Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 2
Author: Saint-Elme, Ida, 1778-1845
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 2" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     «J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans
     de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de
     Waterloo.» MÉMOIRES, _Avant-propos_.

TOME SECOND.

Troisième Édition

PARIS.

1828.



TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SECOND VOLUME DES
MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Amelin (madame)
Aurélie

Barras
Bonaparte
Bonaparte
Boucher

Caulincourt
Contat (mademoiselle)

Danzel
Delamarre
Delarue, banquier
Delarue (madame)
Delville (madame)
Derville
Duchesnois (mademoiselle)
Dugazon
Duval (Alexandre)

Elleviou

Gaillard (madame)
Germon (madame)

Hol***

Isabey, peintre

Jars (madame)
Joséphine
Joubert
Jouffre
Joy***

Kléber

Lacroix (madame)
Lambertini (madame)
Lecoulteux de Canteleu
Leda
Lhermite
Lemierre
Lemot
Lepinois
Leroi
Lucai (madame)
Luosi (comte)

Marie-Antoinette
Mirawde (M. de)
Molé
Montholon (N. de)
Monti, poète italien
Monvel
Moreau
Murat

Napoléon
Ney

Obval (M.)
Obval (madame)
Oudet

Parny (M. de)
Petit (madame)

Regnault de Saint-Jean-d'Angely
Remond (madame)
Richard
Ruga (madame)

Schérer (le général)
Siv***

Talleyrand (le prince de)
Tallien (madame)
Talma

Vandremer (madame)
Visconti (madame)



CHAPITRE XXX.

Parallèle entre le général Moreau et le général Ney.--Promesse faite à
ce dernier.--Faiblesse de Moreau pour moi.


Moreau possédait au plus haut degré

     La sévère vertu des mœurs républicaines[1];

la délicatesse de ses sentimens était extrême sur tous les points; et
cette délicatesse eût certainement réprouvé le lien illégitime qui nous
unissait, si dès long-temps il n'avait eu la ferme intention de
consacrer notre union par un acte solennel, aussitôt que les
circonstances pourraient le permettre. Il avait formé ce projet dès le
jour où il me vit déterminée à suivre son sort: il voulait plus que
jamais devenir mon époux.

Moreau, ainsi que je l'ai déjà dit, ne brillait point par les dehors; il
n'avait aucun de ces avantages brillans et frivoles qui éblouissent tant
de femmes; sa figure était froide, son ton bienveillant, mais calme; son
courage paisible commandait plutôt l'admiration profonde et réfléchie,
qu'un amour ardent et passionné. Pour me servir d'une expression de ce
Cosimo qu'on a déjà vu figurer dans mes _Mémoires_, je ne l'ai point
aimé d'amour: le sentiment qu'il m'inspirait ressemblait plutôt au
respect. Près de lui je n'avais que le pressentiment de cet amour exalté
qui devait occuper la maturité et remplir la fin de ma vie. Il était
réservé à un autre homme de m'inspirer cette passion qui donne tant
d'angoisses pour quelques instans de bonheur. Ney, que je veux désigner,
n'était pas moins habile capitaine que Moreau; et il joignait aux talens
militaires cette audace que _la fortune favorise_, et qui plaît tant au
cœur des femmes. Ma liaison avec Ney n'eut aucun point de ressemblance
avec celle qui m'unissait alors à Moreau. Lorsque celui-ci me rencontra
pour la première fois, ma conduite me rendait encore digne de l'estime
publique; j'étais environnée des hommages qu'on adressait à ma beauté,
que bien des gens vantaient alors comme parfaite: lorsque plus tard
j'implorai son appui, j'étais encore si près du moment où j'avais droit
à sa considération, que son amour pour moi dut toujours avoir quelque
chose de respectueux. Moreau avait été à même, comme on l'a vu, de
connaître parfaitement ma famille; et quelque éclat qu'eussent alors
acquis sa fortune et sa renommée, il savait bien qu'il aurait pu devenir
mon époux sans déroger à sa gloire. J'avais à peine seize ans lorsque je
m'attachai à lui, et l'inexpérience même de cet âge m'eût assuré, en
toutes circonstances, des droits à l'indulgence, je dirai presque à la
compassion d'une ame aussi honnête que la sienne. Je voyais en lui
plutôt mon protecteur que mon amant: il ne m'avait jamais caché son
intention de me rendre un jour le rang qui m'appartenait dans le monde,
et mes droits à cette estime publique que j'avais si follement
sacrifiés. Le caractère de Ney était aussi ardent que celui de Moreau
était calme et réfléchi; mais à part ce contraste entre deux hommes
aussi remarquables, j'étais loin de pouvoir inspirer le même intérêt;
lorsque les circonstances me rapprochèrent enfin de ce Ney que je
n'avais encore connu, pour ainsi dire, que par sa renommée. Déchue
non-seulement de mes titres à la considération, et placée par l'opinion
dans la classe des femmes qui n'ont que leur beauté pour tout mérite et
toute fortune, je devais encore lutter dans son esprit contre bien des
insinuations malveillantes, dont j'avais, sans le savoir, été l'objet.
Ney connaissait en outre d'avance les sentimens qu'il m'avait depuis
long-temps inspirés, et rien n'était peut-être moins propre à le
prévenir en ma faveur que l'entraînement irrésistible qui m'emportait
sans réflexion vers lui. J'avais alors quelques années de plus; il
semblait que l'âge eût dû mûrir ma raison, et cependant je l'aimais si
passionnément que j'aurais encore sacrifié pour lui tous les avantages
sociaux que j'avais perdus volontairement pour m'attacher à Moreau dans
ma première jeunesse. Moreau eût voulu faire de moi une femme accomplie;
il m'excitait à rechercher la supériorité que donnent dans le monde la
beauté et surtout les avantages de l'esprit. Ney, dont les goûts et les
habitudes personnelles s'éloignaient beaucoup de la gravité de Moreau,
m'encourageait à dédaigner les grâces de mon sexe, à chercher même
parfois les périls et la gloire d'un sexe plus fort. L'histoire que je
raconterai plus tard de ma vie _militaire_ fera pleinement connaître la
différence des sentimens qui m'attachèrent à ces deux grands capitaines,
et de ceux que je leur inspirai.

On me pardonnera cette digression nécessaire pour faire apprécier la
position de Moreau vis-à-vis de moi, et celle où je me trouvais
vis-à-vis de lui. Le lendemain du jour où nous avions fait partir pour
Parme la mère de Geronimo, Moreau reçut de nouvelles dépêches. Je
devinai à son agitation que la nature de ces dépêches était loin de le
satisfaire. Il ne pouvait supporter l'obstination des directeurs à
laisser l'armée d'Italie dans la situation périlleuse où l'avait mise
l'impéritie de son chef. Je cherchais à le calmer, en lui représentant
que la nécessité de jour en jour plus impérieuse ne pouvait manquer de
forcer promptement le Directoire à lui donner le commandement en chef de
l'armée d'Italie. «Eh! ma chère amie, me disait-il, pendant qu'ils
hésitent, chaque heure qui s'écoule vient aggraver la position de nos
soldats.

«--Pourquoi dans ce cas ne pas suivre le conseil que vous donnait
Richard? Pourquoi ne pas vous faire proclamer par le corps d'armée sous
vos ordres?»

J'avais beau dire et beau faire, rien ne pouvait vaincre son indécision
naturelle. Ses inquiétudes paraissaient redoubler à chaque instant: il
passa, ce jour-là, dans mon appartement la plus grande partie de la
matinée; et il répondit devant moi aux diverses dépêches qu'il reçut
encore dans l'espace de quelques heures. Comme nous avions beaucoup de
monde à dîner, il me laissa aux soins de ma toilette, et alla s'enfermer
dans son cabinet, en défendant d'avance que personne vînt l'interrompre.

Il ne reparut qu'à l'heure du dîner, et plus sombre, plus taciturne que
jamais. Je ne pus lui adresser de questions qu'après la fin du repas; au
moment de prendre le café: «Vous avez encore reçu, lui dis-je, quelques
fâcheuses nouvelles?» J'appris en effet que Moreau venait à l'instant
même de recevoir, pour la seconde fois, l'ordre d'éloigner toutes les
femmes de l'armée. Il me recommanda d'abréger la soirée, parce qu'il
avait besoin d'être seul avec moi.

Sans manquer de politesse envers personne, je m'y pris de telle sorte
que mon salon se trouva désert deux heures plus tôt que de coutume. Je
profitai du premier moment de liberté pour courir au cabinet de Moreau.
Richard venait d'en sortir, et je le trouvai seul. Il me montra les
ordres du Directoire; c'était tout ce qu'avait apporté l'estafette du
jour. Il ne paraissait pas qu'on eût la pensée de confier au général le
commandement en chef de l'armée; c'était là cependant la seule mesure
qui pût influer d'une manière directe sur ses succès et son salut.
J'avais mon franc-parler avec Moreau; je ne pus contenir la fougue de
mon caractère et de mon langage en voyant sa patiente soumission aux
ordres des directeurs. Je protestai de ma résolution bien ferme de ne
point quitter l'Italie, ma terre natale. Si l'on me forçait à partir, je
déclarai à Moreau que je ne quitterais l'Italie que pour la Hollande:
dans ce cas il devenait certain que je ne le reverrais jamais. Moreau me
demanda si je parlais sérieusement. Sur ma réponse affirmative, il parut
douloureusement ému; puis, après quelques instans de réflexion: «Je
sens, dit-il, ce que ma position a de douteux; dans l'état des choses je
ne puis me considérer comme étant véritablement en activité; je puis
donc, sans manquer à l'honneur, donner dès demain ma démission; alors,
nous partons ensemble, et je ne vous quitte plus.»

Cette réponse me surprit au delà de toute expression: j'étais moins
fière de cette nouvelle preuve d'amour, qu'effrayée d'une résolution qui
pouvait porter une si rude atteinte à la gloire du général. «Décidez de
ma conduite, ajouta-t-il aussitôt.»

«--Moreau, croyez-vous que je voulusse encore vous consacrer ma vie, si
vous cessiez jamais d'être vous-même? Je partirai seule; c'est là toute
ma réponse.»

«--Ma bonne amie, combien je sens le prix de votre sacrifice!
Reposez-vous sur moi des précautions nécessaires pour garantir votre
sûreté, et du soin de vos préparatifs de voyage, Ma chère Elzelina!
c'est sous le nom de ma femme que vous voyagerez; vous irez descendre à
ma maison de Chaillot: comptez sur ma tendresse pour retarder aussi loin
que possible l'instant de votre départ.»

Sa voix était attendrie; ses regards se fixaient tristement sur moi: les
miens se baissaient vers la terre, et mon cœur était oppressé d'un poids
douloureux. Depuis que j'ai vu s'évanouir pour moi toutes les chimères
de la fortune, certaines personnes, les unes par l'intérêt qu'elles
voulaient bien prendre à moi, les autres par cette disposition au blâme,
à l'aide de laquelle tant de gens savent se dispenser d'être utiles, se
sont plusieurs fois étonnées, sous un certain rapport, de la conduite
que j'avais tenue à cette époque. On m'a demandé comment, après avoir
long-temps porté le nom de Moreau, après avoir pu disposer aussi
librement de sa fortune, je n'avais pas su obtenir de sa générosité les
moyens de m'assurer pour l'avenir une existence médiocre, mais garantie
de l'inconstance du sort. Il est vrai que je n'ai jamais cherché à
spéculer sur la libéralité naturelle de Moreau; loin de là, j'ai
toujours rejeté les offres que son noble cœur le portait souvent à me
faire. J'ai usé jusqu'à l'extravagance de sa libéralité, mais je n'ai
jamais su en profiter, ainsi que me l'auraient conseillé des gens
_raisonnables et prévoyans_. Dès-lors, ma fortune personnelle était bien
bornée; cependant elle n'avait pas encore disparu entièrement. Il y a
d'ailleurs certains calculs dont la _prudence_ répugne à la vivacité de
mon imagination, à la fierté naturelle de mon caractère; et je n'ai
jamais été de celles qui n'hésitent point à faire constater leur
opprobre par acte notarié. J'ai toujours regardé de telles spéculations
comme le comble de l'infamie, et rien n'a pu détruire mes préjugés à cet
égard. J'invoque sur ce point, et sans crainte d'être démentie par
personne, le témoignage de tous ceux qui m'ont connue.



CHAPITRE XXXI.

Moreau me donne une marque publique de son estime.--Les adieux.--Les
projets.--Le départ.--Arrivée à Lyon.


La journée du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore à
redoubler les inquiétudes du général et à affliger son cœur. Et je
partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher à
m'assurer par moi-même des dispositions où je laissais les habitans de
Milan à l'égard des Français. Sous prétexte de faire mes visites
d'adieux, j'allai, accompagnée de Richard, dans un grand nombre de
maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder,
autant que possible, l'opinion générale, et les sentimens de chacun en
particulier. Partout on remarquait une certaine inquiétude: partout
aussi les partisans de la cause française paraissaient mettre en Moreau
toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le désignait comme
le seul homme qui pût sauver l'Italie.

En rentrant à _casa Faguani_, je fus informée qu'une partie des
autorités civiles et un grand nombre d'officiers supérieurs étaient
réunis dans le cabinet du général. Il avait ordonné qu'on l'avertît de
mon retour. Dès qu'il en fut informé, il m'envoya prier de me rendre
près de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait à
craindre de ma part aucune scène ridicule. Dans l'intention de me donner
un témoignage public de son affection et de son estime, peut-être aussi
d'éviter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aimé me parler
devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait
de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.

Au moment où je parus à l'entrée de son cabinet, il vint à ma rencontre,
me présenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant
à ceux qui l'entouraient: «Madame Moreau, dit-il, connaît les ordres du
Directoire, et elle est prête à s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte
à regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle
prend au succès de nos armes, et son indifférence pour le danger. Mais
elle sait que mon premier devoir est d'obéir, et elle croirait manquer
au sien si elle n'obéissait à son tour. Je ne le cache pas, sa présence
m'est tellement chère et précieuse que l'espoir de la rappeler bientôt
près de moi peut seul me déterminer à me séparer d'elle pour quelque
temps.» Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes
avaient rempli toute la ville des éclats de leur douleur et de leurs
plaintes: «J'espère, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement
l'exemple; s'il en était autrement, je me verrais réduit à abjurer les
convenances de la galanterie, et à faire partir toutes les dames par
_étapes_, avant deux fois vingt-quatre heures.»

On s'inclina devant les ordres du général, puis on m'entoura. Les uns
m'exprimaient des regrets flatteurs, les autres me félicitaient
sottement du _bonheur_ que j'allais goûter de revoir Paris. Par des
réponses brèves j'échappai bientôt aux complimens de condoléance comme
aux complimens de félicitation, et j'allai m'enfermer dans mon
appartement où je pus du moins pleurer en toute liberté pendant une
heure. Je repris enfin un peu de fermeté, et j'ordonnai à Ursule, ma
femme de chambre, et au fidèle Joseph, de faire mes malles sans délai.
Ursule me pria de l'emmener avec moi. Je la demandai à son oncle, le
majordome, qui consentit, sans difficulté, à lui accorder la permission
de m'accompagner; parce que j'avais l'honneur d'être _Italienne_, ce qui
n'était pas à ses yeux un titre médiocre de recommandation. Je payai sa
complaisance d'une forte gratification, et je lui comptai, de plus, une
somme suffisante pour subvenir aux frais du retour d'Ursule, dans le cas
où _le mal du pays_ viendrait à la gagner en France, et où le séjour de
Paris lui déplairait. Le brave homme était ravi _della mia garbatezza_.

Dès que Moreau fut affranchi des importuns, il accourut près de moi.
Tous mes préparatifs de départ étaient terminés: en apercevant sur le
canapé mes habits de voyage, il détourna la tête d'un air attendri, et
s'asseyant à mes côtés, il se plut à rappeler, avec une effusion de cœur
vraiment touchante, et que je n'avais encore jamais remarquée chez lui,
chacune des circonstances dans lesquelles j'avais pu lui donner preuve
de mon dévouement, de mon affection, de mon zèle à lui complaire en
toutes choses: et c'était pour m'offrir l'expression de la plus tendre
reconnaissance. «Mon Elzelina, dit-il, j'espère pouvoir vous rappeler
promptement, si je ne puis aller vous retrouver moi-même. J'ai tout
prévu, tout arrangé pour que votre existence, loin de moi, soit aussi
brillante et aussi agréable que vous pouvez le désirer. Je ferai tout
pour que du moins rien ne manque à vos plaisirs.

«--Mon ami, répondis-je, vous ne serez pas là pour les partager; ils me
sembleront bien amers!»

Il me remercia de ce que je venais de lui dire, puis la conversation
s'engagea sur le ton de la plus entière confiance. J'exprimai le chagrin
que j'éprouvais, surtout en me séparant d'un homme qui m'était cher, de
me trouver seule au monde, sans enfans et sans famille. Moreau
partageait, depuis long-temps, mon chagrin à cet égard: il aurait voulu
me voir mère, résolu qu'il était de légitimer notre union aux yeux de la
société, dès que les circonstances pourraient le lui permettre. J'étais
dans la force de la jeunesse, mais quoique je pusse raisonnablement
espérer d'avoir des enfans, un pressentiment secret m'avertissait que le
ciel ne devait pas m'accorder le bonheur d'être mère. Moreau, dans nos
adieux, m'exprima le désir de voir un enfant d'adoption me consoler au
moins provisoirement; déjà je regardais Henri comme mon fils; Moreau
partageait sincèrement mon affection pour lui; mais il aurait voulu
qu'un enfant, adopté dès le berceau même, devînt, pour ainsi dire, plus
véritablement le nôtre. Si dans mon voyage je rencontrais une famille
qui méritât une telle faveur, il m'autorisait à prendre sur-le-champ,
sous ma protection immédiate, celui de ses jeunes rejetons qui me
plairait le plus.

Cette autorisation que me donnait Moreau semble d'abord indifférente:
mais je la rapporte ici parce qu'elle doit m'aider à me justifier, plus
tard, d'un des griefs qu'on éleva contre moi, lors de ma rupture avec le
général. On sut, à cette époque, intéresser son amour-propre à la
rétractation d'un consentement qui prouvait toute l'étendue de son amour
pour moi, et de l'empire que j'avais exercé sur lui. Je n'ai jamais
cherché à dissimuler les torts de ma vie, quelque graves qu'ils aient
été parfois: ils ont été bien grands envers l'excellent homme dont
personne n'a pu mieux connaître que moi la belle ame. Mais je repousse
d'avance l'imputation qu'on m'a faite d'avoir conçu, _seule_, un projet
que nous avions formé ensemble. Si je n'avais été sûre de son
approbation, il n'est pas vraisemblable que, dans sa maison, entourée de
gens à ses gages, j'eusse osé feindre une grossesse. Un seul mot de ma
main pouvait alors mettre à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs déposée, pour mes besoins personnels, chez M. de la Rue, banquier
du général. Il m'était donc on ne peut plus facile de partir pour la
campagne, d'y rester tout le temps que j'aurais cru nécessaire pour
assurer la réussite de mon projet, et d'en revenir ensuite avec l'enfant
que j'aurais voulu faire passer pour le mien.

Je reviendrai sur ce sujet quand il en sera temps. Sans m'étendre
davantage sur une digression déjà trop longue, je me bornerai à dire que
mon départ de Milan s'étant trouvé retardé de quelques jours, ce fut
avec Moreau lui-même que je concertai toutes les mesures à prendre pour
arriver à nos fins. Il fallut enfin partir: je quittai Milan le 26 avril
1799, et le 15 mai je reçus à Lyon la nouvelle que Moreau venait non pas
seulement de réparer les fautes de Schérer, mais encore d'acquérir de
nouveaux titres à la gloire, en battant les Autrichiens et les Russes,
et en passant la Sezia, malgré les forces supérieures que lui opposait
Suwaroff.

Sur toute la route que j'avais à parcourir, le titre d'épouse du général
Moreau me donnait droit à des égards et à des respects unanimes; j'étais
touchée de la considération qu'on voulait bien me témoigner, et j'en
rendais avec plaisir hommage à l'homme dont le nom seul commandait
l'estime de l'Europe entière.

Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces détails; cette époque est la
plus brillante de ma vie, agitée depuis par tant d'événemens divers.
J'étais partie dans une bonne voiture avec Ursule, un domestique et
Joseph, qui allait devant en courrier. Cette voiture contenait des
provisions de toute espèce, et plus que suffisantes pour suppléer à ce
qui me manquerait dans les auberges. Moreau m'avait engagée à descendre
à Lyon, hôtel et place Belcour. Le plus bel appartement avait été
d'avance retenu pour moi, et je fus reçue à ma descente par le payeur
général de l'armée, Siv**, et deux de ses amis qui m'attendaient depuis
quelques jours. Le général était depuis long-temps lié avec Siv**; il
l'avait prévenu de mon passage à Lyon, en me recommandant à ses soins de
la manière la plus pressante. M. Siv** me montra la lettre que lui avait
écrite le général. Moreau y exaltait singulièrement ma beauté, les
grâces de mon esprit, en un mot tout ce dont on voulait bien me faire
quelque mérite. En me rendant à Milan, j'avais fait avec Moreau quelque
séjour à Lyon; depuis cette époque on y avait beaucoup parlé de moi.
Quelques personnes qui m'avaient connue en Hollande, avant que je fusse
séparée de mon mari, avaient donné des détails sur ma naissance, sur mon
existence passée, et ces récits avaient piqué vivement la curiosité.
Cette curiosité, peut-être un peu maligne d'abord, se changea bientôt en
bienveillance; les avantages de ma personne ne contribuèrent en rien,
j'ose le dire, à me gagner les cœurs: on voulut bien me tenir compte de
quelques bonnes qualités, et surtout de l'affabilité constante de mon
langage et de mes manières. Cette affabilité m'était naturelle; mais
n'eût-elle pas été un des traits dominans de mon caractère, j'avais trop
de bon sens pour ne pas chercher à l'acquérir. Je n'ai jamais pu
concevoir ces airs dédaigneux, qui ne servent le plus souvent qu'à parer
d'un masque de grandeur les petitesses de l'esprit ou les vices de
l'ame. Ces détails sur mon caractère peuvent paraître au moins
superflus; ils sont cependant nécessaires pour expliquer l'inconcevable
ascendant que prit sur moi un homme auquel je ne fus jamais unie par
l'amour, et vers qui je ne fus jamais entraînée que par ce sentiment
général de bienveillance que je viens de définir. Cet homme a
cruellement abusé de ma confiance en lui, pour mon malheur. Je donnerai,
dans le chapitre suivant, quelques traits de cet affreux caractère: on
le verra plus tard apparaître avec sa difformité tout entière.



CHAPITRE XXXII.

D. L.--Accueil flatteur que je reçois à Lyon.--Comment D. L. parvient à
intéresser ma pitié pour lui.--II trouve le moyen de se rendre
nécessaire.


Au commencement de ces Mémoires, j'ai pris l'engagement solennel de ne
jamais désigner, de manière à les faire reconnaître, ceux qui ont
cherché à tourmenter ma vie: cet engagement, je le tiendrai. Les simples
initiales D. L. me serviront donc à désigner l'homme dont j'ai parlé
dans le chapitre précédent, et qui m'a fait tant de mal. L'ascendant
qu'il prit sur moi, à une époque où j'étais si jeune encore, ne fut
jamais, je le répète, fondé, sur l'amour; il le dut à l'habileté avec
laquelle il parvint en peu de jours, pour ainsi dire, à connaître mon
caractère, et à l'ignorance profonde où je restai pendant long-temps de
toute la monstruosité du sien. Aujourd'hui que mes yeux ont cessé d'être
aveugles, je ne puis encore me former une idée nette de cet être odieux,
assemblage étrange de grands sentimens et de passions basses, chez qui
le désintéressement et la cupidité la plus vile se livraient de
perpétuels combats. Je l'ai vu tour à tour capable d'envoyer un ami à
l'échafaud, et d'exposer ensuite, pour en sauver un autre, cette fortune
qu'il avait achetée par trente ans de turpitudes et de bassesses.

D. L. accompagnait Siv** le jour de mon arrivée à Lyon: celui-ci me le
présenta comme l'ami de sa famille, comme un homme tout-à-fait digne de
l'estime et de l'affection que cette famille lui accordait. C'était tout
ce qu'il fallait pour que je l'accueillisse avec bienveillance. D. L.
était alors âgé de vingt-huit ans; il était plutôt mal que bien de
figure; mais sa taille était superbe, et il avait par-dessus tout cette
bonne grâce française qui plaît tant aux dames de tous les pays. Sa
figure m'avait cependant, au premier abord, inspiré une forte
répugnance. J'étais moins choquée de sa laideur que de certains traits
de sa physionomie, bien faits pour exciter la méfiance et même une sorte
de crainte: il fallait toute son infernale adresse pour vaincre d'aussi
fâcheuses présomptions, en dépit de la voix intérieure et puissante, qui
me disait de redouter un tel homme. Il m'est impossible, lorsque je me
rappelle avec quelle promptitude D. L. parvint à établir sur mon esprit
sa funeste influence, de ne pas croire à un de ces effets de fascination
que tant de gens regardent comme fantastique.

Dès la seconde fois que je vis M. D. L., l'aversion qu'il m'avait
inspirée au premier coup d'œil me parut injuste et mal fondée. Il se
gardait bien de me donner à croire qu'il connût les antécédens de ma
vie; mais, dans le fait, il était assez étroitement lié avec un officier
supérieur long-temps employé en Hollande: cet ami l'avait parfaitement
mis au fait de tout ce qui me concernait; l'exaltation naturelle de mon
caractère, mon penchant à m'exagérer à moi-même toutes les impressions
que je recevais, quelques-unes de mes bonnes qualités, les fautes dont
je subissais dès lors la conséquence, rien ne lui était inconnu. Cette
connaissance parfaite qu'il avait de moi, à mon insu, lui donnait de
grands avantages: il n'avait garde de me les laisser deviner; et je me
croyais aussi complétement étrangère pour lui qu'il l'était encore pour
moi.

D. L. n'a jamais eu d'affections réelles; l'amour ni l'amitié n'ont pas,
que je sache, eu d'accès dans son cœur: la beauté ne produisait sur lui
qu'une impression toute passagère; jamais les femmes n'ont pu l'occuper
sérieusement; et les efforts qu'il faisait parfois pour réussir auprès
d'elles étaient toujours explicables par l'intention de s'ouvrir une
nouvelle route pour marcher plus rapidement à la fortune. Entre ses
mains les hommes n'étaient en général que les instrumens de son ambition
personnelle, instrumens qu'il dédaignait dès qu'il n'en avait plus
besoin. La suite de ces mémoires amènera les développemens de ce hideux
caractère; je me borne maintenant à en indiquer les traits principaux.

Grâce aux soins du payeur général Siv**, mon séjour à Lyon fut des plus
agréables; les invitations de toute espèce succédèrent bientôt aux
visites de cérémonie. Partout recherchée et accueillie avec
l'empressement le plus honorable, je ne négligeais aucun moyen de me
rendre digne de tant de bienveillance. Le nom de Moreau me protégeait
auprès de tous les bons citoyens, de toutes les ames généreuses; il me
signalait à la haine secrète et perfide de quelques misérables qui ne
lui pardonnaient ni sa gloire, ni ses services si bien récompensés parmi
l'estime publique.

Parmi ces hommes, il en était un que je connaissais déjà, et qui se
trouvait alors à Lyon, Lhermite: il était alors chargé là d'un de ces
espionnages honteux, que tous les gouvernemens n'hésitent point à mettre
eh œuvre, bien qu'ils méprisent les espions. Le règne affreux de la
terreur était déjà loin; mais la défiance d'un gouvernement faible avait
succédé aux horreurs de la tyrannie révolutionnaire. Le Directoire
entretenait à grands frais quelques agens bien connus, et chargés
d'interpréter toutes les actions et tous les discours de quiconque
tenait de près ou de loin à l'administration de l'état ou aux rangs
élevés de la hiérarchie militaire. Lhermite était chargé d'une mission
dont le but n'était ignoré de personne. Par crainte on l'accueillait
dans les meilleures maisons de la ville. Sûre que Moreau approuverait ma
conduite, et forte de ma répugnance invincible pour un homme que je
méprisais, je refusai formellement deux invitations, en ne laissant pas
ignorer que je ne voulais point être exposée à rencontrer nulle part M.
Lhermite. Il quitta Lyon plein de haine contre moi; mais il poussa
l'hypocrisie jusqu'à se présenter la veille de son départ, quoiqu'il fût
bien sûr de trouver toujours ma porte fermée.

Il y avait dix jours que je me trouvais à Lyon, lorsque je reçus de
Moreau une seconde lettre qui m'annonçait de nouveaux triomphes; ces
triomphes étaient d'autant plus glorieux que le vainqueur ne les
achetait point au prix du sang de ses soldats. Il venait de mettre en
fuite, l'armée napolitaine à la journée de la Trebbia; puis, après avoir
remis le commandement entre les mains de Joubert, il s'était battu comme
simple volontaire sous les ordres de ce général, et il avait eu trois
chevaux tués sous lui au combat de Novi, qui coûta, comme on sait, la
vie à Joubert.

Dans la joie que me causaient ces heureuses nouvelles, j'allais envoyer
chez le payeur général, pour les lui communiquer, lorsqu'on m'annonça D.
L., qui venait de la part même de Siv**: il m'apportait une lettre de
Moreau, confirmative de celle que je venais de recevoir. Siv** ne
voulait pas être le dernier à célébrer les succès de nôtre armée: il
m'annonçait une fête qui devait avoir lieu à sa campagne, et m'invitait
à vouloir bien l'embellir de ma présence.

J'étais transportée de joie; les formes respectueuses de D. L., le ton
de cérémonie qu'il prenait avec moi, tout cela me semblait beaucoup trop
froid: je croyais deviner sous ces dehors si calmes un mécontentement
secret. Sans réfléchir que ce ton et cette attitude étaient précisément
ceux que je dusse trouver convenables de la part d'un homme que je
connaissais encore si peu, je lui dis avec impatience: «Se peut-il,
Monsieur, que vous ne partagiez pas la joie de tous les bons Français?
ou bien nos victoires ont-elles été achetées par la perte de quelque
brave qui vous fût cher?»

Pour toute réponse il baissa tristement la tête; alors passant, avec ma
promptitude ordinaire, d'un sentiment de colère à un sentiment de
compassion, je lui demandai sincèrement pardon d'avoir témoigné si
vivement devant lui une joie qu'il ne pouvait pas partager.

«Vous ne vous êtes pas trompée, dit-il alors, Madame; ces victoires
m'enlèvent un ami bien cher; mon frère est au nombre des morts.»

Il était peu probable que D. L. pût avoir reçu déjà des détails si bien
circonstanciés; mais cette idée ne se présenta pas d'abord à mon esprit.
Je le trouvai tellement à plaindre, et le contraste de mon ivresse avec
sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes
soins à le consoler, en lui prodiguant les protestations de dévouement,
et en promettant de lui rendre tous les services qui dépendraient de
moi.

Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de
frère; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'était là le
but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires.
J'écoutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me débiter sur une
mère et une sœur qu'il prétendait avoir encore à Paris, et auxquelles il
voulait, disait-il, consacrer désormais sa vie: la crainte seule de
perdre une modique place qu'il avait à Lyon l'empêchait de suivre
sur-le-champ l'élan de son cœur, et le retenait encore loin d'elles.

Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de réserve, à la
compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son
frère: j'écoutais, avec une religieuse crédulité, tout ce qu'il me
disait du noble caractère et des hauts faits d'armes de ce héros. Il ne
fallait pas s'étonner, suivant lui, que ce frère fût devenu, en si peu
de temps, un officier du premier mérite: il avait été formé à bonne
école. La première affaire à laquelle il eût assisté était celle de
Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-général Ney, le 8 août 1796.
C'était ce combat qui, je ne l'avais pas oublié, valut à Ney le grade de
général de brigade.

À ce nom que, par une inconcevable fatalité, je n'avais jamais entendu
prononcer sans la plus vive émotion, ma curiosité devint plus attentive
et plus avide. Depuis le jour où, pour la première fois à Utrecht,
j'avais entendu célébrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de
ses compagnons d'armes, mon oreille avait été poursuivie en tous lieux
du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans
qu'il s'opérât dans tout mon être une révolution subite que je ne
pouvais m'expliquer à moi-même, et qu'aucun mot ne saurait définir. Je
ne l'avais entrevu que quelques minutes à Kehl; mais il avait laissé
dans mon ame d'ineffaçables souvenirs. Personne n'ignorait mon
admiration pour un des plus grands militaires dont s'honorât l'armée
française; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore
moi-même, c'est que cette admiration, poussée jusqu'à l'enthousiasme,
renfermât les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vécu, avec
lequel je veux mourir.

D. L. sonda, d'un seul coup d'œil, tous les replis de mon cœur; il
devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle eût pris
naissance à mes propres yeux, et, dès ce moment, il acquit sur mon cœur
cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps,
l'instrument passif ou plutôt l'esclave de ses volontés.

Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans
que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser
quelques questions sur un homme qu'il paraissait connaître parfaitement.
Il m'apprit que Ney n'était pas marié, qu'il ne paraissait pas même
disposé à s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais
l'interroger de nouveau, et il se disposait à me débiter encore quelques
vérités enveloppées de beaucoup de mensonges, lorsque nous fûmes
interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qui venaient aussi
m'apporter leurs félicitations. Je congédiai D. L. en le chargeant d'une
réponse verbale pour le payeur général; et comme je n'ignorais pas le
prochain départ de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir
le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.

J'étais distraite et préoccupée: je reçus donc avec assez de froideur
les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux
succès de Moreau. C'était la première fois que mon cœur était moins
vivement ému des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tôt,
j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'étais gênée et mal
avec moi-même; car ma conscience me faisait intérieurement des
reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais
goûté dans l'entretien de D. L.: déjà j'étais infidèle à l'amour de
Moreau, infidèle même à sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait
plus de bonheur que moi à célébrer.

Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte, à l'entraînement de
mes pensées: il faut l'avouer, elles furent toutes reportées sur Ney.
Non, Moreau, tout grand qu'il était, ne pouvait inspirer cet amour sans
bornes que mon cœur avait, pour ainsi dire, pressenti dès l'enfance. Le
besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entière dans celle qu'il
chérissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout
cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une
passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas été jusqu'alors
propre à le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de
jalousie. Je l'eusse vu assidu près de la plus belle femme du monde, que
je n'en aurais pas conçu la moindre inquiétude. Je le savais aussi
religieusement fidèle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.

Ney, au contraire, ne donnait aucune importance à ces fantaisies
passagères qui désolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans
la fidélité de l'homme qu'elle chérit. Aussi brave que Moreau, il
joignait à ce genre de mérite tout français une audace à laquelle la
force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il
semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la nécessité du
repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille;
et le repos lui semblait, après la gloire, la meilleure récompense de
ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir
l'indépendance de la république. Ney était doué, par-dessus tout, du
génie des conquêtes; dans son ardeur guerrière, c'était peu pour lui que
la France obtînt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir
maîtresse du monde entier.

Tels furent les principaux traits du caractère de chacun de ces deux
hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ
d'honneur. Qu'il me soit permis, à moi qui les connus si bien, de payer
un tardif hommage à leur mémoire. Qui mieux que moi pourrait attester la
grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un,
poussé par les conseils de l'orgueil irrité, ballotté par l'indécision
naturelle de son esprit, céda sans réflexion, à la force d'un sentiment
cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu.
Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir,
le second partit avec la ferme résolution de faire ce qu'il avait
promis; il ne sut pas résister au torrent qui entraînait un si grand
nombre de ses compagnons...

Cruels souvenirs qui m'assiégent sans cesse! Puissent bientôt les
passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe
solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientôt la
France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier, à qui

         Le destin des combats
       Devait, après tant de gloire,
     Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas,
     Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].



CHAPITRE XXXIII.

M. de Parny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Une répétition.--Étourderies.


Le lendemain même, D. L. revint chez moi, sous un prétexte assez futile:
je mourais d'envie de reprendre la conversation de la veille; mais
aucune puissance humaine n'aurait pu m'enhardir à lui adresser de
nouvelles questions. D. L. voyait parfaitement toute l'agitation de mon
ame, et il en pénétrait les causes. Un courtisan, un flatteur vulgaire
aurait été de lui-même au devant de mes désirs. D. L. était bien plus
habile; il connaissait trop bien les moyens d'irriter une passion
concentrée; ces moyens, il les possédait tous, et, dès lors, il avait
résolu de s'en servir pour me mettre, en quelque sorte, à sa discrétion.
Avec une adresse revêtue des formes de la plus naïve simplicité, il
m'ôta tout espoir d'obtenir de lui les éclaircissemens que je désirais
avec tant d'ardeur; et il me laissa voir clairement qu'il ne répondrait
qu'à une question directe et précise.

J'ai dit, tout à l'heure, que je n'aurais pu prendre sur moi de
l'interroger, cela était rigoureusement vrai. Mon dépit fut plus d'une
fois sur le point d'éclater par les larmes que j'avais peine à retenir;
et mes efforts mêmes pour le dissimuler ne servaient qu'à montrer
clairement à D. L. tout l'empire qu'il pouvait prendre sur moi dès
l'instant où j'aurais été forcée de lui avouer mon secret.

Irritée au dernier point, je le chargeai de faire pour mon compte
quelques emplettes de soieries, et je le congédiai d'un ton fort sec;
puis, sonnant ma femme-de-chambre, j'ordonnai qu'on fît tous les
préparatifs de ma toilette. D. L. me salua respectueusement, et sortit
en m'abandonnant à tout le trouble qu'il avait su faire naître dans mon
cœur, et dont il voyait toute la violence. Sûr d'être le seul homme à
qui je pusse parler de celui qui occupait déjà si exclusivement mon cœur
et mon imagination, il était bien convaincu que ma bouderie ne serait
pas de longue durée.

J'étais, pour ce jour-là, d'un grand dîner chez M***, riche négociant,
distingué par ses qualités aimables, et qui s'était recommandé à moi par
son admiration pour Moreau. Ce fut chez lui que je vis, pour la première
fois, M. de Parny, neveu de l'aimable poète de ce nom. Je connaissais
les vers de son oncle; je lui en parlai; il parut goûter la manière dont
je lui témoignai le plaisir que j'avais trouvé à les lire. M. de Parny,
qui est devenu depuis l'époux de mademoiselle Contat, se trouvait en ce
moment à Lyon avec elle et Molé. J'avais le plus grand désir de
connaître particulièrement cette actrice charmante qu'on a pu égaler,
mais qu'on ne surpassera jamais. M. de Parny était infiniment aimable;
il trouva moyen de flatter, dès la première entrevue, mon amour-propre,
de la façon la plus délicate, et de bannir ainsi toute gène entre nous.
Il possédait surtout l'art de donner de l'esprit à son interlocuteur, en
le ramenant toujours aux sujets qu'il paraissait affectionner: enhardie
par son affabilité, je ne craignis pas de donner à notre conversation
une tournure presque littéraire. Il parut surpris du grand nombre de
vers français que je citais de mémoire, et il voulut bien me dire que
son goût s'accordait en général avec le mien.

Comme je lui exprimais vivement le plaisir que je trouvais au théâtre,
il me demanda dans quels rôles j'avais vu mademoiselle Contat.

«--Dans presque tous ceux qu'elle joue, répondis-je aussitôt, et
toujours je l'ai trouvée admirable.

--Qu'elle serait heureuse, Madame, d'entendre un pareil éloge sortir de
votre bouche!

«--Et moi, Monsieur, que je vous aurais d'obligation, si vous vouliez
bien me mettre à même de le lui répéter à elle-même!

«--C'est un honneur que j'allais vous demander pour mon amie,»
répondit-il d'un air de satisfaction, qui me résolut à mettre de côté
l'étiquette inséparable du rang que je tenais alors dans le monde.

Le lendemain donc, entre dix et onze heures du matin, j'arrivai chez
mademoiselle Contat. À peine le domestique eut-il prononcé le nom de
madame Moreau, que tout fut en mouvement dans l'hôtel. Chacune des
personnes auxquelles il me nommait, en allant avertir sa maîtresse,
accourait sur mon passage pour me voir de plus près. Moi, tout entière à
la curiosité qui me pressait, j'avais, en un clin d'œil, sauté de ma
voiture, franchi les degrés de l'escalier, et je me trouvai en présence
de mademoiselle Contat, avant que personne fût revenu de la surprise
causée par une visite aussi inattendue. Dans le même instant, M. de
Parny sortit avec Molé d'un appartement dont l'issue donnait sur le même
pallier: il m'accueillit avec des transports de joie si flatteurs et si
vrais, que j'en fus vivement touchée.

Mademoiselle Contat, qui venait à ma rencontre dans le moment où
j'atteignais le haut de l'escalier, me fit entrer chez elle, et là
recommencèrent les témoignages du plaisir extrême qu'on éprouvait à me
voir, et d'une reconnaissance dont je ne pouvais douter, car elle se
peignait dans tous les regards.

Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la scène, et je partageais, à
cette époque, la sotte prévention de tant de femmes qui s'imaginent que
l'éclat des lumières, le rouge et la toilette font seuls toute leur
beauté, comme l'esprit de leurs rôles fait seul la grâce et l'élégance
de leurs manières.

La vue de mademoiselle Contat, son langage, ses façons si distinguées,
me désabusèrent entièrement. Il était impossible de trouver une femme
plus fraîche et plus jolie, et de posséder mieux ce ton de la bonne
société qui faisait de son jeu sur la scène la continuation des
habitudes de sa vie. Elle était alors âgée de trente à trente-deux ans.
Déjà elle était fort grasse; mais cet embonpoint n'ôtait rien à la
souplesse de sa taille qui me parut même plus élégante encore dans le
salon qu'au théâtre: rien ne la gênait, et une robe de matin en marquait
heureusement les gracieux contours.

Mademoiselle Contat m'exprima, en particulier, combien elle était
sensible à l'honneur que je lui faisais, puis la conversation s'engagea
entre nous quatre sur les affaires du jour, et sur l'empressement du
public lyonnais à se porter aux représentations qu'elle et Molé
donnaient depuis quelque temps au grand théâtre: «Voici, dit à ce sujet
mademoiselle Contat, l'heure de notre répétition: Molé, envoyez dire au
théâtre que nous ne pouvons y aller que plus tard.--Non, de grâce, ne
dérangez rien pour moi, m'écriai-je aussitôt: je suis venue sans
cérémonie; vous m'avez accueillie avec amitié; ne gâtons pas par une
gêne intempestive les heureux commencemens de nos relations.
Permettez-moi, au contraire, de vous conduire moi-même au théâtre, et
d'assister à la répétition dans quelque coin obscur de la
salle.--Madame, c'est la plus sotte chose du monde, même à Paris, reprit
Molé d'un air d'importance; jugez de ce que cela doit être en province:
là surtout où il faut supposer l'ennui des conseils que les acteurs vous
demandent toujours, de manière à vous laisser voir clairement qu'ils
croyent pouvoir tout-à-fait s'en passer. Vive Paris, Madame; c'est là
qu'on apprécie les talens: la province ne lui ressemble en rien pour la
manière dont elle honore les artistes.

«--Allons, mon cher, reprit mademoiselle Contat, vous exagérez
singulièrement l'ennui de nos voyages, et vous n'en énumérez pas les
plaisirs. Moi, je mets au nombre des plus grands de pouvoir accueillir
l'offre que Madame a bien voulu me faire. Parny se chargera, Madame, de
vous conduire à votre loge dans le plus strict incognito; car si l'on
vous savait au théâtre, nous ne pourrions suffire à toutes les questions
dont on nous accablerait sur votre compte, et sur les circonstances de
votre visite.»

Je tranchai la difficulté, en répétant que je voulais garder le plus
strict incognito. Molé insistait sur la curiosité impatiente à laquelle
j'avais la modestie de me dérober. «C'est que, en vérité, Madame est
charmante», répétait-il à chaque instant, avec ce ton d'un marquis de
l'ancien régime, qui du reste n'avait chez lui rien d'affecté. Je
trouvai cependant ce ton de grand seigneur bien moins aimable que la
grâce naturelle et plus bourgeoise de mademoiselle Contat, que la
politesse calme et réservée de M. de Parny.

Tout en se préparant à partir, mes hôtes continuaient leur conversation
avec moi. Aux yeux de personnes si spirituelles, j'aurais voulu ne point
passer tout-à-fait pour une sotte; j'y faisais mon possible sans trop
d'efforts; car leur affabilité, leur obligeance, étaient faites pour me
mettre parfaitement à l'aise. Nous montâmes enfin en voiture, et nous
nous rendîmes au théâtre.

Ainsi que nous en étions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit à
l'une des baignoires d'avant-scène, où je me cachai de manière à n'être
aperçue de personne. Je trouvai tout d'abord que Molé ne m'avait pas
trompée, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une
salle déserte et le spectacle d'une répétition. Dès qu'il parut avec
mademoiselle Contat dans le fond du théâtre, la troupe entière qui les
attendait se leva pour aller à leur rencontre. «Voilà, dis-je à M. de
Parny, des témoignages de déférence qui portent atteinte à notre système
d'égalité républicaine: c'est bien là reconnaître une noblesse; mais
cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent
sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les
honneurs sont personnels, ils excitent une émulation louable; car chacun
se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mériter
et les obtenir à son tour.»

Mon accent étranger, la vivacité de mon action oratoire, s'il m'est
permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de
Parny: il m'écoutait attentivement et il applaudissait avec une
politesse toute bienveillante à mes observations. Enhardie par sa
complaisance à m'écouter, je lui communiquais toutes les sensations que
me faisait éprouver la pièce qu'on répétait devant nous. J'admirais la
grâce que mademoiselle Contat mettait à donner aux actrices des conseils
dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pût
choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis étaient autant de
règles infaillibles qui, bien appliquées, ne pouvaient manquer de
conduire aux succès. Quant à Molé, il me parut beaucoup moins indulgent
et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque
je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait
pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il
avait pour son art, et dans l'impétuosité naturelle de son caractère. Il
était vieux; cependant, à la chaleur de son jeu, on eût pu le prendre
pour un homme encore dans la force de l'âge: on pouvait voir aisément
qu'il avait dû être très beau. Je fis, sur ce point, une question à M.
de Parny; il répondit en souriant d'une manière affirmative. Alors, pour
la première fois, je m'aperçus qu'il était aussi fort bien lui-même; et,
alors seulement, je songeai à l'inconvenance de cette espèce de
tête-à-tête dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et
déserte, avec un homme de cet âge et de cet extérieur. Cette réflexion
subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon
étourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts
pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces idées qui
se pressaient à-la-fois dans ma tête, me firent perdre la présence
d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de
l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai à M. de Parny le regret
qu'une invitation, à laquelle j'étais obligée de répondre, me privât du
plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma
part mademoiselle Contat et Molé à venir chez moi le lendemain pour nous
rendre tous ensemble à la fête de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de
recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre
avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agréer mes excuses à
mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu'à la fin de la
répétition; et sans prétexter d'autre motif que la chaleur et
l'obscurité de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma
voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta
quelques secondes debout près de la portière, et comme attendant mes
ordres. Une réflexion tardive vint se présenter à mon esprit; je sentis
tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me hâtai de commettre une
nouvelle étourderie pour réparer toutes celles que j'avais déjà à me
reprocher. «Si vous n'aviez pas été retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je
vous aurais engagé à m'accompagner dans ma promenade le long du quai du
Rhône.» À peine venais-je de prononcer ces mots que déjà il était assis
près de moi; la portière se ferma et nous partîmes. J'éprouvai encore
beaucoup de gêne dans les premiers momens de notre course; mais M. de
Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie,
feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientôt. J'exprimai
mon admiration pour les beautés romantiques des bords du Rhône. M. de
Parny paraissait entendre avec plaisir les éloges que je donnais à un
pays qui était le sien; et notre conversation semblait celle de deux
artistes. Nous revînmes à mon hôtel; je priai M. de Parny d'obtenir de
mademoiselle Contat grâce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais
enlevé son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisément, et
nous nous séparâmes.



CHAPITRE XXXIV.

Une journée de plaisir.--Nouveaux mensonges de D. L.--M. Sol m'envoie un
présent magnifique.


M. Siv*** était près d'entrer chez moi au moment où j'arrivais moi-même
à ma porte. J'engageai M. de Parny à rester encore quelques minutes avec
moi, et je le présentai au payeur général. Siv*** me remercia, et parut
se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain à la campagne
avec Molé et mademoiselle Contat. Je les retins tous à dîner:

Pendant que M. de Parny écrivait à mademoiselle Contat pour la prévenir
de la _violence_ que je lui faisais et de la partie qui venait d'être
liée, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous
nous trouvâmes quatorze à table. Au milieu de cette agréable réunion
j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donnée la veille, et la
tristesse que, malgré moi, sa conversation avait laissée au fond de mon
cœur. Ma société se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les
premières pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions
toutes le soir à un thé que donnait madame T***, cousine du commissaire
ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au
théâtre pour admirer mademoiselle Contat et Molé dans le _Misanthrope_:
plusieurs de nous restèrent; de ce nombre étaient Siv*** et M. de Parny.
Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs
de mon salon, et je courus moi-même à ma toilette. À peine venais-je de
la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la
permission de se présenter chez moi le lendemain matin, et de prendre
mes ordres pour Paris. Son départ étant décidé, il m'engageait à ne
point laisser voir à M. Siv*** que je connusse ce projet de départ.
J'ignorais les motifs de ce mystère; je résolus toutefois de lui garder
le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma
vanité dut être satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces éloges
pompeux d'une beauté qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fière, ne
m'ont jamais touchée autant que la muette éloquence du regard; celui de
M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche
n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.

Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire à la soirée de
madame de T***. Je revins à trois heures du matin; et à cinq heures
j'étais déjà éveillée par l'idée de la visite que D. L. devait me faire
dans la matinée. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon
amour-propre, tout fut oublié, tout s'évanouit comme un songe, et je
m'abandonnai entièrement au plaisir d'entendre bientôt prononcer le nom
de celui que déjà mon cœur préférait à tous les autres.

D. L. ne vint qu'à dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas
cessé de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre
et mes pendules: mon agitation était à son comble. D. L. à son arrivée
put deviner au désordre de mes traits le trouble de mon ame; j'étais
justement dans la disposition d'esprit qui pouvait être la plus propre à
augmenter l'empire qu'il avait déjà pris sur moi.

Je le reçus d'abord assez mal; mais bientôt, songeant qu'il pouvait
avoir quelque chose à me demander, je repris le ton de politesse
ordinaire, et je lui témoignai de nouveau le désir de lui être utile, si
par hasard il avait besoin de moi. «Il mettrait toujours son bonheur,
disait-il, à être mon obligé. Son départ pour Paris ne pouvait plus être
retardé; il n'y allait pas moins que du repos et peut-être de la vie
d'une mère qu'il chérissait.»

Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part à lever les
obstacles qui peut-être l'avaient empêché de partir plus tôt; et je lui
remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter à titre de
prêt. Je lui indiquai en même temps mon adresse ordinaire à Paris, en
lui annonçant que je le suivrais de près dans cette ville. Je profitai
en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir
de cacher son départ à un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui
prodiguer toujours les témoignages de la plus active bienveillance.

«Ce n'est pas, dit-il, mon départ que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien
plutôt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes
confidences.

«--Ce motif est en effet raisonnable, lui répondis-je; de mon côté, je
désire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince
service.»

Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombâmes quelques instans
dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; décidée
toutefois à satisfaire mon avide curiosité, je relevai la conversation
en prenant un détour pour l'amener sur le sujet qui m'intéressait si
vivement. «Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que
votre admiration pour le courage du général Ney, et votre affection pour
sa personne, vous avaient déterminé à embrasser sous lui la carrière des
armes.

«--Sans doute, Madame; il y a dans les armées françaises plusieurs
généraux qui rivalisent avec le général Ney: de talent et de courage;
mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai vouée est
née d'une circonstance dont le souvenir se rattache à la destinée de mon
malheureux frère.»

Là dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le récit de je ne
sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le héros était ce
frère qui, je le répète, n'a jamais existé. Ney intervenait dans ce
récit comme un de ces êtres supérieurs dont la seule présence change la
face des événemens. Comme je ne doutais nullement de la sincérité du
narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi à
l'écouter. Mon enthousiasme croissait à chaque instant; l'expression de
mes yeux, la rougeur de mon front, dès que j'entendais prononcer le nom
de Ney, auraient parfaitement révélé à D. L. l'état de mon ame, s'il
n'eût été déjà maître de mon secret.

Il saisit l'instant où mon émotion paraissait la plus vive, pour me
demander si je n'avais jamais vu le général Ney.

«Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de
Kehl: j'en avais un extrême désir, parce qu'on m'en a toujours dit
beaucoup de bien.»

Ma prudence et ma patience étaient à bout; j'accablais D. L. de
questions; je m'arrêtais sur les plus petits détails; je l'obligeais à
me répéter vingt fois de suite la même réponse: mon délire était au
comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'étais
dévorée. D. L. ne laissait pas échapper un seul moyen de lui donner plus
de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma
franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux,
bien certain de me gouverner désormais à son gré.

J'aurais passé peut-être toute ma journée à me rappeler délicieusement
tout ce que je savais de cet homme à qui j'étais presque inconnue, et
que je chérissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de
mademoiselle Contat n'était venue me rappeler l'engagement que j'avais
pris d'aller ce jour-là à la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat
m'écrivait pour s'excuser de ne pouvoir être de cette partie; un
enrouement subit qu'elle avait gagné en sortant du théâtre, la forçait
de suspendre pendant quelques jours ses représentations; elle craignait
d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans
plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:

«Molé, écrivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a
vue, madame, descendre si légèrement les escaliers, qu'il prévoit ne
pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette idée le
rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'être. Il ne veut pas,
dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que
moi pour témoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence,
qu'à tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause véritable de
cette retraite forcée.

«De grâce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la
raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beauté, de l'esprit,
en un mot, de toutes les grâces de madame Moreau, comme si nous n'avions
pas eu le plaisir de vous admirer nous-mêmes, ou comme s'il nous croyait
aveugles et sourds.»

J'achevais à peine de lire, lorsqu'on m'annonça M. Siv***,
qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai à ces messieurs la permission
de les quitter pour quelques instans; je les invitai à déjeuner en
m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus
la voir; elle était au lit, très souffrante, et reposait après une nuit
fort agitée. Je lui écrivis brièvement pour l'informer que j'étais venue
m'assurer de l'importance et de la réalité de son indisposition, et lui
renouveler en même temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez
moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de
Joy**; frère du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs étaient fort
occupés à déployer, sur les meubles de mon salon, des pièces d'étoffes,
des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait composé un présent
qu'il me priait d'agréer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient
été chargés de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une
élégante corbeille: recouverte d'une gaze satinée et rayée aux trois
couleurs: les coins en étaient retenus par des touffes de ruban pareil,
attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait
tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le
lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des
explications sur le travail particulier de chaque étoffe, tandis que je
faisais servir des rafraîchissemens aux ouvriers. Une coquille de noix
renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une
paire de mitaines admirablement travaillées.

Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une, à la place des
bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur général, avec ces mots:
«De la part du général Moreau, pour être partagé entre les ouvriers de
la fabrique de M. Joy**: hommage à l'industrie française.» Dans la
seconde coquille, je remplaçai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la
même caisse, avec cette suscription: «De la part du général Moreau,
hommage à l'active surveillance d'un honorable travail.» Je revins
ensuite dans le salon, et je présentai les deux coquilles fermées au
chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part
M. Joy**. Siv*** réclama l'exécution de l'engagement pris d'aller, ce
jour-là même, à sa campagne: nous nous mîmes en route à l'issue du
déjeuner.



CHAPITRE XXXV.

La maison de Siv***.--La vieille aveugle.--Piété filiale.


J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son
indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits
d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval
anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma
demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il
insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général
Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le
cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon
coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de
Siv*** furent bientôt dissipées.

La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait
laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la
gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance
réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et
j'osai, pendant quelques heures, être _moi_.

La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point
remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité
élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était
bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous
les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du
terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.

Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun
apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que
chacun mettrait la main à l'œuvre pour les préparatifs du repas. Siv***
avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche;
il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et
presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui
ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson:
aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous
apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce
cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du
repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du
secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en _aides_.
J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important
ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le
couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils
étaient les plus jeunes.

La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En
un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de
leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin
champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant
lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: _Vive
le général Moreau! vive la République!_

Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent
pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on
m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait
de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai
ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, _le
Chant du Départ_. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une
émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma
bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me
pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie,
quelques convives se permirent de m'embrasser.

Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville.
Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous
intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes.
Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne
ne refusa de prendre part à une œuvre de charité, et nous montâmes à
cheval.

Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se
trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait
le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout
à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point
aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition,
fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts
de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger,
sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par
hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine
hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette
barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais
élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au
moment où son cheval venait de s'arrêter.

Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la
main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la
joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord
de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à
notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son
offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain
recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.

Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne
pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais
toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.»
Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre
générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui
procurer un matelas et un bon lit.

Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de
l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je
aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons
d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»

Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se
mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient
attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur
Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et
d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au
triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire,
accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques,
qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son
fils.

Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que
l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le
suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux
escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques
poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de
Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous
remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que,
disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était
agenouillé devant elle.

Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les
pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture
de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant:
«Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je
voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce
nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne
conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa
recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais
ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une
demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes
les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La
vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui
tenait de la folie.

Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main
et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je
pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que
l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le
lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en
lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle
voulût l'adopter pour sa fille.

Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène
attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris
toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et
l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de
la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne
voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la
mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se
fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à
contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime!
Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin
de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et
surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me
livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce
couple si intéressant.

Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que
je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans
l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en
applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je
recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner
quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je
suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué
d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les
espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet
d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il
prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui
donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon cœur. Mais
quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa
lettre:

«Celui dont vos vœux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de
jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa
blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.

«--Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon cœur se
serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque
sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je
m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître
dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en
état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je
vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux
arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente
qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai
sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces
mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à
l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si
brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant;
qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans
m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le
priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de
bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne
douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.

Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais
plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma
conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que
penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait
jamais dans les replis de mon cœur! Je passais successivement du
repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je
pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain
sur mon cœur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et
je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.



CHAPITRE XXXVI.

Un fat.--Visite à la fabrique de M. Jo***.--Départ pour Paris.


Si je ne quittai pas Lyon ce jour même, mon départ ne fut point retardé
par de sages réflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'était
répandu dans la ville que le général Ney n'était pas blessé, mais qu'il
avait été fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pensée, sans
changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La
veille j'avais tremblé pour ses jours; le lendemain je frémissais en
songeant qu'il était pour long-temps peut-être éloigné de sa patrie,
séparé de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais à la
peine qu'il éprouvait sans doute de se voir condamné à l'inaction. Il y
avait des instans où j'aurais mieux aimé le savoir blessé que
prisonnier; il me semblait que telle devait être aussi sa pensée.

Mes projets de départ restèrent donc tout à coup suspendus: je cédai
assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque
temps mon séjour à Lyon; rien ne m'engageait plus à me rendre
promptement à Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant
le peu de jours que je restai encore à Lyon, avec quel empressement je
recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas?
Personne ne s'étonnait de mon enthousiasme pour le général Ney; car on
connaissait mon imagination _florentine_ et l'on trouvait fort ordinaire
de ma part ce qui eût paru singulier chez toute autre femme. Mon langage
passionné ne faisait donc naître aucun soupçon: D. L. m'avait devinée;
il put en trouver la certitude positivé dans le petit nombre de lignes
que je lui adressai en réponse à son billet, pour lui annoncer ma très
prochaine arrivée à Paris.

J'envoyai dans la journée savoir des nouvelles de mademoiselle Contat;
elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant
lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je résolus de ne
plus la voir désormais que sur la scène, bien sûre que je la trouverais
là toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais départie de ma
résolution. Le désir que j'avais toujours eu de témoigner aux grands
artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait
conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite
avait acquis de la publicité; et l'empressement que j'avais mis à
l'accompagner au théâtre, joint à l'élévation du rang que j'occupais
dans le monde, avait attiré sur moi les regards de tous les membres du
tripot comique. Ceci me conduit naturellement à raconter une aventure
assez ridicule, que je dus regarder comme la conséquence de ma conduite
irréfléchie.

Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le théâtre de Lyon, un
acteur que je nommerai simplement Derville: c'était un fort bel homme
qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je
ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais
plus d'audace que de talent, et j'étais choquée surtout de la confiance
qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise à
l'examiner au théâtre, sur la foi de sa renommée galante, ne lui avait
point échappé, et dès lors il m'avait jugée digne de ses hommages.

J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un
premier, déjeuner dans mon appartement. À cet instant je ne souffrais
pas d'importuns; c'était pour moi l'heure du recueillement et de la
rêverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute
importance pouvait seule me déterminer à recevoir qui que ce fût avant
ou pendant ce premier repas.

Un matin, le silence qui régnait ordinairement autour de moi fut
interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon
contigu à ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule à
remplir toutes mes volontés, je pensai d'abord qu'il s'agissait
peut-être d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma
curiosité, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit
qui avait frappé mon oreille. «Faites entrer, dis-je à Ursule, et
finissons tout ce tapage.»

Ursule ne me répondit qu'en m'invitant à prendre un schall. Je réparai
en effet le désordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de
quelque malheureux qui venait réclamer des secours, je m'avançai à la
porte du salon. On peut juger de mon étonnement lorsque je me trouvai en
face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je
restai un moment interdite. L'assurance de sa démarche, l'élégance
recherchée de sa parure, et son empressement à se jeter au devant de
moi, ne me permirent pas de douter qu'il se présentât en conquérant.
J'étais indignée de son impudence; je réussis toutefois à me contenir,
et, d'un ton très froid, je lui demandai quel était le motif de sa
visite, et en quoi je pouvais lui être utile auprès du général Moreau.

Il me répondit, sans rien perdre de son assurance: «Je ne viens pas,
Madame, pour vous demander un service; on ne dérange pas une si belle
femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous êtes bienveillante pour
les artistes, j'ai voulu, à ce titre, avoir l'honneur de faire votre
connaissance.»

Je balançai un moment entre la colère et la pitié; mais l'impertinence
de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop sévère.
Il était resté debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au
domestique qui se présenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir
Ursule qu'elle eût à se rendre sur-le-champ près de moi. «Pour vous,
Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tête aux pieds l'insolent
visiteur, quoique vous prétendiez n'attendre de moi aucun service, je
veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il
y a pour le moins d'inconvenant dans vôtre démarche près de moi, le nom
que je porte aurait dû vous faire penser que l'accès de ma maison doit
être interdit à bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si
vous êtes de ce nombre; mais je vous engage à ne jamais vous présenter
devant moi, et à mieux mesurer vos démarches à l'avenir.»

Il voulut répliquer; j'avais sonné de nouveau: les deux portes du salon
s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. «Conduisez
Monsieur,» dis-je au domestique en faisant une légère inclination de
tête, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison
de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa démarche:
sans cette précaution je courais grand risque de grossir la liste des
conquêtes de M. Derville: sa mésaventure fit au contraire du bruit au
théâtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'étais d'avoir puni sa
témérité, je ne me serais pas consolée cependant de lui avoir fait subir
une telle humiliation, si je n'eusse pensé que ma conduite était en tout
conforme aux devoirs que j'avais à remplir vis-à-vis de Moreau. Ma
compassion pour lui s'évanouit entièrement le lendemain, lorsque je vis
avec quelle impudence, il osait, à son entrée en scène fixer ses regards
sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des
jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par
quelques coups de sifflet. J'empêchai qu'on en vînt à cette extrémité;
et je résolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.

Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M.
Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les détails de la réception qu'on me
fit dans ses ateliers; cette réception fut on ne peut plus flatteuse. La
gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance
prévenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent à
m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le
premier témoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la
porte des ateliers, j'aperçus une jeune fille de quinze ou seize ans,
pâle, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance;
elle était plus pauvrement vêtue que les autres. Assise à son métier,
elle ne se leva point à mon approche, et continua de travailler sans
détourner les yeux. Je demandai qui elle était: on me répondit que,
privée de sa mère par une mort toute récente, elle venait d'être admise
pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne
heure ôté à cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait
le matin à son métier, et le soir on la reportait au triste réduit
qu'elle occupait maintenant seule.

J'allai m'asseoir près de cette infortunée; elle ne répondit à ma
première question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les
consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction
de voir, au moment où je m'éloignai d'elle, que j'avais réussi à faire,
rentrer l'espoir dans son ame. Le soir même je parlai à M. Jo*** de ma
nouvelle protégée; cet homme bienfaisant voulut être de moitié dans ce
que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait résolu de
lui donner un logement dans l'intérieur même de sa manufacture, et de
lui assigner un travail propre tout à la fois à la moins fatiguer et à
augmenter encore le prix de ses journées: je lui remis encore quelque
argent, en le priant d'en faire la remise après mon départ. Le 23 juin
1799 je quittai cette ville de Lyon où j'avais reçu tant de témoignages
d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit à
cette époque la société lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des
temps moins heureux j'ai retrouvé à Lyon les amis qui s'étaient attachés
à moi, et dont l'affection ne s'est jamais démentie.



CHAPITRE XXXVII.

Arrivée à Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.


C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et
aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut
de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à
Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la
tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de
mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par
l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser
exposé à tous les périls de la guerre.

Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du
maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour
orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait
cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon
émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques
minutes entièrement seule.

Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir
à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau
absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si
profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de
m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais
mériter encore son attachement.

Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et
les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout
l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait
ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient
en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le
calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus
nobles affections, de mon cœur, je redevenais digne de l'amour que
j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages
résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà
ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations
plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de
mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai
Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon
appartement.

Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs
beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une
distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter
moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile.
Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si
profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs
de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué.
J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je
me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard
de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait
fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule
aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau
domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de
sa présence; je lui donnai le présent de _bonne arrivée_[3]; je lui
commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir,
aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon
du rez-de-chaussée.

Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour
subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir
pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler
de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques
de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en
témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.

L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue
charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion
de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier
étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant
boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la
chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en
miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que
cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans
l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait
la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées
cruelles oppressaient à la fois mon cœur; j'étais comme enchaînée à la
place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des
torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en
détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont
j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et
qui suis-je ici.»

Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon
secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les
émotions les plus propres à égarer mon cœur. Dans le tiroir secret que
j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels
souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des
époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient
ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la
première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom
du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables
sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si
cher, ma main se porta sur mon cœur dont les battemens redoublaient,
pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la
haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à
devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus
haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux
l'égarement de mon cœur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir
soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps,
livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus
insensés les uns que les autres.

Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait
servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse
femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une
laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je
réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les
importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui
se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais
celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je
commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général
assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge,
si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois
de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces
générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais
je ne veux pas anticiper sur les événemens.

J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai
avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours
produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler
la première nuit que je passai à Chaillot.

Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à
goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à
coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans
un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en
silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa
main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la
tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau
dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune
femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce
berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher,
mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres
laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi:
son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me
montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale:
«Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes
pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri
d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une
estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce
tapis, et je tombe étendue sans mouvement.

Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait
heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang,
et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher
ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes
larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma
poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.

Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit,
et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait
seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur
et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me
rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son
inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du
langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du cœur auquel
le cœur ne peut jamais se méprendre.

Quand elle m'eut aidé à me recoucher, elle m'accabla de questions: il
fallait que j'éprouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu
goûter qu'un sommeil si agité; j'avais prononcé, à plusieurs reprises et
à haute voix, le nom du général. Elle n'osait me questionner; mais elle
craignait que je n'eusse reçu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai
à la rassurer, et je rejetai le trouble où j'étais sur le rêve effrayant
qui avait agité mon sommeil. À ce mot de rêve: «Vous avez eu un rêve,
Madame! s'écria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai
sur-le-champ.» Je ne pus m'empêcher de sourire; mais il y avait dans les
paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincère que je
repris bientôt malgré moi mon sérieux. «Tu sais donc interpréter les
songes?» répondis-je alors à Ursule. «--Oui, Madame; et pour vous
prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris
depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver à compter du jour où vous
me prendriez à votre service. Je connais vos chagrins et leur source.
Ah! si j'osais!...»

Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder
attentivement la devineresse. «Puisque le jour va paraître, me dit-elle,
Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher
mes cartes;» et elle sortit tout aussitôt.



CHAPITRE XXXVIII.

Idées superstitieuses.--Nouvelles de la Hollande.--Comment j'y réponds.


J'attendais impatiemment le retour d'Ursule, sans trop m'expliquer les
motifs de cette impatience. Il y avait une lutte entre ma crédulité et
ma raison: mais cette lutte était inégale; la raison succomba, et je
finis par attacher au bavardage sibyllin de ma femme-de-chambre beaucoup
plus, d'importance que je n'aurais voulu en mettre pour me sauver du
ridicule, si ma foi aux oracles de la dame de Pique et du valet de
Carreau acquérait jamais quelque publicité. Ursule revint enfin: elle ne
manqua pas de m'expliquer à tort et à travers le sens de mon rêve mais
il me fut impossible, quoi que j'en eusse, de ne pas trouver quelques
rapports entre ses interprétations et la situation de mon cœur. Selon ma
Pythonisse, j'avais à redouter de fâcheux pronostics, et l'avenir
pouvait m'amener des malheurs affreux. L'indifférence avec laquelle je
m'efforçais d'écouter les arrêts du destin céda bientôt, malgré moi, à
une terreur superstitieuse contre laquelle mon bon sens naturel se
révoltait en vain. Ursule ajouta, en hésitant, que mon agitation avait
sa source dans un amour violent, et que l'objet de cet amour n'était
point le général Moreau. Quand je vis que la conversation prenait une
tournure aussi étrange, je recouvrai assez de force pour sourire
dédaigneusement; un regard que je lançai sur Ursule lui fit baisser la
tête; je lui imposai silence, et elle sortit.

Lorsque je fus seule, et que je ne craignis plus de montrer ma faiblesse
à un tiers qui pouvait en abuser, je revins malgré moi aux paroles de
cette fille; je les commentais dans mon esprit, et j'y trouvais beaucoup
de vérité pour le passé, beaucoup de vraisemblance pour l'avenir. La
connaissance qu'elle paraissait avoir de mon cœur ne me semblait pas le
résultat des remarques que mes extravagances la mettaient à même de
faire journellement: j'y voyais la puissance d'un art que je m'étais en
vain efforcée de mépriser jusqu'alors.

J'avais l'habitude de placer près de mon lit quelques volumes de choix;
et la lecture du soir a toujours eu le plus grand charme pour moi.
Ursule avait mis la veille à ma proximité tous les livres qu'elle avait
trouvés dans les poches de notre berline de voyage. Contre mon
ordinaire, je n'avais point lu avant de me livrer au sommeil; le hasard
plaça sous ma main, dès qu'il fit jour, un cahier transcrit par
moi-même, et sur lequel j'avais traduit en italien des maximes et des
pensées détachées. Quel fut mon étonnement lorsque je l'ouvris à ce
passage:

     In van del genio il lume immortal ci fa guida;
     Sogni, fantasime, e di terror motive son del volgo le delizie[4].

Je relus plusieurs fois ces deux lignes qui choquaient, par
circonstance, si directement ma vanité. Sans prétendre à une grande
supériorité intellectuelle, je ne m'étais cependant jamais crue indigne
d'être absolument confondue dans la foule. L'application de la maxime
italienne que je venais de lire était humiliante pour moi: il fallait la
supporter puisque je la méritais si bien.

Je passai trois jours entiers dans la même agitation et sans permettre à
qui que ce fût de pénétrer dans ma solitude. Le seul moment où cet état,
pour ainsi dire léthargique, éprouvait quelque modification, c'était
celui où l'on m'apportait mes lettres. Quant aux cartes de visite, je ne
me donnais pas même la peine de les lire. Il n'y avait alors à Paris
qu'une seule personne dont la visite ne pût m'être indifférente, et
j'étais bien sûre que cette personne m'écrirait dès qu'elle aurait
appris mon arrivée. Peu de jours s'étaient encore écoulés lorsqu'Ursule
m'apporta, le matin, un billet dont je reconnus parfaitement l'écriture;
c'était celle de D. L., qui me demandait la permission de se présenter
chez moi; il m'annonçait sa visite pour le jour même. Je fus transportée
de joie en songeant que je pourrais enfin reprendre avec lui les
entretiens qui me rendaient naguère encore si heureuse à Lyon. Je donnai
l'ordre qu'on laissât entrer D. L. dès qu'il se présenterait.

J'étais occupée à faire garnir d'arbustes et de fleurs la terrasse de
mon jardin, lorsqu'on m'annonça la visite que j'attendais. Mes premiers
mouvemens sont toujours irréfléchis, et ils révèlent clairement ce qui
se passe dans mon cœur. Joyeuse de revoir le seul homme qui possédât le
secret de mon amour, je lui tendis la main avec l'expression de l'amitié
la plus vive, et je l'entraînai dans un bosquet qui était au fond du
jardin, sans songer aux conjectures que cette conduite pouvait faire
naître dans l'esprit de mes domestiques. «Que j'ai désiré de vous voir!
disais-je avec feu; avez-vous de ses nouvelles? est-il mieux? est-il à
Paris? «Oh! de grâce, parlez, parlez vite.

«--Rassurez-vous, madame, il est hors de tout danger; il a été relâché
par le gouvernement autrichien, et bientôt il sera à Paris.

«--Que je serai heureuse de le voir! Je vous en supplie, ne manquez pas
de m'instruire exactement de son arrivée.»

Toutes ces exclamations sortaient de ma bouche, sans que j'eusse l'idée
d'en peser les conséquences. Entraînée par une force irrésistible, il
semblait que je fusse devenue sourde et aveugle pour tout ce qui ne
flattait pas ma passion. D. L. se garda bien de ne pas mettre à profit
mon délire pour m'attirer encore plus près de l'abîme: par des faits
authentiques adroitement combinés avec de grossiers mensonges, il sut
exalter ma tête, au point que je le conjurai de se charger d'une lettre
pour Ney. Cet oubli de toutes les convenances me mit entièrement à sa
discrétion: la familiarité plus marquée de ses manières put dès-lors me
faire soupçonner combien il se sentait déjà d'empire sur moi; mais il ne
m'était plus possible de revenir sur mes pas: je continuai de marcher
dans une route dont le terme était l'accomplissement de mes plus chères
espérances. J'invitai D. L. à déjeuner: il s'en défendit d'abord,
j'insistai en lui disant que je voulais causer avec lui de ses propres
affaires. On nous servit à déjeuner dans le jardin même. Joseph, ce
domestique de Moreau, dont j'ai déjà plus d'une fois prononcé le nom,
était accoutumé depuis long-temps à mes façons d'agir; il n'éprouva donc
aucune surprise de ce tête-à-tête avec un étranger. Dans la suite,
lorsque mes extravagances eurent autorisé les soupçons les plus
injurieux, Joseph persista toujours à soutenir l'innocence de mes
relations personnelles avec D. L.: il avait jugé, au premier abord, que
cet homme abusait étrangement de ma faiblesse et de ma bonté; mais il le
trouvait avec raison beaucoup trop laid pour croire que je lui eusse
jamais rien accordé qu'une confiance irréfléchie.

D. L. sentait parfaitement, comme je l'ai dit, tous les avantages que
lui donnait sur moi mon extravagance; il profita du trouble où j'étais
pour me faire mille contes plus invraisemblables les uns que les autres
au sujet de sa mère et de sa sœur. En tout autre position il lui eût
sans doute été plus difficile de me tromper; mais j'étais disposée à le
croire en tout sur parole: je promis donc d'aller rendre visite à sa
famille; il me promit de son côté que sa seconde visite ne se ferait pas
long-temps attendre.

Bien des femmes pensent que les mesures de prudence ne sont jamais
nécessaires dans leurs rapports avec un homme qui ne touche en rien leur
cœur. Moi-même je le croyais aussi, et je recevais chaque jour, sans
mystère ni prétention, un homme que je n'aimais pas, mais dont les
visites avaient cependant un but coupable. Je manquais donc aux devoirs
de la reconnaissance; je trahissais la confiance que Moreau avait mise
en moi, et je justifiais à l'avance tous les soupçons que pouvait faire
naître mon étrange manière de vivre.

Je me garderai bien de raconter en détail toutes les ruses employées par
D. L. pour m'amener à donner tête baissée dans le piége où j'étais
moi-même si empressée de me précipiter. Ce récit n'aurait rien
d'intéressant; il ne servirait qu'à fournir de nouvelles preuves de mon
aveuglement et de mon inconcevable crédulité.

Huit jours s'étaient à peine écoulés que D. L. était déjà maître de
toutes mes actions, et qu'il avait en sa possession une lettre assez
imprudente pour me perdre entièrement dans le cœur de Moreau si jamais
je tentais de me soustraire à la funeste influence de mon conseiller.

Toujours enfermée chez moi, je n'y recevais que D. L. Il jouissait dans
la maison de toutes les prérogatives qu'aurait pu donner une amitié de
vingt années. D. L. était trop adroit pour jamais se permettre un mot ou
même un regard qui pût me faire soupçonner qu'il avait quelque
prétention à me plaire. Il se bornait à prendre avec moi le ton d'une
familiarité amicale qui me choquait intérieurement, mais dont je n'osais
m'offenser tout haut dans la crainte d'offenser moi-même un homme que
j'avais déjà tant d'intérêt à ménager.

J'étais descendue à Chaillot sous le nom de madame Moreau: mes
passe-ports déposés à la préfecture faisaient foi que la femme du
général Moreau était arrivée d'Italie. Je reçus donc grand nombre de
visites de politesse et de curiosité; mais personne n'était reçu: les
invitations m'arrivaient également de toutes parts; elles restaient
également sans réponse. Alors commencèrent les suppositions, les _on
dit_. Je l'avais prévu: mais ma résolution était bien prise; je ne
craignais plus de sortir de l'obscurité à laquelle je semblais me
condamner depuis mon arrivée, et je voulais acheter, même au prix du
plus éclatant scandale, mon indépendance absolue.

Une lettre que m'écrivit Moreau me fit cependant faire quelques
réflexions; toutefois, je l'avouerai à ma honte, ces réflexions ne
portèrent aucune atteinte aux chimères de mon imagination. Tous les
projets dont il me faisait part, et qu'il avait conçus uniquement dans
l'intérêt de mon bonheur à venir, me devenaient importuns. Je ne me
sentais plus assez forte pour supporter les liens d'une union durable:
ma chaîne me semblait chaque jour plus pesante, et j'étais bien résolue
à la secouer.

Mes parens avaient écrit directement à Moreau: pleins d'estime pour son
caractère, ils confiaient à son honneur le soin de me replacer dans la
position sociale dont je n'aurais jamais dû déchoir. «Tu vois, ma chère
Elzelina, m'écrivait Moreau en me communiquant ces nouvelles, que si la
guerre m'épargne, nous aurons à faire ensemble un voyage tout pacifique
en Hollande: tu connais mes sentimens pour ta famille. Je serai fier de
lui appartenir de plus près en te consacrant un jour ma vie par des
liens indissolubles.»

Au même instant où je recevais la lettre de Moreau, il m'en arriva une
autre d'une de mes cousines qui n'avait jamais entièrement rompu sa
correspondance avec moi. Elle me confirmait ce que Moreau venait en
partie de m'apprendre, que ma famille fort adoucie et calmée par les
renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts sur la considération
dont m'environnait le général et la probabilité qu'il me choisirait pour
épouse, se disposait à faire, d'accord avec la famille de Van-M***, des
démarches auprès de mon mari, pour obtenir de lui qu'il demandât une
séparation définitive. Van-M*** était alors à Surinam où les intérêts de
sa fortune l'avait forcé de faire un voyage; mais on s'était pressé de
lui écrire, et l'on paraissait bien décidé à ne pas perdre un seul
instant pour terminer cette affaire.

La lettre de ma cousine me mit hors de moi! Dans la détermination de ma
famille je voyais moins le désir de me rendre une position honorable que
l'intention de me remettre, pour ainsi dire, en sa puissance. Cette idée
m'était insupportable; je m'indignais à la seule pensée qu'on voulait
encore une fois me ravir ma liberté et m'imposer des devoirs que mon
caractère repoussait plus que jamais. Dans l'état d'exaltation où
m'avait plongée la lecture de ces deux lettres je mis la main à la
plume, et j'écrivis sur-le-champ en ces termes au président du
consistoire de l'église réformée d'Amsterdam:

     «MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

     «--J'apprends, par voie indirecte, que ma famille a cru devoir
     faire des démarches auprès de M. Van-M*** pour amener promptement
     la rupture définitive d'un lien qu'il a tant de motifs de détester.
     Je m'adresse à vous, monsieur le président, comme au chef de la
     religion qui a consacré ce lien malheureux, pour vous déclarer que,
     prête à reconnaître et à confesser de nouveau la gravité de mes
     torts, je me soumettrai, sans aucune condition, à toute demande de
     divorce faite par M. Van-M**, directement et de sa propre volonté;
     mais en même temps je me déclare étrangère et formellement opposée
     à toute démarche qui tendrait à obtenir son consentement pour
     rompre notre union: je déclare encore que je renouvelle ici le
     serment que je lui ai déjà fait à lui-même, de ne jamais donner ma
     main à un autre époux.

     «Daignez, monsieur le président, prendre acte de ces deux
     déclarations qui renferment ma volonté formelle, et en instruire ma
     famille comme celle de M. Van-M***: vous préviendrez par là une
     démarche inconsidérée, qui n'est propre qu'à renouveler des
     souvenirs scandaleux dans l'opinion publique, et à réveiller dans
     le cœur de M. Van-M*** des regrets dont je me trouve peu digne,
     mais dont je veux, autant qu'il sera en moi, lui adoucir
     l'amertume. Je ne retournerai jamais en Hollande; je ne demande
     désormais à ma famille que de m'oublier, et de me laisser jouir
     d'une indépendance si chèrement achetée.»

Cette lettre faite et cachetée, j'écrivis en ces termes à ma cousine:

     «Ma chère Anna, ta lettre m'afflige, parce qu'elle me met en
     position d'affliger de nouveau ton cœur toujours si bon pour moi.
     Je viens d'écrire à M. le président du consistoire: le contenu de
     ma lettre te sera révélé par la tempête qu'elle ne peut manquer
     d'exciter dans la famille; mais quel vertige s'est donc emparé de
     nos parens? comment ont-ils pu croire que moi, qui n'ai pas su être
     heureuse avec le meilleur et le plus estimable des hommes, je
     veuille, après tant de fautes graves, tant de torts irréparables,
     donner à un autre le droit de m'en punir? et certes, cela ne
     pourrait manquer d'arriver tôt ou tard. Ne va pas me dire que je
     n'ai rien à redouter, en ce genre, de celui qu'on voudrait voir mon
     époux: personne ne connaît et n'apprécie mieux que moi toute la
     noblesse de son ame; mais enfin il est homme.

     «D'ailleurs, ma chère Anna, pourquoi feindre avec toi? je n'ai pas
     d'amour pour le général Moreau; et l'amour seul aurait pu vaincre
     ma répugnance à m'enchaîner par une nouvelle union. Moreau lui-même
     a pu d'abord ne pas rejeter une telle idée; mais il ne saurait
     songer sérieusement à exécuter ce projet. Nos parens s'agitent donc
     mal à propos. Est-il en effet probable que, placé dans la plus
     haute position sociale, il veuille heurter de front les préjugés
     reçus, en donnant son nom à une femme _divorcée_, à une femme dont
     il connaît les égaremens, puisqu'il en a profité? Que cette
     illusion ait pu éblouir des parens qui vivent éloignés du pays que
     nous habitons, qui n'en connaissent ni les opinions, ni les mœurs,
     je le conçois; mais il est important de faire évanouir tous ces
     rêves; c'est dans ce but que j'ai dû écrire au président du
     consistoire.

     «Maintenant, ma chère amie, parlons de toi et de ta pauvre sœur
     Maria. Ce que tu me dis de son état m'afflige; et je voudrais
     apprendre qu'elle a enfin recouvré la paix de l'âme et la santé du
     corps. Pourquoi ne l'avoir pas accompagnée à Spa? Un médecin et
     votre triste demoiselle de compagnie, voilà des gens bien faits
     pour porter remède aux peines du cœur, et surtout d'un cœur tel que
     celui de Maria!

     «Tu me demandes des détails sur l'Italie et sur mes triomphes; je
     te parlerais volontiers de mon pays qui m'est si cher; quant à mes
     triomphes, je les passe sous silence: mon vœu le plus cher est que
     tu n'en obtiennes jamais de semblables; ce vœu est le plus fort
     témoignage que je puisse te donner de ma tendre et sincère amitié.

     «Écris-moi souvent; étrangère désormais à la Hollande, repoussée
     par ma famille, je te demande, mon Anna, de me prouver que je n'ai
     pas tout perdu, puisqu'il me reste encore l'affection de mes chères
     cousines.

     «ELZELINA.

     «Je t'adresse une boîte destinée à ma bonne mère; tu l'enverras à
     la baronne Van-Per***, qui se chargera de la remettre: c'est la
     meilleure amie de ma mère; elle a long-temps été la mienne, et
     j'aime à penser qu'elle me garde encore un souvenir. Ma mère reste,
     vis-à-vis de moi, dans un silence qui me tue. Ma lettre au
     président va, je le sens, ajouter à sa colère: Anna, tâche de la
     voir et de la fléchir en ma faveur. Je lui envoie une vue du
     château où naquit mon père[5]; si la note que j'ai placée au bas de
     ce petit tableau ne l'émeut pas, ma cause est à jamais perdue.

     «Ma chère Anna, je joins à cet envoi un collier et des bracelets,
     que je te prie de porter en mémoire de moi. Je prie également Maria
     d'accepter un camée représentant une tête de Niobé. Tâchez
     d'arranger si bien les choses, que les dignitaires de la famille ne
     se doutent pas que ce sont là les dons de votre cousine réprouvée,
     et qui vous aimera jusqu'à son dernier soupir.»

Quand j'eus fait partir toutes ces lettres, je me trouvai plus
tranquille; et D. L., en ramenant nos entretiens sur les pensées qui
flattaient le plus mon imagination, sut me distraire des souvenirs qui
s'étaient tout à coup réveillés en moi.



CHAPITRE XXXIX.

M. de La Rue.--Madame Amelin.--Jalousie extravagante.--Adresse de D. L.


Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour;
déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables,
destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et
le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi
trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit
de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien
au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention,
comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui
remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps
après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma
maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer
avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne
voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une
obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir
à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me
prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint
d'avance.

Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis
enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je
fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de
Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question
dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant,
également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son
intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des
chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de
très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il
avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me
demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait
l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.

M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime:
c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se
mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à
beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur.
Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et
dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé
M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau
m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ
pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais
Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne
m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien
n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me
donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.

J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une
démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi.
Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à
mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que
possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était
de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser
auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me
donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue,
après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un
peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.

D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M.
de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la
générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais
que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula
sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails
sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux
époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les
concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles
n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je
fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de
réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les
machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de
courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.

La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je
lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans
hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume,
et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du
bois de Boulogne.

Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la
première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et
d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue
d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait
aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage
incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens
principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles
écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément
l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon
adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame
Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit
entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à
souffrir plus d'une fois.

Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était
accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode:
le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté,
sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la
route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier
n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un
clin d'œil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de
l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La
promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait
tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui
passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me
quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec
empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement
inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on
avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de
Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais
du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du
plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle
savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler
ce qu'elle voulait qu'on ignorât.

Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de
vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous
séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L.
la route de Chaillot.

Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes
que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il
prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé
sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne
sais pourquoi, vivement contrarié.

Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en
prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui
souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.

«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance
l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il
l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général
Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans
lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus
graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon œil cette femme dont Ney avait
eu tant à se plaindre.»

Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions
devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement
aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas
qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa
préférence momentanée.

«--Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun
trait de ressemblance.»

En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me
semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les
tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément
d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne
connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les
affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai
D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le
billet suivant:

«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une
heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix
heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné
une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent
pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est
vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous
voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»

Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui
pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation
visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on
avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon
appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le
vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus
D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne
pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque
communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je
le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus
intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du
général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en
plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa
patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits
d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L.
n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je
la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami
le lendemain.

Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le
logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus
recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la
garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il
m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la
résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de
Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu
dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les
nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le
déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même,
lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné
brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.

Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été
souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi
que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour
le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son
ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je
devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de
l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur
mon cœur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce
scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais
cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.

D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien
de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le
lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je
dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques
uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.



CHAPITRE XL.

L'ami de D. L.--Une représentation de Talma.--Rencontre au spectacle.


Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait
M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage
à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et
j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais,
doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans
égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire
chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre
encore.

Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à
Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma
porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut
courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui
donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus
longue audience.

Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon
intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot
de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.

Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une
sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le
demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus
enfin libre de partir pour Passy.

À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami
arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus
ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée.
Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de
sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son
introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien
n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois
qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais
comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait
le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus
boursouflées.

D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite
sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je
craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les
choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre
sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si
ardemment désiré voir.

Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me
débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant
convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire
mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon
déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée,
m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma
réponse, il mit la main à l'œuvre en aidant mes domestiques à enlever
quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante:
je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort
embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de
son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis
signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans
plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il
me présentât un tel personnage.

Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu
traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme
trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc
votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit
porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer
sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment
répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir
prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le
négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L.,
je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus
aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des
remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était
données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer
jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son
mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les
voir partir tous les deux.

Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près
de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis
reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie
d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au
Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait _Épicharis
et Néron_; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne
m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un
grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à
la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande
finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions
naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que
la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser
quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À
l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de
cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper
un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux
Italiennes: «_Sentir quel genio e non goder_, dit-elle, _che sarei
dunque!_»

Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la
figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les
regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait
l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle
m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle
sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener
quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «_Carissima padroncina!_»
s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me
sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de
sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais
bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation
momentanée de son esprit.

La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques
spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre
loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient
bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule
n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez
exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne
différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie,
mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard,
ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela
contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On
eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui
frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma
loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe
d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse
sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,»
s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque
distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère
rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se
fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir,
car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se
réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma
vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit,
de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante:
pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui
attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma
jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint
fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames
françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces
restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume
d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais
vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement
vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique,
et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour
l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les
remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle
avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le
jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la
remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce
bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort
intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame,
permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»

À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme
pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme
m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien
l'habitude de n'écouter que mon cœur et ma tête, que je trouvai presque
mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je
renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande
hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.

Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle
était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma
proposition et je mis tout en œuvre pour dissiper la gêne excessive
qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes
politesses, obtenir ce résultat.

Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous
montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre
que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque
sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir
autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots;
je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui
m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un
scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme
victorieuse contre moi.

La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du
Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence
d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus
m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret
de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en
était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte
d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette
femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de
l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix
basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une
vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait,
la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le
lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part
enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.

Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame,
s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle
abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher.
«J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez
sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne
pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»

Je la quittai, le cœur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir.
Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi,
il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la
modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument
avec sa position honteuse que je commençais à deviner.



CHAPITRE XLI.

Aurélie m'écrit.--Visite de M. Lhermite.--Sa finesse.--Une visite rue du
Helder.


Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma
nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens
qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui
semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour;
elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même
la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait
de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien
d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré
jusqu'à son cœur. Son style plein de naturel, le choix de ses
expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des
soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans
sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille:
enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui,
dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences
si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui
avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les
honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être,
chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour
le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de
domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle
voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de
venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son
égard.»

Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa
franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des
mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses
dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne
voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour
prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son
enfant.

Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre
et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup
d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais
dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable.
Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations
dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette
circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il
éprouvait de me voir dupe de ma bonté.

Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus
plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture
me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze
heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son
message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance
assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula
pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout
militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à
laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa
reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être
sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme
pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de
mon cœur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire
qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je
n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une
femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait
tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et
bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon
intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le
surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout
glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans
emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes
ordres.

Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus
grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur
tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait
bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il
reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de
ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa
conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait
point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort
souvent mêlé.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre
dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi
la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis
il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la
veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma
curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de
me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître
dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de
ma petite vanité féminine; il mit en œuvre tous les moyens que lui
fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de
mon caractère.

À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des
relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre
qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait
souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé
devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un
exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon
des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il
appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa
noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans
sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles
monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le
monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses
reparties.

J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la
ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me
jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir.
J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon
imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de
questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si
vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de
trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.--Oui;
mais quel moyen de le voir?--Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à
l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de
l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.

«--Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

«--Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du
ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir...»

Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour
lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en
contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée
d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le
renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se
retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en
hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi
heureuse issue.

M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le
lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé
pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me
parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et
d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui
semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions
défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me
promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue
avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.

D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que
m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener
le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans
réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur
Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin.
Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas
rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon
lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.

Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son
visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de
son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la
petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa
les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point
abandonner cette enfant chérie.

Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni
l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de
la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une
extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je
cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes.
Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient
l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas
l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se
livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été
couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son
ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes
qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait
de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait
voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même.
Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi,
pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes
bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de
celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son vœu le
plus cher.

Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et
dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de
mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous
laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles:
c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez
tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des
frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour,
jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera
placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous
donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont
dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent,
votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous
dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi
souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez
assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en
aviez encore besoin.»

Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque
instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je
l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner,
et je repris le chemin de Chaillot.



CHAPITRE XLII.

Audience d'un ministre.--Projets de Lhermite sur moi.--Promenade à
Bagatelle.


En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la
plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses
questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa
lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de
l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de
tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se
présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau
toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés
à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude.
Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de
meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos
de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans
ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y
manquer sans cesse.

La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir
d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait
fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée
Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de
recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter
un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à
feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que
j'aurais aussi le bonheur d'être mère.

Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé,
disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait
présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique,
je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance.
Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait
même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq
semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils;
je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût
séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de
cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait
depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre,
à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je
semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres
à l'effrayer.

Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau,
qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à
toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette
époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était
alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort
jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance
remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux
dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur
personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut
leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des
formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en
ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois
plus brillant et plus élevé.

Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en
même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre
des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée
sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit,
à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la
confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait
faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et
de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance
accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me
trouvât point à sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui
contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force
d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder
comme un des indices certains des grands caractères.

Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées
dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard
approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.

«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre:
connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit
de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez
mal fondées?

«--Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un
peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que
l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un
refus, et je suis venue.

«--Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le
personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes
de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire
d'écouter les solliciteurs.

«--Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?

«--Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir
de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.

«--Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt
avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?

«--Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au
regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous
assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»

Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un
ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore
pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que
je ne l'avais été depuis long-temps.

Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à
courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il
semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres
yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans
notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais
faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux
dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte,
aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur
laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?

Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de
nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles
fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens
à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes
largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été
fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la
mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder.
L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore
rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de
rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph
avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de
domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et
je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une
proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des
commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je
chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour
Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison
dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé
d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de
mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans
la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais
ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre
proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle
poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques
paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité
secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de
n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma
générosité: la _passion d'avoir_ m'a toujours trouvée sans pitié, et le
moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait
brusquement rompre une amitié de vingt ans.

Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la
joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au
moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne,
elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne
parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les
circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus
infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres
que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à
refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu
cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui
lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien
plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances
de ma conduite.

Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il
lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là
les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite
dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la
personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la
suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître
à Moreau le résultat.

Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi.
Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais
sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les
souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent
amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite
seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce
commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant
vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais
prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je
n'aurais pu faire davantage.

Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis
complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue
le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir
sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de
Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les
circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au
ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.

Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très
loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui
prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout
qu'il avait eu grand tort de me choisir _in petto_ pour l'instrument de
ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le
piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères
en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en œuvre:
toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération,
que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais
point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur
naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à
croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme
Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître
à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui,
attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son
empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots,
qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi
immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser
dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je
lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une
franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon
humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le
rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières
devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle
qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre
d'arracher toutes les grâces.

«--Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous
refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu
recommander.

«--Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la
faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je
m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer,
de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est
tout.»

À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon
obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne
répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés:
comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais
vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous
m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé,
avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et
vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous
prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais
rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être
utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à
quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans
mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous
avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets.
Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne
m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à
rompre les plus simples relations de société.»

Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les
humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission
qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui
lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon
arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté,
l'indépendance et la sincérité de mon caractère.

Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui
adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui
une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait,
rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous
séparâmes assez bons amis en apparence.

Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai
vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie
et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer
chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans
chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque
toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet
amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter
à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant
pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me
faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil,
je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et
plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui
aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards
ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à
la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de
la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée,
poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna
les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute
l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame.
Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon
oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect.
Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle
était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par
cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles
rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon cœur. Je
pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai
l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.



CHAPITRE XLIII.

Journée passée dans la société de Lhermite.--Le suicide.


Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que
je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame
Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit
à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous
vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus
amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce
témoignage de l'intérêt d'un bon cœur. J'étais, séparée de madame
Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore
peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt
en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui
échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle
possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous
ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle
paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége:
elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa
tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir
chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis
long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours
aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que
je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes
premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès
que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais
chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce
point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la
compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande
célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille
plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais,
et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les
regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous
des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint
ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref
compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par
modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau
eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me
donner en spectacle.

Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques
qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma
coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle
croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de
l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être
montrée en public et dans une société que je savais désagréable à
Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me
rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue
de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais
attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont
le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il
m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint,
après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de
Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté
des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques:
pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des
habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces
physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de
Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne;
mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un
homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les
approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur,
mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le
monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa
jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait
la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent
été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à
même de rendre justice aux excellentes qualités de son cœur; c'est un
devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.

Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement
notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la
conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons,
il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint
alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de
vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il
m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant,
puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me
fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur
l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je
répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des
assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère
de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il
récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis
que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui
fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands
talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute
estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.

J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais
ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup
plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement
éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La
réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une
discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.

Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le
projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère.
On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était
alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à
cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de
n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont
j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui
m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces
importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à
demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes
habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule,
dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de
venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte
du jardin de Mouceaux.

En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai
m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je
reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens
m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon
maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si
difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur
sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque
sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes
tous deux en selle.

Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père
m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous
ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus
constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des
perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je
n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.

Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans
nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon
cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus
propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je
congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le
soir au spectacle.

Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien,
et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun
soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi
les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à
me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que
plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur
l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.

Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on
pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort
peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce
soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était
impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon
sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa
loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me
trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette
considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au
spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa
la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande
qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de
l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point
abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir
brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de
rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon
oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire
au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai
moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute
tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait
qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.

Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au
spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande.
En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du
vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une
aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa
physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse
peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble
de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa
au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre
service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite
pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne
connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à
l'épreuve dans cette circonstance.

Décidée à suivre le premier mouvement de mon cœur, j'entre avec mes deux
cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger
prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à
la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais
aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et
retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et
j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de
l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible.
En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint
les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la
rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.

Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses
traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de
Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir
traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si
précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne
point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et
s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le
temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se
précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir
la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il
m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon
ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une
seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours
privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la
maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps
suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à
un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de
ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme
sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je
lui confiais.



CHAPITRE XLIV.

Arrivée à l'hôtel de Flandre.--Confidences.--Retour à Chaillot.


L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la
porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à
l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que
nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces
secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous
ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais
loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient
réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que
produisirent sur moi ces deux premiers mots: _du pain_, qui
s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ
je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande
infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette
inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta
les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.

--Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le
fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que
de malheurs vous menacent peut-être!

--Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»

En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle
m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue
tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux
qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et
qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je
portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce
changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de
prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.

J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais
pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors
que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais
que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je
m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée
d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais
chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la
mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du
soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du
désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai
prié, et je me suis résignée à vivre.

J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de
l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les
laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un
mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que
Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon
billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il
avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque
question.

Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces,
je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui
dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous
avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me
fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes
injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et
si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter
la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de
l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le
bonheur de prévenir.

«--Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de
l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement
honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse
de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur
la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y
suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée
par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des
espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans
le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où
j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau...» Ici, elle
s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle
après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement.
«Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes
d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la
reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais
estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général
Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi
honorable.

Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que
je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de
rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits
d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les
protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la
tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la
menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il
était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ
pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au
moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous
l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi
avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes
traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes
domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui
expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il
avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.

«--Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne
découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère
adoucir l'infortune.»

«--Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que
tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces
mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une
incrédulité mal déguisée.

«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur
savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma
bonté.»

Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer
ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai
que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt
à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il
avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni
personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans
son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put
voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son
tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement
prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins
franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à
me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de
chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la
regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les
esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que
Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de
résoudre à son égard.

Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me
demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait
pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse
affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son
visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en
sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne
savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété
plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence
n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la
manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.

Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais à
redouter dans ma maison même. Ces ennemis étaient précisément ceux de
mes domestiques que j'avais dès mon arrivée comblés de bontés. À la tête
de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en première ligne
une autorité imposante, le concierge, qui récompensait aussi mes
libéralités par la plus complète ingratitude. Je sus que dans la matinée
même de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la
bienveillance, était venu, sous prétexte de me rendre visite, et que, ne
m'ayant pas rencontrée, il avait fait sur mon compte beaucoup de
questions auxquelles le concierge et sa femme avaient répondu par les
insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tenté de faire
jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse était bien avancée. Ma
femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'était
qu'une feinte: elle avait cependant répondu comme j'eusse répondu
moi-même, affirmativement; et cette réponse n'avait pas paru fort
agréable au questionneur.

Il était deux heures du matin avant que j'eusse mis fin à la
conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu
plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une
chaleur qui n'avait certainement rien d'affecté, et dont il m'était
impossible de ne pas lui savoir gré.



CHAPITRE XLV.

L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les préventions.


Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans
le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait
coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner.
Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais
entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à
prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au
Théâtre-Français, où l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excité en
elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde
admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle,
que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion
complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il
reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'_Épicharis
et Néron_ lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose
troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma,
c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce
point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la
malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.

J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre,
qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle
avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité
élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions.
En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande
différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait
aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes
dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon
costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec
l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le
mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne,
m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui
fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner
un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce
logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle
refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi
placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui
pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en
s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des
locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette
bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans
son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle
m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son
caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à
quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et
cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des
formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je
voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et
je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui
répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre
que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix
cachait un cœur susceptible du dévouement le plus absolu.

L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air
plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance
qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler,
sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention
m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences,
en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage,
je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis
entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à
ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.

Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais,
comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale,
et me parla en ces termes:

«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai
revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse.
Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources
qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens
m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout
mis en œuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais
placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter
m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les
horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.

«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon
ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur
d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su
pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon
retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la
crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches
infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon
travail habituel.

«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus
déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le
misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques
objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai
essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne
me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais
avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille
pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à
tant de maux.

«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout
près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais
le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il
m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le
ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne
lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.

«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le
comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez
d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la
journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous
pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là
qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus
sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France,
l'hospitalité que me refuse ma patrie.

«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je
repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la
croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de
bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la
nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous
le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la
faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte
ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore
une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le
reste.»

Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais
rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se
confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me
présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces
papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop
douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille
une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore
attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent;
je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul
moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis
reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici
sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu
de mes demandes.

Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en œuvre pour
terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé.
Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était
encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon cœur m'était parfaitement
connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma
respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un
prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son cœur, en
lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux
souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour
reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je
recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances.
Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était
toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me
laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet
avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches
imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer
une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus
de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon cœur.



CHAPITRE XLVI.

Une visite.--Lettre de D. L.--Lettre au général Ney.--Conséquences de
cette lettre.


Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner
entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche,
et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle
venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.

En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que
de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui
s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais
adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'œil
sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant,
avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression
difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre
de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma
mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la
tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y
peignait quelques minutes auparavant.

Une crainte vague se mêlait maintenant au désir que j'éprouvais de lire
ces lettres. Cette inquiétude m'ôta l'envie d'aller au spectacle: je dis
à Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.

Après le dîner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma
correspondance: j'avais fait défendre ma porte, et je comptais bien
passer seule le reste de la soirée; mais à peine Ursule venait-elle de
partir que la femme du concierge entra d'un air troublé dans mon
appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgré elle les
ordres que j'avais donnés de ne laisser entrer personne pendant toute la
soirée. À peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la
personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis
entrer madame Tallien: c'était elle en effet qui était arrivée jusqu'à
mon appartement, sur le souvenir de la promesse récente que je lui avais
faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.

Je la reçus en effet à bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation
dans tous ses détails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien était
généreuse et bienfaisante: elle secourait secrètement beaucoup de
malheureux; et, ce jour-là même, elle était venue dans le plus strict
incognito à Passy, pour y porter des consolations à une famille
respectable, que la révolution avait à la fois dépouillée de sa fortune
et privée des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle
avait sur Barras la mettait à même de rendre des services en tout genre,
et elle les rendait de la manière la plus désintéressée. Cette
générosité qui lui était si naturelle, ce désintéressement si rare, ne
l'ont point empêchée de faire bien des ingrats parmi ceux même qu'elle
favorisait de son crédit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un
devoir de rendre hommage à sa belle ame et de la venger de
l'ingratitude.

Déjà instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en
gronda du ton le plus amical. «Vous allez partout, me dit-elle, et vous
ne trouvez pas une heure à me donner!

«--Prenez-y garde, répondis-je, si je reprends le chemin de la rue de
Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop fréquentes».

Elle me répondit à son tour de la manière la plus obligeante; puis,
ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de
l'embarras où je les avais laissés en les quittant tout à coup, la
veille, au théâtre Feydeau.

Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le véritable motif de ma
disparition; mais ce secret n'était pas le mien, et je voulais au moins
savoir pour qui j'avais à intercéder, avant de réclamer l'intervention
puissante de madame Tallien.

Nous passâmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la
terrasse ombragée d'arbres touffus, nous découvrions les quais depuis le
Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux
pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matière à la
conversation brillante de madame Tallien. Je l'écoutais avec un bien
grand plaisir; mais je regrettais intérieurement de voir une femme si
bien faite pour goûter tous les plaisirs du cœur, enveloppée dans le
tourbillon des affaires politiques, et réduite à cacher souvent les
véritables sentimens qui dominaient son âme.

Elle me quitta assez avant dans la soirée: après son départ, je pris
encore plaisir à parcourir seule le jardin que je venais de traverser en
tous sens avec elle: je ne pouvais me résoudre à rentrer dans le cabinet
où je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si
profondément attristée quelques heures plus tôt. Cette lettre ne fut pas
en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de
Manheim; je crus reconnaître l'écriture de D. L., et je l'ouvris de
préférence.

«Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je
vois le général Ney; à peine rendu à son pays, il affronte déjà de
nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent à continuer de mériter la
confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier
la vôtre. J'ai tardé à vous instruire de ce que le désir de vous voir
heureuse m'a fait entreprendre. Le succès a couronné mes efforts, et
votre cœur les appréciera.

«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui
attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un
paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces
de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il
vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant
pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à
mourir avec lui.»

D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney:
il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent,
et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney
venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte
convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection
du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait
respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à
ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé
passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur cœur ne fût
prêt à accorder.

Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce
fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle
démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du
spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le
récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de
rester seule! Ursule me quitta enfin.

«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne
dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant
la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:

«J'obéis à mon cœur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne
sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le
fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les
convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de
votre caractère.

«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée
dans mon cœur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls,
j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au
récit de vos belles actions.

«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je
renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer
à vos dangers.

«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en
faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le
risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point
combattre le penchant irrésistible de mon cœur. En vous avouant le
sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle
de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire
n'est pas moins chère qu'à vous-même.»

J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de
suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était
destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes
autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à
la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la
bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une
missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une
longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau,
lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon cœur ne
lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience
l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse
pour moi semblait augmenter chaque jour!

Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des
inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais
destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et
toutes les suppositions les plus propres à blesser mon cœur et à
humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de
l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas
supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément
distraite des rêves de mon imagination.

La lettre de ma cousine n'était aucunement propre à calmer mon
exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au président du consistoire
avait redoublé l'indignation de ma mère et l'animosité de ma famille
contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus sérieusement à faire
prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier
mariage amènerait plus promptement Moreau à me prendre pour épouse.

Je fus moi-même irritée au plus haut degré qu'on prétendît encore
exercer un empire absolu sur ma volonté, et je me promis bien de mettre
tout en œuvre pour déjouer des projets qui contrariaient si complétement
la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon cœur.
J'ignorais encore que mon imprudence venait d'élever la barrière qui me
séparait pour toujours du général Moreau.



CHAPITRE XLVII.

Dîner chez madame de La Rue.--Discussion désagréable. Une soirée à
l'Opéra.


J'avais bien pris la résolution de lire, le demain matin sans plus de
retard, les papiers que m'avait confiés mon inconnue; mais une
succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir,
m'empêchèrent de faire dans la journée cette lecture qui demandait une
attention soutenue, puisque c'était dans le porte-*feuille que je devais
trouver les renseignemens propres à déterminer la ligne que je suivrais
dans mes démarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva
enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journée, un seul
instant de relâche. Les préventions défavorables que j'avais d'abord
eues sur son compte, et qui s'étaient tout récemment dissipées,
pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord
au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'était pas seulement une jolie
femme, pleine de finesse et d'esprit; la bonté de son cœur se peignait
encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualités.

Il y avait dans la maison de M. de La Rue un certain air d'opulence ou
plutôt de profusion qui sentait le parvenu; mais à l'élégance naturelle
de madame de La Rue, à l'aisance de ses façons, on eût dit une femme née
au sein de la richesse, et dès long-temps habituée à toutes les
jouissances qu'elle procure. La toilette de madame de La Rue était
remarquable, surtout par le bon goût qui brillait dans tous les détails.
La mienne était fort simple, et je n'avais rien qui fût digne d'attirer
les regards, qu'un magnifique collier de camées de Rome. Une pierre
antique, sur laquelle était empreinte la tête d'Octavie, sœur d'Auguste,
retenait l'épaulette de ma tunique. Après le dîner, qui fut somptueux et
brillant, et au moment où l'on prenait le café, madame de La Rue, qui
avait déjà beaucoup loué mes camées, fit remarquer de nouveau à la
compagnie la richesse et la beauté de cette parure si simple en
apparence. «Ce collier, lui dis-je vous ira mieux qu'à moi; essayez-le,
je vous en prie;» et avant qu'elle eût pu répondre, le collier ornait
déjà son col: mon action était toute naturelle, et j'avais mis à parer
de mes camées madame de La Rue l'empressement qu'on apporte toujours à
faire quelque chose d'agréable à une personne dont on veut gagner les
bonnes grâces et l'amitié. Elle voulut en vain me rendre le collier; je
me défendis très fermement de le reprendre. Tout ce qu'elle put obtenir
de moi, ce fut que j'accepterais en échange une chaîne de ses cheveux,
tressée tout exprès pour moi. Ces cheveux étaient d'une beauté rare,
quoique d'un blond plus ordinaire que les miens.

«Venez les couper vous-même,» me dit madame de La Rue en m'entraînant
hors du salon où nous laissions avec les hommes trois douairières
récemment arrivées de la Bretagne, et auxquelles madame de La Rue avait
l'honneur d'être utile par les liens du sang. Nous donnâmes à ces dames
tout le temps de critiquer le ton et les manières des jeunes femmes du
jour. Comme nous allions rentrer dans le salon, j'entendis une de ces
dames qui, pour étaler apparemment le luxe de son érudition, me faisait
l'insigne honneur de comparer mes prodigalités à celles de Cléopâtre. Il
est vrai qu'en même temps on faisait aussi à Moreau l'honneur de le
comparer à Antoine; on s'étonnait de son engouement pour moi, de
l'empire que je paraissais exercer sur lui. Une voix se fit entendre,
qui prenait assez chaudement ma défense: cette voix était celle d'un
homme que je n'avais pas distingué jusqu'alors dans le nombre des
convives. La même dame qui m'avait si vivement attaquée tout à l'heure
ne paraissait que plus irritée de trouver là quelqu'un qui plaidât ma
cause. Madame de La Rue, confuse de ce qu'elle entendait, voulait
terminer la discussion qui paraissait devoir se prolonger, en rentrant
sur-le-champ dans le salon. Je la retins, en lui disant qu'il y avait
quelquefois profit à écouter aux portes, et que je voulais saisir
l'occasion qui se présentait d'entendre la vérité sur mon compte. Une
autre voix, que je reconnus encore pour une voix mâle, se joignit
bientôt à celle de mon premier apologiste; elle n'exprimait pas des
sentimens moins favorables pour moi. «Vous voyez, dis-je à madame de La
Rue, que je n'ai pas eu tort de vouloir écouter plus long-temps;» et
aussitôt je l'entraînai dans le salon. Les petits yeux gris de la
respectable dame qui m'avait si charitablement traitée, se fixèrent avec
une expression singulière de dédain et de dépit tant sur moi que sur
madame de La Rue, qui portait au col le gage d'amitié que je venais de
lui faire accepter. Je ne la regardai, moi, qu'avec l'air de la plus
complète indifférence. J'étais fort occupée de considérer celui qui
venait en dernier lieu de prendre si vivement ma défense. Sa figure,
qu'une heure auparavant je ne m'étais point avisée de distinguer, me
parut animée du feu de l'intelligence et de l'esprit: c'était un homme,
naguère militaire distingué, et qu'une grave blessure à la jambe avait
tout récemment forcé de renoncer au service. Sa tournure et ses manières
étaient tout-à-fait propres à lui gagner mes bonnes grâces; et l'opinion
qu'il venait d'émettre sur mon compte ne gâtait rien à celle que je me
sentais disposée à prendre de lui à mon tour.

Madame de La Rue avait une loge à l'Opéra; elle me pressa d'y venir.
J'acceptai son invitation, mais je voulus préalablement retourner chez
moi pour changer de parure. Elle eut beau mettre, avec une grâce
charmante, tout son écrin à ma disposition, je persistai à reprendre la
route de Chaillot, pour y échanger la simplicité de ma toilette contre
de plus brillans atours: je n'avais d'autre but que d'augmenter le dépit
et la mauvaise humeur de ma bonne et charitable amie de Bretagne, qui
devait être aussi de la partie. Cette petite vengeance m'était bien
permise; car, après m'avoir pendant quelque temps lancé des traits
indirects, elle semblait avoir maintenant l'intention de m'offenser
directement et de la manière la plus grave. Ses sarcasmes devenaient
d'instans en instans plus amers; je les supportai long-temps avec
patience, mais enfin, voyant qu'elle ne cessait pas de se récrier sur la
beauté du collier que j'avais offert à madame de La Rue, et cela d'un
ton également injurieux pour cette dame et pour moi: «Je regretterais
beaucoup, madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, de ne pouvoir
vous offrir un collier semblable, si je ne savais que cette espèce de
parure convient exclusivement aux femmes de l'âge de madame de La Rue et
du mien. Il me reste encore une parure de pierres composées, couleur
feuille morte; permettez-moi de vous l'envoyer; elle me paraît
tout-à-fait convenable pour une personne d'un caractère aussi grave,
d'un âge aussi respectable que vous.»

Il y avait dans ma manière de m'exprimer quelque chose de si simple et
de si naturel, qu'à part madame de La Rue et les deux messieurs qui
avaient naguère pris ma défense, tout le reste de la compagnie parut
dupe de ma bonhomie. Madame de la M*** (c'était le nom de mon ennemie)
étouffait de colère. «J'ignore, madame, répondit-elle, quels sont les
usages de votre pays; mais, dans le nôtre, on porte à tout âge tout ce
que l'on peut acheter et payer.»

Les premières lois de la politesse et du savoir-vivre défendaient de
pousser les choses plus loin. Je gardai donc prudemment le silence; mais
madame de la M*** mit tant d'aigreur et de persévérance à continuer ses
observations de plus en plus déplacées, que la conversation prit malgré
moi la tournure d'une discussion assez vive, à la fin de laquelle
j'avais une ennemie irréconciliable de plus[8]. À des remarques pleines
de fiel sur certaines femmes qui doivent tout à l'engouement des hommes
toujours empressés de s'abuser sur les grâces de leurs personnes, et
plus encore sur la supériorité de leur esprit, succéda bientôt cette
brusque question, dans laquelle perçait manifestement l'intention de
m'insulter: «Je vous demande pardon d'être si mal instruite, madame;
mais est-ce en Italie qu'a été célébré votre mariage avec le général
Moreau? Nous, qui avons l'honneur d'être ses compatriotes, nous n'en
avons jamais reçu l'avis officiel.

--«Non, madame, répondis-je à mon tour; c'est en Hollande que le général
m'a, pour la première fois, adressé ses hommages. Quant au caractère de
notre union, peut-être a-t-il eu le tort de penser que votre approbation
n'était point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est
contenté de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.»

Le ton ferme de ma réponse annonçait clairement mon intention de ne pas
supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si
gratuitement déclaré la guerre. Madame de La Rue éprouvait, de son côté,
quelque plaisir à me voir rabaisser l'orgueil de sa méchante cousine.
Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main
jusqu'à ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scène
assez désagréable dans laquelle je venais, malgré moi, de jouer un rôle,
je le rassurai complétement. «Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni
moi, ne pouvions prévenir ce petit éclat:

     Qui n'a pas l'esprit de son âge,
     De son âge a tout le malheur.

Madame de la M*** était placée à peu de distance derrière moi; elle
entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle
me lança au moment où ma voiture partit, me prouva que ma petite
méchanceté avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dépit;
je ne suis pas même bien sûre qu'il eût saisi le sens de ma réponse:
c'était un pauvre homme, qui n'entendait malice à rien. Il passait sa
vie entre sa caisse et sa table, ne négligeant pas un chiffre et ne
perdant pas un bon morceau pour quelque intérêt que ce fût, si ce n'est
celui de sa fortune.

À mon arrivée à Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle
était inquiète de l'impression qu'avait dû produire sur moi l'examen de
ses papiers. J'écrivis en toute hâte quelques lignes pour la rassurer,
et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai
Joseph de porter mon billet à l'hôtel de Flandre, avant la fin de la
soirée.

Après avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais récemment
achetée de mes propres deniers, je me rendis à l'Opéra, en même temps
que madame de La Rue et sa société. Elle avait aussi changé de toilette,
afin, disait-elle, de mieux faire valoir le présent qu'elle avait reçu
de moi. Madame Tallien était aussi placée non loin de nous à l'Opéra;
madame de La Rue ne la connaissait que de réputation; et cette
réputation, il faut le dire, ne l'avait pas prévenue fortement en sa
faveur. Je parvins aisément à dissiper ces préventions fâcheuses. On
donnait ce jour-là _Alceste_. Quoique née sous le ciel de l'Italie,
j'avouerai à ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la
musique. L'opéra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois
beaucoup; mais le grand opéra français et l'opéra séria italien ont
toujours été pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admiré
que la pompe théâtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont
point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre
jamais une soirée tout entière.

À la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus
depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part
de madame Tallien. Ils plaisantèrent beaucoup sur le méchant tour que je
leur avais joué en les abandonnant au théâtre Feydeau, sans leur avoir
aucunement fait pressentir mon brusque départ. Je ris beaucoup de ce
qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formées; mais ils ne
purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait poussée à les quitter
si subitement.

Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la nécessité où j'étais de
me séparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame
Tallien. J'allai aussitôt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle
occupait: cette loge était une baignoire d'avant-scène. Il y avait avec
madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les témoignages
de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goûter sur-le-champ
le plaisir que je m'étais promis dans la société de madame Tallien. La
conversation était générale et roulait sur la politique. Je vis, à n'en
pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter à y
prendre part. Heureusement il n'était question que de l'administration
intérieure de la France, et nullement des opérations de nos armées. Le
premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je
n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment
sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la faculté de juger.

Comme je me trouvais dans l'impossibilité de causer librement avec
madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces
messieurs que du spectacle de l'Opéra, je pris le parti de me retirer
promptement, sous un léger prétexte. Lhermite et Mirande s'offrirent à
m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrâmes deux
personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux était le poète
italien Monti: celui-ci me prévint d'abord en sa faveur. On me proposa
d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui était le Tortoni de ce
temps-là. Les salons de Corazza étaient alors sur la place Louis XV; je
ne me détournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la
proposition de Lhermite.

La présence de Monti donna bientôt à la conversation une tournure encore
plus agréable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme étonnant dont la
haute renommée commençait à faire chanceler la puissance du Directoire,
et qui

     Bientôt au premier rang porté par ses exploits,
     Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique
     Les faisceaux de la République,
     Tout dégouttans du sang des rois[9].

Monti n'était prévenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment
particulier; mais il avait été vivement frappé du spectacle de ses hauts
faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui
n'avait rien d'affecté.

Je n'avais encore alors aperçu Bonaparte qu'une seule fois. Son
extérieur, très grêle à cette époque, m'avait paru si loin de l'idée que
je me faisais d'un héros, que cette première vue avait même laissé dans
mon esprit une impression désagréable. La négligence avec laquelle il
laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa
maigreur, le désordre presque habituel de ses vêtemens, m'eussent
inspiré pour tout autre un éloignement absolu. Mais le feu qui brillait
dans ses yeux, la pénétration de ses regards commandaient l'attention et
faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les
élans de son imagination toute poétique, présageait les hautes destinées
de Bonaparte, et de cette Joséphine qui, plus tard, devait faire briller
sur le trône tant de bonté, et qui déjà était la compagne du jeune
vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprécier à leur juste
valeur les grandes qualités militaires de Moreau; mais ces qualités ne
pouvaient exciter en lui ce même degré d'admiration. Monti avait une
tête italienne, et, comme il le disait lui-même, les Italiens veulent
être éblouis, _vogliamo esser abbagliati_.



CHAPITRE XLVIII.

Henri.--Sa maladie.--L'inconnue.


Je trouvai en arrivant à Chaillot une lettre de Moreau, qui y était
arrivée dans la soirée. Il m'annonçait son départ prochain d'Italie, et
son intention de venir passer au moins quelques jours près de moi à
Paris. Cette nouvelle me glaça d'effroi. Comment aurais-je osé le
revoir, après tous les torts dont je me sentais coupable envers lui? Il
m'était désormais impossible de soutenir sa présence, et je pris la
ferme résolution de fuir, sans attendre son arrivée. Je voulais dès le
lendemain matin chercher une retraite qui me dérobât sûrement à ses
regards. Mais le lendemain, je fus distraite de ce projet par d'autres
soins et d'autres inquiétudes.

Henri, cet aimable enfant, que j'avais eu le bonheur d'arracher à la
misère et à la corruption quelque temps avant mon départ pour l'Italie,
devenait de jour en jour plus digne du tendre intérêt que je lui
témoignais. Sa vue était toujours pour moi la plus douce consolation.
Toutes les semaines, j'allais passer deux heures avec lui à la pension
dans laquelle je l'avais placé. Il me témoignait la plus tendre
affection, la plus vive reconnaissance, et il payait largement par ses
progrès les soins que je prenais pour son éducation. Aux dispositions
naturelles les plus heureuses, il joignait une grande sensibilité.

Le lendemain matin, je reçus à mon réveil une lettre par laquelle le
maître de pension m'annonçait que Henri était dangereusement malade:
sur-le-champ je demandai mes chevaux. En prenant à la hâte une toilette
convenable pour sortir, j'exprimais toute la vivacité de mes inquiétudes
sur la santé de cet enfant, que je regardais comme mon fils d'adoption.
Ursule, dans le cours de la conversation, se hasarda à me faire quelques
questions sur ma grossesse. Je lui répondis franchement que je n'avais
point l'espérance de devenir mère. Sur cette réponse, Ursule m'apprit
tout ce que certains de mes domestiques, et notamment le concierge et sa
femme, qui s'étaient faits mes implacables ennemis, disaient ouvertement
sur cette grossesse, dont ils ne doutaient aucunement.

Avant de partir, j'écrivis un nouveau billet à mon inconnue pour la
prévenir qu'un accident imprévu me forçait encore de différer jusqu'au
lendemain la visite que je lui avais annoncée pour le jour même; mais je
pris avec moi les papiers qu'elle m'avait confiés, afin de les examiner
sans retard pendant la route que j'avais à faire. Je trouvai dans le
portefeuille la confirmation de toutes mes conjectures sur le rang
qu'avait autrefois occupé cette malheureuse dame. Il y avait aussi là de
nombreuses preuves de son dévouement pour les plus augustes victimes de
la révolution. Je ne vis pas, sans une forte émotion, ce rapprochement
si naturel à faire d'une grande prospérité passée et de l'infortune
présente. Je résolus de ne pas tarder davantage à user de mon crédit et
de celui de mes amis, et de sauver à tout prix la marquise de T..., dont
le nom cessait enfin d'être un mystère pour moi.

En arrivant à la pension de Henri, je rencontrai d'abord un des maîtres
qui lui portait le plus d'intérêt, M. Obval. Il avait l'air profondément
affligé: aux questions que je lui adressai sur l'état de mon pauvre
petit malade, il ne répondit que d'une manière propre à redoubler mes
alarmes. Quoiqu'il gardât le lit seulement depuis cinq jours, la
maladie, me dit M. Obval, avait déjà fait sur lui de grands ravages, et
je ne devais nullement m'étonner de l'altération complète de sa
physionomie. Henri désirait ardemment me voir; il me demandait à tous
les instans, mais on craignait que ma vue ne produisît sur lui une
impression trop vive, et l'on jugea nécessaire de le préparer, avant de
me laisser approcher de son lit. Cachée derrière un paravent, j'entendis
pendant quelques minutes la voix altérée du malade, qui prononçait mon
nom avec l'accent de l'inquiétude et de la tendresse la plus vive.
Lorsque je jugeai qu'on lui avait assez fait pressentir ma prochaine
arrivée, j'avançai la tête avec précaution. Quel triste spectacle
s'offrit alors à mes regards! Mon cher Henri parlait alors à la
garde-malade; mais sa voix, fatiguée par l'émotion que lui causait la
joie de me revoir bientôt, ne faisait entendre que des sons déjà trop
faibles pour arriver jusqu'à mon oreille. Son visage était pâle, sa
maigreur extrême; à peine lui restait-il assez de force pour tendre les
bras au bon M. Obval, qu'il appelait son ami. Je m'approchai davantage
sans être aperçue. «Est-il bien vrai, disait-il, à la garde, que ma
belle amie ne court point le risque de gagner mon mal en venant
m'embrasser? Ah! si je n'étais pas sûr qu'elle peut venir sans crainte,
j'aimerais mieux mourir que de la revoir.»

Après tant d'années, pour moi si pleines de malheurs, je n'ai point
encore oublié ces paroles et le son de la voix qui les prononçait. M.
Obval s'avança vers le côté de la chambre où je me tenais encore cachée.
J'avais essuyé mes yeux, et je m'efforçais de commander à ma douleur.
Mais lorsque je vis l'aimable visage de mon Henri s'animer à mon aspect
d'un reste de vie, et ses bras débiles s'étendre vers moi; lorsque je
l'entendis me prodiguer les noms les plus tendres, m'es sanglots
éclatèrent, et je tombai à genoux près de son lit.

L'arrivée du médecin interrompit cette scène trop violente pour tous les
deux; il me rassura un peu sur l'état présent de Henri; il n'était point
encore désespéré suivant lui; on pouvait encore sauver le malade s'il ne
survenait point de nouveaux accidens; mais toute émotion vive pouvait
devenir mortelle, et le repos absolu était avant tout nécessaire. Je
promis à Henri de rester près de lui jusqu'à dix heures, et de revenir
dans l'après-midi, sous la condition expresse qu'il ne ferait que
m'écouter, sans m'adresser un seul mot.

Comme ma vue seule paraissait l'agiter encore, après quelques instans de
silence, le docteur jugea prudent de m'éloigner de son lit. J'obéis à
mon grand regret, et recommandai au malade la docilité. «À ce soir,
donc, mon ami,» lui dis-je en posant mes lèvres sur son front et en lui
faisant signe de ne point parler.

«Vous reviendrez bientôt?

«--Oui, mon enfant,» et je sortis après avoir encore une fois répété: «À
ce soir.»

Le médecin et M. Obval me reconduisirent jusqu'à ma voiture. Tous deux
admiraient les bonnes qualités, la douceur et la résignation de Henri.
Le docteur croyait devoir attribuer son mal aux mauvais traitemens et à
la misère qu'il avait eu à subir dans son enfance. Ses forces étaient en
outre épuisées par une croissance trop rapide et par le développement
prématuré de ses facultés intellectuelles. Je promis au médecin de ne
point revenir dans la soirée, afin d'éviter au malade une nouvelle
secousse qui pouvait lui devenir funeste.

En quittant Henri, je me fis conduire à l'hôtel de Flandre. Je sentais
tout ce que l'attente devait avoir de pénible dans la position de madame
de T... et je voulais lui porter des encouragemens et des consolations.
Je m'étais flattée que ma visite lui causerait une surprise agréable;
mais ce fut à moi d'être étonnée du changement subit opéré dans ses
dispositions à mon égard. Il y avait une grande contrainte dans ses
regards, dans ses paroles, et jusque dans ses gestes: cette contrainte
perçait malgré ses efforts pour la dissimuler.

Je me croyais peu faite pour inspirer la défiance; et cette défiance me
paraissait encore plus injurieuse de la part de madame de T..., qui
devait avoir appris, par mon empressement à lui rendre service, combien
il était heureux pour elle de s'être confiée à moi. Au premier mot qui
me laissa voir ses sentimens secrets, je pris dans mon sac à ouvrage le
portefeuille qui renfermait ses papiers, et le lui présentant avec
dignité: «Votre secret est là, lui dis-je, Madame; ce secret
n'appartient encore qu'à vous seule; vous pouvez m'en croire, car je
suis bien résolue à l'effacer entièrement de ma mémoire, puisque vous
semblez regretter de me l'avoir fait connaître. Je ne sais point
supporter ce qu'il y a d'injuste et d'humiliant dans les craintes que je
vous inspire. Permettez-moi de vous offrir, à titre de prêt, la somme
nécessaire à vos besoins pour quelque temps, afin que vous soyez à même
de pourvoir seule à votre sûreté, si vous croyez cette sûreté compromise
par la confiance que vous aviez mise en moi.» À ces mots, je fis mine de
me retirer. «De grâce, restez,» dit madame de T..., en me faisant signe
de me rasseoir. Il y avait dans son geste quelque chose de si hautain,
et tant de froideur dans son apparente politesse, que je ne répondis
point. Je me contentai de m'arrêter quelques instans, et je la regardai
en silence; mais ma physionomie, qui n'a jamais su mentir, disait
clairement tout ce que j'éprouvais.

«Mon projet, vous le sentez, Madame, reprit alors madame de T..., ne
saurait être de vous blesser. Les offres nouvelles que vous venez de me
faire augmentent mes obligations envers vous; et j'estime assez les
qualités de votre cœur pour accepter ces offres, sans craindre de me
voir exposée par là à une humiliation qui me serait plus cruelle que
tous mes malheurs passés, puisqu'enfin vous savez qui je suis.»

«--Je n'ai rien à répondre à cela, Madame; seulement je vous prie de
vous rappeler que le jour où j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais
entièrement votre nom et votre fortune passée. Je n'ai point manqué, je
ne manquerai point aux égards qu'on doit à vos malheurs et au rang que
vous avez occupé dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de
croire que votre amitié récompenserait un jour les services que j'ai pu
vous rendre. Si je puis encore vous être utile, veuillez m'écrire, ou
envoyez-moi quelqu'un qui possède votre confiance. Je ne veux pas même
connaître le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela
suffit. Je vais maintenant prévenir madame Lacroix de l'intention où
vous êtes de quitter promptement sa maison.»

«--La vôtre est-elle donc, Madame, reprit madame de T..., que je parte
aujourd'hui même?»

À cette question, je me sentis émue. J'allais oublier tout ce que ses
procédés avaient d'insultant pour moi. Déjà je cherchais ses regards,
dans l'espoir de les retrouver plus bienveillans; mais ils ne
respiraient que la fierté blessée: je ne descendis point à faire de
honteuses avances, et toutes relations d'amitié ou de simple
bienveillance furent dès ce moment rompues entre madame de T... et moi.
Je me bornai à lui dire que j'étais loin d'exiger qu'elle partît; que je
la laissais entièrement libre, et qu'après avoir choisi une autre
retraite, elle n'aurait nullement à craindre les recherches de ma
curiosité.

Madame Lacroix vint recevoir mes ordres. Je lui annonçai, qu'obligée
d'aller passer environ quinze jours à Versailles, je confiais de nouveau
à ses soins la personne qu'elle avait depuis quelques jours dans sa
maison; et dans le cas où cette personne jugerait à propos d'aller
habiter autre part, je la priai de faire en sorte que son départ fût
enveloppé du plus profond mystère.

Madame de T... m'adressa de froids remercîmens, et promit de m'écrire.
Cette promesse était faite d'un ton fort sec: je la reçus poliment, mais
sans paraître y tenir beaucoup, et nos adieux ne se prolongèrent pas
plus long-temps. J'appris, quelques jours plus tard, que madame de T...
avait quitté l'hôtel de Flandre, n'emportant, de tout ce que je lui
avais offert, que le plus strict nécessaire. Je dirai plus tard quelle
occasion j'eus encore de lui rendre service, et de lui prouver que
j'avais oublié ce que sa conduite avait eu de fâcheux pour moi dans
cette première circonstance.



CHAPITRE XLIX.

Visite de Monti et de Mirande.--Espionnage.--Mort de Henri.


De retour à Chaillot avant l'heure du dîner, j'appris, à mon arrivée,
que j'étais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant
au billard. Ces deux personnes étaient MM. Monti et Mirande. Le premier
s'excusa de son indiscrétion, en me disant qu'il n'avait pu résister au
désir de revoir _la bella Stella del tosco cielo_. J'estimais à si haut
prix le talent de Monti, que je parus tenir à honneur de le recevoir. Je
remerciai Mirande de me l'avoir amené, et je lui fis à lui-même
l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux
visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grâce à me donner le reste
de la journée, que je m'efforçai de leur rendre aussi agréable que
possible.

Tandis que nous continuions la partie de billard, commencée sans moi,
j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri,
et lui porter de ma part un billet destiné à le consoler de mon absence.
Quelques lignes que m'écrivit en réponse le bon M. Obval me
tranquillisèrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout à
l'extrême en bien comme en mal, et j'étais déjà si rassurée, que je
comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un état voisin de
la convalescence. Je fus donc gaie toute la journée, et bien éloignée de
prévoir le malheur qui me menaçait de si près.

C'était Ursule qui nous servait à table. Mirande, affublé par elle d'un
costume assez exact de gondolier vénitien, vint au dessert, avec la
mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnières étaient toutes
garnies de nœuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait doué de la
voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre. À défaut des chants
italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que
je fus obligée de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti
n'était point un danseur.

Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrémité touchait à
ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'était point étrangère:
cette voix était celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il
adressait à la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse
que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits
malveillans ou intéressés à me nuire. Je suspendis aussitôt la
contredanse pour envoyer Ursule à la découverte; à l'instant même Joseph
parut à la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et
annonça M. de La Rue: mes soupçons se changèrent en certitude.

Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes
convives. Mécontente de cette inquisition, et bien résolue à le
désespérer, lui et tous ceux qui exerçaient autour de moi un si honteux
espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittât, de me faire le
lendemain même compter mille écus, dont j'avais besoin pour les frais de
layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur
ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqué ses
remarques aux valets chargés par lui de surveiller toutes mes démarches.

On donnait ce soir-là, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame
alors fort en vogue, _l'Homme à trois visages_. Je m'imaginais qu'Ursule
préférerait ce spectacle à la tragédie; et lorsque Monti fit la
proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai, à la
seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de
chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous
divertir. Ursule avait en effet un esprit très vif et un bon sens
naturel, qui ne se démentaient presque jamais. Je m'étais trompée dans
mes conjectures: le mélodrame n'eut que ses dédains, et son goût demeura
fidèle à la tragédie. Les observations qu'elle fit pendant la durée du
spectacle lui valurent plus d'une fois les éloges de Monti et de
Mirande. Les fumées de la vanité lui montèrent au cerveau; elle nous
déclama au retour, et d'une manière que son accent fortement prononcé
rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait
entendues de la bouche de Talma, et qui étaient gravées dans sa mémoire.
Peu s'en fallait que déjà elle ne se crût une actrice; et je l'affligeai
beaucoup en lui prédisant qu'elle ne pourrait jamais déclamer de suite
dix vers français, sans faire pouffer de rire son auditoire.

Nous nous arrêtâmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me
donnait la main, trouva moyen de me prévenir, sans être entendu, que
Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite
avait un but, et Mirande m'invitait à me défier plus que jamais de
l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en
profiter. Comme la dernière moitié de la journée s'était écoulée pour
moi fort gaîment, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la
meilleure humeur du monde. J'étais flattée de l'empressement de Monti,
et très sensible à l'amitié que me témoignait Mirande. Mon sommeil fut
doux et paisible, mais, à cinq heures du matin, je fus réveillée en
sursaut par un coup de marteau violent qui ébranla la porte cochère.
Malgré les nouvelles rassurantes que j'avais reçues la veille, ma
première pensée fût qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le cœur
serré d'effroi, je sonnai vivement, et je m'élançai hors du lit. Lorsque
Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva déjà enveloppée d'une robe
du matin, et les épaules couvertes d'un schall: «Vite un chapeau, lui
dis-je, et allez voir qui a frappé.» Puis, changeant d'idée, je saisis
son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le
permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidèle Joseph arrivait en
même temps que moi dans la cour, une lanterne à la main. Le portier
n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les énormes verrous,
et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientôt la
certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien
que je ne lui donnerais pas même le temps d'atteler un cheval au
cabriolet; il posa sa lanterne à terre, boutonna son habit, et se
disposa à me suivre.

«Ne sortez point,» dis-je à Ursule, et la lourde porte se referma sur
moi. Nous rencontrâmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec
Joseph et les deux domestiques qui étaient venus de la part de M. Obval
m'inviter à me hâter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.

Dévorée d'impatience et d'inquiétude, je n'osais faire une seule
question. Nos chevaux avançaient avec rapidité, mais j'accusais encore
leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais
articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M.
Obval se présenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait
pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. «Est-il
encore vivant?» furent les seules paroles qu'il me fut possible de
prononcer.

--«Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue.
Son agonie est cruelle: il fallait connaître la force de votre caractère
pour vous appeler à ce déplorable spectacle.»

Nous montâmes à la chambre de Henri. Dès qu'on lui eut annoncé mon
arrivée, ses yeux éteints se ranimèrent; sa figure, déjà couverte de la
pâleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le
mien. Mes yeux étaient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et
cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. «Ma bonne amie,
dit-il d'une voix dont je ne distinguais déjà plus les sons qu'avec
beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mère
m'avait laissé sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mère.
Embrasse-moi encore... Mon Dieu, que je voudrais ne pas me séparer de
toi!»

Mes sanglots éclataient malgré moi. Il perdit connaissance pendant
quelques instans. En revenant à lui, il tourna encore ses yeux vers moi,
et il me dit adieu d'une voix défaillante. Une légère convulsion altéra
ses traits... Il avait cessé de souffrir.

Je tombai sans mouvement. Les secours du médecin de la maison, qui
n'avait pas quitté la chambre de Henri, rappelèrent bientôt mes sens. En
retrouvant encore là cet homme respectable qui avait prodigué à mon
Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un
reste d'espérance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit
que je n'avais plus rien à espérer.

M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes
ordres pour les honneurs à rendre au pauvre enfant que je pleurais. M.
Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il était sûr de
mon approbation pour tout ce qui tendrait à prouver combien sa mémoire
me serait toujours chère. Le lendemain de ce jour fatal, je reçus encore
un nouveau témoignage de l'affection toute filiale et de la
reconnaissance que m'avait vouées cet aimable enfant, si digne de mes
regrets. On m'envoya un petit journal écrit de sa main, et qu'on avait
trouvé sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de
lire au delà des premières lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il
s'est profondément gravé dans mon souvenir.



CHAPITRE L.

Journal de Henri.--Toinette.--Projet de nouvelle adoption.


Je rentrai chez moi vers midi, accompagnée de madame Obval, qui n'avait
point voulu me laisser partir seule. Six heures d'angoisses et
d'inquiétude avaient tellement altéré mes traits, qu'Ursule, qui était
accourue au bruit de la voiture, parut effrayée à mon aspect. Ses
questions se succédaient avec une extrême volubilité. Comme je n'y
répondais point, madame Obval lui fit signe de ne point me presser
davantage; elle me conduisit jusqu'à ma chambre, m'exhorta vivement à
prendre quelque repos, et ne me quitta que lorsqu'elle me vit plus
calme.

Joseph avait enfin satisfait la curiosité de ma femme de chambre. Cette
pauvre Ursule vint se placer au pied de mon lit. Après un long silence,
elle me demanda la permission d'aller prier auprès du corps de celui
qu'elle pleurait comme moi. Je lui accordai cette permission, qu'elle
paraissait désirer ardemment, et je la chargeai de distribuer aux
pauvres, en mon nom, d'abondantes aumônes.

Le lendemain on me remit le journal du pauvre enfant. Le voici tel que
mon cœur l'a retenu, tel que mes yeux eurent de la peine à le lire.


JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONNÉ, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE
PITIÉ.

«Quand je perdis ma mère j'étais bien petit, je comprenais peu de
choses; mais je sentis tout de suite que j'étais bien malheureux.

«_Autre journée._--Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte
me fit éviter d'abord, mais dont la bonté prévint mon chagrin d'être
pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces,
qu'attendri et non confus, je bénis dès lors le bienfait sans rougir de
l'aumône.

«_Autre journée._--Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je
vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si
ma seconde mère allait perdre ainsi tout ce qu'elle possède! moins petit
et plus heureux que la première fois, je pourrais alors devenir un
appui. On peut recevoir de l'enfant à qui on a tout donné.

«_Autre journée._--Tous mes maîtres sont contens de moi; je suis bien
heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.

«_Autre journée._--Je suis malade, mais je ne veux pas qu'on le sache;
ma belle amie serait inquiète. Que me fait un peu de douleur pour lui en
épargner beaucoup!

«_Autre journée._--Je souffre beaucoup plus; j'ai la fièvre, dit-on...
Non, c'est que j'ai peine à vivre. Oh! pourvu que je ne meure pas sans
voir mon amie! Elle viendra; mais comme elle sera affligée en me voyant
si pâle, si faible! Je l'aime tant, que je tâcherai d'avoir un peu
meilleure mine.

«_Autre journée._--Cher monsieur Obval, le pauvre Henri est bien
reconnaissant de vos bontés. Il faudra donc aussi vous quitter! Quitter
tous ceux que j'aime, c'est là, c'est là la plus grande peine de la
mort.

«_Le lendemain._--J'ai bien peur de ne plus me lever. Je mettrai ce
journal près de mon cœur, et, si je succombe, on verra que ce cœur eut
de la reconnaissance pour tous les bienfaits.»

Pauvre enfant! Il avait ajouté encore ces mots au crayon:

«Je ne puis ni mourir, ni vivre, car mon amie ne vient pas. Que j'écrive
encore ce dernier élan pour elle: AMOUR ET RECONNAISSANCE.»

Ces derniers mots donnèrent un libre cours à mes larmes. Ô douleur de la
maternité! je vous sentis, je vous devinai tout entières. Une fiction
triste et cruelle me révéla votre immensité. Tombée de tout le poids
d'une illusion dans l'amer sentiment de ma solitude, je ne fis qu'envier
davantage ce bonheur d'être mère, dont l'image même semblait vouloir me
fuir pour toujours.

J'étais plongée dans une vague rêverie de désirs et de regrets, quand
Ursule vint me surprendre escortée d'une autre femme dont la figure
touchante me frappa. Le patronage d'Ursule était chose assez nouvelle
auprès de moi, pour que cette circonstance excitât vivement ma
curiosité. L'intérêt s'y joignit aussitôt. Ursule, avec cette certitude
de me plaire qui me prévient toujours favorablement, poussa en quelque
sorte la jeune femme au devant de moi, avec ce seul mot: Elle a connu ce
pauvre Henri... «Oui, madame, et je l'ai aimé comme mon frère. Vous vous
rappelez peut-être un jour, il y a deux mois, que vous vîntes à la
pension lui apporter des livres et une foule d'autres choses. Mais,
madame, sachez d'abord que j'habite près du jardin de la pension, que
j'ai une sœur, et que, le jour même dont je vous parle, Toinette, ma
petite sœur fut frappée par les écoliers. Henri accourut à ses cris,
s'établit dès ce moment son défenseur, et vint passer auprès de nous
toutes ses heures de récréation. C'est de vous qu'il nous parlait sans
cesse; il avait son projet, disait-il souvent; il voulait mettre de côté
pour acheter une robe et un chapeau à Toinette, la mener, quand elle
aurait dix ans, à sa belle amie, qui l'accueillerait avec bonté, tant
elle aimait les enfans. Nous avions une grande envie de vous voir, car à
moi aussi le pauvre Henri avait promis cette faveur. Il devait parler à
madame pour qu'elle voulût bien être marraine de mon enfant avec le
frère de M. Obval; et voilà qu'absente seulement pendant dix jours,
j'arrive pour apprendre que le pauvre Henri vient de mourir.»

Ici les sanglots de la jeune femme renouvelèrent mes larmes. Ce que
j'avais éprouvé en l'écoutant ne peut se rendre: c'était un sentiment
pénible et doux, un regret et un rêve de mère.

«Je réaliserai toutes les espérances de Henri, dis-je à la jeune femme;
je prendrai soin de Toinette, et cet enfant, qu'il désignait à ma
tendresse, deviendra le mien.» En promettant ainsi je me trahissais tout
entière, avec ma chimère de maternité, qui semblait s'échapper plus vive
et plus puissante à l'idée d'une adoption prochaine et consolatrice. Ce
n'était point assez pour mon cœur que de laisser deviner sa pensée;
j'avais hâte de tenter le cœur qui pouvait y répondre. Je fis préparer à
déjeuner dans le jardin; et quand je fus seule avec la jeune femme, je
lui demandai depuis combien de mois elle était enceinte; je lui demandai
plus, et à force de séductions, je lui arrachai une promesse. Seule je
fus coupable, aussi seule ai-je été punie d'une fraude où l'or avait été
mon complice.

Une plume savante a dit: _Dans les Mémoires on peut laisser de côté tout
ce qui nous force à rougir, si les faits ne sont pas intimement liés aux
autres événemens de notre vie_. Le tort grave dont j'accuse ici la
pensée et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destinée pour que je
puisse profiter de l'heureux privilége de le taire. Il faut le dire au
prix de quelque honte, mais pour m'en épargner une plus grande, qui du
moins ne m'appartient pas, celle d'avoir été conduite à une feinte
répréhensible par un lâche motif d'ambition ou d'intérêt. Cette faute,
comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exaltée,
dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de céder à mes
impulsions.

Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent le public et les amis de Moreau: on
ignora toujours la véritable cause de notre rupture, et, durant notre
liaison, j'avais trop peu ménagé ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne
cherchassent point à en dénaturer le caractère. Moreau cessa de m'aimer,
parce qu'il avait la preuve écrite de ma main que j'en aimais un autre.
L'idée de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet
d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mère. J'eus si
peu cette vue intéressée dans ma résolution imprudente, qu'il ne me vint
pas même à l'esprit qu'on pût la soupçonner. J'ai déjà fait assez
d'aveux pour qu'on croie à ma sincérité; j'ai déjà donné assez de
preuves de mon fol entraînement, pour qu'il devienne seul ici
l'interprétation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer
les événemens tels qu'ils se sont passés; je serai plus sévère que la
malignité même, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et
de sordide intérêt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes
erreurs.



CHAPITRE LI.

Renvoi d'Ursule.--Retour de mon mauvais génie.--Lettre du général
Moreau.--La prétendue famille D. L***.


Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la
scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors
je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait
nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la
mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me
semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son
attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que
m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par
instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il
fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une
complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.

Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une
séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un
retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue,
je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage
pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais
elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un
cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement
qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre
Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais
devant une double responsabilité.

La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la sœur de la
protégée d'Ursule, de madame Sev..., fut installée à sa place.

Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il
ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir
ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.

En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans
laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse... «M'apportez-vous
une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»

D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon cœur et mon
amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait
point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons
qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet
esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de
vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il
avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts
applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait
sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de
sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et
m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint
mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins
presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller
infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait
toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art
vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper
Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui
dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a
laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie
que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?--Mais voilà
justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom
du général, il n'aura jamais _aucun droit, aucun titre_; et, qui pis
est, il ne vous en donnera aucun.--«Que vous êtes détestable,
m'écriai-je, avec vos _droits_ et vos _titres_! Me connaissez-vous assez
peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait
une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du
sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une
séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon
ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet.
J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère
que la discussion sera finie.--Songez, Madame, qu'il y va de tout votre
avenir: cela mérite quelque attention.--Quelque attention? je ne sais;
mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par
secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je
voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous
oublié à mon tour. Mon cœur s'est donné à un autre: je vous fuis.

--«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?--En doutez-vous? Je
n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire,
de ses périls, celui qui a fait sentir à mon cœur tout le délire d'une
passion exclusive.--Vous m'épouvantez.--Est-ce bien vous, D. L., qui me
tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus
fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que
mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.»
Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux
écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me
séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»

D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas
s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur,
il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par
l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le
ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère
de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de
ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur
moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il
me répugne de décider une mère à me céder son enfant.--Elle sera
toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.--Vous avez raison, D. L***,
m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui
est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les
raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil
sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose
dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D.
L*** m'obéit aussitôt.

Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai
d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si
ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte
d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna
pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que
la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion,
contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur
générosité.

Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma
grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses
propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et
faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont
toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à
Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après
le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:

     Gênes, ce...

     «Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que
     votre cœur.

     «S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet
     d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes
     libre.

     «Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut
     plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et
     j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre
     intérêt de votre véritable ami,

     «MOREAU.»

Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas
de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la
lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement
aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant
l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre
d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait
dans le cœur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable
tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de
repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour,
cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une
folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et
caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il
arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre
devait me faire perdre tout empire sur le cœur de Moreau et je le perdis
en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi
pour le ramener.

Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L***
était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du
général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses
précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa
prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma
malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de
celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société
préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni
bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne
souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais
paraître déplacées.

D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles
me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de
bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme
l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de
toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de
causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions,
à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était
précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que
j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la
réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev..., je devais
m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre.
La mère et la sœur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre,
ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame
Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je
reviendrais ensuite à Chaillot avec mon _enfant_ et sa nourrice.

Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un
faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.



CHAPITRE LII.

Elleviou.--Nouvelles tentatives de Lhermite.--Visite à M. Obval.--Le
champ du Repos.


Madame de La Rue n'avait pas cessé de me voir avec assez d'assiduité;
mais, malgré ses instances, j'avais refusé constamment toute invitation
pour les dîners d'apparat que donnait son mari. Quant à elle, je ne la
voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes
courses à Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette
femme vraiment aimable. Nous étions quelquefois sérieuses, mais plus
souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions
sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car douées chacune
d'avantages contraires, nos goûts devaient différer comme eux.

Nous étions un jour livrées à ces graves débats; nous cherchions à nous
persuader en essayant réciproquement nos parures de préférence, lorsque
le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant à la hâte de ce qui se
trouva sous notre main, nous allâmes nous tapir dans la ruelle du lit.

Tout cela ne servit qu'à amener un sourire malin sur les lèvres
d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux
étalés çà et là, la singularité de notre retraite, indiquaient aisément
l'emploi que nous avions fait de notre temps.

L'opéra comique du _Prisonnier_ venait de fixer la brillante réputation
d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La
Rue. Jeune, d'un extérieur charmant, de manières d'autant plus
séduisantes qu'elles étaient alors plus rares, il était l'objet de la
tendresse passionnée d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu
que sur la scène. Il perdait quelque chose de près, mais il conservait
assez pour être dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que
d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui
suffirent à mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il
était bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout à côté du pauvre
M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M.
Lisleban, de la jolie quoique froide comédie d'_Heureusement_. La
conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accès de gaieté,
madame de La Rue répéta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de
France. De mon côté on me fit réciter quelques vers. Ma mémoire
possédait presque toutes les grandes tirades du grand répertoire, que
mon enthousiasme pour Talma y avait gravées. La tête manqua me tourner
en récitant la scène de Sémiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou
et madame de La Rue vanter avec franchise mon élan et mon maintien
tragique.

M. de La Rue, que tout cela n'amusait guère, parce qu'il n'y comprenait
pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin à nos
triomphes par une malice; «Mais, ma chère amie, dit-il assez haut à
madame de La Rue, songe donc que l'état de madame doit lui rendre fort
pénible de parler ainsi debout.»

À l'instant le regard d'Elleviou s'attacha sur moi avec un curieux
intérêt. Je fus presque tentée de profiter de la scène pour m'ouvrir à
l'amitié, pour m'en assurer les consolations et les conseils; mais le
caractère de M. de La Rue avait quelque chose de trop répulsif pour que
je m'abandonnasse. Ma fierté aima mieux donner le change à mon embarras,
et elle me fit trouver une contenance et des paroles, enfin un talent de
mensonges qui trompèrent complétement Elleviou et madame de La Rue. Je
voulus rester sur ce petit triomphe d'esprit, et ne me laissai point
retenir à dîner; étant d'ailleurs attendue chez la mère de D. L***, je
m'y rendis.

Entre la rue des Petits-Champs et la rue Sainte-Anne, j'aperçus
Lhermite, dans un fort bel équipage, arrêté à la porte du traiteur Léda,
qui était assez en vogue à cette époque. Un grand homme maigre, déjà
vieux, l'accompagnait. Ces messieurs me saluèrent, et l'étranger avec un
air de surprise. La mienne fut grande, lorsque le soir, à mon retour à
Chaillot, on me dit que l'ambassadeur de la république cisalpine et M.
Lhermite s'étaient fait écrire à ma porte.

Le lendemain, dans la matinée, je les vis arriver tous deux. Ce n'était
point l'ambassadeur qui cette fois accompagnait Lhermite, mais un
secrétaire de l'envoyé cisalpin, neveu du comte de Luosi, à cette époque
grand-juge à Milan.

Ces deux messieurs, sachant que je possédais toute la confiance de
Moreau, étaient aussi persuadés qu'ils avaient d'importans et d'utiles
secrets à me surprendre. Ce fut de part et d'autre une lutte d'adresse,
dans laquelle je n'eus point de peine à vaincre, car la loyauté et la
droiture sont plus habiles qu'on ne pense. L'Italien, malgré tous ses
efforts, s'en alla donc comme il était venu.

Trois mois plus tard, Lhermite n'y mit pas tant de façons. Après avoir
tout employé pour obtenir de madame Moreau ce qu'elle refusa constamment
d'accorder, la communication des lettres du général, il vint offrir tout
bonnement à celle qui était alors dépouillée d'un titre usurpé,
d'acheter cette correspondance. Si l'apparence d'une trahison même
honorable ne m'eût retenue, j'aurais à l'instant confondu les soupçons
d'une injurieuse politique par l'exhibition de ces lettres, où ne
respiraient que les plus nobles pensées d'un cœur tout français alors.
Toutefois je ne voulus pas livrer la correspondance, non seulement la
plus innocente, mais la plus belle, aux interprétations de l'intrigue.
Je repoussai les lâches sollicitations de Lhermite; je connaissais trop
le danger de ces hommes, machines politiques dévouées à tous les
gouvernans, qui savent agrandir le cadre d'une dénonciation. Je poussai
la prudence avec Lhermite aussi loin qu'elle put aller, car je savais
qu'on en voulait à la renommée de Moreau, et tout ce qu'on tramait
contre elle. Grand homme! mes regrets m'ont appris combien tu m'étais
cher. Infidèle à ton amour, je ne le fus pas à ta gloire, et mes larmes
plus tard me l'ont appris, en te voyant mourir ailleurs qu'à
Hohenlinden.

La perte de mon Henri, les inquiétudes attachées à l'exécution du projet
qui en ce moment absorbait ma vie, éloignaient facilement de mon cœur
tout ce qui n'était pas lui. C'est ainsi que j'avais oublié et Aurélie
et ma pauvre Ursule.

La première était partie depuis long-temps pour la Belgique. Je reçus en
même temps une lettre d'elle et une autre d'Ursule. Celle d'Aurélie
était remplie des plus vives expressions de reconnaissance. Aurélie me
parlait du bonheur qu'elle trouvait à élever son Emma, devenue,
disait-elle, son unique amour, sa seule joie. Je sentis à ces mots que
j'aimerais ainsi l'enfant que j'allais adopter; que lui aussi peut-être
me tiendrait un jour lieu de tout.

La lettre d'Ursule me causa aussi une sorte de plaisir, mais différent.
Elle, si vive, ne me parlait de son affection qu'en termes tranquilles,
indiquant qu'elle en avait trouvé un autre objet. Cette idée me mit à
l'aise sur un retour qu'au fond je ne désirais pas, et qu'Ursule n'était
plus sans doute en disposition d'accomplir, par la réserve avec laquelle
elle m'en offrait l'hommage.

J'avais, pour mon projet, renoncé à tous les amusemens du monde, et mes
jours s'écoulaient dans une retraite que n'interrompait aucun plaisir.
J'en fus chercher un bien triste à la pension de mon pauvre Henri. On
m'y reçut avec cet empressement d'une affection bien flatteuse pour qui
l'inspire. Là j'entendis rapporter mille traits touchans de celui que
j'avais perdu.

À l'époque de la mort de mon Henri, un simple corbillard conduisait le
riche et le pauvre à l'asile où viennent s'éteindre toutes les
espérances de la vie. La voix éloquente de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely n'avait pas encore rendu à la mort cette dernière
pompe d'un hommage funèbre consacré par la parole. Le bon M. Obval, qui
me remit d'après ma demande la note des frais de sépulture, me causa une
sorte de joie douloureuse en me disant: «Certain de votre approbation,
madame, j'ai fait déposer les restes de notre Henri dans une tombe
particulière; c'est la seule distinction aujourd'hui permise.
Connaissant votre cœur, j'ai voulu me réserver le triste plaisir de vous
conduire sur le tombeau de l'enfant qui vous dut plus que la vie.» M.
Obval voulut me reconduire jusqu'à Chaillot; il craignait que je
n'allasse ce jour même visiter la tombe. Sa belle-sœur me le défendit au
nom de ce titre de mère qui allait être bientôt le mien. À ces mots je
baissai la tête, toute confuse de ces hommages que je surprenais par une
ruse.

M. Obval ne me quitta qu'à ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux à
la voiture. Quand j'eus changé de toilette, couverte d'un voile, je me
fis conduire au cimetière de Montmartre. Je savais que la tombe était
placée dans un lieu écarté; M. Obval me l'avait indiquée. Je la
découvris, ou plutôt je la devinai à travers mes sanglots; mes larmes
coulèrent en abondance, mais une touchante rêverie les adoucit bientôt,
l'idée de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais
adopter, et qu'il m'avait légué pour ainsi dire. C'est ainsi que,
m'abandonnant à cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'étais
arrivée avec la douleur, je partis avec l'espérance.

Cette respiration d'une belle journée, ce spectacle mélancolique des
tombes émaillées de fleurs, et en quelque sorte de la mort revêtue d'une
parure consolante, tout cela m'avait ranimée, et en sortant de ce lieu
de regrets et de silence, je me dis:

     Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau,
     Le désespoir s'éloigne à l'aspect du tombeau!



CHAPITRE LIII.

Madame Lacroix.--Son érudition.--Anecdote historique.--Dévouement au
malheur.--Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.


Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai
chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T... en termes qui
achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à
étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter
un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de
T... m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait
plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame
Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T..., et
dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son
humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui
soulage le cœur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle
me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du
départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce
qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces _ci-devant_,
leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la
prospérité?--Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos
idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues
finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la
prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.--Là!
n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si
elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose,
trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la
fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des
ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous.
Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu
tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et
pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre
général. Ils m'ennuient avec leur _légitimité_. Et pourtant, vous vous
rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de
favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la
favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan,
les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne
faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le
malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par
intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez
donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les
maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs,
de la cupidité et de l'étiquette.»

Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus
long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour
entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui
avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de
traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la
minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T...
Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais
cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui
en avait provoqué l'expression.

En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au
milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un
ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse
encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire
sur-le-champ au ministère des relations extérieures.

J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou
leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des
supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un
genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque
fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon
admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais
m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.

Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on
prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se
gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand
pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres
paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette
liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut
reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune.
Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions
favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les
démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à
l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit
bientôt plus piquantes.

Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T...; j'en avais la
tête pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et
j'insistai sur le prix que j'attacherais à ce que la puissance pût
partager et aider l'intérêt qu'elle m'avait inspiré. Je peignis avec
vivacité la scène du Louvre et du péristyle de Feydeau, avec
attendrissement le bonheur d'avoir arraché à la mort un être malheureux.
Mais une approbation presque ironique calma bientôt mes expressions: le
ministre s'en aperçut, et je le lui dis même avec la vivacité de la
mauvaise humeur. «Convenez, répondit-il en me prenant la main, que je
parais avoir un cœur bien insensible.--Insensible! m'écriai-je; oh! vous
pouvez dire d'une dureté sans exemple. Rire d'une infortune!--Oh! c'est
épouvantable... Mais ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que je ne
ris point de l'infortune, mais de la facilité de la charmante conteuse à
se laisser tromper par une intrigante.--Une intrigante! cette dame! Mais
y songez-vous? Une femme _comme il faut_! une émigrée!

--«Soyez tranquille; avec de telles dispositions à vous attendrir,
parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les
traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour
en revenir.

--«Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y
faisait un peu de bien?

Ces mots furent prononcés avec l'accent du mécontentement et de
l'émotion; alors, me prenant la main: «Vous me trouvez bien
haïssable?--Mais... oui, s'il faut l'avouer. Vous êtes sans pitié,

     Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.

«--Bravo! comment! de la mémoire encore avec tant d'esprit?--Citoyen
ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, émigré, appeler
intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous
le génie de se tirer d'embarras?--Vous êtes bien la femme la plus
singulière et la plus séduisante. Écoutez, ma jeune et romanesque
héroïne de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs
réels des émigrés; voici un carton qui en renferme les preuves, et en
voilà un autre qui contient les témoignages de l'ingratitude de la
plupart.--Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brûler
l'autre, et continuer.--Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je
vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-même,
cherchant un asile, ce n'est point dans le cœur des nobles, c'est dans
celui d'une femme obscure que j'ai trouvé cette _généreuse
bienveillance_ qui s'attache à l'infortune pour la soulager, cette pitié
courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle
est toujours prête à partager ses dangers. Oui, j'ai rencontré ces
qualités angéliques, moins votre grâce, votre esprit et votre
instruction, chez une femme qui n'avait point d'aïeux, mais un cœur; et
cette femme ne m'accusera jamais d'égoïsme et d'ingratitude.--Oh!
pardonnez-moi de vous avoir mal jugé.» Voilà tout ce que je pus
répondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand
parut touché; mais le caractère politique reprenant le dessus, il me
dit, quand je me retirai: «Ma jeune et belle amie, vous en êtes encore
aux illusions; mais, croyez-moi, modérez les élans d'un cœur qui me
paraît bien exposé à l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre
trouvaille de Feydeau..., et surtout n'allez pas me haïr à cause
d'elle.--Vous haïr? Vous savez bien l'empêcher, et prévenir un sentiment
par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai
bientôt causer avec vous.»

Je sortis du cabinet en véritable étourdie. Ma visite avait été longue,
et, soit impatience, soit malignité naturelle, les courtisans, qui
encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans
m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout à la fois
leur facilité de supposer le mal et de l'encenser.

Je trouvai D. L*** à Chaillot; il avait terminé tous les arrangemens
avec la jeune mère; il m'engagea à l'aller voir le lendemain.

Nous étions dans le salon du rez-de-chaussée; la porte du jardin se
trouvait ouverte, celle du vestibule était fermée. Au milieu de notre
conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il
avait fermé lui-même la porte; cependant, voulant s'en assurer de
nouveau, il la trouva seulement poussée contre la serrure; il l'ouvrit
entièrement, et aperçut madame Gaillard qui se glissait dans la salle à
manger. Nous ne doutâmes plus qu'on nous eût écoutés. Adélaïde me dit,
le soir, que deux messieurs étaient venus dans l'après-dîner, qu'ils
avaient causé avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D.
L***. J'étais si loin de penser qu'on pût voir en lui un amant heureux,
que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le
soupçon. D. L***, instruit des bruits qui couraient à ce sujet, était
loin de les détruire; sa vanité et son intérêt trouvaient leur compte à
les favoriser. Je ne découvris ses vues que trop tard, et cette fois,
comme toujours, j'eus l'occasion de reconnaître qu'avec un peu plus de
prudence, je me fusse épargné bien des malheurs.



CHAPITRE LIV.

Fausse apparences.--Embarras.--Tourmens cruels.--Baptême de Léopold.


Six semaines se passèrent sans aucun événement important. Je ne recevais
plus de nouvelles du général; mais, comme rien ne me paraissait changé
autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives
inquiétudes. Tout était changé cependant, et je ne m'en doutais pas: on
avait découvert mon secret; mes moindres démarches étaient épiées.

La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'épargner aucune
des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse
que mes ennemis avaient de persévérance, j'aurais pu déjouer toutes les
intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je
frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de
mon cœur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru même
remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si
caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma société se réduisit à D.
L*** et à sa prétendue famille, Mirande étant alors en Dauphiné, Monti
en Italie, et Lhermite brouillé avec moi une seconde fois. Le spectacle
était ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces fréquens
tête-à-tête donnaient à D. L*** toutes les apparences d'une intimité que
rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas.
Sans communication avec qui que ce fût, j'ignorais ce tort nouveau qu'on
ajoutait à tant d'autres torts.

Un soir D. L*** me prévint que la jeune mère était souffrante, et
craignait d'avoir mal calculé. Il ajouta qu'il la conduirait le
lendemain à Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de
quelques jours.

Je ne saurais peindre le serrement de mon cœur à la veille de mettre le
sceau à une pareille fraude. Pour la première fois je tremblais devant
les devoirs que j'allais contracter, à l'idée de cet enfant dont
j'allais répondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le côté
pénible de mon rêve. Le lendemain matin, je partis avec Adélaïde pour
aller voir sa sœur. Nous la trouvâmes si faible qu'on n'aurait pu sans
barbarie songer à la transporter à Nanterre. J'envoyai chercher D. L***.
Il fut consterné du contre-temps qui rendait l'exécution de notre projet
presque impossible à Paris. Jusqu'à six heures du soir ce n'était qu'une
fausse alarme. D. L*** m'emmena dîner chez sa mère. À peine étions-nous
à table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garçon. «Il n'y
a qu'un parti à prendre, m'écriai-je; je vais feindre une chute, on me
ramènera chez moi; dans quelques jours on répandra le bruit d'une fausse
couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme
j'avais adopté mon Henri.» Oh! que cette inspiration, si je l'eusse
écoutée, m'eût épargné de chagrins.

Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi
le fruit de leurs manœuvres. Leur dessein était de faire baptiser malgré
moi l'enfant sous le nom du général. Lorsque, succombant sous le poids
d'une humiliante accusation, je voulus dévoiler leur indignité, ils
allèrent jusqu'à me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tentés
pour mon seul bien-être.

On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tête m'abandonnant au
milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre
volonté que la mienne semblait, par une invincible fatalité, avoir
enchaîné mon indépendance. Il fut résolu qu'on prendrait une voiture,
qui nous conduirait chez l'accouchée; qu'arrivés là nous en ferions
venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la
sage-femme. La mère de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On
simulerait ainsi un accouchement imprévu. Vainement je voulus éviter cet
abîme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlacée,
que ma conscience obéit à d'autres consciences intéressées, et j'arrivai
chez l'accouchée avant d'avoir pu me donner à moi-même une résolution.

La jeune mère était fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des
larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre
mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mère, et
c'est de mon cœur qu'elles s'échappaient. Dieu! quelles furent mes
agitations pendant le trajet de la rue Blanche à Chaillot! J'allais
avoir à soutenir des regards délateurs, ceux du concierge et de sa
femme. J'allais avoir à trembler et à rougir devant des mercenaires. Ce
trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.

Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs
conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans
répondre, je pressais contre moi l'être innocent, et par momens quelques
larmes moins amères coulaient sur son visage.

Nous sommes enfin à Chaillot. La voiture s'arrête; la porte s'ouvre, et
nous voilà à l'entrée du vestibule. Un mot instruisit Adélaïde de ce
qu'elle devait dire. Aussitôt le bruit de l'événement se répand dans la
maison. Joseph arrive tout essoufflé. «Comme mon général va être fier!
s'écrie-t-il; et c'est un garçon encore... et il est beau, j'en suis
sûr.»

Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde.
On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient
merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une
heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D.
L*** resta.

Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de
doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je
touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage,
approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je
crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit
tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre
expiation était bien près de votre douceur!

Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière
dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était
urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec
tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils
sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à
onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les
illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser
agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne
m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût
découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions,
c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de
nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.

Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À
onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à
une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit
partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison,
monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard
s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la
clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me
rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils
trament quelque chose.»

La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se
borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine
vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une
femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières
bontés pour son filleul et pour moi-même.

La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes
après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même
temps, Adélaïde fut envoyée chez sa sœur, avec ordre de la rassurer. À
son retour, Adélaïde m'apprit que sa sœur était mieux, et tout-à-fait
sans inquiétude. Que mon cœur souffrait au contraire!



CHAPITRE LV.

Menées de M. de La Rue.--Scènes pénibles.--Indignation de Joseph contre
moi.


Nous étions déjà au troisième jour de la coupable comédie. Mon rôle
était bien pénible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le
lit, et simuler des souffrances que démentait mon visage. Pendant la
nuit qui précéda cette troisième et fatale journée, je m'étais levée
pour écrire à celui dont le silence me désolait. C'est en vain que ma
plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intérieurs
ne trouva que le silence.

À quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adélaïde, lui criant
d'un ton insolent d'annoncer à sa maîtresse la visite de M. B..., avoué.
«Vous savez bien, reprit Adélaïde, que madame ne reçoit pas. Mam'selle,
il faut que votre maîtresse reçoive, entendez-vous; il n'y a pas ici à
_barguigner_.» Adélaïde descend et trouve au salon cinq personnes. L'une
d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est
porteur d'un ordre du général Moreau. Adélaïde, pâle d'effroi, arrive en
courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: «Oh! mon Dieu!...
Oh! madame! Ma pauvre sœur!... C'est le commissaire... Songez à ma
pauvre sœur.» Le besoin de consoler et de ranimer Adélaïde me fit
retrouver plus de résolution que je n'en aurais eu pour moi-même. «Que
peut avoir à craindre votre sœur? m'écriai-je. Que peut-on lui faire?
J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a là rien de
dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hélas et vos cris; nous
allons voir.--Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un
ordre.--De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.--C'est du
général.--Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.»

Adélaïde ouvre la porte, jette un cri, et revient à moi en disant: «Ils
sont là, madame; la grosse Gaillard est à leur tête: c'est certainement
elle qui les a amenés.» À ces mots, je m'élance dans la pièce voisine,
et d'une main indignée j'applique deux soufflets sur la large face de la
Gaillard; et, prompte comme l'éclair, je referme la porte au verrou:
«Verbalisez, messieurs; dis-je à travers la porte; dans un moment je
vous recevrai. Adélaïde seule doit rester auprès de moi.» Dans le
moment, ma prétendue garde, madame de L***, venait de s'échapper.
Adélaïde, toute tremblante, se réfugie près du berceau. L'enfant
dormait: à sa vue, ma colère se calma soudain, et je sentis tous les
devoirs qui m'étaient imposés. Tout en rassurant Adélaïde, j'avais jeté
sur moi une robe du matin. «Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer
ces messieurs.»

Il n'est pas de position si critique où une femme n'aperçoive
l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner
de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Après quelques excuses polies, ces
messieurs m'expliquèrent les motifs de leur démarche, qui leur avait été
suggérée par les sollicitations de M. de La Rue, et les dépositions des
sieur et dame Gaillard, relatives à une grossesse et à un accouchement
supposés. «J'ignore, messieurs, répondis-je, jusqu'à quel point les lois
autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte à
rendre de ma conduite qu'au général Moreau. On m'a parlé d'un ordre de
lui; avant tout, veuillez me le montrer.» Ce ton ferme et résolu fit
passer la surprise du côté des questionneurs. Leurs manières étaient
fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise
qui provoqua la mienne. «Madame, me dit-il, nous ne sommes point, à
proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de
rechercher la vérité. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant
supposé et déclaré fils de vous et du général Moreau; il n'en est rien.
Vous vous épargnerez beaucoup de peines, et à nous le désagrément de
vous en causer, en consentant à signer cette déclaration; elle contient
que cet enfant n'appartient ni à vous, ni au général Moreau. Un refus
vous exposerait à des recherches fort désagréables pour constater un
état qui ne peut être le vôtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'éclat
et la fraîcheur de vos traits ne le démentent que trop.»

Adoucie un peu par cette flatterie, entraînée bien plus par le désir de
sortir d'un dédale de mensonges sans issue, je répliquai sans hésiter:
«Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revêtu de formules
judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet
enfant n'est pas le mien, et que par conséquent il est étranger au
général Moreau. J'ajouterai même, que s'il a été présenté comme tel,
c'est à mon insu et contre ma défense formelle. Si cette indigne
fausseté a été commise, qu'on s'en prenne à ceux qui l'ont accomplie, et
à M. de La Rue qui ne l'a point empêchée. Il le pouvait cependant, car
il paraît qu'il était instruit de tout; mais il a préféré le plaisir de
me faire paraître plus coupable encore que je ne suis, au devoir
d'épargner à son ami le désagrément de se voir mêlé dans cette affaire.
Je saurai suppléer à sa générosité et à son adresse. Le nom du général
ne sera point compromis.» Alors j'appelai Adélaïde, qui, toute saisie de
ce qui se passait, me répondit à haute voix: «Ah! Madame, gardez-vous de
rien écrire! tout le monde est ligué contre vous... Je viens d'entendre
des choses...--Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne
peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph
est revenu. Je l'ai envoyé chercher le commissaire, et nous allons
voir.--Je vous sais gré de votre zèle; mais courez bien vite
contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien à
craindre.--«Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre
dehors.--Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il
sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez
à qui que ce soit.»

Rien n'imprime tant de fermeté aux paroles et tant de dignité au
maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant à mes propres
yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment,
j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait à ma conscience.

Voici la déclaration que je signai:

     «La soussignée déclare que l'enfant baptisé hier par son ordre aux
     noms de Léopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du
     général Moreau... mais un fils d'adoption de la soussignée,

     «ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.»


Un de ces messieurs me fit observer que cette déclaration n'était point
suffisante, puisque l'enfant avait reçu non pas le nom de Van-Ayl***;
mais celui de Moreau. «Je l'ignore, répondis-je; je vous avouerai même
qu'il me faudrait à cet égard des preuves légales; je les verrais même
que je ne pourrais déclarer que ce qui est la vérité, c'est-à-dire que
ce nom a été donné contre mon gré, à mon insu, et que j'ai eu seulement
connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve écrite.
Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.

Tous deux se levèrent. Le plus jeune, qui se disait avoué, et qui
l'était en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de
revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'espérance que, désabusé,
il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide
dans de pareils embarras.

Ces aveux m'avaient soulagée; et déjà revenue à la légèreté de mon
caractère, quand je reconduisis ces messieurs jusqu'à la porte du
vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour être entendue: «Comme
dans mon état la colère est une crise dangereuse, je vous prie de m'en
épargner le retour, par des ordres à l'espion qui vous a indiqué le
chemin de mon appartement, de ne point se présenter devant moi, au
risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux
premiers, je les paierai, c'est de toute justice.»

L'avoué et ceux qui l'accompagnaient riaient encore de la boutade, en
traversant la cour et en entrant chez madame Gaillard. Je confesse que
j'éprouvais un secret plaisir de la mortification qu'elle essuya pour
tout salaire de ses services. Plus raisonnable, le mépris eût dû être ma
seule vengeance; mais la raison n'a jamais été mon lot, et, dans la
circonstance, mon irritation n'était pas de nature à se contenter du
dédain.

Rentrée dans mon appartement, je donnai à Adélaïde des confitures, des
sirops, une foule d'objets, et 300 francs, en lui ordonnant de porter
tout cela à sa sœur, et de la prier d'envoyer quelqu'un, le soir, pour
prendre l'enfant. Je la chargeai aussi d'un billet pour D. L***. Quoique
fort clair, ce billet a servi encore de texte à des interprétations bien
injustes. Le voici:

«Je ne sais quelle est la vérité de ce qu'on vient de me dire au sujet
du nom sous lequel on a fait baptiser Léopold; mais je sais que sans une
horrible perfidie, vous n'avez pu lui faire donner que _le mien_.
N'ayant pas l'habitude de rejeter mes torts sur les autres, je ne vous
accuserais qu'autant que vous vous seriez permis cet indigne abus de
confiance. Votre sœur a disparu au moment de la scène, je dois donc vous
croire instruit déjà du commencement, et je vous en mande la fin pour
qu'elle règle votre conduite.

«_J'ai déclaré toute la vérité, sans accuser personne que moi_. Ne venez
pas ici, n'envoyez personne. Adélaïde vous portera les nouvelles. Comme
il n'y a rien à craindre pour le moment, dormez en paix.»

Adélaïde partit. Il était six heures du soir, et je me trouvai seule
dans cette chambre où venaient de s'accumuler tant de scènes pénibles,
qui ne devaient pas être les dernières. Mon premier mouvement fut de
m'approcher du berceau, d'y contempler l'enfant, objet innocent de tant
d'alarmes; puis, des larmes coulant de mes yeux et profondément
attendrie, j'effleurai son joli visage de baisers, suivis de sermens; je
promis la tendresse d'une mère, ses soins éternels, ses sacrifices
constans... Cher enfant! j'ai tenu mes sermens; et j'ai reçu ma
récompense, puisque ton dernier soupir fut encore un élan de
reconnaissance pour ce que tu nommais mes bienfaits!

Adélaïde, à son retour, me trouva jouant avec Léopold. Elle me raconta
que D. L*** en lisant ma lettre avait laissé éclater une incroyable
fureur. Il avait écrit plus de dix réponses, les déchirant toutes;
enfin, il lui avait remis ce peu de lignes:

«En honneur, je crois rêver, madame! Est-il concevable qu'on puisse se
laisser maîtriser et jouer ainsi! Il y va d'une fortune! Vous pouvez
encore tout réparer; mais pas de _philosophique_ dédain! De la
résolution! Portez plainte contre ceux qui se sont permis de violer
votre domicile.

«Recevez la personne qui ira ce soir vous demander, madame Delville.
Cette personne vous tracera la marche à suivre. Écoutez les avis qu'on
vous donnera. Mon dieu, songez donc qu'il y va de cinquante mille livres
de rentes.»

Je chiffonnai la lettre avec indignation, bien résolue d'agir seule;
mais ma faiblesse ordinaire voulut voir cependant la personne que D.
L*** m'annonçait; de là une méprise suivie encore d'une scène bien
fâcheuse.

Adélaïde, prévenue que j'attendais quelqu'un, arrive une demi-heure
après avec un homme âgé, sans lui avoir fait la moindre question,
persuadée qu'il s'agissait de la personne dont je lui avais parlé; dès
les premiers mots se révèle la méprise: _c'était un
chirurgien-accoucheur envoyé pour constater mon état_. Sans ses rides et
ses cheveux blancs, j'eusse eu de la peine à me contenir. Je l'engageai
seulement à me laisser en repos, et cela du ton le plus digne et le plus
résolu. «Mais, Citoyenne, vous ayez eu un enfant?--Que vous
importe?--Comment! mais cela m'importe beaucoup; car je dois faire une
déclaration ou procès-verbal.--Elle est inutile:--Inutile! mais
pardonnez-moi, je dois dire...--Voici ce que vous avez à dire...--Mais,
Citoyenne...--Veuillez m'écouter. Ma déclaration seule est nécessaire,
la voici: Je n'ai jamais été enceinte, par conséquent je n'ai pu
accoucher. Il m'a plu d'adopter un enfant, et cela ne regarde ni vous,
ni ceux qui doivent _verbaliser_. Est-ce clair? Maintenant faites-moi le
plaisir de me laisser en repos. Adélaïde, reconduisez monsieur.» Le
docteur bénévole sortit tout étourdi et sans répondre un mot.

Peu d'instans après arriva un des parens de la jeune mère avec la femme
qui la gardait; Adélaïde me les amena tous deux. J'ordonnai de faire
entrer une voiture dans la cour. J'avais préparé un paquet énorme de ce
que j'avais trouvé de plus utile dans la layette. Adélaïde fut chargée
de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule.
«Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous
empêcher de sortir?--Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard;
suivez-moi.»

Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mère
et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Léopold encore
une fois, je recommande à Adélaïde de l'accompagner et de revenir au
plus vite. Au moment où la voiture disparut, arriva un homme tout
haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que
ceux-ci lui avaient envoyé demander s'il fallait ou non laisser partir
l'enfant. Ils furent bien désappointés d'apprendre qu'ils ne pouvaient
absolument rien, et la méchante concierge eut une attaque de nerfs à
cette nouvelle.

Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se
détourna vivement pour m'éviter. «Quoi! Joseph, vous me fuyez?--Oui,
répondit-il brusquement; puisque vous n'êtes point grosse, il est clair
que... Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon
général! vous, Madame, qui en parliez de manière à tirer les larmes.
Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!... Ah! Madame, c'est
bien mal.--Joseph, écoutez-moi.--Non, Madame; je ne veux pas vous
écouter; vous m'enjôleriez, comme vous enjôlez tout le monde. Puisque
vous n'êtes pas accouchée, je vois bien que les _Gaillard_ avaient
raison; que vous êtes une trompeuse, une séductrice.--Vraiment, ils
disent cela?--Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces
gens-là, il faut bien que je le croie. «Ah! mon pauvre général!» et, à
cette dernière exclamation, il s'enfuit, afin d'échapper au danger de
m'entendre. Seule, le cœur plein d'amertume, je courus promener sous
l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles pensées;
l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait réuni pour
peser sur mon cœur.

Le retour d'Adélaïde, les bénédictions qu'elle m'apportait de la part de
sa sœur, la prière d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait à me
chérir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont
violentes, mais fugitives. La nécessité de me contraindre me rendit
quelque force, et je résolus de ne pas donner, du moins à mes ennemis,
la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientôt servi;
comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adélaïde
près de moi, en affectant de parler haut du petit Léopold, de mes
projets sur lui, du bien que je comptais faire encore à sa mère.
Adélaïde me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manière à cacher
que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je
me levai en disant très-haut à Adélaïde: «Préparez mon bureau, je vais
écrire au général, et lui rendre compte de tout.»

Ce n'était qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici
que pour montrer à quelles extrémités peuvent entraîner de premières
fautes. Je me sentais sous le poids de la déconsidération de mes propres
gens; je ne pouvais échapper à leur insolence qu'en leur cachant jusqu'à
mon repentir, et j'en étais arrivée à ne pouvoir plus me faire respecter
qu'en me faisant craindre.



CHAPITRE LVI.

Un songe.--Envoyés de M. de la Rue.--Départ de Chaillot.


La nuit qui vint clore une journée si orageuse devait m'apporter bien
peu de repos, et l'excès de la fatigue vint seul me procurer un sommeil
bien court, signalé par un rêve dont les circonstances furent si
singulières, que ma mémoire les a encore présentes, et que ma plume va
les retracer.

Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'éclairait aucune
lumière. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout-à-coup
entraînée vers un endroit resplendissant d'une vive clarté. Une foule
nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre à moi; je
reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproché de
moi, et où, toujours empressé de me suivre, je l'avais remarqué bien
moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration
passionnée pour le général Moreau. Cet officier, d'une physionomie
mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire à une
large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnommé
l'_Inspiré_; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient
quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne
savais trop.

Me voilà bientôt placée par lui au milieu d'un cercle où je n'entends
que les murmures d'une langue mystérieuse et inconnue, interrompue par
ce seul mot, qu'Oudet prononce en français et de l'accent d'un
supérieur: «Elle est là, la compagne de celui que nous cherchions.» À
l'instant, je me sens enlevée dans les airs, échangeant tout à coup la
simplicité de mes vêtemens contre un brillant costume, puis comme livrée
sur l'avant-scène d'un théâtre aux regards d'un public immense.
Effrayée, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans
les bras de ce même homme, qui me serre contre sa poitrine en s'écriant:
«Malheureuse femme! quelle destinée magnifique vous avez jouée!»

Tout disparut à cette parole terrible; et j'étais depuis long-temps hors
de mon lit et debout près de ma fenêtre, que le bruit en retentissait
encore à mon oreille.

Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces
politesses banales qu'amène une rencontre plus ou moins fréquente dans
les mêmes salons. Quoiqu'il m'eût paru plein d'empressement pour moi, et
de qualités originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'idée
de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au
milieu de tant de préoccupations présentes, un être si étranger à mes
affections et à mes inquiétudes fût devenu l'objet de mes rêves. Il
influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rêve
amena plus d'une réalité funeste dans ma vie.

La fâcheuse direction que j'avais moi-même donnée à mon sort allait
rassembler bien des maux sur ma tête. Je vais retracer à la hâte les
dernières scènes de mon séjour dans une maison où toute autre femme eût
apprécié le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement,
et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalité, née de mon caractère
et de mon imagination frénétique, ne me donna que les occasions et les
moyens d'être plus promptement malheureuse.

Il était neuf heures du matin; je parlais à Adélaïde de mes projets de
départ, quand, sans être annoncé, sans même frapper à la porte,
l'accoucheur, que j'avais si peu ménagé la veille, entra suivi de deux
hommes.

Au simple soupçon d'une offense, mon premier mouvement est terrible.
Repousser le guéridon dressé pour le déjeuner, faire voler la porcelaine
en éclats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois
indiscrets, tout cela fut un trait impétueux que j'accompagnai de
l'ordre impérieux et hautain de sortir.

«Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avançant; les concierges
n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert
cette porte, sans penser que ce pouvait être celle de votre appartement.
Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous
offenser.--De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme;
et, désignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui
ai déjà déclaré; n'ayant jamais été enceinte, je n'ai jamais pu
accoucher.--C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de
constater.--Mais, messieurs, il me semble que ma déclaration doit
suffire.--Madame, permettez; le général Moreau n'ayant pu croire à la
feinte, craignant d'être injuste, ne veut pas qu'on agisse sans
preuves.--De grâce, messieurs, écoutez-moi: ce que vous appelez agir,
c'est probablement m'ôter le titre qu'il m'a forcée de prendre, et me
faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en éloigner.
Moi-même je m'occupais de mes préparatifs de départ. L'enfant est rendu
à sa mère; seule, je reste chargée de son sort: que veut-on de
plus?--Quelques mots encore, Madame; la lettre du général Moreau, qui
autorise ici notre présence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous
pour vos intérêts pécuniaires. Le général ne vous hait pas.--Non, Moreau
ne me hait pas; cette dernière attention me le prouve. Le seul motif
pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant à
ce qui vient de se passer, un pareil éclat ne peut venir de lui, mais de
mes ennemis. Faible, il a écouté des suggestions étrangères; mais il ne
sera jamais sans égard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein
d'une famille opulente et honorable, et que si mes égaremens m'ont fait
accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses
mêmes acquis le droit de mépriser celle dont les parens lui avaient
prodigué aussi une hospitalité généreuse.»

Par l'émotion, mes paroles avaient pris cet accent de vérité qui
pénètre. Entièrement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute
d'un ton ferme: «Quant à M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son
bas espionnage et son intimité avec mes valets me le font paraître
maintenant aussi méprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je
n'ai point besoin de son entremise. Le général Moreau m'a donné une
procuration signée de sa main, de disposer des fonds placés chez M. de
la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon
intention est de quitter Chaillot aujourd'hui même.» Courant à mon
secrétaire, j'y pris un double de l'état du mobilier, et, le remettant
au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: «Il me
semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-levée de ma
personne par M. de La Rue.--Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de
votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vérité;
vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne
s'agit ici que d'une erreur. Voyez le général, Madame; restez dans cette
maison, il va arriver.»

Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu'à fuir une
présence dont je ne pouvais soutenir l'idée même. Tout en m'accusant,
j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livré à mes ennemis. Rester
dans l'espoir d'un pardon, dans l'intérêt d'un empire dont je ne voulais
plus jouir... Oh! non, mille fois... J'attendais des regrets de Moreau;
mais je lui connaissais trop de délicatesse pour attacher quelque prix à
la possession d'une femme dont le cœur ne serait plus à lui.

Ma fierté, réveillée par ces réflexions, prit irrévocablement son parti.
Je déclarai à ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils
eussent à en prévenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations
inutiles, ils me quittèrent. Adélaïde voulut aussi me persuader.
«Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer
beaucoup? Le général vous aime; vous êtes belle et séduisante: avec lui
vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre;
tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh!
on ne trouve pas tous les jours un _sort_ comme le vôtre.» Dieux! je vis
dans quelle classe Adélaïde me plaçait, et un juste orgueil affermit
encore ma résolution. «Adélaïde, lui dis-je, veux-tu t'attacher à moi et
me suivre? Renoncer au _sort_ qui te paraît si brillant, ce n'est pas
perdre les moyens de récompenser tes services. Je ne veux en ce moment
qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prépare ma toilette. Je
vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.

«--Puisque Madame est décidée, il me semble qu'elle pourrait charger M.
D. L*** de ce soin. Madame n'a qu'à lui écrire un mot; car enfin elle ne
peut pas partir avant demain.

«--Je voudrais au contraire partir dès aujourd'hui. D'ailleurs D. L***
ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.»

Adélaïde était une femme de chambre appartenant à la haute
_civilisation_, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au
dehors, et surtout au fond des choses, à l'argent. Elle savait que je
n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et
son imagination alla si loin dans ses nouvelles espérances, que cette
fille fit très gaiement les préparatifs du départ qui d'abord l'avait
tant affligée. C'était un de ces êtres qui ont une idée fixe, celle de
s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde était peuplé d'Adélaïdes.

À l'instant où je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur
d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant décidée à modifier le plan que
je m'étais tracé, je répondis à D. L*** de venir me prendre avec une
voiture de remise le plus tôt possible; et le commissionnaire était déjà
loin avant qu'il me vînt à l'esprit que cela donnerait encore sujet aux
interprétations.

La voiture arriva au moment où j'allais descendre au jardin. D. L***,
plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait
dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y
attendait en effet: À la fois stupéfait et furieux de ce dénoument, il
n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait révélé toute
la force de ma volonté.

D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je
l'arrêtai. Cet appartement commode, fort élégamment meublé, était bien
loin d'égaler la maison charmante que j'allais quitter; mais je
m'accommodais de tout ce qui m'éloignait de Moreau; l'idée de le revoir
me glaçait d'effroi.

Je me hâtai de retourner à Chaillot, afin d'effectuer mon déménagement,
et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgré lui. Je voulais,
jusqu'au dernier moment, montrer aux _Gaillard_ que, loin de m'inquiéter
de leurs propos, je les bravais. Je passai la soirée et une partie de la
nuit à remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant
encore ce que j'en ferais.

Pour la dernière fois, je déjeunai dans mon berceau chéri, que j'allais
abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu'à midi, pour m'enlever
à cet asile où j'avais vécu sous un titre qui eût dû m'inspirer une
autre conduite; mais où l'inexplicable bizarrerie de mon caractère me
fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude
envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme
j'allais monter en voiture, j'aperçus Danzel se cachant, et cherchant à
me voir sans être vu. Il ne voulait pas que je fusse témoin d'un regret
qu'il se reprochait. Je m'élance aussitôt vers lui, et me faisant
remettre les clefs par Adélaïde: «C'est à vous, Danzel, lui dis-je, que
je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne
puis ici me fier qu'à Joseph et à vous.»

Danzel avait su par sa femme ce qui s'était passé. Il m'aimait beaucoup,
car j'avais été généreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement
me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les stériles
expressions d'une sensibilité banale. «Oh! Madame, comment pouvez-vous
fuir le général? Que va-t-il dire?--Rien, mon ami; le général ne doit
plus m'aimer.--Cela se commande-t-il, Madame!... Et où allez-vous donc
avec mademoiselle?--Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est à vous ou
bien à Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.--Oh!
bien, Madame, j'espère que j'aurai encore le plaisir de vous conduire;
vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme!» Je fus
touchée des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le
croirait? mon émotion fut encore ici calomniée par le concierge et sa
femme, témoins de cette scène. L'âme des êtres vicieux est un abîme de
pensées bien horribles.

Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installée dans mon nouveau
logement. En y entrant, j'éprouvai un secret plaisir. J'étais libre,
j'étais _chez moi_, et je me disais que s'il en eût toujours été ainsi,
j'aurais évité une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le
confesse à ma honte, la constance n'a jamais été ma vertu. Je vois
rarement quelque chose au delà du moment présent, et je ne sentais alors
que la joie d'échapper à l'embarras d'une entrevue que ma conscience
m'eût rendue trop pénible. Tout semblait réuni pour me distraire en ce
moment. Les soins de mon intérieur, la disposition de mes livres et de
mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indépendance. C'est
bien du fond de mon ame que je m'écriai:

     Ah! je sens qu'être libre est le premier des biens.



CHAPITRE LVII.

Nouveau projet.--Visite à Molé.--Rencontre de Joufre.--Légère
brouillerie avec D. L***.


Depuis bien long-temps je n'avais eu un réveil plus doux que celui du
lendemain de mon installation dans mon nouvel appartement. Toute autre
femme n'eût senti peut-être que le contraste qu'il offrait avec
l'opulence de la veille. Mais oubliant même tout ce que je pouvais
réclamer, ma seule pensée fut que j'étais entièrement maîtresse, et pour
moi cette pensée, c'est le bonheur. S'il est peu de femmes qui aient
jeté plus d'or pour de brillantes futilités, j'ose dire qu'il en est
moins encore qui sachent mieux s'en passer. Depuis long-*temps, sous le
poids d'une complète infortune, je ne donnerais pas même le nom de
courage à l'habitude des privations, si elle n'avait trop souvent à
subir les regards du monde, qui, en se fixant sur l'extérieur de la
misère avec une sorte d'ironie, l'avertissent de la douleur par
l'humiliation de l'amour-propre.

Le premier acte de ma volonté libre fut d'écrire à D. L***, qu'ayant
trouvé la conduite de sa sœur et de sa mère d'une prudence un peu
poltronne, genre de qualités que je méprise souverainement, je rompais
toute liaison avec elles. Quant à lui, je l'assurais que je le verrais
toujours du même œil, tant qu'il ne me ferait pas repentir de ma
confiance.

Enchantée de ce trait de caractère, je me lève en parcourant en reine
toutes les pièces de mon logement. J'étais en peignoir; mes cheveux
roulaient en longues tresses négligées sur mes épaules; une glace
réfléchit soudain mes traits, et mon attitude envoie à mon cœur je ne
sais quel murmure d'orgueil et de joie qui ne m'était pas ordinaire.
Rajustant ma coiffure, donnant à mon peignoir la forme d'une tunique, je
me mets à débiter les vers de Racine sur le simple appareil d'une beauté
qu'on vient d'arracher au sommeil, puis de plus longues tirades, des
scènes tout entières d'Iphigénie.

Adélaïde, qui m'écoutait sans que je m'en doutasse, s'écria: «Que madame
serait belle sur le théâtre! Ses gestes peignent, sa voix surtout
attendrit!» À quoi tiennent les résolutions! L'idée la plus étrange me
vint au moment même de ce succès domestique presque ridicule; mais dès
qu'une idée passe devant mon imagination, de sa chimère à sa réalité il
n'y a qu'un pas, et il est bientôt franchi. Ma journée s'écoula en rêves
tragiques; j'entendais les applaudissemens du théâtre; je me voyais déjà
devant Talma, recevant ses encouragemens, ses conseils et son sourire.
Tout à coup un moyen s'offre à mon esprit de savoir au plus tôt à quoi
m'en tenir sur mon talent dramatique. Molé, que j'avais connu à Lyon,
était en ce moment à Paris. Je lui écris à l'instant même pour lui
demander une entrevue. La réponse fut des plus empressées et des plus
aimables; l'audience enfin indiquée pour le jour même.

Ma toilette fut une grande, affaire, et j'avoue que je n'avais jamais
mis tant de réflexion dans mon ajustement, et tant de travail dans la
simplicité de ma mise. Je reçus de Molé l'accueille plus flatteur, et
quand je lui appris comment et pourquoi j'avais quitté Chaillot, en
renonçant à un titre et à un nom, il ne fut ni moins poli, ni moins
gracieux pour moi. J'abordai promptement le sujet de ma visite. Molé,
avec ce ton de galanterie qui lui était habituel, me donna des
encouragemens dont je fus charmée. Il me fit répéter plusieurs tirades
de différens rôles, et il me trouva plus propre à l'emploi des reines
qu'à celui des jeunes princesses. «Bien que vous ayez de fort belles
larmes, me dit-il, votre organe exprimera mieux la fierté de Sémiramis
et les emportemens de Roxane, que les terreurs ingénues d'Iphigénie, et
les timides soupirs de Junie. Travaillez, étudiez, et n'hésitez pas à
vous essayer dans les rôles de _Raucourt_. Vous la remplacerez, si vous
pouvez vaincre votre accent. Accent n'est pas précisément le mot; mais
c'est quelque chose que l'on sent n'être pas français; ce quelque chose
n'est ni gascon, ni allemand, et n'a rien de désagréable dans la
société; toutefois au théâtre, et au Théâtre-Français surtout, on ne le
tolérerait pas. Vos traits sont réguliers et nobles; vous serez superbe
en scène avec ces yeux-là».

Je ne rapporterais pas si exactement les complimens de Molé, s'ils ne
servaient à établir la fragilité des jugemens, même de l'expérience la
plus consommée. Il se trompait complétement sur l'effet que je devais
produire au théâtre. Je perdais tous mes avantages sous le rouge et les
lumières; mais il me reste bien des événemens à rapporter avant
d'arriver au jour où je l'appris si cruellement. Ma franchise s'exerce
assez sur moi-même pour qu'il me soit permis d'exprimer avec une égale
liberté mon jugement sur Molé, et sur l'effet que me produisirent les
morceaux dont sa leçon de déclamation se composa. Sa voix, ses
attitudes, ses gestes, si vrais dans la comédie, me semblèrent une
véritable exagération dans les rôles d'Arsace, d'Achille et de Tancrède.
Au moment où il débitait celui de Zamore, et s'abandonnait à tout
l'emportement de son jeu, involontairement je m'écriai: «Oh non, cela
n'est pas tragique! répétez-moi plutôt Alceste ou Clitandre.» Molé avait
trop l'usage du monde pour s'offenser des observations d'une femme; mais
l'orgueil de la vieille école lui arracha cependant ces mots: «Voilà le
malheur de nos débutans! ils n'ont que Talma devant les yeux.--Mais, M.
Molé, ne le trouvez-vous donc pas admirable?--Dans son genre, oui; mais
de mon temps ce genre n'eût pas réussi.--Comment! on n'aimait donc pas
alors la vérité et le naturel?--Pardonnez-moi, dans la comédie; mais la
tragédie exige plus de pompe dans la diction; et Talma est trop
simple.--Quelle erreur! Les rois, les héros, les tyrans ne sont-ils pas
des hommes? Ne doivent-ils pas parler, avec le sentiment de leur
dignité, je le veux bien, mais aussi avec l'accent de la nature?--Ma
belle dame, cela nous mènerait trop loin. Si votre résolution est
sérieuse, fréquentez le théâtre, sans vous attacher à aucune imitation
exclusive. Venez me voir dans deux jours. D'ici là je vous aurai trouvé
un maître pour corriger votre accent; plus tard nous verrons ce qu'il y
aura à faire. Je désire aussi vous présenter à madame Remond, ma nièce;
à mon retour de Lyon, je lui ai beaucoup parlé de vous.» Molé me
reconduisit à ma voiture, avec cette exquise politesse, et en quelque
sorte avec tout le luxe des manières brillantes de son emploi. Si
quelques réflexions se sont mêlées à mes éloges pour cet acteur unique,
admirable dans son genre, qu'on ne l'attribue à aucun mouvement de
malice ou d'ingratitude. J'en agis avec lui comme avec tous les artistes
qui ont en quelque façon _posé_ sous mes yeux; je n'ai pas la prétention
de les juger, je me borne à la bonne foi de les peindre. Quant à Molé,
je le quittai avec cet enchantement qui suit toujours chez moi le rêve
de quelque projet extraordinaire.

En entrant à mon hôtel, je rencontrai M. Joufre, l'une de ces figures
qui avaient le plus souvent circulé dans les salons que je fréquentais.
Il était dès cette époque le familier de tous les hommes du pouvoir;
plus tard, il devint secrétaire du ministère de l'intérieur, sous Lucien
Bonaparte. Son cabriolet nous arrêta sous le guichet du Carrousel. Mon
cocher fut insolent; il le fut davantage. Déjà on entourait les deux
voitures; deux partis se formaient autour d'elles, lorsque, mettant la
tête à la portière, je reconnus Joufre; il me reconnut aussi, et les
excuses succédèrent dès lors aux imprécations impolies. «Comment! c'est
vous! s'écriait-il; que ne l'ai-je su plus tôt! Me permettez-vous de
suivre votre voiture?--Je ferai mieux; je vous engage à monter dans la
mienne, car j'ai besoin de vous.--Ah! c'est-à-dire que si je vous avais
été inutile, vous m'auriez laissé là?--Cela eût été possible.» Il se
plaça à mes côtés, et nous partîmes. Je m'aperçus bientôt, aux fadeurs
familières que Joufre me débita, qu'il s'y croyait autorisé par le bruit
de mes aventures. Je lui demandai, en retirant ma main qu'il avait fort
lestement saisie, s'il savait que j'avais quitté Chaillot. «Tout le
monde le sait, répondit-il, et l'événement fait grande sensation. Les
femmes vous blâment amèrement: c'est une vieille jalousie; les sages
vous plaignent, c'est de la compassion; les fous approuvent, c'est de
l'espérance; car il leur paraissait affreux que, si jeune et si belle,
vous vécussiez pour un seul.--En ce cas, répliquai-je avec un peu
d'ironie, je n'ai pas à redouter votre censure.--Loin de là, je suis
dans la classe des fous; soyez sûre de mon approbation; et pour
commencer la folie, allons déjeuner chez Rose.--L'extravagance n'est
point de mon goût aujourd'hui; j'ai à vous parler sérieusement.--Ah! bon
Dieu! du sérieux dès le matin; c'est porter malheur à toute ma journée.»

J'avais réellement besoin de ses services; et ne voulant pas le recevoir
dans le moment, je lui indiquai une heure pour le lendemain, et il
reprit son cabriolet qui nous avait suivis.

À mon retour, je trouvai D. L*** qui m'attendait. Nous eûmes une
querelle assez vive à l'occasion de ma volonté de ne plus voir sa
prétendue famille. Il mit à m'en faire changer l'obstination de
quelqu'un qui se croit nécessaire, et moi à y persévérer la fermeté de
quelqu'un qui veut rester indépendant. Nous nous séparâmes brouillés, et
nous le fûmes deux jours. Il revint le premier; et, s'il n'eût prévenu
la réconciliation, je l'eusse provoquée: car, tout en ne l'aimant pas,
tout en le méprisant même, je le sentais indispensable dans la position
où je m'étais placée, comme un de ces êtres à qui l'on ose avouer tout
ce que l'on cache au monde. Il savait composer avec mes remords,
affermir mes pas toujours chancelans dans la route où j'étais lancée,
travailler ma conscience, et m'en sauver les tourmens. Ah! ce n'est pas
sans raison que je n'ai appelé mon mauvais génie!



CHAPITRE LVIII.

Oudet.--Scène singulière.--M. Lecoulteux de Canteleu.--Ses
soupçons.--Sages résolutions promptement évanouies.


La tête toute pleine de ce que m'avait dit Molé, je voulus commencer
immédiatement mes études dramatiques. Le soir même, j'allai avec
Adélaïde à une représentation de _Macbeth_. Ma toilette était fort
simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les éviter
avec soin; mais Adélaïde, beaucoup plus impatiente de briller, s'était
habillée avec tout le clinquant d'une véritable soubrette de comédie.
J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de
quelques groupes où l'on semblait me reconnaître, sans doute à l'air
original que la simplicité ne m'enlevait pas. À l'instant, un homme
s'élance vers moi, et s'écrie d'un air inspiré: «C'est toujours vous!»
Je demeure interdite. C'était Oudet; cet Oudet, objet récent d'un si
singulier rêve. «Accordez-moi la grâce de vous accompagner;» et déjà il
s'était emparé de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor.
«Je vous ai donc retrouvée! me dit-il avec un incroyable élan de
sensibilité; que vous m'avez causé de tourmens!» Stupéfaite de ce
langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde
fois les yeux sur cette figure mystérieuse, sur ces regards expressifs
et scrutateurs; toute pleine de mes rêves de théâtre, de ma visite chez
Molé, de la singularité, de cette subite rencontre, d'une sorte
d'émotion prophétique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur
ma figure, et de m'écrier: «Éloignez, éloignez-vous, je vous en
supplie.»

Un fat eût accaparé bien vite cette exclamation comme un triomphe de
vanité. Oudet, plus pénétrant et plus sensible, y entrevit l'élan d'une
âme en proie à des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au
contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne
sais quel timbre pénétrant et vrai, dont Talma seul, au théâtre ou dans
le monde, m'a rappelé la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait
entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais
réellement rompu avec le général. «Oui, répondis-je comme obéissant
malgré moi à une force supérieure; nous sommes à jamais séparés. Tout ce
qu'on a dit est vrai.--Mon cœur, ma voix, mon bras, prendront toujours
votre défense,» me répondit Oudet avec ce ton généreux et passionné qui
n'appartenait pourtant ni à la galanterie ni à l'amour. Il s'assit près
de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le cœur
peuvent inspirer d'éloquent, il le mit en œuvre pour me décider à faire
une démarche près de Moreau. «Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer
aussi légèrement à l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec
passion: on ne saurait vous aimer autrement.--Rien ne pourrait rendre à
Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'événement qui m'a fait quitter sa
maison, aucuns torts graves: des reproches, néanmoins, pèsent sur mon
cœur; mais ceux-là je ne veux point m'en repentir... Enfin, j'ai besoin
de ma liberté.--Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?--Je l'estime,
je le révère au-dessus de tout.--Je vous comprends; il est froid,
irrésolu, faible.--Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant
l'ennemi.--Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous séparer
de Moreau.» La porte de la loge s'ouvrit à l'instant, et quelqu'un
entra: c'était M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse
beaucoup, sa présence m'embarrassa au dernier point; je m'aperçus
cependant bientôt qu'Oudet seul était l'objet de son inquiète attention.
M. de Canteleu pouvait, dès cette époque, passer pour un vieillard; mais
ses manières si nobles, si distinguées, m'avaient fait apprécier sa
connaissance, et j'avais mis quelque orgueil à lui être agréable. Jamais
je ne le voyais sans songer à ce que mon excellent père m'avait dit du
sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver
dans M. de Canteleu cet aïeul que je n'avais pas connu, et cette
illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et
caressante qui le touchait vivement.

Différent de lui-même ce soir-là, soucieux et mécontent, il ne s'était
attiré de ma part que les égards d'une banale politesse. Oudet, de son
côté, confiné dans le fond de la loge, laissait échapper les bouffées
d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint
heureusement à mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards
de mes voisins. Tout à coup, à une vive exclamation qui m'est arrachée
par le jeu du Roscius français, Oudet, que j'avais complétement oublié,
me dit d'un ton fort étrange: «Je suis fâché de votre enthousiasme pour
cet acteur... adieu... Vous me reverrez, et il quitte brusquement la
loge.--Ce monsieur est donc bien lié avec vous pour en agir de la sorte?
me dit M. de Canteleu avec un demi-dépit.--Fort peu, je vous assure; il
a certainement perdu la tête.--Dans tous les cas, Oudet est un homme que
vous devez éviter.--Serait-ce un méchant homme?--Il s'en faut; mais
c'est un extravagant, un songe-creux, qui déteste les gouvernans que
pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France à
sa manière.--Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal à cela.
_Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drôles de
personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nommés à vie, et que,
pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux_.»

Je débitais ces folies sans la moindre arrière-pensée politique, sans
soupçonner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne
pouvais comprendre que M. de Canteleu aperçût dans mes plaisanteries les
preuves d'une intimité, ou les signes d'une opinion. «Quoi qu'il en soit
de la couleur bizarre et insignifiante que vous prêtiez à l'aventure
d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque
personnage à Chaillot, si vous m'en croyez.--À Chaillot! oh! je n'ai
plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis établie à
Paris.--Comment! vous avez quitté Chaillot et Moreau?» Je baissai la
tête sans répondre. «Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu.
Revenez, revenez, je vous en conjure, à un cœur si digne de votre cœur;
à ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner
comme il aime.» Ce langage de la raison, ces accens de père et d'ami,
m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre à M. de
Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son hôtel, causer
bientôt avec lui du noble général auquel il portait un attachement et
une estime si mérités.

Malgré ma légèreté, cette conversation m'avait vivement préoccupée. Je
sortis du spectacle, triste, rêveuse, presque raisonnable, et résolue de
me rendre au plus tôt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier
d'intercéder en ma faveur auprès de ma famille. Mais, par une fatalité
de mon caractère et de ma destinée, il s'est toujours trouvé qu'au
moment d'exécuter une bonne résolution, quelque circonstance inattendue
est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois,
une lettre de D. L***, qui me fut remise à mon retour, chassa le beau
projet d'une minute; elle m'annonçait l'arrivée du général Ney. De ce
moment, plus de réflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien
qu'un élan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si
ardemment appelées, s'éloignent encore devant des événemens qu'il faut
rappeler.



CHAPITRE LIX.

Visite de Moreau.--Sa douceur et sa bonté.--Lemot.--Entretien avec D.
L***.


Moreau était arrivé. Je tremblais à la seule idée de le voir, et
cependant j'en sentais le besoin. La délicatesse ne me commandait-elle
pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placés chez M. de La
Rue? L'honneur me donna le courage de lui écrire ce peu de lignes:

«Vous devez me haïr et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour
un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux
remettre qu'à vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance
qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait être trompée, et ne le sera
jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient à ce sujet
élever des soupçons, car ils me croient intéressée. Que votre nom me
soit encore une sauvegarde contre un mépris que je ne saurais ni
mériter, ni souffrir.

«ELZELINA.»

Adélaïde eut ordre de se rendre à Chaillot avec ce billet. Le général
allait sortir: reconnaissant mon écriture sur l'adresse de la lettre
qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive
émotion, essaya d'écrire, déchira trois fois ce qu'il avait écrit, puis
dit à Adélaïde avec beaucoup de bonté: «Le temps me presse; annoncez que
vous m'avez vu, et que demain, dans la soirée, je viendrai.» Bien des
fois je fis raconter par Adélaïde les paroles du général, et mon cœur se
plaisait à le reconnaître à une foule de nuances délicates, qui
redoublaient une tendre estime dont la vivacité n'alla pourtant jamais
jusqu'à l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit époque dans ma vie, fut aussi, par une
singularité remarquable, un important épisode de notre histoire. Ceux
qui retracent les grands événemens politiques supposent toujours les
personnages célèbres occupés de vues profondes, de projets ambitieux, et
ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment même
où d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renfermés dans le cercle des
faiblesses communes, ne songent qu'à l'influence d'un regard, qu'aux
révolutions d'un sourire ou d'une larme, qu'à l'empire d'un cœur. En
vérité on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je
reçus la visite de Moreau. Ce jour avait été marqué par le repas fameux
que le Corps législatif donna aux généraux dans le _temple de la
Victoire_ (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a répété
depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirèrent et sortirent ensemble
_pour combiner les grandes opérations du 18 et du 19 brumaire_. Ce que
je sais, c'est qu'après ce dîner, entre huit et neuf heures du soir,
Moreau était chez moi.

Il paraissait peu émerveillé de cette fête, que la musique avait seule
animée, dont les amphitryons devaient être les victimes, et être mis à
la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reçus à leur table. Non
seulement Moreau n'eut point de conférence avec Bonaparte, ne saisit
point cette occasion de le louer, mais laissa éclater en ma présence
l'irrésistible sentiment d'une justice plus que sévère, qui devait plus
tard être de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout
cela, ce fut la bonté de Moreau, ce regard doux et pénétrant qui
semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une
bienveillance si délicate, dans ses regrets une douceur si touchante,
que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son
amitié. «Mon amitié, Elzelina! répondit Moreau; ce sentiment vous
suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un
autre!»

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'écriai avec cette
force qu'inspire une injuste accusation: «Moi, l'aimer! oh non! Non, je
le jure!» Sans rien me répondre, Moreau me présente une lettre...
C'était celle que j'avais écrite à Ney. Bouleversée par mille
suppositions sur la manière dont cette lettre lui est parvenue, je tombe
aux pieds de celui qui pouvait seul éclaircir ce terrible mystère.
L'état effrayant où me vit Moreau ranima en un instant toute sa
tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois pressée contre
ce noble cœur, dépositaire de mes larmes. «Elzelina, comment Ney a-t-il
mérité cet excès de délire qui vous a fait oublier la dignité d'une
femme?--Rien. Il me connaît à peine; et peut-être ne m'aimera-t-il
jamais.--Écoutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernière fois que je
touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je
l'admire; mais dans ses qualités brillantes, dans cette ame élevée mais
ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice
bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle
doit inspirer.--Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous
pas?» Moreau, blessé par cette injuste exclamation, non dans sa vanité
mais dans sa délicatesse, resta rêveur quelques instans, puis, me
regardant avec cet air de dignité que donne la conscience de ce qu'on
vaut: «Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en coûte, mais il le faut. Votre
franchise qui me désespère me montre aussi ce que je me dois à moi-même.
Soyez heureuse... Je ne vous verrai plus... Écrivez-moi, je ne serai
jamais étranger à votre destinée. N'oubliez pas que le titre d'ami de
votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un
commandement; mais avant mon départ votre sort sera assuré.--Ne
m'humiliez pas ainsi, m'écriai-je, vous n'avez déjà que trop fait pour
moi! Reprenez ces preuves de votre généreuse confiance,» et je lui remis
les pouvoirs si étendus qu'il m'avait donnés. Il prit le papier, me
serra étroitement contre son cœur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait duré plus de trois heures, j'avais tout
avoué, tout, excepté mon projet d'entrer dans la carrière dramatique.
Mais avant de parler des idées de Moreau à cet égard, c'est le moment de
rappeler une des circonstances de mon séjour à Chaillot, peu importante
en elle-même, mais qui n'est point sans intérêt pour la suite de ces
récits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais
guère résister à la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey
me fut consacrée _dans une miniature_ charmante comme toutes celles où
le talent de cet artiste célèbre embellit encore la beauté. Un jeune
peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume
d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et
voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture. À cette époque,
venait de se révéler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant
et heureux reproduisit mes traits, avec un caractère si noble et si
élevé, que l'ouvrage excita une admiration générale dans l'atelier de
l'artiste et au Louvre. Très jeune alors, Lemot, sous une simplicité
rare de manières, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se définit
ni ne s'exprime, mais qui décèle l'homme de génie. Plein d'inspiration
et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues séances où
l'amour-propre ordinaire des modèles est mis à de si rudes épreuves par
l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et
l'enthousiasme du maître. Dans un cabinet transformé en atelier, un lit
de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude
de Cléopâtre. Ainsi se forma une amitié chère et glorieuse, car elle a
survécu à la jeunesse et à la beauté, et n'a point été infidèle à
l'infortune. Moreau, sévère sur la modestie des femmes, avait d'abord
été peu content de la mienne, et n'avait point épargné, ce qu'il
appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidité s'adoucit,
et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir à ce qu'ils blâment,
que Moreau eût voulu posséder la statue contre laquelle il s'était
d'abord courroucé.

Du reste, depuis la visite du général, qui m'avait tant agitée, mon cœur
sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa liberté,
d'une liberté qui permettait au moins à mon imagination de courir en
idée sur les traces de celui que j'espérais bientôt voir, et dont
l'image, toujours présente, chassait toutes les autres. C'était de Ney,
de Ney seul que je m'occupais le lendemain même de la visite de Moreau.
Quand D. L***, que j'avais envoyé chercher, arriva auprès de moi, je ne
lui proposai rien moins que de partir à l'instant même pour porter au
général Ney une lettre que je voulais lui écrire. «Mais ce voyage,
Madame, me paraît tout-à-fait inutile; il se prépare de grands
changemens; sous peu le général Ney sera appelé à Paris. Libre
maintenant, vous pourrez le recevoir. Écrivez-lui, si vous le désirez,
mais par la poste; cela suffit.--Eh bien! alors, mon cher D. L***, voilà
comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer
si l'on sait l'époque certaine de l'arrivée du général Ney à Paris.
Pendant ce temps, je ferai une visite à M. Lecoulteux de Canteleu et à
Molé; vous mettrez à la poste un billet que je vais écrire à Joufre, et
puis vous irez m'attendre au café du pont Louis XV, pour aller de là
dîner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs:
vous tiendrez note de vos dépenses. Savez-vous ce que je veux que vous
fassiez encore?--Non, mais je suis prêt à tout ce qui peut vous être
agréable.» La soumission de D. L*** me toucha, tout intéressée qu'elle
était. «Voici, lui dis-je, ce que je désire de vous: vous êtes fort mal
logé, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer
près de moi. Il me semble que si nous habitions la même maison, cela
serait plus agréable pour tous deux. Venez donc prendre possession du
joli entresol que j'ai loué pour vous.--Ah! Madame, on n'est pas
meilleure. Je vais immédiatement m'occuper de tous les soins dont vous
m'avez chargé. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos
espérances du côté du général Ney, vos nouveaux projets dramatiques?
vous y renoncez, sans doute?--Non vraiment. Je vais même ce matin chez
Molé savoir s'il m'a trouvé un maître de déclamation. Chaque jour, une
heure appartiendra à cette étude; et, puisque vous aimez les beaux vers,
vous me ferez répéter mes rôles. Je veux absolument être présentée à
Talma et à madame Petit[13].--Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un
si grand acteur pourrait ne pas plaire à un aussi bon juge.--Monvel a
des accens qui viennent de l'âme, et d'une ame généreuse; il arrache
quelquefois des larmes; mais quelque chose de pénible se mêle aux
jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prête
à s'éteindre; et la difficulté de sa prononciation venant d'une
infirmité physique, attriste à cause même de l'admiration qu'il inspire.
Je n'ose espérer qu'il puisse me donner des leçons; mais il ne me
refusera pas, j'espère, des conseils dont je sens tout le prix.--À
merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec
les arts?--Toutes les gloires sont de la même famille. Le talent, la
renommée, portent avec eux des séductions bien puissantes. Oh! que je
serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque
couronne à mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette
gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la
désire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un
sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques
promptes et sûres nouvelles, à supporter l'attente.»



CHAPITRE LX.

Mademoiselle Duchesnois.--Le Vaudeville.--Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.


Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais
accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de
complimens sur mon attention, me retint à déjeuner, et par une
coquetterie de son âge, voulut préparer lui-même notre chocolat,
dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualités qu'il
y ajoutait encore par une préparation industrieuse: Je ne me permettrai
pas de prononcer sur l'étendue de ses connaissances et la profondeur de
son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontré de plus aimable que la
douce indulgence et l'abnégation de tout amour-propre, qui distinguaient
surtout M. de Canteleu.

La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui naît de la
certitude d'une noble amitié, amitié à laquelle, si j'avais été plus
prudente, j'aurai confié le grand projet dont j'étais occupée; mais je
craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je
me rendis donc chez Molé avec toute la chaleur et toute l'indépendance
de ma résolution dramatique. Ma présence interrompit une discussion
assez vive entre lui et deux hommes fort âgés que je pris pour des
comédiens. Je me trompais: c'étaient de ces amateurs de théâtre, vieux
aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent
leurs émotions. Aussitôt que Molé m'aperçut, leste comme un jeune homme
et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'écriant:
«Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de
mon avis, et j'espère que le jugement de la beauté sera sans appel.» Je
demandai quel était le sujet de la discussion où l'on voulait bien me
prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise à Julie, dans
la _Coquette corrigée_, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la
menace de lui enlever le cœur de Clitandre. Orphise répond qu'elle
permet qu'on le tente, et ajoute:

     Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire.

C'était Orphise-_Contat_ et Julie-_Mézeray_ qu'il s'agissait de juger.
Ces messieurs prétendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de
la finesse à exciter la vanité de Julie, n'avait montré qu'une morgue de
mauvais ton. «Cela est impossible, m'écriai-je avec vivacité.--Eh bien,
que pensez-vous de mon étrangère, Messieurs? reprit Molé. Quand je dis
étrangère, je me trompe: quand on sent si bien les beautés de notre
langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame
se destine à l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas
eu de plus belles.--Je serais bien plus flattée si, dans un an ou deux,
vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.--Très bien,
mon ange!» Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compté sur
ces avantages; j'aurais étudié plus utilement l'art, objet de mes
prédilections, auquel, hélas! je ne consacrai que les heures oisives
d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon,
lorsque j'assistai aux leçons que la première de nos tragédiennes,
mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si
glorieusement profité.

Molé m'avait procuré un maître de déclamation, de prononciation serait
plutôt le mot propre. C'était un ancien acteur, d'une probité parfaite,
d'un talent médiocre, mais dont le zèle m'eût été fort utile, si les
distractions du monde ne m'eussent incessamment détournée des études que
rien ne remplace.

Pendant que je demeurais à Passy, Moreau m'avait présenté son
compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'expérience et le bon
goût auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrière. M.
Duval, quoiqu'il eût montré d'abord une surprise flatteuse et polie sur
mes dispositions, ne m'en avait jamais parlé qu'avec cette franchise
d'un noble caractère qui n'a jamais flatté personne. Je le consultai sur
mon projet. Sans détour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque
impossible. Il applaudissait volontiers à mes moyens, à ma sensibilité
vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon
caractère et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles
presque invincibles à un début. Combien de fois le souvenir de cette
franchise courageuse a excité chez moi le repentir qu'elle ait été
stérile! Mais l'amitié véritable n'était jamais celle que j'écoutais.

Mes visites chez M. de Canteleu et chez Molé avaient pris toute ma
matinée. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui
avait été convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrivée du
général Ney, et ma gaieté se ressentit de son malheur. Après avoir dîné
chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendîmes au Vaudeville:
on y représentait _Colombine mannequin_. L'actrice qui remplissait le
rôle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin,
me causèrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa légèreté, sa
souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de
plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu résister aux impressions du
théâtre, ni à l'expression publique du plaisir que les pièces ou les
acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma
gaieté, facilement remarquées de l'orchestre, dont ma loge était
voisine, m'attirèrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le
maintien annonçait, non pas ce qu'on appelle un homme _comme il faut_,
mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on
vaut: c'était Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait près de ma
loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable
attraction, nous applaudissions en même temps.

Après la seconde pièce, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha à lier
conversation. Toujours irréfléchie, je répondis avec un _laisser aller_
qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop
d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de
l'étourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua
et me dit: «Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver
sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?--Mille
remercîmens, Monsieur, lui répondis-je; j'ai la certitude de n'être pas
obligée d'abuser ainsi de votre complaisance.» La conversation continua.
Il y avait bien dans les manières de Regnault quelque chose qui ne me
plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilité
d'élocution, et une sorte d'éloquence attachante qui rendait fort
agréable cette rencontre, première origine d'un intérêt et d'un
attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain.
D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait
désagréablement prévenu Regnault, fin observateur des physionomies, au
point qu'il ne put s'empêcher de me témoigner qu'il ne me faisait pas
l'injure de mettre le soupçon d'une passion sur un tel visage; mais il
m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme.
Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier
abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse à son
égard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa défense en
lui prêtant des qualités d'obligeance et d'utilité qu'intérieurement je
lui souhaitais. «Eh bien! malgré le plaidoyer, malgré l'habitude, je
vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et énigmatique, je vous
engage fort à vous défaire de cette mauvaise habitude.»

Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas
me voir avant de quitter Paris; et, privée des lumières qu'il paraissait
avoir sur D. L***, je restai exposée, avec toute la facilité de mon
caractère, à l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint
bientôt lui-même dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite
de Regnault avec force exclamations sur son mérite, sur son crédit, sur
l'influence qu'il exerçait déjà et qu'il ne manquerait pas d'exercer
davantage dans les affaires. «Vous êtes bien au fait de ce qui le
concerne, dis-je à D. L***, vous le connaissez donc
particulièrement?--Non, répondit D. L*** avec un visible embarras; mais
M. Regnault est un personnage public que la révolution a fait assez
connaître.--Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un
terroriste, un proscripteur?--Loin de là, il a été proscrit
lui-même.--Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus.» Ici un amer
sourire anima un moment la laide figure de D. L***. «En vérité, je ne
vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.--Je ris, mais
seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos
amis.--L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et,
si je ne craignais de gâter ma soirée, je gronderais encore plus fort
celui qui se permet d'en être le commentateur. M. D. L***, que cela vous
suffise.» Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutumée.



CHAPITRE LXI.

Lettre de Moreau.--Il me fait une seconde visite.--Scène très vive entre
nous deux.--Son projet de Mariage.


Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt,
je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix,
et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon
désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une
existence indépendante et honorable.

La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour
une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant
l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de
plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux
études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela
était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me
priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi
aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier
ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de
l'égalité républicaine!

D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous
les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus
fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière,
mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte
des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé
par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt
quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le
général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous
donner un mot pour lui.»

Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et
par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans
les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes
les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans
les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime,
on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs
sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille
Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes _qu'il
aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le
beau-frère du Corse_[14].

«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme
qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux
qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?--Vous qui me
connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de
gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous
verrons, au reste, nous verrons... Parlons de vous aujourd'hui: avant de
partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie?
nouveau chagrin pour votre famille.--Ma famille... J'aime en vérité vous
voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de
1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de
générosité!--Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays
étranger?--Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la
Hollande.--Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un
scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y
opposerai de tout mon pouvoir.--Me parler ainsi, général, c'est détruire
vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous
était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à
vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous
ceux que je devais à l'amour.--«Elzelina, je ne veux pas oublier combien
vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre
projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à
l'ambassadeur.--Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des
lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver
bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de
la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines,
qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je
saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du
moins.--«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et
d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards
sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de
l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner
votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.--Je
vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez
longues.--Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été
paisible et la mienne heureuse.--Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin
d'agitations et de tourmens.--Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la,
cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi
remplir votre fatale destinée.--Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.--Ah!
s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous
les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et
de vous entendre...» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse
la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du
théâtre, et de nouveau je le promis.

«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens
de silence, qu'on veut me marier?--Tant mieux! m'écriai-je, si celle
qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain
avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme
qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une
campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire
dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui
bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau,
mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?--Je ne le crois pas, mais
cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine
de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis,
qui ont songé à ce mariage.--Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux
amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis
bien des droits à ma vénération.--Je ne suis pas encore déterminé... Ma
future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.--Mais ce n'est
pas la mère que vous épousez?--Non et oui, car cela revient presqu'au
même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.--Mais parce qu'on
marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.--Je ne
dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on
gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de
la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de
grands malheurs.--Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand
même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le
maître?--Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque
autant la discussion que l'obéissance.--Moreau, quoique vous soyez doué
des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien
essentielle, la résolution.»

Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps
sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.

En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je
le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé,
que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement,
terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les
belles-mères.

Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de
là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le
mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui
accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne
mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des _Gaillard_,
et la joie intéressée de D. L***.

Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier
laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre
dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il
avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de
l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les
vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une
influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se
soustraire.

FIN DU SECOND VOLUME.



LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE
D'ITALIE.



AVANT-PROPOS.


Le nom de Napoléon semble retentir avec plus de bruit depuis sa chute;
sa mort a réveillé l'intérêt de sa vie, et l'on dirait que le monde
prête, s'il est possible, plus d'attention aux actions et aux paroles de
cet homme extraordinaire, depuis que sa fortune s'est enfuie sur un
rocher, et que sa voix s'est éteinte dans un tombeau. Ce sera bientôt
une bibliothèque entière que le recueil des ouvrages qui parlent de lui.
Mais personne n'en parlera jamais mieux que lui-même; et en effet rien
n'égale pour la postérité les précieuses confidences des grands hommes
qui comparaissent à son tribunal. La vérité historique se trouve
quelquefois autant dans les aveux passionnés d'un acteur principal que
dans les septiques commentaires d'un biographe. Le public n'aime pas
toujours qu'on lui fasse ses jugemens, et de nos jours il croit autant à
lui-même qu'aux historiens. Walter Scott, qui s'avance pour prendre
cette qualité, ne s'en est pas acquitté de manière à ce que le public
changeât de goût et d'habitude.

Les mémoires, les pièces officielles, les rapports intéressés, mais
contradictoires des parties, les pensées et les confessions personnelles
enfin, voilà l'histoire telle qu'il la faut à des contemporains.

Comme guerrier, comme législateur, comme homme public, en un mot,
Napoléon vit déjà sous ses véritables traits dans une foule d'écrits; il
nous a paru que l'homme privé se révèlerait par les lettres que nous
publions, avec cet élan de passions intimes et de sentimens personnels
que l'on aime toujours à surprendre dans les âmes fortes. La pompe de
l'Empire éblouit, la maturité du génie commande l'admiration, mais la
gloire naissante d'un héros, et les émotions secrètes de la jeunesse ont
quelque chose de plus poétique. On aimera, nous n'en doutons pas, à
suivre sur le théâtre de ses premiers succès celui qui doit être un jour
le maître du monde, et qui, sur les champs de bataille, où il remue la
fortune de l'Europe, plus tendre qu'ambitieux, ne pense qu'à Joséphine,
qu'à une femme, même en face de la victoire. Cette vie, si pleine et si
courte, magnifique et terrible épopée, qui commence par le délicieux
épisode d'un amour si violent et si pur, quelle source singulière
d'observation et d'intérêt!

Il n'y a point de calque possible pour le style d'un homme qui sentait
comme Napoléon. Aussi nous livrons ses lettres au public, en lui
laissant le plaisir d'en reconnaître le cachet original, sans le
fatiguer des preuves de leur caractère authentique. Par un hasard que
nous ne saurions nous expliquer, six des lettres qui enrichissent ce
volume ont été insérées dans un ouvrage récent sur Napoléon. Nous
n'avons pas cru devoir les séparer de celles qui les précèdent et qui
les suivent. Adressées à Joséphine, comme presque toutes celles que nous
y ajoutons, elles complètent le tableau du même sentiment; et ainsi se
trouvent réunis tous les traits d'un amour qu'une sorte de superstition
populaire regarda comme une partie de la destinée de Napoléon.



LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE
D'ITALIE.


     Neuf heures du matin.

À MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quittée, emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis
couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon
caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait
hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien
injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui
donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé! Un sentiment si bas a-t-il
pu être conçu dans une ame si pure! J'en suis encore étonné, moins
encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et
sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible
et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable
Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon ame par les
volontés les plus opposées; mais un sentiment plus fort, une humeur
moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le
sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais récuser mon
cœur, ma conscience: tu les as séduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, _mio dolce amor_, tu as bien reposé! As-tu seulement
pensé deux fois à moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton cœur, un
sur ta bouche, un sur tes yeux.

     BONAPARTE.

À MADAME BEAUHARNAIS

       *       *       *       *       *

     Chauceau, le 24, à six heures du soir.

Je t'ai écrit de Châtillon, et je t'ai envoyé une procuration pour que
tu touches différentes sommes qui me reviennent. Ce doit être 70 louis
en numéraire, et 15,000 livres en assignats.

Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et chaque instant je
trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es
l'objet perpétuel de ma pensée; mon imagination s'épuise à chercher ce
que tu fais: si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur
s'accroît. Si tu es gaie et folâtre avec tes amis, je te reproche
d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours; tu es
alors légère, et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond.
Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter; mais, ma bonne
amie, c'est bien autre chose si je crains que ta santé ne soit altérée,
ou que tu aies des raisons d'être chagrine que je ne puis deviner. Alors
je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'éloigne de mon cœur. Je sens
vraiment que ta bonté naturelle n'existe plus pour moi, et que ce n'est
que tout assuré qu'il ne t'arrive rien de fâcheux que je puis être
content. Si l'on me fait la question si j'ai bien dormi, je sens
qu'avant de répondre j'aurais besoin de recevoir un courrier qui
m'assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne
m'affectent que par l'idée qu'ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que
mon génie, qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers,
t'environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah! ne sois pas gaie,
mais un peu mélancolique, et surtout que ton ame soit exempte de
chagrin, comme ton beau corps de maladie; tu sais ce que dit là-dessus
notre bon Ossian. Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et
reçois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus
vrai.

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BEAUHARNAIS,
rue Chantereine, à Paris.

       *       *       *       *       *

     Genève, le 21.

Je suis à Genève, ma bonne amie; j'en partirai cette nuit. J'ai reçu ta
lettre du 27... Je t'aime beaucoup... Je désire que tu m'écrives
souvent, et que tu sois persuadée que ma Joséphine m'est bien chère.

Mille choses aimables à la petite cousine; recommande-lui d'être bien
sage, entends-tu?

     BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

     Milan, le 4 prairial.

Joséphine, point de lettre de toi depuis le 28! Je reçois un courrier
parti le 27 de Paris, et je n'ai point de réponse, point de nouvelles de
ma bonne amie! M'aurait-elle oublié? ou ignorerait-elle qu'il n'est
point de plus grand tourment que de ne point recevoir de lettres de _son
dolce amor_?... L'on m'a donné ici une grande fête; cinq à six cents
jolies et élégantes figures cherchaient à me plaire, mais aucune ne te
ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mélodieuse qui
est si bien gravée dans mon cœur. Je ne voyais que toi, je ne pensais
que toi, cela me rendit tout insupportable, et, une demi-heure après y
être entré, je me suis en allé me coucher tristement, en me disant:
Voilà ce réduit vide, la place de mon adorable petite femme... Viens-tu?
Ta grossesse, comment va-t-elle?... Ah! ma belle amie, aie bien soin de
toi; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie
aucune inquiétude sur ton voyage; va à bien petites journées. Je me
figure sans cesse te voir avec ton petit ventre: cela doit être
charmant.--Mais ce vilain mal de cœur, est-ce que tu en as encore?...
Adieu, belle amie; pense quelquefois à celui qui pense sans cesse à toi.

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     Nice, le 10 germinal.

Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans
te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire
la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au
milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon
adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe
ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône,
c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève
pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours
l'arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26
ventôse, tu me traites de _vous_.--_Vous_ toi-même. Ah, mauvaise!
comment as-tu pu écrire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23
au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à
ton mari?... Ah! mon amie, ce _vous_ et ces quatre jours me font
regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la
cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la
conviction et l'évidence qui servit ton ami, me ferait
éprouver!--L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!...
Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?... Mon ame est triste;
mon cœur est esclave, et mon imagination m'effraie... Tu m'aimais moins,
tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai
au moins mériter le _malheur_... Adieu, femme, tourment, bonheur,
espérance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des
sentimens tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvemens
tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour
éternel, ni fidélité, mais seulement... _vérité, franchise_ sans bornes.
Le jour que tu me diras _je t'aime moins_, sera ou le dernier de mon
amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer
sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine! Joséphine!
souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'âme
forte et décidée; elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de
m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes
combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui
me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom.
J'attends que tu me l'écrives.

Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aimé. Je serais
alors bien à plaindre.

     BONAPARTE.

_P. S._ La guerre, cette année, n'est plus reconnaissable. J'ai fait
donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie armée marchera
bientôt; mes soldats me montrent une confiance qui ne s'exprime pas: toi
seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un
baiser à tes enfans, dont tu ne parles pas. Pardi! cela allongerait tes
lettres de la moitié; les visiteurs, à dix heures du matin, n'auraient
pas le plaisir de te voir. _Femme!!!_

À la Citoyenne BONAPARTE,
chez la citoyenne Beauharnais,
rue Chantereine, n°6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

     Au quartier-général, Milan, 20 prairial, an 4 de la République, une
     et indivisible.

Joséphine, tu devais partir le 5 de Paris, tu devais partir le 11; tu
n'étais pas partie le 12... Mon ame s'était ouverte à la joie: elle est
remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes
lettres... Quand tu m'écris le peu de mots, ton style n'est jamais celui
d'un sentiment profond. Tu m'as aimé par un léger caprice; tu sens déjà
combien il serait ridicule qu'il arrête ton cœur; il me paraît que tu as
fait ton choix, et que tu sais à qui t'adresser pour me remplacer. Je te
souhaite bonheur... si l'inconstance peut en obtenir, je ne dis pas la
perfidie... Tu n'as jamais aimé... J'avais pressé mes opérations, je te
calculais le 13 à Milan, et tu es encore à Paris. Je rentre dans mon
ame, j'étouffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit
pas à mon bonheur, elle forme l'élément de la mort et de
l'immortalité... Quant à toi, que mon souvenir ne te soit pas odieux...
Mon malheur est de t'avoir peu connue; le tien de m'avoir jugé comme les
hommes qui t'environnent. Mon cœur ne sentit jamais rien de médiocre...
Il s'était défendu de l'amour; tu lui as inspiré une passion sans
borne... une ivresse qui le dégrade. Ta pensée était dans mon ame avant
celle de la nature entière; ton caprice était pour moi une loi sacrée.
Pouvoir te voir était mon souverain bonheur; tu es belle, gracieuse; ton
ame douce et céleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi;
plus naïve, plus jeune, je t'eusse aimée moins. Tout me plaisait,
jusqu'au souvenir de tes erreurs, et de la scène affligeante qui précéda
de quinze jours notre mariage; la vertu était tout ce que tu faisais;
l'honneur, ce qui te plaisait; la gloire n'avait d'attrait dans mon cœur
que parce qu'elle t'était agréable et flattait ton amour-propre. Ton
portrait était toujours sur mon cœur: jamais une pensée sans le voir,
une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laissé six
mois mon portrait sans le retirer: rien ne m'a échappé. Si je
continuais, je t'aimerais seul, et de tous les rôles c'est le seul que
je ne puis adopter. Joséphine, tu eusses fait le bonheur d'un homme
moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je t'en préviens; je le sentis
lorsque mon ame s'engageait, lorsque la tienne gagnait journellement un
empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle! pourquoi
m'avoir fait espérer un sentiment que tu n'éprouvais pas!!! Mais le
reproche n'est pas digne de moi... Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous
les jours la mort voltige autour de moi: la vie vaut-elle la peine de
faire tant de bruit!!! Adieu, Joséphine; reste à Paris; ne m'écris plus,
et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchirent mon cœur; ne
les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui
existait pour moi sur la terre!!!

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

     Au quartier-général, Milan, le 23 prairial an 4 de la république,
     une et indivisible.

Joséphine, où te remettra-t-on cette lettre? Si c'est à Paris, mon
malheur est donc certain; tu ne m'aimes plus. Je n'ai plus qu'à
mourir... Serait-il possible!!! Tous les serpens des furies sont dans
mon cœur, et déjà je n'existe qu'à demi. Oh! toi... Mes larmes coulent,
plus de repos ni d'espérance. Je respecte la volonté et la loi immuable
du sort; il m'accable de gloire pour me faire sentir mon malheur avec
plus d'amertume. Je m'accoutumerai à tout dans ce nouvel état de choses;
mais je ne puis pas m'accoutumer à ne plus l'estimer; mais non, ce n'est
pas possible, ma Joséphine est en route; elle m'aime, au moins un peu;
tant d'amour promis ne peut pas s'être évanoui en deux mois.

Je déteste Paris, les femmes et l'amour... Cet état est affreux... et ta
conduite... Mais dois-je l'accuser? Non, ta conduite est celle de ton
destin.--Si aimable, si belle, si douce, devrais-tu être l'instrument
auteur de mon désespoir? Celui qui te remettra cette lettre est M. le
duc de Lesbeloni, le plus grand seigneur de ce pays-ci, qui va, député à
Paris, pour présenter ses hommages au gouvernement.

Adieu, ma Joséphine; ta pensée me rendait heureux; tout a bien changé;
embrasse tes aimables enfans; ils m'écrivent des lettres charmantes.
Depuis que ne dois plus t'aimer, je les aime davantage! Malgré le destin
et l'honneur, je t'aimerai toute ma vie.--J'ai relu cette nuit toutes
tes lettres, même celle écrite de ton sang: quels sentimens elles m'ont
fait éprouver!

     BONAPARTE.

À la Citoyenne Bonaparte,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     Chéruble, 10 floréal.

Murat, qui te remettra cette lettre, t'expliquera, mon adorable amie, ce
que j'ai fait, ce que je ferai, ce que je désire. J'ai conclu une
suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai, il y a trois jours,
expédié Junot avec mon frère; mais ils arriveront après Murat, qui passe
par Turin. Je t'écrivais par Junot de partir avec lui pour me venir
joindre; je te prie aujourd'hui de partir avec Murat, de passer par
Turin; tu abrégeras de quinze jours: il sera donc possible que je te
voie ici avant quinze jours. Viens, cette idée me transporte de joie;
ton logement est prêt à _Mondovi_ et à _Tortone_: tu pourras de Mondovi
aller par Tengrada, route à Nice et à Gênes, et de là dans le reste de
l'Italie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse,
ma joie que tu sois gaie, mon plaisir que tu en aies. Jamais femme ne
fut aimée avec plus de dévouement, de feu et de tendresse. Jamais il
n'est possible d'être plus entièrement maître d'un cœur et d'en dicter
tous les goûts, les penchans, d'en former tous les désirs: s'il en est
autrement de toi, je déplore mon aveuglement, je te livre aux remords de
ton ame[**orthographe corrigée]; et si je n'en meurs pas de douleur,
froissé pour la vie, mon cœur ne s'ouvrirait plus au sentiment du
plaisir et de la douleur; triste, fier ou froid, ma vie serait toute
physique: car j'aimerai, en perdant ton amour, ton cœur, ton adorable
personne, perdre tout ce qui rend la vie aimable et chère! Ah! alors je
ne regretterai plus de mourir, ou peut-être réussirai-je à la recevoir
au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste?
Pas de lettres de toi; je n'en reçois que tous les quatre jours, au lieu
que si tu m'aimais, tu m'écrirais deux fois par jour; mais il faut jaser
avec les petits messieurs visiteurs dès dix heures du matin, et puis
écouter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu'à une
heure après minuit. Dans les pays ou il y a des mœurs, dès dix heures du
soir tout le monde est chez soi; mais dans ces pays-là l'on écrit à son
mari, l'on pense à lui, l'on vit pour lui. Adieu, Joséphine; tu es pour
moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours
davantage. _L'absence guérit les petites passions et accroît les
grandes_. Un baiser sur ta bouche, un sur ton cœur. Il n'y a personne
que moi, n'est-ce pas? et puis un sur ton sein. Que Murat est heureux...
petite main... Ah!... si tu ne viens pas!!!...

Mène avec toi ta femme de chambre, ta cuisinière, ton cocher; j'ai ici
des chevaux de carrosse à ton service, et une belle voiture. Ne porte
que ce qui t'est personnellement nécessaire. J'ai ici une argenterie et
une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne
puis laisser la plume. Ah! si ce soir je n'ai pas de tes lettres, je
suis désespéré. Pense à moi, ou dis-moi avec dédain que tu ne m'aimes
pas, et alors peut-être je trouverai dans mon esprit de quoi être moins
à plaindre.

Je t'ai écrit par mon frère qu'il avait 50 louis à moi, dont tu pouvais
disposer. Je t'envoie par Murat 200 louis dont tu te serviras si tu en
as besoin, ou que tu emploîras à meubler l'appartement que tu me
destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait! mais non, il est
si beau celui que j'ai dans mon cœur, que quelque belle que tu sois, et
quelque habiles que soient les peintres, tu y perdrais. Écris-moi; viens
vite: ce sera un jour bien heureux... que celui où tu passeras les
Alpes: c'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que
j'ai remportées.

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine n° 6,
chaussée d'Antin, à Paris.

       *       *       *       *       *

Paris, le 2 floréal an 4 de la république, une et indivisible.

BARRAS, membre du Directoire exécutif,

À la Citoyenne BONAPARTE.

Recevez, aimable citoyenne, mon bien sincère compliment sur les succès
éclatans obtenus par votre mari: près de quatre mille ennemis sont
prisonniers ou tués. Il n'en restera pas là, et bientôt nous recevrons
les détails des suites de ce combat. Le général Bonaparte répond
parfaitement à la confiance du Directoire, et à l'opinion qu'on a de ses
talens, auxquels sont dus les avantages signalés qu'a remportés la bonne
armée d'Italie.

Salut, civilité et attachement...

     P. BARRAS.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, section du
Mont-Blanc, maison Talma,
_Directoire exécutif_.           à Paris.

       *       *       *       *       *

     Au quartier-général, Lodi, le 24 floréal, an 4 de la république,
     une et indivisible.


Il est donc vrai que tu es enceinte; Murat me l'écrit, mais il me dit
que cela te rend malade, et qu'il ne croit pas prudent que tu
entreprennes un aussi grand voyage. Je serai, donc encore privé du
bonheur de te serrer dans mes bras! Je serai donc encore plusieurs mois
loin de tout ce que j'aime! Serait-il possible que je n'aie pas le
bonheur de te voir avec ton petit ventre! Cela doit te rendre
intéressante! Tu m'écris que tu es bien changée. Ta lettre est courte,
triste, et d'une écriture tremblante. Qu'as-tu, mon adorable amie?
Qu'est-ce qui peut t'inquiéter? Ah! ne reste pas à la campagne. Sois en
ville; cherche à t'amuser, et crois qu'il n'y a point de tourment plus
réel pour mon ame que de penser que tu es souffrante et chagrine. Je
croyais être jaloux, mais je te jure qu'il n'en est rien. Plutôt que de
te savoir mélancolique, je crois que je te donnerais moi-même un amant.
Sois donc gaie, contente, et sache que mon bonheur est attaché au tien.
Si Joséphine n'est pas heureuse, si elle abandonne son ame à la
tristesse, au découragement, elle ne m'aime donc pas. Bientôt tu vas
donner la vie à un autre être qui t'aimera autant que moi. Non, ce n'est
pas possible, mais autant que je t'aimerai. Tes enfans et moi nous
serons sans cesse autour de toi, pour te convaincre de nos soins et de
notre amour. Tu ne seras pas méchante, n'est-ce pas? Pas de hum!!! à
moins que ce ne soit pour plaisanter. Alors il faut trois ou quatre
grimaces; rien n'est plus joli, et puis un petit baiser raccommode tout.

Comme ta lettre du 18, que le courrier m'a apportée, me rend triste! ne
serais-tu pas heureuse, ma chère Joséphine? manquerait-il quelque chose
à ta satisfaction? J'attends avec impatience Murat, pour pouvoir
connaître dans le plus grand détail tout ce que tu fais, tout ce que tu
dis, les personnes que tu vois, les habits que tu mets; tout ce qui
touche à mon adorable amie est cher à mon cœur, empressé à connaître.

Les choses vont bien ici; mais mon cœur est d'une inquiétude qui ne peut
pas se peindre. Tu es malade loin de moi. Soie gaie et aie bien soin de
toi: toi que dans mon cœur j'évalue plus que l'univers. Hélas! l'idée
que tu es malade me rend bien triste.

Je te prie, mon amie, de faire savoir à Fréron que l'intention de ma
famille n'est pas qu'il épouse ma sœur, et que je suis résolu à prendre
un parti quelconque pour l'empêcher. Je te prie de dire cela à mon
frère.

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

     Au quartier-général, Tortone, 27, à huit heures du soir, an 4 de la
     république, une et indivisible.

MON AMI,

Je suis au désespoir; ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est
malade. Ma tête n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma
pensée. Je te conjure de me dire ce qu'elle a et comment elle se porte.
Si, dans notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre
amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins; fais pour elle ce que je
serais glorieux de pouvoir faire moi-même. Tu n'auras pas mon cœur, mais
toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui
j'aie eu une véritable et constante amitié. Après elle, après ma
Joséphine, tu es le seul qui m'inspires encore quelque intérêt.
Rassure-moi; parle-moi vrai; tu connais mon cœur; tu sais comme il est
ardent; tu sais que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première
femme que j'adore: sa maladie me met au désespoir. Tout le monde
m'abandonne; personne ne m'écrit. Je suis seul livré à mes craintes, à
mon malheur: toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien,
qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne.
J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l'aime à la
fureur, et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus,
je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh! mon bon ami, je me
recommande à toi; fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures
à Paris, et qu'il revienne me rendre la vie.

Tu diras à ma Joséphine que si elle veut acheter une campagne, comme
nous étions convenus, moitié chacun, j'y mettrai 30,000 livres et elle
autant. Je prendrai cet argent sur les 40,000 qui me restent de mon bien
retiré.

     BONAPARTE.

Au citoyen Joseph BONAPARTE,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     Au quartier-général, Tortone, 26 à minuit, an 4 de la république,
     une et indivisible.

Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à
Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour
t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier
m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres
de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce
qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé
dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres
t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie... Le Tessin étant
débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour
j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y
étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle
que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre
ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a
trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas.
Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il
faut avoir mon cœur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas
qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des
tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle
est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans
mes veines, mais le désespoir est dans mon cœur... Tu souffres, et je
suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien
méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te
retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus
te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé
de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les
hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la
nature humaine.

Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent;
rien ne m'arrache à la douloureuse solitude et aux serpens qui me
déchirent l'âme. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres
folles, insensées que je t'ai écrites; si tu lis bien, tu y verras que
l'amour ardent qui m'anime m'a peut-être égaré. J'ai besoin d'être bien
convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé;
sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade; la saison
est chaude, le voyage long. Je t'en prie à genoux, n'expose pas une vie
si chère; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois
mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma
pensée sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir où je serais
sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas à l'immortalité de l'âme. Si
tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de
l'anéantissement.

Murat veut me convaincre que ta maladie est légère; mais tu ne m'écris
pas: il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres: Tu es tendre,
sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins,
insensée, loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras
de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de
venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième
je suis à mon armée; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici.
Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoquée
dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis
froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions
employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la
poste et me rendre à Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me
retient malgré mon cœur. Par pitié, fais moi écrire, que je sache le
caractère de ta maladie et ce qu'il y a à craindre. Notre sort est bien
affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés! Mes pleurs
inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m'écrit
pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me
déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les
maux que l'on souffre sont horribles!! Reçois un million de baisers,
crois que rien n'égale mon amour, qui durera toute la vie! Pense à moi,
écris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement à la peine qui me
consume. Viens, viens vite, mais aie soin de _ta santé_.

     BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.

J'expédie un courrier à Paris; il prendra en passant tes dépêches.
L'Épinois, qui arrive, m'assure que ta santé est rétablie. Quoique tu me
l'aies écrit, les détails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te
voilà bien rétablie, mon adorable Joséphine; je brûle de plaisir de te
voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp
étaient arrivés à Milan!... Tu dois avoir reçu le courrier que je t'ai
expédié ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore
trois jours. Je pars dans une heure pour voir différens postes de mon
armée; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous!
Murat est malade; la déesse du bal, madame Ruga, lui a proprement donné
une galanterie. Je l'ai envoyé à Breschia; il est furieux: il veut
mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet
article, à Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir à sa Julie; il en
sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'état-major
se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles mœurs!
Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de cœur: l'on
dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite à onze heures du matin, et
tu ne te levés qu'à une heure. Il avait à te parler de sa sœur, de sa
maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est
excessive; _mon ame est brûlée_. Je commence à me convaincre que, pour
être sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer
au bonheur de connaître l'adorable Joséphine. Tés lettres sont froides;
la chaleur du cœur n'est pas à moi; _pardi_, je suis le mari, un autre
doit être l'amant: il faut être comme tout le monde. Malheur à celui qui
se présenterait à mes yeux avec le titre d'être aimé de toi!... Mais,
tiens, me voilà jaloux.--Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais,
ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni
vie... Sans toi, _entends-tu?_ c'est-à-dire toi tout entière. S'il est
un sentiment dans ton cœur qui ne soit pas à moi, s'il en est un seul
que je ne puisse connaître, ma vie est empoisonnée, et le stoïcisme mon
seul refuge. Dis-moi que... aime-moi, reçois les mille baisers de
l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.

Le 7, à Breschia, n'est-ce pas?

     BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE,
à Milan.

       *       *       *       *       *

     Alexandrie, 10 thermidor an 7.

MA CHÈRE MAMAN,

Nous arrivons d'Aboukir en ce moment. Le général expédie un courrier, et
je n'ai le temps que de t'écrire deux mots. Les Turcs sont descendus le
25 du mois dernier; nous les avons battus complétement le 7 de ce mois;
une grande partie de l'armée est noyée, l'autre partie tient encore
dans, le fort d'Aboukir; nous les bombardons en ce moment; j'espère
qu'ils ne tarderont pas à se rendre.

Nous avons encore perdu un camarade. Moi, je me porte très bien. Je
pense sans cesse à toi. Je désirerais bien recevoir de tes nouvelles.
Adieu, on cachète les lettres. J'embrasse Hortense; je n'ai pas le temps
de lui écrire.

     BEAUHARNAIS.

Bourienne et Lavalette me chargent de te faire mille complimens, et de
t'assurer de leurs respects.

À la Citoyenne BONAPARTE,
rue de la Victoire, n° 6,
à Paris.

       *       *       *       *       *

     Martigny, le 28 floréal an 8 de la république.

Je suis ici depuis trois jours, au milieu du Valais et des Alpes, dans
un couvent de Bernardins. L'on n'y voit jamais le soleil: juge si l'on y
est agréablement! J'aime bien de te voir gronder, toi qui es à Paris au
milieu des plaisirs et de la bonne compagnie. L'armée file en Italie;
nous sommes à Aoste, mais le Saint-Bernard offre bien des difficultés à
vaincre.

Je t'ai écrit souvent. Quant à mademoiselle Hortense, quand elle sera
grande dame, on lui écrira; aujourd'hui elle est trop petite: l'on
n'écrit pas aux enfans.

Cette pauvre madame Lucai est donc morte? Elle a bien souffert. Son mari
doit être bien triste. Je le plains. Perdre sa femme, c'est perdre sinon
la gloire, au moins le bonheur.

Mille choses aimables à Hortense, et mille douceurs à Joséphine.

     BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.



NOTES


[1: Voltaire, _Tancrède_.]

[2: Casimir Delavigne.]

[3: Ces présens sont d'un antique usage en Italie.]

[4: «En vain la lumière immortelle du génie nous sert de guide; les
songes, les fantômes et les objets de terreur sont toujours les délices
du vulgaire.»]

[5: Ce dessin représentait mon père en costume hongrois, distribuant des
récompenses aux ouvriers des mines de Cremnitz, qui avaient sauvé au
péril de leur vie un des compagnons de leurs travaux.]

[6: Couturière en robe à cette époque.]

[7: Célèbre marchand de modes qui n'a rien perdu de sa réputation.]

[8: Madame de la M*** était amie intime de la mère de mademoiselle Culo;
elle fut la principale cause du mariage précipité du général Moreau.]

[9: Casimir Delavigne.]

[10: Madame Jars, de Lyon.]

[11: J'ignorais toujours moi-même l'erreur d'adresse qui lui révéla
alors ma passion romanesque pour Ney.]

[12: Ce portrait resta chez le général; toutes mes démarches pour
l'obtenir ont été infructueuses.]

[13: Depuis madame Talma.]

[14: Le nom de l'homme extraordinaire qui arrive pour la première fois
dans ces Mémoires, s'y produira plus tard, et sous une couleur qui ne
sera point celle de la haine. C'est ici un rival qui parle avec
l'amertume d'un ressentiment et d'une prétention personnels. L'auteur
parlera à son tour de Napoléon avec toute la franchise de ses propres
impressions, que l'exactitude dont il fait preuve en ce moment, lui
donnera le droit de ne pas affaiblir.

Quant à nous, nous saisissons avec empressement cette première rencontre
d'une gloire naissante, et nous renvoyons les lecteurs à la fin de ce
volume, pour saisir quelques uns des traits d'une figure qui dominera
toutes les autres dans l'histoire.

Ils verront, dans une suite de lettres à Joséphine, l'âme de Napoléon
avec ses affections intimes, ses confidences secrètes. Cette
correspondance date à peu près de l'époque des premiers succès de
Bonaparte, de l'époque où Moreau le trouvait sur son passage pour le
méconnaître.

Cette partie curieuse de notre publication est entièrement étrangère à
l'auteur des Mémoires. Dépositaires depuis long-temps de cette précieuse
correspondance, nous avons obtenu de la joindre à un ouvrage assez riche
par lui-même en révélations, et plutôt comme un complément de souvenirs
que comme une ressource d'intérêt. Si cet appendice a besoin de
responsabilité, nous déclarons qu'elle doit peser sur nous seuls. (_Note
des Éditeurs._)]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'une contemporaine - Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... Tome 2" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home