Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Mathilde - mémoires d'une jeune femme
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mathilde - mémoires d'une jeune femme" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



MATHILDE.

TYPOGRAPHIE LACRAMPE ET COMP.,

RUE DAMIETTE, 2



MATHILDE

MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

TOME PREMIER.


PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845



MATHILDE.

INTRODUCTION.


CHAPITRE PREMIER.

LE CAFÉ LEBŒUF.


Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l'on voit
probablement encore) un modeste café appelé le _café Lebœuf_, situé
rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et
triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant
plusieurs générations par une ancienne famille de robe.

Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de
mois après la restauration.

Au mois d'octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint
prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre
cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons
servant de commun s'ouvrait sur la rue.

L'hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et
abandonné.

Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte,
qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, _le
colonel Ulrik_.

Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à
l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est
trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps
précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et
incessant qui fait les délices de la province.

Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement
peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs
et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l'impérieux besoin
de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.

On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux
d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur
l'importance des faits qu'ils aiment à _poétiser_ à leur manière. La
moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables
histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.

Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner
le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable,
la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue,
s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils
ne reculent alors devant aucune extrémité.

Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait
réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins,
presque tous habitués du _café Lebœuf_, situé, ainsi que nous l'avons
dit, en face de l'hôtel d'Orbesson.

Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fenêtres
étaient toujours fermées; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que
ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui
s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand
homme à l'air rébarbatif.

Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de
provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir,
et se refermait aussitôt.

Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le
pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du
colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.

Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent
asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.

Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre.
Pourtant, quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait
bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le
moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas
manquer de profondeur.

Dernière et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait
apporté une seule lettre à l'hôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois
mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.

On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques
mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans
l'intérieur de l'hôtel.

Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte
d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de
leurs opérations au café Lebœuf.

A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires,
ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel
d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte
à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était
le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets,
ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les
affolait.

Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux
frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent
qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués
sur les portes de l'hôtel.

Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie
que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de
puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à
dévoiler quelques faits importants.

Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.

Midi venait de sonner à la pendule du café; madame Lebœuf, le nez
appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait
à gros flocons et la porte de l'hôtel d'Orbesson.

La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses
fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez
elle.

Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se
débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.

--Bon Dieu! monsieur Godet l'aîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria
la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.

M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre
proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu
la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d'un
air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un
chantre de cathédrale:

--C'est de la façon de ce monstre de _Robin des Bois_.»

(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé
l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)

--C'est de la façon de ce monstre de _Robin des Bois_! répéta monsieur
Godet le cadet, véritable écho de son frère.

--Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est
arrivé!--s'écria madame Lebœuf frémissant d'impatience.

--C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l'ex-employé.--Il
fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se
tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je
l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa
moralité; seulement je pose cette simple question: «S'il ne faisait pas
du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme
une véritable bête farouche?»)

Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l'aîné écarta de nouveau le
bandeau de son œil gauche.

--Au fait, pourquoi se cacherait-il?--répétèrent les habitués attentifs.

--Mais voilà bien le gouvernement,--reprit M. Godet avec amertume;--il
sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais quand il s'agit
du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout
mon cœur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires
de police que chez les sauvages!

--Que chez les sauvages,--répéta M. Godet puîné.

--Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à
mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf,--reprit M. Godet
l'aîné,--qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis
dit:--Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un
grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a
dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face
de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis
des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour
mettre un terme à ce scandale public!!!

--Le fait est que c'est un scandale!--dit madame Lebœuf;--il est
impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais.
Alors on est bien forcé d'en dire du mal!

--C'est un affreux scandale!--reprit M. Godet l'aîné:--je ne le dis pas
seulement, je le prouve: il est évident, il est palpable que cet
aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en
s'obstinant a échapper à leur appréciation sévère, mais équitable.
L'homme propose... Mais Dieu dispose...

Madame Lebœuf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation
philosophique, et impatiente d'arriver à l'_action_, s'écria:

--C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc
ce bandeau sur l'œil?

--M'y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mon frère, mon
digne frère; je lui dis:--Dieudonné, il faut que cet abus intolérable
ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que
nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère,
dis-je à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois
mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à
savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré
d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne
pense qu'à ce mystérieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions
physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c'est comme
j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me
suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour
creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère
t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dévoile ce mystère, et tu seras
digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce
qui fut dit fut tait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit
tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je
traverse la rue avec Dieudonné; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre
la petite porte du jardin de _Robin de Bois_; j'applique l'échelle à la
muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le
jardin et dans l'intérieur de la maison.

--Eh bien?--s'écria madame Lebœuf.

--Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder
par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part...

--Dieu du ciel! un coup de fusil!--s'écria la veuve.

--Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon
existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et
à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout
portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille),
j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie
avec un accent féroce et railleur: «Une autre fois, au lieu de cendrée,
ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on
tirera au visage...» Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en
sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer
des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs... les plus élevés!

--Mais c'est un assassinat!--s'écrièrent les habitués.

--Ah!--le monstre d'homme!--dit madame Lebœuf.--Il faut aller chez le
commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.

--C'est justement ce que je me disais à part moi, en descendant
précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf; oui... je me
disais:--Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte
chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés.
Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on
allumait sa lanterne... sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait
signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les
pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...

--Eh bien?

--Eh bien! madame Lebœuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur
de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la
considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans
et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable
d'escalade nocturne dans une maison habitée.

--Quelle horreur!--s'écria madame Lebœuf.

--Ainsi,--reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère et une emphase
cicéronienne,--ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la
curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête,
bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de
sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge
l'ignorance d'un mystère qui importe peut-être au salut public! Écoutez,
madame Lebœuf,--ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de
toute sa hauteur,--un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais
c'est égal, un grand homme l'a dit: _La maison de tout citoyen doit être
de verre_. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un
véritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au
repos de mes concitoyens... on...

M. Godet ne put terminer sa philippique.

Un fait foudroyant lui coupa la parole.

Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux
chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.

Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient
qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où
il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.

A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la
première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture,
et se referma aussitôt.

Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d'un air ébahi.

Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants,
lorsque la porte se rouvrit de nouveau.

La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un
homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de
hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et
sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.

--Ah çà, _Robin des Bois_ est donc un grand seigneur d'un pays lointain?
s'écria M. Godet l'aîné.

--Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,--dit madame
Lebœuf.

--Avez-vous vu ses deux _crachats_, l'un en or, l'autre en argent?--dit
M. Godet le cadet.

--Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que,
malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était
quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en
sifflant entre ses dents.

--Une idée, messieurs!--s'écria madame Lebœuf.--C'est peut-être un
acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce
genre-là.

--Mais cette magnifique voiture,--dit M. Godet,--elle appartiendrait
donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.

--Mais j'y pense,--dit madame Lebœuf;--peut-être ce vilain homme qui
habite avec _Robin des Bois_ vous laissera-t-il entrer, maintenant que
son maître est sorti.

--Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf,--dit M. Godet;--vous avez
raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?

--Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui
s'est passé hier,--dit timidement Godet le puîné.

--Comment! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes
fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son
incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous
allez voir.

Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.

La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.

--Que voulez-vous?--dit-il.

--C'est moi qui, hier, ai reçu...

--Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,--répondit le
domestique en fermant brusquement le guichet.

M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de
faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le
colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut
interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel
d'Orbesson.

Le colonel rentrait.--Un moment après, la voiture qui l'avait amené
ressortit au pas.

M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et
le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens
n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre
au questionneur.

M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel
était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il
inspirait.

Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette
question.

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café
attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.

Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois.
La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée
depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute
dans une position sociale élevée.

Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se
contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément
très en rapport avec sa mystérieuse existence.

Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il
s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer
dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.

Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le
prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de
remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.

Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils
n'aperçurent personne.

Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les
pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de
s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la
ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni
sortir, ni entrer personne.

La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc
reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.

Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin
des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.

Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le
dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre
l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.

Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la
petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse
couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur
invention.

On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le
lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de
doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre
l'avaient trahi!

Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur
expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient
quotidiennes, fréquentes ou rares.

Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque
soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.

Où allait-il ainsi?

Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.

Les habitués du café Lebœuf se réunirent en conseil extraordinaire;
il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la
première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.

Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou
l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les
plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en
juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas
être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie
mystérieuse.



CHAPITRE II.

LA LETTRE.


Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame
Lebœuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume;
elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son
comptoir avec une inquiétude inexprimable.

Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils
couru quelques dangers?

A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.

L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les
antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait
être qu'un espion du haut parage.

Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui
fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant
jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête
métier.

L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel
n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son
espionnage plus dangereux encore.

Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on
s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre
n'avaient encore paru.

Madame Lebœuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant
quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café
savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.

Ils furent accueillis par un cri général de curiosité:--Hé bien? hé
bien?

--Hé bien! nous en avons appris de belles,--répondit M. Godet aîné d'un
air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient
pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues
de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La
narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.

Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement
voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer,
importe à tous les honnêtes gens, il...

Alors, ne dites pas,--fit observer sagement un auditeur.

--Comment?--répondit M. Godet.

--Sans doute,--répondit l'habitué,--vous vous écriez: Je n'ai pas besoin
de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...

--C'est bon, mais c'est bon,--cria-t-on tout d'une voix.--Vous ne dites
que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet,
continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.

--Hier, donc,--reprit M. Godet,--à la nuit tombante, moi et Dieudonné,
nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à
pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna
sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix
heures... rien; onze heures... rien.

--Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid!--s'écria
l'auditoire.

--Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!--soupira madame
Lebœuf.

--Je ne m'étonnai pas!--reprit M. Godet d'un ton doctoral.--Non, eh
bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y
attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je
dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement
l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons
pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends
distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.

--Ah! enfin!...--dit l'auditoire.

--Comme le cœur a dû vous battre, monsieur Godet!...--reprit la
limonadière.--Je me serais trouvée mal, moi.

--La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte
en soi, ma chère madame Lebœuf, je croisai bien ma redingote, et je
me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur
froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la
température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il
n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois
bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas...
J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas
singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de
remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille:
il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à
m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si
j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon
côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais
n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu!
fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas
s'apercevoir que nous étions sur ses talons!

--C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,--dit la veuve,--quand
je pense qu'il pouvait vous apercevoir!

--Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse
que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.

--Cette réponse?

--Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,--répondit
M. Godet d'un air héroïque.

--Comment était-il vêtu?--demanda madame Lebœuf.

--Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après
des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne
en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...

--Nous jetons notre langue aux chiens,--s'écrièrent comme un seul homme
les habitués du café.

--Monsieur Godet, ayez pitié de nous!--dit madame Lebœuf.

Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit
enfin d'un ton sépulcral:--Nous arrivons... Ah! messieurs...

--Mais dites donc!

--Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.

--Au cimetière du Père-Lachaise!!!--répéta l'assemblée avec un accent
d'horreur et d'effroi.

Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour
se remettre de son émotion.

--Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du
ciel!--s'écria la veuve après avoir bu.

--Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous
arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi
que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la
paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car
je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre,
l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un
monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme,
dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.

--Alors qu'avez-vous fait?--demanda madame Lebœuf.

--Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable
sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul
doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à
l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.

--Un Vampire!--s'écria madame Lebœuf.

--Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le
voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles
délices!

--Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez
superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous
montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des
cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui
m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à
ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne
respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car
la Providence atteint toujours le coupable,--ajouta philosophiquement M.
Godet.

--Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,--dit à demi-voix,
l'impitoyable critique de M. Godet.

Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:

--Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le
cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce
que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une
mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire
revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose
appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette
nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.

La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.

Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel
dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables
commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore
la curiosité générale.

A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait
positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en
prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.

Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra
et remit une lettre à madame Lebœuf; celle-ci, vu le froid
rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de
gratification.

Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.

Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un
large cachet noir, dit à la veuve:

--Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois
mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut
bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que
les petites bouchées, le colonel Ulrik,--ajouta le facteur d'un air
capable.

--Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!--s'écria madame
Lebœuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête
d'un air triomphant.

Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.

--Madame! madame!--s'écria le facteur; et craignant un abus de
confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.

--Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette
enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.

--Un simple coup d'œil,--ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre
dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le
marbre du comptoir.

--Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,--dit la veuve au
facteur.--Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus
tard à son adresse!

Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des
yeux.

--Voyons, voyons,--dit la veuve,--quelle est l'adresse...--Elle
lut:--_M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris_.

--Et le cachet, des armes?

--Non, une losange pointillée.

--Et le timbre?--demanda un autre curieux.

--De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,--répondit
le facteur.--Allons, maintenant, madame Lebœuf, vous l'avez assez
vue, cette lettre, j'espère.

--Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore
un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.

--Merci! merci! madame Lebœuf,--dit le facteur.--Vite! vite! ma
lettre!

H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité
presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais,
bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.

Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et
s'écria:--Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!

Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait
extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc,
et le musc est, par tradition, une abominable odeur.

Tous les nez des habitués du café Lebœuf se posèrent alternativement
sur le paquet.

Il n'y eut qu'un cri:--Ça sent le musc!

--C'est une lettre de femme!--s'écria M. Godet d'un air inspiré,--et
d'une femme qui porte des odeurs.

--Pouah!--fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.

--Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette
conséquence! une lettre d'un franc de port!--dit un autre habitué.

--C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du
tout,--reprit madame Lebœuf en haussant les épaules.--Une créature
qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses
lettres!

--Attendez donc, attendez donc,--dit M. Godet en réfléchissant;--cette
petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!...
plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!

Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une
Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour,
et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?

Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.

Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.

Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que,
s'il avait dépendu des curieux du café Lebœuf de pouvoir
immédiatement noyer d'un seul vœu le malheureux facteur pour
posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de
grands dangers.

La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de
l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.

Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa
place et de la prison pour un tel abus de confiance.

La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité,
tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des
habitués s'écria:--Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une
femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du
Vampire!...

Ces mots eurent un effet magique.

La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à
ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte,
très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.

Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui
s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et
regarda attentivement dans la rue.

--Messieurs, ne nous montrons pas,--dit M. Godet,--nous effaroucherions
cette femme; imitons cette chère madame Lebœuf, mettons-nous chacun à
notre trou, et motus.

Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur
longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là
s'accumuler.

Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina
l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.

A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les
oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de
marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.

Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau
noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.

Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui
ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins
remarquée.

Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la
hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut
après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs
du café Lebœuf ne pouvaient encore apercevoir.

Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma
sa porte.

M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas
derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience
la femme invisible.

Elle leur apparut enfin.

C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était
fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de
Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui
tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un
manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir
richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du
monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.

Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une
beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau
blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même
couleur, hardiment accusés.

De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son
chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû
aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits
paraissaient bouleversés par la frayeur.

Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle
rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un
douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.

En passant devant madame Lebœuf elle hâta le pas.

M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes
regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au
coin de la rue Saint-Louis.

Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.

--J'espère... j'espère que voilà du nouveau!--dit M. Godet en se
croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.

Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis
le matin...

--Une lettre qui sent le musc.

--Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un
air effaré.

--Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du
Robin des Bois, du Vampire,--ajouta la veuve Lebœuf.

--Saperlotte! la jolie créature!--dit M. Godet.

--Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du
tout,--dit madame Lebœuf en se rengorgeant.

--Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit
pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.

--L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée,
monsieur Godet?--reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de
supériorité écrasante.--Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus
facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont
elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un
spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune
citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les
_Anglaises pour rire_, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas
d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une
fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises
n'ont jamais été autrement habillées.

Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement
dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame
Lebœuf sur la monographie des Anglaises.

Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux
nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais,
que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure
esquissé le portrait.



CHAPITRE III.

LES RECHERCHES.


Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.

Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces
abominables sacs, si mal imités du _north-west_ des marins anglais, et
appelés paletots par les tailleurs français.

Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante
tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap
blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros nœud de sa
cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise;
son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec
grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.

L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un
homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au
collet et au revers de velours de même nuance mais _écrasé_. Son
pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un
soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge
brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et
ses cheveux bruns.

Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la
curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes
furent examinés par les habitués du café Lebœuf.

Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de
distinction, semblait en proie à une vive émotion.

En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant
une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien
gantées de peau de Suède.

--Que diable!--lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)--que
diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je... ce
n'était sûrement pas elle.

--Ce n'était pas elle?--reprit Gaston en relevant vivement la tête et en
souriant avec amertume.--Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal
masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche,
rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que
je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant;
je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un
petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame
Blondeau, qui portait le coffret.

A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du
café Lebœuf ne purent retenir un mouvement de joie.

M. Godet dit à vois basse à ses complices...

--Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui
que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire.
Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons.
Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux
messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.

En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux
jeunes gens.

Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du
voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand
désappointement des curieux.

--Mais quel était ce coffret?--dit Alfred.

--Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été
assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait
de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette
belle équipée; dans mon étonnement je cours chez _elle_, _elle_ était
sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore:
pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois,
de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.

--Le fiacre part, reprit Alfred;--nous n'avons que le temps de traverser
le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours
rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons
et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple.
Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver;
impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne
faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme,
m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...--Eh
bien! non, non, soit,--reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience
de son ami;--soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre
nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me
disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre
mariage...

--Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille
sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager,
et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je
suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres,
c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

--Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de
ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu
Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de
confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.

--_Elle_ savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?

--Sans doute, _elle_ me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais
la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher,
que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.

--Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose
d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne
l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?

--_Elle_ ne l'aurait pas osé.

--_Elle_ ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de
son mari qui pouvait l'effrayer,--dit Alfred en souriant malgré lui.

--Je ne puis vous en dire davantage.--reprit Gaston d'un air
très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais _elle_ a des raisons
pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez
elle.

Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,--dit-il;--alors
je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues
involontairement, et je ne vois pas...

--Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des
notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un
défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de
régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement
entraîner, et que je maudis maintenant. Car si _elle_ le veut, et
j'avoue que j'ai assez mal agi avec _elle_ pour qu'elle le veuille, elle
peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous
savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec
mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je
suis maintenant à sa merci!

--Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les
remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des
torts... envers _elle_, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il
s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le
crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne
tarissiez pas sur les qualités de son cœur; vous la souteniez
incapable d'une perfidie, d'une noirceur.

--Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui
quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des
perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'_elle_, et pourtant je
lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces
caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent
toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour
l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui
reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera
monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les
espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme
un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il
n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et
après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.

--Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du _triple
bouquet_ d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de
cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer
par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de
cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux _notes_,
comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme
dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque
pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été
sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe...
Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour
le mieux. Eh! mon Dieu!--s'écria-t-il après un moment de silence et
frappé d'une idée subite,--elle s'est peut-être tout bonnement fait
conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.

--Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et
tout eût été dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire
un méchant usage.

--Un méchant usage!--dit Alfred en haussant les épaules avec
impatience.--Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal
agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le
parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux
procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis
intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait,
et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter,
comme les petits voleurs envient les assassins!

--Je vous dis que vous ne la connaissez pas,--reprit Gaston.

Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en
français:--Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet
abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre
d'eau.

--Vous avez raison,--reprit Alfred en regardant autour de lui:--mais
tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas
seulement avoir un verre d'eau supportable.

Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Lebœuf et
celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la
conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé
anglais.

--Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.

Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en
criant d'une voix glapissante:

--Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!

--Quelle affreuse odeur de poêle!--dit Gaston en appuyant son
front;--j'ai la tête en feu.

--Il se joint à cela,--reprit Alfred avec dégoût,--je ne sais quelle
senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça
empeste...

--Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau!--dit Gaston avec
impatience.

--Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez
fort,--répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.

--Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard,--dit Alfred avec
beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de
la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.

Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une
allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et
commença à fumer.

Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant
comment qualifier cette audacieuse innovation.

Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum!
énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient
ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du
coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses
partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.

A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui
toute saison était canicule.

Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces
d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.

Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les
deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance
mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:

--Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est
plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un
simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.

Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la
tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la
présence réelle d'une araignée.

Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les
épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.

Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté
avec son araignée!»

A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime
signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard;
cela fait pitié!»

Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une
main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot,
et commença une pêche d'un nouveau genre.

Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée,
la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied,
remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit
à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté:--Eh
bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des
araignées dans l'eau, maintenant!

Alfred avait contemplé la manœuvre de Boitard avec une admiration
profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.

Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:--Ceci est pour vous,
Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous
êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.

Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les
habitués, d'un air stupide.

Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à
lui-même;--Que faire?... que faire?... Où est à cette heure ce
coffret?--Et il avança machinalement la main vers la carafe.

--Du diable! si vous touchez à cela, Gaston,--dit Alfred.

Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.

Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:

--Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête
brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tâchons de trouver
quelque endroit un peu moins répugnant.

Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.

Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:

--D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet,
entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air
ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne
devez pas chercher à en dégoûter les autres.

Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:

--Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur
monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres
penchants, il ne mange jamais d'araignée.

--Venez, cette femme est folle,--dit Gaston en jetant un louis sur le
comptoir.

La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son
établissement, on ne payait que ce que l'on avait _consumé_.

--J'ai donné à ce drôle pour son araignée,--dit Alfred à Gaston.

Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.

A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit
nu-tête, malgré le froid.

--Votre chapeau, M. Godet!--s'écria la veuve, qui devina les intentions
de son habitué.

--Mon chapeau!--dit M. Godet,--il n'en est pas besoin; je vais à
l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des
moutons, ces beaux godelureaux.

En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la
manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.

--Que voulez-vous, monsieur?--dit ce dernier, étonné de la grotesque
figure de l'habitué.

--Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais
capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous
propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre
ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le _Vampire_.

Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son
étrange langage.

Gaston finit par dire à Alfred:--Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que
ces gens-là sont fous?

--C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou,--dit Alfred.

M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le
propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:

--Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit
fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir,
manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux
blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.

--Ce sont elles!--s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit
à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:

--En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont
prise les personnes dont vous parlez.

--Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille
incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur?--reprit M. Godet.

--Comment êtes-vous instruit de cela?--reprit Gaston de plus en plus
étonné.

--Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille
femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au
domestique du _Vampire_, dit M. Godet.

Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux
jeunes gens ne la pouvaient croire.

Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la
vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.

--Monsieur,--s'écria-t-il en pâlissant,--il faut que vous me disiez à
l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le _Vampire_,
et quelle est sa demeure.

--Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami,--pensa M. Godet, qui
n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en
montrant son crâne chauve:--Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon
âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café
Lebœuf, nous y causerions sans y geler.

--Soit, monsieur,--dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du
café de la veuve.

Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations
esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la
veuve, suivi des deux jeunes gens.

Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et
s'enfonça dans un coin du café.

M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le
nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les
absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Lebœuf.

Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà
révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut
pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture
magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses
sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.

A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés
de l'existence étrange du colonel.

--Enfin, monsieur,--dit Gaston,--j'ai l'honneur de vous le demander pour
la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme.
Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois,
l'adresse du colonel, son adresse?...

--Suivez-moi, messieurs,--dit Godet en se levant subitement d'un air
imposant.

Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite
porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit:--Voilà, monsieur... la demeure
du Vampire, en face... la porte à guichet.

Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.

M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une
joie diabolique:

--Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos
trous.

Les habitués du café Lebœuf se remirent en observation.

Gaston sonnait avec violence.

La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais
au guichet.

Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour
entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se
résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la
hâte quelques mots au crayon.

S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet
entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire
d'une voix courroucée:

--A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.

Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.



CHAPITRE IV.

LE RENDEZ-VOUS.


Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant
l'hôtel d'Orbesson.

Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique
parut.

Gaston et Alfred descendirent.

--M. le colonel Ulrik?--dit Gaston.

Le domestique s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens.

Rien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste
maison.

Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques démolitions
étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût
dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné.

Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées; la porte vitrée du
vestibule cria sur ses gonds rouillés, et fit retentir d'un bruit
lugubre la voûte sonore du grand escalier.

Le colonel habitait le rez-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux
jeunes gens dans un immense salon à peine meublé; ses hautes fenêtres
sans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de
grandes murailles, triste comme un jardin de cloître.

--Monsieur le colonel va venir à l'instant,--dit le domestique;--et il
disparut.

Le jour était sombre, bas; le vent gémissait tristement à travers les
portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère,
non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être
matériel.

Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence.

--Depuis que nous sommes entrés,--dit Alfred en frissonnant de
froid,--on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb
glacé. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet
homme-là.

--Cet homme! quel est-il? quel est-il?--dit Gaston en se parlant à
lui-même.

--_Elle_ seule aurait pu vous éclairer; mais elle est partie cette nuit,
je crois?

--Cette nuit,--répondit Gaston.

--Ulrik!--dit Alfred,--Ulrik! ça doit être un nom russe, prussien ou
allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver
quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou
quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le
colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M.
l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.

--Après tout, que m'importe?--dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle
m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai
ou il me tuera.

--N'allez pas si vite, mon ami; peut-être cet imbécile d'hier nous
a-t-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire
croire qu'_elle_-même a apporté ce coffret ici; mais remarquez-le bien,
elle n'est pas entrée; c'est madame Blondeau qui l'a remis au
domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte à vous; vous avez trop
l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en
enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous
mesurer sur les circonstances qui vont suivre.

--Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston,--c'est la fausseté de cette femme!
Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère
dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom
de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie... Tenez, il y a là un
odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.

--Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est
assez étrange,--dit Alfred;--il en ressort du moins que c'est un être
infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un
caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je
serais ravi de me trouver face à face avec _Robin des Bois_, avec le
_Vampire_, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!...... quel
froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui
viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rôtissoire infernale.

A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.

C'était un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait
âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à
grisonner légèrement sur les tempes.

Son teint était très-basané; le pli profond qui séparait ses sourcils
noirs, droits et prononcés, lui donnait une physionomie dure, hautaine,
quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres
temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de
Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brève, et sans
aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens:

--Monsieur le comte Gaston de Senneville?

--C'est moi, monsieur,--dit Gaston.--Puis, montrant son ami, il
ajouta:--M. le marquis de Baudricourt.

Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de
salut.

Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière son dos, il
attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de cette visite.

Malgré son assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resta un
moment interdit.

Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un
masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe,
pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable.

Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred
attendît que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le
colonel parlât, tous trois restèrent muets quelques minutes.

Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile
d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il
croyait avoir à se plaindre.

Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait
demander, Gaston fut assailli de mille réflexions qu'il aurait dû faire
avant que de se présenter chez le colonel.

L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front.
Alfred, voulant mettre un terme à cette scène embarrassante, dit au
colonel:

--Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de
vous?

--Non, monsieur,--dit Ulrik.

--Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient,--s'écria Gaston,
et qui vous a été remis hier par une femme que vous devez connaître...
car elle est l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous
être inconnue...

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur,--répondit le
colonel.

--Monsieur!...--dit vivement Gaston.

--Monsieur!...--dit le colonel sans élever davantage la voix.

Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit.

Alfred reprit avec sang-froid:

--M. de Senneville a le plus grand intérêt, monsieur, à savoir si un
coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants,
vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur,
lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas été ou n'est
pas en votre possession, M. de Senneville se déclarera satisfait.

--Je ne me déclarerai satisfait que si...

--Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit
Alfred,--permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.

--L'explication sera fort simple, messieurs,--dit le colonel en faisant
quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait
vaine:--je n'ai aucune réponse à faire.

--Ainsi, monsieur,--s'écria Gaston,--vous refusez de donner votre parole
que...

--Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'admets pas la
convenance,--dit le colonel; et il s'avança toujours vers la porte.

Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre.

--Monsieur,--dit Alfred en se contenant à peine,--votre mouvement vers
la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré?

--_Trop_..... peut-être, monsieur,--dit le colonel en mettant la main
sur la serrure,--mais certainement _assez_.... Je n'ai rien à dire ni à
écouter.

--Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que
vous ne m'ayez répondu--s'écria Gaston.--Ce coffret est-il ici, oui ou
non?

--Un mot, monsieur, je vous prie,--dit Alfred, qui semblait vouloir
épuiser toutes les voies de conciliation.--Vous êtes homme du monde,
monsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, nous
nous y sommes résolus après de sûrs renseignements: ces renseignements
nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a été remis,
sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous ignorez cette
circonstance, veuillez interroger votre domestique.

--Cela est inutile, monsieur.

--Mais alors,--s'écria Gaston en frappant du pied avec violence,--il
faut...

--Gaston... un mot encore,--dit Alfred;--et il ajouta:

--Puisque vous nous refusez cet éclaircissement, monsieur, vous restez
seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernière
fois à votre honneur, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de
Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modération, et
vous êtes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec
politesse une demande faite avec politesse.

--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je
n'avais aucune réponse à faire à ce sujet,--répéta le colonel, toujours
calme et froid.

Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation.

--Il est évident, monsieur,--dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer
à parler et à vous expliquer; mais...

--Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur,--dit
fermement Gaston;--refuser de répondre, c'est avouer que vous possédez
ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un
outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.

--Soit, monsieur,--dit le colonel en ouvrant la porte du salon.

--Monsieur voudra bien venir dans la journée s'entendre avec vos
témoins,--dit Gaston en montrant Alfred.

--C'est inutile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir l'heure, le
lieu, les armes,--dit le colonel.

--Eh bien! monsieur... l'heure... demain matin, dix heures,--dit Gaston.

--A dix heures,--dit le colonel.

--Au bois de Vincennes, près la faisanderie.

--Au bois de Vincennes,--dit le colonel.

--Quant aux armes,--dit Gaston,--choisissez, monsieur.

--Cela m'est indifférent, monsieur.

--L'épée donc, monsieur.

--L'épée donc!--dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes
gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre
émotion.

Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'hôtel
d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.

Les habitués du café Lebœuf, aux aguets depuis le matin, avaient vu
entrer les deux jeunes gens.

Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet,
poussé par son invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança
tête nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystérieux et familier:

--Eh bien, jeune homme! où en sommes-nous? Vous qui avez pénétré dans le
capharnaüm du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intérieur de
son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez,
j'espère, joliment tancé, joliment rabroué?

Alfred et Gaston montèrent en voiture sans répondre un mot aux questions
de M. Godet.

Le valet de pied referma la portière, dit au cocher: A l'hôtel... et
l'habitué resta désappointé.

--Impertinent! joli cœur!--dit Godet.--Tu étais bien plus poli hier,
lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient
pâles... ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela.

En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.

Il prit un air important, et répondit:--Ces messieurs n'ont eu que le
temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon
obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.

Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement
accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec
impatience.

Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café
Lebœuf.

A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ
une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.

--Tiens,--s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur,--il
est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître
contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.

--Si c'était la garde,--fit observer quelqu'un, les soldats auraient
leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.

--C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour
prêter main forte au Vampire?

La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson
s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta
dans le fiacre avec les deux soldats.

La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans
l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur
le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la
voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...

Ces mouvements n'échappèrent pas aux _espies_ du café Lebœuf; ils ne
comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en
compagnie de ces deux soldats?

La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée
sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.

--Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc...--dit M. Godet
en se frottant joyeusement les mains,--mais vous pourriez avoir raison;
il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais
ça devient très-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!

--S'il y avait un duel,--s'écria la rancunière veuve,--je donnerais bien
quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses
embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de...
n'importe quoi.

--N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la
reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur
souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Lebœuf.
Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.

--Eh... ces soldats?...

--Allons donc, ma chère madame Lebœuf, le Vampire est colonel, il
n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait
contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient
encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?--ajouta M. Godet en
regardant à travers les carreaux.--Depuis que son maître est parti,
voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci
n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si
j'allais l'interroger?

--Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,--dit la veuve;--ne vous
exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable...

--Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,--dit M.
Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.

En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.

Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur
serra la main et les congédia.

Madame Lebœuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du
vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de
l'hôtel.

Malheureusement pour les habitués du café Lebœuf, à ces deux journées
si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie
désespérante.

Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque
matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.

L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le
Vampire continuait ses promenades nocturnes.

Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta
pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du
Père-Lachaise.

Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut
l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.

Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel
d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du
colonel.

Depuis, elle ne reparut plus.

Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au
colonel Ulrik.



CHAPITRE V.

LE COLONEL ULRIK.


Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où,
deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.

La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait
perdu son expression rébarbative.

--Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire,
puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.

--Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête
est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un
enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au,
voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les
nuits... et Stok soupira.

--Toujours au cimetière? juste ciel!

--Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...

--Et le reste du temps, monsieur Stok?

--Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée
qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les
autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que
monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de
l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un
enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois
cela.

--Quoi donc, monsieur Stok?

--Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher
dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à
la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le
carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.

--Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!

--Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré
sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à
la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait
pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice
que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous
dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans,
chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me
permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages,
c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands
froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une
fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela
se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes
contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans
manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui
couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se
plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il
souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes,
je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a
plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez
personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...

--Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce
malheureux coffret l'a causé!

--Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame
Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il
battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais,
je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux
soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la
caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie... Ce jeune homme en a
été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du
duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se
parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix
basse:--«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang
m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce...
J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la _voix_ m'a dit
de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»

--Quelle voix, monsieur Stok?

--Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement
sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son
front et recommence à marcher.

--Pauvre colonel!

--Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon
maître,--dit Stok.--Et madame la vicomtesse?

--Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

--Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de
changements, que de malheurs!

--Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse,
monsieur Stok! Je n'ose faire le même vœu pour votre maître,
quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

--Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,--dit tristement Stok en
secouant la tête.

--Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce
paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner
près de madame.

--Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins
ne seront rien pour vous,--dit Stok d'un ton presque suppliant.--Et si
vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil?
Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin
bien tard...

--Quelle vie!--dit madame Blondeau en soupirant.

--Je ne me plaindrais pas,--reprit Stok,--si je n'avais qu'à songer à
mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une
demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée.
Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils
sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café
d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.

--Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure
lorsque j'ai frappé à la porte,--dit madame Blondeau.

--Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien
n'y fait...

En ce moment, une sonnette tinta.

--Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je
vais prévenir mon maître de votre arrivée.

Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du
colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur
foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de
marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans
l'appartement.

L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel
une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un
peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.

--Comment se porte _Mathilde?_--dit-il avec un accent rempli de douceur
et de bonté.

--Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent
de larmes.

--Pardonnez-moi, monsieur,--dit-elle;--c'est que je ne puis entendre
prononcer ce nom sans me sentir tout émue.

--Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que
vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une
mère...

--Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.

--Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi...
Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle
le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que
voulez-vous?

--Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les
confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire
encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous
lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...

--Bien... bien,--dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser
un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.

--Et le coffret?--demanda-t-il à madame Blondeau.

--Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.

Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on
voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à
peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa
rêverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de
marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci,
n'osant dire un mot, se retira bientôt........

La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que
madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.

«Château de Maran, 13 avril 1838.

«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le
courage d'ouvrir cette lettre.

«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je
connais votre cœur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour
elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas
que votre désespoir est à tout jamais incurable?

«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de cœur plus dévoué que
le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si
j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte
amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre,
ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand
cœur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.

«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous
creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres
augmentent!

«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis
tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous...
vous lui surviviez!

«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est
de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère
encore.

«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener
une vie froide et muette comme sa tombe.

«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir
combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le
cœur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.

«Il y a trois ans, Emma vous disait: «_Si vous me perdiez, que
deviendriez-vous?_» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec
ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous
vinrent aux yeux:--«_J'irais_ OÙ VOUS SERIEZ, _je vivrais dans
l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas
le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre sœur..._»

«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que
tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de
vérité désolante.

«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de
Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.

«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez
faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.

«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être
importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez
le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec _elle_.

«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas!
non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous
croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant
parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela...
Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous
recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret
que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit
anéanti.

«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous
ai envoyé ce coffret.

«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal...
J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que
personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.

«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité
votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser...
ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.

«Maintenant, un mot de moi, mon ami.

«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse.
Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a
été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans
cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du
passé me causait un étourdissement douloureux.

«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous,
que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.

«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:--On calme, on use des chagrins
en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me
débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette
confession me rendra-t-elle le repos.

«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir
une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses
encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à
pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici
toujours contenues...

«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu
de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les
fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.

«En jetant un coup d'œil désabusé sur les temps qui n'étaient plus,
en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les
avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations
a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le
mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas
loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie
un regard juste, sévère comme celui d'un juge.

«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre sœur, que je
m'adressais; c'était à vous.

«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce
temps si heureux: _Racontez-nous donc quelques pages de votre cœur_.
Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à
tour.

«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous
m'estimerez peut-être davantage.

«Maintenant mon but est rempli: mon cœur est vide, mais tranquille.
Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je
goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces
confidences ont calmé de bien vives douleurs.

«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant
dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon
cœur, comme ils l'ont été dans ce monde.

«MATHILDE.»

FIN DE L'INTRODUCTION.



MATHILDE.



MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.



CHAPITRE PREMIER.

MADEMOISELLE DE MARAN.


Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran,
sœur de mon père.

J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma
naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.

Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite,
infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.

Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de
sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou
plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans
doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des
traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son
aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.

Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de
la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir
partagé ses chagrins et ses dangers.

Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de
reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des
méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent
une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment,
mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous
témoignent de leur attachement.

Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.

Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la
fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui
donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et
d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant
intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de
l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près
d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.

Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de
son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses
discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des
citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate,
qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.

Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique,
qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se
faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa
faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait
elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans
pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle
savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour
dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point
vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère
qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.

Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui
approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé
une partie de sa jeunesse à _Ponchartrain_, chez la vieille madame de
Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait
contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes,
habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez
quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.

L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les
traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai
voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de
mademoiselle de Maran.

Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans
la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait:
«On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné
qu'avec une femme.»

En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans.
Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa sœur, qui craignait
de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents
projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les
jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à
lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des
pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil
gendre.

M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant,
d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à
ce point, qu'il annonça en même temps à sa sœur et son amour et sa
résolution de se marier.

Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des
armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.

Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et
abhorrait la beauté. Elle mit tout en œuvre, prières, menaces,
larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa
détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.

On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première
fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse sœur. En
femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père,
elle fut d'abord froidement polie pour sa belle sœur; peu à peu elle
sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme
elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt
son premier empire.

L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran,
imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur
que sa timidité pouvait seule égaler.

Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions
sérieuses pour mademoiselle de Maran.

Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par
des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.

Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère
faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme,
sans doute, mais il ressentait pour sa sœur autant d'attachement que
de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus
précieux qu'il pût avoir.

Après la première année du mariage de mon père, l'influence de
mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que
jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait
jamais eu la confiance de mon père.

Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante.
Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se
plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il
s'ensuivit des scènes cruelles.

Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier
l'affection fraternelle à un sentiment très-vif sans doute, mais qui ne
datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commencé et
devait finir avec sa vie.

De ce jour, profondément blessée, trop fière pour se plaindre, trop
timide pour oser lutter avec sa belle-sœur, ma mère se résigna et fut
complétement sacrifiée à mademoiselle de Maran.

Les événements qui suivirent les désastres de 1813, en mettant mon père
à même de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentèrent encore
l'influence de mademoiselle de Maran. Grâce aux relations qu'il avait
dès longtemps nouées avec Louis XVIII, d'après le conseil de sa sœur,
M. de Maran fut chargé de plusieurs missions très-délicates auprès des
cours de Vienne et de Berlin.

Il tint sa sœur au courant de ses négociations. Elle était
véritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus
importantes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions qui
lui avaient été confiées eurent les plus heureux résultats. En 1814, il
fut largement et glorieusement récompensé de ses services par une
très-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus
tard à Gand, et avec lequel il revint en France.

J'étais née en 1813, pendant le voyage de mon père en Allemagne. Cet
événement, qui aurait peut-être pu redonner à ma mère quelque empire sur
son mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta qu'un bien léger
changement dans leurs relations déjà si refroidies.

Plus la fortune de mon père s'élevait, plus la domination de
mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mère devenait
pénible.

Le salon de mon père était devenu un salon politique dont mademoiselle
de Maran faisait seule les honneurs.

Ma mère, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour
les affaires d'État, qui ne l'intéressaient pas. Elle préférait la
musique et la poésie à l'aridité des discussions diplomatiques,
auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.

Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait là dans son centre. En
rencontrant plus tard dans le monde d'autres _femmes politiques_, je me
suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race bâtarde
qui a les passions ambitieuses, égoïstes des hommes, et qui ne possède
aucune des qualités, des grâces de la femme; stérilité d'esprit,
sécheresse et impuissance de cœur, dureté de caractère, prétentions
au savoir ridiculement exagérées, voilà ce qui les distingue. En un mot,
les _femmes politiques_ tiennent du maître d'école et de la marâtre, et
quoique mariées, elles ressemblent toujours à de vieilles filles......

       *       *       *       *       *

Peu à peu, ma mère prétexta de sa santé pour se retirer du monde, où se
plaisait tant sa belle-sœur. Elle concentra sur moi toute sa
tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son
unique consolation, comme son unique espérance.

Son cœur était si généreux, si bon, que jamais elle ne se permit une
plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.

Mon père fut élevé à la pairie.

Un dernier, un mortel chagrin était réservé à ma mère; elle s'aperçut
que la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus en plus;
il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec
regret, dans son orgueil de patricien héréditaire: «Quel dommage que ce
ne soit pas un garçon!»

Bientôt, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète
indifférence.

Ma mère ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois
encore, et mourut.

J'ai bien souvent et bien amèrement pleuré, en entendant ma gouvernante
me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les terreurs
que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hélas! trop justifiées, de
me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.

Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma
gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre à mon père
de la conserver près de moi.--«Hélas! je ne le prévois que trop, ma
pauvre Mathilde n'aura que vous au monde,--dit ma mère à Blondeau.--Ne
l'abandonnez pas.»

Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes,
solennelles. «Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis
jamais plainte, je pardonne tout; mais vous répondrez à Dieu du sort de
mon enfant...»

Un an environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné
monsieur le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de
cet accident furent mortelles. Je le perdis.

A l'âge de quatre ans je restai orpheline, confiée aux soins de ma
tante, ma plus proche parente.

Il faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère
autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mère lui avait été
dictée par une jalousie d'affection poussée jusqu'à la haine.

Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père, ses larmes furent
amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère devint
encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus
impitoyable.

Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant que j'étais l'enfant
de son frère bien-aimé, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une
femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter de son aversion
pour ma mère.

       *       *       *       *       *

Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement
pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits
fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour
de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui
d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux
bruns, petits et perçants.

Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de
même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le
matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de
lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi
qu'on en portait avant la révolution.

Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie
d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.

Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait
toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je
continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A
cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je
serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions
pour ces redoutables entrevues.

Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le
maître d'hôtel de ma tante, appelé _Servien_.

Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé
_Félix_, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du
visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de
grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.

Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran
s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais
en tremblant du lit de ma tante.

Ma terreur n'était pas sans cause, car _Félix_, petit chien-loup blanc,
à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me
montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.

Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande,
ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant
un coup d'œil irrité:--Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien
laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec
vous.

Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant
des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son
lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou
quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait
toujours avec une réprimande ou un sarcasme.

Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une
impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs
moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont
j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une
puissante influence.

Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.

Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand
christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se
détachant sur un encadrement de velours noir.

Cette _pieta_ n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation
toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma
tante aller à la messe.

Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de
vitraux coloriés. Il y avait surtout une _Décollation de saint
Jean-Baptiste_ qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves
enfantins.

Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de
verre le père et l'arrière-grand-père de _Félix_ supérieurement
empaillés.

L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec
leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi
que leur rejeton.

Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces
animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui
me montraient toujours leurs dents.

Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un
représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de
Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche
qui ceignait son front et ses joues.

Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos
parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.

Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en
porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen
d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges
d'une manière effrayante.

Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces
mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.

Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il
s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le
lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.

Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac
m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que
m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection
qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter
mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.

J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que
trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour
s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque
matin.

Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera
juger du caractère de ma tante.

Un jour on m'amena auprès d'elle.

Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus
méchante... Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que
les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.

Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:

--Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux
hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il
faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.

Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les
mains et s'écria:

--Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux
cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.

--Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus..
Finissons... des ciseaux.

--Ah! mademoiselle!--s'écria Blondeau les larmes aux yeux,--je vous en
supplie, ne faites pas cela... Que mademoiselle me permette de lui
dire... ce serait presque une impiété... un sacrilége.

--Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?--demanda ma tante de sa
voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.

--Oui, mademoiselle,--répondit ma gouvernante d'une voix émue,--madame
la marquise... m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa
fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même... Pauvre madame...
Elle les avait si beaux!... C'est pour cela qu'elle m'a fait cette
recommandation avant... avant de mourir,...--dit l'excellente femme, et
elle se mit à fondre en larmes.

--Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma _belle-sœur_
n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.

Ma tante dit ces mots: Ma _belle-sœur_, avec un accent d'ironie si
amère, que plus tard j'avais toujours le cœur serré quand je lui
entendais prononcer ces paroles.

Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de
ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.

D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs
doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne,
afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.

La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.

--Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux,--au nom
du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est
désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!

--Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?

--Mais, mon Dieu!... mon Dieu!... Mademoiselle!

Sans lui répondre, ma tante sonna.

Servien parut.

--Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.

--Oui, mademoiselle,--dit Servien.

Il sortit.

--Mademoiselle,--s'écria ma gouvernante avec énergie,--je ne suis qu'une
pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer
plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.

Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma
tante.

Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la
joue.

--Ah! la méchante bête!--s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix
par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.

Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante
s'enfoncer dans mon épaule nue.

--Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse!--dit-elle à Blondeau. Puis,
voyant Servien entrer:

--Mettez cette insolente à la porte,--ajouta-t-elle,--et venez tenir
cette petite, que je lui coupe les cheveux.

--Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oubliée;
mais ayez pitié de Mathilde!... Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et
puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés...
c'est sacré cela!

--Un mot de plus, et je vous chasse... entendez-vous?--lui dit ma tante.

Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de
Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me
quitter; elle se résigna au sacrifice.

Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais
pour moi elle était horrible.

Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux
ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer... Je poussai des cris perçants.

--Prenez-la donc dans vos bras!--dit ma tante à cet homme,--et tenez-la
bien; en se débattant elle se ferait blesser.

Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout
sentiment.

Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses
grosses mains.

Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou;
j'entendis le grincement des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber
tout autour de moi.

L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:

--Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de chœur...
Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne
les _balayer_, ces beaux cheveux!

Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les
garder.

Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.

Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir
auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de
rire de nouveau:

--Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!

Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau,
celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.

J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de
Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne
partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma
chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans
le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de
mon front.

J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:

--Que cette petite est laide ainsi!

Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une
figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à
rire aux éclats.

Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de
Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion
profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt
selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais
charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard,
hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.



CHAPITRE II.

LE PROTECTEUR.


J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour
moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures
qu'elle ne se plût à m'infliger.

Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante, ma tante
voulut me faire dîner à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un
horrible dégoût; elle la mettait ouverte auprès de mon assiette; si
quelques mets me répugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne
pouvais surmonter mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran
faisait placer mon assiette dans la niche de _Félix_, et, malgré mon
effroi, j'étais condamnée à aller chercher cette nourriture à genoux et
à la manger à genoux.

Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Blondeau me donnait
le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester
auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de
ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.

Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré
ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait
mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.

Rien n'était donné au hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie,
étudiée.

Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le
besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante
riait ou semblait satisfaite.

Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes,
j'y réussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit
de ma tante.

Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.

Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre
une enfant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de Maran,
lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de
ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.

Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle
en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement
fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour
surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tante voulut m'en séparer; mais
je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute nouvelle
tentative à ce sujet.

Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolution arrêtée ou
insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.

Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire; elle me faisait dire
mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attachement
presque maternel de cette bonne créature, l'éducation qu'une personne de
sa classe aurait donnée à sa fille.

Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les
caractères de ceux qui les entourent.

Leur pénétration confond; quand ils se voient aimés, ils savent avec une
incroyable habileté assurer leur empire.

Autant j'étais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant
j'étais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.

Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins
que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de
louanges sur ma beauté, sur mon esprit, sur ma gentillesse.

Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma
tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.

Mon caractère devait participer de ces influences diverses.

J'étais tour à tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de
bonheur ou navrée d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour à
un point inconcevable pour mon âge. J'étais presque heureuse des
cruautés de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver,
de la dépiter par mon sang-froid.

Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide
et sotte.

Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et
j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me
faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par
croire.

De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon
impuissance à accepter plus tard ces mezzo termine, si fréquents dans la
vie.

L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me
juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations,
au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait
supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de
confiance insolente ou de défiance accablante.

Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une
humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient
d'être glorieuse jusqu'au dédain.

Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et
cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des
personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis
tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que
des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire
absolu.

Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la
volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger
du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.

       *       *       *       *       *

Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout
à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont
restés très-présents à mon souvenir.

On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon
tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je
voyais fort rarement.

Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on
me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait
toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que
de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.

C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde
très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de
soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et
d'une sordide avarice.

Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me
demandait si j'étais bien sage.

Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire,
stupide et paresseuse.

Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en
me disant:

--Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela
continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.

Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.

J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur,
lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que
je ne connaissais pas.

Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une
expression de surprise et de bonheur:

--Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...

Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me
regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après
m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant
une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!

Et il tomba dans une sorte de rêverie.

La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la
sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa
présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me
rapprochai de lui sans crainte.

C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il
voyageait, et arrivait seulement en France.

M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait
servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait
s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux
mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère
de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque
brutale, lui avait concilié peu d'amis.

Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.

Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le
prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de
mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne
dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de
famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait
quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.

Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en
arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me
regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.

Étais-je heureuse?

Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?

Quels étaient mes maîtres?

A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si
intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on
m'avait donnée!

Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en
pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait
appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste
envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout
exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la
fille de madame la marquise de Maran.

A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne
augmentait.

C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence.
Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode
qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe
longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.

La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa
physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans
le monde le _paysan du Danube_.

Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et
il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes
bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.

Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une
apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre,
rude et presque brutal.

Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont
j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le
soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments
avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se
dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:

--Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je
vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!

--Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le
suivant d'un air effrayé.

--Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu!
J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle
de Maran.--Et il m'embrassa deux fois en me disant:--Pauvre petite, ton
sort va changer.

Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon
protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.

Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le
cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je
lui dis tout bas:

--Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi
son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord
jusqu'au sang.

--S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre,--dit
M. de Mortagne en m'embrassant encore.

M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois
l'ardeur de la vengeance.

Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait
la chambre à coucher de sa maîtresse.

M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître
d'hôtel se leva et dit:

--Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.

M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez
ma tante.

Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon
son habitude, elle lisait ses journaux.

L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix,
alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de
mon protecteur.

--Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien,--lui dis-je tout
bas.

--Voilà pour lui!--et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler
sous le lit.

Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de
M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:

--Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire?
Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous
croyez-vous encore dans votre caserne?...

M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.

Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant
toujours sur ses genoux; il lui répondit:

--Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette
malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...--répondit ma tante d'un
air hautain.--Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me
dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain
sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement
bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me
laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?

--Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la
méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope,
il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences,
entendez-vous bien, madame?--reprit M. de Mortagne, qui avait toujours
rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.

Ma tante pâlit de rage et s'écria:--Monsieur, prenez garde, quand je
hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...

--Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses,
mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous
dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à
bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot,
cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que
j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille
de votre frère?

Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa
haine contre ma mère.

Elle s'écria:

--Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je
traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est
confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur,
allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde
pas.

--Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je
vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si
votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit
prétendre...

Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.

--Venez ici, petite, et répondez,--dit ma tante en me faisant signe
d'approcher.

Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant
d'un air suppliant.

--Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos
tendresses!--dit M. de Mortagne.--Ce n'est pas cette enfant qui doit
répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que
les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux
vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher
pour en prendre soin.

--Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!--s'écria ma tante avec
indignation.

--Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de
cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon
dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas
100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez
empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez
tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce
n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!

--Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous
êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par
les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que
signifie cette impertinente inquisition-là--s'écria mademoiselle de
Maran en s'agitant sur son lit.

--Je vous dis que je suis son parent, son conseil;
m'entendez-vous?--répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,--et,
comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre
de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la
ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne
sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.

--Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités...
Traiter ainsi une malheureuse femme!--dit ma tante d'une voix dolente.

--Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques,
par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on
doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités...
Allons donc! vous n'êtes plus une femme.

--Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?...
Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici!
allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans
cela...

--Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que
des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les
membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai)
à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer
dans une pension ou dans un couvent.

--Et pour compléter cette belle œuvre-la,--reprit mademoiselle de
Maran d'un air ironique,--on vous chargera sans doute, monsieur, de
désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de
_Jacobines_, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce
pas? En souvenir des _frères et amis de_ 93 dont vous aimez tant
l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle _Scipionne_ ou mamzelle
_Égalité_; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous
plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours,
en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement
compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire
prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.

Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de
Mortagne en comprit la portée.

--Ah! nous y voilà,--s'écria-t-il,--j'étais bien étonné aussi que vous
ne m'eussiez pas encore traité de _Jacobin_ ou de bonapartiste, ce qui,
pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour
me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma
réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je
sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils
feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage
criminel de leur majorité.

En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta
tristement:

--Pauvre enfant!... Pauvre France!

--Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant!
s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent.--Ah!
mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... _pauvre enfant!
pauvre France!_. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là
au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de
vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre
colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la
façon de ses pauvres _frères et amis_. Car, en vérité, malgré votre
naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de
ces _messieurs de la Loire_.

M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma
tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir
brutalement répondu:

--C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma
cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse
enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait
pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de
la nature.

--Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur!--s'écria
mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque
M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me
cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me
laisser avec ma tante.

Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et
inaperçue pendant cette scène.

Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère
difficile à peindre.



CHAPITRE III.

LE CONSEIL DE FAMILLE.


Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de
Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon
protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.

Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée
d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si
fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je
désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.

Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de
mademoiselle de Maran. Je faisais les vœux les plus vifs pour que M.
de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me
fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de
notre famille s'étaient réunis.

Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma
tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.

Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et
l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit
puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents
du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui
témoignaient une extrême bienveillance.

M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la
princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui--disait ma tante avec
beaucoup de raison d'ailleurs--«avait élevé le silence jusqu'à
l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la
divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec
mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les
sommités sont presque obligées de compter.

Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se
rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi
pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment
mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque,
exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément
sous sa dépendance.

Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son
épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le
dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de
souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle
partageait avec Félix.

Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran
réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie
de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient
quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs,
témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection,
mais par orgueil.

On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon cœur battait
avec force. De lui allait dépendre mon avenir.

Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par
mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et
sourire, quoique son originalité fût connue.

On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on
savait la flatter.

Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de
Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion
d'une assemblée de famille.

M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer
davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des
Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la
suite le _Sacré-Cœur_.

Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta
impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une
peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation
contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs
regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et
protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.

Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de
temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de
parler, et ne modifia en rien son langage.

Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à
mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait
trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas! elle ne prouva
que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était
implacable.

J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me
frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à
mes yeux.

Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune
émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter...

A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de
plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au
moment où il s'écria--que si rien n'était plus respectable que la
laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que
d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des
insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la
fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et
comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais
je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de
Mortagne.

Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à
l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon
protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de
laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus
respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait
nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant
d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa
décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.

Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M.
de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en
effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête
faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me
fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont
j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais
nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu
d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je
me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps
perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina
en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était
résolue de me faire commencer immédiatement mes études.

M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se
défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa
conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en
économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle
avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une
instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta
qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante
vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais
m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents
voulussent me faire entrer au couvent.

Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma
tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à
retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.

M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et
viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.

Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que
de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de
mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait
consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de
ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait
élevé aucune objection contre l'éducation particulière qu'on voulait me
donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de
puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne
pouvait que m'être funeste; qu'elle avait torturé mon enfance, et
qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.

Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.

Mon tuteur s'écria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma
tante; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que
dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on
interprétait si mal son dévouement. Pourtant, lorsque toute l'assemblée
se fut jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval
et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa
fille.--M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à
dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de cœur, que tous
tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il
avait avancé, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin,
qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de
famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.

M. de Mortagne, outré, vint à moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma
pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous
garde de cette méchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils
ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je
trouverai moyen de vous sauver malgré eux.... Il m'embrassa de nouveau
et sortit.

Après son départ l'indignation redoubla, et fit bientôt place à un
sentiment de pitié méprisante.

Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de
M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage,
mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le
cerveau fêlé, et qu'on ne pouvait traiter sérieusement ses folies.

Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais
m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'on
m'annonçait; je regardais son père, M. d'Orbeval, avec moins
d'inquiétude: je m'enhardis même jusqu'à demander à ma tante quand
arriverait ma cousine.

A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur
et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval
viendrait prochainement.

Cette assurance me combla de joie. Si j'avais été plus heureuse,
peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine,
tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable
dans ma position.

Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complétement
envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs
professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard, elle me
laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin
d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors
que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.

Seulement elle adjoignit une femme de chambre à son service; au lieu de
me laisser vêtue presque d'une manière sordide, ma tante voulut que je
fusse habillée avec un luxe, avec une recherche qui n'était pas même de
mon âge.

Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour où je trouvai dans ma
chambre une psyché faite pour ma taille, et une toilette à la duchesse,
entourée de flots de rubans et de dentelles.

Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon
ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus
outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma tournure, sur
mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque changement de manières devait m'étonner beaucoup,
mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très-dangereux
de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une
paresseuse; car mon amour-propre en aurait été dangereusement exalté:
maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c'était une manière de
me récompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus
ravissant que moi.

La femme de chambre que ma tante m'avait donnée me répétait les mêmes
paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à
me flatter à l'envi.

Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacité de
cœur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit
dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me
reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de
devenir hautaine, capricieuse.

Malgré mon attachement pour cette excellente femme, je fus choquée de
ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que
jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus
idolâtre.

Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma
confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre,
qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.

Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais
encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspirées; j'y
tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de
lui témoigner quelque attachement.

Je faisais vraiment des progrès rapides; je m'appliquais avec ardeur au
dessin, à la musique, à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin de ne
pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante
ajournait sans cesse l'arrivée.

Ma tante ne sortait que très-rarement; elle m'envoyait presque chaque
jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle
Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette fille.

Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me répéter que tout le
monde me regardait avec admiration.

Enfin, depuis près d'une année que ma tante s'occupait particulièrement
de mon éducation, je n'étais plus reconnaissable: mon instruction avait
beaucoup gagné, mon esprit s'était développé; mais le germe des plus
mauvaises passions commençait à fermenter en moi.

Malgré le christ d'ivoire qui ornait l'alcôve de ma tante, elle ne
pratiquait en apparence aucun acte religieux.

Elle se bornait à m'envoyer à la messe, à Saint-Thomas-d'Aquin, avec une
de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié
pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe.
C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon
âge, et j'entendais dire sur mon passage: «La tendresse aveugle de
mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu'à la folie.»

Je finissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout
que ma tante m'idolâtrait, et qu'il faudrait s'en prendre à sa faiblesse
et à son aveuglement si un jour j'étais mal élevée.

A cette heure encore, bien des gens sont persuadés que mademoiselle de
Maran m'a toujours tendrement... trop tendrement aimée.

Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus
cruellement égoïste que les enfants.

Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de
marques de confiance en présence de Blondeau pour faire enrager
celle-ci, ainsi que disent les petites filles.

La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par
une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée,
méconnue par moi, elle qui m'aimait si sincèrement.

Bientôt mon ingratitude n'eut plus de bornes.

A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran
m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosité. Mon
esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se
moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma
coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son
ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.

Peu à peu, à l'oubli de cette affection si sainte, si dévouée, se
joignit presque le mépris; car ma tante me fit rougir de l'espèce de
familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.

Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une
femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter
dans une voie funeste.

Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma
gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après
avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.

Lorsque je la vis pâle, changée, je compris toute l'étendue de ma faute!
je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon
affliction, me persuada que la maladie de Blondeau était un jeu, une
feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon
ingratitude, j'y ajoutai foi.

Je n'oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les
traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprès d'elle,
souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et
s'écria en pleurant:

--Mon Dieu! elle qui avait le cœur de sa mère!... ils l'ont perdue...
perdue...

De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus
taciturne. Quoique sa faiblesse fût grande, elle voulut se lever...
Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d'une idée fixe. Nos gens
la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente,
semblait tout souffrir avec résignation ou plutôt avec indifférence.
Elle me parlait à peine.

Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête
penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant
avec une angoisse indéfinissable.

J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma
tante. Elle me répondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui
voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune
à ma gouvernante.

Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant
des étrennes de Blondeau: «Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque
bijou, il faudra lui donner de l'argent: _Ces gens-là aiment mieux
l'argent que tout_;» et elle me remit cinq louis pour elle.

Les années précédentes, jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma
gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais
à lui offrir quelque chose, chaque année je faisais des prodiges de
dissimulation et d'adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques
lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque
petit morceau de tapisserie.

Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame
Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma
prière du soir, je lui apportais cette offrande.

Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de
touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre
orpheline, abandonnée, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon
travail enfantin pour acquitter la dette de mon cœur.

Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'âme
pour ne pas être touchée jusqu'aux larmes de cette preuve de mon
attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.

Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la
veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes
cinq louis dans la main.

Elle s'attendait à sa surprise ordinaire. Comme je commençais à dessiner
passablement, elle avait même osé espérer quelque preuve de mon nouveau
talent. Malgré mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant
cru possible que j'eusse oublié si complétement les traditions délicates
de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que
d'inquiétude, elle me rendit l'or.

--Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi... pour
moi... n'est-ce pas, vous avez autre chose?

Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé.

--Mais... non, je n'ai rien autre chose à te donner,--lui dis-je.

--Pourtant... les autres années...--et elle tâchait de cacher ses
larmes,--les autres années... vous savez bien... le soir... après votre
prière... vous me donniez...

--Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je
n'ai plus le temps, il faut que j'étudie... Et puis d'ailleurs, vous
autres, _vous aimez mieux l'argent que tout_.

Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection,
je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller
admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me
faisait présent.

En quittant ma gouvernante, j'entendis un gémissement douloureux et le
bruit des pièces d'or qui tombèrent de sa main sur le parquet.

Dans mon impitoyable indifférence, dans ma hâte d'aller contempler le
cadeau de ma tante, je ne m'arrêtai pas un moment, je ne retournai pas
la tête.

Hélas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai versé des
larmes bien amères! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme
du désespoir, je me suis souvent écriée:--Je dois tout supporter sans me
plaindre! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux
chagrin que le cœur humain puisse éprouver.

Le soir de ce jour-là, malgré mon indifférence, j'étais assez honteuse
en songeant à Blondeau; je m'attendis à des reproches; je trouvai, au
contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle
était très-pâle, très-affectée. Je lui trouvai dans le regard quelque
chose d'extraordinaire.

Elle me coucha et m'embrassa à plusieurs reprises avec effusion; je
sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je
me jetai à son cou en lui demandant pardon de l'avoir affligée.

--Vous accuser... vous... mon enfant... jamais,--disait-elle en
pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains.--Jamais, pauvre petite!
Tant qu'on vous a laissée être bonne et délicate, vous avez été, en
tout, le portrait de votre mère... Mais ne parlons plus de cela, ma
chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour
votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez
pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges: le bon
Dieu les aime et les exauce.

Lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au front, et me
dit:--Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir.

Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brûlantes, et
qu'elle était pourtant d'une grande pâleur.

Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'étais plongée
dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillée en sursaut. Un corps
assez pesant s'appuyait sur moi.

Dans mon effroi, j'ouvris à demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure
il était.

Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chambre de
sa lumière vacillante.

A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de
mon lit; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.

N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure,
ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me
glaça d'épouvante.

Elle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air
égaré.

--Non, non,--disait-elle,--je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce
monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indifférente... méprisante
pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je
n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais
pas... Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a comblé la mesure... De
l'argent... à moi... Ah! j'en deviendrai folle... Je crois que je le
suis déjà... Allons, finissons-en; un dernier baiser à ce pauvre petit
ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.

En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en
sanglotant:--Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait,
pauvre petite... Ce n'est pas toi que j'accuse... oh non! c'est ce
monstre qui a fait mourir ta mère de chagrin, et qui veut perdre ton
âme... Adieu! encore adieu... O mes beaux cheveux blonds! que je les
baise encore une fois.--Et je sentis sur mon front ses lèvres glacées.

J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je
regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir
violemment; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je
l'arrêtai au moment où elle allait se jeter par la fenêtre.

La pauvre femme resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même;
elle tomba agenouillée, et s'écria:--Qu'allais-je faire? Seigneur mon
Dieu, pardonnez-moi, j'étais folle; j'oubliais que j'avais juré à ta
mère mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant...
aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour
m'empêcher de commettre un crime. Non, non, je resterai près de toi, mon
enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de
chagrin, mais je mourrai près de loi, en te regardant; je l'ai promis à
cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.

Cette scène me laissa une impression si profonde, je fus si frappée du
désespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard
furent à jamais étouffés. Je redevins pour elle ce que j'avais été
autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un
instant espéré de me priver de cette affection si sincère et si dévouée.

Peu de temps après, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et
la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous,
ajoutant--que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite,
beaucoup mieux mise qu'elle, et que par conséquent j'aurais infiniment
de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorités.

Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa
pureté, dans sa fleur! Déjà cette joie douce et candide de trouver une
amie de mon âge était flétrie par l'arrière-pensée de lui inspirer de la
jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!

Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire fait deux
parts de ma jeunesse: jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la
terreur, des privations, de l'abandon; je n'étais pas encore mûre pour
d'autres projets.



CHAPITRE IV.

UNE AMIE D'ENFANCE.


Une ère nouvelle allait commencer pour moi.

Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma
tante, mais son esprit m'amusait. Malgré quelques preuves de froideur et
d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre
nous aucun rapport d'âge ou de caractère.

Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais fait de si
beaux rêves sur cette affection promise, que je me sentais déjà
reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre à même de
réaliser ces douces espérances. J'oubliai complétement les perfides
conseils de ma tante; au lieu de songer à humilier Ursule, je ne songeai
qu'à l'aimer.

Elle avait une année de plus que moi. Par une bizarre singularité, ses
cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux
noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille;
les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait
imaginer une physionomie plus intéressante, un sourire plus doux et plus
aimable.

La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mère.
Ses vêtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rosée
de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai
à son cou en l'appelant ma sœur.

Malgré moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que
j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une
grâce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis à sa
disposition tous mes trésors de toilette.

Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me
dit, tout émue, qu'elle me demandait mon amitié; car elle était presque
orpheline, son père étant pour elle d'une extrême dureté.

Je sentis s'éveiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris
le bonheur de se dévouer à une personne qu'on aime, de la protéger, de
la défendre; je sus presque gré à Ursule d'être pauvre, puisque j'étais
riche; d'être presque abandonnée, puisque mon cœur était tout prêt à
aller au-devant du sien, et à lui offrir les affections qui lui
manquaient.

Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus un enfant, je me
sentis _grande_, comme disent les petites filles, je devins
très-sérieuse, très-réfléchie; j'eus honte de ma coquetterie passée; je
dis à Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe
dédain: C'était bon quand j'étais seule.

Ma cousine portait le deuil; je voulus être vêtue de noir.

Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai
résolument chez mademoiselle de Maran.

--Ma tante, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et autant de
temps qu'elle le sera.

--Mais vous êtes folle, ma chère petite; Ursule est en deuil, et vous
n'avez aucune raison pour porter le deuil,--me dit ma tante avec
étonnement.

--Mais le deuil de ma mère?--répondis-je en baissant tristement les
yeux.

Ma tante éclata de rire, et s'écria:

--Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres! Mais vous
l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère; c'est bien assez
comme ça.

--Je l'ai porté sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en
sentant les larmes me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante
m'avait douloureusement blessée.

--Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drôles d'idées,--reprit
mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le
menton.--Allons... allons.. follette, on vous passera ce beau
caprice-là; c'est-à-dire que vous serez vêtue en noir, mais non pas en
noir de deuil, s'il vous plaît; ce serait par trop ridicule... Mais vous
aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre
Ursule n'aura que des robes de laine... ce qui la fera bien enrager.

--Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.

--Comment! c'en est déjà à ce point-là? s'écria mademoiselle de Maran en
attachant sur moi ses yeux perçants.--Mais c'est encore bien mieux que
je ne le pensais. Allons... allons... rassurez-vous, une fois le deuil
fini, vous serez toujours mises comme les deux sœurs; vous êtes assez
riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre
cousine, qui n'a pas le sou.

--Ma tante, vous ne me comprenez pas--m'écriai-je avec
impatience;--puisque Ursule est pauvre, je voudrais être mise comme elle
et non pas qu'elle fût mise comme moi.

Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air
sardonique:

--Ah çà! mais à qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses
superlatives délicatesses? Comme c'est touchant... ça tient de famille.
Puis elle ajouta en se parlant à elle-même: Au fait, tant mieux.--Et
s'adressant à moi: Bien... très-bien... petite, vous ne sauriez trop
traiter Ursule en sœur. Je vois avec joie se manifester en vous les
symptômes d'une grande délicatesse... d'une grande sensibilité. Tant
mieux, je n'y complais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.

Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fière, tout heureuse.

J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résultat de
mon entretien avec ma tante.

Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit:--Voilà
votre bon cœur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre
mère.

On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrêt dans les méchantes
menées de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.

Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans
le présent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su
depuis, et je me livrais avec bonheur à mes sentiments d'amitié exaltée
pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus affectueuse,
la plus reconnaissante.

Quelques jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais
plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance,
excepté le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret
m'avait-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.

Quoique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'étais à peu près aussi
avancée qu'elle dans mes études; nos professeurs ne manquaient jamais de
préférer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le méritassent réellement,
soit qu'en agissant ainsi, nos maîtres crussent flatter ma tante. Sans
le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.

Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succès, je faisais
tout au monde pour m'excuser de ma supériorité. Je trouvais mille
raisons d'expliquer mes petits triomphes à mon désavantage: tantôt en me
donnant la première place, nos professeurs voulaient plaire à
mademoiselle de Maran; tantôt Ursule elle-même m'aimait assez pour faire
exprès des fautes et me laisser ainsi l'avantage.

Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de
mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de
nouveau, et plus cruellement que jamais.

Sous le prétexte de nous habituer peu à peu à voir le monde, elle nous
fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les
soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre
et six heures.

Qu'on juge de mon chagrin la première fois que j'entendis ma tante dire
à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule:

«Croiriez-vous que ma nièce, qui a une année de moins que mademoiselle
d'Orbeval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus tard, s'est
tellement appliquée, a fait des progrès si étonnants, qu'en toute chose
elle prime sa compagne? C'est étonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce
sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment.
Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'être
au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut
encore lui être supérieure par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est
un vrai trésor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mère.»

Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.

Mon cœur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant; à peine
étions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui
demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante
m'accablait.

Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même,
et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'était
nullement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de
mademoiselle de Maran.

Je fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place;
mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas à voir
les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus
rien faire, de ne pas apprendre mes leçons; il fallut bien alors donner
la première place à ma compagne.

Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, où
se trouvaient encore plusieurs personnes.

Après quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit
venir près d'elle.

Puis s'adressant à une de ses amies:

--Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut
pardonner aux vieilles femmes d'être radoteuses quand elles ont à parler
de ce qu'elles chérissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit
encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affolée, assotée, si
vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme ça; je ne puis pas m'en
empêcher,--dit ma tante en prenant son ton de _bonne femme_, ce qui
arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques méchancetés. Elle reprit:
Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule... par exemple... et il faut,
à propos, que je lui donne une leçon, à _mamzelle_ d'Orbeval.--Puis, se
retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air sévère:--Mademoiselle,
vous êtes pauvre; vous profitez de tous les maîtres de votre cousine, et
vous êtes assez paresseuse pour souffrir que Mathilde, cet ange de
bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses devoirs pour vous laisser
la première place, que vous n'avez pas le courage de gagner par votre
application.

--Mais, ma tante,--m'écriai-je,--Ursule n'en savait rien.

--Voyez-vous le bon cœur de cette chère petite! Quelle générosité!
Elle la défend encore!--Et ma tante m'embrassa.

Puis, continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge
de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:

--Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de
pareils sacrifices de la part de cette enfant?

--Mais, madame,--s'écria la pauvre Ursule,--je vous assure que
j'ignorais...

--C'est bon!... c'est bon!--dit mademoiselle de Maran,--je sais que
penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore tendrement embrassée.

Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la haïr plus que jamais.
Je pressentais que son infernale méchanceté voulait m'aliéner mon amie.

Après cette scène je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La
pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de
tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses
blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle était fière et
naturellement peu expansive dans le chagrin.

Toute ma terreur était que ma cousine me crût capable de faire quelques
rapports à ma tante, ou du moins d'être complice ou flattée des louanges
qu'elle me donnait.

Je résolus de me mettre en état d'hostilité envers mademoiselle de
Maran, de l'irriter à tout prix contre moi, afin de bien prouver à
Ursule que je n'étais pas _traître_, et que je voulais partager avec
elle les gronderies de ma tante.

Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de
travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels
reproches à Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.

Je méditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau,
l'air grave, pensif et préoccupé. Je redoublai de tendresse à l'égard
d'Ursule; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle
ne pût pas être accusée d'avoir connu mes desseins.

Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une
magnifique coupe de porcelaine de Sèvres que le roi Louis XVIII avait
donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup.

Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte à une maladresse,
à une imprudence. Il me fallait quelque chose de prémédité, quelque
bonne méchanceté, bien franche, bien inexcusable:

Alors je pensai bravement à mettre le feu aux rideaux du salon; mais les
suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour
Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.

En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule,
je croyais faire quelque chose de très-généreux, de très-héroïque, je
sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la
sublimité du dévouement.

Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsque la fatalité voulut
que je jetasse les yeux sur Félix, le chien-loup de ma tante.

J'avais à me venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La
veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue,
eût-il été le plus débonnaire des chiens, son plus grand crime à mes
yeux, ou plutôt la raison qui me le fit choisir pour victime, était
l'attachement extrême que lui portait mademoiselle de Maran.

Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait
pousser le moindre cri à Félix. Un moment j'eus la lâcheté de trembler
en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de
me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon
amitié pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les conséquences de ma
résolution.

Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Félix était couché
dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tête; je voulais lui faire
du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il était très-méchant,
très-défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à ma
vengeance ni à mes projets.

Maintenant je ne puis m'empêcher de sourire en retraçant ces détails
puérils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une
émotion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais
alors, lorsque je fus sur le point d'agir.

Chose étrange! depuis, j'ai pris dans ma vie des résolutions bien
graves, bien coupables même; mais, encore une fois, jamais je n'ai
éprouvé la crainte, l'hésitation, le remords anticipé, si cela se peut
dire, que j'éprouvai au moment de commettre une méchante espiéglerie
d'enfant.

J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas
cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation
auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.

J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis
bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.

Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur
moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses
oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans
avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de
remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en
entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être
maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de
pitié.

J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se
roulait à mes pieds.

Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.

Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.

--Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?--s'écria-t-elle en se précipitant sur
Félix.--Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille
complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:

--Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empêcher
d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de
la glace...

Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante,
oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au
sang, et s'écria:--Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte,
indigne créature!...

Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si
méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire
que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je
surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je
lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un
calme superbe et triomphant:

--J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour
brûler l'oreille de Félix.

Je n'avais pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts
osseux et secs de ma tante.

Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber à la renverse.

Quoique ma douleur eût été violente, quoique la frayeur de ma tante fût
grande, je ne songeai pour ainsi dire qu'à _l'insulte_; je devins
pourpre de colère: sans trop savoir ce que je faisais, je lançai les
pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.

La fatalité me servit à souhait; les pincettes atteignirent la
magnifique coupe de porcelaine de Sèvres: le royal présent fut brisé en
morceaux.

Ensuite de cette belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée,
insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le
parloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces:--Ursule!...
Ursule!... viens donc voir!...

Puis, ne pouvant sans doute résister à la violence des sentiments qui
m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis complétement
connaissance...

Que l'on juge de ma joie! En revenant à moi je me vis couchée dans mon
lit, ma gouvernante était à mon chevet; ma cousine, à genoux, tenait mes
mains dans les siennes.

Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me
souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre
l'apaisement de la colère de ma tante.

--Mon Dieu, ma pauvre enfant,--dit Blondeau,--vous qui êtes si bonne,
comment avez-vous donc eu le cœur de faire tant de mal à ce chien? Il
est méchant comme un démon... je le sais; mais, enfin, c'est toujours
bien cruel à vous...

--Et ma tante!... ma tante!... est-elle bien fâchée?--dis-je avec
impatience.

--Si elle est fâchée? Jésus, mon Dieu!--dit Blondeau;--elle est si
fâchée qu'elle en a eu une attaque de nerfs... En revenant à elle, ses
premiers mots ont été d'ordonner qu'on vous mît au pain et à l'eau
pendant huit jours.

--Ah!... Ursule!--m'écriai-je en me jetant au cou de ma cousine.

--Ce n'est pas tout, mademoiselle,--ajouta tristement Blondeau;--madame
votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un
écriteau, avec lequel vous serez forcée de descendre demain au salon,
quand il y aura du monde.

--Ursule!... Ursule... tu le vois! elle me punit aussi!... elle
m'humilie aussi... elle me déteste aussi!...--m'écriai-je, rayonnante de
bonheur, en embrassant ma cousine.

--Ah! maintenant je devine tout.--dit ma gouvernante; et l'excellente
femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.



CHAPITRE V.

PREMIÈRE COMMUNION.


Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra
pas le motif de ma vengeance contre Félix.

Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son
chien.

Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution; Ursule parut extrêmement
touchée de cette preuve bizarre de mon amitié: les liens de notre tendre
affection continuèrent à se resserrer de plus en plus.

Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien; souvent
j'étais emportée, volontaire, opiniâtre: ma cousine, au contraire, se
montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard,
doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait
jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à
se dévouer.

Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais
rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens
de ma cousine.

Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je
m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de
ma tante.

       *       *       *       *       *

Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est
plus un enfant, _ma première communion_, éveilla plus tard en moi de
nouvelles, de sérieuses pensées.

Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la
religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait
des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte
solennel comme une sorte de nécessité sociale.

Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse
accomplit aussi cette céleste tâche comme un des _devoirs_ de sa
profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en
mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi,
il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et
bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le
pardon.

La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.

Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la communion,
s'appelait l'abbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait
toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec,
froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux
carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement
d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il
avait par calcul accepté les fonctions qu'il remplissait auprès de nous,
fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et
de son éloquence.

Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que
les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de
nos autres professeurs; il nous donnait des _leçons de religion_, rien
de plus.

Hélas!... heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été
développée, fécondée par la tendresse d'une mère, intermédiaire sacré
entre son enfant et Dieu!

Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière
divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si
délicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est, à cet
âge, ébloui, mais non pas éclairé.

Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en
moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais
prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes
sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanité.

Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement
sacré d'être pour elle la sœur la plus chrétienne. Ainsi je
concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame
pour tous.

Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration
sainte, éternelle, de notre amitié.

Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul;
mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux
pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue,
rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants
mystères de la religion.

       *       *       *       *       *

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les
projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter,
jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié,
cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable
du monde.

Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se
passèrent sans événements importants.

Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus
élégamment vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran
dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la
voir:

«C'est incroyable comme les années changent les traits..... Tenez, par
exempl... Mathilde était seulement jolie, étant enfant; eh bien! à
mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si
remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui
avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai
laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!... tandis que sa
cousine a une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que veux-tu, ma
petite,--ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule avec une
résignation hypocrite et en prenant son air de _bonne femme_,--il faut
nous résigner et en passer par là... Notre côté, à nous, dans la
famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien en
parler, moi qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et bossue
comme un sac de noix. Mais, à propos,--ajoutait ma tante en s'adressant
à ses complaisants,--est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la
taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est presque rien... mais
certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un
ressouvenir de famille du coté paternel.»

Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier
faiblement, et ma tante de s'écrier:

«Quelle différence avec Mathilde!... Voilà une vraie taille de fée,
droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune
personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté,
l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles
qualités, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'être en tout
si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, car
l'admiration est la consolation des vilaines figures généreuses; ce sera
d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare à
Mathilde qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais
jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais,
ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin
tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié me charme, elle me
prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner
la plus magnifique charité du monde? celle d'une éducation splendide.
Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette éducation-là. Est-ce que ton
père aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore
une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta cousine; grâce à elle, tu
peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure
est aussi peu agréable que la sienne est ravissante.»

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux,
que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos
désavantages physiques.

Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa
beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer
n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.

Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve
dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages
acquis.

Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle, non pas sans
doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran; mais enfin je
l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles
n'eussent pas été si cruellement exagérées.

Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine; sa taille
était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une
apparence de réalité aux méchancetés de ma tante, c'est qu'Ursule, comme
toutes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu
voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait
dans ses perfidies.

C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous
un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme était à
deux tranchants.

Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et
exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.

Si les idées les plus fausses, las mensonges les plus avérés, lorsqu'ils
sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces
profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes
vérités?

Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout
agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles
comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié, et me répondait:

«Mon Dieu, que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi! Je ne
m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison... tu es aussi belle que je
suis laide; j'en ai pris mon parti.»

Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait
me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait
germer d'amères jalousies dans ce cœur candide et pur...

Mais, hélas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand
crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus
secrets, les plus sombres du cœur humain, d'avoir risqué seulement
d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la
plus implacable des passions... l'ENVIE.

L'autre danger... celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, était
moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait même un service à
son insu.

Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.

Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la
conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.

On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles
bienveillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance,
d'amour et de sincérité.

Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie
qui semblerait continuer les louanges d'une mère?

       *       *       *       *       *

Quand je parlais à Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais
nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait
en souriant tristement:

--Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans
agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras
heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton cœur et
dans ta maison, pour que je puisse à chaque instant assister à ton
bonheur.

Hélas! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos vœux et
de nos prévisions!

J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi,
presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.

Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon
tuteur; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.

Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle
voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux
jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.

Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à
son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.

Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en
ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour
Ursule.--«Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir
de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde,--«lui
dit-elle;--mais au grand jour... devant tout le monde.... Arme-toi donc
de courage, ma chère enfant... Ta première épreuve se fera bientôt.
Demain matin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche, et
mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que
vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé: je
ne voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée... et surtout
mariée comme je le désire...»



CHAPITRE VI.

L'ENTRÉE DANS LE MONDE.


Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait
au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes
très-inquiètes; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la
retraite.

Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.

Le matin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison,
nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en
voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, après nous
être habillées, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante à
travailler jusqu'au dîner.

Plusieurs de ses amis venaient la voir à cette heure. Ils étaient peu
nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.

Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers
de la maison du roi.

Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit
plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore
très-élégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait aucune des
chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi
d'une bonté parfaite, et, à ma grande joie, il avait souvent défendu
Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.

M. de Versac était d'un caractère charmant, mais sans consistance; il
avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire
une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois,
prononcé un mot qui approchât de la critique.

Je suis maintenant quelquefois tentée de croire que cette impitoyable
bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite
indifférence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M.
de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe
d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je
n'ai jamais pu me représenter M. de Versac ne souriant pas ou ne
flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire
très-séduisant; peut-être ces avantages décidèrent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce
affectueuse particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux
blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette,
d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du
cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un
type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.

Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la
restauration était retirée à l'Abbaye-aux-Bois, où elle s'occupait de
pieuses et bonnes œuvres.

Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'étaient toutes ses
narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et
surtout des quadrilles costumés. M. de Versac était un homme de plaisir
par excellence; il parlait de ces fêtes, de ces distractions de la vie
oisive et opulente, avec le plus vif intérêt.

Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de
mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi.
C'était le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses
distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il
cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.

Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson,
homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il
passait pour l'un des membres les plus éminents de l'Académie des
sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une
toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir; son
long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le nœud
se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait
un spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus son habit noir à larges
basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant
il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux,
arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire
pitié.

Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie
incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place, et
souvent de tout casser.

Ma tante se mettait dans des colères furieuses; mais comme elle aimait
beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson,
elle finissait par s'apaiser.

Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatière ornée d'émaux de
Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée, au milieu d'une
dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc
de Luynes à l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.

M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa
main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne
mettait aucune mesure dans ses attaques; plutôt que de céder, elle niait
l'évidence.

Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma
tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée:

--Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.

Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à
tour de bras sur la tablette de marbre.

Ma tante ne s'aperçut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage
de tabac et aux éclats d'émaux qui s'en échappèrent.

--Ah! l'affreux brise-tout!--s'écria-t-elle en colère:--qu'est-ce qu'il
m'a encore cassé là?....... mais, c'est ma tabatière de Petitot! Ah! le
vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc
tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour
cette fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi,
entendez-vous... Ma tabatière de Petitot!... L'autre jour c'était une
bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante
louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler
ses grands bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie...
allez-vous-en... vos conversations me coûtent trop cher, sans compter
que vous avez l'inconvénient d'arriver toujours fait comme un voleur et
de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.

--Vous avez beau dire! madame,--s'écria M. Bisson courroucé,--je ne
monterai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j'aime bien mieux
salir votre tapis que de me casser le cou!--Et le savant ne parla pas
autrement du désastre de la tabatière.

--Tenez, monsieur Bisson,--dit ma tante,--laissez-moi tranquille, vous
allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amitié de sortir tout de
suite, et surtout ne revenez plus.

--Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et
demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et
demie,--dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant
d'un écran qu'il commença de démonter.

--Comment où je veux que vous alliez!--s'écria mademoiselle de Maran
outrée.--Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux
membres de l'Institut désœuvrés? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait
encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me
casser un écran. Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais
c'est un fléau qu'un être aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut
obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.

--C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela
vient de ce qu'on exagère la production outre mesure,--dit M. Bisson
d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se
servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma
tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup;
car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement
oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait
lui garder rancune.

Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de
Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On
faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait
une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.

Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur
la table, car elle goûtait à tout, et souvent,--pardonnez-moi ce détail,
mon ami,--elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien
Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.

La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un
moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de
Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle
elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller,
et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en
_prima-sera_, d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit
heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique
jusqu'à l'heure du thé.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y
recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de
son âge.

Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie
monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et
de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à
peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.

Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A
mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en
plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la
tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage
qu'à cet instant.

L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée: c'est
surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude
protectrice, imposante d'une mère nous est indispensable.

Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des
fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors tenue
éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux
qui peuvent demander sa main.

Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans
la sagacité du cœur d'une mère, que certaines vues, certaines
espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent
d'affronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.

Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection
qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins
défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de
proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.

Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint
éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces
pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des
indifférents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune,
peser ma naissance, me classer dans la catégorie des _partis_ d'une
manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas
éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais accompagné ma mère.

J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute:
j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma
cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu'Ursule
était laide et sans aucun agrément, j'avais fini par craindre que le
monde ne confirmât le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'aperçût
du peu de succès qu'elle aurait.

Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa
douceur, malgré sa résignation habituelle, ne m'enviât les frivoles
avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât
peut-être en un sentiment plus amer.

Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis
de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et
publiquement atteint par une dédaigneuse indifférence?

Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le
plus, tant l'amitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans
lui dire un mot de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de
partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations
enfantines aussi vite oubliées que conçues, c'était une résolution
fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne voulais pas
en parler à ma tante, étant bien décidée à poser ce don comme la
première clause de mon contrat de mariage.

On rira sans doute de ma naïveté à propos d'_affaires d'intérêt_, comme
on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt
instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.

Enfin, le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée,
mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de
critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si
difficile, que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.

Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument
pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran
avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de
quelque coiffure de mauvais goût; cela lui eût été très-facile et m'eût
pour longtemps donné un ridicule, car la première impression que reçoit
le monde est souvent ineffaçable... Mais une mesquine vengeance était
indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.

Si je ne craignais de désordonner les événements, en rapportant ici des
choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu'à cette
époque de ma vie j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la
haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté
de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance
du cœur humain.



CHAPITRE VII.

LE BAL.


Dès le matin, Ursule et moi nous causâmes des grands événements de la
soirée; je trouvai ma cousine très-abattue, défiante d'elle-même et
résolue à ne pas aller à ce bal. Elle me dit qu'elle avait pleuré toute
la nuit, pourtant sa figure n'était ni pâle ni fatiguée; seulement, elle
avait une expression de mélancolie charmante.

Je la vois encore la tête baissée, le front caché par les boucles de ses
cheveux bruns, presque affaissée sur elle-même, les mains croisées sur
ses genoux, et soupirant de temps à autre en levant vers le ciel un
regard voilé.

--Ursule, Ursule, ma sœur,--lui dis-je en l'embrassant avec
tendresse,--je t'en supplie, reprends courage, n'aie pas de ces
frayeurs; ne suis-je pas avec toi? comme toi ignorante de ce monde où
nous allons? et dont, comme deux enfants, nous nous épouvantons, j'en
suis sûre. On ne fera pas attention à nous, peu à peu nous nous y
habituerons. Toujours à côté l'une de l'autre, ce sera pour nous un
bonheur que de nous confier nos observations. Eh bien! si pour la
première fois nous sommes gauches, embarrassées, nous trouverons bien,
à notre tour, quelque confidence maligne à nous faire.

Ursule sourit, et me répondit en serrant tendrement mes mains dans les
siennes:

--Pardonne-moi, Mathilde, mais je ne puis te dire mon effroi du monde...
Jamais... je le sens, je ne pourrai m'y habituer; cela n'est pas
enfantillage, c'est conscience, c'est devoir. Quand on est, comme moi,
pauvre et sans agrément, on ne se met pas en évidence, on reste à
l'ombre, on ne va pas au-devant des dédains... Toi, à la bonne heure, tu
as tout ce qu'il faut pour paraître, pour briller dans le monde... Vas-y
seule. Je t'attendrai, je serai si heureuse de t'entendre raconter tes
succès! Ces fêtes splendides, je les verrai par tes yeux; cela me
suffira.--Puis souriant avec grâce, elle ajouta:--Tiens, je serai, non
pas la Cendrillon du conte de fée, malheureuse et oubliée; mais une
Cendrillon volontaire, heureuse de te voir belle et admirée. Oui, quand
tu arriveras du bal, bien lasse de plaisir, bien rassasiée de
flatteries, tu seras accueillie par mon regard tendrement inquiet, et tu
te reposeras de tes succès dans le calme de mon amitié pour toi.

Il fallait voir et entendre Ursule pour la trouver, non pas belle, mais
enchanteresse, malgré l'irrégularité de ses traits.

Sa voix émue avait un timbre si pur, si suave, ses yeux bleus avaient
une expression si douce, si implorante, qu'on se trouvait
irrésistiblement subjugué...

--Ursule!--m'écriai-je,--comment peux-tu concevoir une telle défiance de
toi, lorsque tu parles, lorsque tu regardes ainsi! Moi, ta sœur, moi
qui ne t'ai jamais quittée, moi qui devrais être habituée à ta voix, à
ton regard, en ce moment je te trouve belle, mais belle à être jalouse,
si je pouvais l'être. Tu ne te connais pas... tu ne t'es jamais vue,
pour ainsi dire... Crois-moi donc, malgré les méchancetés de
mademoiselle de Maran, malgré tes défiances, tu es charmante. Penses-tu
que ta sœur soit capable de te tromper? Allons, Ursule, mon amie, du
courage; appuyons-nous l'une sur l'autre; soyons braves, affrontons ce
grand jour, et demain, peut-être, nous rirons de nos terreurs... Enfin,
je te déclare que si tu ne m'accompagnes pas à ce bal, je n'irai
certainement pas seule.

--Mathilde, je t'en supplie, n'insiste pas.

--Ursule... à mon tour, je te supplie.

--Je ne puis.

--Ursule, cela est mal... Tu le sais, ma tante te reprochera d'avoir
refusé de venir à ce bal pour m'empêcher d'y aller... Tu la connais; tu
sais si je suis malheureuse quand je te vois injustement grondée... Eh
bien! veux-tu me causer ce chagrin? Ursule; ma sœur, me refuser
serait dire que tu me crois indifférente à tes peines... et je ne mérite
pas ce reproche.

--Mathilde... ah! que dis-tu?--s'écria ma cousine;--maintenant je
n'hésite plus, j'irai.

Plus le moment approchait, plus j'étais inquiète, moins encore de moi
que d'Ursule. Malgré mon apparente sécurité, je ne savais si elle serait
ou non à son avantage en toilette de bal. Pour ne pas émousser ma
première impression, au lieu d'aller la voir s'habiller, lorsque je fus
prête, je descendis dans le salon.

Je trouvai mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac, qui devait nous
accompagner à l'ambassade.

Je n'ai plus de prétentions; ma première beauté, ma première jeunesse,
sont si loin de moi! je ressemble si peu maintenant à ce que j'étais
alors, que je puis parler de moi à dix-sept ans comme d'une étrangère;
il y a d'ailleurs du courage, de la modestie, de l'humilité, à savoir
dire _J'étais_ belle.

Il y a maintenant dix ans de cela environ; j'étais dans toute la fleur
de mes jeunes années, coiffée en bandeau, mes cheveux blonds ornés d'une
branche de bruyères roses; j'avais une robe de crêpe blanc très-simple,
garnie seulement de trois gros bouquets de bruyères naturelles,
pareilles à celles de ma coiffure; madame la dauphine avait eu l'extrême
bonté de choisir dans les serres de Meudon ces fleurs du Cap, d'une
grande rareté, et de les envoyer à mademoiselle de Maran.

J'avais la taille très-mince. M. de Versac me fit, je crois, un
compliment sur la rondeur de mon bras, pendant que je mettais mes gants.
Quant à mon pied et à ma main, ce sont les seules choses dont je ne
puisse pas parler, car ils n'ont pas changé.

Il fallut que mademoiselle de Maran me trouvât bien ainsi, peut-être
même _trop_ bien; car, en me voyant, elle ne put s'empêcher de froncer
les sourcils, malgré son habitude de me donner des louanges outrées.
Pourtant elle réprima ce premier mouvement et dit à M. de Versac:

--N'est-elle pas toute charmante et belle comme un astre, cette chère
enfant?

--Elle a heureusement assez d'esprit pour qu'on ne craigne pas de lui
parler de sa beauté,--répondit M. de Versac en souriant.

Mademoiselle de Maran portait, comme toujours, une robe de soie
carmélite, et, pour la première fois, je lui vis un bonnet fort simple,
orné d'une branche de souci.

J'attendais l'entrée d'Ursule avec inquiétude; elle parut enfin.

Je n'exagère pas en disant que je la reconnus à peine, tant je la
trouvais embellie.

Elle était surtout coiffée à ravir. Ses beaux cheveux bruns, séparés au
milieu de son front, tombaient en longues boucles de chaque côté de ses
joues, et descendaient presque jusque sur ses épaules; sa pâleur rosée,
son regard à demi voilé, son doux et triste sourire, et jusqu'à son
maintien un peu languissant, semblaient personnifier en elle l'idéal de
la mélancolie rêveuse, expression que ne peuvent jamais rendre les
figures régulièrement belles.

On dirait qu'il faut qu'une physionomie mélancolique semble regretter
quelque perfection, afin que cette sorte de défiance modeste lui
devienne une grâce de plus.

Lorsque j'ai lu Shakspere, j'ai toujours évoqué le souvenir d'Ursule
lors de ce bal pour me représenter Ophélie.

Au lieu de se tenir un peu voûtée selon son habitude, ma cousine
prouvait, par sa démarche pleine de souplesse, que sa taille était
irréprochable; seulement, comme elle inclinait toujours un peu son front
_ainsi qu'une fleur penchée sur sa tige_, ce mouvement donnant à son cou
une légère courbure d'une élégance extrême, ajoutait encore au charme de
son maintien. On lisait sur son visage une tristesse doucement contenue,
qui se mêlait aux joies du monde, sans y prendre part. Le regard
d'Ursule, presque suppliant, semblait enfin demander pardon de ce
qu'elle restait étrangère aux plaisirs qu'une préoccupation douloureuse
lui rendait indifférents.

J'étais habituée à voir Ursule souffrante et résignée. Mais le jour de
ce bal, c'était, pour ainsi dire, la souffrance intime et la résignation
POÉTISÉES, je dirai maintenant habillées pour le bal.

Mais, hélas! des épigrammes ne me vengeront pas du mal affreux que cette
AMIE m'a causés... Pouvais-je croire à tant de dissimulation? Et encore
non, non... ce n'est pas elle qu'il faut accuser, c'est mademoiselle de
Maran, dont les railleries perfides...

Ces tristes découvertes n'arriveront que trop tôt... revenons à mon
récit.

Je m'étais approchée d'Ursule avec empressement pour lui prendre la main
et la féliciter d'être aussi charmante.

M. de Versac s'écria:--De grâce, restez ainsi un moment toutes deux vous
donnant la main! Quel adorable contraste! vous, Mathilde, belle,
ravissante, le front rayonnant de bonheur et de grâce, vous qui serez la
reine de nos fêtes... et vous, Ursule, touchante image de la mélancolie
qui sourit une larme dans les yeux.

Mademoiselle de Maran se mit à rire de toutes ses forces, et dit à M. de
Versac:

--Pourquoi donc vous arrêter en si beau chemin, et ne pas pousser
jusqu'à la comparaison de la rose glorieuse et de l'humble violette,
s'il vous plaît? Est-ce que vous venez des bords du _Tendre_ et du
_Lignon_, bel _Alcundre_?--Laissez-moi donc tranquille avec vos
contrastes. La rose a près de cent mille livres de rente, et la violette
n'a pas le sou; voilà pourquoi l'une lève le front, et pourquoi l'autre
le baisse modestement.

La comparaison de M. de Versac, la méchante remarque de mademoiselle de
Maran, et peut-être la vue d'Ursule, que je n'avais jamais vue si jolie,
m'inspirèrent, pour la première fois de ma vie, une pensée de jalousie,
qui se changea bientôt en dépit contre moi-même.

Ne doutant pas de ce que disait ma tante, je me crus l'air
orgueilleusement satisfait que donne la richesse, et j'enviai
l'intéressante modestie d'Ursule, qui jetait sur ses traits un charme si
touchant.

Sans doute, cette pensée mauvaise dura peu; sans doute, j'eus honte de
moi-même, en songeant que j'avais assez peu de générosité pour jalouser
à ma cousine, à mon amie la plus tendre, jusqu'à l'intérêt qu'inspirait
sa pauvreté; sans doute, enfin, sans la maligne observation de ma tante,
je n'eusse jamais ressenti ce mouvement d'envie, peut-être excusable,
puisque riche j'enviais d'être pauvre. Néanmoins, cette impression me
laissa un ressentiment amer.

Au moment de partir, M. de Versac dit à mademoiselle de Maran:

--Voyez un peu quel oubli! Gontran est arrivé d'Angleterre ce matin, et
je ne vous en ai rien dit.

--Votre neveu!... eh bien! ce sera un danseur tout trouvé pour ces
jeunes filles.

Je regardai Ursule avec étonnement; jamais M. de Versac ni mademoiselle
de Maran n'avaient prononcé devant nous le nom de ce neveu. Nous allions
monter en voiture, lorsqu'un des amis les plus intimes de ma tante vint
lui demander quelques moments d'entretien au sujet d'une affaire
très-importante. Mademoiselle de Maran passa dans sa bibliothèque; M. de
Versac prit le journal du soir.

Sous le prétexte d'arranger une épingle de coiffure, j'emmenai Ursule
dans la chambre de mademoiselle de Maran; là, lui sautant au cou, je lui
avouai franchement mon mouvement de jalousie, et les larmes aux yeux je
lui en demandai pardon.

Ursule fut aussi touchée jusqu'aux larmes de ma franchise; elle me
rassura par les plus tendres protestations.

Je rentrai dans le salon le cœur calme et content, me promettant
bien, ainsi que je l'avais dit à Ursule, de tâcher de ne pas avoir
l'_air d'une héritière_.

Nous partîmes pour l'ambassade.



CHAPITRE VIII.

LA PRÉSENTATION.


En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagnée de M. de
Versac, je sentis ma résolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein
de grâce et de bonté de madame l'ambassadrice d'Autriche pour
m'encourager un peu.

Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule.

Plus que jamais je pus apprécier quelle était l'influence de ma tante,
et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la
mode, n'aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans
le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces
respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand
air et une affabilité protectrice presque dédaigneuse.

Nous allâmes du côté de la galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui
je donnais le bras, me nomma différentes personnes qui méritaient d'être
distinguées.

Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie.
J'entendis là les paroles suivantes, échangées entre deux personnes que
je ne pouvais voir.

--Eh bien! vous savez... Lancry est arrivé d'Angleterre... Je viens de
le voir... Il est plus brillant que jamais...

--Vraiment! il est de retour?...--reprit l'autre personne.--La duchesse
de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été _plus que
triste_ de son départ... Pauvre femme!...

A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage
dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet
entretien, qu'il n'était pas convenable que j'entendisse, et dont M.
Gontran de Lancry, son neveu, était le héros.

Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et je suivis M. de
Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait
m'embarrasser: mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première
émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle
j'appartenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire,
placée au milieu des miens.

L'on n'est presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu'on aborde une
sphère au-dessus de celle à laquelle on appartient. Je recouvrai bientôt
toute ma liberté d'observation.

En entrant dans la galerie où l'on dansait, je fus presque éblouie de
l'éclat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de
ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit
de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta;
Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante.

M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait
nous présenter.

--Eh bien!--dis-je tout bas à ma cousine,--ce n'est pas si effrayant,
après tout; es-tu un peu rassurée?

--Non,--me dit Ursule,--je ne puis vaincre mon émotion; je tremble;
c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.

--Moi, je vois fort bien,--lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un
peu de courage, j'ajoutai:--J'avoue que je trouve ce coup d'œil
charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément, c'est
une bien jolie chose qu'un bal.

Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui
j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.

Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos
d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de
l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:

--Qu'avez-vous donc à rire ainsi?

--Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?--dit
mademoiselle de Maran en me montrant à son amie.--Si vous entendiez
combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir...
Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord!--Puis, se
retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton
affectueusement grondeur:--Voulez-vous bien ne pas avoir autant
d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue
si méchante.

Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des
personnes qui nous entouraient.

Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à
mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle
de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.

--Mais d'aucun,--lui répondis-je.--Je ne comprends pas un mot à ce
qu'elle vient de me dire.

Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire
cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs
personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady
Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes
moqueries.

J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je
devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes
observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à
l'instant.

Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle
d'être même spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la
calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants
et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée
depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.

Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la
nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle
Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)

Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que
cela arrive toujours, tout le monde en parlait.

Ma tante voulut compléter son œuvre; quelques minutes après, au
milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule:

--Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si
mélancolique; soyez donc un peu de votre âge si vous pouvez: qu'est-ce
que c'est que cette sauvagerie-là?

Ces mots de ma tante aussi entendus, répétés, commentés, établirent
positivement que j'étais aussi moqueuse, aussi étourdie, que ma cousine
était timide, sensée, réfléchie.

Le monde revient bien rarement de ses premières impressions; ces
quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma
destinée.

Hélas! il faut tout dire, mon inexpérience, ma vanité, augmentèrent
encore la portée du mal qu'on me faisait... Plus tard, je déplorai
amèrement cette réputation de méchanceté moqueuse. J'eus d'abord assez
de faiblesse pour en être presque flattée, presque fière. Je me croyais
belle, je pensais que l'ironie était un brevet d'esprit.

La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M.
le vicomte Gontran de Lancry.

Je l'avoue... je ne pus m'empêcher de rester presque immobile de
surprise à la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans.
Il était difficile de voir un homme plus parfaitement agréable, d'un
extérieur plus séduisant.

J'étais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne
qui pût en rien être comparé à M. de Lancry.

Ancien page du roi, il avait servi et fait très-vaillamment la guerre en
Espagne. Attaché plus tard à une grande ambassade, il avait, au bout de
quelques années, abandonné l'état militaire; et, grâce aux bontés du roi
et à la protection de M. de Versac, il avait été nommé gentilhomme de la
chambre du roi.

Ma première entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient
très-présente à l'esprit. Il y avait eu grande réception au château;
beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. M. de
Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant habit de sa
charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de
la Légion d'honneur; à son coté, la large plaque d'un ordre étranger. M.
de Lancry était d'une taille moyenne, mais de la plus extrême élégance;
ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle
disait vrai), étaient ceux «d'un jeune Grec d'Athènes, animés de toute
la finesse et de toute la grâce parisienne» C'était, disait-elle,
_l'idéal du joli_. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les
dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse; je vous
l'ai dit, ayant trente ans à peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.

Ces avantages naturels, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde
généralement qu'à un âge plus mûr et qui semblent toujours annoncer le
mérite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.

Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:

--Bonsoir, mon cher Gontran!... Votre oncle m'a seulement appris tantôt
votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce
cher pays?

M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit
tout bas quelques mots que je ne pus entendre.

--Voulez-vous bien vous taire!--s'écria ma tante en riant.--Puis elle
ajouta:--Heureusement, on peut tout dire à une mère bobie comme moi;
seulement, pour faire pénitence, vous allez faire danser ces petites
filles.

Se tournant alors vers moi, ma tante dit à M. de Lancry d'un air rempli
de dignité qu'elle prenait mieux que personne quand elle le
voulait:--Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nièce.

M. de Lancry s'inclina respectueusement.

--Mademoiselle Ursule d'Orbeval, notre cousine...--ajouta ma tante avec
une nuance presque imperceptible, pourtant assez marquée pour qu'on
sentît qu'elle voulait établir à mon avantage une sorte de distinction
entre mon amie et moi.

M. de Lancry s'inclina de nouveau.

Je baissai les yeux, je me sentis rougir beaucoup. Ma main était près de
celle d'Ursule; je la serrai presque avec crainte.

--Mademoiselle voudra-t-elle me faire la grâce de danser avec moi la
première contredanse?--me dit M. de Lancry.

--Oui, monsieur,--répondis-je en jetant un regard inquiet sur
mademoiselle de Maran.

M. de Lancry me salua, et, s'adressant à Ursule, il lui dit:--Puis-je
espérer, mademoiselle, que vous daignerez m'accorder la même faveur que
mademoiselle de Maran, pour la seconde contredanse?

--Sans doute, monsieur,--répondit Ursule avec un soupir; et, baissant la
tête, elle jeta, à travers ses longs cils, un mélancolique regard sur M.
de Lancry.

A ce moment, une fort jolie femme, éblouissante de pierreries,
très-brune, très-mince, d'une tournure très-élégante, d'une physionomie
fière, hardie, ayant de grands yeux noirs très-perçants, et un peu
rapprochés de son nez, fait en bec d'aigle, s'arrêta devant nous; elle
donnait le bras à un jeune colonel anglais.

--Vous êtes bien oublieux de vos amis, monsieur de Lancry,--dit-elle
d'une voix sonore et douce.

M. de Lancry se retourna vivement, réprima un embarras assez visible, et
dit en s'inclinant:

--Je ne mérite pas ce trop aimable reproche, madame la duchesse; je suis
seulement arrivé ce matin de Londres; et j'espérais avoir demain
l'honneur de vous faire ma cour.

Combien certains pressentiments trompent peu, mon ami! Du moment où
j'entendis M. de Lancry dire à cette femme... _madame la duchesse_... je
ne doutai pas un moment qu'elle ne fût madame de Richeville, dont
j'avais entendu le nom si indiscrètement rapproché de celui de M. de
Lancry.

On préluda pour la contredanse.

--Voyez combien je suis bonne,--dit la duchesse à M. de Lancry:--je vous
pardonne votre oubli et je vous dis même en confidence que je ne suis
pas engagée pour cette contredanse; suis-je assez généreuse?

M. de Lancry la regarda de nouveau d'un air étonné, presque stupéfait,
et répondit avec une gêne assez évidente:

--Et moi, n'ai-je pas trop de bonheur?... j'aurais pu danser cette
contredanse avec vous, madame, et je vais avoir le plaisir de la danser
avec mademoiselle de Maran, que j'ai eu l'honneur d'inviter à l'instant.

Madame de Richeville, croyant qu'il s'agissait de ma tante et que M. de
Lancry plaisantait, partit d'un éclat de rire, et s'écria:

--Vous arrivez d'Angleterre pour faire danser mademoiselle de Maran...
il y a donc à Londres un _Excentric-Club?_ vous voulez donc vous
signaler parmi les plus intrépides?

M. de Lancry se hâta d'interrompre madame de Richeville. Elle avait la
vue très-basse, elle ne s'était pas aperçue de la présence de ma tante.

--Je dois avoir l'honneur de danser tout à l'heure avec mademoiselle
Mathilde de Maran,--dit M. de Lancry en appuyant sur ce nom _Mathilde_,
et en s'inclinant légèrement de mon côté.

--Ah! je comprends. On la mène donc déjà dans le monde?--dit la
duchesse.

Elle prit son petit lorgnon d'écaille, et m'examina avec une curiosité
qui me sembla malveillante.

J'étais au supplice.

Ma tante n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Voyant le
lorgnon de la duchesse de Richeville encore tourné sur moi, elle parut
choquée, et lui dit de sa place, d'une voix aigre et impérieuse:

--Madame la duchesse, n'est-ce pas que ma nièce est charmante?...

--Charmante, madame,--répondit la duchesse d'un ton sec en rabaissant
son lorgnon. Elle s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui fit une
demi-révérence pleine de grâce et de noblesse.

J'ai su depuis que ma tante et la duchesse se détestaient, ce qui
m'expliqua l'attention avec laquelle on avait examiné ces deux
adversaires également redoutables.

--Eh bien! madame,--reprit ma tante,--je suis ravie pour cette chère
petite que vous la trouviez charmante; l'approbation d'une femme comme
vous, madame, ne peut que porter bonheur à une jeune personne qui entre
dans le monde; c'est comme un présage... Malgré ça, j'ai peine à croire
que ma nièce puisse jamais approcher de votre mérite, madame...

Il n'y avait en apparence rien que de très-simple, que de très-poli dans
ces paroles; pourtant je connaissais assez l'accent de ma tante pour
pressentir que ces mots avaient renfermé quelque perfidie. En effet,
levant les yeux sur madame de Richeville et sur les personnes qui nous
environnaient, je vis la première affecter un grand calme, et tout le
monde fort embarrassé.

Plus tard, j'ai rencontré dans le monde madame de Richeville; j'ai su
qu'on exagérait jusqu'à la plus odieuse calomnie la légèreté de sa
conduite. On disait que sans l'illustre nom qu'elle portait, que sans la
grandeur et les alliances de sa maison, que sans son immense fortune, on
eût difficilement fermé les yeux sur ses fautes, et que son mari avait
été forcé de se séparer d'elle. Elle était néanmoins parfaitement bien
accueillie dans la meilleure compagnie, à laquelle elle appartenait;
seulement, les jours de réception au château, madame la dauphine
semblait lui témoigner son blâme par un abord glacial.

On comprend maintenant tout ce qu'il y avait d'amer dans l'apostrophe de
mademoiselle de Maran. Celle-ci, profitant de son premier avantage,
porta un dernier coup à madame de Richeville en s'écriant:

--Ah! mon Dieu! les beaux rubis que vous avez la, madame! Est-ce que ce
ne sont pas ceux qui appartenaient à cette excellente duchesse
douairière de Richeville? Quel malheur qu'elle n'ait pas pu vous les
voir porter! et comme ça doit faire plaisir à M. de Richeville de vous
voir parée des pierreries de madame sa mère!

Pour sentir la cruauté de la remarque de mademoiselle de Maran, il faut
savoir que, selon un bruit accrédité (ce dont plus tard j'ai reconnu la
fausseté), on disait que M. le duc de Richeville avait donné à sa femme
cette parure de famille lors de son mariage, et qu'en se séparant de la
duchesse, il avait eu la délicatesse de ne pas la lui redemander,
délicatesse que celle-ci n'aurait pas imitée en continuant de porter ces
bijoux.

Tout le monde semblait atterré de la méchanceté de mademoiselle de
Maran. Madame de Richeville eut assez d'empire sur elle-même pour cacher
son ressentiment; elle jeta sur ma tante un regard rempli de douceur et
de dignité, et lui dit très-affectueusement:

--Vous me comblez, madame; je voudrais pouvoir reconnaître les marques
d'intérêt que vous me donnez... Mais j'y songe... je puis vous apprendre
au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espère, un grand plaisir. Un
de vos amis arrive d'Italie, où il était resté pendant des années sans
qu'on sût ce qu'il était devenu. Mais je le vois... vous êtes inquiète,
je ne veux pas abuser plus longtemps de votre curiosité... Eh bien!
ajouta madame de Richeville d'un air gracieusement confidentiel,--eh
bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans quelques jours. Oui,
j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c'est un roman
terrible que sa disparition... Avouez que vous êtes bien surprise et
_bien heureuse de ce retour, madame!_

Madame de Richeville lança ces derniers mots à mademoiselle de Maran
comme un coup de poignard; puis, entendant les préludes de la
contredanse, elle dit gaiement à M. de Lancry:

--Je vous offre une valse en dédommagement de la contredanse que vous
m'avez refusée.--Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait
le bras: Montons dans la petite galerie,--lui dit-elle. Je voudrais voir
cette contredanse...

Je n'avais jamais vu mademoiselle de Maran troublée. Elle le fut
beaucoup dès les premiers mots de madame de Richeville; mais quand
celle-ci eut prononcé ces paroles: _M. de Mortagne sera ici dans
quelques jours_... ma tante pâlit et parut accablée, au grand étonnement
de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens
caché de la réponse de madame de Richeville.

La contredanse commença. M. de Lancry eut le bon goût de m'épargner des
compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut
très-simple, très-gai, sans méchanceté, me parla de mademoiselle de
Maran avec une affectueuse vénération, de M. de Versac avec tendresse;
il trouva la physionomie d'Ursule des plus intéressantes, et il me
demanda quel était le grand chagrin qui la rendait si mélancolique. Il
était musicien, nous causâmes musique. Je préférais les maîtres
allemands, il préférait les maîtres italiens. Il mit une si aimable
bonhomie dans la discussion, qu'à la fin de la contredanse il ne
m'intimida presque plus.

Après m'avoir ramenée à ma place et avoir rappelé à Ursule la promesse
qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa
connaissance.

--Mon Dieu!--me dit Ursule,--comment as-tu donc fait pour oser parler
autant? Je t'admirais.

--Oh!--lui dis-je,--d'abord j'ai eu bien peur, peu à peu j'ai repris
courage, et puis M. de Lancry paraît si bon, si simple! tu verras
toi-même.

--Oh! c'est à peine si j'oserai lui répondre,--dit timidement Ursule.

--Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout à l'heure,
et c'est peut-être cela qui me l'a fait trouver si aimable...

Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui
connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous
présentait ceux qui étaient d'un âge à danser, et nous eûmes bientôt,
Ursule et moi, un grand nombre d'engagements.

J'étais si occupée à regarder danser, que bien que je le voulusse,
j'avais à peine le temps de songer aux dernières paroles de madame de
Richeville, au sujet de M. de Mortagne.

J'avais toujours conservé de lui un souvenir plein de gratitude; il
avait été, dans mon enfance, mon premier défenseur.

Depuis huit ou neuf ans, on n'avait presque jamais prononcé son nom chez
ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu
dire qu'on n'avait pas de ses nouvelles. Sa vie était si étrange, on lui
savait une telle habitude de voyager, que je ne trouvai là rien
d'étonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était
l'effet presque écrasant que l'annonce de son retour produisait sur
mademoiselle de Maran.

Je fus tirée de ces réflexions par le son d'une valse.

Parmi les couples qui furent bientôt emportés dans son tourbillon, je
vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille
accomplie, et, ainsi que lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses
cheveux, noirs comme du jais, qu'elle portait très-longs, flottaient
avec grâce autour de sa tête expressive, un peu renversée en arrière.

Il fallait que cette femme fût bien forte de son innocence, ou qu'elle
eût un bien profond dédain des jugements du monde, pour le braver si
ouvertement après les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient
de réveiller, pour ainsi dire, tous les scandales réels ou supposés de
la conduite de madame de Richeville.

Ce qui me surprit beaucoup, ce fut l'expression des traits de M. de
Lancry pendant cette valse; il semblait tour à tour dédaigneux,
sardonique et irrité; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville à sa
place, il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles
que M. de Lancry lui disait à voix basse.

J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de cœur
en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins
involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai
plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui
m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de
Mortagne, qui m'avait protégée, qui avait été, m'avait dit plus tard
madame Blondeau, si profondément dévoué à ma mère, je tâchais de
surmonter l'impression désagréable qu'elle me causait.

Ces pensées furent interrompues de nouveau par les contredanses
auxquelles j'étais engagée.

Ma réputation de _méchanceté_ était déjà, sans doute, parvenue à
plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à
mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'épigrammes; d'autres me
firent des louanges outrées; d'autres, des plaisanteries que je ne
comprenais pas.

Somme toute, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la
plupart me semblèrent manquer absolument du tact parfait dont était doué
M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de
mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en
confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur
entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies,
modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur
beauté, tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur
gaieté a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au delà du
sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs
observations que d'y répondre par la médisance.

Ce n'est pas de la vanité que de parler ainsi du plus bel âge de notre
vie, à nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si
généreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractère, que nos
pensées participent de l'élévation habituelle de notre âme.

Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante
et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne
refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un
grand sacrifice en les acceptant.

Après avoir été voir le coup d'œil du souper et prendre une tasse de
thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous
retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et
nous apporta nos pelisses.

M. de Versac donna son bras à Ursule, M. de Lancry offrit le sien à
mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:

--Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-là,
Gontran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras
à ma nièce, j'irai bien toute seule.

Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry:

--Ah çà! Gontran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir
souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me
néglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de
rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la
faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeunes
filles!... Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde à vous si vous
ne me soignez pas.

M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous
rentrâmes à l'hôtel de Maran.



CHAPITRE IX.

LE LENDEMAIN DU BAL.


Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont
besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.

Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les
moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le
contre-coup.

Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous
les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de
Richeville une valse de Weber.

Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis
que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée
avec M. de Lancry.

Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son
urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait
déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire
aux lèvres et des fleurs au front.

Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de
Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des
paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.

J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse
modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles
de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses,
tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais
pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure
toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans
comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été
très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions
était triste et amer!

Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague
espérance: M. de Mortagne allait arriver...

Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin
de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde
aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses
remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.

J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans
tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.

J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi
jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le
dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne
savait que m'aimer aveuglément.

Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine,
dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs,
il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents.
Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement
très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir
lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.

Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce
d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui
avait annoncé son retour.

Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma
chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler
du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre
départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui
du succès de ma cousine.

--Sais-tu bien, ma chère Ursule,--lui dis-je en souriant,--qu'à me voir
si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si
contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que
nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre cœur?

--Comment trouves-tu M. de Lancry?--me demanda tout à coup ma cousine.

--Mais je le trouve charmant,--lui dis-je, un peu surprise de cette
question subite.--Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec
cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.

Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le
silence et reprit:

--Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...

--Dis donc vite...

--Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient
enchantés de te marier avec M. de Lancry.

D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux
éclats.

--Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde?
M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran?
celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir
souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six
personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en
faveur du neveu de M. le duc de Versac?

--Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?--repris-je en me
servant des termes de ma cousine;--c'est que M. de Versac et
mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.

Ce fut au tour d'Ursule à sourire.

--Quelle folie!--me dit-elle;--un si beau parti pour moi, pauvre fille,
humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais
mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de
justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il
dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas.
Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop
élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je
rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma
vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre
félicité que la tienne.

--Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir
jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon cœur, tu
seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de
Lancry, pourquoi veux-tu donc que _les dangereux avantages_ qu'il
possède me plaisent plus qu'à toi?

--Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de
mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes
dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que
très-charmée des suites d'un pareil mariage.

--Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne
pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins
brillant, par cela même beaucoup plus assuré.

--Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!

--Mon Dieu! que tu es méchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut
trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...

--Soit, et tu le trouves _surtout charmant quand il ne valse pas avec la
duchesse de Richeville_.

Je ne pus m'empêcher de rougir.--Oui,--dis-je à ma cousine; je ne sais
pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en
t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.

--Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?--reprit
tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.

--Ursule, encore une fois, tu es folle!

--Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi, ma
crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le
veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et
m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments...
Mathilde... je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou
l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.

Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.

Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je
répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la
rassurer par les plus tendres protestations.

--Tiens,--lui dis-je en essuyant mes yeux,--il n'en faut pas davantage
pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...

--Mathilde... tais-toi...--dit Ursule en me mettant doucement sa main
sur ma bouche...--tais-toi... j'ai été sotte, folle, de céder à mon
premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre cœur
était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de
ce que je ressens pour toi et à propos de toi.

Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:

--Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu
de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr... et quel charmant jeune
homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il
s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore
cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans
son chapeau, tant il avait l'air affairé.

Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma
gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.

Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque
de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle
de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.

Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et
dit:--Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été
longue.

Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu
à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.

Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle
s'y trouvait seule et semblait très en colère.

--Eh bien!--nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet
abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra
plus les pieds ici.

--M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?

--Comment? s'il a encore cassé quelque chose... eh! mais sans doute, et
cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien!--s'écria ma tante avec
un redoublement de fureur.--Je lui avais, une fois pour toutes, défendu
de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon
cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque
tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une
crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre
dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis
dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant
dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le
grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.

Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas
de nos rires étouffés; elle reprit:--Mais, en vérité, c'est que je
l'aurais battu si j'en avais eu la force.

--Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous
tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.

--Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je
m'ennuie quand je ne fais rien,--me répondit-il si bêtement, si
froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas
pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il
s'est encouru tout effaré.

--Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise?--dis-je à ma
tante.

--Tant mieux! s'écria-t-elle;--je voudrais qu'il attrapât quelque bonne
fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est,
malgré toute sa science.

Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle
repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa
niche en grondant.

La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant
admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je
me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne
et s'il devait bientôt arriver.

Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.

--Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là?
Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi
qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer,
qu'il vous suffise de savoir qu'il _est bien où il est_, et qu'il y
_restera longtemps_, entendez-vous? cet affreux jacobin!

Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de
l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça
ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans,
presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de
Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait
dans sa main.

Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran,
tant j'étais effrayée.

Après quelques moments de silence elle reprit:

--Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des
gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.

Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant
cette occasion de revoir M. de Lancry.

--Je suis fatiguée du bal, ma tante,--répondis-je; je préférerais ne pas
aller à l'Opéra.

--Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer,--répondit
aigrement mademoiselle de Maran.

Ursule me jeta un regard suppliant.

--J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.



CHAPITRE X.

L'OPÉRA.


Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de
Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.

Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps
sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait
faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la
prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême
distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.

Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je
ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était
absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été
désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.

Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait
inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins... La remarque
d'Ursule m'avait mise sur la voie.

J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté
qu'après avoir aimé.

Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers
intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent,
développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou
dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.

Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité
dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de
préciser mon caractère.

J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma
jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée
jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature;
j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui
m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant,
jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie.
J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte
que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que
lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement
au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le
bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait
provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou
cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je
pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je
cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais
pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait
rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.

Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une
passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre
en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se
manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je
connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.

Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour
déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère,
cette passion était la _jalousie_, la jalousie tantôt contrainte,
cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante
jusqu'à la bassesse........

....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur
moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant,
je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait
posée:

_Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec
madame de Richeville qu'avec toute autre?_

Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne
ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières
émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.

Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de
toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait
me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le
partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient
peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.

Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de
dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M.
de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement,
les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les
espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en
m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.

Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres
mouvements de mon cœur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette
soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la
seconde fois.

Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et
brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette
représentation.

On donnait le _Siége de Corinthe_.

En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en
face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt,
une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un
autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame
de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune,
me frappa.

On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de
Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait
merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du
jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et
malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras...
Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des
plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.

Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne
pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de
Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire,
accompagner ces tristes pensées.

Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la
vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.

La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup
d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante
qui m'avait frappée la veille.

On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau,
que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.

Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de
madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée
pour entrer dans son salon.

_Madame_ parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance,
causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute,
se retirer par discrétion, _madame_ daigna le retenir quelques moments
encore.

Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il
viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de
Richeville.

Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de
l'angoisse; mon cœur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la
porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.

C'était lui.

Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le
bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.

Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit:--Mathilde! M. de
Lancry.

Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.

Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la
conversation.

M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout
Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens
parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour
tout nouveau, et tout à fait à son avantage.

--Voyons, Gontran,--lui dit mademoiselle de Maran,--vous qui allez
partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je
ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà
plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir
ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom
ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours
une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement
des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.

--Je serais très-embarrassé, madame,--dit M. de Lancry;--car, pendant
quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de _la
Banque_, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque
plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de
brusques fortunes!

--Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à
perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres
malfaiteurs,--dit mademoiselle de Maran.--Mais quelle est donc cette
petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?

--Très-jolie,--dit M. de Lancry.--Elle et son mari sont les héros d'une
histoire bien simple et bien touchante,--ajouta-t-il avec un accent de
mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa
physionomie.

--Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment
s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?

--Le nom de mes héros est très-insignifiant... ils s'appellent M. et
madame Duval,--dit M. de Lancry en souriant.

--Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les
Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman
de M. et de madame Duval.

--Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...--Puis s'interrompant,
M. de Lancry dit à ma tante:--Tenez, madame, votre sourire moqueur
m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à
mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles
s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.

Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus
m'empêcher de rougir.

--Allons! allons! contez votre conte à ces jeunes filles.--Je ne vous
regarderai pas,--dit mademoiselle de Maran;--et si je ris, ce sera à
part moi.

--Eh bien! donc, mademoiselle,--me dit M. de Lancry,--M. et madame Duval
avaient fait un très-heureux mariage.

--Mais c'est très-bien!--s'écria mademoiselle de Maran;--ça commence
tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je
vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des
hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez,
voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite.
Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le
porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme,
aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère
les contes de Berquin.

--Je sais, madame,--dit M. de Lancry en souriant malignement,--toute la
différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse
Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles; je n'ai pas besoin de
leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je
continue:

--M. et madame Duval étaient complétement heureux et jouissaient d'une
honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance
les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait
et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle
possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle
aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand
chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour
leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être
presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce
désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet.
Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des
premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il
fit des traductions; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins
d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et
surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant près
de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement
matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui
avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste,
et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle
eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent
mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une
restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné.--D'autres
personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.

--Ce qui paraît bien plus probable que le remords d'un maltôtier,--dit
ma tante.

--Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et
braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé
l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas
aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.

--Ça finit comme ça avait commencé,--dit mademoiselle de Maran,--et ça
prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela
que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y
restera pas longtemps.

--Vous riez, madame,--reprit M. de Lancry;--eh bien! j'aurai le courage
de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus
notre temps.--Puis, s'adressant à moi:--Ne trouvez-vous pas,
mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite?
Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion
involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si
pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la
pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour
conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la
richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir
ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui
créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur
froide misère?

--Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable!--dit Ursule d'une
voix émue en portant sa main à ses yeux.--En entendant raconter on
pareil trait,--ajouta-t-elle,--on ne regrette pas d'être pauvre, puisque
la pauvreté inspire de pareils dévouements.

J'étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai
Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.

M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire,
puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche
d'un homme comme lui.

Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé M. de Lancry; la
touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses
paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle
action sans être capable de l'imiter.

Je restais muette d'étonnement; je ne m'attendais pas à trouver cette
douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi
mon cœur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire
à M. de Lancry:

--Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de sœur...
Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au
moins, mon pauvre Gontran.

Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je
rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur
le point de pleurer de chagrin et de dépit.

Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l'arrivée de M.
de Versac, qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.

J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de
la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était,
pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre
ou passionnée, qui n'était que trop d'accord avec l'état de mon cœur.

Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle
semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses,
quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que
nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.

Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le
sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces
adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les
touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute
l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des
idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe
éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse
de Richeville.

L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut
m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.

On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry
donna le bras à Ursule.

Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se
passait autour de moi.

Au moment où l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum
très-agréable, mais très-fort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe,
et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:

Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de
Mortagne...

Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler; je
n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de
la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l'escalier devant
moi avec M. et madame de Mirecourt.



CHAPITRE XI.

L'AVEU.


Un mois s'était passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma
tante et M. de Lancry.

Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran,
d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.

A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille
nouvelles qualités charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractère
plus égal, plus prévenant, plus délicatement attentif. Son esprit fin,
ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie, qu'il me la
laissait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me
souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont
j'étais douée.

Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne
défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement
lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions
toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde, quoique, par
convenance, un tel sujet fût rarement traité devant moi et devant
Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre
fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du
moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Il
parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux
littératures contemporaines.

Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je
l'aimais... oui... je l'aimais.

Comment ne l'aurais-je pas aimé? Vivant chez ma tante presque dans la
solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je
résister longtemps au charme qui le rendait si séduisant? Je vous ai dit
combien était triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle
de Maran. Dès que M. de Lancry vécut dans notre intimité, tout changea:
l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de
n'y pas réussir, les ressouvenirs qui succédaient à son absence, les
longues rêveries, enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me
jetaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une
incroyable rapidité.

Je l'aimais... et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse
de cet amour...

J'étais heureuse lorsque dans mes rares accès de croyance en moi, dans
mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de
cœur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les
garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui
offrir, s'il demandait ma main...

J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma
beauté, doutant presque de mon cœur, je n'osais croire que Gontran
pût m'aimer; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à
madame de Richeville.

Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si
affectueux:--_Prenez garde, pauvre enfant!_--ces mots me revenaient à la
pensée. Dans mon découragement, je n'avais plus la force de haïr cette
femme. J'interprétais ces paroles comme si elle m'eût dit: «Prenez
garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de
ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous
ressentirez seule.»

Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de
la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de
prétendre à un cœur qu'elle possédait.

J'étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne
pouvais les confier à personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé
Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle
dût être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans
ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.

Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant
quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si
ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry, s'il ne lui avait
pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac
n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre
moi et M. de Lancry.

Enfin, ces angoisses cessèrent.

Le 15 février, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances,
comme si tout s'était passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le
salon de ma tante, où j'avais cru la trouver, mais elle était sortie en
donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle
allait rentrer.

Je lisais les _Méditations_ de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du
salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry.

Jamais je ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans un
embarras mortel.

--On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientôt
rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien
l'attendre... Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une
voix émue:--Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici,
mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse
occasion pour vous supplier de m'entendre.

--Monsieur... je ne sais... Que pouvez-vous avoir à me
dire?--répondis-je en balbutiant, avec un battement de cœur presque
douloureux.

Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent
enchanteur, il me dit:

--Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entière
franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de
même.

--Je vous le promets, monsieur.

--Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un
secret qu'il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était
décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante...

Je l'ai conjuré de n'en rien faire.

Le courage me manqua... Je ressentis au cœur un coup violent; je crus
que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi, et je répondis d'une
voix faible:

--Il était inutile de m'apprendre... monsieur...--Je ne pus achever.

--Non, mademoiselle... cela n'était pas inutile, permettez-moi de vous
le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à
mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.

--Et c'est mon consentement que vous venez me demander?--m'écriai-je,
sans pouvoir cacher ma joie, sans penser à la cacher.

A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma
franchise; je craignis qu'il ne l'interprétât défavorablement; je
rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.

Après quelques moments de silence, Gontran reprit:

--Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter
sans oser l'espérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais
toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque
insistance qui auraient pu vous être désagréables.

--Monsieur, je...

Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de sérieuse
tendresse:--Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus
peut-être renverser non de présomptueuses espérances, mais des vœux
que j'ose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée.
Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en
honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre
mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse _à
vous_... et non pas à mademoiselle de Maran,--ajouta Gontran d'un air
significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes
rapports avec ma tante, mais que, par délicatesse, il ne pouvait m'en
parler.

Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse
dont s'exprimait Gontran.

--Je vous comprends,--lui dis-je...--et je vous remercie.

--Quand vous m'aurez entendu,--reprit-il,--vous pourrez, mademoiselle,
préjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il était accompli.
J'ai peu de qualités peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère
dans l'exécution de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me marier
qu'à une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus
vif... de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts
passagers de la première jeunesse, que la durée des liaisons éphémères
qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de
tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque qu'une union
tendrement assortie... telle que je la rêvais... Pour accomplir ces
vœux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités
qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec
enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et
d'amour, que le génie du cœur peut délicieusement varier... car,
encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage...
quand on sait s'aimer.

Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville
traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry:

--Pourtant, monsieur, ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent
quelquefois...

--Ah! mademoiselle,--s'écria-t-il en m'interrompant,--peut-on jamais les
comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah! croyez-moi... quand on aime
pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces coupables
affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à
un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le
ciel et devant les hommes, appréciera-t-on moins tout ce qu'il y a de
charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouira-t-on moins de
ses préférences, parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de
tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce, ses
succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans
crainte chercher le vôtre, et vous dire: «Jouissez de ce que vous
inspirez!» Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un
mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il
n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont
elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée,
ont-elles moins d'éclat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer
du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la nature,
faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son
mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un
pays enchanteur et poétique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie
sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh!
croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de
bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour,
telle que je la rêve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de
voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou
seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais
concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute
la puissance de mon cœur! Maintenant, voyez-vous... que je connais
les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai
bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais,
mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous
donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais
assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez
d'autoriser la demande que M. de Versac désire faire pour moi à
mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnête homme...
mademoiselle... aimé de vous... je serais en tout digne de vous...

En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un
fauteuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante,
presque solennelle.

Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi
éveilla dans mon cœur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon
s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les
paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur légitime,
traduisaient, résumaient complétement mille pensées jusque-là vagues et
confuses dans mon esprit.

Ce tableau ravissant de _l'amour dans le mariage_, avec les
délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me
transporta d'une espérance ineffable.

J'étais trop profondément heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la
moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes,
mon cœur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je
voulus être à la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de
sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.

--Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous,--lui
dis-je.--Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du
choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans l'amour que vous
me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé
cet avenir.

--Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais espérer?

--Je vous ai promis d'être franche... je le serai. Avant que de vous
donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à
mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais
vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pensée... J'aime
ma cousine comme la plus tendre des sœurs. Elle est sans fortune,
elle veut faire un mariage selon son cœur; pour la mettre à même de
choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui
assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la
garder toujours près de moi... Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi
votre sœur?

D'abord Gontran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains,
il s'écria:

--Quel noble cœur! quelle âme! Comment ne pas approuver, que dis-je?
ne pas admirer une affection si généreuse? Ne serait-elle pas une
garantie de l'élévation de vos sentiments, s'il était possible d'en
douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas
qu'elle mérite tant de dévouement?

--Oh! bien... bien,--dis-je avec entraînement,--je le vois, mon cœur trouve
un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière question...--ajoutai-je
en baissant les yeux et en balbutiant;--madame la duchesse de
Richeville...

Je ne pus dire que ces mots.

Gontran me répondit aussitôt:--Je vous comprends, mademoiselle... les
bruits du monde ont pu parvenir jusqu'à vous... Depuis mon retour
d'Angleterre, ou plutôt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous
le jure sur l'honneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je
n'ose dire... que d'une seule personne...

Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux
bien douces larmes.--Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est à
vous... devant Dieu, je vous la donne,--lui dis-je.

--Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mériter,--dit Gontran,--et
il tomba à genoux d'une manière si charmante, si naturelle, je dirais
presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut
exagéré dans ce mouvement.

De ma vie... je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus
sereine, plus triomphante.

Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue:

--Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie
si riante et si belle!...

Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de
mademoiselle de Maran.

--Mathilde,--me dit Gontran,--voulez-vous me permettre de faire tout à
l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?... Alors je pourrais
peut-être revenir passer cette soirée près de vous.

--Oh! oui, oui,--m'écriai-je avec joie,--vous avez raison... Ainsi vous
reviendrez ce soir?

Mademoiselle de Maran entra dans le salon.

--Je gage,--me dit-elle dès la porte du salon,--que vous ne savez pas ce
qu'Ursule est allée faire en Touraine?

--Non, madame.

--Et vous, Gontran?

--J'ignore complétement...

--Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval,
qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi... Je vous le donne
en cent... je vous le donne en mille.

--Mais, ma tante..

--Il paperassait des titres, des donations pour Ursule,--dit
mademoiselle de Maran en riant aux éclats,--pour Ursule, qui se marie.

--Ursule se marie... sans me l'écrire!... Dans sa dernière lettre elle
ne m'en disait pas un mot!--m'écriai-je avec une douloureuse surprise.

--Attendez donc... attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir
ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans
mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.

Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut
leurs adresses, et dit:--En effet... en voici une timbrée de Tours pour
vous.

--Madame,--dit M. de Lancry à ma tante,--ce que je vais avoir l'honneur
de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en
abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et
surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilége qui me
sera peut-être accordé... que je viens, sûr de l'agrément de
mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.

--Ah! mon Dieu!--s'écria ma tante;--qu'est-ce que vous me dites donc là,
Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas. Ça ne
s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là!

--Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si
j'en crois mon cœur, ce mariage serait unique entre tous les
mariages,--dit Gontran en me regardant.

--Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais
comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent
de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de
préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres
préambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se
pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier; que dans ce cas là, un
jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages, semblerait un
parti sortable.

--Eh bien! ma tante,--dis-je gaiement à mademoiselle de
Maran;--figurez-vous que ces huit jours, que ces longs préambules ont
duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se
présentait...

--Eh bien?--dit ma tante.

--Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde
reconnaissance,--dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant
tendrement la main pour la première fois de ma vie.

Je trouvai cette main glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses
longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant, puis
elle sourit comme elle pouvait sourire.

Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitôt.

--Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari,
mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y
consens... sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de
votre oncle, Gontran.

--Il devait vous faire lui-même cette demande, madame,--dit M. de Lancry
transporté de joie.

--Ah! ma tante! vous êtes pour moi une seconde mère!...--m'écriai-je
dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.

--Ah! ah! entendez-vous cette folle?--dit ma tante en riant aux éclats,
de son rire strident et moqueur; une seconde mère!...

--Hélas! j'avais blasphémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom
d'une mère... Dieu devait m'en punir cruellement...

Le soir, à neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il
annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de
permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry
lorsque ce dernier se marierait.

--Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort
agréable, quand on joint à cela plus de cent mille livres de
rentes,--dit mademoiselle de Maran.--Puis elle ajouta:

--A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à
causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre.
Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.

Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un
avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de
chances certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse,
mérite, naissance, fortune, celui que je devais épouser ne possédait-il
pas tous ces avantages?



CHAPITRE XII.

LA LETTRE.


En remontant chez moi, quelle fut ma surprise? je trouvai dans mon
cabinet d'études une énorme corbeille de jasmins et d'héliotropes, mes
deux fleurs de prédilection.

Nous étions au mois de février. C'était depuis le matin seulement que
Gontran avait pour ainsi dire le droit de m'offrir des fleurs; je ne pus
concevoir comment en si peu de temps il avait pu réunir cette masse de
fleurs, plus rares encore que précieuses dans cette saison.

Je fus profondément touchée de cette prévenance. Blondeau m'attendait.
Je lui dis tout mon bonheur, toutes mes espérances. Après m'avoir
écoutée attentivement, cette excellente femme me répondit:

--Sans doute, mademoiselle, je crois que M. le vicomte de Lancry est
bien aussi charmant que vous le dites; un jour il sera duc et pair...
c'est possible; mais permettez-moi de vous faire observer qu'avant de se
marier, il est toujours prudent de prendre des informations.

--Comment! des informations? tu es folle! Est-ce que M. le duc de
Versac, son oncle, n'en a pas donné à ma tante...

Blondeau secoua la tête.

--Les informations des parents, mademoiselle, sont toujours bonnes; ce
n'est pas à celles-là qu'il faut croire, ni même souvent à celles du
monde.

--Où veux-tu en venir?

--Tenez, mademoiselle, si vous vouliez me le permettre, je trouverais
moyen, en faisant causer les gens de M. le vicomte à l'office, de savoir
bien des choses.

--Ah! c'est indigne!... Et c'est vous qui osez me parler d'un vil
espionnage!... Rappelez-vous bien une chose,--m'écriai-je,--c'est que si
vous faites le moindre cas de mon attachement pour vous, vous me
promettrez à l'instant même de ne pas faire la moindre question aux gens
de M. de Lancry.

--Mais, mademoiselle, c'est votre tante qui, à bien dire, a arrangé ce
mariage! Oubliez-vous donc toutes ses méchancetés? la haine qu'elle
portait à cette pauvre madame la marquise votre mère, qu'elle a fait
mourir de chagrin!... Au moment de vous lier pour jamais, réfléchissez
bien, mademoiselle... Pardonnez-moi si je vous parle ainsi. Je ne suis
qu'une pauvre femme, mais je vous aime comme mon enfant; ce sentiment-là
me donne des idées au-dessus de ma position et le courage de vous les
dire. Pauvre mademoiselle, vous êtes si confiante, si bonne, si
généreuse, que vous ne vous défiez de personne. C'est comme pour
mademoiselle Ursule, je ne la crois pas franche, malgré ses soupirs et
ses airs de victime...

--Écoutez-moi, Blondeau: je comprends qu'une sorte de jalousie
d'affection vous porte à parler injustement de mademoiselle d'Orbeval,
aussi j'excuse ce sentiment; mais je vous prie de ne pas vous permettre
la moindre allusion à une union que je veux contracter, parce qu'elle
est honorable et belle. Je sais ce que je fais; je ne suis plus une
enfant. Ce n'est pas mademoiselle de Maran qui m'a parlé de ce mariage;
c'est moi qui lui en ai parlé... D'ailleurs, je le sens là... ma mère
vivrait encore qu'elle approuverait le choix de mon cœur...

--Mademoiselle, une dernière observation. Si, comme vous n'en doutez
pas, les renseignements qu'on peut avoir sur M. le vicomte sont bons,
qu'est-ce que cela vous fait que?...

--Écoutez,--dis-je à Blondeau d'un ton très-ferme,--je ne puis vous
empêcher d'agir à votre tête; mais quoi qu'il doive m'en coûter, oui,
m'en coûter beaucoup, de me priver de vos services... je vous déclare
que si vous me dites encore un mot à ce sujet, j'assure votre sort et je
vous éloigne pour toujours de moi...

--Ah! mademoiselle, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu! c'est comme
lorsque étant toute petite et égarée par les méchants conseils de votre
tante, vous m'avez dit _que j'aimais mieux l'argent que tout_.

Et la pauvre femme se mit à fondre en larmes.

--Ah!--lui dis-je avec une impatience chagrine et presque
durement,--j'étais si heureuse! faut-il qu'avec vos ridicules visions
vous veniez me distraire de ce bonheur?

Puis, ne voulant laisser à personne le soin de toucher à la précieuse
corbeille de fleurs que Gontran m'avait envoyée, je la pris et je
l'emportai dans ma chambre. De ce jour, je m'habituai à avoir des fleurs
près de moi sans rien en ressentir qu'une sorte de légère torpeur qui
n'est pas sans charme.

Peu à peu l'impatience que m'avait causée Blondeau se dissipa sous le
charme de mes souvenirs de la journée. Mes préoccupations avaient été si
puissantes que je n'avais pas encore ouvert la lettre d'Ursule, qui
m'annonçait son mariage.

J'ai gardé cette lettre ainsi que plusieurs autres... la voici.

On remarquera en la lisant que le style en est un peu prétentieux et
romanesque. Je querellais quelquefois ma cousine sur cette manière
d'écrire sans pouvoir l'en corriger.

En me rappellant maintenant toutes les phases de mon _amitié_ pour
Ursule et les suites de son mariage, je ne puis retenir un sourire
d'amertume en lisant ces lignes éplorées, gémissantes, où elle se pose
si lugubrement en victime.

Mais alors _les temps n'étaient pas changés_, j'avais toutes mes
illusions, et je fus cruellement navrée du malheur d'Ursule.

Pour tout dire, cette lettre, d'une écriture parfaitement correcte et
posée, était cachetée de noir avec une pierre gravée, représentant une
tête de mort; cachet bizarre qu'Ursule affectionnait beaucoup.

«Saint-Norbert, février 1840.

«C'en est fait, Mathilde, ta pauvre Ursule est sacrifiée; elle n'a plus
qu'à vouer sa vie tout entière aux larmes et au deuil. C'est à peine si
au milieu du sombre avenir qui l'attend, elle entrevoit quelques lueurs
de consolation, qu'elle devra, sans doute, à ton amitié chérie... Mais,
mon Dieu! pourquoi m'étonner du nouveau coup qui me frappe? depuis
longtemps ne suis-je pas habituée à souffrir! Victime résignée au
malheur, je ne puis que courber le front et pleurer!...

«Pardon, mon amie, ma sœur, de venir attrister tes joies par ces
plaintes qui s'exhalent de mon âme désolée: car, j'en ai le
pressentiment, tu seras heureuse, tu es heureuse selon ton cœur; tu
épouseras celui que tu aimes... Si belle, si riche, si charmante, pour
plaire tu n'as qu'à paraître!...

«La pauvre Ursule, au contraire, sans charmes, sans attraits, sans
fortune, a été en naissant presque vouée au malheur... Que veux-tu?
c'est sa destinée... Mais, que dis-je?... non, non, je suis injuste; ne
t'ai-je pas rencontrée sur ma route? n'as-tu pas tendu la main à la
petite abandonnée? n'a-t-elle pas dû à ta générosité, à ta touchante
amitié, le plus précieux des biens, une éducation brillante, comme me le
répète toujours avec raison mademoiselle de Maran?

«Ne t'ai-je pas dû... ne te dois-je pas le sentiment le plus doux, le
plus cher à mon cœur? Hélas! sans cela... sans l'espoir involontaire
qu'il me donne... je serais déjà morte de désespoir... tu n'aurais qu'à
pleurer ton amie.

«Écoute, Mathilde; c'est une folie, diras-tu... soit... mais c'est une
douloureuse et triste folie, je t'assure... J'ai de funèbres
pressentiments, je ne sais quel est le sort qui m'attend... en tous
cas... je voudrais te donner mes livres et cette petite parure de corail
que tu sais.

«Hélas! je suis sans fortune, je n'ai rien... Pardonne la pauvreté de ce
présent; mais au moins il te rappellera nos journées de travail et notre
innocente coquetterie de jeunes filles, n'est-ce pas, Mathilde? Tu
pleureras ton amie! n'est-ce pas qu'un vague souvenir d'elle viendra
quelquefois traverser ta pensée au milieu des fêtes brillantes dont tu
seras la reine?...

«Je voudrais avoir ici mon dernier asile. Je suis allée souvent dans le
modeste cimetière du village; il n'a rien de repoussant; c'est une
pelouse verdoyante, entourée d'une haie de sureau et d'aubépine qui au
printemps doivent être couverts de fleurs. On y voit çà et là de simples
croix de bois... Oh! qu'il me serait doux d'être là confondue avec les
humbles créatures qui reposent dans ces tombes ignorées, car j'aurai
passé, comme elles, inaperçue dans ce monde...

«Pardon, Mathilde, de ce triste commencement de lettre; mais j'ai l'âme
si profondément navrée que je me suis laissée aller à l'amertume de mes
impressions.

«Il faut pourtant t'apprendre le sujet de mes larmes...

«Je me marie!

«Quel mariage! mon Dieu!... Adieu mes rêves de jeune fille! adieu mes
vagues espérances! adieu surtout cette vie de dévouement de tous les
instants que je voulais passer près de toi!

«Un moment j'ai pensé à lutter contre l'inébranlable et terrible volonté
de mon père; mais j'ai senti que j'aurais vite usé mes forces dans ce
combat inégal, que je serais brisée, dans la lutte; et puis une bien
plus puissante raison me faisait un devoir de la résignation. J'ai obéi;
tu sauras bientôt pourquoi.

«Il y a huit jours, le jour même où je t'avais écrit, sans savoir ce qui
m'attendait, mon père me fit venir dans son appartement. Tu n'as jamais
vu mon père que dans le monde, ou devant mademoiselle de Maran qui lui
impose beaucoup; il n'a dû te paraître que grave et compassé. Ici il est
habitué à dominer, à parler en maître inflexible; sa figure a une
expression toute différente; elle est dure, presque menaçante.

--«Vous n'avez pas de fortune,»--me dit-il,--«il faut songer à vous
marier. J'ai trouvé pour vous un parti inespéré, un jeune homme qui a
plus de soixante mille livres de rentes, sans les espérances, et ce
qu'il peut gagner encore; car il gère sa fortune à merveille et entend
parfaitement les affaires. Il viendra ici, demain, avec sa mère.
Arrangez-vous pour lui plaire; car, si vous lui plaisez, le mariage est
conclu. Surtout soyez simple et gaie, car M. Sécherin est un garçon de
bonne humeur, tout rond et sans façons. Réfléchissez à cela; je vous
laisse. Il faut que j'aille à ma ferme _des Sanlaies_. En vérité, cette
malheureuse propriété me coûte plus qu'elle ne me rapporte, et vous avez
besoin de faire un bon mariage pour ne pas être, après ma mort, dans une
position pire que médiocre.»

«Sans me donner le temps de lui répondre un mot, mon père me laissa
seule.

«Oh! mon amie, je ne saurais te dire dans quel abîme je crus tomber en
entendant ces fatales paroles, moi qui, tu le sais, avais toujours rêvé
comme toi cette ravissante union des âmes qui tôt ou tard se
rencontrent, parce qu'elles se cherchent involontairement!!

«Je passai la nuit dans les larmes.... Tu me demanderas peut-être, bonne
et tendre sœur, si j'avais oublié la généreuse promesse que tu
m'avais faite de partager ta fortune avec moi pour me faciliter un
mariage selon mon cœur, ou bien de me garder près de toi si je ne
trouvais pas un parti qui me convînt. Non, Mathilde, non, je ne l'avais
pas oubliée, cette promesse! Je savais que ton cœur était assez
grand, assez noble pour la tenir... C'est pour cela que j'ai voulu
rendre impossible le sacrifice que tu voulais faire à notre amitié.

«Dans ton dévouement, aussi admirable qu'irréfléchi, tu n'avais pas
songé à l'avenir; quoique considérables, tes biens ne sont pas assez
grands pour pouvoir ainsi se diviser; avec ta fortune entière, tu es
une très-riche héritière, et tu peux prétendre aux plus brillants
partis. En la partageant, tu diminues tes chances de moitié.

«Sans doute, rester éternellement près de toi a été un de mes plus doux
rêves de jeune fille. Mais qui sait si cet arrangement conviendrait à
celui que tu choisiras pour mari? Grand Dieu! plutôt mourir mille fois
que d'être la cause du plus léger dissentiment entre vous! Je me suis
donc résignée, Mathilde. J'ai trouvé la force de cette résignation dans
mon amitié, dans mon dévouement pour toi. Je bénirai toujours le
sacrifice que je me suis imposé, en songeant qu'il a peut-être pu
contribuer à assurer ton bonheur à venir.

«Hélas! il m'en a bien coûté, j'ai pleuré, amèrement pleuré pendant la
nuit qui précéda ma première entrevue avec M. Sécherin.

«Oserai-je tout te dire, tout t'avouer? Un moment une pensée impie
suspendit mes larmes... La maison de mon père est entourée de fossés
profonds et remplis d'eau... je me levai... j'ouvris ma fenêtre... je
mesurai la hauteur; la lune était voilée, il faisait une triste nuit
d'hiver, le vent gémissait, je m'avançai hors du balcon... je me dis:
Mieux vaut une mort criminelle, sans doute, que la vie qui m'attend. Un
vertige me saisit; j'allais peut-être céder à une funeste inspiration,
lorsqu'en donnant un dernier adieu à tout ce qui m'était cher, c'est à
dire à toi, ton souvenir m'arrêta... Grâce encore te soit rendue,
Mathilde! car ce souvenir m'a retenue au bord du précipice, il m'a
empêchée de commettre un crime, je me suis résignée à vivre...

«Hélas! cette vie que je dispute si faiblement aux chagrins qui
m'accablent, cette vie ne s'usera-t-elle pas bientôt? Oh! si cela
était... si cela était! Je bénirais Dieu de me retirer de cette terre,
j'accepterais la mort comme la douce récompense de tant de sacrifices
que j'ai eu le courage de m'imposer.

«Le jour fatal arriva; le matin mon père me renouvela les plus sévères
recommandations. J'attendis avec autant d'accablement que de morne
indifférence le moment où l'on me présenterait M. Sécherin.

«Malgré les ordres, malgré la colère de mon père, je n'avais mis aucun
soin à ma toilette. Comment en aurais-je eu le courage, mon Dieu!
j'avais une robe noire, véritable emblème des pensées qui navraient mon
cœur. Mes cheveux tombaient en longues boucles autour de mon visage
pâli par la douleur; je me tenais si courbée sous le poids du malheur
qui m'accablait, que mademoiselle de Maran m'aurait bien certainement
cette fois et avec raison reproché d'être contrefaite.

«Mon père eut beau me gronder durement, m'ordonner de me tenir mieux, de
prendre un air souriant, je ne pus vaincre les pénibles émotions qui
m'agitaient; c'est à peine si je tournai la tête lorsqu'on annonça M.
Sécherin et sa mère.

«M. Éloi Sécherin est, m'a dit mon père, intéressé dans de très-grandes
entreprises, et il augmente chaque jour la fortune que lui a laissée son
père. Je ne puis rien te dire de sa figure, de ses manières... car je
vois tout à travers un nuage de larmes.

«Il faut que M. Éloi Sécherin ne soit pas difficile à séduire; car après
son départ, mon père est venu me complimenter en m'assurant que j'avais
été parfaitement bien, simple, sans prétention, et que M. Sécherin et sa
mère étaient partis enchantés de moi.

«Je suis comme une pauvre prisonnière dont les yeux n'ont pas encore pu
percer les ténèbres glacées qui l'environnent. J'ai bien vu vaguement M.
Sécherin et sa mère; mais il ne m'en reste qu'une idée indécise. J'ai
entendu plutôt qu'écouté quelques paroles. J'ai répondu machinalement.
Aujourd'hui même on signe le contact, et mon mariage doit avoir lieu
demain ou après demain, je crois.

«Quand tu me reverras à Paris, dans quelques jours, tu ouvriras tes bras
à la pauvre victime obéissante et résignée....

«Pardon, pardon, Mathilde, d'être venue ainsi attrister ton bonheur; car
un secret pressentiment me dit que tu es heureuse, _qu'il_ t'aime. Tu le
sais depuis le jour de l'ambassade. Je te l'ai dit.--_Tu l'aimeras_,--et
je suis sûre qu'il s'est rendu digne de cet amour en le partageant.

«Heureuse, heureuse Mathilde, il me faut la certitude de ta félicité
pour m'aider à supporter la vie que je vais misérablement traîner,
jusqu'à ce que le fardeau de mes souffrances soit trop lourd; alors je
quitterai cette terre de douleur, en jetant un dernier regard de regret
sur les années passées près de toi...

«Adieu, adieu, bien tristement adieu! Un moment j'avais songé à te
supplier à genoux de venir assister à mon mariage pour me donner du
courage; mais j'ai bientôt réfléchi que ta vue, en me rappelant tout ce
que je perds en me séparant de toi, m'ôterait le peu d'énergie qui me
reste... Adieu encore! Quand tu reverras ta pauvre Ursule, tu auras,
j'en suis sûre, bien de la peine à la reconnaître.

«Adieu... oh! adieu! la force me manque; j'ai tant pleuré! A toi de
cœur, du plus profond de mon cœur.

«URSULE D'ORBEVAL.»

Après la lecture de cette lettre, je fus atterrée.

La pensée qui domina toutes les autres fut qu'Ursule, ainsi qu'elle me
le disait, s'était littéralement sacrifiée pour moi, dans la crainte de
nuire à mon mariage avec M. de Lancry.

Je fis ensuite presque un reproche à ma cousine d'avoir si peu compté
sur mon affection et sur celle de Gontran. Il régnait dans sa lettre une
tristesse si profonde, un abattement si désespéré, que je fus
sérieusement inquiète, redoutant pour elle une maladie de langueur.

Il me restait un espoir. Le mariage d'Ursule pouvait être retardé. Je me
décidai le lendemain à prier Gontran de partir aussitôt pour la
Touraine; il devait supplier ma cousine de rompre cette union, et
l'assurer lui-même que l'exécution de mes promesses ne pouvait apporter
la moindre difficulté à notre mariage.

Je passai une nuit très-agitée. Le lendemain j'attendis avec la plus
grande anxiété l'arrivée de Gontran. Il n'hésita pas un moment à aller
trouver Ursule; il comprit, il partagea mes craintes, mes espérances
avec une adorable bonté. Il ne devait pas parler de ce voyage à
mademoiselle de Maran, et partir à l'instant même. Nous causions de ce
sujet si intéressant pour moi, lorsqu'on m'apporta une lettre de
Tours...

Le mariage d'Ursule était accompli. Sa lettre de la veille avait eu
plusieurs jours de retard.

Cette nouvelle m'accabla. J'étais si heureuse de mon amour pour Gontran
que je comprenais mieux encore combien le sort d'Ursule devait être
cruel.

Ma cousine m'annonçait qu'elle arriverait sous peu de jours avec son
père et son mari, et qu'elle passerait la fin de l'hiver à Paris.

Je remontai chez moi pour écrire à ma cousine, pour me plaindre de son
manque de confiance, pour la consoler, pour l'encourager, pour faire
enfin ressortir à ses yeux les avantages que sa douleur l'empêchait
peut-être d'apercevoir dans cette union qui la désespérait.

Je trouvai Blondeau dans mon cabinet d'étude; elle me dit qu'une femme,
qui venait me solliciter pour une bonne œuvre, demandait à me parler.

Je lui dis de la faire entrer.

Je vis une femme enveloppée d'un manteau, et dont les traits étaient
absolument cachés par un voile noir très-épais.

Blondeau sortit.

Cette femme laissa tomber son manteau, releva son voile.

C'était madame la duchesse de Richeville.



CHAPITRE XIII.

L'ENTRETIEN.


Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de
Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de
moi.

Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de
menaçant. Elle me parut très-changée, très-maigrie; elle était fort
émue, et me regardait avec intérêt.

Elle se hâta de me dire, comme pour m'engager à l'entendre, et pour me
mettre en confiance avec elle:

--Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle,
rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.

--Est-il donc ici, madame?

--Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne
puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage... mais je sais tout
l'intérêt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa
dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le
conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait
dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran,
malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous
prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une
confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens
vous demander la vôtre, mademoiselle...

--La mienne... madame?... _vous?_

J'accentuai tellement ce mot--_vous_,--que madame de Richeville sourit
amèrement et reprit:

--Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du
monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne
prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi
accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul
intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme
qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi
m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de
Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont
elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais
contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.

--Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit
d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.

--Il y a à peu près un mois... à la sortie de l'Opéra... ne vous ai-je
pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?

--J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel
but ils m'étaient dits.

--Vous l'ignoriez?--me dit madame de Richeville en attachant sur moi un
regard perçant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en
rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux
encore.

--Écoutez-moi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je
puisse aborder le sujet qui m'amène ici, sans être soupçonnée par vous
d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le
passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois
rendu un de ces services qu'une âme généreuse ne peut acquitter que par
une amitié de toute une vie; et quand je dis amitié... je parle des
devoirs sacrés qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs
votre tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je
l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester
mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard... vous connaîtrez
peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne...
Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez... Oh, ce qu'il
aime, je l'aime...

Voilà déjà un motif pour que vous m'intéressiez vivement... n'est-ce
pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées contre moi... mais il n'en
est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle
de Maran... Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre
enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la
plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins autant que je
la hais... Voilà encore un motif pour que vous m'intéressiez... Vous
arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles
perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en
agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des motifs
assez puissants pour exprimer l'intérêt que je vous porte, il me
semble...

--Madame, j'ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais
depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier
quelques contrariétés de jeune fille.

J'appuyai à dessein sur ces mots, _elle a tant fait pour moi_, afin de
bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de
mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tête, et me dit:--Elle a tant fait pour
vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre
malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de
Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait
furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle
venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union
qu'elle abhorrait.

En partant de cette pensée, d'abord Gontran me devint encore plus cher,
en voyant combien on me disputait son cœur. Je fus presque fière de
voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si
dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les
plus habiles et les plus compliquées, pour venir jouer humblement auprès
de moi un rôle odieux.

Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de
vue, je répondis très-sèchement à madame de Richeville:

--Je vous répète, madame, que _maintenant_ je ne puis qu'être
profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de
Maran fait pour moi.

--Cela doit être ainsi,--dit madame de Richeville, et c'est parce que
cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans
le piége qu'on vous tend... malheureuse enfant, que je viens à vous.
Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous,
depuis que votre ami... votre seul protecteur est parti... à qui
demander conseil? à qui vous fier?

--A personne... vous avez raison madame.

--A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel,
Mathilde... Oh! ne vous offensez pas de cette familiarité. J'ai presque
le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que
dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi.
Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux
peut-être... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire
attention à ce que dit mon cœur?...

Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour
ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la
duchesse dit ces derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me
trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles
révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de
l'âme. Je répondis donc à madame de Richeville:

--Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas
d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de
Maran, tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de
M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que _maintenant_ je
n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.

--Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien
contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans,--me dit madame de
Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, ou il
faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...

Alors elle dit en se parlant à elle-même:

--A quoi bon tenter... Qu'importe?... C'est un devoir;--et s'adressant à
moi, elle me dit vivement...--Oui, c'est un devoir et je
l'accomplirai... On veut vous marier à M. de Lancry!

--Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une
résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce
mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de
pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la
bouche d'une jeune fille.

--Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?

--Madame...

--Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme
charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes
parfaites, d'une élégance achevée; vous savez cela, n'est-ce pas,
malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en
fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un
cœur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui
cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps il a
presque entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables.
Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce
mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs
incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de
Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain, pour conclure
cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi!
encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne;
attendez-le au nom de votre mère.

--Assez, madame!--m'écriai-je indignée;--je ne souffrirai pas que le nom
de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne
craignez pas de descendre, vous... vous, madame la duchesse... Ah!
madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que
je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend... comme le seul
bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frémis d'épouvante en
songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par
vous, madame, auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration,
l'amour que j'ai pour M. de Lancry.

--Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous
les eût dites,--répéta madame de Richeville en me regardant
attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée.--Pourquoi
m'accordez-vous moins de confiance qu'à toute autre?

--Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry,
madame... Mais tout isolée que je sois, certains bruits.

--Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de
Lancry!--s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise,
presque d'effroi.--Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela...
Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour
que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de
Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un
mariage qui me mettrait au désespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela
que vous croyez?

--Dispensez-moi de vous répondre, madame!

--Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh! il est
bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.

Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d'une voix
altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une
profonde confusion:

--Apprenez donc que, comme vous... j'ai aimé M. de Lancry; oui, comme
vous j'ai été séduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientôt
découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme, d'indifférence, de
dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi
maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de ma haine ou de
mon mépris pour lui...

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que,
perdant toute mesure, je m'écriai:

--Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas
ainsi!

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience
douloureuse:

--Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et
vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais
d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes...
Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous
rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas
connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui
nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec
sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus
tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à
prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas
venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui... Il était parti le
matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de
m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille
de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette
conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même.
Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement,
l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un
sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages
si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque
je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la
première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son
assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir
de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente
affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité
autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà.
Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous
les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire
indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai
dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous
regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran
m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez
pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui
répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur...
l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a
été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

--Mon Dieu, madame,--m'écriai-je,--qu'est-ce que cela signifie?

--Je ne puis encore vous le dire,--reprit madame de Richeville;--mais
bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre
avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la
duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à
l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient
plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son
neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je
vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne
doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les
avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à
l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se
présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous
parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui
vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive
impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que
vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez
garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que
je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry
n'eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'il
réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire...
Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai
été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne
pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je
m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes
amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous
parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait
vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de
Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait
notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je
maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi.
Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus
vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre,
j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous
n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'intérêt!... Que
cette pensée m'était cruelle!... Mais, hélas! je le vois à votre
froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous
vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous
porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous
sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

--Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!--dis-je avec amertume.

--Je me venge, Mathilde?--reprit doucement la duchesse.--Faut-il donc
être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en
affectueuse pitié? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous
voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au
milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de
votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

--C'est trop, madame!--m'écriai-je dans un accès d'orgueil
révolté;--suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de
Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il
vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour
qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui
vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et
qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées
l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas
parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la
distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux
yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une
lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit
venez-vous comparer votre amour au mien?

--O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,--dit madame de Richeville en
cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et
d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais,
hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa
cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je
le croyais l'objet, je continuai:

--Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant
mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la
mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!...
Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez
qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la
jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la
prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son
dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il
mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise
je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.

Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher
d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si
hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.

Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me
dit avec un accent de tristesse profonde:

--C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous êtes victime
d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi
aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas
plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce
cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux qui se joue
des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde,
je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je
veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le
charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables
qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais
presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la
protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles,
pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement
ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir
à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison,
Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a
d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez
espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi,--ajouta la duchesse
en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes
qui m'alla au cœur,--croyez-moi, quelque coupable que soit un
amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue
sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère
généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves
d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant
naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu
et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le
caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les
perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y
parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre
espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir
ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir
décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-être vous me
connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec
amertume:--Que ne vous ai-je écoutée!...--Mais, grand Dieu! j'aimerais
mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme
méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos
malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas
attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

--Madame,--répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville,--je
vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je
regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du
moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M.
de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à jamais.

--Un dernier mot, et je vous quitte,--me dit madame de Richeville;--ce
que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne
dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre
égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il
m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le
fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors
vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme
paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de
Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce
temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun
s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa
physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Opéra, il était
dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première
fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec
laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M.
de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté.
Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une
fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution
de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra
lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre
bonheur lui semblait attaché.

--M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait
ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable,
qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de
Lancry...--répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui
caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la
contradiction.

--Adieu donc, Mathilde!--dit madame de Richeville d'un ton
pénétré,--donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au
désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir
pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de
moi un mauvais souvenir.

J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

--Mademoiselle,--me dit Blondeau,--mademoiselle de Maran vous prie de
descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était
pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle
ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa
reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma
position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges
contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les
fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans
hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute
dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme
pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande;
l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que
ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si
vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur,
son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant
parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent,
elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la
terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui
eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement
calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être
l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation
douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la
dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le
plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste
prévision...

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante.
La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.



CHAPITRE XIV.

LA JUSTIFICATION.


En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore
d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.

--Je vous fais descendre, Mathilde,--me dit ma tante, parce que voilà
Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me
demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez.
Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous
ensemble... faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.

Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.

Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse:--Mademoiselle, M.
Bisson est dans le salon.

--Et vous le laissez seul! il va tout briser!--s'écria mademoiselle de
Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du
savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès
d'elle.

Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de
madame de Richeville, je gardais le silence.

Gontran me dit:--Je suis très-content du départ de mademoiselle de
Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.

--De la corbeille?--lui dis-je en souriant.

--Non,--reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le
cœur.--Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes
sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin
de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier,
tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas
songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou
mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu.
Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de
Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon
égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle,
ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous
vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse
de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vous êtes
entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos
yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous
éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de
blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans
exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela vous
jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur
veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus
cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête
homme.

A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et
d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait
au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait
soulevées en moi.

L'instinct de son cœur le poussait à se justifier, comme s'il avait
pu prévoir qu'on l'avait attaqué.

Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité
que d'inquiétude.

Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:

--Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis
pas tout entendre.

--Je vous jure que rien n'est plus sérieux,--reprit Gontran.--Maintenant
que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue,
maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et
mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre
jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent
très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise,
d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons
passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...

Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume
de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du
cœur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui
m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient
des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que
je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient
plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que
celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel
tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que
j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire
partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce
sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais...
Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car
c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui
ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous
dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux
et dur... Cela est encore vrai... J'étais mécontent de moi; j'étais
impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une
félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont
celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de
songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente
inquiétude était _l'amour dans le mariage_. On m'eût alors expliqué
ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri
d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est
tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous
ai vue enfin... ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement
apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour
ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon cœur appelait de
tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître...

Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi
le passé.

Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes
sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.

Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément.
Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément
l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que
j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?»
Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une
fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du cœur
humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on
s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?

Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme
qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes
qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de
Gontran?

Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon
amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les
dévouements qu'il avait rencontrés?

Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame
de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la
duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée
par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette
dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.

Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses
paroles avaient produit sur moi.

Je lui tendis la main en souriant:--Parlons maintenant de _nos_ projets
d'avenir.

Il secoua tristement la tête et me dit:--Que vous êtes généreuse et
bonne!--Mais je ne puis encore dire _nous_, en parlant de vous et de
moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.

--Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous
avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les
terribles aveux que vous avez à me faire?--Puis j'ajoutai en
souriant:--Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent
indulgent?

--De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,--répondit Gontran.--Eh bien,
oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!...
là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné
de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais
cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir
que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et
des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais,
n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du
hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses
espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et
non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en
ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que
j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade
où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...

--Ah! pas un mot de plus!--m'écriai-je d'un ton de
reproche.--Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un
instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même,
avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma
cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma
fortune de moitié?

--Mais enfin, Mathilde...

--Parlons de la corbeille,--dis-je en souriant,--ou plutôt de choses
plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma
tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me
demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon
goût pour l'arrangement de notre demeure?

--Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires
d'intérêt.

--Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!--lui dis-je avec l'expression
de la touchante gratitude que je ressentais,--eh bien! laissez-moi vous
dire combien j'ai été _sérieusement_ heureuse, en voyant hier, chez
moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est
plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus
que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un
présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le cœur se
révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de
prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se
démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos
sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh!
d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une
corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon cœur s'éveille
de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu
l'arrivée de ce beau bouquet!

--C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment
ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus
misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la
plus heureuse des femmes.

--Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour
ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.

Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous
pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi
sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de
quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce
que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de
m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre
peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.

Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des
projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les
formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer.
Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.

Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de
notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans
nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant
hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les
Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de
Maran.

Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions
plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en
état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous
réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été
prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant
qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues;
mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y
avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à
la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement
écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement
en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.

       *       *       *       *       *

Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous
chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel
du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.

Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en
parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:

--Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune
dont il serait question?

--Oui, madame,--dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux
marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune,
au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands
embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque,
il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.

--Il chasse de race,--dit mademoiselle de Maran,--car il n'y avait pas
d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.

--Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame!--dit Gontran
d'un air étonné.

--Allons donc,--s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air
sardonique,--c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de
philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et
toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait
dévaliser par _messieurs_ les voleurs et _messieurs_ les assassins,
qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait _ses frères_,
s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à
cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait
l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre
prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été
un de ses _chers frères_ les galériens.

--Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice
pour les pauvres!

--Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!

--Comment cela, madame?--dit Gontran.

--Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux
vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée
des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour
se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des
chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler
dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait
profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une
manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation
de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes
d'actions véreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de
Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je
le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.

--Je crois, madame,--dit-il à ma tante,--que vous avez été mal informée,
et que...

--Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable,
quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple
un de nos parents du côté de ma belle-sœur... Dieu merci... qui ne
valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.

--M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi
original qu'infatigable!--dit Gontran!--mais je ne savais pas qu'il eût
l'honneur de vous appartenir.

--Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...

--Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?--demanda
Gontran.

--Mort! grand Dieu!--m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de
mademoiselle de Maran.

Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son
rire aigu et strident:

--Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui,
il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il
paraît que c'est certain.

--Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!--dis-je avec amertume.

--Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce
beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui,
pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu
qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!

--Madame,--m'écriai-je,--je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte
des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du
malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un
cœur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma
mère, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa
mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.

--Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle
conservation-là,--vous dis-je;--mais ne parlons plus de cet homme-là;
mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux;
et s'adressant à Gontran:

--Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?

--C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé
depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière
fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai
rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en
Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a
fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit
avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens
Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais
combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la
réputation d'une femme; et... mais,--dit Gontran en souriant;--je ne
puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus
tard à madame de Lancry.

--Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;--c'est donc un héros de
roman que nous allons voir?

--A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il
s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos
ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé,
disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs;
il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.

FIN DU TOME PREMIER.



MATHILDE

MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

TOME DEUXIÈME.

PARIS, PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845



CHAPITRE PREMIER.

LA VISITE.


En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement
contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et
nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me
disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de
me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance
envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de
Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais
à rencontrer M. de Rochegune.

Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune
était sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant
nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de
Lancry.

Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût
parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une
charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni
boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une
serre chaude.

--Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré?--dit
Gontran.

--Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa _future_, il
voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût,--reprit
l'intendant.

--M. de Rochegune devait donc se marier?--demanda M. de Lancry.

--C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée
l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait
ainsi.

--Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de
prévoyance,--me dit Gontran;--ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que
cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous
l'arrangerions à votre goût.

--Sans doute, il est charmant,--répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir
m'empêcher de rougir.

Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que
m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque
l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû
faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai
singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.

Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente,
l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant
bibliothèque, et descendit la chercher.

Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran
dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie
était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts
laissait voir une autre porte fermée.

En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de
cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:

--Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.

A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la
pièce à côté, d'un ton presque suppliant:

--Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il
y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.

--Mais c'est la voix de M. de Rochegune!--dit Gontran.

--Ça devient fort piquant,--reprit mademoiselle de Maran;--nous allons
voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.

--Retirons-nous,--dis-je vivement à M. de Lancry.

Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M.
de Rochegune:

--Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je
demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des
témoins.

--Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux
Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le
dépôt comme un enragé,--dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de
la porte.

--Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,--dit M. de
Rochegune,--qu'allez-vous faire?...

A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria
en nous voyant:

--Dieu soit loué! il y a quelqu'un là...

Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait
montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune
homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine
à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais
vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et
très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression
triste et sévère de ses grands yeux gris.

Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion
involontaire.

--Ah! monsieur, ah! mesdames,--s'écria M. Duval avec exaltation en
s'adressant à nous,--c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai
témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.

--Monsieur, je vous en supplie,--dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte
de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit
brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.

--Monsieur,--reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,--je vous
demande instamment, formellement le silence.

--Le silence!--s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance
pour ainsi dire furieuse.--Le silence! ah parbleu! vous vous adressez
bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils
honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute
voix, et plutôt cent fois qu'une.

--Madame,--dit M. de Rochegune à ma tante,--je suis en vérité confus...
J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester
dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison,
et...

--Et moi j'ai forcé la consigne!--s'écria M. Duval.--Un secret
pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais
appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage;
c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de
ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...

--Monsieur... monsieur...--dit encore M. de Rochegune.

--Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en
sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en
sournois!--s'écria M. Duval dans sa généreuse colère.--Heureusement ces
dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné.
Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible,
moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui
était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce
malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant
quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba
malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je
reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec
une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait
le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs.--Vous
comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à
l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous
n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je
racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du
misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient
cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de
Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.

--Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des
moments de ces dames,--dit M. de Rochegune avec impatience.

--Au moins arrivez au fait, monsieur,--dit mademoiselle de Maran d'une
voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.

--Monsieur,--s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M.
Duval,--nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise.
Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous
ayez tout raconté...

--A la bonne heure, monsieur,--dit M. Duval,--je vois que vous êtes
digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait
alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais
pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide!
Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris...
M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne
maison.

--Le mari d'Ursule?--m'écriai-je.

--Madame connaît M. Sécherin?--me dit M. Duval d'un air étonné.

--Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,--dit mademoiselle
de Maran.

--Hier donc, dit M. Duval,--un domestique se présente chez moi. Je lui
demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait
été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me
frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture
était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire
ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique
quelques renseignements sur son maître.--Ah! monsieur,--me dit-il,--il
n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son
père, qui a fait tant de bien...--Et pourquoi quittez-vous son
service?--lui demandai-je.--Hélas! monsieur, M. le marquis va partir
pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui
l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis
tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était
sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin,
ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant
qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser
les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait
trop mal mentir pour cela...

--Monsieur,--dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...

--Oui, monsieur,--s'écria M. Duval,--vous ne savez pas mentir... je vous
dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai
proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que
celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé,
monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que
monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non
comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour
m'acquitter... Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai
partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois
convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il
n'osera plus le nier peut-être!

--Si, monsieur... je le nierai,--dit M. de Rochegune,--car il m'importe
que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre
reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi,
qu'obéir aux derniers vœux de mon père,--dit M. de Rochegune d'un ton
triste et pénétré.

--Votre père, monsieur?--s'écria M. Duval.

--Oui, monsieur!--encore une fois,--je n'ai fait qu'exécuter ses
dernières volontés.

--Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous
l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à
mon secours.

--Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous
dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une
de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait
complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut
environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule,
dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme
due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par
lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une
partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet
argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse
énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai
appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je
n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon
père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres
généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas
ainsi, monsieur.--Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret,
puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement
m'avait si vivement frappé;--et M. de Rochegune tendit cordialement la
main à M. Duval.

J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante
M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le
souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les
grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je
regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que
m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.

Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je
reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père
de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus
justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule
d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux
d'intelligence.

--Monsieur,--dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite,
je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que
je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles
privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles
qualités sont héréditaires.--Puis, s'adressant à M. Duval, il
ajouta:--Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de
raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle
m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous
témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.

--C'était au _Siége de Corinthe_, n'est-ce pas, monsieur?--dit naïvement
M. Duval.--Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au
spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et
moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait
une vraie fête.

--Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui
allait à merveille,--dit mademoiselle de Maran;--elle était jolie comme
un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à
travailler pour vivre.

--Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop
d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté
douloureuse.

--C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une
restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout
superflu, croyez-le bien.

Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de
Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:

--Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation,
monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous
fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.

--Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la
duchesse de Richeville,--reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.

Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il
détourna aussitôt en rougissant.

--Monsieur,--dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un
air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie,--rien de ce que nous
voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur
votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes
œuvres.

--Madame...--dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte
d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit
que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.

--Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable,--reprit
mademoiselle de Maran.--Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que
rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la
bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était
comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose
d'approchant.

--C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre
chose, madame,--dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui
prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle
de Maran.

Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il
souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère
de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle
voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le _dernier mot_.

Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de
Rochegune:--Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un
simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la
_tontine_[A]! Oui, monsieur, ce scrupule de _tontine_--là suffirait pour
illustrer une famille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire
qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de
faire de ces espèces d'amendes honorables.

--Pardon, monsieur,--dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle
de Maran.--Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir
cette maison si vous le permettez.

--Elle est toute à vos ordres, monsieur,--dit M. de Rochegune en saluant
d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières
paroles de ma tante lui avaient causée.

Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à
mademoiselle de Maran:

--Ah! madame, vous avez été bien cruelle!

--Comment, bien cruelle?...--s'écria-t-elle en éclatant de
rire.--Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je
donne dans ces comédies-là?

--Quelles comédies?

--Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on
nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de
venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi
s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la
porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous
le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.

--Ah! madame... quelle supposition!--dit Gontran; et dans quel but,
madame?

--Eh!--mon pauvre garçon,--c'est un calcul tout simple: d'abord, si M.
de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez
pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter
qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et
ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour
s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous
cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables
agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort,
car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est
qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la
conscience nette. _Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux
pauvres_, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny,
qui n'était pas bête... Peste! cent mille écus en bonnes œuvres!
c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous
l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de
vilenies...

--Mais, madame,--dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins
qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de
cet argent.

--Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma
foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le
benêt de mari qui vient encore le remercier!...

--Ah! madame! quelle indignité!--s'écria Gontran.--D'ailleurs, M. de
Rochegune part dans quelques jours...

--Eh bien! quoi?... il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de
cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.

--Madame, madame!--dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à
ma tante l'inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je
ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment
tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa
haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus
odieusement manifestées.

A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour
sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que
jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle
confiance pour Gontran diminuât en rien.

Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de
Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit
vous être fatal.

Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les
qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait
voulu me voir épouser.

Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces
réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit
embarrassé pour y répondre.

Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie
si noble, si douce, si loyale, me rassura.

Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon cœur qui a fait ce
mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses
qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas
lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement
récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?

Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles
perfides de ma tante avaient fait naître.

Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de
Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame
_Sécherin_,--ajouta-t-il en se reprenant,--attendait dans le salon avec
son mari.

Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai
rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.

En effet c'était elle... c'était Ursule et son mari.



CHAPITRE II.

MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN.


--Ursule!

--Mathilde!

Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre
cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus
fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours
mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.

Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille
moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et
d'une expression riante et ouverte.

Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font
pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la
franchise et par la bonhomie de leurs manières.

Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes
filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin,
le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand.
Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de
son père.

En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra
la mienne en levant les yeux au ciel.

Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard
qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.

Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait
donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en
fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la _bonne femme_, et
dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le
mettre en confiance:

--Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des
femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons
tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins,
monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir
d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute
franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous
nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je
suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que
j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien
pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime
ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je
suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le
privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur
Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours
par m'aimer un peu.

M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais
sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui
inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria
joyeusement:

--Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu,
moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous
parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur
diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.

--Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et
pourquoi donc cela, s'il vous plaît?

En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.

--Certes, madame, j'avais peur de vous,--reprit M. Sécherin de plus en
plus confiant,--et il y avait bien de quoi.

--Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.

--Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me
cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre!
mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de
lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros
comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds!
Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au
beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser
mes pratiques...

Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires;
Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari
d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:

--Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs,
n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi,
_toiser mes pratiques_. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai
rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous
sommes convenus d'être francs.

--Tenez, madame,--s'écria M. Sécherin avec une expression de
reconnaissance vraiment touchante,--ce que vous faites là est généreux
et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se
seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me
reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu
fait aux belles manières de la capitale.

--De Paris... monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la
capitale,--reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.

--Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi
et notre sous-préfet disent toujours _la capitale_.

--C'est possible; ça se dit en administration et en
géographie,--continua mademoiselle de Maran,--mais ça ne se dit pas
ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur
Sécherin.

--Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a
dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire
votre portrait à mon beau-père... je lui dirais: Mademoiselle de Maran
est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est
une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le cœur
sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de
bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?

--Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était
rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro
pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du
portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains
mots.

--Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai,
je vous en avertis.

--Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie...

--Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous
ne me reprenez pas.

--Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne
harmonie entre nous, je vous ferai observer que _unie comme bonjour_ et
le _cœur sur la main_, c'est un peu bien vulgaire.

--Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous
êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté
dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!

--Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur
Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne
vous crois pas le moindre fiel.

--Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens
bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en
province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en
achetant des biens d'émigrés.

--Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer,--dit
mademoiselle de Maran.--Certainement ces biens d'émigrés devaient lui
porter bonheur à M. votre père.

--C'est ce qui est en effet arrivé, madame.

--Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.

--Quant à ma mère,--reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma
tante,--quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a
toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois;
c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc
bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci
couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris
la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de
sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de
rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans
compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers
qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.

--Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est
tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que
ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette
prospérité croissante à monsieur votre père.

--Madame,--dit Ursule, qui était au supplice,--je crains que ces
détails...

--Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère
enfant.

--Sans doute, _chère bellotte_, mes petites affaires d'intérêt ne
peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.

--Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise,--dit
mademoiselle de Maran,--je vous ferai observer que _chère bellotte_,
doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous
profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les
prodiguant ainsi.

--Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère _chère bellotte_,
et ma mère l'appelait _petit père_ ou _gros loup_.

--Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en
elles-mêmes les tendres et naïves expressions de _chère bellotte_,
_petit père_, et même de _gros loup_, au contraire!! j'espère bien
qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre
famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.

--Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup,
toi?--s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant
dans ses mains avec étonnement.

--Vraiment!... Ursule vous appelle déjà son _gros loup_, mon bon
monsieur Sécherin?--s'écria ma tante.

--Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,--continua
M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.

--Ah! madame, pouvez-vous croire!...--s'écria Ursule,--et des larmes de
honte et de confusion lui vinrent aux yeux.

--Comment!--reprit M. Sécherin,--comment! tu ne te souviens pas que le
surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de
notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton
_gros loup_! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça
c'est à moi et à mon _gros loup_? Mais rappelle-toi donc bien, c'était
dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en
entendant ces mots.

J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de
Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette
scène, et reprit aussitôt:

--Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret!
Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là
pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et
mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas!
Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son _gros loup_ qu'elle se
ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous
répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les
hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos
plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par
les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de
cela de toutes leurs forces!

--Eh bien! c'est vrai, madame,--dit M. Sécherin,--j'ai eu tort, vous
avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je
garderai _bellotte_ et _gros loup_ pour nous deux ma femme.

--Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que
monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous
ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables,
ces biens?

--Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune
avant la révolution; mais à la restauration, mon père les a revendus au
vieux marquis.

A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette
journée, ma tante fronça le sourcil.

--Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette
province, monsieur?--demanda Gontran.

--Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père, comme
il en a toutes les qualités... L'hospice des vieillards fondé par feu M.
le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah! madame,--ajouta M.
Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante,--quel bien feu
M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si peu fier! Enfin,
madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune,
il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards;
après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres,
soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait
toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait
jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame,
ce qui s'appelle faire du bien avec bonté... n'est-ce pas?

--Oui, sans doute,--répondit ironiquement mademoiselle de Maran.--Aller
manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette
idée-là tout à fait réjouissante.

--Ah! vous avez bien raison, madame,--reprit naïvement M. Sécherin;--ça
leur réjouissait le cœur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore
rien que cela, madame.

--Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que
cette communion de gamelle?

--Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le
marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux:
ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était
de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content
de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces
pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils
croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient
ainsi...

--Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative
délicatesse!--s'écria mademoiselle de Maran,--et c'est bien raisonné
surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient
venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire
l'aumône en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se révolter au
moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit
où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne
traversinade qu'il n'aurait pas volée.

L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une
délicatesse peut-être outrée, mais qui révélait du moins la plus
touchante bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses
calomnies un si éclatant démenti.

Gontran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait
profondément et douloureusement absorbée.

M. de Lancry dit à M. Sécherin:

--Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable,
monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?

--Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait
comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six
mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à
l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout
comme son père...

--Et il le mérite bien, assurément... _tout comme son père_...--dit
mademoiselle de Maran avec aigreur.--Est-ce qu'il met aussi le bonnet et
la casaque ces beaux jours-là?

--Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme
tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez
lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave
comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que
vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était
l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus
intrépides auraient peut-être reculé.

En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de
mademoiselle de Maran augmenta.

--Vous avez connu M. de Mortagne?--dis-je vivement à M. Sécherin.

--Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde,
un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il
venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait
bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M.
de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils
n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un
fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine.
C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de
sang et à moitié mort.

--Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,--dit mademoiselle de Maran
avec impatience,--quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu
les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort.
Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.

--Non, madame, c'était...

--Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces
histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit
leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les
yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.

Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi,
laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.



CHAPITRE III.

L'AVEU.


L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait
souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des
expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard
quelques jours après son mariage.

Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa
bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance,
avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait
fait le reste.

Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis
vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait
eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre
moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle
que j'aimais de la tendresse la plus sincère.

Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit
au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma
fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle
s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction,
l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser,
en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de
M. Sécherin, le mari d'Ursule.

Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine
n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle
ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans
rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le cœur d'Ursule
était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont
causé le mal qu'elle m'a fait plus tard....

Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus
aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me
souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait
écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière
familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours
après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.

Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais
crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins
par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la
lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en
elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.

En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête
dans ses deux mains sans me dire un mot.

--Ursule, mon amie, ma sœur,--lui dis-je en me mettant à ses genoux,
en prenant ses deux mains dans les miennes.

--Laisse-moi... laisse-moi,--dit-elle en cherchant à se dégager et en
souriant avec amertume à travers ses larmes.--Pourquoi ces paroles de
tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.

--Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit?
pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?

--Mathilde, je n'accuse pas ton cœur; il est bon et généreux! mais
c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est
mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas
obligée de paraître m'aimer encore.

--Ursule... que dis-tu?

--Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!...--ajouta la
malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près
de la fenêtre essuyer ses pleurs.

J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule.
Je courus à elle.

--Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu
donc que je te méprise?

--Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze
jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait
l'affreux bouleversement de mon cœur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu
plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions
perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un
moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux
avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue
à son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois,
Mathilde, je te dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment
et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux
le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indifférence; mais
la pitié... oh! jamais, jamais!

Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots
qu'elle ne pouvait contenir.

--Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis...
Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes
couler sur mes joues?--lui dis-je en l'embrassant,--est-ce que je ne
vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un
mensonge de ton mari?

--Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces
mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les
ai dits...

--Tu les as dits... Ursule?...

--Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus
dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le désespoir pour
me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon
mari est si riche... après tout! O honte! ô infamie!

Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....

--Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas
d'infamie,--m'écriai-je.--Il y a là un mystère que je ne comprends pas.
Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu
pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes
larmes... ma sœur, sens mon cœur comme il bat... Dis...
maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié?

--Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir
un instant pu douter de ton cœur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je
dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!

--Mais aucune,--te dis-je.

--Alors, écoute-moi, ma sœur, ma tendre sœur. Tes larmes, ton
affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te
dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée
par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.

--Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne méritai-je pas ta confiance?

--Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me
causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je
crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces
condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce
pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce
impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en
moi!

--Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû
souffrir, mon Dieu!

--J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de
consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se
fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux
alternatives... la mort...

--Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.

--La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai
accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me
désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que
m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses
manières, son éducation commune, car son cœur est bon, je crois....

--Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est
bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de
M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au
monde.

--Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces
familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais,
doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes
mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout
autre... Du courage... tout est fini, tout!!!--et les larmes couvrirent
la voix d'Ursule.

--C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,--reprit-elle,--de mes
penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas
élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce
langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font
frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela,
je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai
feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions
ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation
et de honte... Oh! ma sœur, ma sœur... tu ne sauras jamais ce que
j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais
imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette
profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le cœur se
révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais
cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis
plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à
m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.

L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré,
ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.

Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il
lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.

--Rassure-toi, rassure-toi, ma sœur,--lui dis-je,--écoute seulement
mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de
t'abaisser au niveau de ton mari. Son cœur est généreux, il t'aime
avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi... Tout à
l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les
observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité
seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma sœur, songe à cela... Sans
doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est
accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.

--Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?... oh! jamais.

--Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche,
il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son
langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable?
Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour
lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous
t'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducation plus facile,--lui
dis-je en souriant,--veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet
été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à
Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez
grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon
projet, qu'en dis-tu?

--Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des
sœurs!--me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.--Je dis que près
de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire
espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me
faire illusion.

--Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de
croire aux réalités... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour
pour lui l'aura transformé!

--Mais vois combien le chagrin rend égoïste!--me dit Ursule;--je ne te
parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!

--Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur...
Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de
félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si
noble cœur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien!
Oh! je le sens là... à la sécurité de mon cœur, c'est un bonheur de
toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule
pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand
on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la
première... Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que
je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma
vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!

       *       *       *       *       *

Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon cœur aient été bien
cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un
avenir heureux était absolue, aveugle.

       *       *       *       *       *

Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se
rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M.
de Lancry.

Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de
nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.



CHAPITRE IV.

LA LETTRE.


Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude
par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que
depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.

J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle
vulgairement _les petites choses_. Des attentions délicates, quand elles
sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les
occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant
sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la
_monnaie_ courante de ce dévouement.

Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires
semblent vous dire: _Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes_, et
alors vous saurez ce que je vaux.

Fataliste de cœur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de
chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du
premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible
bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée
de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.

De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant
arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais
j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre
cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.

Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans
la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison.
C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés
par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.

Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa
chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous
dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement,
qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était
changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le
secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous
les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt
les rejoindre.

Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la
tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon
que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas
de mon entrée chez elle.

Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse
sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus
contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si
redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.

J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un
flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.

--Qui est là?--s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon
qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.

--Nous allons nous séparer, Mathilde,--me dit-elle avec un accent de
douceur qui me rendit muette de surprise.--Votre première jeunesse n'a
pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous
vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.

--Madame...

--Oh! ça doit être... je le sais bien,--reprit-elle d'une voix lente, et
comme si elle se fût parlé à elle-même.--Vous m'avez souvent trouvée
dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que
j'aurais dû être.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela
que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie
et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille...
et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier
jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans
être plainte, sans être regrettée.

Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec
douceur:--Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec
un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible
encore!

Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les
caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours
sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix,
trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie
devant moi.

Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma
tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son
consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur
j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité,
je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon
bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes;
mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait
mademoiselle de Maran m'émurent profondément.

Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois
avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que
son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.

A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu
répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.

Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains
sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:

--Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une
caresse maternelle... jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement
tourmentée... ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération...
j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de
plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est
pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un
reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme
ça.... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était
encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et
pourtant...

Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une
lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre
influence.

Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que
ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir
dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de
tendresse, me dit:

--Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?

--Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié;--et je
serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.

--Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je
te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta
vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce
voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands
yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou
détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là
m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée...
oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le
monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande
dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur
ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me
touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié.
Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les
forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice
où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu
lui dévouerais ta vie à cette amie?

Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte
d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait
en elle.

Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras
tout effrayée.--Ayez pitié de moi!--m'écriai-je; je ne sais pas quel
malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous
êtes la sœur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous
au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par
pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je
l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans
Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages?
Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots
de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance.
Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par
pitié... dites-le.

--Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un
crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la
vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,--s'écria ma tante.

Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si
noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de
beauté touchante.

Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la
porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.

J'eus un affreux serrement de cœur; un sinistre pressentiment me dit
que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout
jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me
dévoiler.

--Qu'est-ce que c'est?--s'écria ma tante avec une impatience presque
douloureuse.

--Une lettre, madame,--dit Servien en avançant son plateau.

Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:

--Sortez!...

Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car
sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si
préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La
fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante;
l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.

Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet
foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et
de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression
plus méchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappée de
stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:

--Et moi... qui justement allais... Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais
donc? j'étais folle, je crois... cette petite fille m'avait
ensorcelée... Je faisais des _bonasseries_ stupides, pendant que
_lui_.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.

Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis,
m'effrayèrent.

--Madame,--lui dis-je en tremblant,--tout à l'heure vous étiez sur le
point de me faire un aveu bien important...

--Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête,
entendez-vous?--reprit-elle d'un ton aigre et emporté...--Je crois, Dieu
me pardonne, que je m'étais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette
petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle...
avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!

--J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez
en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes
que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas
dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous
a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir
mis au cœur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut
s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le
plus au monde.

--Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera,
de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que
celui-là... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.

--Madame,--m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante,
vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous
atteindrait si...

--Ah!... ah!... ah!...--s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat
de rire sardonique.--Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens
du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et
divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout
simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous
allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chère petite, je vais
vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir
Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à
l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque œil, et
vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres
sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.

--Mais... madame...

--Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre
mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage,
c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner
tout à l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, après
la mairie,--dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.

--Ah! madame, accordez-moi au moins cela,--lui dis-je;--vous allez me
laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences... Ces
dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.

--C'est impossible,--dit mademoiselle de Maran;--la clause du testament
est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela... Mais,
comment!... cinq heures déjà... et je ne suis pas habillée!
laissez-moi... chère petite.

En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit
qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le
vicomte de Lancry.

--Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,--me dit ma tante; si
j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à
la fois.

Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.

En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois,
je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de
Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de
Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en
m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je
l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.

Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en
était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais
aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour
elle.

La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au cœur
planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et
semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.

Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi
que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus
élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de
cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis.
Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à
peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.

Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de
Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui
m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait
été de me tourmenter et de me faire de _cruels adieux_.

La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du
contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.

A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans
le grand salon de l'hôtel de Maran.

J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva.
Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le
bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de
plusieurs chevaux.

Je regardai ma tante, elle devint livide.

Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.



CHAPITRE V.

MONSIEUR DE MORTAGNE.


Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie
de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux,
avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés,
ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles
souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.

Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or
et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait
un contraste étrange.

D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit
à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes;
l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement
sur le front, et me dit:

--Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...--Et me
considérant attentivement, il ajouta:--C'est sa mère... tout le portrait
de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.

La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace
habituelle, et s'écria résolument:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?

Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:

--Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes
manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous,
mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de
Versac!

Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de
Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement:

--Monsieur de Mortagne!... prenez garde, M. le duc de Versac est mon
oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.

--Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les
causes, puis les effets,--dit froidement M. de Mortagne.

Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix
suppliante:

--Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de
Mortagne; il a été le seul protecteur de mon enfance.

M. de Mortagne continua:

--Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque
m'empêchera de parler redoutera mes paroles.

--On ne redoute que vos injures, monsieur,--s'écria mon tuteur.

--Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui
se trouveront offensés.

--Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec
vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!--s'écria
mademoiselle de Maran.

--Mais, en effet, c'est intolérable!...--dit M. de Versac.--On n'a pas
d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né....

--Il y a là calomnie et diffamation,--dit mon tuteur.

--Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma
voix?--s'écria M. de Mortagne.--Vous craignez donc bien que je détourne
cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?

--Monsieur!--s'écria Gontran,--c'est maintenant moi, entendez-vous?...
moi! qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si
honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je
renoncerais à l'instant à des vœux si chers, s'il lui restait le
moindre doute sur...

J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne:--Je
ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que
vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi,
mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra
faire changer ma résolution...

--Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,--s'écria Gontran...--Oui,
telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si
à l'instant monsieur ne s'explique pas...

--C'est ce que je demande...--dit M. de Mortagne.

--Mais c'est absurde,--s'écria mademoiselle de Maran, pâle de
colère;--mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant
que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!...

--Échappé des prisons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit
ans... par la plus exécrable machination!--s'écria M. de Mortagne d'une
voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras
et en la secouant avec fureur.

--Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!--s'écria ma tante.

--Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison
ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux
blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de
tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai,
dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne
sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre
tel que toi...--ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran
dans son fauteuil.

Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne
portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les
assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.

Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement
détestée pour que ses _amis_ ne fussent pas fâchés d'être
involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.

Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle
respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air
égaré.

--Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable
trame?--continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche
quelques papiers.--Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de
Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci
vous étonne, messieurs?--dit M. de Mortagne en voyant les regards de
curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers.--Vous ne me
comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été
plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à
connaître cette femme.

Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil
de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je
vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous
aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais
bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance
continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante;
vous allez voir comme elle l'empêcha... Vous tremblez devant cette
femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître
la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps...

--Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!--s'écria
mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.

Personne ne lui répondit.

--Il y a huit ans,--reprit M. de Mortagne,--je partis pour l'Italie...
je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs
amis. Ce jeune homme au cœur ardent et généreux devait venir avec moi
combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux
complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à
Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait
une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes
papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret.
Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la
moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement
autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre
une part active aux menées des sociétés révolutionnaires.--Je nie
hautement cette accusation.--On apporte mes malles, on les ouvre devant
moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence,
plusieurs paquets cachetés.

--Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de
pareilles balivernes!--s'écria mademoiselle de Maran.--Quant à moi, je
ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.

--Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces
abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.

Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.

M. de Mortagne continua:

--On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus
incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection
contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon
adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans
lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la
Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti
devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je
n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une
seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure...
Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer
des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je
jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers
dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en
sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge... Maintenant savez-vous
comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon
départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne
serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le
prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de
réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu
des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de
dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait
venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon
domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission,
accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi
cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.

«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de
ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de
tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on
trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses
dangereux desseins...»

--Eh bien! cela est-il assez infâme?--s'écria M. de Mortagne en croisant
ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur
mademoiselle de Maran.

Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et
s'écria:

--Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles
renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en
voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une
histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui
est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des
proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un
de mes gens dans la confidence de cette belle œuvre? Allons donc,
monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela...
Je le nie!

--Vous le niez?... et votre misérable Servien niera-t-il aussi la
déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir
remis les paquets?

--Votre domestique!--s'écria ma tante en riant aux éclats;--voilà une
belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel
valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y
a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été
adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas
toujours déclaré le champion des _frères et amis_ de tous les pays? La
police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la
police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous
les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles
rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous
avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a
coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux
blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les
plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par
suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des
douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes
insupportable.

Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son
attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand
sang-froid:

--Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de
Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre
impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au
pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.

--C'est ce que nous verrons, monsieur!

--Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices...
ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants
desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur
d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?

Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il
continua sans se déconcerter:

--Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus
exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci
me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable
passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois...
vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité...

--Continuez, monsieur, continuez,--dit Gontran pâle de rage.

--Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez
dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un
joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais
il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect
humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche;
arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je
n'aurai plus à m'en occuper.

--Monsieur,--dit M. de Versac avec une urbanité parfaite,--je vous ferai
observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque
complétement d'exactitude, et que...

--Monsieur le duc,--reprit M. de Mortagne,--si vous aviez une fille qui
vous fût chère... la donneriez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur,
répondez.

--Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez
particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences
à ce sujet,--dit M. de Versac.

--Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur,--reprit M. de
Mortagne.

Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de
Mortagne continua:

--A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans
doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait
réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour
assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a
paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac,
et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice
humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi!--s'écria M. de
Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée
depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans
appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du
jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival
honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu
dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans
expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute
avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les
promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court,
elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est à jamais
enraciné dans son cœur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas
un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la
position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...

--Assez, monsieur, assez!--m'écriai-je, transportée d'indignation, car
je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.--C'est moi,
moi seule, qui dois répondre ici... Au lieu de me taire le passé, que
vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de
franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne
pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a
été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a
voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi
qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en
accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans
les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites,
dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement
cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir
déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que
j'ai fait...

M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.

--Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne
savez pas ce qui vous attend.

--Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre
conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes
préventions contre M. de Lancry.

Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai
vivement et je dis à M. de Mortagne:

--Voici ma réponse, monsieur;--et je donnai la plume à Gontran.

M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue,
presque suppliante:

--Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas
être éteint dans votre cœur... grâce pour Mathilde, grâce pour tant
de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez
pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez
pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh!
monsieur, parlez... je suis riche...

A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de
rage.

--Signez... oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.

--Oui, oui, je signerai,--dit-il avec une fureur contenue.--Ne pas
signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet
homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous...
mademoiselle;--et Gontran signa.

--Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous
convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les
qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi
brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...

--Gontran,--dis-je tout bas à M. de Lancry,--je suis votre femme,
accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de
Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scène qui me tue.

Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:

--Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.

--Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne;--cela devait être
ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à
veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites
de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les
malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez...
je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre--et il montra
mademoiselle de Maran--a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre
génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni
pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont
blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du cœur et
du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie;
mais, je l'espère, je ne viens pas _trop tard_... Adieu, mon enfant,
adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage,
c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je
tiens à remplir ce devoir et ce droit.

En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la
figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que
personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:

--M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce
que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai
pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le
soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le
dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus
que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez
bien que M. de Mortagne n'a pas peur!--Puis, étendant son bras droit, il
fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:

--Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus
reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous
rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant
moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté
de plus farouches que vous.--Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.

A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme
singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie.
On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties
tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un
moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se
refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et
lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de
Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.

Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.

Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle
dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville
l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé
l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais
cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un
redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume
d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me
promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.

Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré
tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas
cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente
presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.

Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis _oui_, lorsqu'on me
demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous
revînmes à l'hôtel de Maran.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des
pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la
première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été
prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.

Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut
grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa
conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion
que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la
chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien
voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec
Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac
pour partir avec lui.

M. de Mortagne s'avança près de nous.

Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.

Effrayée, je lui pris le bras en lui disant:--Gontran, rappelez-vous
votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me
disant:--C'est bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près
de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:

--J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu
des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra
bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle
Mathilde est ma femme.

Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une
méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de
Mortagne:

--Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux,
entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout
endurer de lui.

--Je dois tout endurer!--dit Gontran,--et pourquoi cela?

--Pourquoi cela?...--et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M.
de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire:--Vous
devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison
toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le PÈRE DE SA
FEMME.

M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur.
Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des
exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles
traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que
m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.

       *       *       *       *       *

Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami,
bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je
pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô
vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre
qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous
calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres
fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât
profaner votre mémoire!

Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque
de mon mariage.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



MATHILDE.

DEUXIÈME PARTIE.

LE MARIAGE.



CHAPITRE PREMIER.

LA RETRAITE


Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la
chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture
attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége
de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.

--Où allons-nous donc?--demandai-je à Gontran.

--Voulez-vous vous confier à moi?--me répondit-il en souriant.

Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus
mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère
avait mis le comble à mon aversion pour elle.

En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la
méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient
d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me
rencontrer avec mademoiselle de Maran.

La voiture partit rapidement.

Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli
d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles
furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.

Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes
félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.

Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il
arrive à l'idéal.

Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice
avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me
sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.

Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux
devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité
calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de
prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon cœur.

En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais
indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la
folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que
l'ambition doit causer aux hommes....

       *       *       *       *       *

Nous arrivâmes à Chantilly.

Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une
lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans
la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et
atteignit la lisière des bois qui bordent le _désert_.

M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet
de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.

Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.

Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de
primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une
haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle
était une porte de bois rustique.

Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.

Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand
salon de l'hôtel de Maran.

Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son
toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la
mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers,
d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que
ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque
bouquet.

Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un
petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes
livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du
prodige.

A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran;
au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre
de Blondeau et la cuisine.

Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait
aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma
folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant
quelque temps.

M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous
faire chaque jour à dîner.

Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son
savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour
dans ce chalet.

Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention
de Gontran?

Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire
une longue promenade dans la forêt.

Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air
était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles,
encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des
oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans
ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux
le profond silence de la forêt.

Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable
avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.

Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions
lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et
distraites paroles.

Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première
jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.

Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient.
Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que
le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter
même la mémoire des anciens jours?

Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les
yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya
sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...

Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet
accablement ineffable.

--Pardon,--lui dis-je, après quelques minutes de silence;--je suis bien
faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de
bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux
d'inspirer autant d'amour!...

--Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est
à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car
c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que
la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots
pourraient peindre ce que nous éprouvons?

--Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire
lorsque la pensée s'entretient avec l'âme... Mais, mon Dieu!--ajoutai-je
en souriant,--vous allez trouver cela bien métaphysique, bien ridicule.
Voyez combien vous avez raison... Je veux expliquer ces adorables
impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et
laissons nos deux cœurs s'entretenir silencieusement.

Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà
presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui
l'environnaient étaient touffus.

Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien
pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du
printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis
près de la cheminée.

Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au
talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut
très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs
de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles
il finissait toujours par céder.

Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil
où je m'assis.

--Voyez donc quelle belle soirée,--me dit-il.

Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur
notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.

Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous
les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous
les fleurs épandaient leurs parfums.

Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers
moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses
cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait
avec une sorte d'extase...

Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis
l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon
âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait
encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable
tristesse s'empara de mon cœur... je pleurai.

Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je
penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.

Hélas! hélas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si
malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous
écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent
est-elle un pressentiment de leur peu de durée?......

       *       *       *       *       *

Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie
d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses
splendeurs, car le temps fut toujours admirable?

Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets
lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.

Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et
d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran
se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous
allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler
avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des
plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans
l'épaisseur des taillis.

Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis,
après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur
et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en
faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.

Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran
certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres
souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran
était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui
entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient
mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà
jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller
avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité
un château rempli de monde.

J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je
prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous
les succès que je voulais obtenir auprès de lui.

Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait
franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier
à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée,
notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits;
Blondeau n'avait qu'à nous servir.

Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche
venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans
les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit
au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous
rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.

Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon
ouverte, et nous... jouissant de toutes les beautés de ces nuits de
printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger
bruissement du feuillage!

Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me
raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des
héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la
Bretagne pour sa foi, pour son roi!

Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre
qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je
pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la
vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de
Mortagne.

Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal,
égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les
délicatesses d'un amour élevé...

Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran
rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact
le plus parfait, le plus exquis.

       *       *       *       *       *

Ce bonheur durait depuis trois semaines.

Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:

--Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.

--Oh! dites... dites, mon ami.

--C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette
solitude ne vous déplaît pas.

--Gontran... Gontran.

--Vous acceptez donc?...

--Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gâtez
ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de
regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!

--Vous avez raison, Mathilde,--dit Gontran en soupirant.--Pourquoi? pour
qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter
pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.

--Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à
vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour
moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer
au monde...

--Pauvre enfant,--dit Gontran en souriant doucement,--c'est vous au
contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous
connaissez à peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez
charmante, vous semblerait monotone.

--Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc
de ma beauté?

--Mathilde, quelle différence!

Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.

On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du
jardin.

Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.

--Je vais ouvrir,--me dit Gontran.

--Grand Dieu! mon ami, prenez garde.

--Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par
les gardes de M. le duc de Bourbon.

--Qui est là?--dit Gontran.

--Moi, Germain, monsieur le vicomte.

C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.

--Que veux-tu?

--C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à
M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés
avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de
le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.

--Où est cet homme?

--Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.

--Fais-le entrer.

A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande
taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla
sinistre...

Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.

M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement
contrarié... presque abattu.

Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.

Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un
mouvement d'impatience ou de colère.

Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:

--C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris.
Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta:--Tu donneras
l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous
autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche.
En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai
dans la journée.

Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:

--Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?...

--Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me
demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me
rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.

--Quel dommage de quitter cette retraite!--dis-je à Gontran, sans
pouvoir retenir mes larmes.

--Allons... allons...--me dit-il doucement,--Mathilde, vous êtes une
enfant.

--Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera
pour nous un souvenir vivant et sacré!

--Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que
nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris...
Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me
promener; j'ai un peu de migraine.

--Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.

--Non, non, restez.

--Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.

--Encore une fois, je préfère être seul...--dit M. de Lancry avec une
légère impatience.--Et il se dirigea vers la porte du jardin.

--Je versai des larmes... larmes amères cette fois...

Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.

Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin
d'un air agité, et rentra chez lui.



CHAPITRE II.

LE DÉPART.


Je passai une nuit remplie d'angoisses en songeant à l'inquiétude, à
l'agitation que M. de Lancry n'avait pu dissimuler.

Au point du jour, je me levai; j'étais douloureusement oppressée. Je
voulais jeter un dernier regard sur cette mystérieuse et charmante
retraite où j'avais passé des moments si heureux.

Hélas! était-ce un présage? Tant de bonheur devait-il à jamais
s'évanouir?...

Le ciel, si pur pendant tant de jours, se voilait de nuages noirs; un
vent froid gémissait tristement à travers les grands arbres de la forêt.

La prédisposition de l'âme est un prisme qui colore les objets
extérieurs de ses reflets sombres ou riants. Je fis une remarque
puérile, mais elle me navra....

Toutes les fleurs qui ornaient cette demeure avaient été apportées et
transplantées comme une décoration champêtre. Peu à peu elles avaient
langui et s'étaient flétries. Absorbée par mon bonheur, voyant tout à
travers les rayonnements que l'amour jetait sur ma vie, je ne m'étais
pas aperçue de l'insensible étiolement de ces plantes; mais à ce
moment, sous ce ciel gris, pensant à ce départ qui m'affligeait, je fus
douloureusement frappée de ce spectacle.

Malgré moi, je fis un vague rapprochement entre les jours heureux que je
venais de passer et l'existence de ces fleurs, pauvres fleurs éphémères,
dépaysées, sans racines, qui, au lieu de s'épanouir chaque matin
toujours fraîches et vivaces, mouraient d'une mort précoce, après avoir
jeté un parfum, un éclat passagers.

Je frémis... en me demandant s'il en devait être ainsi de la félicité
que j'avais goûtée.

Pourtant je voulus échapper à ces réflexions pénibles; je les regardai
comme un blasphème.

Je cueillis pieusement quelques branches d'héliotrope et de jasmin que
je me promis de garder toujours; je pensai qu'après tout, j'étais folle
de chercher de douloureux pronostics dans un état de choses qu'il
dépendait de moi de faire cesser.

Je résolus d'établir un jardinier dans notre maisonnette pour y cultiver
des fleurs qui, cette fois, ne mourraient pas au bout de quelques jours.

Par une réflexion bizarre, je me demandai pourquoi l'on entretenait si
religieusement les tristes jardins des tombeaux, et pourquoi l'on
n'entourerait pas des mêmes soins pieux et touchants les lieux consacrés
par quelques souvenirs chéris.

Je rentrai.

Gontran semblait encore plus soucieux que la veille.

La voiture arriva; nous partîmes.

M. de Lancry ne me dit pas un mot de regret sur l'abandon où nous
laissions notre retraite à la garde d'un de ses gens; cela me fit mal.

Après quelques moments de silence, Gontran me dit:

--Mathilde, je vous présenterai demain un de mes meilleurs et de mes
plus intimes amis, M. Lugarto, qui arrive de Londres. C'est pour lui
rendre un service assez important qu'il me demande que je quitte
Chantilly. Nous verrons souvent Lugarto; je l'aime beaucoup; je désire
que vous l'accueilliez avec bienveillance.

--Quoique M. Lugarto soit cause de notre brusque retour à Paris,--dis-je
en souriant à M. de Lancry,--je vous promets d'oublier ce grand grief,
et de recevoir votre ami comme vous le désirez. Mais vous ne m'avez
jamais parlé de lui?

--J'étais à la fois si distrait et si absorbé par mon amour,--reprit
Gontran avec grâce,--qu'il y a bien des choses que je ne vous ai pas
dites... J'avais laissé Lugarto à Londres; il est très-paresseux; il
écrit rarement, et j'avais trop de charmantes compensations pour
m'apercevoir du silence de cet ingrat.

--Mais savez-vous, Gontran, qu'il faut que vous aimiez en effet beaucoup
M. Lugarto pour lui faire le sacrifice que vous lui faites... Nous
étions si heureux, dans notre retraite!

--Oui, oui, sans doute; mais, de son côté, Lugarto m'a autrefois rendu
de très-grands services; je vous conterai cela.

--Oh! alors, mon ami, si vous acquittez une dette de reconnaissance, je
ne me plains plus; d'ailleurs j'ai mon projet, et, à mon tour, je vous
demanderai une grâce à laquelle je tiens beaucoup.

--Parlez... parlez... Mathilde.

--Eh bien! il faut me promettre de venir chaque mois passer quelques
jours dans notre maisonnette de Chantilly.

Gontran me regarda avec étonnement.

--Mais cette maison ne m'appartient pas, me dit-il.

Mon cœur se serra douloureusement.

--Comment cela? lui demandai-je.

--Mon Dieu! rien de plus simple; j'avais chargé mon homme d'affaires de
me chercher une petite maison à Chantilly ou dans quelque endroit bien
retiré, et de me la louer pour la saison; il m'a trouvé cette maison de
paysan presque enclavée dans la forêt; je vins la voir, cela me parut
charmant comme position, j'y envoyai mon architecte qui est très-bon
décorateur; car, vous le voyez, il a transformé une affreuse chaumière
en un vrai chalet d'opéra. Cela se trouvait d'autant mieux que le
propriétaire de cette masure et de quelques arpents de terre qui en
dépendent est sur le point de les vendre à M. le duc de Bourbon; dès
qu'on aura enlevé ce que nous avons laissé dans cette maisonnette, on
l'abattra; je ne l'avais louée que pour quatre mois, et il nous reste,
je crois, encore environ trois semaines de jouissance.

Hélas! les paroles de Gontran me rappelèrent cruellement ma remarque du
matin, sur l'éclat factice des fleurs éphémères de notre jardin.

Sans le vouloir, M. de Lancry me causait un sensible chagrin. Cet homme
d'affaires, ce décorateur, ce loyer... tous ces mots vinrent gâter un à
un tous mes souvenirs chéris.

Sans doute je n'étais pas assez insensée pour vouloir échapper aux
réalités de la vie; mais il me semblait qu'un si petit réduit devait
rester environné de tout son prestige, de toute sa poésie, et que, sans
prodigalité folle, on aurait pu le respecter à tout jamais.

Je n'accusai pas Gontran; absorbé par le bonheur présent, il avait pu
négliger l'avenir; je songeai qu'à nous autres femmes était surtout
réservé le culte du passé.

--Gontran,--lui dis-je,--je suis toute fière d'une pensée que vous
n'avez pas eue malgré votre cœur si ingénieusement inventif...

--Parlez, ma chère Mathilde.

--Il nous faut acquérir tout de suite cette maison et le petit champ qui
l'environne, puisque heureusement cela n'est pas encore vendu à M. le
duc de Bourbon.

--Vous n'y songez pas, Mathilde; le prince doit payer la convenance de
cette acquisition. Le propriétaire nous ferait les mêmes conditions
qu'au prince, et dans de pareilles circonstances, ces gens-là ont
toujours des prétentions exorbitantes.

--Mais encore, combien cela vaut-il?

--Que sais-je? peut-être trente, quarante mille francs, plus même, car
on ne peut assigner de prix raisonnable à une chose toute de
convenance...

--Comment! ce ne serait pas plus cher que cela?--m'écriai-je avec joie.

--Enfant!--me dit Gontran en me serrant tendrement la main.

--Mais qu'est-ce que c'est que trente mille francs auprès...?

--Écoutez, Mathilde,--me dit M. de Lancry en m'interrompant avec
bonté,--puisque nous sommes sur ce chapitre, il faut que nous parlions
un peu raison... et _ménage_, comme l'on dit; c'est très-ennuyeux, mais
très-nécessaire, et puis je désire savoir si les dispositions que j'ai
prises vous conviendront.

--Parlez, mon ami; mais je ne vous tiens pas quitte de notre
maisonnette, j'y reviendrai tout à l'heure.

Gontran haussa les épaules en souriant, me regarda et continua:

--Vous comprenez, Mathilde, que notre position nous oblige à tenir un
état de maison convenable, digne de notre fortune, et qui vous mette
enfin à même de jouir des plaisirs de votre âge.

--Notre chalet... voilà tout l'état de maison que mon cœur désire.

--Mathilde, parlons sérieusement. Voici comment j'ai arrangé nos
dispositions intérieures: nous aurons un maître d'hôtel, homme de
confiance qui nous servira d'intendant; un valet de chambre pour vous,
un pour moi; quatre valets de pied pour l'antichambre et...

--Mais, mon ami, je vous assure que pour moi je préfère réduire cette
livrée, et conserver notre petit paradis.

--Soyez donc raisonnable. Il faut, ma chère enfant, d'abord parler des
dépenses nécessaires... Notre écurie se composera de quatre chevaux de
voiture et d'un cocher pour vous; pour moi, de deux chevaux de harnais
et de deux ou trois chevaux de selle, avec mes gens d'écurie anglais,
deux femmes pour vous, sans madame Blondeau; un cuisinier et une fille
de cuisine compléteront notre domestique. Pardonnez-moi ces détails, ma
chère Mathilde; mais une fois tout ceci convenu, nous n'en parlerons
plus.

--Je vous écoute, mon ami; tout à l'heure je vous ferai mes
observations.

--Nous habiterons l'hôtel Rochegune pendant l'hiver; ensuite nous ferons
un voyage aux eaux ou en Italie, afin de revenir dans votre terre de
Maran vers le mois de septembre pour la chasse; nous y resterons
jusqu'au mois de décembre, époque de notre retour à Paris. Vous aurez,
si vous le voulez, un soir par semaine pour recevoir; nous donnerons à
dîner le même jour. Vous choisirez vos jours de loge, l'un à l'Opéra,
l'autre aux Bouffes. Enfin, si vous trouvez que mille francs par mois
vous suffisent pour votre toilette, nous fixerons cette somme.

--Mon ami...

--Encore un mot, ma chère Mathilde, et je me tais,--dit Gontran en
souriant:--Vous voyez que notre état de maison est fort simple; dans
notre position, nous ne pouvons avoir moins; ne m'en voulez pas si
maintenant j'arrive à de grands vilains chiffres. Votre fortune s'élève
à cent trente mille francs de rente environ; avec ce qui me reste de la
mienne, nous pouvons donc compter à peu près sur un revenu de cent
soixante mille francs; mais en défalquant l'acquisition de l'hôtel
Rochegune, les non-valeurs et les économies que nous devons
rigoureusement tenir en réserve pour les cas imprévus, nous ne devons
calculer à peu près que sur cent mille francs par an. Eh bien! ma chère
Mathilde, il ne nous faut ni plus ni moins que cela pour tenir notre
maison sur le pied que je vous ai dit. Vous le voyez, nous n'avons que
ce que l'on pourrait appeler le _nécessaire du luxe_, sans aucun
superflu, car toutes les dépenses que je vous ai énumérées sont
absolument indispensables.

--Ce que vous ferez sera toujours parfaitement fait, mon ami, quoiqu'il
me semble qu'on puisse vivre très-heureux sans un si grand entourage de
_nécessaire_, comme vous dites; mais ce qui vous plaît est bien; je ne
veux voir que par vos yeux, ne penser que par votre pensée. Seulement,
dussé-je pour cela retrancher sur ce que vous m'accordez, je veux...
vous entendez, je veux absolument mon chalet de Chantilly; c'est pour
moi le plus indispensable, le plus nécessaire, la moins superficielle de
toutes les dépenses; ce sera mon luxe de cœur. Nous irons de temps en
temps y faire un joli pèlerinage, avec ma pauvre Blondeau pour toute
suite.

--Allons, allons, soyez tranquille, nous reparlerons de cela, jolie
petite opiniâtre,--me dit Gontran avec gaieté.--Ah! j'oubliais; il
faudra envoyer notre architecte à votre château de Maran. Depuis vingt
ans il n'a été habité que par votre régisseur; il doit être en ruines.

--Sans doute... et puis un château, c'est si grand!... Tenez, mon ami...
Grondez-moi; mais votre chalet m'a gâtée... Ah! que le printemps de
Paris va me sembler pesant et ennuyeux auprès de notre beau printemps de
la forêt!... Voyez comme je suis rancunière, je ne puis vraiment
pardonner à votre ami le sacrifice que vous lui faites.

--A propos de Lugarto, me dit Gontran,--il faudra excuser chez lui
certaines façons un peu cavalières, qui ne sont peut-être pas de la plus
exquise compagnie.... Il a toujours été si gâté!

--Que voulez-vous dire?

--Mais tenez, Mathilde, je ne puis mieux faire que de vous tracer à peu
près le portrait de Lugarto; au moins vous le connaîtrez lorsque je vous
présenterai. Lugarto a vingt-deux ou vingt-trois ans à peine: il est
d'origine brésilienne. Son père, fils d'un esclave sang mêlé, avait été
affranchi dès son enfance. Ce père, d'abord intendant d'un grand
seigneur portugais, géra si bien ou si mal la fortune de son maître,
qu'il le ruina complétement, et qu'il acquit une grande partie de ses
biens. Telle fut l'origine d'une fortune d'abord considérable, puis
enfin colossale; car des entreprises et des concessions de mines dans
l'Amérique du Sud augmentèrent tellement ses biens, qu'à sa mort M.
Lugarto laissa à son fils plus de soixante millions.

M. Lugarto père avait vécu aux colonies avec le faste et la dépravation
d'un satrape. Profondément corrompu, affichant un cynisme révoltant,
aussi lâche que méchant, il avait, dit-on, dans un accès de colère
féroce, tellement maltraité sa femme, qu'elle était morte des suites de
ces violences.

--Mais c'était un monstre qu'un pareil homme!--m'écriai-je. Quel triste
et cruel héritage qu'une telle mémoire!... Son fils doit être bien à
plaindre, malgré ses millions!

--D'autant plus à plaindre,--dit Gontran en souriant avec amertume,--que
son père lui a donné les plus hideux exemples. Laissé à quinze ans
maître d'une fortune de roi, Lugarto a grandi au milieu des excès et des
adulations de toutes sortes. A vingt ans, il éprouvait déjà les dégoûts
et la satiété de la vieillesse, grâce à l'abus de tout ce qui se procure
avec l'or. D'une nature frêle, délicate, étiolée avant son
développement, il n'a de jeune que son âge; sa figure même, malgré des
traits agréables, a quelque chose de morbide, de flétri, de convulsif,
qui révèle de précoces infirmités.

J'écoutais Gontran avec étonnement; en me traçant le portrait de M.
Lugarto, sa voix avait un accent d'ironie mordante; il semblait se
complaire dans la triste peinture du caractère de cet homme.

Un moment je fus sur le point de faire cette observation à Gontran, puis
je ne sais quel scrupule me retint; il continua:

--Au moral, Lugarto est un homme profondément dépravé, sans foi, sans
courage, sans bonté, habitué à mépriser souverainement les hommes, car
presque tous ont bassement flatté sa fortune. Tour à tour d'une
prodigalité folle et d'une avarice sordide, ses dépenses n'ont qu'un
mobile, l'orgueil; qu'un but, l'ostentation. Le procureur le plus
retors ne sait pas mieux les affaires que lui; seul, il gère son immense
fortune avec une sagacité, avec une habileté incroyables, et il
s'enrichit encore chaque jour par les spéculations les moins honorables.
Portrait fidèle de son père, l'ignoble rapacité de l'esclave lutte
encore chez lui contre la ridicule vanité de l'affranchi; tout prouve
cette double nature: son luxe sévèrement réglé, son faste retentissant,
mais parcimonieux; tout, jusqu'à ses bruyantes aumônes faites
insoucieusement et sans l'intelligence du malheur qu'il secourt, mais
qu'il ne plaint pas... Deux plaies incurables empoisonnent pourtant
l'opulence impériale de Lugarto: la bassesse de son extraction et la
conscience du peu qu'il vaut personnellement. Aussi, par un compromis
qui ne trompe que lui, il est affublé au titre de comte, et s'est fait
fabriquer je ne sais quelles ridicules armoiries. Exalté par l'adulation
et par l'orgueil, l'adulation et l'orgueil torturent; il le sait: c'est
à sa fortune qu'on accorde les prévenances dont on l'entoure; pauvre
demain, il serait complétement méprisé; alors, parfois sa rage contre le
sort n'a pas de bornes; mais, comme son père, Lugarto est aussi lâche
que méchant, et il se venge de tant de prospérités injustement
accumulées sur lui, en maltraitant avec la plus cruelle dureté ceux que
leur dépendance oblige à supporter ses violences; des femmes... des
femmes même n'ont pas été à l'abri de ses brutalités... Eh bien! malgré
cela, malgré tant de vices odieux, le monde n'a toujours eu pour lui que
des sourires; les plus hardis lui ont témoigné de l'indifférence.

Ne pouvant me contenir plus longtemps, je m'écriai:

--Eh! comment osez-vous appeler un tel homme votre ami? comment
avez-vous pu lui sacrifier nos plus chers désirs?... En vérité, Gontran,
je ne vous comprends pas.

M. de Lancry, sans doute rappelé à lui par ces mots, me regarda d'un air
interdit.

--Que dites-vous, Mathilde?

--Je vous demande comment vous pouvez appeler M. Lugarto votre ami....
Mais jamais je ne consentirai à voir un homme aussi pervers, aussi
odieux... Et encore une fois, c'est pour lui que vous quittez si tôt
cette retraite où nous vivions si heureux?... Gontran, il y a là quelque
chose d'inexplicable!

M. de Lancry se remit de son émotion, et me dit en souriant.

--Écoutez une comparaison bien ambitieuse, Mathilde.... L'homme qui
parvient à dompter et à rendre sociables et soumis le tigre et la
panthère, ne prend-il pas en amitié la bête féroce qu'il a pu rendre
douce et obéissante? Eh bien! quoique ce pauvre Lugarto ne soit pas un
tigre, il y a, je crois, un peu de ce sentiment-là dans mon amitié pour
lui. Oui, autant je l'ai vu dédaigneux, méchant, altier pour les autres,
autant pour moi il a toujours été bon, prévenant, dévoué. Je vous
l'avoue, Mathilde, je n'ai pu m'empêcher d'être profondément touché des
preuves nombreuses d'affection qu'il m'a données... et vous le concevez,
avec bien du désintéressement. Puis, jugez donc combien il doit être
malheureux: personne ne l'aime; il n'a pas même un ami... Toujours
dominé par cette crainte de n'être recherché que pour sa fortune, par
hasard il ressent pour moi une bienfaisante confiance qu'il n'éprouve
pour personne. Eh bien! dites, Mathilde, mon cœur... ma vanité, je
dirais presque mon honneur, ne m'ordonnent-ils pas de l'accueillir avec
bienveillance?

Déjà je connaissais assez la physionomie de Gontran pour avoir remarqué
une sorte de contrainte pendant qu'il m'expliquait la cause de son
amitié pour M. Lugarto, tandis qu'au contraire il s'était laissé aller à
une franche amertume en dépeignant l'odieux caractère de cet homme.

Sans pouvoir justifier mes soupçons, je sentais qu'il y avait là quelque
mystère; les explications de Gontran ne me rassurèrent qu'à demi.

Pourtant, telle est la puissance du prestige de l'amour, que peu à peu,
en réfléchissant à ce que venait de me dire Gontran, je vis une nouvelle
preuve du charme qu'il inspirait dans l'influence extraordinaire qu'il
exerçait sur M. Lugarto.

Si j'avais eu besoin de m'excuser à mes propres yeux de n'avoir pu
résister aux rares séductions de Gontran, ne me serais-je pas dit que je
devais céder à cette inévitable fatalité, puisque les caractères les
plus intraitables, les plus altiers, n'avaient pu y échapper.

Que dirai-je? ma passion était si aveugle, que M. Lugarto me devint
presque moins odieux par la pensée qu'il avait subi l'irrésistible
empire de Gontran.



CHAPITRE III.

LES VISITES DE NOCES.


M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel
Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison
fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant.
Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu
m'a toujours glacée.

Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à
Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses
occupations ne lui permettant pas une longue absence.

Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je
sonnai Blondeau, elle entra.

--Eh bien!... et mes fleurs?--lui dis-je en ne lui voyant pas la
corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée
chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.

--On n'en a pas apporté, madame.

--C'est impossible!

--Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de
l'antichambre.

--C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne
Blondeau.

Elle revint sans fleurs.

Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.

Blondeau s'en aperçut et me dit:

--Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être
qu'un oubli.

Hélas! oui, ce n'était qu'un _oubli_, et cet oubli me faisait mal.

Dans ma superstition de cœur, j'attachais une importance, une
signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran.
C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre
et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais
plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement
m'épargner.

Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les
craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient
évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour
moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément
pour si peu....

Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à
Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus
songer à cela.

Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos
gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille
encore...

Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent
plus.

Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin
que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus
douloureux, de plus humiliant pour le cœur que de réclamer contre
cet oubli.

Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si
insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma
susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.

Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli
si cruel pour moi.

Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup
une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux
recherches de la veille!

Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce
qu'ils appellent _sans gêne_, ils ne savent pas de quelles ravissantes
douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage
devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de
cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de
délicatesses charmantes et mystérieuses!

Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences
dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!

Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une
femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre
d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne
sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit
douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards
attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui
doit être tout pour elle!...

Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces
nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites
choses, à des _misères_; et pourtant ces misères suffisent presque
toujours au bonheur des femmes!

Pour ces _misères_, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec
joie!

Pour ces _misères_, elles oublient souvent les privations, les chagrins,
les grands malheurs qui les frappent; car ces _misères_ leur prouvent
qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse
toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.

Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance,
traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux
de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de
nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous
seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?

Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir
combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier
chagrin qu'il me causa.......

Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être
pénible.

Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces
qu'il avait fait dresser, et me dit:

--Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est
tout simple que nous commencions notre tournée par elle.

Je regardai M. de Lancry avec stupeur.

--Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.

--Comment cela?

--Aller chez elle, moi! moi!

--Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.

--Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!

--Bon... j'y suis... vous songez encore à cette calomnie insensée contre
votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut
prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier
personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale
dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous
me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est plus simple...
Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans
sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles
paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre
mère est au-dessus de pareilles médisances.

Mon cœur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot,
puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les
étouffais:

--Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de
Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait
impossible.

--Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous
demande rien que du juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous
voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez
quelquefois.

--Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait
horreur.

--Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une
chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une
parente qui vous a élevée... et qui a presque fait mon mariage. Vous
comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions
à perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choquée de ce
manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa
façon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,--ajouta Gontran en
prononçant ce nom avec effort,--nous avons seuls entendu les folles et
méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à
bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour
nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère...

--Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que
m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de
mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je
laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non,
non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des
calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi
sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire
de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran.
Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne
veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.

--Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple,
mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la
mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la
conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance,
j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à
mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire,
indispensable... vous m'entendez.

En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là
douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta
légèrement ses sourcils.

Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée;
mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus
de mes forces.

--Pardon, pardon, mon ami,--lui dis-je;--ayez pitié de ma faiblesse...
Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne
reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas
cela de moi... Je ne le pourrais pas.

--Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice,
un grand sacrifice... soit... je vous le demande.

--Gontran, par pitié!

--Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.

--Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?

M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et
s'écria en frappant du pied:

--Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux
reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que
c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de
la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon
désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard
pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction,
quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien!
c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté... qu'en retour je
vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une
fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à
tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me
trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.

--Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!

--L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger
nettement cette question.

--Mais mon cœur se révolte... malgré moi; que puis-je faire?

--Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur
vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne
consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je
découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je
sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages
qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...

--Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de
Maran,--dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les
miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.

On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes
larmes dans ma chambre à coucher.

J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de
Lugarto l'attendait chez lui.

Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me
dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il
voulait me présenter.

--Mais je suis en larmes,--lui dis-je;--de grâce, remettez cette visite.

--Vite, vite, séchez ces beaux yeux,--me dit Gontran avec une apparente
gaieté,--ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que
vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et
j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.



CHAPITRE IV.

MONSIEUR LUGARTO.


J'essuyai mes larmes et j'attendis cette présentation importune.

Je n'eus pas un seul moment d'amertume contre Gontran. Je crus qu'il
voyait de son point de vue et moi du mien; je devais avoir tort, il le
disait, je devais me soumettre à son jugement.

La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me
glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel
sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout
ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me
consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.

Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie
qu'elle ressemble à un paradoxe:

«Lorsqu'une femme aime passionnément... les ordres les plus injustes...
les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour...
l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la
frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux,
remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...»

On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le
recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.

Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.

Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.

M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que
de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type
primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux
d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.

Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et
de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.

Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur
de mes amis.

Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.

--Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses
éloges sont encore au-dessous de la réalité,--me dit M. Lugarto avec une
sorte d'aisance protectrice et familière.

Je ne répondis rien.

Gontran me fit un signe d'impatience, et se hâta de dire en souriant à
son ami:

--Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses
succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon cher Lugarto,
que je suis très-sensible à votre suffrage.

--Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas
facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant
que madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même
franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor
pareil....

--Ah! mon cher Lugarto, prenez garde, voici que vous tombez dans
l'exagération; vous aviez si bien commencé!--dit Gontran, embarrassé de
mon silence.

J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à
M. Lugarto d'un air glacial:

--Vous arrivez de Londres, monsieur?

--Oui, madame; j'étais allé assister aux courses de printemps.

--Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du
Darby. Les chevaux de course de Lugarto sont célèbres en Angleterre,--se
hâta de dire Gontran pour engager la conversation.--Est-ce que vous n'en
ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de Boulogne et du
Champ-de-Mars?

--Bah!... vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange
pour les battre; et puis vous ne pouvez pas tenir de paris assez
forts,--dit dédaigneusement M. Lugarto.--S'adressant à moi:--Il y a
après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre; allez-y
donc, tout Paris sera là... Ce sera charmant... si vous y êtes surtout.

--J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame
l'ambassadrice d'Angleterre.

--Ah çà! mon cher, vous êtes donc un tyran... que votre femme attend vos
ordres pour savoir où elle doit aller?--Et se retournant vers moi, M.
Lugarto ajouta:--Tenez, croyez-moi, en fait de plaisirs, agissez
toujours à votre tête; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne
voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une
fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.

Je regardai Gontran, et je répondis à ces impertinentes vulgarités,
dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots:

--Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur?--afin de faire bien sentir à M.
Lugarto, par ce brusque changement de conversation, que je trouvais ses
plaisanteries de mauvais goût.

M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut piqué; il dit à
Gontran:

--Ah çà! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de
Lancry; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une
question sur le Musée.

--C'est qu'en effet, mon cher Lugarto, vous êtes très-embarrassant,
votre conversation éblouit d'abord un peu; vous êtes né un siècle trop
tard, il fallait venir sous la régence; et encore, ma chère amie,--me
dit Gontran,--il ne faut pas juger Lugarto sur ses folles paroles, il
vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est convenu qu'on lui passe
tout... on l'a tant gâté... Allons, je me charge de faire votre paix
avec madame de Lancry.

--Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie,
reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire _madame_;
sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait
de la dernière inconvenance.

Je fus sur le point de lui répondre quelque chose de très-dur, mais je
me contins, et je répondis:--Il m'a seulement paru, monsieur, que vous
vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M de
Lancry.

--C'est que, voyez-vous, on a hâte de jouir des avantages qu'on désire
vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif,--me
dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive; puis il me jeta un
regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un
ennemi.

Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois
la conversation, que je laissais tomber à dessein afin de rompre le plus
tôt possible un entretien qui m'était insupportable, Gontran dit à M.
Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée:

--Avez-vous vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de
madame de Lancry? Vous qui êtes grand amateur de fleurs, il faut que
vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde?

J'allais refuser, j'obéis à un geste impérieux de Gontran; je
l'accompagnai dans le parloir qui communiquait à cette serre chaude.

--C'est horriblement mal établi!--s'écria M. Lugarto après l'avoir
examinée.--Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une
voûte; le froid passant en dessous, vous n'aurez jamais là... une
température convenable. Mais voilà bien les Français... ils veulent
singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique!

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur
lui-même, et répondit:

--Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de
cette maison, mon cher Lugarto! car nous avons trouvé cette serre toute
bâtie.

--Rochegune?... Rochegune?...--dit M. Lugarto,--je le connais bien; je
l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'amant de la comtesse Bradini...
Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas joui longtemps de son triomphe...
Au moyen de certaines lettres contrefaites... et vous savez que je
contrefais les écritures à merveille, le mari...

--Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici,--dis-je à M. de Lancry
en interrompant M. de Lugarto, dont le cynisme me révoltait;--voulez-vous
entrer dans le salon?

--Pardon,--me dit M. Lugarto,--je voudrais à peu près prendre la mesure
de cette serre avec ma canne; je veux vous envoyer quelques magnifiques
passiflores du Brésil et d'autres plantes très-rares que j'ai envoyé
chercher en Hollande; il faut que je voie si elles tiendront ici.

--Monsieur, je vous rends grâce... Les fleurs qui garnissent cette serre
me suffisent.

--Mais elles sont affreuses, ces fleurs! c'est toujours du goût de ce M.
de Rochegune. Quand on a les choses, il faut les avoir complètes...
Tenez, Lancry, moi, par exemple, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher
des plantes équinoxiales en Hollande; comment m'y suis-je pris? j'ai
fait construire un énorme fourgon vitré et disposé en serre chaude avec
un petit poêle à vapeur; le tout a été si parfaitement établi, que, bien
que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le
couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre
nomade dans une voiture de suite; tout cela est arrivé ici comme par
enchantement.

--En effet, cette idée est très-ingénieuse,--dit M. de Lancry.--C'est
qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lugarto.

--Que voulez-vous? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore
avoir l'esprit de l'employer convenablement... Il y a tant de gens qui
ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas.

--Dépenser quand on n'a pas... vous parlez en énigme, mon cher Lugarto.

--Ah! vous croyez, mon cher Lancry?

Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un
silence de quelques secondes.

Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé:

--Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous
le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que
la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.

M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:

--Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques
orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les
suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est
vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais
j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs
plus souvent.

Nous rentrâmes dans le salon.

Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de
Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un
peintre moderne, et lui dit:

--Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?

--Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?

--Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.

--C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille
d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur
valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand
_j'étais jeune_, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il
arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon
tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne
s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les
paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et
refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus
volé.

Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:

--Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du
génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?

--Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent
de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes
conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont
l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce
qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille
francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que
m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni
naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.

--Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien
touchante histoire de _grand artiste_ et de _grand seigneur_, que M. le
duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait
de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?

--Non, je ne me le rappelle pas du moins,--me dit M. de Lancry.

--Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça
m'intéressera,--dit M. de Lugarto.

--Voici, mon ami,--répondis-je en m'adressant à Gontran,--ce que m'a
raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait
passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de
comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent,
en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que
Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient
acquérir ni remplacer....--Je regardai M. Lugarto; il rougit de
dépit;--je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la
plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet
excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et
d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que
Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale,
il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes
aristocraties:

--«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une
grâce à vous demander.

--«Monseigneur, je suis à vos ordres.

--«Eh bien!--dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme
s'il eût demandé une faveur,--eh bien!.... je voudrais que vous missiez
de votre main, au bas de ces tableaux: DONNÉ _par Greuse à son_ AMI _M.
le duc de Penthièvre_.--La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un
grand peintre!...»

--Avouez,--dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait
porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,--avouez
qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du
prince.

--Oui, en effet... c'est charmant,--dit M. de Lancry avec embarras en me
faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto,
qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.

Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.

--N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste
capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur
capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?

Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été
trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.

J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de
haine, regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du
plomb.

M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une
imperturbable assurance:

--Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est
fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour
un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de
la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de
Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de
Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai
promises à votre femme.

--Mon cher Lugarto, je vous en prie...

--Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux
tableau... Qu'est-ce que cela?

--Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre
amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de
Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.

--Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec
d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de
madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club,
n'est-ce pas?

--Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.

--Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.

--Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un
peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.

--Sans rancune,--me dit M. Lugarto en me tendant la main.

Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le
monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.

Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut
très-froid.

--Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre
femme me déchire la guerre,--dit M. Lugarto à M. de Lancry.--Eh bien!
elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma
réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai
peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de
ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître,
Lancry, je vous préviens.

--Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,--lui dit
Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de
l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le
secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci
rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de
colère qui les défigurait.

--Mon Dieu! madame,--s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,--je
ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont
j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble,
ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles
aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le
blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto
regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre
valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment
sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré
son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est
furieux, vous dis-je.

--Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me
reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières
avaient d'inconvenant?

--Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons
peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en
faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré
mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car,
je vous le répète, il est très-irrité.

--Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?

--Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime,
auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?

--Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire,
et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos
sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne
sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour
lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on
dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet
terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria,
les lèvres tremblantes de colère:

--Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?

Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à
Gontran:

--Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant;
seulement je ne puis comprendre...

--Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter
mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M.
Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous
devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.

--Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi
vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez
demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et
admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières
doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous
n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois,
mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas
que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que
vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus,
je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour...
Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée.
Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de
douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et
me dit avec bonté:

--C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence...
Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande
rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.

--Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle
suffira toujours à me décider.

On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes
pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.



CHAPITRE V.

LA PRINCESSE KSERNIKA.


M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à
arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.

Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le cœur me manqua. Je
suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par
un geste d'impatience.

Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque
contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me
serait ainsi moins pénible.

Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto!
J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation
de _Guillaume Tell_ lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de
Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.

--Bonjour enfin, ma chère enfant,--me dit ma tante de l'air du monde le
plus affectueux en se levant pour m'embrasser.

Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de
Gontran, je me résignai.

--Mais c'est qu'elle est encore embellie,--dit mademoiselle de Maran en
m'examinant avec sollicitude.--C'est tout simple... le bonheur sied si
bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette
parure-là.--Puis, s'adressant à madame Ksernika:--Ma chère princesse,
permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille
adoptive.

La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:

--Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on
ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....

Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.

C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et
d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient
presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée;
ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués.
Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un
air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait
notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et
de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance,
elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.

A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se
mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:

--Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la
guerre?...--Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du
regard, il ajouta:

--Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut
mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre
avec dureté; je gardai le silence.

La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur
M. Lugarto par-dessus son épaule:

--Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi,
car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre
inimitié.

--Allons donc, princesse, vous êtes injuste.

--Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la
seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir
gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde.
Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,--dit la princesse en s'adressant
à moi,--qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce
que le reste du monde n'ose pas leur dire?

--En cela, madame,--répondis-je,--il me semble que l'estime et le mépris
se traduisent de la même sorte.

--Expliquez-nous donc cela?--me dit M. Lugarto.

--Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités,
sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.

--Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?--reprit M. Lugarto avec
son imperturbable assurance.

--Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,--dit la
princesse;--savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes
tolèrent vos airs audacieux et familiers?

--C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.

--Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce
pas?

--Peut-être.

--Vous êtes fou!...

--Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir
jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le
voudrez?

--C'est bien usé cela...--répondit la princesse avec indolence.--Vous
allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas
seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu
que la science ne s'achète pas avec de l'argent.

M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et
convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes
l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long
regard sur la princesse:

--Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses
que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup
d'argent pour acheter cette science-là.

--Vraiment?--dit dédaigneusement la princesse.

--Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a
l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais
beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que
j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.

Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.

--Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela
a l'air de ne rien signifier du tout,--reprit M. Lugarto,--et pourtant
il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous
avez rougi, comme je vous l'avais prédit...

Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:

--Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas
ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus
jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,--ajouta-t-il avec une cruelle
ironie.

Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait
fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.

A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de
Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:

--Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?

--Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,--dit la
pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.

--Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,--me
dit tout bas M. Lugarto.

Il se leva.

Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus
facilement son trouble...

Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.

Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de
mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:

--Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle
princesse _Micomicon_... Je parie que ce _nègre blanc_,--et elle me
montra M. Lugarto,--lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien,
d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui
ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui
redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à
lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence
de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce
archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller
d'importance.

Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus
m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.

Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec
mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.

--Dites donc, monsieur Lugarto,--s'écria tout à coup mademoiselle de
Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces
silences qui coupent souvent les conversations;--est-ce que c'est à
vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?

--Pour quelle raison me demandez-vous cela?--dit négligemment M.
Lugarto.

Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une
autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et
plus dédaigneux que ce procédé.

--Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si
elle est à vous?

--Ce sont les miennes, madame,--dit M. Lugarto en rougissant de dépit;
car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses
ridicules prétentions nobiliaires.

--Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?--dit
mademoiselle de Maran.

Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les
lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran.
Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à
la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à
mademoiselle de Maran:

--A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me
prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de
nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...

--Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,--reprit
mademoiselle de Maran;--vous venez vous jeter à la traverse d'une
conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a
joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que
c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de
vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en
rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez
vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.

--Mais, madame,--dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....

--Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre
sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur
métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont
outrageusement moqués de vous avec leurs _étoiles d'or en champ
d'argent_; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement,
et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de
doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont
affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet
superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient
d'appartenir à la maison royale d'Aragon?

--Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont
celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en
lançant un coup d'œil furieux sur Gontran.

Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de
Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.

--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de
votre famille?--s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant
les mains avec une apparente bonhomie.--Pourquoi donc que vous ne me
l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de
très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour
quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu
d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans
ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à
certaines maisons de France.... C'est comme vos _étoiles d'or en champ
d'argent_: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli
dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire
que maintenant je les admire sur parole, vos _étoiles d'or en champ
d'argent_! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique,
aussi particulier que la croix de Lorraine, que le _créquier_ de Créquy,
que lus _mâcles_ de Rohan, ou que les _alérions_ de Montmorency. Ça doit
être furieusement curieux l'origine de vos _étoiles d'or en champ
d'argent_! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.

--Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais
goût,--dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.

--Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y
songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal,
le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant
nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute
petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.

--Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de
toute votre sollicitude,--s'écria M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:

--Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que
monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou
approchant.

--Madame... vous abusez...

--C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner
son tricot,--c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me
figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la
tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à
ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix
de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne
trouvez pas?

Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la
physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus,
qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.

--N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?--dit
mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.

--Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien
fait.

--Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous
ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez
raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.

--De la rancune, moi! dit M. Lugarto;--ah! pouvez-vous le croire?
Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui
à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.

--Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions
rampants,--ajouta mademoiselle de Maran.--C'est ce qu'il y a de plus
pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,--reprit-elle,--ce sont
des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette
de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des
yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent
pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour
nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des _étoiles d'or en
champ d'argent_; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et
d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues;
aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas
moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi
qui vous le dis.

--Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de
m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance
aux personnes de votre famille et à celles qui vous intéressent,--répondit
M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.

--Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,--répondit mademoiselle
de Maran avec un étrange sourire.

--Venez-vous, Lancry?--dit M. Lugarto à mon mari.

--Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,--répondit
Gontran avec embarras.

--Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend
à trois heures,--dit M. Lugarto d'un air impérieux.

A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à
mademoiselle de Maran:

--Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement
que j'avais oublié.

Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:

--Lugarto me mène,--ajouta-t-il,--gardez la voiture, je vous reverrai à
dîner.

Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette
scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques
instants après.

Je restai seule avec mademoiselle de Maran.



CHAPITRE VI.

MADEMOISELLE DE MARAN.


Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin
contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si
atroce.

--Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,--me dit
mademoiselle de Maran.--Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai
donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux
comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je
connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en
champ d'argent.

--Madame,--dis-je à mademoiselle de Maran,--vous devez être étonnée de
me voir chez vous?

--Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?

Cet excès d'audace augmenta mon indignation.

--Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de
Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que
vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de
me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis
vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.

--Mathilde... vous oubliez...

--Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins
dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu
vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon
mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement
contribué...

--Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je
faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...

--Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!

--Eh... oui... oui... votre ingratitude,--s'écria mademoiselle de Maran
en m'interrompant avec colère.--Oui, vous êtes une ingrate de ne pas
avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari
de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.

--Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher
ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...

--Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il
respectera celui qu'il croit votre père...

--Maintenant,--m'écriai-je,--osez-vous croire M. de Lancry capable
d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon
mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les
épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon
cœur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où...
Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore
il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son
exagération même.

--Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas,
si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai
peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc
tranquille.

--Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à
la violence de cet horrible coup.

Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots.
Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque
affectueux:

--Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite;
j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que
je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai
peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il
faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.

Cette hideuse plaisanterie me révolta.

--Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre
part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse
l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en
calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui
ne se révélera que trop tôt peut-être.

--Eh bien! après?--s'écria mademoiselle de Maran avec
impatience.--Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est
fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir,
vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme
cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon
aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est,
vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si
elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même
chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez
pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je
l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du
monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant
il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste...
Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra
comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon
en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans
la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il
aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à
ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?--ajouta ma tante en me
lançant un regard d'ironie cruelle;--aussi je ne dis rien de plus.
Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.

Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce
que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule
pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si
impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la
frayeur.

Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux
accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur
leur méchanceté commune.

Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui
l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette
influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je
reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas
vaines.

Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de
contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la
mémoire de ma mère!

--Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?--me dit
mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.--Vous irez à ce bal
du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi
pour _méduser_ ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc,
chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli
échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire
jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être
je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au
contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.

Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me
rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés
je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais
préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de
Maran.

Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de
désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne
pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux,
sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon
mariage.

Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour.
Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la
nôtre.

Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de
Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle,
très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me
dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.

J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins
effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui
dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus
qu'elle semblait ainsi m'offrir.

M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me
rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante
retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près
de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.

Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà
il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!

Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.

Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je
fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait
donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour
dîner.

A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à
envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de
Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant
de me rassurer.

M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande
promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible
impatience.

Une demi-heure après, Blondeau entra.

--Eh bien?--m'écriai-je.

--M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à
Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait
que très-tard.

Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il
fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.

Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec
laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir
que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur
succèdent.

J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant
de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en
faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses
eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait
peut-être.

A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles,
les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres
regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de
vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je
demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.

--Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?

--A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui
diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de
plus cette incertitude.

--Mais, madame, rassurez-vous.

A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille,
c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me
dit que Gontran venait de rentrer.

Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus
au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa
chambre à coucher.

--Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien
arrivé?--m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.

--Rien, rien; mais passons chez vous,--me dit M. de Lancry, en me
montrant son valet de chambre d'un coup d'œil irrité.

Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon
premier mouvement avait été tout irréfléchi.

Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon cœur se serra lorsque je
fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle,
très-défait.

--Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?--m'écriai-je.

--Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela
n'est-il pas naturel, très-naturel?--ajouta-t-il d'un air qui me parut
presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.--Quoi
de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai
dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve
charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre
tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le
caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces
malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même
maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus
piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante;
elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.

La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de
rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en
marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié...
dites... qu'avez-vous?

Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son
visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:

--Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est
l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre
infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce
matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse
femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta
Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...

Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.



CHAPITRE VII.

MATINÉE DANSANTE.


Je passai une nuit cruelle.

Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de
Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.

Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était
riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.

Je restai muette d'étonnement.

Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:

--C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.

Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran,
que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur
moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours
l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir
heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les
explications sur sa conduite de la veille.

--De quel pardon parlez-vous?--lui dis-je.

--C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous
expliquer... un si grand crime?...

--Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes
pardonné d'avance.

--Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le
mérite pas.

--Comment?

--Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque
épouvantée par mon retour?

--Il est vrai... votre agitation...

--Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été
assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le
terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui
avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à
mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser.
Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu
l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet
abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je
n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi
belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?

--Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...

--Quels reproches?

--Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient
irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être
terrible, et que...

M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa
sincérité.

--Malheureux Lugarto!--répéta-t-il;--j'en ai fait un ogre, je le vois...
Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas
inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous
que Lugarto?...

--Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes
réponses.

--Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités
de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis;
comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma
jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira
l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je
vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce
soit pour moi.

--Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.

--Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me
reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa
part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des
plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...

--Et vous êtes bien sûr de son amitié?--demandai-je en hésitant à
Gontran.

--D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison
pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.

Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto
et la princesse Ksernika.

--C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,--me dit Gontran:--il
aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence
avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle
vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est
très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares.
D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.

--Irons-nous donc à cette fête?--dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.

--Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre
charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre
retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir
aujourd'hui.

--Allons, soit, mon ami, j'irai,--dis-je en soupirant.

--Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe
d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante
beauté!...

--Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière
encore quand je me fais belle pour vous seul.

Gontran sourit et me dit:--Je devine... encore vos rêves de maisonnette?

--Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.

--Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes,
vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous
songerons à cette folie.

--Vrai? oh! bien vrai?--m'écriai-je avec ravissement.

--Silence,--me dit Gontran;--il faut dire cela tout bas à mon cœur,
afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle
dirait non.

Blondeau entra, portant un carton carré.

--Qu'est-ce que cela?

--Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est
très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.

Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.

Je devinai quelque surprise. Mon cœur battit bien fort; c'étaient
peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.

Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes,
avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet
d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je
serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.

Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma
témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.

Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.

--Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?

--Rien... rien...--lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le
carton...

Hélas! mon cœur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus
retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs
qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai
vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de
petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque
fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis
m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de
cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une
extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.

--Que vous êtes bon!--dis-je à Gontran avec reconnaissance.

--Ce sont des euphorbes[B], plantes fort rares et telles qu'il les faut
pour parer une beauté rare,--me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera
plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au
milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.

Nous arrivâmes à l'ambassade.

Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur
extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des
plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient
qu'une douce clarté dans ces vastes salons.

Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées
dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du
printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la
chaleur étouffante des bals de l'hiver.

Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de
Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus
m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut
pas.

Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:--Je vais vous
rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry.
Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi
et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre
retour.

M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la
proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran
offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous
dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.

Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les
défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint
démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever.
Madame de Richeville me dit en souriant:

--J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait
pas _pouvoir_ nous les rendre!

Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous
assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.

Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant
madame de Richeville.

A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à
ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix
basse sans être entendue de personne.

--Mon Dieu!--me dit-elle,--je vous parais bien hardie, n'est-ce pas,
après ce qui s'est passé entre nous?...

--Madame...

--Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de
Mortagne. Il a été en grand danger.

--Que dites-vous, madame?

--Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions
l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais
il est mieux.

--Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...

--Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre
maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime!
toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de
cela,--reprit la duchesse à un mouvement que je fis;--j'espère que lui
et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une
conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je
n'osais l'espérer.

--Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.

--Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée
dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près
seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir
à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de
Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours...
Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que
ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée.
Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande,
c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous
manquera jamais.

A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.

Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la
duchesse de Richeville.

--Qu'avez-vous donc?--me dit-elle.

--J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.

Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec
plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:

--Vous voyez bien cet homme?

--Oui, madame,--répondis-je en tremblant.

--Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est
l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on
le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il
a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny,
qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par
tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la
plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit
mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de
sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les
hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice
des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans
le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous
parle; car il est familier, et son impudence est grande.

Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de
moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il
s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:

--Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.

Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en
souriant d'un air sardonique:

--Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le
contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce
matin.

--Je ne vous comprends pas, monsieur,--lui répondis-je; et, m'adressant
de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux
très-jolies personnes qui entraient en ce moment.

M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:

--Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez
clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent
de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous
que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps
passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny...
Ça lui a véritablement porté bonheur.

Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me
fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me
les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le
rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de
Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de
colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je
tenais à la main.

--Prenez garde!--s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur
blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;--vous avez la
main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont
charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.

En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon
doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache
livide à la peau[C].

Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces
fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait
tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements
sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel
jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet
au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit
et me dit:

--On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage
que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes
fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de
vous voir obligée de les garder.

--Oh! madame,--dis-je à voix basse à madame de Richeville,--ce qui se
passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en
conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.

--Je ne reviens pas de ma stupeur,--me dit la duchesse;--vous connaissez
donc cet homme?

--Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a
présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce,
emmenez-moi d'ici.

Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto
répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques
jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.

Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis
elle me dit avec un accent profondément ému:

--Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne;
je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto
m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.

--Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces
horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.

Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes
qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de
Richeville nous nous levions.

--Vous vous en allez de là?--me dit-il;--voulez-vous mon bras?

Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.

--A propos, madame la duchesse,--dit M. Lugarto en laissant tomber ses
paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles
produisaient,--j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y
a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de
Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?

Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour,
comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.

M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.

Tout à coup ses traits changèrent d'expression; son impertinente audace
disparut sous un masque d'humilité forcée; il salua deux fois, avec une
obséquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:

Je me tournai: c'était M. de Rochegune.

Ce dernier répondit par un froid signe de tête aux civilités empressées
de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.

Encore sous le coup de son émotion, la duchesse n'avait pu trouver une
parole.

Madame de Richeville parut éprouver un profond sentiment de joie en
voyant M. de Rochegune.

--Que votre présence me fait de bien!--reprit-elle;--je suis mieux
depuis que vous êtes là.

M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air étonné.

--Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?--lui dit-il.

--Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de
Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour
rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par
excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.

Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina
respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de
reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et
Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un
caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.

--Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû
être bien satisfaits de votre prompt retour?--dit M. Lugarto à M. de
Rochegune avec une excessive affabilité;--vous me permettrez, je
l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.

--Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me
trouve rarement chez moi,--répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.

--Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,--reprit M.
Lugarto,--je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me
décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle
j'attache beaucoup de prix.

--Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez
beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un
pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir
_que mes amis_.

Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette
conversation.

M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur
quelqu'un, il dit à madame de Richeville:

--Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la
duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer
avec vous.

A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville
répondit d'une voix émue:

--Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures
vous me trouverez.

--Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la
duchesse,--dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant
à moi:

--Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un
infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle
princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car
chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion.
Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se
souvient pas seulement que vous êtes ici.

En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui
donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.

Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit
mouvement d'impatience.

Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui,
rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se
complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement
alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit
un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs
deux physionomies changea à l'instant.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire;
pour la première fois, je connus la jalousie.

Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au
cœur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.

Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement,
complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps
j'avais _l'habitude de cette souffrance_.

En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations...
Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.

Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une
terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.

Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran
s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un
air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que
m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.

--Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?--dit madame
de Richeville;--vous aurez la bonté de demander ma voiture.

--Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce
dernier;--je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas
complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de
Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.

--Je crois rester très-peu à Paris,--dit M. de Rochegune; mais je
n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins
l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde
cette faveur.

Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune
quittèrent la galerie.

--Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,--dis-je à M. de
Lancry.

--Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule
pour venir vous trouver.

M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils
échangeaient un regard d'intelligence.

La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité
craintive:

--Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au
moins!--Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes
côtés:--Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais
vraiment jalouse.

--Vous êtes bien bonne, madame, mais...

--Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,--me dit
Gontran.--Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous
chercher.

M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je
restai près de la princesse.

--Savez-vous me dit-elle très-gaiement,--que vous avez un mari charmant?
Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée
dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été
en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je
commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et
j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble
très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?

La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à
lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de
ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles
me portait un coup cruel.

Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet
amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière,
était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la
jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de
la légèreté du langage de la princesse.

Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa _vaillance_
une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur
sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon
isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à
l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on
comprendra peut-être mes ressentiments.

La princesse, étonnée de mon silence, me dit:

--Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?

Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de
la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour
Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai.
Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour
l'expression d'une douleur légitime et ingénue.

Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume
me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de
mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque
repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'_esprit_.

Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne
pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:

--Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.

--Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!--reprit
madame de Ksernika en riant aux éclats.--Est-ce que vous seriez jalouse,
par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait
très-piquant.

--Madame...

--Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en
serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous
ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez
donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous,
avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!

J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins,
habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour
m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.

Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit
d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à
cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse;
et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:

--Parlez-vous sérieusement, madame?

La princesse recommença de rire aux éclats.

--Comment, si je parle sérieusement!--reprit-elle;--vous me faites là
une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous
dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi
une rivale déclarée, prête à vous disputer ce cœur par tous les
moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête
à une adversaire redoutable!

Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de
sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était
mobile et changeante.

Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion,
je tâchai de prendre un air riant et léger.

--Mais, madame,--répondis-je,--savez-vous que vous risquez beaucoup en
entrant en lice contre moi?

--Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes
bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,--dit la
princesse avec un accent moqueur.

--Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est
que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...

--Comment cela, madame?--dit la princesse en me regardant avec
surprise;--votre réputation...

--Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de
toutes les sortes.

Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.

Je me hâtai de continuer.

--La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de
brillants et surtout par de _nombreux_ succès. Si dans notre lutte vous
triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup
votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce
sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre
dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous
l'aimez mieux, son bonheur...

La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:

--Vous êtes piquée, madame?

Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une
joie amère.

--Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.

Gontran revint avec M. Lugarto.

--Princesse,--dit M. de Lancry,--mesdames d'Aubeterre et M. de
Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un
souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec
madame de Lancry, moi et Lugarto?

--Sans doute, avec le plus grand plaisir,--reprit-elle.

--Voici ce qu'on propose encore,--ajouta M. de Lancry.--Il est bientôt
six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de
Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal
au Vaudeville.

--C'est à merveille!--répéta la princesse;--adopté à l'unanimité;
n'est-il pas vrai, madame de Lancry?

--Je me sens assez souffrante,--dis-je à Gontran,--pour vous prier de me
dispenser de ce plaisir.

--Y pensez-vous?--répondit M. de Lancry;--au contraire, cela vous
distraira.

--Arnal est ravissant d'abord,--ajouta M. Lugarto.

--Je vous en prie...--dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.

--Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,--dit la princesse;--faites le
tyran, ordonnez.

--Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,--répondit
Gontran en souriant,--pour que je ne suive pas le barbare conseil de la
princesse. Ainsi donc,--ajouta-t-il avec une emphase comique,--madame de
Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une
charmante soirée.

--Si vous l'exigez...--dis-je à Gontran.

--Sans doute, nous l'exigeons tous,--ajouta M. Lugarto.

--C'est convenu,--reprit Gontran.--Je vais aller prévenir Saint-Prix et
madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes
au Vaudeville et commander le souper chez Véry.

--Mais, j'y pense,--dit la princesse,--madame de Sérigny m'a amenée, et
je n'ai pas demandé mes gens!

--Rien de plus simple, princesse,--reprit M. Lugarto.--Lancry dispose de
sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi
qu'à madame de Lancry et à Gontran.

--C'est on ne peut mieux,--dit mon mari en offrant son bras à madame de
Ksernika.--Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.

M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était
impossible de le refuser malgré ma répugnance.

Il me dit tout bas:--Cela vous désole d'être parée de _mes_ fleurs,
d'accepter _mon_ bras, de venir dans _ma_ voiture. J'en suis désolé,
c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes
prévenances tournent pour vous en contrariétés?

Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et
gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses
trésors de fleurs et de verdure.

En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre,
j'avais la mort dans le cœur: ce contraste m'était insupportable. On
me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M.
Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour
lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement
avec cet homme.

Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec
lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes
lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes
dans l'embrasure d'une porte.

La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de
M. de Lugarto et lui dit:

--Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies
femmes.

--Voyons, de quoi s'agit-il?--demanda M. Lugarto.

--D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce
printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une
fête! ce serait délicieux.

--Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,--reprirent
quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.

M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité
choquante:

--Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne
quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...

Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je
remarquai quelques méchants sourires; mon cœur se serra, je ne
trouvai pas un mot.

--Lancry, répondez donc pour votre femme,--dit Lugarto à mon mari, qui
était devant nous;--je lui demande si elle veut que je donne des bals;
elle ne dit ni oui ni non.

--Donnez-les toujours,--dit Gontran;--je suis sûr que la discrétion
empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.

--Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je
donnerai quatre bals.

--Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre
magnifique jardin, ce sera ravissant!--dit madame de Sérigny.

--Peut-être bien...--répondit M. Lugarto.--Il faudra que je demande le
goût d'une personne de mes amies,--et il me jeta de nouveau un regard
expressif,--et en qui j'ai toute confiance.

--Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,--dirent
plusieurs femmes.

--Sans doute, quand je vous donne des bals,--répondit-il insolemment.

Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.



CHAPITRE VIII.

LE SOUPER.


J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé
à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la
meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour
le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.

La voiture de M. Lugarto avança.

--Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,--dit la
princesse.

--Ils sont assez chers pour être magnifiques,--dit Gontran;--l'attelage
lui coûte quinze mille francs.

Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames
d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.

D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si
violentes de cette journée de _fête_.

La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna
tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de
gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu
que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le
tenter.

Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai...
Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en
assistant aux _joies_ de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.

Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant
beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran
n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux
comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant
les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant
toujours.

Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de
charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du
vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à
celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation
pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: _Ne faites pas
à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît._

Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la
princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur
la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.

Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait
d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une
réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un
regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche
où j'étais appuyée.

Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de
Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer
monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit
tout bas avec impatience:

--Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez
dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du
dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par
le silence le plus dédaigneux.

--Gontran, je vous assure que je souffre...

Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.

--Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous
achever,--dit-il en haussant les épaules.

Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes
larmes.

Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant
bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je
rencontrai les siens...

Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de
bonté qu'il me jeta.

Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la
pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta
l'empreinte d'un désespoir terrible.

Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.

La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.

Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté
habituelle; il me dit:

--Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser
votre joli pied.

L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui
devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de
Saint-Prix.

Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement
beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans
un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.

Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais
goût pour s'attirer plusieurs fois quelques _chut_ énergiques, tant ses
éclats de rire étaient désordonnés.

Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je
causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.

Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre
situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.

Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M.
de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses
d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix.
J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second;
ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper
très au sérieux et me répondit à peine.

--Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous
méconnaissez vos amis,--me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu
que de moi;--mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes
préventions...

Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:

--J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir...
J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est
ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.

Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:

--Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car
ce matin vous avez été plus que poli pour lui.

--Tiens!... vous le défendez!--dit-il en attachant sur moi un regard
fixe.

--Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis;
c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble
cœur.

--Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto
avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère
contrainte.

Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une
dernière explication au sujet de cet homme.

De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque
machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes.
En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté
les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je
ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès
de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il
m'avait jeté à la dérobée.

Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour
ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...

       *       *       *       *       *

Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus
juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui
n'ait eu plus tard un cruel développement.



CHAPITRE IX.

EXPLICATION.


Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir.
Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans
une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de
paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près
d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.

M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me
persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations
que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des
fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour
la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui
accorda.

A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:

«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une
très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste
qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui
prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi
la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le
devant le monde.»

J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était
inébranlable, je me résignai.

Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de
Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation
lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine
quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une
place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir
cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en
parler à Gontran; je n'osai pas.

Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force
d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de
la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon
chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et
serein.

D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de
savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en
était rien.

Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité
douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il
me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents
qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il
ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et
léger.

En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du
désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant
m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse
influence de M. Lugarto.

Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et
dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais
me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule
était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un
sacrilége toute récrimination contre Gontran.

Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles
ou pour faire montre de sa résignation.

J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que
je ne pouvais songer à en tirer vanité.

Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon cœur. A
mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation
singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu
l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme
déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en
suppliant Gontran de me prendre en pitié.

Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:

--Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans
notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il
me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.

--Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours
cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que
l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris
possession. C'est une affaire terminée.

J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je
fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:

--Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de
pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche,
notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.

--Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et
sacré pour moi.

--Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de
revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations
de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé
heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement
embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient
que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut
pour vivre d'autres revenus que ceux-là.

Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours
cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de
lui répondre en pleurant:

--Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites,
était unique.

--C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse
sans doute?

--Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux
jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.

--Puisque l'occasion se présente,--reprit M. de Lancry après un long
silence,--j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous
profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous
vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il
doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme
deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, _à une chaumière et
à un cœur_; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces
joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage
une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté
réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le
monde.

--Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le
mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de
Dieu?»--Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait
impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le
cœur n'a point de part?...»

--Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors
j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne
foi.

--Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas
une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la
passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce
serait... toujours ma vie, mon bonheur...

--Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis.
Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut
que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme
la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que
vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....

--Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!

--Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair
dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est
que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi
je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des
idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidité, cette
indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.

--O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?--dis-je
en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sanglots.

--Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...

--Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scène.... Écoutez...
je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je
souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous
feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...

Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.

--Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est
sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous
me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les
enfants...--ajouta-t-il en haussant les épaules.

--Je n'attendais pas moins de votre cœur, mon ami. Vous m'encouragez,
votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos
paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre
Mathilde,--ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de
silence:--elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos
assiduités auprès d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous
occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.

--Sont-ce là tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?

--Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en
m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.

--Eh bien! voyons, parlez,--dit-il avec impatience.

--Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes
dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de
la voir.

--Voilà ce que vous me demandez: ah çà, vous êtes folle!

--Gontran!

--Comment!--s'écria-t-il courroucé,--je ne pourrai pas être convenable,
poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies!
comment! sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de
traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre
considération, que votre respect! mais vous perdez la tête!

--Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent.
Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la
mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure...
ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.

--Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?--s'écria-t-il de plus en plus
en colère;--suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous
tourmenter?

--Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce
que je vous demande.

--Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le
moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de cœur,
faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.

--Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.

--Écoutez-moi, Mathilde,--dit Gontran en se contraignant avec
peine,--j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne
faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai
déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à
recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira
de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura
rien...--vous m'entendez!--rien de changé dans nos relations avec la
princesse.

--Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le
monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera
toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon
Dieu! toujours elle!

--Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que
vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous
n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez
entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille
coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui
permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces
soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire
montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui
éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous
plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je
serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme,
ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne,
viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif
leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont
bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours
éviter un pareil rôle.

--Ainsi,--m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me
plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme
souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il
l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui
consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une
coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout
empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules,
Gontran... Ces réflexions d'un cœur ulcéré vous font pitié, n'est-ce
pas?

--Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour
l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à
ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à
vous dire _je veux_, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez
pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur
ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement
l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie,
qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.

--Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet
homme,--m'écriai-je;--et je vous dis qu'il est la seule cause de tous
mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon cœur ne me trompe pas:
il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore
les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien
des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits
l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons,
maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et
vous-même, au fond de votre cœur... vous me savez gré de cette
haine... vous la partagez!...

--Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je
m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?

--Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh!
d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas
de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine
malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination;
pourtant me méconnaîtriez-vous au point de croire que je ne puis tout
vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En
m'unissant à vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie à
venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis
courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon
amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me
trouveriez vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver.

--De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre
la tête!

--Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine:
c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a
surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?...
Vous avez été prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-être
avez-vous contracté envers lui des obligations?

--Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à
montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!...--s'écria M.
de Lancry en courroux.

--Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde,
vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y
paraître.

--Madame! madame!...--dit Gontran avec une rage contenue.

--Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel chagrin, plutôt que
de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme?
Pourquoi donc ne vous résigneriez-vous pas à passer pour l'ami de M.
Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer
peut-être à une partie du faste qui nous environne?

--Madame... madame... prenez garde!...

--Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous
avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous
croyez peut-être que moi-même je n'y renoncerais qu'avec peine: combien
vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le
moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a
duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de
cet homme! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré,
vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve
idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de
ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon cœur n'y prend
pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Oh!... par grâce,
écoutez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix
de sa vie entière... Gontran, c'est à genoux, à genoux que je vous en
supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à
l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous
manque.

Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les
yeux fixes, il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il
poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.

--Oh! je le vois... je le vois,--m'écriai-je presque avec joie,--je ne
me suis pas trompée: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets
l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, nous
soyons ruinés tout à fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie?
Mon Dieu! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle
l'aurait été elle-même en venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous
aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle
princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc
de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant
de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles,
si courageux...

Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère:

--En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien
faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que
celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous
m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont
pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto: il m'a rendu
autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services
d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous
ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens
indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre
jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que
je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez
bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie
comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...

Ce qui se passa en moi fut étrange, je fis rapidement ce raisonnement:

Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur à moi doit être
considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant
j'assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en
coûte, je ferai ce qu'il désire.

Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce
parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais
d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit
participa de ces résolutions désespérées que l'on prend avec la rapidité
de la pensée dans les dangers de mort.

--Je vous entends, Gontran,--lui dis-je,--je vous obéirai. Mes plaintes
vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous
occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous
trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse,
je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine
ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout
mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire.
Seulement,--ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,--il est une
grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le
moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me
reprochez; malgré moi... ma pensée se révolte à l'idée de recevoir
d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus
insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je
l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je
ferai ce que vous voudrez... Eh bien! êtes-vous content? me
pardonnez-vous l'impatience que je vous ai causée?--lui dis-je en
tachant de sourire à travers mes larmes.

--Pauvre Mathilde!--dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put
vaincre;--il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et
de bonté... J'ai peut-être eu tort?

--Non! non!--dis-je en l'interrompant,--ce qui me manque, voyez-vous,
c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison,
j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais
vos désirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas
perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement,
bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce
pas? si, malgré tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais
bien rarement... parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve
que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent,
n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?

Gontran me regarda avec étonnement, presque avec inquiétude; il me prit
vivement la main, il la trouva glacée.

En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution
désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me
manquait, c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.

Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée; j'eus une
sorte de douloureux vertige; le soir une fièvre ardente se déclara, et
durant quelques jours je fus gravement malade.



CHAPITRE X.

LE BILLET.


Je fus plusieurs jours très-souffrante, et pourtant, après notre
retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma
vie.

Gontran resta près de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes
pensées étaient mélancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce.
Quelquefois je me demandais à quoi bon la vie désormais. Je craignais
d'avoir épuisé toute la félicité que je pouvais espérer. Sincèrement,
sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la
mort m'eût paru presque belle.

Mon mari était redevenu affectueux, prévenant comme par le passé; il
regrettait le chagrin qu'il m'avait causé, il ne me quittait pas;
j'étais délivrée de la présence de M. Lugarto.

Mon bonheur était si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient causé
ma maladie. Je redoutais presque le rétablissement de ma santé, dans la
crainte de voir cesser les précieuses attentions de Gontran, car, à
mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.

Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une
rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec
une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai
assez gravement malade.

Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran
redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le
bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence,
que je renaissais bientôt à la vie; alors de nouveau je craignais de le
perdre.

Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont
je me promis bien de ne pas m'écarter; elle était en tout conforme à la
dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette
détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout
sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui
augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice
qu'on s'impose.

Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle
m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes
nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.

La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient;
mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas
venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car
elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.

Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de
Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu: non
que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de
Gontran, car un des symptômes de l'amour est un aveuglement complet;
mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais
plus en doute l'intérêt qu'elle me portait.

--Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes
nouvelles?--demandais-je à Blondeau.

--Non, madame... mais...

Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me
dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.

--Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez
peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)

--C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.

--S'agirait-il de M. de Lancry?--m'écriai-je.

--Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée
pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait
pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.

--Dis donc vite, alors...

--Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le
soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à
l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre
qu'il quittait la maison.

--Il est vrai,--dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un
nouveau domestique dont la figure m'avait frappée, car il ne me
semblait pas inconnu;--sais-tu pourquoi René s'en est allé?

--Pour retourner dans son pays, en Lorraine,--a-t-il dit.

--Et celui qui le remplace,--d'où sort-il?--Il était chez des Anglais,
il est au fait du service, il paraît très-bon homme et assez
intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous
allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait
à la porte de l'hôtel, et on me remit un billet où étaient écrits ces
mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.

«_Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui
vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai
appris que Mathilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses
nouvelles par vous._

«_Signé_ MORTAGNE.»

--Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis
à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette
voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause
de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas:

--Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des
nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...

--Elle est bien souffrante,--dis-je à cet inconnu.--Les médecins
craignent une mauvaise nuit.

--Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne s'informe
par moi, son ami, de l'état de madame de Lancry,--ajouta-t-il,--quand
vous saurez que dans l'intérêt de votre maîtresse le nom de M. de
Mortagne ne doit pas être prononcé chez elle.--Vous ne m'aviez pas
caché, madame,--ajouta Blondeau,--la scène cruelle de votre contrat de
mariage; il me parut très-simple que M. de Mortagne s'informât de vos
nouvelles par un moyen détourné, d'autant plus qu'il n'était pas alors à
Paris.

--Où est-il donc? dis-je à Blondeau.

--Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de
Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et
qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à
bien.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il
ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer
les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des
détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M.
de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une
grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Élysées, et
qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à
fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en
serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait
ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de
Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre
santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne
pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu'il avait aussi
songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé,
mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.

--Et pourquoi si dangereux?

--Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien
recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans
un cas grave, à écrire à M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre
qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.

--C'est étrange! dis-je à Blondeau.--Et qu'as-tu fait?

--Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de
votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de
revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet
inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un
mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus
sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie;
il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M.
de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu
m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse:

--Madame Blondeau,--c'est vous?

--Oui, monsieur,--lui dis-je.--Au nom du ciel, comment va-t-elle?
s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée.--Mieux, bien mieux,
dites-le à M. de Mortagne,--lui répondis-je;--je sors seulement depuis
hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit
mot.--Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne
inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et
j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie: «Mon Dieu!
mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra.»--Je retourne bien vite
auprès de madame,--dis-je à l'inconnu;--rassurez bien M. de
Mortagne.--Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas
longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.--Je revenais à la
maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des
cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps
pesant qui serait tombé.

--Tu m'effraies! Et ensuite?

--J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien
vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix
basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.

--Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.

--Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place
accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai
que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je
rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet
avait été retiré comme d'habitude.

--Eh bien?

--Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu
le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce
qui me donne des craintes...

--Mais dis donc!--m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.

--Ah! madame,--reprit-elle en joignant les mains,--jugez de mon effroi
lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.

-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?

--Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut
en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours
que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu
retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager
de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.

--Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre
d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?--dis-je à Blondeau.

--Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne
m'étais pas trompée.

--Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il
faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas,
demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis
cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai
tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste
mystère.

--Madame,--dit Blondeau en m'interrompant,--permettez-moi de vous faire
observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à
monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet
inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui
vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,--ajouta
cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de
larmes...--mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez
besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne
parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose,
d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier
peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir
s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après
tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore,
quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le
seul qui vous ait véritablement aimée?

Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran,
je me rendis aux observations de Blondeau.

Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon
mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait
toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran,
nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de
Mortagne.

J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour
but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous
ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait
mes craintes.

Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.

Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à
Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de
me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de
Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.



CHAPITRE XI.

L'ENTREVUE.


M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus
triste que d'habitude.

--Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,--me dit-il,--je me
suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une
commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait
très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.

--De qui voulez-vous parler, monsieur?

--De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement
Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre
maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses vœux pour
votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que
d'apprendre votre rétablissement.

--Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident
fâcheux?

--Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un
malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas
encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me
laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier
d'être son interprète auprès de vous.

Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M.
Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que
cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de
Paris.

--Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif
intérêt,--dis-je à M. de Rochegune,--et qui est aussi de vos amis, M. de
Mortagne.

--Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti
encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa
santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.

--Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?

--Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que
je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps
peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir
prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque
commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.

--Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de
votre extrême obligeance.

M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé.
Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa;
enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave,
solennel:

--Madame, me croyez-vous un honnête homme?

Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.

--Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,--lui dis-je,--et le hasard m'a
permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié.
Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été
témoin...

--Par grâce, madame,--dit M. de Rochegune en
m'interrompant,--permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop
d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me
croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre
confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus
peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.

--Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.

--Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement...
Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse
de cœur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne
connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la
démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible.
Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.

--Je vous écoute, monsieur.

M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure
douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement
altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son
émotion.

--Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir
votre main pour moi, madame.

--Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...

--Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous
intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire,
c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son
funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance
était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous.
Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de
Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père.
J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre
position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de
ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les
yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne
raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois
de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand
je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet;
vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la
résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en
songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la
pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme
impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a
toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai
toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous
étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous
m'inspiriez déjà.

--Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...

--A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous
apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite
de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la
tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de
projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en
Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout
tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire
à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par
quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans
les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu
pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à
votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de
remplacer M. de Mortagne auprès de vous.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de
Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule
influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre
tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec
elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses
regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un
langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.

--J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je
comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur
votre père.

--Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.--M. de Rochegune
garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme
et reprit:--En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui
nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui
méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais
réduit à faire des vœux stériles pour votre bonheur. Je voulus en
vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un
motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez
alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte
de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur
votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de
tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me
pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre
vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un
legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient
fait à mon cœur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je
m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et
jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques
personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la
moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle
de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de
répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de
Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à
corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter
à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès
de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant,
mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que
madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir
jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez
belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de
joie brilla dans son regard mourant.

--Excellent ami!--m'écriai-je.

--Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je
ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances
peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une
inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle
amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne
fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre
sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la
joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un
moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le
droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux
dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long
entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il
voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire,
madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier
une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de
Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris
partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles
foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté
avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en
route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque
de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira
tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un
mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à
Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à
un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis
cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi,
madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.

--Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que
madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?

M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le
plus sincère:

--Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.

--Veuillez continuer, monsieur,--dis-je à M. de Rochegune.

Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran
dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la
conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de
mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre
M. de Lancry.

M. de Rochegune continua:

--Vous le voyez, madame, par ce long préambule, depuis dix ans votre
sort n'a pas cessé d'occuper M. de Mortagne, mon père ou moi, tout ceci
à votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intérêt si vif, si
soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vérité utile,
quelque cruelle que soit cette vérité.

--Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... mais s'il s'agit de
quelque récrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger
cet entretien.

M. de Rochegune me regarda avec un étonnement presque douloureux.

--Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du
moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si
honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles
je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me
donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que
mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.

Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il
éveilla mes craintes au sujet de Gontran.

--Que venez-vous m'apprendre, monsieur?--m'écriai-je vivement.

Après un moment de silence, il me répondit:

--Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?

--Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami
de M. de Lancry.

--Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?

--Hélas! monsieur, je le sais.

--Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez
mademoiselle de Maran?

--Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle
de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.

--Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où
elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que
cet homme.

--Cela devait être,--dis-je en souriant avec amertume...--ma tante
m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.

--Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de
cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas
l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de
M. Lugarto!

--Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il
compté? et d'ailleurs que peut-il dire?

--Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit
vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus
fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve
en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin
il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai;
il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne;
il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que
cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre
mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!

Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne
l'avais pas entendu; il reprit:--Oui, madame... M. Lugarto dit que vous
l'aimez.

Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai
avec un éclat de rire sardonique:

--Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira
jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette
amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je
regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise
et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces
relations que j'abhorre interprétées de la sorte.

M. de Rochegune me regardait avec une expression de pitié douloureuse.

--Hélas! madame,--reprit-il après un assez long silence,--il m'en coûte
de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos,
mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de
Lancry, me font un devoir de vous éclairer.

--Ah! monsieur, parlez...

--Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la
pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez,
de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes
fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime;
vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous.
Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de
scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la
vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour
colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que
voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque
oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une
femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est
pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque
jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait
incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien
haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute
pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par
la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes
les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'œuvre de perfidie et
de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle
maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M.
de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que
trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika.
Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry
qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que
votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M.
Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut
s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites
pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un
dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas
que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au
regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme
que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre
mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...

--Vous hésitez, monsieur?--dis-je à M. de Rochegune en contenant mon
indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame
odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...--Continuez,
continuez, je suis préparée à tout entendre...

--Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le
moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...

--Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry,
voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M.
Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme,
qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.

--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes
mains...

--Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce
pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez
comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui
de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous,
sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans
écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur
les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale
habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez
accrédité ces abominables calomnies.

Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la
terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je
voyais toute l'étendue du mal.

Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu
contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans
doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.

Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir
qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille
circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux
relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à
l'esprit.

Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles
m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les
jugements du monde.

Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes
deux mains sans trouver une parole.

--Vous le voyez, madame,--me dit M. de Rochegune,--il fallait toute
l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de
Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux.
Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette
circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de
Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame,
de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces
bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de
M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle
violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le
mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui
ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours
vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes
de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même,
madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir,
je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous,
devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et
mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M.
de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré
son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle;
alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette
femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont
accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors,
madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien
forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre
généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.

--Oui... oui... vous avez raison!--m'écriai-je, ranimée par le noble
langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.--Oui, c'est une
inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez!
Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai
sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes
jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils
avaient fait complice, et qui sera leur juge!

--Bien! bien! madame. Alors moi je partirai plus tranquille, plus
rassuré sur l'avenir d'une personne à qui j'ai voué le plus inaltérable
dévouement...

--Ah! monsieur, vous êtes le digne, le noble ami de M. de
Mortagne!--m'écriai-je en tendant la main à M. de Rochegune.--Au nom de
M. de Lancry, au nom de notre gratitude éternelle, recevez l'assurance
d'une amitié non moins vive que la vôtre. Par cette courageuse
révélation, vous nous aurez sauvé de bien des malheurs. Jamais, oh
jamais! nous ne pourrons l'oublier.

M. de Rochegune prit respectueusement la main que je lui offrais, la
serra cordialement dans les siennes et me dit avec émotion:

--Par la mémoire sacrée de mon père, je prends ici l'engagement d'être
pour vous le frère... l'ami le plus dévoué... Le voulez-vous? Me
croyez-vous digne de cette amitié, madame?

--Elle nous honore trop tous deux pour que nous ne la contractions pas
avec joie et fierté,--lui dis-je.

On frappa à la porte.

Blondeau entra.

--Que voulez-vous? lui dis-je.

--Madame,--reprit-elle en regardant attentivement M. de Rochegune,--je
viens de recevoir une lettre qu'on me dit de remettre sans délai à M. le
marquis de Rochegune.

Elle me présenta une lettre, je la donnai à M. de Rochegune; il s'écria:

--Elle est de M. de Mortagne. Je lui avais laissé un mot chez moi dans
le cas où il arriverait, le prévenant que j'étais chez vous, madame...
Me permettez-vous de lire cette lettre? elle peut vous intéresser.

Je fis un signe de tête à M. de Rochegune; il ouvrit la lettre et la
lut.

--Madame,--me dit tout bas Blondeau en me montrant M. de Rochegune,--je
reconnais sa voix... c'est lui...

--Comment?

--C'est la personne qui venait savoir de vos nouvelles de la part de M.
de Mortagne.

--Que dis-tu?

--Aussi vrai que le bon Dieu est au ciel, c'est lui, madame; je suis
sûre de ne pas me tromper; c'est sa voix, vous dis-je.

Pendant que Blondeau me parlait, j'examinai les traits de M. de
Rochegune; ils prirent tout à coup l'expression d'une anxiété
profonde... Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

--Qu'avez-vous, monsieur? M. de Mortagne...

--Il faut que je le rejoigne à l'instant... madame... Nous allons
quitter Paris... pour quelque temps; il est sur la voie d'une abominable
machination,--me dit-il sans s'expliquer davantage.

--Et ce complot, qui menace-t-il?--m'écriai-je.

--Pouvez-vous me le demander, madame?... vous... vous!

--Et Gontran, et mon mari?

--M. de Mortagne vous recommande avant tout de ne pas le quitter; s'il
voyage, de voyager avec lui; mais avant tout et surtout, pour son salut
et pour le vôtre, de ne jamais vous séparer de lui un seul instant.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... et qui soupçonne-t-il? de quoi avons-nous
tant à craindre?

--Est-il besoin de vous le dire, madame? de M. Lugarto. L'immense
fortune de cet homme met à sa disposition des ressources inconnues; il
est aussi rusé que méchant. M. de Mortagne, pour contreminer ses
projets, s'est absenté ou a feint de s'absenter de Paris depuis quelque
temps.

--Mais, monsieur, vous me laissez dans une mortelle inquiétude!

--Voyez la lettre de M. de Mortagne; il m'écrit à la hâte et ne
m'instruit d'aucune particularité: tant que durera l'absence de madame
de Richeville, il ne pourra vous donner de ses nouvelles, car c'est
seulement par son entremise qu'il pourrait vous écrire. Il craint que
plusieurs de vos gens ne soient gagnés, et la moindre indiscrétion sur
ses desseins les ferait avorter; il est donc obligé d'agir dans l'ombre
et dans le silence... Adieu, madame, je m'en vais plus rassuré. Si M. de
Mortagne croit que je puisse vous assister dans la justification que
vous provoquerez, j'aurai l'honneur de venir vous en instruire, sinon
persistez dans le projet que je vous ai indiqué; lui seul peut couper le
mal dans sa racine et confondre les méchants... Mais, j'y songe, pour
remédier à mon absence, j'écrirai à M. de Lancry tout ce que je vous ai
dévoilé, l'autorisant à se servir de ma lettre. Adieu, madame. M. de
Mortagne me dit que chaque minute est comptée... Espoir et courage; vous
avez des ennemis bien acharnés.

--Mais nous comptons deux amis bien précieux,--dis-je à M. de
Rochegune.--Adieu, monsieur; vous entreprenez une noble tâche. Dieu vous
soutiendra.

M. de Rochegune sortit.

--C'est lui, madame, qui a été assailli, blessé, j'en suis sûre,--me dit
Blondeau.--Avez-vous remarqué combien il était pâle et la cicatrice que
ses cheveux cachaient à peine.

--Tu te trompes,--lui dis-je.

--Oh! madame, sa voix est trop douce pour que je ne la reconnaisse pas.

Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça M. le comte de Lugarto.

Blondeau sortit.

Je me trouvai seule avec cet homme.



CHAPITRE XII.

L'AVEU.


En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer;
mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon
indignation.

Il dut lire sur mon visage une partie des émotions violentes qui
m'agitaient et que je réprimais avec peine.

Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que
M. Lugarto prît la parole.

Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit
brusquement:

--Vous avez été très-malade; j'ai été bien inquiet de vous; cela m'a
fait une peine que vous ne sauriez croire.

--Je sais, monsieur, tout l'intérêt que vous me portez,--lui dis-je en
souriant avec amertume.

--Vous me haïssez donc toujours?

--Monsieur...

--Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?

--Je n'ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!

--Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous
êtes à Paris, j'ai toujours tâché de vous être agréable.

--Cette peine était inutile, monsieur.

--Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes
soins, à mes prévenances, que par le mépris.

--Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces
prévenances ne pouvaient m'agréer.

--Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce
donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme
accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?

Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable
duplicité de cet homme.

M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner
à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:

--Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je
suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter
contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi
qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que
je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout.
C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je
n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais
vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un
écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie...
j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain,
que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette
figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.

Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si
écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais,
rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:

--Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous
n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles
sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh
bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.

M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.

Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu; mon visage
resta impassible.

M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma
part, il parut très-surpris de mon calme, de mon silence.

--Oui, je vous aime à l'adoration,--reprit-il;--moi qui jusqu'ici n'ai
eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le
besoin de me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre
vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous
pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me répondez
pas! Est-ce que cela vous fâche?

--Continuez, monsieur, continuez.

--De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-être pas
capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous.
J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excès
peut-être; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection
bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je
l'avoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si
vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien
meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous
fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que
d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous
ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:--Voyez
donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir
cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!

Si je n'avais pas senti au brisement de mon cœur que je touchais à
une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement
autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa
fatuité cynique, dont le ridicule touchait à l'odieux, m'auraient fait
sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels pressentiments.

M. Lugarto m'épouvantait; il me semblait que, malgré sa grossière
audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir
le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains
avec frayeur:

--Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?

--Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je
ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour
l'avenir, accompagnées d'un peu de confiance pour le présent.
Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez
loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui
pourrait s'éveiller dans votre cœur en ma faveur. Voyons, avouez que
je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous
choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du véritable
amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard
partager sa passion... Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard
effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser
être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc...
au moins... Mathilde.

En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre
la main.

J'entendais ce langage ignoble et je croyais rêver; l'impudence de cet
homme m'était connue, et j'en vins presque à me demander si à mon insu
je n'avais pas mérité une pareille humiliation.

Je me crus fatalement punie de n'avoir pas assez témoigné à M. Lugarto
l'aversion qu'il m'inspirait.

Lorsqu'il voulut me prendre la main, la honte, le courroux, l'épouvante,
m'exaspérèrent, je me levai brusquement:

--Sortez, monsieur!--m'écriai-je,--sortez! Le dégoût et le mépris
arrivent quelquefois à ce point que l'âme se révolte malgré les efforts
que l'on fait pour se contenir; je vous dis de sortir, monsieur!

--Mais vous êtes donc sans pitié... sans cœur!...--s'écria M.
Lugarto.--Est-ce vous injurier que de vous aimer? car je vous aime, moi,
je vous jure que je vous aime. Si jusqu'ici je vous ai choquée,
contrariée, je vous en demande pardon, cela vient de ma mauvaise
éducation... Et puis, je n'ai pas été habitué à rencontrer souvent des
femmes comme vous... on m'a gâté... J'ai de mauvaises manières, je
l'avoue; d'un mot... d'un mot seulement un peu affectueux, vous auriez
pu me changer; il m'aurait été si doux de vous obéir! Et puis, je ne
savais que penser.... En vous voyant si indifférente à mes soins, je
croyais que vous n'en compreniez pas la signification; je ne savais
qu'imaginer pour vous faire entendre que c'était de l'amour. Quelquefois
j'étais tenté de m'éloigner, mais j'étais retenu malgré moi par le
charme qui vous entoure. Tenez... ayez non pas un peu d'intérêt, mais un
peu de pitié pour moi; donnez-moi un ordre, dites-moi de m'éloigner,
j'aurai la force de vous obéir: mais que je sache au moins que ce cruel
sacrifice me sera peut-être un jour compté. Répondez-moi... par grâce!
répondez-moi... Rien... rien... pas un mot... toujours ce regard de
haine, de mépris implacable! Ah! je suis bien malheureux!... et l'on
m'envie encore!--s'écria M. Lugarto.

Deux larmes feintes ou vraies roulèrent sur ses joues livides; il cacha
sa tête dans ses deux mains.

Si je n'avais pas été prévenue par M. de Rochegune des bruits odieux que
répandait cet homme, sans être aucunement touchée de sa douleur
apparente, j'y aurais cru peut-être. Je n'y vis qu'une insultante
hypocrisie: il me faisait horreur.

Je m'avançai vers la porte pour sortir.

M. Lugarto s'aperçut de mon mouvement, il se plaça devant cette porte.

J'eus peur.

Je revins précipitamment près de la cheminée afin de pouvoir sonner.

--Vous voulez donc me réduire au désespoir?--s'écria-t-il d'une voix
altérée en joignant ses deux mains d'un air suppliant.--Oh! dites,
dites-moi seulement que vous me laisserez essayer de vous plaire, que
vous me permettrez de tâcher de vaincre l'éloignement que je vous
inspire; cela, rien que cela?--Et il tomba à mes genoux.

Je sonnai précipitamment.

M. Lugarto se releva.

--Ah! c'est comme cela?--s'écria-t-il en devenant tout à coup livide de
rage;--rien ne vous fait, ni les prières, ni la tendresse, ni
l'humilité? Eh bien! j'emploierai d'autres moyens; c'est à genoux,
entendez-vous, femme orgueilleuse, c'est à genoux que vous me
supplierez d'avoir pitié de vous.

Il y avait tant de confiance, tant de méchanceté dans l'accent de cet
homme, que je frissonnai d'épouvante.

Un valet de chambre entra.

--Dites à mes gens de s'en aller, dit M. Lugarto avec le plus grand
sang-froid et avant que j'eusse pu prononcer une parole.

Rien ne paraissait plus simple que cet ordre. Le domestique sortit.

J'étais si stupéfaite que je n'osai pas le retenir.

M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.

Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla
convulsivement; ses lèvres décolorées se contractèrent par un
tressaillement nerveux.

Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxiété quelque révélation
horrible.

--Ah! vous voulez lutter avec moi! s'écria-t-il;--mais vous ne savez
donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai
maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne
savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son
impertinence à mon égard; vous ne savez pas que si je voulais...
entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul,
pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah! vous croyez que
lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain!
ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous
croyez que pendant que vous m'abreuviez de mépris et d'insultes, je ne
vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! J'aurais été
bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que
j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dans l'opinion
publique. Quoi que vous fassiez désormais, c'est une blessure incurable
faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte
éternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour
compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la
princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que
celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle: c'est un fait avéré
pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le
trompant avec moi... Maintenant, je vous défie de détruire ces bruits,
ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là,
toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant
mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je
suis blasé sur les succès trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on
dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante...
éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux!
vous en serez plus ravissante encore!

En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme
semblaient briller d'une férocité sauvage.

Depuis quelques moments je l'écoutais machinalement, comme si j'avais
été le jouet d'un rêve affreux; tout à coup j'entendis du bruit dans
l'appartement de mon mari.

C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.

Je joignis les mains en m'écriant:--Béni soyez-vous, mon Dieu!... le
voici.

M. Lugarto me regarda avec étonnement.

La porte s'ouvrit.

M. de Lancry parut.



CHAPITRE XIII.

LE DÉFI.


A l'aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de
m'écrier:

--Sauvez-moi!... sauvez-moi!...

Mes traits bouleversés frappèrent Gontran; il s'écria en regardant M.
Lugarto:

--Mathilde, qu'avez-vous? Au nom du ciel! qu'avez-vous?

M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry:

--Ah çà! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable! Elle est
capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.

--Vous êtes un infâme!--m'écriai-je;--je n'ai aucun ménagement à
garder... En dévoilant votre conduite à mon mari, je n'expose pas ses
jours; vous n'oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas
se battre avec vous.

--Vous entendez, mon cher, comme elle me traite,--dit M. Lugarto à M. de
Lancry;--avouez que j'ai un bon caractère.

--Trêve de plaisanterie, monsieur!--s'écria Gontran.--Je vois à
l'agitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu'elle est péniblement
émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que
vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, monsieur.

--Vous le prenez comme cela, mon cher? c'est différent,--dit M.
Lugarto;--n'en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre
chose... Que faites-vous ce soir?

--Vous l'entendez!--m'écriai-je,--cet homme vous dit d'oublier ce qu'il
appelle une folie! Il va vous demander votre main et vous trahir encore.
Non... non... mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme
confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous
dire: il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit démasqué; il
faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu'il répand
sur vous, sur moi; il faut que vous sachiez, qu'ici, tout à l'heure, il
m'a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie... il
ment... non... non... D'abord il a parlé de son amour en suppliant...
avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.

--Monsieur!--s'écria Gontran en devenant pourpre de colère et en jetant
un regard furieux à M. Lugarto.

--Écoutez-la donc jusqu'à la fin, mon cher; je vous répète qu'elle
s'indigne à tort, qu'elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.

--Et puis,--continuai-je,--lorsqu'il a vu le mépris, le dégoût qu'il
m'inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations
horribles... Le monde,--disait-il,--croyait que vous m'étiez infidèle,
Gontran; le monde,--disait-il encore,--croyait que je me vengeais de
votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, monsieur,
avez-vous dit cela?

M. Lugarto sourit et haussa les épaules.

--Monsieur Lugarto, prenez garde!--dit Gontran d'une voix sourde...--La
patience humaine a des bornes... et depuis longtemps... oh! bien
longtemps, je suis patient, voyez-vous.

M. Lugarto baissa les yeux et ne répondit rien. Fière de sa confusion,
espérant m'en délivrer à jamais après cette scène cruelle, je continuai:

--Mais cela n'est pas tout; il s'est joint à notre plus mortelle
ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que
vous, mon noble Gontran... vous subissiez sa présence tout en la
maudissant... que les soins qu'il me rendait étaient tolérés par vous.
Et savez-vous pourquoi? parce que notre fortune était compromise par vos
dettes, et que vous aviez eu recours à l'argent de cet homme.

Un moment je fus effrayée de l'expression de rage qui anima les traits
de Gontran.

Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras et lui dit d'une voix
foudroyante:

--Entendez-vous ce que dit ma femme, monsieur? l'entendez-vous?

--Enfin, mon Dieu! nous serons délivrés de ce démon!--m'écriai-je en
joignant les mains.

M. Lugarto était resté assis.

Lorsque Gontran s'approcha de lui, il ne fit pas un mouvement; il se
dégagea froidement de l'étreinte de Gontran, le regarda fixement et lui
dit avec un calme sardonique dont je fus attérée:

--Ah çà! mon cher, décidément vous êtes fou.

--Je vous dis, monsieur, que ces bruits que vous répandez sont
infâmes... et que je ne souffrirai pas...

--Vous ne souffrirez pas?--articula lentement M. Lugarto en riant d'un
rire sardonique.--Ah! ah!... ah! je le trouve charmant, ma parole
d'honneur; il ne souffrira pas! Ah çà! est-ce que par hasard vous vous
donnez les airs de me menacer, monsieur le vicomte de Lancry?

--Oui... oui... quoi qu'il puisse arriver, une fois au moins je...

--Quoi qu'il puisse arriver, vicomte?--s'écria M. Lugarto d'une voix
stridente, en interrompant mon mari.--Quoi qu'il puisse arriver...
Répétez donc cela.

Gontran était dans une angoisse inexprimable: son beau visage,
douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir;
mais on aurait dit qu'une mystérieuse influence empêchait l'explosion de
ces violents ressentiments.

Ils éclatèrent. M. de Lancry s'écria en frappant du pied:

--Eh bien! oui, oui! quoi qu'il puisse arriver, puisque vous me poussez
à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face
de tous; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez; l'un
de nous maintenant est de trop sur la terre: cette existence m'est
insupportable... Si ce n'était la crainte de vous causer une joie
infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m'est odieuse.

Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me
menaçaient d'un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis
défaillir.

--Vous ne m'insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous,--reprit
froidement M. Lugarto.--Comme l'a dit madame, je ne l'oserais pas
d'abord, et puis vous ne le daigneriez pas... Mais revenons à votre
_quoi qu'il arrive_. Est-ce un défi?..... hein..... vicomte? Voulez-vous
qu'à l'instant, devant madame, je dise...

--Arrêtez! oh! arrêtez! pas un mot de plus!--s'écria Gontran avec
effort;--par pitié... pas un mot!...

Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s'écriant d'une
voix étouffée:

--O mon Dieu!... mon Dieu!...

Je restai frappée de stupeur.

--Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et
intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai
l'air,--reprit M. Lugarto.--Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix
avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des
Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain
jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que
je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse,
elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous
tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend
suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,--me dites-vous,--«le monde
jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»--Eh! mon Dieu...
laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre
femme?--Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à
de vaines paroles.--«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est
contrariant,»--me direz-vous encore.--C'est possible... mais, vous le
savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du
monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le
monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais
comment... à Londres...

--Monsieur... oh! monsieur!...--s'écria Gontran d'un air suppliant.

M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.

--Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui
êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je
vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry,
vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en
m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne
compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons.
Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les
trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le
monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on
ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de
cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner
avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous
serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou
hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... JE LE
VEUX... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le
soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes
raisons à lui donner, j'en suis sûr.

Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les
yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.

M. Lugarto se leva et ajouta:--Dites donc un peu, mes bons amis, comme
c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus
jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de
printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la
fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est
après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt;
nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il
sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y
pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à
Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de
Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et
votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je
vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des
glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de
compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah
çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...

--Oui, monsieur...--dit Gontran à voix basse.

--Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi
donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je
pense.

--Madame de Lancry et moi... nous irons dîner chez vous,
monsieur...--répondit Gontran avec un effort désespéré.

M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.



CHAPITRE XIV.

EXPLICATION.


Après le départ de M. Lugarto, ni moi ni Gontran nous n'eûmes le courage
de dire un seul mot; je tombai dans un abîme de réflexions désolantes.

Il était donc vrai, un mystérieux, un terrible secret mettait M. de
Lancry dans la dépendance de M. Lugarto.

Pour la première fois, mon mari avait parlé de se tuer; cette horrible
pensée ne m'était jamais venue à l'esprit; je frémissais en songeant à
la résolution de Gontran.

J'avais ressenti au cœur un coup bien douloureux lorsqu'il s'était
écrié, en s'adressant à M. Lugarto:--_Sans la crainte de vous coûter une
joie infernale, je me serais déjà tué._

Hélas! et moi, il oubliait donc que je lui survivais?... Alors je me
reprochai amèrement d'être comptée pour si peu dans la vie de Gontran;
je me reprochai de l'avoir pour ainsi dire _mal aimé_.

Ce n'était pas une vaine humilité de cœur, c'était conscience. Sans
doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise,
passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments,
puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.

De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus
fervent et d'une profonde défiance de moi-même:--_L'on a toujours tort
de n'être pas aimée._

Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans
doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la
puissance de mon cœur à lui donner une irrécusable autorité.

Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.

Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette
magnifique abnégation de _soi_ qui constitue la passion, comprendront le
bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de
celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette
réhabilitation.

Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon
jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette
opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier
notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères
espérances.

Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de
n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût
appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.

En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un
crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas
su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous,
peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.

Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière
réflexion.

Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout
depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être
conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des
hommes.

Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous
gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient
si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous
devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.

M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.

Je m'approchai de lui toute tremblante.--Mon ami...--lui dis-je.

--Que voulez-vous encore?--s'écria-t-il brusquement et d'une voix
courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit,
et me jeta un regard qui me fit pâlir.

--Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont
conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite,
maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?

--Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles
aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!

--Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien?
Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous
aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit
sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais
non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois
pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un
affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques
banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés...
Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,--ajouta M. de Lancry avec
rage,--maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé
aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait
la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter,
et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et
avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.

--Moi!... moi!...

--Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je
le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser
brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités
vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il
devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car,
ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas...
Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à
vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne
deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si
vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout
cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa
vertu,--ajouta-t-il en souriant avec amertume;--il faut encore tâcher de
ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que
par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?

--Grand Dieu!... Gontran!

--Vous parliez d'obligations d'argent... je donnerais ma vie pour n'en
avoir pas d'autres... envers lui; car sachez-le donc, malheureuse femme,
il tient entre ses mains plus que ma vie... entendez-vous, plus que ma
vie... Maintenant, comprenez-vous?

--Je comprends, mon Dieu! je comprends... Pardonnez-moi, Gontran, soyez
bon; tout à l'heure, je me suis dit aussi que j'avais tort. Vous le
savez, avant ma maladie, j'ai pris la résolution de vous aimer pour
vous; cette résolution je la tiendrai toujours, mon ami... Notre
position est horrible... Ce secret, je ne vous le demande pas; non, non;
mais enfin que faut-il faire?

--Aller ce soir à ce dîner d'abord, puis à cette fête...

--Soit, nous irons... nous irons... Oh! vous verrez, j'aurai du courage.
Je parlerai à cet homme sans lui témoigner mon aversion. S'il le faut,
je lui sourirai. Le monde interprétera ma conduite comme il le voudra...
Peu m'importe, pourvu qu'aux yeux de Dieu et de vous, je n'aie pas à
rougir... Gontran, j'ai plus de résolution que vous ne le pensez.
Voyons, regardons notre position bien en face... Cet homme peut vous
perdre; je l'abhorre autant que je vous aime, Gontran; je pourrai bien,
je vous le promets, cacher l'horreur qu'il m'inspire... mais enfin s'il
persiste, si un jour il me dit... à moi... car cet homme ose tout:--Ce
secret qui peut perdre votre mari, je le dévoile, si vous ne m'aimez
pas?...

Gontran rougit d'indignation et s'écria:

--Je le tuerai... et me tuerai après!

--Cet homme avait donc raison... mon ami... un crime ou le suicide...
Allons... c'est bien... En tout cas vous ne mourrez pas seul. Voici donc
nos chances les plus terribles... Maintenant écoutez-moi... Ce matin M.
de Rochegune est venu me faire ses adieux; il a reçu ici une lettre de
M. de Mortagne. Ne prenez pas cet air courroucé, Gontran; notre position
est bien triste, et M. de Mortagne est peut-être notre seul ami. Il
sait, je ne sais comment... que M. de Lugarto a de funestes desseins sur
vous, sur moi. Il est parti, dit-il, de Paris pour les déjouer; il me
fait surtout recommander de ne jamais vous quitter si vous voyagiez.
Tout ceci est bien vague, sans doute; mais enfin il est toujours
consolant de penser que nous avons des amis qui veillent sur nous.

--Et M. de Mortagne aura bien à faire pour que j'oublie ses lâches
insultes!--s'écria Gontran.

--Ce qu'il faudra faire pour cela, mon ami, il le fera de grand cœur,
croyez-le.

--Mais au fait... il ne s'était pas trompé; il vous avait prévenue que
je vous rendrais très-malheureuse,--dit Gontran avec une irritation
continue,--vous devez reconnaître la justesse de ses prévisions.

--Mon ami,--dis-je en tâchant de sourire,--sans doute j'aime beaucoup M.
de Mortagne, mais je suis forcée, en cette occasion, de lui donner tort;
ce n'est pas vous, c'est cet homme implacable qui me rend si
malheureuse! Tant que vous avez été libre, ne m'avez-vous pas comblée de
toutes les félicités possibles? Avant mon mariage ne vous ai-je pas dû
de beaux jours tout rayonnants d'amour et d'espérances?

--Et ces espérances ont été bien trompées... n'est-ce pas?

--Gontran... vous savez bien qu'il n'en est rien. N'ai-je pas goûté un
bonheur idéal dans notre retraite de Chantilly? Qui est venu nous
arracher de cet éden? cet homme odieux! Son arrivée n'a-t-elle pas été
le signal de nos chagrins! Ne sais-je pas maintenant qu'en rendant des
soins à cette femme dont j'étais si jalouse, vous obéissiez encore à
l'influence de cet homme? N'avait-il pas besoin, pour ses affreux
projets, que vous eussiez l'air de m'être infidèle? Encore une fois,
Gontran, je ne vous accuse pas.

--Vous êtes pourtant, et toujours et malgré tout, une noble et
excellente créature,--me dit Gontran en me regardant d'un air
attendri.--Ah! maudit soit le jour où j'ai écouté les avis de mon oncle
et de votre tante!... Quelle vie je vous ai faite, malheureuse enfant!
Ah! c'est affreux! Tenez, j'ai quelquefois horreur de moi-même.

En disant ces mots, Gontran sortit violemment.

Le malheur donne quelquefois une grande décision de caractère.

Je résolus de suivre les ordres de Gontran, d'être affable pour M.
Lugarto. Maintenant que je ne suis plus sous le charme de l'amour que
m'inspirait M. de Lancry, ni sous l'impression de la terreur que
m'inspirait _son ami_, je puis à peine concevoir comment j'ai pu me
résigner à cette honteuse, à cette humiliante concession, après la scène
odieuse qui avait eu lieu le matin.

Mais alors je n'hésitai pas; avant tout il fallait surtout gagner du
temps. M. de Mortagne agissait de son côté: peut-être espérait-il
trouver le moyen d'arracher Gontran à l'influence de M. Lugarto.

Nous partîmes pour ce dîner, pour cette fête.

Il faisait un temps magnifique; je me rappelle une circonstance puérile,
mais bizarre.

Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter
quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme,
s'approcha et demanda l'aumône.

Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un
regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où
notre voiture repartit:--Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si
heureux!

Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme
pour protester contre cette accusation de bonheur.

Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une
jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce
luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de
douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les
chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle
nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur?
Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la
réalité!

Nous arrivâmes chez M. Lugarto.

Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte
d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les
lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.

Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les
magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au
milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes
dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente
demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de
noblesse et de grandeur.

Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait
annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage.
M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes
manières à son égard.

Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque
bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait
attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi
de la plus extrême prévenance.

Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé,
il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.

M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le
plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes
préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du
matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour
dont il n'était pas le maître.

--Hélas!--pensais-je en l'écoutant,--qui m'aurait dit, un jour, que
trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si
adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles
paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation?
Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si
grand, si pur!

Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa
voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon
supplice continua.

M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse:
il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes
de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.

J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je
n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière
dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent
sensiblement.

Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait;
quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto
fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je
crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que
plusieurs femmes me montraient avec dédain.

Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai
en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions
peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient
accablantes...

Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:

--Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de
nous... sortons de ce jardin...

--Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser
d'aller la saluer, ni vous non plus,--me dit M. Lugarto.

En effet, _Madame_ était venue à cette fête; elle entrait alors sous une
tente où l'on dansait.

Je repris un peu d'espoir. Lorsque j'avais été présentée à _Madame_,
après mon mariage, elle avait bien voulu m'accueillir avec cette grâce
touchante et cordiale qui n'appartenait qu'à elle.

--«C'est un trésor que mademoiselle de Maran; en vérité; vous êtes plus
heureux que vous ne le méritez, monsieur de Lancry,»--avait-elle dit à
Gontran d'un air moitié souriant, moitié sérieux.

Je pensais que _Madame_, en nous accueillant avec sa bonté accoutumée,
imposerait aux méchants propos du monde, et que, par habitude de cour,
toutes les personnes présentes modèleraient leur conduite envers nous
sur celle de _Madame_.

Je pris le bras de Gontran; nous nous approchâmes de S. A. R.

Mon cœur battait à se rompre.

En nous voyant venir, les personnes qui accompagnaient _Madame_
s'écartèrent de façon à laisser un assez grand espace vide entre nous et
la princesse.

Je vis avec frayeur la figure de _Madame_, d'une expression
ordinairement si bienveillante, se rembrunir tout à coup et devenir
hautaine et sévère.

Malgré son assurance, M. de Lancry tressaillit légèrement. A peine
avait-il salué _Madame_, que S. A. R., après avoir regardé mon mari avec
un mélange de dédain glacial et de fierté révoltée, comme si elle eût
été indignée que nous eussions osé nous présenter devant elle, nous
tourna le dos sans lui dire un mot.

M. de Lancry devint pâle de douleur et de rage. Il me fit tellement
pitié que j'eus la force de surmonter mes ressentiments. Je lui dis
d'une voix ferme:

--Mon ami, pardonnez à _Madame_. Elle, toujours si bonne, si généreuse,
aura été involontairement surprise par les calomnies du monde... Venez,
venez... Pas un mot de ceci à M. Lugarto; ne donnons pas ce nouveau
triomphe à sa méchanceté.

J'entraînai presque M. de Lancry.

Un grand nombre de personnes curieuses de voir _Madame_ l'avaient
suivie; nous pûmes cacher notre confusion dans la foule, et rejoindre M.
Lugarto et madame de Ksernika.

--Il me semble que madame la duchesse de Berri vous a parfaitement
accueillis,--dit M. Lugarto avec ironie à M. de Lancry.

--Oui... oui... fort bien,--dit Gontran en souriant d'un air contraint.

Je donnais le bras à Gontran; son cœur battait si vite, si
violemment, que j'en sentis les pulsations. Je vis qu'il se contenait à
peine.

--Je ne veux pas, mon cher, vous enlever plus longtemps à madame de
Ksernika,--dit M. Lugarto.

Je me pressai contre Gontran; il me dit à voix basse:--Un moment
encore... donnez-lui le bras... je vous en prie.

L'accent de sa voix me parut singulièrement altéré; il ajouta tout haut:

--Et moi, mon cher Lugarto, je ne veux pas vous enlever plus longtemps
non plus à madame de Lancry; nous nous entendons à merveille. Mais ne
devions-nous pas aller prendre des glaces chez Tortoni, ce soir?

--Sans doute,--répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne
vous aurais pas fait grâce de cette partie du _programme de notre
soirée_,--ajouta-t-il avec un sourire sardonique.

--Ni moi non plus, mon cher,--reprit Gontran.

J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout
Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion
de calomnies.

En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:

--Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la
manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des
personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté
par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos
avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, _la ville et la
cour_, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du
dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre
réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je
parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour
moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez
m'ôter tout pouvoir sur votre mari.

Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni.
A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier.
J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain
_Madame_ avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque
je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.

--Enfin,--dit Gontran,--le moment est venu...

Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son
visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y
assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de
lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup,
et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:

--Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...

Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs
hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je
ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit:

--Monsieur Lugarto, vous osez attaquer dans le monde la réputation de
madame de Lancry et faire entendre que je suis un mari complaisant,
parce que je vous ai certaines obligations; je vous dis ici bien haut
que vous êtes un infâme imposteur! Madame de Lancry vous a toujours
méprisé comme vous le méritez, et vous avez indignement abusé de
l'intimité qui existait entre nous pour donner une apparence à vos
lâches calomnies.

La première, la seule idée qui me vint, fut que cet homme allait perdre
Gontran et révéler le funeste secret qu'il possédait.

--Mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en fondant en larmes:

Deux ou trois femmes de ma société, que je ne connaissais cependant que
de vue, vinrent auprès de moi et m'entourèrent avec la plus touchante
sollicitude, tandis que plusieurs hommes s'interposaient entre Gontran
et M. Lugarto.

Ce dernier, sa première stupeur passée, redoubla d'impudence; je
l'entendis répondre à M. de Lancry avec l'apparence d'une dignité
contrainte et offensée:

--Je ne comprends pas, monsieur, le motif de vos reproches; je déclare
ici hautement que personne ne respecte plus profondément que moi madame
de Lancry, et j'ignore complétement les calomnies auxquelles vous faites
allusion. Quant aux obligations que vous pourriez avoir envers moi, je
ne sache pas que j'en aie dit un mot à personne... Votre attaque est si
violente, monsieur, votre accusation tellement grave, et surtout si
imprévue, car nous venons de passer la soirée ensemble, que je ne puis
l'attribuer qu'à une imagination passagère que je déplore sans me
l'expliquer.

--Misérable fourbe!--s'écria Gontran, mis hors de lui par la fausse
modération et par l'infernale perfidie de la réponse de M. Lugarto.

--Toutes les personnes ici présentes,--dit ce dernier,--comprendront, je
l'espère, dans quelle position nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre,
monsieur, et qu'il est des injures qu'on doit savoir tolérer.

--Et ceci, le tolérerez-vous?...--s'écria Gontran.

Et j'entendis le bruit d'un soufflet.

Il y eut un moment de tumulte, au-dessus duquel domina la voix de M.
Lugarto, qu'on entraînait, et qui s'écriait avec un accent de rage que
je n'oublierai jamais:

--Offense pour offense, monsieur, nous sommes quittes. Demain, tout
Paris saura comment je me venge!...


FIN DU TOME DEUXIÈME



MATHILDE

MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

TOME TROISIÈME.

PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.

1845



CHAPITRE PREMIER.

UNE VISITE.


Je passai une nuit terrible.

A peine M. de Lancry m'eut-il ramenée chez moi, que je tombai dans une
crise nerveuse qui m'ôta toute connaissance.

Je ne me souviens pas de ce qui se passa pendant les longues heures
qu'elle dura. Elle cessa vers les quatre heures de l'après-midi.

Ma pauvre Blondeau était assise à mon chevet et pleurait
silencieusement. Je portai les mains à mon front comme pour rassembler
mes souvenirs. En me rappelant la scène de la veille, je ne doutai pas
qu'un duel n'eût eu lieu.

Hélas! c'était encore la moindre de mes terreurs. Lugarto pouvait
perdre Gontran. Peut-être cet homme avait-il parlé?

--Où est M. de Lancry?--m'écriai-je.

Blondeau me regarda avec une sorte de tendresse compatissante, et me
dit:

--M. le vicomte est sorti ce matin, madame; puis il est rentré et
ressorti encore.

--Et sans être blessé?--m'écriai-je.

Blondeau parut très-étonnée.

--Sans être blessé, madame... pas le moins du monde... S'il l'eût été,
il n'aurait pas pu se mettre... en route.

--En route... que dis-tu?

--M. le vicomte, en rentrant ce matin, a donné l'ordre de préparer son
nécessaire de voyage, une ou deux malles; et il est parti, emmenant son
nouveau valet de chambre, et en laissant cette lettre pour vous, madame.

--Parti!... parti... sans moi. Et les avertissements de M. de
Mortagne!--m'écriai-je.--Il y a là quelque chose de bien fatal...

J'ouvris en hâte la lettre de Gontran.

En quelques lignes il m'apprenait qu'à la suite de la scène de la
veille, une rencontre avait eu lieu entre lui et M. Lugarto, que ce
dernier était légèrement blessé. Mon mari se voyait obligé, me
disait-il, de faire une absence de quelques jours seulement pour
terminer l'affaire importante que je savais! il regrettait beaucoup de
me laisser seule, mais je devais comprendre combien étaient graves et
décisives les démarches qu'il allait tenter.

--Et par quelle barrière est sorti M. de Lancry? Quelle route a-t-il
prise?--demandai-je à Blondeau. Car, désirant obéir aux recommandations
expresses de M. de Mortagne de ne jamais me séparer de Gontran, je
voulais le rejoindre.

--Je n'en sais rien, madame.

--Il faut envoyer à l'instant à la poste aux chevaux savoir quelle route
M. de Lancry a suivie; grâce à ces mêmes renseignements, pris de relais
en relais, je pourrai peut-être l'atteindre. Nous allons partir... à
l'instant... Tu m'accompagneras...

--Partir, madame, dans l'état où vous êtes? mais c'est impossible.

--Je te dis qu'il le faut... Tu ne sais pas combien cela est important.

--Comment faire alors, madame, pour savoir où es allé M. le vicomte? il
n'est parti ni dans sa voiture, ni en poste: il a fait venir un fiacre,
et y est monté avec son valet de chambre.

--Mon Dieu!... mon Dieu!--m'écriai-je avec désespoir.

Je ne comprenais rien au brusque départ de Gontran, je redoutais quelque
perfidie de M. Lugarto.

J'envoyai Blondeau s'informer si ce dernier était à Paris; on lui
répondit qu'il y était, que sa blessure avait assez de gravité, et qu'il
ne pouvait pas sortir de quelques jours.

J'étais en proie à une mortelle inquiétude. Je frémissais en songeant
que M. de Mortagne avait pour ainsi dire prévu cette absence de Gontran,
puisqu'il m'avait expressément recommandé de ne pas quitter M. de
Lancry.

En vain Blondeau interrogea ceux de nos gens qui avaient assisté au
départ de mon mari, je ne pus recueillir le moindre renseignement.

Je passai la fin de la journée et la nuit suivante dans d'inexprimables
angoisses. Je ne pouvais comprendre comment M. Lugarto n'avait pas
exécuté sa menace de perdre Gontran; peut-être l'avait-il fait:
peut-être mon mari, parti précipitamment pour échapper aux suites de
cette révélation, n'avait pas voulu m'effrayer.

Je ne savais qui interroger pour être éclairée à ce sujet.

Je me décidai à aller, quoi qu'il m'en coûtât, chez mademoiselle de
Maran. Elle, plus que personne, devait m'instruire de ce que je voulais
savoir, car elle recueillait avec empressement les bruits odieux qui
nous concernaient.

Je me disposais à me rendre chez ma tante, lorsqu'on l'annonça.

En toute autre circonstance, cette visite m'eût été odieuse. Je
remerciai presque le ciel de m'envoyer mademoiselle de Maran.

Pourtant, lorsque je vis l'air ironique et satisfait de ma tante, je
regrettai le vœu que j'avais formé.

--Eh bien!... eh!...--me dit-elle--qu'est-ce qu'il y a donc? Du trouble
dans votre ménage, chère petite? dans ce modèle des jolis ménages
commodes et faciles? On parle de tragédies... qui, j'en suis sûre... ne
sont que des comédies... heureusement.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à cette heure, je suis
horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la
scène cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de
Lancry et moi nous étions l'objet.

--Qu'est-ce que vous dites donc là, ma chère petite? vous croyez qu'elle
a été d'un bon effet, cette scène à Tortoni! Ah çà! est-ce que vous êtes
folle?

--Je crois, madame, que les honnêtes gens qui auront entendu M. de
Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus
l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si
personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera.

--Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouvé du
tout, votre mari! est-ce qu'on a été dupe de cette comédie-là?

--Une comédie! madame, une comédie!

--Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait répondre autrement
qu'il a fait à l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant
tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour
lui?... Ainsi, chère petite, vous avez la bonhomie de vous croire
blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura
proclamé votre innocence à la face du lustre de Tortoni? Mais le simple
savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un
croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je
trouve ce Lugarto bête comme une oie à l'endroit de sa titulature et de
_ses étoiles d'or en champ d'argent_; mais je dois avouer avec tout le
monde que, dans cette occasion-là, il s'est conduit avec toute sorte de
réserve, de mesure et une dignité non pareille... Est-ce que pour vos
beaux yeux il ne s'est pas laissé menacer, injurier, presque assommer
par votre mari, sans proférer une plainte, et au contraire en défendant
votre réputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres
de cynisme et de fatuité... auprès de ce pauvre Lugarto.

Je ne trouvais pas une parole à répondre à mademoiselle de Maran.
J'avais déjà une si triste expérience de la méchanceté du monde que je
ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pût
être interprétée ainsi que le disait ma tante.

Je laissai retomber avec accablement ma tête sur ma poitrine.

Mademoiselle de Maran, fière de son triomphe, continua avec une joie
cruelle.

--Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par là-dessus, le Lugarto
s'est très-bien conduit dans le duel; il a été blessé, l'honneur est
satisfait, comme l'on dit; sans compter qu'à la rigueur ce bel
archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser à Gontran de se battre
avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvénient de lui devoir
énormément d'argent. Or, entre nous, c'est une drôle de manière de payer
ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'épée... Mais, puisque
le Lugarto s'arrange de cette monnaie-là, tout est dit. Seulement cela
prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et même, depuis sa
blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidèle berger
les plus touchante du monde; je vous en avertis.

--Ainsi, madame... depuis cette scène, moi et M. de Lancry... nous
sommes tombés encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?--dis-je
avec un calme qui étonna mademoiselle de Maran;--et M. Lugarto inspire,
au contraire, le plus touchant intérêt?

--Vous parlez d'or, chère petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins;
aussi vous m'en voyez tout émue, toute bouleversée. Je venais
dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-être
(mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'étais désolée
d'avoir consenti à votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait
jamais attendu à cela de lui? Savez-vous qu'après tout ce Mortagne, avec
son cerveau fêlé, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins?
Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ôter
ce beau mari-là de la tête, pauvre petite! Eh! penser qu'après quatre
mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec un mari méprisé, ruiné,
infidèle! Tenez... c'est à fendre le cœur! Je sais bien que vous me
répondrez à ça que la conduite de votre infidèle vous a donné le droit
d'user de représailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agréments,
malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie de
tilulature; c'est égal, quand on me parle de votre goût pour lui, je me
révolte... je m'indigne...

--Vraiment, madame...

--Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! ça n'a pas
l'air de vous émouvoir du tout!

--Non, madame... vous le voyez... je suis très-calme... je suis touchée
même du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me
donner...

--Et vous avez bien raison d'en être touchée, mais je vous disais que,
lorsqu'on me parlait de votre goût pour ce Lugarto, je me révoltais, je
disais aux méchantes langues: Vous seriez furieusement interloqués, tous
tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le comment du goût du
cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette
jeune femme-là, voyez-vous, une manière d'abnégation courageuse, dans le
goût des femmes héroïques de l'antiquité, quelque chose comme une
mixture de Portia et de la mère des Gracques... Mais c'est vrai ce que
je vous dis là... A vous voir à cette heure si calme, est-ce qu'on
pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse
des femmes, et qu'à tort ou à raison votre réputation et la sienne sont
à jamais perdues? Ah çà, mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si
c'est à tort qu'on vous accuse, comme ça doit être affreux pour vous!

--Écoutez, madame,--dis-je à mademoiselle de Maran avec un sang-froid
qui la confondit,--vous êtes venue ici pour jouir de votre triomphe,
pour voir si vos prévisions s'étaient bien accomplies, si la jeune femme
était aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait été...
n'est-ce pas, madame?

--Allez toujours, je vous répondrai plus tard... C'est étonnant comme
vous êtes perspicace.

--Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais
d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous
m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.

--C'est étonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère petite.

--Regardez-moi bien en face, madame; écoutez bien l'accent de ma voix,
remarquez bien l'expression de mes traits... vous si pénétrante, vous
verrez si je mens.

--Au fait... au fait,--dit mademoiselle de Maran avec aigreur.

--Eh bien! madame, j'aime Gontran autant que je l'ai jamais aimé...
entendez-vous?... Je l'aime avec passion, je l'aime plus encore
qu'autrefois, car il est malheureux... Cet amour-là, c'est ma force,
c'est mon courage, c'est ma consolation; grâce à cet amour, je suis déjà
sortie, meurtrie peut-être, mais souriante, des luttes les plus
cruelles... Grâce à cet amour, enfin, je défie l'avenir d'un front calme
et serein.

Il y avait un tel accent de vérité dans mes paroles; mon visage, ranimé
par la puissance de mes convictions, était sans doute si radieux que
mademoiselle de Maran, ne pouvant cacher sa rage, s'écria:

--C'est qu'elle est capable de dire vrai! C'est qu'il y a pourtant des
femmes assez imbéciles pour s'ensorceler ainsi d'un homme! Les vilaines
stupides, on les assommerait à coups de bûche, qu'elles s'écrieraient
encore avec toutes sortes de voluptés langoureuses, comme les
convulsionnaires du diacre Pâris:--_O douceur charmante!... ô
ravissement ineffable!_

Puis, revenant involontairement à ses habitudes d'autrefois,
mademoiselle de Maran me serra violemment le bras, en s'écriant:

--Mais vous êtes donc aveugle, sotte ou folle?

La colère de ma tante me fit du bien; mon amour pour Gontran était
compris; il pouvait, il devait me consoler de tout, puisque mademoiselle
de Maran était si furieuse de me le voir ressentir.

--C'est à vous faire enfermer,--répéta ma tante.

--Je l'aime, madame, je ne puis vous dire autre chose.

--Elle me fera perdre la tête avec ses devises de mirliton sur tous les
tons: Je l'aime!!! je l'aime!!! je l'aime!!! Belle réponse! Vous
l'aimez, mais il vous a ruinée, mais il doit des sommes énormes à ce
Lugarto; mais, du moment où celui-ci en exigera le payement, vous serez
réduite à la misère.

--Je partagerai cette misère avec Gontran, madame...

--Mais il est déshonoré aux yeux du monde.

--Il ne l'est pas aux miens.

--Mais il vous méprise, mais il vous a laissé compromettre par ce
Lugarto.

--Gontran est sûr de mon amour.

--Il en est si sûr qu'il ne vous aime pas.

--Mais je l'aime, moi, madame.

Je ne sais avec quel accent je prononçai ces derniers mots, mais
mademoiselle de Maran frappa du pied et s'écria avec emportement:

--Il faut que l'enfer s'en mêle: cet amour a tourné en folie; elle est
maintenant incurable.

--Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une
sainte, une noble folie du moins que celle-là! Elle concentre toutes les
forces de mon esprit, toute la puissance de mon âme sur Gontran. Ce qui
n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si
pénible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul vœu: vous avez
raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment
exagéré aux dépens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle...
comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, adorés, enivrants, qui
viennent à chaque instant luire à mon esprit, me transporter dans un
monde idéal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai
passés près de lui, alors que j'étais si fière d'être belle et jeune,
parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beauté.

--Mais à cette heure il en est las et rassasié, de votre-beauté; quant à
votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps à
souffrir.

--Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beauté,
madame; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause
votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les
tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible supplice, celui de
me voir, malgré tout et à tout jamais heureuse, et par celui qui, selon
vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain
il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de
mon cœur ce trésor de souvenirs adorés dont je vivrais un siècle...
Quelque méprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra
pas faire que le passé n'ait pas été le passé, un passé éblouissant
comme un rêve de fée... un passé dans lequel je me réfugierai dès que le
présent deviendra sombre et obscur.

--Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher
petit passé!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas
pour votre argent qu'il vous a épousée? Vous auriez été laide et
méchante comme les sept péchés capitaux, qu'il vous aurait épousée tout
de même.

--Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouvée heureuse d'être à
la fois riche, belle et dévouée!--Mais c'est intolérable, mais c'est
l'acharnement dans la frénésie qu'un tel amour!--s'écria mademoiselle de
Maran hors d'elle-même.--Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien
qu'il meure, ce cher et bel adoré! Comment vous consolerez-vous alors?
Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! répondez à cela!

--Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai.
Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière et l'espérance...

Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'écria:

--Allons, c'est une gageure, un parti pris, un défi... dont je ne suis
pas dupe. Vous faites contre fortune bon cœur... vous êtes si
orgueilleuse!!... Vous crèveriez de désespoir et de rage... plutôt que
de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes
heureuse, très-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand
bien vous fasse... Je me sentais disposée à être pitoyable pour vos
chagrins, mais je vous trouve d'un tempérament si robuste à l'endroit
des peines de cœur que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû
charitablement vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre
bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel:
rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous
défende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons où
cette belle obstination vous conduira...

Mademoiselle de Maran partit furieuse...

J'étais radieuse de ma fermeté et de l'espèce de révélation que je
devais à la visite de mademoiselle de Maran.

Peut-être sans la violence de ses attaques n'aurais-je pas vu aussi
clair dans mon cœur. Jamais je n'aurais osé me proposer les questions
qu'elle m'avait faites.

Il est des suppositions si douloureuses ou si horribles que par instinct
l'esprit ne s'y arrête pas; mais une fois qu'elles sont admises, une
fois qu'on les a résolues, on est presque heureux de les avoir
soulevées.

La visite de mademoiselle de Maran eut donc un effet contraire à celui
qu'elle attendait.

Cette discussion m'éclaira davantage encore sur la profondeur de mon
dévouement pour M. de Lancry.

Avant j'aurais pu douter de moi, alors je n'en doutais plus: j'avais
envisagé sans pâlir les plus terribles chances que cette affection pût
subir...

Hélas! je n'avais que trop besoin de cette puissante conviction pour
résister aux nouveaux coups qui me menaçaient.



CHAPITRE II.

LA ROUTE


Un nouveau chagrin vint m'accabler.

Ma pauvre Blondeau tomba malade. Mon médecin parut étonné de cette
indisposition presque subite; sans être grave, elle tenait cette
excellente femme dans un état de torpeur et de somnolence étranges.

Mon inquiétude au sujet de Gontran augmentait de plus en plus.

Je ne savais à qui me confier; j'envoyai chez madame de Richeville. Elle
était encore en Anjou; l'on ne savait pas l'époque de son retour.

M. de Mortagne n'avait pas reparu à Paris depuis le jour où il avait
adressé chez moi une lettre à M. de Rochegune.

Avec quelle amertume je regrettai Ursule, ma seule amie! J'aurais pu
sinon lui demander ses conseils, du moins lui dire mes angoisses.

Elle m'écrivait souvent des lettres remplies de mélancolie et de
tristesse. Elle n'était pas heureuse: non que son mari manquât de soins,
de prévenances pour elle; mais _il ne la comprenait pas_. Elle se
plaignait de la vie monotone qu'elle menait et regrettait notre enfance.

Depuis mon entrée dans le monde, je n'avais pas contracté une amitié de
femme; tout en reconnaissant les généreuses qualités de madame de
Richeville, malgré moi, j'éprouvais toujours un sentiment vague de
jalousie... Elle aussi avait aimé Gontran!

Je me trouvais donc complétement isolée; j'étais entourée de gens
récemment entrés à mon service; presque toute ma maison s'était
renouvelée; la plus ancienne de mes deux femmes y était à peine entrée
depuis six semaines. L'indisposition de Blondeau me privait de la seule
personne amie que j'eusse alors auprès de moi.

Depuis près de trois jours j'ignorais le sort de Gontran.

Vers les cinq heures du soir, Fritz, le valet de chambre qu'il avait
emmené, arriva dans un de ces cabriolets qu'on trouve aux postes, et
m'apporta une lettre de mon mari.

Je fus stupéfaite des nouvelles qu'il m'apprit.

Gontran était souffrant; il m'attendait près de Chantilly, dans une
maison où devait me conduire l'homme qu'il me dépêchait.

M. de Lancry désirait qu'aussitôt sa lettre reçue je partisse en poste
avec Blondeau et Fritz pour venir le rejoindre.

«Il est très-important pour moi,--ajoutait M. de Lancry,--qu'on ignore
encore à Paris que vous êtes venue me retrouver. Vous direz donc à vos
gens de répondre aux personnes qui viendraient vous demander, que vous
êtes partie pour aller passer quelques jours chez madame Sécherin. Vous
écrirez aussi dans ce sens à mademoiselle de Maran, à mon oncle de
Versac, et aussi à la princesse Ksernika. _Je vous en prie_, Mathilde,
quelque répugnance que vous ayez à écrire à cette dernière personne,
l'important est qu'il soit bien constaté dans le monde que vous vous
rendez auprès d'Ursule, et non pas auprès de moi. Je vous expliquerai
tout ce mystère, qui heureusement ne doit pas durer. Vous pouvez avoir
une confiance absolue dans Fritz, que je vous envoie; il vous conduira
près de Chantilly: c'est là que je vous attends, bonne et chère
Mathilde. Courage! j'espère que de beaux jours nous sont encore
réservés.»

Je l'avoue, ma joie de revoir Gontran l'emporta peut-être sur
l'inquiétude que me causait sa santé.

Je donnai les ordres nécessaires pour partir à l'instant. Quoiqu'il me
répugnât d'interroger un de mes gens, je demandai à Fritz si M. de
Lancry était tombé malade pendant son voyage ou à son retour.

--Je ne puis répondre à madame la vicomtesse à ce sujet,--me dit-il.--En
arrivant de Paris, M. le vicomte m'a laissé près de Chantilly, dans la
maison où il attend madame; il en est parti seul, il y a trois jours; il
y est revenu seul ce matin. M. le vicomte semblait fatigué, souffrant;
il m'a ordonné de prendre un cabriolet à la poste et de venir chercher
madame.

Une folle espérance me passa par le cœur. Je pensai un moment que
Gontran m'avait trompée en annonçant la ruine de notre maisonnette,
qu'il me ménageait une surprise, et que c'était dans cette retraite que
nous devions nous réfugier pour échapper aux méchants bruits du monde.

J'avais tant de religion pour cette adorable phase de ma vie passée,
que, par un scrupule exagéré, je ne voulus pas, pour ainsi dire,
profaner mon espoir et mes souvenirs chéris en faisant à Fritz la
moindre question à ce sujet.

Ainsi que Gontran me l'avait recommandé, j'écrivis à mademoiselle de
Maran, à M. de Versac et à madame de Ksernika que j'allais passer
quelques jours à la campagne chez Ursule; je donnai chez moi l'ordre de
répondre dans le même sens aux personnes qui pourraient venir me voir.

J'étais fâchée de ne pouvoir emmener Blondeau, mais je ne songeai pas
même à lui parler de mon départ; malgré son état maladif, elle eût voulu
m'accompagner.

J'allai la voir dans sa chambre. Elle me reconnut à peine. Ses traits ne
semblaient pas altérés. Elle ne paraissait pas souffrir; elle était
seulement absorbée dans un engourdissement profond.

A six heures, je partis de Paris.

Celle de mes femmes qui me suivait avec le valet de chambre de M. de
Lancry était une fille assez triste et dont la physionomie me déplaisait
sans que je susse pourquoi.

On était à la fin de juin, le ciel était sombre, l'air lourd, la chaleur
étouffante, un orage menaçait.

Malgré la longueur du jour, vers les sept heures et demie, au moment où
je changeais de chevaux à Écouen, la nuit était presque complétement
venue. Le tonnerre commença de gronder dans le lointain, quelques
éclairs sillonnèrent l'horizon. L'atmosphère devint encore plus pesante.

A ce relais, il s'éleva un débat puéril entre mon domestique et les
postillons qui m'avaient conduite. Je ne signale ce fait, en apparence
si peu important, que parce qu'il eut plus tard une grave conséquence.

On avait jusqu'alors payé les guides à quatre francs, je crois, car
j'avais recommandé la plus grande vitesse; je ne sais pourquoi, à ce
relais, Fritz voulut payer à trois francs seulement. Le postillon vint
réclamer à la portière; j'ordonnai de lui donner ce qu'il demandait, en
ajoutant qu'avant toute chose je voulais aller très-vite, car j'étais
très-pressée d'arriver.

Le maître de poste, qui assistait à cette légère discussion, recommanda
aux postillons la plus grande attention lorsqu'ils arriveraient à la
descente de Luzarches, car la route était presque entièrement dépavée en
cet endroit par suite des réparations qu'on y faisait. Des lanternes,
d'ailleurs, signalaient ce danger.

Nous partîmes d'Écouen.

L'obscurité redoubla; quelques larges gouttes de pluie commencèrent à
tomber. Je craignais que le bruit de la foudre n'effarouchât les
chevaux, qu'un accident imprévu ne retardât mon arrivée près de
Gontran.

Du reste, je contemplais avec un calme mélancolique ces signes
précurseurs de l'orage.

Hélas! ces grands phénomènes de la nature, si imposants, si terribles
qu'ils soient, sont bien moins effrayants que ces sourdes et lâches
méchancetés qui bourdonnent autour de nous. Il y a tant de majesté dans
cette commotion des éléments, que l'âme s'élève au-dessus de la peur et
ne songe qu'à religieusement admirer la magnificence de cette lutte.

Ces pensées me donnèrent de nouvelles forces, d'ailleurs j'allais
retrouver M. de Lancry; il n'était que souffrant, me disait-il; je
comptais sur mes soins, sur le repos, pour le guérir.

J'avais fini par me persuader qu'il m'attendait, soit dans notre
ancienne demeure, soit dans une nouvelle maison, et que nous devions
vivre ainsi quelque temps dans l'isolement.

Je regardais cet événement si désiré comme la récompense de mon
dévouement pour Gontran; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée.
J'avais une telle confiance dans la force de mes sentiments, que je ne
doutais plus du bonheur de mon mari, désormais livré à la seule
influence de mon amour.

Peu de temps avant que d'arriver à la descente de Luzarches, qu'on avait
signalée comme dangereux, ma voiture s'arrêta un moment au haut d'une
côte que nous venions de gravir, il fallait enrayer.

J'entendis d'abord dans le lointain le bruit du galop d'un cheval qui se
rapprochait de plus en plus. Je me penchai machinalement à la portière;
peu d'instants après, un cavalier, accourant à toute bride, s'écria
d'une voix haletante en s'adressant à Fritz:

--Vous êtes poursuivis; ils sont si pressés qu'ils ont doublé la poste
d'Écouen... Je n'ai pas un quart d'heure d'avance sur eux; ils montent
la côte; je vais là-bas prévenir que...

Je ne pus entendre le reste de sa phrase; il poursuivit sa route à bride
abattue...

Saisie d'effroi, ma première pensée fut qu'il s'agissait de M. Lugarto.

--Qui nous poursuit? Quel est cet homme?--m'écriai-je.

Fritz hésita un moment et me répondit:

--C'est un homme à qui M. le vicomte m'avait fait porter une lettre en
même temps que je venais chercher madame... Sans doute il agit d'après
les ordres qu'il a reçus de M. le vicomte, en accourant prévenir madame
qu'on nous poursuit.

--Mais qui nous poursuit? mon Dieu!

--Je ne saurais le dire à madame,--répondit Fritz d'un air inquiet, en
se baissant pour écouter.

En effet, pendant un de ces moments de profond silence qui coupent
parfois le fracas de l'orage, nous entendîmes le bruit encore éloigné
d'une voiture; malgré l'escarpement de la côte, elle s'approchait assez
vite...

--Les voilà... les voilà...--dit Fritz presque avec frayeur.

Tout me fut expliqué. Sans doute Gontran, dans la crainte que M. Lugarto
ne découvrît sa retraite ou ne fût instruit de mon départ, avait
ordonné à un homme sûr d'observer ses démarches. Cet homme avait vu
partir M. Lugarto, il allait prévenir M. de Lancry que sa retraite était
découverte, et m'avertissait en passant.

--Mon Dieu! que faire?... que faire?...--m'écriai-je.

Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.

Elle arriva au haut de la côte; n'ayant plus qu'à descendre, elle allait
nous rejoindre.

--Que madame la vicomtesse n'ait pas peur,--me dit tout à coup
Fritz.--J'ai un moyen... Postillon, attention à tes chevaux, et ventre à
terre sans enrayer, tu t'arrêteras après avoir passé l'endroit dépavé où
on a mis ces lanternes qu'on voit là-bas....

A peine Fritz avait-il parlé que la voiture partit avec une vitesse
effrayante.

Elle ne roulait pas, elle bondissait sur cette descente rapide.

Il fallut aux postillons une adresse merveilleuse pour traverser la
saine partie de la route, sorte d'étroit passage pratiqué à travers
d'énormes monceaux de pavés, et seulement éclairé par trois lanternes
posées sur des pieux.

Cet obstacle franchi, nous nous arrêtâmes.

Je regardai par le carreau du fond de la voiture. Fritz sauta de son
siége, courut aux lanternes et les éteignit.

Les postillons, tournant le dos à la partie de la route qu'ils venaient
de dépasser et que la voiture leur cachait, ne purent s'apercevoir de
l'action de Fritz.

Je compris son dessein.

La nuit était si noire que les personnes qui nous poursuivaient,
ignorant le danger, puisqu'elles n'avaient pas relayé à Écouen, devaient
arriver aveuglément sur cette masse de grès et s'y briser.

Nous avions descendu cette côte avec tant de rapidité, que l'autre
voiture apparaissait à peine à son sommet lorsque Fritz s'écria:

--Marche! postillon... Dix francs de guides si vous montez la route au
galop!

Malgré cette recommandation, les chevaux, essoufflés par cette course
désordonnée, gravirent lentement le rude versant qui succédait à la
descente.

Dans un état d'angoisse inexprimable, je regardais toujours à travers le
carreau du fond de la voiture.

Fritz resta sur le marchepied de son siége pour juger du résultat de sa
ruse.

La nuit continuait d'être si profonde qu'on ne distinguait pas la
voiture qui nous poursuivait; on ne voyait que deux points lumineux (ses
lanternes) qui approchaient, qui descendaient avec une effrayante
vitesse sur cette pente presque à pic.

A la lueur d'un éclair, je vis parfaitement une voiture attelée de deux
chevaux blancs... lancés avec impétuosité...

Puis tout retomba dans l'ombre...

Une idée terrible me vint: si les malheureux qui couraient à une perte
certaine n'étaient pas ceux qui nous poursuivaient!...

Machinalement je jetai mes deux mains en avant et je
m'écriai:--Arrêtez!!

Un nouvel éclair me montra la voiture, entraînée par son irrésistible
élan...

Elle était à peine à vingt pas de la masse de grès, sur laquelle elle
devait inévitablement se briser...

Que devins-je, mon Dieu! lorsque je crus reconnaître la forme
particulière d'une sorte de briskha appartenant à M. de Mortagne, et
dans lequel il était arrivé d'Italie chez ma tante le jour de la
signature de mon contrat de mariage! Gontran m'avait parlé souvent de la
construction commode quoique bizarre de cette voiture.

En voyant les deux points lumineux qui la signalaient disparaître tout à
coup... je poussai un cri déchirant, je mis ma main sur mes yeux...
comme si j'avais assisté à l'effroyable catastrophe que je redoutais.

A ce moment, nos chevaux, arrivant au haut de la côte que nous avions
gravie, trouvèrent un terrain plat et repartirent avec une nouvelle
impétuosité.

En vain j'appelai les postillons, le bruit étourdissant des roues
couvrait ma voix, ils ne m'entendirent pas; je me rejetai dans le fond
de la voiture avec désespoir...

Peu à peu, craignant de m'appesantir sur cette idée que M. de Mortagne
était peut-être victime d'un épouvantable accident, je voulus me
persuader, je me persuadai que je m'étais trompée.

D'ailleurs, il n'existait peut-être pas que cette seule voiture d'une
forme particulière; M. de Mortagne pouvait l'avoir vendue et M. Lugarto
l'avoir achetée; ainsi je calmai ou plutôt j'étourdis ma terreur... Je
m'efforçai de croire que ce dernier nous poursuivait et qu'une punition
toute providentielle frappait l'homme qui nous avait tant fait de mal.
Enfin j'allais voir Gontran. Cet espoir seul me rassurait; M. de Lancry,
prévenu par le messager qui nous avait dépassés, éclaircirait mes doutes
à ce sujet.

Après avoir couru une demi-heure environ sur la grande route, je
m'aperçus bientôt que nous quittions le pavé et que nous nous engagions
dans un chemin de traverse.

La nuit était si obscure que je ne pus voir si nous entrions ou non dans
la forêt.

Après avoir ainsi marché quelque temps, nous nous arrêtâmes tout à coup.
L'orage durait toujours.

Je vis une maison de triste apparence dont tous les volets étaient
fermés.

Fritz descendit du siége, frappa, la porte s'ouvrit...

Mon cœur battait à se rompre en songeant que j'allais revoir Gontran.

J'entrai vivement dans cette maison pendant que mes gens s'occupaient de
décharger la voiture.

Une femme âgée, que je ne connaissais pas, me pria d'entrer dans un
petit salon au rez-de-chaussée.

--Où est M. de Lancry?--m'écriai-je.

--M. le vicomte a laissé cette lettre pour madame...

--M. de Lancry n'est donc pas ici? mon Dieu!

--M. le vicomte ne doit revenir que demain soir, ainsi qu'il a dû sans
doute l'écrire à madame dans cette lettre.

Très-inquiète de l'absence de M. de Lancry, je pris la lettre que
m'offrait cette femme; j'y lus ces mots:

«Ne vous tourmentez pas, ma chère Mathilde, je pars à l'instant pour
profiter d'une très-heureuse circonstance qui me met à même de _tout
terminer_, et de pouvoir désormais ne penser qu'à votre bonheur.
Courage! ma tendre et généreuse amie, nos mauvais jours sont finis...
Attendez-moi, demain soir au plus tard je reviendrai; si la maison vous
plaît, nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions aller nous établir
à votre château de Maran. Adieu! consolation, espoir de ma vie,
pardonnez-moi les chagrins que je vous ai causés, et aimez-moi un peu.»

Quoique ce nouveau départ me contrariât beaucoup, je m'y résignai sans
trop de chagrin, en songeant que le lendemain je reverrais M. de Lancry.
D'ailleurs quelle joie pour moi! Gontran réalisait mes secrètes
espérances, il me promenait de vivre seul avec moi dans cette retraite.

J'étais depuis quelque temps témoin d'événements si mystérieux que je ne
pouvais m'étonner de cette nouvelle et soudaine absence.

--N'est-il pas venu dans la soirée un homme à cheval apporter à M. de
Lancry des nouvelles très-pressées?--demandai-je à cette femme.

--Non, madame, je n'ai vu personne.

--Appelez Fritz à l'instant,--lui dis-je au comble de l'étonnement.

--M. le vicomte a donné ordre à Fritz de reconduire la voiture à
Chantilly avec les chevaux, madame, car il n'y a pas de place ici pour
la remiser; il est déjà parti, il n'est pas seulement entré dans la
maison.

--Comment! ce soir, un homme à cheval n'est pas arrivé de Paris?

--Non, madame.

Qu'était devenu ce messager? que voulait-il apprendre à M. de Lancry?

Je commençais à être inquiète de me trouver dans cette maison isolée,
avec des gens que je ne connaissais pas.

Je regrettais surtout de n'avoir pas Blondeau avec moi. Était-ce M.
Lugarto qui me poursuivait? En admettant cette hypothèse, j'étais à peu
près rassurée; sa voiture devait s'être brisée au milieu de la route, et
il ne pouvait continuer son chemin; mais si je m'étais trompée? mais si
à sa place M. de Mortagne...

Cette pensée était affreuse, je ne voulus pas m'y appesantir.

La femme qui m'avait reçue me demanda si je voulais qu'elle me servît à
souper. J'étais partie de Paris sans dîner... La fatigue m'accablait, je
me décidai à manger pour reprendre mes forces.

Cette femme sortit.

Le salon où je me trouvais était meublé avec élégance, tendu de rouge et
éclairé par de nombreuses bougies placées dans des candélabres dorés.

Je reconnus le goût de Gontran à certains détails; je n'osais croire
encore que pendant longtemps peut-être j'habiterais cette demeure avec
M. de Lancry.

Bientôt la femme qui m'avait ouvert m'apporta une petite table servie
avec recherche, en me disant que M. de Lancry avait lui-même commandé le
souper.

Je fus sensible à cette attention de Gontran, je renvoyai cette femme
pour être seule et songer librement aux événements de la journée.

Après avoir pris quelques cuillerées de potage, mangé un blanc de poulet
et bu deux ou trois verres d'eau rougie d'un peu de vin de Bordeaux, car
j'avais une soif ardente (on verra pourquoi j'insiste sur ces puérils
détails), je repoussai la table et je rapprochai mon fauteuil de la
cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de feu dans l'âtre.

L'orage grondait toujours sourdement, un vent violent s'était élevé,
l'on entendait ses longs et tristes gémissements. Au bout de quelque
temps, je cédai à une violente fatigue morale et physique, mes paupières
s'appesantirent malgré moi; ne voulant pas encore céder au sommeil, je
me levai brusquement, je fis quelques pas, et je m'approchai par hasard
d'une porte qui devait communiquer dans une pièce voisine.

Fut-ce le vent ou un effet de mon imagination, il me sembla entendre un
profond et douloureux soupir derrière cette porte.

Je me reculai vivement, j'eus peur.

Il me vint un vague pressentiment de quelque malheur.

Je vis un cordon de sonnette à l'un des côtés de la cheminée; j'y
courus, je l'agitai violemment...

Personne ne vint.

Je sonnai de nouveau et plus fort... personne ne vint.

Une troisième épreuve fut aussi vaine.

Épouvantée du silence de mort qui régnait dans cette maison, je me jetai
dans un fauteuil, en cachant ma figure dans mes mains.

Alors il me parut qu'un engourdissement invincible me clouait à ma
place, je sentais mes jambes alourdies, je crus qu'un sommeil
irrésistible me gagnait.

Craignant de m'endormir, voulant absolument trouver ma femme de chambre,
ou la personne qui m'avait servie, je surmontai ma frayeur, je pris une
bougie sur la table et je m'avançai résolument vers la porte qui donnait
sur l'antichambre.

Je mettais la main au bouton de la serrure lorsque je le sentis remuer
avec un bruit sec et redoublé.

On fermait du dehors la porte à deux tours.

Dans ma subite épouvante, je secouai cette porte: impossible de
l'ouvrir...

Frappée de stupeur, commençant alors à entrevoir vaguement les plus
horribles machinations, j'allai à la fenêtre; je l'ouvris, les volets
étaient aussi barrés en dehors...

Éperdue, je courus à la porte derrière laquelle j'avais cru entendre un
gémissement.

A cette porte apparut M. Lugarto.



CHAPITRE III.

RÉVÉLATIONS.


M. Lugarto était très-pâle; sa figure avait une expression d'infernale
méchanceté que je ne lui avais pas encore vue.

--Ceux qui habitent cette maison me sont dévoués. Toutes ses issues sont
fermées; il n'y a pas de puissance humaine qui puisse avant demain vous
enlever d'ici.

Tels furent les premiers mots de cet homme.

Frappée de stupeur, je le regardais d'un air égaré sans pouvoir lui
répondre.

Tout à coup, me réfugiant auprès d'une des fenêtres, je m'écriai:

--Ne m'approchez pas!... ne m'approchez pas!...

Il haussa les épaules, s'assit dans un fauteuil, et me dit:

--Causons... J'ai beaucoup de choses à vous apprendre.--Il tira de sa
poche un portefeuille, qu'il posa sur une table.--Asseyez-vous
donc,--ajouta-t-il,--car ce sera long, et vous devez être fatiguée.

--Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!--m'écriai-je en tombant à
genoux sur un fauteuil, et j'adressai au ciel une prière fervente.

M. Lugarto feuilleta son portefeuille, y prit quelques papiers, et me
dit en me les montrant:

--Voici qui va bien vous étonner... Mais procédons par ordre.

Encouragée par la pieuse invocation que je venais d'adresser à Dieu, je
me relevai, je restai debout, je jetai un regard assuré sur M. Lugarto,
et je lui dis:

--Il y a un Dieu au ciel et j'ai des amis sur cette terre.

--Sans doute; moi d'abord... Mais... si vous comptez aussi sur M. de
Mortagne, vous avez tort; sa voiture s'est brisée à la descente de
Luzarches. Il est resté sur la place, à demi mort.

--Il était donc vrai!... cette voiture qui nous poursuivait...

--C'était la sienne... Oh! Fritz est un homme précieux... Je savais bien
ce que je faisais en ordonnant à votre mari de le prendre...

Un moment atterrée par cette fatale nouvelle, je repris bientôt espoir
en pensant que M. Lugarto ne pouvait être instruit du sort de M. de
Mortagne.

--Vous mentez, monsieur,--m'écriai-je.--En admettant ce funeste
événement, vous n'avez pu avoir aucun détail sur l'état de M. de
Mortagne; Fritz ne m'a pas quittée.

--Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné
l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre
départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être
militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes.
Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de
vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir
Fritz, et moi ensuite; l'autre _suivant_ est resté à quelque distance de
la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de
votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié
mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart
d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas
éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à
espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter,
c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes
coudées franches.

Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne
pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui
me privait du secours que la Providence m'envoyait.

--Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,--reprit M. Lugarto,--lui
et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis
deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois
projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu
des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a
quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci
venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des
nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.

--C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un
assassinat!...

--Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup
de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde
d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme
savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu
expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction
à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait
se taire. J'y avais bien compté.

--Aussi lâche que traître et cruel!--dis-je en joignant les mains avec
horreur.

--Lâche, non; _nerveux_, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de
tenir essentiellement à la vie.--C'est tout simple... je vous aime... et
vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous
paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon
pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans
contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de
lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous
expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop
respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze
heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un
sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma
puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique
infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes
d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.

Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce
d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au
sommeil et à la fatigue.

--Ayez pitié de moi...--m'écriai-je en tombant à genoux.--Cela est
horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...

M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit:

--Mais, madame, qu'avez-vous? que voulez-vous? que me reprochez-vous? En
vérité... c'est incroyable... Je suis là, bien tranquille dans mon
fauteuil, très-loin de vous, vous contemplant avec le plus profond
respect, et, à vous voir ainsi suppliante, effarouchée, on dirait que je
me conduis en Tarquin... Allons donc! belle Lucrèce, vous n'êtes pas
juste... Savez-vous au moins que, si j'étais fat, je croirais que vous
me reprochez ma réserve... pour provoquer mon audace...

J'interrogeai pour ainsi dire mes sensations avec une terrible anxiété;
je portai mes mains à mon front: il était brûlant; ma tête me sembla
pesante, mes paupières étaient alourdies.

A chacune de ces fatales découvertes je frissonnais d'épouvante; j'étais
à genoux, je voulus me relever: je sentis mes genoux fléchir sous moi.

--Mais cela n'est pas du sommeil!--m'écriai-je désespérée. Non, c'est
une agonie... une vivante agonie... Mais c'est affreux! Oh! mon Dieu!
mon Dieu! Est-ce une illusion?... Mais, encore une fois... non... non...
Je sens mes forces faiblir... un nuage s'étend devant mes yeux... Dieu
du ciel! Dieu vengeur! ne viendrez-vous donc pas à mon secours?...

Hélas! soit que mon imagination, frappée par le révélation de M.
Lugarto, hâtât les effets du narcotique que j'avais pris, soit qu'il
agît naturellement, j'éprouvais une sorte de langueur, d'accablement
invincibles... Malgré moi je tombai assise dans un fauteuil, auprès de
la table où avait été servi ce funeste souper.

J'étais agitée d'un tremblement convulsif, je pouvais à peine parler;
dans ma terreur, je faisais en vain à ce monstre des gestes suppliants.

--J'étais bien sûr de l'effet de mon breuvage...--reprit-il,--je l'ai
déjà essayé plusieurs fois. Bon, vous voilà assise, bientôt vous serez
incapable de faire aucun mouvement... mais vous pouvez encore entendre
pendant quelque temps... écoutez-moi donc, cela vous distraira.

J'entendais en effet, mais déjà vaguement.

Il me semblait être le jouet de quelque rêve horrible: j'avais les yeux
fixes. Cet homme me paraissait alors presque doué d'une puissance
surnaturelle.

Pendant un moment il garda le silence, il cherchait quelques papiers.

Le vent redoublait de violence en s'engouffrant par la cheminée. Je
sentais une torpeur croissante envahir peu à peu toutes mes facultés;
par deux fois je voulus me lever, appeler du secours: les forces, la
voix me manquaient.

--Je vous dis que c'est inutile,--dit Lugarto, en haussant les
épaules;--mais écoutez-moi... vous allez connaître votre bien-aimé
Gontran et savoir le sujet de mon aversion pour lui... Il y a deux
ans... à Paris, j'avais découvert, dans la position la plus humble, une
perle de grâce, un trésor de beauté, un cœur noble, un esprit
enchanteur, une jeune fille adorable en un mot; je ne m'étais pas fait
connaître à elle pour ce que j'étais. Cette jeune fille m'aima, mais
elle ne voulut en rien faillir à ses devoirs... Irrité par la
contradiction, j'en devins si éperdûment épris, je la trouvai si belle,
si bonne, si ingénue, que j'aurais fait la folie de l'épouser, car
c'était une de ces vertus qui malgré leurs rigueurs attirent au lieu de
repousser. L'enfer me fit rencontrer de Lancry; je me liai avec lui, je
lui confiai mon amour, mes projets: je le présentai à cette jeune fille
comme un ami le plus intime. Un mois après cette présentation, j'étais
évincé, supplanté auprès d'elle; il avait révélé mon nom, calomnié mes
intentions, séduit cette enfant jusque-là si pure... La malheureuse
s'est suicidée en se voyant plus tard abandonnée par Lancry... Voilà ce
qu'il m'a fait... votre mari... il a flétri, souillé, tué le seul
véritable amour que j'eusse peut-être éprouvé de ma vie! Il a du même
coup et à jamais ulcéré mon cœur et mon orgueil en m'enlevant si
dédaigneusement une conquête que j'aurais achetée au prix de ma main...
c'est là ce que je ne lui pardonnerai jamais. Tenez, vous ne savez pas
ce qu'il m'a fait souffrir, cet homme.

M. Lugarto me parut sortir de son ironie glaciale, en prononçant ces
derniers mots avec un accent profondément ému.

--Vous avez au moins connu un sentiment généreux et
pur,--m'écriai-je.--Au nom de ce sentiment, de ce souvenir cruel mais
sacré, ayez pitié de moi... je le sens, mes forces m'abandonnent...

M. Lugarto répondit par un éclat de rire...

--Que vous êtes enfant... C'est tout simple... je vous fais prendre un
narcotique, c'est pour qu'il agisse. Votre somnolence va augmenter ainsi
jusqu'à ce que vous soyez tout à fait endormie. Pour en revenir à
Lancry, si j'ai oublié la jeune fille, il m'est resté au cœur la rage
d'avoir été sacrifié à Gontran, la soif de la vengeance. Si j'avais eu
le courage de me battre avec Lancry, il me semble que je l'aurais tué,
tant je le haïssais: mais je vous l'ai dit... je suis _nerveux_, j'ai
attendu... Et puis la vengeance _se mange très-bien froide_, comme on
dit vulgairement... D'ailleurs, je ne sais quelle voix mystérieuse
m'avertissait que tôt ou tard Gontran ne pourrait m'échapper. L'an
passé, j'étais à Londres, il y vint; il apportait les derniers débris de
sa fortune; il voulait jeter un certain éclat factice pour amorcer et
épouser quelque riche héritière... J'allai franchement à lui; je
commençai par rire du bon tour qu'il m'avait joué en m'enlevant cette
jeune fille; il en rit aussi, fut ravi de voir que je prenais si bien
les choses: nous redevînmes intimes... Son mariage n'avançait pas;
j'avais répandu le bruit de sa ruine, de ses desseins intéressés,
ajoutant qu'il se moquait par avance des héritières qu'il s'attendait à
prendre dans ses filets conjugaux. L'orgueil aristocratique des jeunes
miss des trois royaumes se révolta contre les secrètes prétentions de
cet insolent Français que j'avais dévoilées.

Enfin, malgré son beau nom, son esprit, sa charmante figure, avantages
que j'abhorrais, ce cher Lancry ne put seulement parvenir à épouser
quelque obscure héritière de la Cité... Mais, je le vois, le sommeil
vous gagne de plus en plus,--ajouta M. Lugarto,--il n'atteint pas encore
votre intelligence; c'est jusqu'à présent un engourdissement tout
physique. Je continue, car je vois à l'expression de votre figure que
vous m'entendez très-bien. Lancry avait donc épuisé ses dernières
ressources en faisant cette chasse aux héritières... Son oncle, le duc
de Versac, ne voulant plus lui donner un liard, votre cher Gontran
allait être réduit aux expédients, lorsque le démon l'inspira. Il
m'emprunta de l'argent pour la première fois; de ce jour il était à moi.
Je lui prêtai mille louis si facilement, il savait ma fortune si énorme,
qu'il accepta sans scrupule, et qu'il revint à la charge. J'allai
au-devant de ses désirs par un nouveau prêt plus considérable. La tête
lui tourna, il me prit pour une vache à lait.

Dans son intérêt, je lui conseillai charitablement d'étaler de nouveau
un grand luxe. On l'avait cru ruiné, on le verrait splendide; il
annoncerait un héritage tout frais, et ne pourrait cette fois manquer
d'accrocher quelque riche mariage. Quant à la dépense, j'étais là,
j'avais trois ou quatre millions de revenus; une fois richement marié,
il me rembourserait. C'était une sorte d'entreprise pour laquelle je lui
prêtais des fonds; je ne les lui réclamerais qu'après la réalisation des
bénéfices. J'ai l'air d'un sot, n'est-ce pas? car après tout, Lancry
pouvait ne pas trouver à se marier, et je pouvais en être, moi, pour mon
argent, quoiqu'il m'eût fait plus tard des obligations que j'ai là...
Mais, pour la réussite de certain projet assez adroitement combiné, il
me fallait lui inspirer une confiance aveugle dans ma générosité et dans
mon amitié... Vous allez voir que je plaçai bien mon argent. Toutes les
fois que je lui avais prêté quelque somme considérable, je lui avais
donné un simple bon signé de moi sur mon banquier: remarquez bien
ceci.--Un jour, je quittai brusquement Londres sans en prévenir Lancry
et sans lui faire dire où j'allais. Je le savais alors sans argent. Je
lui détachai un certain juif fort madré qui, sur sa signature, lui
proposa une trentaine de mille livres. Lancry, comptant sur moi pour
rembourser, signa. J'étais à Brighton, d'où je le surveillais... Mon
projet était mûr... L'or est une baguette magique. Quelque temps après
son emprunt, je fis sérieusement proposer à Lancry une héritière de plus
de cinquante mille écus de rente. Je connaissais les parents de cette
jeune fille; ils avaient en moi toute confiance. J avais garanti sur ma
propre fortune que Lancry apportait en dot plus de deux millions;
seulement, j'engageai les parents à ne traiter la question d'argent qu'à
mon retour. Par habitude, Lancry se donnait toujours effrontément pour
millionnaire; il vit la jeune fille, on l'accueillit, et l'on convint
d'un jour pour régler les affaires d'intérêt. Lorsqu'on en fut là,
j'écrivis à Lancry de Brighton: sa réponse fut une demande de deux mille
louis pour payer le juif, car l'échéance approchait; il y avait prise de
corps; le créancier était impitoyable. Or, au moment de faire un mariage
de cinquante mille écus de rentes, il eût été atroce pour Lancry d'être
incarcéré, de voir ainsi avorter une si belle espérance.

La veille du jour du payement arrive, j'avais tout calculé, l'anxiété de
Lancry était horrible; mais, ô miracle du ciel! manne bienfaisante!
j'adressai à Gontran par la poste, mais sans lettre d'envoi, remarquez
bien encore ceci, un bon de deux mille louis de moi, payable à vue sur
mon banquier, et ne renfermant que ces mots comme d'habitude: _Bon pour
deux mille livres sterling.--Brighton,--Comte de Lugarto._--J'écrivais
seulement un mot à Lancry pour lui dire que je quittais Brighton, et que
je lui ferais plus tard savoir où je serais. Je m'étais arrangé de
manière à ce que le bon arrivât le soir par la poste. J'avais donné à
Lancry un valet de chambre de ma main. Lancry met le bon dans un tiroir
et sort sans ôter la clef, car il ne brille pas par l'ordre, votre
tendre époux; le domestique prend le bon, selon mes ordres, et me le
renvoie. Le lendemain Lancry cherche son bon... rien... il questionne
son valet de chambre... rien. Celui-ci joue son rôle à merveille; il ne
sait pas ce que son maître lui demande... Le juif arrive, veut son
argent à toutes forces, menace de s'adresser à la famille de la fiancée
et de faire ainsi manquer le mariage.

Lancry, aux abois, se voit au moment de perdre son héritière, faute de
ce maudit bon; il éclate, il tempête; dans sa colère, il instruit son
valet, dans lequel d'ailleurs il avait toute confiance, de l'atroce
embarras où il se trouve. Mon drôle alors, suivant de point en point mes
instructions, fait à son maître le raisonnement suivant, après mainte
hésitation. «M. le comte de Lugarto a envoyé à M. le vicomte un bon de
deux mille louis; il veut donc lui prêter deux mille louis; maintenant
M. le vicomte a égaré le bon. Où serait le mal si M. le vicomte
fabriquait un autre bon?--Misérable!... un faux?--Mais puisque M. de
Lugarto a envoyé un bon à M. le vicomte, et que ce bon s'est perdu...
c'est toujours la même chose. A qui cela fait-il du tort qu'on en fasse
un autre?»

Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à
cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à
mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...--ajouta M.
Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.

--Vous mentez... vous mentez,--m'écriai-je d'une voix
affaiblie,--Gontran est incapable d'une telle infamie...

Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.

De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que
M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les
personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue,
comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.

--Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,--reprit M.
Lugarto, en me montrant un papier,--que le _faux_, le voilà. Je reprends
mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui
vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était confidentiellement
prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry,
abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de faux bons de moi, mais
par égard pour le nom que portait ce misérable,--disais-je,--je priai
mon dit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon
et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des
poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard.

Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable,
mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et
en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un
procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour
l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner
votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.

Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.

--Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur
beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la
piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien
le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide
action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de
ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la
duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux
30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit
pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de
justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver;
bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job,
ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait.
C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan...
Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme;
mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...

Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en
mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais
disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau
projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une
centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour
faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer
cette belle affaire.

Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais
venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois
rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly...
Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous
vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce
que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous
ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur
votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la
nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le
reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête
l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de _Madame_, il a fait
cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du
matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant,
demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je
me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un
duel, et j'étais trop _nerveux_ pour en accepter un sérieux. Il serait
donc convenu que nous ferions _censés_ nous être battus seulement avec
des soldats pour témoins; je serais encore _censé_ avoir reçu un coup
d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui
s'est fait, et je passe _pour un crâne_... 2º Lancry devait
immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son
départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à
vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à
Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi,
bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les
écritures et faire des faux.

Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste
encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre
position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes
ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur
les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher
ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque
vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne;
on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes
accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes
souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses
lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être
endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.

Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués;
et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres,
car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble
d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans
doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher
de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de
complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant
dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien!
que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout
ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le
dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que
l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et
que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain
matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars
pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire
à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça
l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux _faux_... ce
fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et
la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et
dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les
trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et
généreux.

Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât
encore en moi...

M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:--Dans dix minutes vous
serez à moi.

En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où
j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.

Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent
en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur,
soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être,
m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce
couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans
la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.

Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.

Une voix bien connue s'écria avec effroi:

--Arrêtez, Mathilde!

Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis
deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...

Sortant d'une pièce voisine, il se précipita vers moi.

M. de Rochegune, qui l'accompagnait, saisit d'une main Lugarto au collet
et ferma à double tour la porte par laquelle venaient d'entrer mes deux
sauveurs.



CHAPITRE IV.

PUNITION.


J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du
Rochegune, que je revins tout à fait à moi.

Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une
action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis
presque dans mon état naturel.

Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune
s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de
terreur.

Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était
meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de
Rochegune, étaient souillés de boue.

Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce
secours avait de providentiel.

Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.

Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée
gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.

Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur,
ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus
menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.

Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M.
Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la
crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour
conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et
perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à
une fascination douloureuse.

Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un
fauteuil et me dit:

--Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à
l'exécution de ce monstre...--Et il se retournait vers M. Lugarto.

--Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas
de votre force,--s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air
suppliant.

--A genoux d'abord... à genoux...--lui dit M. de Mortagne d'une voix
terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et
le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.

--Mais c'est un guet-apens... un abus de...

--Tais-toi,--s'écria M. de Mortagne.

--Mais...

--Un mot de plus, je te bâillonne.

M. Lugarto, accablé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine...

--Écoute bien,--dit M. de Mortagne...--tu vas écrire à M. de Lancry que
tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est nécessaire qu'il
croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pièce, et que
personne n'a été dans ton horrible confidence... Tu m'entends...

Un moment altérés, les traits de M. Lugarto reprirent peu à peu leur
expression d'audace. Toujours agenouillé, il jeta un regard oblique sur
M. de Mortagne et lui répondit:

--Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces
papiers de force, mais je vous défie de m'obliger à écrire ce que vous
voulez que j'écrive...

--Tu n'écriras pas?

--Non...

--Non?...

--Encore une fois non... non.

M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour
de lui, puis il dit tout à coup:

--Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...

--Très-solide,--dit M. de Rochegune, en ôtant un assez long cordon de
soie de l'une des patères.

--Que voulez-vous faire?--s'écria M. Lugarto en se levant à demi.

M. de Mortagne le rejeta à genoux.

--Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un
tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le
serrer jusqu'à ce que tu cèdes... C'est un moyen de torture excellent
que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grâce à lui, les plus têtus
obéissent.

--Vous ne ferez pas cela! s'écria M. Lugarto en tremblant,--vous ne
ferez pas cela... la justice... la loi...

--Je me charge de répondre à la justice, l'important est que tu
écrives,--dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un
nœud coulant au cordon de soie.

--Mais je ne me laisserai pas faire... mais...

--Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta
chétive personne, et tu verras si tu peux nous résister.

--Mais...

--Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.

--La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.

Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de
laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:

--Grâce... grâce... j'écrirai...

--Alors écris,--dit M. de Mortagne.

--Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...--murmura
Lugarto.

--Écriras-tu? écriras-tu?...

M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de
Mortagne:

--«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous
savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce
secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout
ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»

M. Lugarto, après avoir écrit, signa.

--J'espère que c'est tout,--ajouta-t-il,--je cède à la force... Mais
patience... patience...

--Tais-toi... dit M. de Rochegune.--Combien M. de Lancry te doit-il
d'argent?

--Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,--dit M. de
Rochegune,--trois cent vingt mille francs.

M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M.
Lugarto, et lui dit:--Voici un bon de cette somme sur mon banquier,
payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.

Puis il déchira les billets de Gontran.

--Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...

--Et ce malheureux faux de Gontran?--dit M. de Mortagne sans lui
répondre.

--Le voici,--dit M. de Rochegune.

M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à
M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.

En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa
victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.

--C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!

--Mais tu veux donc que je te bâillonne?--s'écria M. de Mortagne.--Je te
défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.

--Mais...

--Rochegune, donnez-moi le cordon...

M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui
suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame
la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par
ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant
auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de
Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris;
à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry,
également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne
pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le
lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que
je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce
qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se
manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la
barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui
faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce
breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait
complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible
menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé
ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et
s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient
parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été
témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la
chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»

--Je n'écrirai pas cela...--s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.

Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M.
Lugarto.

Celui-ci voulut se lever.

M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:

--Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que
tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation.
Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune
sera notre témoin... Viens...

Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte,
pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait
déposés sur la table.

M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.

--Allons... viens...--dit M. de Mortagne en voulant
l'entraîner;--viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est
juste... viens donc...

M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de
venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de
Mortagne d'une voix altérée:

--Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...

--Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!--s'écria
M. de Mortagne d'une voix terrible.

M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:

«Comme je suis aussi lâche que cruel...»

--Ouvre une parenthèse,--ajouta M. de Mortagne.

«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de
Mortagne...»

--Écriras-tu!

M. Lugarto hésita encore. Il se décida.

«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai
pas eu le cœur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»

--Ferme la parenthèse.

«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant
de peur.--Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un
guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument,
ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de
Rochegune...»

--Mais,--dit M. Lugarto en s'interrompant encore,--puisque je consens à
tout... épargnez...

--Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de
la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence
des honnêtes gens courageux.»

«Lugarto.»

Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête
dans ses mains.

--Maintenant, écoute,--continua M. de Mortagne.--Demain matin tu
partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te
défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y
autorise... je t'exile.

--C'est de la folie!--s'écria M. Lugarto.--Après tout, je brave vos
menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me
convient...

--Écoute-moi,--s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la
hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur
l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette
puissante étreinte...--Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le
mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as
fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu
as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits
infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été
faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous
avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible;
tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un
breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de
crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...

L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que
malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.

M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à
M. Lugarto:

--Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur
elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en
attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt
que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que
tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te
crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui
veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout
d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui
fassent!... Et d'ailleurs,--s'écria M. de Mortagne, ne se possédant
plus,--est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon
de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le
droit?

--Le droit!...--s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de
Mortagne.

--Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant.
Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres;
j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas
commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive,
je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le
crâne,--et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M.
Lugarto,--et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me
blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en
flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...

Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne
se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le
front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se
décomposa, il n'eut que la force de dire:

--Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...

Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût
perdu tout sentiment.

M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne,
lui dit:

--Ayez pitié de ce misérable.

--Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria
M. de Mortagne.

--Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le
jure,--murmura M. Lugarto à voix basse.

--Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que
je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma
parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et
par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut
que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me
convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un
empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi
te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur
le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et
toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France,
j'espère.

--Mais c'est le démon que cet homme!--s'écria M. Lugarto en joignant les
mains avec terreur et en se levant à demi.--Mon Dieu! mon Dieu! que
voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté,
humilié?

--Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la
flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.

En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je
m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.

M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.

Elle était fermée.

Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:

--Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai
offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais
je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!

Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait,
il tendait les mains vers M. de Mortagne.

Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la
flamme de la bougie.

--Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!--s'écria M. Lugarto
en s'adressant à M. de Rochegune.--Je vous ai fait traîtreusement
attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour
moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc,
marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une
idée infernale!

M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.

--Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre
mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.

Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je
reculai devant la barbarie du châtiment.

--Mon ami, mon sauveur,--dis-je à M. de Mortagne,--laissez cet homme à
ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...

--Ses remords!--dit M. de Mortagne,--est-ce que ses pareils ont des
remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le
seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est
chauffé à blanc... attachons-lui les mains.

--Par pitié, laissez-le,--m'écriai-je,--je n'assisterai pas à cette
torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est
indigne de vous et de moi.

Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots
murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui
dit:

--Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.

--Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!--s'écria
M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à
genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.

Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:

--Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais
pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire
que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous
suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.

--Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon
départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour
l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de
France, je vous le jure,--dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de
terreur.

--Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,--me dit M. de
Mortagne,--votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à
craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque
vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le
mauvais dessein de cet homme.

Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre
qu'on m'avait préparée.

Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.



CHAPITRE V.

LES ADIEUX.


Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive
douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la
nuit précédente.

Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée,
qui m'avait rendu Gontran.

Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient
éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et
rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours
de notre union.

J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que
Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à
son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?

D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte
fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.

Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai
courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous
les raisonnements possibles.

Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir
trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...

Je condamnai Gontran.

Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte
ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.

Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable
d'une action si mauvaise.

Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir
supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui
pardonner... une bassesse...

Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange
inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui
n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis
tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une
situation pareille j'aurais agi comme Gontran.

Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres
réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus
convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur
triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!

Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une
arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais
pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....

       *       *       *       *       *

Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il
rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon
départ.

--J'étais hier si troublée, si souffrante,--lui dis-je,--que j'ai à
peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne
avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma
maladie...

--Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez
permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.

--Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...

--En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me
permettant de continuer à le mériter.

Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible
que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait
peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.

Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant
d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:

--Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos
amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi
d'être _toujours compté parmi les amis de M. de Lancry_.

Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers
mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si
noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier
vivement:

--Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!

M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous
entendions...

Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour
Gontran.

Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me
dit d'une voix émue:

--Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop
facile à faire à ce prix...

Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.

J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard
était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie,
ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable
bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et
profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il
était venu me voir pour la première fois après ma maladie.

Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais
été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune
en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre
le silence, je lui dis:

--Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...

En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me
répondre:

--Je ne souffre plus, madame.--Puis, comme si ce sujet de conversation
lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:

--Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors
de France, ne se venge de M. de Mortagne.

--Comment cela?

--Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en
voiture et lui faire une dernière recommandation...--Souvenez-vous...--lui
a-t-il dit avec un geste menaçant.

--Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!--a répondu M.
Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.--Et
après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux
postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de
voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment
où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage
s'y confondaient dans une horrible agitation.

--Grand Dieu!--m'écriai-je,--il est capable, même en pays étranger, de
comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme
trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale
méchanceté!

--Je partage vos craintes,--me dit M. de Rochegune,--et malheureusement
je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais
veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...

--Et où allez-vous donc, monsieur?

--En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et
sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement,
d'agitation...

--C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni
pitié...--dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.

--C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,--reprit-il avec un
sourire mélancolique,--l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans
celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette
mort est belle et grande.

--Ce sont là de tristes pressentiments,--lui dis-je,--ne vous y
appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos
amis vous reverront.

--Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être
indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile
à ceux qu'on aime et qu'on respecte.

M. de Mortagne entra.

Il paraissait très-irrité.

--Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre
femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces,
m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin
d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette
créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à
son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne
pût vous suivre.

--Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...

--Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour
diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais,
c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je
regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie
de plus.

--Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet
homme,--lui dis-je.

--Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais
rien,--dit M. de Mortagne.--Je sais bien contre qui j'ai à lutter...
Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette
abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly,
j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir
sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement
de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire;
il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait
pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien
faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie
que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.

Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un
sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse,
M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:

--J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.

Il me salua et sortit.

M. de Mortagne continua:

--On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent,
et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par
Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je
devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet
homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus
absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai
donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme
très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des
domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu
M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le
perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une
obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous
garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour
vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force
d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il
découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion,
ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de
Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions
perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie...
Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier
éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je
savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme
presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes
ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses
domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et
fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où
nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la
position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les
écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous
fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien
que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque
tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le
lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez
de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en
voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au
lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais
l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose
frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou
d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée
chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc
pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes
à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de
Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de
pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans
connaissance...

--Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de
périls déjà courus!

--Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font
arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi.
Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais
quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos
chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe
cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied,
il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes
en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes
les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous
donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous.
Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride
abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison.
Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez
loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière
à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à
la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre
femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans
une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans
cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à
la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.

--Il doit y avoir un bûcher, une cave,--leur dis-je;--conduisez-nous-y,
ou nous vous brûlons la cervelle.

--A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,--me dit la
vieille.

Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous
entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous
entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses
horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous
attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si
courageusement blessée...

--Noble et généreux ami,--dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains
dans les miennes...--toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou
de me sauver!

--Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans
la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la
poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à
Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté.
Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de
Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé
cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois
là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans
lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous
adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la
trouvera.

--Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?

--Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura
instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à
rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.

--Ah! pouvez-vous croire?

--Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans
M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection
le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous
savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il
méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous
faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les
bruits les plus infamants.

--Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.

--Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme,
innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un
abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de
sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après
cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de
généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les
exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement
abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère
enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre
dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas
vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites
jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait
fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles
circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance
dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous
savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.

--Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette
maison?

--J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté
dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre
mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de
Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car
il faut tout prévoir...

--Je suivrai vos conseils,--dis-je à M. de Mortagne en soupirant.
Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à
Gontran...

M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda
quelque moment en silence.

Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement
inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus
profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si
énergique et si résolu.

--Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?--m'écriai-je, sans pouvoir non plus
retenir mes larmes.

--Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant...
votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est
rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le
repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes...
Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...

--Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi
s'alarme à tort... croyez-moi.

--Hélas! je voudrais me tromper,--me dit M. de Mortagne en secouant
tristement la tête.

--A propos,--lui dis-je,--cette somme considérable que vous avez
remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la
rendrons?

--Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente;
pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les
Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins,
j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures
infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est
donc une avance d'hoirie.

--Mon ami! pourtant...

--Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement
fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous
n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous
ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit
votre avenir.

--Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est
revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...

--L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop
considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra
débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de
folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de
rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari
peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.

--Mais, mon ami...

--Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de
commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera
lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?...
Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités
sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir,
jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous
le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même,
ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai
mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est
impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra
que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je
vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement,
écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur
Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va
faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu,
encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes
gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture,
vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa
sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée;
mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris,
faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque
dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec
des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.

Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces
larmes.

Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis
pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite
inattendue.



CHAPITRE VI.

LA FAMILLE SÉCHERIN.

La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était
située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.

Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre
moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui
allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence
dont il avait si longtemps souffert.

Nous étions à la fin du mois de juin.

Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me
semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes
que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon cœur se
dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...

Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs,
je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple,
paisible, d'Ursule et de son mari.

Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.

Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort,
mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.

Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari;
aussi n'étais-je pas très-inquiète.

Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie
depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune
confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le
secret de Gontran.

J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante
soirée d'été.

Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture
de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui
conduisait à la maison d'habitation.

A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus
Ursule.

Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans
les bras de ma cousine.

Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle
m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux,
puis elle m'embrassait encore.

--Comment c'est toi? c'est toi?--me disait-elle.--Quelle douce surprise!

--Ursule! oui, c'est moi, moi ta sœur, je viens passer ici quelques
jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.

--Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis
reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si
peu digne de te recevoir!

Je haussai mes épaules en souriant.

--Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?

--Très-bien,--me dit Ursule.

Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me
parut encore plus jolie que par le passé.

--Tu es heureuse, car tu es charmante,--lui dis-je.

--Heureuse,--reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement
plaintif...--Heureuse? Oui, je suis heureuse;--et elle étouffa un
soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.

--Oh! oui,--m'écriai-je,--en ce moment surtout; tu ne sais pas combien
je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends
de ces jours que je viens passer auprès de toi.

J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la
maison.

Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait,
symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes
allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française,
avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de
verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.

--Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce
pas?--me dit Ursule.--Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y
rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M.
Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide,
comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas
un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!

--Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce
jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une
terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?

--Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.

--Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si
calme, si tranquille!

--Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le
bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.

--Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais
c'est un établissement magnifique.

--Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au
monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats
merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle
emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre
Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel
changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas!
je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.

Je regardai Ursule avec un air de reproche.

--Ma sœur, ma sœur,--lui dis-je,--je crains d'avoir encore à te
gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce
monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations,
ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses
faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!

Ursule me regarda avec surprise.

--Toi... toi,--me dit-elle,--tu envierais mon sort... Tu es donc bien
malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché
quelque chose?

--Non, ma chère Ursule,--me hâtai-je de répondre,--mais je l'assure que
les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le cœur.
Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de
Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que
de rester dans le salon.

--Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!--me dit
Ursule;--tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver
désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu
excuseras cette modeste hospitalité.

Nous entrâmes dans la maison.

Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un
grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long
corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.

Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me
trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au
fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à
sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la
cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales
dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau
ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu
céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui
portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.

Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces
bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et
champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à
petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une
commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte
et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de
Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.

Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne
trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées
dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient
de cet appartement.

--Vraiment,--me dit Ursule,--tu ne te trouveras pas trop mal établie?

--Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque
temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras
beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.

--Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne
t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le
prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma
belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.

--Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.

--Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit,
sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une
incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que
de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de
faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses
domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: _Feu mon
pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça_. Aussi, Mathilde,
toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de
Paris,--me dit Ursule en rougissant de confusion,--ne te moque pas trop
de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes
tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde
n'a pu la faire renoncer.

Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.

--Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de
remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne
songe pas au plaisir d'être près de toi?

Sept heures sonnèrent.

--Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,--me dit Ursule;--madame
Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a
pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu
d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.

--Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait
peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le
sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de
famille.

Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.

Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la
simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore
à sa vanité qu'à moi-même.

Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa
joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma
venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai
dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son
embarras.

Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.

Ursule frappa à ma porte.

--Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle
marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter
l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous
rejoindre au salon.

--Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta
belle-mère,--dis-je en riant à Ursule.

--Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la
position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse;
elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle
n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce
manque d'éducation, n'est-ce pas?

--Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta
belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à
lui plaire...

Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert
était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.

Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa
beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame
Sécherin et les objets qui l'entouraient.

J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme
infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.

Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un
parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement
entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui
traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à
la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude
dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin
au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de
leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une
magnifique écriture.

Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres
en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en
bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés
garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette
pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.

Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure
d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau
massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier
rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.

La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son
rouet.

C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et
coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui
encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.

Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce
et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une
grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond
et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.

Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa
belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.

Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme
vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans
aucun embarras.

Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de
sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:

--Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce
que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.

--Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une sœur que
j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une
cordialité qui me fait espérer davantage encore.

--Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez
une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens;
j'espère que vous serez contente avec nous.

--Je n'en doute pas, madame.

--Nous sommes sans façon,--dit madame Sécherin en se remettant à son
rouet;--nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je
n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant
tant d'années.

--Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire;
ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien
d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour
réunis à ceux que nous pleurons.

Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me
dit:--Les bons cœurs entendent les bons cœurs;--puis elle soupira,
garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu
changer le cours de ses pensées:

--Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures,
nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous
couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils
est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.

Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en
me montrant sa belle-mère.

Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve
avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée
de son accueil; je le trouvais très-digne.

Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un
empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces
regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de
recevoir des _personnes de la capitale_ (style de sous-préfecture, comme
disait mademoiselle de Maran).

M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les
bras ouverts pour m'embrasser.

Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux
joues, non sans sourire et sans rougir un peu.

M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande
confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:

--En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde,
pardonnez-lui.

--Comment, quelles manières!--s'écria-t-il.--Parce que j'embrasse notre
cousine de tout mon cœur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me
réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.

--Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?--dis-je en
riant à M. Sécherin.

Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me
dit-il d'un air confus, presque triste:

--Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma
cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je
n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...

--J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour
apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.

--Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?--s'écria M. Sécherin, dont la figure
s'épanouit aussitôt.

--En ai-je l'air?--lui dis-je.

--Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre
excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se
porte-t-elle, cette excellente dame?

--Mais fort bien,--dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec
Ursule.

--Ah! maman,--reprit M. Sécherin avec exaltation,--vous n'avez pas
d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de
madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire,
elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman,
en cela, c'est tout votre portrait.

--Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.

--Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer.
La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite
parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des
remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des
choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette
franchise-là... N'est-ce pas, maman?

--Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les
laisse sur la terre pour cela,--dit simplement madame Sécherin en
continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur
son fils, elle lui dit:--Est-ce que tu vas à la ville ce soir?

--Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?

--Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.

--Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire
beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la
fabrique.

--Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons
si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour
ici...

--Eh bien! vois-tu, _Belotte_,--dit M. Sécherin se retournant vers
Ursule,--quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de
Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...

--Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue
ici si je devais vous gêner en rien.

--Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma
femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce
pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve
joliment bon de se mettre à son aise le soir.

--Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à
faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,--et pourtant le bon
Dieu a béni le travail de ton père.

--Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille
livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique.
Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme
ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à
Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes!
C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait
plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser
tous ses vœux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler...
Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de
pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les
mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître,
moi!--dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses
mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.

Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'œil furieux à
son mari.

Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air
décontenancé.

--Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une
amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont
sacrées!...

--Je le sais,--dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.

Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet
excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui
firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses
lèvres presqu'avec vénération.

Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une
voix attendrie:

--Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien
justice à mon pauvre fils... vous!!!

Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'œil sévère,
madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...

--Ne vous dérangez pas, madame,--lui dis-je en me courbant vers elle.

Par deux fois elle me baisa au front.

Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.

Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.

--Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...--me
dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.

Ceci s'était passé très-rapidement.

Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique
avec laquelle elle avait contemplé cette scène.

L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.

--Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,--dit M.
Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.

--Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.

--Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous
pas en famille?--dis-je en prenant le bras d'Ursule.

--Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,--dit M. Sécherin en
s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.

--En vérité, Mathilde,--me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque
piqué,--tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère.
C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir
son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos
parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.

--Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,--dis-je en souriant à
Ursule,--car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.

--Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques
d'elle et de nous.

--Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces
vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait
toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs
terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.

Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je
disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est
simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son
autorité.

Nous nous mîmes à table.

--Maman... les clefs pour avoir le vin,--dit M. Sécherin à sa mère.

Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa
belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et
qu'elle le donnait à une des deux paysannes.

M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.

La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune
recherche, mais avec une excessive propreté.

--Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,--me dit M.
Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme
c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon
malheur est que _Belotte_ ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma
petite femme ne mord pas à la pâte.

--Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des
illustrations de notre famille,--dis-je d'un air très-sérieux.

--Ah bah! et comment donc cela, cousine?

--Comment, Ursule,--dis-je à ma cousine,--tu ne te rappelles pas que
mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de
Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine,
monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la
passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à
la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait
très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de _leur
œuvres culinaires_, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une
fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?

--Si, si,--dit Ursule,--je l'avais oublié.

--Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être
très-bon!--dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.

--Eh bien! _Belotte_, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant,
puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux
bien, toi...

--Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...--dit
Ursule,--je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de
Lorraine.

--Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne
l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...

J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui
demander s'il était content de sa manufacture.

Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui
véritablement m'intéressèrent beaucoup.

Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver
chez les hommes spéciaux.

Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait
à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et
sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.

Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans
sa manufacture...

--J'emploie tous ceux que je puis attraper,--me répondit-il en
souriant,--et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais
signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les
laissent le plus longtemps possible.

--Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?

--Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont
souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits
malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire,
apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant
toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de
mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres
enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal,
c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler
gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un
fameux placement.

--J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que
j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...

--Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?--s'écria M. Sécherin
avec indignation;--les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une
chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça
n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un
tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous
dire.--Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une
manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs,
travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à
peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni
une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le
montrait:--Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits
malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!--Mon confrère me
répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas
besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que
je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses
pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il
m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux
comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne
réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous
en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait
servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un
pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je
lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en
dehors comme un maître de danse.

--Mon fils, tu t'es battu!--s'écria madame Sécherin, qui avait écouté
cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et
elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.

--Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,--me dit tout
bas M. Sécherin.

Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de
respectueuse tendresse:

--Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne
vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.

--Mon enfant! mon pauvre enfant!--dit madame Sécherin en embrassant son
fils avec effusion,--que de mal tu me fais...

--Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.

--Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le
Seigneur de m'avoir donné un bon fils,--dit madame Sécherin avec une
simplicité touchante, en essuyant ses larmes...

Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans
l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut
interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M.
Sécherin.

--Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,--dit-il à Ursule.--Probablement
il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.

M. Sécherin décacheta et lut la lettre.

--Il s'agit d'un de vos voisins?--dis-je à Ursule.

--C'est notre sous-préfet,--répondit-elle en rougissant.

Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour
l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement,
Ursule devint pourpre.

--C'est bien cela,--reprit M. Sécherin,--il ne peut pas venir ce soir,
il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un
bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un
qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui
met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde,
Chopinelle... ma cousine?

--Je ne le crois pas...--lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce
nom...

--Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il
est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il
est la coqueluche du _noble faubourg_, comme il dit toujours, n'est-ce
pas, _Belotte_?

--Je crois que M. Chopinelle se vante,--dit Ursule d'un ton sec.

--Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on
le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!

--Je crois que M. Chopinelle est un menteur,--dit madame Sécherin d'un
ton bref.

--Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle
avec Ursule, si vous dites du mal de son _pays_, car Chopinelle est
parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son
accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle,
n'est-ce pas, _Belotte_? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il
faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu
sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce
duo d'un opéra italien qui finit en... _i_.

Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était
désagréable, dit à sa belle-mère:

--Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.

--C'est juste, ma bru... Pardon, madame,--ajouta madame Sécherin en se
retournant vers moi;--mon fils, dis tes grâces.

Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.

Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.

--Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,--me dit-elle
d'un air embarrassé.--Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.



CHAPITRE VII.

LA LETTRE.

Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran
pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.

Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je
pourrais donc le voir avant huit jours.

Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme
infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque
instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais
des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.

Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.

Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les
chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.

Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités
essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie
qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au
ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à
l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.

En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans
conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y
égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.

Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine,
lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.

Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette
à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce
sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés
domestiques pour un si misérable sujet.

Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme,
très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore
plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre
celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un
moment opportun lui permît d'éclater.

Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes,
opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un cœur simple et droit, d'une
piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une
religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre _des preuves_
avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le
juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.

Ursule entra chez moi.

Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:

--Il faut que je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable: tu
m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le
façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en
obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur
lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.

--Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon
mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.

--En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se
faire aimer?

--Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je
n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.

--Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur
l'esprit de ta belle-mère.

--Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du
génie,--dit Ursule en souriant avec ironie.

--Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle
observe.

--Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.

--Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?

--A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.

--A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.

--Ici?...

--Ici...

--Mais à quoi?

--Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des
merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta
belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans
cette maison qui te déplaît tant.

--C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin,
et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.

--Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au
mieux avec elle?

--Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes
impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop
franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde,
d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes.
Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon cœur est
insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.

Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été
nerveux, saccadé, brusque.

--Ma sœur,--lui dis-je,--tu n'es pas dans ton état naturel, tu me
caches quelques chagrins.

--Aucun,--je te jure,--j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de
fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis
machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent
quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me
rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!...
Mathilde! tu m'as gâté la vie,--ajouta Ursule...

Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait
cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.

--Oh! j'étais bien sûre,--m'écriai-je,--que mon amie, que ma sœur me
dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de
ses lèvres et non pas de son cœur.

--Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement
de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais
sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma
mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes
larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais
ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je
ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement,
plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance
morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la
tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je
mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à
jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un cœur qui m'eût comprise,
l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.

--Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton
ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller
au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille
encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.

--Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui
ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?--dit Ursule en
souriant avec amertume.--Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien
vaine, n'est-ce pas?

--Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.

--Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si
chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité
d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla
d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer
tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus
peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il
m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de
sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup
d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité
qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé...
J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas
l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son
amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me
consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un
prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité,
quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner
les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à
ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre
de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu
me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et
lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le
sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma
sœur.

Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa
poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.

L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard
voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je
l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.

Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en
l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà
considérable.

Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments
sinistres d'Ursule.

Je les combattis vivement.

--Mais enfin,--lui dis-je,--pourquoi rêver un avenir si sombre?...
pourquoi renoncer à toute espérance?

Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de
larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:

--Tu parles d'espérances, ma sœur... hélas! je te l'ai écrit le
lendemain de cette fatale union, mon espérance, _c'est une pauvre place
obscure dans le cimetière du village_; mon avenir, _c'est l'éternité..._

Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.

       *       *       *       *       *

Peu à peu elle se calma.

Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de
transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en
coquetterie avec M. Chopinelle.

Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son cœur, je
redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile,
urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.

--Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?--lui demandai-je.

--Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec
lesquels il est en relation d'affaires.

--Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?

--Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut
du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.

--Ce monsieur Chopinelle?

--Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?

Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que
je crus mes soupçons sans fondement.

--Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?

--Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin
est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne
sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde--ajouta
Ursule en secouant tristement la tête,--te souviens-tu de ce que nous
disions? «--Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée,
qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être
obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est
seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces
élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»

Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique,
nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter
un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.

Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa
coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:

--Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé
que ton sous-préfet te faisait la cour?

Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs
cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en
restai tout décontenancée.

--M. Chopinelle!--s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,--mon
Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M.
Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle...
me faire la cour!!!

Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma
cousine.

Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces
brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands
charmes, me dit tristement:

--Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que,
vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout jamais... il
a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue,
que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles
battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma
sœur,--ajouta Ursule avec une dignité touchante,--mon mari manque
sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la
passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il
est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi
impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.

--Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur,--m'écriai-je en lui
serrant la main.

--Et puis,--dit-elle,--en souriant d'un sourire si navrant, que les
larmes me vinrent aux yeux,--je suis comme les pauvres enfants
souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte...
et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...

Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais
l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été
désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?

La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule
avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.

A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais
presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec
quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes
les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle
passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil
à la tendresse pour vous persuader un mensonge.

S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre cœur, à vos vices, à vos
vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une
seule des fibres de votre intelligence, de votre cœur, sans l'avoir
interrogée....

       *       *       *       *       *

Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame
Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec
Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.

M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée,
encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce:
il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers,
mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre
de _beau_.

En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de
paille et une cravate _à la Colin_; une redingote de bouracan vert à
boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris
complétaient ce costume pastoral.

A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis
absolument rassurée sur la tranquillité du cœur d'Ursule.

J'ajouterai,--en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de
mademoiselle de Maran,--que M. Chopinelle joignait à ces dehors du _beau
Léandre_ des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue
par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui
faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et
de la vulgarité dans l'insuffisance.

J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.

Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières
démonstrations de M. Chopinelle.

Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en
ami intime impatiemment attendu.

Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.

Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces
airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une
étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à
Ursule:--«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous
compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»

Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne
supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien
autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.

--Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?--lui dit Ursule
en continuant de travailler à sa tapisserie.

--Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;--et il
ajouta, d'un ton important et mystérieux:--On parle d'une dissolution.
Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la
partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être
aimable il faut être fonctionnaire...

Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.

Ces mots, _notre gros Tourangeau_, s'appliquaient sans doute à son mari.
Je fus choquée de cette plaisanterie.

M. Chopinelle continua:

--Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés
là,--ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,--mais les
affaires d'état avant tout.

--Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre
arrondissement,--me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe
de tête.

Je m'inclinai légèrement.

--Madame arrive de _la capitale_?

--Oui, monsieur.

--Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien
stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un
exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas
d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de
la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons,
pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée
comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps,
nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages
de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?--me demanda M.
Chopinelle.

Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:

--Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante;
nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un
délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa
belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...--M.
Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.

Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers
Ursule.

--Monsieur,--lui répondit-elle sèchement,--ce que vous dites de la mère
de mon mari me semble parfaitement déplacé.

L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.

--Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez
de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,--dit-il avec
un certain dépit.

--En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons,
si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez
sans cesse,--reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.

M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le
langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia
jusqu'à dire:

--Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi;
mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement,
madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je
me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.

Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la
mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût
donné beaucoup à penser.

Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes
yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne
autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain
intérêt.

C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité
quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de
lieux communs et de prétentions insupportables.

Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des
sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins
autant que la vue d'une infirmité physique.

La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M.
Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.

Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais
toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de
rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas
honte de mes soupçons à ce sujet.

Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute
sur sa sincérité.

M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de
M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions
auxquelles celle-ci répondait avec impatience.

Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de
quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.

En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid,
indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait
pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et,
au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances
qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que
sa femme le comblait de prévenances.

Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les
épaules:--C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux
pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.

En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait
une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus
convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la
plus _incomprise_, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se
plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été
sacrifiée.

Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.

Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique
dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier
entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de
fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son
bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et
généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur
quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins
n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance,
je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais,
je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.

Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses
douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant
que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus
misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que
l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je
doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.

Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur
contrainte qui souvent semblait blesser son fils.

Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M.
Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses
occupations pour excuser son absence.

M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.

Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au
piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.

Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.

Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.

Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la
chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son
rouet.

Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une
demi-obscurité.

J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les
étoiles brillantes: je tombai dans une rêverie profonde.

Je ne sais depuis combien de temps j'étais absorbée dans ces réflexions,
lorsque, retournant machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis
près d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la
poche du petit tablier qu'elle portait.

J'étais presque complétement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma
cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était
impossible de l'apercevoir.

Je me croyais dupe d'une illusion.

A ce moment madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son
rouet, et du ton le plus naturel, elle dit à Ursule, en tournant à demi
la tête:

--Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider.

Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.

Je vois encore cette scène.

Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un
tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant
madame Sécherin, elle tenait l'écheveau de lin sur ses deux mains
élevées. Sans doute ennuyée de l'occupation que lui avait imposée sa
belle-mère, elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli
pied.

Tout à coup, par un mouvement plus rapide que la pensée, madame Sécherin
plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre
de M. Chopinelle.

--Avec les traîtres il faut user de traîtrise!--s'écria-t-elle d'une
voix menaçante.--J'ai tout vu dans cette glace!

Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû, en effet,
réfléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.

--Madame!--dit Ursule en pâlissant.

--Il y a longtemps que je vous surveille,--répondit madame
Sécherin.--Mon fils va tout savoir.



CHAPITRE VIII.

LA NUIT PORTE CONSEIL.


Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de
m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:

--Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre
fils va rentrer d'un moment à l'autre.

--Il me tarde qu'il soit ici,--répondit cette femme inflexible.

M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne
put prononcer une parole.

--Madame,--m'écriai-je à mon tour,--ma cousine est plus imprudente que
coupable.

--Mon pauvre fils... mon pauvre fils,--dit madame Sécherin sans me
répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de
surprendre.--Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette
femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui,
oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.

Elle sonna.

Une servante vint.

--Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit
être à la fabrique,--dit madame Sécherin.

La servante obéit.

Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.

--Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,--lui dit madame
Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;--mon fils va tout
savoir...

Ursule avait repris tout son sang-froid.

Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et
lui dit:

--En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à
quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le
mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette
lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce
qu'elle contient...

Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une
profonde surprise.

--Comment! vous osez dire...--s'écria-t-elle.

-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari
arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une
commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin.
Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de
cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais
prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout
uniment ce dont il s'agit, madame...

Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était
exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me
reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.

Je dis à madame Sécherin:--Vous le voyez, madame, vous vous êtes
trompée.

Madame Sécherin resta stupéfaite.

Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et
semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.

--Comment,--disait-elle, en se parlant à elle-même,--je me serais
trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais
non, non,--reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,--le cœur
d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion
contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non...
non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!

Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses
lunettes.

La physionomie de ma cousine resta impassible.

Elle dit en souriant à M. Chopinelle:

--Allons, monsieur... adieu notre surprise.

Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit
brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.

Il y rencontra M. Sécherin.

Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:--Comment,
vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma
revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc,
on ne m'échappe pas comme ça.

--Enfin, voilà mon fils,--s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours
la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,--tout va
s'éclaircir.

M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours
par le bras.--S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.

--Oh! mon ami, une bien terrible aventure,--se hâta de dire Ursule avec
gaieté.--Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une
lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme
s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant
savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se
décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements
relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre
fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable
que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je
l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que
personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout
ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...

--Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la
Saint-Benoît,--dit M. Sécherin.--Comment, ma femme, tu me gâtes comme
ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le
sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!--ajouta-t-il en riant
aux éclats.--Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!

--Une surprise,--dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur
Ursule.--Nous allons bien voir.

Elle déplia la lettre.

M. Chopinelle devint livide.

Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une
présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge
audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.

Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était
une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de
sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma
voix:

--Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées,
qu'il faut les respecter.

--Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette
lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent
machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien
savoir.

--Donnez, donnez la lettre, madame!--s'écria Chopinelle en avançant la
main.

Cette main tremblait comme la feuille.

Je crus que tout était perdu.

A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et
qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la
lettre en riant aux éclats et s'écria:

--Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne
connaîtrez pas cette surprise.

--Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!--s'écria M.
Sécherin.

Ursule sortit rapidement.

Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du
salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:

--Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle
femme!!!

Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en
morceaux dans la poche de son tablier.

--Ah! Ursule,--lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore,
quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.

--Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans
vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les
veines,--dit M. Chopinelle, d'un air consterné.--Ah! Ursule... quelle
femme vous êtes!

Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M.
Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.

Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand
étonnement, se mit à rire et me dit:

--Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui
donc en as-tu avec ta _terrible leçon_? Pourquoi me dis-tu cela? quel
rapport ont ces _terribles_ paroles avec une innocente surprise qui a
failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose
de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une
déclaration d'amour?--ajouta-t-elle en riant aux éclats.

Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.

Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria
sottement:

--C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle
femme!

Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:

--Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez...
vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous,
que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que
je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais
savez-vous que vous êtes fort peu adroit?--ajouta-t-elle avec un
sourire méprisant,--mais savez-vous que votre air empêtré, effaré,
aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de
ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître
de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc
arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de
sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique,
mon pauvre monsieur Chopinelle.

--Comment,--m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,--si ton
mari eût ouvert cette lettre!

--Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête;
notre surprise était manquée, voilà tout...

Et Ursule me regarda fixement sans rougir.

Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la
vérité.

Nous étions restés sous le vestibule.

M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme
d'habitude.

Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:

--Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après
tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y
pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez
cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce
sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre
moi.

--Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.

--Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon
grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la
lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement
sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée
dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.

Ursule secoua tristement la tête et dit:--Voyez-vous, mon ami, j'en
étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc
d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai
jamais.

Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.

--Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,--voilà que tu vas
te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que
maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.

--C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément
blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de
ma part.

M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Sécherin consolait Ursule.

Je prétextai une migraine pour monter chez moi.

Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent
le bonsoir.

Je restai seule.

Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à
ce sujet.

Mon cœur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que
j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!

Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses
besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui
n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu,
qu'une apparence.

Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait
pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la
passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.

Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle
rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une
imperturbable assurance.

Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme,
intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une
présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui
m'épouvantaient.

Ces découvertes me firent un mal horrible.

Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon
désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve
toujours d'être dupe de sa propre bonté.

Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble
que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de
sœur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus
digne de cette amitié.

Je passai une nuit triste et agitée.

Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M.
Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le
recevoir: il avait absolument à me parler.

Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.

Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.

--Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?

--Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la
famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de
secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur
la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens
âgés se mettent quelque chose dans la tête...

--Je ne comprends pas, mon cousin.

--Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma
pauvre femme?--s'écria--il.--Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit,
Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le cœur navré;
croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec
injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme
une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se
plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.

--La scène d'hier?

--Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons
absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça
surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi.
Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien,
mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai
pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte
à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au
silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de
m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,--s'écria M. Sécherin,--les
belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à
confesser.

J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne
soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si
bonne! si excellemment bonne!

Et il se mit à marcher avec agitation.

Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère,
avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter
complétement.

Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de
l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller
ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir
contre sa mère.

--Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,--lui dis-je;--vous le savez, le
cœur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est
le défaut de la véritable tendresse.

--Aussi, je ne lui en veux pas, à la _bonne femme_. Je n'aurais,
d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman,
que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est
justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi
qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous
n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme
elle me gâte; c'est mon _gros loup_ par-ci, mon _bon chien_ par-là, car
Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à
lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous
sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois,
jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne
sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai
éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce
serait la même chose... Ah! ah! ah!--ajouta-t-il en riant
sincèrement,--ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée
pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore
cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à
Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si
nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé
promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les
oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable
enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet
effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni
Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami
intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour
imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il
faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule,
malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini
par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme,
quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que,
devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais
ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle;
c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi
il faut avoir un cœur de pierre pour l'affliger, pauvre cher
agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la
prendre en grippe... Elle... elle...

--Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais,
vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me
semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme
jusqu'à présent?

--Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver;
maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son
caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage
une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire,
mais alors... elle devient terrible.

--Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions,
vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et
s'oublient bientôt.

--Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces
orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman,
serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées
de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions
avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien
plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour
maman... ce que nous en ferions.

--Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps
elle est habituée à vivre près de vous.

--Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours,
plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la
poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de
repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait
l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la
longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me
rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle
ne pouvait plus tenir.

--Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre
mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise
très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.

--Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé
à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout
ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus
convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais
que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid
dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison
d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout,
consulte Mathilde, et suivons son conseil.

--Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter
encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine;
ce serait pour elle un coup terrible.

--Vous croyez, cousine?

--Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?

--Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter
maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre;
mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de
fusil de cette maison, pas davantage...

--Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible;
ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...

Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;

--Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie
aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la
_chambre aux trois fenêtres_...

--Dans la chambre de feu mon père!...--dit mon cousin en me regardant
avec un étonnement mêlé de crainte;--qu'est-ce qu'il y a donc
d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans
cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle...
Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que
ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de
très-grave.

Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon
cousin avec un noir pressentiment.

J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me
semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y
trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément
_humains_.

L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait
évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir
de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer
davantage encore son influence sur lui.

La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.

J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret
pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.

En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran
avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma
position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses
continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop
perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.

Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les
avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou
tard elle chercherait à s'en venger.

Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille
m'épouvantaient.

Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi
perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.

Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable
effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant
sourire... spirituelle, charmante et _sans âme_... que ne pouvait-elle
pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle
pas?

En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à
l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux
révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.

J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.



CHAPITRE IX.

LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.


Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet
appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.

Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où
elle se trouvait lors de la mort de son mari.

Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de
médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la
dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un
globe de verre...

Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre,
sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne
entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où
tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la
mort.

Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec
une crainte respectueuse.

Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait
substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait
ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste
coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées
douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de
souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.

Tout à coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à
son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa
mère étroitement embrassée.

Celle-ci disait d'une voix étouffée:--Mon enfant... mon pauvre enfant...
du courage...

M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion:

--Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon
père? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments;
cela vous fait mal... ça n'est pas raisonnable.

--Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens
souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton
pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.

Puis s'adressant à moi:

--Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de
bonté... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous
avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon, vous
ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour
la justice, n'est-ce pas?

Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.

--Madame... je ne sais en quoi je puis...

--Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous
appelle sa sœur, vous serez juste...--j'en suis bien sûre...--vous ne
pouvez avoir rien de commun avec les méchants.

M. Sécherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me
dire qu'il devinait la pensée de sa mère.

Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une
sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue:

--Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi,
n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de
tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait
malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?

--Mais, maman... pourquoi me dire cela?

--Écoute, écoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur
n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un
cœur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se
consoler, un cœur tout dévoué à eux... le cœur d'une mère... et
avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du
courage, mon pauvre enfant... du courage.

Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au
terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite
d'Ursule.

M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.

Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation,
s'écria:

--Il faut _la_ quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu?
Voilà ce qu'_elle_ mérite... Mais je te resterai, moi...

--Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...

--Eh bien!... mon fils...

--Eh bien!...

--Mon fils, ta femme te trompe...--dit madame Sécherin d'une voix émue,
en regardant mon cousin avec effroi.

Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit
son fils hausser les épaules en disant simplement:

--Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous
voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon
sens.

Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant
son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si
accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle
s'écria:--Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!--Et elle cacha sa tête
dans ses mains.

--Eh bien! oui...--s'écria son fils,--oui, ma femme m'a prévenu qu'hier
vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle
était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet
homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous
trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et
embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule
que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça
m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.

Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé
de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible,
décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.

Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et
s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de
ses entrailles:

--Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au
ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre
femme n'est pas coupable...

Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle
autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin,
malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.

Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse
indicible.

Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de
désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque
sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.

--Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...--s'écria-t-il.

--Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure
par la mémoire sacré de ton père!--dit madame Sécherin d'un ton de
douloureux reproche.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?--s'écria
M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.

Sa mère continua:

--Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais
ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je
n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me
recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute
cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu,
leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de
m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai
supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer
aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si
convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu?
le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un
innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un
sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me
dise que cette malheureuse est coupable.

--C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit
bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que
croire?...--murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec
violence ses deux poings fermés sur son front.

Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son
fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec
un accent de pitié, de tendresse ineffable:

--Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant;
il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je
puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les
deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras
pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là...
toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été
jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais
moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... _elle_... Je n'osais pas
te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine!
C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort
de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le
serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu
verras... tu verras...--dit la pauvre mère en essayant de sourire à
travers ses larmes.--Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi
toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je
t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de
bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de
tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu
t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce,
bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu
n'auras rien à regretter.

A ce moment une porte s'ouvrit.

Ursule entra...

Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet
entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.

Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé
de coquetterie dans sa parure...

Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne
m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui
laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable
perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins
bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à
ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui
lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en
bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col
et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs
cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.

En entrant elle jeta un coup d'œil furtif à son mari, en lui faisant
un petit signe de tête rempli de grâce.

Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M.
Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de
rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...

Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à
coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment
il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante
beauté.

Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.

Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.

Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur
un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa
ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la
cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement
chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.

Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en
apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je
suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie
provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable
habileté.

Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de
soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes
entr'ouvertes.

Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.

Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus
fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus
éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de
cette chambre.

Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue
de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.

Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire
entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre
touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.

J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la
carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus
sacrés et les passions les plus _humaines_.

Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par
cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon cœur se
navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même
où, s'ingéniant de toutes les forces de son cœur pour consoler son
fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions
qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à
ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.

Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux
homme: CHOISIS... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme
austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou
avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les
séductions...

Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur
et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.

Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus
tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se
contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la
haine.

Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment
gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:

--Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...--Et, se levant à demi
sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.

Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et
douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'œil rempli
de douceur et de résignation.

--Mais, maman...--dit celui-ci en hésitant.

--Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa
présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester
ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle
sorte!

M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:

--Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non
plus.

--Vous la soutenez!... vous la soutenez!--s'écria madame Sécherin en
joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec
accablement...--Il la soutient encore!

Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller
une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:

--Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?

--Et vous, madame,--ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant
vers sa belle-mère,--dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour
mériter un tel traitement?

--Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous
l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai
éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous
méritez.

A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans
une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit
que ces mots, d'un ton de reproche navrant:--Ah! mon ami!

Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses
blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.

--Maman,--s'écria M. Sécherin en frappant du pied,--pourquoi dites-vous
cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma
femme?

--Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens...
viens, mon pauvre enfant, laissons-la...--Et madame Sécherin fit un
mouvement pour se lever.

--Cela ne peut se passer ainsi!--s'écria son fils;--il ne s'agit pas
d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a
commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de
toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes,
sacrifier cela légèrement.

--Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette
femme était coupable!

--Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à
dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie,
parce que vous êtes persuadée d'une chose...

--Tout le bonheur de votre vie, _elle?_ et que suis-je donc pour vous,
moi?--s'écria madame Sécherin indignée.

--Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous
aime tendrement. Mais,--s'écria-t-il avec déchirement,--j'aime aussi
passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule
femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la
sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...

--Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!

--Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh
bien, prouvez-le-moi!

Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:

--Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous
fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de
votre père?...

--Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter
de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper
de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous
ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui
n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en
sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous
n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...

--Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a
indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne
souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre
père et moi avons toujours honoré.

Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.

Son mari rougissant de colère s'écria:

--Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois,
si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà...
accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je
serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas...
Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...

--Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace
dans la chambre où son père est mort...

--Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,--s'écria M. Sécherin, en
se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira
avec indignation.

Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.

Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de
ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses
yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils
paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes
limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je
les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.

Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les
traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la
contraction nerveuse du désespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.

--Mon ami,--lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,--jamais je
ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le
malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que
je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui
faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une
femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous
resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre
tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.

Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:

--Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon
fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le
voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement
je lui reste... et je le consolerai de tout.

--Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,--et Ursule appuya ses
deux mains sur son cœur,--dans peu de temps votre fils sera libre...
Il pourra mieux choisir,--ajouta-t-elle avec un accent de tristesse
lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.

M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il
était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main
qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:

--Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce
qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je
t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis
pas sûr de ton cœur?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément.
J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?

Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:

--Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit
de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?

M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine:

--Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois...
avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que
Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh
bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a
écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi,
je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien!
moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des
hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son
amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des
preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de
sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à
vos antipathies.

--Mais moi je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au
bonheur de votre mère, mon ami,--s'écria Ursule avec une dignité
touchante.--Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de
m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis
votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous
aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à
la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de
longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes
préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai
si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je
subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour
toujours... Adieu.

Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.

Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de
s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:

--Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une
plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des
créatures...

Madame Sécherin sourit amèrement.--Êtes-vous assez aveugle... assez
insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc
pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait
la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?

--Non, madame, ne croyez pas cela,--dit tristement Ursule;--je me tais,
parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte
votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que
l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une
femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je
comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils
soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un
mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle,
Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous
connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue
coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle
m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne
pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous
accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.

--Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?--s'écria la malheureuse
mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers
moi.--Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne
puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le
courage, je ne pus donc que répondre:

--Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...

--Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son
innocence!--s'écria M. Sécherin.

--Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?--Ma cousine a beau
proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez
pas à hésiter un moment... Seulement, madame,--s'écria Ursule d'une voix
entrecoupée par les sanglots,--seulement, comme je tiens à emporter avec
moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma
vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce
pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez
citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement
par pitié!

--Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous
n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,--s'écria
madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...--Ah! je
porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je
les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi...
lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec
vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce
monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?

--Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où
j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.

--Mais vous ne comprenez donc pas,--s'écria madame Sécherin,--que c'est
justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je
suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu
m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous
convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous
aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant
tout pour la reprendre.

--Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,--dit M.
Sécherin,--tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait
pour moi.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,--s'écria
Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.--Vous voyez bien que
vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout,
j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous,
j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais
au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne
vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de
jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle
que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez
seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule,
qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.

Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.

Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:

--Ne me touchez pas, infâme hypocrite.

M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix
tremblante de colère:

--Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez
d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te
déclare innocente, et _quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse_, je te
regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

--Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la
folie,--s'écria madame Sécherin.--Prends bien garde... tu te couvriras
de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra
même plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande
imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi
reprit-il avec irritation:

--Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.

--Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.

--Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal
horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter
serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant
moi cet ange de douceur et de bonté.

--Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour
soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous.

--Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que
vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme,
oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils
soient.

--Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?

--Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez
injustement!--s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.--Elle ne
veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre
malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.

Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et
pleurait à chaudes larmes.

La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit
d'une voix ferme et profondément accentuée:

--Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette
femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de
moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma
vie...

--Ma mère...

--Madame,--m'écriai-je,--prenez garde... ne cédez pas à un premier
mouvement.

--Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à
l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,--reprit madame
Sécherin,--vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus
d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux
pauvres.

--Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter
à une pareille menace, à une considération d'argent?--s'écria M.
Sécherin.

--Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi
intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de
vous punir tous les deux...

--Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me
déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre
ma femme?

--Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas
sous les yeux cette créature... je te chasse.--Ici la voix, l'accent de
la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria
avec une émotion déchirante et fondant en larmes:--Je te chasse... mon
Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement
trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas
mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement
si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et
lui cria:

--Pardon.. pardon!...

A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber
sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle
s'évanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de
grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés
s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son
sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la
main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.

Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je
courus à elle.

--Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!--s'écria
M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.

La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une
indignation furieuse:

--Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout
le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même,
l'hypocrite!

--Ah! c'est horrible, cela...--s'écria M. Sécherin,--pas seulement de
pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous,
séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne
pourrais désormais vous voir sans douleur...

--Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je
te maud...

--Madame... c'est votre fils...--et me précipitant vers madame Sécherin,
j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.

--Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est
retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est
affreuse... mais il la mérite...

Et la malheureuse mère sortit.

M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux,
son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.

--Mais elle se meurt... ma cousine,--s'écria-t-il.--Délacez-la donc,
vous voyez bien qu'elle se meurt.

       *       *       *       *       *

La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise
nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame
Sécherin.

En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa
résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible
de rester avec sa belle-mère.

Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une
réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir _se sacrifier_.

Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette
influence irrésistible pour lui.

Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient
habiter une maison voisine alors en vente.

La séparation fut résolue et convenue.

Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle,
j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre:
c'était mon mari, c'était Gontran.



CHAPITRE X.

RETOUR ET DÉPART.


Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.

De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé...
sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.

Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des
chagrins qu'il avait soufferts.

Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me
demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me
promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.

J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont
j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé
sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.

Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui
m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une
confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs
parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement
éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter
désormais sur des jours calmes et heureux.

Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée
en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant
à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je
m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma
première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte
honteux qu'il avait commis.

Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que
j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de
savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son
brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop
bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.

Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui
existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et
il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il
allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas
voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.

Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le
mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu
de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait
eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient
compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de
la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des
lettres d'une femme.

M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en
possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il
les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.

Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me
mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des
événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis
son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.

Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais
déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue,
j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son
absence auprès d'Ursule.

D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il
s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le
_faux_ qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.

Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été
pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.

Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de
Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de
la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.

Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant
plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage
de M. Lugarto.

Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M.
Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui
ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait
peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet
égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M.
Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.

Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand
poids.

Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui
avais pas encore vue, même avant mon mariage.

Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours
trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.

Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence
pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le
chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.

Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.

Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si _libre_ de
toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.

J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et
pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait
qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors
dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré;
malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il
donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper
d'elle?...

Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au
bonheur qui m'était rendu........

       *       *       *       *       *

Hélas! cette crainte était un pressentiment.

J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin
et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne
m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord
légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait
mon cousin de vivre séparément de sa mère.

Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait,
passer quelques jours à Rouvray.

--Ce délai eût suffi,--me dit-il,--pour faire exécuter à notre château
de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus
habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les
tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa
belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.

En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de
nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut
encore plus ulcéré que la veille.

Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle;
elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère;
elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection
qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.

Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle
consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son
cœur, pour plaire à madame Sécherin.

L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa
mère.

Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se
montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour
Ursule.

J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.

En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle
allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin
eût chassé sa femme.

Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma
cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils,
lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux cœur, je le trouvai,
dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.

Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous
les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou
tard il aurait fallu en venir à une séparation.

L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un
prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir,
_parce qu'elle aimait trop son fils_.--«Oui, ma cousine, toute la
question est là!--s'était écrié M. Sécherin: _ma femme m'aime trop_; ma
mère en est jalouse.»

       *       *       *       *       *

Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans
ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.

Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques
ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.

J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien
dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant
dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.

Mon cousin me quitta.

Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe
de pierres peintes représentant un berger et une bergère.

Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé,
s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était
large, carré et entouré de quatre bancs.

De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais
absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.

Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je
pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine
m'avait constamment évitée.

Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se
rapprochait peu à peu.

Un serrement de cœur me dit qu'elle parlait à Gontran.

J'écoutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la
honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement
traversé le cœur.

Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...

Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors
sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en
avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.

J'écoutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur
marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait
Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:

«... _Tant de tristesse dans la solitude_... car _c'est être seule que
d'être_...»

Je ne pus rien entendre de plus.

Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent,
s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon
oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou
me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme
incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque
mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce
n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?

Pourtant je ressentis au cœur un coup si douloureux, une angoisse si
poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et
si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée
d'un invincible et fatal pressentiment.

Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si
profonde, pour quelques paroles insignifiantes?

Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?

Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté
la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation
divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin
sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le
second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je
descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste
curiosité me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon cœur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses
battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Gontran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce
me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je
n'entendis que ces mots:

--_Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si..._

Le reste de la phrase fut perdu pour moi.

Ils s'éloignèrent encore.

Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me
donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient
adressés, ils me firent un mal affreux.

Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se
souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi,
que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma
tante presque chaque jour.

Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent
fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse
des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.

Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la
rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle
de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les
ridicules de M. Sécherin.

Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma
cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout
ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans
doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles
représailles?

Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la
jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se
développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens
de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de
l'autre...

Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.

Gontran parlait encore.

Cette fois, son accent était gai, railleur.

Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire
doux et frais.

Gontran reprit: _Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais
tant à vous le prouver..._

--_Tenez, mon cousin_,--répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux
reproche,--_vous êtes fou, c'est une horreur de..._

Plus rien, plus rien.

Ils s'éloignèrent encore.

Que signifiaient ces mots?

A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'_elle
verrait_, que voulait-il lui prouver?

Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'_il était fou_? Mon
Dieu! de quoi causaient-ils donc?

Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour
m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!

Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre,
on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir
insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous
blessent.

Ainsi, je me disais avec amertume:--«Comment Gontran et Ursule qui
m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus
naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils
soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour
choisir un autre sujet d'entretien.»

Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je
commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus
affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et
touchant au grotesque.

Les pas se rapprochèrent.

Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement,
que de temps en temps ils s'arrêtaient.

Gontran disait d'une voix douce et suppliante:--_Je vous en prie...
cela, eh bien! cela._

Les pas s'arrêtèrent.

Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:

--_Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes
les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore
plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas
dire... vous ne méritez pas..._--ajouta-t-elle, et en parlant d'une
voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase
m'échappa...

Je me sentais défaillir.

Cette position était horrible.

Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques
lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma
jalousie insensée leur donnait.

Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En
admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran,
et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié
ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je,
cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui
je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour
qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la
cruauté de m'oublier pour elle?...

Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de
chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus
profond encore.

Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce
matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu
plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.

Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des
dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes
accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère
égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.

Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon
mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne
pourrait-elle pas venir souvent chez moi?

Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments
me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon
espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors
restée, j'entrai dans l'allée.

Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.

Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.

Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le
jardin.

Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois
qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon cœur; j'eus
honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de cœur,
le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à
Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly
n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je
redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille
moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je
raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait
alors pour Ursule que du mépris.

Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au
plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.

Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame
Sécherin.

Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la
baisai pieusement.

--Ce soir,--me dit-elle,--mon fils et cette femme quitteront cette
maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils.
Oui,--reprit-elle en voyant mon air étonné,--un jour mon fils me
reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez
longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour
le consoler.

Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin
prononça ces dernières paroles.

Elle ajouta en me regardant avec compassion:

--Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en
suis sûre, que _cette femme_ est une indigne, mais vous n'avez pas eu le
courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était
perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire,
je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous
cause pas un jour bien des chagrins.

--Que dites-vous, madame?--m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.

--Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........

Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les
rapprochais de la scène de l'allée.

Le moment de partir arriva.

Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des
adieux remplis de cordialité.

Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put
me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.

Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait
été depuis le théâtre de si pénibles divisions.



CHAPITRE XI.

LE CHATEAU DE MARAN.


A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins
oppressée.

Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que
j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin
seule avec mon mari.

Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles,
les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon
mariage nous étions partis pour Chantilly.

Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie.
Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au
milieu d'une riante et paisible solitude.

Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux,
qu'il domina tontes mes autres pensées.

J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.

Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.

Je trouvais mille raisons dans mon cœur pour que ce premier mot fût
rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que
mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait
les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il
avait le secret.

Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur
l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire
une parole...

Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir
quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran
m'avait prodiguées dans notre premier voyage.

Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas
au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien
souffert pour lui?

A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.

J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule
et romanesque.

Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à
Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas
au contraire avec une confiance pleine de sécurité?

Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus
les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.

Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante,
qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui
annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche
une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il
agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.

J'écoutai avidement...

Je n'entendis rien.

En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse
de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination
de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il
au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les
avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?

En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous
devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir
de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?

Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez
à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces
élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence
de Gontran.

Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre
bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran,
et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.

Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me
restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours
que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de
l'_allée_, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.

J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à
envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie
tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...

Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne
l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un cœur loyal,
une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari,
dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais
douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond
mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.

Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me
prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...

Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à
jalouser les vices que je n'avais pas.

Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en
affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus
fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on
aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout
prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les
qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit
sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et
corruption!.......

       *       *       *       *       *

Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations
impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes
contraires, une réaction d'orgueil insensé.

Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles
garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je
retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible
pensée--Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......

       *       *       *       *       *

Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces
préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et
auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le
paraître.

J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de
Juillet.

Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de
profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait
sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France
qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang.
J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations
personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux
dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le
bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on,
de sortir des sanglantes barricades de 1830.

J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.

Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans
cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors
que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne
s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait
aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de
mon père.

J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces
souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus
saintement conservés.

Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les
appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades
qu'elle affectionnait.

C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette
habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.

Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma
mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle
veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas
m'infliger de nouvelles souffrances.

Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran,
j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait
cette maison.

En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me
rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé
une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de
Vendôme.

Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.

Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur.
Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait
les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de
logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de
Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour,
fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.

Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les
peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable;
d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon
de grands massifs de bois.

Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous
attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située
au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.

Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli
d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il
faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si
épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de
profondeur.

Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran
et je lui dis:

--Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici,
quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le
cœur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par
ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez
moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!--ajoutai-je en
souriant,--je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon
empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.

Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me
répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant
autour de lui avec une expression de répugnance:

--Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine,
si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes
dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un
architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère
amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel
déplorable état était le château.

Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque
séchement.

Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:

--Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de
toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez,
j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces
soins. Je croyais que...

--Eh! mon Dieu,--me dit Gontran, en m'interrompant avec
impatience,--encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère
amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux
réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus
à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle
part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe
sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à
rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal
établis.

--C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort,
mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je
me trouverai toujours bien.

--Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de
partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui
vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison
pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune
fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.

--J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen
de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je
me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de
cœur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour
du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes
efforts.

--Des ouvriers!...--s'écria-t-il avec impatience,--il ne manque plus que
cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et
pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien
agréable... une jolie distraction que j'aurai là!

--Gontran,--dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,--nous nous
exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons
vu que cette galerie.

--Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon;
c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le
régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation,
--ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.--Allons, ma
chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de
parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à
cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont
de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement
de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!...
En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser
cette habitation dans un tel état de délabrement.

--J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez
pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.

Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son
impatience, et me dit en s'apaisant:

--Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez
rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins
désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que
nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et
la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...

--Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.

--De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de
viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque
plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais
pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.

--Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a
passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous
contentons de peu.

--Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et
d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens
très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à
votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que
la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne.
Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec
votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le
mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de
service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas
d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.

Gontran sortit.

Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.



CHAPITRE XII.

LA VIE DE CHATEAU.


Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible,
souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un
malaise inconnu.

Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant
que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier
mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude.
Pourtant la vie qu'il menait _pour lui_ semblait lui plaire.

Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me
persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui
les chagrins que son indifférence me causait.

Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec
aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je
l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.

Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le
brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement
successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.

Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne
m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de
garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des
bienséances que tout homme doit aux femmes, _même_ à la sienne.

Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de cœur,
rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.

Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont
indispensables.

Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et
des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de
l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par
semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était
le seul jour qu'il passait près de moi.

Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir
au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait
longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et,
l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens
pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...

J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême;
seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre
que pour la chasse et pour la bonne chère.

O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une
des conditions de sa vie grossière et sensuelle.

Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans
ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été
parfaites.

Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances
s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.

Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât;
le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.

Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.

C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute
la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le
soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs
fanfares accoutumées.

Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur;
j'allai craintive à sa rencontre; mon cœur se serra lorsque
j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de
l'escalier.

--Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?--lui dis-je.

--Non; je suis harassé,--me dit-il, et il entra dans un petit salon où
je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.

M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me
dire un seul mot.

En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue,
ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il
gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais
toujours vu d'une si exquise élégance.

--Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible,
j'ai très-faim,--dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis,
attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y
allongea ses bottes couvertes de fange.

--Ah! m'écriai-je en courant à lui,--grâce pour cette chaise, elle a été
brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.

Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:

--Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous
demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette
ou non mes pieds sur cette chaise?

--Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé...
il est souvent la seule consolation des jours présents.

--Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de
sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour
développer l'intelligence.

--En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois,
beaucoup plus que vous ne pensez.

--Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute
matérielle, dans laquelle _la bête_, comme on dit, prendrait le dessus.
Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il
n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette,
que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me
voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh!
ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au _vert_ pendant quelque
temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me
prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant
papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert
(c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin
à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin
vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du
johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce
vin-là?

--Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que
l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à
Vienne.

--Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est
parfait.

Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:

--Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du _Siége de Corinthe_ en
attendant le dîner.

Je regardai Gontran avec chagrin.

Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque
je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des
gentilshommes de la chambre.

S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer
sarcasme.

Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:

--Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.

--Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le
voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le
temps en attendant l'heure du dîner.

--Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?

--A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du
monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de
cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la
trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser
longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est
devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est
excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur
royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations,
les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien
établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange,
comment voulez-vous que le temps me pèse?

Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il
paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne
soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.

Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.

Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:--Et moi...
Gontran, me croyez-vous heureuse?

A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du
bout de son fouet sur ses bottes:

--Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous
pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous
manque-t-il?

--Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du
déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le
dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.

--Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois
continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête
vous seraient bientôt d'un ennui mortel.

--Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi,
j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...

--Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a
rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun
plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à
qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin
sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une
solitaire des plus farouches.

--Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon
ami; mais seulement avec vous...

--Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque,
ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses
déraisonnables.

--C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des
femmes... Mon bonheur doit me suffire.--Et je portai mon mouchoir à mes
yeux.

Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses
qu'il venait de me faire.

Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.

--Ah çà! me dit-il avec impatience,--à qui en avez-vous? Nous sommes à
causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de
quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?

--Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis
notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe
entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.

--Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours
Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais
savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par
me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de
miel?--Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:--Que voulez-vous! ma
chère, _lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel_.
Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.

--Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me
restent.

--Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je
vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous
fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos
genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si
nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce
sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la
fin!--s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.

--Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup
souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.

--Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une
récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup
souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez
tort.

--J'ai tort!

--Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans
le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité,
avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés
sans vous compromettre comme vous l'avez fait.

--Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?

--Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été
compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.

--Moi! je serais méprisée, moi!...

--Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous
croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour
à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en
vérité,--reprit-il avec colère,--il faut que vous soyez folle,
archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là...
vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches,
en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.

--Ce que vous me dites là est horrible,--repris-je après un moment de
stupeur;--c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les
calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace
dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en
sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes
larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai
pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous
apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas
insensible à votre indifférence.

--Allons, parlez,--dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en
marchant à grands pas.--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci
en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai
fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du
commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je
n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...

--Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il
m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu
pour moi un mot de tendresse, un mot de cœur; vous vivez auprès de
moi comme si je n'existais pas.

--Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que
voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre
raconter des galanteries, inspirez-m'en.

--Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette
triste vérité: _on mérite ce qu'on inspire_. Malgré vos duretés, je vous
aime toujours; vous méritez cet amour.

--Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne
pouvons rien à ce qui est,--me dit Gontran avec moins de colère. Puis il
ajouta:

--En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra
la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit
cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur
tous les tons le verbe _j'aime_; on se marie pour avoir une maison, un
intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne
ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair
que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des
bergerades, autant vaudrait rester garçon...

--Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...

--Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries;
il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres
hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à
nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh!
d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle
illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous
arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.

--Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je
m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le
dites, seulement ce sera pour l'éternité.

--Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle
conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me
trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante,
souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que
ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.

--Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus
longtemps,--dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que
Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.--Il n'y a
rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,--que de voir tomber
les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis
plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.

--Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que
voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus
malheureuse des femmes?

--Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie?
Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour,
bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur
votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant
ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je
sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était
votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.

--Enfin voilà le dîner,--dit Gontran en entendant la cloche,--j'aime
beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous
finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec
vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.

On annonça que nous étions servis.

--Venez-vous?--me dit Gontran.

--Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.

--C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,--me dit
Gontran.--A votre aise... ma chère amie...

Il sortit pour aller se mettre à table......

       *       *       *       *       *

Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en
larmes.

Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait
même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il
ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer
était à jamais perdu pour moi.

Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument
insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.

--_Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que
vous ne me l'inspirez plus_,--m'avait-il répondu.

C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi
et l'espérance comme un mur d'airain.

Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit
ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...

Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de
mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des
tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.

L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque
négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais
pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi
les meilleurs que me réservait l'avenir.

Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si, après tant de
cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.

Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me
sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.

Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais
toujours... toujours autant que par le passé.

J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté
d'affection.

Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il
_le voulait_, me rendre heureuse comme autrefois.

Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait
pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de
défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran
l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais
d'_adresse de cœur_, si cela peut se dire.

Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez
les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous
disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une
parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt,
que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette
parole, auxquels notre vie nous semble attachée.

Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté
désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu,
telle que je l'ai entendu analyser...

Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré
vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque
pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher
du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se
multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.

_Le sort se lassera_,--dit-on,--et l'on rassemble ses dernières pièces
d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout
perdu...

_Il se lassera de me dédaigner_,--dit-on,--et l'on redouble de
persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses
derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible
épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide...
vous vous brisez contre une stupide indifférence.

Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est
vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne
vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir
honteusement dissipé de si magnifiques trésors...

Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours
Gontran.

Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais
alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de
l'attiédir.

La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre,
l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout
d'agitations.

La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on
aime charme et plaît, plus on vous dispute son cœur, plus sa valeur
augmente à vos yeux.

Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais
encore éprise de Gontran.

Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi
songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même
avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien
ils étaient peu coupables.

J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un
sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment
rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une
régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse
et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu,
depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je
me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je
réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à
toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que
M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent
inspirer la passion la plus vive...

Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu
l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre
lui et Gontran, que mon cœur eût toujours été pour Gontran.

Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature
mauvaise.

Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à
faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités
essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le
monde.

Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par
ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on
comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette
déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux
hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle
pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces
avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids
à la place qu'il occupait dans le monde.

Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien
perdre à Gontran dans mon cœur. Oui, je le dis... à ma honte... parce
que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou
pervertie.

Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que _la passion est
aveugle_ sont presque toujours des amours bassement placés; en
persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les
mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces _amours
sans nom_.



CHAPITRE XIII.

UNE BONNE ŒUVRE.


Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari
ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une
occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si
impressionnable.

Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette
conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation
de ma vie.

Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour
excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon
existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait
peut-être ainsi de ma personnalité.

Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut
sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes
sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une
femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer,
ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour
immense dont notre cœur est consumé devait jeter de généreux reflets
sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être
unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre
bonté et par notre pitié pour tous...

Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine,
j'attendis le retour de Gontran avec impatience.

Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me
voyant, il me dit:

--Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...

--Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.

--Comment cela?

--J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort
d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un
mot, que mon amour pour vous était _mal employé_; j'ai découvert enfin
qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de
vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des
protestations de chaque jour.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me
plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et
morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse,
souriante.

--Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous
ainsi?

--Oh! j'ai de grands projets.

--De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons
vite, qu'est-ce que c'est?

--Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui
dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de
mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui
survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au
château);--vous savez bien le petit château?--dis-je à Gontran.

--Oui, ensuite...

--Il nous est complétement inutile.

--Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le
logement de mes gens d'équipage!...

--Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,--dis-je en
souriant,--je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil,
votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs,
dont une partie est inoccupée.

M. de Lancry me regarda avec étonnement et me dit:

--Comment... vous pensez à déloger mes gens du petit château!... Ah çà!
c'est une plaisanterie.

--Mais non, je vous assure...

--Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chère amie; il est
impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit château, le jardin
qui en dépend est enclos et excellent pour l'ébat des jeunes chiens et
des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs très-humide, et n'a
qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas
songer à ce changement.

--Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez
à ce petit château pour vos amusements? votre part sera encore plus
méritoire que la mienne dans la bonne œuvre que je médite; car vous
aurez fait un léger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.

Mon mari me parut fort surpris.

--Une bonne œuvre... un sacrifice... Ah çà! ma chère amie, ne me
parlez pas en énigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?

--Cela signifie que j'ai une excellente idée dont vous allez tout à
l'heure me remercier; je veux fonder, au petit château, une école pour
les jeunes filles; au rez-de-chaussée, au premier étage, je ferai
disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre
bonnes sœurs suffiront pour ce petit établissement, qui sera sous ma
haute surveillance et qui nous vaudra les bénédictions de tous les
malheureux du pays; je ferai moi-même la leçon aux enfants, ils auront
une moitié du jardin pour jouer, l'autre moitié sera consacrée aux
pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore
que vos chiens seront trop mal aux Communs?

M. de Lancry partit d'un éclat de rire qui me déconcerta, et s'écria en
s'interrompant pour rire de nouveau:

--Je trouve, en vérité, cette idée fort originale; il n'y a que vous, ma
chère amie, pour en avoir de pareilles...

--Comment!...

--Ah çà! sérieusement, vous vous imaginez que je vais m'empâter ici d'un
tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tête rompue des
criailleries des marmots et la vue choquée par un ramassis de vieilles
femmes infirmes!

--Mais, mon ami, le petit château est éloigné d'ici, et l'on ne peut ni
voir ni entendre...

--Allons, allons, vous êtes un enfant gâté... une petite folle,--me dit
mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.--Ne parlons plus de
cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer à la maîtresse
d'école et à la dame de charité, pouvez-vous penser sérieusement à
déranger mes gens et mes chiens, qui sont là parfaitement établis?

--Mais, mon ami...

--Voyons, chère petite capricieuse, comment des projets si étranges
peuvent-ils vous venir dans la tête? Dites-moi cela bien franchement.

--Comment, Gontran?--dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car
j'étais loin de m'attendre à cet accueil et à ces sarcasmes;--je vais
vous dire comment cela m'est venu à l'esprit. J'ai reconnu que vous
aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans
cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il était presque impie de ne
songer qu'à mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je
devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai songé que ce
serait encore un moyen de vous témoigner mon affection, car c'est le
désir de vous paraître encore plus digne de vous qui m'a inspiré cette
résolution... Voilà comment cette idée m'est venue à l'esprit, Gontran.

--Sans doute le but est fort louable, ma chère amie, et je comprends que
vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est
que je préférerais à celle que vous méditez, quoique je doive retirer
une partie du profit des bonnes œuvres auxquelles vous m'associez si
généreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions
philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire
mon salut.

--Mais, mon ami.

--Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous
étiez d'un autre caractère, je croirais que vous plaisantez.

--Je parle sérieusement, Gontran, et c'est sérieusement que je vous
supplie de m'accorder ce que je vous demande.

--Ah çà! sérieusement, Mathilde, est-ce que vous prétendez vous moquer
de moi?

--Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous
prie de vous associer à une œuvre bonne et utile!

M. de Lancry haussa les épaules avec impatience et me dit sèchement:

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans
cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler
nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez
est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible.
J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un
pareil sujet.

Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M.
de Lancry, je lui dis très-fermement:--Je regrette beaucoup de n'être
pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est
praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.

Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que
courroucé, et me dit en souriant avec ironie:

--Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?

--Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce,
laissez-moi la même liberté.

--Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de
gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une
fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles
dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si
subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.

--Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en
embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois,
et...

--Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous
soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre
position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser
enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de
fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez
mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde...
je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus
élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...

Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me
fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble
sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.

Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi,
dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir
dépenser en bonnes œuvres une partie bien minime de cette fortune que
mon mari dissipait en prodigalités.

Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:

--Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de
cette école et de...

Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et
s'écria:

--Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà!
vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez
donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux
pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?

Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:--Eh bien! moi... je le
veux.

--Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le
voulez, je crois.

--Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours.
Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais
cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et
raisonnable, et je l'obtiendrai.

--Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît?
Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à
faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir
à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des
moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!

J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari...
Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me
paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages
donnaient raison à M. de Lancry contre moi.

Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort,
en m'adressant au cœur, à la générosité de Gontran.

--Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon
ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas
mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous
parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de
honte:--Cette maison appartenait à mon père, et...

--Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez
apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,--répondit
M. de Lancry avec le plus grand sang froid,--le reproche est délicat et
de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je
l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain
habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs
fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à
votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté
et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous
bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des
pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent
l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les
dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer
dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une
fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander
désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les
refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli
emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous
vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé
quelques jours heureux.

--Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes
larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins
autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse
et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez...
Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je
le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait;
vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous
rendait meilleur.

--Des reproches, toujours des reproches!--dit Gontran en levant les yeux
au ciel.

Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.

--Gontran,--m'écriai-je,--peut-être mes reproches sont amers...
Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites...
dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon
enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous
demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi
seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas
pitié.

Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains,
ne pouvant plus trouver une parole.

--Allons, voyons, calmez-vous,--me dit M. de Lancry en s'approchant et
en s'asseyant à côté de moi.--Vous êtes une petite folle, vous avez un
caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que
par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres...
allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous
emportez... vous mettez les choses au pis.

--Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue
à désirer fonder cette bonne œuvre,--dis-je à Gontran,--vous
comprendriez mon insistance à ce sujet.

--Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous
allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre
hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous
donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer
de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?

--Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le
bien.

--Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir
impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y
aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un
autre.

--Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?

--Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres
de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les
terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh
bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou
sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de
rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.

--Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre
famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...

--Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente
mille livres de rente, convenez-en.

--Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre
avec ce que nous possédons déjà?

--Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,--vous n'entendez
rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que
coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous
recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la
révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.

--Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous
supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet
endroit...

--C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y
soyez attachée davantage.

--Mais, mon ami, je ne voudrais pas...

--Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la
raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne
absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je
puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à
nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis
tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à
vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui
pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je
vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car
j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.

Et M. de Lancry me laissa seule.



CHAPITRE XIV.

EMMA.


Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et
d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en
rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de
Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de
Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa
merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un
asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant
faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de
mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans
l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.

Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements
qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me
récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint
mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos;
je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari
en songeant aux