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Title: Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879)
Author: Robiou, Félix
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879)" ***

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OBSERVATIONS CRITIQUES SUR L'ARCHÉLOGIE DITE PRÉHISTORIQUE,
SPÉCIALEMENT EN CE QUI CONCERNE LA RACE CELTIQUE

PAR

FÉLIX ROBIOU
Professeur d'histoire à la Faculté de Rennes.

(Extrait des _Mémoires de la Société Archéologique d'Ille-et-Vilaine_.)

PARIS
DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1879



Congrès international d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique:
sessions de Paris, de Norwich, de Bologne et de Bruxelles.--Alex.
Bertrand, _Archéologie celtique et gauloise_.--De Sacken, _Das Grabfeld
von Hallstatt_.--Desor, _Les Palafittes du lac de
Neufchâtel_.--Fergusson, _Les Monuments mégalithiques_.--_Matériaux pour
l'Histoire primitive de l'Homme_, 1875, 1876.



TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I.--Observations préliminaires

CHAPITRE II.--Distinction des Gaulois et des Celtes.--L'âge du fer chez
les Gaulois

CHAPITRE III.--Transition de l'âge du bronze à celui du fer, chez la
race celtique

§ 1.--La Haute-Italie

§ 2.--Bassin du Rhône; stations Illustres; le bronze des Celtes

CHAPITRE IV.--Le bronze et le fer dans le bassin du Danube

§ 1.--Le site et les sépultures de Hallstatt

§ 2.--Les armes et les ustensiles de Hallstatt

CHAPITRE V.--L'introduction du bronze dans l'Europe moyenne

CHAPITRE VI.--L'âge du bronze et de la pierre polie, dans la Gaule
occidentale, centrale et septentrionale

CHAPITRE VII.--(Appendice.) À quelle race appartenaient les hommes des
dolmens? Que sait-on des premiers habitants de la Gaule?

§ 1.--Opinions diverses sur l'ethnographie et l'époque des constructeurs
de dolmens

§ 2.--Examen de ces opinions

§ 3.--Les prédécesseurs des hommes des dolmens en Gaule



CHAPITRE PREMIER

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES


La science de l'antiquité a certainement accompli, au XIXe siècle, des
progrès que personne, en Europe, n'eût osé seulement rêver, il y a cent
ans. Elle a reconstitué, dans une assez large mesure et sur des
documents parfaitement authentiques, l'histoire politique des Pharaons
et celle des vieux rois de Ninive et de Babylone. Elle a fait plus et
mieux encore, en abordant, sur pièces originales, l'histoire des
croyances, des coutumes et des arts de ces vieilles populations, et
même, en ce qui concerne l'Égypte, l'histoire des lettres dans ces temps
reculés. Elle a pu aussi aborder, dans les conditions d'une critique
sérieuse, à l'aide surtout de documents archéologiques, l'histoire des
premiers rapports établis par voie maritime entre l'Asie occidentale et
l'Europe méridionale.

Mais, en même temps, on a voulu faire autre chose. On a voulu rechercher
l'histoire de l'état social des diverses contrées européennes, dans des
temps pour lesquels il n'existe ni document écrit, ni tradition,
concernant les peuples qui les habitaient. On l'a tenté, en se fondant
uniquement sur les vestiges de leur industrie. L'entreprise était
hardie, audacieuse même; pourtant, il serait téméraire de soutenir
qu'elle était impraticable. Mais _plus_ elle _sortait des données
communes_ de la critique historique, _plus_ elle devait _s'attacher
scrupuleusement_ aux lois de la logique, dans l'établissement des
principes critiques qui allaient être les siens; or, malheureusement,
elle s'est dispensée de le faire. Elle a débuté, comme avaient débuté
presque toutes les sciences d'observation, la physique, la chimie, la
géologie, la linguistique elle-même, par des assertions hypothétiques
posées en principes indiscutables; elle s'est lancée à l'aventure, au
risque de dérailler grandement et pour longtemps.

Les doctrines de la nouvelle science, dite _archéologie préhistorique_,
se référaient implicitement à une hypothèse première, bien étrangère aux
données de l'archéologie et de l'histoire, et sur laquelle il convient
de s'expliquer avant tout. La pensée de beaucoup d'adeptes de ces
nouvelles études était celle-ci: Le genre humain est parti de cette
condition, décrite par Lucrèce et résumée par quelques vers d'Horace,
dans laquelle il n'aurait connu ni société, ni famille, ni pensées même,
hors celles qui résultent directement de la plus grossière impression
des sens, et par conséquent ni arts ni industrie d'aucune espèce;
seulement, la nécessité de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour
aurait fait sentir confusément d'abord, plus distinctement ensuite, la
nécessité de perfectionner les instruments, cailloux ou branches
d'arbres, tombés d'abord sous la main de ces hommes, dont le mot ÉTAT
SAUVAGE n'exprimerait que très-imparfaitement la situation. De même
aussi, le besoin instinctif de se grouper pour trouver quelque sécurité
contre les hommes et les animaux, dont on craignait les dents et les
ongles, aurait élevé graduellement le genre humain à la condition des
castors, puis à celle des tribus australiennes d'aujourd'hui; la
puissance suprême et fatale du progrès l'ayant amené enfin de siècle en
siècle, ou de myriades de siècles en myriades de siècles, de l'état des
animaux inférieurs à celui des contemporains de Périclès.

Parmi ceux qui adoptent, en histoire, des conséquences de cette
hypothèse, tous, sans doute, ne la formulent pas expressément; tous
n'ont pas conçu nettement cet enchaînement d'idées. Et quant à ceux
mêmes qui ont admis le plus résolument cette théorie, il serait souvent
difficile de discerner les causes qui l'ont produite dans l'esprit de
chacun. Chez les uns, ce pouvait être l'influence des souvenirs
classiques, malgré l'ignorance profonde et bien démontrée des Grecs et
des Latins sur les questions d'origine, ignorance poussée à tel point,
qu'il a fallu tenir pour non avenu, quand on a connu les faits, tout
l'ensemble de l'histoire pharaonique, dans Hérodote lui-même, si exact
observateur de ce qu'il a pu connaître; dans Diodore, venu après plus de
deux siècles d'études alexandrines. Horace, que je rappelais
tout-à-l'heure, a montré la même ignorance des origines dans l'histoire
littéraire elle-même, dans celle du théâtre athénien, tel qu'il était un
siècle avant Sophocle. Les déductions implacables d'un matérialisme
formel, ou l'instinct de la haine contre la doctrine qui assigne au
genre humain une très-haute origine et par suite une très-haute
responsabilité, doivent aussi avoir été de puissantes causes
d'égarement, même dans l'ordre scientifique. Enfin, plusieurs ont pu
être dominés par le fétichisme du progrès, considéré comme une puissance
aveugle et absolue, telle que le _fatum_ antique, et dont la
souveraineté sera d'autant plus glorifiée que l'on concevra la race
humaine comme partie de plus bas, comme primitivement incapable de se
proposer à elle-même un but élevé. Certes, il y a dans cette pensée
quelque chose de bien humiliant pour qui la prend au sérieux; et
pourtant, c'est un fait incontestable que beaucoup de gens la caressent
avec orgueil, se complaisant surtout à se croire isolés de toute action
divine qui impose la loi du devoir à l'intelligence et à la volonté.
Aussi, lorsque des investigations se sont dirigées vers les temps que
l'on nomme préhistoriques, on a été dominé par la pensée d'y trouver des
traces de la condition originaire que l'on avait supposée.

Hâtons-nous d'ajouter qu'un certain degré de bonne foi dans cette
croyance a été longtemps entretenu par un certain nombre de faits, en
partie bien constatés, et par leur classement chronologique au moins
apparent. Les antiquités préhistoriques des différentes contrées
_européennes_ se composent d'instruments de pierre simplement taillée,
de pierre polie, de bronze, et enfin de fer, indiquant, en général, le
passage de nos ancêtres à travers divers degrés de culture, en partant
d'un état réellement misérable. Il est d'ailleurs certain que la faune
de l'Europe a notablement changé dans les régions de latitude moyenne,
depuis le temps où furent créés les premiers instruments de l'industrie
dans ces contrées, ainsi qu'il résulte de la nature des ossements mêlés
à ces débris dans les stations nombreuses où ils se rencontrent; en
sorte que la différence des espèces animales est un moyen de classement
pour la chronologie de ces objets, aussi bien que la situation des
terrains où ils se rencontrent, et les indices d'un changement dans le
climat.

Voici sur quelle série d'hypothèses on s'est appuyé pour déduire des
faits observés les affirmations théoriques dont j'ai parlé. Mettons
d'abord de côté (au moins pour le moment) les faits très-disputés
relatifs à l'homme de la période géologique antérieure à la nôtre, homme
n'ayant laissé nulle trace de son existence, si ce n'est des cailloux,
qu'il est extrêmement difficile, quand on en examine la reproduction
fidèle, de regarder comme ayant subi à un degré quelconque la marque
d'un travail humain. Écartons ce qui tient aux discussions géologiques,
sur lesquelles, à l'exemple d'un savant archéologue[1] dont je voudrais
ici faire connaître et apprécier le récent ouvrage, je dois me récuser
pour cause de trop faible compétence, ayant soin toutefois de faire
observer, avec le P. de Valroger[2]: 1° que certains débris de
squelettes peuvent être anatomiquement confondus avec ceux d'espèces
très-différentes; 2° que, s'il s'agit d'une période géologique
absolument différente de la nôtre, aucune raison de l'ordre moral ou
métaphysique ne nous interdit de penser qu'une race plus ou moins
intelligente a pu précéder le genre humain actuel. Tous ces faits sont
étrangers à la science historique, et ils flottent dans un ensemble
d'incertitudes qui ne permet pas de les considérer comme formant une
science. Ce que nous avons à étudier ici, c'est la condition variable de
nos ancêtres aux temps préhistoriques, les lois de son développement et
les questions de chronologie qui peuvent s'y rattacher.

Eh bien, dans cet ordre d'idées et de faits, voici ce qu'ont _supposé_
jusqu'ici un grand nombre d'archéologues et d'anthropologistes. Voici ce
qu'il faut accepter, sans preuves ni apparence de preuves, pour affirmer
la concordance des faits avec la théorie générale énoncée plus haut.
D'abord cette hypothèse, que la marche de la civilisation primitive a
été la même dans tous les pays; que la succession des âges de la pierre
éclatée, de la pierre taillée, de la pierre polie, du bronze et du fer,
est universelle et fatale. Puis, que chaque progrès est l'effet d'un
effort local, continu et spontané; que les peuples qui l'ont accompli
n'ont pas antérieurement subi une décadence et n'ont pas été relevés par
le contact d'une race plus heureuse. De plus, que ces âges se sont
trouvés séparés en périodes chronologiques tranchées, de telle sorte que
la présence d'instruments de pierre dans un gisement constate qu'à cette
époque l'usage des métaux était ignoré. Enfin, que le classement des
dépôts dans les diverses couches de terre en établit la chronologie, que
l'âge de chacun peut être mesuré par sa profondeur, et que nulle
mutation n'a été opérée par des causes naturelles ou artificielles, et
que, là où les dépôts sont intacts, l'ordre en est toujours le même.
_Toutes_ ces conditions sont _nécessaires_ (sinon suffisantes) pour que
l'on puisse conclure des faits archéologiques à la réalité d'une
transition graduelle et forcée de l'état de bestialité à celui de
civilisation parfaite, transition opérée par voie d'un progrès longtemps
inconscient et réclamant un nombre indéfini de siècles. Toutes ces
conditions seraient nécessaires, dis-je, et pourtant de récents travaux
sont venus démontrer que _toutes_ sont _en contraction avec les faits_.

Il est d'abord _une loi générale de l'histoire_ qui aurait dû être
observée depuis bien longtemps et mise en lumière par des partisans si
déclarés de la méthode d'observation, de l'induction baconienne
elle-même, s'ils étaient fidèles à leurs propres doctrines quand elles
conduisent à contredire les conséquences auxquelles ils sont résolus
d'arriver. C'est que l'histoire des siècles _accessibles à nos études_
ne présente _pas un seul exemple_ d'un peuple qui soit passé _par
lui-même_ de l'état sauvage _à l'état de civilisation_. Poser comme
universelle et indiscutable une loi _en contradiction avec tous les
faits connus_, c'est la plus étrange des témérités; et pourtant, qu'on y
regarde de près, et l'on verra clairement que c'est là ce qu'aujourd'hui
l'école anti-chrétienne appelle _la science_.

Il y a d'ailleurs une règle critique à laquelle on aurait dû songer pour
créer la science nouvelle de l'archéologie préhistorique, c'est celle
qui prescrit de passer du connu à l'inconnu. On aurait dû établir la
chronologie des traces les plus récentes de l'industrie humaine dans les
siècles antiques, et remonter de période en période avant de se
prononcer sur l'ensemble. Or, c'est ce que donne le moyen de faire le
très-intéressant volume publié en 1876 par M. Alexandre Bertrand, et
dans lequel il a réuni un grand nombre d'études détachées, soumises par
lui, pour la plupart, dans le cours des quinze années précédentes, à
l'Académie des Inscriptions, à la Société des Antiquaires, à la Société
d'Anthropologie, etc., ou insérées dans des publications scientifiques;
études rééditées avec des notes qui les mettent au niveau des plus
récentes découvertes et reliées entre elles par une excellente
préface[3]. Le compte-rendu de ce volume me servira le plus souvent de
cadre et de guide dans ma tentative pour exposer et la situation
présente de ces études, et les règles de saine critique qui doivent leur
être appliquées, spécialement en ce qui concerne l'histoire de nos
aïeux.



CHAPITRE II.

DISTINCTION DES GAULOIS ET DES CELTES.--L'ÂGE DE FER CHEZ LES GAULOIS.


L'ordre dans lequel sont disposés les nombreux articles qui composent le
volume de M. Bertrand n'est pas celui de leur composition successive,
mais bien celui des temps auxquels ils se rapportent[4]. Pour une
lecture suivie, cet ordre est sans doute le meilleur; mais pour un
compte-rendu critique, fondé sur la méthode que je viens de rappeler, je
crois devoir adopter l'ordre inverse. Il conviendra d'aborder en premier
lieu une question qui paraît, au premier aspect, étrangère aux temps
préhistoriques, mais qui correspond au titre du volume, et que nous
verrons bientôt être d'une importance considérable pour l'archéologie
préhistorique elle-même. Qu'étaient-ce que les Gaulois? Étaient-ils
distincts des Celtes? L'auteur n'a publié dans son livre qu'un compte
rendu analytique de sa dissertation sur cette matière; mais on la trouve
tout entière dans la _Revue Archéologique_ de janvier, février et mars
1876, et il a joint au _tiré à part_ la reproduction _in extenso_, en
original, de plus de cinquante des textes anciens auxquels il renvoie.
C'est là que nous trouverons le point de départ des présentes études sur
la race celtique.

M. Bertrand établit que Polybe reconnaissait parfaitement la différence
des deux appellations Κελτοί et Γαλαται[5], comme
correspondant à une distinction réelle. Il connaissait la répartition
géographique des tribus qu'il comprenait sous ces désignations et la
différence de leurs habitudes. Les mots Celtes, Celtique, Celtie,
Galates, Galatie se trouvent, dit M. Bertrand, deux cent vingt-sept fois
dans ce que nous possédons de cet historien, le plus savant critique de
l'ancienne Grèce; toutes ces mentions ont été, l'une après l'autre,
examinées par notre compatriote, et _pas une seule_ n'indique que
l'auteur ait confondu les deux peuples. Les Celtes sont pour lui les
peuples du bassin du Pô et ceux du Sud-Est de notre Gaule, sauf les
Boïens parmi les premiers et les Allobroges parmi les seconds, qu'il
range au nombre des Galates. Au contraire, tous les peuples appelés
Gaulois, comme les premiers, par les traducteurs, et qui habitaient le
bassin du Danube, ainsi que les tribus ou bandes établies en Orient,
sont _constamment_ nommés Galates par Polybe, dans les _très-nombreux
passages_ où il a occasion d'en parler[6]. C'est aux bassins de la Saône
et de la Marne que, selon M. Bertrand[7], on peut porter l'extrême
limite Nord-Ouest des Galates ou Galli, dans le sens où l'entendait
Polybe, l'archéologie comparée permettant d'étendre leur domination à
des contrées que Polybe ne leur attribuait pas encore, et sur la
topographie desquelles il se déclarait incompétent. Cette conclusion,
l'auteur français la tire de _milliers_ de résultats partiels, fournis
par plus de _trois cents_ correspondants, isolément consultés pour la
carte des antiquités de la Gaule[8]. La répartition des antiquités qui
caractérisent les pays gaulois comme distincts des pays celtes, dans le
sens le plus restreint de ce dernier mot, n'est pas moins accentuée dans
les autres contrées de l'Europe[9]. L'auteur constate en outre[10] que
le druidisme, dont l'organisation puissante et la profonde influence
prouvent certainement l'origine très-ancienne dans la race celtique,
paraît avoir été, sinon toujours inconnu des tribus galates, ou, comme
il les appelle, des tribus _gauloises_, du moins totalement oublié chez
elles, sans doute à cause de leur caractère moins sédentaire et bien
plus exclusivement belliqueux.

Il est vrai, M. Bertrand signale quelques exceptions apparentes au
classement qu'il a fait d'après les textes de Polybe concernant ces
peuples, pour l'époque la plus ancienne, celle qui nous intéresse le
plus en ce moment. Le nom de Galates est quelquefois donné à tous les
Celtes de la Cisalpine, et particulièrement à l'armée qui prit la ville
de Rome vers 390. Mais l'auteur français explique cette anomalie, en
faisant observer que certaines tribus ou bandes de véritables Gaulois
avaient pris à cette guerre une part considérable, dominante même, et
que leur caractère essentiellement guerrier, leur armure distincte
avaient spécialement attiré l'attention des Romains[11]. Les Boïens
d'ailleurs, nous l'avons vu, étaient, selon lui, de véritables Gaulois;
et ce furent eux qui, en Cisalpine, firent aux Romains la résistance la
plus acharnée: elle dura jusqu'à la douzième année après la bataille de
Zama, et elle contribua peut-être à faire donner le nom _administratif_
de Gaule à la Cisalpine tout entière, quand elle fut réduite en province
romaine, autre cause d'équivoque et d'erreur, quand on ne regarde pas de
près à l'usage fait de ce terme dans chacun des cas où il est employé
par l'historien grec; il l'emploie également toujours quand il rappelle
les _coutumes militaires_ ou les armures importées au-delà des monts par
ces hardis aventuriers[12]. Mais leur venue dans cette région n'était
pas fort ancienne, tandis que bien auparavant, nous le verrons, des
populations celtiques avaient disputé victorieusement le bassin du Pô à
des colonies étrusques. Peut-être même, du moins M. Bertrand incline à
le croire[13], faut-il rattacher au même groupe les Ombriens, qui
s'étendaient le long de l'Étrurie, jusqu'à une faible distance de Rome,
et auxquels les Étrusques avaient disputé le bassin du Pô. Strabon
affirme que, même après la conquête romaine, on pouvait distinguer, dans
cette contrée, des Ombriens et des Étrusques, comme des Ligures et des
Celtes[14].

La distinction des Galates et des Celtes, énoncée aussi par Diodore de
Sicile, ne doit pas d'ailleurs, M. Bertrand le reconnaît, empêcher
d'admettre leur commune origine affirmée par Plutarque, apparemment
d'après une tradition ancienne. Quelque peu avancés que les anciens
fussent en ethnographie, ils ont parfois, comme les modernes, donné le
nom de Celtes à la race tout entière; et la linguistique a proclamé de
nos jours la très-étroite parenté de presque tous les peuples anciens de
notre Gaule aussi bien que des Iles Britanniques, bien que l'archéologie
seule la confirme en ce qui concerne le bassin du Danube. Je reviendrai,
avant de terminer ce travail, sur la question ethnographique dans ses
rapports avec celle de l'âge de la pierre. Je me borne pour le moment à
signaler la question historique éclaircie par le savant directeur du
Musée de Saint-Germain, comme étant la clef de toute l'histoire des
régions qui s'étendent de la mer Noire au golfe de Gascogne, durant
plusieurs siècles avant la conquête romaine, et des questions que doit
se poser la science, si elle veut rattacher par des liens solides
l'archéologie préhistorique à l'histoire elle-même. Comment l'auteur de
l'_Archéologie celtique et gauloise_ est parvenu à rejoindre les termes
extrêmes de la série, c'est ce qu'il faut lire dans son ouvrage. Je ne
prétends ici qu'en donner une idée exacte mais sommaire, et la confirmer
par un ensemble de faits empruntés à d'autres travaux.

Rappelons-nous d'abord que les tribus _gauloises_ se trouvaient en
général, d'après Polybe, fixées en Europe plus à l'Est que les peuples
celtes proprement dits. Or, ce sont elles qui, selon M. Bertrand, ont
_apporté_ dans l'Europe centrale et occidentale, sinon la première
connaissance, du moins l'usage habituel du fer, et particulièrement des
armes en fer. C'est ce qui résulte des observations innombrables faites
en France et ailleurs et brièvement signalées plus haut; c'est ce que
l'auteur met directement en lumière dans les paragraphes I, II et V de
la IIIe partie de son livre. Dans le premier[15] de ces morceaux, il se
borne à constater en peu de mots les caractères distincts, limités, dans
notre Gaule, à la _région orientale_, qui déterminent l'âge dit
préhistorique du fer; 1° Prédominance de ce métal, qui fait disparaître
l'épée de bronze; 2° inhumation sous tumulus ou en pleine terre,
remplaçant l'inhumation sous les dolmens; 3° première apparition de la
_fibule_ ou agrafe; 4° changement dans le style de la céramique; 5°
première apparition d'une monnaie plus ou moins nationale[16].

Les détails sur les types de cet âge gaulois du fer abondent dans le
Mémoire de M. Bertrand sur les _Tumulus gaulois de la commune de
Magny-Lambert_[17] (Côte-d'Or), situés précisément à la limite de la
région gauloise proprement dite. On voit nettement résulter de cette
étude, non-seulement le caractère distinct de ces nombreuses antiquités,
si on les compare à celles de la Gaule occidentale, mais les analogies
fréquentes qu'elles offrent avec celles de contrées plus orientales et
même de certains peuples appartenant à l'histoire classique.

«Nous avons devant nous, dit l'auteur[18], à côté de l'épée, du bracelet
et du vase en argile gaulois, une ciste ou seau et une coupe de bronze,
pour ne parler que de ces objets, d'une industrie et d'un art qui
forcent immédiatement à tourner les regards du côté de la vallée du
Danube ou de la Haute-Italie. La mince feuille d'or repoussé du tumulus
de la Combe-Bernard et la perle émaillée nous rappellent les îles de la
Grèce, Chypre, Rhodes ou la Crimée. L'anneau de jambe à enroulements
trouve ses analogues en Hongrie, en Mecklembourg et en Danemark. La
Gaule, à l'époque où nos tertres ont été élevés, était donc en relation
avec des contrées très-diverses, et particulièrement avec le monde grec
et étrusque, c'est-à-dire avec une civilisation qui n'est pas
enveloppée, comme celle de la Gaule, d'un voile épais, mais qui au
contraire est de bonne heure, et plus de cinq cents ans avant notre
pays, en pleine lumière.»

Les épées de Magny-Lambert ne doivent pas être signalées seulement pour
la matière qui les compose, le fer, matière qu'on ne rencontre pas dans
les sépultures très-anciennes de la Gaule occidentale, non plus que du
Nord de l'Europe[19], mais aussi pour leur longueur et pour les
_détails_ de leur forme[20], détails qui se retrouvent dans d'autres
tumulus du même département[21], neuf en tout, sans parler de quelques
autres épées provenant d'autres contrées, mais appartenant presque
toutes à la _Gaule orientale_[22]; les rares exceptions peuvent
s'expliquer aisément par des imitations, des exportations ou des
voyages. Les analogies, ou plutôt les ressemblances, ce n'est presque
jamais en France qu'il faut les chercher; c'est dans les États
autrichiens, dans le bassin du Danube et aussi en Suisse[23]; en un mot,
c'est dans les régions indiquées par Polybe comme habitées par des
Galates ou Gaulois que se retrouve le type des épées gauloises et non
pas proprement celtiques. Les tumulus de Magny-Lambert ont aussi fourni
des rasoirs presque tous de bronze, ceux de fer étant faciles à détruire
par l'oxydation, puisque la lame de ces instruments ne peut être que
fort mince. Ils sont nombreux, quoique _non universellement répandus_,
dans les tombes de caractère gaulois; ce qui, comme le fait observer M.
Bertrand[24], rappelle un passage où Diodore signale l'usage de cet
instrument comme appartenant, dans la race gauloise, à la seule
aristocratie.

Parmi les nombreux objets d'archéologie galate trouvés dans la France
orientale, le casque ne figure que par un spécimen unique, le _casque de
Berru_, à la forme très-allongée, qui a été découvert dans le
département de la Marne. On connaît d'ailleurs, dans le même
département, un certain nombre de cimetières gaulois, d'époque
comparativement récente, puisque la longue épée à pointe mousse avait
alors disparu pour faire place à une autre épée, également en fer aussi
bien que les lances, mais de forme différente et de dimension beaucoup
moindre[25]. Le casque de Berru, formant exception, ne peut servir par
lui-même à caractériser le monument funéraire où il a été découvert;
mais il n'en offre pas moins un intérêt très-réel, non-seulement parce
qu'il a été fabriqué au _martelage_, ainsi que des centaines de vases
métalliques fournis par les cimetières gaulois dans les vallées du
Danube et du Rhin[26], non-seulement aussi parce que son ornementation
nous reporte dans la même direction[27], mais encore et surtout, parce
qu'il ressemble aux _casques assyriens_ sculptés à Khorsabad, et usités
encore aujourd'hui dans le Kourdistan[28].

Or ceci concorde, accessoirement, j'en conviens, avec un fait capital,
celui de l'importation tardive du fer, en dehors du bassin de la
Méditerranée, par un peuple _arrivé de l'Orient, longtemps après_ le
gros de la race celtique, et communiquant à _ses frères de l'Europe
centrale et occidentale l'usage de ce précieux métal_. Ce moyen de
progrès dans la civilisation matérielle a donc été dû, chez les Celtes,
à une colonisation nouvelle, et non à l'action spontanée d'un progrès
indigène. Ceci ne veut pas dire que les Celtes, déjà en possession du
bronze, et _qui n'étaient point des sauvages_, n'auraient _pu_ accomplir
ce progrès par leurs propres efforts; mais qu'_en fait_, dans les
contrées qui fournissent à l'archéologie préhistorique la plupart des
objets de ses recherches[29], la succession des deux âges du bronze et
du fer ne s'est pas opérée de la façon qu'on l'avait conçue, quand on a
formulé les principes hypothétiques de cette science. Tel est le fait
que nous avons maintenant à étudier dans ses détails et sa chronologie,
en nous rendant un compte aussi exact que possible de la distribution et
de l'âge, relatif ou absolu, des stations dans lesquelles on reconnaît
la substitution graduelle du fer au bronze; seulement, ne perdons jamais
de vue cette loi physique trop souvent oubliée et que M. de Longpérier a
si nettement rappelée au Congrès de Paris[30], que, si quelques
localités de l'Europe ont _conservé parfaitement_ des _armes_ ou des
_ustensiles en fer_, «elles doivent ce _privilège_ à la nature de leur
sol. Mais il ne serait pas prudent, ajoute-t-il, de croire que ce métal
n'a pas été employé du tout dans les contrées où l'on n'a pas constaté
sa présence d'une manière aussi satisfaisante... Le fer se détruit
très-rapidement; en certains terrains, il ne peut pas résister un
demi-siècle.» Les dépôts oxydés ont été négligés longtemps, et, parmi
ceux qu'on a enfin recueillis, «il en est qui sont de beaucoup
antérieurs à ce qu'on est _convenu_ d'appeler l'âge du fer.» C'est donc
l'ensemble seulement que j'ai ici en vue, sans nier des importations
partielles, d'autre origine que celle des Gaulois.



CHAPITRE III

TRANSITION DE L'AGE DU BRONZE À CELUI DU FER CHEZ LA RACE CELTIQUE


§ 1er.--_La Haute-Italie_.

La _transition_ du bronze au fer, dans les pays occupés par les Celtes,
et en général les _relations_ entre peuples divers, durant la période où
elle s'est produite, sont relativement éclaircies aujourd'hui, même au
point de vue chronologique, par suite des découvertes multiples et
variées de nature et de provenances, qui ont été faites, dans ces
dernières années, des deux côtés de la chaîne des Alpes. Dans la
Haute-Italie, en effet, Celtes et Gaulois, nous l'avons vu, se sont
trouvés en contact avec la civilisation et la race des Étrusques, dont
la chronologie est loin d'être complètement obscure, surtout en ce qui
concerne leurs monuments archéologiques. De plus, les stations lacustres
de la Suisse et de la Savoie[31] nous montrent des vestiges de la même
période très-variés, très-nombreux, et dans un état de conservation
satisfaisant. Enfin, la magnifique découverte de Hallstatt nous a mis
sous les yeux un centre de commerce, sinon d'industrie, riche en objets
appartenant aussi à la période de transition. Une observation
très-curieuse d'archéologie comparée, faite par M. de Longpérier, peut
également avoir une importance considérable pour la chronologie des
dépôts dits préhistoriques. «Dans quelques tombes de Hallstatt, dit-il,
ont été recueillies des épées à poignées d'ivoire d'une forte dimension.
Or, les peintures de vases à figures noires, appartenant au Ve siècle
avant notre ère, nous montrent des épées dont la lourde poignée à gros
pommeau est peinte en blanc. Cette couleur n'est employée par les
artistes de cette époque que suivant certaines règles et avec un grand
discernement. Le blanc sert à exprimer l'ivoire, quand il est appliqué
aux lyres[32].» Les tombes où ces armes ont été trouvées ne sont donc
probablement pas antérieures au Ve siècle ou même au IVe, temps des
invasions gauloises dans la péninsule. Et comme, d'autre part, il n'y a
là aucune trace de monnaie, bien que le numéraire ait commencé dans le
IIIe siècle à circuler et même à être fabriqué dans le bassin du
Danube[33], nous avons peut-être une indication approximative du temps
où le canton de Hallstatt fut témoin de ce mouvement commercial. Sans
doute, comme le dit au même lieu le savant archéologue, «en Italie, dans
la Gaule, en Grèce, on a souvent ouvert, sans y rencontrer une seule
monnaie, des tombes appartenant notoirement à des époques où le
numéraire était abondant.» Mais autre chose est une tombe, autre chose
est une station.

Commençons par l'Italie, qui nous servira de raccordement pour la
chronologie de ces différentes stations entre elles et avec l'histoire
des peuples classiques, puisque nous trouvons là des objets dont la date
est susceptible d'un _maximum_ parfaitement historique.

La station de Marzabotto[34], à 27 kilomètres de Bologne, a été l'objet
d'un rapport détaillé, fait au Congrès de cette ville en 1871, par un
archéologue célèbre, M. le comte Conestabile, l'un des hommes assurément
qui connaissent le mieux l'Étrurie antique. Il a constaté que ce riche
dépôt d'objets qu'on a l'habitude d'appeler _préhistoriques_, appartient
à une époque _très-postérieure à l'établissement du gouvernement
républicain dans Rome_. On y trouve, en effet, l'_œs rude_, dont on n'a
rencontré, en Étrurie, aucun exemplaire plus ancien que le Ve siècle de
Rome, c'est-à-dire que le temps des guerres contre les Samnites et la
Confédération étrusque elle-même; or, les objets d'art de Marzabotto
appartiennent incontestablement à la civilisation de l'Étrurie; trois
d'entre eux portent même des inscriptions étrusques[35]. Il est à peine
besoin d'ajouter que le fer n'est pas rare dans ce dépôt[36]. Il pouvait
y provenir indistinctement, soit du Sud par les Étrusques, soit du Nord
par les Gaulois; car M. Bertrand signale avec assurance[37] le mélange
d'objets franchement gaulois, et spécialement d'épées et de lances,
rappelant les formes trouvées dans les cimetières de la Marne, avec les
antiquités étrusques de Marzabotto; et le fait se conçoit à merveille,
puisque, dès le IVe siècle de Rome, les Boïens avaient opéré leur
invasion au Sud du Pô[38]. M. Bertrand signale encore, à Marzabotto, une
fibule d'argent de forme tout à fait semblable à celles des fibules
qu'on a réunies au Musée national de Saint-Germain[39], ce qui fournit
un témoignage frappant du mélange des deux peuples opéré dans le
Bolonais; mélange fort inégal, paraît-il, car, à Marzabotto, le mode de
sépulture étrusque à cette époque peu reculée, c'est-à-dire
l'_incinération_, domine manifestement; on trouve aussi, au Nord des
Alpes, dans des cimetières _à inhumation_, et par conséquent celtiques
ou gaulois[40], des objets appartenant à l'art étrusque. L'un et l'autre
mélange constate également les relations entre les deux races, fait peu
connu jusqu'ici, d'un grand intérêt par lui-même, en ce qu'il nous ouvre
une vue nouvelle sur l'histoire de l'Europe centrale aux temps anciens,
et qui, dans la question présente, sert de point de départ à l'étude
d'un échange de produits industriels avec des nations dont l'histoire ne
parlait, il y a dix ans, que pour indiquer leurs exploits guerriers. On
trouve même, à Marzabotto, l'un des types les plus élégants des fibules
ou agrafes trouvées à Hallstatt, dans la Basse-Autriche[41], et par
conséquent aussi, selon toute apparence, chez les Galates du Danube. M.
Desor avait signalé au même Congrès[42] la trace manifeste, dans ce
dépôt septentrional, de populations opulentes, en relation avec les
centres industriels d'alors, mais ne possédant pas elles-mêmes les
ressources d'une puissante industrie; car là, comme en Suisse et en
Franche-Comté, on n'a trouvé de moules indiquant la fabrication locale
que pour les formes les plus simples. L'industrie des peuples Galates
était, en effet, à peu près nulle, aussi bien dans la Gaule que dans la
vallée du Danube; et M. Bertrand fait remarquer à ce sujet[43] que la
cuiller ou _simpulum_ trouvée au Monceau-Laurent, dans la commune de
Magny-Lambert, avait été, après un accident, réparée avec une
_inhabileté_ remarquable. Ces tribus presque nomades, qui ne
connaissaient d'arts que ceux de la guerre, savaient se procurer, par
des expéditions de pillage, les produits d'une industrie étrangère, mais
ne savaient pas les imiter et les multiplier chez elles. Telle est
l'origine que l'auteur assigne aux vases vraiment étrusques qu'on a
découverts, non-seulement en Suisse et dans l'Allemagne du Sud, mais
dans la Bavière-Rhénane et en Champagne, vases constamment associés à
des épées ou à des fibules en fer, dans des stations qui remontent,
paraît-il, à une période s'étendant du Ve au IIe siècle avant notre ère,
c'est-à-dire à peu près au temps qui s'écoule entre les grandes guerres
contre Véies et la ruine de Carthage. En d'autres termes, cette période
est la même que celle des invasions gauloises, tant en Orient qu'en
Occident, dans l'Italie, la Grèce et l'Asie-Mineure, et spécialement des
luttes diverses de ces peuples contre les Romains, luttes dont le
théâtre fut habituellement l'Étrurie proprement dite, et celle du
Pô[44]. M. Bertrand remarque même[45] que les vases étrusques trouvés au
Nord des Alpes appartiennent surtout à la vallée de la Sarre, et que
César (I, 31) indiquait le voisinage du Rhin comme la partie la plus
riche de la Gaule, enrichie par le pillage, bien entendu. C'était, en
effet, la région qu'habitaient les véritables Gaulois.

Ainsi, tous les arguments historiques et archéologiques concordent pour
établir ce fait que, vers le IVe siècle avant l'ère chrétienne, vers le
temps fort historique de la prise de Rome par les Gaulois, et de la
prise de Véies par les Romains, ou, si l'on veut, de l'arrivée des
plébéiens aux grandes dignités de la République, des relations
très-intimes furent établies et généralement, sinon toujours, imposées
par la force, entre les Gaulois, alors seuls possesseurs du fer dans
l'Europe centrale, et les populations de l'Italie supérieure; relations
qui comprenaient, dans une certaine mesure, les Gaulois du bassin du
Rhin comme ceux de la vallée du Danube. Mais, parmi les traces
matérielles de ce grand fait, l'un des plus intéressants à tous égards
est le vase trouvé à Graeckwyl, près de Berne, dans un tumulus
renfermant trois couches de dépôts, toutes trois contenant des objets en
fer. La dernière, c'est-à-dire celle d'en haut, appartenant à la période
carolingienne[46], ne doit pas nous occuper ici; la première ne
contient, au milieu d'objets en bronze, qu'un fer de cheval, introduit
apparemment par un remaniement du terrain[47]. C'est donc seulement la
couche intermédiaire qui doit attirer ici notre attention.

Or, on y a découvert des fragments d'une coupe en bronze, portant des
figures qui, sans nul doute, sont des monuments d'une religion
totalement étrangère à la Gaule, et sont faciles à reconnaître comme
provenant de l'Étrurie, probablement des territoires de Clusium ou de
Pérouse. M. Bertrand, qui ajoute ce dernier détail, incline fort à en
rapporter l'importation au-delà des Alpes à la grande expédition que je
viens de rappeler et qui commença, chacun le sait, par le siège de
Clusium[48]. Ce qui, du moins, ne peut être méconnu, au premier coup
d'œil jeté sur le dessin de ce vase, c'est que le type de la divinité
qui s'y trouve représentée appartient à l'Asie occidentale et aux
monuments primitifs de l'Étrurie, si fortement empreints d'une influence
asiatique, comme les belles études de M. Raoul Rochette[49] l'ont
surabondamment démontré. La tradition rapportée par Hérodote (I, 94),
touchant l'émigration tyrrhénienne, explique d'ailleurs ce fait autant
au moins que l'extension du commerce phénicien. Quant aux imitations de
l'art grec, qui se multiplièrent dans de vastes proportions sur les
vases fabriqués en Étrurie, elles ne _commencèrent_ à s'y produire,
d'après toutes les vraisemblances, que vers la fin du IIe siècle de Rome
ou le commencement du IIIe[50]; et l'on ne peut admettre qu'elles se
soient de longtemps substituées en masse aux productions de l'art
véritablement national. Celui-ci ne pouvait être oublié à l'époque du
siège de Clusium, et surtout les monuments n'avaient pu en disparaître.
Les miroirs à scènes héroïco-mythiques ne se rencontrent nulle part à
Marzabotto[51]; au contraire, la Minerve ailée de Marzabotto est un type
étrusque bien connu.

Mais la déesse du vase de Graeckwyl, la déesse aux ailes de cette forme
spéciale qui caractérise l'art proto-étrusque, et tenant des animaux
dans une attitude propre aux représentations de l'Asie occidentale,
n'est pas le seul monument d'origine italique que renferme, avec des
objets en fer, la même couche du tumulus bernois. On y a trouvé une
fibule en bronze, à col de cygne, dont le type appartient aux antiques
cimetières de Villanova (près de Bologne) et de Golasecca (près du lac
Majeur). Il en est de même d'une urne funéraire du même dépôt[52]. Des
fibules semblables ont été trouvées en Alsace, en Franche-Comté, en
Souabe, pays qui étaient éminemment gaulois dans les derniers siècles
avant l'ère chrétienne[53]. Or, des types de Villanova se retrouvent
encore à Marzabotto, dont la céramique descend jusqu'au IIIe siècle[54],
c'est-à-dire jusqu'au temps des premières guerres puniques, tandis que,
nous venons de le voir, les armes gauloises trouvées dans le département
de la Marne ont une forme identique à celles de la même nécropole, et
par conséquent né doivent pas appartenir à une période bien éloignée. Et
ce qui est plus frappant encore, la même forme se retrouve, d'une part
dans le dépôt de notre Alise, le dernier boulevard de l'indépendance
gauloise contre César; de l'autre, dans la _station lacustre_ de la Tène
(lac de Neuchâtel), et dans celle de Tiefenau, également en Suisse[55].
Tout cet ensemble caractérise donc une période comprenant à la fois la
durée du Ve au IIIe siècle avant notre ère, dans une partie de l'Italie,
et la période gauloise dans la Gaule orientale, _en y comprenant_ la
dernière station lacustre du lac de Neuchâtel. La nécropole de
Marzabotto n'appartient pas d'ailleurs, du moins en totalité, à l'époque
la plus récente de cette période, car, selon M. Conestabile[56], les
statuettes mythologiques qu'il renfermait ont un caractère archaïque
bien prononcé, et l'absence de miroirs à mythes helléniques nous reporte
au-delà du IIIe siècle, à en juger par les rapprochements avec les
dépôts de l'Étrurie et du Latium[57]. L'_œs rude_ à 36% de plomb y est
peu abondant encore; on n'y a trouvé qu'un seul morceau d'_œs signatum_,
et pas une seule monnaie régulière[58]. Mais cette circonstance ne
dérange point les limites chronologiques indiquées à la formation de ce
dépôt, puisque l'_œs rude_ lui-même ne paraît s'être répandu en Étrurie
qu'au Ve siècle de Rome[59]. La persistance à Marzabotto d'un type
antérieur trouvé à Villanova confirme donc la conclusion facile à tirer
de ces diverses données, savoir: que le dépôt italique étudié dans les
pages précédentes appartient à un âge de transition.

Nous aurons à examiner en détail ce qu'étaient les dépôts de Villanova
et de Golasecca. Mais auparavant, et afin de ne négliger aucun élément
de cette histoire, si nouvelle pour la science, disons, d'après M.
Conestabile, quelques mots d'un dépôt moins ancien, celui de la Certosa,
à un kilomètre et demi de Bologne, dépôt étudié par ce savant
archéologue dans la deuxième partie de son rapport au Congrès de 1871.
Là on trouve des cistes funéraires en bronze presque semblables à celles
de Marzabotto[60], et une autre semblable à celles de l'Étrurie
proprement dite[61]; des stèles funéraires analogues à celles de l'autre
cimetière, avec un mélange d'incinération et d'inhumation[62]; des vases
peints représentant des scènes de la vie domestique et sociale, mais
aussi des mythes _helléniques_, avec des poteries d'un très-beau travail
et revêtues de vernis[63]; des fibules d'un goût élégant et d'une grande
variété de types, «dont quelques-uns rappellent, de toute évidence, les
bronzes de Hallstatt[64];» enfin et surtout, puisque nous cherchons avec
soin des indications de dates relatives, on y a découvert une grande
abondance d'_œs rude_[65], destiné probablement, selon l'auteur, à payer
le passage dans l'autre vie, et, de plus, une monnaie l'_œs grave
oncial_, postérieur, en conséquence, à l'an 537 de Rome (bataille de
Cannes), date de la première fabrication d'une monnaie de cette valeur
intrinsèque, tandis que le caractère archaïque d'une _situla_, les
animaux fantastiques qui la décorent et la comparaison de cet objet avec
d'autres monuments de l'art étrusque permettent de faire remonter
au-delà du IIIe siècle de Rome, vers l'époque des Tarquins,
l'_ouverture_ de cette nécropole[66]. Là aussi furent ensevelis, ou
plutôt incinérés, des témoins de l'invasion boïenne.

Mais Villanova, qui, comme la Certosa, fut une nécropole de la Bologne
primitive, c'est-à-dire de Felsina, nous reporte beaucoup plus haut dans
l'histoire de cette cité[67], au _commencement_ de l'âge de
_transition_. «À Villanova, dit M. Conestabile, presqu'aucune trace de
statuettes ou de figures humaines quelconques, sauf une idole féminine
en bronze, avec un cercle et deux oiseaux sur la tête et deux autres sur
les hanches, et sauf certaines figures symboliques ou de convention,
rencontrées sur une des bandes qui ornent la surface d'un ossuaire en
terre cuite. L'_ornementation_ des objets présente généralement des
méandres, des disques, des cercles concentriques ou remplis par une
croix, des animaux de différentes espèces, tels que canards, oies,
serpents. À Villanova, _aucune_ trace de bas-reliefs en pierre, _aucun_
objet d'orfèvrerie, _aucune_ inscription, _aucun_ stylet à écrire, _pas
une_ ciste en bronze... La composition chimique du bronze de l'_œs rude_
paraît plus ancienne qu'à Marzabotto et à la Certosa... Enfin, à
Villanova, _aucun_ indice, _aucun_ fragment de vase peint, et le fer
_très-rarement_ employé[68].» En conséquence de ces preuves négatives,
et malgré des points de rapprochement nombreux avec les dépôts déjà
mentionnés, spécialement quant à la forme et à l'ornementation des
fibules, l'auteur croit pouvoir établir[69] que les sépultures de
Villanova, ou du moins les plus anciennes de ces sépultures, peuvent
remonter à neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, environ deux
siècles avant la date communément acceptée pour la fondation de Rome. Ce
maximum approximatif, nous verrons tout-à-l'heure sur quoi il peut être
logiquement fondé.

Le savant archéologue fait remarquer, au même endroit, que, par
l'ornementation, les types et la composition chimique de ses bronzes, la
station de Villanova se rapproche notablement de celle de Hallstatt,
comme certaines fibules de cette station danubienne d'un type de
Marzabotto. Faut-il en conclure que le dépôt de Hallstatt ait commencé à
être formé bien avant la fondation de Rome et se soit prolongé jusqu'au
temps d'Annibal ou même plus loin? La conclusion ne serait pas encore
rigoureuse. S'il fut un produit d'importations étrangères, par suite de
pillages ou autrement, il aurait pu recevoir, au IVe siècle, des objets
fabriqués dans le VIIIe; les modes de Clusium n'étaient pas suivies jour
par jour dans la vallée du Danube. Nous aurons donc à étudier Hallstatt
en détail. Quant à Villanova elle-même, quand nous trouvons que l'usage
du fer y est tout à fait exceptionnel, dans un temps probablement assez
voisin de la fondation de Rome, il est curieux de rapprocher de ce fait
les preuves incontestables de l'usage systématique du bronze, et même de
la pierre, dans les rites religieux de l'ancienne Rome[70], rites dont
l'origine fut sans doute en partie latine et sabine, mais qui furent
coordonnés, complétés et réformés sous l'influence de l'Étrurie, et qui
en maintinrent sévèrement la tradition. Il en résulte que, même dans
l'Europe méridionale, l'âge du fer proprement dit n'appartient pas à une
époque bien reculée, ce que d'ailleurs Homère nous apprenait déjà pour
la Grèce[71].

L'antiquité du dépôt de Villanova, par rapport à l'âge brillant de la
civilisation étrusque, se démontre encore par une autre voie. On a
trouvé à Poggio-Renzo, près de Chiusi (Clusium, et plus anciennement
Camars), un certain nombre d'urnes cinéraires, dont la composition et
l'ornementation fort simple, formée surtout, comme à Villanova, de
lignes géométriques, constitue un groupe distinct parmi les antiquités
de l'Étrurie centrale[72], avec certaines poteries de Cœré (l'ancienne
ville pélasgique d'Agylla), dans l'Étrurie du Sud, et d'Albano, dans le
Latium[73], c'est-à-dire dans un pays qui paraît avoir été aussi habité
par la race pélasgique. La disposition la plus originale de ces lignes
se trouve encore à Cumes, _au-dessous_ des débris helléniques[74], et
elle s'est également retrouvée à Hissarlik, sur le terrain de l'ancienne
Troie[75]. De plus, comme l'a exposé M. le chanoine Broggi, dans une
lettre à l'auteur de l'_Archéologie celtique_[76], les urnes de
Poggio-Renzo étaient _recouvertes_ par les déblais de chambres
funéraires étrusques, et par conséquent leur étaient antérieures. Or,
ajoute-t-il, tous ces vases _n'ont qu'une anse_; à ceux qui
primitivement en avaient deux, l'une a été, non pas cassée par accident,
mais _systématiquement amputée_. «Cette _même particularité_,
continue-t-il, a été remarquée à Villanova sur des _vases parfaitement
semblables_. Divers objets avaient été déposés dans les urnes de
Poggio-Renzo; ces objets ont _également_ le plus grand rapport avec les
objets trouvés à Villanova.»--«Il faut ajouter, dit en note M. Bertrand:
_et_ avec les objets trouvés dans les urnes cinéraires de Golasecca.»
Enfin, selon une communication de M. Conestabile, une forme spéciale de
rasoirs, trouvée aussi à Poggio-Renzo, est exclusivement propre aux plus
anciens dépôts découverts en Italie[77]. Ces antiquités peuvent donc
être appelées pré-étrusques, comme le dit l'auteur de l'_Archéologie
celtique_; peut-être même doit-on les désigner par l'appellation de
pélasgiques; les constructions pélasgiques de l'Italie centrale sont
d'ailleurs trop reconnaissables et trop nombreuses pour qu'on puisse
nier le fait, affirmé par Denys d'Halicarnasse et confirmé par la
linguistique, d'anciennes migrations de cette race dans la péninsule.
Comme d'ailleurs la tradition des Hellènes n'accordait pas aux Pélasges
un bien grand nombre de générations avant les temps héroïques, et qu'ils
ont dû s'étendre dans la Grèce bien avant de passer en Italie, les vases
de Poggio-Renzo et de Villanova, ceux de Cumes et le fragment troyen
dont j'ai, parlé, ne doivent pas avoir une date fort éloignée des temps
homériques, ce que nous ont déjà induit à penser d'autres faits
archéologiques concernant les nécropoles de Villanova et de Golasecca.
Or, nous sommes là en plein âge de bronze, au temps de la première et
rare apparition du fer dans le bassin du Pô, où il ne dominera peut-être
qu'après l'arrivée des Gaulois. Ce serait donc, approximativement, du Xe
au Ve siècle avant l'ère chrétienne que la transition se serait opérée
dans l'Italie supérieure; or, c'est vers le VIIIe que M. Bertrand[78]
croit devoir placer la première introduction du fer dans notre Gaule,
ainsi que dans la région comprise entre le Danube et les Alpes. Mais, à
cette époque, il est loin d'être répandu dans toute la Gaule; il paraît
encore ignoré, ou peu s'en faut, des Celtes proprement dits.


§ 2.--_Bassin du Rhône;--stations lacustres;--le bronze des Celtes_.

Il est un autre fait, dont j'ai dit à peine un mot en passant, et qui
pourtant mérite une très-sérieuse attention; c'est l'existence d'un âge
du fer dans les stations lacustres ou palafittes. L'existence, bien
constatée en divers lieux, de ces habitations singulières semblait
donner raison à nos adversaires, en nous montrant les populations de
certaines contrées occidentales réduites à vivre en quelque sorte comme
des castors, pour se mettre à l'abri ou d'animaux dangereux, ou de
voisins plus dangereux encore, et par suite, vivant dans une condition
analogue à celle qu'a créée l'imagination de Lucrèce. Il est vrai que
l'on ne dut pas tarder à modifier ces premières impressions, quand, dès
le mois de janvier 1860, M. Troyon signala aux lecteurs de la _Revue
Archéologique_ les habitations lacustres de la Suisse, échelonnées
géographiquement dans ce pays depuis le lac de Genève jusqu'à celui de
Constance, et chronologiquement depuis le temps des instruments de
pierre jusqu'à celui de la _domination romaine_. La station de Concise
(canton de Vaud), qu'il étudiait spécialement dans cet article, offrait,
avec de nombreux instruments de silex et des poteries d'un art peu
développé, un certain nombre d'objets en bronze, et par conséquent un
premier indice de synchronisme entre les instruments formés de ces
matières diverses. De plus, loin d'indiquer un plus urgent besoin
d'isolement, les stations de l'âge de la pierre sont moins éloignées du
bord que celles de l'âge du bronze; celle de Wangen, dans le lac de
Constance, offre des traces manifestes de la culture des céréales.
D'autre part, Eschyle nous apprend que, _de son temps_, ce mode de
construction était usité dans le voisinage de la Thrace[79], et Hérodote
le décrit avec plus de précision, en l'attribuant, précisément dans
cette région, à une partie des Péoniens[80], _lors de l'invasion de
Xerxès_, c'est-à-dire au temps où écrivait Eschyle, dans la première
moitié du Ve siècle avant notre ère.

L'existence d'une station lacustre _durant l'âge du fer_, en Occident,
et par conséquent dans une _période bien peu reculée_ de l'antiquité
classique (ainsi que nous l'avons reconnu dans les pages précédentes), a
d'ailleurs été signalée avec beaucoup de détails, en 1865, par M. Desor
dans son étude sur _Les Palafittes du lac de Neuchâtel_. Il y a
constaté, en étudiant la station de la Tène, la seule qui contienne
_exclusivement_ des objets de l'âge du fer: 1° que les fers de lance et
les javelots trouvés dans cette station _ressemblent_ aux fers de lance
et aux javelots, assurément bien gaulois, qu'on a trouvés dans les
fossés d'Alise[81]; 2° que les lames d'épées sont ouvragées avec _plus
de soin et d'art_ que celles d'Alise[82], qui appartiennent pourtant au
dernier siècle avant l'ère chrétienne; 3° que «quelques fourreaux sont
ornés de dessins au repoussoir,» dont l'un «représente l'emblème
caractéristique des _Gaulois_, savoir le cheval cornu, tel qu'il se
retrouve aussi sur les _monnaies_ de la Tène[83];» 4° que la distinction
de la _faux_, destinée à recevoir un manche, et de la _faucille_ à main
paraît indiquer l'existence et de la vie agricole et de la possession du
bétail, auquel est destiné le fourrage. Quant aux fibules en fer
trouvées à la Tène, elles sont de formes très-variées; mais toutes
appartiennent à la catégorie des fibules à ressort en boudin[84], qui
est en général celui des fibules de l'Europe méridionale[85].

Cette station, ces habitations lacustres sont donc contemporaines du
temps où florissait la civilisation gauloise proprement dite, celle des
Gaulois-Galates de M. Bertrand, arrivés dans notre Europe bien après les
Celtes de la Gaule occidentale. Rien d'ailleurs n'est plus significatif
à cet égard que les monnaies de la Tène. Non-seulement on a découvert là
_cinq monnaies gauloises_ proprement dites, mais _une de l'empereur
Claude_[86]; et d'ailleurs, comme nous l'avons vu plus haut, les
monnaies gauloises elles-mêmes sont toutes imitées de monnaies grecques
ou romaines bien connues, en sorte qu'il est impossible de rapporter,
pour ce peuple, à une époque vraiment antique ce signe manifeste d'une
civilisation assez avancée. Il y a plus encore: les palafittes du lac de
Paladin, près de Voiron (Isère), ont fourni des objets _semblables_ à
ceux qu'on trouve «_associés à des monnaies carlovingiennes_, dans un
tumulus du centre de la France,» ainsi que M. Chantre l'a rapporté au
Congrès de Bologne[87].

Revenant, en 1867, dans le Congrès de Paris, sur les trouvailles de la
Tène, M. Desor énonçait la pensée que cette station, avec ses épées à
deux tranchants, ses fibules à ressort et ses monnaies gauloises,
appartient encore au premier âge du fer, ainsi que certains _tumuli_ où
le fer se trouve mêlé au bronze, et spécialement celui de Tiefenau, près
de Berne, qu'il croit, d'après son contenu, tout à fait contemporain de
la station lacustre. Il tient l'un et l'autre dépôts pour purement
gaulois, et par conséquent antérieurs à d'autres antiquités dites, en
Allemagne, de l'époque franque, et, en Suisse, de l'époque
helvéto-burgonde, caractérisée par le scramasax des Germains; il les
tient pour antérieurs encore à d'autres sépultures de l'âge de fer, avec
épées à deux tranchants et agrafes incrustées, situées, en Suisse, sur
des coteaux[88], bien que, dans celui de Vauroux en particulier, le fer
ne paraisse qu'à titre d'exception[89]. L'auteur établit[90] la même
distinction entre les tombelles d'Alaise, dont les antiquités sont
analogues à celles de Vauroux, et les tombelles d'Alise, qui sont
nettement gauloises. Il soupçonne que les premières pourraient remonter
plus haut que la fondation de Rome; mais il est loin d'en dire autant de
l'âge du fer proprement dit dans la Gaule, même orientale. Ceci, on le
voit, est parfaitement d'accord avec les conclusions de M. Bertrand, qui
admet la _connaissance_ du fer en Gaule dès une époque assez ancienne,
par suite des relations avec les Phéniciens, avec les Grecs, puis avec
la vallée du Danube, mais ramène à des temps bien postérieurs à la
fondation de Rome _l'emploi dominant_ du fer en deçà du Rhin.

Arrivons maintenant aux résultats obtenus par l'étude des dépôts
contenus dans le bassin du Rhône, touchant l'époque où l'usage du bronze
paraît être devenu dominant dans cette partie de la Transalpine, la plus
voisine des stations de la Haute-Italie étudiées plus haut. Des
renseignements nombreux et variés ont été fournis sur ce point par M.
Costa de Beauregard au Congrès de Paris, il y a déjà une dizaine
d'années, et peu après dans les _Mémoires de la Société française de
Numismatique et d'Archéologie_ (1870); M. Chantre a fait de l'âge du
bronze dans le bassin du Rhône l'objet d'une étude spéciale et
détaillée, dans une des séances du Congrès de Bologne; enfin M. Bertrand
y est revenu dans plusieurs parties de son volume; on peut d'ailleurs y
rattacher la partie relative à l'âge du bronze dans le travail de M.
Desor, puisque le lac de Neuchâtel, bien qu'appartenant au bassin du
Rhin, est dans la région comprise entre le Jura et les Alpes[91]. Ce
sont les conséquences logiques du rapprochement de ces travaux que je
voudrais surtout mettre en ce moment sous les yeux du lecteur, du moins
en ce qui concerne la transition du bronze au fer.

M. Chantre appelle, dès le début de son Mémoire, notre attention sur ce
fait, que la vallée du Rhône était le centre naturel des plus anciennes
relations commerciales de la Gaule avec le bassin de la Méditerranée,
l'Italie et les régions septentrionales[92]; il considère les
trouvailles faites dans les environs de Lyon, ainsi que dans les plaines
du Dauphiné, comme comprenant les plus anciens instruments de bronze
découverts dans cette contrée, tandis que les chaînes secondaires des
Alpes et les stations lacustres de la Suisse et de la Savoie offrent, du
moins en général et sous toute réserve pour les exceptions, des
spécimens d'un art plus avancé, les gisements archéologiques du haut
Dauphiné, de la Maurienne et de la Tarentaise, nous amenant à l'âge de
l'introduction du fer[93]. Si ce classement chronologique est exact, il
indique, pour l'industrie du bronze aussi bien que pour celle du fer,
une importation étrangère, propagée dans les plaines plus accessibles
avant de pénétrer dans les districts montagneux et chez les populations
plus isolées qui occupaient les habitations lacustres; importation
opérée là, qu'on le remarque bien, avant d'atteindre les districts dans
lesquels débouchent les cols du Petit-Saint-Bernard, du Mont-Cenis et du
Pas-de-Suze. Ainsi, cette industrie n'a pas dû pénétrer d'abord de notre
côté des Alpes par une extension successive, partie des colonies
étrusques de la vallée du Pô; mais ces districts ont pu, les premiers,
recevoir par cette voie la connaissance de l'industrie du fer, lorsque
celle du bronze dominait encore dans tout le pays. Ainsi encore, le
bronze a dû se répandre dans le bassin du Rhône soit par le commerce
phénicien ou hellénique de la Méditerranée, soit par l'arrivée des
Celtes proprement dits, suivant la classification de M. Bertrand, dans
le Sud-Est de la Transalpine; dans tous les cas, ceux-ci, nous le
verrons, sont bien distincts par la civilisation, sinon par l'origine,
des peuples qui, occupant les contrées de l'Ouest et au Nord,
remplissaient les deux tiers de la Gaule transalpine au temps de César:
Mais _le fait de l'importation étrangère_, même pour les types les plus
anciens, et par conséquent la communication de cette industrie par un
peuple nouveau, déjà en possession d'une civilisation assez puissante,
c'est-à-dire la grande loi historique sur laquelle j'ai appelé
l'attention au commencement de ce travail, ressort ici de la présence
d'un art très-accusé, de l'_absence de toute forme_ qu'on puisse appeler
_rudimentaire, même_ dans les dépôts où l'on ne trouve ni le verre, ni
l'ambre, _même_ dans ceux où le bronze est mêlé à des objets de
pierre[94], et qui par conséquent accusent la _transition_ d'un âge à
l'autre. Or, c'est cette transition qu'il nous importe surtout ici de
prendre sur le fait. Nulle part non plus on ne trouve, dans ces
stations, de moule prouvant une fabrication locale, même imitée de
modèles étrangers[95]. Il existe, ajoute M. Chantre, une ressemblance
extrême entre certains objets de cette catégorie (surtout les poignards
et les haches à ailerons) et des objets de même nature trouvés dans les
Terramares du Régionais et du Parmesan[96]. Il y a donc lieu de croire à
des communications fort anciennes entre ces contrées; mais rien ne
prouve que ces communications fussent alors directes. Les objets des
deux groupes peuvent avoir simplement une origine, commune; et
d'ailleurs, pour des objets aussi simples, aussi indispensables que la
hache et le poignard, la ressemblance des formes n'est pas même un
indice certain de communauté d'origine.

Il n'en est pas de même pour des produits d'un art plus délicat et plus
varié, qui se rencontrent dans les palafittes helvétiennes et
savoisiennes. M. Chantre[97] y reconnaît un progrès si considérable et
si brusque sur ceux dont nous venons de parler qu'il croit à une
nouvelle période d'importation, à des communications nouvelles avec
d'autres contrées; d'autant plus qu'on y rencontre, non-seulement
l'ambre, nécessairement venu du Nord[98], et la verroterie, qui
appartient au bassin de la Méditerranée, mais l'emploi isolé de l'étain,
qui certes n'appartient à aucun gisement métallique de cette
contrée[99]. Cette importation nouvelle pouvait donner matière à la
fabrication indigène du bronze, et, en effet, la station de Réalon a
fourni des pièces très-nombreuses, paraissant neuves encore et comme
destinées à la vente, donnant ainsi l'idée d'un centre non-seulement de
commerce, mais peut-être même de fabrication. Or, Réalon est voisin du
mont Genèvre, et, par conséquent, de l'un des cols qui établissent la
communication avec le Piémont; la ressemblance est grande entre des
objets de notre versant, surtout ceux des palafittes, et d'autres qu'on
a trouvés dans cette dernière contrée; de plus, cette ressemblance ne
consiste pas seulement dans la forme, mais, ce qui est plus
significatif, dans la gravure elle-même[100]. Nous pouvons donc y
reconnaître un indice de communications entre des peuples dont
l'histoire nous est inconnue, et spécialement de relations entre les
habitants des palafittes et ceux des cantons voisins. Enfin, des
conclusions intéressantes peuvent ressortir de ce fait, que le troisième
groupe, propre à la région montagneuse, marque la transition à l'âge du
fer dans des sépultures de la Maurienne, de l'Isère orientale et des
Hautes-Alpes, où le fer ne commence pas encore à se montrer, mais où les
types du bronze rappellent en partie ceux des régions voisines
(Basses-Alpes et Tarentaise), dans lesquelles des fibules et le fer,
rare pourtant, font leur apparition ensemble, de même qu'à
Villanova[101].

Faut-il abandonner cet ensemble de considérations, par suite de
l'observation de M. Bertrand[102], que M. Chantre a abusé de la
classification et transformé à tort en subdivisions chronologiques les
groupes d'objets qui présentent des caractères artistiques et
industriels différents. Certes, M. Bertrand a raison de dire qu'il ne
suffit pas d'un mérite supérieur dans le travail pour constituer un âge
nouveau. Il fait remarquer avec non moins de raison que l'usage dominant
du bronze est loin de démontrer l'ignorance du fer, surtout quand le
contraire est démontré par les faits dans la Germanie du Sud et dans
l'Italie du Nord[103]. Nous devons nous rappeler d'ailleurs la
judicieuse et très-importante observation de M. de Longpérier, que le
fer disparaît très-facilement de certaines stations par suite de
l'oxydation que produit l'humidité du sol ou du climat; il n'est
conservé, dans les stations dites préhistoriques de notre Europe, que
grâce à des circonstances exceptionnellement favorables. M. Bertrand
signale encore, avec raison, comme fort téméraire, l'opinion qui
prétendrait affirmer que, dans l'industrie métallique, la fonte a
nécessairement précédé le martelage, et que, par suite, l'absence de
moules aux temps antiques suppose nécessairement une importation
étrangère; car, dit-il, les Grecs et les Latins avaient conservé un
souvenir tout opposé de la pratique de cet art chez leurs ancêtres[104].
Ces considérations combattent les conséquences de détail exagérées que
l'on pourrait tirer des observations si variées et si curieuses de M.
Chantre; mais lui-même avait fait des réserves formelles à cet égard, et
cette critique n'atteint pas, ce me semble, les conclusions d'ensemble à
tirer de ses rapprochements, conclusions dont M. Bertrand soutient
lui-même la pensée générale[105], c'est-à-dire le progrès de l'industrie
par la communication des races, pensée qui est celle de son livre tout
entier. L'observation de M. Chantre, que les formes rudimentaires
manquent pour le bronze du Rhône, même là où il se montre mêlé avec les
instruments de pierre, subsiste avec toute sa puissance.

Quant à la période du bronze celtique, en général, M. Desor faisait
observer, en 1872[106], que la ressemblance entre les dessins des objets
de parure et entre les formes des fibules, dans les galgals de la
France, les tombelles de la Suisse et de la Savoie, les cimetières de
l'Allemagne et de l'Autriche, témoigne hautement de relations antiques
établies entre ces contrées et de l'importation ou de l'art industriel
ou des objets manufacturés eux-mêmes. Il fait remarquer aussi, en ce qui
concerne les populations lacustres, pour lesquelles les objets de
comparaison sont nombreux et bien conservés, que les faucilles à talon
de Gorgier (station terrestre du canton de Neuchâtel) ont la même
composition chimique que celles du lac, en ce sens du moins que nul
métal ne s'y trouve allié au cuivre et à l'étain, quoique la proportion
de ceux-ci varie accidentellement dans les lacs de la Suisse[107]. Le
même fait (bronzes à 10% d'étain en moyenne, sans plomb ni zinc en
quantités appréciables) a été remarqué par M. Costa de Beauregard[108]
pour ce qui concerne les bronzes du lac du Bourget, en Savoie. Les
palafittes de ce lac datent d'une époque où l'étain pur et même le fer
étaient quelquefois employés, où l'on connaissait, en Savoie, une
verroterie perfectionnée[109], où la fonderie des métaux était pratiquée
sur place, comme l'attestent des moules en grès et en terre réfractaire
trouvés dans quatre stations différentes, sans parler des preuves d'une
agriculture très-variée et de l'emploi de nombreux animaux
domestiques[110], avec une vannerie très-imparfaite[111] et une
céramique diverse de forme, de composition et de mérite[112]. Cet
ensemble de faits ne permet pas de prendre à la lettre l'opinion de M.
Chantre, quand il reportait au-delà de l'introduction du fer en Savoie
les habitations lacustres de ce pays; mais la valeur de cette opinion
était déjà bien compromise par le principe qui vient d'être rappelé,
savoir qu'il est extrêmement difficile de donner une date _maximum_ à
l'introduction partielle du fer dans une contrée humide. Ce qui est fort
intéressant, au contraire, c'est la multiplication des preuves d'une
civilisation relativement avancée dans des établissements lacustres;
c'est, par exemple, l'usage que leurs habitants faisaient des animaux
domestiques, et plus spécialement du cheval de selle, ou du moins du
cheval de main, usage attesté par des _mors de bronze_ trouvés, l'un
dans la station de Mœringen (lac de Bienne), l'autre dans celle de
Vandrevanges[113]. La première de ces stations a également fourni deux
épées, l'une de bronze, l'autre de fer, fabriquées _exactement sur le
même modèle_[114], et par conséquent fixant la date de la fabrication à
une _époque de transition_ où le fer, quoique bien connu, était encore
d'un usage exceptionnel, réservé sans doute à l'aristocratie locale,
peut-être même à une sorte de féodalité _gauloise_, au milieu d'une
population _celtique_, antérieurement établie dans cette région. Disons,
pour terminer et pour réduire à ses véritables termes la classification
discutée, que l'industrie la moins avancée a pu et dû subsister pour
l'usage commun à côté d'une industrie plus parfaite, réservée à ceux qui
pouvaient en payer les produits; mais qu'on doit pourtant considérer
comme antérieures sinon les stations où les produits grossiers se
rencontrent seuls, du moins celles où l'absence d'indices d'une
industrie locale permettrait de reconnaître l'usage _exclusif_
d'importations étrangères, modèles et mobiles des progrès que fera
ensuite la population du pays. Ajoutons enfin, avec M. Desor[115], que
les moules trouvés dans les palafittes de Suisse et de France ne
constituent pas une civilisation perfectionnée; ils dénotent, au
contraire, ou les premiers essais d'imitation, ou les efforts imparfaits
de populations indigentes.



CHAPITRE IV

LE BRONZE & LE FER DANS LE BASSIN DU DANUBE


§ 1er.--_Le site et les sépultures de Hallstatt._

Nous avons reconnu plus haut divers rapprochements à faire entre les
antiquités trouvées dans l'Étrurie du Pô et l'Étrurie proprement dite,
et les antiquités de la station de Hallstatt. Il est temps d'aborder
l'étude spéciale et développée de celle-ci, étude indispensable à cause
de son extrême importance et rendue facile par le magnifique ouvrage
qu'a publié sur ce sujet M. de Sacken, conservateur du Musée des
Antiques et membre de l'Académie de Vienne. L'auteur, dépassant de
beaucoup son titre, n'a pas seulement décrit avec détail et reproduit
dans de riches gravures les objets trouvés dans ce cimetière; il a
établi les rapports et les différences qui existent entre ces antiquités
diverses et celles des autres parties de l'Europe, surtout de l'Europe
centrale, occupée dans l'antiquité par les Celtes et les Germains.

Le cimetière de Hallstatt et le bourg de ce nom sont situés dans la
Haute-Autriche, sur la rive occidentale d'un lac d'où s'échappe, au
Nord, la rivière de Traun, pour aller rejoindre le Danube tout près de
Lintz. On ne pouvait arriver à Hallstatt qu'en bateau ou à travers les
escarpements d'une montagne; dans les temps modernes seulement on a
pratiqué un sentier qui la tourne. Des chaînes assez élevées, qui se
rejoignent au Sud, séparent cette vallée de la Styrie à l'Est et du pays
de Salzbourg à l'Ouest. Les maisons du bourg actuel sont placées comme
des nids d'hirondelles sur la pente abrupte de la montagne, et plusieurs
sont privées de soleil pendant trois mois de l'année[116].

On se dira sans doute qu'une semblable localité n'a guère pu être
habitée que comme lieu de refuge, dans les temps de pure barbarie ou
d'anarchie féodale; que sa population a dû vivre misérable, sans
beaucoup de relations au dehors, et cependant il n'en est rien.
Hallstatt, mentionnée dans une charte d'Elisabeth, femme de l'empereur
Albert Ier, jouissait, dès les premières années du XIVe siècle, du droit
de marché qu'elle possède encore, et, dès les temps préhistoriques de
cette contrée, elle a été le séjour d'une population florissante par le
commerce et l'industrie. C'est que la montagne sur le flanc de laquelle
ce bourg est placé possède une mine de sel extrêmement riche, portant
des traces incontestables d'une exploitation régulière dans des temps
fort reculés[117]. C'était là un trésor pour la contrée, une source de
richesse pour la localité. Il est donc naturel de penser que là vécut,
durant des siècles, une population relativement nombreuse, généralement
paisible, ayant des relations étendues, et que par conséquent nous y
pourrons suivre, durant une longue série de générations, l'état de la
civilisation matérielle de cette contrée, sinon même de celles avec qui
elle entretint un commerce prolongé.

Les tombes découvertes à Hallstatt de 1846 à 1864 sont au nombre d'un
millier environ[118], et cette station a livré à la science six à sept
mille objets de toute sorte, depuis les vases de terre jusqu'aux armes
de fer et de bronze, jusqu'aux parures en or. Une des premières
remarques à faire dans l'étude de ce cimetière, c'est le mélange des
tombes renfermant des squelettes avec les tombes renfermant les cendres
des morts[119], et aussi l'absence complète de tumulus[120]. M. de
Sacken fait remarquer que généralement l'inhumation représente, dans
l'Allemagne méridionale et occidentale, une période chronologique
distincte de celle de l'incinération et moins ancienne; que, si le
mélange des deux modes de sépultures se présente quelquefois, c'est dans
les cimetières à tumulus, et que Hallstatt est, à cet égard, une
exception unique[121]; que, d'ailleurs, les tombes sans tumulus sont
presque toujours, dans ces contrées, des sépultures germaniques,
c'est-à-dire appartenant à la population qui, au Sud du Danube, a
remplacé très-tard la race celto-galate; cette origine est constatée par
la forme des armes et quelquefois aussi par le mélange d'éléments
romains[122]. Le cimetière de Hallstatt, au contraire, bien que dépourvu
de tumulus, contient des antiquités semblables à celles que l'on a
trouvées ailleurs dans les tombes qu'ils recouvrent, et l'auteur en
conclut qu'il doit appartenir à une période de transition[123].

Il est possible pourtant que l'absence d'éminences funéraires ait eu
pour cause, dans cette localité exceptionnelle, la nécessité d'épargner
le terrain. Mais ce qui est très-digne de remarque, c'est que des objets
appartenant à l'archéologie d'une même époque sont là indistinctement
répartis dans les tombes à inhumations et avec les corps incinérés[124].
Ne faudrait-il pas y voir la trace de populations diverses, attirées là
par le commerce, mais apportant chacune la tradition religieuse et
funéraire qu'elle tenait de ses ancêtres? Si donc on voulait chercher à
retrouver, dans cette donnée, une indication ethnographique ou
chronologique sur l'origine de cette station, il faudrait déterminer
quel était le mode de sépulture du peuple qui avait les relations les
plus fréquentes avec Hallstatt, et prendre, parmi les deux modes
employés dans ce cimetière, celui que n'employait pas ce peuple
étranger. Mais, comme nous le verrons et comme nous l'avons déjà
entrevu, la contrée tant soit peu lointaine qui eut avec ce point les
relations les plus importantes paraît avoir été l'Étrurie cisalpine, et
peut-être même l'Étrurie centrale; d'autre part, l'extension des Galates
dans tout ce pays n'est pas douteuse. Les Étrusques ont quelquefois
inhumé leurs morts, mais les très-vieux cimetières de Villanova et de
Golasecca sont formés de sépultures à incinération[125]. Le dernier rite
est aussi le plus antique des deux chez les peuples anciens de
l'Allemagne du Sud, tandis que l'inhumation est partout le rite
galate[126]. Peut-être donc faut-il conclure que les tombes à inhumation
sont à Hallstatt, sinon celles de Galates proprement dits, du moins
celles de populations celtiques ayant subi leur influence, tandis que
les corps incinérés seraient ceux des anciennes familles ayant conservé
la tradition du pays, et de marchands étrusques, qui pouvaient, dès les
temps antiques, y faire de fréquents séjours.


§ 2.--_Les armes et les ustensiles de Hallstatt._

Il serait curieux de savoir dans quel genre de sépulture on a trouvé les
dix-neuf épées de _fer_ et les six épées de bronze. Je n'ai pas aperçu
de remarque au sujet de leur répartition entre les tombes dans l'ouvrage
de M. de Sacken; mais il dit que _toutes_ ont des lames de la forme
propre à l'âge du bronze[127]. Cela donne lieu de penser que les
artisans du pays travaillaient pour des populations demeurées
sédentaires, après comme avant l'arrivée des Gaulois sur le haut Danube,
et que, sans changer les types, ils firent seulement usage d'une matière
meilleure, quand ils l'eurent plus facilement à leur disposition. Un peu
plus loin (p. 30), l'auteur dit que les armes courtes, poignards et
couteaux, étaient presque toutes dans les tombes à incinération, et que
presque toutes aussi ont une lame de fer (p. 31). En tout (p. 115), M.
de Sacken compte dix-huit armes de bronze et cent soixante-cinq de fer
avec les corps inhumés, quatre-vingt-onze de bronze et trois cent
quarante-huit de fer avec les corps brûlés. Il y a ici un exemple
intéressant de la transition d'un métal à l'autre; on a déjà
observé[128] qu'en thèse générale les antiquités de Hallstatt offrent un
mélange de bronze et de fer, et que ce mélange est rare dans l'Allemagne
du Sud, inconnu dans celle du Nord. Mais la proportion du fer l'emporte
de beaucoup, nous venons de le voir, en ce qui concerne les armes,
surtout dans les tombes à inhumation. Quant aux pointes de lances ou de
javelines en particulier, toutes sont en fer, à l'exception de deux; or
on en trouve dans _toutes_ les tombes que la forme du squelette ou la
présence de quelque autre objet indique avoir été celle d'un homme; on
les trouve non-seulement dans les sépultures des deux rites, mais dans
toutes les parties du cimetière[129], en sorte qu'il est constant que le
fer était connu, et même fort employé, dans le bassin supérieur du
Danube, pendant toute la durée de l'exploitation préhistorique de ces
ruines. M. de Sacken a même remarqué que, si, dans son ensemble, la
forme et l'ornementation des objets trouvés à Hallstatt nous reportent à
l'âge du bronze, certaines nuances industrielles rappellent les
innovations de l'âge du fer[130]. Il ne se dissimule pas qu'on pourra
voir dans cette assertion un paradoxe, mais il soutient que ce paradoxe
n'est qu'apparent. En effet, dit-il, l'introduction de l'usage du fer a
été successive, non pas seulement dans les régions diverses, mais dans
les localités diverses d'une même région. Elle a commencé de bonne heure
à se produire dans l'Europe centrale, bien que l'usage dominant du fer
n'y ait complètement prévalu que très-tard. L'emploi simultané des deux
métaux s'est donc produit dans des proportions différentes et
nécessairement très-variables, non-seulement d'un canton à l'autre, mais
d'une génération à l'autre. Il a pu, comme nous le disait plus haut M.
de Longpérier, se produire en beaucoup d'endroits où le fer n'a pas
laissé de traces, à cause de sa facile oxydation, surtout, ajouterai-je,
si ce métal, n'étant pas encore employé en grande abondance, n'a pas
laissé de grands dépôts d'oxydes, difficiles à dissoudre complètement.

Il y a donc, ajoute le judicieux conservateur du Musée de Vienne, une
grande imprudence dans ce procédé d'archéologie préhistorique (si
largement employé pourtant) qui fait reposer principalement sur la
matière employée la classification des âges. C'est le style de
l'ornementation, c'est la forme des objets industriels qui établissent
surtout la marche des générations, la succession des races, leurs
influences diverses; tels sont les principes que proclame hautement M.
de Sacken[131] et qu'il a lui-même appliqués avec fermeté dans ses
conclusions. Il affirme d'ailleurs que, pour trouver _en Allemagne_ (au
moins dans le Sud) le véritable _âge du fer_, celui où l'emploi de ce
métal a positivement dominé, sans néanmoins exclure celui du bronze, il
faut _sortir des temps préhistoriques_, puisqu'il faut arriver à la
période germanique, laquelle commence fort tard, _postérieurement à
l'ère chrétienne_, dans le bassin du Danube[132]. Ce n'étaient pas sur
des Germains, mais sur des Celtes ou plutôt sur des Gaulois que les
Romains avaient conquis cette région; c'est la grande invasion des
barbares, au IVe et au Ve siècle, qui a introduit les Germains entre ce
fleuve et les Alpes. M. de Sacken, traçant, pour ainsi dire, dès 1866,
dans une simple note de la page 131, la voie que M. Al. Bertrand a si
largement déblayée, reconnaissait nettement comme _intermédiaire_ entre
l'âge du bronze proprement dit et celui du fer, dans cette partie de
l'Europe moyenne, le temps de la _fabrication gauloise_, dont les
spécimens indiscutables se retrouvent à Alise-Sainte-Reine et dans la
station lacustre de la Tène, et qui, dit-il, paraît contemporaine de
l'imitation semi-barbare des _Philippes_ macédoniens et des monnaies de
Marseille, avec mélange accidentel de travail romain. Il en résulte que
l'âge du bronze, antérieur à la période galatique, pouvait subsister
encore au Ve siècle avant notre ère.

Mais quel est ce style de l'âge du bronze, tel qu'il se présente à
Hallstatt, où tous ses aspects se concentrent en quelque sorte à cause
de l'importance commerciale exceptionnelle que cette station possédait
aux temps barbares, par suite de l'exploitation du sel, du voisinage de
la Cisalpine, et aussi de sa communication facile, par la Traun, avec la
grande route de l'Europe centrale, c'est-à-dire avec le Danube? Celui-ci
lui ouvrait les plaines de la Pannonie et de la Mœsie, remplies de
tribus celto-gauloises, tandis que Hallstatt elle-même se trouvait dans
le Norique et par conséquent chez le peuple celte des Taurisques[133].
D'un autre côté, les chemins de la Haute Italie étaient ouverts au
commerce du Norique par la vallée de l'Inn, qui aboutit à cinq cols des
Alpes, y compris celui de Brenner, origine de la vallée de l'Adige,
laquelle conduit dans le Bolonais, à Villanova, comme celui de la Maloïa
vers le lac de Côme et le lac Majeur, à l'immense dépôt de
Golasecca[134]. Enfin par le haut Danube et le col de Zollhauss, dans
les Alpes de Constance, Hallstatt pouvait se mettre en rapport avec
l'Helvétie. Il n'y a donc pas trop d'exagération à dire que nous pouvons
étudier, dans l'archéologie de ce centre commercial, comme un abrégé de
l'histoire du commerce, durant un long âge archéologique, pour d'assez
vastes régions.

L'âge du bronze, tel que le définit M. de Sacken, est déterminé par les
épées en feuilles de roseau et à poignées en croissant, les poignards de
même sorte, les palstabs et les celts, l'ornementation composée de
simples lignes, raies ou rubans, cercles et spirales variées, avec
absence totale de représentation végétale[135]. Ces règles ont été
rigoureusement observées à Hallstatt (sauf un seul vase, V. _infra_), où
d'ailleurs on reconnaît aussi quelques figures très-imparfaites
d'animaux parfois fantastiques[136], et des figures humaines[137]; mais
leur application s'étend bien au-delà de l'Europe centrale: on les
retrouve en Étrurie, et _leur origine est asiatique_. Telle est
l'opinion énoncée avec assurance par M. de Sacken[138]; elle touche à un
fait d'une trop haute importance pour que l'on ne doive pas chercher à
en réunir toutes les preuves; mais, en ce moment, achevons d'examiner
les monuments de Hallstatt.

Le savant autrichien se prononce, avec non moins de certitude et plus de
rigueur encore, en faveur du double fait d'une importation étrusque et
d'une fabrication locale, comme origines des nombreux objets d'art et
d'industrie rencontrés dans ce vaste dépôt. Il y a, dit-il, une
connexion manifeste entre plusieurs de nos bronzes et l'industrie des
peuples civilisés du Midi[139]. Sans doute, le dessin des lignes simples
dans l'ornementation peut se retrouver partout, à titre de fait naturel
et en quelque sorte instinctif; «mais la concordance a une tout autre
valeur, quand il s'agit de l'identité complète de productions marquées
d'un caractère propre et spécifique. Or, plusieurs de ces ustensiles de
cuivre trouvent non pas seulement leurs correspondants, mais leurs
modèles dans les sépultures de l'Italie, et nous pouvons suivre une file
de magnifiques dépôts d'un travail incontestablement étrusque, à travers
le Tyrol (spécialement à Matrei), la Suisse (vase de Graeckwyl), la
Styrie (casque de Negau, trouvaille de Klein-Glein), la Carniole, le
Wurtemberg (tête de Pallas d'Œringen), la Hesse (à Borsdorf et à
Düskheim), le pays du Rhin, la Bohême et l'Allemagne du Nord jusqu'au
Danemark.» Cette route commerciale servait aussi au transport de
l'ambre. «Plusieurs objets de parure, particulièrement des fibules,
offrent les mêmes motifs de forme et de décoration dans les anciennes
sépultures de l'Italie et dans les pays du Nord, seulement plus ornés et
plus élégants dans les premières, surtout quant aux représentations
figurées, qui manquent presque totalement dans les autres (V.
_supra_)... Plusieurs de nos bronzes présentent, quoique isolément, des
objets caractéristiques fréquents dans l'Italie moyenne[140].»--Et plus
loin: «Beaucoup d'objets nous indiquent l'Italie moyenne comme leur
patrie, aussi bien des armes que des ustensiles, spécialement le
couvercle d'un vase de bronze avec figures d'animaux, très-différent des
autres antiquités de la même classe; le style en est archaïque et
sévère, mais classique. En le comparant aux œuvres étrusques, on peut
l'attribuer à la main d'un artiste italien d'une bonne école[141]. Ce
vase et son couvercle sont reproduits aux planches XX (fig. 4) et XXI
(fig. 1). On y trouve par exception quelques éléments accessoires de
décoration végétale; mais, à la première vue, on a peu de peine à y
reconnaître le vieux style étrusque[142].» L'auteur signale encore, au
même lieu[143], comme ayant leurs analogues à Hallstatt, des seaux de
Bologne entourés de cercles (pl. XXII, 1,2) et des vases avec couronne
de rivets en forme de cônes (pl. XXII, 4; XXIII, 1,2), trouvés dans la
nécropole de Cervetri, et il ajoute que de semblables rapprochements
peuvent être établis avec presque tous, sinon tous les vases de bronze
de Hallstatt. Quelques-uns de ces objets sont même décorés d'un paillon
de plomb, métal que les Étrusques avaient connu de bonne heure, mais
qu'on ne trouve jamais ailleurs parmi les antiquités de Hallstatt, ni
pur ni à l'état d'alliage. L'origine étrangère se reconnaît encore dans
une coupe de terre cuite à peintures (pl. XXVI, 3), œuvre tout à fait
supérieure à tout le reste de la céramique de Hallstatt et en rapport
visible avec les coupes de bronze ornées; elle se reconnaît aussi dans
une figure d'animal ciselée sur une fibule d'or (pl. XIV, 3) et
probablement dans des anneaux de verre avec décoration en forme de
perles et de boutons (pl. XXVI, 9), ainsi que dans la coquille de verre
qui reproduit un motif favori des temps classiques et spécialement de
l'art romain; elle se reconnaît enfin dans des clochettes, qui nous
montrent l'art italien jusque dans ces détails que l'imitation n'aurait
pas reproduits. Des fibules (pl. XIII, 14, 15; XIV, 1, 9), des
aiguilles, des bracelets sont au moins imités de l'art étrusque[144].

Maintenant, avant de passer aux produits reconnus par M. de Sacken comme
étant, à Hallstatt, des œuvres de l'industrie nationale, examinons, avec
M. Al. Bertrand, la question des seaux de bronze et des puisoirs[145],
et aussi celle des fibules.

Les seaux de bronze, _rivés et non soudés_, qui ont, depuis quelques
années seulement, attiré l'attention des archéologues, sont aujourd'hui
nombreux dans les collections européennes. Les savants qui les ont
signalés ont partagé d'abord l'opinion émise par M. de Sacken: ils les
ont considérés comme des produits industriels particuliers à l'Italie
supérieure, et spécialement à l'Étrurie circumpadane. C'est ainsi, fait
observer M. Bertrand, que s'exprimaient, au Congrès de Bologne, MM.
Conestabile et Gozzadini. Cependant, l'année suivante, on en trouvait un
à Magny-Lambert (Monceau-Laurent), au milieu d'antiquités gauloises et
non romaines (tombe à inhumation, épées de fer, rasoir de bronze); la
Côte-d'Or, les environs de Berne, ceux de Mayence, le Hanovre, les
environs de Lübeck, en fournissaient à leur tour; Hallstatt, enfin, en a
donné six, «dont un, dit M. Bertrand, est la reproduction presque
identique de notre seau du Monceau-Laurent, et les autres n'en différent
que par des détails sans importance[146].

Ces faits doivent être notés avec grand soin, mais ils ne sont pas
inconciliables avec l'idée d'une origine étrusque. Il est certain
aujourd'hui[147] qu'à une certaine époque, le commerce étrusque s'est
étendu loin dans le Nord; à Lübeck même, des objets de fabrique
italienne avaient pu être échangés contre de l'ambre, et un seau
découvert près de Tongres a été omis tout-à-l'heure dans mon
énumération, parce qu'il fallait signaler à part, comme indication à peu
près certaine de provenance étrangère, une circonstance très-notable de
la trouvaille: «Le même tumulus, dit M. Bertrand, contenait une œnochoé
en bronze à bec relevé, _du travail étrusque le plus prononcé_.» Enfin,
neuf cistes semblables ont été trouvées dans le Bolonais, le Modénais et
le Parmésan, dont deux à Marzabotto et une autre à la Certosa. Ici, la
provenance directe est elle-même italienne. De plus, deux portent des
caractères étrusques; deux ou trois contenaient des vases peints, et une
autre, des miroirs à figures. Parmi ces faits donc, quelques-uns sont
favorables à l'origine étrusque des seaux à rivets et à cercles,
d'autres ne le sont pas par eux-mêmes, mais aucun d'eux ne permet
d'opposer à cette opinion une véritable fin de non-recevoir. L'absence
de soudure les reporte d'ailleurs, s'ils sont tous de fabrique
italienne, vers une antiquité assez haute, au moins au Ve siècle avant
l'ère chrétienne, selon notre savant compatriote. C'est à peu près à la
même conclusion que s'arrête, au sujet d'une ciste non soudée du
Parmésan, un archéologue italien, M. V. Poggi[148].

D'autre part, des puisoirs analogues aux _simpula_ romains, non soudés,
à anse _rivée_ et de formes variées (pl. XXIII, 1, 2, 3, 5, 6, 7; cf.
XXIV, 3, 4, 5, 8; et XXV, 4, 5, 11), ont été trouvés à Hallstatt, ainsi
que de petites coupes, pouvant servir au même usage, quoique dépourvues
d'anses (pl. XXIII, 4; XXIV, 6, 7, 9; XXV, 1, 2, 3, 12,14, 15), et une
véritable cuiller (pl. XXV, 6). Ces petits vases sont fort répandus dans
l'Allemagne, tant du Sud que de l'Ouest et du Nord: Hallstatt seul en a
fourni plus de cent; ils sont très-nombreux en Irlande et très-rares en
Italie; on en a trouvé à Magny-Lambert. Or, M. Bertrand fait remarquer
que «_toute cette vaisselle_ de bronze, à en juger par les découvertes
sur lesquelles nous avons quelques détails, sort de fouilles du même
ordre que nos fouilles de Magny-Lambert, et est partout associée à des
objets analogues... Ce qui est peut-être encore plus frappant, c'est
que, dans les mêmes sépultures où sont placés les _vases de bronze à
rivure_, se fait remarquer l'absence des mêmes ornements, des mêmes
bijoux, des mêmes armes, communs dans d'autres cimetières de caractère
différent. Les épées en bronze, par exemple, y sont excessivement rares
et du type le plus voisin des grandes épées en fer; les _torques_, si
fréquents dans les cimetières gaulois du département de la Marne, n'y
apparaissent que par exception. Les fibules y sont rares... Par ce que
l'on trouve aussi bien que par ce que l'on ne trouve pas dans ces
tombes, on est donc autorisé à dire qu'elles appartiennent à une même
phase de développement des pays tant transalpins que cisalpins,
plusieurs siècles avant notre ère[149].»

C'est au temps où l'usage du fer se propageait au Nord et au Sud des
Alpes, que ces circonstances nous ramènent; c'est là un fait très-utile
à noter pour la détermination de la date relative des sépultures de
Hallstatt et conforme à ce que nous avons vu plus haut, très-utile aussi
pour l'histoire générale de la civilisation matérielle en Occident. Les
fibules de Hallstatt donneront-elles lieu à des conclusions semblables?

On en a trouvé dans presque toutes les tombes de ce cimetière, souvent
plusieurs dans la même tombe, et, là où se trouvaient des squelettes,
sur leur poitrine ou leur épaule, le défunt ayant été inhumé avec ses
vêtements[150]. Les formes en sont variées, pourtant avec ce caractère
commun que l'aiguille fait corps avec la pièce principale, à laquelle
elle est quelquefois reliée par un ressort[151]; il en est (pl. XIII,
9-10; XIV, 17) qui sont composées seulement de spirales et d'une
aiguille; il en est aussi (XIV, 15-17: XIV, 1, 2) qui sont décorées de
chaînettes; il en est, enfin (XIV, 3; XV, 4-7), qui affectent des formes
d'animaux. Les fibules en spirales sont ici au nombre de plus de quatre
cents[152]; on les retrouve en divers lieux de l'Allemagne, en Suisse,
et, _par exception_, en Italie[153]; à Marzabotto, c'est dans une tombe
à inhumation qu'on en a trouvé, et la forme en est exactement la même
que celle d'une fibule de la Marne[154]; l'origine étrusque est donc ici
beaucoup moins vraisemblable que pour les cistes. Comme pour les coupes
à rivure, on est amené à la pensée d'une fabrication transalpine, et,
pour Hallstatt au moins, à l'époque de l'usage habituel du bronze,
puisque _pas un seul_ des objets de parure, trouvés par milliers dans
cette station, n'est en fer[155]. En d'autres termes, l'influence
galatique s'y est exercée, mais le fond de la population _industrielle
et commerçante_ paraît avoir appartenu à la précédente immigration de la
race celtique.

Oui, _industrielle_, car le moment est venu de pénétrer plus avant, à la
suite de M. de Sacken, dans les habitudes domestiques de cette tribu
celtique et de mesurer de plus près son état de civilisation. Avant
tout, il a soin d'écarter nettement l'hypothèse d'une grossière
barbarie, d'une incapacité intellectuelle à travailler les métaux,
barbarie que l'on pourrait avoir l'idée d'attribuer à ce pays, un
certain nombre de siècles avant la conquête romaine. L'exploitation des
mines en grand est déjà une œuvre de civilisation; or, outre
l'exploitation des salines de Hallstatt même, on a des preuves que des
usines de cuivre voisines de là, dans la Styrie et dans le Tyrol, ont
été très-anciennement en action[156]. Le cuivre est l'élément principal
du bronze; mais l'étain était-il aussi à la disposition des Noriques?
Selon M. de Rougemont, les mines d'étain les plus voisines, celles de
Bohême et de Saxe, n'ont été ouvertes qu'au moyen âge[157], et les
auteurs anciens ne parlent jamais de l'étain gaulois[158], bien que dans
le département de la Creuse il existe, selon cet auteur, des traces de
travail minier _pouvant_ remonter jusqu'à l'âge gaulois. On a trouvé des
outils de pierre et de bronze dans les galeries primitives des usines de
cuivre _ou d'étain_ de la France et des pays voisins[159]; au Congrès de
Bude, on a indiqué une exploitation de cassitérite opérée à Massa par
les Étrusques[160]; mais nulle part les témoignages de l'antiquité ne
permettent d'accorder une importance considérable à ces exploitations.
Il est donc peu probable que les Celtes du Danube aient pu tirer leur
étain de là[161]; moins probablement encore de la Lusitanie ou de la
Gallœcie[162], que l'on ne supposera pas reliées à Hallstatt par des
routes commerciales avant la conquête romaine. Il n'existe pas du tout
de mines d'étain dans l'Illyrie, ni dans l'Italie[163], ni dans la
Grèce, ni dans la Thrace. Restent les mines fameuses des îles Sorlingues
ou de la Cornouaille britannique, dont l'étain a été si longtemps
matière d'un grand commerce pour les Phéniciens. Mais, comme M. de
Rougemont le faisait observer déjà en 1866, le nom phénicien de l'étain,
_kasdir_ (que l'on retrouve dans le Κασσίτεροζ des Grecs),
n'avait pas franchi l'Adriatique, et par conséquent l'étain des bronzes
fabriqués auprès du massif des Alpes n'était pas apporté par les
Phéniciens; il arrivait plutôt de la Cornouaille par la Seine,
c'est-à-dire par l'intermédiaire des peuples de la Gaule; et par
conséquent les routes fluviales de la Gaule s'ouvrirent de bonne heure
au commerce des peuples occidentaux. «La Suisse occidentale, dit le même
auteur, abonde en monnaies des Santons et des Calètes[164];» un commerce
actif exista donc entre elle et les bords de la Manche et de l'Océan, au
temps des monnaies autonomes de la Transalpine. M. François Lenormant va
plus loin encore[165]: il croit que l'étain de Cornouaille vint
longtemps par la Seine, la Saône et le Rhône aux mains des Phéniciens
eux-mêmes, avant qu'ils eussent la hardiesse de se lancer dans l'Océan.

Ce n'est là qu'une conjecture; mais ce qui n'en est pas une, c'est
l'observation empruntée par cet écrivain à M. Pictet[166] que l'ancien
allemand, le lithuanien, le polonais et même le latin ont reçu le nom
donné par eux à l'étain des Celtes, qui le possédaient dans tous leurs
dialectes (cymrique, _ystaen_; cornique, _stêan_; armoricain, _stéan,
sten, stin_; erse _staouin_); mot explicable dans ces langues, puisque,
comme le dit M. Pictet, le cymrique _ystaen_ signifie _extension_, nom
qui convient à un métal ductile, tandis que _stannum_ n'a pas
d'étymologie en latin. Les Romains ont donc dû recevoir l'étain par
l'intermédiaire de la Gaule, comme les riverains du Weser, de la Vistule
et du Niémen le recevaient par la mer du Nord et la Baltique.

Dans tous les cas, Hallstatt a pu recevoir de bonne heure l'étain de
Cornouaille, et par conséquent non-seulement forger le bronze, mais
encore le fabriquer. Elle recevait aussi l'ambre[167] de la Baltique,
qui n'est guère moins éloignée. Peu importerait d'ailleurs, dit avec
raison M. de Sacken[168], en ce qui concerne la constatation d'une
civilisation assez avancée, que les objets d'art fussent importés ou
exécutés dans le pays; ni ceux qui les fabriquaient, ni ceux pour le
goût desquels le commerce demandait des œuvres délicates et coûteuses ne
peuvent avoir été des sauvages. Et les formes rudimentaires de certains
objets trouvés à Hallstatt ne prouvent rien en sens contraire,
non-seulement parce qu'à des fortunes diverses il fallait alors, comme
aujourd'hui, des produits différents, mais parce que, dans tous les
temps aussi, la ciselure achève ce que la fonte a grossièrement ébauché,
et qu'il ne faut pas juger d'une industrie par des œuvres
inachevées[169]. D'ailleurs, l'emploi des fibules semble indiquer des
vêtements compliqués, et, autant qu'on en peut juger par leurs débris,
les étoffes de Hallstatt n'étaient pas trop grossières. Le grand nombre
de faucilles qu'on y a trouvées indique un usage étendu de
l'agriculture; des lingots de bronze et _des scories_, des limes et une
petite enclume constatent positivement l'existence locale de l'industrie
métallique; et la fabrication locale du bronze lui-même résulte d'abord
d'une galette de _cuivre_ fondu, avec patine très-ancienne, tandis qu'on
n'a trouvé là _aucun_ objet _manufacturé de cuivre_, puis de la
composition chimique de certains bronzes de cette station. Les
proportions du cuivre et de l'étain varient, bien qu'en général elles
soient les mêmes que dans les autres pays (c'est-à-dire 90 % de cuivre);
mais un nombre considérable d'objets de parure, reconnaissables à leur
couleur pâle et à leur patine grise, contiennent une fraction importante
de nickel, 2 à 8 %, destiné à remplacer l'étain. Or, ce métal, dont les
gisements sont rares, se trouve en grande abondance dans celui de
Schladming, en Styrie, _à quelques heures de Hallstatt_, où il est
encore exploité, et d'où l'on tire aussi du cuivre. De plus, le nickel,
qui se retrouve dans certains bronzes de la Suisse occidentale, parce
qu'on le tire du Valais, ne se rencontre _jamais_ dans ceux
d'Étrurie[170]. Enfin, la forme et l'ornementation d'objets d'argile,
sans doute fabriqués sur place, sont exactement les mêmes que ceux des
objets de bronze de même nature. Pour le fer aussi, la Styrie fournit la
matière en abondance, et celui des forges _noriques_ était fort estimé
des Romains[171]. L'industrie des Celtes Noriques ne peut donc pas plus
être niée que leur commerce, pour des temps antérieurs à la conquête
romaine, car celle-ci, qui a laissé des traces dans le bassin de la
Traun, n'en a guère à Hallstatt même[172], dont le sel put trouver une
concurrence redoutable dans celui de la mer, quand les grandes routes de
l'Empire furent établies partout.

Nous avons vu que les inductions à tirer de faits divers nous reportent,
pour établir une chronologie approximative de cette station, vers le
IIIe, le IVe et le Ve siècle avant notre ère. M. de Sacken examine
séparément ce point avec sa rigueur ordinaire. Le cimetière de Hallstatt
est nettement distingué, dit-il, des cimetières alamans du IIe au Ve
siècle (après notre ère) par l'absence totale de bijoux en fer et du
style germanique, ainsi que par l'usage des inhumations; il tient même,
par un grand nombre de monuments, à la période florissante de l'art
étrusque, et, par le couvercle à figures d'animaux, au style archaïque
de l'Italie moyenne, c'est-à-dire aux Ve et VIe siècles[173]; par les
seaux, au temps de la nécropole bolonaise, période des lécythes à
figures noires (du VIe au IVe)[174]. M. de Sacken, d'ailleurs, se refuse
à fixer même au IVe siècle la limite inférieure de ces monuments, comme
on l'a voulu faire à cause de l'absence de l'argent, ce qu'il ne tient
pas pour indication suffisante, et à cause de l'absence de monnaies
imitées des philippes, l'usage de mettre des monnaies dans les tombes
paraissant n'avoir été introduit dans ces contrées que par les Romains.
Sans doute, ajoute-t-il, l'usage de ce cimetière a duré longtemps:
plusieurs types, surtout pour les bijoux, appartiennent à des temps
divers; il y a là des pointes de lances qui ressemblent à celles des
défenseurs d'Alesia, des vases de verre à côtes comme les Romains en ont
eu. En s'arrêtant à la période de cinq siècles qui précède
l'établissement de la domination romaine dans ce pays, on aura
l'approximation la plus juste à laquelle il soit possible de se
fixer[175].



CHAPITRE V

L'INTRODUCTION DU BRONZE DANS L'EUROPE MOYENNE


Revenons maintenant à la question plus générale de l'introduction du
bronze dans l'Europe moyenne, c'est-à-dire dans celle qui n'appartient
ni au bassin de la Méditerranée proprement dite, ni aux régions
Scandinaves, ni au versant de l'Océan glacial.

Disons-le d'abord: les anciens n'ont peut-être pas complètement ignoré
l'action exercée par la civilisation orientale sur les régions
illyriennes. Ils nous ont transmis à cet égard des renseignements rares
sans doute, mais intéressants, sinon à l'abri de toute critique, qui
sont rappelés par M. de Sacken[176]. Hérodien (VIII, 3, 19), dit-il,
nomme _Bel_ le dieu ou un dieu des Illyriens; et Tertullien (_Apol._,
24) dit que les Noriques adoraient Belen. Un autel de Bellenus, ou
Bellinus, a été trouvé près de Klagenfurth avec une inscription
constatant sa dédicace: or, Bel est un dieu asiatique. M. de Sacken
rapporte d'ailleurs avec toute apparence au culte ancien du soleil
l'usage d'allumer, au solstice d'été, les feux dits de la Saint-Jean,
retrouvant à la fois cet usage dans l'Irlande, la France[177], la
Haute-Autriche, la Carniole, l'Istrie, toute l'Allemagne du Sud, et,
enfin, la Petite-Russie (entre le Pripet et le Donetz). Il nie, contre
M. Nillson, que le séjour de quelques marchands phéniciens ait pu
imprimer des traces vastes et profondes dans les croyances et les
habitudes religieuses de grandes populations; il ajoute qu'il s'en faut
de beaucoup que ces traces soient bornées aux régions maritimes, et il
attribue cette communauté de coutumes à la communauté d'origine et de
croyance des populations elles-mêmes, émigrées d'Asie dans l'Europe
moyenne[178].

Il est vrai, deux objections peuvent ici être opposées: le nom de Bel
n'appartient point à la famille aryenne, à laquelle pourtant
appartiennent les populations celtiques, germaniques, scandinaves,
lithuaniennes et slaves, et, d'autre part, le culte du soleil se
retrouve chez tous les peuples païens. À celle-ci, la réponse est
facile: ce qui nous frappe ici, ce n'est pas la propagation du culte
solaire en lui-même, c'est l'identité du rite accompli, à une même date
solaire, chez des peuples de même race, depuis la mer d'Azof jusqu'au
golfe de Galway. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un des mille et mille
faits, linguistiques ou autres, qui démontrent d'une manière absolue que
la race celtique, aussi bien que les Germains et les Slaves, avait
apporté d'Orient et qu'elle _n'a jamais perdu_ la connaissance des
éléments de la civilisation matérielle et morale: c'est la conclusion
incontestable du livre entier de M. Pictet. Quant au nom de _Belen_,
retrouvé aussi en Gaule, mais qui peut n'être qu'une épithète, le
_doré_, pour signifier le soleil[179], ce n'est point au Bel assyrien
que le rapporte M. de Belloguet, mais bien au _Bhâla_ sanscrit, un des
noms de cet astre dans le plus ancien idiome connu[180] de la race
aryenne. M. Pictet, auquel il renvoie, ajoute ici un détail curieux:
c'est que l'irlandais a, seul de toutes les langues européennes,
conservé plusieurs des noms sanscrits du soleil[181], et parmi eux
_Béal_, reproduction exacte et sans nul suffixe du _Bhâla_ oriental.

Mais, sans aller si loin, nous pouvons reconnaître la _marche continue
de la même race_, emportant les traces d'une _même civilisation_, depuis
le bassin du Dniéper jusqu'aux rivages de l'Océan[182]. Rien
d'invraisemblable en soi à ce que des usages de la vie matérielle se
soient conservés chez elle, d'étape en étape, aussi bien que des
croyances et des rites. En fait, ces demi-barbares du Centre et de
l'Ouest ont-ils constamment _pratiqué_ la métallurgie, l'ont-ils _reçue_
des Étrusques, ou bien encore l'ont-ils _retrouvée_ depuis leur arrivée
en Europe? Ce sont là des questions aussi délicates qu'intéressantes que
soulève le docte conservateur du Musée des Antiques de Vienne. Engagés,
sur ses pas dans cette voie pleine d'attrait et de mystère, nous avons
reconnu, à l'aide de preuves certaines, le double fait d'une importation
méridionale et d'une fabrication locale dans le bassin du Danube
supérieur, mais sans être amenés peut-être jusqu'au temps où la race
celtique s'y établit: seulement nous allons voir bientôt et nous avons
déjà entrevu des motifs solides de croire que l'usage du bronze a été
directement apporté dans l'Europe moyenne par des Celtes sinon par eux
seuls. Nous avons étudié aussi les plus anciens bronzes de la vallée du
Rhône. Voyons maintenant à quelles conclusions il est possible d'arriver
en ce qui concerne l'ensemble de la Gaule.

M. Bertrand a intitulé deux des fragments qui composent son livre: _Le
bronze dans les pays transalpins_[183].--_La Gaule et l'Italie ont-elles
eu leur âge de bronze[184]?_ La contradiction entre ces deux titres
n'est qu'apparente. L'auteur connaît l'introduction très-ancienne, mais
exceptionnelle, du fer parmi les bronzes italiens, et il ne met point en
doute la découverte de bronzes étrusques en Bourgogne, en Suisse, en
Alsace, en Prusse rhénane, en Belgique[185]: dans le Wurtemberg, la
Bavière, l'Istrie, la Croatie, la Styrie, la Moravie et la Hongrie, M.
Bertrand n'ose affirmer qu'une certaine _analogie_ avec le style
étrusque; il étend d'ailleurs cette observation à des _pays éloignés_ du
parcours de l'émigration celtique: la Lithuanie, le Mecklembourg, la
Scandinavie[186]. Il reconnaît, d'autre part, qu'il existe, dans les
collections archéologiques, des bronzes gaulois de travail barbare, et
il combat la pensée du docteur Lindenschmidt et de son école qui
attribue au commerce étrusque, phénicien ou grec, l'importation de
_tous_ les objets de cette nature[187]. M. Bertrand ne pense pas que
l'influence grecque ait jamais dépassé, chez les Gaulois, le bassin du
Rhône, et il appuie son opinion sur le plus sûr des arguments, le style
des objets nombreux qu'on a rencontrés dans les fouilles. À plus forte
raison, ajoute-t-il, les Phéniciens et les Étrusques, moins
avantageusement placés que les Ioniens de Marseille pour exercer cette
influence, n'ont-ils pas dû avoir une grande action sur le développement
artistique et industriel de la Gaule centrale ou septentrionale[188]. Il
croit donc à une industrie du bronze vraiment nationale chez nous;
seulement, nous le verrons bientôt, il en restreint beaucoup
l'importance dans l'histoire générale de notre pays.

À bien plus forte raison encore rejette-t-il la pensée d'une action
antique, puissante et continue du commerce phénicien à l'égard des
peuples du haut et du moyen Danube, de la Bohême, du Mecklembourg, de la
Lithuanie et des presqu'îles Scandinaves, mais il est bien loin de nier
toute influence orientale. Sa pensée à cet égard m'avait déjà
singulièrement frappé quand je l'avais entendu lire cette note à
l'Académie des Inscriptions (3 octobre 1873). Elle n'est rien moins, à
mon avis, qu'une des idées les plus fécondes de la science moderne;
c'est la réponse à la grande question posée par M. de Sacken et que je
rappelais tout-à-l'heure.

«Il s'agit, dit M. Bertrand, dans la préface de ce morceau[189], de
savoir si, _en dehors du monde classique_, il a existé, oui ou non, _dès
l'antiquité la plus reculée_, une _civilisation_, autre sans doute, mais
à bien des égards très-développée, qui a fait sentir son influence sur
une _étendue de pays presque égale au monde connu des anciens_. Or,
l'existence de ce monde nouveau, _civilisé à sa manière, ne paraît plus
contestable_. La civilisation qu'il représente, bien que plongeant,
comme la civilisation classique; ses _principales racines_ en Orient,
n'a que de très-lointains rapports avec l'art hellénique ou étrusque, et
tout au plus dans la mesure de parenté, qui unit entre eux les divers
idiomes indo-germaniques.» Et dans la préface de son livre[190],
l'auteur, indiquant à l'avance l'_unité_ de cette civilisation étrangère
aux données classiques, écrivait ces mots: «Les palafittes des lacs de
Genève, de Neuchâtel, de Bienne et du Bourget semblent, à considérer la
similitude seule des objets, une colonie scandinave. Les armes ont la
même dimension, la même forme, les mêmes poignées étroites et souvent à
antennes. Les bijoux ont les mêmes motifs de décoration, les couteaux la
même forme. La Suisse est même, sous ce rapport, beaucoup plus près du
Danemark que la Hongrie. L'or y est seulement moins, abondant; on
s'aperçoit que ces populations ne sont plus à portée de l'Oural.»

En présence de cette immense et magnifique question, le devoir du
critique est tout tracé. Il résulte manifestement de l'importance et de
la nouveauté des aperçus une nécessité pour la science de les répandre
le plus promptement et le plus largement possible, avec les moyens d'en
mesurer la valeur; il nous faut, par conséquent, analyser
scrupuleusement ce court travail, en citer fréquemment le texte, puis
rechercher tout ce qui permettra d'en critiquer ou d'en confirmer les
aperçus.

«Un des grands arguments des partisans de la thèse _phœnico_ ou
_gréco-tyrrhénienne_, dit l'auteur, est la perfection de quelques-uns
des bronzes recueillis dans les stations ou sous les monuments les plus
incontestablement anciens des contrées dont il s'agit. Ce n'est donc
pas, dit-on, chez ces peuples que cette industrie est née... Or..., d'où
ces objets viendraient-ils, sinon du foyer de toute civilisation, du
bassin de la Méditerranée, de Sidon, de Tyr, de Chypre, d'Adria, de
Populonia ou de Marseille... Mais... soutenir que le problème n'a que
deux solutions possibles, la solution du bronze indigène et la solution
phœnico-étrusque, est une erreur évidente. En dehors de la Phénicie, de
la Grèce et de l'Étrurie, existaient, dans l'antiquité, plusieurs grands
centres de civilisation qu'il est plus que permis d'interroger, qu'il
faut interroger avant tout... Je veux parler des vastes contrées dont le
Caucase est comme la tête[191].» L'auteur rappelle, alors que les Grecs
attribuaient aux peuples de l'Asie-Mineure la première exploitation du
fer et du bronze; que «Strabon indique comme un des centres
métallurgiques les plus anciens le pays des Chalybes, dont Homère
vantait déjà les mines d'argent;» qu'Ézéchiel signale le commerce des
vases d'airain envoyés à Tyr par Tubal et Mosoch, c'est-à-dire par des
peuples voisins du Caucase[192], et il ajoute: «Jetez maintenant un
regard sur une carte du monde connu des anciens. Demandez-vous quelle
est la route la plus courte, la plus naturelle, du pays des Chalybes ou
des montagnes de la Phrygie, soit aux bords de la Baltique, soit au pied
des Alpes; vous reconnaîtrez sans peine que c'est la vallée du Danube
d'un côté, les vallées du Dniéper et de la Vistule de l'autre. M. A.
Maury a signalé depuis longtemps, dans un cours malheureusement non
publié, ces deux grandes voies de commerce entre l'Asie et l'Europe,
suivies par toutes les migrations de peuples depuis les temps les plus
reculés. De nouvelles découvertes confirment chaque jour l'exactitude de
ces idées[193].»

La date du _Xe siècle au moins_ avant notre ère, que l'auteur indique
sommairement comme étant celle de la première introduction dans diverses
régions de l'Europe occidentale des armes, bijoux et ustensiles de
bronze[194], n'est pas contradictoire avec le résultat auquel nous ont
conduit les fouilles de Hallstatt; l'idée générale de M. Bertrand est
d'ailleurs en parfait accord avec celle de M. de Sacken, qui reconnaît
l'origine asiatique de l'industrie du bronze et même des motifs
d'ornementation adoptés par les peuples de l'Europe moyenne; seulement,
l'auteur allemand incline à croire que leurs relations avec les peuples
de la Méditerranée ne furent jamais complètement interrompues[195]. Mais
M. Bertrand, mettant à part les objets d'importation méridionale et
probablement moins ancienne, s'attache à suivre la trace de
l'ornementation spéciale aux régions indiquées par lui, et il ajoute:
«Ces divers objets ont un cachet évident d'origine commune, à côté de
différences également sensibles, comme seraient les variétés d'une même
plante acclimatée dans des contrées diverses;--l'ornementation de ces
objets, qui n'admet que des lignes géométriques, à l'exclusion de toute
représentation d'être animé ou même de plante, indique qu'ils venaient
tous d'un même centre, ou que les pays où on les trouve pratiquaient des
religions analogues... Cette situation est tout à fait analogue à celle
qu'offre l'ensemble des langues indo-européennes, qui se montrent de
même à nous, en Europe, avec tant de variétés ressortant sur un fond
général uniforme[196].»

L'auteur fait ensuite ressortir aux yeux mêmes du lecteur, par des
rapprochements de dessins, la ressemblance d'ornementation entre des
colliers trouvés en Lithuanie et en Suisse, entre des épées de Suisse et
de Suède, comme de France et d'Irlande, entre des poignards de France et
du Mecklembourg[197]. Or, ajoute-t-il, «de même que les dialectes les
plus anciens sont ceux qui ont entre eux le plus d'éléments communs, on
entrevoit que ce sont les bronzes des époques les plus reculées qui nous
montrent les plus frappantes ressemblances et aux distances les plus
grandes, comme étant plus rapprochés de la source commune;» tandis que
l'art étrusque, soit hellénisé, soit romanisé, ne ressemble en rien aux
antiquités irlandaises, scandinaves ou lithuaniennes; et là même où l'on
peut reconnaître une analogie avec l'art étrusque, dans le bassin du
Danube et le voisinage de l'Adriatique, elle est d'autant moins sensible
que l'époque est moins ancienne[198]. Il invoque même, à l'appui de ce
sentiment sur l'existence de l'art transalpin et son origine orientale,
l'opinion de M. Conestabile, l'archéologue éminent de l'Étrurie[199].

En même temps que M. Bertrand lisait cette note à l'Institut, M.
François Lenormant achevait la rédaction ou commençait l'impression de
ses _Premières civilisations, études d'histoire et d'archéologie_,
ouvrage dans lequel il fait ressortir[200] une pensée du baron
d'Eckstein, dont le rapprochement avec les lignes précédentes est digne
d'un vif intérêt. Tous les peuples aryens, disait le savant danois,
depuis les Hindous jusqu'aux Celtes, en passant par les Germains, ont
attribué l'invention de la métallurgie à des êtres surnaturels,
différents de leurs divinités nationales et quelquefois même considérés
comme malfaisants, tandis que ces deux derniers caractères ne se
retrouvent plus, quant aux génies inventeurs de cet art, dans les
traditions des peuples appelés Touraniens. Il y a là une indication
aussi vague que l'on voudra, mais probable, d'un emprunt de cette
industrie fait ou renouvelé par les Aryens à une race étrangère. Mais,
en ce qui concerne spécialement le bronze, la géographie est bien
autrement décisive. La fabrication de cet alliage exigeait, nous l'avons
vu, des relations directes ou indirectes, mais permanentes, avec une
contrée renfermant des mines d'étain, puisque l'emploi du zinc pour cet
usage n'existait pas durant ces temps reculés, ainsi que le démontre
l'analyse des bronzes antiques[201]. Mais, comme les gisements d'étain
sont fort rares en Europe et ne s'y trouvent guère que dans l'extrême
Occident, comme des relations avec les îles Sorlingues ne peuvent pas
être supposées, lors de l'arrivée des migrations aryennes dans les
bassins du Dniéper et du Danube, il faut admettre que Celtes,
Lithuaniens et Scandinaves avaient conservé des relations commerciales
avec une région asiatique, au temps de leurs plus anciens bronzes, et
qu'ils étaient encore, comme le témoigne d'ailleurs l'identité
d'ornementation, sous l'influence d'une commune impulsion dans
l'exercice de cette métallurgie; il fallait donc que cet exercice eût
subsisté sans interruption depuis leur séparation. C'était donc la
civilisation de l'âge du bronze qu'ils _apportaient_ avec eux.
Seulement, il est très-douteux que la fabrication même de cet alliage
fût alors l'œuvre des peuples européens; ils le tiraient plutôt d'Asie
tout fait, soit ouvré, soit en lingots; les _noms_ germaniques,
celtiques, lithuaniens et polonais de l'_étain_ n'ont rien de commun
avec ses dénominations asiatiques[202], tandis qu'un nom sanscrit de
l'_airain_ se retrouve en irlandais, et qu'une même racine verbale
(_bhrâs_, luire) a pour dérivés des noms de l'airain, en Scandinave, en
anglo-saxon, en anglais, en irlandais, en cymrique et même en français,
M. Pictet pensant, avec toute vraisemblance, que _bronze_ vient du
cymrique _près_[203].

Quel était ce centre asiatique de la fabrication du bronze, pour les
anciens peuples de l'Europe moyenne et septentrionale? M. de
Rougemont[204] signale l'existence d'un gisement d'étain dans le
district de Bamian, au milieu de l'Hindou-Kosch, l'ancien Paropamisus;
et il rappelle que Strabon (XVI, 2) constate l'existence de ce métal
dans la même contrée. Là fut sans doute exploité l'étain servant à
fabriquer le bronze dans la patrie commune des vieux Aryas, dans la
région voisine du plateau de Pamir. Il serait bien téméraire de dire
qu'il fût exporté de si loin vers le Dniéper et le Danube; mais il n'y a
rien que de vraisemblable à penser, comme M. Bertrand, que le centre de
cette exportation était au pied du Caucase, quand M. de Rougemont nous
assure[205] que la Géorgie contient des mines d'_étain_, ainsi que d'or,
d'argent, de fer et de _cuivre_. Il pense même (p. 171) trouver une
trace du séjour d'émigrés aryens dans ce pays, une preuve de ce fait
qu'une de leurs tribus s'y serait arrêtée pendant la marche, quand il
dit que les descendants de Tubal parlent, dans le Lazistan, une langue
voisine du géorgien, qui est, dit-il, une langue aryenne. Il est vrai
que le Tubal et le Mosoch bibliques sont issus de Japhet, comme les
Aryens; il est vrai encore que la langue caucasique nommée _ossèthe_ est
reconnue pour aryenne. C'est donc sur un fait réel et important pour la
présente question que M. de Rougemont appelle ici l'attention du
lecteur; seulement il en exagère les termes. Le géorgien proprement dit
est une langue à part, quoique son vocabulaire contienne beaucoup de
mots d'origine aryenne, et tel était déjà le cas de la langue parlée en
Arménie, avant l'arrivée peu ancienne des Arméniens proprement dits, par
la population que M. François Lenormant nomme Alarodienne, et que
l'arrivée des nouveaux envahisseurs refoula vers la Géorgie et le
Lazistan. C'est ce qu'il expose dans la deuxième de ses _Lettres
assyriologiques_[206], et ce qui peut nous suffire ici. Nous en
conclurons, en effet, que cette région a été réellement le séjour
antique de populations aryennes, dont les sœurs, connues sous les noms
de tribus moschienne et tibarénienne, y ont, comme nous l'avons vu, fixé
leur demeure et se sont appliquées à l'exploitation des métaux,
peut-être d'après les leçons données par les premiers habitants du pays,
tandis que la chasse, la guerre, l'amour des aventures entraînaient vers
l'Occident Slaves et Lithuaniens, Germains et Celtes; mais ils
conservaient avec ceux-là, grâce à la communauté originaire du langage,
et à une parenté non encore oubliée, les relations commerciales dont les
émigrants ne pouvaient méconnaître la nécessité, puisqu'ils étaient
accoutumés à l'usage du bronze, et qu'il leur était alors _impossible_
de le fabriquer dans leurs nouvelles patries, où l'étain n'existait
pas[207]. Graduellement échelonnés le long des grands fleuves de
l'Europe occidentale, qui leur offraient une route facile, non-seulement
de migration, mais de commerce, les nouveaux habitants du continent
européen entretenaient avec la côte Sud de la mer Noire des relations
permanentes, directes pour les habitants des bouches du Danube et du
Dniéper, indirectes pour les autres, mais par l'intermédiaire de peuples
d'une même race et d'idiomes voisins. Ce commerce des métaux était
incomparablement plus utile que celui de l'ambre, dont pourtant
l'existence aux temps préhistoriques de l'Europe centrale a laissé des
traces incontestées; et qui sait si des relations incessantes de cette
nature n'ont pas contribué grandement à maintenir, dans le cours des
siècles, la parenté si prochaine des idiomes slaves avec le lithuanien,
pour le bassin du Dniéper, et, pour les bassins du Danube, de l'Oder et
de la Baltique, la parenté non moins étroite des idiomes germaniques et
Scandinaves.



CHAPITRE VI

L'ÂGE DU BRONZE & DE LA PIERRE POLIE DANS LA GAULE OCCIDENTALE, CENTRALE
& SEPTENTRIONALE.


L'assemblage des deux parties de ce titre devra paraître un paradoxe à
ceux qui n'ont encore appris à connaître l'archéologie préhistorique que
par les assertions gratuites admises à circuler dans le monde sous le
nom de principes de cette science. Pourtant, je n'ai fait, en
l'écrivant, qu'indiquer les conclusions de M. Bertrand dans son fragment
intitulé: _De l'expression: âge de bronze, appliquée à la Gaule_,
communication au Congrès de Stockholm, qui forme les pages 206-14 de
l'_Archéologie celtique et gauloise_. J'ai déjà parlé des premières
pages de cette note en rendant compte d'une étude de M. Chantre sur les
bronzes de la vallée du Rhône; je me bornerai donc ici à la question
capitale de l'union ou de la séparation, chez nos ancêtres, de l'emploi
de la pierre et de l'emploi du métal.

La pensée de l'auteur, dans le paragraphe en question, est, en effet,
surtout de combattre un préjugé très-répandu et très-funeste au progrès
de la véritable science, le préjugé qui suppose que les âges de la
pierre, du bronze et du fer se sont produits spontanément et suivant un
ordre fatal, dans le genre humain en général et dans chaque pays en
particulier. Bien au contraire, en Grèce, en Italie, et, nous l'avons
vu, dans la vallée du Danube, l'usage du fer a été successivement
répandu par des migrations venues de l'Orient[208]; nulle part, au Sud
du Danube, on n'a trouvé la _preuve_ qu'une contrée tant soit peu
étendue ait jamais connu et généralement employé le bronze à l'exclusion
_absolue_ du fer[209], tandis que dans les contrées du Nord et de
l'Ouest de l'Europe l'usage du fer a été inconnu ou repoussé jusqu'à des
temps très-voisins de l'ère chrétienne[210]. Qu'un âge du bronze
proprement dit ait existé chez les Scandinaves, cela n'est pas contesté;
mais il n'en est pas de même pour la Gaule, où, malgré la connaissance
et l'usage du bronze, l'usage des instruments de pierre a subsisté
jusqu'à l'époque, peu antérieure à notre ère, où le fer y a _supplanté_
le bronze, sinon même encore par-delà.

«La période du bronze, à supposer qu'il y en ait eu une, disait M.
Bertrand dans sa préface[211], n'a donc été ni longue ni générale en
Gaule... Une couche indigène d'origine inconnue, au-dessus de laquelle
se sont superposées les tribus, de type septentrional, selon toute
probabilité[212], qui enterraient leurs chefs sous les dolmens, tel
paraît avoir été, en Gaule, jusqu'à l'arrivée des bandes armées de
l'épée de fer, le _substratum_ humain. Il ne faut faire exception que
pour les contrées qui furent plus tard l'Helvétie et la Narbonnaise, où
des groupes plus civilisés s'étaient établis de bonne heure. Ces groupes
paraissent avoir fourni, en France, une aristocratie restreinte... En
somme, l'_époque de transition_ séparant, en Gaule, l'âge de la pierre
polie de l'âge définitif du fer, deux âges très-nettement caractérisés
par un ensemble de faits archéologiques incontestable, est à la fois
_très-obscure_, mal définie, mal limitée.»

Quelle était cette civilisation antique de la Gaule, civilisation
antérieure à l'arrivée dans le Sud-Est des tribus auxquelles M. Bertrand
réserve spécialement le nom de celtiques, et qui, durant des siècles, y
ont vécu, à côté des anciens habitants? La réponse très-incomplète, il
est vrai, mais non pas incertaine et confuse, à cette question d'un si
vif intérêt pour nous, puisqu'il s'agit de nos ancêtres, sera fournie
surtout par une cinquantaine de pages[213] du livre de M. Bertrand,
intitulées: _Monuments dits celtiques_. Elles contiennent les
conclusions d'un Mémoire couronné en 1862 par l'Académie des
Inscriptions, et entré presque tout entier[214] dans divers articles du
_Dictionnaire d'Archéologie_ (époque celtique), que publie la
_Commission de la topographie des Gaules_. Il convient d'ajouter à ce
paragraphe ceux qui ont pour titres: _De la distribution des dolmens sur
la surface de la France_[215], et: _Un mot sur l'origine des dolmens et
allées couvertes_[216]. La question qui nous occupe en ce moment est là
en partie résolue par le résumé de faits positifs presque innombrables,
qui ont enfin permis à la science de sortir du domaine des conjectures,
d'écarter définitivement des hypothèses téméraires ou même
insoutenables, qui avaient usurpé son nom pour créer de toutes pièces
une _archéologie celtique imaginaire_. Déblayer un pareil terrain,
c'était certes beaucoup déjà, mais M. Bertrand a commencé à y
construire. Il y a tracé les grandes lignes d'une _archéologie
véritable_, méritant le nom d'histoire dans le sens large qu'on attribue
maintenant à ce mot.

Néanmoins, il n'y a pas lieu pour nous, du moins en ce moment, d'étudier
l'ensemble de ce travail. Ce que nous nous proposons dans le présent
paragraphe, c'est de reconnaitre, sur notre territoire, la transition de
la pierre au bronze: les sépultures seules doivent nous fournir ici les
éléments d'une réponse. Nous ne parlerons donc pas des menhirs isolés,
puisqu'on n'a jusqu'ici trouvé à leurs pieds ni débris humains ni
instruments de métal ou de pierre. Si quelques-uns, comme il est
probable, furent élevés en mémoire de morts illustres, on ne peut, en
général, les distinguer des bornes de propriétés ou des blocs
erratiques[217]; Mais, au contraire, _les dolmens_, auxquels d'ailleurs
sont quelquefois associés des menhirs, furent généralement, sinon
universellement des _tombeaux_, et ces tombeaux caractérisent par leur
contenu la civilisation de leur époque.

«Sous les dolmens non violés autrefois et demeurés intacts jusqu'à nos
jours, disait l'auteur[218], les instruments de _pierre_ dominent; le
_bronze_ est très-rare; le _fer_ n'apparaît jamais.» Il ajoute, il est
vrai, en note (1er février 1876): «Depuis cette époque, _quelques_ faits
nouveaux portent à croire que cette affirmation est _trop absolue_.»
Mais ceci n'a point d'importance pour la question de l'ensemble. Que
cinq ou six sépultures de l'âge des dolmens aient ou non contenu des
objets en fer, cela ne peut indiquer que des actes isolés de volonté
individuelle, puisqu'il est certain que le fer était _connu_ dans la
vallée du Rhône à l'époque où l'usage habituel du bronze se répandit sur
cette frontière. Plus loin[219], M. Bertrand disait encore: «Les objets
déposés sous les dolmens _avec les squelettes_[220] sont, en grande
majorité, des armes et ustensiles en silex; le bronze y apparaît
rarement, l'or à peine, le fer jamais. C'est l'indice d'un état social
tout à fait primitif et bien inférieur à celui que nous dépeignent les
récits des Grecs et des Romains, en nous parlant des Celtes et des
Gaulois.» Aussi regarde-t-il l'âge des dolmens comme antérieur aux temps
celtiques, du moins dans le sens qu'il donne à ce dernier mot, mais
cette conclusion ne signifie pas du tout qu'il les reporte à une
antiquité bien haute.

Les _tumulus_ isolés ou agglomérés sont aussi, le plus souvent, des
sépultures, mais avec cette distinction que les tumulus isolés, aussi
bien que les dolmens qu'ils recouvrent quelquefois, sont rencontrés
surtout dans la région Ouest et Nord-Ouest de la Gaule, celle qui nous
occupe en ce moment. Ils contiennent généralement des galeries et des
chambres, et la proportion des substances composant les objets qui s'y
trouvent enfouis diffère très-notablement de celles que nous
présentaient les dolmens apparents. Les tumulus contiennent plus
d'objets en bronze que d'instruments de pierre (2/5 seulement pour
ceux-ci); le fer s'y montre, quoique dans une faible proportion[221].
Dans l'Ouest comme dans l'Est, l'incinération est l'exception et
l'inhumation la règle pour les sépultures recouvertes par des
tumulus[222].

Trois conclusions d'une importance extrême résultent directement de ces
faits: 1° la connaissance et même l'usage du bronze coexistent, au temps
des dolmens, avec l'usage dominant des instruments de pierre; 2° le même
fait existe au temps des sépultures sous tumulus, mais avec des
proportions tout autres, quoique ce ne soit pas une proportion inverse,
puisque les tumulus contiennent encore 40 % d'objets en pierre, et que
ce chiffre est fort loin d'être atteint par le bronze des dolmens; 3° de
cette différence résultent logiquement une différence de temps et même
une distinction ethnographique, puisqu'on ne remarque pas de transition
insensible entre l'une et l'autre espèce de dépôts, comme elle aurait dû
se produire dans le cas d'un simple progrès. C'est ce que l'auteur
exprime en disant: «Les dolmens sont pré-celtiques; les tumulus sont
celtiques[223].» En d'autres termes, le genre de civilisation qui
dominait à Villanova, à Golasecca, dans la vallée du Rhône et dans
certaines habitations lacustres de cette dernière région a pénétré
tardivement, péniblement, imparfaitement dans la Gaule centrale et
occidentale, où se trouvait une population compacte, en possession d'une
civilisation tout à fait distincte et appuyée sur un ensemble de graves
enseignements religieux, le système des druides, reconnu pour immémorial
par les habitants du pays, et profondément enraciné dans leurs mœurs
publiques et privées, tandis qu'il était ignoré des Gaulois à l'Est du
Rhin. Les Celtes de M. Bertrand ont pu dominer la Gaule entière et y
former cette classe des nobles que décrit César, mais ils n'en ont
certainement pas renouvelé la population, qui leur a, paraît-il,
communiqué ses croyances; ils lui ont apporté l'usage, mais non pas à
beaucoup près l'usage exclusif du bronze (le fer, ou tout au moins
l'usage commun du fer, n'étant arrivé que par les Gaulois proprement
dits). Cet usage du bronze, les Celtes nouveaux venus semblent l'avoir
plus encore conservé que communiqué à l'ancienne population, puisque les
_tumulus_, sous lesquels on le rencontre en proportions considérables,
ne peuvent avoir été que des sépultures aristocratiques.

De tout ceci il résulte que, jusqu'à un temps voisin de Jules César, les
instruments de pierre furent d'un usage habituel dans la moitié
occidentale de la Gaule, sinon dans les deux tiers; je pourrais et
devrais même dire que l'usage en était dominant, car si le bronze
l'emporte dans une _faible proportion_ seulement, en ce qui concerne le
_mobilier des chefs_ ensevelis sous les tumulus, la conséquence
naturelle est que _l'usage des métaux_ était _exceptionnel_ encore pour
la masse de la population, pour les descendants des anciens indigènes,
lesquels, d'ailleurs, ont sans nul doute conservé pour eux-mêmes l'usage
des sépultures sous dolmens[224]. La simultanéité des dolmens et des
tumulus isolés de l'Ouest résulte d'ailleurs, ce semble, du fait signalé
plus haut que, si ces tumulus renferment souvent des galeries et
chambres funéraires, ils recouvrent quelquefois de simples dolmens. Ce
seront, si l'on veut, les tombeaux des membres d'une seconde
aristocratie, appartenant à la race vaincue.

À ce point de vue, nulle partie de la France peut-être n'offre plus
d'intérêt à l'archéologue que celle qui a formé les départements du Lot,
de l'Aveyron et de la Lozère. Ces départements ne contiennent pas, à eux
trois, moins d'un millier de dolmens[225], et, pour l'_Aveyron_ en
particulier, des faits d'un extrême intérêt ont été produits aux Congrès
de Paris et de Norwich, entre la rédaction du Mémoire de M. Bertrand
(1861) et la publication de son volume. Dans le Congrès de 1867, en
effet, M. E. de Cartailhac, en signalant le nombre considérable de
monuments en pierre brute que présentent ce département et les
départements voisins[226], ajoutait d'abord, pour en faire connaître le
caractère, que les dolmens de l'Aveyron, quelquefois, mais non toujours
recouverts d'un tumulus, paraissent avoir été des sépultures de famille,
puisqu'on a souvent trouvé, sous un seul d'entre eux, une vingtaine de
squelettes, hommes, femmes et enfants; que les haches en pierre polie,
bien que fréquemment rencontrées dans ce pays, et spécialement dans les
cavernes, n'y sont presque jamais découvertes dans les sépultures, mais
bien des pointes en silex finement taillées et barbelées; que des corps
incinérés s'y trouvent, quoique à l'état d'exception; que les ossements
d'espèces émigrées y manquent absolument, et que le _métal_ constitue la
matière de près d'un cinquième des objets trouvés sous ces _dolmens_.
Puis il insistait avec grande raison sur ce fait, si grave pour l'étude
des temps de transition auxquels nous ramenaient assez manifestement les
observations précédentes: «Ce métal est du bronze, dit-il. Encore rare
et précieux, il n'est employé que pour des bijoux à peu près
exclusivement, et la plupart de ces pièces copient exactement les perles
rondes et longues des pendeloques en pierre, à un point qui ne peut
laisser aucun doute sur le fait que les _hommes des dolmens_, à l'apogée
de l'industrie de la pierre polie, font pour la première fois usage du
bronze, qu'ils n'avaient pas d'ailleurs inventé. Si l'on veut tenir
compte de l'impossibilité de trouver du premier coup l'alliage; si l'on
remarque la _perfection_ de certains anneaux, bracelets ornés de
spirales et double hélice... on ne peut douter que la multitude n'ait, à
ce moment, _reçu_ le bronze d'un peuple qui lui _envoyait_ des lingots
et ses propres produits... Tout semble attester la lenteur avec laquelle
la pierre a fait place au métal[227].» C'est à la race aryenne que
l'auteur attribue la transmission du bronze à nos contrées occidentales;
il ne paraît pas croire que les hommes des dolmens lui aient eux-mêmes
appartenu[228].

Un an plus tard, à Norwich, M. E. de Cartailhac revenait sur ce sujet
avec des preuves nouvelles. Un dolmen sous tumulus de l'Aveyron, fouillé
par M. l'abbé Cérès, avait donné des ossements brûlés, des fragments
d'anneaux en bronze et des grains de collier en fer, posés sur la table
même, tandis que, dans l'intérieur du dolmen, tous les objets étaient en
pierre[229]. Dans un autre tombeau, fouillé aussi par M. Cérès, «on
trouva _pêle-mêle_ des _pointes en silex_, quelques morceaux de bois de
cerf, travaillés au moyen d'un instrument tranchant, des tessons de
poterie grossière, quatre _morceaux de fer_... et une centaine de grains
de collier en calcaire, jais, coquille, os, bronze et fer... Ce fait est
fort important, ajoute M. de Cartailhac, et, s'il était admis sans
contestation[230], il faudrait presque renoncer à l'âge du bronze dans
notre Aveyron, puisque les hommes des _dolmens_ y auraient vu l'aurore,
non-seulement de l'âge du bronze, mais encore, peu de temps après, de
l'âge du fer. Il est de fait que les objets en bronze sont extrêmement
rares chez nous, et que les musées en possèdent bien peu[231].»

On le voit, des observations faites dans une des régions les plus
abondantes en dolmens préludaient par des conclusions locales à celles
de M. Bertrand. Mais est-il possible d'aller plus loin et d'atteindre
ici, au moins comme limites, des dates chronologiques absolues? Ni M. de
Cartailhac, ni M. Bertrand ne l'auraient osé encore au printemps de
1876; nous paraissons devoir être plus heureux aujourd'hui, grâce à la
découverte de M. Kerviler, que l'auteur de l'_Archéologie celtique_ me
signalait un mois ou deux après la publication de son volume, et dont
l'importance le frappa davantage encore quand il se fut rendu sur les
lieux, découvertes que je vais analyser brièvement ici. Je résume les
trois articles dans lesquels M. Kerviler lui-même a décrit et interprété
cette découverte[232]. Elle a soulevé de vifs débats, dont il est
indispensable de bien connaître le point de départ.

Le bassin à flot de Saint-Nazaire, qui fut créé il y a vingt-cinq ans,
enferme par une digue une anse de la Loire, immédiatement au-dessus de
la ville. Les travaux faits en cet endroit pour enlever les alluvions
vaseuses n'avaient donné lieu à aucune découverte intéressante; mais
pour le bassin de Porhoët, compris entre la pointe de ce nom et celle de
la Ville-Halluard, qui termine le premier bassin, il n'en a point été de
même: des sondages récemment opérés y ont fait reconnaître une ancienne
vallée très-profonde à versants rocheux. «En étudiant la direction
générale de ces versants rocheux, dit M. Kerviler, je fus bientôt
très-frappé de voir qu'elle correspondait à peu près exactement avec
celle de la petite rivière du Brivet... qui, par un caprice bizarre, se
détourne brusquement à quelques kilomètres de Saint-Nazaire, pour
revenir presque sur ses pas et se jeter en Loire près du village de
Méans. J'eus aussitôt la pensée que cette brusque déviation du Brivet ne
devait être qu'un accident... Les sondages minutieux nécessaires aux
travaux ne tardèrent pas à venir confirmer mes prévisions. Je reconnus,
en effet, que les deux versants rocheux ne se rencontrent qu'à un niveau
inférieur de 30 mètres à celui des basses mers... tandis que le Brivet
actuel coule aujourd'hui à Méans sur un lit rocheux dont le niveau est à
peu près celui des basses mers.» Les eaux de la rivière n'ont donc,
selon toute apparence, été reportées par dessus cette espèce de seuil
que par un long envasement. Toute espèce de doute a disparu, d'ailleurs,
quand, par le forage d'un puits artésien, on a retrouvé, dans son lit
aujourd'hui comblé, les eaux de l'ancien Brivet, le niveau de ce puits
étant supérieur à celui des hautes mers et se trouvant ainsi formé par
la pression d'eaux supérieures[233]. C'était à cette embouchure que se
trouvait le _Brivates portus_ des anciens[234].

C'est dans cet ancien lit, au fond du nouveau bassin de Porhoët, qu'on a
trouvé des débris du plus puissant intérêt, et qu'on les a trouvés,
circonstance _capitale_ en ce qui concerne la _chronologie_ soit
absolue, soit relative des antiquités, dans des _dépôts si parfaitement
réguliers_ qu'il est impossible de supposer un remaniement, un
éboulement, un déplacement quelconque des couches d'alluvion et des
antiquités elles-mêmes. Voici maintenant quelles sont, avec quelques
crânes trouvés à la fin de 1874 et présentant des caractères analogues à
ceux des crânes trouvés dans les dolmens de la France
septentrionale[235], les antiquités trouvées à quatre mètres en
contre-bas de la basse mer:

1° Deux _épées de bronze_ à deux tranchants et à léger renflement,
ressemblant beaucoup à celles des cités lacustres de la Suisse et à
celles qu'on a trouvées dans quelques rivières de la Gaule et dans
quelques tumulus; 2° un poignard, également en bronze; 3° une aiguille
en os; 4° une douille de hache en _corne de cerf_, avec son manche en
bois[236]; «5° un grand nombre d'andouillers de bois de cerf, tous
détachés de la même façon du tronc principal (et par conséquent à
dessein) et paraissant avoir servi, les uns de bouts de lance, les
autres d'instruments aratoires, socs de petites charrues ou sarcloirs:»
comme ils sont fort usés à la pointe, la destination _agricole_ est la
plus vraisemblable; 6° des poteries fort grossières, avec un très-petit
nombre d'objets en pâte plus fine, noire et vernissée en noir; 7° des
pierres de mouillage, remplaçant les ancres chez des peuples
demi-barbares, les unes cylindriques, en granit du pays, les autres
triangulaires, formées d'une roche étrangère à la localité, ayant sans
doute appartenu à des navires étrangers, en sorte que cet usage devait
être alors répandu sur la côte de l'Océan; 8° des ossements d'animaux,
appartenant tous à la _faune actuelle_ de la Gaule, sauf l'_aurochs_,
qui vivait encore dans nos forêts _sous les Romains_ et même depuis; 9°
enfin, des troncs d'arbres grossièrement équarris[237].

«De tout cela, ajoute M. Kerviler, résulte la présence incontestable,
dans ces parages, alors que le fond de la baie était à quatre mètres
au-dessous de la basse mer, de peuplades se servant d'objets absolument
semblables à ceux qu'on désigne sous le nom de contemporains de l'âge du
bronze[238].» Ajoutons qu'il s'agit bien, on nous le dit ici, du temps
des _tumulus_ gaulois et du bronze des _cités lacustres_, en d'autres
termes, de l'établissement en Gaule du peuple celte proprement dit.
C'est donc, l'extension de sa domination ou de son influence jusqu'aux
bords de l'Atlantique qui est constatée ici; mais l'usage des douilles
non métalliques pour les bâches, des instruments aratoires en corne de
cerf, et celui des ancres de pierre avait continué à prévaloir. Le métal
est connu, il est employé, mais l'usage n'en domine pas: c'est la
conclusion que nous ont déjà fournie les fouilles faites dans les
dolmens. Maintenant, peut-on savoir à quelle période de la _chronologie
historique_ appartient cet état de choses, dans notre pays?

La masse argileuse comprise entre les versants rocheux de cet ancien lit
du Brivet est formée, nous l'avons vu, de couches d'alluvions
parfaitement stratifiées. Des divisions, distantes de 10 à 20
centimètres l'une de l'autre, et formées par des files de coquilles,
paraissent au savant ingénieur correspondre aux périodes irrégulières
des grandes crues de la Loire, et des couches de sable de 1 à 10
centimètres d'épaisseur, assez éloignées l'une de l'autre, à de grandes
et rares perturbations de même nature. «C'est, ajoute-t-il, dans une de
ces couches, située à 2 m 50 de hauteur _maxima_ au-dessus de la
précédente (c'est-à-dire de celle où ont été trouvés les vestiges d'un
âge du bronze), et par conséquent à 1 m 50 au-dessous des basses mers,
que les ouvriers trouvèrent, au mois d'août dernier (1876), des
fragments de _poterie rouge_ présentant les caractères incontestables de
l'_industrie gallo-romaine_. Des _anses d'amphores_ suivirent bientôt,
puis de la _poterie brune_ à filets creux réguliers, et enfin, pour
_fixer exactement la date_ de cette couche, un petit bronze assez
fruste, mais encore _très-lisible_, de l'_empereur Tetricus_.» D'où il
résulte que, dans la seconde moitié du III e siècle _après_
Jésus-Christ, le fond de la baie était encore à plus d'un mètre en
contre-bas des basses mers[239].

Les 6 mètres de vase _régulièrement stratifiée_ qui recouvrent ces
débris ont donc mis 1,600 ans à se former, ce qui donnerait 37
centimètres et demi par siècle, si la formation avait été uniforme
jusqu'à nos jours. En fait, il paraît impossible de nier que le dépôt
ait été plus rapide, puisqu'il n'y a plus là de courant et même depuis
un temps assez long; mais l'importance de ces calculs réside uniquement
dans la mesure du temps écoulé entre le dépôt détaillé ci-dessus et le
dépôt gallo-romain, mesure qui, comme le dit l'auteur, permet de trouver
enfin un de ces chronomètres naturels dont M. de Quatrefages avouait que
l'appréciation avait toujours jusqu'ici échappé à la véritable science.

Si l'on admet le _maximum_ extrême de seize siècles pour le dépôt de 6
mètres d'alluvions et la proportionnalité du temps pour la distance
entre les deux couches, on devra reporter la plus ancienne à une date de
_six à sept_ siècles avant Tetricus, c'est-à-dire à peu près au
commencement du IVe siècle avant notre ère, au temps, pour l'Italie, de
la prise de Rome par les Gaulois, et, pour la Grèce, de la première
jeunesse de Démosthènes, époque nullement préhistorique, comme on le
voit. Mais faut-il admettre cette _proportionnalité_? Écoutons les
raisons alléguées par M. Kerviler:

«Au-dessus du niveau des basses mers, les eaux chargées de vase n'ont
plus été en permanence à la même élévation.» Mais cette objection perd
son importance «devant un examen attentif des envasements dans les
petits golfes échelonnés le long de nos rivières.»--«On connaît cette
loi d'hydraulique générale qui veut que, dans tout liquide en mouvement,
contenant des matières solides en suspension, s'il y a diminution de
vitesse, il y ait aussitôt dépôt.» C'est là, ajoute-t-il, la cause des
barres qui se forment là où le courant des rivières rencontre la marée,
et le dépôt s'opère surtout dans les anfractuosités des rivières, où la
vitesse de l'eau n'est pas comparable à celle du chenal. L'observation
constate que l'élévation de la marée n'est presque pour rien dans les
dépôts de cette dernière espèce. «Il est vrai, dit encore M. Kerviler,
que plus l'alluvion augmente de hauteur, moins longtemps elle reste
soumise à l'action des eaux vaseuses; mais aussi la compression par
tassement devient évidemment beaucoup moindre.» Des calculs que l'on
devra rechercher dans l'original, et où l'auteur fait entrer le nombre
des heures de flot et la pesée des cubes d'un même volume de vase, pris
dans la partie supérieure du dépôt et à 9 mètres au-dessous, l'amènent à
affirmer que le calcul direct par la proportionnalité des épaisseurs
conduit à un résultat voisin de la vérité absolue.

Mais il a trouvé une démonstration plus saisissante dans l'observation
d'une coupure verticale de la vasière et de ses _stratifications_, faite
par lui-même en compagnie de M. Paul du Chastellier. «Sur 2 mètres de
hauteur, dit-il, où nous les observâmes au-dessus de la couche sableuse
des débris de l'âge de bronze, elles paraissaient avoir 3 millimètres
d'épaisseur; entre la plupart on apercevait très-nettement de minces
couches noires, qui se décomposaient au toucher en _débris végétaux_
très-aplatis.» L'ordre régulier et presque invariable des couches est
sable, argile, débris végétaux, ceux-ci représentant le détritus annuel
de l'automne. L'épaisseur de chaque couche varie sensiblement; mais, _en
prenant les moyennes_ entre les chiffres extrêmes donnés par M.
Kerviler, on arrive à un peu plus de 4 millimètres pour les trois dépôts
d'une même année, ou de 40 centimètres par siècle, qui, pour 2 mètres et
demi (distance entre les deux dépôts historiques), donneraient six
siècles environ. L'auteur, qui avait le dépôt sous les yeux, et qui par
conséquent pouvait mieux juger dans quel sens il devait forcer la
moyenne, s'arrête à 35 centimètres pour l'épaisseur d'un dépôt
séculaire, «y compris l'épaisseur supplémentaire des grosses couches de
gravier,» ce qui donne sept siècles pour le total, c'est-à-dire à peu
près le résultat du premier calcul, avec quelque chose en plus, et nous
reporte seulement à une époque contemporaine de la législation
décemvirale pour les Romains, au _siècle de Périclès_ pour l'histoire de
la grande civilisation hellénique. Si les prises de moyennes laissent
toujours dans l'esprit un certain degré d'incertitude sur les
conclusions générales, l'accord de ce résultat avec le précédent doit
produire une forte impression.

Du reste, il faut le dire une bonne fois, l'usage des _instruments de
pierre_ n'est pas par lui-même une preuve de la haute antiquité d'une
station. Cet usage _existe encore_ aujourd'hui, _dans la Grèce_
elle-même, pour les instruments d'agriculture appelés _alostra_,
signalés par M. Emile Burnouf à l'Académie des Inscriptions. Le
cimetière _mérovingien_ de Caranda, dans l'Aisne, a présenté un mélange
considérable d'objets de pierre et de métal. Si leur répartition entre
les tombes est mal connue[240], ce sont là pourtant des faits qu'il faut
rappeler pour arrêter l'archéologie dite préhistorique dans la voie
téméraire où elle s'était engagée. Il n'en est pas moins vrai que l'âge
des dolmens, identique en Gaule à celui de la pierre polie
habituellement employée, a précédé, chez nos aïeux, l'emploi ordinaire
ou même fréquent des métaux quels qu'ils soient. Mais l'existence, mais
la nature même des monuments mégalithiques suppose une _société
régulière_, employant des forces réunies considérables pour les honneurs
religieux à rendre à ses morts, et plus particulièrement, semble-t-il,
aux morts des familles qui les gouvernaient et qui s'étaient illustrées
chez elles. La domestication des animaux, l'agriculture, l'horticulture,
le tissage de lin, une céramique assez avancée étaient d'ailleurs, au
temps de la pierre polie, des arts communément pratiqués en Gaule[241].

«On ne construit pas, dit encore M. Bertrand, on n'entretient pas des
stations sur pilotis, sans une forte institution communale... La
présence du jade, de la jadéite, de la calais, de l'ambre, dans des pays
qui ne produisent aucune de ces matières, prouve l'étendue du
commerce... La force des traditions éclate dans l'homogénéité des
monuments et dans la constance de certains détails... On a cru que l'âge
de la pierre polie représentait une des phases normales et nécessaires
du développement de l'humanité dans la voie du progrès, quelque chose
d'analogue à ce qu'est, en géologie, un étage bien tranché dans la
succession des terrains antérieurs à l'ère récente. Ce point de vue ne
peut qu'égarer. Le perfectionnement du travail de la pierre chez les
populations septentrionales et occidentales de l'Europe tient uniquement
à leur isolement. Il est synchronique et même postérieur au
développement bien supérieur de populations du Midi qui n'ont point
traversé d'étapes semblables[242].»

Ces lignes, consignées par M. Bertrand dans la Préface où il résume les
résultats de ses longues années d'investigations, devraient être
désormais l'épigraphe de tous les travaux relatifs à ce qu'on appelle
l'âge ou les âges de la pierre.

À quelle race appartenaient les hommes des dolmens? N'avaient-ils pas
été précédés sur notre sol par une race différente? Ce sont là deux
questions soulevées par l'étude du livre de M. Bertrand et que lui-même
n'a pas négligées, mais qui n'appartiennent pas complètement peut-être à
l'objet de la présente étude. Cependant elles y tiennent de trop près et
sont trop intéressantes en elles-mêmes pour ne pas attirer notre examen.



CHAPITRE VII

(APPENDICE)

À QUELLE RACE APPARTENAIENT LES HOMMES DES DOLMENS?--QUE SAIT-ON DES
PREMIERS HABITANTS DE LA GAULE?


La question ethnographique concernant les hommes des dolmens, cette
question que nos pères avaient à peine posée, tant alors elle paraissait
simple, a été vivement agitée dans ces dernières années, où des
documents nouveaux ont été produits en nombre considérable. On a même
soulevé hardiment la question de l'antiquité réelle des dolmens, au-delà
ou en deçà de la limite des temps classiques, dans notre Occident
lui-même. Résumons d'abord les opinions récemment produites, et nous
chercherons ensuite ce que chacune peut contenir de vérité. Avant tout,
voyons ce qu'a dit M. Bertrand, dans le volume qui a été l'occasion de
ce Mémoire.


§1.--_Opinions diverses sur l'ethnographie et l'époque des constructeurs
de dolmens_.

M. Bertrand a fait remarquer, non-seulement que les dolmens se trouvent
presque tous en dehors du territoire gaulois proprement dit[243], mais
encore qu'ils se trouvent en dehors des contrées désignées comme
celtiques par les anciens (avant César), et spécialement en dehors des
routes commerciales, indiquées par Strabon comme traversant la France
actuelle[244]. Il fait aussi observer que, contrairement à ce qui s'est
passé dans les contrées Scandinaves, l'inhumation était le mode habituel
de sépulture dans notre pays, aussi bien sous les tumulus que sous les
dolmens[245]. D'autre part, nos dolmens sont quelquefois recouverts par
des tumulus[246], ce qui peut indiquer la pénétration réciproque des
deux civilisations; et la transition d'une période historique à une
autre est là d'autant mieux marquée que le fer, le bronze et la pierre
se trouvent tous les trois sous les tumulus, quoique dans des
proportions fort inégales, signalant d'une part la prédominance des
Celtes, _plus nouveaux venus_, sur les anciens habitants, de l'autre des
relations encore très-limitées avec les _derniers arrivés_, les Gaulois
armés de fer. M. Bertrand est d'ailleurs disposé à croire que, là où les
tumulus sont isolés dans les régions à dolmens, la civilisation celtique
a plutôt été apportée par le contact que par l'invasion[247]. Il
s'agirait ainsi du simple ascendant d'une civilisation supérieure,
exercé par les Celtes du Sud-Est sur les populations de la Transalpine
occidentale.

«Les dolmens, ajoute M. Bertrand[248], se trouvent dans les îles, sur
les côtes septentrionales et occidentales de la Gaule, à partir de
l'embouchure de l'Orne jusqu'à l'embouchure de la Gironde. Ils se
groupent surtout sur les points et caps s'avançant dans la mer. Dans
l'intérieur, on les rencontre en majorité à proximité des cours d'eau
navigables; et l'on remarque qu'ils sont plus nombreux généralement à
mesure que l'on s'approche de nos principales rivières et de leurs
affluents. Les populations qui ont élevé les dolmens doivent donc,
ajoute-t-il, avoir remonté les fleuves sur des radeaux ou des barques,
ou suivi leurs rives. Cette loi est générale, ou du moins les exceptions
sont si rares qu'elles peuvent être négligées.» L'auteur énumère, un peu
plus loin[249], les contrées septentrionales, étrangères à la Gaule, où
l'on trouve des dolmens _nombreux_, appartenant en conséquence à une
civilisation _indigène_. Cette énumération nous présente deux groupes
assez bien liés: Hollande, Hanovre, Oldenbourg, Holstein, Sleswig,
Jutland, Mecklembourg, province de Magdebourg, Prusse occidentale, Suède
méridionale, île de Séeland; puis: îles de l'Ecosse occidentale, île
d'Anglesey, pays de Galles, partie Sud de l'Angleterre et côte, surtout
orientale, de l'Irlande. L'auteur indique rapidement les dolmens trouvés
en Asie[250] et consacre un paragraphe spécial à ceux de la province de
Constantine[251]; mais il regarde tous ceux-là comme en dehors de ses
conclusions, en ce qui concerne la race qui a élevé les nôtres. Sa
conclusion, du moins celle qu'il adoptait en 1861, lorsqu'il rédigeait
son Mémoire sur les _Monuments dits Celtiques_, était que les dolmens de
l'Occident sont l'œuvre de populations de race incertaine, nommée par
lui hyperboréenne[252], populations arrivées de la Baltique dans les
Îles Britanniques; de là elles «étaient venues s'abattre sur l'Armorique
et avaient pénétré dans l'intérieur du pays, en remontant le cours des
rivières qui s'y jettent[253].» Mais il ajoutait en note, au 1er février
1876: «Nous croyons aujourd'hui que la civilisation de la pierre polie a
bien suivi cette route; mais nous serions moins affirmatifs sur la
migration des populations. Nous ne croyons plus à une race des dolmens.»
Et quelques mois plus tard (7 novembre 1876) il écrivait à l'auteur du
présent Mémoire, qui lui avouait se sentir enclin à reconnaître, dans
les auteurs des dolmens, des tribus appartenant à la race celtique: «Tu
as raison pour les Hyperboréens. Le Huérou disait déjà qu'il prouverait
quelque jour que les Celtes et les Hyperboréens se confondaient sous
bien des rapports. Tu vois aussi que, sur ma carte, ils sont tous
représentés par une même teinte jaune. Mon article _Celtes_[254] ne
porte que sur les premières tribus celtiques connues des Grecs de
Marseille. Tu peux donc développer ton idée: tu ne feras que tirer les
conséquences légitimes contenues dans les faits. Je suis bien aise de te
voir à ce point de vue.»

J'ai dû citer cette communication d'Alexandre Bertrand pour _prendre
date en son nom_, et constater ainsi qu'il avait d'avance donné en
quelque sorte satisfaction à notre confrère, M. l'abbé Hamard, lequel,
dans la _Préface_ de sa traduction de J. Fergusson[255], s'attache à
revendiquer nos dolmens pour la race celtique. Voyons rapidement comment
M. Hamard appuie sa pensée.

Il accorde sans peine au savant directeur du Musée de Saint-Germain que
les dolmens n'appartiennent nullement aux tribus gauloises proprement
dites, et que l'on doit expliquer ainsi leur absence presque totale des
départements orientaux de la France. Mais il fait observer avec raison
que l'on en trouve partout dans le reste de la Celtique de César, et
spécialement un grand nombre dans le cœur de cette Celtique, dans le
centre religieux de la Gaule druidique, c'est-à-dire dans le pays des
Carnutes, et cela malgré les progrès considérables de l'agriculture, qui
a dû en détruire beaucoup. L'auteur ajoute que, les Celtes de la
Transalpine centrale et occidentale n'ayant été connus des Romains que
fort tard, on ne peut pas juger d'après les historiens de Rome de ce
qu'était la civilisation celtique durant les premiers siècles de son
établissement dans nos contrées. Il ajoute même, _à l'encontre_ de la
construction des dolmens par une race qui serait _venue du Nord
s'établir chez nous en remontant les fleuves_: 1° que toutes les
populations, toutes les races ont une inclination bien naturelle à se
grouper le long des cours d'eau; 2° que la région montagneuse de la
Celtique contient beaucoup de ces monuments.

Puis, quittant le terrain des objections et arrivant aux preuves
directes, M. Hamard énonce ce fait, que les dolmens se trouvent (en
Europe) surtout là où les langues celtiques se sont conservées jusqu'à
nos jours; que la tradition les rapporte aux Celtes; que les figures
gravées sur la céramique des dolmens sont analogues à celles des plus
anciennes _monnaies_ trouvées dans le même pays et spécialement _dans
les dolmens d'Arzon_. Il dit encore, sur le témoignage de M. H. Martin,
que des _inscriptions_ en caractères _ogham_ ont été trouvées en Irlande
dans l'intérieur de certains dolmens, et que, pour l'une d'elles, les
lignes de caractères se trouvant engagées entre les pierres du monument,
il est impossible de la supposer postérieure au monument lui-même.
Enfin, ajoute M. Hamard, si les dolmens ne sont pas celtiques, que
sont-ils? Avant les Celtes, les Ibères, que l'on croit de race finnoise,
ont occupé une partie de nos contrées; or, ni les Ibères, ni les
Finnois, n'ont élevé de dolmens dans les contrées qu'ils continuent
d'occuper.

M. Fergusson, l'auteur anglais que M. l'abbé Hamard a traduit, va plus
loin et cherche à établir les dates, approximatives sans doute, mais non
pas seulement relatives, de la construction des dolmens, tant
armoricains que britanniques: il les croit postérieurs à l'établissement
de l'Empire romain. Comment est-il parvenu à une conclusion si
radicalement opposée à tous les sentiments qui avaient été conçus
jusqu'ici?

Une observation importante, plus frappante selon moi que tout son
système, l'a conduit à penser, indépendamment de tout calcul de siècles,
que l'érection de ces dolmens n'occupe pas une place reculée dans
l'ordre des migrations successives des populations européennes. Il dit,
en effet, qu'un seul groupe de 'monuments mégalithiques existe, en
Angleterre (dans le Kent), à l'Est d'une ligne qui serait tracée de
l'embouchure de l'Humber à la baie de Southampton, c'est-à-dire dans les
pays jadis peuplés par les Belges[256], et que pas un seul monument de
cette nature n'existe dans le pays des anciens Belges continentaux[257].
Comme les dolmens sont très-nombreux à l'Est et au Sud-Ouest de cette
dernière région, l'auteur conclut que les constructeurs de dolmens
furent _coupés en deux_ par l'invasion des Belges avant l'époque où ils
se livrèrent à ce genre de constructions, puisque, dit-il, s'il en était
autrement, il serait demeuré, dans le territoire occupé par les nouveaux
arrivants[258], des monuments de cette espèce, antérieurs à l'occupation
belge. C'est dans le même ordre d'idées que s'est placé le traducteur
quand il a dit[259]: «Selon toute apparence, les Celtes ne
construisaient pas encore de dolmens lorsque les Gaulois les expulsèrent
de l'Est de la Gaule; autrement on eût trouvé, dans ces régions, des
restes de ces monuments.» Réduites à ces termes, les observations des
deux archéologues doivent être prises en sérieuse considération.

Mais l'auteur anglais ne s'en tient pas là. Il croit que le contact et
l'exemple des Romains ont seuls donné aux habitants de l'Armorique
l'idée d'élever des monuments de pierre, au lieu d'employer seulement la
terre ou le bois, les Armoricains n'ayant eu d'ailleurs aucun penchant à
imiter le style architectural des conquérants, avec lesquels leur
contact ne fut jamais bien intime, pas plus que les Indiens
d'aujourd'hui n'ont l'idée d'imiter l'architecture anglaise[260]. Le
silence complet de César et de Pline sur les monuments mégalithiques lui
persuade qu'il n'en existait pas de leur temps, dans nos contrées[261];
et, selon lui encore, la présence d'une croix sur le demi-dolmen de
Kerland, en Bretagne, est une preuve que le monument lui-même fut élevé
après la prédication du christianisme[262]. Ce qui est plus frappant,
c'est la trouvaille de _tuiles gallo-romaines_ et de produits de la
crémation, _avec des têtes de flèches en pierre, sans nulle trace de
métal_, dans un dolmen sous tumulus, à Crubelz[263]; c'est encore la
trouvaille, faite dans un tumulus peu éloigné de ce dolmen, de deux
statuettes de Latone, en terre cuite, et de _monnaies_ de Constantin II
(347-40), à 30 centimètres _au-dessous_ du dépôt ordinaire d'objets en
pierre[264]. «_Beaucoup_ d'autres _monnaies romaines_, ajoute
l'auteur[265], ont été découvertes dans les monuments français; mais on
ne tient aucun compte de leur témoignage. Dans celui de _Manné er
Hroëk_,... à 800 mètres environ de Locmariaker, l'on a trouvé, près de
la surface, onze médailles romaines, depuis Tibère jusqu'à Trajan, et
cela sans aucune trace de sépulture secondaire.» Cet usage se rapportait
sans doute à des rites superstitieux, et l'auteur fait observer à ce
sujet qu'on ne trouve, parmi les monnaies ainsi enfouies, aucun type
appartenant ni aux peuplades gauloises ou bretonnes, ni à l'époque
purement chrétienne, «ce qui eût dû arriver, semble-t-il, si leur
présence (celle des monnaies) était vraiment accidentelle[266].» La date
de ces monnaies, appartenant toutes au temps de l'Empire romain, est
certainement un indice précieux. Enfin, il existe à
Saint-Germain-sur-Vienne, près de Confolens (Charente), un dolmen de
grande dimension, reposant sur des colonnes de style roman, composées
chacune de trois parties séparées et appartenant manifestement, d'après
leur ornementation, au XIe et au XIIe siècle. Alors encore les habitants
de cette contrée avaient donc eu l'idée ou d'élever ou tout au moins de
décorer un dolmen[267].

Il est vrai et même manifeste que c'est là une exception. Mais l'auteur
croit pouvoir généraliser sa pensée et attribuer les dolmens à l'ère
chrétienne, en comparant ceux de notre Bretagne avec ceux des Îles
Britanniques et surtout de l'Irlande. Il y a, selon lui, une
ressemblance frappante entre les sépultures du Manné-Lud et de
Gavr'innis (Morbihan) et celles de certains monuments irlandais[268]. Et
comme «il est certain, ajoute-t-il, que les monuments de la Boyne ont
été érigés dans les quatre premiers siècles de l'ère actuelle, il
s'ensuit que ceux de Locmariaker ne peuvent pas appartenir à une époque
notablement différente[269].»

Il semble qu'on doive conclure de ces observations que M. Fergusson
attribue les dolmens aux Celtes. Il n'en est rien cependant, parce qu'il
croit reconnaître la trace d'une racé différente dans la coïncidence
fréquente entre la présence des dolmens et la finale _ac_ des noms
topographiques, tant dans la France occidentale que dans l'Ouest de
l'Angleterre[270], Il dit que, dans ce dernier pays, les dolmens,
presque tous réunis dans le Cornouailles, le pays de Galles et les îles
d'Anglesey et de Man, appartiennent à la race des anciens Silures, qu'il
considère comme ibérienne[271]; en Irlande aussi, il croit à l'existence
d'une ancienne, migration espagnole[272]; et, quant à la France, il
pense qu'entre la basse Loire et les Cévennes cette race, étrangère aux
Celtes, a conservé, pendant tout le moyen-âge, un goût artistique d'un
caractère spécial, d'après le style de ses églises[273].


§2.--_Examen de ces opinions_.

Il est clair que la question serait grandement simplifiée dans son
ensemble, s'il fallait accepter les conclusions chronologiques qui
viennent d'être exposées; mais il s'en faut bien qu'elles soient
démontrées. Si, en effet, on étudie les divers passages où l'auteur
cherche à découvrir la date approximative des monuments irlandais[274],
on reconnaîtra le vague singulier de ses raisonnements, l'incertitude
extrême de ses hypothèses, plus ou moins directement établies sur ce que
le traducteur appelle l'«inextricable fouillis» des annales de
l'Irlande[275]. Reste, il est vrai, le fait, mentionné plus haut, d'une
inscription en caractères ogham engagée dans un monument mégalithique de
ce pays. M. Fergusson dit, en effet[276], que cette écriture
alphabétique, bien rudimentaire, ne peut guère être regardée comme ayant
existé beaucoup avant l'ère chrétienne, au IIIe siècle de laquelle
l'écriture alphabétique proprement dite a pénétré dans ce pays, bien
que, jusqu'au VIe au moins, elle y ait été fort peu usitée[277]. Tout
cela est encore assez vague; puis M. Fergusson, qui s'intéresse beaucoup
aux monuments irlandais et parle avec détail de ceux du Nord-Ouest, ne
dit pas un mot du fait rapporté par M. H. Martin; et M. Brash, auteur
d'une dissertation spéciale sur les inscriptions en ogham au Congrès de
Norwich, n'en avait pas parlé davantage. Il semble donc qu'il convienne
d'apporter ici une certaine réserve, en considérant que la nature même
de ces caractères peut quelquefois faire illusion à l'aspect de
capricieuses entailles ou d'inégalités naturelles dans les pierres en
question. Je suis aussi très-inégalement frappé des ressemblances entre
certaines sculptures rudimentaires, bretonnes et irlandaises, qui ont
été mentionnées par M. Fergusson; nulle part cette ressemblance n'est
manifeste et décisive.

Peu importe, d'ailleurs, tel ou tel fait particulier, puisqu'il est bien
constaté, nous l'avons vu tout-à-l'heure, que le dolmen de Crubelz a été
érigé au temps de l'Empire romain. Je n'en dirai pas autant du
demi-dolmen de Kerland: la présence d'une croix ne signifie
très-probablement pas autre chose que la prise de possession par le
christianisme d'un monument païen; c'est au XIXe siècle, si je ne me
trompe, qu'une croix a été placée sur le grand menhir du Champ-Dolent,
près de Dol. Le fait du dolmen de Confolens est plus significatif en
lui-même; mais, encore une fois, il est tellement exceptionnel dans
l'âge féodal, qu'on n'en peut tirer aucune conclusion générale. Le
silence de César et de Pline, outre que c'est un argument purement
négatif, appartient à des temps incomparablement moins curieux que le
nôtre de ce qui concernait les races alors appelées barbares. Celles-ci
n'intéressaient César qu'au point de vue politique; Pline avait une
vraie curiosité d'érudit, mais il n'avait pas, que je sache, voyagé
lui-même dans les pays à monuments mégalithiques; or ses compatriotes
s'en préoccupaient fort peu.

On doit donc conclure de tout ceci que, si l'usage d'ériger des dolmens
n'avait pas disparu sous la domination romaine, rien ne prouve qu'il
n'ait pas existé avant elle et même longtemps avant elle. Rien
absolument ne permet de donner une date au commencement de cet usage;
mais était-il celtique, et quel état social supposait-il? Voilà ce qu'il
s'agit maintenant d'examiner.

_Divide, defini, concede, negato, probato_,

disait la logique des écoles. Ces cinq éléments essentiels d'une
discussion serrée seront tous nécessaires dans la _démonstration_ à
faire; car il faut s'entendre sur ce qu'on doit _appeler_ des Celtes,
bien _distinguer_ à quels Celtes on veut attribuer des dolmens, afin
d'éviter tout malentendu sur la concession que l'on réclame et
l'_erreur_ qu'on veut écarter. Personne ne le conteste, en effet: les
tribus celtiques que M. Bertrand nous montre apportant l'usage du bronze
dans la Transalpine, vers le temps de la fondation de Rome, ont trouvé
ce pays peuplé; mais rien ne prouve que des _tribus de même race_ ne les
aient pas précédées dans cette région, comme elles-mêmes y précédèrent
les Gaulois, qui étaient aussi Κελτιχου γανους, dit
Plutarque[278], et que les anciens finirent par confondre avec les
Celtes proprement dits.

Ce qui donne lieu de penser qu'il y eut effectivement, en Gaule,
plusieurs migrations successives de diverses tribus d'une même race,
c'est que les Celtes se sont conservés purs jusqu'à nos jours,
précisément dans les contrées où durent subsister en grand nombre les
anciens habitants du pays, les invasions ultérieures ne pouvant les
refouler plus loin:

_Sistimus hic tandem_ NOBIS _ubi defuit orbis_,

c'est-à-dire dans la presqu'île de Bretagne, dans la partie occidentale
de la Grande-Bretagne, qu'on appelle très-improprement pays de Galles,
puisqu'elle n'a jamais été peuplée de Galli, et dans l'Irlande (sauf les
colons anglo-écossais des temps modernes); ajoutons-y l'Ecosse du
Nord-Ouest et du Nord, où les Scots d'Irlande ont émigré en grand nombre
dans le commencement du moyen-âge, et dont on ne reconnaît plus les
anciens habitants, les Pictes. L'étroite communauté de langage entre les
habitants de l'Irlande et ceux des Highlands, la fraternité certaine de
langage entre eux et les indigènes des deux Bretagnes, l'invraisemblance
extrême d'une invasion _ultérieure_ de tous ces pays par une _même_
population qui aurait _partout_ établi l'usage _exclusif_ de sa langue,
ne permettent pas de dénier à tous ces peuples l'appellation de Celtes,
dans le sens non-seulement linguistique, mais ethnographique du mot.
Pour rejeter cette conclusion, il faudrait refuser le nom de Celtes aux
Irlandais et aux Bretons eux-mêmes, en d'autres termes nier leur
communauté de race avec les populations celtiques de la Cisalpine et du
bassin du Rhône; il faudrait, par conséquent, nier que les noms
géographiques de ces dernières contrées et les mots conservés de leur
ancien langage doivent s'expliquer par ce que nous appelons aujourd'hui
les langues celtiques[279], si non même exclure de la famille ainsi
appelée tous les noms qui indiquent la présence des Gaulois proprement
dits, depuis la mer Noire jusqu'à la Marne. Il n'est pas un linguiste
qui ne recule devant des conséquences telles que celles-là.

Chez nous donc, à l'Ouest de la Seine et des. Cévennes, on peut admettre
que, depuis les premiers temps de la pierre polie en Occident, le _fond_
de la population n'a pas été renouvelé. Les hommes du bronze y purent
obtenir, par la supériorité de leurs armes, de leurs connaissances ou de
leurs croyances, une prédominance incontestée; mais ils se fondirent
plus ou moins avec des hommes issus de la même race et dont la langue ne
différait pas complètement de la leur. C'est cet ordre de rapports que
nous avons cru reconnaître dans la distinction entre les tombes
aristocratiques et plébéiennes de la Gaule occidentale. C'était
probablement des rites de l'ancienne race que provenait l'usage
d'ensevelir, avec les morts, des _armes de pierre_, usage dont nous
avons cru reconnaître encore la trace _vers la fin de l'Empire romain_.
De même, l'usage de l'ensevelissement sous les dolmens subsista dans
cette région; s'il est très-exceptionnel en Écosse et dans l'Angleterre
proprement dite, où il ne se rencontre d'ailleurs que dans les comtés
occidentaux[280], c'est que les Scots émigrés, devenus chrétiens,
changèrent leur mode de sépulture, et que les plus anciens habitants de
l'Angleterre avaient été de bonne heure refoulés vers l'Ouest par les
Belges, qui n'élevaient pas de dolmens, pas plus que n'en avaient élevé
les Pictes. Que des coutumes considérées comme sacrées aient subsisté,
malgré les modifications successives apportées par des événements
politiques à la condition du pays, depuis des temps inconnus jusqu'au
commencement du Bas-Empire, il n'y a là rien de surprenant[281]. Le
changement complet des rites funéraires par suite de la prédication de
l'Évangile y a seul mis fin; ainsi s'expliquent à la fois la très-longue
durée possible de l'érection des dolmens et le caractère primitif de la
plupart des objets qu'ils recouvrent. Mais la découverte de
Saint-Nazaire ne permet pas d'étendre cette remarque jusqu'à nier la
prolongation de l'usage commun d'instruments non métalliques, jusqu'à un
temps peu éloigné de l'arrivée des Romains en deçà des monts.

Maintenant faut-il admettre que la race celtique a occupé tous les pays
à dolmens? C'est une question bien différente de la première, bien plus
compliquée et dont l'affirmative est beaucoup moins vraisemblable. Ce
n'est pas, en effet, seulement dans l'Europe occidentale et dans le Nord
de l'Europe centrale que se trouvent ces monuments. C'est _par milliers_
qu'on les rencontre en Algérie[282]; ils se retrouvent en Asie[283], et
_jusque dans l'Inde_, où l'on en construit _encore aujourd'hui_[284]. Ne
faut-il pas dès lors renoncer à soutenir que des races diverses n'ont pu
se rencontrer, sans le savoir, pour imaginer et employer une telle forme
de sépulture, bien simple après tout, bien peu difficile à imaginer,
provenant du type naturel de la chambre sépulcrale, imitation
rudimentaire de l'habitation des vivants[285], et qui fut souvent
recouverte d'un tumulus[286]? De même, les cercles de pierre se
retrouvent à la fois dans l'Afrique française et dans les Îles
Britanniques[287], bien qu'on n'en voie à peu près nulle part dans les
contrées intermédiaires. Il y a plus: on trouve à la fois en Danemark et
en Algérie des _ensembles_ de monuments mégalithiques singulièrement
semblables entre eux[288].

La question _générale_ de l'origine des dolmens paraît donc être
insoluble et à jamais insoluble, si l'on veut en faire une question
d'ethnographie spéciale. Il n'est pas même démontré que ceux de
l'Allemagne du Nord et ceux de l'Europe occidentale appartiennent à une
même race; aussi l'opinion que l'arrivée des Belges a coupé cette race
en deux avant qu'elle ait commencé à élever de tels monuments[289]
n'est-elle rien moins que démontrée. Il serait étrange qu'après avoir
été définitivement séparées les unes des autres, les populations
voisines de la Baltique et de la mer du Nord et celles des bords de
l'Océan eussent séparément conçu de semblables créations, uniquement
parce qu'elles formaient, quelques générations auparavant, une
population de même race et contiguë. Mais, d'autre part, rien ne prouve
que les Celtes arrivés les premiers dans l'extrême Occident, les
populations _proto-celtiques_, si l'on veut employer ce mot, de
préférence à celui de _préceltiques_, ne soient pas venues d'Orient par
le versant de la Baltique et de la mer du Nord, comme ceux qui nous
apportèrent le bronze vinrent par le bassin du Danube. Peut-être aussi
furent-elles réellement séparées en deux groupes au temps où l'usage des
dolmens _commençait_ à se répandre chez elles; de là les dolmens trouvés
dans les montagnes du Luxembourg, au cœur du pays belge. Dans tous les
cas, une grande réserve nous est prescrite par la saine critique.
Gardons-nous des erreurs, si nous ne pouvons, avec certitude, arriver
ici à la pleine vérité.


§3.--_Les prédécesseurs des hommes des dolmens, en Gaule_.

Dans tous les cas, la période des plus anciens dolmens ne peut remonter,
dans nos contrées, plus loin que l'usage de la pierre polie, et M. Al.
Bertrand démontre qu'il y a eu solution de continuité, tout au moins en
Gaule, entre cet âge et celui de la pierre taillée[290]. Nulle part, en
effet, le mélange ou la ressemblance des instruments de l'une et de
l'autre catégorie ne correspond au mélange ou à la ressemblance des
instruments de bronze avec ceux de pierre polie; nulle part on ne trouve
un indice de la transition supposée[291]. D'autre part, l'instinct de
l'art, le talent merveilleux avec lequel les hommes de la pierre taillée
reproduisaient, sur des os ou des bois de renne, des figures du règne
organique, la figure du renne lui-même, comme l'auteur en met sous nos
yeux des exemples saisissants, montrent chez eux l'existence d'une
civilisation réelle, quoique très-différente de celle qui existait dans
la Gaule au temps des guerres puniques[292]. Peut-être est-ce par le
fait d'une tradition doctrinale, comme l'a pensé M. Bertrand, que les
Celtes de la pierre polie n'ont laissé aucun monument des arts
représentant la vie organique[293]; d'autre part, les contemporains de
l'âge du renne[294] dans nos contrées ne paraissent avoir connu ni
l'agriculture, ni l'usage de nos animaux domestiques. Sans doute, ces
conditions d'existence, applicables seulement à des populations errantes
et peu nombreuses, puisqu'elles vivaient de chasse, ont amené, bien plus
facilement que pour des populations compactes, où leur disparition, ou
leur complète et rapide absorption par les proto-Celtes,--si même on ne
doit les considérer comme antédiluviennes.

Nous ne chercherons donc pas ici à reconnaître une transition que tout
indique n'avoir point existé. Il y a eu assurément un progrès accompli
d'une époque à l'autre, mais non pas un progrès résultant du
développement spontané d'une même race. Alors, comme aux temps
postérieurs, une population plus civilisée a apporté, par voie de
migration, un état meilleur; seulement, elle ne l'a probablement cette
fois apporté que pour elle-même, tandis que la civilisation du bronze a
été communiquée à une population antérieurement existante au lieu
d'arrivée de l'émigration. Mais, dans l'un et l'autre cas, la lumière
est venue d'un foyer toujours allumé et situé vers l'Orient; nulle part
nous ne pouvons apercevoir des hommes de l'âge de pierre passant par
leurs propres efforts à l'âge des métaux, et ce résultat négatif, mais
si important, est en effet la conclusion suprême du livre entier de M.
Bertrand.

Nous ne voyons, d'ailleurs, aucun moyen de déterminer l'époque où l'une
des civilisations de la pierre s'est substituée à l'autre; rien même ne
démontre que l'usage de la pierre polie ait exclu chez une même
population celui de la pierre habilement taillée, pour les instruments
dont l'emploi ne réclamait pas l'une plutôt que l'autre, pas plus que la
connaissance du bronze n'a subitement exclu l'usage de la pierre. Si la
pierre polie se trouve seule dans les dolmens, c'est que les dolmens
étaient la sépulture de personnages d'une certaine importance, et qu'on
y enterrait avec les morts des objets d'une destination sacrée[295].

Terminons enfin par un dernier appel à la prudence, puisque nous avons
vu combien est fausse la voie dans laquelle on s'est longtemps obstiné,
et dans laquelle plusieurs s'obstinent encore à maintenir les
investigations de la science. À l'exemple de M. Al. Bertrand, je
m'imposerai une extrême réserve sur tout ce qui touche aux relations
qu'on a voulu établir entre l'archéologie préhistorique et la géologie;
comme lui, plus que lui peut-être, je serais trop peu compétent pour
m'étendre sur une pareille matière, me bornant à rappeler que les
savants sont encore assez loin de s'entendre tous sur les évolutions
climatologiques de la période présente, sur les conditions de la
présence du rhinocéros et du renne dans nos contrées. M. Bertrand
incline même à croire, d'après des observations modernes faites dans la
grande presqu'île scandinave, que le départ de ce dernier animal
pourrait bien avoir eu pour cause la propagation de la race bovine[296];
et M. l'abbé Hamard a cité un passage de César qui constate l'existence
du renne, dans le bassin du Rhin, au temps de la conquête des
Gaules[297]. Ceci ne veut pas dire que les glaciers n'aient pas eu en
Europe, depuis même qu'elle est peuplée[298], beaucoup plus d'extension
qu'aujourd'hui, mais seulement qu'il faut se garder avec soin de
conclusions qui ne dérivent pas _rigoureusement_ des faits observés.
Qu'on me permette donc d'énoncer ici quelques principes auxquels il est
nécessaire d'être fidèle.

Le premier et le plus important peut-être, c'est d'exclure de toute
argumentation archéologique tout objet qui peut absolument sans doute
être considéré comme un caillou façonné par l'homme, mais qui peut tout
aussi bien, sinon mieux, avoir conservé sa forme naturelle ou avoir
éclaté par suite de causes purement physiques. Le second c'est que,
reconnût-on pour des pierres taillées à éclats non-seulement
quelques-uns des types, mais tous les types proposés, il faudrait encore
refuser nettement d'en tirer la conséquence qu'on a voulu induire du
rapprochement de ces types, savoir qu'ils se seraient succédé l'un à
l'autre dans un ordre invariable, et cela dans tous les pays. Il n'y a
là ni un fait acquis (bien au contraire), ni même, disons-le bien haut,
une hypothèse vraisemblable. Il faudrait soumettre l'homme à un instinct
de développement rigoureusement fatal, analogue à l'instinct permanent
des animaux, pour admettre _à priori_ que les différentes familles
humaines ont successivement et parallèlement donné à la pierre chacune
des formes signalées, sans franchir d'intervalle, ou sans admettre une
transition en sens contraire, parfois au moins aussi naturelle que
l'autre, ou enfin sans arriver de plein saut à une forme moins
grossière. Et pour entrer plus avant dans la question, fût-on, ce qui
n'est pas, dépourvu de toute donnée historique sur l'origine du genre
humain, de tout souvenir de son premier âge; fût-on réduit à raisonner
sur de simples analogies, il faudrait encore reconnaître cette vérité:
Si les populations atteintes par les témoignages de l'histoire ou
accessibles dans leurs migrations à ceux de l'archéologie ont marché
d'Orient en Occident, pourvues déjà d'une civilisation réelle, quoique
imparfaite; si la connaissance et le goût de l'imitation de la nature
par l'art sont manifestes chez celle même que nulle tradition historique
ne nous laissait entrevoir, il n'existe aucune raison de croire qu'un
état complètement différent, dépourvu des lumières de l'intelligence et
des conditions de la société, ait jamais été celui des premiers
habitants de nos contrées ou de toute autre. Si un type d'instruments
est parfaitement grossier, j'allais dire informe, il n'existe aucune
raison d'affirmer qu'il soit l'œuvre d'êtres humains; s'il porte des
traces certaines d'une industrie intelligente, on n'a pas le droit de le
rapporter à un état bestial. Ce qu'on peut et doit admettre, c'est que
les premiers émigrés en Europe trouvèrent, dans un climat relativement
sévère et probablement beaucoup plus sévère qu'aujourd'hui, à cause des
forêts qui la couvraient, des _obstacles_ considérables à la
_conservation_ de la civilisation matérielle qu'ils apportaient avec
eux. Ils furent, en conséquence, obligés d'employer à lutter contre ces
obstacles et à conserver leur vie la presque totalité de leur
intelligence et de leur activité. Leur course aventureuse, rapide
peut-être, peut bien n'avoir pas laissé d'établissements derrière elle;
on n'a pas ici des stations échelonnées comme celles du bronze; ces
hommes avaient perdu toute communication avec la mère-patrie orientale,
toute tradition métallurgique aussi, car, nous l'avons vu, la
fabrication du bronze fut longtemps liée par une nécessité rigoureuse à
des communications directes ou indirectes, mais incessantes avec l'Asie,
qui contient les seules mines d'étain alors connues: l'exploitation de
celles de Cornouailles ne put exister qu'après la découverte de l'art si
difficile, si laborieux à conquérir, de la navigation maritime. Une fois
perdue, l'industrie du métal ne fut jamais retrouvée dans l'Europe
occidentale par cette première race, ni même par celle qui la suivit,
jusqu'à l'arrivée des Phéniciens et des Étrusques d'un côté, des Celtes
proprement dits de l'autre. Les Phéniciens furent peut-être les premiers
auteurs de l'exploitation des mines d'étain britanniques; les Celtes
introduisirent l'étain asiatique dans la vallée du Danube et peut-être
aussi dans celle de l'Oder.

Ainsi deux mots résument, en ce qui concerne l'histoire générale des
origines, les conclusions qu'on peut raisonnablement tirer des faits
établis. L'homme est un être social: c'est la maxime d'Aristote; l'homme
est un être enseigné: c'est une maxime plus moderne, mais non moins
générale dans son application. Si nos études, bien dirigées, apportent
un solide appui à ces deux grands principes d'observation philosophique,
les esprits les plus sévères ne pourront désormais les considérer comme
des amusements frivoles. Qu'il me soit permis, en terminant, de leur
adresser un appel, pour qu'ils apportent en plus grand nombre un
concours actif à nos études d'observation et à nos efforts pour en tirer
de solides conséquences.



NOTES

[1: M. Alexandre Bertrand, directeur du Musée de Saint-Germain.]

[2: _Revue des Questions historiques_, avril 1875.]

[3: Dès 1877, la première édition était épuisée.]

[4: Sauf l'ordre respectif des deux premiers; mais cette anomalie
apparente résulte des questions d'ensemble traitées dans le premier et
qui en font une sorte d'introduction à tout l'ouvrage.]

[5: Forme grecque du nom des _Galli_.]

[6: _De la valeur des expressions_ Κελτοί _et_ Γαλαται,
_dans Polybe_, p. 10-20.]

[7: Voyez _Arch. celt. et gaul._, p. 288, 298, 332-3, 393-4.]

[8: Ibid., p. 414, 417.]

[9: Ibid., p. 418.]

[10: Ibid., p. 407-12.]

[11: _De la valeur des expressions_, etc., p. 21-3; cf. _Arch. celt. et
gaul._, p. 396-7.]

[12: _De la valeur des expressions_, etc., p. 24-8.]

[13: Ibid., p. 23.]

[14: Strabon, V, 1 (t. I, p. 342, 349-50 de l'édition Tauchnitz); cf.
Scylax, cité par Kaempf, _Umbricorum specimen_, p. 30.]

[15: Pages 267-71.]

[16: Je dis _plus_ ou _moins_ nationale, parce que l'auteur fait
observer plus loin (p. 401-2) que _toutes_ les monnaies gauloises sont
de grossières imitations de types connus, grecs ou romains. C'est ce que
M. Charles Lenormant avait déjà signalé, du moins pour certaines d'entre
elles.]

[17: Tumulus de Monceau-Laurent, de la Vie-de-Bagneux, de la
Combe-Bernard, de la Combe-à-la-Boiteuse. Le tumulus du bois de Langres,
précédemment fouillé, est dans le même département.]

[18: _Arch. celt. et gaul._, p. 283; cf. 284.]

[19: Ibid., p. 418-9.]

[20: Ibid., p. 286, 288-9.]

[21: Ibid., p. 390-91.]

[22: Ibid., p. 291-2.]

[23: Ibid., p. 293-7.]

[24: Ibid., p. 398-301, 304-5.]

[25: Ibid., p. 369, cf. 332.--La Marne est en dehors des premières
limites de l'occupation galate.]

[26: Ibid., p. 381.]

[27: Ibid., p. 382.]

[28: Ibid., p. 381.]

[29: L'introduction de l'usage du fer dans les pays scandinaves ne
remontant qu'à l'ère chrétienne ou environ, nous n'avons pas à nous en
occuper ici.]

[30: Pages 296-7.]

[31: C'est-à-dire les débris de la civilisation des tribus ou des
familles qui vivaient dans des habitations élevées sur des pilotis
plongeant dans l'eau de ces lacs, à peu de distance de la rive.]

[32: _Congrès de Paris_, p. 307.]

[33: Ibid., p. 305-6.]

[34: Le comte Gozzadini la considère comme un cimetière, et M. l'abbé
Chierici comme une ville; le comte Conestabile hésite entre les deux
opinions, faisant observer qu'on y a trouvé des traces d'inhumation,
mais en nombre fort restreint.--Voyez _Congrès de Bologne_, p. 260-2,
278-80, 281-7.]

[35: _Congrès de Bologne_, p. 250-1, 253, 258.]

[36: Ibid., p. 253.]

[37: _Arch. celt. et gaul._, p. 359, 362-3; cf. Conestabile, _Rapport au
Congrès de Bologne_, p. 250.]

[38: _Congrès de Bologne_, p. 249.]

[39: _Arch. celt. et gaul._, p. 363.]

[40: Ibid., p. 360 et 364-5; cf. _Congrès de Bologne_, p. 255.]

[41: _Congrès de Bologne_, p. 245.--Nous reviendrons plus loin sur
l'importance de cette station.]

[42: Page 198.]

[43: _Arch. celt. et gaul._, p. 335; cf. note de la page 275.]

[44: Ibid., p. 334-5, 340.]

[45: Ibid., p. 335-6.]

[46: Ibid., p. 338 et 351.]

[47: Ibid., p. 339 et 351.]

[48: Ibid., p. 335; cf. 350.]

[49: _Journal des Savants_, mars 1829 (où l'auteur tâtonnait encore),
avril 1830, mars et mai 1834, juin 1836, Juin 1841, mai, juillet et
septembre 1843, octobre 1844.--Voyez aussi Longpérier, _Journal
Asiatique_ d'octobre-novembre 1855, sur l'art de l'Asie occidentale, et
surtout la deuxième partie de l'article de M. de Vogué, dans le même
recueil, août 1867. N'oublions pas non plus le type tout asiatique de
l'homme combattant un monstre debout, signalé à Marzabotto, _Congrès de
Bologne_, p. 252.]

[50: Voyez Ch. Lenormant, _Introduction à l'étude des vases peints_,
pages 60-63.]

[51: _Congrès de Bologne_, p. 244.]

[52: _Arch. celt. et gaul._, p. 339, 351; cf. 229.]

[53: Ibid., p. 342.]

[54: Ibid., p. 364-5.]

[55: Desor, _Discussion au Congrès de Bologne_, p. 278 des Mémoires du
Congrès.]

[56: _Rapport au Congrès de Bologne, ibid_., p. 246-7.]

[57: Ibid., p. 244]

[58: Ibid., p. 251]

[59: Desor, _Rapport au Congrès de Bologne, ibid._, p. 251.]

[60: Conestabile, _Rapp. au Cong. de Bologne_, p. 264 des Mém. du
Congrès.]

[61: Ibid., p. 267.]

[62: Ibid., p. 264-5; cf. p. 265, 268-72.]

[63: Ibid., p. 266; cf. 268.]

[64: Ibid., p. 267.]

[65: Ibid., p. 265.]

[66: Ibid., p. 272-4 du Congrès.]

[67: Ibid., p. 190 et 274-5.]

[68: Ibid., p.275.]

[69: Ibid., p. 275-6.]

[70: La charrue à soc d'_airain_, servant à tracer l'enceinte sacrée des
villes (Plut., _Quest. rom._, 27); cf. Varron, _De lingua lat._, V, 143,
et Tite-Live, I, 50-1; II, 14); usage d'un instrument de _pierre_, dans
les rites des féciaux (T.-L., I, 24); horreur du fer, dans ceux des
frères Arvales (Marini, _Gli atti e monumenti de' fratelli Arvali_,
proemio, p. XXXI-II, et Tav. XXIII, XXXII, XXXIX, XLIII.]

[71: Dans les poëmes homériques, le fer est connu, mais fort rarement
employé: le bronze le remplace, même à la guerre. Ces poëmes portent
d'ailleurs, dans leur contexte, des preuves d'une tradition
scrupuleusement conservée; et, si l'on rapportait au temps de leur
rédaction l'état de choses qu'ils représentent, on ferait descendre
_bien plus bas_ encore que le XIIe siècle l'âge du bronze parmi les
Grecs. Sur l'antiquité du dépôt de Villanova (Xe siècle), la valeur
artistique et industrielle de ses bronzes et la transition à l'âge de
fer, on peut lire, dans _Les Matériaux pour l'Histoire de l'Homme_, 1876
(p. 321-339), l'analyse d'un ouvrage de M. Gozzadini.]

[72: _Arch. celt. et gaul._, p. 231-5, 241.]

[73: Ibid., p. 242-4.]

[74: Ibid., p. 245.]

[75: Ibid., p. 246.]

[76: Ibid., p. 232-5.]

[77: Ibid., p. 236-8.]

[78: Ibid., p. 209; cf. 220.]

[79: _Les Perses_, vers 850-5.]

[80: Livre V, ch. 16.--Cité par M. Weil dans son édition d'_Eschyle_.]

[81: _Les Palafittes ou Constructions lacustres du lac de Neuchâtel_, p.
79-80, 86-7, 105, 127.]

[82: Ibid., p. 81-4.--M. Gozzadini dit au sujet des _mors_ italiques:
«En général, plus l'ornementation des montants est ouvragée, plus les
mors sont anciens.» (_Matériaux_, etc., 1876, p. 334.)]

[83: Ibid., p. 85 et 98-9.]

[84: Ibid., p. 93-4.]

[85: _Congrès de Bologne_, p. 215.]

[86: _Les Palafittes_, etc., p. 99-100.]

[87: _Congrès de Bologne_, p. 356.]

[88: _Congrès de Paris_, p. 292-3.]

[89: Ibid., p. 293.]

[90: Ibid., p. 295, note.]

[91: M. Desor est revenu brièvement, mais nettement, sur cette question
au Congrès de Bruxelles, p. 506-9. Je n'ai malheureusement pu consulter
son récent ouvrage, intitulé: _Le bel âge du Bronze_.]

[92: _Congrès de Bologne_, p. 343-4.]

[93: Ibid., p. 345; cf. 352.]

[94: Ibid., p. 345-6.]

[95: Ibid., p. 346.]

[96: On appelle Terramares, dit M. Desor (_Palafittes_, etc, p. 116),
«de petites collines... sur les flancs desquelles on exploite une terre
ammoniacale mêlée de cendres, appelée _terra mara_, qui sert d'engrais
pour les prés.» Les dépôts qu'on y trouve, avec des pilotis supportant
des planchers, comme dans les stations lacustres, sont généralement de
l'âge du bronze.--Voy. aussi _Congrès de Bologne_, p. 178-80, 197,
284-6.]

[97: _Congrès de Bologne_, p. 348-50.]

[98: L'ambre jaune venait de la mer Baltique; mais on a reconnu des
gisements d'ambre roussaire et rouge dans des contrées plus voisines ou
plus accessibles de celle-là, en Sicile, dans le Liban et même dans le
Bolonais. Voyez les comptes-rendus du Congrès de Bude dans les
_Matériaux pour l'Histoire de l'Homme_, nov. 1876 (p. 465-6; cf.
541-2).]

[99: On a signalé (_ibid_., p. 445) la découverte récente, auprès de
Massa, d'un filon de cassitérite exploité par les Étrusques, mais sans
indication de l'époque à laquelle cette exploitation serait attribuée.]

[100: Voyez Chantre, _ubi supra_, p. 348-50.]

[101: Ibid., p. 350-4.]

[102: _Arch. celt. et gaul._, p. 207.]

[103: Ibid., p. 209-10.]

[104: Ibid., p. 208.]

[105: Ibid., p. 210-11.]

[106: _Congrès de Bruxelles_, p. 507.]

[107: Desor, _Les Palafittes_, etc., p. 55-7, 118-9; cf. 62-3, 72-3.]

[108: _Habitations lacustres du lac du Bourget_, dans les _Mémoires de
la Société Française de Numismatique et d'Archéologie_, p. 14 du _tiré à
part_.]

[109: _Ibid_., p. 21.]

[110: Ibid., p. 22 du _tiré à part_.]

[111: _Ibid_., p. 21.]

[112: _Ibid_., p. 9-10.--Il en est de même pour la céramique du lac de
Neuchâtel. Voyez Desor, p. 30-4.]

[113: Voyez _Arch. celt. et gaul_., p. 215-36.--M. Gozzadini considère
les mors de Mœringen et de Vandrevanges comme une imitation relativement
tardive de ceux de la Haute-Italie ou de l'Étrurie. (Voy. dans les
_Matériaux_, etc., août 1876, l'analyse faite par M. Flouest de
l'ouvrage du savant italien sur _Quelques mors de cheval italiques_.)]

[114: _Ibid_., p. 198, 223.]

[115: _Congrès de Bruxelles_, p. 506.]

[116: _Das Grabfeld von Hallstatt_, von Dr Ed. von Sacken, mit xxvi
Tafeln (Wien 1866), p. 1.]

[117: Ibid., etc., p. 1.]

[118: Ibid., p. 3-5.]

[119: Ibid., p. 6-13, 128.]

[120: Ibid., p. 128.]

[121: Ibid., p. 128-9, 132.]

[122: Ibid., p. 129.]

[123: Ibid., p. 129, 132.]

[124: Ibid., p. 128.]

[125: V. _supra_,--et Al. Bertrand, _Arch. celt. et gaul._, p. 229.]

[126: Al. Bertrand, Ibid., p. 267, 340, 360.]

[127: Sauf pourtant la pointe d'un certain nombre, qui se termine
brusquement par un angle très-ouvert.

De Sacken, _ubi supra_, p. 26.--Quelques-unes ont des lames de fer et
des poignées de bronze; le même fait est signalé en Hongrie.]

[128: Ibid., p. 129.]

[129: De Sacken, _ubi supra_, p. 35-6.]

[130: _Ibid_., p. 130-1.]

[131: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 130, 134.]

[132: _Ibid_., p. 190-1.]

[133: Voy. Strabon, l. VII, cité par M. Conzen (_die Wanderungen der
Kelten_), p. 60-1. Cf. Pline et Ptolémée, _ibid_. Voy. aussi de Sacken,
p. 146-9, et Al. Bertrand, p. 258-9, 294. Ce dernier insiste (p. 293,
295-6, 313-5, 324, 329) sur le caractère _galatique_ des antiquités de
Hallstatt. On a vu que je ne le nie pas; je nie seulement qu'il soit
exclusif.]

[134: Voy. dans la _Revue archéologique_ (déc. 1873, p. 370, p. 8 du
_tiré à part_) l'article intitulé: _Note sur quelques bronzes étrusques
de la Cisalpine_.]

[135: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 130; cf. 138.]

[136: Ibid., pl. VIII, IX, XI, XIV, XV, XVIII, XX-XXIV.]

[137: Ibid., pl. XI, XVIII.]

[138: Ibid., p. 130-1, 137-8.]

[139: Ibid., p. 132.]

[140: Ibid., p. 138-9.--Pour la Bohême, figures de bronze avec ornements
en plaqué, licornes coulées et figure ailée à l'anse, dans un tumulus
près de Hraditscht. (Note 1 de la p. 139.)]

[141: Ibid., p. 142-3.]

[142: Cf. Micali, _Storia degli antichi popoli italiani_, monumenti,
tav. XVII, 6; XX, 10, 16.]

[143: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 143.]

[144: Ibid., p. 143.]

[145: _Revue arch._, juin 1873; article reproduit avec quelque
modification dans le choix des détails ou des expressions, dans
l'_Archéologie celtique et gauloise_, p. 309-22.]

[146: Voyez dans la _Revue archéol., ubi supra_, les pl. XII, XIII, fig.
1 et 8, _Arch. celt. et gaul._, pl. VII, fig. 7, et _Das Grabfeld von
Hallstatt_, pl. XXII, fig. 2; le seau de Hallstatt a en plus (et M.
Bertrand ne l'a pas oublié) de petites figures d'oiseaux. Pour les seaux
_à côtes_, voyez fig. 1 de cette planche XXII et toutes les cistes
dessinées dans la _Revue_.]

[147: V. _supra_, p. 50-1.]

[148: _Bulletino dell'Instituto di Correspond. Archeol._, 1875, p.
144-5.--Sur la correspondance des cistes à cordons avec la première
époque de Villanova, voyez le même Bulletin, p. 49, 50, 179, 181; cf.
212-4.]

[149: _Arch. celt. et gaul._, p. 320-1.]

[150: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 58.]

[151: Ibid., pl. XIII, 10-15; XIV, 1-17; XV, 1-7, 17.]

[152: Ibid., p. 60.]

[153: Ibid., p. 60.]

[154: _Arch. celt. et gaul._, p. 360-4.]

[155: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 115.]

[156: Ibid., p. 141-2.]

[157: _L'âge de bronze_, p. 90.]

[158: Ibid., p. 90.]

[159: Voy. _Matériaux pour l'histoire de l'homme_, 1875, février, _sub
fine_.]

[160: Même recueil, 1876, p. 445.]

[161: M. de Sacken (p. 134) parle d'un gisement d'étain aux environs de
Bordeaux; c'est peut-être le même que celui dont parlait M. de
Rougemont.]

[162: Sur l'existence de l'étain dans ce pays, connue au temps de
l'Empire romain, voy. Pline, XXXIV, 16, dans Pictet (_Les origines
indo-européennes_, § 25); cf. de Sacken, p. 134; et de Rougemont, p.
88.]

[163: Ibid., de Rougemont; sauf pourtant à Massa (V. _supra_); mais
cette indication est vague et sans désignation de temps.]

[164: Ibid., p. 114, les Calètes à l'embouchure de la Seine, les Santons
limitrophes des Lémovices, chez qui pouvaient avoir été ouvertes les
mines de la Creuse.]

[165: _Les premières civilisations_, I, p. 156.]

[166: Ibid., note de la page 148.--_Les Orig. indo-eur._, § 25.]

[167: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 134.]

[168: Ibid., p. 133, 134.]

[169: Ibid., p. 133; cf. 141.]

[170: Ibid., p. 141-2.]

[171: Ibid., p. 142.]

[172: Ibid., p. 149-53; cf. 144.]

[173: Ibid., p. 144.]

[174: Ibid., p. 145.]

[175: Ibid., ibid.]

[176: _Ubi supra_, note de la p. 137.]

[177: Et spécialement dans la partie de la France qui a le moins éprouvé
le contact des Romains et des Germains.]

[178: _Ubi supra_, ibid.]

[179: V. Roget de Belloguet, _Ethnogénie gauloise_, t. II, sect. III, §
22.]

[180: Avec le bactrien.]

[181: _Les Origines indo-européennes_, § 388.]

[182: Remarquons, comme réserve d'un bon exemple, que M. de Sacken se
refuse (p. 137) à reconnaître des indices d'une religion solaire dans
les figures du cercle ou de la roue qui se retrouvent souvent dans
l'ornementation de l'âge du bronze. Ce sont, dit-il avec raison, des
formes si simples, qu'elles résultent naturellement d'un caprice
instinctif du décorateur.]

[183: _Arch. celt. et gaul._, p. 189-202.]

[184: Ibid., p. 203-214.]

[185: Ibid., p. 190.]

[186: Ibid., p. 191--Et aussi le Hanovre, où des bronzes étrusques
pourraient être venus par la Gaule.]

[187: Ibid., p. 101.]

[188: Ibid., p. 192.]

[189: Ibid., p. 189.--Voy. aussi les p. XX-XXIV de la préface du
volume.]

[190: Page XX.]

[191: Ibid., p. 192-3.]

[192: Les Tibaréniens et les Moschiens des Grecs, dans le voisinage des
Chalybes. Voyez Hérodote, III, 94, et, pour la topographie, Strabon,
XII, 3. Le savant géographe, né lui-même dans le Pont, place le peuple
tibarénien dans la région montagneuse qui domine la côte de Trébizonde,
et il dit que les monts Moschiques dominent la Colchide, c'est-à-dire
qu'il les identifie soit avec la chaîne du Kolova et du Perenga, soit
avec celle du Tholgom et de l'Arsian, un peu au Sud-Est, soit avec
toutes les deux ensemble. Mais la grande inscription historique de
Téglatphalasar Ier, vers le XIIe siècle avant notre ère, traduite par M.
Oppert dans les _Annales de Philosophie chrétienne_ (mars et avril
1865), nous apprend que les Muskaya (Mosques) vivaient alors dans un
pays peu éloigné des sources du Tigre, probablement dans la Moxoène des
Grecs, au Sud du lac de Van, pays auquel ils auraient laissé leur nom
avec une légère métathèse. Il est à croire qu'à cette époque ancienne
ils s'étendaient sur un pays assez étendu, puisque la Genèse les indique
comme une des souches primitives de la population japhétique.]

[193: _Arch. celt. et gaul._, p. 194.]

[194: Ibid., p. 195.]

[195: _Das Grabfeld von Hallstatt_, p. 140.]

[196: _Arch. celt. et gaul._, p. 195.]

[197: Ibid., p. 196-9.]

[198: Ibid., p. 200.]

[199: Ibid., p. 201.--La ressemblance avec les types communs originaires
ne paraît pas avoir subsisté longtemps dans la Suisse actuelle. Si, en
effet, M. Édouard Flouest, analysant, dans les _Matériaux pour
l'histoire naturelle et primitive de l'homme_ (1875, p. 254), le _Bel
âge du bronze lacustre en Suisse_, de M. Desor, y signale des armes du
type primitif qui a prévalu en Europe pendant des siècles, il signale
aussi (p. 266-7) le défaut _ordinaire_, quoique non universel, de
ressemblance entre les épées de ces dépôts et celles qui se retrouvent
uniformément et en Autriche, et en Allemagne, et en Italie, et en
Danemark. La fabrication locale fut d'ailleurs restreinte, dans la
Suisse lacustre, aux objets les plus simples (p. 254); d'autres
paraissent à l'auteur appartenir aux types de Villanova et Golasecca.
Dans le fascicule précédent, M. Montelius, exagérant peut-être la pensée
énoncée plus haut, nous dit (Ibid., p. 333) que «les antiquités de l'âge
du bronze trouvées en Hongrie et dans les pays avoisinants _ressemblent
à un haut degré_ à celles du _commencement de l'âge de bronze dans la
Scandinavie_, tandis que ce n'est pas le cas des antiquités provenant de
l'_Europe occidentale_.»--Cf. 1876, p. 451.]

[200: T. I, p. 139-41; cf. 115.--Il mentionne la note de M. Bertrand
dans une note de la p. 157.]

[201: Voy. Fellenberg, cité par M. Desor (_ubi supra_, p. 72). M. de
Rougemont (_ubi supra_, p. 165) dit que la plus ancienne trace connue de
l'emploi du zinc en Grèce remonte au VIe siècle; mais M. de Fellenberg
ne reporte qu'au IIIe, postérieurement à la mort d'Alexandre, le plus
ancien usage de la cadmie naturelle (alliage de cadmium avec l'oxyde de
zinc) pour la formation d'un composé du cuivre.]

[202: Pictet, § 25.]

[203: Ibid., § 24.]

[204: _L'âge du bronze_, p. 86.]

[205: Ibid., p. 87; cf. 168 et 170-1.--L'auteur ajoute, un peu plus loin
(p. 176): «La _route du Danube_ nous expliquerait comment, pendant l'âge
du bronze, l'art de réduire le métal en lames au moyen de cylindres
était à _la fois_ connu sur les rives de nos _lacs romands_ et en
Crimée.» Mais je n'ai pu retrouver ni dans Pictet, ni dans Bœtticher
(_Arica_) ce que M. de Rougemont dit de l'étain: que son nom ibérien
(_ossètke?_) s'est répandu au loin.]

[206: T. I, p. 127-9.]

[207: M. de Mortillet (_Origine du bronze_, p. 6) fait observer que, si
le minerai d'étain existe dans la Saxe et la Bohème, c'est presque
toujours à l'état de minerai de roche, dont l'exploitation était alors
presque impossible, tandis que, dans le Cornouaille anglais, on le
rencontre souvent désagrégé dans des alluvions. Il est complètement
favorable à l'origine asiatique des plus vieux bronzes de nos contrées
et va jusqu'à reporter dans l'Inde le centre de cette exploitation,
faisant observer que les poignées indiennes et certaines antiquités
bouddhistes sont les seuls similaires orientaux des petites poignées de
l'âge du bronze et d'instruments à anneaux mobiles trouvés dans des
stations lacustres de la Suisse et de la Savoie (p. 8-9, 12-15).]

[208: _Arch. celt. et gaul._, p. 209-11.]

[209: On ne trouve pas de fer dans la partie inférieure des Terramares
(Ibid., 210); mais on ne peut tirer d'un si petit nombre de faits
négatifs une conclusion générale.]

[210: Ibid., p. 211-12.]

[211: Page XXIII-IV de l'_Arch. celt. et gaul_.]

[212: Nous examinerons ce dernier point dans l'Appendice.]

[213: _Arch. celt. et gaul._, p. 82-131.]

[214: Ibid., note des pages 82-3.]

[215: Ibid., p. 132-64.]

[216: Ibid., p. 175-81.]

[217: Ibid., p. 84.]

[218: Ibid., p. 85.]

[219: À la p. 107.]

[220: Les corps placés sous les dolmens n'étaient pas brûlés.--_Ibid_.]

[221: _Arch. celt. et gaul._, p. 85 et 109.]

[222: Ibid., p, 86.]

[223: Ibid., p. 88.]

[224: Voy. le paragraphe suivant.]

[225: Voyez la pl. IV du volume de M. Bertrand.]

[226: Ibid., et _Congrès de Paris_, p. 170-9.--Ceux que j'ai nommés, car
il y a peu de dolmens dans le Cantal.]

[227: _Congrès de Paris_, p. 185-90.]

[228: Ibid., p. 192.]

[229: _Congrès de Norwich_, p. 354.]

[230: Je ne sache pas qu'on en ait jamais élevé aucune.--Voyez
d'ailleurs la présence d'armes de bronze et de silex signalée, dans
quelques dolmens du même pays, par M. Lalanne (_Matériaux_, etc., 1875,
p. 375-6). Cependant l'auteur de la note ne dit pas expressément
qu'elles soient mêlées dans les mêmes sépultures.]

[231: Ibid., ibid.]

[232: Dans la _Revue archéol_., mars, avril et mai 1877.]

[233: Kerviler, _Revue archéol._, mars 1877, § I].

[234: Kerviler, _Revue archéol._, mai 1877.]

[235: Mars 1877.]

[236: Plus d'autres manches trouvés sans leur douille.--Voy. aussi la
note 239 ci-dessous.]

[237: Avril 1877.]

[238: Ibid.]

[239: _Revue archéol._, mai 1877.--M. Kerviler a trouvé depuis, dans les
travaux de Saint-Nazaire, un _celt_ emmanché dans une douille en bois de
cerf, dont le creusement ne s'explique pas sans l'emploi d'un instrument
de métal. Il a été trouvé dans une couche _supérieure_ de près d'un
mètre à une autre où a été découverte une petite épée de bronze. (_Rev.
arch_., mars 1878.)]

[240: Il est possible et même probable que les objets en silex trouvés
dans ce cimetière (excepté ceux de la chambre funéraire mégalithique)
aient eu une destination superstitieuse. (Voy. _Matériaux_, etc., 1875,
p. 108-10, 221-3; cf. 291, et 1876, p. 158.) Mais la persistance de ces
dépôts, avec le maintien du choix de la matière communément employée
quand la coutume s'en établit, peut faire hésiter, dans d'autres
stations, sur l'antiquité réelle de ces objets, surtout quand ils sont
trop petits pour avoir eu un emploi dans la vie domestique.--Il y a
aussi, à Caranda, quelques débris des temps gaulois et gallo-romains.
(Voy. _Le Cimetière de Caranda_, par M. Millescamps, 1875.) L'auteur
cite d'ailleurs d'autres nécropoles des temps mérovingiens où des faits
semblables ont été signalés.]

[241: Voy. Al. Bertrand, _Arch. celt. et gaul_., préface, p. XII et
XIII.--Voyez, sur ces derniers faits, les détails étendus et précis que
donnent M. Troyon dans la _Revue archéologique_ de janvier 1860,
touchant la station lacustre de Concise, et M. Desor (_Palafittes du lac
de Neuchâtel_, âge de la pierre, p. 24-5).]

[242: _Arch. celt. et gaul_., préface, p. XII-XIV.]

[243: Il doit y avoir deux ou trois fautes d'impression dans
l'énumération de la p. 91; voyez la rectification implicite de la p.
108.]

[244: _Arch. celt. et gaul_., p. 92, 108.]

[245: Ibid., p. 97-8, 103.]

[246: Ibid., p. 85, 103.]

[247: Ibid., p. 109.]

[248: Ibid., p. 107-8.]

[249: Ibid., p. 116-21.]

[250: Ibid., p. 123-7.]

[251: Ibid., p. 148-64.]

[252: Terme classique qui ne désignait rien autre chose que le séjour
dans le Nord de l'Europe.]

[253: _Arch. celt. et gaul._, p. 128.]

[254: Ibid., p. 248-64.]

[255: _Les Monuments mégalithiques de tous pays_, p. XXII-XXXII.]

[256: Ainsi qu'il résulte de l'identité de plusieurs noms de tribus.]

[257: _Les Monum. mégalith._, p. 129, et 337-8, 341.--On trouve pourtant
quelques dolmens dans la partie montagneuse du Luxembourg, mais ils
peuvent appartenir à une autre race. (Ibid.)]

[258: _Les Monum. mégalith._, p. 338; cf. 317, 333-7, 358.]

[259: Note de la p. 347.]

[260: _Les Monum. mégalith._, p. 388-9.]

[261: Ibid., p. 392.]

[262: Ibid., p. 363.]

[263: Ibid., p. 353.]

[264: Ibid., p. 355.]

[265: Ibid., p. 355-6.]

[266: Ibid., p. 356.]

[267: Ibid., p. 352-4.]

[268: Ibid., p. 379, 381.]

[269: Ibid., p. 388.]

[270: Ibid., p. 345-7.]

[271: Ibid., p. 174, 403.]

[272: Ibid., p. 402-4.]

[273: Ibid., p. 348.]

[274: Ibid., p. 240, 243-5, 246.]

[275: Ibid., p. 187, note.]

[276: Ibid., p. 208.]

[277: Ibid., p. 209.]

[278: V. supra, chap. II.]

[279: Voyez, dans la _Revue archéologique_, avril, mai, juin, juillet
1867, les articles de MM. d'Artois de Jubainville et Adolphe
Pictet.--Voyez aussi les pages 1-7, 9, 16-18 de l'article sur les
Ligures, inséré par M. Alfred Maury en tête du trente-cinquième
fascicule de la _Bibliothèque de l'École des hautes études_ (1878).]

[280: _Les Monum. mégalith._, p. 129-30, 134-5, 153-4, 159-61, 173,
253-4, 287.]

[281: Voyez Rosenzweig, _Notice sur les monuments funéraires du
Morbihan_, p. 3 et 6, où l'on voit l'incinération introduite en Bretagne
et la présence d'éléments gallo-romains sous plusieurs dolmens.]

[282: Voy. _Congrès de Norwich_, p. 194-99, 304-15; _Arch. celt. et
gaul_., p. 148-164; _Les Monum. mégalith._, p. 417-434.]

[283: _Arch. celt. et gaul_., p. 133-4; _Les Monum. mégalith._, p.
462-479.]

[284: Ibid., p. 125-6; ibid., p. 480, 489-90, 493-96, 499.]

[285: Cf. Michel de Rossi, _Congrès de Bologne_, p. 450, 459-60, et
_Arch. celt. et gaul._, p. 175-81.]

[286: Voy. supra.]

[287: _Congrès de Norwich_., p. 30-83; _Arch. celt. et gaul._, p.
150-51; _Les Monum. mégalith._, p. 55-58, 69-125, 134-9, 165-72, 189-90,
422-4.]

[288: _Arch. celt. et gaul._, p. 150-53.]

[289: _Les Monum. mégalith._, p. 337-8; cf. 315.]

[290: _Arch. celt. et gaul._, p. 71-73.]

[291: Si ce n'est peut-être à Caranda; mais là le mélange s'étend à des
objets de fabrication manifestement mérovingienne, et s'est le cas de
dire que qui prouve trop ne prouve rien. Il faudrait avant tout savoir
au juste comment les objets étaient répartis entre les sépultures et les
couches de terrain.]

[292: _Ubi supra_, p. 63-71.]

[293: Sauf deux monuments irlandais, peut-être des temps chrétiens.
(_Les Monum. mégalith._ p. 220, 224.)]

[294: Je dis de l'âge du renne et non de l'existence du renne, car il
paraît qu'il en est demeuré très-longtemps quelques individus sons nos
climats.]

[295: Voyez ce que dit sur ce point M. l'abbé Hamard, aux pages
xxxvi-viii de la préface de sa traduction de Fergusson.--Ces
observations permettent d'expliquer la perfection de certains
instruments de pierre polie: c'est qu'on s'est apparemment servi
d'outils de métal pour les façonner.]

[296: _Arch. celt. et gaul._, p. 31-33.--Cependant, M. de Morlillet
(_Matériaux_, etc., 1876, p. 526) signale un fait en sens contraire
appartenant à notre temps, en ce qui concerne l'Engadine, et constate,
que les ossements des deux espèces ont été trouvés ensemble dans des
cavernes.]

[297: _Gisement du Mont-Dol_, p. 74.]

[298: Cf. _id_., p. 73; et _Géol. et Révél._, p. 75-76, 415.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Observations critiques sur l'archélogie dite préhistorique, spécialement en ce qui concerne la race celtique (1879)" ***

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