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Title: La petite fadette
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite fadette" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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  Au lecteur

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  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  LA

  PETITE FADETTE

  PAR

  GEORGE SAND


  NOUVELLE ÉDITION

  PARIS

  MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1869
  Droits de reproduction et de traduction réservés



  OEUVRES

  DE

  GEORGE SAND

  MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS


  OEUVRES COMPLÈTES
  DE
  GEORGE SAND

  FORMAT GRAND IN-18


  LES AMOURS DE L'AGE D'OR               1 vol.

  ADRIANI                                1 --

  ANDRÉ                                  1 --

  ANTONIA                                1 --

  LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ       2 --

  CADIO                                  1 --

  LE CHATEAU DES DÉSERTES                1 --

  LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE         2 --

  LA COMTESSE DE RUDOLSTADT              2 --

  LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE        2 --

  CONSTANCE VERRIER                      1 --

  CONSUELO                               3 --

  LES DAMES VERTES                       1 --

  LA DANIELLA                            2 --

  LA DERNIÈRE ALDINI                     1 --

  LE DERNIER AMOUR                       1 --

  LE DIABLE AUX CHAMPS                   1 --

  ELLE ET LUI                            1 --

  LA FAMILLE DE GERMANDRE                1 --

  LA FILLEULE                            1 --

  FLAVIE                                 1 --

  FRANÇOIS LE CHAMPI                     1 --

  HISTOIRE DE MA VIE                    10 --

  UN HIVER A MAJORQUE--SPIRIDION         1 --

  L'HOMME DE NEIGE                       3 --

  HORACE                                 1 --

  INDIANA                                1 --

  ISIDORA                                1 --

  JACQUES                                1 --

  JEAN DE LA ROCHE                       1 --

  JEAN ZISKA.--GABRIEL                   1 --

  JEANNE                                 1 --

  LAURA                                  1 --

  LÉLIA.--MÉTELLA.--CORA                 2 --

  LETTRES D'UN VOYAGEUR                  1 --

  LUCREZIA FLORIANI-LAVINIA              1 --

  MADEMOISELLE LA QUINTINIE              1 --

  MADEMOISELLE MERQUEM                   1 --

  LES MAÎTRES MOSAÏSTES                  1 --

  LES MAÎTRES SONNEURS                   1 --

  LA MARE AU DIABLE                      1 --

  LE MARQUIS DE VILLEMER                 1 --

  MAUPRAT                                1 --

  LE MEUNIER D'ANGIBAULT                 1 --

  MONSIEUR SYLVESTRE                     1 --

  MONT-REVÊCHE                           1 --

  NARCISSE                               1 --

  NOUVELLES                              1 --

  LA PETITE FADETTE                      1 --

  LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE                 2 --

  LE PICCININO                           2 --

  PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE         1 --

  LE SECRÉTAIRE INTIME                   1 --

  SIMON                                  1 --

  TAMARIS                                1 --

  TEVERINO.--LÉONE LÉONI                 1 --

  THÉATRE COMPLET                        4 --

  THÉATRE DE NOHANT                      1 --

  L'USCOQUE                              1 --

  VALENTINE                              1 --

  VALVÈDRE                               1 --

  LA VILLE NOIRE                         1 --

Clichy.--Impr. M. LOIGNON, PAUL DUPONT et Cie,
12, rue du Bac-d'Asnières.



NOTICE

C'est à la suite des néfastes journées de juin 1848, que troublé et
navré, jusqu'au fond de l'âme, par les orages extérieurs, je
m'efforçai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la
foi. Si je faisais profession d'être philosophe, je pourrais croire ou
prétendre que la foi aux idées entraîne le calme de l'esprit en
présence des faits désastreux de l'histoire contemporaine: mais il
n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude
d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accès, dans une âme
d'artiste, à la douleur de traverser un présent obscurci et déchiré
par la guerre civile.

Pour les hommes d'action qui s'occupent personnellement du fait
politique, il y a, dans tout parti, dans toute situation, une fièvre
d'espoir ou d'angoisse, une colère ou une joie, l'enivrement du
triomphe ou l'indignation de la défaite. Mais pour le pauvre poëte,
comme pour la femme oisive, qui contemplent les événements sans y
trouver un intérêt direct et personnel, quel que soit le résultat de
la lutte, il y a l'horreur profonde du sang versé de part et d'autre,
et une sorte de désespoir à la vue de cette haine, de ces injures, de
ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur
holocauste, à la suite des convulsions sociales.

Dans ces moments-là, un génie orageux et puissant comme celui du
Dante, écrit avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un poëme
terrible, un drame tout plein de tortures et de gémissements. Il faut
être trempé comme cette âme de fer et de feu, pour arrêter son
imagination sur les horreurs d'un enfer symbolique, quand on a sous
les yeux le douloureux purgatoire de la désolation sur la terre. De
nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que le
reflet et l'écho d'une génération assez semblable à lui, éprouve le
besoin impérieux de détourner la vue et de distraire l'imagination, en
se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. C'est
son infirmité qui le fait agir ainsi, mais il n'en doit point rougir,
car c'est aussi son devoir. Dans les temps où le mal vient de ce que
les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste
est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler
ainsi aux hommes endurcis ou découragés, que les moeurs pures, les
sentiments tendres et l'équité primitive, sont ou peuvent être encore
de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux
passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux
vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour
endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le
spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les
couleurs de la fiction.

Prêcher l'union quand on s'égorge, c'est crier dans le désert. Il est
des temps où les âmes sont si agitées qu'elles sont sourdes à toute
exhortation directe. Depuis ces journées de juin dont les événements
actuels sont l'inévitable conséquence, l'auteur du conte qu'on va lire
s'est imposé la tâche d'être _aimable_, dût-il en mourir de chagrin.
Il a laissé railler ses _bergeries_, comme il avait laissé railler
tout le reste, sans s'inquiéter des arrêts de certaine critique. Il
sait qu'il a fait plaisir à ceux qui aiment _cette note-là_, et que
faire plaisir à ceux qui souffrent du même mal que lui, à savoir
l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien
qu'ils peuvent accepter: bien fugitif, soulagement passager, il est
vrai, mais plus réel qu'une déclamation passionnée, et plus saisissant
qu'une démonstration classique.

GEORGE SAND.

Nohant, 21 décembre 1851.



LA PETITE FADETTE



I.


Le père Barbeau de la Cosse n'était pas mal dans ses affaires, à
preuve qu'il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux
champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit
par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins
charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était
un peu ennuyé par le jonc, c'était du fourrage connu dans l'endroit
pour être de première qualité.

La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie
en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de
six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, un beau verger, que
nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes
qu'en guignes, en poires et en cormes. Mêmement les noyers de ses
bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux
entours.

Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et
très-porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et
paroissiens.

Il avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute
qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dépêcher,
parce que l'âge lui venait, s'avisa de lui en donner deux à la fois,
deux beaux garçons; et, comme ils étaient si pareils qu'on ne pouvait
presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que
c'étaient deux bessons, c'est-à-dire deux jumeaux d'une parfaite
ressemblance.

La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme ils venaient au
monde, n'oublia pas de faire au premier né une petite croix sur le
bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un
collier peut se confondre et faire perdre le droit d'aînesse. Quand
l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui
ne puisse jamais s'effacer; à quoi l'on ne manqua pas. L'aîné fut
nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet, pour le distinguer de son
frère aîné, qui lui avait servi de parrain; et le cadet fut appelé
Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reçu au baptême, parce que
son oncle, qui était son parrain, avait gardé de son jeune âge la
coutume d'être appelé Landriche.

Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir
deux petites têtes dans le berceau. «Oh! oh! fit-il, voilà un berceau
qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l'agrandir.» Il était
un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la
moitié de ses meubles. Il ne s'étonna pas autrement et alla soigner sa
femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que
mieux.--Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me
donner du courage. Voilà deux enfants de plus à nourrir, dont nous
n'avions pas absolument besoin; ça veut dire qu'il ne faut pas que je
me repose de cultiver nos terres et d'élever nos bestiaux. Sois
tranquille; on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine
fois, car ça serait trop.

La mère Barbeau se prit à pleurer, dont le père Barbeau se mit fort
en peine.--Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, ma
bonne femme. Ce n'est pas par manière de reproche que je t'ai dit
cela, mais par manière de remercîment, bien au contraire. Ces deux
enfants-là sont beaux et bien faits; ils n'ont point de défauts sur le
corps, et j'en suis content.

--Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les
reprochez pas, notre maître; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a
dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé à élever
que des bessons. Ils se font tort l'un à l'autre, et, presque
toujours, il faut qu'un des deux périsse pour que l'autre se porte
bien.

--Oui-da! dit le père: est-ce la vérité? Tant qu'à moi, ce sont les
premiers bessons que je vois. Le cas n'est point fréquent. Mais voici
la mère Sagette qui a de la connaissance là-dessus, et qui va nous
dire ce qui en est.

La mère Sagette étant appelée, répondit:--Fiez-vous à moi: ces deux
bessons-là vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que
d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le métier de
sage-femme, et que je vois naître, vivre, ou mourir tous les enfants
du canton. Ce n'est donc pas la première fois que je reçois des
jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien à leur santé. Il y en a
qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive
que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que
l'autre meurt; mais regardez les vôtres, ils sont chacun aussi beau et
aussi bien corporé que s'il était fils unique. Ils ne se sont donc pas
fait dommage l'un à l'autre dans le sein de leur mère; ils sont venus
à bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir
eux-mêmes. Ils sont jolis à merveille et ne demandent qu'à vivre.
Consolez-vous donc, mère Barbeau, ça vous sera un plaisir de les voir
grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura guère que vous et ceux qui
les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une différence;
car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits
perdreaux sortant de l'oeuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il
n'y a que la mère-perdrix qui les reconnaisse.

--A la bonne heure! fit le père Barbeau en se grattant la tête; mais
j'ai ouï dire que les bessons prenaient tant d'amitié l'un pour
l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et
qu'un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin,
jusqu'à en mourir.

--C'est la vraie vérité, dit la mère Sagette; mais écoutez ce qu'une
femme d'expérience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance; car,
dans le temps où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne
serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites
attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne
pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que
l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pêcher, envoyez l'autre à la
chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les
boeufs au pacage; quand vous donnerez à l'un du vin à boire, donnez
à l'autre un verre d'eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou
ne les corrigez point tous les deux en même temps; ne les habillez pas
de même; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et
que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous
les moyens que vous pourrez imaginer, empêchez-les de se confondre
l'un avec l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de
l'autre. Ce que je vous dis là, j'ai grand peur que vous ne le
mettiez dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous
vous en repentirez grandement un jour.

La mère Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire
comme elle disait, et on lui fit un beau présent avant de la renvoyer.
Puis, comme elle avait bien recommandé que les bessons ne fussent
point nourris du même lait, on s'enquit vitement d'une nourrice.

Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mère Barbeau, qui
n'avait pas compté sur deux enfants, et qui avait nourri elle-même
tous les autres, n'avait pas pris ses précautions à l'avance. Il
fallut que le père Barbeau partît pour chercher cette nourrice dans
les environs; et pendant ce temps, comme la mère ne pouvait pas
laisser pâtir ses petits, elle leur donna le sein à l'un comme à
l'autre.

Les gens de chez nous ne se décident pas vite, et, quelque riche qu'on
soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau
avaient de quoi payer, et on pensait que la mère, qui n'était plus de
la première jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans
s'épuiser. Toutes les nourrices que le père Barbeau put trouver lui
demandèrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu'à un
bourgeois.

Le père Barbeau n'aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant
que c'était beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les côtés et
disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup;
car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mère, et ils
étaient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et
l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul
dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le père
avait arrangé le berceau, et quand ils pleuraient tous deux à la fois,
on les berçait et on les apaisait en même temps.

Enfin le père Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 15
livres, et il ne se tenait plus qu'à cent sous d'épingles, lorsque sa
femme lui dit:--Bah! notre maître, je ne vois pas pourquoi nous allons
dépenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous étions des messieurs
et dames, et comme si j'étais hors d'âge pour nourrir mes enfants.
J'ai plus de lait qu'il n'en faut pour cela. Ils ont déjà un mois, nos
garçons, et voyez s'ils ne sont pas en bon état! La Merlaude que vous
voulez donner pour nourrice à un des deux n'est pas moitié si forte et
si saine que moi: son lait a déjà dix-huit mois, et ce n'est pas ce
qu'il faut à un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne pas
nourrir nos bessons du même lait, pour les empêcher de prendre trop
d'amitié l'un pour l'autre, c'est vrai qu'elle l'a dit; mais
n'a-t-elle pas dit aussi qu'il fallait les soigner également bien,
parce que, après tout, les bessons n'ont pas la vie tout à fait aussi
forte que les autres enfants? J'aime mieux que les nôtres s'aiment
trop, que s'il faut sacrifier l'un à l'autre. Et puis, lequel des deux
mettrons-nous en nourrice? Je vous confesse que j'aurais autant de
chagrin à me séparer de l'un comme de l'autre. Je peux dire que j'ai
bien aimé tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait,
m'est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus
gentils que j'aie portés dans mes bras. J'ai pour eux un je ne sais
quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon
mari, ne pensez plus à cette nourrice; nous ferons pour le reste tout
ce que la Sagette a recommandé. Comment voulez-vous que des enfants à
la mamelle se prennent de trop grande amitié, quand c'est tout au
plus s'ils connaîtront leurs mains d'avec leurs pieds quand ils seront
en sevrage?

--Ce que tu dis là n'est pas faux, ma femme, répondit le père Barbeau
en regardant sa femme, qui était encore fraîche et forte comme on en
voit peu; mais si, pourtant, à mesure que ces enfants grossiront, ta
santé venait à dépérir?

--N'ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d'aussi bon appétit que si
j'avais quinze ans; et d'ailleurs, si je sentais que je m'épuise, je
vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours
temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.

Le père Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne
pas faire de dépense inutile. La mère Barbeau nourrit ses bessons sans
se plaindre et sans souffrir, et même elle était d'un si beau naturel
que, deux ans après le sevrage de ses petits, elle mit au monde une
jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi
elle-même. Mais c'était un peu trop, et elle eût eu peine à en venir à
bout, si sa fille aînée, qui était à son premier enfant, ne l'eût
soulagée de temps en temps, en donnant le sein à sa petite soeur.

De cette manière, toute la famille grandit et grouilla bientôt au
soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux
et les petites nièces, qui n'avaient pas à se reprocher d'être
beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.



II.


Les bessons croissaient à plaisir sans être malades plus que d'autres
enfants, et mêmement ils avaient le tempérament si doux et si bien
façonné qu'on eût dit qu'ils ne souffraient point de leurs dents ni de
leur croît, autant que le reste du petit monde.

Ils étaient blonds et restèrent blonds toute leur vie. Ils avaient
tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien
avalées, le corps droit et bien planté, plus de taille et de hardiesse
que tous ceux de leur âge, et tous les gens des alentours qui
passaient par le bourg de Cosse, s'arrêtaient pour les regarder, pour
s'émerveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant:--C'est
tout de même une jolie paire de gars.

Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons s'accoutumèrent à
être examinés et questionnés, et à ne point devenir honteux et sots en
grandissant. Ils étaient à leur aise avec tout le monde, et, au lieu
de se cacher derrière les buissons, comme font les enfants de chez
nous quand ils aperçoivent un étranger, ils affrontaient le premier
venu, mais toujours très-honnêtement, et répondaient à tout ce qu'on
leur demandait, sans baisser la tête et sans se faire prier. Au
premier moment, on ne faisait point entre eux de différence et on
croyait voir un oeuf et un oeuf. Mais, quand on les avait observés
un quart d'heure, on voyait que Landry était une miette plus grand et
plus fort, qu'il avait le cheveu un peu plus épais, le nez plus fort
et l'oeil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l'air plus
décidé, et mêmement un signe que son frère avait à la joue droite, il
l'avait à la joue gauche et beaucoup plus marqué. Les gens de
l'endroit les reconnaissaient donc bien; mais cependant il leur
fallait un petit moment, et, à la tombée de la nuit ou à une petite
distance, ils s'y trompaient quasi tous, d'autant plus que les bessons
avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu'on
pouvait les confondre, ils répondaient au nom l'un de l'autre sans se
donner la peine de vous avertir de la méprise. Le père Barbeau
lui-même s'y embrouillait quelquefois. Il n'y avait, ainsi que la
Sagette l'avait annoncé, que la mère qui ne s'y embrouillât jamais,
fût-ce à la grande nuit, ou du plus loin qu'elle pouvait les voir
venir ou les entendre parler.

En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une idée de gaieté et
de courage de plus que son aîné, Sylvinet était si amiteux et si fin
d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa
bien, pendant trois mois, à les empêcher de trop s'accoutumer l'un à
l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une
chose contre la coutume. Mais, d'un côté, on ne voyait point que cela
fît grand effet; d'autre part, M. le curé avait dit que la mère
Sagette était une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans
les lois de la nature ne pouvait être défait par les hommes. Si bien
qu'on oublia peu à peu tout ce qu'on s'était promis de faire. La
première fois qu'on leur ôta leur fourreau pour les conduire à la
messe en culottes, ils furent habillés du même drap, car ce fut un
jupon de leur mère qui servit pour les deux habillements, et la façon
fut la même, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point deux.

Quand l'âge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le même goût pour la
couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau à chacun
d'une cravate, à la nouvelle année, ils choisirent tous deux la même
cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de
porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur
demanda si c'était pour l'idée qu'ils avaient d'être toujours habillés
l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long;
Sylvinet répondit que c'était la plus jolie couleur et le plus joli
dessin de cravate qu'il y eût dans tout le ballot du mercier, et de
suite Landry assura que toutes les autres cravates étaient vilaines.

--Et la couleur de mon cheval, dit le marchand en souriant, comment la
trouvez-vous?

--Bien laide, dit Landry. Il ressemble à une vieille pie.

--Tout à fait laide, dit Sylvinet. C'est absolument une pie mal
plumée.

--Vous voyez bien, dit le mercier à la tante, d'un air judicieux, que
ces enfants-là ont la même vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge,
aussitôt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas les
contrarier là-dessus, car on dit que quand on veut empêcher les
bessons de se considérer comme les deux empreintes d'un même dessin,
ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.--Le
mercier disait cela parce que ses cravates lilas étaient mauvais teint
et qu'il avait envie d'en vendre deux à la fois.

Par la suite du temps, tout alla de même, et les bessons furent
habillés si pareillement, qu'on avait encore plus souvent lieu de les
confondre, et soit par malice d'enfant, soit par la force de cette loi
de nature que le curé croyait impossible à défaire, quand l'un avait
cassé le bout de son sabot, bien vite l'autre écornait le sien du même
pied; quand l'un déchirait sa veste ou sa casquette, sans tarder,
l'autre imitait si bien la déchirure, qu'on aurait dit que le même
accident l'avait occasionnée: et puis, mes bessons de rire et de
prendre un air sournoisement innocent quand on leur demandait compte
de la chose.

Bonheur ou malheur, cette amitié-là augmentait toujours avec l'âge, et
le jour où ils surent raisonner un peu, ces enfants se dirent qu'ils
ne pouvaient pas s'amuser avec d'autres enfants quand un des deux ne
s'y trouvait pas; et le père ayant essayé d'en garder un toute la
journée avec lui, tandis que l'autre restait avec la mère, tous les
deux furent si tristes, si pâles et si lâches au travail, qu'on les
crut malades. Et puis quand ils se retrouvèrent le soir, ils s'en
allèrent tous deux par les chemins, se tenant par la main et ne
voulant plus rentrer, tant ils avaient d'aise d'être ensemble, et
aussi parce qu'ils boudaient un peu leurs parents de leur avoir fait
ce chagrin-là. On n'essaya plus guère de recommencer, car il faut dire
que le père et la mère, mêmement les oncles et les tantes, les frères
et les soeurs, avaient pour les bessons une amitié qui tournait un
peu en faiblesse. Ils en étaient fiers, à force d'en recevoir des
compliments, et aussi parce que c'était, de vrai, deux enfants qui
n'étaient ni laids, ni sots, ni méchants. De temps en temps, le père
Barbeau s'inquiétait bien un peu de ce que deviendrait cette
accoutumance d'être toujours ensemble quand ils seraient en âge
d'homme, et se remémorant les paroles de la Sagette, il essayait de
les taquiner pour les rendre jaloux l'un de l'autre. S'ils faisaient
une petite faute, il tirait les oreilles de Sylvinet par exemple,
disant à Landry: Pour cette fois, je te pardonne à toi, parce que tu
es ordinairement le plus raisonnable. Mais cela consolait Sylvinet
d'avoir chaud aux oreilles, de voir qu'on avait épargné son frère, et
Landry pleurait comme si c'était lui qui avait reçu la correction. On
tenta aussi de donner, à l'un seulement, quelque chose dont tous deux
avaient envie; mais tout aussitôt, si c'était chose bonne à manger,
ils partageaient; ou si c'était toute autre amusette ou épelette à
leur usage, ils le mettaient en commun, ou se le donnaient et
redonnaient l'un à l'autre, sans distinction du tien et du mien.
Faisait-on à l'un un compliment de sa conduite, en ayant l'air de ne
pas rendre justice à l'autre, cet autre était content et fier de voir
encourager et caresser son besson, et se mettait à le flatter et à le
caresser aussi. Enfin, c'était peine perdue que de vouloir les diviser
d'esprit ou de corps, et comme on n'aime guère à contrarier des
enfants qu'on chérit, même quand c'est pour leur bien, on laissa vite
aller les choses comme Dieu voulut; ou bien on se fit de ces petites
picoteries un jeu dont les deux bessons n'étaient point dupes. Ils
étaient fort malins, et quelquefois, pour qu'on les laissât
tranquilles, ils faisaient mine de se disputer et de se battre; mais
ce n'était qu'un amusement de leur part, et ils n'avaient garde, en se
roulant l'un sur l'autre, de se faire le moindre mal; si quelque
badaud s'étonnait de les voir en bisbille, ils se cachaient pour rire
de lui, et on les entendait babiller et chantonner ensemble comme deux
merles dans une branche.

Malgré cette grande ressemblance et cette grande inclination, Dieu,
qui n'a rien fait d'absolument pareil dans le ciel et sur la terre,
voulut qu'ils eussent un sort bien différent, et c'est alors qu'on vit
que c'étaient deux créatures séparées dans l'idée du bon Dieu, et
différentes dans leur propre tempérament.

On ne vit la chose qu'à l'essai, et cet essai arriva après qu'ils
eurent fait ensemble leur première communion. La famille du père
Barbeau augmentait, grâce à ses deux filles aînées qui ne chômaient
pas de mettre de beaux enfants au monde. Son fils aîné, Martin, un
beau et brave garçon, était au service; ses gendres travaillaient
bien, mais l'ouvrage n'abondait pas toujours. Nous avons eu, dans nos
pays, une suite de mauvaises années, tant pour les vimaires du temps
que pour les embarras du commerce, qui ont délogé plus d'écus de la
poche des gens de campagne qu'elles n'y en ont fait rentrer. Si bien
que le père Barbeau n'était pas assez riche pour garder tout son monde
avec lui, et il fallait bien songer à mettre ses bessons en condition
chez les autres. Le père Caillaud, de la Priche, lui offrit d'en
prendre un pour toucher ses boeufs, parce qu'il avait un fort
domaine à faire valoir, et que tous ses garçons étaient trop grands ou
trop jeunes pour cette besogne-là. La mère Barbeau eut grand'peur et
grand chagrin quand son mari lui en parla pour la première fois. On
eût dit qu'elle n'avait jamais prévu que la chose dût arriver à ses
bessons, et pourtant elle s'en était inquiétée leur vie durant; mais,
comme elle était grandement soumise à son mari, elle ne sut que dire.
Le père avait bien du souci aussi pour son compte, et il prépara la
chose de loin. D'abord les deux bessons pleurèrent et passèrent trois
jours à travers bois et prés, sans qu'on les vît, sauf à l'heure des
repas. Ils ne disaient mot à leurs parents, et quand on leur demandait
s'ils avaient pensé à se soumettre, ils ne répondaient rien, mais ils
raisonnaient beaucoup quand ils étaient ensemble.

Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir
par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vînt les séparer par
force. Mais le père Barbeau ne l'eût point fait. Il avait la sagesse
d'un paysan, qui est faite moitié de patience et moitié de confiance
dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne
les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur
viendrait, se trouvèrent-ils plus effrayés de la volonté paternelle
qu'ils ne l'eussent été par menaces et châtiments.--Il faudra pourtant
bien nous y ranger, dit Landry, et c'est à savoir lequel de nous s'en
ira; car on nous a laissé le choix, et le père Caillaud a dit qu'il ne
pouvait pas nous prendre tous les deux.

--Qu'est-ce que ça me fait que je parte ou que je reste, dit Sylvinet,
puisqu'il faut que nous nous quittions? Je ne pense seulement pas à
l'affaire d'aller vivre ailleurs; si j'y allais avec toi, je me
désaccoutumerais bien de la maison.

--Ça se dit comme ça, reprit Landry, et pourtant celui qui restera
avec nos parents aura plus de consolation et moins d'ennui que celui
qui ne verra plus ni son besson, ni son père, ni sa mère, ni son
jardin, ni ses bêtes, ni tout ce qui a coutume de lui faire plaisir.

Landry disait cela d'un air assez résolu; mais Sylvinet se remit à
pleurer; car il n'avait pas autant de résolution que son frère, et
l'idée de tout perdre et de tout quitter à la fois lui fit tant de
peine qu'il ne pouvait plus s'arrêter dans ses larmes.

Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la même manière; car
il pensait toujours à prendre pour lui le plus gros de la peine, et il
voulait voir ce que son frère en pouvait supporter, afin de lui
épargner tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur
que lui d'aller habiter un endroit étranger et de se donner à une
famille autre que la sienne.

--Tiens, frère, lui dit-il, si nous pouvons nous décider à la
séparation, mieux vaut que je m'en aille. Tu sais bien que je suis un
peu plus fort que toi et que quand nous sommes malades, ce qui arrive
presque toujours en même temps, la fièvre se met plus fort après toi
qu'après moi. On dit que nous mourrons peut-être si l'on nous sépare.
Moi je ne crois pas que je mourrai; mais je ne répondrais pas de toi,
et c'est pour cela que j'aime mieux te savoir avec notre mère, qui te
consolera et te soignera. De fait, si l'on fait chez nous une
différence entre nous deux, ce qui ne paraît guère, je crois bien que
c'est toi qui es le plus chéri, et je sais que tu es le plus mignon et
le plus amiteux. Reste donc, moi je partirai. Nous ne serons pas loin
l'un de l'autre. Les terres du père Caillaud touchent les nôtres, et
nous nous verrons tous les jours. Moi j'aime la peine et ça me
distraira, et comme je cours mieux que toi, je viendrai plus vite te
trouver aussitôt que j'aurai fini ma journée. Toi, n'ayant pas
grand'chose à faire, tu viendras en te promenant me voir à mon
ouvrage. Je serai bien moins inquiet à ton sujet que si tu étais
dehors et moi dedans la maison. Par ainsi, je te demande d'y rester.



III.


Sylvinet ne voulut point entendre à cela; quoiqu'il eût le coeur
plus tendre que Landry pour son père, sa mère et sa petite Nanette, il
s'effrayait de laisser l'endosse à son cher besson.

Quand ils eurent bien discuté, ils tirèrent à la courtepaille et le
sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l'épreuve et
voulut tenter à pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois
pour lui, c'était toujours à Landry de partir.

--Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu'il ne
faut pas contrarier le sort.

Le troisième jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura
presque plus. La première idée du départ lui avait fait peut-être une
plus grosse peine qu'à son frère, parce qu'il avait mieux senti son
courage et qu'il ne s'était pas endormi sur l'impossibilité de
résister à ses parents; mais, à force de penser à son mal, il l'avait
plus vite usé, et il s'était fait beaucoup de raisonnements, tandis
qu'à force de se désoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se
raisonner: si bien que Landry était tout décidé à partir, que Sylvinet
ne l'était point encore à le voir s'en aller.

Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frère. On leur
avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moitié d'homme s'ils
ne s'habituaient pas à se quitter, que Landry, qui commençait à sentir
l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'était
plus un enfant. Il avait toujours été le premier à persuader et à
entraîner son frère, depuis la première fois qu'ils avaient été
chercher un nid au faîte d'un arbre, jusqu'au jour où ils se
trouvaient. Il réussit donc encore cette fois-là à le tranquilliser,
et, le soir, en rentrant à la maison, il déclara à son père que son
frère et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tiré au sort, et
que c'était à lui, Landry, d'aller toucher les grands boeufs de la
Priche.

Le père Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu'ils
fussent déjà grands et forts, et il leur parla ainsi:

--Mes enfants, vous voilà en âge de raison, je le connais à votre
soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants
font plaisir à leurs père et mère, ils font plaisir au grand Dieu du
ciel qui les en récompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir
lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il
bénira celui-là pour avoir bien parlé, comme il bénira aussi l'autre
pour avoir bien écouté.

Là-dessus il conduisit ses bessons auprès de leur mère pour qu'elle
leur fît son compliment; mais la mère Barbeau eut tant de peine à se
retenir de pleurer, qu'elle ne put rien leur dire et se contenta de
les embrasser.

Le père Barbeau, qui n'était pas un maladroit, savait bien lequel des
deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne
voulut point laisser froidir la bonne volonté de Sylvinet, car il
voyait que Landry était tout décidé pour lui-même, et qu'une seule
chose, le chagrin de son frère, pouvait le faire broncher. Il éveilla
donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son
aîné, qui dormait à côté de lui.

--Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la
Priche avant que ta mère te voye, car tu sais qu'elle a du chagrin, et
il faut lui épargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau
maître et porter ton paquet.

--Ne dirai-je pas adieu à mon frère? demanda Landry. Il m'en voudra si
je le quitte sans l'avertir.

--Si ton frère s'éveille et te voit partir, il pleurera, il réveillera
votre mère, et votre mère pleurera encore plus fort, à cause de votre
chagrin. Allons, Landry, tu es un garçon de grand coeur, et tu ne
voudrais pas rendre ta mère malade. Fais ton devoir tout entier, mon
enfant; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir,
je te conduirai ton frère, et comme c'est demain dimanche, tu viendras
voir ta mère sur le jour.

Landry obéit bravement et passa la porte de la maison sans regarder
derrière lui. La mère Barbeau n'était pas si bien endormie ni si
tranquille qu'elle n'eût entendu tout ce que son homme disait à
Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et
se contenta d'écarter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle
eut le coeur si gros qu'elle se jeta à bas du lit pour aller
l'embrasser, mais elle s'arrêta quand elle fut devant le lit des
bessons, où Sylvinet dormait encore à pleins yeux. Le pauvre garçon
avait tant pleuré depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il était
vanné par la fatigue, et même il se sentait d'un peu de fièvre, car il
se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et
gémissant sans pouvoir se réveiller.

Alors la mère Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui
lui restât, ne put pas s'empêcher de se dire que c'était celui qu'elle
eût vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il était le
plus sensible des deux, soit qu'il eût le tempérament moins fort, soit
que Dieu, dans sa loi de nature, ait écrit que de deux personnes qui
s'aiment, soit d'amour, soit d'amitié, il y en a toujours une qui doit
donner son coeur plus que l'autre. Le père Barbeau avait un brin de
préférence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et du
courage plus que des caresses et des attentions. Mais la mère avait ce
brin de préférence pour le plus gracieux et le plus câlin, qui était
Sylvinet.

La voilà donc qui se prend à regarder son pauvre gars, tout pâle et
tout défait, et qui se dit que ce serait grand'pitié de le mettre déjà
en condition; que son Landry a plus d'étoffe pour endurer la peine, et
que d'ailleurs l'amitié pour son besson et pour sa mère ne le foule
pas au point de le mettre en danger de maladie. C'est un enfant qui a
une grande idée de son devoir, pensait-elle; mais tout de même, s'il
n'avait pas le coeur un peu dur, il ne serait pas parti comme ça
sans barguigner, sans tourner la tête et sans verser une pauvre larme.
Il n'aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses
genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approché de
mon lit, où je faisais la frime de dormir, tant seulement pour me
regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien
un véritable garçon. Ça ne demande qu'à vivre, à remuer, à travailler
et à changer de place. Mais celui-ci a le coeur d'une fille; c'est
si tendre et si doux qu'on ne peut pas s'empêcher d'aimer ça comme ses
yeux.

Ainsi devisait en elle-même la mère Barbeau tout en retournant à son
lit, où elle ne se rendormit point, tandis que le père Barbeau
emmenait Landry à travers prés et pacages du côté de la Priche. Quand
ils furent sur une petite hauteur, d'où l'on ne voit plus les
bâtiments de la Cosse aussitôt qu'on se met à la descendre, Landry
s'arrêta et se retourna. Le coeur lui enfla, et il s'assit sur la
fougère, ne pouvant faire un pas de plus. Son père fit mine de ne
point s'en apercevoir et de continuer à marcher. Au bout d'un petit
moment, il l'appela bien doucement en lui disant:

--Voilà qu'il fait jour, mon Landry; dégageons-nous si nous voulons
arriver avant le soleil levé.

Landry se releva, et comme il s'était juré de ne point pleurer devant
son père, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses
comme des pois. Il fit comme s'il avait laissé tomber son couteau de
sa poche, et il arriva à la Priche sans avoir montré sa peine, qui
pourtant n'était pas mince.



IV.


Le père Caillaud, voyant que des deux bessons on lui amenait le plus
fort et le plus diligent, fut tout aise de le recevoir. Il savait bien
que cela n'avait pas dû se décider sans chagrin, et comme c'était un
brave homme et un bon voisin, fort ami du père Barbeau, il fit de son
mieux pour flatter et encourager le jeune gars. Il lui fit donner
vitement la soupe et un pichet de vin pour lui remettre le coeur,
car il était aisé de voir que le chagrin y était. Il le mena ensuite
avec lui pour lier les boeufs, et il lui fit connaître la manière
dont il s'y prenait. De fait, Landry n'était pas novice dans cette
besogne-là; car son père avait une jolie paire de boeufs, qu'il
avait souvent ajustés et conduits à merveille. Aussitôt que l'enfant
vit les grands boeufs du père Caillaud, qui étaient les mieux tenus,
les mieux nourris et les plus forts de race de tout le pays, il se
sentit chatouillé dans son orgueil d'avoir une si belle aumaille au
bout de son aiguillon. Et puis il était content de montrer qu'il
n'était ni maladroit ni lâche, et qu'on n'avait rien de nouveau à lui
apprendre. Son père ne manqua pas de le faire valoir, et quand le
moment fut venu de partir pour les champs, tous les enfants du père
Caillaud, garçons et filles, grands et petits, vinrent embrasser le
besson, et la plus jeune des filles lui attacha une branchée de fleurs
avec des rubans à son chapeau, parce que c'était son premier jour de
service et comme un jour de fête pour la famille qui le recevait.
Avant de le quitter, son père lui fit une admonestation en présence de
son nouveau maître, lui commandant de le contenter en toutes choses et
d'avoir soin de son bétail comme si c'était son bien propre.

Là-dessus, Landry ayant promis de faire de son mieux, s'en alla au
labourage, où il fit bonne contenance et bon office tout le jour, et
d'où il revint ayant grand appétit; car c'était la première fois qu'il
travaillait aussi rude, et un peu de fatigue est un souverain remède
contre le chagrin.

Mais ce fut plus malaisé à passer pour le pauvre Sylvinet, à la
Bessonnière: car il faut vous dire que la maison et la propriété du
père Barbeau, situées au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-là
depuis la naissance des deux enfants, et à cause que, peu de temps
après, une servante de la maison avait mis au monde une paire de
bessonnes qui n'avaient point vécu. Or, comme les paysans sont grands
donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient
reçu le nom de Bessonnière; et partout où se montraient Sylvinet et
Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux:--Voilà
les bessons de la Bessonnière!

Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-là à la Bessonnière du
père Barbeau. Sitôt que Sylvinet fut éveillé, et qu'il ne vit point
son frère à son côté, il se douta de la vérité, mais il ne pouvait
croire que Landry pût être parti comme cela sans lui dire adieu; et il
était fâché contre lui au milieu de sa peine.

--Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il à sa mère, et en quoi
ai-je pu le mécontenter? Tout ce qu'il m'a conseillé de faire, je m'y
suis toujours rendu; et quand il m'a recommandé de ne point pleurer
devant vous, ma mère mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que
la tête m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me
dire encore des paroles pour me donner courage, et sans déjeuner avec
moi au bout de la Chenevière, à l'endroit où nous avions coutume
d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son
paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui
aviez donc fait son paquet hier soir sans me rien dire, ma mère, et
vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu?

--J'ai fait la volonté de ton père, répondit la mère Barbeau.

Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne
voulait entendre à rien; et ce ne fut que quand il vit qu'elle
pleurait aussi, qu'il se mit à l'embrasser, à lui demander pardon
d'avoir augmenté sa peine, et à lui promettre de rester avec elle pour
la dédommager. Mais aussitôt qu'elle l'eut quitté pour vaquer à la
basse-cour et à la lessive, il se prit de courir du côté de la Priche,
sans même songer où il allait, mais se laissant emporter par son
instinct comme un pigeon qui court après sa pigeonne sans
s'embarrasser du chemin.

Il aurait été jusqu'à la Priche s'il n'avait rencontré son père qui en
revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui
disant:--Nous irons ce soir, mais il ne faut pas détemcer ton frère
pendant qu'il travaille, ça ne contenterait pas son maître; d'ailleurs
la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que c'est toi
qui la consoleras.



V.


Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mère comme un petit enfant,
et ne la quitta point de la journée, lui parlant toujours de Landry et
ne pouvant pas se défendre de penser à lui, en passant par tous les
endroits et recoins où ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le
soir il alla à la Priche avec son père, qui voulut l'accompagner.
Sylvinet était comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait
pas pu souper, tant il avait hâte de partir. Il comptait que Landry
viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir
accourir. Mais Landry, quoiqu'il en eût bonne envie, ne bougea point.
Il craignit d'être moqué par les jeunes gens et les gars de la Priche
pour cette amitié bessonnière qui passait pour une sorte de maladie,
si bien que Sylvinet le trouva à table, buvant et mangeant comme s'il
eût été toute sa vie avec la famille Caillaud.

Aussitôt que Landry le vit entrer, pourtant, le coeur lui sauta de
joie, et s'il ne se fût pas contenu, il aurait fait tomber la table et
le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses
maîtres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir
dans cette amitié une chose nouvelle et un phénomène de nature, comme
disait le maître d'école de l'endroit.

Aussi, quand Sylvinet vint se jeter sur lui, l'embrasser tout en
pleurant, et se serrer contre lui comme un oiseau se pousse dans le
nid contre son frère pour se réchauffer, Landry fut fâché à cause des
autres, tandis qu'il ne pouvait pourtant pas l'empêcher d'être content
pour son compte; mais il voulait avoir l'air plus raisonnable que son
frère, et il lui fit de temps en temps signe de s'observer, ce qui
étonna et fâcha grandement Sylvinet. Là-dessus, le père Barbeau
s'étant mis à causer et à boire un coup ou deux avec le père Caillaud,
les deux bessons sortirent ensemble, Landry voulant bien aimer et
caresser son frère comme en secret. Mais les autres gars les
observèrent de loin; et mêmement la petite Solange, la plus jeune des
filles du père Caillaud, qui était maligne et curieuse comme un vrai
linot, les suivit à petits pas jusque dans la coudrière, riant d'un
air penaud quand ils faisaient attention à elle, mais n'en démordant
point, parce qu'elle s'imaginait toujours qu'elle allait voir quelque
chose de singulier, et ne sachant pourtant pas ce qu'il peut y avoir
de surprenant dans l'amitié de deux frères.

Sylvinet, quoiqu'il fût étonné de l'air tranquille dont son frère
l'avait abordé, ne songea pourtant pas à lui en faire reproche, tant
il était content de se trouver avec lui. Le lendemain, Landry sentant
qu'il s'appartenait, parce que le père Caillaud lui avait donné
licence de tout devoir, il partit de si grand matin qu'il pensa
surprendre son frère au lit. Mais malgré que Sylvinet fût le plus
dormeur des deux, il s'éveilla dans le moment que Landry passait la
barrière de l'ouche, et s'en courut nu-pieds comme si quelque chose
lui eût dit que son besson approchait de lui. Ce fut pour Landry une
journée de parfait contentement. Il avait du plaisir à revoir sa
famille et sa maison, depuis qu'il savait qu'il n'y reviendrait pas
tous les jours, et que ce serait pour lui comme une récompense.
Sylvinet oublia toute sa peine jusqu'à la moitié du jour. Au déjeuner,
il s'était dit qu'il dînerait avec son frère; mais quand le dîner fut
fini, il pensa que le souper serait le dernier repas, et il commença
d'être inquiet et mal à son aise. Il soignait et câlinait son besson à
plein coeur, lui donnant ce qu'il y avait de meilleur à manger, le
croûton de son pain et le coeur de sa salade; et puis il
s'inquiétait de son habillement, de sa chaussure, comme s'il eût dû
s'en aller bien loin, et comme s'il était bien à plaindre, sans se
douter qu'il était lui-même le plus à plaindre des deux, parce qu'il
était le plus affligé.



VI.


La semaine se passa de même, Sylvinet allant voir Landry tous les
jours, et Landry s'arrêtant avec lui un moment ou deux quand il venait
du côté de la Bessonnière; Landry prenant de mieux en mieux son parti,
Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures,
comme une âme en peine.

Il n'y avait au monde que Landry qui pût faire entendre raison à son
frère. Aussi la mère eut-elle recours à lui pour l'engager à se
tranquilliser; car de jour en jour l'affliction du pauvre enfant
augmentait. Il ne jouait plus, il ne travaillait que commandé; il
promenait encore sa petite soeur, mais sans presque lui parler et
sans songer à l'amuser, la regardant seulement pour l'empêcher de
tomber et d'attraper du mal. Aussitôt qu'on n'avait plus les yeux sur
lui, il s'en allait tout seul et se cachait si bien qu'on ne savait où
le prendre. Il entrait dans tous les fossés, dans toutes les
bouchures, dans toutes les ravines, où il avait eu accoutumance de
jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines où
ils s'étaient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les
filets d'eau où ils avaient pataugé comme deux vraies canettes; il
était content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry
avait chapusés avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'était
servi comme de palet ou de pierre à feu. Il les recueillait et les
cachait dans un trou d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir
les prendre et les regarder de temps en temps, comme si ç'avait été
des choses de conséquence. Il allait toujours se remémorant et
creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances
de son bonheur passé. Ça n'eût paru rien à un autre, et pour lui
c'était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n'ayant
courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu'il endurait. Il
ne pensait qu'au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie
continuelle.

A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait
tout seul, croyant lui répondre. Ou bien il s'endormait là où il se
trouvait, et rêvant de lui; et quand il se réveillait, il pleurait
d'être seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point,
parce qu'il espérait qu'à fine force la fatigue userait et abattrait
sa peine.

Une fois qu'il avait été vaguer jusqu'au droit des tailles de
Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des
pluies, et qui était maintenant quasiment tout asséché, un de ces
petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles,
et qui sont si finement agencés qu'ils tournent au courant de l'eau et
restent là quelquefois bien longtemps, jusqu'à ce que d'autres enfants
les cassent ou que les grandes eaux les emmènent. Celui que Sylvinet
retrouva, sain et entier, était là depuis plus de deux mois, et,
comme l'endroit était désert, il n'avait été vu ni endommagé par
personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour être l'ouvrage de son
besson, et, en le faisant, ils s'étaient promis de venir le voir; mais
ils n'y avaient plus songé, et depuis ils avaient fait bien d'autres
moulins dans d'autres endroits.

Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu
plus bas, là où le riot s'était retiré, pour le voir tourner et se
rappeler l'amusement que Landry avait eu à lui donner le premier
branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au
premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait
résisté, pour être solide et bien construit.

Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il
trouva le bord du riot tout troublé et tout battu par les pieds des
boeufs qui y étaient venus boire, et qu'on avait mis pacager le
matin dans la taille. Il avança un petit peu, et vit que les animaux
avaient marché sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes
qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros, et s'imagina
que quelque malheur avait dû arriver ce jour-là à son besson, et il
courut jusqu'à la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. Mais
comme il s'était aperçu que Landry n'aimait pas à le voir venir sur le
jour, à cause qu'il craignait de fâcher son maître en se laissant
détemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il
travaillait, et il ne se fit point voir à lui. Il aurait eu honte de
confesser quelle idée l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans
mot dire et sans en parler à personne, que bien longtemps après.

Comme il devenait pâle, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa
mère était bien affligée et ne savait que faire pour le consoler. Elle
essayait de le mener avec elle au marché, ou de l'envoyer aux foires à
bestiaux avec son père ou ses oncles; mais de rien il ne se souciait
ni ne s'amusait, et le père Barbeau, sans lui en rien dire, essayait
de persuader au père Caillaud de prendre les deux bessons à son
service. Mais le père Caillaud lui répondait une chose dont il sentait
la raison.

--Un supposé que je les prendrais tous deux pour un temps, ça ne
pourrait pas durer, car, là où il faut un serviteur, il n'en est
besoin de deux pour des gens comme nous. Au bout de l'année, il vous
faudrait toujours en louer un quelque autre part. Et ne voyez-vous pas
que si votre Sylvinet était dans un endroit où on le forçât de
travailler, il ne songerait pas tant, et ferait comme l'autre, qui en
a pris bravement son parti? Tôt ou tard il faudra en venir là. Vous ne
le louerez peut-être pas où vous voudrez, et si ces enfants doivent
encore être plus éloignés l'un de l'autre, et ne se voir que de
semaine en semaine, ou de mois en mois, il vaut mieux commencer à les
accoutumer à n'être pas toujours dans la poche l'un de l'autre. Soyez
donc plus raisonnable que cela, mon vieux, et ne faites pas tant
d'attention au caprice d'un enfant que votre femme et vos autres
enfants ont trop écouté et trop câliné. Le plus fort est fait, et
croyez bien qu'il s'habituera au reste si vous ne cédez point.

Le père Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait
son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait,
à la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que voyant de
moins en moins Landry, il prît finalement le pli de vivre comme les
autres et de ne pas se laisser surmonter par une amitié qui tournait
en fièvre et en langueur.

Mais il ne fallait point encore parler de cela à la mère Barbeau; car,
au premier mot, elle versait toutes les larmes de son corps. Elle
disait que Sylvinet était capable de se périr, et le père Barbeau
était grandement embarrassé.

Landry, étant conseillé par son père et par son maître, et aussi par
sa mère, ne manquait point de raisonner son pauvre besson; mais
Sylvinet ne se défendait point, promettait tout, et ne se pouvait
vaincre. Il y avait dans sa peine quelque autre chose qu'il ne disait
point, parce qu'il n'eût su comment le dire: c'est qu'il lui était
poussé dans le fin-fond du coeur une jalousie terrible à l'endroit
de Landry. Il était content, plus content que jamais il ne l'avait
été, de voir qu'un chacun le tenait en estime et que ses nouveaux
maîtres le traitaient aussi amiteusement que s'il avait été l'enfant
de la maison. Mais si cela le réjouissait d'un côté, de l'autre il
s'affligeait et s'offensait de voir Landry répondre trop, selon lui, à
ces nouvelles amitiés. Il ne pouvait souffrir que, sur un mot du père
Caillaud, tant doucement et patiemment qu'il fût appelé, il courût
vitement au-devant de son vouloir, laissant là père, mère et frère,
plus inquiet de manquer à son devoir qu'à son amitié, et plus prompt
à l'obéissance que Sylvinet ne s'en serait senti capable quand il
s'agissait de rester quelques moments de plus avec l'objet d'un amour
si fidèle.

Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci que, devant, il
n'avait eu, à savoir qu'il était le seul à aimer, et que son amitié
lui était mal rendue; que cela avait dû exister de tout temps sans
être venu d'abord à sa connaissance; ou bien que, depuis un temps,
l'amour de son besson s'était refroidi, parce qu'il avait rencontré
par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agréaient
davantage.



VII.


Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frère; car, de son
naturel, il n'avait eu, quant à lui, jalousie de rien en sa vie.
Lorsque Sylvinet venait le voir à la Priche, Landry, pour le
distraire, le conduisait voir les grands boeufs, les belles vaches,
le brebiage conséquent et les grosses récoltes du fermage au père
Caillaud; car Landry estimait et considérait tout cela, non par envie,
mais pour le goût qu'il avait au travail de la terre, à l'élevage des
bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses de la
campagne. Il prenait plaisir à voir propre, grasse et reluisante, la
pouliche qu'il menait au pré, et il ne pouvait souffrir que le moindre
ouvrage fût fait sans conscience, ni qu'aucune chose pouvant vivre et
fructifier, fût délaissée, négligée et comme méprisée, emmy les
cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela avec indifférence,
et s'étonnait que son frère prît tant à coeur des choses qui ne lui
étaient de rien. Il était ombrageux de tout, et disait à Landry:

--Te voilà bien épris de ces grands boeufs; tu ne penses plus à nos
petits taurins qui sont si vifs et qui étaient pourtant si doux et si
mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus
volontiers que par notre père. Tu ne m'as pas seulement demandé des
nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde
d'un air tout triste, la pauvre bête, quand je lui porte à manger,
comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle
voulait me demander où est l'autre besson.

--C'est vrai qu'elle est une bonne bête, disait Landry; mais regarde
donc celles d'ici! tu les verras traire, et jamais de ta vie tu
n'auras vu tant de lait à la fois.

--Ça se peut, reprenait Sylvinet, mais pour être d'aussi bon lait et
d'aussi bonne crème que la crème et le lait de la Brunette, je gage
bien que non, car les herbes de la Bessonnière sont meilleures que
celles de par ici.

--Diantre! disait Landry, je crois bien que mon père échangerait
pourtant de bon coeur, si on lui donnait les grands foins du père
Caillaud pour sa joncière du bord de l'eau!

--Bah! reprenait Sylvinet en levant les épaules, il y a dans la
joncière des arbres plus beaux que tous les vôtres, et tant qu'au
foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre, c'est comme
une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.

Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est
point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas
à son avoir plus qu'à celui d'autrui, en méprisant celui de la Priche;
mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part,
l'enfant qui était content de travailler et de vivre, n'importe où et
comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point comprendre que son
frère eût à part de lui un moment d'aise et de tranquillité.

Si Landry le menait dans le jardin de son maître, et que tout en
devisant avec lui, il s'interrompît pour couper une branche morte sur
une pente, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gênait les légumes,
cela fâchait Sylvinet, qu'il eût toujours une idée d'ordre et de
service pour autrui, au lieu d'être comme lui à l'affût du moindre
souffle et de la moindre parole de son frère. Il n'en faisait rien
paraître parce qu'il avait honte de se sentir si facile à choquer;
mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:--Allons, tu as
bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-être bien que tu en as trop
et que le temps te dure de me voir ici.

Landry ne comprenait rien à ces reproches-là. Ils lui faisaient de la
peine, et, à son tour, il en faisait reproche à son frère qui ne
voulait ni ne pouvait s'expliquer.

Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui
occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes à qui
Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry
fût camarade et de bonne humeur avec les autres gars de la Priche, et
quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la caresser ou
l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite soeur Nanette, qui
était, à son dire, cent fois plus mignonne, plus propre et plus
aimable que cette vilaine fille-là.

Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger
le coeur par la jalousie, lorsque Landry venait à la Bessonnière, il
paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite soeur. Sylvinet
lui reprochait de ne faire attention qu'à elle, et de n'avoir plus
avec lui que de l'ennui et de l'indifférence.

Enfin, son amitié devint peu à peu si exigeante et son humeur si
triste, que Landry commençait à en souffrir et à ne pas se trouver
heureux de le voir trop souvent. Il était un peu fatigué de s'entendre
toujours reprocher d'avoir accepté son sort comme il le faisait, et on
eût dit que Sylvinet se serait trouvé aussi malheureux s'il eût pu
rendre son frère moins malheureux que lui. Landry comprit et voulut
lui faire comprendre que l'amitié, à force d'être grande, peut
quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et
considéra même la chose comme une grande dureté que son frère lui
disait; si bien qu'il commença à le bouder de temps en temps, et à
passer des semaines entières sans aller à la Priche, mourant d'envie
pourtant de le faire, mais s'en défendant et mettant de l'orgueil dans
une chose où jamais il n'aurait dû y en entrer un brin.

Il arriva même que, de paroles en paroles, et de fâcheries en
fâcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que
Landry lui disait de plus sage et de plus honnête pour lui remettre
l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint à avoir tant de dépit qu'il
s'imaginait par moment haïr l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta
la maison, un dimanche, pour ne point passer la journée avec son
frère, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqué d'y venir.

Cette mauvaiseté d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le
plaisir et la turbulence, parce que, chaque jour, il devenait plus
fort et plus dégagé. Dans tous les jeux, il était le premier, le plus
subtil de corps et d'oeil. C'était donc un petit sacrifice qu'il
faisait à son frère, de quitter les joyeux gars de la Priche, chaque
dimanche, pour passer tout le jour à la Bessonnière où il ne fallait
point parler à Sylvinet d'aller jouer sur la place de la Cosse, ni
même de se promener ici ou là. Sylvinet, qui était resté enfant de
corps et d'esprit beaucoup plus que son frère, et qui n'avait qu'une
idée, celle de l'aimer uniquement et d'en être aimé de même, voulait
qu'il vînt avec lui tout seul dans _leurs_ endroits, comme il disait,
à savoir dans les recoins et cachettes où ils avaient été s'amuser à
des jeux qui n'étaient maintenant plus de leur âge: comme de faire
petites brouettes d'osier, ou petits moulins, ou saulnées à prendre
les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des
champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants font mine de
labourer à plusieurs façons, faisant imitation en petit de ce qu'ils
voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, héserbeurs et
moissonneurs, et s'apprenant ainsi les uns aux autres, dans une heure
de temps, toutes les façons, cultures et récoltes que reçoit et donne
la terre dans le cours de l'année.

Ces amusements-là n'étaient plus du goût de Landry, qui maintenant
pratiquait ou aidait à pratiquer la chose en grand, et qui aimait
mieux conduire un grand charroi à six boeufs, que d'attacher une
petite voiture de branchages à la queue de son chien. Il aurait
souhaité d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer
aux grandes quilles, vu qu'il était devenu adroit à enlever la grosse
boule et à la faire rouler à point à trente pas. Quand Sylvinet
consentait à y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans
rien dire, tout prêt à s'ennuyer et à se tourmenter si Landry avait
l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.

Enfin Landry avait appris à danser à la Priche, et quoique ce goût lui
fût venu tard, à cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait
déjà aussi bien que ceux qui s'y prennent dès qu'ils savent marcher.
Il était estimé bon danseur de bourrée à la Priche, et quoiqu'il n'eût
pas encore de plaisir à embrasser les filles, comme c'est la coutume
de le faire à chaque danse, il était content de les embrasser, parce
que cela le sortait, par apparence, de l'état d'enfant; et il eût même
souhaité qu'elles y fissent un peu de façon comme elles font avec les
hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mêmement les plus
grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.

Sylvinet l'avait vu danser une fois, et cela avait été cause d'un de
ses plus grands dépits. Il avait été si en colère de le voir embrasser
une des filles du père Caillaud, qu'il avait pleuré de jalousie et
trouvé la chose tout à fait indécente et malchrétienne.

Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement à l'amitié
de son frère, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et
pourtant il n'y avait jamais manqué, estimant que Sylvinet lui en
saurait gré, et ne regrettant pas un peu d'ennui dans l'idée de donner
du contentement à son frère.

Aussi quand il vit que son frère, qui lui avait cherché castille dans
la semaine, avait quitté la maison pour ne pas se réconcilier avec
lui, il prit à son tour du chagrin, et, pour la première fois depuis
qu'il avait quitté sa famille, il pleura à grosses larmes et alla se
cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin à ses parents, et
craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.

Si quelqu'un eût dû être jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de
droits que Sylvinet. Sylvinet était le mieux aimé de la mère, et
mêmement le père Barbeau, quoiqu'il eût une préférence secrète pour
Landry, montrait à Sylvinet plus de complaisance et de ménagement. Ce
pauvre enfant étant le moins fort et le moins raisonnable, était aussi
le plus gâté, et l'on craignait davantage de le chagriner. Il avait le
meilleur sort, puisqu'il était dans la famille et que son besson avait
pris pour lui l'absence et la peine.

Pour la première fois le bon Landry se fit tout ce raisonnement, et
trouva son besson tout à fait injuste envers lui. Jusque-là son bon
coeur l'avait empêché de lui donner tort, et, plutôt que de
l'accuser, il s'était condamné en lui-même d'avoir trop de santé, et
trop d'ardeur au travail et au plaisir, et de ne pas savoir dire
d'aussi douces paroles, ni s'aviser d'autant d'attentions fines que
son frère. Mais, pour cette fois, il ne put trouver en lui-même aucun
péché contre l'amitié; car, pour venir ce jour-là, il avait renoncé à
une belle partie de pêche aux écrevisses que les gars de la Priche
avaient complotée toute la semaine, et où ils lui avaient promis bien
du plaisir s'il voulait aller avec eux. Il avait donc résisté à une
grande tentation, et, à cet âge-là, c'était beaucoup faire. Après
qu'il eut bien pleuré, il s'arrêta à écouter quelqu'un qui pleurait
aussi pas loin de lui, et qui causait tout seul, comme c'est assez la
coutume des femmes de campagne quand elles ont un grand chagrin.
Landry connut bien vite que c'était sa mère, et il courut à elle.

--Hélas! faut-il, mon Dieu, disait-elle en sanglotant, que cet
enfant-là me donne tant de souci! Il me fera mourir, c'est bien sûr.

--Est-ce moi, ma mère, qui vous donne du souci? s'exclama Landry en se
jetant à son cou. Si c'est moi, punissez-moi et ne pleurez point. Je
ne sais pas en quoi j'ai pu vous fâcher, mais je vous en demande
pardon tout de même.

A ce moment-là, la mère connut que Landry n'avait pas le coeur dur
comme elle se l'était souvent imaginé. Elle l'embrassa bien fort, et,
sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui
dit que c'était Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait; que,
quant à lui, elle avait eu quelquefois une idée injuste, et qu'elle
lui en faisait réparation; mais que Sylvinet lui paraissait devenir
fou, et qu'elle était dans l'inquiétude, parce qu'il était parti sans
rien manger, avant le jour. Le soleil commençait à descendre, et il ne
revenait pas. On l'avait vu à midi du côté de la rivière, et
finalement la mère Barbeau craignait qu'il ne s'y fût jeté pour finir
ses jours.



VIII.


Cette idée, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se détruire, passa
de la tête de la mère dans celle de Landry aussi aisément qu'une
mouche dans une toile d'araignée, et il se mit vivement à la recherche
de son frère. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se
disait:--Peut-être que ma mère avait raison autrefois de me reprocher
mon coeur dur. Mais, à cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien
bien malade pour faire toute cette peine à notre pauvre mère et à moi.

Il courut de tous les côtés sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui
répondît, le demandant à tout le monde, sans qu'on pût lui en donner
nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y
entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par là un endroit que
Sylvinet affectionnait. C'était une grande coupure que la rivière
avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui
étaient restés en travers de l'eau, les racines en l'air. Le père
Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifiés parce
que, de la manière qu'ils étaient tombés, ils retenaient encore les
terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et
cela était bien à propos; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup
de dégâts dans sa joncière et chaque année lui mangeait un morceau de
son pré.

Landry approcha donc de la coupure, car son frère et lui avaient la
coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncière. Il ne prit
pas le temps de tourner jusqu'au coin où ils avaient fait eux-mêmes un
petit escalier en mottes de gazon appuyées sur des pierres et des
_racicots_, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du
rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond
de la coupure, à cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant
de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frère
s'y fût trouvé, il n'eût pu le voir, à moins d'y entrer.

Il y entra donc, en grand émoi, car il avait toujours dans son idée,
ce que sa mère lui avait dit, que Sylvinet était dans le cas d'avoir
voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et
battit tous les herbages, appelant Sylvinet en sifflant le chien qui
sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point vu à
la maison non plus que son jeune maître.

Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans
la coupure. Comme c'était un garçon qui faisait toujours bien les
choses et s'avisait de tout ce qui est à propos, il examina toutes les
rives pour voir s'il n'y trouverait pas quelque marque de pied, ou
quelque petit éboulement de terre qui n'eût point coutume d'y être.
C'est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y
avait environ un mois que Landry n'avait vu l'endroit, et il avait
beau le connaître comme on connaît sa main, il ne se pouvait faire
qu'il n'y eût toujours quelque petit changement. Toute la rive droite
était gazonnée, et mêmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc
et la prêle avaient poussé si dru dans le sable, qu'on ne pouvait voir
un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant,
à force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la
piste du chien, et même un endroit d'herbes foulées, comme si Finot ou
tout autre chien de sa taille s'y fût couché en rond.

Cela lui donna bien à penser, et il alla encore examiner la berge de
l'eau. Il s'imagina trouver une déchirure toute fraîche, comme si une
personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant
glisser, et quoique la chose ne fût point claire, car ce pouvait tout
aussi bien être l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent,
creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine,
que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme
pour se recommander à Dieu.

Il resta comme cela un peu de temps, n'ayant ni force ni courage pour
aller dire à quelqu'un ce dont il était si fort angoissé, et regardant
la rivière avec des yeux tout gros de larmes, comme s'il voulait lui
demander compte de ce qu'elle avait fait de son frère.

Et, pendant ce temps-là, la rivière coulait bien tranquillement,
frétillant sur les branches qui pendaient et trempaient le long des
rives, et s'en allant dans les terres, avec un petit bruit, comme
quelqu'un qui rit et se moque à la sourdine.

Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son idée de
malheur, si fort qu'il en perdait l'esprit, et que, d'une petite
apparence qui pouvait bien ne rien présager, il se faisait une
affaire à désespérer du bon Dieu.

--Cette méchante rivière qui ne dit mot, pensait-il, et qui me
laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frère, est justement
là au plus creux, et il y est tombé tant de cosses d'arbres depuis le
temps qu'elle ruine le pré, que si on y entrait on ne pourrait jamais
s'en retirer. Mon Dieu! faut-il que mon pauvre besson soit peut-être
là, tout au fond de l'eau, couché à deux pas de moi, sans que je
puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux,
quand même j'essaierais d'y descendre!

Là-dessus il se mit à pleurer son frère et à lui faire des reproches;
et jamais de sa vie il n'avait eu un pareil chagrin.

Enfin l'idée lui vint d'aller consulter une femme veuve, qu'on
appelait la mère Fadet, et qui demeurait tout au bout de la Joncière,
rasibus du chemin qui descend au gué. Cette femme, qui n'avait ni
terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne
cherchait pourtant point son pain, à cause de beaucoup de connaissance
qu'elle avait sur les maux et dommages du monde; et, de tous côtés, on
venait la consulter. Elle pansait _du secret_, c'est comme qui dirait
qu'au moyen du _secret_, elle guérissait les blessures, foulures et
autres estropisons. Elle s'en faisait bien un peu accroire, car elle
vous ôtait des maladies que vous n'aviez jamais eues, telles que le
décrochement de l'estomac ou la chute de la toile du ventre, et pour
ma part, je n'ai jamais ajouté foi entière à tous ces accidents-là,
non plus que je n'accorde grande croyance à ce qu'on disait d'elle,
qu'elle pouvait faire passer le lait d'une bonne vache dans le corps
d'une mauvaise, tant vieille et mal nourrie fût-elle.

Mais pour ce qui est des bons remèdes qu'elle connaissait et qu'elle
appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons
_sanglaçure_; pour les emplâtres souverains qu'elle mettait sur les
coupures et brûlures; pour les boissons qu'elle composait à l'encontre
de la fièvre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent
et qu'elle a guéri nombre de malades que les médecins auraient fait
mourir si l'on avait essayé de leurs remèdes. Du moins elle le disait,
et ceux qu'elle avait sauvés aimaient mieux la croire que de s'y
risquer.

Comme, dans la campagne, on n'est jamais savant sans être quelque peu
sorcier, beaucoup pensaient que la mère Fadet en savait encore plus
long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir faire
retrouver les choses perdues, mêmement les personnes; enfin, de ce
qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider à
sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on inférait qu'elle
pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.

Comme les enfants écoutent volontiers toutes sortes d'histoires,
Landry avait ouï dire à la Priche, où le monde est notoirement crédule
et plus simple qu'à la Cosse, que la mère Fadet au moyen d'une
certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles,
pouvait faire retrouver le corps d'une personne noyée. La graine
surnageait et coulait le long de l'eau, et, là où on la voyait
s'arrêter, on était sûr de retrouver le pauvre corps. Il y en a
beaucoup qui pensent que le pain bénit a la même vertu, et il n'est
guère de moulins où on n'en conserve toujours à cet effet. Mais Landry
n'en avait point, la mère Fadet demeurait tout à côté de la Joncière,
et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.

Le voilà donc de courir jusqu'à la demeurance de la mère Fadet et de
lui conter sa peine en la priant de venir jusqu'à la coupure avec lui,
pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frère, vivant
ou mort.

Mais la mère Fadet, qui n'aimait point à se voir outre-passée de sa
réputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se
gaussa de lui et le renvoya même assez durement, parce qu'elle n'était
pas contente que, dans le temps, on eût employé la Sagette à sa place,
pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnière.

Landry, qui était un peu fier de son naturel, se serait peut-être
plaint ou fâché dans un autre moment: mais il était si accablé qu'il
ne dit mot et s'en retourna du côté de la coupure, décidé à se mettre
à l'eau, bien qu'il ne sût encore plonger ni nager. Mais, comme il
marchait la tête basse et les yeux fichés en terre, il sentit
quelqu'un qui lui tapait l'épaule, et se retournant il vit la
petite-fille de la mère Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite
Fadette, autant pour ce que c'était son nom de famille que pour ce
qu'on voulait qu'elle fût un peu sorcière aussi. Vous savez tous que
le fadet ou le farfadet, qu'en d'autres endroits on appelle aussi le
follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle
aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit
plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du
lutin, chacun en la voyant s'imaginait voir le follet, tant elle était
petite, maigre, ébouriffée et hardie. C'était un enfant très-causeur
et très-moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge
et noir comme un grelet.

Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet,
c'est vous dire qu'elle n'était pas belle, car ce pauvre petit cricri
des champs est encore plus laid que celui des cheminées. Pourtant, si
vous vous souvenez d'avoir été enfant et d'avoir joué avec lui en le
faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a
une petite figure qui n'est pas sotte, et qui donne plus envie de rire
que de se fâcher: aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus
bêtes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les
ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite
Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mêmement
quelquefois par manière d'amitié; car en la craignant un peu pour sa
malice, ils ne la détestaient point, à cause qu'elle leur faisait
toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux
qu'elle avait l'esprit d'inventer.

Mais tous ses noms et surnoms me feraient bien oublier celui qu'elle
avait reçu au baptême et que vous auriez peut-être plus tard envie de
savoir. Elle s'appelait Françoise; c'est pourquoi sa grand'mère, qui
n'aimait point à changer les noms, l'appelait toujours Fanchon.

Comme il y avait depuis longtemps une pique entre les gens de la
Bessonnière et la mère Fadet, les bessons ne parlaient pas beaucoup à
la petite Fadette, mêmement ils avaient comme un éloignement pour
elle, et n'avaient jamais bien volontiers joué avec elle, ni avec son
petit frère, le _sauteriot_, qui était encore plus sec et plus malin
qu'elle, et qui était toujours pendu à son côté, se fâchant quand elle
courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres quand elle
se moquait de lui, enrageant plus qu'il n'était gros et la faisant
enrager plus qu'elle ne voulait, car elle était d'humeur gaie et
portée à rire de tout. Mais il y avait une telle idée sur le compte de
la mère Fadet, que certains, et notamment ceux du père Barbeau,
s'imaginaient que le _grelet_ et le _sauteriot_, ou, si vous l'aimez
mieux, le grillon et la sauterelle, leur porteraient malheur s'ils
faisaient amitié avec eux. Ça n'empêchait point ces deux enfants de
leur parler, car ils n'étaient point honteux, et la petite Fadette ne
manquait d'accoster les _bessons de la Bessonnière_, par toutes sortes
de drôleries et de sornettes, du plus loin qu'elle les voyait venir de
son côté.



IX.


Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuyé du coup
qu'il venait de recevoir à l'épaule, vit la petite Fadette, et, pas
loin derrière elle, Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu
qu'il était ébiganché et mal jambé de naissance.

D'abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin,
car il n'était point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en
récidivant sur son autre épaule:--Au loup! au loup! Le vilain besson,
moitié de gars qui a perdu son autre moitié!

Là-dessus Landry, qui n'était pas plus en train d'être insulté que
d'être taquiné, se retourna derechef et allongea à la petite Fadette
un coup de poing qu'elle eût bien senti si elle ne l'eût esquivé, car
le besson allait sur ses quinze ans, et il n'était pas manchot: et
elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne
lui en eût pas donné douze, et qu'à la voir on eût cru qu'elle allait
se casser, pour peu qu'on y touchât.

Mais elle était trop avisée et trop alerte pour attendre les coups, et
ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en
vitesse et en traîtrise. Elle sauta de côté si à point, que pour bien
peu Landry aurait été donner du poing et du nez dans un gros arbre qui
se trouvait entre eux.

--Méchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colère, il
faut que tu n'aies pas de coeur pour venir agacer un quelqu'un qui
est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux
m'émalicer en m'appelant moitié de garçon. J'ai bien envie aujourd'hui
de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, à
vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.

--Oui-da, le beau besson de la Bessonnière, seigneur de la Joncière
au bord de la rivière, répondit la petite Fadette en ricanant
toujours, vous êtes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais
vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire où vous le
retrouverez.

--Ça, c'est différent, reprit Landry en s'apaisant bien vite; si tu le
sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.

--Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous
contenter à cette heure, répliqua encore la petite fille. Vous m'avez
dit des sottises, et vous m'auriez frappée si vous n'étiez pas si
lourd et si pôtu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de
besson, puisque vous êtes si savant pour le retrouver.

--Je suis bien sot de t'écouter, méchante fille, dit alors Landry en
lui tournant le dos et en se remettant à marcher. Tu ne sais pas plus
que moi où est mon frère, et tu n'es pas plus savante là-dessus que ta
grand'mère, qui est une vieille menteuse et une pas grand'chose.

Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait
réussi à la rattraper et à se pendre à son mauvais jupon tout
cendroux, se mit à suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui
disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que
Landry, ne pouvant se débarrasser d'elle, et s'imaginant que, par
quelque sorcellerie, sa grand'mère ou peut-être elle-même, par quelque
accointance avec le follet de la rivière, l'empêcheraient de retrouver
Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncière et de s'en
revenir à la maison.

La petite Fadette le suivit jusqu'au sautoir du pré, et là, quand il
l'eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui
cria:--Adieu donc, le beau besson sans coeur, qui laisse son frère
derrière lui. Tu auras beau l'attendre pour souper, tu ne le verras
pas d'aujourd'hui ni de demain non plus; car là où il est, il ne bouge
non plus qu'une pauvre pierre, et voilà l'orage qui vient. Il y aura
des arbres dans la rivière encore cette nuit, et la rivière emportera
Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.

Toutes ces mauvaises paroles, que Landry écoutait quasi malgré lui,
lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n'y croyait
pas absolument, mais enfin la famille Fadet était réputée avoir tel
entendement avec le diable, qu'on ne pouvait pas être bien assuré
qu'il n'en fût rien.

--Allons, Fanchon, dit Landry en s'arrêtant, veux-tu, oui ou non, me
laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, tu sais quelque chose de
mon frère?

--Et qu'est-ce que tu me donneras si, avant que la pluie ait commencé
de tomber, je te le fais retrouver? dit la Fadette en se dressant
debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle
voulait s'envoler.

Landry ne savait pas ce qu'il pouvait lui promettre, et il commençait
à croire qu'elle voulait l'affiner pour lui tirer quelque argent. Mais
le vent qui soufflait dans les arbres et le tonnerre qui commençait à
gronder lui mettaient dans le sang comme une fièvre de peur. Ce n'est
pas qu'il craignît l'orage, mais, de fait, cet orage-là était venu
tout d'un coup et d'une manière qui ne lui paraissait pas naturelle.
Possible est que, dans son tourment, Landry ne l'eût pas vu monter
derrière les arbres de la rivière, d'autant plus que se tenant depuis
deux heures dans le fond du Val, il n'avait pu voir le ciel que dans
le moment où il avait gagné le haut. Mais, en fait, il ne s'était
avisé de l'orage qu'au moment où la petite Fadette le lui avait
annoncé, et tout aussitôt, son jupon s'était enflé; ses vilains
cheveux noirs sortant de sa coiffe, qu'elle avait toujours mal
attachée, et quintant sur une oreille, s'étaient dressés comme des
crins; le sauteriot avait eu sa casquette emportée par un grand coup
de vent, et c'était à grand'peine que Landry avait pu empêcher son
chapeau de s'envoler aussi.

Et puis le ciel, en deux minutes, était devenu tout noir, et la
Fadette, debout sur la barre, lui paraissait deux fois plus grande
qu'à l'ordinaire; enfin Landry avait peur, il faut bien le confesser.

--Fanchon, lui dit-il, je me rends à toi, si tu me rends mon frère. Tu
l'as peut-être vu; tu sais peut-être bien où il est. Sois bonne fille.
Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine.
Montre-moi ton bon coeur, et je croirai que tu vaux mieux que ton
air et tes paroles.

--Et pourquoi serais-je bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me
traites de méchante sans que je t'aie jamais fait de mal! Pourquoi
aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux
coqs, et qui ne m'ont jamais montré la plus petite amitié?

--Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que je te promette quelque
chose; dis-moi vite de quoi tu as envie et je te le donnerai. Veux-tu
mon couteau neuf?

--Fais-le voir, dit la Fadette en sautant comme une grenouille à côté
de lui.

Et quand elle eut vu le couteau, qui n'était pas vilain et que le
parrain de Landry avait payé dix sous à la dernière foire, elle en fut
tentée un moment; mais bientôt, trouvant que c'était trop peu, elle
lui demanda s'il lui donnerait bien plutôt sa petite poule blanche,
qui n'était pas plus grosse qu'un pigeon, et qui avait des plumes
jusqu'au bout des doigts.

--Je ne peux pas te promettre ma poule blanche, parce qu'elle est à ma
mère, répondit Landry; mais je te promets de la demander pour toi, et
je répondrais que ma mère ne la refusera pas, parce qu'elle sera si
contente de revoir Sylvinet, que rien ne lui coûtera pour te
récompenser.

--Oui da! reprit la petite Fadette, et si j'avais envie de votre
chebril à nez noir, la mère Barbeau me le donnerait-elle aussi?

--Mon Dieu! mon Dieu! que tu es donc longue à te décider, Fanchon!
Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve: si mon frère est dans le danger
et que tu me conduises tout de suite auprès de lui, il n'y a pas à
notre logis de poule ni de poulette, de chèvre ni de chevrillon que
mon père et ma mère, j'en suis très-certain, ne voulussent te donner
en remercîment.

--Eh bien! nous verrons ça, Landry, dit la petite Fadette en tendant
sa petite main sèche au besson, pour qu'il y mît la sienne en signe
d'accord, ce qu'il ne fit pas sans trembler un peu, car, dans ce
moment-là, elle avait des yeux si ardents qu'on eût dit le lutin en
personne. Je ne te dirai pas à présent ce que je veux de toi, je ne le
sais peut-être pas encore: mais souviens-toi bien de ce que tu me
promets à cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir à tout le
monde qu'il n'y a pas de confiance à avoir dans la parole du besson
Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te réclamerai
rien jusqu'au jour où je me serai décidée à t'aller trouver pour te
requérir d'une chose qui sera à mon commandement et que tu feras sans
retard ni regret.

--A la bonne heure! Fadette, c'est promis, c'est signé, dit Landry en
lui tapant dans la main.

--Allons! dit-elle d'un air tout fier et tout content, retourne de ce
pas au bord de la rivière; descends-la jusqu'à ce que tu entendes
bêler; et où tu verras un agneau bureau, tu verras aussitôt ton frère:
si cela n'arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta
parole.

Là-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire
attention que la chose ne lui plaisait guère et qu'il se démenait
comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne
les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rêvé. Il ne perdit
point de temps à se demander si la petite Fadette s'était moquée de
lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncière; il la suivit
jusqu'à la coupure, et là, il allait passer outre sans y descendre,
parce qu'il avait assez questionné l'endroit pour être assuré que
Sylvinet n'y était point; mais, comme il allait s'en éloigner, il
entendit bêler un agneau.

--Dieu de mon âme, pensa-t-il, cette fille m'a annoncé la chose;
j'entends l'agneau, mon frère est là. Mais s'il est mort ou vivant, je
ne peux le savoir.

Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frère
n'y était point; mais, en suivant le fil de l'eau, à dix pas de là,
et toujours entendant l'agneau bêler, Landry vit sur l'autre rive son
frère assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et qui,
pour le vrai, était bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu'au
bout de la queue.

Comme Sylvinet était bien vivant et ne paraissait gâté ni déchiré dans
sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commença
par remercier le bon Dieu dans son coeur, sans songer à lui demander
pardon d'avoir eu recours à la science du diable pour avoir ce
bonheur-là. Mais, au moment où il allait appeler Sylvinet, qui ne le
voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre, à cause du
bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il
s'arrêta à le regarder; car il était étonné de le trouver comme la
petite Fadette le lui avait prédit, tout au milieu des arbres que le
vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.

Chacun sait pourtant qu'il y a danger à rester au bord de notre
rivière quand le grand vent se lève. Toutes les rives sont minées en
dessous, et il n'est point d'orage qui, dans la quantité, ne déracine
quelques-uns de ces vergnes qui sont toujours courts en racines, à
moins qu'ils ne soient très-gros et très-vieux, et qui vous
tomberaient fort bien sur le corps sans vous avertir. Mais Sylvinet,
qui n'était pourtant ni plus simple ni plus fou qu'un autre, ne
paraissait pas tenir compte du danger. Il n'y pensait pas plus que
s'il se fût trouvé à l'abri dans une bonne grange. Fatigué de courir
tout le jour et de vaguer à l'aventure, si, par bonheur, il ne s'était
pas noyé dans la rivière, on pouvait toujours bien dire qu'il s'était
noyé dans son chagrin et dans son dépit, au point de rester là comme
une souche, les yeux fixés sur le courant de l'eau, la figure aussi
pâle qu'une fleur de nape[1], la bouche à demi ouverte comme un petit
poisson qui bâille au soleil, les cheveux tout emmêlés par le vent, et
ne faisant pas même attention à son petit agneau, qu'il avait
rencontré égaré dans les prés, et dont il avait eu pitié. Il l'avait
bien pris dans sa blouse pour le rapporter à son logis; mais, chemin
faisant, il avait oublié de demander à qui l'agneau perdu. Il l'avait
là sur ses genoux, et le laissait crier sans l'entendre, malgré que le
pauvre petit lui faisait une voix désolée et regardait tout autour de
lui avec de gros yeux clairs, étonné de ne pas être écouté de
quelqu'un de son espèce, et ne reconnaissant ni son pré, ni sa mère,
ni son étable, dans cet endroit tout ombragé et tout herbu, devant un
gros courant d'eau qui, peut-être bien, lui faisait grand'peur.

  [1] Napée, Nymphæa, Nénufar.



X.


Si Landry n'eût pas été séparé de Sylvinet par la rivière qui n'est
large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mètres (comme
on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi
creuse que large, il eût, pour sûr, sauté sans plus de réflexion au
cou de son frère. Mais Sylvinet ne le voyant même pas, il eut le temps
de penser à la manière dont il l'éveillerait de sa rêvasserie, et
dont, par persuasion, il le ramènerait à la maison; car si ce n'était
pas l'idée de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre
côté, et Landry n'aurait pas de si tôt trouvé un gué ou une passerelle
pour aller le rejoindre.

Landry ayant donc un peu songé en lui-même, se demanda comment son
père, qui avait de la raison et de la prudence pour quatre, agirait
en pareille rencontre; et il s'avisa bien à propos que le père Barbeau
s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, pour ne
pas montrer à Sylvinet combien il avait causé d'angoisse, et ne lui
occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop à recommencer dans
un autre jour de dépit.

Il se mit donc à siffler comme s'il appelait les merles pour les faire
chanter, ainsi que font les pâtours quand ils suivent les buissons à
la nuit tombante. Cela fit lever la tête à Sylvinet, et, voyant son
frère, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas été vu.
Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup
crier, car la rivière ne chantait pas assez haut pour empêcher de
s'entendre:

--Hé, mon Sylvinet, tu es donc là? Je t'ai attendu tout ce matin, et,
voyant que tu étais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener
par ici, en attendant le souper où je comptais bien te retrouver à la
maison; mais puisque te voilà, nous rentrerons ensemble. Nous allons
descendre la rivière, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au
gué des Roulettes. (C'était le gué qui se trouvait au droit de la
maison à la mère Fadet.).

--Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le
connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de
lui-même; et ils descendirent la rivière sans trop oser se regarder
l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils
avaient d'être fâchés et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver.
De temps en temps, Landry, toujours pour paraître ne pas croire au
dépit de son frère, lui disait une parole ou deux, tout en marchant.
Il lui demanda d'abord où il avait pris ce petit agneau bureau, et
Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il
avait été bien loin et qu'il ne savait pas même le nom des endroits où
il avait passé. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit:

--Tu me conteras cela plus tard, car le vent est grand, et il ne fait
pas trop bon à être sous les arbres le long de l'eau; mais, par
bonheur, voilà l'eau du ciel qui commence à tomber, et le vent ne
tardera pas à tomber aussi.

Et en lui-même, il se disait:--C'est pourtant vrai que le grelet m'a
prédit que je le retrouverais avant que la pluie ait commencé. Pour
sûr, cette fille-là en sait plus long que nous.

Il ne se disait point qu'il avait passé un bon quart d'heure à
s'expliquer avec la mère Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle
refusait de l'écouter, et que la petite Fadette, qu'il n'avait vue
qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant
cette explication-là. Enfin, l'idée lui en vint; mais comment
savait-elle si bien de quoi il était en peine, lorsqu'elle l'avait
accosté, puisqu'elle n'était point là du temps qu'il s'expliquait avec
la vieille? Cette fois, l'idée ne lui vint pas qu'il avait déjà
demandé son frère à plusieurs personnes en venant à la Joncière, et
que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette; ou bien,
que cette petite pouvait avoir écouté la fin de son discours avec la
grand'mère, en se cachant comme elle faisait souvent pour connaître
tout ce qui pouvait contenter sa curiosité.

De son côté, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-même à la manière
dont il expliquerait son mauvais comportement vis-à-vis de son frère
et de sa mère, car il ne s'était point attendu à la feinte de Landry,
et il ne savait quelle histoire lui faire, lui qui n'avait menti de
sa vie, et qui n'avait jamais rien caché à son besson.

Aussi se trouva-t-il bien mal à l'aise en passant le gué; car il était
venu jusque-là sans rien trouver pour se sortir d'embarras.

Sitôt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa; et, malgré lui, il le
fit avec encore plus de coeur qu'il n'avait coutume; mais il se
retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire,
et il le ramena à la maison, lui parlant de toutes sortes de choses
autres que celle qui leur tenait à coeur à tous les deux. En passant
devant la maison de la mère Fadet, il regarda bien s'il verrait la
petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais
la porte était fermée et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la
voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mère l'avait
fouaillé, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'eût mérité ou
non.

Cela fit de la peine à Sylvinet, d'entendre pleurer ce galopin, et il
dit à son frère:--Voilà une vilaine maison où l'on entend toujours des
cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de
si diversieux que ce sauteriot; et, quant au grelet, je n'en donnerais
pas deux sous. Mais ces enfants-là sont malheureux de n'avoir plus ni
père ni mère, et d'être dans la dépendance de cette vieille charmeuse,
qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.

--Ce n'est pas comme ça chez nous, répondit Landry. Jamais nous
n'avons reçu de père ni de mère le moindre coup, et mêmement quand on
nous grondait de nos malices d'enfant, c'était avec tant de douceur et
d'honnêteté, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme
ça qui sont trop heureux, et qui ne connaissent point leurs avantages;
et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et
le plus maltraité de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de
rien.

Sylvinet comprit le reproche et eut du regret de sa faute. Il en avait
déjà bien eu depuis le matin, et, vingt fois, il avait eu envie de
revenir; mais la honte l'avait retenu. Dans ce moment, son coeur
grossit, et il pleura sans rien dire; mais son frère le prit par la
main en lui disant:--Voilà une rude pluie, mon Sylvinet; allons-nous
en d'un galop à la maison.--Ils se mirent donc à courir, Landry
essayant de faire rire Sylvinet, qui s'y efforçait pour le contenter.

Pourtant, au moment d'entrer dans la maison, Sylvinet avait envie de
se cacher dans la grange, car il craignait que son père ne lui fît
reproche. Mais le père Barbeau, qui ne prenait pas les choses tant au
sérieux que sa femme, se contenta de le plaisanter; et la mère
Barbeau, à qui son mari avait fait sagement la leçon, essaya de lui
cacher le tourment qu'elle avait eu. Seulement, pendant qu'elle
s'occupait de faire sécher ses bessons devant un bon feu et de leur
donner à souper, Sylvinet vit bien qu'elle avait pleuré, et que, de
temps en temps, elle le regardait d'un air d'inquiétude et de chagrin.
S'il avait été seul avec elle, il lui aurait demandé pardon, et il
l'eût tant caressée qu'elle se fût consolée. Mais le père n'aimait pas
beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut obligé d'aller au lit
tout de suite après souper, sans rien dire, car la fatigue le
surmontait. Il n'avait rien mangé de la journée; et, aussitôt qu'il
eut avalé son souper, dont il avait grand besoin, il se sentit comme
ivre, et force lui fut de se laisser déshabiller et coucher par son
besson, qui resta à côté de lui, assis sur le bord de son lit, et lui
tenant une main dans la sienne.

Quand il le vit bien endormi, Landry prit congé de ses parents et ne
s'aperçut point que sa mère l'embrassait avec plus d'amour que les
autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant
que son frère, et il n'en était point jaloux, se disant qu'il était
moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui était due. Il se
soumettait à cela autant par respect pour sa mère que par amitié pour
son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de
consolation.

Le lendemain, Sylvinet courut au lit de la mère Barbeau avant qu'elle
fût levée, et, lui ouvrant son coeur, lui confessa son regret et sa
honte. Il lui conta comme quoi il se trouvait bien malheureux depuis
quelque temps, non plus tant à cause qu'il était séparé de Landry, que
parce qu'il s'imaginait que Landry ne l'aimait point. Et quand sa mère
le questionna sur cette injustice, il fut bien empêché de la motiver,
car c'était en lui comme une maladie dont il ne se pouvait défendre.
La mère le comprenait mieux qu'elle ne voulait en avoir l'air, parce
que le coeur d'une femme est aisément pris de ces tourments-là, et
elle-même s'était souvent ressentie de souffrir en voyant Landry si
tranquille dans son courage et dans sa vertu. Mais, cette fois, elle
reconnaissait que la jalousie est mauvaise dans tous les amours, même
dans ceux que Dieu nous commande le plus, et elle se garda bien d'y
encourager Sylvinet. Elle lui fit ressortir la peine qu'il avait
causée à son frère, et la grande bonté que son frère avait eue de ne
pas s'en plaindre ni s'en montrer choqué. Sylvinet le reconnut aussi
et convint que son frère était meilleur chrétien que lui. Il fit
promesse et forma résolution de se guérir, et sa volonté y était
sincère.

Mais malgré lui, et bien qu'il prît un air consolé et satisfait,
encore que sa mère eût essuyé toutes ses larmes et répondu à toutes
ses plaintes par des raisons très-fortifiantes, encore qu'il fît tout
son possible pour agir simplement et justement avec son frère, il lui
resta sur le coeur un levain d'amertume.--Mon frère, pensait-il
malgré lui, est le plus chrétien et le plus juste de nous deux, ma
chère mère le dit et c'est la vérité; mais s'il m'aimait aussi fort
que je l'aime, il ne pourrait pas se soumettre comme il le fait.--Et
il songeait à l'air tranquille et quasi indifférent que Landry avait
eu en le retrouvant au bord de la rivière. Il se remémorait comme il
l'avait entendu siffler aux merles en le cherchant, au moment où,
lui, pensait véritablement à se jeter dans la rivière. Car s'il
n'avait pas eu cette idée en quittant la maison, il l'avait eue plus
d'une fois, vers le soir, croyant que son frère ne lui pardonnerait
jamais de l'avoir boudé et évité pour la première fois de sa vie.--Si
c'était lui qui m'eût fait cet affront, pensait-il, je ne m'en serais
jamais consolé. Je suis bien content qu'il me l'ait pardonné, mais je
pensais pourtant qu'il ne me le pardonnerait pas si aisément.--Et
là-dessus, cet enfant malheureux soupirait tout en se combattant et se
combattait tout en soupirant.

Pourtant, comme Dieu nous récompense et nous aide toujours, pour peu
que nous ayons bonne intention de lui complaire, il arriva que
Sylvinet fut plus raisonnable pendant le reste de l'année; qu'il
s'abstint de quereller et de bouder son frère, qu'il l'aima enfin plus
paisiblement, et que sa santé, qui avait souffert de toutes ces
angoisses, se rétablit et se fortifia. Son père le fit travailler
davantage, s'apercevant que moins il s'écoutait, mieux il s'en
trouvait. Mais le travail qu'on fait chez ses parents n'est jamais
aussi rude que celui qu'on a de commande chez les autres. Aussi
Landry, qui ne s'épargnait guère, prit-il plus de force et plus de
taille cette année-là que son besson. Les petites différences qu'on
avait toujours observées entre eux devinrent plus marquantes, et, de
leur esprit, passèrent sur leur figure. Landry, après qu'ils eurent
compté quinze ans, devint tout à fait beau garçon, et Sylvinet resta
un joli jeune homme, plus mince et moins couleuré que son frère.
Aussi, on ne les prenait plus jamais l'un pour l'autre, et, malgré
qu'ils se ressemblaient toujours comme deux frères, on ne voyait plus
du même coup qu'ils étaient bessons. Landry, qui était censé le cadet,
étant né une heure après Sylvinet, paraissait à ceux qui les voyaient
pour la première fois, l'aîné d'un an ou deux. Et cela augmentait
l'amitié du père Barbeau, qui, à la vraie manière des gens de
campagne, estimait la force et la taille avant tout.



XI.


Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de son inquiétude,
il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce qu'il y
avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le père
Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet et
n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la
petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à
la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
Landry lui avait donnée.

Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que
son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru
voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas
pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il
sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait
pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait
bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un
autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et
conscience.

Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à
la Bessonnière ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le père
Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau pour
réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire
attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait
après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire,
jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour
tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.

Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche
et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
tape ou de se dire un mot en passant.

C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été
chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la
Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend
de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien
fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança
pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite
Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne
savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire
elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre
pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et
d'avoir explication avec la soeur. Il ne fit donc pas mine de s'en
apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.

Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
à peu près de même. Peu à peu, il s'enhardit à la regarder; car, à
mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus
tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait
exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui
la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis
de lui-même, et, comme il avait le coeur juste, il se demanda s'il
n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la
résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce
moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour
commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.

Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une
manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui
porter la parole.

Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près,
car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais
pas quelle fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle le
voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou
faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa
répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour
réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un
autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne
l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les
moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre
et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui
convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence
à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures
d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans
les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
moquant de sa _bessonnerie_, et lui tourmentant le coeur en lui
disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine. Aussi
le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait sorcière,
s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait bien
cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille, et,
comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui,
disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait
mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les
soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la
naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux
enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que
de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de
les tenir proprement.

Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier
que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et,
regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant
pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de
son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite
Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
sa jalousie.

Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines
sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia
son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la
Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.

Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche,
et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son
engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de
lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le
voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite
amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
jour, et, tandis qu'au commencement de l'année elle se moquait de lui
lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur la
fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était
point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la
suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en
estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux
enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au
père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.

Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les
fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses
terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette
crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du
moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement
étaient donc revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se
vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la
loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit
sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle
Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait
beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider
à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère,
promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où
jusque-là il avait gêné Landry.

Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un
qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons
qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par
nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui
disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
souvent avec lui.

Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg
de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.

Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et
belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
auxquelles ils ne s'attendaient mie.

Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille
coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry
partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent
à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays
s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets
commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les
aident à cacher leurs malices et maléfices. Landry, qui avait coutume
de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses boeufs,
n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un autre
soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait toujours
quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme dérange
et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.

Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette
manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est
établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais
trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y
tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient
plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait
de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu
qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire
mauvaise route.

Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tâta pourtant le gué
avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus d'eau
que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des écluses
qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme il voyait
bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua. Mais, au
bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et il se
retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut et un
peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore davantage. Il
n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient toujours: la chose
était donc bien surprenante.



XII.


--Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la
Fadette, qui devrait être sur ma gauche.

Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour
les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les
arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin
et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût commode,
il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit tout d'un
coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette, qui aurait
dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté lui parut
être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en biaisant
dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque jusqu'à la
ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il avait
rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers la
lumière.

Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en
avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un
moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui
paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer,
courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se
montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un
oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.

Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï
dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce
feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de
les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en
se moquant de leur angoisse.

Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt
il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à
fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un boeuf,
et tout aussitôt menu comme un oeil de chat; et il accourait auprès
de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et
enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui
dire des insolences.

Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas
le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir
après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
derrière lui une petite voix très-douce qui chantait:

    Fadet, fadet, petit fadet,
    Prends ta chandelle et ton cornet;
    J'ai pris ma cape et mon capet;
    Toute follette a son follet.

Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer
l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre
Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en
jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.

--C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
te suis pas ennemi.

Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.

--Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle
se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié
mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre coeur, la nuit on n'est
pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau sans
moi.

--Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce
que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?

--Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète,
répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de
mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
nous connaissons.

Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en
avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et
en chantant:

    J'ai pris ma cape et mon capet,
    Toute fadette a son fadet.

Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite
sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux
voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous
celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance,
et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si
bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient
vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,
ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître
d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui
assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.



XIII.


Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus,
et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces
feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent
aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que
Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite
s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était
point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui
tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:

--Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais
assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas seulement
sa marque.

--C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce
que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est
fait pour chauffer et brûler.

Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand
il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là
et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le coeur
ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.

--Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui
dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en
souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as
trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la
rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.

--Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu
n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un
grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera
pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis
contente de te voir comme cela.

--Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?

--Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.

--Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?

--Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre
besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,
et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.
Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain
défaut pour un homme, après celui d'être peureux.

Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car
il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui
répondit:

--Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni
mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du
secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci,
ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la
désirerez.

--Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que
vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte
envers moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui,
pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et
les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos
dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez
pas eu le coeur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié
à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.

--Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne
pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait
raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de
ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère,
puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais
avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le coeur bon, toi qui me
reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et
attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me
mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le
verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au
lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a
mandré le prix du service que tu m'as rendu.

La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta
pensive un moment. Puis elle dit:

--Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la
reconnaissance de ton coeur, et pour t'imaginer que tu ne m'en
devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre.
Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton coeur, puisqu'il ne
t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne
te faisais pas même reproche de ton ingratitude.

--C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je
suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais
dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si
courroucée que je n'ai point su m'y prendre.

--Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole
d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su
tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions
amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et
j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez
pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher vos habits; allez
dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet, j'aurais, ma
foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»

Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté
de sa maison en chantant:

    Prends ta leçon et ton paquet,
    Landry Barbeau le bessonnet.

A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non
qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui
paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines
manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il
avait le coeur haut et ne voulait point garder un tort sur sa
conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:

--Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là
s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne
suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu
souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.

--Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et
n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que je
te la jetterai au nez.

--Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre
réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de
te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non
pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.

--Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit
la Fadette en s'arrêtant.

--Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait
vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point
considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et
qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait
dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton
esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une
chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé
de te reprendre.

--Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme
vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et
vous n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous m'avez
promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en serez
requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la
Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois
bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux
bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre
journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché,
vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou
femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien
laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.
Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de
l'église.

Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira
la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée
avant que le besson eût pu répondre un mot.



XIV.


Landry trouva d'abord l'idée de la Fadette si drôle qu'il pensa à en
rire plus qu'à s'en fâcher.

--Voilà, se dit-il, une fille plus folle que méchante, et plus
désintéressée qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma
famille.--Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur
que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait très-bien; il
l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec
les pâtours, et elle s'y démenait comme un petit diable, si vivement
qu'on avait peine à la suivre en mesure. Mais elle était si peu belle
et si mal attifée, même les dimanches, qu'aucun garçon de l'âge de
Landry ne l'eût fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au
plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur
première communion la trouvaient digne d'être invitée, et les belles
de campagne n'aimaient point à l'avoir dans leur danse. Landry se
sentit donc tout à fait humilié d'être voué à une pareille danseuse;
et quand il se souvint qu'il s'était fait promettre au moins trois
bourrées par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait
l'affront qu'il serait forcé de lui faire en ne les réclamant point.

Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le
follet se mettre après lui, il marcha vite sans trop songer et sans
regarder derrière lui. Dès qu'il fut rendu, il se sécha et conta qu'il
n'avait point vu le gué à cause de la grand'nuit, et qu'il avait eu de
la peine à sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la peur
qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite
Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tôt le
lendemain pour se tourmenter de la conséquence de cette mauvaise
rencontre; mais quoi qu'il fît, il ne put dormir que très-mal. Il fit
plus de cinquante rêves, où il vit la petite Fadette à califourchon
sur le fadet, qui était fait comme un grand coq rouge et qui tenait,
dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle
dedans, dont les rayons s'étendaient sur toute la joncière. Et alors
la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chèvre, et
elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait
comprendre, mais où il entendait toujours des mots sur la même rime:
grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait
la tête cassée, et la clarté du follet lui semblait si vive et si
prompte que, quand il s'éveilla, il en avait encore les orblutes, qui
sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous
semblent être devant nos yeux, quand nous avons regardé avec trop
d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.

Landry fut si fatigué de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le
long de la messe, et mêmement il n'entendit pas une parole du sermon
de M. le curé, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les
vertus et propriétés du bon saint Andoche. En sortant de l'église,
Landry était si chargé de langueur qu'il avait oublié la Fadette. Elle
était pourtant devant le porche, tout auprès de la belle Madelon, qui
se tenait là, bien sûre que la première invitation serait pour elle.
Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le
grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse
sans pareille:

--Allons, Landry, tu m'as invitée hier soir pour la première danse, et
je compte que nous allons n'y pas manquer.

Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge
aussi, pour le grand étonnement et le grand dépit qu'elle avait d'une
pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.

--C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet, lui
dit-il; mais j'avais prié une autre auparavant, et ton tour viendra
après que j'aurai tenu mon premier engagement.

--Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait
défaut, Landry; tu n'as promis à personne avant moi, puisque la parole
que je te réclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la
renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi
aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil à toi et qu'elle
prendra à ta place. L'un vaut l'autre.

--Le grelet a raison, répondit la Madelon avec fierté en prenant la
main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il
faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frère.

--Oui, oui, c'est la même chose, dit Sylvinet tout naïvement. Nous
danserons tous les quatre.

Il fallut bien en passer par là pour ne pas attirer l'attention du
monde, et le grelet commença à sautiller avec tant d'orgueil et de
prestesse, que jamais bourrée ne fut mieux marquée ni mieux enlevée.
Si elle eût été pimpante et gentille, elle eût fait plaisir à voir,
car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui
n'eût voulu avoir sa légèreté et son aplomb; mais le pauvre grelet
était si mal habillé, qu'il en paraissait dix fois plus laid que de
coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il était
chagriné et humilié vis-à-vis d'elle, regarda sa danseuse, et la
trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;
elle avait cru se faire belle, et son dressage était bon pour faire
rire.

Elle avait une coiffe toute jaunie par le renfermé, qui, au lieu
d'être petite et bien retroussée par le derrière, selon la nouvelle
mode du pays, montrait de chaque côté de sa tête deux grands oreillons
bien larges et bien plats; et, sur le derrière de sa tête, la cayenne
retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mère et lui faisait une tête large comme un boisseau sur un
petit cou mince comme un bâton. Son cotillon de droguet était trop
court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans
l'année, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses
manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier
d'incarnat dont elle était bien fière, mais qui lui venait de sa mère,
et dont elle n'avait point songé à retirer la bavousette, que, depuis
plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'était
point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne
l'était pas assez, et vivait comme un garçon, sans souci de sa figure,
et n'aimant que le jeu et la risée. Aussi avait-elle l'air d'une
vieille endimanchée, et on la méprisait pour sa mauvaise tenue, qui
n'était point commandée par la misère, mais par l'avarice de sa
grand'mère, et le manque de goût de la petite-fille.



XV.


Sylvinet trouvait étrange que son besson eût pris fantaisie de cette
Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne
faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose, et il aurait
voulu se cacher sous terre. La Madelon était bien malcontente, et
malgré l'entrain que la petite Fadette forçait leurs jambes de
prendre, leurs figures étaient si tristes qu'on eût dit qu'ils
portaient le diable en terre.

Aussitôt la fin de la première danse, Landry s'esquiva et alla se
cacher dans son ouche. Mais, au bout d'un instant, la petite Fadette,
escortée du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume de paon et
un gland de faux or à sa casquette, était plus rageur et plus
braillard que de coutume, vint bientôt le relancer, amenant une bande
de drôlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son âge ne la
fréquentaient guère. Quand Landry la vit avec toute cette volaille,
qu'elle comptait prendre à témoin, en cas de refus, il se soumit et la
conduisit sous les noyers où il aurait bien voulu trouver un coin pour
danser avec elle sans être remarqué. Par bonheur pour lui, ni Madelon,
ni Sylvinet n'étaient de ce côté-là, ni les gens de l'endroit; et il
voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tache et danser la
troisième bourrée avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des
étrangers qui n'y firent pas grande attention.

Sitôt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter à
venir sous la ramée manger de la fromentée avec lui. Mais elle avait
dansé avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser
régaler, et elle le refusa un peu fièrement. Puis, voyant qu'il se
tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dépit
et la fierté la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui
avait semblé, et l'on eût dit que tout le monde en faisait la
remarque, elle mangea vite, se leva de table et dit tout haut: «Voilà
les vêpres qui sonnent; avec qui vais-je danser après?» Elle s'était
tournée du côté de Landry, comptant qu'il dirait bien vite: «Avec
moi!» Mais, avant qu'il eût pu desserrer les dents, d'autres s'étaient
offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard de reproche
ou de pitié, s'en alla à vêpres avec ses nouveaux galants.

Du plus vite que les vêpres furent chantées, la Madelon partit avec
Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise, et d'Étienne Alaphilippe,
qui tous trois la firent danser l'un après l'autre, car elle n'en
pouvait manquer, étant belle fille et non sans avoir. Landry la
regardait du coin de l'oeil, et la petite Fadette était restée dans
l'église, disant de longues prières après les autres; et elle faisait
ainsi tous les dimanches, soit par grande dévotion selon les uns,
soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.

Landry fut bien peiné de voir que la Madelon ne montrait aucun souci à
son endroit, qu'elle était rouge de plaisir comme une fraise, et
qu'elle se consolait très-bien de l'affront qu'il s'était vu forcé de
lui faire. Il s'avisa alors de ce qui ne lui était pas encore venu à
l'idée, à savoir, qu'elle pouvait bien se ressentir d'un peu beaucoup
de coquetterie, et que, dans tous les cas, elle n'avait pas pour lui
grande attache, puisqu'elle s'amusait si bien sans lui.

Il est vrai qu'il se savait dans son tort, du moins par apparence;
mais elle l'avait vu bien chagriné sous la ramée, et elle aurait pu
deviner qu'il y avait là-dessous quelque chose qu'il aurait voulu
pouvoir lui expliquer. Elle ne s'en souciait mie pourtant, et elle
était gaie comme un biquet, quand son coeur, à lui, se fendait de
chagrin.

Quand elle eut contenté ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle,
désirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne
savait comment s'y prendre pour l'emmener à l'écart, car il était
encore dans l'âge où l'on n'a guère de courage avec les femmes; aussi
ne put-il trouver aucune parole à propos et la prit-il par la main
pour s'en faire suivre; mais elle lui dit d'un air moitié dépit,
moitié pardon:

--Oui-da, Landry, tu viens donc me faire danser à la fin?

--Non pas danser, répondit-il, car il ne savait pas feindre et n'avait
plus l'idée de manquer à sa parole; mais vous dire quelque chose que
vous ne pouvez pas refuser d'entendre.

--Oh! si tu as un secret à me dire, Landry, ce sera pour une autre
fois, répondit Madelon en lui retirant sa main. C'est aujourd'hui le
jour de danser et de se divertir. Je ne suis pas encore à bout de mes
jambes, et puisque le grelet a usé les tiennes, va te coucher si tu
veux, moi je reste.

Là-dessus elle accepta l'offre de Germain Audoux qui venait pour la
faire danser. Et comme elle tournait le dos à Landry, Landry entendit
Germain Audoux qui lui disait, en parlant de lui:--Voilà un gars qui
paraissait bien croire que cette bourrée-là lui reviendrait.

--Peut-être bien, dit Madelon en hochant la tête, mais ce ne sera pas
encore pour son nez!

Landry fut grandement choqué de cette parole, et resta auprès de la
danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'étaient
point malhonnêtes, mais si fières et de telle nargue, qu'il s'en
dépita; et quand elle revint de son côté, comme il la regardait avec
des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade:--Eh
bien donc, Landry, tu ne peux trouver une danseuse, aujourd'hui. Tu
seras, ma fine, obligé de retourner au grelet.

--Et j'y retournerai de bon coeur, répondit Landry; car si ce n'est
la plus belle de la fête, c'est toujours celle qui danse le mieux.

Là-dessus, il s'en fut aux alentours de l'église pour chercher la
petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la
Madelon, et il y dansa deux bourrées sans quitter la place. Il fallait
voir comme le grelet était fier et content! Elle ne cachait point son
aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite
tête et sa grosse coiffe comme une poule huppée.

Mais, par malheur, son triomphe donna du dépit à cinq ou six gamins
qui la faisaient danser à l'habitude, et qui, ne pouvant plus en
approcher, eux qui n'avaient jamais été fiers avec elle, et qui
l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent à la critiquer, à lui
reprocher sa fierté et à chuchoter autour d'elle:--Voyez donc la
grelette qui croit charmer Landry Barbeau! grelette, sautiote,
farfadette, chat grillé, grillette, râlette,--et autres sornettes à la
manière de l'endroit.



XVI.


Et puis, quand la petite Fadette passait auprès d'eux, ils lui
tiraient sa manche, ou avançaient leur pied pour la faire tomber, et
il y en avait, des plus jeunes s'entend, et des moins bien appris, qui
frappaient sur l'orillon de sa coiffe et la lui faisaient virer d'une
oreille à l'autre, en criant:--Au grand calot, au grand calot à la
mère Fadet!

Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes à droite ou à gauche; mais
tout cela ne servit qu'à attirer l'attention de son côté; et les
personnes de l'endroit commencèrent à se dire:--Mais voyez donc notre
grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la
fait danser à tout moment! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la
voilà qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse.--Et
parlant à Landry, il y en eut qui dirent:--Elle t'a donc jeté un sort,
mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu'elle? ou bien c'est que tu
veux passer sorcier, et que bientôt nous te verrons mener les loups
aux champs.

Landry fut mortifié; mais Sylvinet, qui ne voyait rien de plus
excellent et de plus estimable que son frère, le fut encore davantage
de voir qu'il se donnait en risée à tant de monde, et à des étrangers
qui commençaient aussi à s'en mêler, à faire des questions, et à dire:
«C'est bien un beau gars: mais, tout de même, il a une drôle d'idée de
se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute
l'assemblée.» La Madelon vint, d'un air de triomphe, écouter toutes
ces moqueries, et, sans charité, elle y mêla son mot:--Que
voulez-vous? dit-elle; Landry est encore un petit enfant, et, à son
âge, pourvu qu'on trouve à qui parler, on ne regarde pas si c'est une
tête de chèvre ou une figure chrétienne.

Sylvinet prit alors Landry par le bras, en lui disant tout
bas:--Allons-nous-en, frère, ou bien il faudra nous fâcher: car on se
moque, et l'insulte qu'on fait à la petite Fadette revient sur toi. Je
ne sais pas quelle idée t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre
ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule; finis
cet amusement-là, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux
duretés et au mépris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son
goût: mais ce n'est pas le nôtre. Allons-nous-en, nous reviendrons
après l'_Angelus_, et tu feras danser la Madelon qui est une fille
bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la danse,
et que cela te ferait faire des choses sans raison.

Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant
une grande clameur; et il vit la petite Fadette que Madelon et les
autres filles avaient livrée aux moqueries de leurs galants, et que
les gamins, encouragés par les risées qu'on en faisait, venaient de
décoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui
pendaient sur son dos, et se débattait toute en colère et en chagrin;
car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui méritât d'être tant
maltraitée, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe
qu'un méchant galopin emportait au bout d'un bâton.

Landry trouva la chose bien mauvaise, et, son bon coeur se soulevant
contre l'injustice, il attrapa le gamin, lui ôta la coiffe et le
bâton, dont il lui appliqua un bon coup dans le derrière, revint au
milieu des autres qu'il mit en fuite, rien que de se montrer, et,
prenant le pauvre grelet par la main, il lui rendit sa coiffure.

La vivacité de Landry et la peur des gamins firent grandement rire les
assistants. On applaudissait à Landry; mais la Madelon tournant la
chose contre lui, il y eut des garçons de l'âge de Landry, et même de
plus âgés, qui eurent l'air de rire à ses dépens.

Landry avait perdu sa honte; il se sentait brave et fort, et un je ne
sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en
ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou
grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et au su de tout le
monde. Il s'aperçut de la manière dont on le regardait du côté de
Madelon, et il alla tout droit vis-à-vis des Aladenise et des
Alaphilippe, en leur disant:

--Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous avez à en dire? S'il me
convient, à moi, de donner attention à cette fille-là, en quoi cela
vous offense-t-il? Et si vous en êtes choqués, pourquoi vous
détournez-vous pour le dire tout bas? Est-ce que je ne suis pas devant
vous? est-ce que vous ne me voyez point? On a dit par ici que j'étais
encore un petit enfant; mais il n'y a pas par ici un homme ou
seulement un grand garçon qui me l'ait dit en face! J'attends qu'on me
parle, et nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit enfant
fait danser.

Sylvinet n'avait pas quitté son frère, et, quoiqu'il ne l'approuvât
point d'avoir soulevé cette querelle, il se tenait tout prêt à le
soutenir. Il y avait là quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient
la tête de plus que les bessons; mais, quand ils les virent si résolus
et comme, au fond, se battre pour si peu était à considérer, ils ne
soufflèrent mot et se regardèrent les uns les autres, comme pour se
demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun
ne se présenta, et Landry, qui n'avait point lâché la main de la
Fadette, lui dit:

--Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on
viendra te l'ôter.

--Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j'ai assez dansé
pour aujourd'hui, et je te tiens quitte du reste.

--Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui était tout
en feu de courage et de fierté. Il ne sera pas dit que tu ne puisses
pas danser avec moi sans être insultée.

Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un
regard de travers. La Madelon et ses soupirants avaient été danser
ailleurs. Après cette bourrée, la petite Fadette dit tout bas à
Landry:

--A présent, c'est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te
rends ta parole. Je retourne à la maison. Danse avec qui tu voudras ce
soir.

Et elle s'en alla reprendre son petit frère qui se battait avec les
autres enfants, et s'en alla si vite que Landry ne vit pas seulement
par où elle se retirait.



XVII.


Landry alla souper chez lui avec son frère; et, comme celui-ci était
bien soucieux de tout ce qui s'était passé, il lui raconta comme quoi
il avait eu maille à partir la veille au soir avec le feu follet, et
comment la petite Fadette l'en ayant délivré, soit par courage, soit
par magie, elle lui avait demandé pour sa récompense de la faire
danser sept fois à la fête de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point
du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le
trouver noyé l'an d'auparavant, et en cela il était sage, car ces
mauvaises idées que les enfants se mettent quelquefois en tête y
reviennent bientôt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.

Sylvinet approuva son frère d'avoir tenu sa parole, et lui dit que
l'ennui que cela lui avait attiré augmentait d'autant l'estime qui lui
en était due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait
couru dans la rivière, il manqua de reconnaissance pour la petite
Fadette. Il avait tant d'éloignement pour elle qu'il ne voulut point
croire qu'elle l'eût trouvé là par hasard, ni qu'elle l'eût secouru
par bonté.

--C'est elle, lui dit-il, qui avait conjuré le fadet pour te troubler
l'esprit et te faire noyer; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu
n'étais pas et n'as jamais été en état de péché mortel. Alors ce
méchant grelet, abusant de ta bonté et de ta reconnaissance, t'a fait
faire une promesse qu'elle savait bien fâcheuse et dommageable pour
toi. Elle est très-mauvaise, cette fille-là: toutes les sorcières
aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te
brouillerait avec la Madelon et tes plus honnêtes connaissances. Elle
voulait aussi te faire battre; et si, pour la seconde fois, le bon
Dieu ne t'avait point défendu contre elle, tu aurais bien pu avoir
quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.

Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frère, pensa qu'il
avait peut-être bien raison, et ne défendit guère la Fadette contre
lui. Ils causèrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais
vu, et dont il était bien curieux d'entendre parler, sans pourtant
désirer de le voir. Mais ils n'osèrent pas en parler à leur mère,
parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer; ni à leur père, parce
qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner
d'attention.

On devait danser encore jusqu'à la grand'nuit; mais Landry, qui avait
le coeur gros à cause qu'il était pour de bon fâché contre la
Madelon, ne voulut point profiter de la liberté que la Fadette lui
avait rendue, et il aida son frère à aller chercher ses bêtes au
pacage. Et comme cela le conduisit à moitié chemin de la Priche, et
qu'il avait le mal de tête, il dit adieu à son frère au bout de la
joncière. Sylvinet ne voulut point qu'il allât passer au gué des
Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore là
quelque méchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus long et
d'aller passer à la planchette du grand moulin.

Landry fit comme son frère souhaitait, et au lieu de traverser la
joncière, il descendit la traîne qui longe la côte du Chaumois. Il
n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air à
cause de la fête. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris
des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne
font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.

Quand il fut au bas de la côte, tout au droit de la carrière, il
entendit une voix gémir et pleurer, et tout d'abord il crut que
c'était le courlis. Mais, à mesure qu'il approchait, cela ressemblait
à des gémissements humains, et, comme le coeur ne lui faisait jamais
défaut quand il s'agissait d'avoir affaire à des êtres de son espèce,
et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus
creux de la carrière.

Mais la personne qui se plaignait ainsi fit silence en l'entendant
venir.

--Qui pleure donc ça par ici? demanda-t-il d'une voix assurée.

On ne lui répondit mot.

--Y a-t-il par là quelqu'un de malade? fit-il encore.

Et comme on ne disait rien, il songea à s'en aller; mais auparavant il
voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui
encombraient l'endroit, et bientôt il vit, à la clarté de la lune qui
commençait à monter, une personne couchée par terre tout de son long,
la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle était morte,
soit qu'elle n'en valût guère mieux, soit qu'elle se fût jetée là dans
une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle
ne voulût point remuer.

Landry n'avait jamais encore vu ni touché un mort. L'idée que c'en
était peut-être un lui fit une grande émotion; mais il se surmonta,
parce qu'il pensa devoir porter assistance à son prochain, et il alla
résolument pour tâter la main de cette personne étendue, qui, se
voyant découverte, se releva à moitié aussitôt qu'il fut auprès
d'elle; et alors Landry connut que c'était la petite Fadette.



XVIII.


Landry fut fâché d'abord d'être obligé de trouver toujours la petite
Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il
en eut compassion. Et voilà l'entretien qu'ils eurent ensemble:

--Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme ça? Quelqu'un t'a-t-il
frappée ou pourchassée encore, que tu te plains et que tu te caches?

--Non, Landry, personne ne m'a molestée depuis que tu m'as si
bravement défendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais
pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de
montrer sa peine aux autres.

--Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce à cause des
méchancetés qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta
faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.

--Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un
outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je
suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme les
autres?

--Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche
d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je
me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien
que la journée d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point
envers moi, mais envers vous-même, vous le savez bien.

--Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce
tort-là; je n'ai jamais songé à moi-même, et si je me reproche quelque
chose, c'est de vous avoir causé du désagrément contre mon gré.

--Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;
parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de défauts,
voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amitié, je vous dise ceux
que vous avez?

--Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure récompense
ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le
mal que je t'ai fait.

--Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et
que, pour la première fois de ta vie, je te vois douce et traitable,
je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une fille de seize
ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien d'une fille et
tout d'un garçon, dans ton air et dans tes manières; c'est que tu ne
prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n'as point l'air
propre et soigneux, et tu te fais paraître laide par ton habillement
et ton langage. Tu sais bien que les enfants t'appellent d'un nom
encore plus déplaisant que celui de grelet. Ils t'appellent souvent le
_mâlot_. Eh bien, crois-tu que ce soit à propos, à seize ans, de ne
point ressembler encore à une fille? Tu montes sur les arbres comme un
vrai chat-écurieux, et quand tu sautes sur une jument, sans bride ni
selle, tu la fais galoper comme si le diable était dessus. C'est bon
d'être forte et leste; c'est bon aussi de n'avoir peur de rien, et
c'est un avantage de nature pour un homme. Mais pour une femme trop
est trop, et tu as l'air de vouloir te faire remarquer. Aussi on te
remarque, on te taquine, on crie après toi comme après un loup. Tu as
de l'esprit et tu réponds des malices qui font rire ceux à qui elles
ne s'adressent point. C'est encore bon d'avoir plus d'esprit que les
autres; mais à force de le montrer, on se fait des ennemis. Tu es
curieuse, et quand tu as surpris les secrets des autres, tu les leur
jettes à la figure bien durement, aussitôt que tu as à te plaindre
d'eux. Cela te fait craindre, et on déteste ceux qu'on craint. On leur
rend plus de mal qu'ils n'en font. Enfin, que tu sois sorcière ou non,
je veux croire que tu as des connaissances, mais j'espère que tu ne
t'es pas donnée aux mauvais esprits; tu cherches à le paraître pour
effrayer ceux qui te fâchent, et c'est toujours un assez vilain renom
que tu te donnes là. Voilà tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est à
cause de ces torts-là que les gens en ont avec toi. Rumine un peu la
chose, et tu verras que si tu voulais être un peu plus comme les
autres, on te saurait plus de gré de ce que tu as de plus qu'eux dans
ton entendement.

--Je te remercie, Landry, répondit la petite Fadette, d'un air
très-sérieux, après avoir écouté le besson bien religieusement. Tu
m'as dit à peu près ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as
dit avec beaucoup d'honnêteté et de ménagement, ce que les autres ne
font point; mais à présent veux-tu que je te réponde, et, pour cela,
veux-tu t'asseoir à mon côté pour un petit moment?

--L'endroit n'est guère agréable, dit Landry, qui ne se souciait point
trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais
sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en méfiaient point.

--Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous
autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour
vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos
jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui
n'ont rien à eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils
s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les
épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent ils
observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il
n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la
vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je
sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que
tu écrases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde
et ne méprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,
pour t'enseigner tout à l'heure une autre chose qui se rapporte aux
âmes chrétiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux ronces
des carrières; c'est que l'on méprise trop souvent ce qui ne paraît ni
beau ni bon, et que par là on se prive de ce qui est secourable et
salutaire.

--Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en
s'asseyant auprès d'elle;--et ils restèrent un moment sans parler, car
la petite Fadette avait l'esprit envolé à des idées que Landry ne
connaissait point; et, quant à lui, malgré qu'il en eût un peu
d'embrouillement dans la tête, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir du
plaisir à entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix
si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la
Fadette dans ce moment-là.

--Écoute, Landry, lui dit-elle, je suis plus à plaindre qu'à blâmer;
et si j'ai des torts envers moi-même, du moins n'en ai-je jamais eu de
sérieux envers les autres; et si le monde était juste et raisonnable,
il ferait plus d'attention à mon bon coeur qu'à ma vilaine figure et
à mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,
quel a été mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point
de mal de ma pauvre mère qu'un chacun blâme et insulte, quoiqu'elle
ne soit point là pour se défendre, et sans que je puisse le faire, moi
qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi elle a été
poussée à le faire. Eh bien, le monde est si méchant, qu'à peine ma
mère m'eut-elle délaissée, et comme je la pleurais encore bien
amèrement, au moindre dépit que les autres enfants avaient contre moi,
pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonné entre eux, ils
me reprochaient la faute de ma mère et voulaient me forcer à rougir
d'elle. Peut-être qu'à ma place une fille raisonnable, comme tu dis,
se fût abaissée dans le silence, pensant qu'il était prudent
d'abandonner la cause de sa mère et de la laisser injurier pour se
préserver de l'être. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'était
plus fort que moi. Ma mère était toujours ma mère, et qu'elle soit ce
qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,
je l'aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand
on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère,
non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque
je n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère femme que
mon devoir est de défendre. Et comme je ne peux ni ne sais la
défendre, je la venge, en disant aux autres les vérités qu'ils
méritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle à
qui ils jettent la pierre. Voilà pourquoi ils disent que je suis
curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les
divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est
l'être que de désirer connaître les choses cachées. Mais si on avait
été bon et humain envers moi, je n'aurais pas songé à contenter ma
curiosité aux dépens du prochain. J'aurais renfermé mon amusement dans
la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mère pour la
guérison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les
mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour
m'occuper et pour me divertir, moi qui aime à vaguer et à fureter
partout. J'aurais toujours été seule, sans connaître l'ennui; car mon
plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne fréquente
point et d'y rêvasser à cinquante choses dont je n'entends jamais
parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avisées. Si je
me suis laissée attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par
l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances
qui me sont venues et dont ma grand'mère elle-même fait souvent son
profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'être remerciée honnêtement
par tous les enfants de mon âge dont je guérissais les blessures et
les maladies, et à qui j'enseignais mes remèdes sans demander jamais
de récompense, j'ai été traitée de sorcière, et ceux qui venaient bien
doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus
tard des sottises à la première occasion.

Cela me courrouçait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des
choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et
pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,
et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulagée en disant
tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je
n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant à ne
prendre soin ni de ma personne ni de mes manières, cela devrait
montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque
je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me
l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les
gens sont durs et méprisants pour ceux que le bon Dieu a mal
partagés, je me suis fait un plaisir de leur déplaire, me consolant
par l'idée que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu
et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus
que je ne la leur reproche moi-même. Aussi, moi, je ne suis pas comme
ceux qui disent: Voilà une chenille, une vilaine bête; ah! qu'elle est
laide! il faut la tuer! Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon
Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille
pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les
mauvaises bêtes et que je suis sorcière, parce que je n'aime pas à
faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à
clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bête, que je
lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus
que toi le droit de vivre.



XIX.


Landry fut, je ne sais comment, émotionné de la manière dont la petite
Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se
remémorant sa figure, qu'il ne voyait guère dans l'obscurité de la
carrière, il lui dit, sans songer à la flatter:

--Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu
veux bien le dire. Il y en a de bien plus déplaisantes que toi à qui
l'on n'en fait pas reproche.

--Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire,
Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas à me
consoler, car je n'en ai pas de chagrin.

--Dame! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu étais habillée et
coiffée comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit:
c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la
peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout
le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu
n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait à être
bien vu de ces yeux-là.

Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il
disait. Il se trouvait en train de se rappeler les défauts et les
qualités de la petite Fadette; et, pour la première fois, il y donnait
une attention et un intérêt dont il ne se serait pas cru capable un
moment plus tôt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paraître,
ayant trop d'esprit pour prendre la chose au sérieux.

--Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en pitié ce qui
ne l'est pas. Aussi je me console bien de déplaire à qui ne me plaît
point, et je ne conçois guère pourquoi toutes ces belles filles, que
je vois courtisées, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout
le monde était de leur goût. Pour moi, si j'étais belle, je ne
voudrais le paraître et me rendre aimable qu'à celui qui me
conviendrait.

Landry pensa à la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur
cette idée-là; elle continua de parler comme s'ensuit:

--Voilà donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne
point chercher à quêter leur pitié ou leur indulgence pour ma laideur.
C'est de me montrer à eux sans aucun attifage pour la déguiser, et
cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du
bien, jamais de mal. D'un autre côté, quand même j'aurais soin de ma
personne, où prendrais-je de quoi me faire brave? Ai-je jamais mendié,
quoique je n'aie pas à moi un sou vaillant? Ma grand'mère me
donne-t-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance et le manger?
Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma pauvre
mère m'a laissées, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a
enseigné, et que depuis l'âge de dix ans je suis abandonnée sans amour
ni merci de personne? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as
eu la charité de me l'épargner: on dit que j'ai seize ans et que je
pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de
m'entretenir; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me
retient auprès de ma grand'mère, qui ne m'aime pourtant guère et qui a
bien le moyen de prendre une servante.

--Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vérité? dit Landry. On te
reproche de ne pas aimer l'ouvrage, et ta grand'mère elle-même dit à
qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit à prendre une domestique
à ta place.

--Ma grand'mère dit cela parce qu'elle aime à gronder et à se
plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient,
parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire.
Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les
herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il
faut aller chercher bien loin et dans des endroits bien difficiles.
D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-même aux herbes des vertus
qu'elle ne leur connaît pas, et elle est bien étonnée quand je fais
des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant à nos bêtes,
elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil troupeau
à des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh bien, ma
grand'mère sait à qui elle doit des ouailles en si bonne laine et des
chèvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je la quitte, et
je lui vaux plus gros que je ne lui coûte. Moi, j'aime ma grand'mère,
encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais j'ai une autre
raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu veux, Landry.

--Eh bien, dis-la donc, répondit Landry, qui ne se fatiguait point
d'écouter la Fadette.

--C'est, dit-elle, que ma mère m'a laissé sur les bras, alors que je
n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que
moi, et encore plus disgracié, pour ce qu'il est éclopé de naissance,
chétif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce
qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars! Et tout le monde le
tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot! Ma
grand'mère le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le
défendais contre elle en faisant semblant de le tarabuster à sa place.
Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il
le sait bien, lui! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se
cacher dans mes jupons, et il me dit: «Bats-moi avant que ma
grand'mère ne me prenne!» Et moi, je le bats pour rire, et le malin
fait semblant de crier. Et puis je le soigne; je ne peux pas toujours
l'empêcher d'être en loques, le pauvre petit; mais quand j'ai quelque
nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guéris quand il est
malade, tandis que ma grand'mère le ferait mourir, car elle ne sait
point soigner les enfants. Enfin, je le conserve à la vie, ce
malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientôt dans la
terre à côté de notre pauvre père, que je n'ai pas pu empêcher de
mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre,
tortu et malplaisant comme il est; mais c'est plus fort que moi,
Landry, et quand je songe à prendre du service pour avoir quelque
argent à moi et me retirer de la misère où je suis, mon coeur se
fend de pitié et me fait reproche, comme si j'étais la mère de mon
sauteriot, et comme si je le voyais périr par ma faute. Voilà tous mes
torts et mes manquements, Landry. A présent, que le bon Dieu me juge;
moi, je pardonne à ceux qui me méconnaissent.



XX.


Landry écoutait toujours la petite Fadette, avec une grande contention
d'esprit, et sans trouver à redire à aucune de ses raisons. En dernier
lieu, la manière dont elle parla de son petit frère le sauteriot, lui
fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amitié pour
elle, et comme s'il voulait être de son parti contre tout le monde.

--Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait
dans son tort le premier; car tout ce que tu as dit là est très-bien
dit, et personne ne se douterait de ton bon coeur et de ton bon
raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connaître pour ce que tu es?
on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient
justice.

--Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de
plaire à qui ne me plaît point.

--Mais si tu me le dis à moi, c'est donc que...

Là-dessus Landry s'arrêta, tout étonné de ce qu'il avait manqué de
dire; et, se reprenant:

--C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un
autre? Je croyais pourtant que tu me haïssais à cause que je n'ai
jamais été bon pour toi.

--C'est possible que je t'aie haï un peu, répondit la petite Fadette;
mais si cela a été, cela n'est plus à partir d'aujourd'hui, et je vas
te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais
surmonter ta fierté pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de
mérite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fierté qu'on t'a
enseignée te pousse à l'être, tu es si fidèle à ta parole que rien ne
te coûte pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela
j'étais portée à te mépriser; mais je vois que tu n'as que de la
superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain à
affronter, ne te fait pas défaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui,
quoique tu en fusses bien humilié. Tu es même venu, après vêpres, me
chercher auprès de l'église, au moment où je t'avais pardonné dans mon
coeur après avoir fait ma prière, et où je ne songeais plus à te
tourmenter. Tu m'as défendue contre de méchants enfants, et tu as
provoqué de grands garçons qui, sans toi, m'auraient maltraitée.
Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu à moi pour
m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai
jamais ces choses-là. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde
une grande souvenance, et tu pourras me requérir, à ton tour, de tout
ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit. Ainsi, pour
commencer, je sais que je t'ai fait aujourd'hui une grosse peine. Oui,
je le sais, Landry, je suis assez sorcière pour t'avoir deviné, encore
que, ce matin, je ne m'en doutais point. Va, sois certain que j'ai
plus de malice que de méchanceté, et que, si je t'avais su amoureux de
la Madelon, je ne t'aurais pas brouillé avec elle, comme je l'ai fait
en te forçant à danser avec moi. Cela m'amusait, j'en tombe d'accord,
de voir que, pour danser avec une laideron comme moi, tu laissais de
côté une belle fille; mais je croyais que c'était seulement une petite
piqûre à ton amour-propre. Quand j'ai peu à peu compris que c'était
une vraie blessure dans ton coeur, que, malgré toi, tu regardais
toujours du côté de Madelon, et que son dépit te donnait envie de
pleurer, j'ai pleuré aussi, vrai! j'ai pleuré au moment où tu as
voulu te battre contre ses galants, et tu as cru que c'étaient des
larmes de repentance. Voilà pourquoi je pleurais encore si amèrement
quand tu m'as surprise ici, et pourquoi je pleurerai jusqu'à ce que
j'aie réparé le mal que j'ai causé à un bon et brave garçon comme je
connais à présent que tu l'es.

--Et, en supposant, ma pauvre Fanchon, dit Landry, tout ému des larmes
qu'elle recommençait à verser, que tu m'aies causé une fâcherie avec
une fille dont je serais amoureux comme tu dis, que pourrais-tu donc
faire pour nous remettre en bon accord?

--Fie-toi à moi, Landry, répondit la petite Fadette. Je ne suis pas
assez sotte pour ne pas m'expliquer comme il faut. La Madelon saura
que tout le tort est venu de moi. Je me confesserai à elle et je te
rendrai blanc comme neige. Si elle ne te rend pas son amitié demain,
c'est qu'elle ne t'a jamais aimé et...

--Et que je ne dois pas la regretter, Fanchon; et comme elle ne m'a
jamais aimé, en effet, tu prendrais une peine inutile. Ne le fais donc
pas, et console-toi du petit chagrin que tu m'as fait. J'en suis déjà
guéri.

--Ces peines-là ne guérissent pas si vite, répondit la petite Fadette;
et puis, se ravisant:--Du moins à ce qu'on dit, fit-elle. C'est le
dépit qui te fait parler, Landry. Quand tu auras dormi là-dessus,
demain viendra et tu seras bien triste jusqu'à ce que tu aies fait la
paix avec cette belle fille.

--Peut-être bien, dit Landry, mais, à cette heure, je te baille ma foi
que je n'en sais rien et que je n'y pense point. Je m'imagine que
c'est toi qui veux me faire accroire que j'ai beaucoup d'amitié pour
elle, et moi, il me semble que si j'en ai eu, c'était si petitement
que j'en ai quasiment perdu souvenance.

--C'est drôle, dit la petite Fadette en soupirant; c'est donc comme ça
que vous aimez, vous, les garçons?

--Dame! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux; puisque vous vous
choquez si aisément, et que vous vous consolez si vite avec le premier
venu. Mais nous parlons là de choses que nous n'entendons peut-être
pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te
gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore à
cette heure, en voulant arranger mes affaires avec la Madelon. Ne le
fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai chargée,
et elle se tromperait. Et puis ça la fâcherait peut-être de penser que
je me fais présenter à elle comme son amoureux attitré; car la vérité
est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, et que, si
j'ai eu du contentement à être auprès d'elle et à la faire danser,
elle ne m'a jamais donné le courage de le lui faire assavoir par mes
paroles. Par ainsi, laissons passer la chose; elle en reviendra
d'elle-même si elle veut, et si elle n'en revient pas, je crois bien
que je n'en mourrai point.

--Je sais mieux ce que tu penses là-dessus que toi-même, Landry,
reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as
jamais fait connaître ton amitié à la Madelon par des paroles: mais il
faudrait qu'elle fût bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes
yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai été cause de votre fâcherie,
il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne
occasion de faire comprendre à Madelon que tu l'aimes. C'est à moi de
le faire et je le ferai si finement et si à propos, qu'elle ne pourra
point t'accuser de m'y avoir provoquée. Fie-toi, Landry, à la petite
Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi laid
que le dehors; et pardonne-lui de t'avoir tourmenté, car il en
résultera pour toi un grand bien. Tu connaîtras que s'il est doux
d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amitié d'une
laide; car les laides ont du désintéressement et rien ne leur donne
dépit ni rancune.

--Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la
main, je crois comprendre déjà que ton amitié est une très-bonne
chose, et si bonne, que l'amour en est peut-être une mauvaise en
comparaison. Tu as beaucoup de bonté, je le connais à présent; car je
t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde
aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je
trouve, moi, que j'ai agi fort malhonnêtement.

--Comment donc, ça, Landry? Je ne sais pas en quoi...

--C'est que je ne t'ai pas embrassée une seule fois à la danse,
Fanchon, et pourtant c'était mon devoir et mon droit, puisque c'est la
coutume. Je t'ai traitée comme on fait des petites filles de dix ans,
qu'on ne se baisse pas pour embrasser, et pourtant tu es quasiment de
mon âge; il n'y a pas plus d'un an de différence. Je t'ai donc fait
une injure, et si tu n'étais pas si bonne fille, tu t'en serais bien
aperçue.

--Je n'y ai pas seulement pensé, dit la petite Fadette; et elle se
leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le
faire paraître. Tiens, dit-elle en se forçant pour être gaie; écoute
comme les grelets chantent dans les blés en chaume; ils m'appellent
par mon nom, et la chouette est là-bas qui me crie l'heure que les
étoiles marquent dans le cadran du ciel.

--Je l'entends bien aussi, et il faut que je rentre à la Priche; mais
avant que je te dise adieu, Fadette, est-ce que tu ne veux pas me
pardonner?

--Mais je ne t'en veux pas, Landry, et je n'ai pas de pardon à te
faire.

--Si fait, dit Landry, qui était tout agité d'un je ne sais quoi,
depuis qu'elle lui avait parlé d'amour et d'amitié, d'une voix si
douce que celle des bouvreuils qui gazouillaient en dormant dans les
buissons paraissait dure auprès. Si fait, tu me dois un pardon, c'est
de me dire qu'il faut à présent que je t'embrasse pour réparer de
l'avoir omis dans le jour.

La petite Fadette trembla un peu: puis, tout aussitôt reprenant sa
bonne humeur:

--Tu veux, Landry, que je te fasse expier ton tort par une punition.
Eh bien, je t'en tiens quitte, mon garçon. C'est bien assez d'avoir
fait danser la laide, ce serait trop de vertu que de vouloir
l'embrasser.

--Tiens, ne dis pas ça, s'exclama Landry en lui prenant la main et le
bras tout ensemble; je crois que ça ne peut être une punition de
t'embrasser... à moins que la chose ne te chagrine et ne te répugne,
venant de moi...

Et quand il eut dit cela, il fit un tel souhait d'embrasser la
petite Fadette, qu'il tremblait de peur qu'elle n'y consentît point.

--Écoute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si
j'étais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de
s'embrasser comme en cachette. Si j'étais coquette, je penserais, au
contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma
laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta
fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voilà ce que
je te dis: Serre-moi la main en signe d'honnête amitié, et je serai
contente d'avoir ton amitié, moi qui n'en ai jamais eu, et qui n'en
souhaiterai jamais d'autre.

--Oui, dit Landry, je serre ta main de tout mon coeur, entends-tu,
Fadette? Mais la plus honnête amitié, et c'est celle que j'ai pour
toi, n'empêche point qu'on s'embrasse. Si tu me dénies cette
preuve-là, je croirai que tu as encore quelque chose contre moi.

Et il tenta de l'embrasser par surprise; mais elle y fit résistance,
et, comme il s'y obstinait, elle se mit à pleurer en disant:

--Laisse-moi, Landry, tu me fais beaucoup de peine.

Landry s'arrêta tout étonné, et si chagriné de la voir encore dans les
larmes, qu'il en eut comme du dépit.

--Je vois bien, lui dit-il, que tu ne dis pas la vérité en me disant
que mon amitié est la seule que tu veuilles avoir. Tu en as une plus
forte qui te défend de m'embrasser.

--Non, Landry, répondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur que, pour
m'avoir embrassée la nuit, sans me voir, vous ne me haïssiez quand
vous me reverrez au jour.

--Est-ce que je ne t'ai jamais vue? dit Landry impatienté; est-ce que
je ne te vois pas, à présent? Tiens, viens un peu à la lune, je te
vois bien, et je ne sais pas si tu es laide, mais j'aime ta figure,
puisque je t'aime, voilà tout.

Et puis il l'embrassa, d'abord tout en tremblant, et puis, il y revint
avec tant de goût qu'elle en eut peur, et lui dit en le repoussant:

--Assez! Landry, assez! on dirait que tu m'embrasses de colère ou que
tu penses à Madelon. Apaise-toi, je lui parlerai demain, et demain tu
l'embrasseras avec plus de joie que je ne peux t'en donner.

Là-dessus, elle sortit vitement des abords de la carrière, et partit
de son pied léger.

Landry était comme affolé, et il eut envie de courir après elle. Il
s'y reprit à trois fois avant de se décider à redescendre du côté de
la rivière. Enfin, sentant que le diable était après lui, il se mit à
courir aussi et ne s'arrêta qu'à la Priche.

Le lendemain, quand il alla voir ses boeufs au petit jour, tout en
les affenant et les câlinant, il pensait en lui-même à cette causerie
d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrière du Chaumois avec
la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait
encore la tête alourdie par le sommeil et par la fatigue d'esprit
d'une journée si différente de celle qu'il aurait dû passer. Et il se
sentait tout troublé et comme épeuré de ce qu'il avait senti pour
cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise
tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment
avoir rêvé le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le
contentement qu'il avait eu de la serrer contre son coeur, comme
s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait
paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur
terre.

--Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en
défende, pensait-il, car pour sûr elle m'a ensorcelé hier soir, et
jamais, dans toute ma vie, je n'ai senti pour père, mère, soeur ou
frère, non pas certes pour la belle Madelon, et non pas même pour mon
cher besson Sylvinet, un élan d'amitié pareil à celui que, pendant
deux ou trois minutes, cette diablesse m'a causé. S'il avait pu voir
ce que j'avais dans le coeur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup
qu'il aurait été mangé par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour
Madelon ne faisait point de tort à mon frère, au lieu que si je devais
rester seulement tout un jour affolé et enflambé comme je l'ai été
pour un moment à côté de cette Fadette, j'en deviendrais insensé et je
ne connaîtrais plus qu'elle dans le monde.

Et Landry se sentait comme étouffé de honte, de fatigue et
d'impatience. Il s'asseyait sur la crèche de ses boeufs, et avait
peur que la charmeuse ne lui eût ôté le courage, la raison et la
santé.

Mais, quand le jour fut un peu grand et que les laboureurs de la
Priche furent levés, ils se mirent à le plaisanter sur sa danse avec
le vilain grelet, et ils la firent si laide, si mal élevée, si mal
attifée dans leurs moqueries, qu'il ne savait où se cacher, tant il
avait de honte, non-seulement de ce qu'on avait vu, mais de ce qu'il
se gardait bien de faire connaître.

Il ne se fâcha pourtant point, parce que les gens de la Priche étaient
tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs
taquineries. Il eut même le courage de leur dire que la petite Fadette
n'était pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et
qu'elle était capable de rendre de grands services. Là-dessus, on le
railla encore.

--Sa mère, je ne dis pas, firent-ils; mais elle, c'est un enfant qui
ne sait rien, et si tu as une bête malade, je ne te conseille pas de
suivre ses remèdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le
moindre secret pour guérir. Mais elle a celui d'endormir les gars, à
ce qu'il paraît, puisque tu ne l'as guère quittée à la Saint-Andoche,
et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry; car on
t'appellerait bientôt le grelet de la grelette, et le follet de la
Fadette. Le diable se mettrait après toi. Georgeon viendrait tirer nos
draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions
obligés de te faire exorciser.

--Je crois bien, disait la petite Solange, qu'il aura mis un de ses
bas à l'envers hier matin. Ça attire les sorciers, et la petite
Fadette s'en est bien aperçue.



XXI.


Sur le jour, Landry, étant occupé à la couvraille, vit passer la
petite Fadette. Elle marchait vite et allait du côté d'une taille où
Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'était l'heure de
délier les boeufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journée; et
Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
petite Fadette, qui marchait si légère qu'on ne la voyait point fouler
l'herbe. Il était curieux de savoir ce qu'elle allait dire à Madelon,
et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
doucement le long de la taille, pour écouter ce que tramaient ensemble
ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
marmottait des réponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour être douce,
n'en était pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
encore qu'elle ne criât point du tout. Elle parlait de lui à la
Madelon, et elle lui faisait connaître, ainsi qu'elle l'avait promis à
Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'être
à commandement pour une chose dont elle le requerrait à son plaisir.
Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'était
plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqué de se noyer en
prenant à faux le gué des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
Enfin, elle exposa du bon côté tout ce qui en était, et elle démontra
que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanité qu'elle avait
eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dansé
qu'avec les petits.

Là-dessus, la Madelon, écolérée, éleva la voix pour dire:--Qu'est-ce
que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
Bessonnière, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
tort, ni la moindre envie.

Et la Fadette reprit:--Ne dites pas des paroles si dures pour le
pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donné son coeur, et si
vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
saurais dire.--Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
un ton si caressant et en donnant à Landry de telles louanges, qu'il
aurait voulu retenir toutes ses façons de parler pour s'en servir à
l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
sorte.

La Madelon s'étonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
Fadette; mais elle la dédaignait trop pour le lui témoigner.--Tu as
une belle jappe et une fière hardiesse, lui dit-elle, et on dirait
que ta grand'mère t'a fait une leçon pour essayer d'enjôler le monde;
mais je n'aime pas à causer avec les sorcières, ça porte malheur, et
je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouvé un galant,
garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui aura
fantaisie pour ton vilain museau. Quant à moi, je ne voudrais pas de
ton reste, quand même ça serait le fils du roi. Ton Landry n'est qu'un
sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant me
l'avoir enlevé, tu viens me prier déjà de le reprendre. Voilà un beau
galant pour moi, dont la petite Fadette elle-même ne se soucie point!

--Si c'est là ce qui vous blesse, répondit la Fadette d'un ton qui
alla jusqu'au fin fond du coeur de Landry, et si vous êtes fière à
ce point de ne vouloir être juste qu'après m'avoir humiliée,
contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
je dédaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plaît, que je l'aime depuis
longtemps déjà, que c'est le seul garçon auquel j'aie jamais pensé,
et peut-être celui à qui je penserai toute ma vie; mais que je suis
trop raisonnable et trop fière aussi pour jamais penser à m'en faire
aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
riche et considéré; je suis laide, pauvre et méprisée. Je sais donc
très-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez dû voir comme il me
dédaignait à la fête. Alors, soyez donc satisfaite, puisque celui que
la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit avec des yeux
remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous moquant d'elle et
en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous disputer. Que si ce
n'est par amitié pour lui, ce soit au moins pour punir mon insolence;
et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser auprès de vous, de le
bien recevoir et de lui donner un peu de consolation.

Au lieu d'être apitoyée par tant de soumission et de dévouement, la
Madelon se montra très-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
disant toujours que Landry était bien ce qu'il lui fallait, et que,
quant à elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-même porta son fruit, en
dépit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le coeur
fait en cette mode, qu'un jeune gars commence à leur paraître un homme
sitôt qu'elles le voient estimé et choyé par d'autres femmes. La
Madelon, qui n'avait jamais pensé bien sérieusement à Landry, se mit à
y penser beaucoup, aussitôt qu'elle eut renvoyé la Fadette. Elle se
remémora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour de
Landry, et en songeant que la Fadette en était éprise au point d'oser
le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de cette
pauvre fille.

Elle alla, le soir, à la Priche, dont sa demeurance n'était éloignée
que de deux ou trois portées de fusil, et, sous couleur de chercher
une de ses bêtes qui s'était mêlée aux champs avec celles de son
oncle, elle se fit voir à Landry, et de l'oeil, l'encouragea à
s'approcher d'elle pour lui parler.

Landry s'en aperçut très-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
mêlait, il était singulièrement dégourdi d'esprit.--La Fadette est
sorcière, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grâces de Madelon, et
elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
je n'aurais su faire dans une année. Elle a un esprit merveilleux et
un coeur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.

Et, en pensant à cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
qu'elle se retira sans qu'il se fût encore décidé de lui parler. Ce
n'est point qu'il fût honteux devant elle; sa honte s'était envolée
sans qu'il sût comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
à la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.

A peine eut-il soupé qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
gué des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
soir-là. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gué
sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu'à la maison de la
mère Fadet, furetant et regardant de tous côtés. Mais il y resta un
bon moment sans voir de lumière et sans entendre aucun bruit. Tout le
monde était couché. Il espéra que le grelet, qui sortait souvent le
soir après que sa grand'mère et son sauteriot étaient endormis,
vaguerait quelque part aux environs. Il se mit à vaguer de son côté.
Il traversa la Joncière, il alla à la carrière du Chaumois, sifflant
et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que le
blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait sur
son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la bonne
amie qui l'avait si bien servi.



XXII.


Toute la semaine se passa sans que Landry pût rencontrer la Fadette,
de quoi il était bien étonné et bien soucieux.--Elle va croire encore
que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,
ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui
aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgré elle dans la
carrière, et pourtant ce n'était pas à mauvaise intention, ni dans
l'idée de l'offenser.

Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait songé dans toute
sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il
était pensif et agité, et il était obligé de se forcer pour
travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni
la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne
suffisaient plus à ses contemplations et à ses rêvasseries.

Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme
lui. Sylvinet était un caractère différent du sien, mais pareil
quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que
quelque chose avait troublé la tranquillité de son frère, et pourtant
il était loin de se douter de ce que ce pouvait être. Il lui demanda
s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la première fois, en
lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait
est que Landry n'avait pas dit un mot à Madelon, et qu'il pensait
avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.

Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers à la messe. Il
entra avant qu'elle fût sonnée, sachant que la petite Fadette avait
coutume d'y venir dans ce moment-là, parce qu'elle faisait toujours de
longues prières, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,
agenouillée dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le
dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.
C'était bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'était ni son
coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la
trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une
guenillière, à cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants
loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.

Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il
entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu'à la préface que,
regardant encore cette fille qui priait si dévotement dans la
chapelle, il lui vit lever la tête et reconnut son grelet, dans un
habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'était bien toujours
son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa
coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoupé et
recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe était plus
longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui étaient bien
blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et
s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lissés; son fichu
était neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa
peau brune. Elle avait aussi rallongé son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pièce de bois habillée, elle avait la taille fine et
ployante comme le corps d'une belle mouche à miel. De plus, je ne sais
pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lavé pendant
huit jours son visage et ses mains, mais sa figure pâle et ses mains
mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche épine
du printemps.

Landry, la voyant si changée, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout à fait et le
regarda, tout en même temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu
rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit
paraître quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels
jamais personne n'avait pu trouver à redire, laissèrent échapper un
feu si clair qu'elle en parut transfigurée. Et Landry pensa encore:
Elle est sorcière; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle était,
et la voilà belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa
peur ne l'empêchait pourtant point d'avoir une telle envie de
s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu'à la fin de la messe,
le coeur lui en sauta d'impatience.

Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre à courir et à
folâtrer avec les enfants après sa prière, elle s'en alla si
discrètement qu'on eut à peine le temps de la voir si changée et si
amendée. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne le
quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il réussit à
s'échapper, et, cette fois, le coeur le poussant et le dirigeant, il
trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses bêtes dans le petit
chemin creux qu'on appelle la _Traîne-au-Gendarme_, parce qu'un
gendarme du roi y a été tué par les gens de la Cosse, dans les anciens
temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde à payer la taille et à
faire la corvée, contrairement aux termes de la loi, qui était déjà
bien assez dure, telle qu'on l'avait donnée.



XXIII.


Comme c'était dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en
gardant ses ouailles. Elle s'occupait à un amusement tranquille que
les enfants de chez nous prennent quelquefois bien sérieusement. Elle
cherchait le trèfle à quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et
qui porte bonheur à ceux qui peuvent mettre la main dessus.

--L'as-tu trouvé, Fanchon? lui dit Landry aussitôt qu'il fut à côté
d'elle.

--Je l'ai trouvé souvent, répondit-elle; mais cela ne porte point
bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans
mon livre.

Landry s'assit auprès d'elle, comme s'il allait se mettre à causer.
Mais voilà que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne
l'avait jamais été auprès de Madelon, et que, pour avoir eu intention
de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.

La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait
rien, du moins il la regardait avec des yeux étranges. Enfin, elle lui
demanda pourquoi il paraissait étonné en la regardant.

--A moins, dit-elle, que ce ne soit à cause que j'ai arrangé mon
coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pensé que, pour
avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller
raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on
ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me
rendre moins laide sans y réussir.

--On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu
as fait pour devenir jolie; la vérité est que tu l'es aujourd'hui, et
qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.

--Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la
beauté tourne la tête aux belles, et que la laideur fait la désolation
des laides. Je m'étais habituée à faire peur, et je ne voudrais pas
devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que
tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a
pardonné.

--Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonné
je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu
lui as parlé, et si bien parlé que je t'en dois grand remerciement.

--Comment sais-tu que je lui ai parlé? Elle te l'a donc dit? En ce
cas, vous avez fait la paix?

--Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle
et moi, pour être en guerre. Je sais que tu lui as parlé, parce
qu'elle l'a dit à quelqu'un qui me l'a rapporté.

La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car
jamais jusqu'à ce jour-là elle n'avait eu sur les joues cette honnête
couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,
en même temps elle s'inquiéta en songeant que la Madelon avait dû
répéter ses paroles, et la donner en risée pour l'amour dont elle
s'était confessée au sujet de Landry.

--Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.

--Elle a dit que j'étais un grand sot, qui ne plaisait à aucune fille,
pas même à la petite Fadette; que la petite Fadette me méprisait, me
fuyait, s'était cachée toute la semaine pour ne me point voir,
quoique, toute la semaine, j'eusse cherché et couru de tous côtés pour
rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la risée du
monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes
point.

--Voilà de méchants propos, répondit la Fadette tout étonnée, car elle
n'était pas assez sorcière pour deviner que dans ce moment-là Landry
était plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si
perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dépit
qui la fait parler, et le dépit c'est l'amour.

--Peut-être bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dépit
contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu
méprises tout.

--Je n'ai point mérité que tu me dises cela, Landry; non vrai, je ne
l'ai pas mérité. Je n'ai jamais été assez folle pour dire la menterie
qu'on me prête. J'ai parlé autrement à Madelon. Ce que je lui ai dit
n'était que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait dû, bien au
contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.

--Écoute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,
ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es
savante. Dimanche dernier, dans la carrière, j'ai pris pour toi, sans
savoir comment cela m'est venu, une amitié si forte que de toute la
semaine je n'ai mangé ni dormi mon soûl. Je ne veux rien te cacher,
parce qu'avec une fille aussi fine que toi, ça serait peine perdue.
J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amitié le lundi matin, et
j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette
folleté. Mais lundi soir, j'y étais déjà retombé si bien, que j'ai
passé le gué à la nuit sans m'inquiéter du follet, qui aurait voulu
m'empêcher de te chercher, car il était encore là, et quand il m'a
fait sa méchante risée, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les
matins, je suis comme imbécile, parce que l'on me plaisante sur mon
goût pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que je
sens mon goût plus fort que la mauvaise honte. Et voilà qu'aujourd'hui
je te vois gentille et de si sage apparence que tout le monde va s'en
étonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues comme cela,
non-seulement on me pardonnera d'être amoureux de toi, mais encore il
y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai donc pas de
mérite à t'aimer; tu ne me devras guère de préférence. Pourtant, si tu
te souviens de dimanche dernier, jour de la Saint-Andoche, tu te
souviendras aussi que je t'ai demandé, dans la carrière, la permission
de t'embrasser, et que je l'ai fait avec autant de coeur que si tu
n'avais pas été réputée laide et haïssable. Voilà tout mon droit,
Fadette. Dis-moi si cela peut compter, et si la chose te fâche au lieu
de te persuader.

La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne
répondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son
discours à la Madelon, qu'il était aimé d'elle, et il faut dire que
cet amour-là lui avait fait tant d'effet qu'il avait commandé tout
d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette
petite, il commença à craindre qu'elle n'eût fait un conte à la
Madelon, pour, par bonne intention, faire réussir le raccommodement
qu'elle négociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit
du chagrin. Il lui ôta ses mains du visage, et la vit si pâle qu'on
eût dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de
ne pas répondre à l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se
laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle
était suffoquée et tombait en faiblesse.



XXIV.


Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire
revenir. Ses mains étaient froides comme des glaces et raides comme du
bois. Il les échauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes,
et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit:

--Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses
dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me
laisser tranquille et de ne me parler jamais, à moins que tu n'aies
quelque chose à me demander, auquel cas je serai toujours à ton
service.

--Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites là n'est point bon.
C'est vous qui vous êtes jouée de moi. Vous me détestez, et pourtant
vous m'avez fait croire autre chose.

--Moi! dit-elle tout affligée. Qu'est-ce que je vous ai donc fait
accroire? Je vous ai offert et donné une bonne amitié comme celle que
votre besson a pour vous, et peut-être meilleure; car, moi, je n'avais
pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je
vous y ai servi.

--C'est la vérité, dit Landry. Tu as été bonne comme le bon Dieu, et
c'est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi,
Fanchon, et laisse-moi t'aimer comme je pourrai. Ce ne sera peut-être
pas aussi tranquillement que j'aime mon besson ou ma soeur Nanette,
mais je te promets de ne plus chercher à t'embrasser si cela te
répugne.

Et, faisant retour sur lui-même, Landry s'imagina qu'en effet la
petite Fadette n'avait pour lui que de l'amitié bien tranquille; et,
parce qu'il n'était ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif
et aussi peu avancé auprès d'elle que s'il n'eût point entendu de ses
deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui à la belle Madelon.

Quant à la petite Fadette, elle était assez fine pour connaître enfin
que Landry était bel et bien amoureux comme un fou, et c'est pour le
trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'était trouvée comme en
pâmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un
bonheur si vite gagné; à cause de cette crainte, elle voulait donner à
Landry le temps de souhoiter vivement son amour.

Il resta auprès d'elle jusqu'à la nuit, car, encore qu'il n'osât plus
lui conter fleurette, il en était si épris et il prenait tant de
plaisir à la voir et à l'écouter parler, qu'il ne pouvait se décider à
la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'était jamais
loin de sa soeur, et qui vint bientôt les rejoindre. Il se montra
bon pour lui, et s'aperçut bientôt que ce pauvre petit, si maltraité
par tout le monde, n'était ni sot ni méchant avec qui le traitait
bien; mêmement, au bout d'une heure, il était si bien apprivoisé et si
reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon
Landry, comme il appelait sa soeur ma Fanchon; et Landry était
compassionné et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-même
dans le passé bien coupables envers les deux pauvres enfants de la
mère Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour être les meilleurs de
tous, que d'être un peu aimés comme les autres.

Le lendemain et les jours suivants, Landry réussit à voir la petite
Fadette, tantôt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle,
tantôt le jour, en la rencontrant dans la campagne: et encore qu'elle
ne pût s'arrêter longtemps, ne voulant point et ne sachant point
manquer à son devoir, il était content de lui avoir dit quatre ou cinq
mots de tout son coeur et de l'avoir regardée de tous ses yeux. Et
elle continuait à être gentille dans son parler, dans son habillement
et dans ses manières avec tout le monde; ce qui fit que tout le monde
y prit garde, et que bientôt on changea de ton et de manières avec
elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne fût à propos, on ne
l'injuria plus, et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut
plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.

Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos
résolutions, il devait encore s'écouler du temps avant qu'on passât
pour elle du mépris à l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On
vous dira plus tard comment se fit ce changement; quant à présent,
vous pouvez bien vous imaginer vous-mêmes qu'on ne donna pas grosse
part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq
bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'élever la
jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les
pères et mères à tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous
les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde
grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-là dansant.
Et les vieux disaient:--Celui-ci sera un beau soldat s'il continue,
car il a le corps trop bon pour réussir à se faire exempter; celui-là
sera finet et entendu comme son père; cet autre aura bien la sagesse
et la tranquillité de sa mère; voilà une jeune Lucette qui promet une
bonne servante de ferme; voici une grosse Louise qui plaira à plus
d'un, et quant à cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison
lui viendra bien comme aux autres.

Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette à être examinée et
jugée:

--La voilà qui s'en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni
danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire
qu'elle a été grandement choquée de ce que les enfants d'ici l'ont
décoiffée à la danse; aussi a-t-elle changé son grand calot, et à
présent on dirait qu'elle n'est pas plus vilaine qu'une autre.

--Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu
de temps? disait une fois la mère Couturier. Elle avait la figure
comme un oeuf de caille, à force qu'elle était couverte de taches de
rousseur; et la dernière fois que je l'ai vue de près, je me suis
étonnée de la trouver si blanche, et mêmement si pâle que je lui ai
demandé si elle n'avait point eu la fièvre. A la voir comme elle est
maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire; et, qui sait? il y en
a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit
ans.

--Et puis la raison vient, dit le père Naubin, et une fille qui s'en
ressent apprend à se rendre élégante et agréable. Il est bien temps
que le grelet s'aperçoive qu'elle n'est point un garçon. Mon Dieu, on
pensait qu'elle tournerait si mal que ça serait une honte pour
l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle
sentira bien qu'elle doit se faire pardonner d'avoir eu une mère si
blâmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.

--Dieu veuille, dit la mère Courtillet, car c'est vilain qu'une fille
ait l'air d'un chevau échappé; mais j'en espère aussi de cette
Fadette, car je l'ai rencontrée devant z'hier, et au lieu qu'elle se
mettait toujours derrière moi à contrefaire ma boiterie, elle m'a dit
bonjour et demandé mon portement avec beaucoup d'honnêteté.

--Cette petite-là dont vous parlez est plus folle que méchante, dit le
père Henri. Elle n'a point mauvais coeur, c'est moi qui vous le dis;
à preuve qu'elle a souvent gardé mes petits enfants aux champs avec
elle, par pure complaisance, quand ma fille était malade; et elle les
soignait très-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.

--C'est-il vrai ce qu'on m'a raconté, reprit la mère Couturier, qu'un
des bessons au père Barbeau s'en était affolé à la dernière
Saint-Andoche?

--Allons donc! répondit le père Naubin; il ne faut pas prendre ça au
sérieux. C'était une amusette d'enfants, et les Barbeau ne sont point
bêtes, les enfants pas plus que le père ni la mère, entendez-vous?

Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n'y
pensait mie, parce qu'on ne la voyait presque plus.



XXV.


Mais qui la voyait souvent et faisait grande attention à elle, c'était
Landry Barbeau. Il en était comme enragé en lui-même, quand il ne
pouvait lui parler à son aise; mais sitôt qu'il se trouvait un moment
avec elle, il était apaisé et content de lui, parce qu'elle lui
enseignait la raison et le consolait dans toutes ses idées. Elle
jouait avec lui un petit jeu qui était peut-être entaché d'un peu de
coquetterie; du moins, il le pensait quelquefois; mais comme son motif
était l'honnêteté, et qu'elle ne voulait point de son amour, à moins
qu'il n'eût bien tourné et retourné la chose dans son esprit, il
n'avait point droit de s'en offenser. Elle ne pouvait pas le suspecter
de la vouloir tromper sur la force de cet amour-là, car c'était une
espèce d'amour comme on n'en voit pas souvent chez les gens de
campagne, lesquels aiment plus patiemment que ceux des villes. Et
justement Landry était un caractère patient plus que d'autres, jamais
on n'aurait pu présager qu'il se laisserait brûler si fort à la
chandelle, et qui l'eût su (car il le cachait bien) s'en fût
grandement émerveillé. Mais la petite Fadette, voyant qu'il s'était
donné à elle si entièrement et si subitement, avait peur que ce ne fût
feu de paille, ou bien encore qu'elle-même prenant feu du mauvais
côté, la chose n'allât plus loin entre eux que l'honnêteté ne permet à
deux enfants qui ne sont point encore en âge d'être mariés, du moins
au dire des parents et de la prudence: car l'amour n'attend guère, et,
quand une fois il s'est mis dans le sang de deux jeunesses, c'est
miracle s'il attend l'approbation d'autrui.

Mais la petite Fadette, qui avait été dans son apparence plus
longtemps enfant qu'une autre, possédait au dedans une raison et une
volonté bien au-dessus de son âge. Pour que cela fût, il fallait
qu'elle eût un esprit d'une fière force, car son coeur était aussi
ardent, et plus encore peut-être que le coeur et le sang de Landry.
Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une
grande sagesse; car si le jour, la nuit, à toute heure de son temps,
elle pensait à lui et séchait d'impatience de le voir et d'envie de le
caresser, aussitôt qu'elle le voyait elle prenait un air tranquille,
lui parlait raison, feignait même de ne point encore connaître le feu
d'amour, et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut que
le poignet.

Et Landry, qui, dans les endroits retirés où ils se trouvaient souvent
ensemble, et mêmement quand la nuit était bien noire, aurait pu
s'oublier jusqu'à ne plus se soumettre à elle, tant il était
ensorcelé, craignait pourtant si fort de lui déplaire, et se tenait
pour si peu certain d'être aimé d'amour, qu'il vivait aussi
innocemment avec elle que si elle eût été sa soeur, et lui Jeanet,
le petit sauteriot.

Pour le distraire de l'idée qu'elle ne voulait point encourager, elle
l'instruisait dans les choses qu'elle savait, et dans lesquelles son
esprit et son talent naturel avaient surpassé l'enseignement de sa
grand'mère. Elle ne voulait faire mystère de rien à Landry, et comme
il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses
soins à lui faire comprendre que le diable n'était pour rien dans les
secrets de son savoir.

--Va, Landry, lui dit-elle un jour, tu n'as que faire de
l'intervention du mauvais esprit. Il n'y a qu'un esprit et il est bon,
car c'est celui de Dieu. Lucifer est de l'invention de M. le curé, et
Georgeon de l'invention des vieilles commères de campagne. Quand
j'étais toute petite, j'y croyais, et j'avais peur des maléfices de ma
grand'mère. Mais elle se moquait de moi, car l'on a bien raison de
dire que si quelqu'un doute de tout, c'est celui qui fait tout croire
aux autres, et que personne ne croit moins à Satan que les sorciers
qui feignent de l'invoquer à tout propos. Ils savent bien qu'ils ne
l'ont jamais vu et qu'ils n'ont jamais reçu de lui aucune assistance.
Ceux qui ont été assez simples pour y croire et pour l'appeler n'ont
jamais pu le faire venir, à preuve le meunier de la Passe-aux-Chiens,
qui, comme ma grand'mère me l'a raconté, s'en allait aux quatre
chemins avec une grosse trique, pour appeler le diable, et lui donner,
disait-il, une bonne vannée. Et on l'entendait crier dans la nuit:
Viendras-tu, figure de loup? Viendras-tu, chien enragé? Viendras-tu,
Georgeon du diable? Et jamais Georgeon ne vint. Si bien que ce meunier
en était devenu quasi fou de vanité, disant que le diable avait peur
de lui.

--Mais, disait Landry, ce que tu crois là, que le diable n'existe
point, n'est pas déjà trop chrétien, ma petite Fanchon.

--Je ne peux pas disputer là-dessus, répondit-elle; mais s'il existe,
je suis bien assurée qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la terre
nous abuser et nous demander notre âme pour la retirer du bon Dieu. Il
n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au bon Dieu,
il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et les hommes
qui s'y trouvent.

Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empêcher
d'admirer combien, dans toutes ses idées et dans toutes ses prières,
la petite Fadette était bonne chrétienne. Mêmement elle avait une
dévotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout
le feu de son coeur, car elle avait en toutes choses la tête vive et
le coeur tendre; et quand elle parlait de cet amour-là à Landry, il
se sentait tout étonné d'avoir été enseigné à dire des prières et à
suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pensé à comprendre, et où il
se portait respectueusement de sa personne par l'idée de son devoir,
sans que son coeur se fût jamais échauffé d'amour pour son Créateur,
comme celui de la petite Fadette.



XXVI.


Tout en devisant et marchant avec elle, il apprit la propriété des
herbes et toutes les recettes pour la guérison des personnes et des
bêtes. Il essaya bientôt l'effet des dernières sur une vache au père
Caillaud, qui avait pris l'enflure pour avoir mangé trop de vert; et,
comme le vétérinaire l'avait abandonnée, disant qu'elle n'en avait pas
pour une heure, il lui fit boire un breuvage que la petite Fadette lui
avait appris à composer. Il le fit secrètement; et, au matin, comme
les laboureurs, bien contrariés de la perte d'une si belle vache,
venaient la chercher pour la jeter dans un trou, ils la trouvèrent
debout et commençant à flairer la nourriture, ayant bon oeil, et
quasiment toute désenflée. Une autre fois, un poulain fut mordu de la
vipère, et Landry, suivant toujours les enseignements de la petite
Fadette, le sauva bien lestement. Enfin, il put essayer aussi le
remède contre la rage sur un chien de la Priche, qui fut guéri et ne
mordit personne. Comme Landry cachait de son mieux ses accointances
avec la petite Fadette, il ne se vanta pas de sa science, et on
n'attribua la guérison de ses bêtes qu'aux grands soins qu'il leur
avait donnés. Mais le père Caillaud, qui s'y entendait aussi, comme
tout bon fermier ou métayer doit le faire, s'étonna en lui-même, et
dit:

--Le père Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mêmement il
n'a point de bonheur; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce
n'était pas la première fois. Mais Landry y a la main très-heureuse,
et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne
l'a pas; et, quand même on irait étudier dans les écoles comme les
_artistes_, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or
je vous dis que Landry est adroit, et que son idée lui fait trouver ce
qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reçu, et ça lui
vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.

Ce que disait le père Caillaud n'était pas d'un homme crédule et sans
raison, seulement il se trompait en attribuant un don de nature à
Landry: Landry n'en avait pas d'autre que celui d'être soigneux et
entendu à appliquer les recettes de son enseignement. Mais le don de
nature n'est point une fable, puisque la petite Fadette l'avait, et
qu'avec si peu de leçons raisonnables que sa grand'mère lui avait
données, elle découvrait et devinait comme qui invente, les vertus que
le bon Dieu a mises dans certaines herbes et dans certaines manières
de les employer. Elle n'était point sorcière pour cela, elle avait
raison de s'en défendre; mais elle avait l'esprit qui observe, qui
fait des comparaisons, des remarques, des essais, et cela c'est un don
de nature, on ne peut pas le nier. Le père Caillaud poussait la chose
un peu plus loin. Il pensait que tel bouvier ou tel laboureur a la
main plus ou moins bonne, et que, par la seule vertu de sa présence
dans l'étable, il fait du bien ou du mal aux animaux. Et pourtant,
comme il y a toujours un peu de vrai dans les plus fausses croyances,
on doit accorder que les bons soins, la propreté, l'ouvrage fait en
conscience, ont une vertu pour amener à bien ce que la négligence ou
la bêtise font empirer.

Comme Landry avait toujours mis son idée et son goût dans ces
choses-là, l'amitié qu'il avait conçue pour la Fadette s'augmenta de
toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute
l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut
alors grand gré de l'avoir forcé à se distraire de l'amour dans les
promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il reconnut
aussi qu'elle avait pris plus à coeur l'intérêt et l'utilité de son
amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et flatter sans cesse
comme il l'eût souhaité d'abord.

Landry fut bientôt si épris qu'il avait mis tout à fait sous ses pieds
la honte de laisser paraître son amour pour une petite fille réputée
laide, mauvaise et mal élevée. S'il y mettait de la précaution,
c'était à cause de son besson, dont il connaissait la jalousie et qui
avait eu déjà un grand effort à faire pour accepter sans dépit
l'amourette que Landry avait eue pour Madelon, amourette bien petite
et bien tranquille au prix de ce qu'il sentait maintenant pour Fanchon
Fadet.

Mais, si Landry était trop animé dans son amour pour y mettre de la
prudence, en revanche, la petite Fadette, qui avait un esprit porté au
mystère, et qui, d'ailleurs, ne voulait pas mettre Landry trop à
l'épreuve des taquineries du monde, la petite Fadette, qui en fin de
compte l'aimait trop pour consentir à lui causer des peines dans sa
famille, exigea de lui un si grand secret qu'ils passèrent environ un
an avant que la chose se découvrît. Landry avait habitué Sylvinet à
ne plus surveiller tous ses pas et démarches, et le pays, qui n'est
guère peuplé et qui est tout coupé de ravins et tout couvert d'arbres,
est bien propice aux secrètes amours.

Sylvinet, voyant que Landry ne s'occupait plus de la Madelon,
quoiqu'il eût accepté d'abord ce partage de son amitié comme un mal
nécessaire rendu plus doux par la honte de Landry et la prudence de
cette fille, se réjouit bien de penser que Landry n'était pas pressé
de lui retirer son coeur pour le donner à une femme, et, la jalousie
le quittant, il le laissa plus libre de ses occupations et de ses
courses, les jours de fêtes et de repos. Landry ne manquait pas de
prétextes pour aller et venir, et le dimanche soir surtout, il
quittait la Bessonnière de bonne heure et ne rentrait à la Priche que
sur le minuit; ce qui lui était bien commode, parce qu'il s'était fait
donner un petit lit dans le capharnion. Vous me reprendrez peut-être
sur ce mot-là, parce que le maître d'école s'en fâche et veut qu'on
dise _capharnaüm_; mais, s'il connaît le mot, il ne connaît point la
chose, car j'ai été obligé de lui apprendre que c'était l'endroit de
la grange voisin des étables, où l'on serre les jougs, les chaînes,
les ferrages et épelettes de toute espèce qui servent aux bêtes de
labour et aux instruments du travail de la terre. De cette manière,
Landry pouvait rentrer à l'heure qu'il voulait sans réveiller
personne, et il avait toujours son dimanche à lui jusqu'au lundi
matin, pour ce que le père Caillaud et son fils aîné, qui tous deux
étaient des hommes très-sages, n'allant jamais dans les cabarets et ne
faisant point noce de tous les jours fériés, avaient coutume de
prendre sur eux tout le soin et toute la surveillance de la ferme ces
jours-là; afin, disaient-ils, que toute la jeunesse de la maison, qui
travaillait plus qu'eux dans la semaine, pût s'ébattre et se divertir
en liberté, selon l'ordonnance du bon Dieu.

Et durant l'hiver, où les nuits sont si froides qu'on pourrait
difficilement causer d'amour en pleins champs, il y avait pour Landry
et la petite Fadette un bon refuge dans la tour à Jacot, qui est un
ancien colombier de redevance, abandonné des pigeons depuis longues
années, mais qui est bien couvert et bien fermé, et qui dépend de la
ferme au père Caillaud. Mêmement il s'en servait pour y serrer le
surplus de ses denrées, et comme Landry en avait la clef, et qu'il est
situé sur les confins des terres de la Priche, non loin du gué des
Roulettes, et dans le milieu d'une luzernière bien close, le diable
eût été fin s'il eût été surprendre là les entretiens de ces deux
jeunes amoureux. Quand le temps était doux, ils allaient parmi les
tailles, qui sont jeunes bois de coupe, et dont le pays est tout
parsemé. Ce sont encore bonnes retraites pour les voleurs et les
amants, et comme de voleurs il n'en est point dans notre pays, les
amants en profitent, et n'y trouvent pas plus la peur que l'ennui.



XXVII.


Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voilà qu'un beau jour de
dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetière, entendit la
voix de son besson qui parlait à deux pas de lui, derrière le retour
que faisait le mur. Landry parlait bien doucement; mais Sylvinet
connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devinée, quand même il
ne l'aurait pas entendue.

--Pourquoi ne veux-tu pas venir danser? disait-il à une personne que
Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue
t'arrêter après la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je te
fasse danser, moi qui suis censé ne plus quasiment te connaître. On ne
dirait pas que c'est par amour, mais par honnêteté, et parce que je
suis curieux de savoir si après tant de temps tu sais encore bien
danser.

--Non, Landry, non,--répondit une voix que Sylvinet ne reconnut point,
parce qu'il y avait longtemps qu'il ne l'avait entendue, la petite
Fadette s'étant tenue à l'écart de tout le monde, et de lui
particulièrement.--Non, disait-elle, il ne faut pas qu'on fasse
attention à moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une
fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n'en faudrait
pas tant pour faire causer. Crois ce que je t'ai toujours dit, Landry,
que le jour où l'on saura que tu m'aimes sera le commencement de nos
peines. Laisse-moi m'en aller, et quand tu auras passé une partie du
jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre où nous
sommes convenus.

--C'est pourtant triste de ne jamais danser! dit Landry; tu aimais
tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien! Quel plaisir ça me
serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes bras,
et de te voir, si légère et si gentille, ne danser qu'avec moi!

--Et c'est justement ce qu'il ne faudrait point reprit-elle. Mais je
vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas
pourquoi tu y as renoncé. Va donc danser un peu; ça me fera plaisir de
songer que tu t'amuses, et je t'attendrai plus patiemment.

--Oh! tu as trop de patience, toi! dit Landry d'une voix qui n'en
marquait guère, mais moi, j'aimerais mieux me faire couper les deux
jambes que de danser avec des filles que je n'aime point, et que je
n'embrasserais pas pour cent francs.

--Eh bien! si je dansais, reprit la Fadette, il me faudrait danser
avec d'autres qu'avec toi, et me laisser embrasser aussi.

--Va-t'en, va-t'en bien vitement, dit Landry; je ne veux point qu'on
t'embrasse.

Sylvinet n'entendit plus rien que des pas qui s'éloignaient, et, pour
n'être point surpris aux écoutes par son frère, qui revenait vers lui,
il entra vivement dans le cimetière et le laissa passer.

Cette découverte-là fut comme un coup de couteau dans le coeur de
Sylvinet. Il ne chercha point à découvrir quelle était la fille que
Landry aimait si passionnément. Il en avait bien assez de savoir qu'il
y avait une personne pour laquelle Landry le délaissait et qui avait
toutes ses pensées, au point qu'il les cachait à son besson, et que
celui-ci n'en recevait point la confidence.--Il faut qu'il se défie de
moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte à me
craindre et à me détester. Je ne m'étonne plus de voir qu'il est
toujours si ennuyé à la maison, et si inquiet quand je veux me
promener avec lui. J'y renonçais, croyant voir qu'il avait le goût
d'être seul; mais, à présent, je me garderai bien d'essayer à le
troubler. Je ne lui dirai rien; il m'en voudrait d'avoir surpris ce
qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il
se réjouira d'être débarrassé de moi.

Sylvinet fit comme il se promettait, et même il le poussa plus loin
qu'il n'était besoin, car non-seulement il ne chercha plus à retenir
son frère auprès de lui, mais encore, pour ne le point gêner, il
quittait le premier la maison et allait rêvasser tout seul dans son
ouche, ne voulant point aller dans la campagne:--Parce que,
pensait-il, si je venais à y rencontrer Landry, il s'imaginerait que
je l'épie et me ferait bien voir que je le dérange.

Et peu à peu son ancien chagrin, dont il s'était quasiment guéri, lui
revint si lourd et si obstiné qu'on ne tarda pas à le voir sur sa
figure. Sa mère l'en reprit doucement; mais, comme il avait honte, à
dix-huit ans, d'avoir les mêmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues à
quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.

Ce fut ce qui le sauva de la maladie; car le bon Dieu n'abandonne que
ceux qui s'abandonnent eux-mêmes, et celui qui a le courage de
renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en
plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'être triste et
pâle; il eut, de temps en temps, un ou deux accès de fièvre, et, tout
en grandissant toujours un peu, il resta assez délicat et mince de sa
personne. Il n'était pas bien soutenu à l'ouvrage, et ce n'était point
sa faute, car il savait que le travail lui était bon; et c'était bien
assez d'ennuyer son père par sa tristesse, il ne voulait pas le fâcher
et lui faire tort par sa lâcheté. Il se mettait donc à l'ouvrage, et
travaillait de colère contre lui-même. Aussi en prenait-il souvent
plus qu'il ne pouvait en supporter; et le lendemain il était si las
qu'il ne pouvait plus rien faire.

--Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le père Barbeau; mais il
fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'épargne même pas assez.
C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres; car, par la
crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donné,
il se tuerait bien vite, et j'aurais à me le reprocher toute ma vie.

La mère Barbeau goûtait fort ces raisons-là et faisait tout son
possible pour égayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs médecins sur sa
santé, et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le ménager beaucoup,
et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il était faible; les
autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du
bon vin, parce qu'étant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la
mère Barbeau ne savait lequel écouter, ce qui arrive toujours quand on
prend plusieurs avis.

Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que
Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans
y rencontrer de quoi le faire verser à droite ou à gauche, et il
traîna son petit mal, sans être trop foulé, jusqu'au moment où les
amours de Landry firent un éclat, et où Sylvinet vit augmenter sa
peine de toute celle qui fut faite à son frère.



XXVIII.


Ce fut la Madelon qui découvrit le pot aux roses; et, si elle le fit
sans malice, encore en tira-t-elle un mauvais parti. Elle s'était bien
consolée de Landry, et, n'ayant pas perdu beaucoup de temps à l'aimer,
elle n'en avait guère demandé pour l'oublier. Cependant il lui était
resté sur le coeur une petite rancune qui n'attendait que l'occasion
pour se faire sentir, tant il est vrai que le dépit chez les femmes
dure plus que le regret.

Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui était renommée
pour son air sage et pour ses manières fières avec les garçons, était
cependant très-coquette en dessous, et pas moitié si raisonnable ni si
fidèle dans ses amitiés que le pauvre grelet, dont on avait si mal
parlé et si mal auguré. Adonc la Madelon avait déjà eu deux amoureux,
sans compter Landry, et elle se prononçait pour un troisième, qui
était son cousin, le fils cadet au père Caillaud de la Priche. Elle se
prononça si bien qu'étant surveillée par le dernier à qui elle avait
donné de l'espérance, et craignant qu'il ne fît un éclat, ne sachant
où se cacher pour causer à loisir avec le nouveau, elle se laissa
persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier où justement
Landry avait d'honnêtes rendez-vous avec la petite Fadette.

Cadet Caillaud avait bien cherché la clef de ce colombier, et ne
l'avait point trouvée parce qu'elle était toujours dans la poche de
Landry; et il n'avait osé la demander à personne, parce qu'il n'avait
pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que
personne, hormis Landry, ne s'inquiétait de savoir où elle était.
Cadet Caillaud, songeant qu'elle était perdue, ou que son père la
tenait dans son trousseau, ne se gêna point pour enfoncer la porte.
Mais, le jour où il le fit, Landry et Fadette se trouvaient là, et ces
quatre amoureux se trouvèrent bien penauds en se voyant les uns les
autres. C'est ce qui les engagea tous également à se taire et à ne
rien ébruiter.

Mais la Madelon eut comme un retour de jalousie et de colère, en
voyant Landry, qui était devenu un des plus beaux garçons du pays et
des plus estimés, garder, depuis la Saint-Andoche, une si belle
fidélité à la petite Fadette, et elle forma la résolution de s'en
venger. Pour cela, sans en rien confier à Cadet Caillaud, qui était
honnête homme et ne s'y fût point prêté, elle se fit aider d'une ou
deux jeunes fillettes de ses amies lesquelles, un peu dépitées aussi
du mépris que Landry paraissait faire d'elles en ne les priant plus
jamais à danser, se mirent à surveiller si bien la petite Fadette,
qu'il ne leur fallut pas grand temps pour s'assurer de son amitié avec
Landry. Et sitôt qu'elles les eurent épiés et vus une ou deux fois
ensemble, elles en firent grand bruit dans tout le pays, disant à qui
voulait les écouter, et Dieu sait si la médisance manque d'oreilles
pour se faire entendre et de langues pour se faire répéter, que Landry
avait fait une mauvaise connaissance dans la personne de la petite
Fadette.

Alors toute la jeunesse femelle s'en mêla, car lorsqu'un garçon de
belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une
injure à toutes les autres, et si l'on peut trouver à mordre sur cette
personne-là, on ne s'en fait pas faute. On peut dire aussi que, quand
une méchanceté est exploitée par les femmes, elle va vite et loin.

Aussi, quinze jours après l'aventure de la tour à Jacot, sans qu'il
fût question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne
pas se mettre en avant, et qui feignait même d'apprendre comme une
nouvelle ce qu'elle avait dévoilé la première à la sourdine, tout le
monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de
Landry le besson avec Fanchon le grelet.

Et le bruit en vint jusqu'aux oreilles de la mère Barbeau, qui s'en
affligea beaucoup et n'en voulut point parler à son homme. Mais le
père Barbeau l'apprit d'autre part, et Sylvain, qui avait bien
discrètement gardé le secret de son frère, eut le chagrin de voir que
tout le monde le savait.

Or, un soir que Landry songeait à quitter la Bessonnière de bonne
heure, comme il avait coutume de faire, son père lui dit, en présence
de sa mère, de sa soeur aînée et de son besson:--Ne sois pas si
hâteux de nous quitter, Landry, car j'ai à te parler; mais j'attends
que ton parrain soit ici, car c'est devant ceux de la famille qui
s'intéressent le plus à ton sort, que je veux te demander une
explication.

Et quand le parrain, qui était l'oncle Landriche, fut arrivé, le père
Barbeau parla en cette manière:

--Ce que j'ai à te dire te donnera un peu de honte, mon Landry; aussi
n'est-ce pas sans un peu de honte moi-même, et sans beaucoup de
regret, que je me vois obligé de te confesser devant ta famille. Mais
j'espère que cette honte te sera salutaire et te guérira d'une
fantaisie qui pourrait te porter préjudice.

Il paraît que tu as fait une connaissance qui date de la dernière
Saint-Andoche, il y aura prochainement un an. On m'en a parlé dès le
premier jour, car c'était une chose imaginante que de te voir danser
tout un jour de fête avec la fille la plus laide, la plus malpropre et
la plus mal famée de notre pays. Je n'ai pas voulu y prêter attention,
pensant que tu en avais fait un amusement, et je n'approuvais pas
précisément la chose, parce que, s'il ne faut pas fréquenter les
mauvaises gens, encore ne faut-il pas augmenter leur humiliation et le
malheur qu'ils ont d'être haïssables à tout le monde. J'avais négligé
de t'en parler, pensant, à te voir triste le lendemain, que tu t'en
faisais reproche à toi-même et que tu n'y retournerais plus. Mais
voilà que, depuis une semaine environ, j'entends dire bien autre
chose, et, encore que ce soit par des personnes dignes de foi, je ne
veux point m'y fier, à moins que tu ne me le confirmes. Si je t'ai
fait tort en te soupçonnant, tu ne l'imputeras qu'à l'intérêt que je
te porte et au devoir que j'ai de surveiller ta conduite: car, si la
chose est une fausseté, tu me feras grand plaisir en me donnant ta
parole et en me faisant connaître qu'on t'a desservi à tort dans mon
opinion.

--Mon père, dit Landry, voulez-vous bien me dire de quoi vous
m'accusez, et je vous répondrai selon la vérité et le respect que je
vous dois.

--On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donné à
entendre, d'avoir un commerce malhonnête avec la petite fille de la
mère Fadet, qui est une assez mauvaise femme; sans compter que la
propre mère de cette malheureuse fille a vilainement quitté son mari,
ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te
promener de tous les côtés avec la petite Fadette, ce qui me ferait
craindre de te voir engager par elle dans de mauvaises amours, dont
toute ta vie tu pourrais avoir à te repentir. Entends-tu, à la fin?

--J'entends bien, mon cher père, répondit Landry, et souffrez-moi
encore une question avant que je vous réponde. Est-ce à cause de sa
famille, ou seulement à cause d'elle-même, que vous regardez la
Fanchon Fadette comme une mauvaise connaissance pour moi?

--C'est sans doute à cause de l'une et de l'autre, reprit le père
Barbeau avec un peu plus de sévérité qu'il n'en avait mis au
commencement; car il s'était attendu à trouver Landry bien penaud, et
il le trouvait tranquille et comme résolu à tout. C'est d'abord,
fit-il, qu'une mauvaise parenté est une vilaine tache, et que jamais
une famille estimée et honorée comme est la mienne ne voudrait faire
alliance avec la famille Fadet. C'est ensuite que la petite Fadet, par
elle-même, n'inspire d'estime et de confiance à personne. Nous l'avons
vue s'élever et nous savons tous ce qu'elle vaut. J'ai bien entendu
dire, et je reconnais pour l'avoir vu deux ou trois fois, que depuis
un an elle se tient mieux, ne court plus avec les petits garçons et ne
parle mal à personne. Tu vois que je ne veux pas m'écarter de la
justice; mais cela ne me suffit pas pour croire qu'une enfant qui a
été si mal élevée puisse jamais faire une honnête femme, et
connaissant la grand'mère comme, je l'ai connue, j'ai tout lieu de
craindre qu'il n'y ait là une intrigue montée pour te soutirer des
promesses et te causer de la honte et de l'embarras. On m'a même dit
que la petite était enceinte, ce que je ne veux point croire à la
légère, mais ce qui me peinerait beaucoup, parce que la chose te
serait attribuée et reprochée, et pourrait finir par un procès et du
scandale.

Landry, qui, depuis le premier mot, s'était bien promis d'être prudent
et de s'expliquer avec douceur, perdit patience. Il devint rouge comme
le feu, et se levant:--Mon père, dit-il, ceux qui vous ont dit cela
ont menti comme des chiens. Ils ont fait une telle insulte à Fanchon
Fadet, que si je les tenais là, il faudrait qu'ils eussent à se dédire
ou à se battre avec moi, jusqu'à ce qu'il en restât un de nous par
terre. Dites-leur qu'ils sont des lâches et des païens et qu'ils
viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinué en
traîtres, et nous en aurons beau jeu!

--Ne te fâche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de
chagrin: mon père ne t'accuse point d'avoir fait du tort à cette
fille; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras avec
d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de jour
et de nuit avec toi, que c'est à toi de lui donner une réparation.



XXIX.


La voix de son besson adoucit un peu Landry; mais les paroles qu'il
disait ne purent passer sans qu'il les relevât.

--Frère, dit-il, tu n'entends rien à tout cela. Tu as toujours été
prévenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je
m'inquiète bien peu de ce qu'on peut dire de moi; mais je ne
souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon père et
ma mère sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur
la terre deux filles aussi honnêtes, aussi sages, aussi bonnes, aussi
désintéressées que cette fille-là. Si elle a le malheur d'être mal
apparentée, elle en a d'autant plus de mérite à être ce qu'elle est,
et je n'aurais jamais cru que des âmes chrétiennes pussent lui
reprocher le malheur de sa naissance.

--Vous avez l'air vous-même de me faire un reproche, Landry, dit le
père Barbeau en se levant aussi, pour lui montrer qu'il ne
souffrirait pas que la chose allât plus loin entre eux. Je vois à
votre dépit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais
souhaité. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en
parlerons plus. J'aviserai à ce que je dois faire pour vous prévenir
d'une étourderie de jeunesse. A cette heure, vous devez retourner chez
vos maîtres.

--Vous ne vous quitterez pas comme ça, dit Sylvinet en retenant son
frère, qui commençait à s'en aller. Mon père, voilà Landry qui a tant
de chagrin de vous avoir déplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son
pardon et l'embrassez, car il va pleurer à nuitée, et il serait trop
puni par votre mécontentement.

Sylvinet pleurait, la mère Barbeau pleurait aussi, et aussi la soeur
aînée, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le père Barbeau et
Landry qui eussent les yeux secs; mais ils avaient le coeur bien
gros, et on les fit s'embrasser. Le père n'exigea aucune promesse,
sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-là sont
chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorité; mais il fit
comprendre à Landry que ce n'était point fini et qu'il y reviendrait.
Landry s'en alla courroucé et désolé. Sylvinet eût bien voulu le
suivre; mais il n'osa, à cause qu'il présumait bien qu'il allait faire
part de son chagrin à la Fadette, et il se coucha si triste que, de
toute la nuit, il ne fit que soupirer et rêver de malheur dans la
famille.

Landry s'en alla frapper à la porte de la petite Fadette. La mère
Fadet était devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne
l'éveillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant découvert, ne
pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre où dormaient
la vieille et le petit Jeanet; et là encore, il risquait gros, car la
vieille sorcière ne pouvait pas le souffrir et l'eût fait sortir avec
des coups de balai bien plutôt qu'avec des compliments. Landry raconta
sa peine à la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et
courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien,
dans son intérêt à lui, de reprendre son amitié et de ne plus penser à
elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se révoltait de plus
en plus, elle l'engagea à l'obéissance en lui donnant à espérer du
temps à venir.

--Écoute, Landry, lui dit-elle, j'avais toujours eu prévoyance de ce
qui nous arrive, et j'ai souvent songé à ce que nous ferions, le cas
échéant. Ton père n'a point de tort, et je ne lui en veux pas; car
c'est par grande amitié pour toi qu'il craint de te voir épris d'une
personne aussi peu méritante que je le suis. Je lui pardonne donc un
peu de fierté et d'injustice à mon endroit; car nous ne pouvons pas
disconvenir que ma première petite jeunesse a été folle, et toi-même
me l'as reproché le jour où tu as commencé à m'aimer. Si, depuis un
an, je me suis corrigée de mes défauts, ce n'est pas assez de temps
pour qu'il y prenne confiance, comme il te l'a dit aujourd'hui. Il
faut donc que le temps passe encore là-dessus, et, peu à peu, les
préventions qu'on avait contre moi s'en iront, les vilains mensonges
qu'on fait à présent tomberont d'eux-mêmes. Ton père et ta mère
verront bien que je suis sage et que je ne veux pas te débaucher ni te
tirer de l'argent. Ils rendront justice à l'honnêteté de mon amitié,
et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de
personne; mais en attendant, il faut que tu obéisses à ton père, qui,
j'en suis certaine, va te défendre de me fréquenter.

--Jamais je n'aurai ce courage-là, dit Landry, j'aimerais mieux me
jeter dans la rivière.

--Eh bien! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite
Fadette; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps.
Il y a déjà deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voilà ma
grand'mère si sourde et si âgée, qu'elle ne s'occupe presque plus de
faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses
consultations. Elle a une parente très-bonne, qui lui offre de venir
demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre
sauteriot...

La petite Fadette eut la voix coupée, un moment, par l'idée de quitter
cet enfant, qui était, avec Landry, ce qu'elle aimait le plus au
monde; mais elle reprit courage et dit:

--A présent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa
première communion, et l'amusement d'aller au catéchisme avec les
autres enfants le distraira du chagrin de mon départ. Tu dois avoir
observé qu'il est devenu assez raisonnable, et que les autres
garçonnets ne le font plus guère enrager. Enfin, il le faut, vois-tu,
Landry; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a, à cette heure, une
grande colère et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand
j'aurai passé un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de
bons témoignages et une bonne renommée, laquelle j'acquerrai plus
aisément ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons
meilleurs amis que jamais.

Landry ne voulut pas écouter cette proposition-là; il ne fit que se
désespérer, et s'en retourna à la Priche dans un état qui aurait fait
pitié au plus mauvais coeur.

Deux jours après, comme il menait la cuve pour la vendange, Cadet
Caillaud lui dit:

--Je vois, Landry, que tu m'en veux, et que, depuis quelque temps, tu
ne me parles pas. Tu crois sans doute que c'est moi qui ai ébruité tes
amours avec la petite Fadette, et je suis fâché que tu puisses croire
une pareille vilenie de ma part. Aussi vrai que Dieu est au ciel,
jamais je n'en ai soufflé un mot, et mêmement c'est un chagrin pour
moi qu'on t'ait causé ces ennuis-là; car j'ai toujours fait grand cas
de toi, et jamais je n'ai fait injure à la petite Fadette. Je puis
même dire que j'ai de l'estime pour cette fille depuis ce qui nous est
arrivé au colombier, dont elle aurait pu bavarder pour sa part, et
dont jamais personne n'a rien su, tant elle a été discrète. Elle
aurait pu s'en servir pourtant, à seules fins de tirer vengeance de
la Madelon, qu'elle sait bien être l'auteur de tous ces caquets; mais
elle ne l'a point fait, et je vois, Landry, qu'il ne faut point se
fier aux apparences et aux réputations. La Fadette, qui passait pour
méchante, a été bonne; la Madelon, qui passait pour bonne, a été bien
traître, non-seulement envers la Fadette et envers toi, mais encore
avec moi, qui, pour l'heure, ai grandement à me plaindre de sa
fidélité.

Landry accepta de bon coeur les explications de Cadet Caillaud, et
celui-ci le consola de son mieux de son chagrin.

--On t'a fait bien des peines, mon pauvre Landry, lui dit-il en
finissant; mais tu dois t'en consoler par la bonne conduite de la
petite Fadette. C'est bien, à elle, de s'en aller, pour faire finir le
tourment de ta famille, et je viens de le lui dire à elle-même, en lui
faisant mes adieux au passage.

--Qu'est-ce que tu me dis là, Cadet? s'exclama Landry; elle s'en va?
elle est partie?

--Ne le savais-tu pas? dit Cadet. Je pensais que c'était chose
convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'être pas
blâmé. Mais elle s'en va, pour sûr; elle a passé au droit de chez
nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit
paquet sous le bras. Elle allait à Château-Meillant, et, à cette
heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la côte
d'Urmont.

Landry laissa son aiguillon accoté au frontal de ses boeufs, prit sa
course et ne s'arrêta que quand il eut rejoint la petite Fadette, dans
le chemin de sable qui descend des vignes d'Urmont à la Fremelaine.

Là, tout épuisé par le chagrin et la grande hâte de sa course, il
tomba en travers du chemin, sans pouvoir lui parler, mais en lui
faisant connaître par signes qu'elle aurait à marcher sur son corps
avant de le quitter.

Quand il se fut un peu remis, la Fadette lui dit:

--Je voulais t'épargner cette peine, mon cher Landry, et voilà que tu
fais tout ce que tu peux pour m'ôter le courage. Sois donc un homme,
et ne m'empêche pas d'avoir du coeur; il m'en faut plus que tu ne
penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et
crie après moi, à cette heure, je me sens si faible que, pour un rien,
je me casserais la tête sur ces pierres. Ah! je t'en prie, Landry,
aide-moi au lieu de me détourner de mon devoir; car, si je ne m'en vas
pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons perdus.

--Fanchon, Fanchon, tu n'as pas besoin d'un grand courage, répondit
Landry. Tu ne regrettes qu'un enfant qui se consolera bientôt, parce
qu'il est enfant. Tu ne te soucies pas de mon désespoir; tu ne connais
pas ce que c'est que l'amour; tu n'en as point pour moi, et tu vas
m'oublier vite, ce qui fait que tu ne reviendras peut-être jamais.

--Je reviendrai, Landry; je prends Dieu à témoin que je reviendrai
dans un an au plus tôt, dans deux ans au plus tard, et que je
t'oublierai si peu que je n'aurai jamais d'autre ami ni d'autre
amoureux que toi.

--D'autre ami, c'est possible, Fanchon, parce que tu n'en retrouveras
jamais un qui te soit soumis comme je le suis; mais d'autre amoureux,
je n'en sais rien: qui peut m'en répondre?

--C'est moi qui t'en réponds!

--Tu n'en sais rien toi-même, Fadette, tu n'as jamais aimé, et quand
l'amour te viendra, tu ne te souviendras guère de ton pauvre Landry.
Ah! si tu m'avais aimé de la manière dont je t'aime, tu ne me
quitterais pas comme ça.

--Tu crois, Landry? dit la petite Fadette en le regardant d'un air
triste et bien sérieux. Peut-être bien que tu ne sais ce que tu dis.
Moi, je crois que l'amour me commanderait encore plus ce que l'amitié
me fait faire.

--Eh bien, si c'était l'amour qui te commande, je n'aurais pas tant de
chagrin. Oh! oui, Fanchon, si c'était l'amour, je crois quasiment que
je serais heureux dans mon malheur. J'aurais de la confiance dans ta
parole et de l'espérance dans l'avenir; j'aurais le courage que tu as,
vrai!... Mais ce n'est pas de l'amour, tu me l'as dit bien des fois,
et je l'ai vu à ta grande tranquillité à côté de moi.

--Ainsi tu crois que ce n'est pas l'amour; dit la petite Fadette; tu
en es bien assuré?

Et, le regardant toujours, ses yeux se remplirent de larmes qui
tombèrent sur ses joues, tandis qu'elle souriait d'une manière bien
étrange.

--Ah! mon Dieu! mon bon Dieu! s'écria Landry en la prenant dans ses
bras, si je pouvais m'être trompé!

--Moi, je crois bien que tu t'es trompé, en effet, répondit la petite
Fadette, toujours souriant et pleurant; je crois bien que, depuis
l'âge de treize ans, le pauvre Grelet a remarqué Landry et n'en a
jamais remarqué d'autre. Je crois bien que, quand elle le suivait par
les champs et par les chemins, en lui disant des folies et des
taquineries pour le forcer à s'occuper d'elle, elle ne savait point
encore ce qu'elle faisait, ni ce qui la poussait vers lui. Je crois
bien que, quand elle s'est mise un jour à la recherche de Sylvinet,
sachant que Landry était dans la peine, et qu'elle l'a trouvé au bord
de la rivière, tout pensif, avec un petit agneau sur ses genoux, elle
a fait un peu la sorcière avec Landry, afin que Landry fût forcé à lui
en avoir de la reconnaissance. Je crois bien que, quand elle l'a
injurié au gué des Roulettes, c'est parce qu'elle avait du dépit et du
chagrin de ce qu'il ne lui avait jamais parlé depuis. Je crois bien
que, quand elle a voulu danser avec lui, c'est parce qu'elle était
folle de lui et qu'elle espérait lui plaire par sa jolie danse. Je
crois bien que, quand elle pleurait dans la carrière du Chaumois,
c'était pour le repentir et la peine de lui avoir déplu. Je crois bien
aussi que, quand il voulait l'embrasser et qu'elle s'y refusait, quand
il lui parlait d'amour et qu'elle lui répondait en paroles d'amitié,
c'était par la crainte qu'elle avait de perdre cet amour-là en le
contentant trop vite. Enfin je crois que, si elle s'en va en se
déchirant le coeur, c'est par l'espérance qu'elle a de revenir digne
de lui dans l'esprit de tout le monde, et de pouvoir être sa femme,
sans désoler et sans humilier sa famille.

Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout à fait fou. Il riait, il
criait et il pleurait; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa
robe; et il l'eût embrassée sur ses pieds, si elle avait voulu le
souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont
il faillit mourir; car c'était le premier qu'il eût jamais reçu
d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pâmé
sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse
qu'elle était, et se sauva en lui défendant de la suivre et en lui
jurant qu'elle reviendrait.



XXX.


Landry se soumit et revint à la vendange, bien surpris de ne pas se
trouver malheureux comme il s'y était attendu, tant c'est une grande
douceur de se savoir aimé, et tant la foi est grande quand on aime
grandement. Il était si étonné et si aise qu'il ne put se défendre
d'en parler à Cadet Caillaud, lequel s'étonna aussi, et admira la
petite Fadette pour avoir si bien su se défendre de toute faiblesse et
de toute imprudence, depuis le temps qu'elle aimait Landry et qu'elle
en était aimée.

--Je suis content de voir, lui dit-il, que cette fille-là a tant de
qualités, car, pour mon compte, je ne l'ai jamais mal jugée, et je
peux même dire que si elle avait fait attention à moi, elle ne
m'aurait point déplu. A cause des yeux qu'elle a, elle m'a toujours
semblé plutôt belle que laide, et, depuis un certain temps, tout le
monde aurait bien pu voir, si elle avait voulu plaire, qu'elle
devenait chaque jour plus agréable. Mais elle t'aimait uniquement,
Landry, et se contentait de ne point déplaire aux autres; elle ne
cherchait d'autre approbation que la tienne, et je te réponds qu'une
femme de ce caractère-là m'aurait bien convenu. D'ailleurs, si petite
et si enfant que je l'ai connue, j'ai toujours considéré qu'elle avait
un grand coeur, et si l'on allait demander à chacun de dire en
conscience et en vérité ce qu'il en pense et ce qu'il en sait, chacun
serait obligé de témoigner pour elle; mais le monde est fait comme
cela que quand deux ou trois personnes se mettent après une autre,
toutes s'en mêlent, lui jettent la pierre et lui font une mauvaise
réputation sans trop savoir pourquoi; et comme si c'était pour le
plaisir d'écraser qui ne peut se défendre.

Landry trouvait un grand soulagement à entendre raisonner Cadet
Caillaud de la sorte, et, depuis ce jour-là, il fit une grande amitié
avec lui, et se consola un peu de ses ennuis en les lui confiant. Et
mêmement, il lui dit un jour:

--Ne pense plus à cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait
des peines à tous deux, mon brave Cadet. Tu es de même âge et rien ne
te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite soeur, Nanette, qui
est jolie comme un coeur, qui est bien élevée, douce, mignonne, et
qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent; mon père
t'estime beaucoup, et quand tu connaîtras bien notre Nanette, tu
verras que tu n'auras pas de meilleure idée que celle de devenir mon
beau-frère.

--Ma foi, je ne dis pas non, répondit Cadet, et si la fille n'est
point accordée par ailleurs, j'irai chez toi tous les dimanches.

Le soir du départ de Fanchon Fadet, Landry voulut aller voir son père
pour lui apprendre l'honnête conduite de cette fille qu'il avait mal
jugée, et, en même temps, pour lui faire, sous toutes réserves quant à
l'avenir, ses soumissions quant au présent. Il eut le coeur bien
gros en passant devant la maison de la mère Fadet; mais il s'arma d'un
grand courage, en se disant que, sans le départ de Fanchon, il
n'aurait peut-être pas su de longtemps le bonheur qu'il avait d'être
aimé d'elle. Et il vit la mère Fanchette, qui était la parente et la
marraine à Fanchon, laquelle était venue pour soigner la vieille et le
petit à sa place. Elle était assise devant la porte, avec le sauteriot
sur ses genoux. Le pauvre Jeanet pleurait et ne voulait point aller au
lit, parce que sa Fanchon n'était point encore rentrée, disait-il, et
que c'était à elle à lui faire dire ses prières et à le coucher. La
mère Fanchette le réconfortait de son mieux, et Landry entendit avec
plaisir qu'elle lui parlait avec beaucoup de douceur et d'amitié. Mais
sitôt que le sauteriot vit passer Landry, il s'échappa des mains de la
Fanchette, au risque d'y laisser une de ses pattes, et courut se
jeter dans les jambes du besson, l'embrassant et le questionnant, et
le conjurant de lui ramener sa Fanchon. Landry le prit dans ses bras,
et, tout en pleurant, le consola comme il put. Il voulut lui donner
une grappe de beaux raisins qu'il portait dans un petit panier, de la
part de la mère Caillaud, à la mère Barbeau; mais Jeanet, qui était
d'habitude assez gourmand, ne voulut rien sinon que Landry lui
promettait d'aller quérir sa Fanchon, et il fallut que Landry le lui
promît en soupirant, sans quoi il ne se fût point soumis à la
Fanchette.

Le père Barbeau ne s'attendait guère à la grande résolution de la
petite Fadette. Il en fut content; mais il eut comme du regret de ce
qu'elle avait fait, tant il était homme juste et de bon coeur.--Je
suis fâché, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de
renoncer à la fréquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu
n'aurais pas été la cause de son départ. Dieu veuille que cette enfant
n'ait pas à souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne
fasse pas de tort à sa grand'mère et à son petit frère; car s'il y a
beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi
quelques-uns qui la défendent et qui m'ont assuré qu'elle était
très-bonne et très-serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit
qu'elle est enceinte est une fausseté, nous le saurons bien, et nous
la défendrons comme il faut; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en
sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas
tomber dans la misère. Que tu ne l'épouses jamais, Landry, voilà tout
ce que j'exige de toi.

--Mon père, dit Landry, nous jugeons la chose différemment vous et
moi. Si j'étais coupable de ce que vous pensez, je vous demanderais,
au contraire, votre permission pour l'épouser. Mais comme la petite
Fadette est aussi innocente que ma soeur Nanette, je ne vous demande
rien encore que de me pardonner le chagrin que je vous ai causé. Nous
parlerons d'elle plus tard, ainsi que vous me l'avez promis.

Il fallut bien que le père Barbeau en passât par cette condition de ne
pas insister davantage. Il était trop prudent pour brusquer les choses
et se devait tenir pour content de ce qu'il avait obtenu.

Depuis ce moment-là il ne fut plus question de la petite Fadette à la
Bessonnière. On évita même de la nommer, car Landry devenait rouge, et
tout aussitôt pâle, quand son nom échappait à quelqu'un devant lui,
et il était bien aisé de voir qu'il ne l'avait pas plus oubliée qu'au
premier jour.



XXXI.


D'abord Sylvinet eut comme un contentement d'égoïste en apprenant le
départ de la Fadette, et il se flatta que dorénavant son besson
n'aimerait que lui et ne le quitterait plus pour personne. Mais il
n'en fut point ainsi. Sylvinet était bien ce que Landry aimait le
mieux au monde après la petite Fadette; mais il ne pouvait se plaire
longtemps dans sa société, parce que Sylvinet ne voulut point se
départir de son aversion pour Fanchon. Aussitôt que Landry essayait de
lui en parler et de le mettre dans ses intérêts, Sylvinet
s'affligeait, lui faisait reproche de s'obstiner dans une idée si
répugnante à leurs parents et si chagrinante pour lui-même. Landry,
dès lors, ne lui en parla plus; mais, comme il ne pouvait pas vivre
sans en parler, il partageait son temps entre Cadet Caillaud et le
petit Jeanet, qu'il emmenait promener avec lui, à qui il faisait
répéter son catéchisme et qu'il instruisait et consolait de son mieux.
Et quand on le rencontrait avec cet enfant, on se fût moqué de lui,
si l'on eût osé. Mais, outre que Landry ne se laissait jamais bafouer
en quoi que ce soit, il était plutôt fier que honteux de montrer son
amitié pour le frère de Fanchon Fadet, et c'est par là qu'il
protestait contre le dire de ceux qui prétendaient que le père
Barbeau, dans sa sagesse, avait bien vite eu raison de cet amour-là.
Sylvinet, voyant que son frère ne revenait pas autant à lui qu'il
l'aurait souhaité, et se trouvant réduit à porter sa jalousie sur le
petit Jeanet et sur Cadet Caillaud; voyant, d'un autre côté, que sa
soeur Nanette, laquelle, jusqu'alors, l'avait toujours consolé et
réjoui par des soins très-doux et des attentions mignardes, commençait
à se plaire beaucoup dans la société de ce même Cadet Caillaud, dont
les deux familles approuvaient fort l'inclination; le pauvre Sylvinet,
dont la fantaisie était de posséder à lui tout seul l'amitié de ceux
qu'il aimait, tomba dans un ennui mortel, dans une langueur
singulière, et son esprit se rembrunit si fort qu'on ne savait par où
le prendre pour le contenter. Il ne riait plus jamais; il ne prenait
goût à rien, il ne pouvait plus guère travailler, tant il se consumait
et s'affaiblissait. Enfin on craignit pour sa vie, car la fièvre ne le
quittait presque plus, et, quand il l'avait un peu plus que
d'habitude, il disait des choses qui n'avaient pas grand'raison et qui
étaient cruelles pour le coeur de ses parents. Il prétendait n'être
aimé de personne, lui qu'on avait toujours choyé et gâté plus que tous
les autres dans la famille. Il souhaitait la mort, disant qu'il
n'était bon à rien; qu'on l'épargnait par compassion de son état, mais
qu'il était une charge pour ses parents, et que la plus grande grâce
que le bon Dieu pût leur faire, ce serait de les débarrasser de lui.

Quelquefois le père Barbeau, entendant ces paroles peu chrétiennes,
l'en blâmait avec sévérité. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois,
le père Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnaître son
amitié. C'était encore pire: Sylvinet pleurait, se repentait,
demandait pardon à son père, à sa mère, à son besson, à toute sa
famille; et la fièvre revenait plus forte, après qu'il avait donné
cours à la trop grande tendresse de son coeur malade.

On consulta les médecins à nouveau. Ils ne conseillèrent pas
grand'chose. On vit, à leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal
venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le plus
faible des deux conséquemment. On consulta aussi la baigneuse de
Clavières, la femme la plus savante du canton après la Sagette, qui
était morte, et la mère Fadet, qui commençait à tomber en enfance.
Cette femme habile répondit à la mère Barbeau:

--Il n'y aurait qu'une chose pour sauver votre enfant, c'est qu'il
aimât les femmes.

--Et justement il ne les peut souffrir, dit la mère Barbeau: jamais on
n'a vu un garçon si fier et si sage, et, depuis le moment où son
besson s'est mis l'amour en tête, il n'a fait que dire du mal de
toutes les filles que nous connaissons. Il les blâme toutes de ce
qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure)
lui a enlevé, comme il prétend, le coeur de son besson.

--Eh bien, dit la baigneuse, qui avait un grand jugement sur toutes
les maladies du corps et de l'esprit, votre fils Sylvinet, le jour où
il aimera une femme, l'aimera encore plus follement qu'il n'aime son
frère. Je vous prédis cela. Il a une surabondance d'amitié dans le
coeur, et, pour l'avoir toujours portée sur son besson, il a oublié
quasiment son sexe, et, en cela, il a manqué à la loi du bon Dieu,
qui veut que l'homme chérisse une femme plus que père et mère, plus
que frères et soeurs. Consolez-vous, pourtant; il n'est pas possible
que la nature ne lui parle pas bientôt, quelque retardé qu'il soit
dans cette idée-là: et la femme qu'il aimera, qu'elle soit pauvre, ou
laide, ou méchante, n'hésitez point à la lui donner en mariage; car,
selon toute apparence, il n'en aimera pas deux en sa vie. Son coeur
a trop d'attache pour cela, et, s'il faut un grand miracle de nature
pour qu'il se sépare un peu de son besson, il en faudrait un encore
plus grand pour qu'il se séparât de la personne qu'il viendrait à lui
préférer.

L'avis de la baigneuse parut fort sage au père Barbeau, et il essaya
d'envoyer Sylvinet dans les maisons où il y avait de belles et bonnes
filles à marier. Mais, quoique Sylvinet fût joli garçon et bien élevé,
son air indifférent et triste ne réjouissait point le coeur des
filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui, qui était si
timide, il s'imaginait, à force de les craindre, qu'il les détestait.

Le père Caillaud, qui était le grand ami et un des meilleurs conseils
de la famille, ouvrit alors un autre avis:

--Je vous ai toujours dit, fit-il, que l'absence était le meilleur
remède. Voyez Landry! il devenait insensé pour la petite Fadette, et
pourtant, la petite Fadette partie, il n'a perdu ni la raison ni la
santé, il est même moins triste qu'il ne l'était souvent, car nous
avions observé cela et nous n'en savions point la cause. A présent il
paraît tout à fait raisonnable et soumis. Il en serait de même de
Sylvinet si, pendant cinq ou six mois, il ne voyait point du tout son
frère. Je vas vous dire le moyen de les séparer tout doucement. Ma
ferme de la Priche va bien; mais, en revanche, mon propre bien, qui
est du côté d'Arton, va au plus mal, à cause que, depuis environ un
an, mon colon est malade et ne peut se remettre. Je ne veux point le
mettre dehors, parce qu'il est un véritable homme de bien. Mais si je
pouvais lui envoyer un bon ouvrier pour l'aider, il se remettrait, vu
qu'il n'est malade que de fatigue et de trop grand courage. Si vous y
consentez, j'enverrai donc Landry passer dans mon bien le reste de la
saison. Nous le ferons partir sans dire à Sylvinet que c'est pour
longtemps. Nous lui dirons, au contraire, que c'est pour huit jours.
Et puis, les huit jours passés, on lui parlera de huit autres jours,
et toujours ainsi jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé; suivez mon
conseil, au lieu de flatter toujours la fantaisie d'un enfant que vous
avez trop épargné et rendu trop maître chez vous.

Le père Barbeau inclinait à suivre ce conseil, mais la mère Barbeau
s'en effraya. Elle craignait que ce ne fût pour Sylvinet le coup de la
mort. Il fallut transiger avec elle, elle demandait qu'on fit d'abord
l'essai de garder Landry quinze jours à la maison, pour savoir si son
frère, le voyant à toute heure, ne se guérirait point. S'il empirait,
au contraire, elle se rendrait à l'avis du père Caillaud.

Ainsi fut fait. Landry vint de bon coeur passer le temps requis à la
Bessonnière, et on l'y fit venir sous le prétexte que son père avait
besoin d'aide pour battre le reste de son blé, Sylvinet ne pouvant
plus travailler. Landry mit tous ses soins et toute sa bonté à rendre
son frère content de lui. Il le voyait à toute heure, il couchait dans
le même lit, il le soignait comme s'il eût été un petit enfant. Le
premier jour, Sylvinet fut bien joyeux; mais, le second, il prétendit
que Landry s'ennuyait avec lui, et Landry ne put lui ôter cette idée.
Le troisième jour, Sylvinet fut en colère, parce que le sauteriot vint
voir Landry, et que Landry n'eut point le courage de le renvoyer.
Enfin, au bout de la semaine, il y fallut renoncer, car Sylvinet
devenait de plus en plus injuste, exigeant et jaloux de son ombre.
Alors on pensa à mettre à exécution l'idée du père Caillaud, et encore
que Landry n'eût guère d'envie d'aller à Arton parmi des étrangers,
lui qui aimait tant son endroit, son ouvrage, sa famille et ses
maîtres, il se soumit à tout ce qu'on lui conseilla de faire dans
l'intérêt de son frère.



XXXII.


Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour; mais le second, il
fut plus tranquille, et le troisième, la fièvre le quitta. Il prit de
la résignation d'abord et de la résolution ensuite; et, au bout de la
première semaine, on reconnut que l'absence de son frère lui valait
mieux que sa présence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa
jalousie lui faisait en secret, un motif pour être quasi satisfait du
départ de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit où il va, et
où il ne connaît personne, il ne fera pas tout de suite de nouvelles
amitiés. Il s'ennuiera un peu, il pensera à moi et me regrettera. Et
quand il reviendra, il m'aimera davantage.

Il y avait déjà trois mois que Landry était absent, et environ un an
que la petite Fadette avait quitté le pays, lorsqu'elle y revint tout
d'un coup, parce que sa grand'mère était tombée en paralysie. Elle la
soigna d'un grand coeur et d'un grand zèle; mais l'âge est la pire
des maladies; et, au bout de quinze jours, la mère Fadet rendit l'âme
sans y songer. Trois jours après, ayant conduit au cimetière le corps
de la pauvre vieille, ayant rangé la maison, déshabillé et couché son
frère, et embrassé sa bonne marraine qui s'était retirée pour dormir
dans l'autre chambre, la petite Fadette était assise bien tristement
devant son petit feu, qui n'envoyait guère de clarté, et elle écoutait
chanter le grelet de sa cheminée, qui semblait lui dire:

    Grelet, grelet, petit grelet,
    Toute Fadette a son Fadet.

La pluie tombait et grésillait sur le vitrage, et Fanchon pensait à
son amoureux, lorsqu'on frappa à la porte, et une voix lui dit:

--Fanchon Fadet, êtes-vous là, et me reconnaissez-vous?

Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir, et grande fut sa joie
en se laissant serrer sur le coeur de son ami Landry. Landry avait
eu connaissance de la maladie de la grand'mère et du retour de
Fanchon. Il n'avait pu résister à l'envie de la voir, et il venait à
la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passèrent donc toute la nuit
à causer au coin du feu, bien sérieusement et bien sagement, car la
petite Fadette rappelait à Landry que le lit où sa grand'mère avait
rendu l'âme était à peine refroidi, et que ce n'était l'heure ni
l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgré leurs bonnes
résolutions, ils se sentirent bien heureux d'être ensemble et de voir
qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'étaient jamais aimés.

Comme le jour approchait, Landry commença pourtant à perdre courage,
et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pût
encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena
à la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'étaient plus séparés pour
longtemps, car elle était résolue à rester au pays.

--J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que je te ferai connaître
plus tard et qui ne nuiront pas à l'espérance que j'ai de notre
mariage. Va achever le travail que ton maître t'a confié, puisque,
selon ce que ma marraine m'a conté, il est utile à la guérison de ton
frère qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.

--Il n'y a que cette raison-là qui puisse me décider à te quitter,
répondit Landry; car mon pauvre besson m'a causé bien des peines, et
je crains qu'il ne m'en cause encore. Toi, qui es si savante,
Fanchonnette, tu devrais bien trouver un moyen de le guérir.

--Je n'en connais pas d'autre que le raisonnement, répondit-elle: car
c'est son esprit qui rend son corps malade, et qui pourrait guérir
l'un guérirait l'autre. Mais il a tant d'aversion pour moi, que je
n'aurai jamais l'occasion de lui parler et de lui donner des
consolations.

--Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as
un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en
prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en
ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de
sa fierté et de sa mauvaise humeur. Oblige-le à t'écouter. Fais cet
effort-là pour moi, ma Fanchon, et pour la réussite de nos amours
aussi, car l'opposition de mon frère ne sera pas le plus petit de nos
empêchements.

Fanchon promit, et ils se quittèrent après s'être répété plus de deux
cents fois qu'ils s'aimaient et s'aimeraient toujours.



XXXIII.


Personne ne sut dans le pays que Landry y était venu. Quelqu'un qui
l'aurait pu dire à Sylvinet l'aurait fait retomber dans son mal, il
n'eût point pardonné à son frère d'être venu voir la Fadette et non
pas lui.

A deux jours de là, la petite Fadette s'habilla très-proprement, car
elle n'était plus sans sou ni maille, et son deuil était de belle
sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et, comme elle
avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas
tout d'abord. Elle avait considérablement embelli à la ville; étant
mieux nourrie et mieux abritée, elle avait pris du teint et de la
chair autant qu'il convenait à son âge, et l'on ne pouvait plus la
prendre pour un garçon déguisé, tant elle avait la taille belle et
agréable à voir. L'amour et le bonheur avaient mis aussi sur sa figure
et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne s'explique
point. Enfin elle était non pas la plus jolie fille du monde, comme
Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux faite, la plus
fraîche et peut-être la plus désirable qu'il y eût dans le pays.

Elle portait un grand panier passé à son bras, et entra à la
Bessonnière, où elle demanda à parler au père Barbeau. Ce fut Sylvinet
qui la vit le premier, et il se détourna d'elle, tant il avait de
déplaisir à la rencontrer. Mais elle lui demanda où était son père
avec tant d'honnêteté, qu'il fut obligé de lui répondre et de la
conduire à la grange, où le père Barbeau était occupé à chapuser. La
petite Fadette ayant prié alors le père Barbeau de la conduire en un
lieu où elle pût lui parler secrètement, il ferma la porte de la
grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.

La petite Fadette ne se laissa pas essotir par l'air froid du père
Barbeau. Elle s'assit sur une botte de paille, lui sur une autre, et
elle lui parla de la sorte:

--Père Barbeau, encore que ma défunte grand'mère eût du dépit contre
vous, et vous du dépit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je
vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sûr de tout notre
pays. Il n'y a qu'un cri là-dessus, et ma grand'mère elle-même, tout
en vous blâmant d'être fier, vous rendait la même justice. De plus,
j'ai fait, comme vous savez, une amitié très-longue avec votre fils
Landry. Il m'a souventes fois parlé de vous, et je sais par lui,
encore mieux que par tout autre, ce que vous êtes et ce que vous
valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous
donner ma confiance.

--Parlez, Fadette, répondit le père Barbeau; je n'ai jamais refusé mon
assistance à personne, et si c'est quelque chose que ma conscience ne
me défende pas, vous pouvez vous fier à moi.

--Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et
en le plaçant entre les jambes du père Barbeau. Ma défunte grand'mère
avait gagné dans sa vie, à donner des consultations et à vendre des
remèdes, plus d'argent, qu'on ne pensait: comme elle ne dépensait
quasi rien et ne plaçait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle avait
dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent montré en
me disant: Quand je n'y serai plus, c'est là que tu trouveras ce que
j'aurai laissé: c'est ton bien et ton avoir, ainsi que celui de ton
frère; et si je vous prive un peu à présent, c'est pour que vous en
trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les gens de loi toucher
à cela, ils te le feraient manger en frais. Garde-le quand tu le
tiendras, cache-le toute ta vie, pour t'en servir sur tes vieux jours,
et ne jamais manquer.

Quand ma pauvre grand'mère a été ensevelie, j'ai donc obéi à son
commandement; j'ai pris la clef du cellier, et j'ai défait les briques
du mur, à l'endroit qu'elle m'avait montré. J'y ai trouvé ce que je
vous apporte dans ce panier, père Barbeau, en vous priant de m'en
faire le placement comme vous l'entendrez, après avoir satisfait à la
loi que je ne connais guère, et m'avoir préservée des gros frais que
je redoute.

--Je vous suis obligé de votre confiance, Fadette, dit le père Barbeau
sans ouvrir le panier, quoiqu'il en fût un peu curieux, mais je n'ai
pas le droit de recevoir votre argent ni de surveiller vos affaires.
Je ne suis point votre tuteur. Sans doute votre grand'mère a fait un
testament?

--Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne
c'est ma mère. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles
depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la
pauvre âme! Après elle, je n'ai d'autre parenté que celle de ma
marraine Fanchette, qui est une brave et honnête femme, mais tout à
fait incapable de gérer mon bien et même de le conserver et de le
tenir serré. Elle ne pourrait se défendre d'en parler et de le montrer
à tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en fît un mauvais
placement, ou qu'à force de le laisser manier par les curieux, elle ne
le fît diminuer sans y prendre garde; car la pauvre chère marraine,
elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.

--C'est donc une chose de conséquence? dit le père Barbeau, dont les
yeux s'attachaient en dépit de lui-même sur le couvercle du panier; et
il le prit par l'anse pour le soupeser. Mais il le trouva si lourd
qu'il s'en étonna, et dit:

--Si c'est de la ferraille, il n'en faut pas beaucoup pour charger un
cheval.

La petite Fadette, qui avait un esprit du diable, s'amusa en elle-même
de l'envie qu'il avait de voir le panier. Elle fit mine de l'ouvrir;
mais le père Barbeau aurait cru manquer à sa dignité en la laissant
faire.

--Cela ne me regarde point, dit-il, et puisque je ne puis le prendre
en dépôt, je ne dois point connaître vos affaires.

--Il faut pourtant bien, père Barbeau, dit la Fadette, que vous me
rendiez au moins ce petit service-là. Je ne suis pas beaucoup plus
savante que ma marraine pour compter au-dessus de cent. Ensuite je ne
sais pas la valeur de toutes les monnaies anciennes et nouvelles, et
je ne puis me fier qu'à vous pour me dire si je suis riche ou pauvre,
et pour savoir au juste le compte de mon avoir.

--Voyons donc, dit le père Barbeau qui n'y tenait plus: ce n'est pas
un grand service que vous me demandez là, et je ne dois point vous le
refuser.

Alors la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du
panier, et en tira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux
mille francs écus.

--Eh bien! c'est assez gentil, lui dit le père Barbeau, et voilà une
petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.

--Ce n'est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore là, au
fond du panier, quelque petite chose que je ne connais guère.

Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le
chapeau du père Barbeau. Il y avait cent louis d'or frappés à l'ancien
coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme; et, quand il les
eut comptés et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde
de la même contenance, et puis une troisième, et puis une quatrième,
et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait,
dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.

C'était environ le tiers en plus de tout l'avoir que le père Barbeau
possédait en bâtiments, et, comme les gens de campagne ne réalisent
guère en espèces sonnantes, jamais il n'avait vu tant d'argent à la
fois.

Si honnête homme et si peu intéressé que soit un paysan, on ne peut
pas dire que la vue de l'argent lui fasse de la peine; aussi le père
Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout
compté:

--Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que
vingt-deux écus, et autant dire que tu hérites pour ta part de deux
mille belles pistoles sonnantes; ce qui fait que tu es le plus beau
parti du pays, petite Fadette, et que ton frère, le sauteriot, peut
bien être chétif et boiteux toute sa vie: il pourra aller visiter ses
biens en carriole. Réjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire
assavoir, si tu désires trouver vite un beau mari.

--Je n'en suis point pressée, dit la petite Fadette, et je vous
demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-là,
père Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point être
épousée pour mon argent, mais pour mon bon coeur et ma bonne
renommée; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je désire y
passer quelque temps pour qu'on s'aperçoive que je ne la mérite point.

--Quant à votre laideur, Fadette, dit le père Barbeau en relevant ses
yeux qui n'avaient point encore lâché de couver le panier, je puis
vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappelé, et que
vous vous êtes si bien refaite à la ville que vous pouvez passer à
cette heure pour une très-gente fille. Et quant à votre mauvaise
renommée, si, comme j'aime à le croire, vous ne la méritez point,
j'approuve votre idée de tarder un peu et de cacher votre richesse,
car il ne manque point de gens qu'elle éblouirait jusqu'à vouloir vous
épouser, sans avoir pour vous, au préalable, l'estime qu'une femme
doit désirer de son mari.

Maintenant, quant au dépôt que vous voulez faire entre mes mains, ce
serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard à des soupçons et
à des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues; et,
d'ailleurs, à supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui
est à vous, vous n'avez point celui de placer à la légère ce qui est à
votre frère mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander
une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir
alors la manière de mettre en sûreté et en bon rapport l'héritage de
votre mère et le vôtre, sans passer par les mains des hommes de
chicane, qui ne sont pas tous bien fidèles. Remportez donc tout ça, et
cachez-le encore jusqu'à ce que je vous aie fait réponse. Je m'offre à
vous dans l'occasion, pour porter témoignage devant les mandataires de
votre cohéritier, du chiffre de la somme que nous avons comptée, et
que je vais écrire dans un coin de ma grange pour ne pas l'oublier.

C'était tout ce que voulait la petite Fadette, que le père Barbeau sût
à quoi s'en tenir là-dessus. Si elle se sentait un peu fière devant
lui d'être riche, c'est parce qu'il ne pouvait plus l'accuser de
vouloir exploiter Landry.



XXXIV.


Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son
placement, que de s'enquérir de la réputation qu'elle s'était acquise
à Château-Meillant, où elle avait passé l'année. Car, si cette belle
dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté,
il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'honneur de la fille
qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à
Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
dit que non-seulement la petite Fadette n'y était point venue enceinte
et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y était si
bien comportée qu'il n'y avait point le plus petit blâme à lui donner.
Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait pris
plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle
l'avait trouvée de bonne conduite, de bonnes moeurs et de bon
raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'était une
parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d'un
si aimable caractère, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes
charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
soigner les malades, préparer les médicaments, et s'instruire de
plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son
couvent, avant la révolution.

Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse, décidé à
éclaircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
ses enfants aînés, ses frères et toutes ses parentes, de procéder
prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait
tenue depuis qu'elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal
qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
pût s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il eût à
maintenir contre elle la défense qu'il avait faite à Landry de la
fréquenter. L'enquête fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, et
sans que la question de dot fût ébruitée, car il n'en avait dit mot,
même à sa femme.

Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa
petite maison, où elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
propre qu'on se fût miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le
mit, ainsi qu'elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui
fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il était
possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu'on pouvait le
souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament; et, n'étant
plus menacé et tancé par sa grand'mère, ne rencontrant plus que des
caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne
pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez
camard.

Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos
furent oubliés, et que plus d'un garçon, en la voyant marcher si
légère et de si belle grâce, eût souhaité qu'elle fût à la fin de son
deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.

Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voulût point revenir sur
son compte. Il voyait bien qu'on manigançait quelque chose à propos
d'elle dans sa famille, car le père ne pouvait se tenir d'en parler
souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien
mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
l'intérêt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on eût accusé
son fils d'avoir mis à mal une jeunesse innocente.

Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau
paraissait souhaiter que la chose fût agréée du père Caillaud. Enfin
Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire à tout vent,
était depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
mais elle plaisait, et, pour cela, elle déplaisait d'autant plus à
Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.

De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le mot
de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en âge
d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée désolante
à Sylvinet, et comme le dernier mot de leur séparation. Il reprit les
fièvres, et la mère consulta encore les médecins.

Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait
consulter si loin et dépenser tant d'argent, quand elle avait sous la
main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
grand'mère, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
elle nomma la petite Fadette.

La mère Barbeau en parla à son mari, qui n'y fut point contraire. Il
lui dit qu'à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de
grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi
bien que sa dame.

La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
gardait le lit, et de lui donner son assistance.

Fanchon avait cherché plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
qu'elle l'avait promis à Landry, et jamais il ne s'y était prêté.
Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser
seule avec lui. Comme c'est la coutume des remégeuses d'agir en
secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.

D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperçut
pas, encore qu'il eût le sommeil si léger qu'une mouche, en volant,
l'éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle
devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
première fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu à peu, il se
calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se
rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui
jusqu'à ce qu'elle le vit disposé à s'éveiller; et alors elle se
retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
en disant à la mère Barbeau:--Allez voir votre garçon et donnez-lui
quelque chose à manger, car il n'a plus la fièvre; et ne lui parlez
point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je reviendrai
ce soir, à l'heure où vous m'avez dit que son mal empirait, et je
tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.



XXXV.


La mère Barbeau fut bien étonnée de voir Sylvinet sans fièvre, et elle
lui donna vitement à manger, dont il profita avec un peu d'appétit.
Et, comme il y avait six jours que cette fièvre ne l'avait point
lâché, et qu'il n'avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur
le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'éveiller, sans lui rien
faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations, à ce que l'on
pensait, l'avait déjà mis en si bon chemin.

Le soir venu, la fièvre recommença, et bien fort. Sylvinet
s'assoupissait, battait la campagne en rêvassant, et, quand il
s'éveillait, avait peur des gens qui étaient autour de lui.

La Fadette revint, et, comme le matin, resta seule avec lui pendant
une petite heure, ne faisant d'autre magie que de lui tenir les mains
et la tête bien doucement, et de respirer fraîchement auprès de sa
figure en feu.

Et, comme le matin, elle lui ôta le délire et la fièvre; et quand elle
se retira, recommandant toujours qu'on ne parlât point à Sylvinet de
son assistance, on le trouva dormant d'un sommeil paisible, n'ayant
plus la figure rouge et ne paraissant plus malade.

Je ne sais où la Fadette avait pris cette idée-là. Elle lui était
venue par hasard et par expérience, auprès de son petit frère Jeanet,
qu'elle avait plus de dix fois ramené de l'article de la mort en ne
lui faisant pas d'autre remède que de le rafraîchir avec ses mains et
son haleine, ou le réchauffer de la même manière quand la grand'fièvre
le prenait en froid. Elle s'imaginait que l'amitié et la volonté d'une
personne en bonne santé, et l'attouchement d'une main pure et bien
vivante, peuvent écarter le mal, quand cette personne est douée d'un
certain esprit et d'une grande confiance dans la bonté de Dieu. Aussi,
tout le temps qu'elle imposait les mains, disait-elle en son âme de
belles prières au bon Dieu. Et ce qu'elle avait fait pour son petit
frère, ce qu'elle faisait maintenant pour le frère de Landry, elle
n'eût voulu l'essayer sur aucune autre personne qui lui eût été moins
chère, et à qui elle n'eût point porté un si grand intérêt: car elle
pensait que la première vertu de ce remède-là, c'était la forte amitié
que l'on offrait dans son coeur au malade, sans laquelle Dieu ne
vous donnait aucun pouvoir sur son mal.

Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fièvre de Sylvinet,
elle disait à Dieu, dans sa prière, ce qu'elle lui avait dit
lorsqu'elle charmait la fièvre de son frère:--Mon bon Dieu, faites que
ma santé passe de mon corps dans ce corps souffrant, et, comme le doux
Jésus vous a offert sa vie pour racheter l'âme de tous les humains, si
telle est votre volonté de m'ôter ma vie pour la donner à ce malade,
prenez-la; je vous la rends de bon coeur en échange de sa guérison
que je vous demande.

La petite Fadette avait bien songé à essayer la vertu de cette prière
auprès du lit de mort de sa grand'mère; mais elle ne l'avait osé,
parce qu'il lui avait semblé que la vie de l'âme et du corps
s'éteignaient dans cette vieille femme, par l'effet de l'âge et de la
loi de la nature qui est la propre volonté de Dieu. Et la petite
Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de
diablerie dans ses charmes, eût craint de lui déplaire en lui
demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans
miracle aux autres chrétiens.

Que le remède fût inutile ou souverain de lui-même, il est bien sûr,
qu'en trois jours, elle débarrassa Sylvinet de sa fièvre, et qu'il
n'eût jamais su comment, si en s'éveillant un peu vite, la dernière
fois qu'elle vint, il ne l'eût vue penchée sur lui et lui retirant
tout doucement ses mains.

D'abord il crut que c'était une apparition, et il referma les yeux
pour ne la point voir; mais, ayant demandé ensuite à sa mère si la
Fadette ne l'avait point tâté à la tête et au pouls, ou si c'était un
rêve qu'il avait fait, la mère Barbeau, à qui son mari avait touché
enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet
revenir de son déplaisir envers elle, lui répondit qu'elle était venue
en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait
merveilleusement coupé sa fièvre en le soignant en secret.

Sylvinet parut n'en rien croire; il dit que sa fièvre s'en était
allée d'elle-même, et que les paroles et secrets de la Fadette
n'étaient que vanités et folies; il resta bien tranquille et bien
portant pendant quelques jours, et le père Barbeau crut devoir en
profiter pour lui dire quelque chose de la possibilité du mariage de
son frère, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.

--Vous n'avez pas besoin de me cacher le nom de la future que vous lui
destinez, répondit Sylvinet. Je sais bien, moi, que c'est cette
Fadette qui vous a tous charmés.

En effet, l'enquête secrète du père Barbeau avait été si favorable à
la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hésitation et qu'il souhaitait
grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la
jalousie du besson, et il s'efforçait à le guérir de ce travers, en
lui disant que son frère ne serait jamais heureux sans la petite
Fadette. Sur quoi Sylvinet répondait:

--Faites donc, car il faut que mon frère soit heureux.

Mais on n'osait pas encore, parce que Sylvinet retombait dans sa
fièvre aussitôt qu'il paraissait avoir agréé la chose.



XXXVI.


Cependant le père Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui
gardât rancune de ses injustices passées, et que, s'étant consolée de
l'absence de Landry, elle ne songeât à quelque autre. Lorsqu'elle
était venue à la Bessonnière pour soigner Sylvinet, il avait essayé de
lui parler de Landry; mais elle avait fait semblant de ne pas
entendre, et il se voyait bien embarrassé.

Enfin, un matin, il prit sa résolution et alla trouver la petite
Fadette.

--Fanchon Fadet, lui dit-il, je viens vous faire une question à
laquelle je vous prie de me donner réponse en tout honneur et vérité.
Avant le décès de votre grand'mère, aviez-vous idée des grands biens
qu'elle devait vous laisser?

--Oui, père Barbeau, répondit la petite Fadette, j'en avais quelque
idée, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent,
et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous; et
aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se
moquaient de mes guenilles:--Ne t'inquiète pas de ça, petite. Tu
seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera où tu pourras
être habillée de soie depuis les pieds jusqu'à la tête, si tel est ton
bon plaisir.

--Et alors, reprit le père Barbeau, aviez-vous fait savoir la chose à
Landry, et ne serait-ce point à cause de votre argent que mon fils
faisait semblant d'être épris de vous?

--Pour cela, père Barbeau, répondit la petite Fadette, ayant toujours
eu l'idée d'être aimée pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose
qu'on ne m'ait jamais refusée, je n'étais pas assez sotte pour aller
dire à Landry que mes beaux yeux étaient dans des sacs de peau
d'anguille; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi;
car Landry m'aimait si honnêtement, et d'un si si grand coeur, que
jamais il ne s'est inquiété de savoir si j'étais riche ou misérable.

--Et depuis que votre mère-grand est décédée, ma chère Fanchon, reprit
le père Barbeau, pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que
Landry n'a point été informé par vous, ou par quelque autre, de ce qui
en est?

--Je vous la donne, dit la Fadette. Aussi vrai que j'aime Dieu, vous
êtes, après moi, la seule personne au monde qui ait connaissance de
cette chose-là.

--Et, pour ce qui est de l'amour de Landry, pensez-vous, Fanchon,
qu'il vous l'ait conservé? et avez-vous reçu, depuis le décès de votre
grand'mère, quelque marque qu'il ne vous ait point été infidèle?

--J'ai reçu la meilleure marque là-dessus, répondit-elle; car je vous
confesse qu'il est venu me voir trois jours après le décès, qu'il m'a
juré qu'il mourrait de chagrin, ou qu'il m'aurait pour sa femme.

--Et vous, Fadette, que lui répondiez-vous?

--Cela, père Barbeau, je ne serais pas obligée de vous le dire; mais
je le ferai pour vous contenter. Je lui répondais que nous avions
encore le temps de songer au mariage, et que je ne me déciderais pas
volontiers pour un garçon qui me ferait la cour contre le gré de ses
parents.

Et comme la petite Fadette disait cela d'un ton assez fier et dégagé,
le père Barbeau en fut inquiet.--Je n'ai pas le droit de vous
interroger Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez
l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa
vie; mais je sais qu'il vous aime terriblement, et si j'étais en
votre lieu, avec l'idée que vous avez d'être aimée pour vous-même, je
me dirais: Landry Barbeau m'a aimée quand je portais des guenilles,
quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mêmes
avaient le tort de lui en faire un grand péché. Il m'a trouvée belle
quand tout le monde me déniait l'espérance de le devenir; il m'a aimée
en dépit des peines que cet amour-là lui suscitait; il m'a aimée
absente comme présente: enfin, il m'a si bien aimée que je ne peux pas
me méfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.

--Il y a longtemps que je me suis dit tout cela, père Barbeau,
répondit la petite Fadette; mais, je vous le répète, j'aurais la plus
grande répugnance à entrer dans une famille qui rougirait de moi et ne
céderait que par faiblesse et compassion.

--Si ce n'est que cela qui vous retient, décidez-vous, Fanchon, reprit
le père Barbeau; car la famille de Landry vous estime et vous désire.
Ne croyez point qu'elle a changé parce que vous êtes riche. Ce n'est
point la pauvreté qui nous répugnait de vous, mais les mauvais propos
tenus sur votre compte. S'ils avaient été bien fondés, jamais, mon
Landry eût-il dû en mourir, je n'aurais consenti à vous appeler ma
bru; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-là; j'ai été à
Château-Meillant tout exprès; je me suis enquis de la moindre chose
dans ce pays-là et dans le nôtre, et maintenant je reconnais qu'on
m'avait menti et que vous êtes une personne sage et honnête, ainsi que
Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi, Fanchon Fadet, je
viens vous demander d'épouser mon fils, et si vous dites _oui_, il
sera ici dans huit jours.

Cette ouverture, qu'elle avait bien prévue, rendit la petite Fadette
bien contente; mais ne voulant pas trop le laisser voir, parce qu'elle
voulait à tout jamais être respectée de sa future famille, elle n'y
répondit qu'avec ménagement. Et alors le père Barbeau lui dit:

--Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le coeur
contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'âge vous
fasse des excuses; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je
vous dis que vous serez aimée et estimée chez nous, rapportez-vous-en
au père Barbeau, qui n'a encore trompé personne. Allons, voulez-vous
donner le baiser de paix au tuteur que vous vous étiez choisi, ou au
père qui veut vous adopter?

La petite Fadette ne put se défendre plus longtemps; elle jeta ses
deux bras au cou du père Barbeau; et son vieux coeur en fut tout
réjoui.



XXXVII.


Leurs conventions furent bientôt faites. Le mariage aurait lieu sitôt
la fin du deuil de Fanchon; il ne s'agissait plus que de faire revenir
Landry; mais quand la mère Barbeau vint voir Fanchon le soir même,
pour l'embrasser et lui donner sa bénédiction, elle objecta qu'à la
nouvelle du prochain mariage de son frère, Sylvinet était retombé
malade, et elle demandait qu'on attendît encore quelques jours pour le
guérir ou le consoler.

--Vous avez fait une faute, mère Barbeau, dit la petite Fadette, en
confirmant à Sylvinet qu'il n'avait point rêvé en me voyant à son côté
au sortir de sa fièvre. A présent, son idée contrariera la mienne, et
je n'aurai plus la même vertu pour le guérir pendant son sommeil. Il
se peut même qu'il me repousse et que ma présence empire son mal.

--Je ne le pense point, répondit la mère Barbeau; car tantôt, se
sentant mal, il s'est couché en disant: «Où est donc cette Fadette?
M'est avis qu'elle m'avait soulagé. Est-ce qu'elle ne reviendra plus?»
Et je lui ai dit que je venais vous chercher, dont il a paru content
et même impatient.

--J'y vais, répondit la Fadette; seulement, cette fois, il faudra que
je m'y prenne autrement, car, je vous le dis, ce qui me réussissait
avec lui lorsqu'il ne me savait point là, n'opérera plus.

--Et ne prenez-vous donc avec vous ni drogues ni remèdes? dit la mère
Barbeau.

--Non, dit la Fadette: son corps n'est pas bien malade, c'est à son
esprit que j'ai affaire; je vas essayer d'y faire entrer le mien, mais
je ne vous promets point de réussir. Ce que je puis vous promettre,
c'est d'attendre patiemment le retour de Landry et de ne pas vous
demander de l'avertir avant que nous n'ayons tout fait pour ramener
son frère à la santé. Landry me l'a si fortement recommandé que je
sais qu'il m'approuvera d'avoir retardé son retour et son
contentement.

Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprès de son lit, il parut
mécontent et ne lui voulut point répondre comment il se trouvait. Elle
voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa
figure du côté de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on
la laissât seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle
éteignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clarté de
la lune, qui était toute pleine dans ce moment-là. Et puis elle revint
auprès de Sylvinet et lui dit d'un ton de commandement auquel il obéit
comme un enfant:

--Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et
répondez-moi selon la vérité; car je ne me suis pas dérangée pour de
l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas
pour être mal reçue et mal remerciée de vous. Faites donc attention à
ce que je vas vous demander et à ce que vous allez me dire, car il ne
vous serait pas possible de me tromper.

--Demandez-moi ce que vous jugerez à propos, Fadette, répondit le
besson, tout essoti de s'entendre parler si sévèrement par cette
moqueuse de petite Fadette, à laquelle, au temps passé, il avait si
souvent répondu à coups de pierres.

--Sylvain Barbeau, reprit-elle, il paraît que vous souhaitez mourir.

Sylvain trébucha un peu dans son esprit avant de répondre, et comme la
Fadette lui serrait la main un peu fort et lui faisait sentir sa
grande volonté, il dit avec beaucoup de confusion:

--Ne serait-ce pas ce qui pourrait m'arriver de plus heureux, de
mourir, lorsque je vois bien que je suis une peine et un embarras à ma
famille par ma mauvaise santé et par...

--Dites tout, Sylvain, il ne me faut rien celer.

--Et par mon esprit soucieux que je ne puis changer, reprit le besson
tout accablé.

--Et aussi par votre mauvais coeur, dit la Fadette d'un ton si dur
qu'il en eut de la colère et de la peur encore plus.



XXXVIII.


--Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais coeur? dit-il; vous me
dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
défendre.

--Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
en dire bien d'autres. Je n'ai aucune pitié de votre maladie, parce
que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien sérieuse, et
que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir fou, à quoi
vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent votre malice et
votre faiblesse d'esprit.

--Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma
malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.

--N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous
connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain,
et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour
cela que vous êtes égoïste et ingrat.

--Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a
fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez
ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.

--Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop folle
et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela je
connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon. Eh
bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus que
vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien, quelque
chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui reprochez
toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous servir.
Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui et
vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en ai
pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être
méconnu que par une âme injuste.

--Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé
là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en
lui disant du mal de moi.

--Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que
vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous
êtes un méchant coeur et un enfant du mensonge, puisque vous
méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
défendu dans son coeur, connaissant pourtant bien que vous lui étiez
contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand et du
seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et de
rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous
donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me
souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que
vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous
ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour
plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.

--Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.

--Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez
la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?

--Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta
tout effrayé en songeant à ce qu'il avait dit, et qui lui paraissait
impie devant les remontrances de la Fadette.

Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:

--Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre
idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans
votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et
votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous
vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous
chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages
et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous
faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi.
De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est
contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve,
Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne le
seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous
ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est
d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain
tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la
même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous
seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de
nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu
n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des
idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a
dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée
qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à
moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez pas
combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le voulez
pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que vous
estimez moins votre devoir que votre fantaisie.

Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien
longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait
qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme;
tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une
meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien
qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster
beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui
paraître en colère, tandis que, dans son coeur, elle sentait tant de
pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et
qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.



XXXIX.


La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le
paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui
touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas
forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était
plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès
le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il
était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa
main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.

--Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous
ne l'avez plus.

Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point
voulu toucher, lui dit:

--C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
tant de peine que vous prenez pour moi.

--En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.

Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main
dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:

--Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne
sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me
reprocher.

La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement
qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de
douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un
plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée
contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et
d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le coeur meilleur que
la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois,
et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce qu'il
lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de son
chagrin en même temps.

Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit:

--Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n'avez plus
la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre
mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir
compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de
ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la
répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre
mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que
vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et
nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne
serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.

--Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru que
vous reviendriez.

--Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.

--Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez
que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du
soulagement à causer avec vous.

--Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
Vous n'ignorez pas que je vais être votre soeur par le mariage, comme
je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer avec
moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.

--J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir
point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.

--Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez
que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
prochaine nuit.

Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.

--Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours
être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou
fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi?
et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me
soumettre à vous entièrement?

--J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je
vous aimerai comme si vous étiez mon besson.

--Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu
et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
avec tant de cérémonie.

--Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors,
dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain
tu travailleras.

--Et j'irai te voir, dit Sylvinet.

--Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié
et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
quitter son lit de misère et de fainéantise.



XL


La mère Barbeau ne pouvait assez s'émerveiller de l'habileté de la
petite Fadette, et, le soir, elle disait à son homme:--Voilà Sylvinet
qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mangé de tout
ce qu'on lui a présenté aujourd'hui, sans faire ses grimaces
accoutumées, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
frère. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
veille.

--Miracle ou non, dit le père Barbeau, cette fille-là a un grand
esprit, et je crois bien que ça doit porter bonheur de l'avoir dans
une famille.

Sylvinet partit trois jours après pour aller quérir son frère à
Arthon. Il avait demandé à son père et à la Fadette, comme une grande
récompense, de pouvoir être le premier à lui annoncer son bonheur.

--Tous les bonheurs me viennent donc à la fois, dit Landry en se
pâmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
et que tu parais aussi content que moi-même.

Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnière
quand ils se virent tous attablés pour souper avec la petite Fadette
et le petit Jeanet au milieu d'eux.

La vie leur fut bien douce à tretous pendant une demi-année; car la
jeune Nanette fut accordée à Cadet Caillaud, qui était le meilleur ami
de Landry après ceux de sa famille. Et il fut arrêté que les deux
noces se feraient en même temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
une amitié si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa soeur.
Il n'était plus malade, et de jalousie il n'en était plus question. Si
quelquefois encore il paraissait triste et en train de rêvasser, la
Fadette le réprimandait, et tout aussitôt il devenait souriant et
communicatif.

Les deux mariages eurent lieu le même jour et à la même messe, et,
comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le père
Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
d'être un peu gris le troisième jour. Rien ne corrompit la joie de
Landry et de toute la famille, et mêmement on pourrait dire de tout le
pays; car les deux familles, qui étaient riches, et la petite Fadette,
qui l'était autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
firent à tout le monde de grandes honnêtetés et de grandes charités.
Fanchon avait le coeur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
bien pour le mal à tous ceux qui l'avaient mal jugée. Mêmement par la
suite, quand Landry eut acheté un beau bien qu'il gouvernait on ne
peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit bâtir une
jolie maison, à l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
prenait elle-même la peine, avec son frère Jeanet, de les instruire,
de leur enseigner la vraie religion, et même d'assister les plus
nécessiteux dans leur misère. Elle se souvenait d'avoir été une enfant
malheureuse et délaissée, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
furent stylés de bonne heure à être affables et compatissants pour
ceux qui n'étaient ni riches ni choyés.

Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement à songer
au père Barbeau. Un mois environ après le mariage de son frère et de
sa soeur, comme son père l'engageait aussi à chercher et à prendre
femme, il répondit qu'il ne se sentait aucun goût pour le mariage,
mais qu'il avait depuis quelque temps une idée qu'il voulait
contenter, laquelle était d'être soldat et de s'engager.

Comme les mâles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'étonna
grandement de cette résolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un goût militaire que
personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses père
et mère, frères et soeurs, et Landry lui-même, ne put l'en détourner,
et on fut forcé d'en aviser Fanchon, qui était la meilleure tête et le
meilleur conseil de la famille.

Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
quitter, Sylvinet avait pleuré, sa belle-soeur aussi; mais ils avaient
l'air si tranquilles et si résolus, qu'il n'y eut plus d'objections à
soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et Fanchon, qu'elle
approuvait sa résolution et en augurait pour lui un grand bien dans la
suite des temps.

Comme on ne pouvait pas être bien sûr qu'elle n'eût pas là-dessus des
connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
point résister davantage, et la mère Barbeau elle-même se rendit, non
sans verser beaucoup de larmes. Landry était désespéré; mais sa femme
lui dit:--C'est la volonté de Dieu et notre devoir à tous de laisser
partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
demande pas davantage.

Landry fit la conduite à son frère le plus loin qu'il put, et quand il
lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-là sur son
épaule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre coeur à emporter.
Il revint trouver sa chère femme, qui eut à le soigner; car pendant un
grand mois le chagrin le rendit véritablement malade.

Quant à Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu'à la
frontière; car c'était le temps des grandes belles guerres de
l'empereur Napoléon. Et, quoiqu'il n'eût jamais eu le moindre goût
pour l'état militaire, il commanda si bien à son vouloir, qu'il fut
bientôt remarqué comme bon soldat, brave à la bataille comme un homme
qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux et
soumis à la discipline comme un enfant, en même temps qu'il était dur
à son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reçu assez
d'éducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientôt, et, en dix
années de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il
devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le marché.

--Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mère Barbeau à son mari, le
soir après le jour où ils avaient reçu de lui une jolie lettre pleine
d'amitiés pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
jeunes et vieux de la famille: le voilà quasiment général, et il
serait bien temps pour lui de se reposer!

--Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le père
Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur à une famille de
paysans!

--Cette Fadette avait bien prédit que la chose arriverait, reprit la
mère Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annoncé!

--C'est égal, dit le père, je ne m'expliquerai jamais comment son idée
a tourné tout à coup de ce côté-là, et comment il s'est fait un pareil
changement dans son humeur, lui qui était si tranquille et si ami de
ses petites aises.

--Mon vieux, dit la mère, notre bru en sait là-dessus plus long
qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mère comme moi, et
je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.

--Il serait bien temps de me le dire, à moi! reprit le père Barbeau.

--Eh bien, répliqua la mère Barbeau, notre Fanchon est trop grande
charmeuse, et tellement qu'elle avait charmé Sylvinet plus qu'elle ne
l'aurait souhaité. Quand elle vit que le charme opérait si fort, elle
eût voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
Sylvain, voyant qu'il pensait trop à la femme de son frère, est parti
par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
approuvé.

--Si c'est ainsi, dit le père Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavières a
dit, dans les temps, que lorsqu'il serait épris d'une femme, il ne
serait plus si affolé de son frère; mais qu'il n'en aimerait jamais
qu'une en sa vie, parce qu'il avait le coeur trop sensible et trop
passionné.


FIN.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  13: l'aure remplacé par l'autre (sacrifier l'un à l'autre.)
  page  48: celle par celles (mais regarde donc celles d'ici!)
  page  50: ente par pente (une branche morte sur une pente)
  page  75: fiance par confiance (qu'il n'y a pas de confiance)
  page  78: enmêlés par emmêlés (les cheveux tout emmêlés)
  page  85: inqniétude par inquiétude (d'un air d'inquiétude)
  page 120: téait par était (du sauteriot, qui... était plus rageur)
  page 153: crus par cru (et tu as cru que)
  page 178: sou par soûl (je n'ai mangé ni dormi mon soûl)
  page 188: Nais par Mais (Mais la petite Fadette)
  page 211: Il remplacé par Ils (Ils ont fait une telle insulte)
  page 216: qne par que (et que les autres garçonnets)
  page 226: ajouté le (Mais sitôt que le sauteriot vit passer)
  page 241: bonhenr remplacé par bonheur (L'amour et le bonheur)
  page 258: ajouté la (et de la loi de la nature)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La petite fadette" ***

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