couchage sur une estrade et sous des
couvertures de soie rouge, enfin un brûle-parfum où se consument des
baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naïf et suranné aussi,
vieillot même en Chine.

Mon hôte timide, en costume de cérémonie, m'attendait devant la porte
et me fait prendre place avec lui sur les trônes du milieu, pour
m'offrir le thé obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis,
avec discrétion, il se hâte de lever la séance et de me souhaiter
bonne nuit. En se retirant, il m'invite à ne pas m'inquiéter si
j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hanté par
les rats. Je ne devrai pas m'inquiéter non plus, si j'entends,
derrière mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le
préau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit,
m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde.

--Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la
cité, si haut murée, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des
laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqué un trou
dans les remparts, et les brigands, qui, hélas! en ont eu
connaissance, ne se font point faute d'entrer par là.

Et quand il est parti, le mandarin aux longues révérences, quand je
suis seul dans l'obscurité de ce logis, au coeur de la ville isolée
dont les portes sont garnies de têtes humaines dans des cages, je me
sens infiniment loin, séparé du monde qui est le mien par des espaces
immenses, et aussi par des temps, par des âges; il me paraît que je
vais m'endormir au milieu d'une humanité en retard d'au moins mille
ans sur la nôtre.


Samedi 27 avril.

Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit
m'éveillent dans la vieille chambre étrange, et, à travers le tamisage
des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au
dehors.

Osman et Renaud, levés avant moi, viennent alors m'avertir que l'on
fait en hâte de grands préparatifs dans les cours du yamen pour me
donner une fête,--une fête du matin, puisque je dois remonter à cheval
et continuer ma route vers les sépultures impériales aussitôt après le
repas de midi.

Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les
boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un
fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de
soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours,
des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres
sur leurs socles. La foule chinoise--toujours les hommes seulement,
bien entendu--est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton
bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son
habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière.
Et les acacias, les saules monotones, qui sont à peu près les seuls
arbres répandus dans cette Chine du Nord, montrent çà et là de
vieilles ramures grêles, aux petites feuilles à peine écloses, d'un
vert encore tout pâle.

       *       *       *       *       *

Voici d'abord le défilé très lent, très lent d'une musique: beaucoup
de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mélodie
est comme chantée par un mélancolique, et doux, et persistant unisson
de flûtes,--de grandes flûtes au timbre grave, dont quelques-unes ont
des tuyaux multiples et ressemblent à des gerbes de roseaux. C'est
berceur et lointain, exquis à entendre.

Les musiciens maintenant s'asseyent près de nous, en cercle, pour
mener la fête. Le rythme tout à coup change, s'accélère; les sonnettes
s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse.
Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la
poussière qui s'épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule,
arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la
taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et
qui jouent du sistre, qui s'éventent, qui se démènent d'une façon
exagérée, névrosée, épileptique... Des géants? Des pantins? Qu'est-ce
que ça peut bien être?... Cependant ils arrivent très vite, avec leurs
grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous... Ah! des
échassiers! Des échassiers prodigieux, plus haut perchés sur leurs
jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues
sauterelles. Et ils sont costumés, grimés, peints, fardés; ils ont des
perruques, de fausses barbes; ils représentent des dieux, des génies
tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils représentent des
princesses aussi, ayant de belles robes de soie brodée, ayant des
joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piquées
dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'éventent d'une
façon exagérée, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entière,
d'un même mouvement régulier, incessant, obsédant comme celui des
balanciers de pendule.

Or ces échassiers, paraît-il, sont tout simplement les jeunes garçons
d'un village voisin, de braves petits campagnards, formés en société
de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres
villages de la Chine intérieure, bien des siècles, des millénaires
avant que la coutume en soit venue chez nous, les garçons, de père en
fils, ont commencé de s'adonner passionnément aux jeux de force ou
d'adresse, de fonder des sociétés rivales, les unes d'acrobates, les
autres d'équilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours.
C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout
est glacé et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au
milieu d'un désert de neige.

En effet, malgré les perruques blanches et les vieilles barbes de
centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, très jeune, avec des
sourires enfantins. Elles sourient naïvement, les princesses gentilles
et drôles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excités
d'éventails, et qui dansent, de plus en plus dégingandées, qui se
cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tête et du torse avec
frénésie. Ils sourient naïvement, les vieillards qui ont des figures
d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possédés.
L'unisson persistant des flûtes semble à la longue les ensorceler, les
mettre dans un état spécial de démence qui se traduit par l'excès du
tic des ours...

A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule
échasse, l'autre jambe relevée, l'autre échasse rejetée sur l'épaule,
et, par des prodiges d'équilibre, ils dansent tout de même, ils se
dandinent tout de même, plus que jamais, comme des marionnettes dont
les ressorts s'affolent, dont le mécanisme va sûrement se détraquer.
On apporte alors, en courant, des barrières de deux mètres de haut, et
ils les sautent, à cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou
génies, sans cesser leurs jeux d'éventail ni leurs batteries de
tambourin.

Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux
vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur
des jambes aussi longues (les garçons d'un autre village), arrive du
fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le même air, une
danse semblable; ils reproduisent les mêmes personnages, les mêmes
génies, les mêmes dieux à longue barbe, les mêmes belles dames
minaudières: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec
leurs figures si bizarrement grimées, ces danseurs incarnent des rêves
mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des âges,
par une humanité infiniment distante de la nôtre,--et tout cela, de
génération en génération, se transmet partout le pays d'une manière
inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites,
les formes et les choses.

Du reste, dans son étrangeté extrême, cette fête, cette danse demeure
très villageoise, très campagnarde, naïve comme un divertissement de
laboureurs.

Ils ont fini de sauter leurs barrières. Et à présent on voit poindre,
du même là-bas toujours, deux épouvantables bêtes qui marchent de
front, une bête rouge et une bête verte. Ce sont deux grands dragons
héraldiques, longs d'au moins vingt mètres, dressant la tête, la
gueule béante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces
griffes que chacun sait. Cela s'avance très vite, comme courant et se
tordant au-dessus des épaules de la foule, avec des ondulations de
reptile... Mais c'est tout léger, en carton, en étoffe tendue sur des
cercles, chaque bête supportée en l'air, au bout de bâtons, par une
douzaine de jeunes hommes très exercés, qui savent, par des trucs
subtils, donner à l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de
maître de ballet les précède, tenant en main une boule que les
porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef
d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux
monstres.

D'abord les deux grandes bêtes se contentent de danser devant moi, au
son des flûtes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui
s'est élargi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout à fait
terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font
rage. Elles s'emmêlent, elles s'enroulent l'une à l'autre, ayant l'air
de s'étreindre; on les voit traîner leurs longs anneaux dans la
poussière, et puis tout à coup, d'un bond, elles se redressent, comme
cabrées, les deux énormes têtes se faisant face, avec un tremblement
de fureur. Et le maître de ballet, agitant sa boule directrice, se
démène et roule des yeux féroces.

Et la poussière s'épaissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne
voit plus; la poussière se lève en nuage, rendant à demi fantastique
cette bataille de la bête rouge et de la bête verte. Le soleil brûle
comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anémié
par tant de sécheresse après l'hiver de glace, s'indique à peine ici
par la nuance très tendre des quelques petites feuilles apparues aux
vieux saules, aux vieux acacias de cette cour...

       *       *       *       *       *

Après le déjeuner, des mandarins de la plaine, précédés de musiques,
arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des
paniers de raisins conservés, des paniers de poires, des poules
vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffés du
bonnet officiel d'hiver à plume de corbeau et vêtus de robes de soie
sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carré de broderie
d'or--au milieu duquel est figurée, parmi des nuages, une toujours
invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards
desséchés, à barbiche grise, à moustache grise qui retombe. Et, avec
eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes révérences, de grands
compliments; des poignées de main où l'on se sent comme griffé par des
ongles trop longs, emmanchés de vieux doigts maigres.

       *       *       *       *       *

A deux heures, je remonte à cheval, avec mes hommes et je m'en vais à
travers les décombres des rues, précédé du même cortège qu'à
l'arrivée, les gongs sonnant en glas et les hérauts poussant leurs
cris. Derrière moi, suit le mandarin de céans dans sa chaise à
porteurs, suivent les compagnies d'échassiers et les deux dragons
monstrueux.

Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, où la foule
est déjà assemblée pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les
princesses aux enjambées de trois mètres, les dieux qui jouent du
sistre ou du tambourin, et la bête rouge, et la bête verte. Sous la
voûte demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les
gongs, dans des envolées de poussière noirâtre qui vous aveugle, c'est
une mêlée compacte, où nos chevaux se traversent et bondissent,
troublés par le bruit, affolés par les deux épouvantables monstres qui
ondulent au-dessus de nos têtes...

Après nous avoir reconduits à un quart de lieue des murs, ce cortège
enfin nous quitte.

Et nous retrouvons le silence,--dans la plaine brûlante où nous avons
à faire vingt kilomètres environ à travers la poussière et le «vent
jaune» pour atteindre Y-Tchéou, une autre vieille ville murée qui sera
notre étape de ce soir.

Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux.


III

La plaine ressemble à celle d'hier, plus verte cependant et un peu
plus boisée. Les blés, semés en sillons comme les nôtres, poussent à
miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre.
D'ailleurs, tout devient moins désolé à mesure qu'on s'éloigne de la
région de Pékin pour s'élever, par d'insensibles pentes, vers ces
grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes
en avant de nous. Le «vent jaune» aussi souffle moins fort, et, dans
les instants où il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussière, on
dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout,
ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la
Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend à voir, dans les
sentiers, passer des paysans de chez nous... Mais les quelques
laboureurs courbés vers la terre ont sur la tête de longues nattes
relevées en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au
safran.

Tout est paisible, dans ces champs inondés de soleil, dans ces
villages bâtis à l'ombre légère des saules. En somme, les gens ici
vivaient heureux, cultivant à la façon primitive le vieux sol
nourricier, et régis par des coutumes de cinq mille ans. A part les
exactions peut-être de quelques mandarins--et encore est-il beaucoup
de mandarins débonnaires,--ces paysans chinois en étaient presque
restés à l'âge d'or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux
les joies de cette «Chine nouvelle» rêvée par les réformateurs
d'Occident. Jusqu'à ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a guère
troublés, ceux-ci; dans cette contrée que nous Français occupons
seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rôle que de défendre les
villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les
semailles, tous les travaux de la terre ont été faits tranquillement
en leur saison,--et il est impossible ne n'être pas frappé de la
différence avec certaines autres contrées, que je ne puis trop
désigner, où c'est le régime de la terreur et où les champs sont
restés en friche, redevenus des steppes déserts.

       *       *       *       *       *

Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond découpé des montagnes
qui commencent de beaucoup grandir à nos yeux, une ville nous apparaît
comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts
crénelés. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le
capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine installé là
depuis l'automne.

Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devinés de loin, au
nuage de poussière soulevé par nos chevaux dans la plaine. Et, dès que
nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortège
officiel qui vient à ma rencontre: mêmes emblèmes qu'à Laï-Chou-Chien,
même grand papillon noir, mêmes parasols rouges, mêmes cartouches et
mêmes bannières; tout cérémonial en Chine est réglé depuis des siècles
par une étiquette invariable.

Mais les gens qui me reçoivent aujourd'hui sont beaucoup plus élégants
et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est
descendu de sa chaise à porteurs pour m'attendre au bord de la route,
après m'avoir fait remettre à cent pas de distance sa carte de visite
sur papier écarlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en
somptueuses robes de soie; lui-même est un grand vieillard distingué,
qui porte à son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la
foule est énorme pour me voir faire mon entrée, au son funèbre du
gong, aux longs gémissements des crieurs. Des figures garnissent le
faîte des remparts, regardant entre les créneaux avec de petits yeux
obliques, et jusque dans l'épaisseur des portes, il y a des bonshommes
à torse jaune plaqués en double haie contre les parois. Mon interprète
cependant me confesse qu'on est généralement déçu: «Si c'est un
lettré, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel?» (On
sait le dédain chinois pour le métier des armes.) Mon cheval seul
relève un peu mon prestige; assez fatigué par la campagne, ce pauvre
cheval d'Algérie, mais ayant encore du port de tête et du port de
queue lorsqu'il se sent regardé, et surtout lorsque le gong résonne à
ses oreilles.

       *       *       *       *       *

Y-Tchéou, la ville où nous voici enfermés dans des murs de trente
pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants,
malgré ses espaces déserts et ses ruines. Et il y a grande affluence
de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites
échoppes anciennes où s'exercent des métiers antédiluviens.

C'est d'ici même qu'est parti, l'année dernière, le terrible mouvement
de haine contre les étrangers, c'est dans une bonzerie de la montagne
voisine que la guerre d'extermination a été d'abord prêchée, et tous
ces gens qui m'accueillent si bien ont été les premiers Boxers;
ardemment ralliés pour l'instant à la cause française, ils décapitent
volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transigé et mettent les têtes
dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies;
mais, si le vent tournait demain, je me verrais déchiqueté par eux au
son de ferraille de leurs mêmes gongs, et avec le même entrain qu'ils
mettent à me recevoir.

Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destiné, tout au fond de
la résidence mandarine--au bout d'une interminable avenue de vieux
portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs
dans des sourires de tigre,--une demi-heure de jour me reste encore,
et je vais faire visite à un jeune prince de la famille impériale,
détaché à Y-Tchéou pour le service des vénérables tombeaux.

D'abord, la mélancolie de son jardin, par ce crépuscule d'avril. C'est
entre des murs de briques grises; c'est très fermé, au milieu de la
ville déjà si murée. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits
carrés, les petits losanges où fleurissent de larges pivoines rouges,
violettes ou roses qui sont très odorantes, contrairement à celles de
chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excès de
senteurs. Il y a aussi des rangées de petits bassins en porcelaine, où
habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons
noirs, empêtrés dans des nageoires et des queues extravagantes qui
leur font comme des robes à falbalas; poissons chez lesquels on est
arrivé à produire, par je ne sais quelle mystérieuse culture, des yeux
énormes et effrayants qui leur sortent de la tête comme ceux des
dragons héraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes,
déforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les
fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les
faire ressembler aux chimères de leurs rêves.

Il fait déjà sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce
petit jardin de prison, et on n'y aperçoit d'abord en entrant qu'un
flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs
«parasols d'honneur», ouverts et plantés debout sur des pieds en bois.
Un air lourd, trop saturé d'opium et de musc. De profonds divans
rouges, sur lesquels traînent des pipes d'argent, pour fumer ce poison
dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux
ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfumé
à l'excès, et vêtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve
au lilas.

       *       *       *       *       *

Ce soir, chez le mandarin, dîner auquel assistent le commandant du
poste français, le prince, deux ou trois notables et un de mes
«confrères», un membre de l'Académie de Chine, mandarin à bouton de
saphir.

Assis dans de lourds fauteuils carrés, nous sommes six ou sept, autour
d'une table que garnissent d'étranges et exquises petites porcelaines
des vieux temps, petites, petites comme pour une dînette de poupées.
Des cires rouges nous éclairent, allumées dans de hauts chandeliers de
cuivre.

Depuis ce matin, la province entière a quitté par ordre le bonnet
hivernal pour prendre le chapeau d'été, conique en forme d'abat-jour
de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant
la dignité du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est
de bon ton de dîner coiffé,--et cela fait tout de suite Chine de
paravent, les chapeaux de ce style.

Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hélas! et il
serait de la dernière inconvenance de les demander ou même d'y faire
allusion.--(On sait d'ailleurs qu'un Chinois obligé de parler de sa
femme ne doit la désigner que d'une manière indirecte, et autant que
possible par un qualificatif sévèrement dénué de toute galanterie,
comme par exemple: «mon horripilante» ou «ma nauséabonde».)

       *       *       *       *       *

Le dîner commence par des prunelles confites et quantité de sucreries
mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le
mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer:
Y-Tchéou est un pays si perdu, si loin de la côte, il est si difficile
de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons
de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs
de biche, et puis des ragoûts de racines de nénufar aux oeufs de
crevette.

Dans la salle blanche au plafond noir--dont les murs sont ornés
d'aquarelles, sur longues bandes de papier précieux, représentant des
bêtes ou des fleurs monstrueuses--l'inévitable odeur de l'opium et du
musc se mêle au fumet des sauces étranges. Autour de nous s'empressent
une vingtaine de serviteurs coiffés comme leurs maîtres et vêtus de
belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon
«confrère» de l'Académie de Chine me dit des choses de l'autre monde.
Il est vieux et entièrement desséché par l'abus de la fumée mortelle;
sa petite figure réduite à rien disparaît sous le cône de son chapeau
et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues.

--Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le
dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche péniblement
penchée sur le côté?

Il paraît qu'il possède au bout de son pinceau plus de quarante mille
caractères d'écriture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet,
d'improviser des poésies suaves. De temps à autre, je vois avec
terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches
pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa
propre fourchette à deux dents, quelque bouchée de choix qu'il me
destine,--et cela m'oblige à de continuels et difficiles escamotages
sous la table pour ne point manger ces choses.

Après les mets saugrenus et légers, paraissent des canards désossés,
et puis des viandes, qui doivent se succéder de plus en plus
copieuses, jusqu'à l'heure où les convives déclarent que vraiment cela
suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,--et
voici l'instant de monter en palanquin pour aller à la fête nocturne
que l'on m'a préparée.

Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, où il
fait nuit étoilée, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de
grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimères.
Et une centaine d'aimables Boxers sont là aussi, tenant des torches
pour nous éclairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et
les porteurs nous enlèvent au trot, tandis que toutes ces torches
flambantes courent à nos côtés, et que les gongs, courant de même,
commencent, en avant de notre cortège, leur fracas de bataille.

Très vite, pendant cette course, très vite défilent, éclairées par
toutes ces lueurs dansantes, les petites échoppes encore ouvertes, les
figures chinoises encore attroupées pour nous voir, et les grimaces de
tous les monstres de pierre échelonnés sur la route.

       *       *       *       *       *

Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se
lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana
d'Y-Tchéou!»... Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui
jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses
murs!... C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre
improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine
pour occuper leurs veillées glaciales.

J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands
enfants donnent pour moi ce soir.--Et, de tant de réceptions
charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde,
aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin
perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques
mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont
plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de
bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la
mienne.

Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à
Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un
de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est
d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si
encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je
l'emporterai précieusement en France.

Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de
chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de
la _Comédie-Française_, ou bien: M. le caporal un tel, du _théâtre
Sarah-Bernhardt_. Et nous prenons place.--C'est un vrai théâtre qu'ils
ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau.

Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur
capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du
sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les
sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de
cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même
s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.--Car ils ont
fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le
français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un
impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance
en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée
d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître
corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux
tout le temps.

       *       *       *       *       *

Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de
je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une
drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les
dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe... Ensuite,
se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les
invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent
impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française,
quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême
Asie?...

Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend
au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et
des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude
de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans
la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous
nos soldats.

Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches
fumantes d'une centaine de Boxers.

Il y a d'abord, menée par les flûtes graves, une danse d'échassiers,
au dandinement d'ours. Ensuite donnent à tour de rôle toutes les
sociétés de gymnastique de la région voisine. De petits paysans d'une
dizaine d'années, costumés en seigneurs des anciennes dynasties, font
un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux
tous de légèreté et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent
en moulinets. Viennent à présent les garçons d'un autre village, qui
jettent en hâte leurs vêtements et se mettent à faire tourner des
fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de
pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientôt ce ne
sont plus des fourches à nos yeux, mais des espèces de serpents sans
fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de
main, plus vite que dans les cirques les mieux machinés, une barre
fixe est dressée devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement
musclés, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-là, les
mêmes qui tout à l'heure nous servaient à table, en si belles robes de
soie.

Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des flûtes, la flamme
fumeuse des torches.

       *       *       *       *       *

Pour finir, un feu d'artifice, très long, très bruyant. Quand les
pièces éclatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des
pagodes en papier mince et lumineux se déploient sur le ciel étoilé,
édifices de rêve chinois, tremblants, impondérables, qui tout de suite
s'enflamment et s'évanouissent en fumée.

       *       *       *       *       *

Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons
tard, au trot de nos porteurs, escortés des mille lumières dansantes
de nos torches et de nos lanternes.

Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis séparé
dont l'avenue est surveillée par les immobiles bêtes accroupies. Sur
ma table du milieu, on a posé un souper de toutes les variétés de
gâteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans
feuilles, décorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu,
poussés dans des vases de porcelaine et longuement torturés, jusqu'à
devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme régulière
d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pêcher ressemble à
une couronne de fleurs roses. A part ces fraîches floraisons de
printemps, tout est vieux dans ma chambre, déjeté, vermoulu; et, par
les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables
rats qui me suivent des yeux.

Couché dans mon grand lit, dont les sculptures représentent
d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends
descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et
grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en
plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un
pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois.

       *       *       *       *       *

Dimanche 28 avril.

Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spécialité
d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à
une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de
fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries
sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques
centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de
vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur
étirer les entrailles ou à les brûler vifs.

       *       *       *       *       *

A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant
midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces
mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à
Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin.

Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous
étions entrés hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de
monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures
ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque
enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des
socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle
dans les carrefours.

Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de
laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines
fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les
champs silencieux, sous l'ardent soleil.

       *       *       *       *       *

Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme
un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes
poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et
il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc.


IV

Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles
qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre
ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par
place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol
de cendre.

Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au
dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des
vieilles tours sont perchées,--de ces tours à dix ou douze étages qui
font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits
courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne
à chaque bout.

Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,--à
mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a
été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.

Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour
déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui
qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en
disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé
aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil
austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne
ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le
délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis
le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où
reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que
les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par
les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.

Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour
voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers
lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon
«confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec
ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans
ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une
mule.

Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages.
Le chemin pénètre au milieu de collines--qui sont revêtues d'herbe et
de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux
déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine
poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le
blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons
décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous
l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.

Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la
chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp
de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de
flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.

La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir,
est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent
soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient
avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes
comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet
d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés,
commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.

Il est vrai, ce sont des forêts factices,--mais déjà si
vieilles,--plantées il y a des siècles, pour composer le parc
funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre
empereurs tartares.

       *       *       *       *       *

Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit
enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la
Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé
suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des
Souverains,--et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance
contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement
l'ensemencer.

C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son
mystère... Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui
lui préparent de telles demeures!... On serait tenté dans cette ombre
de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur
en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis
d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé
jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un
peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre
eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la
colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de
très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.

Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans
doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des
arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que
les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin
nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les
lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière
paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement
bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de
tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de
somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les
ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant...

Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de
temps à autre, le croassement d'un corbeau,--trop funèbre, à ce qu'il
semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a
dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la
Magicienne des repos qui ne finiront plus.

Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des
allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils
ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes
comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais
des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique,
impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui
traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de
précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à
l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien
encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se
dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des
cèdres.

       *       *       *       *       *

Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres
d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le
mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune
empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en
marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à
venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens--du reste
aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément
de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse
solitude alentour.

[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription
souhaitant à leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.]

La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables,
qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous
pareils,--rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de
plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis
longtemps un but d'excursion permis aux Européens.

On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long
dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin
d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un
magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par
exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un
amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur
que les Chinois recherchent en toute chose.

Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe
en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres,
hérissés de cornes et de griffes.

Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre
première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt,
ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup
de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a
l'air vierge,--tant il est feutré de ces mousses, de ces petites
plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que
dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les
hommes.

Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle,
trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur
vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les
architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois
l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter
ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque
balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les
longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par
une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints.
Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent
tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans
ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous
venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une
nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne
bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire.

Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier
temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux
quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes
rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au
sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui
trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,--une espèce de
maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la
gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne
contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de
marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de
l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en
chinois, la troisième en mandchou.

L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même
axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de
cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis
d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais.
Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel
abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici
qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour
accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette
splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde.

Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui
nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens
pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle
peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A
moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore
capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour
quelque revanche à laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour où la
Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits,
lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes
paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et
musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la
mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de
ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il
semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été
imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de
vengeance.

Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple
final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus,
l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile
de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose,
dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise
mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le
soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous
n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes
et des mousses.

On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont
d'un rouge de sang avec des ferrures d'or.

Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes,
sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit
exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous
avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder
ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre
s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre
d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et
blancs qui ont trois fois la taille humaine.

Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence
d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici
avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs
sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les
prenant pour de l'or.

Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi
somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les
cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort,
des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes
fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs
tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de
débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de
baïonnette.

Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours
dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de
cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste
magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes
colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses
richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation
en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient
presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui
restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux
d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par
l'Empereur de Chine[6],--et c'est là un des épisodes les plus
singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi
décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée
d'invasion...

[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]

Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.

Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans
une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans,
l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts
crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la
profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques
initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur,
non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil
en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain
par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes,
dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et
chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même
façon,--au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.

Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart,
arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et
verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran
carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et
de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.

Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur
cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous
accueillent par un concert de cris.

Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine
dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs
du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une
espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et
deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On
reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de
ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur
aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante...
De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les
empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des
temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque
sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre,
supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci
par leur fausse naïveté barbare...

Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors,
des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font
autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux
qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi
payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs,
la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres
eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples,
accordant tout.

Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu
de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point
été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles,
y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs,
derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les
clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun
d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant,
au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.



VIII

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN


I

Pékin, mercredi 1er mai.

Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après
trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent
jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de
nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans
ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à
l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en
vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées
de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches
montagnes sont toutes marbrées de neige.--Il se trouve cependant des
personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps!

Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de
Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande
fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et
me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui
demander au moins trois jours de plus.

Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en
compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps,
tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que
le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les
montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en
avant des fonds obscurs...

Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec
le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même,
l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent
gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de
feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante
d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés
en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des
milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des
chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises
en guirlandes.

C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de
tout. Et il me demande:

--Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça
sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je
voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres...

Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des
Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.--Et depuis
cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel
ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu,
travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a
su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même
volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa
petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout
à coup, témoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au
tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à
bouleverser la féerie qu'il rêve.

Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que
devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces
terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les
illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler,
dans leurs robes du soir?... Car il y aura même des femmes, ici, au
coeur de la «Ville jaune»...

Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de
girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des
vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que
l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux
jardins dévastés...


Jeudi 2 mai.

Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que
la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la
bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une
prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté
près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes,
empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.

       *       *       *       *       *

J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville
jaune», le maréchal de Waldersee.

Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une
grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est
dressé là pour le maréchal et son état-major,--tout ce monde, correct,
sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie
chinoise d'un tel cadre.

C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table
d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse
d'arriver en invité au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de
trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année
terrible!...

Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau,
dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de
veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et
la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain
_Koenig-Wilhelm_ lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait
toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient
parfois sur l'eau glacée... Le désespoir alors de sentir notre petit
rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!... On ne savait
même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas
si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en
tremblant... Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés
allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines
encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait
entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la
synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette
salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la
vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en
aller....

J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années:
leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi
m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au
moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous,
ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës
d'une guerre.

Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs
et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de _Lohengrin_ ou
de _l'Or du Rhin_, jouées un peu au loin par leur musique militaire.
Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et,
comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je
subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de
sa bonté.


Vendredi 3 mai.

Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux
anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été
dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent.
Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme
c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu
l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des
repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur
faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la
continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir
leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les
conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec
encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des
emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les
monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir
revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où
quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et
terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau,
partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose
dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins
et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou
de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort,
qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.

Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son
compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux
arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui,
après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au
centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages,
amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers
le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les
cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce
saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles
dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on
ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres
et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce
lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes
giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout
petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise,
la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une
ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.

Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée,
ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes
idoles et les mêmes corbeaux.

Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant
tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.

       *       *       *       *       *

Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais,
à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les
rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades
d'autrefois, en dentelle de bois doré.

La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui
demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient
intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue,
l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais
défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est
envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées,
ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de
chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons
horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours délicieuses
porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les
acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les
conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à
grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de
petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les
eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes
humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière.
Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un
timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent
sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de
sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie
qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont
disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage
plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont
remplacés,--sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et
aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites
voitures, et on entend partout claquer les fouets.

Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les
immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille
commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants:
débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais
de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu
sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases
ébréchés ou précieux cassons de jade.

Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et
de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la
pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat;
finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base
jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables
artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui
nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou
d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les
feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par
places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat
presque sans pluie.

Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est
toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui
ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel,
ou à descendre pour déchirer les passants.

L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient
chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient
une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin
une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois
sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps
d'en reconstituer un pareil.


Samedi 4 mai.

C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux
états-majors des alliés.

D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration
d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de
Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été
confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général.
Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau
d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre,
unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir
grand train entre deux rangs de jeunes arbres.

Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la
chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à
l'autre barrée par des piquets et des cordes,--des deux côtés, il y a
tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent
beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises
d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux
de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à
toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos
hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux
petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y
a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas,
sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs
d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher
gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau
tricolore déployé dans l'air.

Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois,
il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des
lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un
peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait
banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient
touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires,
quand éclate notre _Marseillaise_.

L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une
espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge,
par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre
extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une
estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en
souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule
déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur
ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.

Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera
entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées
subversives, cette _Avenue du Général-Voyron_--qu'ils font pourtant
mine d'apprécier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.


II

Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est
maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre,
ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme
d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des
vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai
connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de
silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière.
Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des
gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et
Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où
retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est
dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos
invités.

Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les
uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en
palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas,
par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques
militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son
pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à
la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car
on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de
Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait
annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles,
nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant
extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les
princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte
de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en
dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de
les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre
général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de
nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les
chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des
barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus
singulières incohérences de nos temps.

Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis
impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes
de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans
prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la
place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre
ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des
généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six
toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine,
énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous
leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes.

       *       *       *       *       *

Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les
roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux,
notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces
princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez
que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais
seulement à une secte abominable, etc...»

Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une
souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque
jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer:
«Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux
européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre
pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais
traversées.»

Petit silence de stupeur, et les coupes se vident.

L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée
d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout
pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris
fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des
terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux
flambeaux.

En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses
un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un
enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de
mélancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il
en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur
lequel semblait planer un éternel deuil,--et qui vient de s'éclairer,
cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose.

Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts,
dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une
heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé
d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la
courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures,
l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le
long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres.
Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui
d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant
tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux
donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole
affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles
et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps
immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir
de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes
ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne
reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu.

Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler
l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des
crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais!
Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des
cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan--qui demeurent encore
tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur
très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de
mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que
l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!

Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de
triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis
en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur
le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont
très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement
de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique
fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de
l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux,
parmi les petites îles des lotus.

Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du
lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques,
ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles
impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde,
on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un
bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des
sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de
vers-luisants.

De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair
du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du
pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice
que des rameurs mènent doucement... Et combien c'est inattendu de voir
ces Européennes,--presque toutes, celles-là même qui avaient enduré
les tortures du siège,--se promener si tranquilles, dans leur toilette
de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces
souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu
décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour
l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains
peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de
monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que
toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir,
ont dû s'évanouir.

Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de
tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de
tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la
Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se
disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières
d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et
voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie,
l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas
de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de
la «Ville violette»,--et, au-dessus de ces milliers de têtes de
soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en
grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des
chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.

Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir.
Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre
fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des
gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se
dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout
tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion
inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de
personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se
dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de
Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de
coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette
fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des
cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les
grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes,
longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en
dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes
rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles
ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des
serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer
bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de
palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est
précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans
lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine
ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son
piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.

Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au
son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser
au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus
irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une
clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats
libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes
de lanternes balancées, en chantant la _Marseillaise_ à pleine
poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont
avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante
et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes
leurs forces nos vieux chants de France...

Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette
_Marseillaise_ allemande!...

       *       *       *       *       *

Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se
consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux
rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont
revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial,
parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés
discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite
dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la
ville pleine d'ombre.

Et maintenant c'est l'heure du cotillon,--après un bal forcément très
court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on
avait réuni à peine dix danseuses pour près de cinq cents danseurs, et
encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine
d'années, une institutrice, tout ce que Pékin renfermait
d'Européennes. Cela se passe dans la belle pagode dorée, convertie
pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace
vide, devant les yeux toujours baissés de cette grande déesse
d'albâtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, était ma compagne,
avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce même
palais. Pauvre déesse! On a improvisé ce soir un parterre d'iris
naturels à ses pieds, et le fond dévasté de son autel a été garni d'un
satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se détache
idéalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or
ourlée de petites pierres étincelantes.

On a eu beau faire cependant, on a eu beau éclairer ce sanctuaire, le
remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop
bizarre salle de bal; il y reste des obscurités dans les coins, en
haut surtout, vers les ors de la voûte. Et cette déesse qui préside,
trop mystérieusement pâle, devient gênante, avec son sourire qui
semble prendre en pitié ces puérilités et ces sauteries occidentales,
avec la persistance de ses yeux baissés comme pour ne pas voir. Ce
sentiment de gêne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune
femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie
soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure
commencée,--un tambour de basque,--entraînant à sa suite les danseurs,
les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et
le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment
en plein air, mourir sous les cèdres de l'esplanade, où quelques
lanternes éclairent encore.

       *       *       *       *       *

Une heure du matin. La plupart des invités sont partis, ayant des
kilomètres à faire, dans l'obscurité et les ruines, pour regagner leur
logis. Quelques «alliés,» particulièrement fidèles, nous restent, il
est vrai, autour du buffet où le champagne coule toujours, en des
toasts de plus en plus chaleureux pour la France...

Le palais où j'habite encore pour quelques heures n'est qu'à cinq ou
six cents mètres d'ici, de l'autre côté de l'eau. Et je m'en allais
solitairement à pied, j'étais déjà sur le plan incliné qui descend au
Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle:

--Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, ça me
reposera!

C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la
blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est
retombé sur toutes choses dans cette «Ville impériale» que nous avions
remplie de musiques et de lumières, pour une soirée.

--Eh bien, me demande-t-il, comment était-ce? Quelle impression en
avez-vous?

Et je lui réponds, ce que je pense en effet, c'est que c'était
magnifiquement étrange, dans un cadre comme il n'en existe pas.

Cependant il est plutôt mélancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et
nous ne causons guère, nous entendant à demi-mot.

Mélancolie des fins de fête, qui peu à peu nous enveloppe, en même
temps que l'obscurité revenue... Brusque évanouissement, dans le
passé, d'une chose--futile, c'est vrai,--mais qui nous avait surmenés
pendant quelques jours et distraits des préoccupations de la vie: il y
a de cela d'abord...

Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous éprouvons tous deux à
cette heure, et dont nous nous faisons part l'un à l'autre, presque
sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son
clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus
solennel. Il nous semble que cette soirée vient de consacrer d'une
manière irrémédiable l'effondrement de Pékin, autant dire
l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'étonnante cour
asiatique reparaîtrait-elle même ici, ce qui est bien improbable,
Pékin est fini, son prestige tombé, son mystère percé à jour.

Cette «Ville impériale», pourtant, c'était un des derniers refuges de
l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des
très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu
fabuleuses.

       *       *       *       *       *

FIN



TABLE


DÉDICACE A L'AMIRAL POTTIER              I

I.--ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE            1

II.--A NING-HAI                          15

III.--VERS  PÉKIN                        29

IV.--DANS LA VILLE IMPÉRIALE             129

V.--RETOUR A NING-HAI                    309

VI.--PÉKIN AU PRINTEMPS                  319

VII.--VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS    357

VIII.--LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN       429





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les derniers jours de Pékin" ***

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