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Title: L'Émigré
Author: Meilhan, Gabriel Sénac de, 1736-1803
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



   Note de transcription:
   L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
   Seuls quelques mots ont été modifiés.
   La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

   L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:

     «Mis»   pour Marquis
     «Cesse» pour Comtesse
     «Melle» pour Mademoiselle



     L'ÉMIGRÉ

     PUBLIÉ

     PAR

     M. DE MEILHAN

     _ci-devant intendant du Pays d'Aunis,
     de Provence, Avignon et du Hainaut,
     et intendant-général de la guerre et
     des armées du roi de France etc., etc._

     TOME PREMIER.

     A. BRUNSVICK

     chez P. F. FAUCHE et COMPAGNIE.

     1797.



AVERTISSEMENT


On ne doit pas perdre de vue que les lettres qui composent ce recueil
ont été écrites en 1793. La plupart des tableaux et des sentimens
qu'elles renferment sont relatifs à cette époque affreuse et unique
dans l'histoire. La sombre horreur qui régnait dans les esprits,
semblait ne permettre alors aucune conjecture favorable. Un système de
modération a succédé au plus barbare régime, et pour la seconde fois
Rome a vu un général, maître de l'Italie, se contenter d'un tribut,
lorsqu'il pouvait livrer sa capitale au pillage. Le sang eût coulé
dans Rome en 1793, le sanctuaire eût été profané et les monuments les
plus précieux détruits. Royaliste ou Républicain, tout ami de
l'humanité doit applaudir à un changement de système qui épargne la
vie des hommes, et les victimes errantes de la Révolution doivent
peut-être en attendre l'adoucissement de leur sort.



     L'ÉMIGRÉ.



PRÉFACE.


L'ouvrage qu'on présente au public est-il un roman, est-il une
histoire? Cette question est facile à résoudre. On ne peut appeler
roman, un ouvrage qui renferme des récits exacts de faits avérés.
Mais, dira-t-on, le nom du marquis de ST. ALBAN est inconnu, il n'est
sur aucune des tables fatales de proscription; je n'en sais rien;
mais les événemens qu'il raconte sont vrais, et l'on a sans doute eu
des raisons pour ne pas mettre à la tête de ce recueil de lettres, les
véritables noms des personnages. S'il paraissait une description du
tremblement de terre de la Calabre, par un homme qui s'en dirait
témoin oculaire, et qu'il rassemblât le tableau de toutes les
circonstances de cet horrible bouleversement, et la fidelle peinture
des terreurs, des angoisses, des souffrances des malheureux habitans
de cette contrée, dirait-on que c'est un roman, parce que l'auteur
n'en serait pas connu? Il en est de même de l'Emigré, tous les
malheurs qu'il raconte sont arrivés. A-t-il été reçu avec le plus
touchant intérêt par une famille illustre d'Allemagne? Un grand nombre
d'Emigrés a été favorablement accueilli dans plusieurs pays, par des
gens humains et généreux. A-t-il été amoureux? Il me semble que rien
ne choque moins la vraisemblance, et j'aimerais autant qu'on mit en
question si un homme a eu la fièvre. Un poëte tragique à qui l'on
demandait au commencement des scènes sanglantes de la Révolution, s'il
s'occupait de quelque ouvrage, répondit: _la tragédie à présent court
les rues._ Tout est vraisemblable, et tout est romanesque dans la
révolution de la France; les hommes précipités du faite de la grandeur
et de la richesse, dispersés sur le globe entier, présentent l'image
de gens naufragés qui se sauvent à la nage dans des îles désertes,
la, chacun oubliant son ancien état est forcé de revenir à l'état de
nature; il cherche en soi-même des ressources, et développe une
industrie et une activité qui lui étaient souvent inconnues à
lui-même. Les rencontres les plus extraordinaires, les plus étonnantes
circonstances, les plus déplorables situations deviennent des
évènements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent
imaginer. Un joueur, homme d'un grand sang froid, se contentait de
dire à l'aspect des coups les plus piquants; _cela est dans les dés_:
on peut dire de même au récit des plus singulières ou tragiques
avantures, _cela est dans une révolution._ Je n'en dirai pas
d'avantage sur cet ouvrage; s'il intéresse, je n'aurai pas eu tort de
le publier, s'il produit un effet contraire, j'emploierais en vain
tous les raisonnemens pour m'en justifier.



L'ÉMIGRÉ.


LETTRE PREMIÈRE.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


     _Le .... Juillet 1793._

Enfin vous voilà, ma chère Emilie, débarrassée des Français. Que je
vous ai plaint pendant que vous étiez sous leur domination, et combien
j'ai craint pendant le siège pour ma tendre amie, pour tout ce qui
l'intéresse. Que de fois je me suis réveillée la nuit en sursaut, les
yeux remplis de larmes! Enfin je respire, Emilie est hors de tout
danger, et se porte bien; elle est à présent au milieu des fêtes, et
le bruit du canon est remplacé par le son des instrumens. On dit que
le roi de Prusse a été reçu comme un dieu descendu du ciel pour le
bonheur des humains. C'est votre libérateur, et je défie aucun de ses
sujets d'avoir autant que moi d'attachement pour sa personne. J'ai
pensé dire d'amour, car on emploie ce terme pour les rois comme pour
Dieu; mais le roi de Prusse, d'après ce qu'on en dit, serait homme à
prendre une femme au mot. Je ne pourrai pas d'ici à quelques jours
aller embrasser mon Emilie, mon oncle doit revenir ce soir, et son
retour est déterminé par une circonstance singulière, dont je vous
ferai part demain. Adieu mon aimable Emilie. Le frère de Jenny, qui
part pour Mayence, ne me donne pas un quart d'heure de plus, pour vous
faire un récit intéressant, et me livrer à tous les transports de ma
joie. Je vous embrasse mille fois du plus profond de mon coeur que
vous remplissez entièrement.



LETTRE II.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Je vous ai promis de vous raconter une aventure extraordinaire, qui a
fait revenir hier au soir mon oncle, avec un grand empressement, la
voici dans la plus grande exactitude. Vous rappelez-vous, mon Emilie,
d'avoir lû dans les romans de chevalerie, la rencontre imprévue d'une
jeune princesse et d'un chevalier. La Dame se promène dans une forêt,
et tout à coup, un grand bruit d'armes, de chevaux se fait entendre;
les écuyers s'avancent pour en savoir la cause, et ils trouvent un
jeune Chevalier que des brigands discourtois ont attaqué; ils se sont
enfuis à l'arrivée des écuyers de la princesse, et le Chevalier est
tombé au pied d'un arbre, percé de plusieurs coups. On s'empresse de
le secourir, on bande ses blessures pour arrêter le sang, et le
Chevalier est porté au château, où il trouve tous les secours que son
état exige. Voilà précisément mon histoire. Mon oncle est arrivé
avant-hier pour dîner. Vous voyez d'ici la réception, les
empressements pour lui, et les caresses qu'il prodigue avec dignité
et tendresse à sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte un paquet; on
est attentif, il l'ouvre, et de là sortent, une étoffe des Indes,
charmante, pour faire une robe à votre amie, et une autre, d'une
couleur un peu rembrunie, pour la plus aimable et la plus indulgente
des mères. Remercimens, effusion de reconnaissance; le dîner, ensuite
conversation sur les affaires de la France. La nièce chante l'air
favori de son oncle, et s'accompagne sur le piano-forté. De-là mon
oncle dort, on fait silence, on ne parle que par signes, on marche sur
la pointe du pied; il se reveille au bout d'une heure, et l'on profite
du beau temps pour aller se promener dans ce joli bois où nous avons
lû VERTHER. Vous voyez tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; mais
attendez, voici du nouveau. A peine étions-nous descendus de voiture
pour nous promener à pied, que nous appercevons un jeune homme en
uniforme rouge brodé d'or, qui était évanoui au pied d'un arbre; un
domestique, aidé d'un paysan s'empressait autour de lui, et une espèce
de charretier arriva, son chapeau plein d'eau pour la lui jeter sur le
visage; une petite charrete attelée d'un cheval et remplie de paille,
formait le reste du tableau. Ma mère, tout émue d'un tel spectacle,
tira aussitôt son flacon de sel d'_Angleterre_, et mon oncle le lui
fit respirer. Le jeune homme reprit ses sens, et nous regardant avec
des yeux étonnés: où suis-je, dit-il, est-ce un rêve? Il pouvait à
peine parler, mais des regards touchans nous peignaient sa
reconnaissance de nos soins, et une sorte de plaisir à nous voir. Le
valet nous dit que son maître servait depuis quelque temps à l'armée
Prussienne, et que la veille, ayant été la nuit en détachement avec
une trentaine de hussards, il était tombé dans une embuscade de
deux-cents Patriotes. Ce nombre n'a pas effrayé mon maître, il s'est
défendu avec un courage de lion; mais douze ou quinze de sa troupe
ayant été tués, ou blessés dangereusement, ce qui restait a été fait
prisonnier. Il nous ajouta que son maître, qui était cruellement
blessé, avait eu le bonheur de s'échapper ainsi que lui, et qu'après
avoir marché en toute diligence sur une des rives du Rhin, ils étaient
parvenus à une barque de pêcheurs où ils s'étaient reposés quelques
momens et que la douleur que ressentait son maître était si forte
qu'il était obligé, pendant la route, de se tirer les cheveux pour ne
pas s'évanouir. Les pêcheurs leur ayant dit que plusieurs détachemens
de Patriotes s'étaient fait voir depuis deux jours dans les environs,
et que la blessure de son maître ne lui permettant pas de se tenir à
cheval, il n'y avait d'autre moyen pour les éviter que de traverser le
Rhin dans leur barque, qu'ils avaient suivi ce conseil, et qu'ils
étaient arrivés à la pointe du jour dans un petit village; mais la
blessure de mon maître, ajouta le valet, exigeant un prompt secours,
qu'il ne pouvait trouver dans ce lieu, il a fallu le faire conduire à
un gros village qu'on nous a indiqué; en arrivant dans ce bois, il a
été forcé par la douleur que lui causaient les cahots de la voiture,
de descendre pour se reposer un instant, et il s'est trouvé mal. Mon
oncle écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que nous; il fit
plusieurs questions à ce valet, et celle-ci entre autres: votre maître
est sans doute un bon serviteur du Roi? Ah monsieur, repondit-il,
c'est un fier Aristocrate, qui a manqué plus de dix fois d'être à la
lanterne. Nous nous empressions autour du blessé qui avait peine à
reprendre ses sens. Mon oncle paraissait touché, mais en suspens sur
ce qui était à faire, lorsque le valet de chambre dit: c'est à
l'épaule que monsieur le Marquis est blessé, et il souffre
cruellement. A ces mots le visage de mon oncle s'épanouit: votre
maître est un homme de qualité à ce que je vois, quel est son grade?
Le valet de chambre lui apprend qu'il était major en second, que son
père avait commandé un régiment, et que son grand père était mort au
moment d'être fait maréchal de France. Je suis de ses terres,
ajouta-t-il, et c'était un des plus grands seigneurs du pays.
Vingt-six villages dépendaient de la terre de son nom, mais il n'y a
plus de seigneurs à présent. Il avait deux châteaux superbes, des
meubles, de l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela a été brûlé, et
cette enragée de nation a tout pris. L'intérêt de mon oncle croissait
de moment en moment au récit de ces circonstances. Ma mère et moi nous
nous empressions auprès du pauvre blessé pour le secourir. Son épaule
gauche est fracassée, il souffrait infiniment, faisait des efforts
pour vaincre sa douleur, et nous témoigner sa sensibilité à nos soins.
Ma mère lui demanda où il comptait aller. A Francfort, dit-il, si je
puis; mais cela était impossible, dans l'état où il se trouvait. On le
lui représenta, et alors il dit, je vois un village à quelque distance
d'ici, je vais tâcher de m'y rendre. Mon oncle regarda ma mère, qui
l'entendit, et elle offrit au blessé un asile dans sa maison. Il se
défendit quelque temps d'accepter ses offres, dans la crainte de
l'importuner; mais mon oncle termina les débats en disant: faut-il
faire de telles façons entre gens de qualité, monsieur le Marquis, ne
m'auriez-vous pas accordé l'hospitalité dans un de vos châteaux, si je
m'étais trouvé dans votre situation? Le Marquis lui répondit avec
vivacité: qu'il aurait été empressé de le recevoir, et de lui rendre
tous les services possibles. Il se défendit encore, mais ma mère lui
fit tant d'instances, qu'il accepta. On le fit entrer dans la voiture,
et nous revînmes au château. Le blessé occupe votre ancien appartement
au bout du corridor, à droite. Il est là plus éloigné du bruit et
auprès de la bonne Magdelaine, dont vous connaissez les talens pour
soigner les malades. En voilà bien long; vous allez me dire: lorsqu'on
commence un roman on doit faire le portrait du héros, et je vais me
conformer à cette invariable coutume. Il s'appelle le marquis de ST.
ALBAN. Il est grand, bien fait, à ce que je crois, car souvent j'ai
trouvé bonne grâce à des gens qu'on me disait n'être pas bien faits;
il paraît avoir vingt-cinq à vint-six ans; ses cheveux sont blonds,
ses yeux et ses sourcils noirs; sa phisionomie annonce de la vivacité
et de la douceur; il porte un habit rouge brodé en or, avec des revers
et paremens noirs également brodés, c'est l'uniforme des Gens-d'armes.
Adieu, ma chère amie, donnez-moi de vos nouvelles.



LETTRE III.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Je ne puis vous exprimer, ma chère amie, le plaisir que m'a fait
éprouver votre lettre, il n'y a que votre présence qui eût pu le
surpasser; mais elle m'en donne l'espérance, et mon coeur se livre
tout entier d'avance à toutes les effusions de la plus tendre amitié.
Si ma mère n'était pas malade, je serais déjà auprès de vous. Que de
choses j'ai à vous dire après une aussi longue séparation! Je ne doute
pas que vous n'ayez été, pendant tout le siège, plus inquiète, plus
agitée que votre Emilie; ceux qui sont exposés aux plus grands
dangers se familiarisent avec eux. L'espérance semble faire choix de
toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les
yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de sécurité. Quand
on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en
a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui
nous environne, on se fait à ce bruit et l'on se persuade que les
coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de même
de ceux qui dans l'éloignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont
rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de
craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois
être dans le vrai en vous disant, suivant ma méthode, cette analyse
de nos sentimens; mais aussi, je me plais à me peindre des plus vives
couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie, à l'exagérer s'il
était possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de
vous revoir; et j'ai embrassé de bien bon coeur ma petite soeur
Caroline qui s'est écriée, au départ des Français, nous pourrons donc
revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence
est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait éprouver
sa soeur ainée! Je m'intéresse à votre héros blessé, et je le trouve
bien heureux de vous avoir rencontrés. On dit qu'on renvoie les
Français de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrés sont
bien à plaindre, et mon père a bien raison de dire qu'on est bien peu
généreux à leur égard, et que leur fidélité et leur courage devraient
leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins
la protection des souverains. Nous avons assez parlé depuis six mois
de nouvelles; nos lettres étaient des gazettes, dans les tristes
circonstances où nous étions: je ne veux plus parler que de nous: il
semble que mon coeur ait été fermé tout ce temps. Combien j'ai de
choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chère amie,
parce que votre coeur est si pénétrant! On n'a jamais dit, je crois,
un coeur pénétrant; mais l'esprit qui conçoit rapidement, et le coeur
qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas
mériter la même épithète; n'est-ce pas une véritable pénétration, que
cette vivacité de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se
passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte, à ma place, et vous
fait saisir les plus légères nuances du sentiment qui m'affecte. Vous
allez m'appeler métaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne
regarde pas ce reproche comme une injure. D'après ce que je viens de
dire de votre coeur pénétrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai
beaucoup de choses à vous apprendre: vous les savez toutes. Les
terreurs qui assiègent mon ame quand _il_ est absent, quand _il_ est
au milieu des dangers, vous les éprouvez. J'ai vu un jour à Francfort
chez un célébre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux,
deux pendules qui n'étaient point montées; il en transportait une au
fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en même temps, à
un signal, une égale quantité de coups: c'est l'image de nos deux
coeurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne à l'une de nous de
sentir, et l'autre cède à l'instant aux mêmes impressions. Si je l'ai
bien compris, c'est à peu près là aussi l'harmonie préétablie de notre
célèbre LEIBNITZ.

Je crois que le Marquis, que vous avez ramassé, doit se trouver, dans
son désastre, bien heureux d'être ainsi soigné, dans un bon château,
par de belles et illustres princesses. Ce début m'intéresse; dites-moi
ses avantures, que son écuyer vous aura sans doute racontées en
partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra
l'intérêt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrés ont besoin de
tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi
d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il fût question de lui faire une
perruque, et que le conseil, composé de Grands, s'assembla pour
délibérer sur ce sujet; il fût décidé unanimement dans cette auguste
assemblée qu'il fallait faire grande attention à ce qu'il ne fût
employé que des cheveux d'hommes et de femmes de qualité. Nous nous
regardames tous en riant, et il n'y eût pas un de nous qui ne songeât
en cet instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma
chère Victorine, je rends d'ailleurs toute justice à ses excellentes
qualités. Adieu, adieu, écrivez-moi et faites mieux, venez. Je vous
embrasse mille fois.



LETTRE IV.

  LA Cesse LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Je suis bien contrariée, ma chère amie, en voyant retarder l'heureux
moment où je pourrai vous embrasser, et je suis forcée de paraître
gaie, car mon oncle accoutumé à être obéi dans sa maison, craint de
ses vassaux, veut étendre son empire sur les esprits et les visages;
il faut rire, avoir l'air content quand on est auprès de lui. Ma mère,
que son tendre intérêt pour moi rend attentive à tous ses mouvemens,
me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de
l'amuser, de chanter. Ce serait une gêne insupportable, si la bonté
qui le caractérise et la générosité de son ame n'inspiraient le désir
de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie
à faire des heureux. Il est fort occupé de notre héros blessé; mais il
faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle
lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens,
qui nous ont mis à portée d'être instruits de tout de qui le concerne.
Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a
confirmé tout ce que son maître avait dit; il parle avec un
enthousiasme touchant de sa bonté, de sa générosité. C'est une
très-bonne marque d'être aimé et estimé de ses domestiques; car enfin
ils nous voient de plus près que les autres, et dans ce temps où les
Français croient que tous les hommes sont égaux, ce n'est pas peu pour
un valet de cette nation de parler de son maître avec respect; il faut
qu'il y soit en quelque sorte forcé par ses grandes qualités. Le
marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et
nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le
distraire. Mon oncle se plaît à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu
un Français si modeste, et je ne puis m'empêcher d'être de son avis,
sans connaître autant que lui les Français, parce qu'il ne me paraît
pas possible d'avoir des manières plus simples, de parler de soi avec
plus de réserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux
jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du thé
dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui étaient venus
dîner chez ma mère, et tous en furent infiniment satisfaits. La
baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit à ma mère
en s'en allant, votre Emigré me paraît fort aimable; c'est un homme
qui ne paraît jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de
fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui
l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce
que dit un ancien, (je voudrais que ce fût mon ami PLUTARQUE), en
parlant je crois de CATON, plus il cherchait à se dérober à sa gloire,
et plus elle s'attachait à lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains bien
que mon voyage ne soit encore retardé.



LETTRE V.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici
aussitôt que je le désire. Comment quitter votre mère, tant que le
marquis de St. ALBAN sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre
oncle qui n'a rien à faire chez lui, et qui prend plaisir à la société
du Marquis, ne vous quittera pas de sitôt. Je vous regrette bien ma
chère Victorine, et dans ces bois où nous aimions à nous égarer, et
sur les bords du Rhin, où quelquefois nous restions des heures
entières à jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi
dans les momens où l'on est le plus frappé des beautés de la nature,
la mélancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous
jettent hors de nous-mêmes, et le mot _divertir_ est d'une grande
justesse, à laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir,
effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, et c'est ce que signifie
_divertir_. Les plaisirs qui tiennent de plus près à la nature nous y
ramènent, concentrent nos sentimens et nos pensées, et l'ame alors a
plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de
sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent
plus près de pleurer que de rire; mais qui a jamais été aussi heureux
en riant de tout son coeur qu'en répandant des larmes arrachées par le
sentiment! Dans quelle douce rêverie nous étions souvent plongées
toutes deux, en entendant le bruit de la chûte du Rhin, près de
Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans
l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec
transport, au sortir de cette rêverie, comme l'on fait après une
conversation où l'on s'est donné des témoignages de tendresse. Au
reste, ma chère amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour
vous communiquer mes réflexions, et m'éclairer de votre jugement;
quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me
frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des
prétentions. Votre Emigré d'après ce que vous m'en dites, me paraît
fort intéressant, et vous m'inspirez la curiosité de le voir. Il n'y a
point develles de l'armée. Je tremble à chaque gazette qui arrive; je
me dis quelquefois: pourquoi donc aller à l'armée quand on a de la
fortune, quand on peut être un bon mari, un bon père, élever ses
enfans, soigner son bien; ne peut-on donc être heureux chez soi que
lorsqu'on a quelque chose à raconter, un titre sur son adresse, et un
morceau de ruban à sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui
ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois
considéré notre fermière, quand son mari fait de loin, en rentrant
chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagné
quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une
querelle, qu'il a menacé ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge,
et d'un air tout à la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de
lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir être
fiers d'un tel père. N'en ferait-il pas de même des femmes d'un état
plus relevé, qui ont besoin, pour considérer leur mari, qu'il fasse un
peu de bruit dans le monde? Ah! _mon ami_, ce n'est pas de vos grades
que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos récits de
guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intérêt; la
vanité n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame à la fois
douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui
ne naît point du besoin qu'on a de celle des autres, voilà vos
dignités; les divers mouvemens de votre coeur sensible, voilà
l'histoire qui m'intéressera bien plus que celle des sièges et des
batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la
crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut
détourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans
frémir. Ma mère s'occupe toujours de mille soins relatifs à mon
mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel
changement d'état, un tel bonheur contemplé dans une prochaine
perspective ne paraît pas possible. Quand on met à la loterie on est
rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais à mesure que le moment du
tirage approche, la crainte succède à l'espérance. J'éprouve depuis
plusieurs jours une mélancolie que je ne puis vaincre; mille craintes
m'environnent; plus je suis près du bonheur, plus je redoute les
obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chère
amie.



LETTRE VI.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'être pas
auprès de vous pour bannir votre mélancolie; elle tient plus à votre
corps qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre _physique_ mais vous
savez combien je suis ennuyée d'entendre des gens, qui croient avoir
de l'esprit parce qu'ils disent le _physique_ et le _moral_; et à ce
mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens
donc tout bonnement à l'ame et au corps comme mes pères. Vous avez
encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je
connais cet état où notre ame n'est ouverte qu'à la crainte, et la
santé est le principe de cette disposition. Rien n'a changé pour vous,
et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il
fut question de mon mariage, j'étais comme vous incrédule, et la
crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En
considérant monsieur de LOEWENSTEIN, je ne pouvais concevoir qu'il
allait acquérir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne
serait plus de mon père, de ma mère, dont la domination est si douce,
que je dépendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il
n'y aurait qu'un mot à prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma
vie. Je n'avais ni goût ni répugnance, il me semblait que j'allais
changer de père: voilà ce que je voyais dans mon mariage, et je
croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait
rompre les engagemens pris, tant il me semblait étrange de changer de
nom et de situation. L'âge de monsieur de LOEWENSTEIN n'était point un
sujet d'éloignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me
familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison
désavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de
GLEKEN était venu dîner chez ma mère; on fit des parties après le
dîner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite, à la
promenade, il me défia à la course, en me donnant une grande avance:
la journée se passa à folâtrer ensemble de mille manières, et le soir
ma mère me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis
émue. Monsieur de LOEWENSTEIN arriva pendant le souper, et je lui
trouvai des rides que je n'avais pas encore apperçues. Pendant
plusieurs jours je songeai, non pas précisément au jeune baron, mais à
son âge rapproché du mien, mais à cette conformité de goûts, de
plaisirs qui se trouvent entre gens du même âge; mon coeur ne fut pas
effleuré, mais mon esprit faisait des parallèles désavantageux à
monsieur de LOEWENSTEIN. Si la surface de mon coeur eût été entamée,
vous en auriez été instruite du moins au moment où je m'en serais
rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.

Monsieur de LOEWENSTEIN arrive ces jours-ci de Vienne avec mon père,
et reviendra bien mécontent; il est menacé de perdre un procès d'où
dépend une partie de sa fortune. J'en suis plus fâchée pour lui que
pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traîner à Mayence,
la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le
bulletin du marquis de St. ALBAN: le chirurgien qui l'a pensé est un
ignorant, et il en a envoyé chercher un à Francfort. Son séjour sera
prolongé d'après les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour
causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour
vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore
à ce qu'il dit plus à plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un
peu. Nous lui sommes devenus si nécessaires qu'il regarde sans cesse à
sa montre dès quatre heures, et il nous reproche d'une manière
touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus
tard. Hier nous avons parlé romans: il préfère ceux des Anglais; j'en
ai été surprise; car il me semble que les Français ont beaucoup de
réputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse de
Clêves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intéressées par
l'élévation et la délicatesse des sentimens. Le marquis de St. ALBAN à
qui j'en ai parlé m'a répondu que les romans devaient être comme les
comédies, la représentation des moeurs d'une nation. Nos auteurs de
romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scène
que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de
qualité dans le monde, et les moeurs des gens de cet ordre, ils ne les
connaissent point; leurs peintures sont outrées, et les avantures
qu'ils décrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de même
des Anglais; ils cherchent la moralité de l'homme dans toutes les
classes de la société; rien n'est ignoble ou noble à leurs yeux; les
caractères sont variés et soutenus; chacun parle le langage de la
passion qui l'anime, ou de son état. Je me souviens que dans un roman
de Fielding on élève des doutes devant un aubergiste sur l'état d'une
femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste répond: c'est
certainement _une femme de condition, car elle n'a demandé qu'un verre
d'eau en entrant chez moi_. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait
caractéristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce
qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands
génies sont NEWTON, et RICHARDSON: l'un a deviné les lois des corps
célestes, l'autre a pénétré dans les plus profonds abymes du coeur
humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les
moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus animée des
sentimens et des caractères. L'amour, la haine, l'envie, l'amour
propre n'ont aucun replis que n'ait développé RICHARDSON. Le roman de
_Clarisse_ renferme vingt caractères dont aucun ne se dément, dont
chacun contribue à l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que
vous dirai-je? Il prétend que c'est le plus beau livre de morale,
l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui
témoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que
diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru
représenter le beau idéal, et qui ensuite rencontrerait la figure
qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il
pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait
en particulier peut avoir de beauté, aurait composé un ensemble
parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature?
Eh bien! _Clarisse_, je crois qu'elle existe, j'en suis sûr! Il me
sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-être me
suis-je trompée. Il s'empressa ensuite de justifier RICHARDSON d'avoir
fait quitter, à une fille aussi vertueuse que _Clarisse_, la maison
paternelle, pour suivre _Lovelace_; c'est en cela, dit-il que
RICHARDSON montre son génie. La fatalité était la base des tragédies
des anciens, c'était le moyen d'intéresser vivement en faveur de leurs
personnages; ils étaient vertueux, ils détestaient le vice, mais
l'ascendant invincible du destin les précipitait dans le crime.
_Médée_ en est une preuve, lorsqu'elle dit: _Le destin de Médée est
d'être criminelle, mais son coeur était fait pour aimer la vertu._
RICHARDSON a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques;
_Clarisse_ est un modèle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui
l'engage à écrire à _Lovelace_, pour éviter un grand malheur qui
menaçait un fils chéri; elle avait un secret penchant pour ce
_Lovelace_, comblé de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle
lui a écrit, qu'elle est entrée en relation avec lui, toutes ses
démarches semblent précipitées par une main invisible, elle ne peut
plus s'arrêter, quelques efforts qu'elle fasse, et résister à un homme
qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et
de la séduction. Voilà en quelque sorte la fatalité des anciens, et
le plus grand exemple à donner à la jeunesse, puisque de la plus
légère imprudence résulte le malheur de la vie. Mais _Julie_, lui
dis-je? _Julie_ a succombé dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire
un crime; mais _Clarisse_ aussi sensible qu'il soit donné d'être, en
aimant à l'excès, _Clarisse_, qui a eu à combattre son amour comme
_Julie_, et de plus que _Julie_, les artifices auxquels il semble
miraculeux d'échapper a su conserver toute la pureté de l'innocence.
La _Julie_ de ROUSSEAU a des beautés; mais sans _Clarisse_ elle
n'aurait pas existée; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage
sublime. ROUSSEAU a besoin d'étayer son roman de détails étrangers; la
description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des
objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; RICHARDSON,
fort de son sujet trouve dans la fécondité de son génie de quoi
soutenir l'attention et toucher le coeur sans traiter aucune question
étrangère à ses personnages; par tout dans _Julie_ on voit l'auteur,
il écrit les lettres et les réponses, et amène un duel pour avoir
occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de _Clarisse_;
s'il est chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le moi je vous prie,
si non j'espère le trouver à Francfort. Mais que dites-vous de
l'application que le Marquis m'a faite du caractère de _Clarisse_? je
regarderais cela d'un autre comme une galanterie Française; mais de
lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous,
exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus
favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache à ce qui nous
environne, et le défaut de comparaison tourne à l'avantage de ceux
que l'on voit. J'ai été si frappée de tout ce que le Marquis a dit sur
_Clarisse_, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforcée de
m'en rappeler jusqu'à la plus petite circonstance, et suivant ma
coutume, lorsque j'entends des choses intéressantes, je l'ai écrit
aussitôt. Je ne me flatte pas d'avoir conservé ses expressions, et ce
que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et
ses gestes prêtaient à son discours. Il m'a transporté pour
_Clarisse_, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce précieux
livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions
vives, peut avoir exagéré; mais il faut que l'ouvrage soit intéressant
et renferme de grandes beautés. Voilà une bien longue lettre et
j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire; mais l'heure de la
poste met un terme à mon bavardage.



LETTRE VII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Lorsque j'ai écrit hier une si longue lettre à mon Emilie, je ne
croyais pas l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris tout d'un coup
à mon oncle un accès de tendresse pour vous: je parlais de votre
santé; il m'en demanda, avec beaucoup d'intérêt, des détails, parut
craindre pour votre personne, et après un éloge fait avec brusquerie
et sincérité: mais pourquoi, ma nièce, ne pas aller la voir?--Quand
vous êtes ici!...--Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de
deux jours; mais il ne faut pas se gêner lorsque je reste ici quelque
temps, et ce brave homme qui est malade m'intéresse, je ne puis le
quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps à aller voir votre
aimable Emilie; nous avons tremblé pour elle pendant le siège, et si
je ne vous en ai pas parlé souvent, c'est que je craignais de faire
connaître mes inquiétudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nièce,
c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et
combien nous aurons de plaisir à la revoir. A de si douces paroles,
j'ai embrassé mon oncle bien tendrement; je l'ai assuré que je
reviendrais après-demain au soir pour faire le thé, et que j'aurais
soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de JENNY qui part à
l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chère
Emilie, le plaisir m'empêchera de dormir cette nuit, il est bien juste
qu'il domine à son tour; le chagrin et la crainte n'ont régné que trop
long-temps.



LETTRE VIII.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Un moment après votre départ, ma chère amie, j'ai reçu des nouvelles
de l'armée; n'attendez pas que j'entre dans aucun détail, le Baron est
loin du danger, il s'en désespère, et je m'en applaudis; il est à
l'armée, voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y
borne, et ne porte pas mes regards jusqu'à la gloire. Les ouvriers de
l'évangile qui arrivent à la dernière heure sont payés comme les
premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait été plus ou moins
exposé, cela est indifférent. Il se porte bien; mais des quartiers
d'hiver, il n'en faut point attendre; voilà ce qui nous désole tous
deux. La certitude que d'ici à quelque temps les coups de fusils et
les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame
de joie. Ma mélancolie a été dissipée par ces heureuses nouvelles.
Cela contredit un peu l'opinion où vous étiez que c'était mon
_physique_ qui souffrait; mais comme je suis plus portée à vous donner
raison qu'à moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La première
disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait
la changer, et c'est ce qui est arrivé. On a vu des paralitiques
marcher à l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur
habitation.

J'ai beaucoup entendu parler du roman de _Clarisse_, je serai bien
curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagéré
dans ses éloges. Je suis persuadée que c'est vous qu'il a eu en vue,
ma chère amie, quand il a dit que _Clarisse_ existait. Je ne connais
pas cette héroïne de RICHARDSON; mais si elle est dans la nature, elle
n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous défendrait de
le croire, il vous doit paraître simple qu'un jeune homme, qu'un coup
du sort transporte subitement d'une scène de sang et d'horreur dans
une société douce, intéressante, sensible à ses malheurs, soit exalté
par la reconnaissance; et si au milieu de cette société se trouve une
jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pénètre
jusqu'au coeur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la
plus parfaite harmonie, il doit la comparer à ce que son imagination
lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoyé du
ciel pour le secourir.

Je suis plus affectée que vous de la diminution de fortune de votre
mari, non que je croie que la fortune soit nécessaire pour être
heureux; mais le passage d'une aisance considérable à une situation
étroite et gênée, dispose souvent à l'aigreur, et nécessite une
attention soutenue sur les plus petits détails domestiques. Un mari
attribue quelquefois au défaut d'économie de sa femme l'insuffisance
de ses moyens; enfin il me semble que, dans un ménage où le
contentement ne vient pas uniquement de l'étroite union des ames,
l'abondance éloigne une foule de sujets d'humeur et relâche les noeuds
trop étroits de la dépendance d'une femme; la médiocrité de la
fortune, au contraire, les ressère, multiplie les rapports journaliers
entre deux époux, et il est presque nécessaire, si vous y prenez
garde, que l'un des deux devienne absolument le maître pour éviter les
discussions et les querelles. Dans les dépenses d'une maison, il faut
faire la part à la vanité, et elle est en raison de ce qu'on est moins
heureux par le sentiment. On n'a peut-être jamais mis l'économie au
nombre des avantages que procure la sensibilité, rien n'est cependant
plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le coeur est rempli d'un
sentiment profond, et plus il est facile de se suffire à soi-même; ce
sont les coeurs vides qui ont besoin de distractions étrangères; ce
sont ceux que la vanité remplit, et le cercle de leurs besoins est un
horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais songé à la
fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps
aussi court, que celui d'être ensemble?... Que nous fait qu'on loue
nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occupés de nous, à
peine nous y faisons attention. Cet état de médiocrité où nous serons
nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert
d'en avoir quatre à ceux qui veulent être dans le même? Adieu, ma
chère Victorine.



LETTRE IX.

  LE MiS DE ST. ALBAN

  AU

  Pdt DE LONGUEIL.

J'ai reçu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre datée de ***,
et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes que j'éprouvais. Vous
existez, vous avez sauvé quelques débris de votre fortune, c'est le
comble du bonheur dans ces temps de calamités. La plupart de ceux qui
ont été assez heureux pour dérober leur vie à la fureur des monstres
qui gouvernent la France ne trouvent que la misère dans les pays
étrangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontré des Emigrés dans
plusieurs endroits. Là, je les ai vu accueillir d'abord avec mépris et
défiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidité mettre à profit
leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on
les forçait en entrant dans une ville de faire connaître leurs
ressources, et quelques uns après avoir ainsi exposé leur misère à
tous les yeux, étaient reconduits aux portes de la ville, comme de
malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis
quelques mois être sur un champ de bataille, où l'on ne porte que des
regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques
uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste
que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retirée, la
conduite la plus circonspecte ne peuvent faire échapper à la barbarie
de la jurisprudence révolutionnaire. Hélas! ces biens qui faisaient
n'aguères l'orgueil et les délices des riches font aujourd'hui, en
quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'élèvent contre eux; il en
est de même du mérite, des dignités et de l'esprit; jugez d'après
cela, Monsieur, si j'ai dû trembler pour vous! Quelle affreuse époque,
pour l'humanité que celle où les avantages qui distinguent les hommes,
sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la
réprobation ceux qui les possèdent. Je me plaisais autrefois à croire
des vertus et de la sensibilité au général des hommes, et à regarder
le crime et la cruauté comme d'affreuses exceptions; mais une
révolution est une fatale lumière qui découvre l'hideuse nudité de la
majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le récit que
vous m'avez promis des événemens de votre émigration, et je vais vous
obéir en vous faisant part de mes dernières aventures. J'ai fait la
campagne de 1792, et lorsque l'armée Française a été dispersée, je me
suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualité d'aide de
camp de mon parent le comte de FOURS, lieutenant général au service de
Prusse. Je n'entrerai pas dans le détail des opérations militaires, et
je me bornerai à vous dire que trois jours avant la reddition de
Mayence, ayant été blessé assez considérablement, je fus obligé de
passer le Rhin pour ne pas être fait prisonnier. On essaya de me
transporter à un gros bourg à peu de distance pour m'y faire panser;
la douleur que me causait ma plaie me fit évanouir au pied d'un arbre;
et là, en reprenant connaissance, je me suis trouvé au milieu d'une
famille Allemande composée d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de
sa belle-soeur et d'une nièce, et de plusieurs valets. Les uns et les
autres étaient également empressés de me secourir, et je n'ai pu me
défendre des instances qui m'ont été faites pour accepter un asile
dans le château de la belle-soeur du Commandeur. Tout ce que
l'humanité peut prodiguer de secours, je l'éprouve, et la sensibilité
la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette
quelquefois de me trouver si bien soigné, si heureux lorsque je songe
à mes infortunés compatriotes, à de vieux et braves militaires
expirans de misère; ils méritent mieux que moi les faveurs du sort, et
ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversité a de plus
cruel. Vous aimez les détails quand il s'agit de choses qui vous
intéressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des
circonstances qui peuvent vous donner une juste idée des personnes qui
m'ont si généreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une
situation charmante, est en ce moment habitée par un vieux commandeur
de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa
belle-soeur. C'est un homme qui retrace les seigneurs châtelains du
quinzième siècle: la noblesse est à ses yeux le premier des mérites;
la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le
premier des devoir. Des manières franches jusqu'à la brusquerie, une
certaine écorce de rudesse sous laquelle on découvre promptement un
excellent coeur, un bon sens naturel sans culture, une gaieté qu'il
entretient et réveille deux fois par jour par deux longs repas, où le
vin du Rhin n'est pas épargné, voilà jusqu'à ce moment le principal
personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procuré une
fortune bien plus considérable que celle de son frère, et il en use
noblement; mais abuse peut-être un peu de l'ascendant de la richesse
envers la famille de ce frère, que ses bienfaits, et la perspective de
son héritage tiennent dans une grande dépendance. La belle-soeur, qui
est la maîtresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a
été belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prétendre
aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses
affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prétentions.
L'esprit de la mère est plus juste que brillant, son caractère paraît
froid; toutes ses manières ont une certaine réserve qui présente
l'image de l'indifférence; mais dès qu'il est question de quelque
chose qui tient à la générosité du coeur, à la sensibilité de l'ame,
on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix
change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractère du
sentiment. Il faut à présent vous parler de la fille. Figurez-vous une
femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrême
régularité que pour avoir quelque chose de plus frappant. De légères
marques de petite vérole paraissent aussi jetées çà et là pour donner
plus de piquant et de variété au plus beau teint qu'on puisse voir. Je
sais combien les descriptions de la beauté d'une femme sont insipides;
j'abrège donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble
tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais
surprendre ne laisse rien à désirer; ce qu'elle dit attache, et
satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en réfléchissant
un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari
est en ce moment à Vienne pour un grand procès, dont la famille
redoute l'issue; elle est menacée de perdre la moitié de sa fortune.
Voilà les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que
je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs
bontés par la longueur de mon séjour. Elles s'opposent à tout projet
de départ, jusqu'à ce que je sois entièrement guéri, et il n'est pas
si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle
vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance
de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les
nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulières. Vers
les cinq heures, il revient avec sa soeur et sa nièce, et puis toute
la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne
languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mère de temps
en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus animée
parle d'une manière qui intéresse et séduit, et elle écoute avec la
plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui
habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de
tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne.
L'amitié profite de toutes les facultés aimantes d'une femme bien
propre à inspirer et à éprouver même un sentiment plus vif. Elles
ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une
Françoise fort intéressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy.
J'ignorois qu'il y eût en France une femme de ce nom; il faut que le
chevalier de Vassy se soit marié et ait pris le titre de Vicomte. Les
deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles
parlent avec un singulier intérêt; elle a habité quelque temps à
Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend
avec une vive impatience. Cette jeune personne paraît avoir beaucoup
d'esprit, et il est particulièrement disposé à l'observation. C'est
pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les
sentimens, et il ne paraît pas que son ame en ait moins de chaleur.
Voila le jugement que m'ont mis à même de porter plusieurs lettres
que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est
très-soutenue, très-animée, et forme la plus agréable occupation de la
Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la
littérature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le
Français au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le
mauvais choix des mots, qu'elle soit étrangère. ROUSSEAU est l'auteur
qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir à lire
les tragédies de VOLTAIRE. Parmi nos moralistes, MONTAIGNE est celui
dont elle fait le plus de cas, et elle déteste LA ROCHEFOUCAULT. Elle
m'a fait une réponse à son sujet qui m'a laissé sans réplique. Je
pourrais, dit-elle, être de votre avis, s'il n'avait fait que décrire
ce qu'il a découvert dans les replis du coeur humain; mais lorsqu'il
rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre à ne
pouvoir être distinctement aperçues, je suis fondée à dire que c'est
dans son propre coeur seulement qu'il a pu les découvrir. Telle est
cette maxime: _il y a dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque
chose qui ne nous déplaît pas._ Quelqu'un lui a-t-il fait cette
affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu démêler avec
certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore
cité quelques maximes de ce genre, et j'ai été obligé d'abandonner LA
ROCHEFOUCAULT. Adieu, mon cher Président, mon père, mon tendre ami.
Admiration, respect, reconnaissance, voilà les sentimens que je vous
ai consacrés depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et
conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.



LETTRE X.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où
vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures,
et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison,
et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous
vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il
répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai
bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à
parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon
oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les
intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans
l'histoire Romaine, c'est MARC ANTOINE abandonnant l'empire de
l'univers pour suivre CLÉOPATRE: aussi dans les tragédies et les
comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis,
si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre
vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement
sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui
vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous
ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec
une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et
nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être
digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne
tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut
faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant
d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui
obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution,
ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie;
mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été
témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et
instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté
des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur.
J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en
hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas
tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle
plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma
mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le
Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis
nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à
entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez
pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous
l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais,
a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne
sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de
ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne
foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte
victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas
encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu,
n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps
retardée.... Il semblerait d'après cela que le coeur doit éprouver tôt
ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive.
Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du
destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, _on ne recule que
pour mieux sauter_? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu
l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de
celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que
la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le
coeur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la
nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent
suffire à la tendresse du coeur le plus aimant. Le Marquis prétend
s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est
bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et
son coeur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de
l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera
quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé
tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu,
ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.



HISTOIRE

DU MARQUIS DE ST. ALBAN.


Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes
illustrations, et qui jouissait avant la Révolution d'une fortune
considérable. Mon père, marié de très-bonne heure, entra au service
par obéissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est
mort au moment d'être élevé au premier grade des honneurs militaires;
à sa mort mon père s'empressa de donner sa démission de son régiment,
pour vivre indépendant; il s'affranchit bientôt après de la gêne des
devoirs de la société, se livra à un goût raisonné pour le plaisir,
avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une
petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon père était le chef.
Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité
et de tous les êtres sensibles formaient la base de leur système; mon
père méprisait les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer,
et cédait à chaque instant à un sentiment de bienveillance et
d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mère
quelques années avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment
pour elle les égards les plus flatteurs, et les meilleurs procédés. Le
caractère trop indulgent de mon père le rendoit incapable de diriger
mon éducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le
contrarier; une sévérité de quelques momens était au-dessus de ses
forces. Il prit le parti de confier le soin de mon éducation au
président de LONGUEIL, son parent et son ami depuis l'enfance. Le
Président, sans partager les opinions de mon père le chérissoit à
cause des agrémens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son
caractère et son coeur. Mon père suivait des principes de philosophie,
qui l'écartaient de la société et des affaires; le Président, avec un
grand fond de lumières et de philosophie, suivait la carrière des
affaires, et avec d'autant plus de succès, que la nature, en lui
donnant un esprit plein de sagacité joint à un jugement sûr, semble
l'avoir fait homme d'état. Mon père après avoir réglé ses affaires
domestiques en remit le soin à ma mère, se conserva une pension
considérable, et prit le parti de voyager. Le Président, de ce moment
me tint lieu de père. Ce fut lui qui fit choix de mon précepteur, et
qui traça le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le
genre et la marche de mes études, et fixa le degré de sévérité ou
d'indulgence dont il devait user. C'est à lui que je dois mon
instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a
eu l'art de les développer. Semblable à un habile cultivateur, il a
donné de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il
a arraché et étouffé une partie des mauvais germes. A l'âge de quinze
ans, j'entrai dans un régiment de cavalerie; mais je ne fus envoyé à
la garnison que dix-huit mois après; ce temps fut employé à me
perfectionner dans les mathématiques, à étudier les fortifications et
l'artillerie. Le Président disait que les sciences exactes ont un
charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le
penchant que l'homme a pour la vérité, se trouve satisfait par
l'enchaînement de vérités progressives qui mènent à de grands et
incontestables résultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que
l'esprit a toute l'appréhension nécessaire pour saisir les choses
abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondément dans
la mémoire. Il savait que, pour la plupart des officiers généraux en
France, les fortifications et l'artillerie étaient une science
mystérieuse, et qu'ils étaient obligés de s'en rapporter aux gens de
ce métier, sans pouvoir apprécier leur mérite. Le comte de MAILLEBOIS,
me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets
importans, et c'est à cette étude qu'il a dû en partie la réputation
dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifiés par
l'état qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'être entre eux
comme des êtres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre
connaissent la moralité des hommes des diverses classes de la société,
et un militaire appelé au commandement doit connaître à fond l'homme
soldat. La science militaire est composée de deux choses, de moralité
et de géométrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme à une
exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble
orgueil de son état; par l'autre on combine les moyens les plus
prompts d'opérer avec précision différens mouvemens. Il peut paraître
surprenant que de telles leçons m'ayent été données par un magistrat;
mais MACHIAVEL, secrétaire de Florence, a bien plus fait; il a le
premier, dans les temps modernes, développé les principes de l'art de
la guerre, et publié, n'ayant jamais porté les armes, une tactique qui
fut adoptée par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que
l'homme d'un esprit supérieur, généralise les idées et saisit les
principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens
qu'un jour étant avec lui et quelques personnes dans une grande
bibliothèque, on parla de livres de politique; le Président s'avança
vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent
ouvrage sur la politique, et en même temps il nous en lut les
premières phrases qui contenaient ces mots: _l'art est long, la vie
courte, le jugement difficile, l'expérience trompeuse, l'occasion
rapide._ Le livre était écrit en Latin où les expressions ont plus de
force. Chacun admira ce début, et l'on demanda si c'était ARISTOTE, ou
TACITE; on parla des modernes et l'on cita BACON et GROTIUS; ce n'est
aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Président, c'est un
médecin, HYPOCRATE, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait
voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes
généraux sont les mêmes. Un ancien militaire attaché à ma famille prit
soin, au régiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes
premières études lorsque les exercices m'en laissaient le temps.
Quoique jeune et sans expérience, j'apperçus dès-lors que les troupes
étaient fatiguées des divers changemens introduits chaque année dans
la discipline et la tenue. Les officiers obligés sans cesse et
d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des
nouvelles ordonnances, qu'ils prévoyaient ne devoir pas plus subsister
que les autres. Chaque garnison, chaque régiment offraient des
différences dans le régime suivant la sévérité, la négligence, ou
l'inquiète ardeur des chefs. Je fus présenté à la cour à dix-neuf ans,
et quand je songe à cette pompe qui environnait le Roi, à cette foule
empressée qui circulait dans ses appartemens, à l'accent de respect
avec lequel se prononçait le nom de Roi; à l'impression qu'il faisait
sur les esprits, et aux affreux événemens des temps postérieurs; je ne
puis croire que ce soit le même peuple; je ne puis concevoir comment
dans un si court espace, des souvenirs gravés par la main des temps,
pendant douze siècles, ont été effacés; mais peut-être trouvera-t-on
le principe d'un si étonnant changement dans le caractère ardent et
passionné de la nation; peut-être un philosophe dira-t-il, qu'un
peuple qui dans son extrême enthousiasme adorait ses rois, qui baisait
le cheval écumant du courrier qui apportait la nouvelle de la
convalescence de LOUIS quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce
peuple précipité dans une voie contraire, par l'emportement, devait
être outré dans sa fureur comme il l'avait été dans son attachement
passionné. La mode n'était pas dans ce temps d'être fort assidu à la
cour, la magnificence en était en quelque sorte bannie, et des jeunes
gens qui dépensaient des sommes immenses à Paris pour leurs plaisirs,
paraissaient à Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en
témoigna son mécontentement. Ces petites circonstances servent à faire
voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour
en imposait aux esprits. Un homme éclairé frappé du spectacle que lui
présentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe
extérieure attachée à certains états, disait, quelques années avant la
Révolution: «je crois voir la monarchie décroître à mesure que les
vestes raccourcissent et se changent en gilets.» Je me souviens d'un
passage de JEAN JACQUES ROUSSEAU, qui me vint plusieurs fois à
l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais à Versailles. «Des
marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une
couronne, un bandeau, étaient pour les hommes des choses sacrées, et
rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné. Sans soldats,
sans menaces, sitôt qu'il parlait il était obéi; maintenant qu'on
affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la
majesté royale s'efface de tous les coeurs, que les rois ne sont plus
obéis qu'à force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter
leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités; mais il
faut avoir cent mille bras pour faire exécuter leurs ordres. Quoique
cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu'à la
longue cet échange ne tournera pas à leur profit.» Il y avait à Paris
cinq ou six maisons où circulait tout ce qui composait la haute
société, et l'opinion publique n'était que leur écho. Là, on voyait
rassemblés les ministres passés, présens, et futurs; là, étaient
distribuées les places à l'Académie, et préparées les intrigues qui
devaient élever un homme au ministère et en faire descendre un autre.
Là, le M. de **** qui depuis le ministère de monsieur de CHOISEUL, ne
pouvait renoncer à la jouissance d'un grand crédit, était une des
personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison
rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les diverses
classes de la société. Monsieur NECKER était l'objet du culte de la
maîtresse de la maison, qui chérissait en lui les moyens de conserver
un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires.
C'est là que toutes les trames ont été ourdies pour le rappel et le
soutien de monsieur NECKER, et pour accréditer ses opinions; c'est là
que le résultat du conseil, principe de la subversion totale de la
monarchie, a été conçu, communiqué, applaudi; c'est là que l'absence
de NECKER de la séance du 23 Juin a été proclamée comme un acte
héroïque, qu'ont été forgés les instrumens qui ont brisé le trône.
Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes
d'opposition à l'autorité, qu'ils répandaient dans d'autres sociétés,
et qui devinrent la règle de leur conduite. Ce qui paraîtra
surprenant, c'est que la Maréchale était la personne la plus infatuée
de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attachées à
son rang. Elle n'était populaire que pour dominer, et croyait qu'on
serait toujours maître de _ce Tiers_ qu'elle caressait pour en faire
le corps d'armée de NECKER, par qui elle prétendait régner. Je ne puis
résister à vous raconter un trait qui vous fera connaître la vanité de
la Maréchale, et qui dans le moment me frappa de la manière la plus
comique. J'avais dîné chez elle avec plusieurs personnes dévouées au
parti de NECKER, et ardentes à soutenir le doublement _du Tiers_, et
l'opinion par tête; au moment où cette question était agitée avec le
plus de chaleur, la Maréchale ouvrit sa boîte pour prendre du tabac,
et le lourd avocat TARGET s'avança et prit familièrement une prise de
tabac dans la boîte ouverte de la Maréchale. Je ne pourrais vous
peindre l'étonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez
elle. On vit qu'elle était bien loin de penser que les _droits de
l'homme_ pussent s'étendre jusqu'à prendre du tabac dans la boîte
d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: _c'est un effet
naturel de l'égalité._ Je me suis laissé aller à ces détails parce
qu'ils servent à faire voir que l'oppression du peuple n'a point été
le principe des attentats auxquels il s'est livré; que le désir de
dominer et non le patriotisme a dirigé les premières entreprises
contre l'autorité, et que l'ascendant de quelques sociétés a exalté
les esprits. La femme dont je vous parle a été fatale à la France, et
je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous
silence. Répandu comme je l'étais il me fut facile de voir les
ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de NECKER, et enflammer le
peuple en sa faveur. Une circonstance légère en apparence, frappa le
président de LONGUEIL, au moment du rappel de NECKER avant les
Etats-généraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage,
et nous rendit témoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan
politique; quand il fut à la salle des Cent-suisses, en se rendant
chez le Roi, ces colosses s'animèrent et se mirent à battre des mains,
le Président s'approcha de moi avec un air pensif et consterné: le
royaume de France est perdu, me dit-il, et le trône est à bas; je le
regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si
triste présage, et quand nous fumes dans les cours du Château: vous
avez été étonné, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous
allez juger s'il est fondé, et mes motifs doivent particulièrement
frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec
transport monsieur NECKER sur son passage, tandis que des soldats sous
les armes sont des hommes qui doivent être impassibles comme les armes
qu'ils portent: appartient-il à des gardes de participer à une émotion
populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les
mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus dès-lors des
soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'après
leur opinion et leur sentiment, et non d'après leur devoir. Serait-il
facile de faire arrêter monsieur NECKER par des gardes enivrés de sa
personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des
dispositions des autres troupes. A son arrivée ce ministre s'empressa
d 'avancer le moment de l'assemblée des Etats-généraux dans
l'espérance chimérique de fortifier et de consolider sa puissance de
l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits;
le rang le plus éminent, les dignités, les emplois les plus importans
n'étaient rien aux yeux des plus grands seigneurs, comparés à la place
de député aux Etats-généraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun
moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre à être élus, et
tel qui avait fait une chanson se croyait comptable à sa patrie de
son génie pour la régénérer. Les femmes, les mères, les maîtresses
intriguaient pour faire élire leur fils, leur mari, leur amant; enfin
l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses régnait sur les esprits, et
les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la
mode, d'être représentans d'une nation qu'ils avaient opprimée
gaiement pour servir leur intérêt ou leur vanité. NECKER dans l'espoir
de produire un plus grand effet sur un vaste théâtre, et dominé par la
soif des applaudissemens, insista auprès du Roi, malgré tout le
conseil, pour que les Etats fussent assemblés à Paris ou à Versailles.

Le Président de LONGUEIL en sentit le danger et écrivit à la Reine
pour le lui faire connaître; je me souviens encore des expressions de
sa lettre. «Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats à Paris ou à
Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matières
combustibles. Le peuple Français est aimable, léger, facile; mais
emporté, mais barbare dans ses emportements, témoin la guerre des
Armagnacs etc.» Le fatal génie de NECKER l'emporta, et la Reine dit
depuis à un ministre: «le Président de LONGUEIL m'a donné d'excellens
avis, mais je n'avais pas le crédit de les faire suivre.» Le charme de
la nouveauté, le besoin d'intérêt, et de mouvement déterminèrent la
plus grande partie; le désir de s'élever, en manifestant ses talens
sur un grand théâtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi
le Tiers, songeaient à sortir de leur obscurité, à se procurer des
protecteurs et à obtenir des grâces. Je ne rapporte que ce que j'ai
vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la
vivacité des démarches de quelques membres du Tiers pour se faire
élire, je leur représentai que leur âge et leur santé leur rendraient
pénibles les fonctions et le travail de la députation. Ils me
répondirent que leurs intérêts et celui de leur famille déterminaient
leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils
espéraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bénéfices
pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps où l'on
s'occupait d'établir des Assemblées provinciales, ou d'accorder aux
pays qui avaient eu des Etats, le rétablissement de ces Assemblées;
j'ai vu un homme qui cherchait à se faire valoir par son zèle pour le
peuple, intriguer sourdement pour avoir la présidence permanente de
l'Assemblée de sa province. Tel était le patriotisme qui régnait dans
les esprits avant l'assemblée des Etats; et ensuite les zélés
partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour.
Un cordon bleu refusé, la préférence accordée à un rival pour un
gouvernement, ou une place à la cour ont été les principes qui ont
inspiré à des grands, et à des nobles, des sentimens contraires à la
monarchie. Le duc D'ORLÉANS, devenu justement l'horreur du genre
humain; cet homme sans principes et sans résolution, qui n'a jamais eu
l'étoffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble
de la scélératesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que
d'un degré celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il
le pensait, «Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe,
pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou
ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» Enfoncé
dans la fange de la débauche, il n'élevait pas alors ses vues par delà
une liberté indéfinie; favorable à ses vicieuses inclinations. Je me
souviens que dans le commencement de la Révolution, frappé de
l'inconséquence du Duc, le Président me dit un mot d'un grand sens. Il
est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les
moyens; mais le duc D'ORLÉANS veut les moyens sans la fin. Il ne tint
en effet qu'à lui d'être au 14 Juillet, lieutenant-général de l'Etat,
et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple
aveuglé et corrompu par lui, dont il étoit en ce moment l'idole. Je
l'ai beaucoup connu dans un temps où toute la jeunesse de la Cour
avait avec lui des liaisons plus ou moins étroites. Il avait de
l'esprit, mais par étincelles, l'amour du plaisir éteignoit dans lui
toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance,
pouvoit donner quelqu'action à son ame, et a été le principe de sa
conduite. Cette connoissance de son caractère m'a fait apprendre
depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la
princesse de LAMBALLE, entre les mains d'un peuple factieux, était en
grand danger, et qu'il pouvait la sauver, «il faut la laisser, dit-il,
suivre sa destinée.» Quelque temps après ses valets de chambre vinrent
lui dire tout effrayés qu'on promenait la tête de cette Princesse, «eh
bien! dit-il, c'est une tête comme une autre.» Ces détails m'ont un
peu écarté des objets qui me concernent; mais mon histoire peu
fertile en événemens ne peut être intéressante que par l'exposé
sincère des sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect des scènes
tragiques et mémorables dont j'ai été témoin; que par la peinture de
quelques détails qui servent à donner une juste idée des temps, des
hommes et de leurs motifs. Je reviens à ce qui me regarde. Les sages
conseils du Président me préservèrent de la contagieuse épidémie qui
s'était répandue dans toutes les classes; j'assistai aux assemblées
d'élection qui se firent à Paris; mais n'ayant pas l'âge requis et
n'ayant formé aucune brigue, j'étais bien certain de n'être point élu.
Enfin arriva ce jour tant désiré de l'ouverture des Etats. Jamais la
majesté royale ne parut dans un plus grand éclat. Les divers ordres du
royaume revêtus des habits de leur état, la pompe de la religion, la
Reine réunissant la dignité, la beauté dans sa personne, et dans sa
parure le goût et la magnificence; le Roi revêtu des ornemens de la
royauté, tout concourait à présenter le plus imposant des spectacles.
Je revins à Paris, et je ne m'étendrai pas sur ce qui se passa dans
les premières assemblées des Etats. Une sourde fermentation agitait à
Paris les esprits. Les capitalistes occupés de faire assurer la dette
par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemblée, et
le peuple s'habituait à la regarder comme la protectrice de ses droits
et des propriétés, et les agens de l'autorité royale comme ses
ennemis. Je fus témoin au Palais royal des premiers symptômes de la
cruauté atroce à laquelle s'est livré ce peuple regardé comme si
léger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidité de
la vue des exécutions, et peut-être, de l'empressement à être
spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir
l'instrument. Un homme fut traité dans la rue, d'espion de la police,
à tort ou à raison, par un autre qui avait à se plaindre de lui, ou
lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit à le poursuivre de rue
en rue, de place en place; la plaisanterie se mêlait à la fureur, ce
qui est un caractère distinctif du peuple Français, et le malheureux
poursuivi à coups de pierres vint se réfugier au Palais royal. Il n'y
fut pas en sureté, et saisi par les plus acharnés, il fut plongé à
plusieurs reprises dans le grand bassin. On délibéra ensuite sur ce
qu'il fallait lui faire, et il fut proposé de lui couper les oreilles;
alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez
d'élégance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les
offrir. Je m'éloignai avec horreur de cette affreuse scène; et
j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expiré dans
sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voilà le premier acte de
cruauté, suivi peu de temps après des meurtres de FOULON et de
BERTHIER. A la honte éternelle de ce peuple, la postérité apprendra en
frissonnant d'horreur les barbaries exercées sur leurs cadavres. Il se
disputa long-temps leurs membres déchirés et sanglans, et le coeur du
malheureux BERTHIER, étant devenu le partage d'une troupe effrénée,
elle s'assembla autour du même bassin et se mit à danser en chantant à
la lueur des torches qu'elle portait. Cette détestable troupe, ivre
d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce coeur, hurlait
dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:

     Ah! il n'est point de Fêtes
     Quand le coeur n'en est pas.

Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq
Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous
donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs
rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment
sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette
déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on
appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition,
affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à
passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval,
des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des
sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de
fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite
le Roi et sa famille escortés de la FAYETTE et du comte DESTAING
l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à
cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant
l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se
rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon coeur était
navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais
trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les
dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent
successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?--Non j'ai
été à la comédie.--MOLÉ a-t-il joué?--Pour moi j'ai été obligé de
rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf
heures.--Vous avez donc vu passer le Roi.--Je n'ai pas bien distingué,
il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures
pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques
circonstances. Ensuite.--«Jouez-vous au _Wisch_?--Je jouerai après
souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse
passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils
doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au
Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et
surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et
quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures
sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent
bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer
aux pieds du Roi.

Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la
monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de MONTAIGNE, qu'il me
cita à l'appui de son opinion. _La majesté royale s'avale plus
difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à
fonds._ Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir
avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle
aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule
sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens
occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini
d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces
appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le
Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres,
j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec
toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma
cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive
réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais,
elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée,
elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine,
avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de
bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la
plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses
regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le
degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône
avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance
souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on?
rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le
goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les
spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation
plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se
trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au
récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le
lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la
mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal
passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux
d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y
avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des
affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à
profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et
préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour
affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui
étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à
leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient
souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux
jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est
porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à
plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la
Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait
évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à
l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans
l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les
manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art
des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes
étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est
un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée,
d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient
enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de
s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée,
il quitta une cour où quelques _agrémens_ dans l'esprit et des
connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur.
Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de _Coriolan_,
d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de STAEL
alla au devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_ à la main, et
tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le
mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux
d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris
dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la
mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main
mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever....
l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte
prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.

Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans
défense à tous les artifices; NECKER était le maître du conseil, et le
comte de MONTMORIN, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était
que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la
cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur
l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait
leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce,
s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires,
d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et
se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur
silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de
la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous
avez entendu parler d'un marquis de FAVRAS qui avait cherché à
signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes
et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui
étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le
malheureux FAVRAS fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses
juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, _qu'il fallait une
victime au peuple_. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y
voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune;
plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir
le marquis de FAVRAS; le geolier habitué au respect pour les
magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste
seul avec le prisonnier; FAVRAS troublé et ignorant les formes de la
justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec
respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la
parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir
la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est
exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif
d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos
projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la
manière la plus insidieuse. FAVRAS nie qu'il ait reçu des ordres du
Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce
moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable,
que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément
aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont
attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le
dérober au supplice. FAVRAS troublé par l'aspect de la mort, sans rien
articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent
le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des
circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi
était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire
entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire
aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce
n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous
venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que
vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils
de gens qui l'approchent.» Il dicte à FAVRAS une déclaration telle
qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie
et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en
l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit
sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a
entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus
la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi
seul est _inviolable_, et ne met pas en doute que la Reine sera mise
en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas
plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme
immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce
qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne
pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud.
FAVRAS attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point
effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il
retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que
pressé par le fatal cordon.

Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient,
l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de
deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il
était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation
Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve
n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à
une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des
principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait
à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les
fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes
que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante
anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles
prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la
modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur
suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes,
que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en
violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce
qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a
un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande
province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le
Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de
la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le
Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il
ne fût mis en jugement.

DUMOURIER se vante de n'avoir pas voulu servir sous ROBESPIERRE. Ainsi
cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et
le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à
laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les
maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il
s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que
ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.

Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières
années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver
les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit
auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un
événement qui affecte mon coeur d'un douloureux souvenir, et qui vous
fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple,
dont on vantait la douceur et l'humanité.

Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque
temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la
mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de GRANVILLE, c'était
son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou
des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un
vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir
ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la
société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en
parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit,
mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré
son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes
parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne
pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre
des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à
une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui
plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai
le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce
léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression
qui saisit le coeur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et
ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle
est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes
pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès
de madame de GRANVILLE, et le président de LONGUEIL ne s'y trompait
pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la
chaleur de votre coeur. Madame de GRANVILLE était sans art comme sans
prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec
ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de
recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de
l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença.
Madame de GRANVILLE qui avait embrassé avec vivacité le parti
Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa
terre, elle y était tombée malade, et comme je me trouvai dans son
voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après
les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le
peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et
on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de GRANVILLE,
sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux,
et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on
avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les
plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore
plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent
la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose
d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une
grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe
véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.

Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est
pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est
attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne
connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme
de la multitude. Les terreurs de madame de GRANVILLE n'étaient que
trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart
partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait
trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je
restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était
besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma
vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son
malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que
l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée
dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira
dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté,
conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se
renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et
l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en
profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de
GRANVILLE expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans
cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans
mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon
ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut
pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et
qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix
siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et
une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à
abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie,
dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds,
plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus
de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur
ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où
j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin
de madame de GRANVILLE. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait
d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de
laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait
fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les
têtes sanglantes de BERTHIER et FOULON, avec lesquels elle avait eu
quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa
voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne
résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se
réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages
affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs
populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution
dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des
affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens
qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris;
mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant
dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où
il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de
l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et
partit. Le Président de LONGUEIL, après m'avoir prodigué tous les
soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la
situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi
étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire,
me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être
utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un
douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre coeur, si vous portez
les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est
pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien
à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi
la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre
nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez
en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans
doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont
joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de
nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles
commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est
épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès
pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec
bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle
profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et
bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les
esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand
bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le
commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce
danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un
roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en
Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente
passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me
ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et
je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je
pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le
contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des
Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et
la musique, parler d'un _faire large au mesquin etc. etc._ La vérité
est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux
grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les
habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils
étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard;
ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre,
les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court
avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre
son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome
s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en
images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent
à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient
braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est
toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où
il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne
sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des
hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, _à douze ou
treize cents_, enfin les _transtévèrins_ offrent dans les traits de
leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens
Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent
à se nommer entre eux BRUTUS, CICERON etc. Je pourrais aussi, en
parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins
célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant
du Gouvernement, LOLME qui a copié BLACKSTHONE. Je bornerai le récit
de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie
avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration
pour FREDERIC et CATHERINE attirait dans le Nord, et l'on accourait
avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait
pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné
l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls
on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse
des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands
tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des
personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait
l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs
de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des
hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui
était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme
autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et
peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de
vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont
la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles,
aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de moeurs
qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans
les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays
célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen
d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de
gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité
qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces
réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit
qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des
PRINCES, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes
cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse
époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour
l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire.
Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens,
cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui
m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé
aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis
adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de
Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant
que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le
moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment,
et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes
aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec
tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin
des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon coeur.



LETTRE XI.

  LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL

  AU

  Mis St. ALBAN.


C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends
que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse
que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de
dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai
eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le
moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me
bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une
vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais
je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme
charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui
a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la
choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de
savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de
leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite
ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même
en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce
et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de
sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès
qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour
recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle
de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez ULISSE, qui,
voulant s'assurer si ACHILLE n'était point caché sous le déguisement
d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes.
ACHILLE se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive
est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en
prononçant le mot _ducat_, si elle en parle sans qu'il soit question
d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en
conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant
SALOMON son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers,
il donne l'intelligence aux plus bornés. Le _Jokai_ de douze ans,
transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de
savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus
petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour
n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous
faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du CORREGE et le
mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui
a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon
émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il
n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle,
votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie
offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à
acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à
souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui
s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste
encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et
jeune ami de tout mon coeur.

J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a
répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à
l'armée de CONDÉ. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera
de faire faire au Prince une si bonne acquisition.



LETTRE XII.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis
très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le
plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il
a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit
que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je
mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai
été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des
événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la
bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a
péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il
n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme
qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en
colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est
question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils
regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune
homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre
d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent
aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît
honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le
sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a
sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir.
Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle
amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait
été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien
véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et
vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans
espoir. Mais ne serais-je pas comme IDOMENÉE qui jure aux dieux
d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son
fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler
le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma
chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que
de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.



LETTRE XIII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui
dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il
vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise,
j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a
été extrême sur ce _mais_, et il m'a fait les plus vives instances
d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait
aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la
crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je
lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si
je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne
conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il
mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait.
Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui
reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui
parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait
épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait
assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé
peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui
faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses
véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa
mort, et en sondant avec attention son coeur; enfin il a mis une
chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la
conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été
traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement
pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que
cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités
très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains
mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à
votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car
vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes
qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de
phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire
mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les
trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer
avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des
complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant
serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le
deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si
le coeur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire
Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours
qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient,
et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui
ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons
Germains, car vous parlez comme un _Lovelace_.--Je n'ai jamais lû
votre _Lovelace_ mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur
le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un
vieux comte FRIZZAMBERG qui avait été l'intime du duc de RICHELIEU à
Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie.
Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il
faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves
à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour
leurs femmes, voilà ce qu'il faut.

Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai
que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se
justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses
sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée
victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous
intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère
l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie
que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre
_Idomenée_, qui a pu vous donner cette idée?



LETTRE XIV.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à
vendre chez un fermier, à une lieue de LOEWENSTEIN; grâce à ce cheval
bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du
chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand
connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa
nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la
transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française,
et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à
demain; mon coeur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous
serrerai dans mes bras?



LETTRE XV.

  LA CESSE DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis.
N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et
par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui,
et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans
doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous
disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du
discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi
j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère
qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très
aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans
une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne
dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en
ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout
cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré
plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin,
il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous
fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos
diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai
eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le
goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus
distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où
le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de
vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit
de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il
vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre
portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici
l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de
vérité.

«EMILIE se communique aisément, sa physionomie est expressive et
animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont
vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils
annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et
de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est
libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle
pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par
envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au
premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la
crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et
plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter
une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre
plein d'agrément et de solidité.»

Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère,
que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de
faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts,
mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont
pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout
le tort du peintre.

«Son visage rassemble tous les trésors de la santé et de la jeunesse.
Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint
qu'on suppose aux bergères des romans. Son regard est plus touchant
que vif, et son esprit se manifeste particulièrement à la manière dont
elle écoute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son
attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige
vers le coeur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus
de profondeur que de vivacité. Elle a de la gaieté, est instruite, et
personne peut-être ne peut juger exactement de l'étendue de son
esprit; c'est une espèce de mystère; elle pense et sent pour un petit
nombre, et il faut que son coeur donne le signal à son esprit pour se
montrer.»

Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez
reconnoître la vérité, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu
d'esprit que j'ai, et d'après cela, il est bien clair que c'est de la
chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait
comme le feu renfermé dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?

Adieu, ma chère Emilie.



LETTRE XVI.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Je suis bien plus touchée, ma chère Victorine, de tout ce que vous me
dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage même. Votre amitié
se peint dans l'occupation où vous êtes de moi, et elle vous inspire
un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par
l'aspect séduisant sous lequel il m'invite à me voir. J'ai quelquefois
fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est
agréablement prévenu, et qu'il cherche néanmoins à peindre avec
vérité, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer
d'autres; et avec du jugement et de l'impartialité on pourrait, à
l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien
moins favorable. Pour mieux développer ma pensée je vais faire mon
portrait, au vrai, d'après celui du Marquis. «EMILIE au premier abord
se livre aisément, et il est aisé par conséquent de la peindre; ses
yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilité, ils semblent
joindre la réflexion à la vivacité, mais la plupart de ses idées sont
soudaines et n'ont point de suite; la familiarité de ses manières n'a
pour limite que l'indécence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les
personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la
pénétration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa
malignité, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il paraît
plus sûr de l'écouter; elle offre d'abord l'image de l'étourderie, et
cependant elle donne par fois l'idée d'une personne qui a réfléchi.»

Que dites-vous de ce portrait, ma chère Victorine, un excellent
peintre les combinerait tous les deux et peut-être sortirait-il de là
un portrait ressemblant. Adieu, ma chère amie, je m'en rapporte à
celui que l'amitié a gravé dans votre coeur; tant mieux s'il est
flatté, car ce sera l'illusion de l'amitié, tant mieux pour moi s'il
ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas,
j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amitié.



LETTRE XVII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Il est naturel qu'on désire savoir l'effet qu'on a produit sur les
personnes dont le suffrage est flatteur, et j'étais bien assurée que
le Marquis était curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais
il craignait sans doute qu'il y eût de la présomption à penser qu'on
s'en était occupé, et croiriez-vous que cela a produit une scène
touchante. Mademoiselle Emilie a dû me trouver bien heureux, m'a-t-il
dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigré,
proscrit de sa patrie, repoussé de la plupart des pays, établi si
agréablement auprès de sa charmante amie, et recevant d'elle des
soins....... Sa voix s'est altérée, il a eu de la peine à achever sa
phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez être surprise,
Emilie; l'attendrissement m'a gagnée, et j'ai balbutié: mon oncle et
ma mère, monsieur le Marquis, sont eux-mêmes.... Mon oncle qui était
derrière moi a pris la parole. «Ne voilà-t-il pas encore des
complimens.» Je me suis remise de mon trouble et tâchant de plaisanter
pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un
compliment que monsieur le Marquis cherche. Il désire de savoir ce que
pense de lui ma chère Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai
éprouvé?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment
fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du
Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulièrement émue. Mon
oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voilà comme sont
les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sensé met un
prix infini à leur suffrage, et ma nièce pense que le Marquis
souffrant cruellement et inquiet à tant de titres, s'occupe de ce que
peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait
qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être de sa vie. Il est bien
certain qu'elles ont plus parlé de vous que de moi; mais enfin chacun
a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher
Marquis, écoutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas
les belles dames parler de vous, à moins que vous ne soyez un mari
jaloux. Elles font toutes de même, à commencer par mademoiselle
Emilie. Je ne sais si _philosophe_ est féminin, mais enfin il ne me
vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande
philosophe, et que cela n'empêche pas qu'elle n'ait une belle passion
tout au travers du coeur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est
au reste une très-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille
quelquefois dans la décomposition des sentimens. Ma nièce semble avoir
le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et
plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme
d'une très-bonne maison qui s'est alliée à la nôtre il y a plus de
quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'était du temps de
l'Empereur HENRI V. Nous étions _Guelfes_, et ils étaient _Gibelins_ à
toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en
résulta une alliance mémorable par ses effets, parce qu'elle contribua
à calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je
crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation
me peinait singulièrement; mais vous savez aussi qu'on arrêterait
plutôt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres.
Bon soir, mon Emilie.

_P.S._ Dites quelque chose d'honnête dans votre réponse pour notre
héros blessé, que je puisse lui montrer; car il paraît mettre un grand
prix à votre approbation, et parle de vous de manière à me satisfaire,
ce qui n'est pas une petite tâche. Encore une fois, bon soir.



LETTRE XVIII.

  LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL

  AU

  MARQUIS DE ST. ALBAN.


Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le détail des aventures de
mon émigration, et en voici le tableau tracé avec la plus exacte
vérité. Vous vous rappelez que j'étais en Provence pour le soutien de
quelques droits à une succession considérable. Je n'avais pas tardé à
voir le danger que je courais dans un pays où la vivacité des esprits
se joignait à la fermentation générale, et je choisis Nice pour y
attendre en sureté le dénouement de la scène tragique qui fixait
l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distinguées de la
Provence s'y étaient ainsi que moi réfugiées; j'étais dans cette ville
à portée de recevoir promptement des nouvelles de France, et la
douceur charmante du climat ainsi que la société de quelques personnes
du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil,
enfin l'espérance soutenait mon courage; mais la journée du 10 Août et
la captivité du Roi remplirent mon esprit des plus noirs
pressentimens. Bientôt après une armée Française s'avança près du Var,
jeta l'épouvante dans la ville de Nice et dans tout le Piémont. Une
terreur panique s'empara des esprits, dès qu'on eut pénétré les
dispositions des Français; chacun se hâta de prévenir leur arrivée, et
de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la précipitation si
grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu
d'effets précieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux
qui prirent ce parti et je pensai que le plus sûr était de se rendre à
Turin, où l'on avait lieu de croire que les Emigrés seraient
accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende
fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses,
d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles
nourrissaient; des magistrats, des évêques, des moines dispersés sur
cette route fuyaient consternés. Un évêque de quatre-vingts-trois ans,
entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'état de
marcher, il était porté par des prêtres qui se relayaient tour à tour;
une femme d'un nom distingué se trouva au milieu du voyage pressée des
douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dénuée de tout
secours; pour comble de malheur, des soldats Piémontais entendant la
nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurèrent
qu'un détachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirèrent et
blessèrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre
misérable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins
furent inondés, les rivières débordées, et tous les fléaux semblaient
se rassembler contre des infortunés fugitifs; on craignait de se noyer
à chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du
secours. Le malheur extrême rend l'homme barbare en concentrant tout
son intérêt sur lui-même. Quelques uns avaient des charettes, d'autres
des chevaux et des mulets; mais à peine arrivés à la Scarena, les
troupes Piémontaises s'en emparèrent. On se flattait de trouver à
Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle était occupée par
ces troupes, et après une aussi longue marche, et tant de fatigues, il
fallut passer la nuit en plein air, inondés de la pluie, les pieds
dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient à
l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les coeurs.
Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin
offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route;
mais la cupidité aveugle et barbare ne permit pas à un grand nombre
de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces
voitures, et il y en eut une qui fut payée cinquante louis pour deux
journées de marche. La troupe infortunée arriva enfin à Turin; lieu si
désiré et qui nous semblait devoir être le terme de nos malheurs; mais
en arrivant, nous vimes affiché au coin des rues, un règlement qui
défendait aux Français de séjourner plus de huit jours à Turin et dans
les états du roi de Sardaigne. Les hommes qui étaient en état de
servir prirent le parti de se rendre à l'armée de CONDÉ, au moyen de
quelques secours qu'ils se procurèrent; les femmes, les enfans, les
vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le séjour
dans la ville était trop cher pour des personnes réduites à la plus
affreuse misère. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et
je m'associai à une famille intéressante pour former un petit
établissement dans une cabane de paysans où nous passames quatre mois
ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes
compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des
habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait
la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, étaient
frappés de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de
leur piété. Ils admiraient leur résignation à un sort si malheureux,
et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois
auparavant étaient au milieu de domestiques empressés de les servir,
aller acheter des légumes, de la viande et faire ensuite la fonction
de cuisinière. Dans les premiers momens, on se livre à la douleur;
mais la nécessité impérieuse subjugue bientôt les esprits; lorsqu'on
sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-même
alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame
qui se familiarise peu à peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit
mois s'étaient écoulés pendant que nous étions dans cette triste
habitation, il n'était pas à croire que cette dernière ressource nous
serait enlevée; mais les Français s'étant emparés du mont St. Bernard
menacèrent Turin; alors les Emigrés furent obligés par ordre du
gouvernement de quitter le Piémont. Incertains du lieu où il nous
serait permis de respirer, nous primes enfin la résolution de nous
rendre à Venise. Nous louames une barque où s'entassèrent
quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du Pô. Les
combinaisons de la pauvreté industrieuse diminuèrent les frais que
semblerait devoir coûter un aussi long voyage. Quinze francs par tête
nous acquittèrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanité,
passer sous silence la réception des habitans de tous les lieux où la
barque s'arrêtait le soir. Dès la première soirée nous vimes à Casal,
le curé, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'étaient
rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer
les marques les plus touchantes d'intérêt; ils nous partagèrent entre
eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un
quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvèrent réparties chez les
plus considérables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous
recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait à un autre
l'avantage qu'il avait de posséder une maison plus grande; jamais
l'hospitalité ne fut exercée d'une manière plus cordiale, plus noble
et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reçus à Cazal, Vérone,
Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent même
plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reçus prenaient le lendemain
les devants, au moment de notre départ, et se rendant au lieu de la
prochaine couchée, y prévenaient les habitans de notre arrivée,
commandaient à souper dans les auberges et nous retrouvions en
débarquant les personnes qui nous avaient reçus la veille, et qui
avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours;
souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre.
Si jamais les humains ont été ce qu'ils devraient être, un peuple de
frères, c'est pendant notre route. Combien le récit de nos malheurs
les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir
de larmes en nous écoutant! On voyait pendant le repas, régner sur la
famille qui nous recevait, une joie pareille à celle d'un jour de
noces ou d'une fête occasionnée par le plus heureux événement. Chacun
s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en
vin, en gibier, et l'attention était portée jusqu'à offrir aux femmes
des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de
sentiment et de générosité, mes idées quelquefois se portaient sur
Paris, où le sang coulait à grands flots, où le peuple furieux
traînait dans les rues des corps déchirés, promenait sur des piques
des têtes dégoûtantes de sang. Je me demandais si c'étaient les mêmes
êtres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui
nous montraient une si vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai à
ce tableau de l'humanité, sous son plus bel aspect, un trait qui le
terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque à
Crémone, un homme que nous avons appris être un négociant, et qui nous
suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il prenait aux malheureux Emigrés,
était peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Après nous
avoir offert en général ses services, il resta quelque temps en
silence avec l'air d'un homme embarrassé, qui balance à s'expliquer;
une dame de notre compagnie descendit pour parler à l'aubergiste, et
il la suivit. Elle rentra quelque temps après, et nous conta que ce
monsieur, qui avait paru s'intéresser si vivement à nous, l'avait
priée d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que là, il
avait tiré deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les
accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui
en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait
refusés, que le monsieur avait insisté à plusieurs reprises, avait
tâché même de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin,
il était sorti aussi affligé de ses refus qu'elle était touchée de son
offre généreuse. Nous admirames ce noble procédé; mais la dame fut
blâmée de n'en avoir pas profité pour aider plusieurs prêtres qui
étaient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous
avions commandé, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hôte
lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une
serviette sur l'épaule comme un maître d'hôtel, et nous dit que le
souper était servi dans la pièce voisine. Nous y passames, et nous
trouvames la pièce éclairée de bougies et la table couverte d'une
grande quantité de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet;
à côté étaient de très-beaux fruits, des confitures, des biscuits et
deux où trois sortes de vins de liqueur; l'hôte voyant notre surprise,
nous dit que tout avait été ordonné et payé par un monsieur de la
ville qui était entré avec nous à l'auberge. Il ne voulut pas nous
apprendre son nom et se borna à nous dire que c'était un négociant
fort riche, et un des plus honnête homme qu'il y eût dans toute la
Lombardie. Le lendemain aucun des garçons de l'auberge ne voulut
recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames à la barque
suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient à la vue des
enfans, des prêtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en
nous souhaitant toute sorte de prospérités. Nous cherchames en vain
parmi ces personnes, le généreux inconnu. Il avait cru sans doute
devoir se dérober à notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits
de sa part nous attendaient dans la barque, elle était remplie de
provisions de tout genre.

Fatigué de lire les horreurs de la Révolution, mon jeune ami aura sans
doute du plaisir en lisant les détails de faits qui honorent
l'humanité, et de douces larmes succèderont aux pleurs amers qui ont
inondé souvent ses yeux.

J'ai demeuré un mois à Venise où s'était retiré un de mes amis. J'y
trouvai mon valet de chambre qui m'y attendait depuis huit mois, et
qui avait sauvé de Nice ma vaisselle et une somme assez considérable.
Il lui avait fallu autant de courage et d'adresse que de fidélité,
pour me rendre le service qui me met à portée de vivre dans l'aisance.
Le peuple Vénitien est bon et obligeant, et il n'est point de secours
qu'il n'ait offert et donné aux Français qui en avaient besoin. Je me
contenterai de vous citer un trait de l'hospitalière bonté de cette
nation. Un des prêtres qui étaient venus avec nous, disait depuis
quinze jours la messe dans une paroisse, et c'était son unique moyen
de subsister; un jour il fut suivi au sortir de l'église, par un
homme enveloppé d'un manteau, et lorsqu'il fut près de la porte
l'homme s'approcha de lui et lui demanda de vouloir bien lui dire une
messe le lendemain à une chapelle qu'il désigna. Le prêtre lui promit
de faire ce qu'il désirait, et l'homme au manteau s'approchant alors
de plus près, voilà monsieur, dit-il, la rétribution que je vous prie
d'accepter pour votre messe et au même instant il lui mit dans la main
un papier qui enveloppait deux médailles d'or de quinze ducats. Le
prêtre voulut se défendre de les recevoir; mais l'homme au manteau le
quitta aussitôt, et passant par une petite ruelle, disparut à ses
yeux.

Je serais resté à Venise si l'air humide n'avait pas été contraire à
ma santé. J'ai quelque temps été en suspens sur le lieu où je me
fixerais; enfin je me suis déterminé à venir à ***. On y est plus à
portée qu'en Italie d'être instruit de ce qui se passe en France, et
on y a bien plus de ressources pour la lecture; enfin le Gouvernement
y laisse les Emigrés en paix.



LETTRE XIX.

  LA Cesse DE LOEWESTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Le courrier ne part qu'après-demain, et je ne puis attendre si
long-temps pour apprendre à ma chère Emilie, que le hasard m'a fait
voir ce matin à Francfort, un officier qui est dépêché de l'armée à
Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure santé,
et n'avait pas été blessé comme quelques gazettes l'ont annoncé; mais
un de ses parens du même nom, et c'est ce qui a donné lieu à l'erreur.
Je n'ai pas lû ces gazettes; mais comme elles pourraient vous
parvenir, je ne perds pas un instant pour prévenir l'inquiétude
qu'elles auraient causée à mon Emilie. Il faudrait en vérité que la
génération actuelle eût reçu des ames plus fortes ou insensibles pour
résister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse
époque où nous vivons. Je viens de lire les _confessions_ de ROUSSEAU,
qui a l'art d'intéresser en racontant des faits minutieux, et qu'un
autre ne serait pas tenté de relever; et je songeais après cette
lecture aux circonstances présentes; je me disais: quelle énergique
peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'événemens qui
demanderaient toute la pénétration de son esprit observateur, pour en
démêler les causes, et toute la vigueur et la clarté de son style pour
les bien expliquer; mais en y réfléchissant plus attentivement, j'ai
pensé que son ame sensible aurait été flétrie par des spectacles
pleins d'horreur, et affaissée sous le poids de tant de maux. C'est
dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son coeur pour y
chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement
toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables
et proportionnées. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux,
mille et mille fois répétés, employés à chaque instant deviennent
insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un
_crescendo_ de crimes et d'infortunes qui va à l'infini. Le plus
simple récit fait alors plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. Ma
sensibilité a été singulièrement affectée par un exposé simple et
naturel des malheurs des Emigrés. Un officier qui a su que le marquis
de ST. ALBAN est ici, est venu le voir; nous avons parlé des Emigrés.
Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits à vivre, du métier de garçon
charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent à
danser, qui montrent la géographie ou le Français, ceux-là sont des
_Milords_; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma
province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai
vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air
content. Le Français commence par être abattu, il reprend courage, et
à la moindre ressource il passe à la gaieté. Le Marquis lui a demandé
en baissant la voix s'il pourrait lui être utile; l'officier a tout de
suite dit, en prenant un ton animé et sensible, comme pour rendre
toute la compagnie témoin de la générosité du Marquis, je vous
remercie infiniment, et il lui a serré fortement la main, je suis
très-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer
d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand
succès; je gagne à ce métier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas
tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de très-jolies demoiselles et
de les entendre chanter. Il ne m'en coûte rien pour ma nourriture,
parce que je suis invité tous les jours chez l'une ou l'autre de mes
écolières, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons
aussi de très-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point à
plaindre. Un instant après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir:
puisque monsieur le Marquis est disposé à obliger ses compatriotes,
je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa
générosité envers un homme malheureux et très-respectable. Quel
est-il? Si ce n'est point un mistère, a dit le Marquis, qui
s'attendait à entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon
confesseur a répondu le jeune homme. Nous nous sommes regardés en
souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a
long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins
reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donnés autrefois, et de
l'intérêt qu'il me témoignait lorsque ma mère me faisait aller à
confesse, et il fallait bien y aller, car mon précepteur
m'accompagnait. C'est un vieux prêtre infirme, et qui est menacé
d'être aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche de le secourir dans son
malheureux état. Nous étions disposés à rire au début de cette
histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis à l'officier, une
petite offrande, déterminée par le plus touchant intérêt. L'officier
sautait de joie à mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il
les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous
avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme
avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons
promis de continuer à donner des secours à son malheureux confesseur,
et il est sorti enchanté d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.

Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os
n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras.
Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a
l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous
témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je
dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je
n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la
bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un
très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à
trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la
conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter;
mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler
l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui
écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les
objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un
autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation
du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout
lorsque vous étiez en tiers: mon coeur et mon esprit alors n'avaient
plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien
tendrement.



LETTRE XX.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été
utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la
gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute
entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est
arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes
occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait
a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie,
rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette
malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes
continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des
grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant
d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne
sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de
soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas
politique, peut-être les intérêts de mon coeur font-ils illusion à mon
esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit,
qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se
mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de
laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en
citant un ancien, _l'attiser avec l'épée_. On dit que c'était le
sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien
fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de ST. ALBAN.
Les Emigrés veulent que les Puissances fassent les plus grands
efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au
germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux,
menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi
sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur
inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il
importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et
peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux
sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de
tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler.
Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un
champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de
cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la
douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères,
des soeurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque
courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les
détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers
teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans
succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous,
ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui
fimes l'application de ces vers sublimes de CORNEILLE.

     «A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,
     L'état est florissant, mais les peuples gémissent,
     Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits
     Et la gloire du trône accable les sujets.»

Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang
froid à la guerre. Je déteste tous les conquérans et je voudrais que
l'univers ne fut habité que par ces bons Quakers, qui ont en horreur
l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine,
j'espère la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans
toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute à
une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le coeur le plus
aimant a donc toujours quelque vide que découvrent de nouvelles et
vives émotions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage,
et c'est cependant ce que je crois éprouver depuis votre lettre.



LETTRE XXI.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN

  AU

  PRÉSIDENT DE LONGUEIL.


J'ai lû, mon respectable ami, avec le plus vif intérêt le récit de vos
aventures. Les Français dispersés sur toute la terre présentent une
variété infinie de scènes touchantes, trop souvent tragiques, et dont
plusieurs sont romanesques. Ils ont tout éprouvé: humiliations, refus
inhumains, intérêt touchant, secours imprévus, persécutions
impolitiques, compassion stérile. Mes généreux hôtes m'ont trouvé les
larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre était sur la
table, on a craint que je n'eusse reçu de fâcheuses nouvelles, et
essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire
la lecture. Tous les visages étaient attentifs, et il n'y a pas eu un
trait intéressant de votre récit qui n'ait produit la plus vive
impression; des larmes d'attendrissement ont coulées à plusieurs
reprises, à la description de la généreuse réception des habitans des
rives du Pô. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trépignoit de
joie, comme s'il eût été sur le rivage à vous attendre; on le voyait
prêt à courir pour vous précéder le lendemain et vous retrouver. La
Comtesse, les yeux inondés de pleurs au récit des procédés de ce bon
négociant de Cremone, était d'une beauté ravissante. Je n'avais
jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement;
quelle différence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en
déformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beauté de
chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'épanouir
pour recevoir la céleste rosée qui les inondait. Le brave homme,
disait le Commandeur, je lui donnerais la moitié de mon château, s'il
était dans le besoin; la mère disait, l'excellent homme, heureusement
il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour
y recevoir cet honnête Cremonois, et je crois que s'il eût été là,
elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.

Après cette intéressante lecture, vous jugez qu'il a été fort question
des Emigrés; on a raconté quelques histoires dont plusieurs étaient
d'un genre bien opposé à celle de votre voyage. Une carte géographique
était sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays où nos
compatriotes sont accueillis ou tolérés; il est venue à ce sujet une
assez singulière idée à la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette
carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrés dans les
différens états de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs;
et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les
pays où ils auraient été mal accueillis seront en couleur noire et des
montagnes arides, des torrens dévastateurs désigneront l'âpreté du
climat; dans ceux où ils auront été bien reçus, on verra des prairies
émaillés de fleurs et des verts bocages; mais il faut une légende au
bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi à
cette idée, et la Comtesse a été prendre ses crayons.

Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les
légendes, j'ai senti la difficulté de leur donner le style court et
serré qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le
temps d'être court, faire un récit historique.

Voici celui de la Russie.

Louis XIV a prodigué des secours à un roi qu'on avait précipité du
trône; la générosité de son ame et le noble orgueil de son rang ont
déterminé les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est
empressée d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, CATHERINE,
femme sensible et généreuse, a tendu une main bienfaisante à
l'humanité souffrante; son trésor a été la caisse des malheureux; ils
ont trouvé une nouvelle patrie dans ses états, et ont reçu d'elle des
terres et des fonds pour les faire cultiver.

       *       *       *       *       *

La légende de l'Angleterre.

Les malheureux Français fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le
fer des brigands et la hâche des bourreaux, sont venus chercher un
asile chez leurs anciens rivaux.

La politique, l'intérêt ont cédé aussitôt aux cris de l'humanité
désolée; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les
classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours
immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prêtres,
d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces
bienfaits durables et en assurer l'équitable distribution, ils ont
établi les plus sages précautions, avec cette méthode précise du génie
calculateur qui les caractérise; ils ont su distinguer, naissance,
services, âge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont
été pour tous les Français des lettres de naturalisation.

La Prusse est à remarquer pour les secours que le Roi a prodigués aux
Emigrés Français; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des
princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont été placés dans ses
troupes, et un grand nombre dans des maisons d'éducation, aux frais de
sa Majesté.[A]

  [A] Cette lettre a été écrite en 1793, et depuis cette époque, le
  roi de Prusse a donné des terres à plusieurs Emigrés Français dans
  l'intérieur de ses états, et dans le nouvelle partie de la
  Pologne, acquise par le dernier partage. Une congrégation de
  religieuses a demandé un asile, et le Roi leur a accordé une
  maison où elles vivent facilement du travail de leurs mains, et
  selon leur institut. Enfin les Emigrés, que distingue leur mérite
  littéraire, ont obtenu dans l'académie de Berlin des places
  auxquelles sont attachés des appointemens.

La retraite modeste et simple d'un héros, _Rhinsberg_ est aussi
distinguée sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elyséens,
quelques ombres heureuses échappées à la fureur d'un gouvernement
barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse
patrie, célébrant les vertus et les talens de leur auguste
bienfaiteur; ils sont auprès d'une pyramide, et j'y lis le nom de
l'éloquent et généreux MALESHERBES. C'est à toi qu'elle est consacrée,
ministre du plus vertueux des rois, défenseur du meilleur des hommes.

_Brunswick_ doit être désigné sur cette carte, comme un des pays où
l'hospitalité envers les Français est la plus noblement exercée; on
croit souvent se trouver à la cour de France quand on voit l'illustre
souverain de _Brunswick_ entouré de généraux, de ministres, de
magistrats et de prélats Français. Ses bienfaits préviennent les
besoins, et à la noble simplicité de ses manières il semblerait que ce
sont les dons de l'amitié.

Je n'aurais malheureusement pas à m'étendre beaucoup, mon respectable
ami, sur cette idée de la Comtesse, que j'ai saisie avec
empressement. Ce court tableau est tracé par la vérité, et joint à
celui de votre voyage, il forme un agréable contraste avec tant de
scènes d'horreur. Je vous écris cette lettre en quelque sorte en
commun; vous êtes connu dans le château de _Loewenstein_ comme si vous
y aviez long-temps habité, et la Comtesse et le Commandeur ont pour
vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amitié, et ce dernier
sentiment, passez-moi cette vanité, est dû à celle dont vous
m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bontés.



LETTRE XXII.

  LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL.

  AU

  MARQUIS DE ST. ALBAN


     à _Dusseldorff_.

Je ne vous parle point en ce moment de la France, ni de l'armée, parce
que vous êtes plus à portée que moi d'en être promptement instruit. Je
ne sais au reste quelles sont vos conjectures, mais les miennes se
perdent dans le plus vaste et le plus noir horizon. Je vous écrirai
amplement à ce sujet dans quelque temps; pour le moment, parlons de
nous et de nos amis. Le temps où nous vivons ressère les intérêts et
les sentimens dans le plus petit cercle, et l'ame cicatrisée de tous
côtés n'a plus que quelques points de sensibilité. N'êtes-vous pas
affligé et étonné de n'avoir point de nouvelles de la duchesse de
MONJUSTIN. J'ai fait de tous côtés des perquisitions sans pouvoir rien
apprendre à son sujet. Je sais seulement qu'elle a été en Angleterre;
mais on n'a pas pu me dire si elle y est encore, et je suis porté à
croire qu'elle a changé de nom. Ses affaires étaient très-dérangées
avant la Révolution, tout son bien est en terres, et il est à craindre
qu'elle n'ait pas emporté des fonds suffisans. Quelquefois je crains
que la détresse où elle a pu se trouver ne l'ait forcée de rentrer en
France, et alors je frémis. Plusieurs Emigrés ont pris ce parti par le
même motif et les malheureux ont payé de leur vie cette funeste
rentrée dans leur patrie. Il y a quinze ans que je suis attaché à la
duchesse de MONJUSTIN; vous connaissez ses rares qualités, sa raison,
son esprit, ses agrémens; jugez donc de mes regrets; sa société
faisait le charme de ma vie, et si je pouvais me rejoindre à elle et à
mon jeune ami; si je les pouvais voir dans une situation supportable,
je défierais la fortune; et la Révolution n'affecterait en moi que le
sujet fidelle, et que l'ami de l'humanité. Lorsque les fonds que vous
avez seront épuisés, adressez-vous à moi, mon cher Marquis; ce serait
faire outrage à l'amitié que de ne pas en recevoir les dons, et cette
fausse discrétion ne serait en vérité honneur ni à votre esprit, ni à
votre coeur. Songez donc que je suis plus riche que je ne l'ai jamais
été, quoique j'aye perdu trente fois la valeur de ce qui me reste: on
n'est riche que de ce dont on jouit. La plupart des choses que j'ai
perdues n'étaient pas des jouissances pour moi: j'avais un grand hôtel
où j'habitais un très-petit appartement; beaucoup de chevaux, et je
n'en employais que quatre ou cinq; je donnais de grands dîners, et ils
m'ennuyaient; les spectacles, après une fréquentation de vingt ans,
étaient moins un plaisir pour moi qu'un emploi du temps, et les loges
que j'y avais étaient plutôt des moyens d'obliger que de m'amuser. Si
l'on ôtait de la jouissance d'une grande fortune, ce qui n'est qu'au
profit de la vanité, il y aurait bien peu de différence réelle entre
le sort de l'homme le plus opulent et de celui qui jouit d'une
honnête aisance. L'homme riche a plus envie de briller que de jouir,
et vous savez que je ne cherchais pas l'éclat dans ma dépense; mais ce
qui m'affecte le plus cruellement, c'est la séparation peut-être
éternelle de quelques amis; ce sont les dangers qu'ils courent, enfin
c'est ce déchirement qu'on éprouve quand on est enlevé subitement à
toutes ses habitudes, à tout ce qui nous est cher; quand on se trouve
transporté au milieu d'hommes indifférens, et dont on ignore jusqu'à
la langue. Toutes les pages du livre de ma vie semblent effacées; il
faut recommencer à me faire connaître, à me faire estimer, si je veux
entretenir quelque commerce avec des gens aux yeux desquels ma
position me rend d'abord suspect, parce qu'ils craignent que je ne
leur devienne à charge. Je me dis souvent: je n'intéresse aucun de
ceux que je vois; je puis vivre, souffrir, mourir, sans exciter un
sentiment, sans qu'il y ait une larme de versée; mon esprit et mon
coeur me sont inutiles et à charge par leurs besoins. Je ne puis ni
converser sur les objets dont je me suis occupé, ni m'attacher à
personne, et mes avances seraient regardées comme des calculs
intéressés. Mon coeur est surchargé de son propre poids, il voudrait
se répandre et il est arrêté par l'indifférence qu'on lui oppose,
douloureusement froissé par la défiance; ou, si je sors dans les rues
je m'apperçois souvent que je suis pour le peuple un objet de haine ou
de mépris; car, il ne faut s'aveugler sur ses dispositions. Il admire
les succès des brigands appelés Patriotes, et les mots décevans
d'égalité, et de liberté chatouillent son coeur et lui inspirent de
l'éloignement pour ce qu'on appelle les Aristocrates. Il contemple
avec plaisir leur chûte et croit s'élever de toute la hauteur dont on
les a précipités. J'ai été assez heureux pour emporter quelques fonds
qui me mettent à portée de vivre dans l'aisance, et cette aisance est
une immense richesse comparée à la détresse de la plupart de nos
compatriotes. Celui de nous qui peut avoir la plus grossière
subsistance assurée, est un homme fortuné: on a dit avec raison, que
pour être content de son état il fallait regarder en bas; aujourd'hui,
qui le dirait! c'est en portant ses regards jusqu'à la plus sublime
élévation. Quel est l'homme dont la vie et la liberté sont assurées,
qui ne doive pas se trouver heureux en se rappelant l'infortuné LOUIS
XVI; tout homme, de quelque classe qu'il soit, était en quelque sorte
familiarisé avec l'idée de la possibilité de périr sur un échafaud,
l'histoire en fournit mille exemples, et l'innocence n'a souvent pas
suffi pour échapper à un tel sort; mais un roi!.... qui peut se faire
une idée des affreuses pensées, des sentimens d'étonnement et
d'horreur qui ont rempli son esprit et son coeur quand il a passé,
captif, au milieu d'un peuple furieux qu'il avait vu, pendant vingt
ans, se précipiter sur son passage pour le contempler avec délices;
pour faire retentir l'air des plus touchantes acclamations. Qui peut
dire si son coeur n'a pas été ouvert à l'espoir, et combien il a été
cruellement trompé, lorsque pendant cette longue route il n'a entendu
aucune voix s'élever en sa faveur, aucun bruit avant-coureur d'un
généreux effort; enfin arrivé au terme fatal, il s'est flatté sans
doute, que peut-être ce peuple ne résisterait pas à la voix de son roi
qui paraissait en suppliant devant lui; mais la plus atroce barbarie
fait retentir l'air d'un bruit affreux qui couvre ses faibles accens;
enfin le crime comble l'intervalle immense qui est entre le trône et
l'échafaud, entre le supplice et l'innocence. Cette affreuse image me
revient sans cesse dans la pensée, et le jour et la nuit. A tout ce
qu'elle a de déchirant pour le coeur, se joint un tel étonnement pour
l'esprit, que je suis quelquefois tenté de croire que cette terrible
catastrophe n'est qu'un songe affreux. Je reviens à vous, mon cher et
jeune ami, et j'exige de votre attachement que vous me disiez au
plutôt l'état de vos affaires, et ce qui vous reste, et ce que vous
attendez. J'ai quelque argent à votre service, pour le moment, sans
nuire à mes arrangemens, sans rien diminuer de ma dépense. Songez que
je vous tiens lieu de père et que j'en ai toute la tendresse. Adieu,
pour aujourd'hui.



LETTRE XXIII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Ecoutez, écoutez ma chère Emilie, une scène du plus grand genre dont
vous êtes la cause sans le savoir. Nous étions à prendre le thé dans
le sallon lorsqu'on m'a apporté un billet de vous, écrit il y a deux
jours, pour m'annoncer cette marchande qui fait si bien les fleurs
artificielles, et j'ai proposé à ma mère de la faire entrer, en lui
disant qu'on m'avait assuré qu'elles égalaient presque en fraîcheur et
en vivacité les fleurs naturelles. Un instant après est entrée une
jeune fille avec deux grands cartons. Les fleurs ont été étalées sur
une petite table auprès de ma mère; la WARBERG n'a fait qu'un saut
jusqu'à nous pour voir les fleurs, et je ne puis vous rendre ses
exclamations; elle regardait de tous ses yeux, avait envie de tout;
combien cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, et celle-là? La marchande
avait à peine le temps de répondre à ses mille et une questions. Dans
ce moment nous apperçevons le Marquis, qui se trouvant beaucoup mieux,
avait voulu nous causer une agréable surprise, et qui traversait la
cour, appuyé sur son valet de chambre, pour se rendre dans le sallon.
Nous nous levons aussitôt pour aller au devant de lui et le féliciter.
Une voiture était rangée près de la porte du vestibule, et nous
apperçevons dans le fond une femme d'une figure fort agréable. On
s'empresse de témoigner au Marquis la joie de le trouver en si bon
état, et prêt à entrer, il porte ses yeux du côté de la voiture, et
s'avance vers elle en disant: quoi c'est vous madame la Duchesse?...
Et la femme de répondre sans le moindre embarras, c'est moi-même mon
cousin. Tout le monde est surpris; mon oncle, sur-tout, semble
pétrifié et demeure un instant les yeux fixes et la bouche ouverte. On
demande au Marquis, par quel hasard cette dame, qu'il appelle madame
la Duchesse, attend dans la cour sans entrer. Il s'approche d'elle,
lui parle à demi-voix, et revient nous dire, c'est une de ces
aventures de roman que produit la Révolution; madame la duchesse de
MONJUSTIN vend des fleurs, voilà le mystère, et elle attend une
ouvrière qui est allée en porter dans le sallon; nous nous avançons
vers la Duchesse, et après bien des instances nous l'engageons à
entrer. On garde ensuite un instant le silence, et la Duchesse d'un
air tranquille et résigné, s'adressant à mon oncle qui était dans
l'attitude d'un homme qui attend le dénouement d'une grande aventure,
lui dit: je ne suis pas la seule, monsieur, que la Révolution ait
réduite à un sort pareil ou plus fâcheux, et je me trouve heureuse
d'avoir un petit talent qui écarte de moi la misère. Mon oncle lève
les bras au ciel en croisant ses mains, et demande au Marquis si elle
est de la famille du maréchal de ..... la femme de son petit-fils. Mon
oncle s'écrie, la petite-fille du maréchal de ..... que j'ai vu
commander les armées Françaises en 17... qui lui auroit dit que sa
petite-fille serait réduite à vendre des fleurs? La Révolution, lui
dit le Marquis, a fait du monde un grand bal masqué, où des princes
paraissent sous des habits de paysans, et des valets sont habillés en
empereurs; ma cousine s'est résignée avec courage à son sort. Il y en
a, reprit la Duchesse, de bien plus à plaindre que moi; ce sont les
vieilles femmes et celles qui n'ont aucune ressources dans leur
industrie; je frémis en songeant qu'un peu plutôt ou plus tard, elles
n'auront rien à attendre que de la compassion charitable. Le Marquis
lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes, et comme il ne lui
parla ni de mari, ni d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve et
n'avait pas d'enfans: je ne me suis pas trompée. Madame de WARBERG
n'osait plus acheter, et ne jetait que des regards furtifs sur ces
belles fleurs qu'elle avait tant admirées; comment dire à une
Duchesse: cela est trop cher? Comment lui mettre de l'argent dans la
main? La Duchesse s'en apperçut et lui dit en souriant: il ne faut pas
madame, si mon nom ne me sert pas, qu'il me nuise. Vous paraissiez
disposée à acheter des fleurs; le prix est sur chacune, cela vous
épargnera l'embarras de marchander. Madame de WARBERG s'enhardit,
choisit plusieurs fleurs, fort belles, regarda le prix, tira sa bourse
et mit en rougissant l'argent dans le carton. Je suivis son exemple;
mais sans en acheter une grande quantité, comme c'était mon premier
mouvement; je craignis d'avoir l'air, par pure générosité, d'augmenter
ses profits. Comme je lui témoignais mon admiration de son courage,
elle m'a dit une chose qui m'a frappée. Quand on ôte, Madame, du
malheur, l'humiliation, il perd ce qu'il a peut-être de plus
douloureux, et comment être humilié d'un malheur général? Qui ne
serait pas honteux de paraître en chemise dans la rue?.... Mais,
supposé que le feu prenne à votre maison, aux maisons voisines, on ne
songera pas en fuyant le danger, à la manière dont on est vêtu. Mais,
dit mon oncle, madame la Duchesse aurait trouvé dans tous les pays,
des gens qui se seraient empressés de la secourir, sans
s'abbaisser.... Ah! Monsieur, lui dit-elle, ces services-là ne sont
que pour un temps, et quand les malheurs durent, la générosité se
lasse; n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir se suffire à
soi-même, et de n'avoir d'obligations à personne? Ma foi, dit-il,
Madame, vous avez raison, et ce n'est pas là de l'orgueil, mais une
noble et estimable fierté; il se détourna en même temps pour cacher
ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même à pleurer, je lui pris la
main et ne pus que lui dire, mon bon oncle!... La Duchesse reprit la
parole, et dit: on ne peut se refuser à une vérité constante, c'est
que si on enlève à l'homme le plus riche tout ce qu'il possède, il est
forcé de revenir à l'état de nature, et de travailler pour subsister.
J'ai lû qu'en Turquie on fait, dans leur jeunesse, apprendre un métier
aux Sultans; c'est peut-être par le souvenir des fréquentes
révolutions qui précipitent du trône les monarques de l'Asie qu'on a
cru devoir adopter cet usage; est-il aujourd'hui en Europe un homme,
quelqu'élevé qu'il soit, qui puisse assurer qu'il ne sera pas réduit à
faire usage de son industrie? ROUSSEAU avait raison dans son superbe
ouvrage sur l'éducation, de faire apprendre un métier à _Emile_. On
s'en est moqué, on a fait des railleries d'un héros menuisier. Combien
de gens de qualité, de gens riches seraient heureux aujourd'hui
d'avoir été élevé comme _Emile_? Quelle modération, ma chère amie!
quelle sagesse! ce ne sont pas là des mots; c'est le courage et la
vertu en action. J'ai voulu l'engager à passer la journée avec nous;
mais il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer: elle avait des affaires
à Francfort et devait s'y trouver de bonne heure le lendemain; mais
elle nous a promis de s'arranger pour venir la semaine prochaine, et
nous accorder deux jours; de grâce venez-y, ma chère amie; je
m'honorerai à ses yeux de votre amitié, et puisqu'elle vous connaît,
elle me sera un titre pour prétendre à la sienne. Sa douceur, son
courage, sa noble simplicité ont enchanté toute la maison; le Marquis,
après avoir loué la courageuse résignation de sa cousine, nous dit:
mesdames je vous conseille de vous presser de faire provision de
fleurs; car ma cousine me fera certainement la grâce de partager ma
petite fortune. De tout mon coeur, dit-elle; mais prenez garde de vous
aveugler sur vos espérances et d'en croire le succès trop prochain; je
serais fâchée de vous faire dépenser trop vite un argent qu'il serait
prudent de ménager pour l'avenir. Dès ce moment le produit de mes
fleurs est pour les pauvres, et elle me pria de me charger de celui
de madame de WARBERG. Ensuite elle ajouta: je crois, mon cousin, que
tout bien considéré, je ne dois pas renoncer entièrement à mes
travaux; il y a tant de malheureux à soulager, ce serait un vol que je
leur ferais que de ne pas exercer mon petit talent. Qu'en pensent ces
dames? Nous fumes de son avis. J'en ferai, dit-elle, un amusement au
lieu d'un travail forcé. Nous l'avons tous reconduite à sa petite
voiture; mon oncle lui donnait la main, et en la quittant la regardait
avec des yeux de tendresse et d'admiration. Vous pensez bien qu'il n'a
pas été question d'autre chose toute la soirée, et chacun de nous, à
sa manière, a fourni son contingent à un chapitre sur les vicissitudes
de la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.



LETTRE XXIV.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN.

  AU

  PRÉSIDENT DE LONGUEIL.


Je m'empresse de vous apprendre, mon cher Président, que votre amie
est retrouvée. Madame de MONJUSTIN vous écrit par le courrier une
lettre qui vous apprendra comment je l'ai rencontrée, et ne vous
laissera rien ignorer de tout ce qui l'intéresse. Les maîtres de la
maison, instruits de l'état de la marchande de fleurs, l'ont
accueillie avec la plus grande considération. Le titre de Duchesse n'a
pas été auprès du bon Commandeur une faible recommandation; mais il a
fallu bien peu de temps à madame de MONJUSTIN pour exciter ensuite
pour sa personne le plus vif intérêt, et même de l'admiration. Madame
la comtesse de LOEWENSTEIN, à qui je parle souvent de vous, est
enchantée de la connaissance de la Duchesse, et partage votre joie. Je
voudrais, m'a-t-elle dit, être à sa place pour éprouver tout ce que
l'amitié doit avoir de plus doux, dans un moment où l'on revoit une
personne pour qui on a tremblé tant de fois. Madame de LOEWENSTEIN est
avide de sentimens, comme un ambitieux l'est d'honneurs et de
distinctions, un avare d'argent; jugez par là, mon cher Président, du
bonheur d'un homme qui aurait excité dans son ame un tendre sentiment.
S'il suffit d'en connaître l'étendue pour le mériter, personne n'en
est plus digne que votre ami. Chaque jour me fait découvrir de
nouvelles qualités dans cette intéressante femme. Le charme de sa
société écarte loin de moi jusqu'à l'idée du malheur. Je crois être
dans un séjour enchanté, et chaque jour que j'ai à rester ici, est une
partie d'un trésor dont je regrette d'avancer la perte. Je vois avec
peine avancer ma guérison, quand je songe qu'elle sera le terme de mon
bonheur. Adieu, mon cher Président, je finis à votre exemple en
disant, _Vale et ama_.



LETTRE XXV.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


La marchande de fleurs est, ma chère Emilie, l'intime amie de ce
Président, dont nous parle si souvent le Marquis; il me l'avait peint
comme un des sept sages de la Grèce; mais les sages sont donc aussi
sensibles à l'amour; car je crois que le Président a été plus que
l'ami de la Duchesse, et que leur liaison a pris avec le temps la
couleur de l'amitié; ne pourrait-on pas appliquer à un tel sentiment
ce que dit le célèbre fabuliste des Français. _C'est le soir d'un beau
jour._ Cette comparaison ne serait pas moins juste que l'autre; car
les belles soirées succèdent à des chaleurs brûlantes. Il y a
long-temps que la Duchesse a perdu son mari, ainsi je ne lui fais pas
de tort en supposant qu'elle ait aimé un homme estimable. La Duchesse
a montré une grande satisfaction en apprenant que le Président avait
échappé aux fureurs démocratiques, et qu'il était dans une situation
supportable du côté de la fortune. Le Parlement a été presque
entièrement immolé, et le Président, à ce qu'elle m'a dit, était un
homme trop marquant par sa naissance, ses talens, et enfin par son
zèle, pour n'avoir pas été une des premières victimes. Je n'ai pu
m'empêcher de dire à madame de MONTJUSTIN que je voudrais être à sa
place pour jouir d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu en
m'embrassant, et a eu l'air de s'attendrir sur moi. Je ne saurais vous
exprimer ce qui était dans ses regards, peut-être lui en demanderai-je
quelque jour l'explication. Le Marquis est heureux dans les personnes
de son ami et de sa cousine. Je crois qu'il les regarde aussi avec la
même envie que moi; car son ame est sensible et je vous avouerai que
je n'ai trouvé que lui qui m'ait parlé _sentiment_ d'une manière
attachante et vraie. La plupart des hommes cherchent à montrer de
l'esprit lorsqu'ils en parlent, ou bien s'expriment avec une chaleur
exagérée. On voit que ce que dit le Marquis part de l'ame, et on le
croirait profondément sensible au seul son de sa voix, à la manière
dont il prononce le mot _d'aimer_. Adieu, ma chère amie, raisonnez sur
tout cela à votre charmante manière, votre Victorine vous embrasse
mille et mille fois.



LETTRE XXVI.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWESTEIN.


J'avais entendu dire que la personne qui faisait les fleurs dont je
vous ai parlé, avait eu en France de la fortune, et que la Révolution
l'avait réduite à faire usage de ce talent pour vivre; mais j'étais
bien loin de la soupçonner d'être une si grande dame. Elle vient
quelquefois à Mayence, où elle a une amie, et elle y fait apporter des
fleurs par la jeune fille que vous avez vue. Un jour j'allai chez
elle, et comme elle était sortie, l'hôtesse me mena à la chambre de
la Duchesse. Je la trouvai lisant un volume de VOLTAIRE, un autre
était sur la table, et contenait _Zadig_ ou la Destinée. Je lui dis
qu'il y avait beaucoup de philosophie dans ce petit roman, et elle me
répondit, il faut bien croire à une destinée qui se joue de tous les
desseins des hommes, élève ce qui est bas et abaisse ce qui est élevé.
Et elle cita à ce sujet ces vers que je la priai de m'écrire, et
qu'elle me dit être de CORNEILLE.

«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, «Que suivant que d'en
haut son bras la précipite; «Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.

Je lui dis: il faut convenir, Madame, qu'il y a peu de marchandes de
fleurs en état de faire de pareilles citations. Elle se mit à sourire
et je n'osai lui faire aucune question. Je suis retournée deux fois
chez elle sans la rencontrer, et la dernière fois je remis à la jeune
ouvrière un billet pour vous. Vous avez dû trouver la figure de la
Duchesse intéressante et spirituelle, et à présent que je sais son
état, je trouve ses manières très nobles: mais préjugé! préjugé! il y
a deux jours que j'aurais dit _décentes_. J'ai beaucoup d'impatience
de la revoir, et ce n'est pas pour lui faire mon compliment; car la
grandeur dans sa situation n'est qu'un fardeau importun et
embarrassant. Mon goût pour les aventures de roman me fera chercher à
former une liaison avec elle, et je donnerai l'essor à mes sentimens
d'intérêt et de bienveillance, bien faciles à se changer en amitié.
Enfin lorsqu'elle viendra ici je l'engagerai à loger chez ma mère qui,
depuis votre lettre, m'a témoigné beaucoup d'empressement pour la
voir. Adieu, ma chère Comtesse.



LETTRE XXVII.

  LA MÊME A LA MÊME.


Mon bonheur a amené ici ma cousine. Ce début vous surprend; cette
cousine, vieille fille, bavarde, ennuyeuse avec solennité, fatigante
dans ses empressemens, et se faisant valoir pour les plus petites
choses, disant sans cesse: «Convenez que sans moi vous auriez payé
votre robe deux ducats de plus; si je ne m'étais trouvée là vous
tombiez dans le fossé; vous auriez encore la fièvre si je ne vous
eusse forcée à prendre du quinquina. Ce bal où l'on désirait tant
d'aller, la bonne maman était malade, on se désolait; mais
heureusement on a une cousine qui arrive toujours à propos; elle offre
de se charger de la conduite d'Emilie, de la mener à ce bal, de la
ramener; qu'est-ce qu'on y voit, ah! ah!».... En voilà assez; dis-je,
ma cousine: Je sais toutes les obligations que je vous ai; et je suis
obligée de lui mettre la main sur la bouche. A quoi sert tout ce
préambule, à vous dire que ma cousine a proposé de me mener chez vous;
et d'y rester ce qu'on appelle un jour franc. Je partirai donc
après-demain, ma chère Victorine, et nous passerons ensemble
quarante-huit heures. On dit que la durée est une grande question en
philosophie, et je n'en suis pas surprise; du moins si c'est comme je
l'entends; une opération qui dure six minutes est d'une longueur
insupportable, et six minutes sont un éclair pour celui qui goûte un
plaisir, vif: ôtez huit heures de sommeil, reste quarante, formant
deux-mille-quatre cents minutes que nous passerons ensemble. Quel
philosophe m'en dira la juste durée! Ah! qu'il se passe de choses dans
l'ame d'une personne qui sent vivement! c'est sans doute à ce sujet,
de la durée du temps, ce qu'on rapporte de MAHOMET, à ce que je crois:
il sort de son lit, s'élève dans les airs, parcourt des mondes
infinis, et il rentre chez lui que sa place dans son lit, n'était pas
encore refroidie, et qu'une caraffe, qu'il avait laissé renversée, et
répandant l'eau qu'elle contenait, n'était pas encore vide. C'est pour
le coup que vous allez dire avec raison, quel déluge de métaphysique!
Mais pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas mon coeur, ingrate, qui me
rend métaphysicienne? N'est-ce pas le bonheur de vous voir qui
m'inspire tant de beaux calculs? L'avare qui compte son argent, tantôt
le voit en ducats, tantôt en écus, et enfin en florins, en kreutzer,
pour en grossir la somme à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine, et
quel bonheur j'aurai dans trente-six heures en disant, bonjour chère
Victorine!



LETTRE XXVIII.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN

  A LA

  DUCHESSE DE MONTJUSTIN.


Ma santé se rétablit de jour en jour, grâce aux soins qui me sont
prodigués, et à un excellent chirurgien. Je ne serai certainement
point estropié, voilà ce qu'il y a d'intéressant, ma chère cousine. La
paisible et charmante habitation où m'a conduit un génie bienfaisant,
n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le père et le mari de
la Comtesse sont arrivés de Vienne; l'inquiétude règne dans la
maison, le père craint de rendre un domaine assez considérable dont il
jouissait depuis près de trente ans, avec les fruits perçus depuis ce
temps. Les frais du procès ajouteraient encore aux embarras, parce
qu'il faut les payer incessament; à la vérité on compte un peu sur le
bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pénétré de
reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le père de la
Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a
presque jamais quitté son château; il connaît peu le monde, et il a
mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition
misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procédés qu'il a
éprouvés, et qui ont laissé de profondes impressions dans son ame; du
reste il est attaché scrupuleusement à ses devoirs, à sa religion
jusqu'à la superstition; occupé de l'administration de son bien, et
entier dans ses volontés; il aime sa femme parce que la religion et la
morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la
religion, c'est cette irrésistible attraction qui est dans le moindre
de ses mouvemens. Il me reste à vous donner une idée du mari: il a une
de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarquée
nulle part; il a servi quelques années; et sa famille désirant que son
nom se perpétuât l'a engagé à se marier avec la charmante Victorine
qui est de la même maison. Il paraît sentir son infériorité; mais il
croit que la dignité de mari suffit pour faire disparaître toutes les
inégalités personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler
beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est
l'heureux mortel qui possède Victorine; mais que dis-je, un tel
bonheur n'est pas sans partage; il ne possède que la plus petite
partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni
de son coeur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir
embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donné l'essor
aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir participé au
charmant concert de deux esprits et de deux coeurs, se répondant et
s'éclairant mutuellement! Les nouveaux arrivés m'ont fait des
politesses à leur manière, le père avec assez de franchise, le mari
avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari
répond à la justesse de son discernement, à cette connaissance,
j'oserais dire, à cet instinct des plus délicates convenances: elle ne
cherche point à le faire valoir en protectrice; mais sait faire
en-sorte qu'il ne paraisse jamais à son désavantage; elle ne cherche
point à faire à lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se
borne à des manières qui caractérisent l'amitié et l'estime, enfin
elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui puisse
donner l'idée du mépris. Le temps va arriver où je serai obligé de
quitter cette aimable société. Je ne puis rien comparer dans ma vie au
charme des jours que j'ai passés ici. Il y a quelque temps qu'ayant
horriblement souffert, je m'endormis profondément; à mon réveil, mes
yeux se portèrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel
je suis pendant la journée, et cette glace m'offrit une femme vêtue
de blanc; ses cheveux épars et bouclés tombaient sur un cou d'albâtre
entouré d'un rang de perles, une rose était à quelque distance et
s'élevait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour étaient
nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur éblouissante
parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire
connaître que j'étais éveillé et je vis cette figure céleste jeter des
regards d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, ces regards, jusqu'au
plus profond de mon coeur; je ne me croyais plus sur la terre, et
j'étais transporté au milieu des anges. Sa mère était près d'elle et
contemplait avec délice sa charmante fille, et un vieillard
respectable lisait et s'arrêtait quelquefois pour jeter sur elle un
regard de satisfaction. Chacun m'exprima à mon réveil, d'une manière
touchante ses craintes et le plus tendre intérêt. Ce réveil, ce
tableau, car c'en était un, puisque je ne les voyais tous que dans la
glace, seront sans cesse présens à mon esprit. Adieu, ma chère
cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en échange de
tous les détails que je vous envoie, sur une société qui suspend par
momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche
d'être heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne
payerai pas bien cher cet éclair de bonheur.



LETTRE XXIX.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Le procès répand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille,
et je suis forcée aussi de prendre un air inquiet pour ne pas
désobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix à la
fortune pour être fort affectée. Ce qui me touche véritablement c'est
l'embarras où se trouverait mon père pour subvenir aux frais du
procès. Le marquis de St. ALBAN qui me croit plus inquiète que je ne
le suis, partage avec vivacité le chagrin général, et ce qu'il y a de
bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance
dans sa guérison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce
sera pour moi, et je crois aussi pour ma mère, une véritable
privation, et peut-être aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas
connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis
son séjour ici, et nos agréables me sont encore plus insupportables;
mon mari s'en est sans doute apperçu, et sur ce que je n'étais pas
aussi enthousiasmée que lui du prince de **** que nous avons vu deux
ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il
faut être Français pour plaire à madame: voilà ses mots; mais il y
avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses
regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la
présence du Marquis lui est à charge: les malheureux sont toujours
importuns à certaines personnes, à presque tous les hommes; le calcul
de l'intérêt est en entier contre eux; l'intérêt étend ses vues dans
l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un léger bienfait
pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours été porté à
l'économie; il en sent en ce moment encore plus la nécessité, et il
s'exagère la faible dépense que le séjour du Marquis occasionne: voilà
je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs
jamais aimé les Français. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car
le Marquis part pour Francfort, où il a quelques misérables débris de
sa fortune à rassembler. J'aurai besoin de quelque temps après son
départ, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et
m'habituer à des sociétés, sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis
nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des
livres, et quand vous serez mariée, ma chère amie, les occasions
fréquentes de nous voir ne me laisseront rien à désirer. Adieu, mon
unique, tendre et adorable amie.


 _Fin du tome premier._



Liste des modifications:

  page  36: Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding
            on élève des doutes)

  page  40: existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait
            pas existé»)

  page 119: tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Émigré" ***

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