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Title: Un philosophe sous les toits
Author: Souvestre, Émile, 1806-1854
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS

JOURNAL D'UN HOMME HEUREUX

PUBLIÉ PAR ÉMILE SOUVESTRE

OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NOUVELLE ÉDITION


PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS

1857

--Droits de reproduction et de traduction réservés--



DU MÊME AUTEUR


Format grand in-18

    AU BORD DU LAC               1 vol.
    AU COIN DU FEU               1 --
    CHRONIQUES DE LA MER         1 --
    CONFESSIONS D'UN OUVRIER     1 --
    DANS LA PRAIRIE              1 --
    EN QUARANTAINE               1 --
    HISTOIRES D'AUTREFOIS        1 --
    LE FOYER BRETON              2 --
    LES CLAIRIÈRES               1 --
    LES DERNIERS BRETONS         2 --
    LES DERNIERS PAYSANS         2 --
    CONTES ET NOUVELLES          1 --
    PENDANT LA MOISSON           1 --
    SCÈNES DE LA CHOUANNERIE     1 --
    SCÈNES DE LA VIE INTIME      1 --
    SOUS LES FILETS              1 --
    SOUS LA TONNELLE             1 --
    RÉCITS ET SOUVENIRS          1 --
    LES SOIRÉES DE MEUDON        1 --
    SUR LA PELOUSE               1 --
    LA DERNIÈRE ÉTAPE            1 --
    SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES   1 --

Typographie de MORRIS et Comp., rue Amelot, 64.



A MME NANINE SOUVESTRE.



AVANT-PROPOS.


Nous connaissons un homme qui, au milieu de la fièvre de changement et
d'ambition qui travaille notre société, a continué d'accepter, sans
révolte, son humble rôle dans le monde, et a conservé, pour ainsi dire,
le goût de la pauvreté. Sans autre fortune qu'une petite place, dont il
vit sur ces étroites limites qui séparent l'aisance de la misère, notre
philosophe regarde, du haut de sa mansarde, la société comme une mer
dont il ne souhaite point les richesses et dont il ne craint pas les
naufrages. Tenant trop peu de place pour exciter l'envie de personne, il
dort tranquillement enveloppé dans son obscurité.

Non qu'il se soit retiré dans l'égoïsme comme la tortue dans sa
cuirasse! C'est l'homme de Térence, qui ne «se croit étranger à rien de
ce qui est humain.» Tous les objets et tous les incidents du dehors se
réfléchissent en lui ainsi que dans une chambre obscure où ils
décalquent leur image. Il «regarde la société en lui-même» avec la
patience curieuse des solitaires, et il écrit, pour chaque mois, le
journal de ce qu'il a vu ou pensé. C'est _le calendrier de ses
sensations_, ainsi qu'il a coutume de le dire.

Admis à le feuilleter, nous en avons détaché quelques pages, qui
pourront faire connaître au lecteur les vulgaires aventures d'un penseur
ignoré dans ces douze hôtelleries du temps qu'on appelle des mois.



CHAPITRE PREMIER.

LES ÉTRENNES DE LA MANSARDE.


_1er Janvier._--Cette date me vient à la pensée dès que je m'éveille.
Encore une année qui s'est détachée de la chaîne des âges pour tomber
dans l'abîme du passé! La foule s'empresse de fêter sa jeune soeur. Mais
tandis que tous les regards se portent en avant, les miens se retournent
en arrière. On sourit à la nouvelle reine, et, malgré moi, je songe à
celle que le temps vient d'envelopper dans son linceul.

Celle-ci, du moins, je sais ce qu'elle était et ce qu'elle m'a donné,
tandis que l'autre se présente entourée de toutes les menaces de
l'inconnu. Que cache-t-elle dans les nuées qui l'enveloppent? Est-ce
l'orage ou le soleil?

Provisoirement il pleut, et je sens mon âme embrumée comme l'horizon.
J'ai congé aujourd'hui; mais que faire d'une journée de pluie? Je
parcours ma mansarde avec humeur, et je me décide à allumer mon feu.

Malheureusement, les allumettes prennent mal, la cheminée fume, le bois
s'éteint! Je jette là mon soufflet avec dépit, et je me laisse tomber
dans mon vieux fauteuil.

En définitive, pourquoi me réjouirais-je de voir naître une nouvelle
année? Tous ceux qui courent déjà les rues, l'air endimanché et le
sourire sur les lèvres, comprennent-ils ce qui les rend joyeux?
Savent-ils seulement ce que signifie cette fête et d'où vient l'usage
des étrennes?

Ici mon esprit s'arrête pour se constater à lui-même sa supériorité sur
l'esprit du vulgaire. J'ouvre une parenthèse dans ma mauvaise humeur, en
faveur de ma vanité, et je réunis toutes les preuves de ma science.

(Les premiers Romains ne partageaient l'année qu'en dix mois; ce fut
Numa Pompilius qui y ajouta janvier et février. Le premier tira son nom
de Janus, auquel il fut consacré. Comme il ouvrait le nouvel an, on
entoura son commencement d'heureux présages, et de là vint la coutume
des visites entre voisins, des souhaits de prospérité et des _étrennes_.
Les présents usités chez les Romains étaient symboliques. On offrait des
figues sèches, des dattes, des rayons de miel, comme emblème de «la
douceur des auspices sous lesquels l'année devait commencer son cours,»
et une petite pièce de monnaie, nommée _stips_, qui présageait la
richesse.)

Ici je ferme la parenthèse pour reprendre ma disposition maussade. Le
petit _spitch_ que je viens de m'adresser m'a rendu content de moi et
plus mécontent des autres. Je déjeunerais bien pour me distraire; mais
la portière a oublié mon lait du matin, et le pot de confiture est vide!
Un autre serait contrarié; moi j'affecte la plus superbe indifférence.
Il reste un croûton durci que je brise à force de poignets, et que je
grignote nonchalamment comme un homme bien au-dessus des vanités du
monde et des pains mollets.

Cependant, je ne sais pourquoi mes idées s'assombrissent en raison des
difficultés de la mastication. J'ai lu autrefois l'histoire d'un Anglais
qui s'était pendu parce qu'on lui avait servi du thé sans sucre. Il y a
des heures dans la vie où la contrariété la plus futile prend les
proportions d'une catastrophe. Notre humeur ressemble aux lunettes de
spectacle qui, selon le bout, montrent les objets moindres ou agrandis.

Habituellement, la perspective qui s'ouvre devant ma fenêtre me ravit.
C'est un chevauchement de toits dont les cimes s'entrelacent, se
croisent, se superposent, et sur lesquels de hautes cheminées dressent
leurs pitons. Hier encore je leur trouvais un aspect alpestre, et
j'attendais la première neige pour y voir des glaciers; aujourd'hui je
n'aperçois que des tuiles et des tuyaux de poêle. Les pigeons, qui
aidaient à mes illusions agrestes ne me semblent plus que de misérables
volatiles qui ont pris les toits pour basse-cour; la fumée qui s'élève
en légers flocons, au lieu de me faire songer aux soupiraux du Vésuve,
me rappelle les préparations culinaires et l'eau de vaisselle; enfin le
télégraphe que j'aperçois de loin sur la vieille tour de Montmartre, me
fait l'effet d'une ignoble potence dont le bras se dresse au-dessus de
la cité.

Ainsi blessés de tout ce qu'ils rencontrent, mes regards s'abaissent sur
l'hôtel qui fait face à ma mansarde.

L'influence du premier de l'an s'y fait visiblement sentir. Les
domestiques ont un air d'empressement qui se proportionne à l'importance
des étrennes reçues ou à recevoir. Je vois le propriétaire traversant la
cour avec la mine morose que donnent les générosités forcées, et les
visiteurs se multiplier, suivis de commissionnaires qui portent des
fleurs, des cartons ou des jouets. Tout à coup la grande porte cochère
est ouverte; une calèche neuve, traînée par des chevaux de race,
s'arrête au pied du perron. Ce sont sans doute les étrennes offertes par
le mari à la maîtresse de l'hôtel; car elle vient elle-même examiner le
nouvel équipage. Elle y monte bientôt avec une petite fille
_ruisselante_ de dentelles, de plumes, de velours, et chargée de cadeaux
qu'elle va distribuer en étrennes. La portière est refermée, les glaces
se lèvent la voiture part.

Ainsi tout le monde fait aujourd'hui un échange de bons désirs et de
présents; moi seul je n'ai rien à donner ni à recevoir. Pauvre
solitaire, je ne connais pas même un être préféré pour lequel je puisse
former des voeux.

Que mes souhaits d'heureuse année aillent donc chercher tous les amis
inconnus, perdus dans cette multitude qui bruit à mes pieds!

A vous d'abord, ermites des cités, pour qui la mort et la pauvreté ont
fait une solitude au milieu de la foule! travailleurs mélancoliques
condamnés à manger, dans le silence et l'abandon, le pain gagné chaque
jour, et que Dieu a sevrés des enivrantes angoisses de l'amour ou de
l'amitié!

A vous, rêveurs émus qui traversez la vie, les yeux tournés vers quelque
étoile polaire, marchant avec indifférence sur les riches moissons de la
réalité!

A vous, braves pères qui prolongez la veille pour nourrir la famille;
pauvres veuves pleurant et travaillant auprès d'un berceau; jeunes
hommes acharnés à vous ouvrir dans la vie une route assez large pour y
conduire par la main une femme choisie; à vous tous vaillants soldats du
travail et du sacrifice!

A vous enfin, quels que soient votre titre et votre nom, qui aimez ce
qui est beau, qui avez pitié de ce qui souffre, et qui marchez dans le
monde comme la vierge symbolique de Byzance, les deux bras ouverts au
genre humain!

... Ici je suis subitement interrompu par des pépiements toujours plus
nombreux et plus élevés. Je regarde autour de moi... ma fenêtre est
entourée de moineaux qui picorent les miettes de pain que, dans ma
méditation distraite, je viens d'égrener sur le toit.

A cette vue, un éclair de lumière traverse mon coeur attristé. Je me
trompais, tout à l'heure, en me plaignant de n'avoir rien à donner;
grâce à moi, les moineaux du quartier auront leurs étrennes!

_Midi._ On frappe à ma porte; une pauvre fille entre et me salue par mon
nom. Je ne la reconnais point au premier abord; mais elle me regarde,
sourit... Ah! c'est Paulette!... Mais depuis près d'une année que je ne
l'avais vue, Paulette n'est plus la même: l'autre jour c'était une
enfant, aujourd'hui c'est presque une jeune fille.

Paulette est maigre, pâle, misérablement vêtue; mais c'est toujours le
même oeil bien ouvert et regardant droit devant lui, la même bouche
souriant à chaque mot, comme pour solliciter votre amitié, la même voix
un peu timide et pourtant caressante. Paulette n'est point jolie, elle
passe même pour laide: moi je la trouve charmante.

Peut-être n'est-ce point à cause de ce qu'elle est, mais à cause de moi.
Paulette m'apparaît à travers un de mes meilleurs souvenirs.

C'était le soir d'une fête publique. Les illuminations faisaient courir
leurs cordons de feu le long de nos monuments; mille banderoles
flottaient aux vents de la nuit; les feux d'artifice venaient d'allumer
leurs gerbes de flammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout à coup, une de
ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat
sur les rangs pressés; on crie, on se précipite; les plus faibles
trébuchent, et la foule égarée les écrase sous ses pieds convulsifs.
Échappé par miracle à la mêlée, j'allais m'éloigner, lorsque les cris
d'un enfant près de périr me retiennent; je rentre dans ce chaos humain,
et après des efforts inouïs, j'en retire Paulette au péril de ma vie.

Il y a deux ans de cela; depuis, je n'avais revu la petite qu'à de longs
intervalles, et je l'avais presque oubliée; mais Paulette a la mémoire
des bons coeurs; elle vient, au renouvellement de l'année, m'offrir ses
souhaits de bonheur. Elle m'apporte, en outre, un plant de violettes en
fleurs; elle-même l'a mis en terre et cultivé; c'est un bien qui lui
appartient tout entier, car il a été conquis par ses soins, sa volonté
et sa patience.

Le violier[1] a fleuri dans un vase grossier, et Paulette, qui est
cartonnière, l'a enveloppé d'un _cache-pot_ en papier verni, embelli
d'arabesques. Les ornements pourraient être de meilleur goût, mais on y
sent la bonne volonté attentive.

  [1] Violier commun. On appelle aussi violier la giroflée.

Ce présent inattendu, la rougeur modeste de la petite fille et son
compliment balbutié dissipent, comme un rayon de soleil, l'espèce de
brouillard qui m'enveloppait le coeur; mes idées passent brusquement des
teintes plombées du soir aux teintes les plus roses de l'aurore; je fais
asseoir Paulette et je l'interroge gaiement.

La petite répond d'abord par des monosyllabes; mais bientôt les rôles
sont renversés, et c'est moi qui entrecoupe de courtes interjections ses
longues confidences. La pauvre enfant mène une vie difficile. Orpheline
depuis longtemps, elle est restée, avec son frère et sa soeur, à la
charge d'une vieille grand'mère qui les a _élevés de misère_, comme elle
a coutume de le dire. Cependant Paulette l'aide maintenant dans la
confection des cartonnages, sa petite soeur Perrine commence à coudre,
et Henri est apprenti dans une imprimerie. Tout irait bien sans les
pertes et sans les chômages, sans les habits qui s'usent, sans les
appétits qui grandissent, sans l'hiver qui oblige à acheter son soleil!
Paulette se plaint de ce que la chandelle dure trop peu et de ce que le
bois coûte trop cher. La cheminée de leur mansarde est si grande qu'une
falourde y produit l'effet d'une allumette; elle est si près du toit que
le vent y renvoie la pluie et qu'on y gèle sur l'âtre en hiver: aussi y
ont-ils renoncé. Tout se borne désormais à un réchaud de terre sur
lequel cuit le repas. La grand'mère avait bien parlé d'un poêle
marchandé chez le revendeur du rez-de-chaussée; mais celui-ci en a voulu
sept francs, et les temps sont trop difficiles pour une pareille
dépense; la famille s'est, en conséquence, résignée à avoir froid par
économie!

A mesure que Paulette parle, je sens que je sors de plus en plus de mon
abattement chagrin. Les premières révélations de la petite cartonnière
ont fait naître en moi un désir qui est bientôt devenu un projet. Je
l'interroge sur ses occupations de la journée, et elle m'apprend qu'en
me quittant elle doit visiter, avec son frère, sa soeur et sa
grand'mère, les différentes pratiques auxquelles ils doivent leur
travail. Mon plan est aussitôt arrêté: j'annonce à l'enfant que j'irai
la voir dans la soirée, et je la congédie en la remerciant de nouveau.

Le violier a été posé sur la fenêtre ouverte, où un rayon de soleil lui
souhaite la bienvenue; les oiseaux gazouillent à l'entour, l'horizon
s'est éclairci, et le jour, qui s'annonçait si triste, est devenu
radieux. Je parcours ma chambre en chantant, je m'habille à la hâte, je
sors.

_Trois heures._ Tout est convenu avec mon voisin le fumiste: il répare
le vieux poêle que j'avais remplacé, et me répond de le rendre tout
neuf. A cinq heures, nous devons partir pour le poser chez la grand'mère
de Paulette.

_Minuit._ Tout s'est bien passé. A l'heure dite, j'étais chez la vieille
cartonnière encore absente. Mon Piémontais a dressé le poêle tandis que
j'arrangeais, dans la grande cheminée, une douzaine de bûches empruntées
à ma provision d'hiver. J'en serai quitte pour m'échauffer en me
promenant, ou pour me coucher plus tôt.

A chaque pas qui retentit dans l'escalier j'ai un battement de coeur; je
tremble que l'on ne m'interrompe dans mes préparatifs et que l'on ne
gâte ainsi ma surprise. Mais non, voilà que tout est en place: le poêle
allumé ronfle doucement, la petite lampe brille sur la table et la
burette d'huile a pris place sur l'étagère. Le fumiste est reparti.
Cette fois ma crainte qu'on n'arrive s'est transformée en impatience de
ce qu'on n'arrive pas. Enfin, j'entends la voix des enfants; les voici
qui poussent la porte et qui se précipitent... Mais tous s'arrêtent avec
des cris d'étonnement.

A la vue de la lampe, du poêle et du visiteur qui se tient comme un
magicien au milieu de ces merveilles, ils reculent presque effrayés.
Paulette est la première à comprendre; l'arrivée de la grand'mère, qui a
monté moins vite, achève l'explication.--Attendrissement, transports de
joie, remercîments!

Mais les surprises ne sont point finies. La jeune soeur ouvre le four et
découvre des marrons qui achèvent de griller; la grand'mère vient de
mettre la main sur les bouteilles de cidre qui garnissent le buffet, et
je retire du panier que j'ai caché une langue fourrée, un coin de beurre
et des pains frais.

Cette fois l'étonnement devient de l'admiration; la petite famille n'a
jamais assisté à un pareil festin! On met le couvert, on s'asseoit, on
mange; c'est fête complète pour tous, et chacun y contribue pour sa
part. Je n'avais apporté que le souper; la cartonnière et ses enfants
fournissent la joie.

Que d'éclats de rire sans motifs! quelle confusion de demandes qui
n'attendent point les réponses, de réponses qui ne correspondent à
aucune demande! La vieille femme elle-même partage la folle gaieté des
petits! J'ai toujours été frappé de la facilité avec laquelle le pauvre
oubliait sa misère. Accoutumé à vivre du présent, il profite du plaisir
dès qu'il se présente. Le riche, blasé par l'usage, se laisse gagner
plus difficilement; il lui faut le temps et toutes ses aises pour
consentir à être heureux.

La soirée s'est passée comme un instant. La vieille femme m'a raconté sa
vie, tantôt souriant, tantôt essuyant une larme. Perrine a chanté une
ronde d'autrefois avec sa voix fraîche et enfantine. Henri, qui apporte
des épreuves aux écrivains célèbres de l'époque, nous a dit ce qu'il en
savait. Enfin, il a fallu se séparer, non sans de nouveaux remercîments
de la part de l'heureuse famille.

Je suis revenu à petits pas, savourant à plein coeur les purs souvenirs
de cette soirée. Elle a été pour moi une grande consolation et un grand
enseignement. Maintenant les années peuvent se renouveler; je sais que
nul n'est assez malheureux pour n'avoir rien à recevoir, ni rien à
donner.

Comme je rentrais, j'ai rencontré le nouvel équipage de mon opulente
voisine. Celle-ci, qui revient aussi de soirée, a franchi le marche-pied
avec une impatience fébrile, et je l'ai entendue murmurer: _Enfin!_

En quittant la famille de Paulette, moi, j'avais dit: _Déjà!_



CHAPITRE II.

LE CARNAVAL.


_20 février._ Quelle rumeur au dehors! Pourquoi ces cris d'appel et ces
huées?... Ah! je me rappelle: nous sommes au dernier jour du carnaval;
ce sont les masques qui passent.

Le Christianisme n'a pu abolir les bacchanales des anciens temps, il en
a changé le nom. Celui qu'il a donné à ces _jours libres_ annonce la fin
des banquets et le mois d'abstinence qui doit suivre. _Carn-à-val_
signifie, mot à mot, _chair à bas_! C'est un adieu de quarante jours aux
«benoîtes poulardes et gras jambons» tant célébrés par le chantre de
Pantagruel. L'homme se prépare à la privation par la satiété, et achève
de se damner avant de commencer à faire pénitence.

Pourquoi, à toutes les époques et chez tous les peuples, retrouvons-nous
quelqu'une de ces fêtes folles? Faut-il croire que, pour les hommes, la
raison est un effort dont les plus faibles ont besoin de se reposer par
instants? Condamnés au silence d'après leur règle, les trappistes
recouvrent une fois par mois la parole, et, ce jour-là, tous parlent en
même temps, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Peut-être en
est-il de même dans le monde. Obligés toute l'année à la décence, à
l'ordre, au bon sens, nous nous dédommageons, pendant le carnaval, d'une
longue contrainte. C'est une porte ouverte aux velléités incongrues
jusqu'alors refoulées dans un coin de notre cerveau. Comme aux jours des
saturnales, les esclaves deviennent pour un instant les maîtres, et tout
est abandonné aux _folles de la maison_.

Les cris redoublent dans le carrefour; les troupes de masques se
multiplient, à pied, en voiture et à cheval. C'est à qui se donnera le
plus de mouvement pour briller quelques heures, pour exciter la
curiosité ou l'envie; puis, demain, tous reprennent, tristes et
fatigués, l'habit et les tourments d'hier.

Hélas! pensé-je avec dépit, chacun de nous ressemble à ces masques; trop
souvent la vie entière n'est qu'un déplaisant carnaval.

Et cependant l'homme a besoin de fêtes qui détendent son esprit,
reposent son corps, épanouissent son âme. Ne peut-il donc les rencontrer
en dehors des joies grossières? Les économistes cherchent depuis
longtemps le meilleur emploi de l'activité du genre humain. Ah! si je
pouvais seulement découvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne
manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des
délassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la
gaîté qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en quête du
plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalité, des
jouissances sans égoïsme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant à
tout le monde et qui ne fasse honte à personne.

_Trois heures._ Je viens de refermer ma fenêtre; j'ai ranimé mon feu.
Puisque c'est fête pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour
moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prépare
une tasse de ce café que le fils de ma portière a rapporté du Levant, et
je cherche, dans ma bibliothèque, un de mes auteurs favoris.

Voici d'abord l'amusant curé de Meudon; mais ses personnages parlent
trop souvent le langage des halles;--Voltaire; mais en raillant toujours
les hommes, il les décourage.--Molière; mais il vous empêche de rire à
force de vous faire penser.--Lesage!... arrêtons-nous à lui. Profond
plutôt que grave, il prêche la vertu en faisant rire des vices; si
l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de
gaîté; il voit les misères du monde sans le mépriser, et connaît ses
lâchetés sans le haïr.

Appelons ici tous les héros de son oeuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado,
l'archevêque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou
gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude,
transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous êtes
les masques brillants.

Par malheur, au moment même où je fais cette invocation, je me rappelle
une lettre à écrire qui ne peut être retardée. Un de mes voisins de
mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allègre,
qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre
presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de
valeur sans doute; car je sais qu'il vit chétivement, et la lettre même
que je dois rédiger pour lui prouve sa pauvreté. Son fils unique, marié
en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, restée sans ressources avec
une vieille mère et un enfant, lui avait écrit pour demander asile. M.
Antoine m'a prié d'abord de traduire la lettre, puis de répondre par un
refus. J'avais promis cette réponse aujourd'hui; remplissons, avant
tout, notre promesse.

... La feuille de papier _Bath_ est devant moi; j'ai trempé ma plume
dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'éruption des
idées quand je m'aperçois que mon dictionnaire me manque. Or, un
Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au
nourrisson dont on a détaché les lisières; le sol tremble sous lui, et
il trébuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a été
confié mon Johnson; il demeure précisément sur le carré.

La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans
frapper, et j'aperçois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de
chambrée; ce dernier a une fièvre violente et du délire. Pierre le
regarde d'un air de mauvaise humeur embarrassée. J'apprends de lui que
son _pays_ n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouvé
plus mal, d'heure en heure.

Je demande si on a fait venir un médecin.

--Ah bien, oui! répond Pierre brusquement; faudrait avoir pour ça de
l'argent de poche, et le _pays_ n'a que des dettes pour économies.

--Mais vous, dis-je un peu étonné, n'êtes-vous point son ami?

--Minute! interrompt le relieur; ami comme le _limonier_ est ami du
_porteur_, à condition que chacun tirera la charrette pour son compte et
mangera à part son picotin.

--Vous ne comptez point, pourtant, le laisser privé de soins?

--Bah! il peut garder tout le lit jusqu'à demain, vu que je suis de bal.

--Vous le laissez seul?

--Faudrait-il donc manquer une descente de Courtille parce que le _pays_
a la tête brouillée? demande Pierre aigrement. J'ai rendez-vous avec les
autres chez le père Desnoyers. Ceux qui ont mal au coeur n'ont qu'à
prendre de la réglisse; ma tisane, à moi, c'est le petit blanc.

En parlant ainsi, il dénoue un paquet dont il retire un costume de
débardeur, et il procède à son travestissement.

Je m'efforce en vain de le rappeler à des sentiments de confraternité
pour le malheureux qui gémit là, près de lui; tout entier à l'espérance
du plaisir qui l'attend, Pierre m'écoute avec impatience. Enfin, poussé
à bout par cet égoïsme brutal, je passe des remontrances aux reproches;
je le déclare responsable des suites que peut avoir, pour le malade, un
pareil abandon.

Cette fois, le relieur, qui va partir, s'arrête.

--Mais, tonnerre! que voulez-vous que je fasse? s'écrie-t-il, en
frappant du pied: est-ce que je suis obligé de passer mon carnaval à
faire chauffer des bains de pied, par hasard?

--Vous êtes obligé de ne pas laisser mourir un camarade sans secours!
lui dis-je.

--Qu'il aille à l'hôpital alors!

--Seul, comment le pourrait-il?

Pierre fait un geste de résolution.

--Eh bien, je vas le conduire, reprend-il; aussi bien, j'aurai plus tôt
fait de m'en débarrasser... Allons, debout, _pays_!

Il secoue son compagnon qui n'a point quitté ses vêtements. Je fais
observer qu'il est trop faible pour marcher; mais le relieur n'écoute
pas: il le force à se lever, l'entraîne en le soutenant, et arrive à la
loge du portier qui court chercher un fiacre.

J'y vois monter le malade presque évanoui avec le débardeur impatient,
et tous deux partent, l'un pour mourir peut-être, l'autre pour dîner à
la Courtille!

_Six heures._ Je suis allé frapper chez le voisin, qui m'a ouvert
lui-même et auquel j'ai remis la lettre, enfin terminée et destinée à la
veuve de son fils. M. Antoine m'a remercié avec effusion et m'a obligé à
m'asseoir.

C'était la première fois que j'entrais dans la mansarde du vieil
amateur. Une tapisserie tachée par l'humidité, et dont les lambeaux
pendent çà et là, un poêle éteint, un lit de sangle, deux chaises
dépaillées en composent tout l'ameublement. Au fond, on aperçoit un
grand nombre de cartons entassés et de toiles sans cadres retournées
contre le mur.

Au moment où je suis entré, le vieillard était à table, dînant avec
quelques croûtes de pain dur qu'il trempait dans un verre d'eau sucrée.
Il s'est aperçu que mon regard s'arrêtait sur ce menu d'anachorète, et
il a un peu rougi.

--Mon souper n'a rien qui vous tente, voisin! a-t-il dit en souriant.

J'ai répondu que je le trouvais au moins bien philosophique pour un
souper de carnaval. M. Antoine a hoché la tête et s'est remis à table.

--Chacun fête les grands jours à sa manière, a-t-il repris en
recommençant à plonger un croûton dans son verre. Il y a des gourmets de
plusieurs genres, et tous les régals ne sont point destinés à flatter le
palais; il en existe aussi pour les oreilles et pour les yeux.

J'ai regardé involontairement autour de moi, comme si j'eusse cherché
l'invisible festin qui pouvait le dédommager d'un pareil souper.

Il m'a compris sans doute, car il s'est levé avec la lenteur magistrale
d'un homme sûr de ce qu'il va faire; il a fouillé derrière plusieurs
cadres, en a tiré une toile sur laquelle il a passé la main, et qu'il
est venu placer silencieusement sous la lumière de la lampe.

Elle représentait un beau vieillard qui, assis à table avec sa femme, sa
fille et ses enfants, chante, accompagné par des musiciens qu'on
aperçoit derrière. J'ai reconnu, au premier aspect, cette composition,
que j'avais souvent admirée au Louvre, et j'ai déclaré que c'était une
magnifique copie de Jordaens.

--Une copie! s'est écrié M. Antoine; dites un original, voisin, et un
original retouché par Rubens! Voyez plutôt la tête du vieillard, la robe
de la jeune femme, et les accessoires. On pourrait compter les coups de
pinceau de l'Hercule du coloris. Ce n'est point seulement un
chef-d'oeuvre, monsieur, c'est un trésor, une relique! La toile du
Louvre passe pour une perle, celle-ci est un diamant.

Et, l'appuyant au poêle de manière à la placer dans son meilleur jour,
il s'est remis à tremper ses croûtes, sans quitter de l'oeil le
merveilleux tableau. On eût dit que sa vue leur communiquait une
délicatesse inattendue: il les savourait lentement et vidait son verre à
petits coups. Ses traits ridés s'étaient épanouis, ses narines se
gonflaient; c'était bien, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, _un festin
du regard_.

--Vous voyez que j'ai aussi ma fête, a-t-il repris, en branlant la tête
d'un air de triomphe; d'autres vont courir les restaurants et les bals;
moi, voici le plaisir que je me suis donné pour mon carnaval.

--Mais si cette toile est véritablement si précieuse, ai-je répondu,
elle doit avoir un haut prix.

--Eh! eh! a dit M. Antoine, d'un ton de nonchalance orgueilleuse, dans
un bon temps et avec un bon amateur, cela peut valoir quelque chose
comme vingt mille francs.

J'ai fait un soubresaut en arrière.

--Et vous l'avez acheté? me suis-je écrié.

--Pour rien, a-t-il répondu, en baissant la voix; ces brocanteurs sont
des ânes: le mien a pris ceci pour une copie d'élève... il me l'a laissé
à cinquante louis payés comptant! ce matin, je les lui ai apportés, et
maintenant il voudrait en vain se dédire.

--Ce matin! ai-je répété, en reportant involontairement mes regards sur
la lettre de refus que M. Antoine m'avait fait écrire à la veuve de son
fils, et qui était encore sur la petite table.

Il n'a point pris garde à mon exclamation, et a continué à contempler
l'oeuvre de Jordaens, dans une sorte d'extase.

--Quelle science de clair-obscur! murmurait-il en grignotant sa dernière
croûte avec délices; quel relief! quel feu! Où trouve-t-on cette
transparence de teintes, cette magie de reflets, cette force, ce
naturel?

Et comme je l'écoutais immobile, il a pris mon étonnement pour de
l'admiration, et il m'a frappé sur l'épaule:

--Vous êtes ébloui! s'est-il écrié avec gaieté, vous ne vous attendiez
pas à un pareil trésor! Que dites-vous de mon marché?

--Pardon, ai-je répliqué sérieusement; mais je crois que vous auriez pu
le faire meilleur.

M. Antoine a dressé la tête.

--Comment cela? s'est-il écrié; me croiriez-vous homme à me tromper sur
le mérite d'une peinture ou sur sa valeur?

--Je ne doute ni de votre goût, ni de votre science; mais je ne puis
m'empêcher de penser que pour le prix de la toile qui vous représente ce
repas de famille, vous auriez pu avoir...

--Quoi donc?

--La famille elle-même, monsieur.

Le vieil amateur m'a jeté un regard, non de colère, mais de dédain.
Evidemment je venais de me révéler à lui pour un barbare incapable de
comprendre les arts et indigne d'en jouir. Il s'est levé sans répondre,
il a repris brusquement le Jordaens, et il est allé le reporter dans sa
cachette derrière les cartons.

C'était une manière de me congédier; j'ai salué et je suis sorti.

_Sept heures._ Rentré chez moi, je trouve mon eau qui bout sur ma petite
lampe; je me mets à moudre le moka et je dispose ma cafetière.

La préparation de son café est, pour un solitaire, l'opération
domestique la plus délicate et la plus attrayante; c'est le _grand
oeuvre_ des ménages de garçon.

Le café tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle
et la nourriture spirituelle. Il agit agréablement, tout à la fois, sur
les sens et sur la pensée. Son arome seul donne à l'esprit je ne sais
quelle activité joyeuse; c'est un génie qui prête ses ailes à notre
fantaisie et l'emporte au pays des _Mille et une Nuits_. Quand je suis
plongé dans mon vieux fauteuil, les pieds en espalier devant un feu
flambant, l'oreille caressée par le gazouillement de la cafetière qui
semble causer avec mes chenets, l'odorat doucement excité par les
effluves de la fève arabique, et les yeux à demi-voilés sous mon bonnet
rabattu, il me semble souvent que chaque flocon de la vapeur odorante
prend une forme distincte: j'y vois tour à tour, comme dans les mirages
du désert, les différentes images dont mes souhaits voudraient faire des
réalités.

D'abord la vapeur grandit, se colore, et j'aperçois une maisonnette au
penchant d'une colline. Derrière s'étend un jardin enclos d'aubépines,
et que traverse un ruisseau aux bords duquel j'entends bourdonner les
ruches.

Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plantés de pommiers où
je distingue une charrue attelée qui attend son maître. Plus loin, au
coin du bois qui retentit des coups de la cognée, je reconnais la hutte
du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.

Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une
représentation de moi-même qui flotte et qui passe! C'est mon fantôme
qui se promène dans mon rêve.

Les bouillonnements de l'eau près de déborder m'obligent à interrompre
cette méditation pour remplir la cafetière. Je me souviens alors qu'il
ne me reste plus de crème; je décroche ma boîte de fer-blanc et je
descends chez la laitière.

La mère Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et
qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point
retournée au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgré le titre qu'on
lui donne; mais sa bonté, toujours en éveil, lui a mérité ce nom de
_mère_. Vaillante créature abandonnée dans la mêlée humaine, elle s'y
est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et
laissant faire le reste à Dieu.

Dès la porte de la laitière, j'entends de longs éclats de rire. Dans un
des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils
portent le costume enfumé des petits Savoyards et tiennent à la main de
longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouillé
jusqu'aux yeux, et c'est là le motif de leur gaieté.

La mère Denis me les montre.

--Voyez-moi ces innocents, comme ça se régale! dit-elle en passant la
main sur la tête du petit gourmand.

--Il n'avait pas déjeuné, fait observer son camarade pour l'excuser.

--Pauvre créature! dit la laitière; ça est abandonné sans défense sur le
pavé de la grande ville où ça n'a plus d'autre père que le bon Dieu!

--Et c'est pourquoi vous leur servez de mère? ai-je répliqué doucement.

--Ce que je fais est bien peu, a dit la mère Denis, en me mesurant mon
lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour
qu'ils mangent une fois à leur faim. Chers enfants! leurs mères me
revaudront ça en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la
montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me
semble toujours que je revois notre grand-père!

Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.

--Ainsi vous êtes payée par vos souvenirs du bien que vous leur faites?
ai-je repris.

--Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits,
monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, ça vous donne de la gaieté et
du courage pour vivre.

Tout en parlant, elle a coupé de nouvelles tartines, et y a joint des
pommes avec une poignée de noix.

--Allons, les chérubins, s'est-elle écriée, mettez-moi ça dans vos
poches pour demain.

Puis, se tournant de mon côté:

--Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajouté; mais faut bien faire son
carnaval.

Je m'en suis allé sans rien dire; j'étais trop touché.

Enfin je l'avais découvert, le véritable plaisir. Après avoir vu
l'égoïsme de la sensualité et de la pure intelligence, je trouvais le
joyeux dévouement de la bonté! Pierre, M. Antoine et la mère Denis
avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce
n'était que la fête des sens ou de l'esprit, tandis que pour la
troisième c'était la fête du coeur!



CHAPITRE III.

CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENÊTRE.


_3 mars._--Un poëte a dit que la vie était le rêve d'une ombre: il eût
mieux fait de la comparer à une nuit de fièvre! Quelles alternatives
d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs
renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours
entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on
s'arrête au bord de l'activité. Les deux tiers de l'existence humaine se
consument à hésiter, et le dernier tiers à s'en repentir.

Quand je dis _l'existence humaine_, il faut entendre la mienne! Nous
sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la
société; ce qui se passe dans notre coeur nous paraît infailliblement
l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent à l'ivrogne qui
annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.

Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du
monde, qui remplis dans un coin ma tâche obscure, et dont on utilise
l'oeuvre sans prendre garde à l'ouvrier? Je veux vous le dire à vous,
ami invisible, pour qui ces lignes sont écrites; frère inconnu que les
solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idéal auquel
s'adressent tous les monologues, et qui n'êtes que le fantôme de notre
propre conscience.

Un grand événement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route
monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour
vient tout à coup de s'ouvrir. Deux chemins se présentent entre lesquels
je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi
jusqu'à ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses
perspectives. Sur le premier, rien à craindre, mais aussi peu à espérer;
sur l'autre, les grands périls et les opulentes réussites! Il s'agit, en
un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je
devais mourir pour une de ces entreprises hardies où le hasard seul est
caissier!

Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indécis.

D'où me viendra la lumière, qui me conseillera?

_Dimanche 4._--Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le
printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits,
et mon violier recommence à fleurir!

Nous touchons à cette douce saison des _reverdies_, tant célébrée par
les poëtes sensitifs du seizième siècle:

    C'est à ce joly moys de may
    Que toute chose renouvelle,
    Et que je vous présentay, belle,
    Entièrement le coeur de moy.

Le gazouillement des moineaux m'appelle; ils réclament les miettes que
je sème pour eux chaque matin. J'ouvre ma fenêtre, et la perspective des
toits m'apparaît dans toute sa splendeur.

Celui qui n'a habité que les premiers étages ne soupçonne point la
variété pittoresque d'un pareil horizon. Il n'a jamais contemplé cet
entrelacement de sommets que la tuile colore; il n'a point suivi du
regard ces vallées de gouttières où ondulent les frais jardins de la
mansarde, ces grandes ombres que le soir étend sur les pentes ardoisées,
et ce scintillement des vitrages qu'incendie le soleil couchant! Il n'a
point étudié la flore de ces Alpes civilisées que tapissent les lichens
et les mousses; il ne connaît point les mille habitants qui le peuplent,
depuis l'insecte microscopique jusqu'au chat domestique, ce renard des
toits, toujours en quête ou à l'affût; il n'a point assisté enfin à ces
mille aspects du ciel brumeux ou serein; à ces mille effets de lumières,
qui font de ces hautes régions un théâtre aux décorations toujours
changeantes! Que de fois mes jours de repos se sont écoulés à contempler
ce merveilleux spectacle, à en découvrir les épisodes sombres ou
charmants, à chercher, enfin, dans ce monde inconnu, les _impressions de
voyage_ que les touristes opulents cherchent plus bas!

_Neuf heures._ Mais pourquoi donc mes voisins ailés n'ont-ils point
encore picoré les miettes que je leur ai éparpillées devant ma croisée?
Je les vois s'envoler, revenir, se percher au faîtage des fenêtres, et
pépier en regardant le festin qu'ils sont habituellement si prompts à
dévorer! Ce n'est point ma présence qui peut les effrayer; je les ai
accoutumés à manger dans ma main. D'où vient alors cette irrésolution
craintive? J'ai beau regarder, le toit est libre, les croisées voisines
sont fermées. J'émiette le pain qui reste de mon déjeuner, afin de les
attirer par un plus large banquet.... Leurs pépiements redoublent; ils
penchent la tête; les plus hardis viennent voler au-dessus, mais sans
oser s'arrêter.

Allons, mes moineaux sont victimes de quelqu'une de ces sottes terreurs
qui font baisser les fonds à la Bourse! Décidément les oiseaux ne sont
pas plus raisonnables que les hommes!

J'allais fermer ma fenêtre sur cette réflexion, quand j'aperçois tout à
coup, dans l'espace lumineux qui s'étend à droite, l'ombre de deux
oreilles qui se dressent, puis une griffe qui s'avance, puis la tête
d'un chat tigré qui se montre à l'angle de la gouttière. Le drôle était
là en embuscade, espérant que les miettes lui amèneraient du gibier.

Et moi qui accusais la couardise de mes hôtes! J'étais sûr qu'aucun
danger ne les menaçait! je croyais avoir bien regardé partout! je
n'avais oublié que le coin derrière moi!

Dans la vie comme sur les toits, que de malheurs arrivent pour avoir
oublié un seul coin!

_Dix heures._ Je ne puis quitter ma croisée; pendant si longtemps la
pluie et le froid l'ont tenue fermée, que j'ai besoin de reconnaître
longuement tous les alentours, d'en reprendre possession. Mon regard
fouille successivement tous les points de cet horizon confus, glissant
ou s'arrêtant selon la rencontre.

Ah! voici des fenêtres sur lesquelles il aimait à se reposer autrefois;
ce sont celles de deux voisines lointaines dont les habitudes
différentes l'avaient depuis longtemps frappé.

L'une est une pauvre ouvrière levée avant le jour, et dont la silhouette
se dessine, bien avant dans la soirée, derrière son petit rideau de
mousseline; l'autre est une jeune artiste qui fait arriver, par
instants, jusqu'à ma mansarde ses vocalisations capricieuses. Quand
leurs fenêtres s'ouvrent, celle de l'ouvrière ne laisse voir qu'un
modeste ménage, tandis que l'autre montre un élégant intérieur; mais
aujourd'hui une foule de marchands s'y pressent; on détend les draperies
de soie, on emporte les meubles, et je me rappelle maintenant que la
jeune artiste a passé ce matin sous ma fenêtre enveloppée dans un voile
et marchant de ce pas précipité qui annonce quelque trouble intérieur!
Ah! je devine tout! ses ressources se sont épuisées dans d'élégants
caprices ou auront été emportées par quelque désastre inattendu, et
maintenant la voilà tombée du luxe à l'indigence! Tandis que la
chambrette de l'ouvrière, entretenue par l'ordre et le travail, s'est
modestement embellie, celle de l'artiste est devenue la proie des
revendeurs. L'une a brillé un instant, portée par le flot de la
prospérité; l'autre côtoie à petits pas, mais sûrement, sa médiocrité
laborieuse.

Hélas! n'y a-t-il point ici pour tous une leçon? Est-ce bien dans ces
hasardeux essais, au bout desquels se rencontre l'opulence ou la ruine,
que l'homme sage doit engager les années de force et de volonté? Faut-il
considérer la vie comme une tâche continue qui apporte à chaque jour son
salaire, où comme un jeu qui décide de notre avenir en quelques coups?
Pourquoi chercher le danger des chances extrêmes? dans quel but courir à
la richesse par les périlleux chemins? Est-il bien sûr que le bonheur
soit le prix des éclatantes réussites plutôt que d'une pauvreté sagement
acceptée! Ah! si les hommes savaient quelle petite place il faut pour
loger la joie, et combien peu son logement coûte à meubler.

_Midi._ Je me suis longtemps promené dans la longueur de ma mansarde,
les bras croisés, la tête sur la poitrine! Le doute grandit en moi comme
une ombre qui envahit de plus en plus l'espace éclairé. Mes craintes
augmentent; l'incertitude me devient à chaque instant plus douloureuse!
il faut que je me décide aujourd'hui, avant ce soir! j'ai dans ma main
les dés de mon avenir et je tremble de les interroger.

_Trois heures._ Le ciel s'est assombri, un vent froid commence à venir
du couchant; toutes les fenêtres qui s'étaient ouvertes aux rayons d'un
beau jour, ont été refermées. De l'autre côté de la rue seulement, le
locataire du dernier étage n'a point encore quitté son balcon.

On reconnaît le militaire à sa démarche cadencée, à sa moustache grise
et au ruban qui orne sa boutonnière; on le devinerait à ses soins
attentifs pour le petit jardin qui décore sa galerie aérienne; car il y
a deux choses particulièrement aimées de tous les vieux soldats, les
fleurs et les enfants! Longtemps obligés de regarder la terre comme un
champ de bataille, et sevrés des paisibles plaisirs d'un sort abrité,
ils semblent commencer la vie à l'âge où les autres la finissent. Les
goûts des premières années, arrêtés chez eux par les rudes devoirs de la
guerre refleurissent, tout à coup, sous leurs cheveux blancs; c'est
comme une épargne de jeunesse dont ils touchent tardivement les
arrérages. Puis, condamnés si longtemps à détruire, ils trouvent
peut-être une secrète joie à créer et à voir renaître. Agents de la
violence inflexible, ils se laissent plus facilement charmer par la
faiblesse gracieuse! Pour ces vieux ouvriers de la mort, protéger les
frêles germes de la vie a tout l'attrait de la nouveauté.

Aussi le vent froid n'a pu chasser mon voisin de son balcon. Il laboure
le terrain de ses caisses vertes; il y sème, avec soin, les graines de
capucine écarlate, de volubilis et de pois de senteur. Désormais il
viendra tous les jours épier leur germination, défendre les pousses
naissantes contre l'herbe parasite ou l'insecte, disposer les fils
conducteurs pour les tiges grimpantes, leur distribuer avec précaution
l'eau et la chaleur!

Que de peines pour amener à bien cette moisson! Combien de fois je le
verrai braver pour elle, comme aujourd'hui, le froid ou le chaud, la
bise ou le soleil! Mais aussi, aux jours les plus ardents de l'été,
quand une poussière enflammée tourbillonnera dans nos rues, quand
l'oeil, ébloui par l'éclat du plâtre, ne saura où se reposer, et que les
tuiles échauffées nous brûleront de leurs rayonnements, le vieux soldat,
assis sous sa tonnelle, n'apercevra autour de lui que verdure ou que
fleurs, et respirera la brise rafraîchie par un ombrage parfumé. Ses
soins assidus seront enfin récompensés.

Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.

_Quatre heures._ Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'horizon a
pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se
déchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des
rires et des cris.

Je me suis toujours singulièrement amusé de ces «sauve qui peut» amenés
par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris à l'improviste,
perde le caractère factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour
trahir sa véritable nature.

Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibérée, qui, oubliant tout à
coup son insouciance de commande, court comme un écolier! c'est un
bourgeois économe qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble
de gâter son chapeau.

Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et
la toilette si soignée, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle
semble trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son camail de
velours moucheté par la grêle! C'est évidemment une lionne déguisée en
brebis.

Ici un jeune homme qui passait s'est arrêté pour recevoir dans sa main
quelques-uns des grains congelés qu'il examine. A voir, tout à l'heure,
son pas rapide et affairé, vous l'auriez pris pour un commis en
recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui étudie les effets de
l'électricité.

Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir après les raffales de
la giboulée; ces jeunes filles, tout à l'heure les yeux baissés, qui
s'enfuient maintenant avec des éclats de rire; ces gardes nationaux qui
renoncent à l'attitude martiale de leurs jours de service pour se
réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces métamorphoses.

Le voilà qui redouble! Les plus impassibles sont forcés de chercher un
abri. Je vois tout le monde se précipiter vers la boutique placée en
face de ma fenêtre, et qu'un écriteau annonce _à louer_. C'est la
quatrième fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du
menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient été employées à
l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a déjà effacé leur
travail; la boue déshonore les moulures de sa façade; des affiches de
ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque
nouveau locataire, l'élégant magasin a perdu quelque chose de son luxe.
Le voilà vide et livré aux passants! Que de destinées qui lui
ressemblent, et ne changent de maître, comme lui, que pour courir plus
vite à la ruine!»

Cette dernière réflexion m'a frappé: depuis ce matin, tout semble
prendre une voix pour me donner le même avertissement. Tout me
crie:--Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvreté; les joies
demandent à être cultivées avec suite; n'abandonne pas tes anciens
patrons pour te donner à des inconnus!

Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du
dedans? N'est-ce point moi-même qui donne ce langage à tout ce qui
m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volonté prête un
accent! Mais qu'importe si la leçon est sage? La voix qui parle tout bas
dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous révèle ce que
nous sommes, c'est-à-dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite
résulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de
sots et de méchants, c'est que la plupart des hommes se méconnaissent
eux-mêmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce
à quoi nous convenons!

Qu'irai-je faire, moi, au milieu de ces hardis aventuriers de la
finance! Pauvre moineau né sous les toits, je craindrais toujours
l'ennemi qui se cache dans le coin obscur; prudent travailleur, je
penserais au luxe de la voisine si subitement évanoui; observateur
timide, je me rappellerais les fleurs lentement élevées par le vieux
soldat, ou la boutique dévastée pour avoir changé de maîtres! Loin de
moi les festins au-dessus desquels pendent des épées de Damoclès! Je
suis un rat des champs; je veux manger mes noix et mon lard assaisonnés
par la sécurité.

Et pourquoi cet insatiable besoin d'enrichissement? Boit-on davantage
parce qu'on boit dans un plus grand verre? D'où vient cette horreur de
tous les hommes pour la médiocrité, cette féconde mère du repos et de la
liberté? Ah! c'est là surtout le mal que devraient prévenir l'éducation
publique et l'éducation privée. Lui guéri, combien de trahisons évitées,
que de lâchetés de moins, quelle chaîne de désordres et de crimes à
jamais rompue. On donne des prix à la charité, au sacrifice; donnez-en
surtout à la modération, car c'est la grande vertu des sociétés! Quand
elle ne crée pas les autres, elle en tient lieu.

_Six heures._ J'ai écrit aux fondateurs de la nouvelle entreprise une
lettre de remercîment et de refus! Cette résolution m'a rendu la
tranquillité. Comme le savetier, j'avais cessé de chanter depuis que je
logeais cette opulente espérance; la voilà partie, et la joie est
revenue!

O chère et douce Pauvreté! pardonne-moi d'avoir un instant voulu te fuir
comme on eût fui l'indigence; établis-toi ici à jamais avec tes
charmantes soeurs la Pitié, la Patience, la Sobriété et la Solitude;
soyez mes reines et mes institutrices; apprenez-moi les austères devoirs
de la vie; éloignez de ma demeure les infirmités de coeur et les
vertiges qui suivent la prospérité. Pauvreté sainte! apprends-moi à
supporter sans me plaindre, à partager sans hésitation, à chercher le
but de l'existence plus haut que les plaisirs, plus loin que la
puissance. Tu fortifies le corps, tu raffermis l'âme, et, grâce à toi,
cette vie à laquelle l'opulent s'attache comme à un rocher, devient un
esquif dont la mort peut dénouer le câble sans éveiller notre désespoir.
Continue à me soutenir, ô toi que la Christ a surnommée _la
Bienheureuse_.



CHAPITRE IV.

AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.


_9 avril._ Les belles soirées sont revenues; les arbres commencent à
déplisser leurs bourgeons; les hyacinthes, les jonquilles, les violettes
et les lilas parfument les éventaires des bouquetières; la foule a
repris ses promenades sur les quais, sur les boulevards. Après dîner, je
suis aussi descendu de ma mansarde pour respirer l'air du soir.

C'est l'heure où Paris se montre dans toute sa beauté. Pendant la
journée, le plâtre des façades fatigue l'oeil par sa blancheur monotone,
les chariots pesamment chargés font trembler les pavés sous leurs roues
colossales, la foule empressée se croise et se heurte, uniquement
occupée de ne point manquer l'instant des affaires; l'aspect de la ville
entière a quelque chose d'âpre, d'inquiet et de haletant; mais dès que
les étoiles se lèvent, tout change; les blanches maisons s'éteignent
dans une ombre vaporeuse; on n'entend plus que le roulement des voitures
qui courent à quelque fête; on ne voit que passants flâneurs ou joyeux;
le travail a fait place aux loisirs. Maintenant chacun respire de cette
course ardente à travers les occupations du jour; ce qui reste de force
est donné au plaisir! Voici les bals qui éclairent leurs péristyles, les
spectacles qui s'ouvrent, les boutiques de friandises qui se dressent le
long des promenades, les crieurs de journaux qui font briller leur
lanterne. Paris a décidément déposé la plume, le mètre et le tablier;
après la journée livrée au travail, il veut la soirée pour jouir; comme
les maîtres de Thèbes, il a remis au lendemain les affaires sérieuses.

J'aime à partager cette heure de fête, non pour me mêler à la gaîté
commune, mais pour la contempler. Si la joie des autres aigrit les
coeurs jaloux, elle fortifie les coeurs soumis; c'est le rayon de soleil
qui fait épanouir ces deux belles fleurs qu'on nomme la _confiance et
l'espoir_.

Seul au milieu de la multitude riante, je ne me sens point isolé, car
j'ai le reflet de sa gaieté; c'est ma famille humaine qui se réjouit de
vivre; je prends une part fraternelle à son bonheur. Compagnons d'armes
dans la bataille terrestre, qu'importe à qui va le prix de la victoire?
Si la fortune passe à nos côtés sans nous voir, et prodigue ses caresses
à d'autres, consolons-nous comme l'ami de Parménion, en disant:--Ceux-là
sont aussi Alexandre!

Tout en faisant ces réflexions, j'allais devant moi, à l'aventure. Je
passais d'un trottoir à l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrêtais
aux boutiques et aux affiches! Que de choses à apprendre dans les rues
de Paris! Quel Musée? Fruits inconnus, armes étranges, meubles d'un
autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des
grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est là par
échantillons.

Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres
et devant l'étalage des marchands! rien ne lui a été enseigné, et il a
une première idée de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un
palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes à sucre en vente sur le
Pont-Neuf. Les peaux rouges exposées à la salle Valentino lui ont appris
à mimer la danse du bison et à fumer le calumet; il a fait manger les
lions de Carter; il connaît les principaux costumes nationaux d'après la
collection de Babin; les étalages de Goupil lui ont mis sous les yeux
les chasses au tigre de l'Afrique et les séances du Parlement anglais;
il a fait connaissance, à la porte du bureau de l'_Illustration_, avec
la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes
l'instruire, mais non l'étonner: car aucune chose n'est complétement
nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq
parties du monde, et, à chaque étrangeté dont vous croirez l'éblouir, il
vous répondra par le mot sacramentel et populaire: _Connu_.

Mais cette variété d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde,
n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une
perpétuelle excitation pour l'imagination éveillée, un premier échelon
toujours dressé devant nos songes. En la voyant, que de voyages
entrepris par la pensée, quelles aventures rêvées, combien de
merveilleux tableaux ébauchés! Je ne regarde jamais, près des bains
Chinois, cette boutique tapissée de jasmins des Florides et pleine de
magnolias, sans voir se dérouler devant mes yeux toutes les clairières
des forêts du nouveau monde décrites par l'auteur d'Atala.

Puis, quand cette étude des choses, et cet entretien avec la pensée ont
amené la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures
et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour
la méditation! L'éclair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au
passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez à comprendre ces
révélations incomplètes, comme l'antiquaire s'efforce de déchiffrer
l'inscription mutilée de quelque vieux monument, vous bâtissez une
histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux émouvants de
l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalités du
réel.

Hélas! en passant près de la porte cochère d'un hôtel, j'ai, tout à
l'heure, aperçu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le
moins lumineux, un homme était debout, la tête nue et tendant son
chapeau à la charité des passants. Son habit avait cette propreté
indigente qui prouve une misère longtemps combattue. Boutonné avec soin,
il cachait l'absence du linge. Le visage à demi voilé par de longs
cheveux gris et les yeux fermés, comme s'il eût voulu échapper au
spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans
mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction à côté de cette
indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'échapper à
l'importunité de la plainte, ils détournaient les yeux! Tout à coup la
porte cochère a glissé sur ses gonds; un équipage très-bas, garni de
lanternes d'argent et traîné par deux chevaux noirs, est sorti
doucement, puis s'est élancé vers le faubourg Saint-Germain. A peine
ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des
fleurs de bal! la lueur des lanternes a passé comme une raie sanglante
sur la pâle figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un éclair a
illuminé son regard qui a poursuivi l'opulent équipage jusqu'à ce qu'il
ait disparu dans la nuit!

J'ai laissé tomber dans le chapeau toujours étendu une légère aumône, et
je suis passé vite!

Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui
tourmente notre siècle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli
égoïste de celui qui jouit!

Tout le plaisir de cette promenade s'est évanoui; j'ai cessé de regarder
autour de moi pour rentrer en moi-même. Au spectacle animé et mouvant de
la rue a succédé la discussion intérieure de tous ces douloureux
problèmes écrits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes
humaines, mais plus clairement posés de nos jours.

Je songeais à l'inutilité de tant de combats qui n'avaient fait que
déplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus
passionnés renouvelant, de génération en génération, la sanglante
histoire d'Abel et de Caïn; et, attristé par ces lugubres images, je
marchais à l'aventure, lorsque le silence qui s'était fait autour de moi
m'a insensiblement retiré à ma préoccupation.

J'étais arrivé à une de ces rues écartées où l'aisance sans faste et la
méditation laborieuse aiment à s'abriter. Aucune boutique ne bordait les
trottoirs faiblement éclairés, on n'entendait que le bruit éloigné des
voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement
leurs demeures.

Je reconnus aussitôt la rue, bien que je n'y fusse venu qu'une fois.

Il y avait de cela deux années: à la même époque, je longeais la Seine,
dont les berges noyées dans l'ombre laissaient le regard s'étendre en
tous sens, et à laquelle l'illumination des quais et des ponts donnait
l'aspect d'un lac enguirlandé d'étoiles. J'avais atteint le Louvre,
lorsqu'un rassemblement formé près du parapet m'arrêta: on entourait un
enfant d'environ six ans, qui pleurait. Je demandai la cause de ses
larmes.

--Il paraît qu'on l'a envoyé promener aux Tuileries, me dit un maçon qui
revenait du travail, sa truelle à la main; le domestique qui le
conduisait à trouvé là des amis et a dit à l'enfant de l'attendre tandis
qu'il allait prendre un _canon_; mais faut croire que la soif lui sera
venue en buvant, car il n'a pas reparu, et le petit ne retrouve plus son
logement.

--Ne peut-on lui demander son nom et son adresse?

--C'est ce qu'ils font depuis une heure; mais tout ce qu'il peut dire,
c'est qu'il s'appelle Charles, et que son père est M. Duval... Il y en a
douze cents dans Paris, des Duval.

--Ainsi il ne sait pas le nom du quartier où il demeure?

--Ah bien oui! vous ne voyez donc pas que c'est un petit riche? Ça n'est
jamais sorti qu'en voiture, ou avec un laquais; ça ne sait pas se
conduire tout seul.

Ici le maçon fut interrompu par quelques voix qui s'élevaient au-dessus
des autres.

--On ne peut pas le laisser sur le pavé, disaient les uns.

--Les enleveurs d'enfants l'emporteraient, continuaient les autres.

--Il faut l'emmener chez le commissaire.

--Ou à la préfecture de police.

--C'est cela, viens, petit!

Mais l'enfant, que ces avertissements de danger et ces noms de police et
de commissaire avaient effrayé, criait plus fort, en reculant vers le
parapet. On s'efforçait en vain de le persuader, sa résistance
grandissait avec son inquiétude, et les plus empressés commençaient à se
décourager, lorsque la voix d'un petit garçon s'éleva au milieu du
débat.

--Je le connais bien, moi, dit-il en regardant l'enfant perdu; il est de
notre quartier.

--Quel quartier?

--Là-bas, de l'autre côté des boulevards, _rue des Magasins_.

--Et tu l'as déjà vu?

--Oui, oui, c'est le fils de la grande maison au bout de la rue, où il y
a une porte à grille avec des pointes dorées.

L'enfant redressa vivement la tête, et les larmes s'arrêtèrent dans ses
yeux.

Le petit garçon répondit à toutes les questions qui lui furent
adressées, et donna des renseignements qui ne pouvaient laisser aucun
doute. L'enfant égaré le comprit, car il s'approcha de lui comme s'il
eût voulu se mettre sous sa protection.

--Ainsi, tu peux le conduire à ses parents? demanda le maçon qui avait
écouté l'explication avec un véritable intérêt.

--Ça ne sera pas malin, répliqua le petit garçon, c'est ma route.

--Alors tu t'en charges?

--Il n'a qu'à venir.

Et, reprenant le panier qu'il avait déposé sur le trottoir, il se
dirigea vers la poterne du Louvre.

L'enfant perdu le suivit.

--Pourvu qu'il le conduise bien! dis-je en les voyant s'éloigner.

--Soyez donc calme, reprit le maçon; le petit en blouse a le même âge
que l'autre; mais, comme on dit, _ça connaît les couleurs_; la misère,
voyez-vous, est une fameuse maîtresse d'école!

Le rassemblement s'était dispersé; je me dirigeai à mon tour vers le
Louvre; l'idée m'était venue de suivre les deux enfants afin de prévenir
toute erreur.

Je ne tardai pas à les rejoindre; ils marchaient l'un près de l'autre,
déjà familiarisés et causant.

Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval
portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon goût à
l'opulence: sa veste serrée à la taille était artistement soutachée, un
pantalon plissé depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis
à boutons de nacre, et une casquette de velours cachait à demi ses
cheveux bouclés. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les
dernières limites de la pauvreté, mais de celle qui résiste et ne
s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diaprée de morceaux de teintes
différentes, indiquait la persistance d'une mère laborieuse luttant
contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop
courtes, laissaient voir des bas reprisés à plusieurs fois, et il était
évident que ses souliers n'avaient point été primitivement destinés à
son usage.

Les physionomies des deux enfants ne différaient pas moins que leur
costume. Celle du premier était délicate et distinguée; l'oeil d'un bleu
limpide, la peau fine, les lèvres souriantes, lui donnaient un charme
d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient
une certaine rudesse; le regard était vif et mobile, le teint bruni, la
bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence
aiguisée par une précoce expérience; il marchait avec confiance au
milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans
hésitation leurs mille détours.

J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dîner de son père,
alors occupé sur la rive gauche de la Seine; la responsabilité dont il
était chargé l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reçu ces dures
mais puissantes leçons de la nécessité que rien n'égale, ni ne remplace.
Malheureusement les besoins du pauvre ménage l'avaient forcé à négliger
l'école, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrêtait devant
les gravures et demandait à son compagnon de lui en lire les
inscriptions.

Nous atteignîmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, où l'enfant égaré
commença à se reconnaître; malgré la fatigue il pressa le pas; un
trouble mêlé d'attendrissement l'agitait; à la vue de sa maison il
poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dorées; une femme,
qui attendait sur le seuil, le reçut dans ses bras, et, aux exclamations
de joie, au bruit des baisers, j'eus bientôt reconnu sa mère.

Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoyé de
tous côtés à leur recherche et attendait dans une anxiété palpitante.

Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui était arrivé: elle me remercia
avec effusion, et chercha le petit garçon qui avait reconnu et reconduit
son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.

C'était la première fois que je revenais depuis dans ce quartier. La
reconnaissance de la mère avait-elle persisté? Les deux enfants
s'étaient-ils retrouvés, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il
abaissé devant eux cette barrière qui peut distinguer les classes, mais
qui ne devrait point les diviser?

Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixés
sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout à coup je la vis
s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je
les reconnus au premier coup d'oeil: c'étaient l'enfant trouvé près du
parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier
avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile
grise, dont la propreté touchait presque à l'élégance, était serrée à la
taille par une ceinture de cuir verni; il était chaussé de forts
souliers, mais faits à son pied, et coiffé d'une casquette de coutil
toute neuve.

Au moment où je l'aperçus il tenait des deux mains un énorme bouquet de
lilas auquel son compagnon s'efforçait d'ajouter des narcisses et des
primevères; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le
fils de M. Duval ne rentra qu'après avoir vu son compagnon tourner le
coin de la rue.

J'accostai alors ce dernier et lui rappelai notre rencontre; il me
regarda un instant, puis parut me reconnaître.

--Pardon, excuse, si je ne vous salue pas, dit-il gaiement, mais il faut
mes deux mains pour le bouquet que m'a donné M. Charles.

--Vous êtes donc devenus bons amis? demandai-je.

--Oh! je crois bien, dit l'enfant; maintenant mon père est riche aussi!

--Comment cela?

--M. Duval lui a prêté un peu d'argent; il s'est mis en chambre où il
fabrique pour son compte, et moi je vais à l'école.

--Au fait, repris-je en remarquant pour la première fois la croix qui
décorait la blouse de l'enfant; je vois que vous êtes _empereur!_

--M. Charles m'aide à étudier, et comme ça je suis devenu le plus fort
de toute la classe.

--Vous venez alors de prendre votre leçon?

--Oui, et il m'a donné du lilas, car il y a un jardin où nous jouons
ensemble et qui fournit ma mère de fleurs.

--Alors c'est comme si vous en aviez une part.

--Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voilà rendu; au
revoir, monsieur.

L'enfant me fit de la tête un salut souriant, et disparut.

Je continuai ma route, pensif, mais le coeur soulagé. Si j'avais vu
ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misère, ici je
trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvreté. La bonne
volonté avait adouci, des deux côtés, les inégalités trop rudes, et
établi entre l'humble atelier et le brillant hôtel un chemin de bon
voisinage. Loin de prêter l'oreille à la voix de l'intérêt, chacun avait
écouté celle du dévouement, et il n'était resté place, ni au dédain, ni
à l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperçu
près de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux
enfant de l'ouvrier chargé de fleurs et la bénissant! Le problème, si
difficile et si périlleux à discuter rien qu'avec le droit, je venais de
le voir résolu par l'amour!



CHAPITRE V.

LA COMPENSATION.


_Dimanche 27 mai._ Les capitales ont cela de particulier que les jours
de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des
oiseaux auxquels la liberté vient d'être rendue, les populations sortent
de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne.
C'est à qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un
buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans
les champs; la ville est oubliée jusqu'au soir où l'on revient le
chapeau fleuri d'une branche d'aubépine et le coeur égayé d'un doux
souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.

Ces velléités champêtres sont surtout remarquables à Paris. Les beaux
jours venus, employés, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience
chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie
pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'épiciers et de
marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de découvrir un vrai
champ de navets. Le père de famille commence l'instruction pratique de
son fils en lui montrant du blé qui n'a pas la forme de petits pains et
des choux «à l'état sauvage.» Dieu sait que de rencontres, de
découvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odyssée en
parcourant la banlieue et ne pourrait écrire le pendant du fameux
_Voyage par terre et par mer de Paris à Saint-Cloud!_

Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de
partout, pour qui notre Babylone française n'est que le caravansérail de
l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs
qui, comme le héros d'Homère, ont abordé leur patrie intellectuelle
après avoir vu «beaucoup de peuples et de cités;» mais du Parisien
sédentaire, rangé, vivant à son étage comme le mollusque sur son rocher,
curieux vestige de la crédulité, de la lenteur et de la bonhomie des
siècles passés.

Car une des singularités de Paris est de réunir vingt populations
complétement différentes de moeurs et de caractère. A côté des bohémiens
du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrés
de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de
travailleurs établis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge
sur laquelle la même aiguille ramène successivement les mêmes heures. Si
aucune autre ville n'offre des vies plus éclatantes, plus agitées,
aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en
est des grandes cités comme de la mer; l'orage ne trouble que la
surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une région
inaccessible au mouvement et au bruit.

Pour ma part je campais au bord de cette région sans l'habiter
véritablement. Placé en dehors des turbulences publiques, je vivais
réfugié dans mon isolement, mais sans pouvoir détacher ma pensée de la
lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec
angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funérailles! pour qui
regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que
l'ignorance qui peut rendre étranger à la vie extérieure; l'égoïsme même
ne suffit point pour cela.

Ces réflexions que je faisais à part moi, dans ma mansarde, étaient
entrecoupées par tous les «actes domestiques» auxquels se livre
forcément un célibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volonté.
En poursuivant mes déductions, j'avais ciré mes bottes, brossé mon
habit, noué ma cravate; j'étais enfin arrivé à ce moment solennel où
l'on se demande, comme Dieu après la création du monde, _si l'on trouve
cela bien_.

Une grande résolution venait de m'arracher à mes habitudes: la veille,
des affiches m'avaient appris que c'était fête à Sèvres, que la
manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Séduit, le matin
même, par la beauté du ciel, je m'étais subitement décidé à y aller.

En arrivant au débarcadère de la rive gauche, j'aperçus la foule qui se
hâtait, attentive à ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres
avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Français à
l'exactitude. Certains d'être commandés par l'heure, ils se résigneront
à lui obéir; ils apprendront à attendre quand ils ne pourront plus être
attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de
grandes qualités inoculées à certains peuples par la position
géographique, par la nécessité politique, par les institutions! La
création d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour
être entassée tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacédémoniens.

Je me suis trouvé dans un wagon près de deux soeurs déjà sur le retour,
appartenant à la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai
parlé plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour
m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute
leur histoire.

Ce sont deux pauvres filles restées orphelines à quinze ans et qui,
depuis, ont vécu comme vivent les femmes qui travaillent, d'économie et
de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la
même maison, elles ont vu dix maîtres s'y succéder et s'enrichir, sans
que rien ait changé dans leur sort. Elles habitent toujours la même
chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis où l'air et
le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le
prolongent après la nuit, et voient les années se joindre aux années
sans que leur vie ait été marquée par aucun autre événement que l'office
du dimanche, une promenade ou une maladie.

La plus jeune de ces dignes ouvrières a quarante ans et obéit à sa soeur
comme elle le faisait toute petite. L'aînée la surveille, la soigne et
la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on
ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux
enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se désaccoutumer d'obéir,
l'autre de protéger.

Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus
jeunes que leur âge: ignorantes de tout, elles s'étonnent sans cesse.
Nous ne sommes point arrivés à Clamart qu'elles s'écrieraient
volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne _croyaient
pas le monde si grand!_

C'est la première fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il
faut voir les saisissements, les frayeurs, les résolutions courageuses!
Tout les émerveille! Elles ont dans leur âme un arriéré de jeunesse qui
les rend sensibles à ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les
premières années. Pauvres créatures qui, en ayant gardé les sensations
d'un autre âge, en ont perdu la grâce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose
de saint dans cette ingénuité que leur a conservée le jeûne de toutes
les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage
d'enchaîner le ridicule à ce nom de vieille fille qui rappelle tant de
déceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de délaissement! Maudit
celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur
involontaire; et qui a couronné d'épines des cheveux blanchis!

Les deux soeurs s'appellent Françoise et Madeleine; leur voyage
d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fièvre
du siècle les a gagnées à leur insu. Hier Madeleine a subitement jeté
cette idée de promenade, Françoise l'a accueillie sur-le-champ.
Peut-être eût-il mieux valu ne point céder à la tentation offerte par la
jeune soeur; mais «on fait des folies à tout âge,» comme le remarque
philosophiquement la prudente Françoise. Quant à Madeleine, elle ne
regrette rien; c'est le mousquetaire du ménage.

--Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»

Et la soeur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que
toutes deux sont dans une crise d'indépendance.

Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie!
elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir
des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La
rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la
rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais
tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent.
Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et
Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu
d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget.
Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une
semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux soeurs
est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants
les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.

Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire.
Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite,
Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au
soleil; à gauche, Meudon avec ses _villas_, ses bois, ses vignes et son
château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en
jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette
surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage
d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail
qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.

Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux soeurs le
sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les
jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de
retour.

Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées
devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en
conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace
des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque
où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait
les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où
l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa
croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu
faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces
instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui
sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu
employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de
ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.

Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les
deux soeurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein
vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à
l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres.
Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de
ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations
de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne
trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est
une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis,
quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir
que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans
doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et
l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si
l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un
sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités
champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa
naïveté!

C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée
céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle
Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal,
elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.

--Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des soeurs, qui oublie toujours
que la France n'en a plus.

Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me
suivre.

Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile
prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer
à toutes les substances!

La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme,
celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce
sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie:
aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre,
les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre
action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le
bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être
isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.

C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la
collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le
sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une
élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence
amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil
autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la
fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On
trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.

Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements
historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui
n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque
oeuvre, et sa soeur répond par une exclamation de surprise.

Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de
quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière
et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un
souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans
son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, _qui ne se
fabrique que pour les rois!_ Je ne veux pas la détromper en lui disant
que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa
soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à
douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence?
Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos
chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée
que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes
erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui
ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se
compose.

En quittant la manufacture, les deux soeurs, qui se sont emparées de moi
avec la liberté des bons coeurs, m'invitent à partager la collation
qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant
de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque
embarras.

Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le
coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites
qu'ombragent deux noyers.

Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner
sur l'herbe! En aidant sa soeur à retirer du panier les provisions, elle
me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises.
Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester
orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a,
pour sa soeur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du
souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont
conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait
faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des
cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.

Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance.
Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti.
Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au
pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les
maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de
l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques
ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un
océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle
nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je
m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.

Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine
et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour
savoir l'heure.

La fête est encore plus animée; l'orchestre fait retentir ses éclats de
trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants à regarder;
mais j'ai promis aux deux soeurs de les reconduire à la station de
Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hâte de remonter le sentier
qui mène aux noyers.

Près d'arriver, j'entends des voix de l'autre côté de la haie; Madeleine
et Françoise parlent à une pauvre fille dont les vêtements sont brûlés,
les mains noires et le visage enveloppé de linges sanglants. Je
comprends que c'est une des jeunes ouvrières employées à la fabrique de
poudre fulminante établie plus haut, sur les bruyères. Une explosion a
eu lieu quelques jours auparavant; la mère et la soeur aînée de la jeune
fille ont péri; elle-même a échappé par miracle et se trouve aujourd'hui
sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espèce de langueur
résignée de ceux qui ont toujours souffert. Les deux soeurs sont émues;
je les vois se consulter tout bas, puis Françoise tirer d'une petite
bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner à la
pauvre fille.

Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, près d'en
atteindre le bout, je rencontre les vieilles soeurs qui me crient
qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent à
pied!

Je comprends alors que l'argent destiné au voyage vient d'être donné à
la mendiante!

Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours à la jeune fille
blessée; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers
Françoise et Madeleine, en leur déclarant que nous ferons route
ensemble.

                   *       *       *       *       *

Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laissées
enivrées de leur journée, dont le souvenir les rendra longtemps
heureuses!

Ce matin, je plaignais ces destinées obscures et sans plaisirs;
maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations à toutes les
épreuves. La rareté des distractions donne à la moindre joie une saveur
inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes
blasés ne sentent plus; la satiété a ôté à leur âme l'appétit, tandis
que la privation conserve ce premier des dons humains, _la facilité du
bonheur_!

Ah! voilà ce que je voudrais persuader à tous; aux riches pour qu'ils
n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.

Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la
plus rare des vertus.

Madeleine et Françoise! pauvres vieilles filles déshéritées de tout,
sauf de courage, de résignation et de bon coeur, priez pour les
désespérés qui s'abandonnent eux-mêmes, pour les malheureux qui haïssent
et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de pitié!



CHAPITRE VI.

L'ONCLE MAURICE.


_7 juin.--Quatre heures du matin._ Je ne m'étonne pas d'entendre,
lorsque je me réveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma
fenêtre; il faut habiter comme eux et moi le dernier étage pour savoir
jusqu'à quel point le matin est gai sous les toits! C'est là que le
soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur
des jardins et des bois, là qu'un papillon égaré s'aventure parfois à
travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrière
diligente saluent le lever du jour. Les étages inférieurs sont encore
plongés dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici règnent déjà le
travail, la lumière et les chants!

Quelle vie autour de moi! voilà l'hirondelle qui revient de la
provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux
secouent leurs ailes humides de rosée en se poursuivant dans les rayons
de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fenêtres, et leurs frais
visages saluent l'aurore! Heure charmante de réveil où tout se reprend à
la sensation et au mouvement, où la première lueur frappe la création
pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la
Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les
angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir
se glisse dons les coeurs abattus. Mais ce n'est, hélas! qu'un court
répit! tout reprendra bientôt sa marche! la grande machine humaine va se
remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gémissements,
ses froissements et ses ruines!

Le calme de cette première heure me rappelle celui des premières années.
Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les
illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous!
Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'où vient cette tristesse et cette
solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la même
pour l'individu et pour les sociétés: on part d'un bonheur facile,
d'enchantements naïfs, pour arriver aux désillusions et aux amertumes!
La route commencée parmi les aubépines et les primevères aboutit
rapidement aux déserts ou aux précipices! Pourquoi tant de confiance
d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc
destinée qu'à rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner à
l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne
doivent-ils enfin trouver de repos que dans une éternelle enfance?

Combien de fois déjà je me suis adressé ces questions! La solitude a cet
avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mêmes
idées. Sans autre interlocuteur que soi-même, on donne toujours à la
conversation les mêmes tendances; on ne se laisse détourner, ni par les
préoccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation
différente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper
aux mêmes portes!...

J'ai interrompu mes réflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect
du désordre, parce qu'il constate ou le mépris pour les détails, ou
l'inaptitude à la vie intérieure. Classer les objets au milieu desquels
nous devons vivre, c'est établir entre eux et nous des liens
d'appropriation et de convenance; c'est préparer les habitudes sans
lesquelles l'homme tend à l'état sauvage. Qu'est-ce, en effet, que
l'organisation sociale, sinon une série d'habitudes convenues d'après
des penchants naturels!

Je me défie de l'esprit et de la moralité des gens à qui le désordre ne
coûte aucun souci, qui vivent à l'aise dans les écuries d'Augias. Notre
entourage reflète toujours plus ou moins notre nature intérieure. L'âme
ressemble à ces lampes voilées qui, malgré tout, jettent au dehors une
lueur adoucie. Si les goûts ne trahissaient point le caractère, ce ne
seraient plus des goûts, mais des instincts.

En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrêtés sur
l'almanach de cabinet suspendu à ma cheminée. Je voulais m'assurer de la
date, j'ai lu ces mots écrits en grosses lettres: _Fête-Dieu!_

C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cité où la
religion n'a plus de solennités publiques; mais c'est bien l'époque si
heureusement choisie par la primitive Église, «La fête du Créateur, dit
Chateaubriand, arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa
puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations
nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule
plante veuve dans les campagnes.»

Que de souvenirs ces mots viennent d'éveiller en moi! Je laisse là ce
qui m'occupait; je viens m'accouder à la fenêtre, et, la tête appuyée
sur mes deux mains, je retourne, en idée, vers la petite ville où s'est
écoulée ma première enfance.

La _Fête-Dieu_ était alors un des grands événements de ma vie! Pour
mériter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer
laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements
d'espérance je me levais ce jour-là! Une sainte allégresse était dans
l'air. Les voisins, éveillés plutôt que de coutume, tendaient, le long
de la rue, des draps parsemés de bouquets ou des tapisseries à
personnages. J'allais de l'une à l'autre, admirant, tour à tour, les
scènes de sainteté du moyen âge, les compositions mythologiques de la
renaissance, les batailles antiques arrangées à la Louis XIV, et les
bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantômes semblait
sortir de la poussière du passé pour venir assister, immobile et
silencieux, à la sainte cérémonie. Je regardais, avec des alternatives
d'effroi et d'émerveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres
toujours levés, ces belles chasseresses lançant une flèche qui ne
partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin,
toujours occupés à jouer de la flûte aux pieds de bergères éternellement
souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrière ces tableaux
mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je
m'attendais à les voir se détacher de la muraille pour prendre leur rang
dans le cortége! Mais ces impressions étaient vagues et fugitives. Ce
qui dominait tout le reste était une joie expansive et cependant
tempérée. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs
effeuillées, de ces appels de jeunes filles, de cette gaieté qui
s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emporté malgré soi.
Les bruits de la fête retentissaient dans le coeur en mille échos
mélodieux. On était plus indulgent, plus dévoué, plus aimant! Dieu ne se
manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mêmes.

Et que d'autels improvisés! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de
triomphe en feuillage! quelle émulation entre les divers quartiers pour
la construction de ces _reposoirs_ où la procession devait faire halte!
C'était à qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.

J'y ai trouvé l'occasion de mon premier sacrifice!

Les guirlandes étaient à leurs places, les cierges allumés, le
tabernacle orné de roses; mais il en manquait une qui pût lui servir de
couronne! Tous les parterres du voisinage avaient été moissonnés. Seul,
je possédais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier
donné par ma mère à mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis
plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'épanouir sur l'arbuste.
Elle était là, à demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une
longue espérance et d'un naïf orgueil! J'hésitai quelques instants! nul
ne me l'avait demandée; je pouvais facilement éviter sa perte! Aucun
reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en élevait un sourdement en
moi-même. Quand tous les autres s'étaient dépouillés, devais-je seul
garder mon trésor? Fallait-il donc marchander à Dieu un des présents que
je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernière pensée, je
détachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du
tabernacle.

Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux,
m'a-t-il laissé un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien
sûr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-même, plutôt
que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit être compté
au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point comptée à l'enfant? Ne
dédaignons point les humbles générosités du premier âge; ce sont elles
qui accoutument l'âme à l'abnégation et à la sympathie. Cette rose
mousseuse, je l'ai gardée longtemps comme un saint talisman; j'aurais dû
la garder toujours comme le souvenir de la première victoire remportée
sur moi-même.

Depuis bien des années, je n'ai point revu les solennités de la
_Fête-Dieu_; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations
d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait passé, ces
promenades à travers les carrefours jonchés de fleurs et ombragés de
rameaux verts! Enivré par les derniers parfums d'encens qui se mêlaient
aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans
toucher la terre; je souriais à tout; le monde entier était à mes yeux
le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!

Du reste, cette sensation n'était point l'exaltation d'un moment; plus
intense à certains jours, elle persistait néanmoins dans l'ordinaire de
la vie. Bien des années se sont écoulées ainsi au milieu d'un
épanouissement de coeur et d'une confiance qui empêchait la douleur,
sinon de venir, du moins de rester. _Certain de ne pas être seul_, je
reprenais bientôt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il
entend, à côté, la voix de sa mère. Pourquoi ai-je perdu cette assurance
des premières années? Ne sentirais-je plus aussi profondément que _Dieu
est là_?

Etrange enchaînement de nos idées! Une date vient de me rappeler mon
enfance, et voilà que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'où
vient donc la plénitude de bonheur de ces commencements? A bien
regarder, rien n'est sensiblement changé dans ma condition. Je possède,
comme alors, la santé et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus
la responsabilité! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'était
faite, un autre avait le souci de prévoir. En paix avec moi-même, pourvu
que j'eusse accompli les devoirs présents, j'abandonnais l'avenir à la
prudence de mon père! Ma destinée était un vaisseau dont je n'avais
point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un
simple passager. Là était tout le secret de ma joyeuse sécurité! Depuis,
la sagesse humaine me l'a enlevée. Chargé seul de mon sort, j'ai voulu
en devenir le maître au moyen d'une lointaine prévoyance; j'ai tourmenté
le présent par mes préoccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement à la
place de la providence, et l'heureux enfant s'est transformé en homme
soucieux!

Triste progrès et peut-être grande leçon! Qui sait si plus d'abandon
envers celui qui régit le monde ne m'eût point épargné toutes ces
angoisses? Peut-être le bonheur n'est-il possible ici-bas qu'à la
condition de vivre, comme l'enfant, livré aux devoirs de chaque journée
et confiant, pour le reste, en la bonté de notre Père divin.

Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me
raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pensée; je le revois
avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa
voix toujours égale et caressante comme un souffle d'été! Son souvenir
garde ma vie et l'éclaire. Lui aussi a été ici-bas un saint et un
martyr. D'autres ont montré les chemins du ciel; lui, il a fait voir les
sentiers de la terre!

Mais, sauf les anges chargés de tenir compte des dévouements inconnus et
des vertus cachées, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice?
Seul, peut-être, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son
histoire!

Eh bien, je veux l'écrire, non pour les autres, mais pour moi-même! On
dit qu'à la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus
digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'âme doit se sentir, de
même, relevée et ennoblie!

Un rayon de soleil levant éclaire la petite table sur laquelle j'écris;
la brise m'apporte l'odeur des résédas, et les hirondelles tournoient
avec des cris joyeux au-dessus de ma fenêtre!... L'image de mon oncle
Maurice sera ici à sa place parmi les chants, la lumière et les
parfums...

_Sept heures._ Il en est des destinées comme des aurores: les unes se
lèvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyées dans de sombres
nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernières. Il vint au monde
si chétif qu'on le crut condamné à mourir; mais, malgré ces prévisions,
que l'on pouvait appeler des espérances, il continua à vivre souffrant
et contrefait.

Son enfance, dépourvue de toutes les grâces, le fut également de toutes
les joies. Opprimé à cause de sa faiblesse, raillé pour sa laideur, le
petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le
montrant au doigt.

Cependant sa mère lui restait, et ce fut à elle que l'enfant reporta les
élans d'un coeur repoussé. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'âge où
l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient
dédaigné les autres. Son instruction eût pu lui ouvrir toutes les
carrières; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui
gardaient l'entrée de sa ville natale!

Renfermé dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre
distraction, entre ses écritures et ses calculs, que la lecture et les
visites de sa mère. Aux beaux jours d'été, elle venait travailler à la
porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantées par
Maurice. Alors même qu'elle gardait le silence, sa présence était une
distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues
aiguilles à tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui
rappelait tant d'épreuves courageusement supportées; il pouvait, de loin
en loin, appuyer une main caressante sur ces épaules courbées et
échanger un sourire!

Cette consolation devait bientôt lui être enlevée. La vieille mère tomba
malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer à tout espoir.
Maurice, éperdu à l'idée d'une séparation qui le laissait désormais seul
sur la terre, s'abandonna à une douleur sans mesure. A genoux, près du
lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la
serrait entre ses bras comme s'il eût voulu la retenir dans la vie. La
mère s'efforçait de lui rendre ses caresses, de répondre; mais ses mains
étaient glacées, sa voix déjà éteinte. Elle ne put qu'approcher ses
lèvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour
jamais!

On voulut emmener Maurice, mais il résista, en se penchant sur cette
forme désormais immobile.

--Morte! s'écria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitté, celle
qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mère! que me reste-t-il
alors ici-bas?

Une voit étouffée répondit:

--Dieu!

Maurice se redressa épouvanté! Était-ce un dernier soupir de la morte ou
sa propre conscience qui avait répondu? Il ne cherchât point à le
savoir; mais il avait compris la réponse, et l'accepta.

Ce fut alors que je commençai à le connaître. J'allais souvent le voir à
la petite maison d'octroi; il se prêtait à mes jeux d'enfant, me
racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs.
Déshérité de toutes les grâces qui attirent, il se montrait indulgent
pour ceux qui venaient à lui. Sans s'offrir jamais, il était toujours
prêt à accueillir. Abandon, dédain, il subissait tout avec une patiente
douceur, et sur cette croix de la vie où l'insultaient ses bourreaux, il
répétait, comme le Christ: «Pardonnez-leur, mon père; ils ne savent ce
qu'ils font.»

Aucun autre employé ne montrait autant de probité, de zèle et
d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se
sentaient repoussés par sa difformité. Privé de protecteurs, il vit
toujours ses droits méconnus. On lui préférait ceux qui avaient su
plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on
semblait lui faire grâce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il
avait supporté le dédain; méconnu par les hommes, il levait les yeux
plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.

Il habitait dans le faubourg une vieille maison où logeaient des
ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonnés. Une seule de ses
voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde où pénétraient la
pluie et le vent. C'était une jeune fille pâle, silencieuse, sans
beauté, et que recommandait seulement sa misère résignée. On ne la
voyait jamais adresser la parole à une autre femme; aucun chant
n'égayait sa mansarde. Enveloppée dans un morne abattement comme dans
une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction.
Sa langueur avait touché Maurice; il essaya de lui parler; elle répondit
avec douceur, mais brièvement. Il était aisé de voir que son silence et
sa solitude lui étaient plus chers que la bienveillance du petit bossu;
il se le tint pour dit et redevint muet.

Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait à grand'peine; bientôt le
travail s'arrêta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et
que les fournisseurs refusaient de lui faire crédit. Il courut aussitôt
chez ces derniers et s'engagea à leur payer secrètement ce qu'ils
donneraient à Toinette.

Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chômage continuait
pour la jeune couturière qui finit par s'effrayer des obligations
qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer
avec eux, et, dans cette explication, tout se découvrit.

Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le
remercier à genoux. Sa froideur habituelle avait fait place à un
inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance eût
fondu toutes les glaces de ce coeur engourdi.

Délivré dès lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus
d'efficacité à ses bienfaits. Toinette devint pour lui une soeur aux
besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mère,
c'était la première fois qu'il pouvait mêler quelqu'un à sa vie. La
jeune fille recevait ses soins avec une sensibilité réservée. Tous les
efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle
paraissait touchée de sa bonté; elle le lui exprimait parfois avec
effusion; mais là s'arrêtaient ses confidences. Penché sur ce coeur
fermé, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vérité, il s'y appliquait
peu: tout entier au bonheur de n'être plus seul, il acceptait Toinette
telle que ses longues épreuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne
souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.

Insensiblement cette idée s'empara de son esprit jusqu'à y effacer tout
le reste. La jeune fille était sans famille ainsi que lui; l'habitude
avait adouci à ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec
une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus?
Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait été
repoussé par Maurice comme un rêve; mais le hasard semblait avoir
travaillé à en faire une réalité. Après bien des hésitations, il
s'enhardit et se décida à lui parler.

C'était un soir: le petit bossu très-ému se dirigea vers la mansarde de
l'ouvrière. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix
étrangère qui prononçait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la
porte entrouverte et aperçut Toinette qui pleurait appuyée sur l'épaule
d'un jeune homme portant le costume de matelot.

A la vue de mon oncle, elle se dégagea vivement, courut à lui et
s'écria:

--Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est
mon fiancé!

Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul
mot!

Il lui sembla que la terre fléchissait et que son coeur allait se
briser; mais la même voix qu'il avait entendu près du lit de mort de sa
mère retentit de nouveau à son oreille, et il se redressa ranimé. Dieu
lui restait toujours.

Lui-même accompagna les nouveaux mariés sur la route lorsqu'ils
partirent, et, après leur avoir souhaité tout le bonheur qui lui était
refusé, il revint résigné à la vieille maison du faubourg.

Ce fut là qu'il acheva sa vie, abandonné des hommes, mais non comme il
le disait, du _Père qui est aux cieux_. Partout il sentait sa présence;
elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et
comme un exilé qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consolé
de l'indigence et des infirmités, de l'injustice et de l'isolement,
avait su lui faire un bienfait de la mort!

_Huit heures._--Tout ce que je viens d'écrire m'a troublé! Jusqu'à
présent, j'ai cherché des enseignements pour la vie dans la vie!
Serait-il donc vrai que les principes humains ne pussent toujours
suffire? qu'au-dessus de la bonté, de la prudence, de la modération, de
l'humilité, du dévoûment lui-même, il y eût une grande idée qui pût
seule faire face aux grandes infortunes, et que si l'homme a besoin de
sa vertu pour les autres, il a besoin du sentiment religieux pour
lui-même?

Quand, selon l'expression de l'Écriture, _le vin de la jeunesse enivre_,
on espère se suffire; fort, heureux et aimé, on croit, comme Ajax,
pouvoir échapper à toutes les tempêtes _malgré les dieux_; mais, plus
tard, les épaules se courbent, le bonheur s'effeuille, les affections
s'éteignent, et alors, effrayé du vide et de l'obscurité, on étend les
bras, comme l'enfant surpris par les ténèbres, et on appelle au secours
_Celui qui est partout_.

Je demandais ce matin pourquoi tout devient confus pour la société et
pour les individus. La raison humaine allume en vain, d'heure en heure,
quelque nouveau flambeau sur les bornes du chemin, la nuit devient
toujours plus sombre! N'est-ce point parce qu'on laisse s'éloigner, de
plus en plus, le soleil des âmes, Dieu?

Mais qu'importent au monde ces rêveries d'un solitaire? Pour la plupart
des hommes, les tumultes du dehors étouffent les tumultes du dedans, la
vie ne leur laisse point le loisir de s'interroger. Ont-ils le temps de
savoir ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, eux que préoccupe le
prochain bail ou le dernier cours de la rente? Le ciel est trop haut, et
les sages ne regardent que la terre.

Mais moi, pauvre sauvage de la civilisation, qui ne cherche ni pouvoir,
ni richesse, et qui ai abrité ma vie à l'idéal, je puis retourner
impunément à ces souvenirs de l'enfance, et si Dieu n'a plus de fête
dans notre grande cité, je tâcherai de lui en conserver une dans mon
coeur.



CHAPITRE VII.

CE QUE COUTE LA PUISSANCE ET CE QUE RAPPORTE LA CÉLÉBRITÉ.


_Dimanche 1er juillet._--C'est hier qu'a fini le mois consacré par les
Romains à Junon (_junius_, juin). Nous entrons aujourd'hui en juillet.

Dans l'ancienne Rome, ce dernier mois s'appelait _quintilis_
(cinquième), parce que l'année, divisée seulement en dix parties,
commençait en mars: Lorsque Numa Pompilius la partagea en douze mois, ce
nom de _quintilis_ fut conservé, ainsi que les noms suivants:
_sextilis_, _september_, _october_, _november_, _december_, bien que ces
désignations ne correspondissent plus aux nouveaux rangs occupés par les
mois. Enfin, plus tard, le mois de _quintilis_, où était né Jules César,
fut appelé _julius_, dont nous avons fait _juillet_.

Ainsi, ce nom inséré au calendrier y éternise le souvenir d'un grand
homme: c'est comme une épitaphe éternelle gravée par l'admiration des
peuples sur la route du temps.

Combien d'autres inscriptions pareilles! mers, continents, montagnes,
étoiles et monuments, tout a successivement servi au même usage! Nous
avons fait du monde entier ce livre d'or de Venise où s'inscrivaient les
noms illustres et les grandes actions. Il semble que le genre humain
sente le besoin de se glorifier lui-même dans ses élus, qu'il se relève
à ses propres yeux en choisissant dans sa race des demi-dieux. La
famille mortelle aime à conserver le souvenir des parvenus de la gloire,
comme on garde celui d'un ancêtre fameux ou d'un bienfaiteur.

C'est qu'en effet les dons naturels accordés à un seul ne sont point un
avantage individuel, mais un présent fait à la terre; tout le monde en
hérite, car tout le monde souffre ou profite de ce qu'il a accompli. Le
génie est un phare destiné à éclairer au loin; l'homme qui le _porte_
n'est que le rocher sur lequel ce phare a été élevé.

J'aime à m'arrêter à ces idées; elles m'expliquent l'admiration pour la
gloire. Quand elle a été bienfaisante, c'est de la reconnaissance, quand
elle n'a été qu'extraordinaire, c'est un orgueil de race: hommes, nous
aimons à immortaliser les délégués les plus éclatants de l'humanité.

Qui sait si, en acceptant des puissants, nous n'avons pas obéi à la même
inspiration? A part les nécessités de la hiérarchie ou les conséquences
de la conquête, les foules se plaisent à entourer leurs chefs de
priviléges; soit qu'elles mettent leur vanité à agrandir ainsi une de
leurs oeuvres, soit qu'elles s'efforcent de cacher l'humiliation de la
dépendance en exagérant l'importance de ceux qui les dominent! On veut
se faire honneur de son maître: on l'élève sur ses épaules comme sur un
piédestal; on l'entoure de rayons afin d'en recevoir quelques reflets.
C'est toujours la fable du chien qui accepte la chaîne et le collier,
pourvu qu'ils soient d'or.

Cette vanité de la servitude n'est ni moins naturelle ni moins commune
que celle de la domination. Quiconque se sent incapable de commander
veut au moins obéir à un chef puissant. On a vu des serfs se regarder
comme déshonorés, parce qu'ils devenaient la propriété d'un simple
comte, après avoir été celle d'un prince, et Saint-Simon parle d'un
valet de chambre qui ne voulait servir que des marquis.

_Le 7, huit heures du soir._--Je suivais tout à l'heure le boulevard;
c'était jour d'Opéra, et la foule des équipages se pressait dans la rue
Lepelletier. Les promeneurs arrêtés sur le trottoir en reconnaissaient
quelques-uns au passage, et prononçaient certains noms: c'était ceux
d'hommes célèbres ou puissants qui se rendaient au succès du jour!

Près de moi s'est trouvé un spectateur aux joues creuses et aux yeux
ardents, dont l'habit noir montrait la corde. Il suivait d'un regard
d'envie ces privilégiés de l'autorité ou de la gloire, et je lisais sur
ses lèvres, que crispait un sourire amer, tout ce qui se passait dans
son âme.

--Les voilà, les heureux! pensait-il; à eux tous les plaisirs de
l'opulence et toutes les jouissances de l'orgueil. La foule sait leurs
noms? ce qu'ils veulent s'accomplit; ils sont les souverains du monde
par l'esprit ou par la puissance! pendant que moi, pauvre et ignoré, je
traverse péniblement les lieux bas, ceux-ci placent sur les sommets
dorés par le plein soleil de la prospérité.

Je suis revenu pensif. Est-il vrai qu'il y ait ces inégalités, je ne dis
pas dans les fortunes, mais dans le bonheur des hommes? Le génie et le
commandement ont-ils véritablement reçu la vie comme une couronne,
tandis que le plus grand nombre la recevait comme un joug? La
dissemblance des conditions n'est-elle qu'un emploi divers des natures
et des facultés, ou une inégalité réelle entre les lots humains?
Question sérieuse, puisqu'il s'agit de constater l'impartialité de Dieu!

_Le 8, midi._--Je suis allé, ce matin rendre visite à un compatriote,
premier huissier d'un de nos ministres. Je lui apportais des lettres de
sa famille, remises par un voyageur arrivant de Bretagne. Il a voulu me
retenir.

--Le ministre, m'a-t-il dit, n'a point aujourd'hui d'audience; il
consacre cette journée au repos et à la famille. Ses jeunes soeurs sont
arrivées; il les conduit ce matin à Saint-Cloud, et ce soir il a invité
ses amis à un bal non officiel. Je vais être tout à l'heure congédié
pour le reste du jour; nous pourrons dîner ensemble; attendez-moi en
lisant les nouvelles.

Je me suis assis près d'une table couverte de journaux que j'ai
successivement parcourus. La plupart renfermaient de poignantes
critiques des derniers actes politiques du ministère; quelques-uns y
joignaient des soupçons flétrissants pour le ministre lui-même.

Comme j'achevais, un secrétaire est venu les demander pour ce dernier!

Il va donc lire ces accusations, subir silencieusement les injures de
toutes ces voix qui le dénoncent à l'indignation ou à la risée! Comme le
triomphateur romain, il faut qu'il supporte l'insulteur qui suit son
char en racontant à la foule ses ridicules, ses ignorances ou ses vices!

Mais parmi les traits lancés de toutes parts, ne s'en trouvera-t-il
aucun d'empoisonné? Aucun n'atteindra-t-il un de ces points du coeur où
les blessures ne guérissent plus? Que deviendra une vie livrée à toutes
les attaques de la haine envieuse ou de la conviction passionnée? Les
chrétiens n'abandonnaient que les lambeaux de leur chair aux animaux de
l'arène; l'homme puissant livre aux morsures de la plume son repos, ses
affections, son honneur!

Pendant que je rêvais à ces dangers de la grandeur, l'huissier est
rentré vivement:--De graves nouvelles ont été reçues, le ministre vient
d'être mandé au conseil; il ne pourra conduire ses soeurs à Saint-Cloud.

J'ai vu, à travers les vitres, les jeunes filles, qui attendaient sur le
perron, remonter tristement, tandis que leur frère se rendait au
conseil. La voiture qui devait partir, emportant tant de joies de
famille vient de disparaître, n'emportant que les soucis de l'homme
d'Etat.

L'huissier est revenu mécontent et désappointé.

Le plus ou moins de liberté dont il peut jouir est pour lui le baromètre
de l'horizon politique. S'il a congé, tout va bien; s'il est retenu, la
patrie est en péril. Son opinion sur les affaires publiques n'est que le
calcul de ses intérêts! Mon compatriote est presque un homme d'Etat.

Je l'ai fait causer, et il m'a confié plusieurs particularités
singulières!

Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les idées, tout en
continuant à aimer leurs sentiments. Séparé d'eux par les drapeaux, il
leur est toujours resté uni par les souvenirs; mais les exigences de
parti lui défendent de les voir. La continuation de leurs rapports
éveillerait les soupçons; on y devinerait quelque transaction honteuse:
ses amis seraient des traîtres qui songent à se vendre; lui, un
corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer à des
attachements de vingt années, rompre des habitudes de coeur qui étaient
devenues des besoins!

Parfois pourtant le ministre cède encore à d'anciennes faiblesses; il
reçoit ou visite ses amis à la dérobée; il se renferme avec eux pour
parler du temps où ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force
de précautions, ils ont réussi à cacher jusqu'ici ce complot de l'amitié
contre la politique; mais tôt ou tard les journaux seront avertis et le
dénonceront à la défiance du pays.

Car la haine, qu'elle soit déloyale ou de bonne foi, ne recule devant
aucune accusation. Quelquefois même elle accepte le crime! L'huissier
m'a avoué que des avertissements avaient été donnés au ministre, qu'on
lui avait fait craindre des vengeances meurtrières, et qu'il n'osait
plus sortir à pied.

Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations
venaient égarer ou violenter son jugement; comment il se trouvait
fatalement conduit à des iniquités qu'il devait déplorer en lui-même.
Trompé par la passion, séduit par les prières, ou forcé par le crédit,
il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de
l'autorité qui lui impose non-seulement les misères du pouvoir, mais ses
vices, et qui, non contente de torturer le maître, réussit à le
corrompre!

Cet entretien s'est prolongé et n'a été interrompu que par le retour du
ministre. Il s'est élancé de sa voiture des papiers à la main; il a
regagné son cabinet d'un air soucieux. Un instant après, sa sonnette
s'est fait entendre; on appelle le secrétaire pour expédier des
avertissements à tous les invités du soir; le bal n'aura point lieu; on
parle sourdement de fâcheuses nouvelles transmises par le télégraphe, et
dans de pareilles circonstances une fête semblerait insulter au deuil
public.

J'ai pris congé de mon compatriote, et me voici de retour.

Ce que je viens de voir répond à mes doutes de l'autre jour. Maintenant
je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je
comprends

    Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du cloître.

Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attachées
au commandement. Que dire des grandes disgrâces qui précipitent les
puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette
voie douloureuse par laquelle ils doivent porter éternellement leur
responsabilité, comme le Christ portait sa croix? de cette chaîne de
convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y
laisse si peu de place à la liberté?

Les partisans de l'autorité absolue ont défendu, avec raison,
l'étiquette. Pour que des hommes conservent à leur semblable un pouvoir
sans bornes, il faut qu'ils le tiennent séparé de l'humanité, qu'ils
l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par
un continuel cérémonial, ce rôle surhumain qu'ils lui ont accordé. Les
maîtres ne peuvent rester souverains qu'à la condition d'être traités en
idoles.

Mais après tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle
qu'on leur fait est une insulte pour la dignité des autres, elle est
aussi un supplice pour eux! Tout le monde connaît la loi de la cour
d'Espagne, qui réglait, heure par heure, les actions du roi et de la
reine, «de telle façon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir
tout ce que les souverains de la Péninsule ont fait ou feront depuis
Philippe II jusqu'au jour du Jugement.» Ce fut elle qui obligea Philippe
III malade à supporter un excès de chaleur dont il mourut, parce que le
duc d'Uzède, qui avait seul le droit d'éteindre le feu dans la chambre
royale, se trouvait absent.

La femme de Charles II, emportée par un cheval fougueux, allait périr
sans que personne osât la sauver, parce que l'étiquette défendait de
_toucher à la reine_: deux jeunes cavaliers se sacrifièrent en arrêtant
le cheval. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient
d'arracher à la mort pour faire pardonner leur _crime_. Tout le monde
connaît l'anecdote racontée par madame Campan au sujet de
Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle était à sa
toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des
assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet
honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit; mais, au moment où
elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint
et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine,
lorsqu'une troisième dame, encore plus titrée, parut à son tour, et fut
suivie d'une quatrième qui n'était autre que la soeur du roi. La chemise
fut ainsi passée de mains en mains, avec force révérences et
compliments, avant d'arriver à la reine qui, demi-nue et toute honteuse,
grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.

_Le 12, sept heures du soir._--En rentrant ce soir, j'ai aperçu, debout
sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont
rappelé mon père. C'était la même finesse de sourire, le même oeil chaud
et profond, la même noblesse dans le port de la tête, et le même
laisser-aller dans l'attitude.

Cette vue a ramené ma pensée en arrière. Je me suis mis à repasser les
premières années de ma vie, à me rappeler les entretiens de ce guide que
Dieu m'avait donné dans sa clémence, et qu'il m'a retiré, trop tôt, dans
sa sévérité.

Quand mon père me parlait, ce n'était point seulement pour mettre en
rapport nos deux esprits par un échange d'idées; ses paroles
renfermaient toujours un enseignement.

Non qu'il cherchât à me le faire sentir! mon père craignait tout ce qui
avait l'apparence d'une leçon. Il avait coutume de dire que la vertu
pouvait se faire des amis passionnés, mais qu'elle ne prenait point
d'écoliers: aussi ne songeait-il point à enseigner le bien; il se
contentait d'en semer les germes, certain que l'expérience les ferait
éclore.

Combien de bon grain tombé ainsi dans un coin du coeur et longtemps
oublié a tout à coup poussé sa tige et donné son épi! Richesses mises en
réserve à une époque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le
jour où nous nous trouvons en avoir besoin!

Parmi les récits dont il animait nos promenades ou nos soirées, il en
est un qui se représente maintenant à mon souvenir, sans doute parce que
l'heure est venue d'en déduire la leçon.

Placé dès l'âge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerçants
qui se sont donné le nom de _naturalistes_, parce qu'ils mettent la
création sous verre pour la débiter en détail, mon père avait toujours
mené une vie pauvre et laborieuse. Levé avant le jour, tour à tour
garçon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul à tous les
travaux d'un commerce dont son patron récoltait tous les profits. A la
vérité, celui-ci avait une habileté spéciale pour faire valoir l'oeuvre
des autres. Incapable de rien exécuter, nul ne savait mieux vendre. Ses
paroles étaient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de
l'avoir aperçu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme
son ennemi, et l'acheteur comme sa conquête, il les exploitait tous deux
avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.

Esclave toute la semaine, mon père ne rentrait en possession de lui-même
que le dimanche. Le maître naturaliste, qui allait passer le jour chez
une vieille cousine, lui donnait alors sa liberté à condition qu'il
dînerait à ses frais et au dehors. Mais mon père emportait secrètement
un croûton de pain qu'il cachait dans sa boîte d'herborisation, et,
sortant de Paris dès le point du jour, il allait s'enfoncer dans la
vallée de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coulées de la
Marne. Enivré par l'air libre, par la pénétrante senteur de la sève en
travail, par les parfums des chèvre-feuilles, il marchait jusqu'à ce que
la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait à la
lisière d'un fourré ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des
bois, les mûres des haies, lui faisaient tour à tour un festin rustique;
il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors
dans sa première vogue, de Gessner qui venait d'être traduit, ou de
Jean-Jacques dont il possédait trois volumes dépareillés. La journée se
passait dans ces alternatives d'activité et de repos, de recherches et
de rêveries jusqu'à ce que le soleil, à son déclin, l'avertît de
reprendre la route de la grande ville où il arrivait, les pieds meurtris
et poudreux, mais le coeur rafraîchi pour toute une semaine.

Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, près
de la lisière, un inconnu occupé à trier des plantes qu'il venait
d'herboriser. C'était un homme déjà vieux, d'une figure honnête, mais
dont les yeux un peu enfoncés sous les sourcils avaient quelque chose de
soucieux et de craintif. Il était vêtu d'un habit de drap brun, d'une
veste grise, d'une culotte noire, de bas drapés, et tenait, sous le
bras, une canne à pomme d'ivoire. Son aspect était celui d'un petit
bourgeois retiré et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la
médiocrité dorée d'Horace.

Mon père, qui avait un grand respect pour l'âge, le salua poliment en
passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait à la main lui
échappa.

L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.

--C'est une _Deutaria heptaphyllos_, dit-il; je n'en avait point encore
vu dans ces bois: l'avez-vous trouvée ici près, Monsieur?

Mon père répondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la
colline, vers Sèvres, ainsi que le grand _Laserpitium_.

--Aussi! répéta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher;
j'en ai autrefois cueilli du côté de la Robaila...

Mon père lui proposa de le conduire. L'étranger accepta avec
reconnaissance et se hâta de réunir les plantes qu'il avait cueillies;
mais tout à coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer à son
interlocuteur que le chemin qu'il suivait était à mi-côte, et se
dirigeait vers le château des Dames royales à Bellevue; qu'en
franchissant la hauteur il se détournait par conséquent de sa route, et
qu'il n'était point juste qu'il prît cette fatigue pour un inconnu.

Mon père insista avec la bienveillance qui lui était habituelle; mais
plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait
obstiné; il sembla même à mon père que sa bonne volonté finissait par
inspirer de la défiance.

Il se décida donc à indiquer seulement la direction à l'inconnu qu'il
salua et ne tarda point à perdre de vue.

Plusieurs heures s'écoulèrent et il ne songeait plus à sa rencontre. Il
avait gagné les taillis de Chaville où, étendu sur les mousses d'une
clairière, il relisait le dernier volume de _l'Émile_. Le charme de la
lecture l'avait si complétement absorbé qu'il avait cessé de voir et
d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animées et l'oeil humide, il
relisait des lèvres un passage qui l'avait particulièrement touché.

Une exclamation poussée tout près de lui l'arracha à son extase; il
releva la tête et aperçut le bourgeois déjà rencontré au carrefour de
Viroflay.

Il était chargé de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de
joyeuse humeur.

--Mille remercîments, monsieur, dit-il à mon père; j'ai trouvé tout ce
que vous m'aviez annoncé, et je vous dois une promenade charmante.

Mon père se leva par respect, en faisant une réponse obligeante.
L'inconnu parut complétement apprivoisé et demanda lui-même si son
_jeune confrère_ ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon
père répondit affirmativement et ouvrit sa boîte de fer-blanc pour y
replacer le livre.

L'étranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrétion,
en savoir le titre. Mon père lui répondit que c'était _l'Émile_ de
Rousseau!

L'inconnu devint aussitôt sérieux.

Ils marchèrent quelque temps côte à côte, mon père exprimant avec la
chaleur d'une émotion encore vibrante tout ce que cette lecture lui
avait fait éprouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le
premier vantait la gloire du grand écrivain génevois, que son génie
avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilége des sublimes
penseurs qui dominent, malgré l'espace et le temps, et recrutent parmi
toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu
l'interrompit tout à coup:

--Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'échangerait point
la célébrité que vous semblez envier contre la destinée d'un de ces
bûcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa
renommée, sinon à lui attirer des persécutions? Les amis inconnus que
ses livres ont pu lui faire se contentent de le bénir dans leurs coeurs,
tandis que les ennemis déclarés qu'ils lui ont attiré le poursuivent de
leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a été flatté par le
succès! Combien a-t-il été blessé de fois par la satire! Et, croyez-le
bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une
feuille de rose empêchait de dormir. L'activité d'un esprit vigoureux
dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le
posséde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idéal qu'il poursuit
le désenchante sans cesse de la réalité; il ressemble à l'homme dont la
vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait
des taches et des rugosités. Je ne vous parle point des tentations plus
fortes, des chutes plus profondes. Le génie, avez-vous dit, est une
royauté! mais quel honnête homme n'a peur d'être roi? qui ne sent que
pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se
préparer à beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez
le malheureux qui a écrit ce livre; mais si vous avez un coeur sensible,
plaignez-le!

Mon père, étonné de l'entraînement avec lequel son compagnon avait
prononcé ces derniers mots, ne savait que répondre.

Dans ce moment, ils arrivaient à la route pavée qui joint le château de
Meudon et des Dames de France à celui de Versailles; une voiture passa.

Les dames qui s'y trouvaient aperçurent le vieillard, poussèrent un cri
de surprise, et se penchant à la portière, elles répétèrent:

--C'est Jean-Jacques! c'est Rousseau!

Puis l'équipage disparut.

Mon père était resté immobile, les yeux grand ouverts, les mains en
avant, stupéfait et éperdu. Rousseau, qui avait tressailli en entendant
prononcer son nom, se tourna de son côté:

--Vous le voyez, dit-il, avec la misanthropique amertume que ses
derniers malheurs lui avaient donnée, Jean-Jacques ne peut même se
cacher: objet de curiosité pour les uns, de malignité pour les autres,
il est pour tous une _chose_ publique que l'on se montre au doigt.
Encore s'il ne s'agissait que de subir l'indiscrétion des oisifs! mais
dès qu'un homme a eu le malheur de se faire un nom, il appartient à
tous; chacun fouille dans sa vie, raconte ses moindres actions, insulte
à ses sentiments; il devient semblable à ces murs que tous les passants
peuvent souiller d'une injurieuse inscription. Vous direz peut-être que
j'ai moi-même favorisé cette curiosité en publiant mes _Mémoires_. Mais
le monde m'y avait forcé: on regardait chez moi par les fentes, et l'on
me calomniait; j'ai ouvert portes et fenêtres, afin qu'on me connût, du
moins, tel que je suis. Adieu, Monsieur; rappelez-vous toujours que vous
avez vu Rousseau pour savoir ce que c'est que la célébrité.

_Neuf heures._--Ah! je comprends aujourd'hui le récit de mon père! il
renferme la réponse à une des questions que je m'adresse depuis une
semaine. Oui, je sens maintenant que la gloire et la puissance sont des
dons chèrement payés, et que, s'ils font du bruit autour de l'âme, tous
deux ne sont le plus souvent, comme le dit madame de Staël, «qu'un deuil
éclatant de bonheur!»



CHAPITRE VIII.

MISANTHROPIE ET REPENTIR.


_5 août neuf heures du soir._--Il y a des jours où tout se présente à
vous sous un sombre aspect; le monde est, comme le ciel, couvert d'un
brouillard sinistre. Rien ne paraît à sa place; vous ne voyez que
misères, imprévoyances, dureté; la société se montre sans providence,
livrée à toutes les iniquités du hasard.

J'étais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Après une longue
promenade dans les faubourgs, j'étais rentré malheureux et découragé.

Tout ce que j'avais aperçu semblait accuser la civilisation dont nous
sommes si fiers! Égaré dans une petite rue de traverse qui m'était
inconnue, je me suis trouvé, tout à coup, au milieu de ces affreuses
demeures où le pauvre naît, languit et meurt. J'ai regardé ces murs
lézardés que le temps a revêtus d'une lèpre immonde; ces fenêtres où
sèchent des lambeaux souillés; ces égouts fétides qui serpentent le long
des façades cornue de venimeux reptiles!... mon coeur s'est serré et
j'ai pressé le pas.

Un peu plus loin, il a fallu s'arrêter devant le corbillard de
l'hôpital; un mort, cloué dans sa bière de sapin, gagnait sa dernière
demeure sans ornements funèbres, sans cérémonies et sans suite. Il n'y
avait pas même ici ce dernier ami des abandonnés, le chien qu'un artiste
a donné pour cortége au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait à
enfouir sous la terre s'en allait seul au sépulcre comme il avait vécu;
nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de
la société qu'importait un soldat de moins?

Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres
peut disparaître ainsi comme une feuille emportée par le vent?

L'hôpital était voisin d'une caserne; à l'entrée, des vieillards, des
femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la
charité du soldat leur avait accordés! Ainsi des êtres semblables à nous
tous attendent chaque jour sur le pavé que notre pitié leur donne le
droit de vivre! Des troupes entières de déshérités ont à subir, outre
les épreuves infligées à tous les enfants de Dieu, les angoisses du
froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes républiques humaines où
l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi
dans sa cité souterraine!

Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facultés
suprêmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous
n'échangerait sa vie laborieuse et tourmentée contre celle de l'oiseau
habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?

Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du
_Foyer breton_, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant
les bouvreuils butiner sur les buissons:

--«Hélas! ces oiseaux-là sont plus heureux que les être baptisés! Ils
n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de
jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'étend devant
eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur
gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de
l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre
partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont
joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!»

Mais la destinée de l'homme à l'état de nature est celle de l'oiseau; il
jouit également de la création. «La terre aussi s'étend devant lui comme
une table toujours servie.» Qu'a-t-il donc gagné à cette association
égoïste et incomplète qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux
pour tous rentrer dans le sein fécond de la nature et y vivre de ses
largesses, dans le repos de la liberté?

_10 août, quatre heures du matin._--L'aube rougit les rideaux de mon
alcôve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent
au-dessous de la maison; me voici encore accoudé à ma fenêtre, respirant
la fraîcheur et la joie de ce réveil du jour.

Mon regard se promène toujours avec le même plaisir sur les toits pleins
de fleurs, de gazouillements et de lumière; mais aujourd'hui il s'est
arrêté sur l'extrémité du mur en arc-boutant qui sépare notre maison de
celle du voisin: les orages ont dépouillé la cime de son enveloppe de
plâtre; la poussière emportée par le vent s'est entassée dans les
interstices, les pluies l'y ont fixée et en ont fait une sorte de
terrasse aérienne où verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse
le chalumeau d'une tige de blé, aujourd'hui couronnée d'un maigre épi
qui penche sa tête jaunâtre.

Cette pauvre moisson égarée sur les toits, et dont profiteront les
passeraux du voisinage, a reporté ma pensée vers les riches récoltes qui
tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappelé les belles
promenades que je faisais, enfant, à travers les campagnes de ma
province, quand les aires des métairies retentissaient de toutes parts
sous les fléaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les
chariots chargés de gerbes dorées. Je me souviens encore des chants des
jeunes filles, de la sérénité des vieillards, de l'expansion joyeuse des
laboureurs. Il y avait, ce jour-là, dans leur aspect, quelque chose de
fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour
Dieu, la fierté de cette moisson, récompense du travail. Ils sentaient
confusément la grandeur et la sainteté de leur rôle dans l'oeuvre
générale; leur regards, orgueilleusement promenés sur ces montagnes
d'épis, semblaient dire:--Après Dieu c'est nous qui nourrissons le
monde!

Merveilleuse entente de toutes les activités humaines! Tandis que le
laboureur, attaché à son sillon, prépare pour chacun le pain de tous les
jours, loin de là, l'ouvrier des villes tisse l'étoffe dont il sera
revêtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa
charrue; le soldat le défend contre l'étranger; le juge veille à ce que
la loi protége son champ; l'administrateur règle les rapports de ses
intérêts particuliers avec les intérêts généraux; le commerçant s'occupe
d'échanger ses produits contre ceux des contrées lointaines; le savant
et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers à cet attelage
idéal qui entraîne le monde matériel, comme la vapeur emporte les
gigantesques convois de nos routes ferrées! Ainsi tout s'allie, tout
s'entr'aide; le travail de chacun profite à lui-même et à tout le monde;
une convention tacite a partagé l'oeuvre entre les différents membres de
la société tout entière. Si des erreurs sont commises dans ce partage;
si certaines capacités n'ont pas leur meilleur emploi, les défectuosités
de détail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le
plus pauvre intéressé dans cette association a sa place, son travail, sa
raison d'être; chacun est quelque chose dans le tout.

Rien de semblable pour l'homme à l'état de nature; chargé seul de
lui-même, il faut qu'il suffise à tout: la création est sa propriété;
mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut
qu'il surmonte ces résistances avec les forces isolées que Dieu lui a
données; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et
le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense à son
intention; il n'est rien pour personne. C'est une unité multipliée par
le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilisé est une
unité multipliée par les forces de la société tout entière.

Et l'autre jour pourtant, attristé par quelques vices de détail, je
maudissais celle-ci et j'ai presque envié le sort de l'homme sauvage.

Une des infirmités de notre esprit est de prendre toujours la sensation
pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de
soleil.

Ces misères, dont la vue me faisait regretter les bois, étaient-elles
bien réellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la
société de les avoir créées, ou reconnaître, au contraire, qu'elle les
avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du
soldat pouvaient-ils espérer, dans le désert, plus de ressources ou de
pitié? Ce mort, dont je déplorais l'abandon, n'avait-il point trouvé les
soins de l'hôpital, la bière et l'humble sépulture où il allait reposer?
Isolé loin des hommes, il eût fini, comme la bête fauve, au fond de sa
tanière, et servirait aujourd'hui de pâture aux vautours! Ces bienfaits
de l'association humaine vont donc chercher les plus déshérités.
Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonné et pétri, est l'obligé
de ses frères, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le
plus pauvre de nous a reçu de la société bien plus que ses seules forces
ne lui eussent permis d'arracher à la nature.

Mais la société ne peut-elle nous donner davantage? Qui en doute? Dans
cette distribution des instruments et des tâches, des erreurs ont été
commises! Le temps en diminuera le nombre; les lumières amèneront un
meilleur partage; les éléments d'association iront se perfectionnant
comme tout le reste; le difficile est de savoir se mettre au pas lent
des siècles dont on ne peut jamais forcer la marche sans danger.

_14 août, six heures du soir._--La fenêtre de ma mansarde se dresse sur
le toit comme une guérite massive; les arêtes sont garnies de larges
feuilles de plomb qui vont se perdre sous les tuiles; l'action
successive du froid et du soleil les a soulevées; une crevasse s'est
formée à l'angle du côté droit. Un moineau y a abrité son nid.

Depuis le premier jour, j'ai suivi les progrès de cet établissement
aérien. J'ai vu l'oiseau y transporter successivement la paille, la
mousse, la laine destinées à la construction de sa demeure, et j'ai
admiré l'adresse persévérante dépensée dans ce difficile travail.
Auparavant, mon voisin des toits perdait ses journées à voleter sur le
peuplier du jardin, et à gazouiller le long des gouttières. Le métier de
grand seigneur semblait le seul qui lui convînt; puis, tout à coup, la
nécessité de préparer un abri à sa couvée si transformé notre oisif en
travailleur. Il ne s'est plus donné ni repos, ni trève. Je l'ai vu
toujours courant, cherchant, apportant; ni pluie ni soleil ne
l'arrêtaient! Éloquent exemple de ce que peut la nécessité! Nous ne lui
devons pas seulement la plupart de nos talents, mais beaucoup de nos
vertus!

N'est-ce pas elle qui a donné aux peuples des zones les moins favorisées
l'activité dévorante qui les a placés si vite à la tête des nations?
Privés de la plupart des dons naturels, ils y ont suppléé par leur
industrie; le besoin a aiguisé leur esprit, la douleur éveillé leur
prévoyance. Tandis qu'ailleurs l'homme, réchauffé par un soleil toujours
brillant, et comblé des largesses de la terre, restait pauvre, ignorant
et nu au milieu de ces dons inexplorés, lui, forcé par la nécessité,
arrachait au sol sa nourriture, bâtissait des demeures contre les
intempéries de l'air, et réchauffait ses membres sous la laine des
troupeaux. Le travail le rendait à la fois plus intelligent et plus
robuste; éprouvé par lui il semblait monter plus haut dans l'échelle des
êtres, tandis que le privilégié de la création, engourdi dans sa
nonchalance, restait au degré le plus voisin de la brute.

Je faisais ces réflexions en regardant l'oiseau dont l'instinct semblait
être devenu plus subtil depuis qu'il se livrait à son travail. Enfin le
nid a été construit; le ménage ailé s'y est établi, et j'ai pu suivre
toutes les phases de son existence nouvelle.

Les oeufs couvés, les petits sont éclos et ont été nourris avec les
soins les plus attentifs. Le coin de ma fenêtre était devenu un théâtre
de morale en action, où les pères et mères de famille auraient pu venir
prendre des leçons. Les petits ont grandi vite, et, ce matin, je les ai
vu prendre leur volée. Un seul, plus faible que les autres, n'a pu
franchir le rebord du toit, et est venu tomber dans la gouttière. Je
l'ai rattrapé à grand' peine et je l'ai replacé sur la tuile devant
l'ouverture de sa demeure; mais la mère n'y a point pris garde. Délivrée
des soucis de la famille, elle a recommencé sa vie d'aventurière dans
les arbres et le long des toits. En vain je me suis tenu éloigné de ma
fenêtre pour lui ôter tout prétexte de crainte; en vain l'oisillon
infirme l'a appelée par des petits cris plaintifs, la mauvaise mère
passait en chantant et voletait avec mille coquetteries. Le père s'est
approché une seule fois, il a regardé sa progéniture d'un air
dédaigneux, puis il a disparu pour ne plus revenir!

J'ai émietté du pain devant le petit orphelin, mais il n'a point su le
becqueter. J'ai voulu le saisir, il s'est enfui dans le nid abandonné.
Que va-t-il devenir là, si sa mère ne reparaît plus?

_15 août six heures._--Ce matin, en ouvrant ma fenêtre, j'ai trouvé le
petit oiseau à demi-mort sur la tuile; ses blessures m'ont prouvé qu'il
avait été chassé du nid par l'indigne mère. J'ai vainement essayé de le
réchauffer sous mon haleine; je le sens agité des dernières
palpitations: ses paupières sont déjà closes, ses ailes pendantes! Je
l'ai déposé sur le toit dans un rayon de soleil, et j'ai refermé ma
fenêtre. Cette lutte de la vie contre la mort a toujours quelque chose
de sinistre: c'est un avertissement!

Heureusement que j'entends venir dans le corridor: c'est sans doute mon
vieux voisin; sa conversation me distraira...

                   *       *       *       *       *

C'était ma portière. Excellente femme! elle voulait me faire lire une
lettre de son fils, le marin, et me prier de lui répondre.

J'ai gardé la première pour la copier sur mon journal. La voici:

  «Chère mère,

»La présente est pour vous dire que j'ai toujours été bien portant
depuis la dernière fois, sauf que la semaine passée j'ai manqué de me
noyer avec le canot, ce qui aurait été une grande perte, vu qu'il n'y a
pas de meilleure embarcation.

»Nous avons capoté par un coup de vent; et juste comme je revenais sur
l'eau, j'ai aperçu le commandant qui allait dessous; je l'ai suivi,
comme c'était mon devoir, et, après avoir plongé trois fois je l'ai
ramené à flot, ce qui lui a fait bien plaisir; car, quand on nous a eu
hissés à bord et qu'il a repris son esprit, il m'a sauté au cou, comme
il eût fait à un officier.

»Je ne vous cache pas, chère mère, que ça m'a flatté le coeur. Mais
c'est pas tout; il paraît que d'avoir repêché le capitaine, ça a rappelé
que j'étais un homme solide, et on vient de m'apprendre que je passais
matelot _à trente_, ou autrement dit de première classe! Quand j'ai su
la chose, je me suis écrié: La mère prendra du café deux fois par jour!
Et de fait, chère maman, il n'y a plus maintenant d'empêchement, puisque
je vas pouvoir vous augmenter ma délégation.

»Je termine en vous suppliant de vous bien soigner, si vous voulez me
rendre service; car l'idée que vous ne manquez de rien me fait me bien
porter.

»Votre fils du fond du coeur,

  »JACQUES.»

Voici la réponse que la portière m'a dictée:

  «Mon bon Jacquot,

»C'est pour moi un grand contentement d'apprendre que tu continues à
avoir un brave coeur, et que tu ne feras jamais affront à ceux qui t'ont
élevé. Je n'ai pas besoin de te dire de ménager ta vie, parce que tu
sais que la mienne est avec, et que sans toi, mon cher enfant, je
n'aurais plus de goût que pour le cimetière; mais on n'est pas obligé de
vivre, tandis qu'on est obligé de faire son devoir.

»Ne t'inquiète pas de ma santé, bon Jacques, jamais je ne me suis mieux
portée! je ne vieillis pas du tout de peur de te faire du chagrin. Rien
ne me manque et je vis comme une propriétaire. J'ai même eu cette année
de l'argent de trop, et, comme mes tiroirs ferment très-mal, je l'ai
placé à la caisse d'épargne, où j'ai pris un livret en ton nom. Ainsi,
quand tu reviendras, tu te trouveras dans les rentiers. J'ai aussi garni
ton armoire de linge neuf, et je t'ai tricoté trois nouveaux gilets pour
le bord.

»Toutes tes connaissances se portent bien. Ton cousin est mort en
laissant sa veuve dans la peine. J'ai dit que tu m'avais écrit de lui
remettre les trente francs que j'avais touchés sur ta délégation, et la
pauvre femme se souvient de toi, matin et soir, dans ses prières. Tu
vois que c'est là un placement à une autre caisse d'épargne; mais
celle-ci, c'est notre coeur qui en reçoit les intérêts.

»Au revoir, cher Jacquot; écris-moi souvent, et rappelle-toi toujours le
bon Dieu et ta vieille maman.

  »Phrosine MILLOT, née FRAISOIS.»

Brave fils et digne mère! comme de tels exemples ramènent à l'amour du
genre humain! Dans un accès de fantaisie misanthropique, on peut envier
le sort du sauvage et préférer les oiseaux à ses pareils; mais
l'observation impartiale fait bien vite justice de tels paradoxes. A
l'examen, on trouve que, dans cette humanité mêlée de bien et de mal le
bien est assez abondant pour que l'habitude nous empêche d'y prendre
garde, tandis que le mal nous frappe précisément par son exception. Si
rien n'est parfait, rien non plus n'est mauvais sans compensation ou
sans ressource. Que de richesses d'âme au milieu des misères de la
société! comme le monde moral y rachète le monde matériel! Ce qui
distinguera à jamais l'homme de tout le reste de la création, c'est
cette faculté des affections choisies et des sacrifices continués. La
mère qui soignait sa couvée au coin de ma fenêtre s'est dévouée le temps
nécessaire pour accomplir les lois qui assurent la perpétuité de
l'espèce; mais elle obéissait à un instinct, non à une préférence. Sa
mission providentielle accomplie, elle a dépouillé le devoir comme un
fardeau qu'on rejette, et elle a repris son égoïste liberté. L'autre
mère, au contraire, continuera sa tâche aussi longtemps que Dieu la
laissera ici-bas; la vie de son fils restera, pour ainsi dire, ajoutée à
la sienne, et lorsqu'elle disparaîtra de la terre, elle y laissera cette
portion d'elle-même.

Ainsi le sentiment fait à notre espèce une existence à part dans le
monde; grâce à lui, nous jouissons d'une sorte d'immortalité terrestre,
et, quand les autres êtres se _succèdent_, l'homme est le seul qui se
_continue_.



CHAPITRE IX.

LA FAMILLE DE MICHEL AROUT.


_Le 15 septembre, huit heures._--Ce matin, pendant que je rangeais mes
livres, la mère Geneviève est venue m'apporter le panier de fruits que
je lui achète tous les dimanches. Depuis bientôt vingt ans que j'habite
le quartier, je me fournis à sa petite boutique de fruitière. Ailleurs,
peut-être, je serais mieux servi; mais la mère Geneviève a peu de
pratiques; la quitter serait lui faire un tort et un chagrin
volontaires; il me semble que l'ancienneté de nos relations m'a fait
contracter envers elle une sorte d'obligation tacite; ma clientèle est
devenue sa propriété.

Elle a posé le panier sur ma table, et comme j'avais besoin de son mari,
qui est menuisier, afin d'ajouter quelques rayons à ma bibliothèque,
elle est redescendue aussitôt, pour me l'envoyer.

Au premier instant, je n'ai pris garde, ni à son air, ni à son accent;
mais maintenant je me les rappelle, et il me semble qu'ils n'avaient
point leur jovialité habituelle. La mère Geneviève aurait-elle quelque
souci?

Pauvre femme! ses meilleures années ont été pourtant soumises à d'assez
cruelles épreuves pour qu'elle regardât sa dette comme payée! Dussé-je
vivre un siècle, je n'oublierai jamais les circonstances qui me l'ont
fait connaître et qui lui ont conquis mon respect.

C'était aux premiers mois de mon établissement dans le faubourg. J'avais
remarqué sa fruiterie dégarnie où personne n'entrait, et, attiré par cet
abandon, j'y faisais mes modestes achats. J'ai toujours préféré,
d'instinct, les pauvres boutiques, j'y trouve moins de choix et
d'avantages; mais il me semble que mon achat est un témoignage de
sympathie pour un frère en pauvreté. Ces petits commerces sont presque
toujours l'ancre de miséricorde de destinées en péril, l'unique
ressource de quelque orphelin. Là le but du marchand n'est point de
s'enrichir, mais de vivre! L'achat que vous lui faites est plus qu'un
échange, c'est une bonne action.

La mère Geneviève était encore jeune alors, mais déjà dépouillée de
cette fleur des premières années que la souffrance fane si vite chez les
femmes du peuple. Son mari, menuisier habile, s'était insensiblement
désaccoutumé du travail pour devenir, selon la pittoresque expression
des ateliers, un _adorateur de saint Lundi_. Le salaire de la semaine,
toujours réduite à deux ou trois jours de travail, était complétement
consacré par lui au culte de cette divinité des barrières, et Geneviève
devait suffire, par elle-même, à toutes les nécessités du ménage.

Un soir que j'entrais chez elle pour quelques menus achats, j'entendis
se quereller dans l'arrière-boutique. Il y avait plusieurs voix de
femmes parmi lesquelles je distinguai celle de Geneviève altérée par les
larmes. En jetant un coup d'oeil vers le fond, j'aperçus la fruitière
qui tenait dans ses bras un enfant qu'elle embrassait, tandis qu'une
nourrice campagnarde semblait lui réclamer le prix de ses soins. La
pauvre femme, qui avait sans doute épuisé toutes les explications et
toutes les excuses, pleurait sans répondre, et une de ses voisines
cherchait inutilement à apaiser la paysanne. Exaltée par cette avarice
villageoise (que justifient trop bien les misères de la rude existence
des champs), et par la déception que lui causait le refus du salaire
espéré, la nourrice se répandait en récriminations, en menaces, en
invectives. J'écoutais, malgré moi, ce triste débat, n'osant
l'interrompre et ne songeant point à me retirer, lorsque Michel Arout
parut à la porte de la boutique.

Le menuisier arrivait de la barrière, où il avait passé une partie du
jour au cabaret. Sa blouse, sans ceinture et désagrafée au cou, ne
portait aucune des nobles souillures du travail; il tenait à la main sa
casquette qu'il venait de relever dans la boue; il avait les cheveux en
désordre, l'oeil fixe et la pâleur de l'ivresse. Il entra en trébuchant,
regarda autour de lui d'un air égaré, et appela Geneviève.

Celle-ci entendit sa voix, poussa un cri et s'élança dans la boutique;
mais à la vue du malheureux qui cherchait en vain son équilibre, elle
serra l'enfant dans ses bras et se pencha sur sa tête en pleurant.

La paysanne et la voisine l'avaient suivie.

--A ça! à la fin de tout, veut-on me payer? cria la première exaspérée.

--Demandez l'argent au bourgeois, répondit ironiquement la voisine, en
montrant le menuisier qui venait de s'affaisser sur le comptoir.

La paysanne lui jeta un regard.

--Ah! c'est ça le père, reprit-elle. Eh bien! en voilà des gueux!
N'avoir pas le sou pour payer les braves gens, et s'abîmer comme ça dans
le vin.

L'ivrogne releva la tête.

--De quoi, de quoi? bégaya-t-il; qui est-ce qui parle de vin? J'ai bu
que de l'eau-de-vie! Mais je vais retourner en prendre, du vin! femme,
donne-moi ta monnaie, il y a des amis qui m'attendent au _Père la
Tuille_.

Geneviève ne répondit rien; il tourna autour du comptoir, ouvrit le
tiroir et se mit à y fouiller.

--Vous voyez où passe l'argent de la maison! fit observer la voisine à
la paysanne; comment la pauvre malheureuse pourrait-elle vous payer
quand on lui prend tout?

--Est-ce que c'est donc ma faute à moi? reprit aigrement la nourrice; on
me doit; de manière ou d'autre, faut qu'on me paye!

Et, s'abandonnant à ce flux de paroles habituel aux femmes de la
campagne, elle se mit à raconter longuement tous les soins donnés à
l'enfant, et tous les frais dont il avait été l'occasion. A mesure
qu'elle rappelait ces souvenirs, sa parole semblait la convaincre plus
complétement de son bon droit, et exalter son indignation. La pauvre
mère, qui craignait sans doute que ces violences ne finissent par
effrayer le nourrisson, rentra dans l'arrière-boutique et le déposa dans
son berceau.

Soit que la paysanne vît dans cet acte le parti pris d'échapper à ses
réclamations, soit qu'elle fût aveuglée par la colère, elle se précipita
vers la pièce du fond, où j'entendis le bruit d'un débat auquel se
mêlèrent bientôt les cris de l'enfant. Le menuisier, qui continuait à
chercher dans le tiroir, tressaillit et leva la tête.

Au même instant, Geneviève parut à la porte, tenant dans ses bras le
nourrisson que la paysanne voulait lui arracher. Elle courut au comptoir
et se précipita derrière son mari en criant:

--Michel, défends ton fils!

L'homme ivre se redressa brusquement de toute sa hauteur, comme
quelqu'un qui se réveille en sursaut.

--Mon fils! balbutia-t-il; quel fils?

Ses regards tombèrent sur l'enfant; un vague éclair d'intelligence
traversa ses traits.

--Robert, reprit-il... c'est Robert!

Il voulut s'affermir sur ses pieds pour prendre le nourrisson; mais il
vacillait. La nourrice s'approcha exaspérée.

--Mon argent ou j'emporte le petit! s'écria-t-elle; c'est moi qui l'ai
nourri et élevé: si vous ne payez pas ce qui l'a fait vivre, il doit
être pour vous comme s'il était mort. Je ne m'en irai pas sans avoir mon
dû ou le nourrisson.

--Et qu'en voulez-vous faire? murmura Geneviève qui serrait Robert
contre son sein.

--Un enfant trouvé! répliqua durement la paysanne; l'hospice est un
meilleur parent que vous, car il paye pour les petits qu'on lui nourrit.

Au mot d'enfant trouvé, Geneviève avait poussé un cri d'horreur. Les
bras enlacés autour de son fils dont elle cachait la tête dans sa
poitrine, et les deux mains étendues sur lui, elle avait reculé jusqu'au
mur et s'y tenait adossée comme une lionne défendant ses petits. La
voisine et moi contemplions cette scène sans savoir par quel moyen nous
entremettre. Quant à Michel, il nous regardait alternativement, en
faisant un visible effort pour comprendre. Lorsque son oeil s'arrêtait
sur Geneviève et sur l'enfant, une rapide expression de joie s'y
reflétait; mais en se retournant vers nous, il reprenait sa stupidité et
son hésitation.

Enfin, il sembla faire un effort prodigieux, s'écria:

--Attendez!

Et, s'avançant vers un baquet plein d'eau, il s'y plongea le visage à
plusieurs reprises.

Tous les yeux s'étaient tournés vers lui; la paysanne elle-même semblait
étonnée. Enfin il releva sa tête ruisselante. Cette ablution avait
dissipé une partie de son ivresse; il nous regarda un instant; puis se
tourna vers Geneviève, et tout son visage s'illumina.

--Robert! s'écria-t-il en allant à l'enfant qu'il prit dans ses bras.
Ah! donne, femme, je veux le voir.

La mère parut lui abandonner son fils avec répugnance, et resta devant
lui les bras étendus, comme si elle eût craint une chute pour l'enfant.
La nourrice reprit à son tour la parole et renouvela ses réclamations,
en menaçant cette fois de la justice. Michel écouta d'abord
attentivement; mais quand il eut compris, il remit le nourrisson à sa
mère.

--Combien doit-on? demanda-t-il.

La paysanne se mit à détailler les différentes dépenses, qui montaient à
un peu plus de trente francs. Le menuisier cherchait au fond de ses
poches, sans rien trouver. Son front se plissait de plus en plus; de
sourdes malédictions commençaient à lui échapper; tout à coup il fouilla
dans sa poitrine, en retira une grosse montre, et l'élevant au-dessus de
sa tête:

--Le voilà, votre argent! s'écria-t-il, avec un éclat de gaieté; une
montre, premier numéro! Je me disais toujours que ça serait une poire
pour la soif; mais c'est pas moi qui l'aurai bue, c'est le petit... Ah!
ah! ah! allez me la vendre, voisine, et si ça ne suffit pas, j'ai mes
boucles d'oreilles. Eh! Geneviève, tire-les-moi, les boucles d'oreilles
à l'équerre! Il ne sera pas dit qu'on t'aura fait affront pour l'enfant.
Non... quand je devrais mettre en gage un morceau de ma chair! La
montre, les boucles d'oreilles et ma bague, _lavez_-moi tout ça chez
l'orfèvre; payez la campagnarde et laissez dormir le moutard! Donne,
Geneviève, je vas le mettre au lit.

Et prenant le nourrisson des bras de la mère, il le porta d'un pas ferme
à son berceau.

Il fut facile de remarquer le changement qui se fit dans Michel à partir
de cette journée. Toutes les vieilles relations de débauche furent
rompues. Partant pour le travail dès le matin, il revenait régulièrement
chaque soir pour finir le jour avec Geneviève et Robert. Bientôt même,
il ne voulut plus les quitter, il loua une boutique près de la fruiterie
et y travailla pour son compte.

L'aisance serait revenue à la maison sans les dépenses que nécessitait
l'enfant. Tout était sacrifié à son éducation. Il avait suivi les
écoles, étudié les mathématiques, le dessin, la coupe des charpentes, et
ne commençait à travailler que depuis quelques mois. Jusqu'ici le
laborieux ménage avait donc épuisé ses ressources à lui préparer une
place d'élite dans sa profession; mais, par bonheur, tant d'efforts
n'étaient point inutiles; la semence avait porté ses fruits, et l'on
touchait aux jours de la moisson...

Pendant que je repassais ainsi mes souvenirs; Michel était arrivé et
s'occupait de poser les étagères à l'endroit indiqué.

Tout en écrivant les notes de mon journal, je me suis mis à examiner le
menuisier.

Les excès de la jeunesse et le travail de l'âge mûr ont profondément
sillonné son visage; les cheveux sont rares et grisonnants, les épaules
courbées, les jambes amaigries et légèrement ployées. On sent, dans tout
son être, une sorte d'affaissement. Les traits eux-mêmes ont une
expression de tristesse découragée. Il répond à mes questions par
monosyllabes et comme un homme qui veut éviter l'entretien. D'où peut
venir cet abbattement quand il semble devoir être au terme de ses
désirs? Je veux le savoir!...

_Dix heures._--Michel vient de redescendre pour chercher un outil qui
lui manquait. J'ai enfin réussi à lui arracher le secret de sa tristesse
et de celle de Geneviève. Leur fils Robert en est cause!

Non qu'il ait mal répondu à leurs soins, qu'il soit paresseux ou
libertin; mais tous deux espéraient qu'il ne les quitterait plus! La
présence du jeune homme devaient renouveler et refleurir ces deux
existences; la mère comptait les jours, le père préparait tout pour
recevoir ce cher compagnon de travail, et, au moment où ils allaient
ainsi être payés de leurs sacrifices, Robert leur avait tout à coup
annoncé qu'il venait de s'engager avec un entrepreneur de Versailles!

Toutes les remontrances et toutes les prières avaient été inutiles; il
avait mis en avant la nécessité de s'initier au mécanisme d'une grande
entreprise, la facilité de poursuivre, dans sa nouvelle position, des
recherches commencées, et l'espoir de les appliquer. Enfin, lorsque sa
mère, à bout de raisons, s'était mise à pleurer, il l'avait embrassée
avec précipitation, et était parti pour échapper à de nouvelles prières.

Son absence durait depuis un an, et rien n'annonçait son retour. Ses
parents le voyaient à peine une fois chaque mois, encore ne restait-il
que quelques instants.

--J'ai été puni par où j'espérais être récompensé, me disait tout à
l'heure Michel; j'avais désiré un fils économe et laborieux; Dieu m'a
donné un fils ambitieux et avare! Je m'étais toujours dit qu'une fois
élevé, nous l'aurions à nos côtés pour nous rappeler notre jeunesse et
nous égayer le coeur; sa mère ne pensait qu'à le marier pour avoir
encore des enfants à soigner. Vous savez que les femmes, ça a toujours
besoin de s'occuper des autres! Moi, je le voyais travailler près de mon
établi en chantant les nouveaux airs... car il a appris la musique, et
c'était le plus fort de l'Orphéon!--Une vraie rêverie, monsieur!--Dès
qu'il a eu ses plumes, l'oiseau a pris sa volée, et il ne reconnaît plus
ni père, ni mère! Hier, par exemple, c'était le jour où nous
l'attendions; il devait arriver pour souper avec nous! Pas plus de
Robert qu'aujourd'hui! Il aura eu quelque dessin à finir, quelque marché
à traiter, et les vieux parents, ça ne vient qu'en dernière ligne, après
les pratiques et la menuiserie. Ah! si j'avais deviné comment tournerait
la chose! Imbécile! qui ai sacrifié pendant près de vingt ans mes goûts
et mon argent pour élever un ingrat! C'était bien la peine de me guérir
de ma soif, de rompre avec les amis, et de devenir le modèle du
quartier! Le bon vivant s'est fait père-dindon!--Oh! si j'étais à
recommencer!--Non, non, voyez-vous, les femmes et les enfants, c'est
notre perte. Ils nous amollissent le coeur; ils nous amènent à vivre
d'espérance, de dévouement; nous passons un quart de notre existence à
faire pousser un grain de blé qui doit nous tenir lieu de tout dans nos
vieux jours, et quand l'heure de la moisson vient, bonsoir, il n'y a
rien dans l'épi!

En parlant ainsi, Michel avait la voix rauque, l'oeil ardent et les
lèvres tremblantes. J'ai voulu lui répondre, mais je n'ai trouvé que des
consolations banales: je me suis tu. Le menuisier a prétendu qu'il lui
manquait un outil et m'a quitté.

Pauvre père! ah! je connais ces moments de tentations où, mal récompensé
de la vertu, on regrette d'y avoir obéi! Qui n'a eu de ces défaillances
aux heures d'épreuve, et qui n'a jeté, au moins une fois, le funeste cri
de Brutus?

Mais si _la vertu n'est qu'un mot_, qu'y a-t-il donc de réel et de
sérieux dans la vie?--Non je ne veux point croire à la vanité du bien!
Il ne donne pas toujours les joies que nous avions espérées, mais il en
apporte d'autres. Tout, dans le monde, a sa logique et son résultat, la
vertu ne peut échapper seule à la loi commune. Si elle devait être
dommageable à qui l'exerce, l'expérience en aurait fait justice, et
l'expérience l'a, au contraire, rendue plus générale et plus sainte.
Nous ne l'accusons d'être une débitrice infidèle que parce que nous lui
demandons un paiement immédiat et qui puisse frapper nos sens. La vie
est toujours, pour nous, un conte de fées où chaque bonne action doit
être récompensée par une merveille. Nous n'acceptons en paiement ni le
repos de la conscience, ni le contentement de nous-mêmes, ni la bonne
renommée parmi les hommes, trésors plus précieux qu'aucun autre, mais
dont on ne sent le prix qu'après les avoir perdus!

Michel est de retour et s'est remis au travail. Son fils n'est point
encore arrivé.

En me racontant ses espérances et ses douloureux désappointements, son
esprit s'est exalté; il reprend sans cesse le même sujet et ajoute
quelque chose à ses griefs. Il vient de me compléter ses confidences en
me parlant d'un fonds de menuiserie qu'il avait espéré acquérir et
exploiter avec l'aide de Robert. Le maître actuel s'y était enrichi:
après trente années d'activité, il songeait à se retirer dans un de ces
cottages fleuris de la banlieue, retraites ordinaires du travailleur
économe que le hasard a servi. A la vérité, les deux mille francs qui
devaient être payés comptant manquaient à Michel; mais peut-être eût-il
décidé maître Benoît à attendre; la présence de Robert eût été pour lui
une garantie; car le jeune homme ne pouvait manquer de faire prospérer
un atelier; outre la science et l'adresse, il avait l'imagination qui
découvre ou perfectionne. Son père avait surpris, dans ses dessins, une
nouvelle coupe d'escalier qui le préoccupait depuis longtemps, et le
soupçonnait même de n'avoir traité avec l'entrepreneur de Versailles que
pour l'exécuter. Le jeune garçon était tourmenté par ce génie de
l'invention qui s'empare de la vie tout entière, et, livré aux calculs
de l'intelligence, il n'avait point le loisir d'écouter son coeur.

Michel me raconte tout cela avec un mélange de fierté et de dépit. On
sent qu'il tire orgueil du fils qu'il accuse, et que cet orgueil même le
rend plus sensible à son abandon.

_Six heures du soir._ Je viens de finir une heureuse journée. Que
d'événements en quelques heures et quel changement pour Geneviève et
pour Michel.

Celui-ci achevait de poser les étagères, en me parlant de son fils,
tandis que je mettais le couvert pour mon déjeuner.

Tout à coup, des pas pressés ont retenti dans le corridor, la porte
s'est ouverte, et Geneviève est entrée avec Robert.

Le menuisier a fait un mouvement de joyeuse surprise, mais qu'il a
réprimé aussitôt, comme s'il eût voulu garder l'apparence du
ressentiment.

Le jeune homme n'a point paru s'en apercevoir; il s'est jeté dans ses
bras avec une expansion qui m'a surpris. Geneviève, la figure
rayonnante, semblait vouloir parler et se retenir avec peine.

J'ai souhaité la bienvenue à Robert, qui m'a salué d'un air d'aisance
polie.

--Je t'attendais hier, a dit Michel Arout un peu sèchement.

--Pardon, père, a répondu le jeune ouvrier; mais j'avais affaire à
Saint-Germain. Je n'ai pu rentrer que très-tard, et le bourgeois m'a
retenu.

Le menuisier a regardé son fils de côté et a repris son marteau.

--C'est juste! a-t-il murmuré d'un ton boudeur; quand on est chez les
autres, faut faire leurs volontés; aussi il y en a qui aiment mieux
manger du pain noir avec leur couteau, que des perdrix avec la
fourchette d'un maître.

--Et je suis de ceux-là, mon père, a répliqué Robert gaîment; mais,
comme dit le proverbe, pour _manger les poids il faut les écosser_.
J'avais besoin de travailler d'abord dans un grand atelier...

--Pour ton système d'escalier! a interrompu Michel ironiquement.

--Il faut dire maintenant le système de M. Raymond, mon père, a répliqué
Robert en souriant.

--Pourquoi cela?

--Parce que je lui ai vendu l'invention.

Le menuisier, qui rabotait une planche, s'est retourné vivement.

--Vendu! s'est-il écrié l'oeil étincelant.

--Par la raison que je n'étais pas assez riche pour la donner.

Michel a rejeté la planche et l'outil.

--Voilà qui lui manquait! a-t-il repris avec colère, son bon génie lui
envoie une idée qui pouvait faire parler de lui, et il la vend à un
richard qui s'en fera honneur.

--Eh bien! quel mal y a-t-il? a demandé Geneviève.

--Quel mal! s'est écrié le menuisier avec emportement; tu ne comprends
rien à cela toi, tu es une femme; mais lui, lui, il sait bien qu'un
véritable ouvrier ne cède pas plus son invention pour de l'argent qu'un
soldat ne céderait sa croix. C'est sa gloire aussi; faut qu'il la garde
pour s'en faire honneur! Ah! tonnerre! si j'avais jamais fait une
découverte, plutôt que de la mettre à l'encan, j'aurais vendu un de mes
yeux! Une invention pour un ouvrier qui a de çà, vois-tu, c'est comme un
enfant! il la soigne, il l'élève, il lui fait faire son chemin dans le
monde, et il n'y a que les sans-coeurs qui en font marché.

Robert à rougi légèrement.

--Vous penserez autrement, mon père, a-t-il dit, quand vous saurez
pourquoi j'ai vendu mon système.

--Oui, et tu le remercieras, a ajouté Geneviève, qui ne pouvait plus se
taire.

--Jamais, a répondu Michel.

--Mais, malheureux, s'est-elle écriée, il ne l'a vendu que pour nous!

Le menuisier a regardé sa femme et son fils d'un air stupéfait. Il a
fallu en venir aux explications.

Celui-ci a raconté comment il était entré en pourparlers avec maître
Benoît qui, pour céder son établissement, avait absolument exigé moitié
des deux mille francs comptant. C'était dans l'espoir de se les procurer
qu'il était entré chez le maître entrepreneur de Versailles; il avait pu
y expérimenter son invention et trouver un acheteur. Grâce à l'argent
reçu, il venait de conclure avec Benoît, et il apportait à son père la
clef du nouveau chantier.

Cette explication du jeune ouvrier avait été donnée avec tant de
modestie et de simplicité, que j'en ai été tout ému. Geneviève pleurait,
Michel a serré son fils sur sa poitrine, et, dans ce long embrassement,
il a semblé lui demander pardon de l'avoir accusé!

Tout s'explique maintenant à la gloire de Robert. L'éloignement que ses
parents avaient pris pour de l'indifférence n'était que du dévouement;
il n'avait obéi ni à l'ambition, ni à l'avarice, ni même à cette passion
plus noble d'un génie inventeur; sa seule inspiration et son seul but
avaient été le bonheur de Geneviève et de Michel. Le jour de la
reconnaissance était venu pour lui, et il leur rendait sacrifice pour
sacrifice!

Après les exclamations de joie et les explications tous trois ont voulu
me quitter; mais la table était dressée; j'ai ajouté trois couverts, je
les ai retenus à déjeuner.

Le repas s'est prolongé; la chère y était médiocrement succulente; mais
les épanchements du coeur l'ont rendue délicieuse. Jamais je n'avais
mieux compris l'ineffable attrait de la famille. Quelle douceur dans ces
joies toujours partagées, dans cette communauté d'intérêts qui confond
les sensations, dans cette association d'existences qui de plusieurs
êtres forme un seul être! qu'est-ce que l'homme sans ces affections du
foyer qui, comme autant de racines, le fixent solidement à la terre et
lui permettent d'aspirer tous les sucs de la vie? Force, bonheur, tout
ne vient-il point de là? Sans la famille, où l'homme apprendrait-il à
aimer, à s'associer, à se dévouer? Société en petit, n'est-ce point elle
qui nous enseigne à vivre dans la grande? Telle est la sainteté du foyer
que, pour exprimer nos rapports avec Dieu, nous avons dû emprunter les
mots inventés pour la famille. Les hommes se sont nommés eux-mêmes les
_fils_ du _Père_ suprême!

Ah! conservons-les, ces chaînes de l'intimité domestique; ne délions pas
la gerbe humaine pour livrer ses épis à tous les caprices du hasard et
du vent; mais élargissons plutôt cette sainte loi, transportons les
habitudes de la famille au-dehors, et réalisons, s'il se peut, le voeu
de l'apôtre des gentils, quand il criait aux nouveaux enfants du Christ:
_Soyez tous ensemble comme si vous étiez un seul!_



CHAPITRE X.

LA PATRIE.


_Octobre.--Le 12, sept heures du matin._--Les nuits sont déjà devenues
froides et longues, le soleil ne me réveille plus derrière mes rideaux
longtemps avant l'heure du travail, et, lors même que mes yeux se sont
ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchaîné sous mon édredon.
Tous les matins il s'élève un long débat entre ma diligence et ma
paresse, et, chaudement enveloppé jusqu'aux yeux, j'attends, comme le
Gascon, qu'elles aient réussi à se mettre d'accord.

Ce matin, cependant, une lueur qui glissait à travers ma porte jusqu'à
mon chevet, m'a réveillé plus tôt que d'habitude. J'ai eu beau me
retourner de tous côtés, la clarté obstinée m'a poursuivi, de position
en position, comme un ennemi victorieux. Enfin, à bout de patience, je
me suis levé sur mon séant, et j'ai lancé mon bonnet de nuit aux pieds
du lit!...

(J'observerai, entre parenthèses, que les différentes évolutions de
cette pacifique coiffure paraissent avoir été, de tout temps, le symbole
des mouvements passionnés de l'âme; car notre langue leur a emprunté ses
images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: _Mettre son bonnet
de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tête près
du bonnet_, etc.)

Quoi qu'il en soit, je me suis levé de fort mauvaise humeur, pestant
contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir.
Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres
hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble
à la terre du vieux système de Ptolémée, et veut que l'univers entier
tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la métaphore déjà
signalée plus haut: _Tous les hommes ont la tête dans le même bonnet._

J'avais provisoirement, comme je l'ai déjà dit, lancé le mien à l'autre
bout de mon alcôve, et je dégageais lentement mes jambes des chaudes
couvertures, en faisant une foule de réflexions maussades sur
l'inconvénient des voisins.

Il y a un mois encore, je n'avais point à me plaindre de ceux que le
hasard m'avait donnés; la plupart ne rentraient que pour dormir, et
ressortaient dès leur réveil. J'étais presque toujours seul à ce haut
étage, seul avec les nuées et les passereaux!

Mais à Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destinées
comme des algues détachées du rocher; les demeures sont des vaisseaux
qui ne reçoivent que des passagers. Combien de visages différents j'ai
déjà vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de
compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont allés se
perdre dans cette mêlée de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la
nécessité; les autres dans cette litière de morts qui dorment sous la
main de Dieu!

Pierre le relieur est un de ces derniers. Retiré dans son égoïsme, il
était resté sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait
vécu. Sa perte n'a été pleurée de personne, n'a rien dérangé dans le
monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetière, et une
mansarde vide dans notre faubourg.

C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.

A vrai dire (maintenant que je suis tout à fait réveillé et que ma
mauvaise humeur est allée rejoindre mon bonnet), à vrai dire, ce nouveau
voisin, pour être plus matinal qu'il ne conviendrait à ma paresse, n'en
est pas moins un fort brave homme; il porte sa misère, comme bien peu
savent porter leur heureuse fortune, avec gaieté et modération.

Cependant le sort l'a cruellement éprouvé. Le père Chaufour n'est plus
qu'une ruine d'homme. A la place d'un de ses bras pend une manche
repliée; la jambe gauche sort de chez le tourneur, et la droite se
traîne avec peine; mais au-dessus de ces débris se dresse un visage
calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d'une sereine énergie,
en entendant sa voix dont la fermeté est, pour ainsi dire, accentuée de
bonté, on sent que l'âme est restée entière dans l'enveloppe à moitié
détruite. La forteresse est un peu endommagée, comme dit le père
Chaufour; mais la garnison se porte bien.

Décidément, plus je me rappelle cet excellent homme, et plus je me
reproche l'espèce de malédiction que je lui ai jetée en me réveillant.

Nous sommes, en général, trop indulgents pour ces torts secrets envers
notre prochain. Toute malveillance qui ne sort pas du domaine de la
pensée nous semble innocente, et, dans notre grossière justice, nous
absolvons sans examen le péché qui ne s'est point traduit par l'action!

Mais ne sommes-nous donc tenus envers les autres qu'à l'exécution des
codes? Outre les relations de faits, n'y a-t-il point entre les hommes
une sérieuse relation de sentiments? Ne devons-nous point à tous ceux
qui vivent sous le même ciel que nous le secours, non-seulement de nos
actes, mais de nos intentions? Chaque destinée humaine ne doit-elle pas
être pour nous un vaisseau que nous accompagnons de nos voeux d'heureux
voyage? Il ne suffit pas que les hommes ne se nuisent point l'un à
l'autre, il faut encore qu'ils s'entr'aident, il faut qu'ils s'aiment!
La bénédiction du pape: _urbi et orbi!_ devrait être l'éternel cri de
tous les coeurs. Maudire qui ne l'a point mérité, même intérieurement,
même en passant, c'est contrevenir à la grande loi, celle qui a établi
ici-bas l'association des âmes, et à laquelle le Christ a donné le doux
nom de _charité_.

Ces scrupules me sont venus pendant que j'achève de m'habiller, et je me
suis dit que le père Chaufour avait droit à une réparation; Pour
compenser le mouvement de malveillance de tout à l'heure, je lui dois un
témoignage ostensible de sympathie; je l'entends fredonner chez lui; il
est au travail; je veux lui faire, le premier, ma visite de voisinage.

_Huit heures du soir._--J'ai trouvé le père Chaufour devant une table
éclairée par une petite lampe fumeuse, sans feu, bien qu'il fasse déjà
froid, et fabriquant de grossiers cartonnages; il murmurait entre ses
dents un refrain populaire. Au moment où j'ai entr'ouvert la porte, il a
poussé une exclamation de joyeuse surprise.

--Eh! c'est vous, voisin! entrez donc! je ne vous croyais pas si
matinal: aussi j'avais mis une sourdine à ma chanterelle; j'avais peur
de vous réveiller.

Excellent homme! tandis que je l'envoyais au diable, il se gênait pour
moi!

Cette idée m'a touché, et je lui ai fait, comme voisin, mes compliments
de bienvenue avec une expansion qui lui a ouvert le coeur.

--Ma foi! vous m'avez l'air d'un bon chrétien, m'a-t-il dit, d'un ton de
cordialité soldatesque en me serrant la main; j'aime pas les gens qui
regardent le corridor comme une frontière et traitent les voisins en
Cosaques. Quand on mange du même air et qu'on parle le même jargon, on
n'est pas fait pour se tourner le dos... Asseyez-vous là, voisin, sans
vous commander... Seulement, prenez garde au tabouret, il n'a que trois
pieds, et faut que la bonne volonté tienne lieu du quatrième.

--Il me semble que c'est une richesse qui ne manque point ici? ai-je
fait observer.

--La bonne volonté! a répété Chaufour; c'est tout ce que m'a laissé ma
mère, et j'estime qu'aucun fils n'a reçu un meilleur héritage. Aussi, à
la batterie, ils m'appelaient _Monsieur Content_.

--Vous avez servi?

--Dans le troisième d'artillerie pendant la République, et plus tard
dans la garde, pendant tout le tremblement. J'étais à Jemmapes et à
Waterloo, comme qui dirait au baptême et à l'enterrement de notre
gloire!

Je le regardai avec étonnement.

--Et quel âge aviez-vous donc à Jemmapes? demandai-je.

--Mais quelque chose comme quinze ans, dit-il.

--Et vous avez eu l'idée de servir si jeune?

--C'est-à-dire que je n'y songeais pas. Je travaillais alors dans la
bimbeloterie, sans penser que la France pût me demander autre chose que
de lui fabriquer des damiers, des volants et des bilboquets. Mais
j'avais à Vincennes un vieil oncle que j'allais voir, de loin en loin;
un ancien de Fontenoy, arrangé dans mon genre, mais un savant qui en eût
remontré à des maréchaux. Malheureusement, dans ce temps-là, il paraît
que les gens de rien n'arrivaient pas à la vapeur. Mon oncle, qui avait
servi de manière à être nommé prince sous _l'autre_, était alors
retraité comme simple sous-lieutenant. Mais fallait le voir avec son
uniforme, sa croix de Saint-Louis, sa jambe de bois, ses moustaches
blanches et sa belle figure!... On eût dit un portrait de ces vieux
héros en cheveux poudrés qui sont à Versailles!

Toutes les fois que je le visitais, il me disait des choses qui me
restaient dans l'esprit. Mais un jour je le trouvai tout sérieux.

--Jérôme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe à la frontière?

--Non, lieutenant, que je lui réponds.

--Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en péril!

Je ne comprenais pas bien, et cependant ça me fit quelque chose.

--Tu n'as peut-être jamais pensé à ce qu'est la patrie, reprit-il, en me
posant une main sur l'épaule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui
t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois,
ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant,
c'est la patrie! Les lois qui te protégent, le pain qui paie ton
travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te
viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la
patrie! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs
qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie! tu la
vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes
devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta
reconnaissance, réunis tout ça sous un seul nom, et ce nom-là sera la
patrie!

J'étais tremblant d'émotion, avec de grosses larmes dans les yeux.

--Ah! j'entends, m'écriai-je; c'est la famille en grand, c'est le
morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme.

--Juste, Jérôme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce
pas, ce que nous lui devons.

--Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est
une affaire de coeur.

--Et de probité, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui
n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque à ses devoirs et
est un mauvais parent; l'associé qui n'enrichit pas la communauté de
toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions,
la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnête homme; de même
celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes
les charges, forfait à l'honneur et est un mauvais citoyen!

--Et que faut-il faire, lieutenant, pour être bon citoyen? demandai-je.

--Faire pour sa patrie ce qu'on ferait pour son père et sa mère, dit-il.

Je ne répliquai rien sur le moment, j'avais le coeur gonflé et le sang
qui me bouillait dans le cerveau. Mais en revenant le long du chemin,
les paroles de mon oncle étaient, pour ainsi dire, écrites devant mes
yeux. Je répétais:--Fais pour ta patrie ce que tu ferais pour ton père
et pour ta mère... Et la patrie est en péril; les étrangers l'attaquent,
tandis que moi, je tourne des bilboquets!...

Cette idée-là me travailla si bien dans l'esprit toute la nuit, que le
lendemain je retournai à Vincennes pour annoncer au lieutenant que je
venais de m'enrôler, et que je partais pour la frontière. Le brave homme
me serra sur sa croix de Saint-Louis, et je m'en allai fier comme un
représentant en mission.

Voilà comment, voisin, je suis devenu volontaire de la République avant
d'avoir fait mes dents de sagesse.

Tout cela était dit sans emphase avec la gaîté délibérée des hommes qui
ne regardent le devoir accompli ni comme un mérite, ni comme un fardeau.
Le père Chaufour s'animait en parlant, non à cause de lui, mais pour les
choses mêmes. Evidemment ce qui l'occupait dans le drame de la vie, ce
n'était point son rôle, c'était la pièce!

Cette espèce de désintéressement d'amour-propre m'a touché. J'ai
prolongé ma visite et je lui ai montré une grande confiance, afin de
mériter la sienne. Au bout d'une heure, il savait ma position et mes
habitudes; j'étais déjà pour lui une vieille connaissance.

Je lui ai même avoué la mauvaise humeur que la lueur de sa lampe m'avait
donnée quelques instants auparavant. Il a reçu ma confidence avec cette
gaîté affectueuse des coeurs bien faits qui prennent toute chose du bon
côté. Il ne m'a parlé ni du besoin qui l'obligeait au travail quand je
prolongeais mon sommeil, ni du dénuement du vieux soldat opposé à la
mollesse du jeune commis; il s'est seulement frappé le front en
s'accusant d'étourderie, et il m'a promis de garnir sa porte de
bourrelets!

O grande et belle âme, chez laquelle rien ne tourne en amertume, et qui
n'a de force que pour la bienveillance et le devoir!

_15 octobre._--Ce matin, je regardais une petite gravure, encadrée par
moi et placée au-dessus de ma table de travail; c'est un dessin où
Gavarni, devenu sérieux, a représenté _un vétéran et un conscrit_[2].

  [2] Voir dans le _Magasin Pittoresque_ de 1847 cette belle
    composition.

A force de contempler ces deux figures, d'expression si diverse et si
vive, toutes deux se sont animées devant mes yeux; je les ai vues se
mouvoir, je les ai entendu se parler; l'image est devenue une scène
vivante dont je me trouvais le spectateur.

Le vétéran avançait lentement une main appuyée sur l'épaule du jeune
soldat. Ses yeux, à jamais fermés, n'apercevaient plus le soleil qui
scintillait à travers les marronniers en fleur. A la place du bras droit
se pliait une manche vide, et l'une des cuisses reposait sur une jambe
de chêne dont le retentissement sur le pavé faisait retourner les
passants.

A la vue de ce vieux débris de nos luttes patriotiques, la plupart
hochaient la tête avec une pitié affligée, et faisaient entendre une
plainte ou une malédiction.

--Voilà à quoi sert la gloire! disait un gros marchand; en détournant
les yeux avec horreur.

--Déplorable emploi d'une vie humaine! reprenait un jeune homme qui
portait sous le bras un volume de philosophie.

--Le troupier aurait mieux fait de ne point quitter sa charrue, ajoutait
un paysan d'un air narquois.

--Pauvre vieux! murmurait une femme presque attendrie.

Le vétéran a entendu et son front s'est plissé; car il lui semble que
son conducteur est devenu pensif! Frappé de ce qui se répète autour de
lui, il répond à peine aux questions du vieillard, et son regard,
vaguement perdu dans l'espace, paraît y chercher la solution de quelque
problème.

Les moustaches grises du vétéran se sont agitées; il s'arrête
brusquement, et retenant, du bras qui lui reste, son jeune conducteur:

--Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais
si je voulais leur répondre!...

--Que leur diriez-vous, père? demande le jeune garçon avec curiosité.

--Je dirais d'abord à la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner
ses larmes à d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un
effort tenté pour le drapeau. On peut douter de certains dévouements; le
mien est visible; je porte sur moi des états de service écrits avec le
fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est
supposer qu'il eût mieux valu le trahir.

--Et que répondriez-vous au paysan, père?

--Je lui répondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut
d'abord garantir la frontière, et que tant qu'il y aura des étrangers
prêts à manger notre moisson, il faudra des bras pour la défendre.

--Mais le jeune savant aussi a secoué la tête, en déplorant un pareil
emploi de la vie?

--Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la
souffrance! Les livres qu'il étudie nous les avons pratiqués, nous, sans
les connaître; les principes qu'il applaudit, nous les avons défendus
avec la poudre et la baïonnette.

--Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en
voyant ce corps mutilé: Voilà à quoi sert la gloire!

--Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du coeur; c'est
elle qui nourrit le dévouement, la patience, le courage! Le maître de
tout l'a donnée comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir être
remarqué par ses frères, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime
et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des côtés de
l'amour. Non, non, la gloire _juste_ n'est jamais trop payée! Ce qu'il
faut déplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmités qui constatent un
généreux sacrifice; mais celles qu'ont appelées nos vices ou nos
imprudences. Ah! si je pouvais parler haut à ceux qui me jettent, en
passant, un regard de pitié, je crierais à ce jeune homme, dont les
excès ont obscurci la vue avant l'âge:--Qu'as-tu fait de tes yeux? A
l'oisif qui traîne, avec effort, sa masse énervée:--Qu'as-tu fait de tes
pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intempérance:--Qu'as-tu
fait de tes mains! A tous:--Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous
avait accordés, des facultés que vous deviez employer au profit de vos
frères? Si vous ne pouvez répondre, ne plaignez plus le vieux soldat
mutilé pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices
sans rougir.

_16 octobre._--La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mérites
du père Chaufour et je l'en ai estimé davantage.

Il sort à l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour
sans qu'il vienne travailler près de mon feu ou sans que j'aille
m'asseoir et causer près de son établi.

Le vieil artilleur à beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé
pendant vingt ans à travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et
avec une seule idée: l'honneur du drapeau national! Ç'a été là sa
superstition, si l'on veut; mais ç'a été, en même temps, sa sauve-garde.

Ce mot de FRANCE, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde,
lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir à soutenir
un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour
les forts, c'est un encouragement.

--J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, où
j'aurais été porté à _cousiner avec le diable_. La guerre n'est pas
précisément une école de vertus champêtres. A force de brûler, de
démolir et de tuer, vous vous racornissez un peu à l'endroit des
sentiments, et quand la baïonnette vous a fait roi, il vous vient
parfois des idées d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais à ces
moments-là, je me rappelais la patrie dont m'avait parlé le lieutenant,
et je me disais tout bas le mot connu: _Toujours Français!_ On en a ri
depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mère un calembour, ont
tourné la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'était pas
aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais
de combien de sottises ce titre de Français m'a préservé. Quand la
fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrière du drapeau, et
que les coups de fusil pétillaient à l'avant-garde, j'entendais bien
parfois une voix qui me disait à l'oreille:--Laisse les autres se
débrouiller, et pour aujourd'hui ménage ta peau! Mais ce mot _Français!_
grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres
fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agacé les nerfs,
et que j'arrivais chez quelque _meinherr_ maussade, il me prenait bien
une démangeaison d'éreinter l'hôte et de brûler la baraque; mais je me
disais tout bas: _Français!_ et ce nom-là ne pouvait rimer ni avec
incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai traversé ainsi les royaumes de
l'est à l'ouest et du nord au midi, toujours occupé de ne pas faire
affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot
magique: LA PATRIE! Il ne s'agissait pas seulement de la défendre, il
fallait l'agrandir et la faire aimer.

_17 octobre._--J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin.
Un mot prononcé au hasard a amené une nouvelle confidence.

Je lui demandais si les deux membres dont il était privé avaient été
perdus à la même bataille.

--Non pas, non pas, m'a-t-il répondu: le canon ne m'avait _pris_ que la
jambe, ce sont les carrières de Clamart qui m'ont _mangé_ le bras.

Et comme je lui demandais des détails:

--C'est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après la grande débâcle
de Waterloo, j'étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma
jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de réemboîter le
pas, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j'espérais
trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout était parti, ou
sous terre. J'aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin!
Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n'en étais pas
plus à mon aise; l'appétit était revenu, et les derniers sous
s'envolaient.

A la vérité, j'avais rencontré mon ancien chef d'escadron, qui se
rappelait que je l'avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant
mon cheval, et qui m'avait proposé chez lui place au feu et à la
chandelle. Je savais qu'il avait épousé, l'année d'avant, un château et
pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur
d'un millionnaire, ce qui n'était pas sans douceur. Restait à savoir si
je n'avais rien de mieux à faire. Un soir je me mis à réfléchir.

--Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un
homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien
faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides;
est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie, comme disait
l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus démoli
que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier,
encore quelques charges à fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas
se reposer avant le temps.

Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services à
un ancien de la batterie qui était rentré à Clamart dans son _foyer
respectif_, et qui avait repris la pince de carrier.

Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c'est-à-dire
plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on
vient à bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on
dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les
bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le
gagnais de bon coeur. C'est que, même sous le tuf, voyez-vous, j'avais
gardé ma gloriole. L'idée que je travaillais, pour ma part, à changer
les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout
bas:

--Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.

Et ça me soutenait le moral.

Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop
sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui
voyait sa main gauche à droite, s'avisa de battre le briquet près d'une
mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une
mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne
me reste plus que la manche.

--Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au vieux soldat.

--C'est-à-dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le
difficile était d'en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu
de dix; je le trouvai pourtant.

--Où cela?

--Parmi les balayeurs de Paris.

--Quoi! vous avez fait partie?...

--De l'escouade de salubrité; un peu, voisin, et c'est pas mon plus
mauvais temps. Le corps du balayage n'est pas si mal composé que
malpropre, savez-vous! Il y a là d'anciennes actrices qui n'ont pas su
faire d'économies, des marchands ruinés à la Bourse; nous avions même un
professeur d'humanités qui, pour un petit verre, vous récitait du latin
ou des tragédies, à votre choix. Tout ça n'eût pas pu concourir pour le
prix Monthyon; mais la misère faisait pardonner les vices, et la gaîté
consolait de la misère. J'étais aussi gueux et aussi gai, tout en
tâchant de valoir un peu mieux. Même dans la fange du ruisseau, j'avais
gardé mon opinion que rien ne déshonore de ce qui peut être utile au
pays.

--Chaufour, que je me disais en riant tout bas, après l'épée le marteau,
après le marteau le balai; tu dégringoles, mon vieux, mais tu sers
toujours ta patrie.

--Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je
repris.

--Pour cause de réforme, voisin; les balayeurs ont rarement le pied sec,
et l'humidité a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne
pouvais plus suivre l'escouade; il a fallu déposer les armes. Voilà deux
mois que j'ai cessé de travailler à _l'assainissement de Paris_.

Au premier instant, ça m'a étourdi! De mes quatre membres, il ne me
restait plus que la main droite, encore avait-elle perdu sa force!
fallait donc lui trouver une occupation _bourgeoise_. Après avoir essayé
un peu de tout, je suis tombé sur le cartonnage, et me voilà fabricant
d'étuis pour les pompons de la garde nationale; c'est une oeuvre peu
lucrative, mais à la portée de toutes les intelligences. En me levant à
quatre heures et en travaillant jusqu'à huit, je gagne soixante-cinq
centimes! le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois
sous pour les dépenses de luxe. Je suis donc plus riche que la France,
puisque j'équilibre mon budget, et je continue à la servir, puisque je
lui économise ses pompons.

A ces mots, le père Chaufour m'a regardé en riant, et ses grands ciseaux
ont recommencé à couper le papier vert pour ses étuis.

Je suis resté attendri et tout pensif.

Encore un membre de cette phalange sacrée qui, dans le combat de la vie,
marche toujours en avant pour l'exemple et le salut du monde! Chacun de
ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-là la
famille, cet autre l'humanité; mais tous suivent le même drapeau, celui
du devoir; pour tous règne la même loi divine, celle du dévouement.
Aimer quelque chose plus que soi-même, là est le secret de tout ce qui
est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, là est le but de tout
instinct généreux.



CHAPITRE XI.

UTILITÉ MORALE DES INVENTAIRES.


_13 novembre, neuf heures du soir._--J'avais bien calfeutré ma fenêtre:
mon petit tapis de pied était cloué à sa place; ma lampe garnie de son
abat-jour laissait filtrer une lumière adoucie, et mon poêle ronflait
sourdement comme un animal domestique.

Autour de moi tout faisait silence. Au dehors seulement une pluie glacée
balayait les toits et roulait avec de longues rumeurs dans les
gouttières sonores. Par instants, une raffale courait sous les tuiles
qui s'entre-froissaient avec un bruit de castagnettes, puis elle
s'engouffrait dans le corridor désert. Alors un petit frémissement
voluptueux parcourait mes veines, je ramenais sur moi les pans de ma
vieille robe de chambre ouatée, j'enfonçais sur mes yeux ma toque de
velours râpé, et, me laissant glisser plus profondément dans mon
fauteuil, les pieds caressés par la chaude lueur qui brillait à travers
la porte du poêle, je m'abandonnais à une sensation de bien-être avivée
par la conscience de la tempête qui bruissait au dehors. Mes regards
noyés dans une sorte de vapeur erraient sur tous les détails de mon
paisible intérieur; ils allaient de mes gravures à ma bibliothèque, en
glissant sur la petite causeuse de toile perse, sur les rideaux blancs
de la couchette de fer, sur le casier aux cartons dépareillés, humbles
archives de la mansarde! puis, revenant au livre que je tenais à la
main, ils s'efforçaient de ressaisir le fil de la lecture interrompue.

Au fait, cette lecture, qui m'avait d'abord captivé, m'était devenue
pénible. J'avais fini par trouver les tableaux de l'écrivain trop
sombres. Cette peinture des misères du monde me semblait exagérée; je ne
pouvais croire à de tels excès d'indigence ou de douleur; ni Dieu, ni la
société ne devaient se montrer aussi durs pour les fils d'Adam. L'auteur
avait cédé à une tentation d'artiste; il avait voulu élever l'humanité
en croix, comme Néron brûlait Rome, dans l'intérêt du pittoresque!

A tout prendre, cette pauvre maison du genre humain, tant refaite, tant
critiquée, était encore un assez bon logement: on y trouvait de quoi
satisfaire ses besoins, pourvu qu'on sût les borner; le bonheur du sage
coûtait peu et ne demandait qu'une petite place!...

Ces réflexions consolantes devenaient de plus en plus confuses.... Enfin
mon livre glissa à terre sans que j'eusse le courage de me baisser pour
le reprendre, et, insensiblement gagné par le bien-être du silence, de
la demi-obscurité et de la chaleur, je m'endormis.

Je demeurai quelque temps plongé dans cette espèce d'évanouissement du
premier sommeil; enfin quelques sensations vagues et interrompues le
traversèrent. Il me sembla que le jour s'obscurcissait... que l'air
devenait plus froid... J'entrevoyais des buissons couverts de ces baies
écarlates qui annoncent l'hiver... Je marchais sur une route sans abri,
bordée, çà et là, de genévriers blanchis par le givre... Puis la scène
changeait brusquement... J'étais en diligence... la bise ébranlait les
vitres des portières; les arbres chargés de neige passaient comme des
fantômes; j'enfonçais vainement dans la paille broyée mes pieds
engourdis... Enfin la voiture s'arrêtait, et, par un de ces coups de
théâtre familiers au sommeil, je me trouvais seul dans un grenier sans
cheminée, ouvert à tous les vents. Je revoyais le doux visage de ma
mère, à peine aperçu dans ma première enfance, la noble et austère
figure de mon père, la petite tête blonde de ma soeur enlevée à dix ans;
toute la famille morte revivait autour de moi; elle était là, exposée
aux morsures du froid et aux angoisses de la faim. Ma mère priait près
du vieillard résigné, et ma soeur, roulée sur quelques lambeaux dont on
lui avait fait un lit, pleurait tout bas en tenant ses pieds nus dans
ses petites mains bleuies.

C'était une page du livre que je venais de lire, transportée dans ma
propre existence.

J'avais le coeur oppressé d'une inexprimable angoisse. Accroupi dans un
coin, les yeux fixés sur ce lugubre tableau, je sentais le froid me
gagner lentement, et je me disais avec un attendrissement amer:

--Mourons, puisque la misère est un cachot gardé par les soupçons,
l'insensibilité, le mépris, et d'où l'on tenterait en vain de
s'échapper; mourons, puisqu'il n'y a point pour nous de place au banquet
des vivants!

Et je voulus me lever pour rejoindre ma mère et attendre l'heure suprême
à ses pieds...

Cet effort a dissipé le rêvé; je me suis réveillé en sursaut.

J'ai regardé autour de moi; ma lampe était mourante, mont poêle
refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glacée! Je
me suis levé, en frissonnant, pour la refermer à double tour; puis,
gagnant l'alcôve, je me suis couché à la hâte.

Mais le froid m'a tenu longtemps éveillé, et ma pensée a continué le
rêve interrompu.

Les tableaux que j'accusais tout à l'heure d'exagération ne me semblent
maintenant qu'une trop fidèle peinture de la réalité; je me suis endormi
sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me réchauffer.

Ainsi un poêle éteint et une porte mal close ont changé mon point de
vue. Tout était bien quand mon sang circulait à l'aise, tout devient
triste parce que le froid m'a saisi!

Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse obligée de se rendre au couvent
voisin par un jour d'hiver. Le couvent était pauvre, le bois manquait,
et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et
l'ardeur des prières. La duchesse, qui grelottait, revint touchée d'une
profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la
débarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bûches au feu de sa
cheminée, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer,
sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise
longue près du foyer, dont la chaleur ne tarde pas à la ranimer. Déjà le
souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est éteint dans le bien-être;
l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire
transporter.

--Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le
temps s'est beaucoup radouci.

Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la
sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extérieur, il se
trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu à peu, une
partie de ses habitudes et de ses sentiments.

Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de préjuger un
inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des révélations de son
caractère. Le milieu dans lequel nous vivons se modèle forcément à notre
image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre âme. De
même que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de
celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux
d'un observateur habile, la portée de son intelligence et les mouvements
de son coeur. Bernardin de Saint-Pierre a raconté l'histoire d'une jeune
fille qui refusa un prétendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir
chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrêt était sévère
peut-être, mais non sans fondement. On pouvait présumer que l'homme
insensible à la grâce et à l'humble affection, serait mal préparé à
sentir les jouissances d'une union choisie.

_14, sept heures du soir._--Ce matin, comme j'allais reprendre la
rédaction de mon mémorial, j'ai reçu la visite de notre vieux caissier.

Sa vue baisse, sa main commence à trembler, et le travail auquel il
suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis chargé
d'une partie de ses écritures; il venait chercher ce que j'avais achevé.

Nous avons causé longuement près du poêle, en prenant une tasse de café
que je l'ai forcé d'accepter.

M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observé et qui parle peu,
ce qui fait qu'il a toujours quelque chose à dire.

En parcourant les _états_ que j'avais dressés pour lui, ses regards sont
tombes sur mon mémorial, et il a bien fallu lui avouer que j'écrivais
ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes
pensées. De proche en proche, j'en suis venu à lui parler de mon rêve de
l'autre jour et de mes réflexions à propos de l'influence des objets
visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis à sourire:

--Ah! vous avez aussi mes _superstitions_, a-t-il dit doucement. J'ai
toujours cru, comme vous, que _le gîte faisait connaître le gibier_; il
faut seulement pour cela un tact et une expérience sans lesquels on
s'expose à bien des jugements téméraires. Pour ma part, je m'en suis
rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien
préjugé. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premières
années de ma jeunesse...

Il s'était arrêté; je le regardai d'un air qui lui prouva que
j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficulté.

A cette époque, il n'était encore que troisième clerc chez un notaire
d'Orléans. Le patron l'avait envoyé à Montargis pour différentes
affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir même, après
avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arrivé chez le
débiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour était
déjà tombé.

Craignant de ne pouvoir regagner assez tôt Montargis, il prit une route
de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'épaississait de
plus en plus, aucune étoile ne brillait dans le ciel; l'obscurité devint
si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas,
croisa vingt sentiers, et se trouva enfin complétement égaré.

Après la contrariété de manquer le passage de la diligence, vint
l'inquiétude sur sa situation. Il était seul, à pied, perdu dans une
forêt, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une
somme assez forte dont il avait accepté la responsabilité. Son
inexpérience augmentait ses angoisses. L'idée de forêt était liée, dans
son souvenir, à tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il
s'attendait, d'instant en instant, à quelque funeste rencontre.

La position, à vrai dire, n'était point rassurante. Le lieu ne passait
point pour sûr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs
maquignons subitement disparus, sans qu'on eût toutefois trouvé aucune
trace de crime.

Notre jeune voyageur, le regard plongé dans l'espace et l'oreille au
guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire à quelque
maison ou à quelque route; mais, les bois succédaient toujours aux bois!
Enfin, il distingua une lueur éloignée, et au bout d'un quart d'heure,
il atteignit un chemin de grande communication.

Une maison isolée (celle dont la lumière l'avait attiré) se dressait à
peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour,
lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tête. Un cavalier
venait de paraître au tournant de la route et fut, en un instant, près
de lui.

Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que
c'était le fermier lui-même. Il raconta comment il s'était égaré, et
apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se
trouvait à trois lieues derrière lui.

Le brouillard s'était insensiblement transformé en une bruine qui
commençait à transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la
distance qui lui restait à parcourir, et le cavalier, qui vit son
hésitation, lui proposa d'entrer à la ferme.

Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppée d'un mur de clôture
assez élevé, elle ne se laissait apercevoir qu'à travers les barreaux
d'une grande porte à claire-voie soigneusement fermée. Le paysan, qui
était descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant à droite, il
gagna une autre entrée également close, mais dont il avait la clef.

A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles
retentirent aux deux extrémités de la cour. Le fermier avertit son hôte
de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchaînés dans leurs
niches; tous deux étaient d'une grandeur extraordinaire, et tellement
féroces, que la vue du maître lui-même ne put les apaiser.

A leurs cris, un garçon sortit de la maison et vint prendre le cheval du
fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donnés avant son départ,
et se dirigea vers les étables, afin de s'assurer s'ils avaient été
exécutés.

Resté seul, notre clerc regarda autour de lui.

Une lanterne posée à terre par le garçon éclairait la cour d'une pâle
lueur. Tout lui parut vide et désert. On ne voyait aucune trace de ce
désordre champêtre indiquant la suspension momentanée d'un travail qui
doit être bientôt repris: ni charrette oubliée là où les chevaux avaient
été dételés, ni gerbes entassées en attendant la _batterie_, ni charrue
renversée dans un coin et à demi enfouie sous la luzerne fraîchement
coupée. La cour était balayée, les granges fermées au cadenas. Pas une
vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!

Il releva la lanterne et s'avança jusqu'à l'angle de la maison. Derrière
s'étendait une seconde cour où les hurlements d'un troisième chien se
firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.

Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, où rampent
les potirons bariolés, et où quelques ruches bourdonnent sous les haies
d'églantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs étaient partout
absentes. Il n'aperçut même aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier.
L'habitation de son hôte manquait de tout ce qui fait la grâce, le
mouvement et la gaieté de la vie des champs.

Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agréments domestiques
et au charme des yeux, son hôte devait être bien indifférent, ou bien
calculateur, et, jugeant, malgré lui, par ce qu'il voyait, il se sentit
en défiance de son caractère.

Cependant le fermier revint des étables et le fit entrer au logis.

L'intérieur de la ferme répondait à son extérieur. Les murs blanchis
n'avaient d'autre ornement qu'une rangée de fusils de toutes dimensions;
les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence
grossière par l'exagération de la solidité. Une propreté douteuse et
l'absence de toutes les commodités de détail prouvaient que les soins
d'une femme manquaient au ménage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le
fermier vivait seul avec ses deux fils.

Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne
se donnait la peine de desservir était dressé à demeure près de la
fenêtre. Les assiettes et les plats y étaient dispersés sans ordre,
chargés de pelures de pommes de terre et d'os à demi-rongés. Plusieurs
bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mêlée à l'âcre
senteur de la fumée de tabac.

Après avoir fait asseoir son hôte, le fermier avait allumé sa pipe, et
ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence
était à peine interrompu, de loin en loin, par une brève remarque à
laquelle il était répliqué par un mot ou une exclamation; puis tout
redevenait muet comme auparavant.

--Dès mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais été très-sensible à
l'impression des objets extérieurs; plus tard, la réflexion m'avait
appris à étudier les causes de cette impression plutôt qu'à la
repousser. Je me mis donc à examiner beaucoup plus attentivement tout ce
qui m'entourait.

Au-dessous des fusils que j'avais remarqués dès l'entrée, étaient
suspendus des piéges à loup; à l'un d'eux pendaient encore les lambeaux
d'une patte broyée qu'on n'avait point arrachée aux dents de fer. Le
manteau fumeux de la cheminée était orné d'une chouette et d'un corbeau
cloués au mur, les ailes étendues et la gorge traversée d'un énorme
clou; une peau de renard, récemment écorché, s'étalait devant la
fenêtre, et un croc de garde-manger, fixé à la principale poutre,
laissait voir une oie décapitée dont le cadavre tournoyait au-dessus de
nos têtes.

Mes yeux, blessés de tous ces détails, se reportèrent alors sur mes
hôtes. Le père, assis vis-à-vis de moi, ne s'interrompait de fumer que
pour se verser à boire ou pour adresser à ses fils une réprimande.
L'aîné de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures
sanglantes jetées dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une
odeur fétidement douceâtre; le second aiguisait des couteaux de boucher.
Un mot prononcé par le père m'apprit que l'on se préparait à tuer un
porc le lendemain.

Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intérieur
je ne sais quelle brutalité d'habitudes qui semblait expliquer l'aride
tristesse de l'extérieur et la compléter. Mon étonnement s'était peu à
peu transformé en dégoût, et mon dégoût en malaise. Je ne puis détailler
toutes les alliances d'images qui se succédèrent dans mon imagination;
mais, cédant à une invincible répulsion, je me levai en déclarant que
j'allais me remettre en route.

Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie,
de l'obscurité, de la longueur du chemin; je répondis à tout par
l'absolue nécessité d'arriver à Montargis cette nuit même, et, le
remerciant de sa courte hospitalité, je repartis avec un empressement
qui dut lui confirmer la vérité de mes paroles.

Cependant la fraîcheur de la nuit et le mouvement de la marche ne
tardèrent pas à changer la direction de mes idées. Éloigné des objets
qui avaient éveillé chez moi une si vive répugnance, je sentis celle-ci
se dissiper peu à peu. Je commençai par sourire de ma promptitude
d'impression; puis, à mesure que la pluie devenait plus abondante et
plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais,
tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le
fermier et ses fils n'étaient-ils pas libres, après tout, de vivre
seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? où était
le crime? Avec moins de susceptibilité nerveuse j'aurais accepté l'abri
qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement, à cette heure, sur
quelques bottes de paille, au lieu de cheminer péniblement sous la
bruine! Je continuai ainsi à me gourmander moi-même jusqu'à Montargis,
où j'arrivai vers le matin, rompu et transi.

Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai reposé, j'étais
instinctivement revenu à mon premier jugement. L'aspect de la ferme se
représentait à moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille,
m'avaient déterminé à fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au
raisonnement, celui-ci finissait, lui-même, par se taire, devant cet
ensemble de détails sauvages, et était forcé d'y reconnaître
l'expression d'une nature inférieure ou les éléments d'une funeste
influence.

Je repartis le jour même, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni
sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondément gravé dans
ma mémoire.

Dix années plus tard, je traversais en diligence le département du
Loiret. Penché à une des portières, je regardais des taillis
nouvellement soumis à la culture, dont un de mes compagnons de voyage
m'expliquait le défrichement, lorsque mon oeil s'arrêta sur un mur
d'enceinte percé d'une porte à claire-voie. Au fond s'élevait une maison
dont tous les volets étaient clos et que je reconnus sur-le-champ;
c'était la ferme où j'avais été reçu! Je la montrai vivement à mon
compagnon, en lui demandant qui l'habitait.

--Personne pour le moment, me répondit-il.

--Mais n'a-t-elle point été tenue, il y a quelques années, par un homme
et ses deux fils?

--Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez
connus?

--Je les ai vus une seule fois.

Il hocha la tête.

--Oui, oui, reprit-il; pendant bien des années ils ont vécu là comme des
loups dans leur tanière; ça ne savait que travailler la terre, tuer le
gibier et boire. Le père menait la maison: mais des hommes tout seuls,
sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu
pour les faire penser au ciel, ça tourne toujours à la bête féroce,
voyez-vous; si bien qu'un matin, après avoir bu trop d'eau-de-vie, il
paraît que l'aîné n'a pas voulu atteler la charrue; le père l'a frappé
de son fouet, et le fils, qui était fou d'ivresse, l'a tué d'un coup de
fusil.

_Le 16 au soir._--L'histoire du vieux caissier m'a préoccupé tous ces
jours-ci; elle est venue s'ajouter aux réflexions que m'avait inspirées
mon rêve.

N'ai-je point à tirer de tout ceci un sérieux enseignement?

Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements,
d'où vient que nous prenions si peu de souci des choses qui éveillent ou
modifient ces sensations? Le monde extérieur se réflète perpétuellement
en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, à
notre insu, des germes d'opinion ou des règles de conduite. Tous les
objets qui nous entourent sont donc, en réalité, autant de talismans
d'où s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est à notre
sagesse de les choisir pour créer à notre âme une salubre atmosphère.

Convaincu de cette vérité, je me suis mis à faire une revue de ma
mansarde.

Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrêtés est un vieux
cartulaire provenant de la plus célèbre abbaye de ma province. Déroulé
avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'où vient que
je lui ai donné cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni
un érudit, cette feuille de parchemin rongée de mites devrait-elle avoir
tant de prix? ne me serait-elle point devenue précieuse à cause d'un des
abbés fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard,
la prétention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre
généalogique? En écrivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons, à bas le
cartulaire! reléguons-le dans mon tiroir le plus profond.

En passant devant ma glace, j'ai aperçu plusieurs cartes de visites
complaisamment étalées le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y
a-t-il là que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte
polonais... un colonel retraité... le député de mon département... Vite,
vite, au feu ces témoignages de vanité! et mettons à la place cette
carte écrite à la main par notre garçon de bureau, cette adresse de
dîners économiques, et le reçu du revendeur auquel j'ai acheté mon
dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvreté sauront, comme le dit
Montaigne, _mater ma superbe_, et me rappelleront sans cesse à la
modestie qui fait la dignité des petits.

Je me suis arrêté devant les gravures accrochées au mur. Cette grosse
Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de
fruits, ne fait naître que des idées de joie et d'abondance; je la
regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misère;
donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver où tout exprime la
tristesse et la souffrance: l'une des impressions tempérera l'autre.

Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaieté dans les yeux des
enfants! que de douce sérénité sur le front de la jeune femme! quel
attendrissement religieux dans les traits du grand-père! Que Dieu leur
conserve la joie! mais suspendons à côté le tableau de cette mère qui
pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser
regarder tour à tour.

Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma cheminée. Platon a
dit que _le beau n'était autre chose que la forme visible du bon_. S'il
en est ainsi, le laid doit être la forme visible du mal; l'âme se
déprave insensiblement à le contempler.

Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de
pitié, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du
_dernier sommeil_!

Jamais je n'ai pu y arrêter mes regards sans me sentir le coeur remué.

Une femme déjà vieille et vêtue de haillons s'est accroupie aux bords
d'un chemin; son bâton est à ses pieds, sa tête repose sur la pierre;
elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prière apprise
dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son
dernier rêve!

Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les
troupeaux dans les friches, qui cueille les mûres des haies, qui chante,
salue les passants et fait le signe de la croix quand paraît au ciel la
première étoile! Heureuse époque, pleine de parfums et de rayonnements!
rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut désirer.

Mais la voilà grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut
couper les foins, battre le blé, apporter à la ferme les fardeaux de
trèfle en fleurs ou de ramées flétries. Si la fatigue est grande,
l'espérance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de
sueur. La jeune fille voit déjà que la vie est une tâche; mais elle
l'accomplit encore en chantant.

Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mère! il
faut économiser le pain du jour, avoir l'oeil sur le lendemain, soigner
les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rôle de providence
si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme
est toujours forte; mais elle est inquiète; elle ne chante plus!

Encore quelques années et tout s'est assombri. La vigueur du chef de
famille s'est brisée; sa femme le voit languir devant le foyer éteint;
le froid et la faim achèvent ce que la maladie avait commencé; il meurt,
et, près du cercueil fourni par la charité, la veuve s'asseoit à terre,
pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de
l'avenir, elle pleure et elle baisse la tête.

Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus là.
Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa soeur est partie. Tous
deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-être; et la
forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mère n'est
désormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne
pleure plus, la douleur l'a domptée; elle se résigne et attend la mort.

La mort, amie fidèle des misérables! elle est arrivée, non pas horrible
et railleuse, comme la superstition nous la représente, mais belle,
souriante, couronnée d'étoiles! Le doux fantôme s'est baissé vers la
mendiante; ses lèvres pâles ont murmuré de vagues paroles qui lui
annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille
mendiante, appuyée sur l'épaule de la grande libératrice, vient de
passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans
fin.

Reste là, pauvre femme brisée, les feuilles des bois te serviront de
linceul, la nuit répandra sur toi ses larmes de rosée, et les oiseaux
chanteront doucement près de tes dépouilles. Ton apparition ici-bas
n'aura pas laissé plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y
est déjà oublié, et le seul héritage que tu puisses transmettre est ce
bâton d'épine oublié à tes pieds!

Eh bien! quelqu'un le relèvera, quelque soldat de cette grande armée
humaine dispersée par la misère ou le vice; car tu n'es pas une
exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement
pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces blés mûrs, de
ces villes opulentes, des générations entières souffrent et sa
succèdent, en se léguant le bâton du mendiant!...

La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce
que Dieu m'a donné, plus compatissant pour ceux qu'il a traités avec
moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de réflexions....

Ah! si nous voulions veiller à tout ce qui peut nous améliorer, nous
instruire; si notre intérieur était disposé de manière à devenir une
perpétuelle école pour notre âme! mais le plus souvent, nous n'y prenons
pas garde. L'homme est un éternel mystère pour lui-même; sa propre
personne est une maison où il n'entre jamais et dont il n'étudie que les
dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui
la fameuse inscription qui éclaira autrefois Socrate, et qu'une main
inconnue avait gravée sur les murs de Delphes:

_Connais-toi toi-même._



CHAPITRE XII.

LA FIN D'UNE ANNÉE.


_Le 30 décembre au soir._--J'étais au lit, à peine délivré de cette
fièvre délirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon
cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activité; la pensée
se produisait encore incomplète et confuse, comme un jet lumineux qui
perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui
brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre
des alternatives d'égarement et de raison.

Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui
s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne
élevée. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les
troupeaux, jusqu'au chalet posé aux bords du ravin; puis, subitement,
une raffale chargée de brumes arrive, et tout se confond!

Ainsi livré aux oscillations d'une lucidité mal reconquise, je laissais
mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la
réalité de la vision; il glissait doucement de l'une à l'autre; la
veille et le rêve se suivaient de plain pied!

Or, tandis que j'errais dans cette incertitude, voici que, devant moi,
au-dessous de la pendule dont le pouls sonore mesure les heures, une
femme m'est apparue!

Le premier regard suffisait pour faire comprendre que ce n'était point
là une fille d'Ève. Son oeil avait l'éclat mourant d'un astre qui
s'éteint, et son visage la pâleur d'une sublime agonie. Revêtue de
draperies de mille couleurs où se jouaient les teintes les plus joyeuses
et les plus sombres, elle tenait à la main une couronne effeuillée.

Après l'avoir contemplée quelques instants, je lui ai demandé son nom et
ce qu'elle faisait dans ma mansarde. Ses yeux, qui suivaient l'aiguille
de la pendule, se sont tournés de mon côté, et elle a répondu:

--Tu vois en moi l'année qui va finir; je viens recevoir tes
remercîments et tes adieux.

Je me suis dressé sur mon coude avec une surprise qui a bientôt fait
place à un amer ressentiment.

--Ah! tu veux être remerciée, me suis-je écrié; mais voyons pour cela ce
que tu m'as apporté!

Quand j'ai salué ta venue, j'étais encore jeune et vigoureux! tu m'as
retiré, chaque jour, quelque peu de mes forces, et tu as fini par
m'envoyer la maladie! Déjà, grâce à toi, mon sang est moins chaud, mes
muscles sont moins fermes, mes pieds moins prompts. Tu as déposé dans
mon sein tous les germes des infirmités; là où croissaient les fleurs de
l'été de la vie, tu as méchamment semé les orties de vieillesse.

Et comme si ce n'était pas assez d'avoir affaibli mon corps, tu as aussi
amoindri mon âme; tu as éteint en elle les enthousiasmes; elle est
devenue plus paresseuse et plus craintive. Autrefois ses regards
embrassaient généreusement l'humanité entière, tu l'as rendue myope et
elle voit maintenant à peine au-delà d'elle-même.

Voilà ce que tu as fait de mon être: quant à ma vie, regarde à quelle
tristesse, à quel abandon, à quelles misères tu l'as réduite!

Depuis tant de jours que la fièvre me retient cloué sur ce lit, qui a
pris soin de cet intérieur où je mettais ma joie? Ne vais-je point
trouver mes armoires vides, ma bibliothèque dégarnie, toutes mes pauvres
richesses perdues par la négligence ou l'infidélité? Où sont les plantes
que je cultivais, les oiseaux que j'avais nourris? Tout a disparu! ma
mansarde est défleurie, muette, solitaire!

Revenu seulement depuis quelques instants à la conscience de ce qui
m'entoure, j'ignore même qui m'a veillé pendant ces longues souffrances.
Sans doute quelque mercenaire, reparti quand mes ressources auront été
épuisées!

Et qu'auront dit de mon absence les maîtres auxquels je devais mon
travail? A ce moment de l'année où les affaires sont plus pressantes,
auront-ils pu se passer de moi, l'auront-ils voulu? Peut-être suis-je
déjà remplacé à ce petit bureau où je gagnais le pain terrestre! Et
c'est toi, toi seule, méchante fille du temps, qui m'auras apporté tous
ces désastres: force, santé, aisance, travail, tu m'as tout enlevé; je
n'ai reçu de toi qu'insultes ou dommages, et tu oses encore réclamer ma
reconnaissance!

Ah! meurs, puisque ton jour est venu; mais meurs méprisée et maudite; et
puisse-je écrire sur ta tombe l'épitaphe que le poëte arabe grava sur
celle d'un roi:

«_Passant, réjouis-toi; celui que nous avons enterré ici ne peut plus
revivre_.»

                   *       *       *       *       *

Je viens d'être réveillé par une main qui prenait la mienne; et, en
ouvrant les yeux, j'ai reconnu le médecin.

Après avoir compté les pulsations du pouls, il a hoché la tête, s'est
assis aux pieds du lit et m'a regardé en se grattant le nez avec sa
tabatière.

J'ai su depuis que c'était un signe de satisfaction chez le docteur.

--Eh bien! nous avons donc voulu nous faire enlever par la camarde? m'a
dit M. Lambert, de son ton moitié jovial, moitié grondant. Peste! comme
on y allait de bon coeur? Il a fallu vous retenir à deux bras, au moins!

--Ainsi vous avez désespéré de moi, docteur? ai-je demandé un peu saisi.

--Du tout, a répondu le vieux médecin; pour désespérer quelquefois, il
faudrait avoir habituellement de l'espoir, et je n'en ai jamais. Nous ne
sommes que les instruments de la Providence, et chacun de nous devrait
dire comme Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»

--Qu'il soit donc béni, ainsi que vous, me suis-je écrié, et puisse la
santé me revenir avec la nouvelle année!

M. Lambert a haussé les épaules.

--Commencez par vous la demander à vous-même, a-t-il repris brusquement:
Dieu vous la rend, c'est à votre sagesse et non au temps de la
conserver. Ne dirait-on pas que les infirmités nous viennent comme une
pluie ou comme un rayon de soleil, sans que nous y soyons pour quelque
chose! Avant de se plaindre d'être malade, il faudrait prouver qu'on a
mérité de se bien porter.

J'ai voulu sourire, mais le docteur s'est fâché.

--Ah! vous croyez que je plaisante, a-t-il repris en élevant la voix;
mais dites-moi un peu qui de nous donne à sa santé l'attention qu'il
donne à sa fortune? Economisez-vous vos forces comme vous économisez
votre argent? évitez-vous les excès ou les imprudences avec le même soin
que les folles dépenses ou les mauvais placements! avez-vous une
comptabilité ouverte pour votre tempérament comme pour votre industrie?
cherchez-vous chaque soir ce qui a pu vous être salutaire ou malfaisant,
avec la prudence que vous apportez à l'examen de vos affaires?
Vous-même, qui riez, n'avez-vous pas provoqué le mal par mille
extravagances?

J'ai voulu protester en demandant l'indication de ces extravagances; le
vieux médecin a écarté tous ses doigts, et s'est mis à les compter l'une
après l'autre.

_Primo_, s'est-il écrié, manque d'exercice! Vous vivez ici comme le rat
dans son fromage, sans air, sans mouvement, sans distraction. Par suite,
le sang circule mal, les humeurs s'épaississent, les muscles inactifs ne
réclament plus leur part de nutrition; l'estomac s'allanguit et le
cerveau se fatigue.

_Secundo._ Nourriture irrégulière. Le caprice est votre cuisinier,
l'estomac un esclave qui doit accepter ce qu'on lui donne, mais qui se
venge sournoisement, comme tous les esclaves.

_Tertio._ Veilles prolongées! Au lieu d'employer la nuit au sommeil,
vous la dépensez en lectures; votre alcôve est une bibliothèque, votre
oreiller un pupitre! A l'heure où le cerveau fatigué demande du repos,
vous le conduisez à une orgie, et vous vous étonnez de le trouver
endolori le lendemain.

_Quarto._ La mollesse des habitudes! Enfermé dans votre mansarde, vous
vous êtes insensiblement entouré de mille précautions douillettes. Il a
fallu des bourrelets pour votre porte, un paravent pour votre fenêtre,
des tapis pour vos pieds, un fauteuil ouaté de laine pour vos épaules,
un poêle allumé au premier froid, une lampe à lumière adoucie, et, grâce
à toutes ces précautions, le moindre vent vous enrhume, les siéges
ordinaires vous exposent à des courbatures, et il vous faut des lunettes
pour supporter la lumière du jour. Vous avez cru conquérir des
jouissances, et vous n'avez fait que contracter des infirmités.

_Quinto..._

--Ah! de grâce, docteur, assez! me suis-je écrié. Ne poussez pas plus
loin l'examen; n'attachez pas à chacun de mes goûts un remords.

Le vieux médecin s'est gratté le nez avec sa tabatière.

--Vous voyez, a-t-il dit plus doucement en se levant, vous fuyez la
vérité, vous reculez devant l'enquête! preuve que vous êtes coupable:
_Habemus confitentem reum!_ Mais au moins, mon cher, n'accusez plus les
quatre saisons, à l'exemple des portières.

Là-dessus il m'a encore tâté le pouls, et il est parti, en déclarant que
son ministère était fini, et que le reste me regardait.

Le docteur sorti, je me suis mis à réfléchir.

Pour être trop absolue, son idée n'en a pas moins un fond de justesse.
Combien de fois nous attribuons au hasard le mal dont il faudrait
chercher l'origine en nous-mêmes! Peut-être eût-il été sage de le
laisser achever l'examen commencé.

Mais n'en est-il pas un autre encore plus important, celui qui intéresse
la santé de l'âme? suis-je bien sûr de n'avoir rien négligé pour la
préserver pendant l'année qui va finir? Soldat de Dieu parmi les hommes,
ai-je bien conservé mon courage et mes armes? Serai-je prêt pour cette
grande revue des morts que doit passer _Celui qui est_ dans la sombre
vallée de Josaphat?

Ose te regarder toi-même, ô mon âme, et cherche combien de fois tu as
failli.

D'abord, tu as failli par orgueil! Car je n'ai pas recherché les
simples. Trop abreuvé des vins enivrants du génie, je n'ai plus trouvé
de saveur à l'eau courante. J'ai dédaigné les paroles qui n'avaient
d'autre grâce que leur sincérité; j'ai cessé d'aimer les hommes,
seulement parce que c'étaient des hommes, je les ai aimés pour leur
supériorité; j'ai resserré le monde dans les étroites limites d'un
panthéon, et ma sympathie n'a pu être éveillée que par l'admiration.
Cette foule vulgaire que j'aurais dû suivre d'un oeil ami, puisqu'elle
est composée de frères en espérances et en douleurs, je l'ai laissée
passer avec indifférence, comme un troupeau. Je m'indigne de voir celui
qu'enivre son or mépriser l'homme pauvre des biens terrestres, et moi,
vain de ma science futile, je méprise le pauvre d'esprit. J'insulte à
l'indigence de la pensée comme d'autres à celle de l'habit; je
m'enorgueillis d'un don et je me fais une arme offensive d'un bonheur!

Ah! si, aux plus mauvais jours des révolutions, l'ignorance révoltée a
jeté parfois un cri de haine contre le génie, la faute n'en est pas
seulement à la méchanceté envieuse de sa sottise, elle vient aussi de
l'orgueil méprisant du savoir.

Hélas! j'ai trop oublié la fable des deux fils du magicien de Bagdad.

L'un, frappé par l'arrêt irrévocable du destin, était né aveugle, tandis
que l'autre jouissait de toutes les joies que donne la lumière. Ce
dernier fier de ses avantages, raillait la cécité de son frère et
dédaignait sa compagnie. Un matin que l'aveugle voulait sortir avec lui:

--A quoi bon, lui dit-il, puisque les dieux n'ont mis rien de commun
entre nous? Pour moi la création est un théâtre où se succèdent mille
décorations charmantes et mille acteurs merveilleux; pour vous ce n'est
qu'un abîme obscur au fond duquel bruit un monde invisible. Demeurez
donc seul dans vos ténèbres, et laissez les plaisirs de la lumière à
ceux qu'éclaire l'astre du jour.

A ces mots, il partit, et le frère abandonné se mit à pleurer amèrement.
Le père, qui l'entendit, accourut aussitôt et s'efforça de le consoler
en promettant de lui accorder tout ce qu'il désirerait.

--Pouvez-vous me rendre la vue? demanda l'enfant.

--Le sort ne le permet pas, dit le magicien.

--Alors, s'écria l'aveugle avec emportement, je vous demande d'éteindre
le soleil!

Qui sait si mon orgueil n'a point provoqué le même souhait de la part de
quelqu'un de mes frères qui ne _voient_ pas?

Mais combien plus souvent encore j'ai failli par imprudence et par
légèreté! Que de résolutions prises à l'aventure! que d'arrêts portés
dans l'intérêt d'un bon mot! que de mal accompli faute de sentir ma
responsabilité! la plupart des hommes se nuisent les uns aux autres pour
faire quelque chose! on raille une gloire, on compromet une réputation,
comme le promeneur oisif, qui suit une haie, brise les jeunes branches
et effeuille les plus belles fleurs. Et cependant notre irréflexion fait
ainsi les renommées! Semblable à ces monuments mystérieux des peuples
barbares auxquels chaque voyageur ajoutait une pierre, elles s'élèvent
lentement; chacun y apporte en passant quelque chose et ajoute au
hasard, sans pouvoir dire lui-même s'il élève un piédestal ou un gibet.
Qui oserait regarder derrière lui pour y relever ses jugements
téméraires?

Il y a quelques jours, je suivais le flanc des buttes vertes que
couronne le télégraphe de Montmartre. Au-dessous de moi, le long d'un de
ces sentiers qui tournent en spirale pour gravir le coteau, montaient un
homme et une jeune fille sur lesquels mes yeux s'arrêtèrent. L'homme
avait un paletot à longs poils qui lui donnait quelque ressemblance avec
une bête fauve, et portait une grosse canne dont il se servait pour
décrire dans l'air d'audacieuses arabesques. Il parlait très-haut, d'une
voix qui me parut saccadée par la colère. Ses yeux, levés par instant,
avaient une expression de dureté farouche, et il me sembla qu'il
adressait à la jeune fille des reproches ou des menaces qu'elle écoutait
avec une touchante résignation. Deux ou trois fois elle hasarda quelques
paroles sans doute un essai de justification; mais l'homme au paletot
recommençait aussitôt avec ses éclats de voix convulsifs, ses regards
féroces et ses moulinets menaçants. Je le suivis des yeux, cherchant en
vain à saisir un mot au passage, jusqu'au moment où il disparut derrière
la colline.

Evidemment je venais de voir un de ces tyrans domestiques dont l'humeur
insociable s'exalte par la patience de la victime, et qui, pouvant être
les dieux bienfaiteurs d'une famille, aiment mieux s'en faire les
bourreaux.

Je maudissais dans mon coeur le féroce inconnu, et je m'indignais de ce
que ces crimes contre la sainte douceur du foyer ne pussent recevoir
leur juste châtiment, lorsque la voix du promeneur se fit entendre de
plus près. Il avait tourné le sentier et parut bientôt devant moi au
sommet de la butte.

Le premier coup d'oeil et les premiers mots me firent alors tout
comprendre: là où j'avais trouvé l'accent furieux et les regards
terribles de l'homme irrité, ainsi que l'attitude d'une victime
effrayée, j'avais, tout simplement, un brave bourgeois louche et bègue
qui expliquait à sa fille attentive l'éducation des vers à soie!

Je m'en suis revenu, riant de ma méprise; mais, près de rejoindre mon
faubourg, j'ai vu courir la foule, j'ai entendu des cris d'appel; tous
les bras, tournés vers le même point, montraient, au loin, une colonne
de flammes. L'incendie dévorait une fabrique, et tout le monde
s'élançait au secours.

J'ai hésité. La nuit allait venir; je me sentais fatigué; un livre
favori m'attendait: j'ai pensé que les travailleurs ne manqueraient pas,
et j'ai continué ma route.

Tout à l'heure j'avais failli par défaut de prudence; maintenant, c'est
par égoïsme et par lâcheté.

Mais quoi, n'ai-je point oublié en mille autres occasions les devoirs de
la solidarité humaine? Est-ce la première fois que j'évite de payer ce
que je dois à la société? Dans mon injustice, n'ai-je pas toujours
traité mes associés comme le lion? Toutes les parts ne me sont-elles pas
successivement revenues? Pour peu qu'un malavisé en redemande quelque
chose, je m'effraie, je m'indigne, j'échappe par tous les moyens. Que de
fois, en apercevant, au bout du trottoir, la mendiante accroupie, j'ai
dévié de ma route, de peur que la pitié ne m'appauvrît, malgré moi,
d'une aumône! Que de douleurs mises en doute pour avoir le droit d'être
impitoyable! Avec quelle complaisance j'ai constaté, parfois, les vices
du pauvre, afin de transformer sa misère en punition méritée!...

Oh! n'allons pas plus loin, n'allons pas plus loin! Si j'ai interrompu
l'examen du docteur, combien celui-ci est plus triste! Les maladies du
corps font pitié, celles de l'âme font horreur...

J'ai été heureusement arraché à ma rêverie par mon voisin le vieux
soldat.

Maintenant que j'y pense, il me semble avoir toujours vu, pendant mon
délire, cette bonne figure tantôt penchée sur mon lit, tantôt assise à
son établi, au milieu de ses feuilles de carton.

Il vient d'entrer, armé de son pot à colle, de sa main de papier vert et
de ses grands ciseaux. Je l'ai salué par son nom; il a poussé une
exclamation joyeuse et s'est approché.

--Eh bien! on a donc retrouvé sa _boule_! s'est-il écrié en prenant mes
deux mains dans la main mutilée qui lui reste; ça n'a pas été sans
peine, savez-vous! en voilà une campagne qui peut compter pour deux
chevrons! J'ai vu pas mal de fiévreux battre la breloque pendant mes
mois d'hôpital: à Leipsick, j'avais un voisin qui se croyait un feu de
cheminée dans l'estomac, et qui ne cessait d'appeler les pompiers; mais
le troisième jour tout s'est éteint de soi-même, vu qu'il a passé l'arme
à gauche tandis que vous, ça a duré vingt-huit jours, le temps d'une
campagne du petit caporal.

--Je ne me suis donc pas trompé, vous étiez près de moi!

--Parbleu! je n'ai eu qu'à traverser le corridor. Ça vous a fait une
garde-malade pas mal gauche, vu que la droite est absente; mais bah!
vous ne saviez pas de quelle main on vous faisait boire, et ça n'a pas
empêché cette gueuse de fièvre d'être noyée... absolument comme
Poniatowski dans l'Elster!

Le vieux soldat s'est mis à rire, et moi, trop attendri pour parler,
j'ai serré sa main contre ma poitrine. Il a vu mon émotion et s'est
empressé d'y couper court.

--A propos, vous savez qu'à partir d'aujourd'hui on a le droit à la
ration! a-t-il repris gaiement; quatre repas comme les _meinhers_
allemands; rien que ça! C'est le docteur qui est votre maître d'hôtel.

--Reste à trouver le cuisinier, ai-je repris en souriant.

--Il est trouvé! s'est écrié le vétéran.

--Qui donc?

--Geneviève.

--La fruitière?

--Au moment où je vous parle, elle fricasse pour vous, voisin; et n'ayez
pas peur qu'elle épargne le beurre, ni le soin. Tant que vous avez été
entre le _vivat_ et le _requiem_, la brave femme passait son temps à
monter ou à descendre les escaliers pour savoir où en était la
bataille... Et tenez, je suis sûr que la voici.

On marchait, en effet, dans le corridor; il est allé ouvrir.

--Eh bien! a-t-il continué, c'est notre portière, la mère Millot; encore
une de vos bonnes amies, voisin, et que je vous recommande pour les
cataplasmes. Entrez, mère Millot, entrez, nous sommes tout à fait jolis
garçons ce matin, et prêts à danser un menuet si nous avions des
pantoufles.

La portière est entrée toute ravie. Elle me rapportait du linge blanchi
et réparé par ses soins, avec une petite bouteille de vin d'Espagne,
cadeau de son fils le marin, réservé pour les grandes occasions. J'ai
voulu la remercier; mais l'excellente femme m'a imposé silence sous
prétexte que le docteur m'avait défendu de parler. Je l'ai vue tout
ranger dans mes tiroirs, dont l'aspect m'a frappé: une main attentive y
a évidemment réparé, jour par jour, les désordres inévitables
qu'entraîne la maladie.

Comme elle achevait, Geneviève est arrivée avec mon dîner; elle était
suivie de la mère Denis, la laitière de vis-à-vis, qui avait appris, en
même temps, le danger que j'avais couru et mon entrée en convalescence.
La bonne Savoyarde apportait un oeuf qui venait d'être pondu et qu'elle
voulait me voir manger elle-même.

Il a fallu lui raconter, de point en point, toute ma maladie. A chaque
détail, elle poussait des exclamations bruyantes; puis, sur
l'avertissement de la portière, elle s'excusait tout bas. On a fait
cercle autour de moi pour me regarder dîner; toutes les bouchées étaient
accompagnées décris de contentement et de bénédiction! Jamais le roi de
France, quand il dînait en public, n'a excité, parmi les spectateurs,
une telle admiration.

Comme on levait le couvert, mon collègue le vieux caissier est entré à
son tour.

En le reconnaissant, je n'ai pu me défendra d'un battement de coeur. De
quel oeil les patrons avaient-ils vu mon absence, et que venait-il
m'annoncer?

J'attendais qu'il parlât avec une inexprimable angoisse; mais il s'est
assis près de moi, m'a pris la main, et s'est mis à se réjouir de ma
guérison, sans rien dire de nos maîtres. Je n'ai pu supporter plus
longtemps cette incertitude.

--Et MM. Durmer? ai-je demandé en hésitant, comment ont-ils accepté...
l'interruption de mon travail?

--Mais il n'y a pas eu d'interruption, a répondu le vieux commis
tranquillement.

--Que voulez-vous dire?

--Chacun s'est partagé la besogne, tout est au courant, et les MM.
Durmer ne se sont aperçus de rien.

Cette fois, l'émotion a été trop forte. Après tant de témoignages
d'affection, celui-ci comblait la mesure; je n'ai pu retenir mes larmes.

Ainsi les quelques services que j'avais pu rendre ont été reconnus au
centuple! j'avais semé un peu de bien, et chaque grain tombé dans une
bonne terre a rapporté tout un épi! Ah! ceci complète l'enseignement du
docteur! S'il est vrai que les infirmités du dedans et du dehors sont le
fruit de nos sottises ou de nos vices, les sympathies et les dévouements
sont aussi des récompenses du devoir accompli. Chacun de nous, avec
l'aide de Dieu, et dans les limites bornées de la puissance humaine, se
fait à lui-même son tempérament, son caractère et son avenir.

                   *       *       *       *       *

Tout le monde est reparti; mes fleurs et mes oiseaux, rapportés par le
vétéran, me font seuls compagnie. Le soleil couchant empourpre de ses
derniers rayons mes rideaux à demi refermés. Ma tête est libre, mon
coeur plus léger; un nuage humide flotte sur mes paupières. Je me sens
dans cette vague béatitude qui précède un doux sommeil.

Là-bas, vis-à-vis de l'alcôve, la pâle déesse aux draperies de mille
couleurs et à la couronne effeuillée vient de réapparaître de nouveau;
mais cette fois je lui tends la main avec un sourire de reconnaissance.

--Adieu, chère année, que j'accusais injustement tout à l'heure! Ce que
j'ai souffert ne doit pas t'être imputé, car tu n'as été qu'un espace où
Dieu a tracé ma route, une terre où j'ai recueilli la moisson que
j'avais semée. Je t'aimerai, abri de passage, pour les quelques heures
de joie que tu m'as vu goûter; je t'aimerai même pour les souffrances
que tu m'as vu subir. Joies ni souffrances ne venaient de toi, mais tu
en as été le théâtre. Retombe donc en paix dans l'éternité et sois
bénie, toi qui, en remplacement de la jeunesse, me laisses l'expérience,
en retour du temps le souvenir, et en paiement du bienfait la
reconnaissance.



TABLE.

    AVANT-PROPOS
    § I.    Les étrennes de la mansarde
    § II.   Le carnaval
    § III.  Ce qu'on apprend en regardant par la fenêtre
    § IV.   Aimons-nous les uns les autre
    § V.    La compensation
    § VI.   L'oncle Maurice
    § VII.  Ce que coûte la puissance et ce que rapporte la célébrité
    § VIII. Misanthropie et repentir
    § IX.   La famille de Michel Arout
    § X.    La patrie
    § XI.   Utilité morale des inventaires
    § XII.  La fin d'une année

FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Un philosophe sous les toits" ***

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