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Title: Légendes et curiosités des métiers
Author: Sébillot, Paul, 1846-1918
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Légendes et curiosités des métiers" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



PAUL SÉBILLOT

LÉGENDES

ET

CURIOSITÉS DES MÉTIERS

OUVRAGE ORNÉ DE 220 GRAVURES

D'APRÈS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INÉDITS

[Illustration]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON



LÉGENDES

ET

CURIOSITÉS DES MÉTIERS



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

    =Contes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un volume
    in-8o, de pp. XII-360                                    3 fr. 50

    =Contes des paysans et des pêcheurs.=--Un volume
    in-18, de pp. XXI-374                                    3 fr. 50

    =Contes des marins.=--Un volume in-18, de pp.
    XII-374                                                  3 fr. 50

    (_Ouvrages autorisés pour les bibliothèques populaires
     et celles de la Marine._)

    =Contes de terre et de mer, légendes de la
    Haute-Bretagne.=--Un vol. in 8e, de pp. 250,
    illustré par Léonce Petit, G. Bellenger, Sahib      (_Épuisé._)

    =Légendes, croyances et superstitions de la Mer.=

    Première série: _La Mer et le Rivage._--Un vol.
    in-18, de pp. XII-363.

    Deuxième série: _Les Météores, les Vents et les
    Tempêtes._--Un vol. in-18, de pp. 342.
    Chaque série                                             3 fr. 50

    =Le Blason populaire de la France.= (En collaboration
    avec M. H. Gaidoz.)--1 vol. in-18,
    de pp. XII-382                                           3 fr. 50

    =Contes des provinces de France.=--1 vol. in-18,
    de pp. XI-332                                            3 fr. 50


    (_Collection de la France merveilleuse et légendaire._)

    =Littérature orale de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
    in-12 elzévir, de pp. XII-404,
    avec musique                                               5 fr.

    =Traditions et superstitions de la
    Haute-Bretagne.=--Deux vol. in-12 elzévir,
    de pp. VII-387 et 389                                      10 fr.

    =Coutumes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
    in-12 elzévir, de pp. VIII-376                              5 fr.

    =Gargantua dans les traditions populaires.=--Un vol.
    in-12 elzévir, de pp. XX-342                                5 fr.


    (_Collection des Littératures populaires de toutes les nations._)

    =Les Travaux publics et les Mines dans les traditions
    et les superstitions de tous les pays.=--_Les routes,
    les ponts, les chemins de fer, les digues, les canaux,
    l'hydraulique, les ports et les phares, les mines et les
    mineurs._--In-8o de pp. XX-620 avec 420 illustrations,
    dont trois en couleur et huit planches hors texte          40 fr.


IMPRIMERIE E. FLAMMARION. 26 RUE RACINE. PARIS.



    PAUL SÉBILLOT

    LÉGENDES
    ET
    CURIOSITÉS DES MÉTIERS

    LES MEUNIERS--LES BOULANGERS--LES PATISSIERS
    LES BOUCHERS--LES FILEUSES
    LES TISSERANDS--LES OUVRIÈRES EN GAZE--LES CORDIERS
    LES TAILLEURS--LES COUTURIÈRES--LES DENTELLIÈRES
    LES MODISTES--LES LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES
    LES CORDONNIERS--LES CHAPELIERS
    LES COIFFEURS--LES TAILLEURS DE PIERRE--LES MAÇONS
    LES COUVREURS--LES CHARPENTIERS
    LES MENUISIERS--LES BOISIERS ET LES SABOTIERS--LES TONNELIERS
    LES CHARRONS--LES TOURNEURS
    LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS--LES BUCHERONS
    LES CHARBONNIERS--LES FORGERONS
    LES CHAUDRONNIERS--LES SERRURIERS--LES CLOUTIERS
    LES IMPRIMEURS


    OUVRAGE ORNÉ DE 220 GRAVURES
    D'APRÈS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INÉDITS

    PARIS
    ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
    26, RUE RACINE, 26

    Tous droits réservés.



TABLE

DES

MONOGRAPHIES ET DES GRAVURES[1]

[Footnote 1: Les noms placés entre parenthèses sont ceux des auteurs
des gravures ou ceux des livres dont elles sont extraites.]

LES MEUNIERS
                                                                Pages.
Fidèle comme un meunier (Lagniet)                                5

Il ressemble à un homme comme un moulin à vent (Lagniet)         9

Le Moulin de la «Dissention» (XVIIe siècle)                      13

Les Femmes au moulin (_Caquet des femmes_)                       17

Les Enfarinez, image satirique (XVIIe siècle)                    20

Le Capitaine des Enfarinez, image satirique (XVIIe siècle)       21

Le Meusnier à l'anneau, image satirique (XVIIe siècle)           25

Habit de Meusnier (G. Valck)                                     29

L'Ane conduisant le Meunier (_Le Monde à rebours_)               31

L'anneau, fragment de caricature (XVIIe siècle)                  32


LES BOULANGERS

Opérations de boulangerie au XVIIe siècle
(Franqueville)                                                   5

Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a esté chastié
(XVIIe siècle)                                                   7

Boulanger enfournant (_Jeu de l'Industrie_)                      12

Image de saint Honoré (gravé pour la corporation, XVIIIe siècle) 17

Vesta, déesse des boulangers (_Magasin pittoresque_)             22

Anciennes bannières des boulangers (_Magasin pittoresque_)       24

Pierres sculptées de maisons de boulangers à Édimbourg           27

La Belle Boulangère (Binet)                                      29

Le Boulanger, vignette (Jauffret)                                32


LES PATISSIERS

Une Rôtisserie-pâtisserie au XVIIe siècle (Guérard)              5

Crieur de petits pâtés (Brébiette)                               8

Le Pâtissier (Abraham Bosse)                                     9

Des pâtes, talmouses (Boucher)                                   13

La Poire et le Pâtissier, caricature contre Louis-Philippe
(1835)                                                           17

Pain d'épices de Reims (Poisson)                                 20

L'Oublieur (Guérard)                                             21

L'Oublieur et la Laitière (B. Picart)                            25

L'Amour marchand de plaisir (Perrenot)                           29

L'Aimable Caporal, vignette (1830)                               31

Marchande de plaisir (Poisson)                                   32


LES BOUCHERS

Boucher assommant un boeuf (Jost Amman)                          5

Le Boucher (Guérard)                                             9

Le Boucher et sa cliente (Daumier)                               13

Promenade du boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Aube (XVIe siècle)   16

Promenade du boeuf gras, placard de «l'ordre et la marche»
(1816)                                                           17

Louis-Philippe et le boeuf gras (1835)                           21

Boucher hollandais (XVIIe siècle)                                25

Boucher italien (Mitelli)                                        29

Veau depeçant un boucher (_Le Monde à rebours_)                  31

Le Boucher (_Arts et Métiers_)                                   32


LES FILEUSES

Les trois Parques (Bonnart)                                      5

La Veillée (Mariette)                                            9

Fille qui écoute un berger (Lagniet)                             13

Les trois fileuses fantômes, d'après une ballade alsacienne
(Klein)                                                          16

Les Vierges sages (Brueghel)                                     17

La Belle fileuse (Jaubert)                                       21

La Fileuse (Mérian)                                              25

Le Lutin et la Fille du meunier (J-E. Ford)                      29

L'étrange visite (D. Batten)                                     31

La Truie qui file (_Enseignes de Rouen_)                         32


LES TISSERANDS

Les trois voleurs (Tisserand, Meunier, Tailleur) sortant du sac
(Lagniet)                                                        5

Atelier de tisserand (XVIe siècle) (Jost Amman)                  13

Les Vierges sages (Crispin de Passe)                             17

Tisseuse au XVIe siècle (_Éloge de la folie_) (Holbein)          21


LES OUVRIÈRES EN GAZE

Les Ouvrières en gaze (Binet)                                    24


LES CORDIERS

Le Cordier (Lagniet)                                             29

Cordiers à l'ouvrage (XVIe siècle) (Jost Amman)                  31

Ange rallumant la lampe de sainte Gudule (Stalle de Saint-Loup,
à Troyes)                                                        32


LES TAILLEURS

Boutique de tailleur hollandais (XVIIe siècle)                   5

Tailleur cousant (Van de Venne)                                  9

Atelier de tailleur au XVIIe siècle (Franqueville)               12

Atelier de tailleur allemand (Chodowiecki)                       13

Tailleur cousant (_Jeu universel_)                               15

Habit de tailleur (G. Valck)                                     17

Tailleurs bretons cousant (Perrin)                               25

Tailleur breton enseignant le cathéchisme (Perrin)               29

Tailleur (Jauffert)                                              32


LES COUTURIÈRES

Les Couturières (Binet)                                          5

Femmes cousant (Chodowiecki)                                     9

Fileuses et Couturières, gravure hollandaise (XVIIe siècle)      12


LES DENTELLIÈRES

Dentellières (_Encyclopédie_)                                    16

L'ouvrière en dentelles (Jaubert)                                17

Dentellière hollandaise (Mieris)                                 20


LES MODISTES

Boutique de modiste en province (Crafty)                         24

Les Filles de modes au XVIIIe siècle (Binet)                     25

Madame et sa modiste, singerie (1825)                            28

Boutique de modiste (Gavarni)                                    29

La Modiste, travestissement (Bouchot)                            31

La Modiste (_Fleurs professionnelles_)                           32


LES LAVANDIÈRES ET LES BLANCHISSEUSES

La Blanchisseuse et le Batelier (Cochin)                         5

Laveuses au bord de la Seine (Henry Monnier)                     9

Le Maçon et la Blanchisseuse (Saint-Aubin)                       13

Lavandières de nuit en Berry (Maurice Sand)                      17

Le bavardage au lavoir (_Caquet des femmes_)                     21

Petite blanchisseuse (Gavarni)                                   24

La vieille blanchisseuse (Traviés)                               25

La Repasseuse (Lanté)                                            29

La Blanchisseuse (_Arts et Métiers_)                             31

Vieille blanchisseuse (Daumier)                                  32


LES CORDONNIERS

Boutique de cordonnier (Jost Amman)                              5

Saint Lundi, image populaire (Dembour)                           9

Le Juif-Errant, image populaire (Musée de Quimper)               12

Boutique de cordonnier (_Encyclopédie_)                          13

Un Savetier (A. van Ostade)                                      16

Le Savetier, image révolutionnaire (1790?)                       17

Au Diable à quatre (_Jeu de Paris en miniature_)                 20

Le Cordonnier et la Servante (_Magasin pittoresque_)
(XVIIe siècle)                                                   21

Le Cordonnier (XVIIe siècle) (Leroux)                            25

Ulenspiegel, apprenti cordonnier (Lagniet)                       29

Le Savetier (Bouchardon)                                         32

Le Nouvelliste (Grenier)                                         33

Arrivée d'un compagnon (Bois de la bibliothèque bleue de Troyes) 36

Le Savetier (Ciarte)                                             37

Saint Crépin (Bois de la bibliothèque bleue de Troyes)           40

Archi-confrérie de Saint-Crépin, image patronale (XVIIIe siècle) 41

Marchand de souliers italien (Mitelli)                           45

La Méchante cordonnière, d'après l'_Album de la Mère l'oye_
(Hollande)                                                       48

Le Cordonnier et les nains (_Vieux contes Allemands_)            49

Gnafron (Randon)                                                 49

Le Savetier (_Arts et Métiers_)                                  50


LES CHAPELIERS

Habit de chapelier (G. Valck)                                    52

Le Chapelier, réclame américaine (1872?)                         53

Boutique de chapelier (XVIIIe siècle)                            57

Le Chapelier à la queue, caricature (XVIIe siècle)               61

Dancré, flamand, adresse de chapelier (XVIIIe siècle)            63

Charles, ses chapeaux (Réclame moderne)                          64

Ne pesant pas l'once (Réclame moderne)                           64


LES COIFFEURS

Absalon pendu, enseigne de coiffeur (_Jeu de Paris_)             4

Mademoiselle des Faveurs, caricature (XVIIIe siècle)             5

Le Barbier patriote (Image révolutionnaire)                      8

Boutique de perruquier (Cochin)                                  9

L'édifice de coiffure, caricature (XVIIIe siècle)                12

Il faut souffrir pour être belle, caricature (_Journal des
Modes_, 1810)                                                    13

Le Barbier politique (Pigal)                                     17

Boutique de barbier, image anglaise (XVIIIe siècle)              20

Le fer trop chaud (Marillier)                                    21

La toilette du clerc (Carle Vernet)                              25

Le Jour de barbe, singerie                                       29

Boutique de perruquier (Duplessi-Bertaux)                        32


LES TAILLEURS DE PIERRE

Tailleur de pierre (Jost Amman)                                  5

Tailleur de pierre (Bouchardon)                                  8


LES MAÇONS

Maçons et tailleurs de pierre, miniature italienne (XVe siècle)  13

Maçon italien (Mitelli)                                          17

Qui bâtit ment (Lagniet)                                         21

Maçons à l'ouvrage (XVIIIe siècle)                               25


LES COUVREURS

Couvreurs sur un toit (Duplessi-Bertaux)                         29

À bas couvreur (_Embarras de Paris_)                             31

Couvreurs sur un toit (Couché)                                   32


LES CHARPENTIERS

Charpentiers au XVIe siècle (Jost Amman)                         5

Saint Joseph et l'enfant Jésus (XVIe siècle)                     8

Sainte Famille (XVIe siècle)                                     9

Le Raboteux (Carrache)                                           12

Compagnon charpentier (Jules Noel)                               17


LES MENUISIERS

Intérieur de menuisier (Larmessin)                               20

Menuisier coffretier (Jost Amman)                                24

Petits génies menuisiers (Peinture pompéienne)                   25

Amours menuisiers (Cochin)                                       29

Figure de menuisier, image populaire (Dembour)                   31

Le Menuisier (Couche)                                            32


LES BOISIERS ET LES SABOTIERS

La Chasse fantastique (Maurice Sand)                             5

Figures humaines en bois (Paul Sébillot)                         9

Marchand de balais (Poisson)                                     12

Balais! Balais! (Boucher)                                        13

Atelier de sabotier (_Encyclopédie_)                             17

Marchande de balais (_Cris de Paris_)                            22


LES TONNELIERS

Tonnelier encavant (Mérian)                                      24

Tonneliers à l'ouvrage (Gravure hollandaise, XVIIe siècle)       25

Le Tonnelier (Bouchardon)                                        29

Tonneliers à l'ouvrage (Jost Amman)                              31

Tonneliers (_Charivari_)                                         32


LES CHARRONS

Charron au XVIe siècle (Jost Amman)                              5


LES TOURNEURS

Tourneur au XVIe siècle (Jost Amman)                             8

Le Tourneur dans sa boutique au XVIIe siècle (Lagniet)           9


LES PEINTRES VITRIERS ET DOREURS

Peintre en bâtiment italien (Mitelli)                            13

Le poète Pope nettoyant une façade, caricature anglaise (V.-H.)  17

La Déroute de la Céruse (1852)                                   21

Vitrier assujettissant un vitrage en plomb (Lagniet)             24

Le Vitrier et le Cordonnier (Pruche)                             25

Le Doreur, caricature (XVIIe siècle)                             29

Amour tourneur (frontispice de l'_Art de tourner_)               32


LES BÛCHERONS

Le Casseu d'bois (Maurice Sand)                                  5

Porteur de fagots (Abraham Bosse)                                9

Mouleur de bois (Caffiery)                                       13

L'Arbre et le Bûcheron (_Fables_ du sieur Le Noble)
(XVIIe siècle)                                                   16


LES CHARBONNIERS

Le Fendeur de bois (Bonnart)                                     21

Le Meunier et le Charbonnier (Lagniet)                           24

La Charbonnière (Cochin)                                         25

La Vendeuse de mottes (Bonnart)                                  29

Boutique de charbonnier (Félix Régamen)                          31

Noir comme charbonnier (_Ombres chinoises_, 1845)                32


LES FORGERONS

Le Taillandier, image satirique (Larmessin)                      5

Servante ferrant la mule, caricature (XVIIe siècle)              8

Le Forgeron (Franqueville)                                       13

La Destruction de Lustucru, caricature (XVIIe siècle)            17

La Forge merveilleuse, image populaire (Dembour)                 25

Intérieur de forge hollandaise (De Venne)                        28

Forgerons travaillant en mesure (XVIIIe siècle) (Chodowiecki)    29

Serruriers et Forgerons (_Jeu de l'industrie_)                   32


LES CHAUDRONNIERS

Le Chaudronnier (Bonnart)                                        5

Chaudronnier ambulant (Guérard)                                  9

Chaudronnier (Poisson)                                           12

Chaudronnier (XVIIe siècle) (Brébiette)                          13

Apprentis chaudronniers (Madou)                                  17

Étameur ambulant, d'après une eau-forte (1845)                   21


LES SERRURIERS ET LES CLOUTIERS

Almanach des maîtres serruriers, frontispice (XVIIIe siècle)     24

Habit de serrurier (G. Valck)                                    25

Le Serrurier galant (Pigal)                                      28

Atelier de serrurerie (Jost Amman)                               31

Étameur ambulant (_Jeu des Enseignes_)                           32


LES IMPRIMEURS

Imprimerie au XVIe siècle (Stradan)                              5

Imprimerie au XVIe siècle (Josse Badius)                         9

L'Apprenti imprimeur (A.-de Saillet)                             13

Habit d'imprimeur en lettres (G. Valck)                          17

L'Imprimerie, allégorie (Bonnart)                                21

L'Imprimerie, allégorie (Gravelot)                               25

Printer devil, apprenti imprimeur (_Les Anglais peints
par eux-mêmes_)                                                  29

Le Singe (caricature américaine)                                 31

_Vitam mortuis reddo_ (B. Picart)                                32

[Illustration]

IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.



PRÉFACE


On s'est beaucoup occupé des métiers au point de vue technique,
économique, social ou historique: on a reproduit avec détail les
règlements qui les régissaient sous le régime des corporations: mais
on n'a guère parlé, si ce n'est très incidemment, de ce qu'on
pourrait appeler leur histoire familière.

Au cours de mes études sur les traditions populaires, j'avais été
frappé du petit nombre de renseignements que les divers auteurs me
fournissaient à ce sujet. Les traditionnistes de notre temps, qui
ont recueilli tant d'observations curieuses sur les paysans, parfois
sur les marins, ont rarement étudié les ouvriers. Nulle enquête
n'était pourtant plus urgente, parce que le nivellement de moeurs,
d'usages et d'idées que produit la civilisation moderne se fait
surtout sentir dans les villes, où réside le plus grand nombre des
gens de métier, et que tout ce qu'ils ont pu conserver d'original
est condamné à une disparition prochaine. Il y a plus de dix ans,
j'avais esquissé dans la revue _L'Homme_, un programme de recherches
sur les artisans, et à plusieurs reprises j'ai essayé d'appeler sur
eux l'attention de mes collaborateurs de la _Revue des Traditions
populaires_; mais alors que j'obtenais tant de faits sur la vie, les
moeurs et les superstitions de la campagne, je constatais que bien
peu s'intéressaient aux gens qui travaillent à des métiers, sans
doute parce que l'observation était plus difficile, ou bien parce
que l'on croyait qu'elle fournirait une maigre récolte. Les très
nombreux livres de _Folk Lore_ publiés depuis quinze ans, si riches
en détails sur les paysans, n'en consignaient qu'un bien petit
nombre sur les ouvriers. Je continuais cependant à glaner des notes,
et c'est en réunissant quelques-unes d'entre elles que j'écrivis la
petite monographie intitulée _Traditions et Superstitions de la
Boulangerie_ (1890). Elle parut curieuse à quelques-uns de ceux qui
l'avaient lue, et plusieurs me demandèrent si je ne pourrais traiter
les divers autres métiers en les envisageant au même point de vue.

Si l'entreprise n'était pas facile à exécuter, elle était de celles
qui sont faites pour tenter un amateur de recherches. Je me mis à
étudier le sujet plus à fond, et je fus amené peu à peu à modifier,
et surtout à élargir, le plan que j'avais d'abord adopté. Au lieu de
me borner, comme je l'avais fait dans mon premier ouvrage, à
enregistrer les superstitions, les contes et les proverbes qui
s'attachent à chaque métier, je pensai qu'il convenait d'y ajouter
les coutumes, les fêtes, les traits de moeurs, parfois même les
anecdotes typiques, et que la mise en oeuvre de ces divers
éléments pourrait former une sorte d'histoire intime des métiers.

Les moeurs et les coutumes des artisans avaient préoccupé le
savant A.-A. Monteil; mais l'auteur de l'_Histoire des Français des
divers états_ s'était placé à un point de vue plus général que le
mien; ses indications, souvent fort intéressantes, s'appliquent
surtout au XVIe siècle, et ses deux derniers volumes n'en
fournissent qu'un petit nombre qui touchent à mon sujet. Les auteurs
du _Livre d'Or des Métiers_ avaient procédé, ainsi que je le fais,
par monographies; mais il n'en parut que sept, fort inégales comme
étendue et comme mérite. Pas plus que Monteil ils n'avaient attaché
d'importance aux dictons et surtout aux contes et aux légendes; mais
Paul Lacroix et Édouard Fournier connaissaient trop bien les
écrivains comiques ou satiriques, l'ancien théâtre et les livrets
populaires, dont on leur doit tant de rééditions, pour ne pas avoir
pressenti le parti que l'on peut en tirer pour l'histoire des
moeurs et des coutumes.

Ces diverses productions, oeuvres d'écrivains dont souvent le
talent est médiocre, fournissent à celui qui a le courage de les
lire des renseignements d'autant plus précieux qu'ils se rencontrent
tout naturellement sous leur plume, alors qu'ils ne pensent pas à
donner un document, mais simplement à consigner quelque anecdote
plaisante ou singulière. Il en est qui jettent sur certaines
pratiques, sur certaines coutumes, sur des préjugés, une lumière
souvent inattendue et qui a toute la saveur d'une étude d'après
nature. On rencontre assez fréquemment de ces traits chez les
conteurs, ou chez les auteurs de facéties dans le genre de celles
qu'on a mises sous le nom de Tabarin.

Avant le milieu du XVIIe siècle, l'ancien théâtre choisissait
parfois ses personnages parmi les ouvriers les plus populaires: on y
voit des chaudronniers, des forgerons, des tailleurs, des meuniers,
des gagne-petit de la rue, et plusieurs passages visent les moeurs
ou les ridicules de divers autres artisans. Quand, sous l'influence
des grands classiques, la comédie devient plus régulière et
s'attache à peindre des caractères, les gens de métier y figurent
plus rarement; les parades même de la Foire, bien que destinées
surtout à l'amusement du peuple, ne les mettent qu'assez rarement à
la scène, et ils n'y reparaissent, d'une façon quelque peu suivie,
que vers la fin du siècle dernier. De nos jours on a vu au théâtre
beaucoup de pièces dont le héros était un ouvrier; mais ce n'était
souvent qu'une étiquette, et rarement les moeurs ou les ridicules
particuliers à chaque état y étaient décrits avec fidélité.

Dans les anciens romans et dans les recueils de nouvelles, on ne
rencontre guère, jusqu'à Restif de la Bretonne, que des traits
épars, quelques personnages épisodiques, et les romanciers
contemporains n'ont pas toujours assez connu les ouvriers, pour que
l'on puisse considérer comme très exacts les détails qu'ils donnent
sur leurs moeurs, leurs habitudes, sur leurs préjugés; en dépit de
leur prétention au document, le portrait qu'ils peignent est le plus
souvent ou poussé à la charge ou flatté jusqu'à l'idéalisation.

Rares aux époques où la noblesse est beaucoup, la bourgeoisie
quelque chose et les artisans bien peu, les renseignements sur la
partie du peuple qui travaille manuellement deviennent plus
abondants à mesure que le commerce et l'industrie se développent.
Mais toujours ils sont très dispersés, et l'on trouverait à peine
avant notre siècle deux ou trois ouvrages de quelque valeur où l'on
se soit occupé de la vie intime des ouvriers.

Sous le règne de Louis-Philippe, on s'y intéresse davantage; on voit
paraître les _Physiologies_ de beaucoup de métiers, ou des ouvrages
dans lesquels ils sont, suivant une expression qui avait fait école,
«peints par eux-mêmes». Mais si parmi les écrivains qui ont écrit
ces diverses monographies, il en est qui avaient observé exactement
et sans parti pris, un grand nombre, sous l'influence romantique,
avaient voulu créer des types, donné à leurs personnages un relief
exagéré, et leur avaient prêté des mots et des idées qu'ils ne
pouvaient pas avoir. Le pittoresque à la mode faisait tort à la
vérité, qui souvent paraissait secondaire à des écrivains qui
visaient avant tout à l'amusement des lecteurs; de là, suivant que
le sujet prêtait à l'éloge ou à la satire, des travestissements,
parfois étranges, de corps de métiers qui n'avaient mérité

    Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Dans les monographies qui composent ce volume, j'ai mis en oeuvre
les documents empruntés à ces diverses sources; il en est, surtout
pour les périodes anciennes, qui me semblent présenter le caractère
d'une incontestable véracité; malgré leur exagération évidente, je
n'ai pas écarté certains autres, mais j'ai eu soin de les citer à
peu près _in extenso_, ou de mettre, par quelques lignes, le lecteur
en garde. Je n'ai pas non plus négligé les statuts des métiers, les
ordonnances ou les traités de police, dans lesquels il m'est arrivé
de rencontrer des traits de coutumes ou de moeurs qui rentraient
directement dans mon sujet.

À côté de faits empruntés à des livres, il en est un bon nombre qui
proviennent d'une enquête que j'ai faite personnellement, ou en
m'adressant à des correspondants qui m'avaient déjà fourni des
matériaux pour mes ouvrages précédents. Afin de provoquer de
nouvelles recherches, je les ai insérés dans la _Revue des
traditions populaires_: parmi les autres communications, qui
paraissent ici pour la première fois, plusieurs me sont venues de
personnes qui avaient lu les livraisons que j'ai publiées au
commencement de cette année.

En écrivant le mot _Légendes_ sur la première ligne du titre de ce
livre, je n'ai pas été seulement guidé par le désir de plaire au
lecteur en reproduisant des récits touchants, curieux ou comiques.
Souvent la littérature orale reflète exactement les idées
populaires, et forme un complément utile aux faits constatés par les
écrivains. En ce qui concerne les contes et les légendes, on
remarque que les ouvriers des divers états y tiennent une bien
petite place, si on la compare à celle des laboureurs, des marins et
des bergers, quoique ces humbles personnages figurent moins souvent
dans le merveilleux royaume de: «Il était une fois», que les rois et
les reines, les princes et les princesses. Parfois le métier exercé
par le héros n'est pas en rapport direct et nécessaire avec le
récit, et, suivant les pays, la profession qui lui est attribuée
peut changer. Mais si le rôle est de ceux qui demandent de la
finesse, de la ruse plutôt que de la force, on peut être à peu près
certain qu'il sera tenu par un cordonnier, un tailleur ou un
meunier, alors que les gens forts ou orgueilleux sont des forgerons
ou des charpentiers.

D'autres récits appartiennent à la série des moralités: des
boulangers ou des lavandières sont punis de leur mauvais coeur,
tandis que des sabotiers ou des bûcherons compatissants reçoivent
des récompenses. Il en est qui servent à expliquer ou à justifier
des prohibitions, ou qui montrent comment sont traités ceux qui
n'ont pas respecté le bien d'autrui. À tout prendre, ces contes
forment une école de morale qui en vaut bien d'autres à visées plus
ambitieuses.

Les sentiments du peuple qui achète, à l'égard du métier qui
produit, se manifestent surtout dans les proverbes, les dictons, les
formulettes et les sobriquets. Ils en mettent en relief les
qualités, plus souvent les défauts réels ou supposés, et se montrent
particulièrement agressifs sur le chapitre de la probité. Je ne
prétends pas, loin de là, qu'ils soient tous justifiés par les
faits, même anciens. Actuellement il en est beaucoup qui sont de
simples survivances, et qui, s'ils ont eu une réelle raison d'être,
s'appliquent à un état de choses qui n'existe plus. De ce nombre
sont la plus grande partie de ceux qui visent certains larcins
professionnels. Quoi qu'on ait pu dire, dans la plupart des métiers,
la moralité générale a grandement progressé, et le temps n'est plus
où le consommateur voyait nécessairement un voleur dans le fabricant
qui lui livrait un objet ou le marchand qui le lui vendait. Cela
tient en partie à ce que l'ouvrier ne travaille plus guère sur des
matériaux appartenant aux particuliers, et qu'il n'a plus la
tentation de s'en approprier une partie. En outre, les commerces
étant devenus libres, la concurrence empêche de rechercher de petits
gains illicites qui, bientôt découverts, feraient le client déserter
la boutique où se serait produite la fraude, pour s'adresser au
voisin.

Les dires populaires constatent aussi une sorte de réprobation qui
s'attachait à tout un corps de métier, non pas cette fois en raison
de fraudes ou de vol, mais à cause du métier lui-même, et parce
qu'il avait été exercé à une certaine époque par des races
méprisées. Il y avait naguère encore, dans plusieurs pays de France,
de véritables parias, tenus à l'écart par les populations au milieu
desquelles ils vivaient, qui étaient à chaque instant exposés à des
avanies et à des injures, et qui étaient, pour ainsi dire, condamnés
à ne se marier jamais qu'entre eux. Ces préjugés, fort heureusement,
vont s'effaçant tous les jours, et le temps n'est peut-être pas très
loin où ceux qui étaient les plus vivaces au commencement de ce
siècle, auront entièrement disparu.

Les artisans d'autrefois avaient bien des usages particuliers, bien
des fêtes dont le caractère, souvent presque rituel, remontait à des
époques lointaines; des cérémonies spéciales avaient lieu à des
époques déterminées de l'année, lorsque l'apprenti devenait
compagnon, quand l'ouvrier passait contremaître. Quelques-unes
n'existent plus qu'à l'état de souvenir: d'autres sont en train de
mourir. S'il en est qui ne sont pas à regretter, il y en avait
certaines qui entretenaient une sorte de lien entre les diverses
catégories du métier, depuis le patron jusqu'au petit garçon qui
commençait son apprentissage. Ceux qui rêvent de creuser un fossé
entre deux éléments, qui sont aussi nécessaires l'un que l'autre,
pourront se réjouir de voir cesser ces rapports; il n'en sera pas de
même de ceux qui pensent que

    Quand les boeufs vont deux par deux
    Le labourage en va mieux.

J'ai donné un assez large développement à l'illustration
documentaire, puisqu'elle comprend 220 gravures. Elle est empruntée
à des sources très variées. La plupart du temps elle est en relation
directe avec le texte, que souvent elle complète ou éclaircit. C'est
surtout le cas de celle qui représente des scènes de moeurs.
D'autres images reproduisent des costumes d'autrefois, d'anciens
modes de travail, des intérieurs d'ateliers ou de boutiques, qui
permettent, mieux qu'une longue description, de se figurer le milieu
dans lequel vivait ou travaillait l'ouvrier aux siècles derniers.

Depuis les vieux bois si pittoresques et si exacts de Jost Amman
jusqu'aux belles planches de l'_Encyclopédie méthodique_, les
métiers n'ont pas été regardés comme de simples thèmes à images
agréables, que l'on pouvait traiter par à peu près. Le cadre dans
lequel les artistes ont placé les personnages est très bien choisi
et bien rendu, avec ses détails particuliers; il est certaines
estampes traitées avec un tel souci de la vérité qu'elles permettent
de reconstituer le métier avec les ustensiles qui servaient à
l'exercer, et ses produits à divers états d'avancement. Les
anciennes caricatures elles-mêmes révèlent une observation très
attentive, et tout en étant comiques ou satiriques, elles nous
conservent bien des détails de costume, d'attitudes ou d'accessoires
qui ne sont pas mis là par amour du pittoresque, mais parce qu'ils
existaient réellement, et que les dessinateurs d'alors jugeaient
qu'ils étaient utiles au sujet qu'ils voulaient représenter. À ce
point de vue, elles sont très supérieures à celles de l'époque
moderne, faites plus hâtivement, et dont les auteurs se sont du
reste placés à un point de vue différent.

Les images de métiers sont assez nombreuses, moins pourtant qu'on ne
serait tenté de le croire, et souvent elles visent plus la technique
que les moeurs ou les coutumes des artisans. Les artistes se sont
plutôt occupés des ouvriers qui parcouraient les rues, des marchands
ou des revendeurs qui annonçaient leur présence par des cris, que
des producteurs. On doit faire une exception pour les gravures et
pour les images populaires qui ont paru depuis le règne de Henri IV
jusqu'au milieu de celui de Louis XIV: Abraham Bosse, Lagniet,
Guérard, les Bonnart, les uns comme auteurs, les autres comme
éditeurs d'estampes, font aux artisans une assez large place, et
leurs planches constituent des documents de premier ordre pour
l'histoire intime des métiers: pour en retrouver l'équivalent, sinon
comme mérite, du moins comme abondance, il faut arriver à la période
révolutionnaire.

C'est à la première de ces époques et au XVIIIe siècle que j'ai fait
les plus larges emprunts. J'ai donné moins de place aux estampes
modernes, parce que la lithographie, qui est le procédé le plus
employé pendant la première moitié de ce siècle, est d'une
reproduction moins facile que la gravure, et aussi parce que leurs
auteurs, presque tous des humoristes, ont laissé de côté nombre de
métiers qui, se prêtant autrefois à une satire que tout le monde
comprenait à demi mot, avaient cessé de fournir des sujets
populaires à la plaisanterie. J'ai encore moins pris à l'imagerie
contemporaine; la plupart du temps, elle n'a fait que reprendre
quelques-uns des thèmes des siècles passés, avec un art plus
médiocre, et sans y ajouter des traits bien caractéristiques.

[Illustration]



LES MEUNIERS


Suivant une légende du Berry, le diable, après avoir examiné quel
pouvait être de tous les métiers d'ici-bas celui qui rapportait le
plus et celui où il était le plus facile, pour quelqu'un de peu
scrupuleux, de faire fortune, ne tarda pas à être convaincu que
c'était celui de meunier. Il établit sur la rivière de l'Igneraie un
moulin tout en fer, dont les diverses pièces avaient été forgées
dans les ateliers de l'enfer. Les _meulants_ vinrent de tous côtés à
la nouvelle usine, dont la vogue devint si grande, que tous les
meuniers des environs, dont on avait du reste à se plaindre, furent
réduits à un chômage complet. Quand le diable eut accaparé toute la
clientèle, il traita si mal ses pratiques, que celles-ci crièrent
plus que jamais misère. Saint Martin, qui passa par là, résolut de
venir en aide à ces pauvres gens. On était en hiver, et il
construisit, en amont de celui du diable, un moulin tout en glace.
De toutes parts on y vint moudre, et chacun s'en retourna si content
de la quantité et de la qualité de la farine qui lui avait été
livrée par le nouveau meunier, que le diable se trouva à son tour
sans pratiques. Alors il vint proposer à saint Martin d'échanger son
moulin contre le sien. Le saint y consentit, mais il demanda en
retour mille pistoles: c'était exactement le chiffre du gain
illicite que le diable avait fait depuis qu'il était meunier.
Pendant huit jours, celui-ci fut satisfait de son marché, mais alors
il vint du dégel: les meules commencèrent à suer, et au lieu de la
farine sèche qu'elles donnaient auparavant, elles ne laissèrent plus
échapper que de la pâte.

Le commencement de ce récit, qui a été recueilli par Laisnel de la
Salle, reflète assez exactement les anciennes préventions populaires
à l'égard des meuniers. Leur mauvaise réputation, assez justifiée
autrefois, tenait surtout à ce que, au lieu de recevoir un salaire,
ils exerçaient un prélèvement en nature sur les grains qui leur
étaient confiés. Il en était résulté des abus que constatent, en
termes très sévères pour les meuniers, plusieurs ordonnances qui
avaient essayé d'y mettre fin: elles défendaient de prendre la
mouture en grains, mais seulement en argent, à raison de douze
deniers par setier, et recommandaient de rendre les farines en même
poids que le blé, à deux livres près, pour le déchet. Au cas où
celui qui faisait moudre aurait préféré ne pas payer en argent, le
droit de mouture était fixé à un boisseau par setier. Les
contraventions étaient punies par l'amende ou par le pilori. Ces
pénalités, dont la dernière avait un caractère infamant, n'avaient
pas complètement réussi à empêcher certains meuniers de «tirer d'un
sac double mouture», comme dit un proverbe, qui doit probablement
son origine à leur manière de procéder. «Chaque meunier a son
setier», disait-on aussi en parlant de quelqu'un dont on avait
besoin, et qui abusait de la situation. Cette façon de mesurer était
générale en Europe, et elle avait aussi donné lieu au dicton
anglais: _Every honnest miller has a thumb of gold_: tout honnête
meunier a un pouce d'or; en Écosse, on dit d'une personne peu
délicate qu'elle a un pouce de meunier: _He hiz a miller's thun_. Un
proverbe satirique de la Basse-Bretagne semble aussi en relation
avec ce pouce, aussi voleur que celui que les marins attribuent au
commis aux vivres:

    _Ar miliner, laer ar bleud_
    _A vo daoned beteg e veud,_
    _Hag e vend, ann daoneta,_
    _A ia er zac'h da genta._

    Le meunier voleur de farine.--Sera damné jusqu'au
    pouce,--Et son pouce, le plus damné.--Va le premier dans le
    sac.

En Béarn, on dit aussi: _Lou moulié biu de la pugnero_: le meunier
vit de la poignée ou prélèvement fait en nature; et en Basse-Écosse:
_The miller aye taks the best muter wi's ain hand_: la meilleure
mouture du meunier est sa propre main.

Ainsi que d'autres industriels, auxquels on pouvait reprocher
d'avoir gardé plus que leur dû, les meuniers avaient imaginé une
réponse équivoque qui ne les empêchait pas de voler, mais leur
évitait, à ce qu'ils croyaient, un mensonge: «Les meusniers, dit
Tabourot, ont une mesme façon de parler que les cousturiers,
appelant leur asne le grand Diable et leur sac Raison; et rapportant
la farine à ceux ausquels elle appartient, si on leur demande s'ils
n'en ont point pris plus qu'ils ne leur en faut, répondent: Le grand
diable m'emporte si j'ay pris que par raison. Mais pour tout cela
ils disent qu'ils ne dérobent rien, car on leur donne.» Ils avaient
trouvé une autre manière d'expliquer les quantités qui manquaient.
Dans un petit poème français du XIIIe siècle sur les boulangers, les
vols des meuniers sur le grain qu'on leur donnait à moudre sont mis
sur le compte des rats qui dévalisent le grenier de nuit, et les
poules qui le mettent à contribution le jour. Un dicton de la
Corrèze semble prouver que cette excuse n'est pas tombée en
désuétude:

    _Moulinié, farinié,_
    _Traouquo chatso, pano bla_
    _Et peï dit que coï lou rat._

    Meunier farinier.--Perce le sac, vole le blé.--Et qui dit
    que c'est le rat.

Plusieurs articles de coutumes locales constatent qu'à l'intérieur
du moulin des dispositions ingénieuses avaient pour but de favoriser
un bénéfice illicite: au lieu d'environner les meules d'un cercle
d'ais en rond, certains meuniers lui avaient donné une forme carrée,
en sorte que la farine qui remplissait les quatre angles de ce
carré, n'étant plus poussée par le mouvement de la meule, y restait
en repos, et y demeurait contre les intérêts des particuliers dont
ils faisaient moudre le blé. D'autres faisaient plusieurs ouvertures
au cercle d'ais, par où la farine tombait en d'autres lieux que la
huche où elle devait être reçue par le propriétaire du blé. Un
article des coutumes avait ordonné aux seigneurs ou à leurs meuniers
de renoncer à ces modes de construction frauduleuse.

On comprend que ces pratiques aient valu aux meuniers d'autrefois
une détestable réputation; le poète anglais John Lydgate disait
qu'ils avaient tous les droits possibles au pilori; dans les dictons
injurieux, ils étaient associés aux tailleurs et aux boulangers, et
formaient avec eux la trinité industrielle la plus blasonnée au
moyen âge; on en trouve l'écho dans les dictons populaires et dans
les farces: «Si vous aviez enclos dans un grand sac un sergeant, un
musnier, un tailleur et un procureur, qui est-ce de ces quatre qui
sortiroit le premier, si on luy faisoit ouverte? demande Tabarin,
qui répond: le premier qui sortiroit du sac c'est un larron, mon
maistre. Il n'y a rien de plus asseuré que ce je dis.»

    --_Een voekeraar, een molenaar, een wisselaar, een tollenaer,_
    _Zijn de vier evangelisten van Lucifaar._

    --Un usurier, un meunier, un changeur et un péager sont
    quatre évangélistes pour Lucifer. (Prov. flamand.)

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet contre les protestants
et les meuniers.]

Il y avait des blasons injurieux qui leur étaient spéciaux: ainsi
dans les _Adevineaux amoureux_, publiés au XVe siècle; la réponse à
la question: Qui est le plus privé larron qui soit? est: c'est un
mounier. Le même recueil contient une autre demande: Pourquoy ne
pugnist on point les mouniers de larrechin? Parce que rien ne
prendent s'on ne leur porte. Tabarin pose à son maître plusieurs
questions sur les meuniers: Quelle est la chose la plus hardie du
monde? C'est la chemise d'un meunier, parce qu'elle prend tous les
jours au matin un larron à la gorge, et ce dicton est encore vivant
en Bretagne.

    _Na euz ket hardissoc'h eget roched eur miliner_
    _Rag bep mintin e pak eul laer._

Naguère on disait que ce qu'il y a de plus infatigable, c'est la
cravate d'un meunier, parce qu'elle peut sans se lasser tenir
toujours un coquin à la gorge.

D'après les _Fantaisies_ de Tabarin, l'animal le plus hardi qui soit
sur la terre, c'est l'âne des meuniers, parce qu'il est tous les
jours au milieu des larrons, et toutefois il n'a aucune peur.

Aujourd'hui, les habitants des villes n'ont guère affaire
directement aux meuniers, et ce n'est plus qu'à la campagne que les
consommateurs sont en rapport avec eux: il n'en était pas ainsi
jadis. Vers le milieu du XVIIe siècle, le meunier est, à Paris même,
le personnage aux dépens duquel s'égayent le plus les auteurs
d'images satiriques et les farceurs populaires.

Parmi les _Facéties tabariniques_ figure «le Procez, plaintes et
informations d'un moulin à vent de la porte Sainct-Anthoine contre
le sieur Tabarin touchant son habillement de toille neufve intenté
par devant Messieurs les Meusniers du faux-bourg Sainct-Martin avec
l'arret desdits Meusniers, prononcé en jaquette blanche (1622). Ce
moulin comparaît devant Messieurs les Meusniers, en la cour
d'Attrape, et ayant été mis hors de cause, il ne voyoit que trois
personnes devant qui il pouvoit demander son renvoy; car de tout
temps il a ses causes commises en la court des Larrons, sçavoir est
les meusniers, les cousturiers et les autres. Il voulut donc sçavoir
son renvoy par devant les cousturiers; mais on trouva qu'ils
estoient aussi larrons que les meusniers.»

L'_Almanach prophétique_ du sieur Tabarin pour l'année 1623 enjoint
«aux meusniers d'avoir un certain recoin en leur meule pour attraper
de la farine, et de prendre double mouture.» Sauval dit que le
peuple de Paris leur attribuait un singulier patron: «Les six corps
des Marchands et tous les corps des Métiers ont chacun divers saints
et saintes pour des raisons plaisantes, car je n'oserois dire
ridicules, de peur de profaner comme eux les choses les plus
saintes. Les Meuniers ont le bon Larron, comme s'ils reconnoissoient
eux-mêmes qu'ils sont larrons, mais qu'à la fin ils pourront
s'amender».

On disait, au XVIe siècle, d'un voleur, qu'il était «fidèle comme un
meunier» (p. 3). Maintenant encore, la malice populaire s'exerce
souvent à son égard:

    _Na pa rafe ar vilin nemet eun dro krenn,_
    _Ar miliner 'zo sur d'oc'h he grampoezenn._

    Le moulin, ne donnât-il qu'un tour de roue.--D'avoir sa
    crêpe le meunier est certain. (Basse-Bretagne.)

    _Quant lou mouliè ba hè mole._
    _Trico traco, dab la molo._
    _Dou bèt blat, dou fin blat,_
    _Quauque coupet de coustat._

    Quand le meunier va faire moudre,--Tric trac, avec sa
    meule.--Du beau blé, du fin blé,--Il met quelque mesure de
    côté. (Gascogne.)

    --_Waar vindt men een molenaarshaan, die nooit een gestolen
    graantje gepikt heeft?_--Où trouve-t-on un coq de meunier
    qui n'a jamais picoté un grain de blé volé? (Flandre).

    --_Als de muis in den meelzak zit, denkt zij, dat ze de
    molenaar zelf is._--Quand la souris est dans le sac à
    farine elle se croit le meunier lui-même. (Flandre.)

    --_Quannu li mulinara gridanu curri à la trimogna._--Quand
    le meunier crie, cours à la trémie. (Sicile.)

À Saint-Malo, on dit aux petits enfants, en les faisant sauter sur
les genoux:

    Dansez, p'tite pouchée,
    Le blé perd à la mouture,
    Dansez, p'tite pouchée,
    Le blé perd chez le meunier.
    Les meuniers sont des larrons,
    Tant du Naye que du Sillon.

En Haute-Bretagne, la formulette qui suit est populaire:

    Meunier larron,
    Voleur de blé.
    C'est ton métier.
    La corde au cou,
    Comme un coucou.
    Le fer aux pieds,
    Comme un damné.
    Quat' diabl' à t'entourer.
    Qui t'emport'ront dans l'fond d'la mé (mer).

On dit en Seine-et-Marne:

    Meunier larron.
    Voleur de son pour son cochon:
    Voleur de blé.
    C'est son métier.

    Lair! lair er meliner!
    Ur sahad bled do hé rair.

    Voleur! voleur meunier!--Un sac de farine sur le dos.
    (Morbihan.)

Le moulin lui-même prenait une voix pour conseiller le vol. En
Forez, le baritet ou tamis dit au meunier: «Prends par te, par me,
par l'anon.»

Un petit conte picard, aussi irrévérencieux qu'un fabliau et peu
charitable pour les meuniers, semble dire que c'est en vertu d'une
autorisation divine qu'ils auraient constamment prélevé plus que
leur dû sur les manées de leurs clients: le jour de l'Ascension,
Jésus-Christ se dirigea vers un moulin à vent: comme ce moulin était
arrêté, il se mit en devoir de gravir les échelons de l'une des
ailes, afin de prendre son élan pour monter au ciel. Le meunier, qui
regardait à l'une des fenêtres de son moulin, lui cria: Où
allez-vous?--Je vais au ciel, répondit Jésus.--Dans ce cas,
attendez-moi donc, j'y vais avec vous, répliqua le meunier, qui
sortit aussitôt et s'accrocha aux pans de la robe du Christ.--Non,
non, dit Jésus, en le repoussant doucement: je vole en haut, toi
vole en bas.

[Illustration: Gravure satirique de Lagniet (1637)]

Dans les farces et les récits populaires les meuniers figurent parmi
les gens qu'on ne voit pas en paradis. La farce du _Meunyer de qui
le diable emporte l'âme en enfer_ (1496), représente un meunier qui,
sur le point de mourir, fait sa confession:

    ... le long de l'année,
    J'ay ma volunté ordonnée,
    Comme sçavez, à mon moulin,
    Où plus que nul de mère née,
    J'ay souvent la trousse donnée
    À Gaultier, Guillaume et Colin.
    Et ne sçay de chanvre ou de lin,
    De bled valant plus d'un carlin,
    Pour la doubte des adventures.
    Ostant ung petit picotin,
    Je pris de soir et de matin;
    Tousjours d'un sac doubles moutures.
    Somme de toutes créatures
    Pour suporter mes forfaictures.
    Tout m'estoit bon: bran et farine.

Malgré ces aveux, sa contrition étant assez douteuse, le meunier
aurait été en enfer si Lucifer n'avait envoyé, pour prendre son âme,
un diable inexpérimenté qui croit qu'elle sort par le fondement;
c'est là qu'il se poste, tenant un sac ouvert, et dès qu'il y tombe
quelque chose il se hâte de l'emporter. Ce que c'était, on le
devine; Lucifer se bouche le nez et se met fort en colère contre le
diable maladroit.

Tous les meuniers n'avaient pas la même chance. Quand la sainte
Vierge descendit aux enfers elle vit, d'après la légende de
l'Ukraine, des barres en fer installées au-dessus du feu et beaucoup
d'âmes coupables qui étaient suspendues par les jambes à ces barres,
et avaient de grandes meules attachées à leur cou, et les diables
attisaient le feu au-dessous d'eux avec des soufflets. Et la sainte
Vierge dit: «Instruis-moi, saint archange Michel, qui sont ces
pécheurs?» Michel dit: «Sainte Vierge, ce sont les meuniers
malfaiteurs qui ont volé les grains et la farine d'autrui».

On raconte chez les Petits-Russiens que l'aubergiste et le meunier
se rencontrèrent en enfer: «Pourquoi es-tu ici, frère? dit le
premier; je suis pécheur, car je ne remplissais jamais entièrement
le verre, mais toi?--Oh! mon cher, moi, quand je mesurais, la mesure
était non seulement toute pleine, toute pleine, mais trop pleine, et
encore je pressais alors dessus.

Il y avait toutefois des meuniers si pleins de ressources qu'ils
arrivaient par ruse à entrer en Paradis, bien qu'ils ne l'eussent
guère mérité. On raconte, en Haute-Bretagne, que jadis l'un d'eux
mourut, et vint frapper à la porte du séjour des bienheureux. Saint
Pierre lui ouvrit et dès qu'il vit son bonnet couvert de farine, il
lui dit: «Comment, c'est toi qui oses frapper à cette porte? Ne
sais-tu pas que jamais meunier n'est entré ni n'entrera en
Paradis?--Ah! saint Pierre, je ne suis pas venu pour cela, mais
seulement pour regarder, et voir comme c'est beau. Laissez-moi voir
un peu et je m'en irai sans faire de bruit». Saint Pierre ouvrit la
porte pour que le meunier pût regarder; mais celui-ci, qui avait son
quart sous le bras, le lança entre les jambes du portier, qui tomba,
et, avant qu'il eût eu le temps de se relever, il se précipita dans
le Paradis, et s'assit sur son quart. On voulut le faire déguerpir;
mais il assura qu'il était sur son bien et qu'il ne s'en irait pas.
Le meunier la Guerliche, dont les _Contes d'un buveur de bière_
relatent les plaisantes aventures, est repoussé par saint Pierre,
puis par d'autres saints, qui lui reprochent ses vols; mais il
rappelle à chacun d'eux que pendant leur vie terrestre ils ont
commis d'aussi gros péchés que lui. On finit par lui dépêcher les
saints Innocents, et il leur dit: «C'est justement pour vous que je
viens! Est-ce qu'on ne m'accuse point d'avoir escamoté la farine de
mes pratiques! Ce que je faisais c'était tout simplement pour vous
apporter un bon paquet de gaufres sucrées». Les saints Innocents
ouvrirent la porte et se précipitèrent en foule, les mains tendues,
vers la Guerliche, qui entra librement en distribuant des gaufres à
droite et à gauche.

Si les meuniers ne devenaient pas de petits saints, dignes d'entrer
au ciel sans passer par le purgatoire, ce n'était pas la faute des
avertissements d'en haut. Parfois le diable en emportait un, et en
leur qualité de protégés de saint Martin, ils avaient seuls le
privilège de voir leurs prédécesseurs accomplir leur pénitence
posthume. En Berry, deux longues files de fantômes, à genoux, la
torche au poing et revêtus de sacs enfarinés surgissent soudainement
à droite et à gauche du sentier que suit le passant, et
l'accompagnent silencieusement jusqu'aux dernières limites de la
plaine, en se traînant sur les genoux et en lui jetant sans cesse au
visage une farine âcre et caustique. Les riverains de l'Igneraie
prétendent que ce sont les âmes pénitentes de tous les meuniers
malversants qui, depuis l'invention des moulins, ont exercé leur
industrie sur les bords de cette petite rivière.

Le curieux récit qui suit, inséré par Restif de la Bretonne dans ses
_Contemporaines_, rentre dans le même ordre d'idées: «Il y avait une
fois un moulin dont la meunière n'avait pas de conscience; elle
prenait deux ou trois fois la mouture au pauvre monde pendant qu'on
était endormi. Elle vint à mourir à la fin, et on dit que ce fut le
diable qui lui tordit le cou. Voilà que le soir on l'ensevelit, et
il resta deux femmes pour la garder. Mais au milieu de la nuit,
elles sortirent du moulin en criant et courant. Les gens qui les
rencontrèrent leur demandèrent ce qu'elles avaient. Et elles dirent
qu'ayant entendu un certain bruit sur le lit de la meunière morte,
dont les rideaux étaient fermés, elles les avaient ouverts et,
qu'ayant regardé, c'étaient deux gros béliers, dont un tout noir et
l'autre blanc, qui se battaient sur le corps, et que le noir avait
dit au blanc: «C'est moi qui ai l'âme, je veux aussi avoir le
corps». Et tout le monde fut avertir le curé, qui vint avec le
_Grimoire_, où il n'y a que les prêtres qui puissent lire, et qui
fait venir le diable quand on le veut: mais ils le renvoient de
même; et il entra au moulin. Et dès qu'il vit le bélier noir il lui
dit: «Que veux-tu?» Lequel répondit: «J'ai l'âme, je veux le
corps.--Non, dit le prêtre, en faisant trois signes de croix, car il
a reçu les saintes huiles». Et aussitôt le bélier noir s'en alla en
fumée noire et épaisse; au lieu que le blanc monta en l'air comme
une petite étoile claire.»

[Illustration: Le Moulin de la Dissension, caricature contre les
Huguenots (vers 1630).]

En Basse-Bretagne, les meuniers ne sont pas aussi estimés que les
laboureurs; ils ne se marient pas aisément avec les filles de
fermiers; on les accuse d'être libertins et gourmands.

    _Krampoez hug amann a zo mad,_
    _Ha nebeudig euz pep sac'had,_
    _Hag ar merc'hed kempenn a-vad._

    Des crêpes et du beurre, bonnes choses.--Et un brin de
    chaque sac de farine;--Et les jolies filles pareillement.

Ce sont eux qui passent pour être les auteurs des chansons grivoises
et de celles qui offrent des traits piquants d'actualité. Le
meunier, dit M. de la Villemarqué, traverse les villes, les bourgs,
les villages, il visite le pauvre et le riche; il se trouve aux
foires et aux marchés; il apprend les nouvelles, il les rime et les
chante en cheminant, et sa chanson, répétée par les mendiants, les
porte bientôt d'un bout de la Bretagne à l'autre.

Les laboureurs bas-bretons interpellent souvent le meunier qui passe
et lui crient: «_Ingaler kaoc'h marc'h_, Partageur de crottin de
cheval». En Flandre on lui adresse cette formulette satirique:

    _Mulder, mulder, korendief,_
    _Groote zakken heeft hij lief;_
    _Kleine wil hij niet malen:_
    _De duivel zal hem halen._

    Meunier, meunier, voleur de blé,
    Il aime les grand sacs;
    Il ne veut pas moudre les petits:
    Le diable l'emportera.

En Belgique, le dimanche de la Quasimodo est appelé _l'joù d'monni_,
le jour aux meuniers, parce que l'on prétend que ceux-ci ne se
pressent guère de faire leurs Pâques et attendent le dernier moment
pour se mettre en règle avec leur conscience. L'ancien proverbe
français: Faire ses Pâques avec les meuniers, se disait de celui qui
ne communiait que le dernier jour du temps pascal.

Le mauvais renom des meuniers s'étendait jusqu'à leurs bêtes:

    _De chaval de mouniè,_
    _De porc de boulengiè_
    _Et de filhos d'ostes_
    _Jamai noun t'accostes._

    Du cheval du meunier,--Du porc du boulanger.--Des filles de
    l'aubergiste,--Ne t'approche jamais. (Provence.)

    --_He has the impudence o' a miller's horse_.--Il a
    l'impudence d'un cheval de meunier. (Écosse.)

Les garçons meuniers, les «menous de pouchées», avaient une
réputation plus détestable encore que leurs patrons; naguère, en
Haute-Bretagne, les jeunes filles qui tenaient à leur bonne renommée
devaient bien se garder de causer sur la route avec eux. Dans l'est
de l'Angleterre, quand on veut parler d'une promesse sujette à
caution, on dit: _The miller's boy said so._ C'est le garçon meunier
qui l'a dit. Dans le Northumberland, pour parler d'une personne qui
est en retard, on la compare au garçon meunier: _He's always
behindhand, like the miller's filler._

Autrefois, dans le Bocage normand, ceux chez qui les garçons
meuniers venaient prendre ou rapporter la moulée, leur offraient des
oeufs de Pâques. La même coutume existait dans l'Yonne. Il y a une
trentaine d'années quand ils arrivaient, grimpés sur leurs ânes,
dans la ville de Saint-Malo, ils faisaient leur tournée à travers
les rues, frappant aux portes un nombre de coups de marteau
correspondant à l'étage habité par leurs clients.

La croyance populaire attribue aux meuniers une sorte de puissance
occulte, et elle les range au nombre des corps d'état qui
fournissent des adeptes à la sorcellerie ou exercent la médecine
empirique par un privilège attaché à la profession. Il en est que
l'on va secrètement consulter pour savoir comment se rendre au
sabbat, retrouver des objets perdus ou se procurer des charmes.
D'autres peuvent jeter des sorts à ceux qui leur déplaisent et se
venger, même à distance.

Un meunier du Morbihan, qu'un paysan avait refusé de prendre dans sa
carriole, lui dit que le vendredi d'après, au même endroit, son
cheval n'avancera pas en dépit des coups de fouet: cela arriva en
effet: mais un mendiant désensorcelle le cheval en faisant une
conjuration qui atteint le meunier. Lecoeur raconte aussi dans les
_Esquisses du bocage normand_ qu'un garçon meunier, éconduit par une
jeune fille, lui «joua un tour» et que depuis elle fut forcée de
s'aliter, en proie à un mal étrange, à des cauchemars terribles, qui
finirent par la conduire au tombeau.

Au moyen âge on attribuait aux meuniers, comme aujourd'hui dans
plusieurs provinces, le pouvoir de guérir des affections spéciales.
Contre le rhumatisme, il fallait faire frapper trois coups d'un
marteau de moulin par le meunier ou la meunière en disant: _In
nomine Patris._ En Berry, celui qui est ou a été meunier de père en
fils, peut _panser de l'enchappe_ ou engorgement des glandes
axillaires au moyen de trois coups donnés sur la partie malade avec
le marteau à piquer les meules. Cette vertu leur vient de saint
Martin, patron des meuniers, qui de son vivant guérissait, à ce
qu'on assure, cette infirmité exactement de la même manière.

[Illustration: Les femmes au moulin, fragment de l'estampe du Caquet
des femmes (XVIIe siècle).]

Les meuniers n'ont pas, en général, de répugnance à travailler le
dimanche; mais, comme d'autres artisans, ils observent certains
jours, en raison de préjugés séculaires: en Belgique, ils sont
persuadés qu'il leur arriverait quelque malheur s'ils mettaient leur
usine en mouvement pendant la fête de sainte Catherine (25
novembre), la patronne des métiers où l'on fait tourner la roue; à
Liège, ils observent le jour de Sainte-Gertrude; aux environs
d'Autun, tous les moulins établis sur les cours d'eau de la ceinture
du Beuvray, s'arrêtent le 11 novembre en l'honneur de saint Martin:
Un meunier ayant laissé tourner sa roue en ce jour sacré, subit de
telles avaries que personne depuis n'a osé l'imiter.

Le moulin partageait autrefois avec le lavoir et le four le
privilège d'être un des endroits où les femmes bavardaient le plus
volontiers; on dit encore en Bretagne: «Au four, au moulin, on
apprend des nouvelles», et un proverbe gaélique constate qu'en
Écosse le moulin est l'un des endroits les plus recherchés pour les
cancans (p. 17).

    --_Ceardach dutheha, muileann sgireachd, 'us tigh-osda na
    tri aiteachan a's shearr air son naigheachd._--Une boutique
    de forgeron de campagne, un moulin de paroisse et une
    auberge, les trois meilleurs endroits pour les nouvelles.

Aux moulins se rattachent des superstitions et des coutumes dans
lesquels les meuniers jouent un rôle. En Ukraine, quand ils
installent leur meule, ils prononcent cette formule: «Taliarou,
taliarou, la pierre perforée; la fille nourrit son fils, le mari de
sa mère»; cette phrase fait allusion à la légende de la fille qui
donna à téter à son père en prison. En Écosse, la femme du meunier
invite les voisins à assister à la pose de la meule, et elle leur
sert du pain, des gâteaux et de la bière.

Dans le nord de la France, lorsqu'il arrive un décès chez un
meunier, le moulin est mis en deuil, c'est-à-dire les ailes placées
en croix, et elles restent ainsi jusqu'au moment de l'inhumation; en
Vendée, les ailes sont en croix de Saint-André; s'il s'agit d'un
mariage ou d'une naissance, un bouquet est attaché au haut; dans les
environs de Cassel, le jour de la fête patronale et de celui du
baptême d'un enfant de meunier, les ailes sont disposées de manière
à former un trifolium.

En Écosse, c'était l'usage de coucher sur la trémie la personne qui
entrait pour la première fois dans un moulin.

D'après de Lancre, les moulins pouvaient être ensorcelés, comme la
plupart, du reste, des objets. Richard, dans les _Traditions de la
Lorraine_, donne un texte où est constatée cette croyance, qui n'a
pas peut-être entièrement disparu: «Simon Robert, meunier à Cleurie,
remontra en toute révérence, dans une requête adressée à mesdames de
l'abbaye de Remiremont, que, pendant l'année 1691, il n'a pu faire
aucun profit des moulins qu'il tient à bail du monastère, d'autant
que par un accident à lui non cognu, quoique lesdits moulins
tournassent, ils ne produisoient aucune farine et les grains en
sortoient presque comme il les mettoient dans la trémoire, ainsi
qu'il pourra le faire congnoistre par une visite qu'il a été obligé
de faire faire par la justice de la mairie de Celles, quoiqu'il eût
fait son possible, et qu'il ne manque rien auxdits moulins, et s'il
n'avoit eu recours à la prière et ne les eût fait bénir, il croit
qu'ils auroient été perdus pour jamais; cependant par la grace de
Dieu, depuis la bénédiction donnée sur iceux, ils ont commencé à se
remettre en estat au moyen du travail qu'il y a fait faire.»

En Écosse, on croyait qu'en jetant dans le canal de la terre
empruntée à un cimetière on pouvait arrêter les roues.

[Illustration: Caricature contre l'usage de la farine, milieu du
XVIIe siècle.]

Dans le même pays, on raconte que les fairies viennent la nuit se
servir des moulins; pour les empêcher, on a soin d'enlever quelques
pièces ou bien d'attacher un caillou rond sur l'essieu. Mais on ne
prenait pas toujours ces précautions, parce que les meuniers étaient
parsuadés que la plus petite quantité de la farine des fairies leur
portait chance; si la nuit, ils les entendaient moudre, ils ne
manquaient pas le matin de ramasser la farine qu'elles avaient
laissée. Un meunier, après avoir pris des mesures pour empêcher le
moulin de tourner, se mit en observation. À minuit, les fairies
arrivèrent, et ne purent réussir à moudre. Le meunier, voyant
qu'elles s'en allaient, sortit de sa cachette et mit la machine en
mouvement. Quand elles eurent moulu, elles lui donnèrent un peu de
farine, en lui disant de la placer aux quatre coins du coffre, et
que de longtemps il ne serait vide.

[Illustration]

Les moulins du nord de l'Angleterre sont fréquentés par une sorte de
lutin appelé Killmoulis; il n'a pas de bouche, mais est pourvu d'un
grand nez; il porte le plus grand intérêt aux moulins et aux
meuniers; quand un malheur les menace, il pleure comme un enfant; il
est très friand de viande de porc, et on lui adresse cette petite
formulette: «Approche, mon vieux Killmoulis! Où étais-tu hier quand
je tuais le cochon? Si tu étais venu, je t'en aurais donné de quoi
te remplir le ventre.»

En Hollande, les moulins ont un autre esprit, le Kaboutermannekin,
dont le caractère est bienveillant; lorsque la meule était avariée,
le meunier n'avait qu'à la placer la nuit devant le moulin, en ayant
soin de mettre à côté un morceau de pain, du beurre et un verre de
bière; le lendemain, il était certain de la trouver bien réparée.

Dans le nord de l'Écosse, le Kelpie ou cheval d'eau lutin hantait
aussi les moulins; un meunier, ennuyé des visites de l'un d'eux,
enferma la nuit son cochon dans le moulin; quand celui-ci vit le
Kelpie, il se précipita sur lui et lui fit peur. La nuit suivante,
le lutin frappa à la fenêtre du meunier et lui demanda s'il y aurait
encore quelqu'un au moulin.--Oui, répondit le meunier, et il y sera
toujours. Le Kelpie ne revint plus. Le Brollachan était un monstre
qui avait deux yeux et une bouche et ne pouvait dire que deux mots:
Moi et toi; un jour qu'il était étendu le long du feu, le garçon du
moulin y jeta un morceau de tourbe fraîche qui brûla le lutin. Il se
mit à gémir, et sa mère arriva en lui demandant: Qui est-ce qui t'a
brûlé? Le Brollachan ne sut que répondre: Moi. Sa mère répondit: Si
c'était un autre, je me serais vengée. Le garçon de moulin renversa
sur lui le vase à mesurer la farine et se blottit de façon à
ressembler le plus possible à un sac. Il n'eut aucun mal, et le
lutin et sa mère quittèrent le moulin.

Pendant la période révolutionnaire, l'imagerie qui fit tant
d'allusions aux divers métiers, s'occupa peu de la meunerie. Je ne
vois guère à citer que «la Marche du don Quichotte moderne pour la
défense du moulin des abus», qui vise le prince de Condé et ses
partisans; de nos jours les caricaturistes ne s'en préoccupent
guère, et la dernière satire dessinée qui ait trait aux meuniers est
peut-être le placard d'Épinal, intitulé le _Moulin merveilleux_; les
maris y viennent en foule amener leur femmes pour qu'après avoir été
moulues, elles deviennent meilleures. Voici le premier couplet de
l'inscription qui l'accompagne:

    Approchez, jeunes et vieux,
    Dont les femmes laides, jolies,
    Au caractère vicieux,
    Ont besoin d'être repolies.
    Femme qui, du soir au matin
    Se bat, boit, jure et caquette.
    Amenez-la dans mon moulin.
    Et je vous la rendrai parfaite.

Il est vraisemblable que si le meunier tient si peu de place dans la
satire moderne, c'est qu'il a cessé, dans les villes tout au moins,
d'être en contact direct avec les consommateurs, et qu'on ne
comprendrait plus facilement comme autrefois, les allusions qui
seraient faites à la meunerie.

Jadis, au contraire, on voyait les meuniers venir dans les villes
chercher le blé des particuliers et leur rapporter la farine. À
Paris même, ils figuraient parmi les personnages connus de tout le
monde: dans la première moitié du XVIIe siècle, aucun métier n'est
l'objet d'autant d'images allégoriques ou satiriques. C'est alors
que paraissent des gravures dirigées contre les protestants, comme
celle de la page 5, où le meunier se moque d'eux, ou bien le Moulin
de la Dissension (p. 17), celles contre l'usage de la farine pour
poudrer les cheveux ou le visage (20-21), où le meunier joue un rôle
en compagnie de son âne, dont il est aussi inséparable que saint
Antoine de son cochon. Une autre série de charges, celle-là dirigée
contre la profession elle-même, est celle du «meunier à l'anneau»,
dont la popularité est attestée par de nombreuses variantes. Suivant
quelques auteurs, elle aurait dû son origine à une aventure, que
Tallemant des Réaux a racontée: «Il y a dix ans environ, un meunier,
à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui sont attachés
au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du
ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés. Le fer s'échauffa,
c'était en été: il brûlait: il fallut l'arroser, tandis qu'on limait
l'anneau, et on n'osa le limer sans la permission du prévôt des
marchands. Tout cela fut si long qu'il fallut un confesseur. On en
fit des tailles-douces aux almanachs, et, un an durant, dès qu'on
voyait un meunier, on criait: «À l'anneau, à l'anneau, meunier!»

Le bibliophile Jacob, dans une note de _Paris ridicule_, pense que
ce cri «Meusnier à l'anneau», que les meuniers regardaient comme une
grave injure, n'avait pas l'origine que lui attribuent Colletet,
dans les _Tracas de Paris_, et Tallemant des Réaux, et que l'on
devait plutôt y voir une allusion au châtiment que les meuniers de
Paris encouraient quand ils avaient retenu à leur profit une
certaine quantité de farine sur le blé qu'on leur donnait à moudre;
car ils étaient alors condamnés à la peine du pilori; or le patient
que l'on piloriait se voyait exposé en public, la tête et les mains
enfermés dans une espèce d'anneau ou de carcan mobile.

[Illustration: Le Mvsnier a l'anneav]

Un arrêt du Parlement défendit ces huées; mais un passage des
_Tracas de Paris_ (1663), où est aussi relatée l'anecdote du meunier
pris à l'anneau, montre qu'il n'était guère observé:

    Ce sont meusniers, sans dire gare.
    À cheval dessus leurs mulets,
    Qui viennent desus vingt colets,
    Canons, manteaux, chemises, bottes.
    De faire rejaillir des crottes;
    Ils enragent dans leur peau
    Que l'on dit: Meusnier à l'anneau!
    De grands malheurs, par cy par là.
    Sont arrivez de tout cela.
    Car les meusniers, dans leur colère,
    Joüoient tous les jours à pis faire:
    Dès qu'un enfant les appelloit.
    Monsieur le Meusnier le sangloit:
    Puis se sauvoit de ruë en ruë.
    En courant à bride abattuë.
    Le père de l'enfant sanglé
    Sortoit assez souvent, troublé.
    Et sa femme, toute en furie
    En vouloit faire boucherie...
    Eux aussi par juste vengeance
    Faisoient souvent jeuner la panse.
    Retenoient d'un esprit malin
    La farine un mois au moulin.
    Ou prenoient la double mesure
    Pour paiement de leur mouture.
    Celuy-ci s'excusoit souvent
    Qu'il ne faisoit pas assez vent:
    Et cet autre en faisant grimace
    Que la rivière estoit trop basse.
    Pour finir tous ces accidents
    Nos Conseillers et Presidens
    Renouvellerent leurs défenses
    Contre de telles insolences;
    Et ce n'est plus que rarement
    Qu'on leur fait ce compliment.
    Dont mesme ils ne font plus que rire
    Quand on s'avise de leur dire,
    Car le temps, qui met tout à bout,
    Leur a fait bien oublier tout.

Les chansons populaires dans lesquelles figurent les meuniers sont
très nombreuses; plusieurs d'entre elles ont un refrain qui
reproduit, avec plus ou moins de bonheur, le bruit que fait le
tic-tac du moulin. Voici celui de la chanson du _Joli meunier_,
populaire en Haute-Bretagne:

    J'aurai l'âne et le bat, et le sac et le blé.
    J'aurai le traintrin du joli meunier.

    _Ha! ma meil a drei,_
    _Diga-diga-di,_
    _Ha ma meil a ia,_
    _Diga-diga-da._

    Ah! mon moulin tournera,--Dig,--Ah! mon moulin va.
    (Basse-Bretagne.)

Parmi ces chansons, il en est peu qui soient véritablement
satiriques et qui reprochent aux meuniers, comme les dictons et les
proverbes, les larcins professionnels. Elles les représentent plutôt
comme des gens libertins, capables, comme le meunier de Pontaro de
la ballade bretonne, d'enlever les filles et de les retenir au
moulin, ou bien d'essayer par ruse de les mettre à mal, comme le
meunier d'Arleux, héros d'un ancien fabliau. Plus généralement elles
parlent de leur galanterie: la plus répandue en France est celle où,
pendant que «le meunier Marion caressait», le loup mange l'âne
laissé à la porte du moulin, à laquelle fait peut-être allusion la
gravure de Valck (p. 29). Pour éviter que la fille ne soit grondée,
le meunier lui donne de quoi en acheter un autre. Les meunières de
la chanson populaire sont robustes, hautes en couleur, assez jolies
pour mériter le nom de «belles meunières», et pas trop cruelles aux
amoureux. C'est peut-être cette réputation qui donna l'idée aux
ennemis du duc d'Aiguillon de l'accuser de s'être couvert de plus de
farine que de gloire, en courtisant la meunière du moulin d'Anne,
pendant que ses troupes battaient les Anglais à Saint-Cast (1758).

La chanson qui suit a été recueillie dans le Bas-Poitou par Bujeaud;
c'est la légende, versifiée par quelque poète rustique d'une
meunière, qui avait fait de son moulin une sorte de tour de Nesle:

    En r'venant de Saint-Jean-d'Mont.
    On passe par un village,
    Qui avait un moulin à vent
    Qui faisait farine à tout vent.

    Dedans ce moulin l'y avait
    Une tant jolie meunière
    Qui appelait les passants:
    Entrez dans mon moulin à vent.

    Un jour un messieu passa,
    Un messieu à belle mine,
    Qui dit s'appeler Satan,
    Entre dans le moulin à vent.

    Depuis ce jour on voyait
    Le moulin tourner sans cesse:
    La farine et le froment
    Abondaient au moulin à vent.

    Puis un beau jour on vit r'passer
    Le messieu à belle mine,
    Et tôt un grand coup de vent
    Emporta le moulin à vent.

En général les meuniers qui ont affaire au diable s'en tirent à
meilleur compte. Dans un récit de la Haute-Bretagne, le diable, qui
a fait marché avec des meuniers pour la fourniture de la farine de
l'enfer, vient à un des moulins: le meunier, Pierre-le-Drôle, lui
dit que ses meules auraient besoin d'être réparées. Pendant que le
diable est fourré dessous et occupé à les repiquer, le meunier
laisse tomber la meule sur lui, et ne le délivre qu'après lui avoir
fait signer un écrit par lequel il renonce au pacte conclu
auparavant. Quand Pierre-le-Drôle est mort, il se présente à la
porte de l'enfer, et le diable ne veut pas le recevoir, de peur
d'être encore moulu, disant qu'au surplus il y a en enfer assez de
gens de son métier.

[Illustration: Habit de Meusnier

Gravure de C. Walck (XVIIe siècle).]

Les meuniers sont, au reste, au premier rang des artisans qui, grâce
à leur esprit ingénieux, viennent à bout d'entreprises que ne
peuvent mener à bien des gens de condition plus relevée. Les contes
les représentent comme plus subtils que les prêtres eux-mêmes. L'un
d'eux, dont la donnée se retrouve dans un fabliau du moyen âge,
l'évêque meunier, se raconte encore dans beaucoup de pays de France:
dans le sud-ouest, c'est lui qui doit répondre aux questions que lui
posera son évêque, résoudre des énigmes, et aller le voir ni à pied
ni à cheval, ni même vêtu. Un meunier vient à son secours, bâte son
mulet, se met tout nu et s'enveloppe dans un filet, de sorte qu'il
remplit ces conditions imposées; il résout ensuite les questions, et
lorsque l'évêque lui demande finalement de lui dire ce qu'il pense,
il répond: Vous pensez au curé et non pas au meunier qui vous parle.
L'évêque est si ravi, qu'il fait du meunier un curé. En Bretagne,
l'abbé de Sans-Souci, qui devait résoudre, sous peine de vie, des
énigmes posées par le roi, est tiré d'affaire par un de ses
meuniers, auquel il promet la propriété de son moulin. Le meunier
prit l'habit de Sans-Souci et vint trouver le roi, qui lui demanda
combien pesait la terre.--Sire, ôtez les pierres qui sont dessus, et
je vous le dirai.--Dis-moi ce que je vaux?--Le bon Dieu a été vendu
30 deniers, en vous mettant à 29, je ne vous fais pas tort.--Dis-moi
ce que je pense?--Vous pensez parler à l'abbé Sans-Souci, et vous
parlez à l'un de ses meuniers.

C'est aussi un meunier qui est le héros d'un conte anglais, qui
présente plusieurs points de ressemblance avec la célèbre dispute
entre Panurge et l'Écossais. Voyant un écolier embarrassé pour
répondre à un professeur étranger qui devait lui faire subir son
examen par signes, il lui propose de changer d'habits et d'aller à
sa place. L'étranger tire une pomme de sa poche et la tient à la
main en l'étendant vers le meunier; celui-ci prend une croûte de
pain dans sa poche et la présente de la même manière; alors le
professeur remet la pomme dans sa poche et étend un doigt vers le
meunier; celui-ci lui en montre deux; le professeur étend trois
doigts et le meunier lui présente son poing fermé. Le professeur
donne le prix au meunier, et il explique à l'assistance que ses
questions ont parfaitement été résolues par le candidat.

Près de Vufflens-la-Ville (Suisse romande), sur les bords de la
Venosge, se trouve un moulin qu'on appelle le Moulin d'Amour.
Autrefois, le fils du seigneur de Cossonay, petite ville des
environs, tomba amoureux de la fille de son meunier et demanda à son
père la permission de l'épouser. Le seigneur de Cossonay fit une
réponse négative et irrévocable. Alors, le jeune homme quitta le
château, renonça à son titre, et se fit meunier pour épouser sa
belle. Il l'épousa en effet, et vécut longtemps heureux avec elle
dans le moulin appelé depuis Moulin d'Amour.

[Illustration: L'âne conduisant le meunier, caricature du _Monde à
rebours_.]


SOURCES

Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 120, 129, 199.--de
Lamare, _Traité de la police_. II. 676, 692, 769.--W. Gregor, _Kilns
Mills_, 7. 18.--Communication de M. H. Macadam (Écosse).--O.
Pradère. _La Bretagne poétique_, 309.--Communication de M. P.
Lavenot (Morbihan).--Th. Wright, _Histoire de la caricature_,
124.--E. Rolland, _Rimes et jeux de l'Enfance_. 310.--Communication
de M. A. de Cock (Flandre).--E. Rolland, _Devinettes_. 137.--E.
Souvestre, _Derniers paysans_, 206.--L.-F. Sauvé, _Lavarou
Koz_.--Sauval, _Antiquités de Paris_, II. 617.--J.-F. Bladé.
_Poésies populaires de la Gascogne_, II, 267.--G. Pitre, _Proverbi
siciliani_.--E. Herpin, _La côte d'émeraude_. 110.--Paul Sébillot,
_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 76.--Fourtier, _Dictons de
Seine-et-Marne_, 83.--A. Ledieu. _Traditions de Demuin_, 172.--P.-L.
Jacob, _Recueil de farces, sotties et moralités_, 237 et
suivantes.--_Jitté i Sloro_, V. 230.--Communication de M. T. Volkov
(Ukraine)--Communication de M. Vladimir Bugiel.--_Revue des
Traditions populaires_, V, 566; VI. 482; IX, 269, 282: X, 159.
107.--H. de la Villemarqué, _Barzaz-Breiz_, XXXIX. 457.--_Revue
celtique_. V, 487--A. Harou, _Le Folk-Lore de Godarville_,
63.--Mistral. _Trésor dou Felibrige_.--Lecoeur, _Esquisses du
Bocage normand_, II, 48, 178.--Ch. Moiset, _Croyances de l'Yonne_,
33.--E. Monseur, _Le Folk-Lore wallon_, 133.--Fouquet, _Légendes du
Morbihan_, 9.--P.-L. Jacob, _Curiosités des Croyances du moyen âge_,
97.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 60.--D. Dergny, _Croyances.
Usages_, etc. 263.--Richard. _Traditions de la Lorraine_,
38.--Henderson, _Folk-Lore of Northern counties_, 254.--Thorpe,
_Northern Mythology_, III. 187.--Loys Brueyre. _Contes de la
Grande-Bretagne_. 126.--_Paris ridicule et burlesque_,
235.--Bujeaud, _Chansons populaires de l'Ouest_. II. 157.--Paul
Sébillot. _Contes de la Haute-Bretagne_. I. 256.--J.-F. Bladé.
_Contes de la Gascogne_. III. 297.--_Folk-Lore Record_. II. 175.

[Illustration: Fragment d'une des estampes du Meunier à l'anneau.]



LES BOULANGERS


Autrefois le peuple n'était guère charitable pour les gens des
métiers; ceux dont il pouvait le moins se passer, qui lui rendaient
presque quotidiennement des services, et auxquels il devait donner
souvent de l'argent, étaient de sa part l'objet d'imputations de
toutes sortes. Exagérant les défauts ou les méfaits de quelques-uns,
il faisait volontiers rejaillir sur la corporation entière des
reproches qui n'étaient mérités que par un petit nombre. Les
meuniers, les tailleurs et les boulangers, placés au premier rang
des artisans auxquels chacun avait affaire dans la pratique
ordinaire de la vie, étaient aussi très particulièrement visés par
les allusions blessantes, les dictons malveillants, méprisants ou
moqueurs. Un proverbe hollandais prétend que cent boulangers, cent
meuniers et cent tailleurs font trois cents voleurs: il est
vraisemblablement ancien: au moyen âge on disait que si l'on mettait
ensemble trois personnes de métiers mal notés, la première qui en
sortirait serait à coup sur un boulanger.

    _Marteleys de ffeverys_
    _Beluterye de boulengers_
    _Mensonges de procours,_
    _Desléutés de pledours,_
    _Tous ceuz ne valunt un denier,_

assure un dicton du XIIIe siècle; plus tard Rabelais blasonne aussi
«les meuniers qui sont ordinairement larrons et les boulangers qui
ne valent guère mieux».

En Angleterre, on nommait _a baker's dozen_, le nombre treize, que
le vulgaire avait longtemps appelé la douzaine du diable; quand le
diable eut fait son temps, on remplaça son nom par celui du
boulanger, et le nombre treize devint la douzaine du boulanger.

Lorsque l'imprimerie commença à être répandue, on vit paraître des
pamphlets en vers et en prose qui se font l'écho du mécontentement
populaire, et traitent assez durement la profession. On a réimprimé
de nos jours deux opuscules dont le titre indique le sujet et les
tendances peu bienveillantes: _La plainte du Commun contre les
boulangers et ces brouillons taverniers et autres avec la
désespérance des usuriers; la Complainte du commun peuple à
rencontre des boulangers qui font du petit pain, et des taverniers
qui brouillent le bon vin, lesquelz seront damnez au grand diable
s'ils ne s'amendent._ La «Farce du Savetier» formulait la même
accusation:

    AUDIN, savetier.

    Je me plains fort des boulenjers
    Qui font si petit pain.

    AUDETTE

    C'est pour croistre leur butin,
    Et leur estat faire braguer
    Et pour leurs filles marier.

Roger de Collerye, qui écrivit au commencement du XVIe siècle _La
Satyre pour les habitants d'Auxerre_, sorte de cahier de doléances
d'une ville de moyenne grandeur, parle assez longuement des
boulangers, et par la bouche d'un de ses personnages, il leur
adresse des reproches, parmi lesquels celui, qui leur a été souvent
fait depuis, d'acheter les grains pour les accaparer:

    LE VIGNERON

    Or, par le vray Dieu, j'ai grand fain
    De voir le bled à bon marché.
    J'ay regardé et remarché
    La façon de nos boulangiers
    Qui vont, faignant estre estrangiers,
    Au devant des bledz qu'on amaine;
    Que pleust à Dieu qu'en male estraine
    Feussent entrez! Quant les acheptent,
    Ils vont daguynant et puis guectent
    S'on les regarde ou près ou loing.
    Ha! par ma foy, il est besoing
    Qu'on y mette bonne police...
    Mais quoy c'est faulte de justice.
    Tous les jours le pain appetice
    Et n'est labouré bien ne beau.

    PEUPLE FRANÇOIS

    Il dict vray, et ne sent que l'eau,
    De quoi le peuple est desplaisant.

    LE VIGNERON

    C'est pour le faire plus pesant.

    JEMIN MA FLUSTE

    Ils sont larrons comm' Escossoys
    Qui vont pillotant les villaiges.

    PEUPLE FRANÇOIS

    Boullengiers payez de leurs gaiges
    Seront, pour vray, quelque matin.

L'image populaire du _Grand diable d'argent_, qui remonte au XVIIe
siècle, et dont on réimprime encore des imitations, parle ainsi du
boulanger. On le voit:

    Armé d'un terrible cordon.
    Quiconque est ennuyé de vivre,
    De lui peut prendre une leçon:
    Il l'aura, s'il va par trop vite,
    Et bientôt s'il vole toujours.

L'histoire des soulèvements populaires montre que la menace contenue
dans ces vers devenait souvent une réalité; les émeutiers manquaient
rarement d'envahir les boulangeries, en dépit des grilles de fer qui
en garnissaient la devanture, et d'en enlever les marchandises. Là
ne se bornait pas toujours leur vengeance: Monteil assure que pour
un seul échevin pendu par le peuple, on pouvait citer cent
boulangers et le double de meuniers. Au XVIIIe siècle, il y eut des
émeutes pour le prix du pain, qui furent signalées par des excès; le
14 juillet 1725, tous les boulangers du faubourg Saint-Antoine
furent pillés. Le 20 octobre 1789, la populace pendit à un réverbère
de la place de l'Hôtel-de-Ville un boulanger de la rue du
Marché-Palu, qu'une femme avait accusé d'avoir caché une partie de
sa fournée.

Ceux qui savent que les idées populaires avaient jadis une tendance
à revêtir la forme concrète du conte ou de l'exemple, qui avait,
plus que tout autre, prise sur les imaginations peu cultivées, ne
seront pas surpris des légendes qui avaient cours au sujet des
boulangers. Les saints ou Dieu lui-même intervenaient pour punir
ceux qui avaient poussé l'amour du gain jusqu'à dérober aux
malheureux une partie de leur nourriture; ils étaient métamorphosés
en oiseaux ridicules, méprisés ou moqueurs, condamnés à répéter,
comme une sorte de reproche perpétuel aux gens du métier, les
paroles que le coupable avait prononcées en commettant sa mauvaise
action.

[Illustration: Opération de boulangerie au XVIIe siècle.

Cette gravure, qui est empruntée au livre de Franqueville, _Miroir
de l'art et de la nature_ (1691), est accompagnée d'une explication
en français, en latin et en hollandais. Nous reproduisons la légende
qui explique assez bien les différentes opérations du métier:

«Le boulenger 1 sasse la farine avec le sas ou bluteau 2, et le met
dans la may (huche) 3 à pestrir: et il verse de l'eau dessus, il en
fait une paste 4. Il la pétrit avec une spatule de bois 5, puis
après il en fait des pains 6, des gâteaux 7, des miches 8, des
craquelins 9. Ensuite il les met sur la pelle 10, et il les enfourne
11 par l'embouchure du four 12: mais avant de les enfourner, on
racle le four avec un fourgon 13 la braise et les charbons qu'il
ramasse en bas 14. C'est ainsi que l'on fait cuire le pain qui a de
la crouste 15 par dehors et de la mie 16 par dedans.»]

Un boulanger du pays de Flandre, dans un moment de cherté, rognait
tant qu'il pouvait la pâte de chaque pain, sans compassion pour les
pauvres. Il ôtait ci, il ôtait là, en criant toujours: «Coucou,
coucou, bon profit!» Mais Dieu avait pitié d'eux, et il arrivait
que leur pâte s'élevait dans le four, s'améliorait et formait de
beaux pains. Loin de s'en réjouir, le méchant continuait à écorner
la pâte, toujours de plus en plus, en criant: «Coucou, coucou,
encore trop, coucou! coucou, bon profit!» Le bon Dieu s'irrita
et voilà qu'un beau jour le corps de cet homme se couvrit de plumes,
ses mains se changèrent en ailes, ses pieds en pattes et il s'envola
au bois, où dès que le printemps revient, il doit crier: Coucou,
coucou! En Allemagne, un boulanger peu scrupuleux a aussi été
métamorphosé. Il avait, à une époque de cherté, volé de la pâte aux
pauvres gens, et lorsque notre Seigneur la bénissait dans le four,
il l'en ôtait et en dérobait une partie en criant: Gukuk
(regardez)! C'est le cri que répète le coucou; la couleur pâle et
farineuse de ses ailes rappelle son origine; c'est aussi pour cela
qu'on l'appelle Beckerknecht, garçon boulanger.

D'autres traditions attribuent la métamorphose du boulanger en
oiseau ridicule, non à un vol de pâte, mais à un manque de charité.
Un jour, rapporte Grimm dans la _Mythologie allemande_, le Christ
passant devant la boutique d'un boulanger, sentit le pain frais; il
envoya un de ses disciples pour en demander un morceau; le boulanger
le lui refusa; mais sa femme et ses filles, plus compatissantes, lui
donnèrent en cachette du pain. Le boulanger fut changé en coucou; sa
femme et ses filles allèrent au ciel, où elles devinrent sept
étoiles qui sont les Pléiades. Une autre boulangère, héroïne d'un
conte grec, donne à une pauvresse la moitié d'un pain et celle-ci
lui dit:

    Un roi tu épouseras,
    Et reine tu seras.

Après une suite d'aventures, elle devient en effet reine.

Mais toutes les femmes n'étaient pas aussi charitables, surtout les
vieilles, dont l'âge a endurci le coeur, et elles sont punies de
leur avarice. On raconte, en Norvège, que lorsque Notre-Seigneur et
saint Pierre voyageaient sur terre, ils arrivèrent, après avoir fait
une longue route et ayant grand'faim, chez une vieille femme qui
était à boulanger. Notre-Seigneur lui demanda de lui faire un petit
pain. Elle y consentit, prit un morceau de pâte et se mit à le
façonner; mais à mesure qu'elle y touchait, il grossissait et il
finit par couvrir tout le moule. Elle dit alors qu'il était trop
gros pour eux; elle en prit un second qui grossit également, puis un
troisième, et plus la pâte augmentait, plus devenait grande sa
cupidité. Elle finit par ne plus vouloir rien leur donner. Alors
Notre-Seigneur la changea en pivert et lui dit: «Désormais, tu
chercheras ta nourriture entre l'écorce et le bois, et tu ne boiras
que quand il pleuvra.» En Danemark, une vieille femme que Jésus
enfant avait trouvée occupée à boulanger, et qui s'était montrée
aussi peu charitable, bien que la pâte se fût multipliée sous ses
doigts, est métamorphosée en vanneau. Les Bohémiens racontent aussi
qu'un jour que Jésus-Christ, n'ayant rien mangé depuis longtemps,
traversait un village, une femme se cacha pour ne pas lui donner du
pain; quand il fut passé, elle mit la tête à la fenêtre et cria:
«Coucou!» mais aussitôt elle fut changée en oiseau et condamnée à
répéter, par pénitence, le cri qu'elle avait poussé par moquerie.

La législation d'autrefois était particulièrement sévère pour les
boulangers. Le _Livre des Métiers_ énumère longuement leurs devoirs;
une grande partie du second volume du _Traité de la police_ de de
Lamare, est consacré à détailler les nombreuses contraventions
auxquelles les exposait la moindre infraction aux obligations
multiples imposées à l'exercice de la profession, et à relater les
jugements rendus contre ceux qui s'en écartaient.

En 1577 Henri III arrête en son conseil un règlement très développé
qui, entre autres prescriptions, ordonnait à tous les boulangers de
tenir en leurs fenêtres, ouvroirs ou charrettes, des balances et
poids légitimes afin que chaque acheteur pût peser par lui-même le
pain; il leur était en outre prescrit d'imprimer dessus leurs
marques particulières, afin de discerner les pains que feraient les
uns et les autres pour en répondre. Au milieu du XVIIIe siècle, le
_Code de police_ ajoutait que les balances devaient être «suspendues
à une hauteur suffisante pour que les bassins ne reçoivent point de
la table des contre-coups ménagés au profit du vendeur, par une
adresse frauduleuse».

[Illustration: _Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a esté chastié
pour avoir vendu son pain trop cher_]

Les peines qui frappaient les contrevenants étaient fort sévères:
elles emportaient la confiscation de la marchandise, la démolition
des fours ou l'ordre de les murer pendant un temps déterminé,
l'amende pécuniaire, l'amende honorable, la perte du métier, et, au
moyen âge, la flagellation publique. Les condamnations sont très
nombreuses à Paris au XVIe et au XVIIe siècle. En 1491, trois
boulangers appelèrent de la sentence du prévôt qui les avait
condamnés «à être battus avec des verges par les carrefours de
Paris», pour avoir contrevenu aux ordonnances. En 1521, quatre
boulangers furent condamnés par sentence du prévôt, que confirma un
arrêt du Parlement, «à estre menez par aucuns sergents depuis le
Châtelet jusques au parvis Notre-Dame, lesdits hommes nuds testes,
tenans chacun un cierge de cire du poids de deux livres, allumé, et
illec requerir pardon et merci à Dieu, au Roy et à la justice,
desdites fautes et offenses par eux commises; et ce fait, estre
menez en ladite église et illec présenter et offrir lesdits cierges
pour y demeurer jusqu'à ce qu'ils fussent bruslez et consumez. Et en
outre auroit esté ordonné estre crié à son de trompe, par cri
public, par tous les carrefours de cette ville de Paris que tous
boulangers eussent à faire leurs pains du poids, blancheur et
qualité suivant l'Ordonnance, sur peine d'estre battus et fustigez
par les carrefours de Paris et autrement plus grièvement punis à la
volonté de justice». En 1541, un boulanger de Paris, chez lequel on
avait trouvé des pains ayant six onces de moins que le poids légal,
est condamné à faire amende honorable devant le portail de l'église
Notre-Dame, tenant un cierge d'une livre de cire, à demander pardon
à Dieu et à la justice, à payer une amende de huit livres parisis,
et à subir un emprisonnement. En 1739, le boulanger chargé de la
fourniture du grand et du petit Châtelet est condamné à deux mille
livres d'amende pour avoir altéré le pain des prisonniers. En 1757,
à un moment de disette, on intima l'ordre aux boulangers du Havre de
cuire et d'être toujours nantis de pain à peine de trois jours de
carcan, trois heures chaque jour, à l'effet de quoi il en fut planté
un sur la place de la mairie.

À Augsbourg, en Allemagne, le boulanger pouvait, en certains cas,
être mis dans un panier au bout d'une perche et plongé dans un étang
d'eau bourbeuse. À Constantinople, au IXe siècle, le boulanger qui
enfreignait les ordonnances concernant sa profession, était,
suivant la gravité de la contravention, fouetté, avait la barbe et
les cheveux rasés, et était promené lentement «en triomphe», à
travers la ville, c'est-à-dire monté sur un âne ou sur un chameau,
et quand il avait subi les huées et les outrages de la foule, il
était banni à perpétuité.

Il est vraisemblable que la ridicule promenade sur l'âne fut
appliquée au moyen âge dans une grande partie de l'Europe aux
boulangers coupables. Je n'en ai pas trouvé la constatation en
France: mais un placard du XVIIe siècle, reproduit page 9, qui fait
partie de ma collection, montre qu'à cette époque il était encore eu
usage en Espagne.

Si le peuple faisait des boulangers une sorte de bouc émissaire et
leur reprochait des faits qui, souvent, tenaient à des causes
économiques dont ils étaient les premiers à souffrir, s'il les
accusait d'accaparer les grains, de donner peu de pain pour beaucoup
d'argent, il était loin au fond de mépriser la profession; il la
regardait au contraire comme l'une de celles qui donnaient le plus
de profit à ceux qui l'exerçaient.

D'après une légende anglaise, lorsque le bon roi Alfred voulut
établir un roi des métiers, il n'oublia pas de convoquer les
boulangers. Dans le _Dict des Boulenguiers_, la boulangerie est
comparée à tous les autres états, et l'on montre sa supériorité en
disant que c'est elle qui nourrit le genre humain et fait gagner le
ciel par l'aumône.

Un des personnages de la _Moralité des Enfants de Maintenant_, en
fait aussi l'éloge:

    INSTRUCTION

    Dictes moy de quel mestier
    Si fut leur père en son temps
    Dont a nourris ses beaulx enfans
    Et jusques cy gaigné sa vie.

    MIGNOTTE

    Puis que voulez que je le die,
    Il s'est vescu de boulanger.

    INSTRUCTION

    C'est ung bon mestier pour gaigner
    Et décent à vie humaine;
    La science n'est pas villaine.
    Vos enfants y povez bien mettre.
    Ils apprendront bien ceste lettre
    Ou aultre mestier pour bien vivre;
    Bon faict ses parens ensuyvre.

Des proverbes, dans lesquels se glissent parfois des traits de
malice, constatent que le métier est bon: _Three dear years will
raise a baker's daughter to a portion_. Trois années de cherté font
une dot à la fille du boulanger. Un autre dicton du même pays
d'Angleterre n'était pas moins favorable:

    _A baker's wife my bite of a bun_
    _A brewer's wife my drink of a tun,_
    _A fisher manger's wife my feed a conger:_
    _But a serving-man's wife my stawe for the hunger._

    La femme du boulanger peut goûter au pain,--Celle du
    brasseur peut boire au tonneau,--Celle du pêcheur se
    nourrir de congre,--Mais la femme d'un domestique doit
    attendre pour apaiser sa faim.

Et un proverbe allemand disait que les animaux domestiques eux-mêmes
des boulangers n'étaient pas malheureux. _Für Müllers Henne, Bäckers
Schwein und der Wittfrau Knecht soll man nicht sorgen._ Il est
inutile de s'inquiéter de la poule du meunier, du porc du boulanger
et du valet de ferme de la veuve.

[Illustration: _Boulanger mettant le pain au four_

Gravure tirée du _Jeu universel de l'Industrie_ (vers 1830).]

Lorsqu'un boulanger devenait riche par son industrie, ses achats
intelligents et son assiduité au travail, le peuple ne voulait pas
croire que sa fortune eût été acquise par des moyens honnêtes: Un
boulanger de Bordeaux, nommé Guilhem Demus, passait pour posséder
une main de gloire, à l'aide de laquelle il s'était enrichi.
Lorsqu'on taxa les habitants aisés pour payer la rançon de François
Ier, on l'imposa à cinquante écus. Il en mit trois cents dans son
tablier et vint lui-même les offrir au roi, en lui disant qu'il en
avait encore d'autres à son service. Celui-ci demanda à ceux qui
l'entouraient qui était ce brave sujet. On lui apprit que cet homme
devait sa fortune à un sortilège et que son offre n'avait rien
d'étonnant, puisqu'il possédait la _man de gorre_, grâce à laquelle
il pouvait se procurer des trésors. On prétend, maître, lui dit
alors François Ier, que vous avez une main de gloire?--Sire,
répartit Demus, man de gorre sé lèbe matin et se couche tard.

       *       *       *       *       *

La boulangerie est un des seuls métiers dont il soit parlé avec
quelque détail dans l'_Histoire naturelle_ de Pline. Jusqu'à
l'expédition des Romains contre Philippe, les citoyens fabriquaient
eux-mêmes leur pain, et c'était un ouvrage que faisaient les femmes
romaines, comme naguère encore en province bien des dames
françaises. Les premiers boulangers que l'on vit à Rome furent
ramenés de Grèce par les vainqueurs. À ces étrangers on adjoignit,
dit de Lamare, plusieurs naturels du pays, presque tous du nombre
des affranchis, qui embrassèrent volontairement ou par contrainte,
un emploi si utile au pays. L'on en forma un collège, auquel ceux
qui le composaient étaient nécessairement attachés, sans le pouvoir
quitter sous quelque prétexte que ce pût être. Leurs enfants
n'étaient pas libres de s'en séparer pour embrasser une autre
profession, et ceux qui épousaient leurs filles étaient contraints
de suivre la même loi. Aussitôt qu'il était né un fils à un
boulanger, il était réputé du corps, mais il n'était obligé aux
travaux qu'à l'âge de vingt ans accomplis. Les esclaves ne pouvaient
entrer dans la corporation. On élevait à la dignité de sénateurs
quelques-uns des principaux boulangers, principalement de ceux qui
avaient servi l'État avec le plus grand zèle, surtout dans les temps
de disette. Ils furent déchargés des tutelles, curatelles et toutes
autres charges qui auraient pu les distraire de leur emploi. Ce fut
encore pour la même raison qu'il n'y avait point de vacances pour
eux, et que dans les temps où les tribunaux étaient fermés à tous
les particuliers, les boulangers seuls partageaient avec le fisc le
privilège d'y être admis pour la discussion de leurs affaires.

En France, jusque vers l'époque de Charlemagne, on ne constate guère
l'existence de boulangeries publiques; d'après la préface de
l'édition du _Livre des Métiers_ (1889), leur corporation, ainsi que
toutes celles de France, s'est formée, et avant toutes les autres,
par une sorte de confrérie ou société religieuse, et, sous le nom de
talmeliers qu'ils portaient alors, on trouve la trace de leurs
statuts avant le temps de saint Louis. Mais les plus anciens
règlements que nous possédions sont ceux qui nous ont été conservés
par le prévôt des marchands Estienne Boileau, au début des Registres
des Métiers, recueillis vers l'an 1260. La partie qui concerne la
boulangerie est la plus développée de toutes celles du _Livre_.

Celui qui voulait passer maître devait faire une sorte de stage de
quatre années, pendant lequel il payait 25 deniers de coutume en
plus, à Noël. À chaque paiement, il se faisait marquer, sur son
bâton, une coche par l'officier receveur de la coutume; quand il
avait ses quatre coches, il était en règle et l'on pouvait alors
procéder à son installation. Le bâton des nouveaux talmeliers
n'était pas celui de la confrérie; mais la cérémonie avait quelque
analogie avec celle-là, en ce sens que le bâton était déposé chez le
talmelier et que le candidat le présentait, comme garantie
d'apprentissage, au moment de la réception. Les auteurs de la
préface du _Livre des Métiers_ se demandent, avec assez de
vraisemblance, si le bâton à coches n'offrait pas un emblème de la
maîtrise, un signe quelconque d'autorité? En tout cas ce bâton ou
échantillon avait une grande importance, car le talmelier qui le
perdait subissait une amende de douze deniers.

Lorsque l'apprentissage était terminé, et que la redevance avait été
payée au roi ou au grand panetier, son représentant, qui était un
des grands officiers de la couronne, le nouveau talmelier qu'il
s'agissait de recevoir à l'état de maître ou ancien talmelier, se
rendait à la maison du maître des talmeliers, où les gens du métier
devaient se trouver présents. Ils attendaient tous à la porte de la
maison. Le récipiendaire présentait au Maître un pot rempli de noix
et de nieules (oublies) et son bâton marqué de quatre coches, en
disant: «Maître, j'ai fait mes quatre années.» L'officier de la
coutume donnait son approbation, puis le Maître rendait au nouveau
talmelier son pot et ses noix. Celui-ci les jetait contre le mur de
la maison, puis il entrait, suivi de ses compagnons, dans une salle
où tous prenaient part au feu et au vin fourni par le Maître, au nom
de la communauté, et les assistants buvaient ensemble à la
prospérité de leur jeune confrère. Cette cérémonie avait lieu,
chaque année, le premier dimanche de janvier. Les membres de la
communauté ne pouvaient se dispenser d'y assister qu'en envoyant un
denier pour les frais du repas. Faute de s'acquitter de cette
obligation, ils s'exposaient à être interdits pendant quelques
jours.

La mention d'une cérémonie semblable ne se trouve point dans
d'autres métiers. Dès cette époque, on avait perdu l'idée
respectueuse attachée aux emblèmes de la cérémonie décrite dans les
règlements. Ce pot rempli de noix et d'oublies que le talmelier
brisait contre le mur en signe d'émancipation, constituait un
symbole dont on ne se rendait déjà plus compte. C'était un souvenir
ancien d'une sorte d'hommage fait au grand panetier, dont la
maîtrise pouvait être considérée comme un fief personnel et _sine
gleba_, où les talmeliers se trouvaient ses vassaux; cérémonie
curieuse, qui se rattache ainsi aux droits nombreux et bizarres que
les seigneurs exigeaient en diverses circonstances de leurs vassaux.
Cette coutume, déjà vieille au XIIIe siècle, montre que les
talmeliers tenaient beaucoup à leurs anciens usages. Quand ils
revinrent à leurs premiers statuts, dans le courant du XVIIe siècle,
ils tentèrent encore de la faire revivre, en la modifiant, mais la
société n'était plus assez simple pour respecter ces usages
primitifs, et la description resta dans les textes sans que la
cérémonie fût célébrée.

Il n'est pas parlé de chef-d'oeuvre dans le _Livre des Métiers_,
où pourtant les statuts de la corporation sont très détaillés: mais
on le trouve mentionné dans les règlements du XVIIe siècle. Pendant
longtemps le chef-d'oeuvre fut un des pains de chapitre dont Henri
Estienne disait: «S'il est question de parler d'un pain ayant toutes
les qualités d'un bon et friand pain, ne faut-il pas en venir au
pain de chapitre».

[Illustration: Image de saint Honoré, gravée aux frais des
boulangers (1720).]

Le projet de statuts proposé par les boulangers de Paris et autorisé
en partie par les arrêts des 21 février 1637 et 29 mai 1663, réduit
l'apprentissage à trois années, au bout desquelles le compagnon est,
après constatation de ses certificats et de sa moralité, admis à
faire un chef-d'oeuvre entier et complet de trois setiers de
farine qui étaient convertis en pain blanc, brayé et coiffé de
vingt-deux onces en pâte, et l'autre tiers en gros pain de sept à
huit livres en pâte. Lorsque le chef-d'oeuvre était accepté, le
compagnon passait Maître, et il n'est plus fait mention de la
cérémonie dans laquelle un pot rempli de noix était présenté, puis
brisé. Mais au bout de trois années, le nouveau Maître était tenu
d'apporter, le premier dimanche après les Rois «un pot neuf de terre
verte ou de fayence, dans lequel il y aura un romarin ayant sa
racine entière, aux branches duquel romarin il y aura des pois
sucrez, oranges et autres fruits convenables, suivant le temps, et
ledit pot remply de pois sucrez et sera ledit nouveau Maistre
assisté des jurez et anciens des autres maistres dudit métier. Cela
fait, dira au grand Pannetier: Maistre j'ay accomply mon temps; et
ledit grand Pannetier doit demander aux jurez s'il est vray; ce fait
prendra l'avis des jurez et anciens maistres, si ledit pot est dans
la forme qu'il doit estre, et s'il est recevable; et s'ils disent
qu'oüy, ledit grand Pannetier doit recevoir icelui et lui en donner
acte et de là en avant n'est tenu que de payer chacun an le bon
denier, qui est le denier parisis, pour reconnaissance de leur
maistrise, et doivent ceux qui seront défaillans d'apporter le bon
denier dans ledit jour, un chapon blanc d'amende envers ledit grand
Pannetier ou huit sols pour iceluy.» Cet usage de présenter le pot
et les friandises ne tarda pas à tomber en désuétude. Dès le milieu
du XVIIe siècle, on lui substitua, sous le nom d'hommage, qui
rappelait l'origine féodale de la redevance, le paiement d'un louis
d'or.

En Provence le boulanger est surnommé plaisamment _Brulo pano, Gasto
farino;_ à Paris _criquet_ ou _cri-cri_ est un des surnoms familiers
des boulangers, qui sont aussi appelés mitrons, bien que ce nom soit
plus spécial aux ouvriers. On a voulu faire dériver ce mot d'une
assimilation de la coiffure des boulangers à la mitre. _Le Moyen de
parvenir_ donne une autre explication: Les valets des boulangers
sont ainsi nommés pour ce qu'ils n'ont point de haut-de-chausses,
mais seulement une devantière, telle ou semblable à celle des
capucins qu'ils nomment une mutande, et qui en pure scolastique est
appelée mitre renversée. La mitre couvre la tête et ce devanteau le
cul, qui sont relatifs. Le diable était parfois surnommé le
«boulanger»: il est aussi noir que le boulanger est blanc, et il met
au four de l'enfer.

Les formulettes méprisantes adressées aux boulangers ne paraissent
pas avoir été bien nombreuses. En Écosse quelquefois les enfants se
mettent à crier sur leur passage:

    Batchie, batchie, bow wow wow
    Stop your heid in a ha' penny row.

    Boulanger, boulanger, bow wow wow,--Mets ta tête dans un
    pain d'un sou.

À Rome on condamna à être employés au service des boulangeries tous
ceux qui étaient accusés et convaincus de quelques fautes légères,
et afin que le nombre ne manquât pas, les juges d'Afrique devaient
envoyer tous les cinq ans à Rome tous ceux qui avaient été condamnés
à cette peine.

Les compagnons boulangers étaient, au XVIe siècle, assujettis à des
règlements de police très sévères. Une ordonnance du 13 mai 1569
nous apprend qu'ils devaient être continuellement en chemise, en
caleçon, sans haut-de-chausses, et en bonnet, dans un costume tel,
en un mot, qu'ils fussent toujours en état de travailler et jamais
de sortir, hors les dimanches et les jours de chômage réglés par les
statuts: «Et leur sont faites défenses d'eux assembler, monopoler,
porter épées, dagues et autres bâtons offensibles; de ne porter
aussi manteaux, chapeaux et hauts-de-chausses, sinon ès jours de
dimanche et autres fêtes, auxquels jours seulement leur est permis
porter chapeaux, chausses et manteaux de drap gris ou blanc et non
autre couleur, le tout sur peine de prison et de punition
corporelle, confiscation desdits manteaux, chausses et chapeaux.»

Leur condition ne paraît pas avoir été très enviable autrefois. On a
souvent réimprimé, dans la Bibliothèque bleue, un opuscule de huit
pages qui remonte au commencement du XVIIIe siècle. Il est intitulé:
_La misère des garçons boulangers de la ville et des faubourgs de
Paris_, et un ouvrier y expose, en vers alexandrins, les
inconvénients du métier; le tableau est quelque peu poussé au noir.

    Campé dessus mon Four avec ma ratissoire,
    J'endure autant de mal que dans un Purgatoire...
    Un corps comme le mien qui n'est point fait de fer
    Est par trop délicat pour un si rude enfer.
    On n'a point fait pour nous l'ordre de la nature;
    La nuit, temps de repos, est pour nous de torture...
    On commence chez nous dès le soir les journées,
    On pétrit dès le soir la pâte des fournées:
    Arrive qui voudra, faut, de nécessité,
    Passer toutes les nuits dans la captivité...
    Entre tous les métiers j'ai bien choisi le pire,
    Les autres compagnons n'ont souvent rien à faire
    Qu'un ouvrage arrêté, limité d'ordinaire;
    N'ayant point d'autre mal quand on arrive au soir
    Qu'à se bien divertir, goguenarder, s'asseoir.

Les ouvriers boulangers et cordonniers ont été exclus du droit au
compagnonnage, parce que, disent ceux des autres corps d'état, ils
ne savent pas se servir de l'équerre et du compas. Ils ont formé
leur association en 1817; le titre de compagnon leur a été contesté,
et par dérision on ne les désigne que sous le nom de «soi-disant de
la raclette».

Cette exclusion a parfois donné lieu à des rixes sanglantes. Au mois
de mai 1845, les compagnons boulangers de la ville de Nantes voulant
célébrer leur fête patronale, résolurent de se rendre à l'église le
jour de la Saint-Honoré, revêtus pour la première fois des insignes
et des rubans du compagnonnage, dont les autres compagnons avaient
la prétention de leur interdire le port. Les compagnons des autres
professions, à l'exception des cordonniers, résolurent de s'y
opposer de vive force. Ils écrivirent dans tout le département, et
il leur vint de nombreux auxiliaires qui, pour se reconnaître,
adoptèrent pour signe de ralliement trois grosses épingles piquées
d'une manière apparente sur le revers gauche de l'habit. Le maire de
la ville avait jugé prudent de retirer momentanément aux boulangers
l'autorisation d'arborer leurs couleurs. Le jour de la solennité,
ils quittèrent paisiblement et dans le meilleur ordre le domicile de
leur mère. Des groupes nombreux, les attendaient près de là dans la
Haute Grande Rue, et lorsqu'ils y débouchèrent, quelques murmures
approbateurs de ce qu'ils ne portaient pas de rubans, furent bientôt
suivis des cris de: Ils ont des cannes! Pas de cannes! À bas les
cannes! Et comme dans le compagnonnage on a vite passé de la parole
au geste, les boulangers voient aussitôt une meute ardente fondre
sur eux pour leur arracher leurs joncs. À cette brusque attaque, ils
opposent une vive résistance; mais, accablés par le nombre, ils sont
désarmés, dispersés et forcés de chercher un refuge dans les maisons
voisines. La gendarmerie dut intervenir, et le maire défendit à tous
les compagnons de paraître sur la voie publique avec des insignes
quelconque.

Les dissidents du compagnonnage sont appelés les Rendurcis. À
l'époque actuelle, les compagnons boulangers portent des anneaux
auxquels est suspendue une raclette.

Voici comment, vers 1850, avait lieu l'enterrement d'un compagnon
boulanger. Les hommes, dit Agricol Perdiguier, sont proprement
vêtus, parés de rubans rouges, verts, blancs, de quelques insignes
noirs, portent en main une haute canne, défilent deux à deux et
forment une longue suite. Les pas battent en marchant, les cannes
résonnent sur le pavé, les couleurs flottent au vent, tout est grave
et silencieux. Ils entrent dans le cimetière, se dirigent vers une
fosse fraîchement creusée. Arrivés là ils se forment en cercle. Le
cercueil est déposé au centre. Deux compagnons s'en approchent, se
mettent vis-à-vis l'un de l'autre, le pied gauche en avant, le droit
en arrière; ils ne sont séparés que par le cadavre et le bois qui le
renferme. Ils se regardent, se fixent avec des yeux mélancoliques.
Ils ont chacun une grande canne, qu'ils tiennent de la main droite,
près de la pomme, de la gauche, vers son milieu. Ils la penchent
contre terre, puis il la relèvent lentement, lui font d'écrire une
courbe, jusqu'à ce que son extrémité inférieure pointe vers le ciel.
Ce mouvement est accompagné de cris plaintifs de la part des deux
compagnons. Le mouvement des bras, des cannes et des cris
recommence. Tout à coup chacun d'eux se frappe la poitrine de sa
main gauche; ils se penchent à la fois l'un vers l'autre, forment
au-dessus du cercueil une sorte d'arc, une espèce d'ogive et se
parlent à l'oreille. Ils se redressent, recommencent leurs
mouvements de bras, leurs cris et se parlent encore à l'oreille.
Tout cela se répète et se répète encore. Ce dialogue
incompréhensible dure assez longtemps. On descend le cercueil dans
la fosse. Un compagnon se place à côté. On prend un grand drap noir
à fleur de tête qui dérobe à tous les regards le vivant et le mort.
À ce moment, il sort de la terre un profond gémissement. Aussitôt
tous les compagnons qui s'en sont rapprochés répondent ensemble par
un cri long et lugubre. Enfin les cris finissent, la terre tombe
avec un bruit sourd sur le cercueil, la fosse est comblée, les
compagnons se retirent.

[Illustration: Vesta, déesse des Boulangers.]

À Rome, Vesta, en sa qualité de déesse du feu, était la patronne des
boulangers; son image, que nous reproduisons d'après le _Magasin
pittoresque_, la représente assise et ayant à côté d'elle une sorte
d'autel entouré d'épis de blé, sur lequel a été déposé un pain rond;
à la fête des Vestalies, le 8 juin, qui était celle des boulangers,
on promenait dans les rues des ânes couronnés de fleurs et portant
des colliers de petits pains.

Les Romains avaient surnommé Jupiter Pistor, c'est-à-dire Boulanger,
en mémoire de ce que lors de l'assaut du Capitole, il avait inspiré
aux assiégés de jeter du pain dans le camp des Gaulois, pour leur
faire croire que la place était bien approvisionnée.

La confrérie des boulangers de Paris eut d'abord pour patron saint
Pierre aux Liens, que le livre des Métiers appelle saint Pierre _en
goule Aoust_; cette fête avait peut-être été choisie parce qu'elle
arrive le premier jour du mois où l'on fait la principale récolte
des blés. Ils eurent encore une dévotion particulière et fort
ancienne à saint Lazare, fondée sur le danger de devenir lépreux
auquel les boulangers à cause du feu étaient plus exposés que les
autres. Ils secoururent dans un temps de disette la maladrerie de
saint Lazare et s'obligèrent à lui fournir pour chacune de leurs
boutiques un petit pain, dit pain de fenêtre, par semaine. À cause
de ce don les boulangers lépreux y étaient reçus quel que fût leur
pays d'origine. Vers le commencement du XVIIe siècle, ce pain fut
remplacé par une redevance en argent, qui fut d'abord un denier
parisis, dit denier de saint Lazare, payé chaque semaine, puis par
une somme annuelle, que chaque boulanger payait le jour de la
Saint-Jean. Ils avaient une chapelle en l'église Saint-Lazare, où
ils avaient fondé une messe basse tous les vendredis de l'année à
perpétuité, et un service solennel le dernier dimanche du mois
d'août, où tous les boulangers se trouvaient et rendaient le pain
bénit.

Mais leur principal patron était et est encore saint Honoré, évêque
d'Amiens au VIIe siècle, dont la fête est célébrée le 16 mai, et
leur confrérie était depuis longtemps établie dans l'église
Saint-Honoré, lorsqu'ils obtinrent de Charles VII des lettres de
confirmation en 1439. C'est l'image de ce saint qui figure le plus
souvent sur les méreaux ou les bannières; il est en costume d'évêque
et tient à la main droite une pelle de four sur laquelle sont trois
pains. La bannière des boulangers d'Arras était _d'azur à un saint
Honoré mitré d'or, tenant à dextre une pelle d'argent chargée de
trois pains de même et une crosse aussi d'or_. Elle fut adoptée par
les boulangers de Paris dont l'ancienne bannière portait deux pelles
en croix sur le pellon de chacune desquelles étaient trois pains
ronds.

On voit, au Cabinet des estampes, plusieurs images de la confrérie
de Saint-Honoré; celle que nous reproduisons, un peu réduite, a été
gravée aux frais de la corporation, en 1720.

[Illustration: Bannière des Boulangers d'Arras. Bannière ancienne
des Boulangers de Paris.]

En Belgique, les boulangers ont adopté pour patron saint Albert,
évêque de Liège, vers 1192; il est représenté debout, en costume
épiscopal, tenant, comme saint Honoré, une pelle à four et trois
pains fixés dessus. Saint Albert, dit la légende, était un
personnage de noble origine, qui pour mieux se livrer à l'oraison,
s'était retiré sur une montagne, où il exerçait l'état de boulanger.
Son âne portait à la ville, sans être guidé, les pains que le maître
avait cuits, les vendant à prix fait et rapportant l'argent dans une
bourse attachée à son col.

À Paris, les maîtres boulangers et les compagnons font leur fête à
part. Voici comment, il y a une quinzaine d'années, était célébrée
celle des maîtres. Le jour de la Saint-Honoré, la corporation se
réunit à son siège social pour se rendre à l'église de la Trinité où
doit être chantée une grand'messe. En tête marchent quatre tambours
précédant une musique; puis viennent les chefs de la corporation
précédés d'une bannière; derrière sont portées des brioches qui sont
offertes en guise de pain bénit. Les maîtres sont entourés de jeunes
filles en blanc. Derrière eux marchent les garçons boulangers en
habit de fête, ayant à la boutonnière le ruban vert brodé d'épis
d'or, insigne de la corporation.

En 1863, Vinçard décrivait ainsi la fête des compagnons: Dès le
matin de la fête, les compagnons et les aspirants se rendent chez la
mère. Le cortège, musique en tête, part ensuite en bon ordre; les
compagnons parés de rubans et précédés d'un énorme gâteau porté par
quelques-uns d'entre eux, se rendent à l'église Saint-Roch, où ils
font célébrer une messe. Le service fini, ils vont chez le
restaurateur faire leur banquet auquel, sauf la mère, aucun étranger
ne peut assister. Après le repas, ils donnent un bal, pour lequel de
nombreuses invitations ont été envoyées, et où se trouvent réunies
différentes députations des autres corps de métiers. Sur les billets
d'invitation sont représentés les outils professionnels: une paire
de balances, une étoile lumineuse placée au-dessus de deux mains
entrelacées. Un tablier est au bas, avec des épis de blé, et des
feuilles de laurier. À chaque coin et au milieu du dessin sont
tracées des lettres symboliques se rapportant au compagnonnage. Le
tout est surmonté d'une devise qui fut d'abord: _Honneur et gloire
aux enfants de Maître Jacques_, et a été, depuis 1861, remplacée par
celle-ci: _Respect au devoir; Honneur et gloire au travail_. Le bal
donné par les boulangers est surtout remarquable par la tenue, la
convenance et l'urbanité de ceux qui y prennent part.

En 1890, les compagnons et aspirants boulangers du Devoir du Tour de
France, décorés aux couleurs nationales et musique en tête,
partirent à deux heures de chez la mère pour se rendre à l'Élysée
Ménilmontant, où ils avaient organisé une fête, suivie d'un bal qui
ne se termina que fort tard dans la nuit, au milieu des chants
joyeux de la boulangère.

À Lille, au moment de la fête annuelle, les valets des corporations
ou des sociétés offrent aux sociétaires des images appelées blasons,
où figurent généralement les saints sous le patronage desquels ces
associations sont placées; celle des boulangers représente saint
Honoré.

[Illustration: Image de saint Honoré, offerte à Lille par les valets
de la corporation.]

Les boulangers jouaient un rôle à part dans certaines fêtes
publiques auxquelles ils assistaient en corps. Une estampe
reproduite dans Lacroix, _Institutions et costumes an XVIIIe
siècle_, représente les boulangers de Strasbourg qui, dans le défilé
des corporations devant le roi Louis XV, le 9 octobre 1744, ils
exécutent des jeux, des danses et des exercices avec épées; l'un
d'eux est monté sur une sorte de pavois formé par les épées.

À Béziers, lors de la fête de la Caritach, les boulangers, montés
sur un des chariots des corps de métiers, jetaient de petits pains
aux spectateurs qui tendaient leurs chapeaux.

Il est d'usage en certains pays que les boulangers fassent, au début
de l'année, un cadeau à leurs pratiques. En Bourgogne, si le
boulanger a apporté son offrande au client avant qu'on lui ait donné
quelque autre chose, c'est un signe de chance pour la maison.

En France, tout au moins à notre époque, les enseignes des
boulangeries n'ont guère d'emblèmes présentant quelque originalité:
le plus commun est une gerbe de blé de petite dimension. Voici
quelques sculptures avec des inscriptions pieuses relevées sur
d'anciens moulins d'Edimbourg qui appartenaient aux boulangers de
cette ville. Ils figuraient sur le programme de la fête de
l'Association écossaise des maîtres boulangers d'Edimbourg (1894).

[Illustration: Tu mangeras ton pain À la sueur de ton front.

Dieu bénisse les boulangers d'Edimbourg qui ont fait bâtir cette
maison.

Béni soit Dieu pour tous ses dons.]

Les récits populaires que nous avons rapportés appartiennent à un
genre très à la mode au moyen âge, celui des exemples ou moralités:
les boulangers cupides et les vieilles femmes avares y sont punis
par des métamorphoses. Deux légendes siciliennes sur l'origine des
taches de la lune se rattachent aussi à la boulangerie. Jadis la
Lune était la fille d'un boulanger; un jour qu'elle importunait sa
mère, occupée à une fournée, pour avoir un gâteau, celle-ci
impatientée, la frappa de son écouvillon, c'est pour cela que la
lune a la figure barbouillée; suivant un autre récit, le coup fut
frappé par la mère un jour d'été que sa fille ne s'occupait que de
sa toilette au lieu de lui aider à nettoyer le four.

On raconte, en Haute-Bretagne, qu'un jour Lucifer vint sur terre
pour faire marché avec divers ouvriers; quand il arrive chez le
boulanger, celui-ci l'invite à entrer dans son four sous prétexte de
le visiter; dès qu'il y est, il asperge le four d'eau bénite, et ne
consent à laisser le diable s'en aller qu'après lui avoir fait
signer un écrit dans lequel il renonce à tout pouvoir sur lui. Quand
le boulanger meurt, il est repoussé par le portier du Paradis: mais
saint Yves, gardien du Purgatoire, l'y recueille dans un coin en lui
disant: «C'est singulier que vous n'ayez pas trouvé de place en
Paradis, ordinairement les fourniers n'ont pas mauvaise réputation».

Un conte des environs de Saint-Malo met en scène un matelot, un
perruquier et un boulanger, tous les trois amoureux d'une fille que
la mère veut marier à celui qui aura les mains les plus blanches:
comme le récit est fait par un marin, c'est le matelot qui triomphe,
parce que dans sa main goudronnée il a mis une pièce d'argent, plus
blanche que la poudre du perruquier et que la pâte de la main du
boulanger.

Dans les récits populaires assez nombreux, où il est parlé des
boulangers, ils n'y figurent en général que comme personnages
secondaires, ou bien leur rôle a si peu de lien avec la boulangerie
que dans des variantes, souvent du même pays, ils sont remplacés par
des gens exerçant un métier différent.

L'aînée des «Soeurs jalouses de leur cadette» souhaite d'avoir
pour mari le boulanger du sultan, afin, dit le conte des _Mille et
une nuits_, de pouvoir manger à discrétion de ce pain si délicat
qu'on appelle le pain du sultan; la plus jeune des «Trois filles du
boulanger», héroïne du conte breton qui appartient aussi au cycle
des soeurs méchantes et jalouses, souhaite de devenir la femme du
roi, et elle l'épouse en effet. En Portugal, le fils paresseux d'un
boulanger réussit, à l'aide d'animaux auxquels il a rendu service, à
devenir le gendre du roi, mais ses aventures n'ont aucun rapport
avec la boulangerie.

[Illustration: La Belle Boulangère, gravure de Binet.]

La gravure ci-dessus de Binet, qui représente une boulangère
implorant le pardon de son mari qu'elle a trompé, est placée au
commencement d'une nouvelle de Restif de la Bretonne qui a pour
titre: «La Belle boulangère». À la fin de l'historiette, Restif
parle aussi d'autres aventures galantes de boulangères, et il semble
croire, comme la chanson, que «les écus ne leur coûtent guère.»

Autrefois, les boulangères passaient d'ailleurs pour être jolies et
coquettes: une ronde de Ballard (1724) commence ainsi:

    C'est la jeune boulangère
    Du bout du pont saint Miché;
    Ell' s'en va en pèl'rinage:
    Son mari est trépassé.

Dans la suite elle rencontre un garçon pâtissier qui lui dit, avec
quelque vraisemblance, qu'elle revient du pèlerinage de Cythère.

La ronde de «La Boulangère a des écus» sert de prétexte à un jeu
mimé et assez compliqué, dont les manuels de jeux donnent la
description.

La plupart des devinettes sur les boulangers sont à double sens,
elles rentrent un peu, avec moins de délicatesse de forme, dans
l'esprit du couplet:

    Je pétrirai, le jour venu,
    Notre pâte légère,
    Et la nuit, au four assidu,
    J'enfournerai, ma chère.

Une chromolithographie distribuée en réclame par le magasin de
nouveautés _À la Ville de Lutèce_ (1893), représentait un petit
boulanger qui enfournait un pain, avec cette inscription: Qu'est-ce
qui cuit plus qu'une brûlure? Au verso se lisait l'explication:
C'est un boulanger.


PROVERBES

--Tant vaut le mitron, tant vaut la miche. (Haute-Bretagne.)

--Un bon boulanger ne laisse jamais sa pâte à moitié travaillée.
(Perse.)

--Celui qui craint le feu ne se fait pas boulanger. (Allemand.)

--Lorsque le beurre vous pousse à la tête, il ne faut pas se faire
boulanger. (Hollandais.)

--Mauvais boulanger qui a la tête beurrée. (Danois.)

--Il fait comme le boulanger qui fait entrer son pain dans le four,
et n'y entre pas lui-même. (Hollandais.)

--Feves et forniers (forgerons et fourniers) boivent voluntiers. XVe
siècle.

_Biada di mugniao, vin di prete e pan di fornaio non fare a
miccino._

Blé de meunier, vin de prêtre et pain de fournier ne font pas
grand'chose. (Italie.)

--_Coscenza di fornai coscenza d'osti._

Conscience de fournier, conscience d'hôte.

--Il vaut mieux aller au boulanger qu'au médecin.

--Où le brasseur entre, le boulanger n'entre pas. (Pays wallon.)

--Plaider avec le boulanger, c'est avoir faim, n'avoir point de
pain. (XVIIe siècle.)

--_Take all and pay the baker._

Prends tout et paie le boulanger. (Anglais.)

--C'est celui qui a oublié de payer sa taille qui traite le
boulanger de voleur. (Proverbe wallon.)


SOURCES

Th. Wright, _Histoire de la caricature_, 122.--Leroux de Lincy, _Le
Livre des proverbes français_.--_Ancien Théâtre Français_, II, 129;
III, 15.--Monteil, _Histoire des Français_, II, 140.--Desmaze,
_Curiosités des anciennes justices_, 311, 472, 509.--E. Boursin,
_Dictionnaire de la Révolution_.--Dr Coremans, _Traditions de la
Belgique_, 294.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II, 676,
729.--Legrand, _Contes grecs_, 263.--Dasent, _Popular tales from the
Norse_, 213.--Swainson, _Folk-Lore of british birds_,
185.--Grohmann, _Aberglauben und Gebraeuche aus Boehmen_, 68.--De
Lamare, _Traité de la police_, II, 710, 722, 734, 768.--Alphonse
Martin, _Les anciennes Communautés d'arts et métiers du Havre_,
119.--Communications de M. Maulevault.--_Folk-Lore._--Hazlitt,
_British Proverbs_.--Reinsberg-Düringfeld, _Sprichwörter_.--_Magasin
pittoresque_, 1857, 1866, 37; 1870, 133.--Communications de M.
Macadam.--C.-G. Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 62, 64,
145.--A. Perdiguier, _Mémoires d'un compagnon_, I, 229.--Du Breül,
_Le théâtre des antiquités de Paris_, 645.--F. de Vigne,
_Corporations de métiers_ (Gand), 76.--Vinçard, _Les Ouvriers de
Paris_, 65.--_Revue des Traditions populaires_, IV, 75.--A. de Nore,
_Coutumes, Mythes, etc., de France_, 75.--Moiset, _Coutumes de
l'Yonne_.--_Archivio per lo studio delle tradizioni popolari_, IV,
500.--Paul Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I,
258.--Kruptadia, II, 36.--Luzel, _Contes de la Basse-Bretagne_, III,
177.--Rolland, _Chansons populaires_, I, 122.--Roebuck, _Persian
Proverbs_.--Giusti, _Proverbi toscani_.--Baïf, _Mimes_,
120.--_Bulletins de la Société liégeoise de littérature wallonne_,
IV, 593.

[Illustration: VIGNETTE DE JAUFFRET Les Métiers (1826).]



LES PATISSIERS


La réclame qui, en parlant aux yeux, essaie de forcer les passants à
regarder les étalages, est bien antérieure à notre époque. S'il
suffisait à ceux qui, comme les boulangers et les bouchers,
vendaient des aliments de première nécessité, d'indiquer la nature
de leur commerce par un signe extérieur très simple et compris de
tous, il n'en était pas de même des industriels qui s'adressaient
pour ainsi dire au caprice. Les pâtissiers paraissent avoir été
parmi ceux qui, les premiers, se sont ingéniés à attirer l'attention
des clients et à leur inspirer le désir d'acheter des choses qui
pouvaient passer pour des superfluités. À la fin du seizième siècle
et au commencement du dix-septième, on les voit employer des
procédés analogues à certains de ceux qui sont en usage de nos
jours.

Vers 1567, leur enseigne était une lanterne qu'ils allumaient le
soir pour éclairer leur boutique: elle était fermée, transparente,
et ornée sur toute sa circonférence de figures grotesques et
bizarres. C'était un des ornements que, dans l'origine, on avait
employés sur la scène pour la représentation des Farces, Mystères et
Sotties. On les en exclut par la suite, et je ne sais, dit Legrand
d'Aussy, pourquoi les pâtissiers s'en emparèrent. À cause de ces
personnages on les appela des lanternes vives; dans une de ses
_Satires_, Régnier leur compare une vieille qui

    ... Sembloit, transparente, une lanterne vive
    Dont quelque paticier amuse les enfans,
    Où des oysons bridez, guenuches, elefans,
    Chiens, chats, lievres, renards et mainte estrange beste
    Courent l'une après l'autre...

Au commencement du règne de Louis XIV, les maîtres pâtissiers
dressaient encore leurs chandelles derrière de longues pancartes
faites d'un papier transparent, tout couvert de figures d'hommes et
de bêtes grossièrement enluminées. La rue sombre s'éclairait de
cette fantasmagorie, dont les ombres fantastiques s'agitaient et
dansaient sur les blanches parois des maisons d'en face.

Cette mode disparut vers la fin du dix-septième siècle, et à
l'époque de la Révolution la devanture du pâtissier était très
simple. On passait vingt fois devant, dit Ant. Caillot, sans y faire
nulle attention. Les boutiques de Lesage, rue de la Harpe, et celle
du Puits-Certain ne se distinguaient pas beaucoup de celle d'une
fruitière qui les avoisinait. Sous l'Empire, les pâtissiers
soignèrent davantage la mise en scène, et peu à peu leur étalage
devint à peu de chose près ce qu'il est aujourd'hui, montrant des
friandises de toutes sortes, de formes et de couleurs variées,
coquettement disposées. En même temps certains s'ingéniaient, par
des procédés particuliers, à attirer la clientèle. C'est ainsi que
lorsqu'on frappa les petites pièces de cinq francs en or, l'un d'eux
se fit une sorte de célébrité en annonçant que, parmi ses pâtés,
l'acheteur avait quelque chance de trouver une pièce d'or.

Du temps de Louis XIII l'intérieur des boutiques était aussi très
orné, ainsi qu'on peut s'en convaincre en regardant la belle estampe
d'Abraham Bosse, qui a été bien souvent reproduite. Certains
pâtissiers semblent avoir été les précurseurs des restaurants à
clientèle galante. Dans l'arrière-boutique de quelques-uns, et dans
celle des rôtisseurs, était toujours, dit l'_Histoire des
Hôtelleries_, quelque petit réduit bien sombre, tout disposé pour le
mystère et le tête-à-tête, enfin un vrai cabinet particulier. Une
petite porte donnant sur une ruelle étroite et peu éclairée
conduisait à la mystérieuse chambrette. La femme novice en fait de
débauche ne manquait point de passer par cette entrée discrète; mais
celle chez qui une vieille habitude avait fait taire tout scrupule
et tout remords dédaignait la porte clandestine, et elle entrait
bravement chez le pâtissier par la porte commune. De là vint le
proverbe: _Elle a toute honte bue, elle a passé par devant l'huis du
pâtissier_, qui désignait encore au commencement du siècle dernier
une personne effrontée, et que l'on avait fini par appliquer aussi
bien aux débauchés qu'aux femmes sans vergogne; il a survécu aux
causes qui lui avaient donné naissance, et il a même revêtu en
Limousin une forme qui prouve qu'on n'en comprend plus l'origine:

    _A passat davans lou fourn del pastissier,
    N'a pus ni crenta ni dangier._

    Il a passé devant le four du pâtissier, il n'a plus ni
    crainte ni vergogne.

Dans ce proverbe, dit encore l'_Histoire des Hôtelleries_, le
pâtissier, complice des désordres, devait y prendre sa bonne part du
blâme. Dieu sait de combien de tromperies, de combien de mauvais
repas le peuple se vengeait par ce quolibet! Les duperies des
pâtissiers et des rôtisseurs étaient alors si nombreuses, si
flagrantes, si grossières, que la police d'alors, qui n'avait pas
ses cent yeux d'aujourd'hui, les avait pourtant toutes appréciées et
condamnées dans ses ordonnances détaillées. Défense était faite aux
traiteurs et rôtisseurs d'écrêter les vieux coqs et de les faire
ainsi passer pour des chapons; ordre leur était donné de couper les
extrémités des oreilles aux lapins clapiers, pour qu'on ne les
confondît pas avec les lapins de garenne, et de couper la gorge aux
canards barboteux, afin qu'on les distinguât bien des canards
sauvages. Ils devaient aussi vendre toujours des lapins avec leurs
têtes, «à l'effet, dit l'ordonnance, d'empêcher qu'ils ne vendissent
des chats pour des lapins». S'il arrivait que, malgré l'édit royal,
un rôtisseur donnât un chat pour un lapin, certaine sentence du
Parlement, confirmée par un arrêt de 1631, le condamnait en guise
d'amende honorable, à se rendre sur le bord de la Seine en plein
jour et en public, d'y jeter ces chats écorchés et décapités et de
crier à haute voix, comme _meà culpà_: «Braves gens, il n'a pas tenu
à moi et à mes sauces perfides que les matous que voici ne fussent
pris pour de bons lapins.»

Cette prédilection pour les chats n'était pas spéciale aux
pâtissiers de Paris; l'auteur de l'_Art de voler_, le jésuite
portugais Vieyra, prétend que ceux de son pays glissaient des abatis
de chat dans leurs pâtés. Les restaurateurs à bon marché ont, à ce
qu'on assure, conservé avec soin cette tradition des pâtissiers.

[Illustration: Une Rôtisserie au XVIIe siècle. (Musée Carnavalet.)]

Au moyen âge le peuple les accusait de bien plus grands méfaits; un
passage du roman picaresque _Don Pablo de Ségovie_, fait clairement
allusion à l'opinion très répandue en Espagne, d'après laquelle ils
se réservaient la meilleure partie des criminels privés de
sépulture. À Paris, on avait démoli une maison de la rue des
Marmouzets, avec défense de la reconstruire, parce que, dit le
_Livre à la Mode_, le pâtissier qui l'occupait «faisoit ses pastez
de la chair des pendus qu'il alloit détacher du gibet». Il y avait
une autre légende beaucoup plus tragique, qui avait couru le moyen
âge, qu'on avait localisée à Dijon, et à Paris, dans cette même rue
de la Cité. Voici comment la raconte le bibliophile Jacob; il a
quelque peu brodé sur le texte du _Théâtre des Antiquités de Paris_,
où le P. Dubreül la rapporte, bien plus simplement en disant que
c'était un bruit qui a couru de temps immémorial en la cité de
Paris. Mais son récit résume en même temps plusieurs faits
intéressant le métier: À la fin du XIVe siècle il y avait un barbier
et un pâtissier qui augmentait chaque jour sa clientèle et sa
fortune, se gardait de toute contravention aux ordonnances de la
police du Châtelet, tandis que les maîtres de son métier
commettaient «fautes, méprentures et déceptions, au préjudice du
peuple et de la chose publique, au moyen desquelles fautes se
peuvent encourir plusieurs inconvénients ès-corps humain». On ne lui
reprochait pas d'avoir fait un seul pâté de «chairs sursemées et
puantes», ni de poisson corrompu, ni un seul flanc de lait tourné et
écrémé, une seule _rinsole_ de porc ladre, une seule tartelette de
fromage moisi. Il n'exposait jamais de pâtisserie rance ou
réchauffée; il ne confiait pas sa marchandise à des gens de métiers
honteux et déshonnêtes. Aussi estimait-on singulièrement les pâtés
qu'il préparait lui-même; car, malgré la vogue de son commerce, il
n'avait qu'un apprenti pour manipuler la pâte, et cela sous prétexte
de cacher les procédés qu'il employait pour l'assaisonnement des
viandes. Cependant des bruits sinistres avaient plus d'une fois
circulé dans la rue des Marmouzets, et l'on parlait d'étrangers
massacrés la nuit. Un soir, des cris perçants sortirent du
laboratoire du barbier chez lequel on avait vu entrer un écolier qui
arrivait d'Allemagne. Cet écolier se traîna sur le sol, tout
sanglant, le cou mutilé de larges blessures. On l'entoura, on
l'interrogea avec horreur, il raconta comment le barbier l'avait
attiré dans son ouvroir, en promettant de le raser gratis. En effet,
il n'avait pas plutôt livré son menton à l'opérateur qu'il sentit le
rasoir entamer sa peau; il cria, il se débattit, il détourna les
coups de la lame tranchante, et parvint à saisir son ennemi à la
gorge, à prendre l'offensive à son tour et à précipiter le barbier
dans une trappe ouverte qui attendait une autre victime. On ne
trouva plus le barbier, la trappe était refermée; mais quand on
descendit dans une cave commune aux deux boutiques, on surprit le
pâtissier occupé à dépecer le corps de son complice le barbier,
qu'il n'avait pas reconnu en l'égorgeant; c'est ainsi qu'il
composait ses pâtés, meilleurs que les autres, dit le père Dubreül,
d'autant que la chair de l'homme est plus délicate, à cause de la
nourriture, que celle des autres animaux. En punition de ce crime,
la maison fut démolie, et une pyramide expiatoire fut élevée à la
place.

[Illustration: Crieur de petits pâtés, d'après Brébiette.]

Ainsi qu'on l'a déjà vu, le métier des rôtisseurs et celui des
pâtissiers se touchaient en plusieurs points. Autrefois, dit de
Lamare, ceux-ci étaient également cabaretiers, rôtisseurs et
cuisiniers, bien qu'il y eût à Paris une communauté de rôtisseurs
aussi ancienne que celle des pâtissiers; mais il n'était permis à
ceux de cette communauté que de faire rôtir seulement de la viande
de boucherie et des oyes. C'est pour cela qu'ils furent nommés
_oyers_ et non _rôtisseurs_. Tout le gibier, toute la volaille et
toute l'autre commune viande était préparée et vendue par des
pâtissiers. Ces oyers, qui plus tard portèrent le nom de rôtisseurs
et se confondirent par la suite avec les maîtres queues ou
cuisiniers, étaient astreints à des règlements assez sévères: Il
leur était défendu de rôtir de vieilles oies, de cuire des viandes
malsaines, de faire réchauffer les plats de légumes ou potages
portés en ville, de faire réchauffer deux fois la viande, de garder
la viande plus de trois jours, le poisson plus de deux; en cas de
contravention, ils étaient condamnés à l'amende et leurs mets
étaient brûlés publiquement devant leur porte. Le serment prêté par
les pâtissiers et cuisiniers de Saint-Quentin, lors de leur
réception, portait qu'ils s'engageaient à garder et observer
fidèlement les règles et ordonnances du métier, comme à savoir que,
en premier lieu, ils n'habilleraient aucune viande pour entrer au
corps humain que premier ne voulussent manger eux-mêmes.

[Illustration: Le Pâtissier, d'après Abraham Bosse.]

Malgré cela, ils avaient la réputation de ne pas servir loyalement
leurs clients, et Tabourot rapporte qu'on leur prêtait, ainsi que du
reste à d'autres corps de métiers, une façon de répondre équivoque
qui, suivant la casuistique du temps, leur évitait un mensonge:

    De ces Entends-trois les Rostisseurs de Paris en vsent
    aussi souvent en vendant leur viande: car quand elle est
    dure, ils demandent à l'acheteur: «Combien estes-vous pour
    manger ce que vous achetez?» Si on leur respond: «Deux ou
    trois personnes». «Croyez, disent-ils, que vous avez assez
    de viande et qu'il y aura bien à tirer si vous mangez
    tout...»

Cinquante ans plus tard, ils n'avaient guère meilleure renommée, et
Tabarin leur ordonnait ironiquement «de saler la viande et de la
mettre six fois au feu.»

À la fin du siècle dernier, la plupart des pâtissiers étaient aussi
rôtisseurs. «Poulardes, pigeons, on en trouve à toute heure chez eux
et qui sont tout chauds, disent les _Numéros parisiens_; il est vrai
qu'il y en a qui retournent à la broche ou au four plus d'une fois.
Le four des pâtissiers est toujours prêt à recevoir le souper de
ceux qui ne peuvent pas faire de cuisine à la maison. Outre le prix
qu'on leur donne pour cela, les pâtissiers ont soin de dégraisser le
gigot; cependant il y a un moyen sûr de les en empêcher: on n'a qu'à
mettre de l'ail dans le plat qu'on porte au four; comme c'est un
végétal qui n'est pas de mode à Paris, les pâtissiers se gardent
bien d'y toucher.»

Mercier raconte que les gens de la suite de l'ambassadeur turc, au
temps de Louis XV, ne trouvèrent rien de plus agréable à Paris que
la rue de la Huchette, à raison des boutiques des rôtisseurs et de
la fumée qui s'en exhalait toute l'année, sauf en carême. On disait
alors que les Limousins y venaient manger leur pain sec à l'odeur du
rôt; il paraît toutefois que les maîtres des boutiques ne
prétendaient pas leur demander quelque chose pour cela, comme le
«routisseur du Chastelet», dont Rabelais a raconté l'amusante
histoire et qui voulait faire payer un faquin qui mangeait son pain
à la fumée de son rôt.

       *       *       *       *       *

Les pâtissiers avaient soin de choisir pour servir leurs clients des
femmes jeunes et jolies. Restif de la Bretonne, qui a écrit une
nouvelle intitulée «la Belle Pâtissière», disait que cette
dénomination avait été donnée à Paris à tant de femmes de ce genre
de commerce, qu'il n'était embarrassé que du choix. La beauté de
Sophie, son héroïne, contribuait beaucoup plus que les petits pâtés
de son père à faire venir des pratiques. Le bonhomme ne l'ignorait
pas; aussi dès qu'il voyait arriver quelqu'un d'un peu distingué par
la mise, il appelait sa fille à tue-tête et voulait que ce fût elle
qui reçût l'argent. Aussi était-on sûr de la voir quand on venait
exprès. Cette tradition s'est conservée: vers 1840, le _Musée pour
rire_ le constatait: Un pâtissier qui n'aurait pas une jolie femme à
mettre au comptoir serait un homme fort imprévoyant. Deux beaux yeux
sont de toute nécessité pour attirer une foule de jeunes gens qui,
tout en se mourant d'amour, consomment effroyablement de petits
gâteaux. Une pâtissière très fraîche fait digérer beaucoup de
petites tartes qui ne le sont guère (fraîches), et un jeune homme
occupé à lancer une oeillade assassine ne peut pas s'apercevoir
que la confiture de sa tartelette a une barbe qui semble avoir été
taillée sur le modèle de celle d'un sapeur de la garde nationale,
sauf qu'elle n'est pas fausse.

Le personnel de toute boutique de pâtissier se composait alors du
chef de l'établissement, personnage ayant du ventre et un bonnet de
coton: ce qui ne l'empêche pas d'avoir une jolie femme, et du garçon
pâtissier lequel se distingue de son chef immédiat par sa coiffure,
qui consiste en un béret de laine blanc.

Le petit pâtissier ou _patronet_ est un personnage qui joue un rôle
important dans la comédie contemporaine des rues; on le trouve
partout avec son petit béret de toile et son tablier blanc; les
petites pièces comiques en font le spectateur obligé des accidents
ou des manifestations.

La vocation d'un assez grand nombre de ces jeunes garçons a été
motivée par l'espoir de manger des bonbons à discrétion. Monteil
indique un moyen de leur faire passer cette envie, qui était en
usage au XVIe siècle et qui a dû être souvent employé: Perrot se
jetait sur toutes les pâtisseries de la boutique. Le pâtissier lui
laissa d'abord manger de la pâtisserie tant qu'il voulût, ensuite il
lui en fit manger à tous les repas, ou du moins plus souvent qu'il
n'eût voulu.

Dans l'ouest de la France, beaucoup de pâtissiers étaient
originaires de la Suisse, et l'on disait aussi souvent: «Je vais
chez le Suisse», que: «Je vais chez le pâtissier».

Ce nom de pâtissier a été quelquefois pris en mauvaise part: appeler
quelqu'un «sale pâtissier», c'était l'accuser de maladresse ou de
quelque défaut. À Marseille, on disait d'un mauvais ouvrier: «_Es un
pastissier_»; cette épithète s'appliquait aussi à celui qui
s'embrouillait au milieu d'un discours ou qui bredouillait.

[Illustration: des Patez, des Talmouses totes chaudes

(Collection G. Hartmann.)]

Les pâtissiers ne se contentaient pas d'essayer d'attirer les
clients à leur boutique; ils envoyaient par les rues des garçons
chargés de crier la marchandise. Dès le XVIe siècle, le pâtissier
ambulant est au premier rang des personnages populaires. Plusieurs
des quatrains des _Crys d'aucunes marchandises que l'on crye parmy
Paris_ (vers 1540), le mettent en scène avec ses congénères:

    Puis ung tas de frians museaulx
    Parmi Paris crier orrez,
    Le iour: «Pastez chaux! pastez chaulx!»
    Dont bien souvent nen mengerez.

    Et se crier vous entendez
    Parmy Paris trestous les cris,
    Crier orrez les eschauldez,
    Qui sont aux oeufs et au beurre paitris.

    Assi on crie les tartelettes,
    À Paris, pour enfans gastez,
    Lesquelz sen vont en ses ruettes
    Pour les bouter dessoubz le nez.

L'édition des _Cris de Paris_, publiée à Troyes à la fin du XVIIe
siècle, donne plusieurs quatrains où figurent des cris de pâtissiers
ambulants:

    _A ma Brioche, chalant,_
    _Quatre pains pour un tournois!_
    Je gagne peu de monnoye,
    Et si vai toujours parlant.

    Pour un tas de friands,
    Tous les matins je vais crians:
    _Eschaudez, gasteaux, pastez chauds!_

L'Hospital, lorsqu'il était chancelier, interdit la vente des petits
pâtés qui se colportaient et criaient dans les rues. Le motif qu'il
allègue dans son ordonnance est qu'un pareil commerce favorise d'un
côté la gourmandise et de l'autre la paresse.

Il est probable que cette défense ne subsista pas longtemps. Dans
ses _Tracas de Paris_, Colletet assigne à ces crieurs une bonne
place parmi les gens importuns:

    Le bruit que font les Paticiers,
    J'entens ces petits officiers
    Qui portent pastez à douzaine
    Et qui vont criant à voix pleine:
    Petits pastez chauds et boûillans!
    Réveille bien des sommeillans.

La _Foire Saint-Germain_, comédie de Regnard (1695), fait dialoguer
assez plaisamment Arlequin et un crieur de petits gâteaux:

    LE CRIEUR.--Ratons tout chauds, tout fumants, tout sortant
    du four, à deux liards, à deux liards!

    ARLEQUIN.--Hé l'homme aux ratons! voyons ta marchandise.

    LE CRIEUR.--Tenez, monsieur, les voilà, tout chauds.

    ARLEQUIN.--Donnes-tu le treizième?

    LE CRIEUR.--Oui, monsieur.

    ARLEQUIN.--Eh bien! je le prends, demain, j'en achèterai
    une douzaine.

Au XVIIIe siècle, les pâtissiers ambulants parcouraient les rues,
portant leur marchandise sur un éventaire et s'efforçaient d'attirer
l'attention en criant: «Échaudés, gâteaux, petits choux chauds, tout
chauds, tout chauds! Petits pâtés bouillants!» ou bien: «Gobets,
craquelins, brides à veaux pour friands museaux, qui en veut!»

Sous l'Empire, la belle Madeleine, marchande de gâteaux de Nanterre,
occupa longtemps Paris. En 1811, Gouriet lui donnait place dans sa
galerie des _Personnages célèbres dans les rues de Paris_. Toute sa
personne, dit-il, est si remarquable, qu'elle-même, s'il arrive à
quelqu'un de la regarder avec un peu d'attention, elle lui dit
aussitôt: «Eh bien! quoi! c'est moi, c'est Madeleine. Allez, mon
enfant, je suis connue dans tout Paris». Elle a été représentée sur
plusieurs théâtres: des poètes lui ont adressé des couplets, même
des madrigaux; son portrait se voit à presque tous les cadres
d'échantillons des peintres en miniatures. Tous les matins, on voit
Madeleine passer en chantant et en criant ses gâteaux de Nanterre
sur un air dont on lui attribue la musique et les paroles:

    C'est la belle Mad'leine (_bis_),
    Qui vend des gâteaux.
    Des gâteaux tout chauds,
    La bell' Mad'leine.
    Elle a des gâteaux (_bis_),
    La bell' Mad'leine,
    Elle a des gâteaux.
    Qui sont tout chauds.

Elle a le teint fort brun, la bouche grande, les yeux saillants, le
regard un peu égaré. Dès que sa chanson est finie, elle pose son
panier à terre et dit aux femmes: «Des gâteaux tout chauds!
mesdames; mesdames, régalez-vous, c'est la joie du peuple».

Trente ans après, elle continuait à se montrer par les rues; elle
s'appelait toujours la _Belle Madeleine_, quoi qu'elle fût devenue
vieille et laide à faire peur. Elle vendait ses gâteaux en chantant
sur l'air _Grâce à la mode_:

    La bell' Mad'leine.
    Elle a des gâteaux (_bis_).
    La bell' Mad'leine,
    Elle a des gâteaux,
    Qui sont tout chauds.

On voyait avant 1850 des marchands de gâteaux de Nanterre près des
grilles des jardins publics, criant: «Voyez les beaux gâteaux de
Nanterre». Pour les échaudés, on criait: «Échaudés, ces beaux
échaudés!»

À la même époque, le marchand et la marchande de gâteaux criaient:
«Deux liards, deux liards, deux liards, deux pour un sou!» ou
«Chaud, chaud, chaud et bon; chaud! Quèt! pour un sou, quèt, quèt!
un liard la pièce et quèt (quatre) pour un sou, quèt!»

[Illustration: À quelle sauce la voulez-vous? Caricature contre
Louis-Philippe.]

À voir, dit Kastner, la blanche vapeur qui enveloppait la boutique
portative de pâtisserie que l'on venait de dresser, il ne semblait
pas douteux que les gâteaux ne fussent tout chauds, tout bouillants;
mais cette vapeur provenait simplement d'une fumigation continuelle
entretenue sur la table à claire-voie au moyen de vapeur d'eau
bouillante.

Les crieurs de pâtisserie ont à peu près disparu. Vers 1840, il y
eut à Paris plusieurs petites boutiques qui eurent une vogue
considérable et dont la comédie et la caricature s'emparèrent. Voici
ce que dit Paul de Kock du plus célèbre d'entre eux:

«Un très modeste pâtissier vint s'établir sur le boulevard
Saint-Denis; sa très modeste boutique n'aurait pas pu contenir trois
personnes, aussi n'entrait-on pas: on se tenait dehors, et
quelquefois on faisait queue pour acheter de la galette, car c'est
presque l'unique pâtisserie dont il faisait le débit, mais il en
vendait depuis le matin jusqu'à minuit et quelquefois plus tard
encore. Une galette n'avait pas le temps de paraître, et le
pâtissier n'avait qu'à couper. Cric, crac, de tous côtés on tendait
la main pour recevoir une part de deux sous ou d'un sou... et la
galette qui venait d'être détaillée était remplacée aussitôt par une
autre, car dès qu'il n'y en avait plus il y en avait encore et le
pâtissier recommençait à couper. Il ne faisait pas autre chose
depuis que sa boutique était ouverte jusqu'au moment où il la
fermait, aussi lui avait-on donné le sobriquet de Coupe-Toujours.»
Sa vogue fut remplacée et surpassée par celle de la galette du
Gymnase, bien déchue aujourd'hui.

Les pâtissiers, qui avaient saint Michel pour patron, faisaient, le
jour de la fête, chanter deux messes et célébrer un service
solennel, puis ils retournaient à leur travail. Ils se plaignirent
au prévôt en disant que les autres corps de métiers avaient le
temps, le jour de leur fête, de décorer les «bastons» de leurs
saints, tandis que eux ils ne le pouvaient pas. Cette réclamation
fut écoutée, et à partir de 1485 il leur fut permis de chômer. Ils
observaient une cérémonie bizarre, probablement ancienne: ils se
rendaient en pompe à la chapelle de leur patron qui faisait partie
de l'église Saint-Barthélemy. Les uns s'habillaient en diables, les
autres en anges, et au milieu d'eux on voyait saint Michel agitant
une grande balance, et traînant après lui un démon enchaîné qui
faisait cent niches aux passants et frappait tous ceux qu'il pouvait
attraper. Tous étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis
de prêtres qui portaient le pain bénit. Une ordonnance de
l'archevêque de Paris, du 10 octobre 1636, interdit cette
procession, qui avait donné lieu à quelques désordres.

En Champagne, les pâtissiers qui avaient leurs étaux à Troyes,
fournissaient au bourreau, chaque samedi de carême, deux maillées
d'échaudés.

La caricature a fait de nombreuses allusions à la pâtisserie et
surtout à l'un de ses produits, la brioche, dont le nom est, comme
on sait, synonyme de faute ou de bourde. Une gravure, vers 1830,
représente Polignac en pâtissier à la porte d'une boutique qui a
pour enseigne: «À la renommée des boulettes»; Traviès caricaturait
Charles X avec cette inscription: «À la renommée des fameuses
brioches, Charlot, premier pâtissier de la cour». Quelques années
plus tard (1833), Louis-Philippe est à son tour déguisé en pâtissier
fabricant de brioches. En 1848, le _Journal pour rire_ montrait une
députation de pâtissiers qui «vexés de voir tout le monde faire des
brioches, profitent de la liberté et de l'égalité, pour demander le
monopole des boulettes».

La fabrication du pain d'épice peut passer pour une des variétés de
la pâtisserie. À Reims, les pains d'épiciers eurent leur règlement
le 2 août 1571. Les apprentis, pour parvenir à la maîtrise, devaient
faire un pain d'épice de six livres en présence des maîtres-jurés.
Lorsque Marie Leckzinska traversa la Champagne pour épouser Louis
XV, des notables allèrent lui offrir douze coffrets d'osier
contenant du pain d'épice de douze à la livre et des croquants
pliés.

Au XVIe siècle, des marchands ambulants allaient l'offrir par les
rues; voici le quatrain qui leur est consacré dans les _Crys
d'aucunes marchandises que l'on crye parmy Paris:_

    On crie, sans quelque obices,
    De cela ne faut point doubtez,
    Le pain qui est petry despices,
    Qui flumes fait hors bouter.

Sous Louis XIV ils criaient:

    _Pains d'espices pour le coeur!_
    Dans Senlis je vais le quérir.
    Qui d'avoir en aura désir,
    Je lui en donnerai de bon coeur.

Et au XVIIIe siècle: «Voilà le bon pain d'épice de Reims!»

Au milieu de ce siècle, le Pain d'épice était colporté de compagnie
avec le croquet dans une charrette au milieu de laquelle s'élevait
une grosse brioche ou une appétissante galette surmontée de petits
drapeaux tricolores. Le marchand débitait d'un ton sec et bref la
phrase suivante: «Excellent pain d'épic', excellent crrrrrroquet!»
ou faisait entendre un susurrement indescriptible: «A' s' l' moss;
l'moss à cinq!» ce qui voulait dire à cinq sous le morceau. L'un
d'eux, qui exerçait sa petite industrie à l'entrée des
Champs-Élysées, vers 1840, avait joint à son commerce l'attrayante
spécialité du sucre d'orge, et voici son boniment: «Ach'tez,
messieurs, le restant de la vente; tout est renouvelé! Un sou
l'bâton à la fleur d'oranger, au citron; un sou! Ils sont clairs
comme de l'eau de roche, et gros comme des manches à balai».

[Illustration: Gravure de Poisson.]

[Illustration:

    Quand ie bat le pavé, criant: «Oublie, oublie!»
    Je ne redoute point ny les chiens ny les lous,

    Mais ie crains seulement pour ce que ie publie
    Commençant à marcher l'heure propice aux filous.
]

Actuellement, on ne crie plus les pains d'épice; mais ils sont
l'objet d'un commerce important, vers le mois d'avril. Dans la
semaine de Pâques s'ouvre la foire aux pains d'épice, où l'on en
vend de toutes formes; il en est qui représentent des monuments, des
bonshommes, des animaux; parmi ceux-ci le plus en vogue est le
cochon. Il est orné d'inscriptions facétieuses, ou porte des noms de
baptêmes variés qui permettent d'offrir aux enfants et aux grandes
personnes un petit cochon qui s'appelle comme eux. En revenant de la
foire beaucoup de gens le portent suspendu par une ficelle à leur
cou.

       *       *       *       *       *

Les marchands d'oublies, disparus depuis plus de cent ans, se
rattachaient, dit le bibliophile Jacob, aux pâtissiers, tout au
moins dans la dernière période. Anciennement les oublayers,
oblayeurs et oublieurs étaient des pâtissiers qui ne fabriquaient
pas de pâtisseries grasses. Ce titre, qui survécut à leur première
institution, dérivait des oblies ou hosties, _oblatæ_, qu'ils
avaient seuls le droit de préparer pour la communion. C'était
surtout aux jours des pardons, indulgences accordées par le Pape ou
l'évêque, c'était aux pèlerinages de saints et aux processions du
jubilé que les oublayers débitaient une prodigieuse quantité de
pâtisseries au sucre et aux épices, enjolivées d'images et
d'inscriptions pieuses, appelées gaufres à pardons. Ces jours-là ils
établissaient leur fournaise à deux toises l'une de l'autre, autour
des églises, et attiraient par leurs cris les fidèles alléchés de
loin par l'odeur succulente de la pâte chaude, qui se mêlait à
l'odeur de l'encens. Il fallait que les oublayers fussent hommes de
bonne vie et renommée, sans avoir été repris de vilain blâme. Il
leur était défendu d'employer aucune femme pour faire pain à
célébrer en églises. Ils étaient tenus de se servir de bons et
loyaux oeufs; ils avaient le privilège de travailler le dimanche.

Monteil fait ainsi parler un oublieur, qui décrit assez bien comment
s'exerçait la profession au XIVe siècle: C'est dans le carnaval, au
coeur de l'hiver, que nous gagnons quelque chose. Le couvre-feu a
sonné; il est sept heures du soir; il gèle à pierre fendre. Voilà le
bon moment pour remplir notre coffin d'oublies, le charger sur nos
épaules et aller crier dans les rues: Oublies! oublies! Les enfants,
les servantes nous appellent par les croisées; nous montons; souvent
nous ignorons que nous entrons chez des Juifs, et nous sommes
condamnés à l'amende. Quelquefois il se trouve d'enragés jeunes gens
qui nous forcent à jouer avec nos dés argent contre argent; on nous
met encore à l'amende. Le jour, si nous amenons avec nous un de nos
amis pour nous aider à porter notre marchandise, si nous étalons au
marché à moins de deux toises d'un autre oublieur, à l'amende, à
l'amende. On dit d'ailleurs et l'on croit assez communément qu'il
suffit de savoir faire chauffer un moule en fer et d'y répandre de
la pâte pour être maître oublieur; ah! comme on se trompe! Écoutez
le premier article de nos statuts: «Que nul ne puisse tenir ouvrouer
ni estre ouvrier, s'il ne fait en ung jour au moins cinq cents
grandes oublies, trois cents de supplications et deux cents
d'entrées.» Tout cela revient à plus de mille oublies; or, pour les
faire en un jour, même en se levant de bonne heure, il faut être
très exercé, très habile, très leste.

C'était surtout le soir, comme aujourd'hui le marchand de plaisir,
que l'oublieur courait les rues et s'installait dans les tavernes.
Quelquefois celui qui jouait avec lui avait la chance de gagner tout
ce qu'il portait: alors le corbillon lui revenait de droit et, en
signe de triomphe, il l'appendait à l'huis de la taverne. Au XVe
siècle, Guillaume de la Villeneuve décrit ainsi le métier:

    Le soir orrez sans plus atendre
    À haute voix, sans delaier
    Diex, qui apele l'oubloier?
    Quant en aucun leu a perdu,
    De crier n'est mie esperdu
    Près de l'uis crie où a esté,
    Aide Diex de maisté
    Com de male eure je sui nez
    Com par sui or mai assenez.

Ce personnage était assez populaire pour figurer dans les comédies
allégoriques: Gringore introduit dans une de ses pièces, _La Farce
du Bien mondain_, une femme nommée Vertu, qui entre en scène ayant
un corbillon sur ses épaules et criant:

    Oublie! oublie! oublie!

    POUVOIR TEMPOREL

    Desployez-nous ici contant,
    Les dez dessus le corbilon.

    LA FEMME

    Sans nulle faulte, compaignon,
    Voulontiers je vous l'ouvriray.

Plus tard les oublieurs annonçaient qu'ils donnaient «deux gaufres
pour un denier», et ils chantaient sur un ton lamentable des rimes
équivoquées:

    C'est moi qui suis un oublieux,
    Portant oubli à ta saison!
    Pas ne dois être oublieux,
    Car j'en suis, c'est bien la raison.

Un autre de leurs cris était: «La joie! la joie! Voici les oublies!»

[Illustration: Laitière des environs de Paris. Oublieur de la Ville
de Paris.]

Au XVIIe siècle, c'étaient les pâtissiers qui fournissaient aux
oublieurs leur attirail et leur marchandise. Un passage de
l'_Histoire comique de Francion_ le constate et donne des détails
curieux sur la façon dont le métier était exercé: «Je me sauvai dans
la boutique d'un pâtissier que je trouvai ouverte. Craignant d'être
reconnu par mes ennemis j'avois pris tout l'équipage d'un oublieux,
et m'en allois criant par les rues: Où est-il? Je passai par devant
une maison; l'on m'appela par la fenêtre et cinq ou six hommes
sortant aussitôt à la rue, me contraignirent d'entrer pour jouer
contre eux. Je leur gagnai à chacun le teston et, par courtoisie, je
ne laissai pas de vider tout mon corbillon sur la table, encore que
je ne leur dusse que six mains d'oublies; mais ils me jurèrent qu'il
falloit que je leur disse la chanson pour leur argent.»

Au moment où fut publié le _Dictionnaire de Trévoux_ (1732), c'était
le profit des garçons pâtissiers de crier le soir, en hiver, des
oublies. Quand ils avaient vidé leur corbillon, on leur faisait
aussi dire des chansons.

D'après Restif de la Bretonne, ils «vendaient des oublies en faisant
jouer à une petite loterie, comme on en voit encore sur les quais.
Mais on ne sait pas à qui ces gens-là pouvaient vendre durant la
nuit. Nos pères, bonnes gens à tous égards, avaient pour eux une
sorte de considération, parce qu'une allusion superstitieuse à leur
nom d'oublieur leur faisait faire une fonction singulière, celle de
troubler le repos des citoyens aux heures les plus silencieuses de
la nuit, en criant d'une voix sépulcrale:

    Réveillez-vous, gens qui dormez!
    Priez Dieu pour les Trépassés!
    Oublies, oublies!»

L'usage de faire monter le soir après souper les oublieux engendra
des abus et occasionna maintes scènes scandaleuses. Plus d'une fois
un voleur en quête d'aventures, à défaut de meilleure aubaine,
dévalisait le pauvre oublieux. Quelquefois il tombait dans une orgie
de jeunes débauchés qui le prenaient pour souffre-douleur,
l'insultaient, le battaient et quelquefois le renvoyaient moulu et
dépourvu de tout. L'un d'eux fut même assassiné par des libertins de
qualité qui couraient les rues la nuit. Quelques-uns de ces petits
marchands finirent par s'affilier à des bandes de malfaiteurs et
prirent une part assez active à différents vols. Ils indiquaient les
êtres des maisons et fournissaient à leurs associés le moyen de s'y
introduire. D'après Legrand d'Aussy, quand Cartouche forma cette
troupe d'assassins qui pendant un temps remplit Paris de meurtres,
quelques-uns de ces scélérats s'étant déguisés en marchands
d'oublies pour commettre plus facilement leurs crimes, la police
défendit aux oublieux les courses nocturnes. Ce règlement en diminua
beaucoup le nombre. Ceux d'entr'eux qui continuèrent leur métier
vendirent le jour, parcourant les quartiers et les promenades que
fréquentait le peuple.

Lorsque les oublieurs disparurent, ils furent remplacés par des
marchandes de plaisir qui se faisaient autrefois entendre de tous
côtés dans les rues de Paris, et qui exerçaient leur industrie le
jour et dans la soirée. En 1758, elles étaient assez populaires pour
que, dans la _Matinée des boulevards_, l'une d'elles figurât parmi
les marchands que Favart faisait défiler. Elle chantait ce couplet:

    V'là la p'tit' marchand' de plaisir,
    Qu'est-c' qui veut avoir du plaisir?
    Venez, garçons; venez, fillettes,
    J'ai des croquets, j'ai des gimblettes,
          Et des bonbons à choisir.
    V'là la p'tit' marchand' de plaisir,
          Du plaisir, du plaisir.

Ces femmes étaient, par métier, forcées d'être aimables et de se
laisser tout au moins courtiser; c'est ce que répond l'une d'elles à
son amoureux qui lui en fait des reproches:

    Dame, d'où vient qu'il est jaloux!
    Ce n'est pas ma faute, voyez-vous:
    Je suis marchande de Plaisir,
    Je dois contenter le désir
    Du monde et j'ons besoin d'pratique:
    Je ne vis que de ma boutique.
    Voyez voir, messieurs, si j'ons tort.
    Bachot a beau m'aimer bien fort,
    J'n'en pouvons faire davantage.

Dans la _Matinée des boulevards_, ce dialogue assez peu édifiant
s'engage entre un «clincailler et sa fille» marchande d'oublies:

    LE CLINCAILLER.--Écoute, écoute, Louison: as-tu déjà
    beaucoup vendu, mon enfant?

    LA PETITE MARCHANDE.--Non, papa; mais voilà un louis qu'un
    monsieur m'a donné pour remettre tantôt un billet à une
    dame qu'il doit épouser, et qu'il m'a fait connaître.

    LE CLINCAILLER.--Donne, c'est toujours quelque chose; les
    honnêtes gens se soutiennent comme ils peuvent. Mais
    auras-tu assez d'adresse pour t'acquitter de la commission?

    LA PETITE MARCHANDE.--Oh que oui, papa; ce n'est pas mon
    coup d'essai.

Ce nom de «plaisir» appliqué aux gaufres prêtait à des allusions et
à des équivoques galantes. La chansonnette du _Marchand d'oublies_
rentre dans cet ordre d'idées:

    Jouez à mon petit jeu,
        Mon aimable fille,
    Approchez-vous donc un peu
        Et tournez l'aiguille.
    Tourner depuis quelque temps
        Est chose commune,
    En tournant combien de gens
        Ont fait leur fortune.

    Jeunes amans qu'en secret
        L'Amour accompagne,
    Tirez avez votre objet,
        À tout coup l'on gagne.
    De mes avis faites cas,
        Fillettes jolies,
    Et surtout n'oubliez pas
        Le Marchand d'oublies!

Les peintres et les dessinateurs y virent un motif à allégories et
firent des compositions dans le genre de celle de la page 29. Il
courut à la même époque une assez jolie chanson intitulée _l'Amour
marchand de plaisirs_, dont voici quelques couplets:

    L'Amour courait, cherchant pratique,
    De plaisirs il était marchand.
    Pour achalander sa boutique,
    Il s'en allait partout, criant:
    «Dans la saison d'aimer, de plaire;
    Régalez-vous, il faut jouir;
    Étrennez l'enfant de Cythère:
    Mesdames, voilà le plaisir!
      Régalez-vous, mesdames,
        Voilà le plaisir!

[Illustration: L'Amour marchand de plaisirs, d'après le dessin de
Perrenot.]

    Le temps s'envole, et sur sa trace
    Fuient beauté, jeunesse et désirs;
    Comme un éclair le plaisir passe;
    Au passage il faut le saisir.
    Fillettes, dont le coeur palpite,
    Régalez-vous, pourquoi rougir?
    Au plaisir l'Amour vous invite,
    Fillettes, voilà le plaisir!
      Régalez-vous, mesdames,
        Voilà le plaisir!

    Mon adresse est chez le Mystère,
    À l'enseigne du Rendez-vous;
    Venez, venez, j'ai votre affaire;
    J'ai du plaisir pour tous les goûts.»
    Bientôt le plaisir fut si preste,
    Tant de chalands vinrent s'offrir,
    Qu'Amour criait: «Au reste, au reste!»
    Hâtez-vous ou point de plaisir:
      Régalez-vous, mesdames,
        Voilà le plaisir!

Kastner trouvait que le cri: Voilà l'plaisir, mesdames! voilà
l'plaisir! était une des plus jolies phrases mélodiques qu'il
connût. Elle est, dit-il, gracieuse, expressive, élégante, bien
déclamée et toujours d'un effet agréable, lors même qu'elle laisse
quelque chose à désirer pour l'exécution. Ce sont les jeudis et les
dimanches que la gentille et accorte marchande fait sa plus longue
tournée. Le corps légèrement incliné d'un côté, par suite du poids
de son grand panier qui pèse sur sa hanche du côté opposé, et tenant
à la main un grand cornet de carton où sont empilées l'une dans
l'autre les oublies roulées en volutes et portant sur le dos des
figures, des devises, des emblèmes saints ou profanes, elle se rend
dans les lieux où il y a foule et où elle ne pourrait crier
longtemps sans importuner les promeneurs ou sans se fatiguer
beaucoup elle-même; elle cesse de faire entendre sa voix et se sert,
pour exciter l'attention des passants, d'un instrument de percussion
analogue au _tarabat_ des Israélites. Il est formé d'un morceau de
bois carré muni en haut d'une sorte de poignée; il porte sur ses
faces une pièce de fer également semblable à une poignée; celle-ci
étant mobile exécute, lorsqu'on remue le morceau de bois, des
mouvements de va-et-vient qui lui permettent de frapper le bois de
côté et d'autre, et de produire par là une suite de coups assez
forts pour être entendus à distance. Les marchandes de plaisir
appellent parfois cet instrument le _dit-tout_, parce qu'il parle

pour elles et leur épargne la peine de crier leur marchandise.

De nos jours les marchandes de plaisirs sont en général vieilles; on
les entend crier: «Voilà l'plaisir, mesdames, voilà l'plaisir!»
Autrefois les gamins ne manquaient pas de parodier la modulation
qu'elles donnaient à leur cri en chantant:

    N'en mangez pas, mesdames, ça fait mourir!

À Marseille, les marchands d'oublies criaient: Marchands d'oublies!
Oublies à la joie! et pendant les premières années de la
restauration:

    Marchand d'oublies,
      Vive Louis,
    Oublies à la joie,
      Vive le roi!

À la fin du second Empire, la mère Plaisir était très connue sur le
boulevard Saint-Michel; elle était grande et grosse, de bonne
humeur, et elle modulait avec une voix bien timbrée son cri:

    Voilà l'plaisir, mesdames,
        Régalez-vous!

Elle avait sur la rive gauche une petite notoriété à laquelle elle
n'était pas insensible; plusieurs chroniqueurs parlèrent d'elle, et
son portrait fut gravé à l'eau-forte.

[Illustration: L'AIMABLE CAPORAL.]


SOURCES

Legrand d'Aussy, _Vie privée des Français_, I, 77, 279.--Ant.
Caillot, _Vie publique des Français_, II, 212.--Lacroix, _Histoire
des Hôtelleries_, II, 163, 275.--Tuet, _Matinées
senonoises._--Clément Simon, _Grammaire limousine_, 125.--P.-L.
Jacob. _Curiosités de l'Histoire du vieux Paris_, 67, 77.--De
Lamare, _Traité de la police_, I, 332.--Monteil, _l'Industrie_, I,
131, 135.--Ch. Desmaze, _Curiosités des justices_, 165.--Mercier,
_Tableau de Paris_, III, 37.--_Numéros parisiens_, 10, 11.--Restif
de la Bretonne; _Contemporaines.--Physiologie du pâtissier_ (Musée
pour rire).--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_,
175.--Kastner, _Les voix de Paris_, 38, 86.--_Paris ridicule et
burlesque_, 300, 319, 321.--Paul de Kock, _la Grande ville_,
55.--Vinçart, _Les Ouvriers de Paris_, 76.--V. Fournel, _les
Spectacles populaires_, 8.--Assier, _Légendes et curiosités de la
Champagne_, 183.--Restif de la Bretonne, _Nuits de Paris_, XII,
442.--Gouriet, _Personnages célèbres des rues de Paris_, II, 306.

[Illustration: Marchande de plaisir, d'après Poisson.]



LES BOUCHERS


Au moyen âge presque tous ceux qui s'occupaient de l'alimentation
étaient l'objet de dictons satiriques, d'anecdotes ou de contes
injurieux, dont la tradition est loin d'être perdue, surtout en
certaines provinces. Il semble toutefois que les bouchers en aient
été moins atteints que les boulangers, les aubergistes et les
meuniers, par exemple: l'épithète de voleur n'est pas sans cesse
accolée à leur nom, et les légendes ne les rangent pas parmi les
gens de métiers auxquels saint Pierre ferme obstinément les portes
du Paradis.

En Bretagne même, et dans plusieurs des pays où la satire n'épargne
guère que les laboureurs et les artisans qui se rattachent à la
construction, ils ne sont que rarement en butte aux quolibets, et on
ne manifeste pas de répulsion à leur égard.

Dans le Mentonnais, au contraire, leur métier est mal vu;
anciennement, ils faisaient, dit-on, fonction de bourreau. On ne
boit pas volontiers avec eux, et leurs enfants se marient moins
facilement que les autres.

D'après Timbs, il n'y a pas très longtemps qu'en Angleterre le
peuple croyait qu'ils étaient l'objet d'une exception législative
d'un caractère méprisant. On lit, dit-il, dans un poème de Butler,
qu'aucun boucher ne pouvait siéger parmi les jurés. Cette erreur
n'est pas maintenant complètement éteinte. Le jurisconsulte
Barrington, après avoir cité le texte d'une loi de Henri VIII, qui
exemptait les chirurgiens du jury, pense que de cette exemption
vient la fausse opinion d'après laquelle un chirurgien ou un boucher
ne pouvaient, en raison de la barbarie de leur métier, être acceptés
comme jurés. Spelman, un autre jurisconsulte, dit que dans la loi
anglaise ceux qui tuent les bêtes ne doivent pas être les arbitres
de la vie d'un homme. Pour qu'il ait avancé cette opinion, il faut
qu'elle ait eu quelque fondement. Actuellement, l'exemption subsiste
pour les médecins, chirurgiens et apothicaires, mais non pour les
bouchers.

L'exercice de cette profession semble disposer ceux qui l'exercent à
une sorte d'insensibilité, bien qu'il ne faille pas prendre à la
lettre ce passage des _Industriels_ (1840): Sans cesse occupés à
tuer, à déchirer des membres palpitants, les garçons d'échaudoir
contractent l'habitude de verser le sang. Ils ne sont point cruels,
car ils ne torturent pas sans nécessité et n'obéissent point à un
instinct barbare; mais nés près des abattoirs, endurcis à des scènes
de carnage, ils exercent sans répugnance leur métier. Tuer un
boeuf, le saigner, le souffler, sont pour eux des actions
naturelles. Une longue pratique du meurtre produit en eux les mêmes
effets qu'une férocité native, et les législateurs anciens l'avaient
tellement compris, que le Code romain forçait quiconque embrassait
la profession de boucher à la suivre héréditairement.

En 1860, le _Bulletin de la Société protectrice des animaux_
s'occupa des pratiques de l'abattoir et constata que certains tueurs
se plaisaient à torturer: La cruauté de quelques garçons bouchers,
est telle qu'ils frappent encore la pauvre bête après l'avoir
égorgée. L'un d'eux, à l'abattoir du Roule, non content d'avoir roué
de coups le veau qui s'était échappé de ses mains, lui assénait sur
le museau des coups de bâton et le piquait au nez avec son couteau,
après lui avoir coupé la gorge, sans lui enlever la partie cervicale
de la moelle que les gens du métier appellent l'amourette, dans le
but avoué de le faire souffrir plus longtemps.

Pendant le moyen âge, les bouchers de Paris sont turbulents, et on
les rencontre dans tous les mouvements populaires; ils y prennent
une part prépondérante, et se distinguent souvent par leurs excès;
il est juste d'ajouter qu'à cette époque la royauté et les seigneurs
ne leur donnaient guère le bon exemple. À la Révolution, ils
n'avaient pas entièrement perdu le souvenir du rôle que leur
corporation avait joué plusieurs siècles auparavant; en 1790, lors
des travaux du Champ de Mars, auxquels plusieurs corps d'état
prirent part en portant leurs bannières, celle des garçons bouchers
était ornée d'un large couteau, avec cette inscription menaçante:
Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers!

Au XIIIe siècle, le lexicographe Jean de Garlande accusait les
bouchers, au lieu de bonne viande, de débiter les chairs d'animaux
morts de maladie; et on lit dans les _Exempla_ de Jacques de Vitry
les deux contes moralisés qui suivent: Un jour qu'un client, pour
mieux se faire venir d'un boucher qui vendait de la viande cuite,
lui disait: Il y a sept ans que je n'ai acheté de viandes à d'autre
qu'à vous. Le boucher répondit: Vous l'avez fait et vous vivez
encore! Un autre boucher de Saint-Jean-d'Acre, qui avait coutume de
vendre aux pèlerins des viandes cuites avariées, ayant été pris par
les Sarrasins, demanda à être conduit devant le Soudan, auquel il
dit: Seigneur, je suis en votre pouvoir et vous pouvez me tuer; mais
sachez qu'en le faisant vous vous ferez grand tort.--En quoi?
demanda le Soudan.--Il n'y a pas d'année, répondit le boucher, où je
ne tue plus de cent de vos ennemis les pèlerins en leur vendant de
la vieille viande cuite et du poisson pourri. Le Soudan se mit à
rire, et le laissa aller.

Au XVIe siècle, le prédicateur Maillard disait que les bouchers
soufflaient la viande et mêlaient du suif de porc parmi l'autre.

L'exercice de la profession était soumis à un grand nombre de
règlements, dont voici quelques-uns: Défense d'acheter des bestiaux
hors des marchés; d'acheter des porcs nourris chez les barbiers,
parce que ceux-ci avaient pu donner aux porcs le sang qu'ils
tiraient aux malades; d'égorger des bestiaux nés depuis moins de
quinze jours; de vendre de la viande échauffée; de garder la viande
plus de deux jours en hiver et plus d'un jour et demi en été; de
vendre de la viande à la lueur de la lampe ou de la chandelle. Les
règlements, très longs et très sévères, concernaient les animaux
atteints de la lèpre ou du charbon.

On a beaucoup parlé, dans ces dernières années, de procès faits à
des bouchers qui avaient vendu pour les soldats des viandes
malsaines. Sous l'ancien régime, il y eut plusieurs condamnations
pour des faits du même genre. En voici une que rapporte de Lamare,
et qui est curieuse à plus d'un titre.

_28 mai 1716._--Arrêt de la chambre de justice condamnant Antoine
Dubout, greffier des chasses de Livry, ci-devant directeur des
boucheries des armées, à faire amende honorable, nud en chemise, la
corde au col, tenant dans ses mains une torche ardente du poids de
deux livres, ayant écriteau devant et derrière, portant ces mots:
«Directeur des boucheries qui a distribué des viandes ladres, et
mortes naturellement aux soldats»; au-devant de la principale porte
et entrée de l'église de Paris, et la principale porte et entrée de
l'église du couvent des Grands-Augustins, et là, étant tête nue et à
genoux, dire et déclarer à haute et intelligible voix, que
méchamment et comme mal avisé, il a distribué et fait distribuer des
viandes de boeuf ladres et mortes naturellement, qu'il s'est servi
de fausses romaines pour peser et faire peser lesdites viandes,
qu'il avait fait vendre à son profit des boeufs morts ou restés
malades en route, dont il a fait tenir compte au roi, qu'il a
pareillement fait tenir compte par le roi des boeufs et vaches sur
un bien plus grand poids que l'estimation qu'il en a fait faire, et
qu'il a commis d'autres méfaits mentionnés au procès, dont il se
repent, demande pardon à Dieu, au roi et à la justice.»

[Illustration: Boucher assommant un boeuf, d'après Jost Amman.]

Au XIVe et au XVe siècle, nul ne pouvait être reçu maître sans être
fils de maître, à moins qu'il n'eût servi en qualité d'apprenti
pendant trois ans et «acheté, vendu ou débité chair». Le
chef-d'oeuvre exigé consistait à habiller, c'est-à-dire à tuer,
dépecer et parer la viande d'un boeuf, d'un mouton ou d'un veau.
Par une ordonnance de Charles VI (1381), tout boucher qui se faisait
recevoir maître était obligé de donner un aboivrement et un past:
pour l'aboivrement, le maître nouveau devait au chef de sa
communauté un cierge d'une livre et demie et un gâteau pétri aux
oeufs; à la femme de celui-ci quatre pièces à prendre dans chaque
plat; au prévôt de Paris un setier de vin et quatre gâteaux de
maille à maille; au voyer de Paris, au prévôt de Fort-l'Évêque,
etc., demi-setier de vin chacun et deux gâteaux de maille à maille.
Pour le past, il devait au chef de la communauté un cierge d'une
livre, une bougie roulée, deux pains, un demi-chapon et trente
livres et demie de viande: à la femme du chef, douze pains, deux
setiers de vin et quatre pièces à prendre dans chaque plat; au
prévôt, un setier de vin, quatre gâteaux, un chapon et soixante et
une livres de viande tant en porc qu'en boeuf; enfin au voyer de
Paris, au prévôt du Fort-l'Évêque, au cellérier du Parlement,
demi-chapon pour chacun, deux gâteaux et trente livres et demie,
plus demi-quarteron, de boeuf et de porc. Les diverses personnes
qui avaient droit à ces rétributions étaient obligées, quand elles
les envoyaient prendre, de payer un ou deux deniers au ménétrier qui
jouait des instruments dans la salle.

Le _Moyen de parvenir_ donne le détail d'une sorte de cérémonial qui
était en usage au XVIe siècle, et qui vraisemblablement tomba un peu
plus tard en désuétude: Quand les bouchers font un examen à
l'aspirant, ils le mènent en une haute chambre; et, le tout fait,
ils lui disent que, pour la sûreté des viandes, il faut savoir s'il
est sain et entier et, pour cet effet, le font dépouiller et le
visitent. Cela fait, ils lui disent qu'il se revête, ce qu'ayant
fait et le voyant gai et ralu, ils lui disent: «Or çà, mon ami, vous
êtes passé maître boucher, vous avez habillé un veau, faites le
serment.»

En Champagne, quand la réception était accomplie, le boucher devait
prêter un serment, renouvelé chaque année le jour du Grand Jeudi, au
corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l'Église et aux saints
Évangiles, de ne pas enfreindre les règlements de sa corporation.
Chaque récipiendaire donnait au maître boucher une paire de chausses
et offrait en outre un banquet à ses confrères.

À Troyes, au XIVe siècle, les maîtres bouchers pouvaient être
forcés, quelques jours après leur réception, de mettre un chapeau de
verdure et de traîner, attelés deux à deux, jusqu'à la léproserie,
un chariot sur lequel était assis, au milieu de vingt-cinq porcs
gras, l'aumônier en surplis portant la croix. Les trompettes
sonnaient, les enfants et le petit peuple criaient: «Vilains! serfs!
Boeufs trayants!»

À Paris, les maîtres bouchers avaient constitué une sorte de
tribunal, où ils siégeaient en tablier au milieu des moutons et des
boeufs qu'on égorgeait.

Le maître des bouchers, désigné à vie par douze électeurs choisis
parmi les maîtres bouchers, s'asseyait dans la grande salle de la
halle sur une chaise de bois, et là, pour lui rendre hommage, on
faisait brûler un grand cierge devant lui.

Il était interdit aux bouchers de vendre en carême et le vendredi:
ceux qui enfreignaient cette défense étaient condamnés à être
fouettés par les rues. Comme les malades pouvaient avoir besoin de
viande, on accordait le droit d'en vendre à quelques bouchers,
moyennant une redevance. À Saint-Brieuc, ce droit fut adjugé, en
1791, à un boucher, moyennant 900 livres. En 1126, un boucher de
Laon, qui avait vendu de la viande un vendredi, fut condamné par
Barthélemy de Vire, évêque de la ville, à porter publiquement à la
procession «une morue, ou un saumon s'il ne peut se procurer une
morue.»

Des ordonnances multiples et très détaillées qui occupent nombre de
pages dans le traité de de Lamare, avaient réglementé les tueries et
les boucheries; mais on avait beau les renouveler, elles n'étaient
guère observées. Plusieurs écrivains nous ont donné des descriptions
de celles de Paris aux siècles derniers, qui ressemblent à celle
qu'Ant. Caillot a tracée de leur état à la veille de la Révolution:
Quel hideux aspect ne présentaient pas les étaux des bouchers; les
passants n'y voyaient qu'avec horreur les traces d'un massacre
sanglant, que des ruisseaux d'un sang noir qui coulait dans la rue,
qu'un pavé toujours teint de ce sang, que des hommes dont les
vêtements en étaient constamment souillés.

Sous l'Empire, la police essaya, avec succès, de rendre les
boucheries un peu plus propres. Les boutiques étaient défendues à
l'extérieur, par des barreaux de fer luisant, qui y laissaient
pénétrer l'air la nuit comme le jour. Le sang ne souille plus, dit
Caillot, les dalles qui en forment le pavé, et le marchand ne porte
plus de traces sanglantes sur le linge qui lui sert de tablier. La
bouchère, coiffée d'un bonnet de dentelle, n'est plus assise sur une
chaise de bois devant un comptoir malpropre, mais dans un petit
cabinet vitré, décoré d'une glace, dans lequel elle reçoit l'argent
de ses pratiques.

Dans quelques villes de province se retrouvent des boucheries dont
l'aspect rappelle celles du moyen âge: en 1886 la rue des Bouchers,
à Limoges, était une sorte de ruelle étroite, humide et sombre,
longue d'une centaine de mètres, bordée de maisons construites pour
la plupart en bois et en torchis. Les boutiques étaient basses,
étroites et peu profondes; la marchandise, au lieu d'être à
l'intérieur, s'étalait à l'extérieur, les quartiers de chair
suspendus à d'énormes crocs et les morceaux de viande jetés
pêle-mêle, dans un désordre indescriptible et répugnant: le client
n'entrait jamais dans la boutique et les transactions se faisaient à
la porte, où bouchers et bouchères se tenaient.

[Illustration: Le Boucher]

Les boucheries de Troyes se composaient de quatre allées de
charpente, et les courants d'air ménagés à l'intérieur empêchaient
les mouches d'y pénétrer; lors de l'enquête faite à ce sujet par le
lieutenant-général du baillage en 1759, ils attribuaient le
privilège dont jouissait cette boucherie au bienheureux évêque Loup,
dont ils montraient la statue placée depuis longtemps pour perpétuer
le souvenir de son intercession; d'autres, à l'humidité du local.

Les boutiques des bouchers n'ont pas, en général, d'enseignes bien
caractéristiques, et il est assez rare d'en trouver dans le genre de
celle qu'on voyait il y a trente ans à Saint-Haon-le-Châtel; elle
représentait un animal indescriptible avec cette légende:

    On me dit vache et je suis boeuf;
    Pour qui me veut, je suis les deux.

Sur la façade on voit assez souvent une tête de boeuf,
généralement dorée; aujourd'hui elle est assez petite; autrefois
elle était de grande dimension, avec des cornes très longues.

Au moyen âge, les bouchers couronnaient de feuillage la viande des
animaux fraîchement tués. Villon y fait allusion dans son _Petit
Testament:_

    Item à Jehan Tronne, bouchier,
    Laisse le mouton franc et tendre
    Et un tachon pour esmoucher
    Le boeuf couronné qu'il veult vendre
    Ou la vache qu'on ne peult prendre.

Au commencement du second Empire cette décoration subsistait encore,
seulement pour le jour de Pâques, qui ramenait l'usage de la viande
alors interdite pendant le carême.

À Douai, d'après le règlement du 10 avril 1759, la nature des
viandes exposées en vente par les bouchers était indiquée par des
banderoles des couleurs ci-après: Boeuf, banderole verte; Taureau,
banderole rouge; Vache, banderole blanche; Brebis, banderole jaune;
Mouton, banderole bleue.

Les bouchers avaient remarqué que les viandes les plus jaunes, les
plus corrompues et les plus flétries, paraissaient très blanches et
très fraîches à la lumière; aussi plusieurs avaient l'artifice de
tenir grand nombre de chandelles allumées dans leurs étaux, même en
plein jour; une ordonnance de 1399 fixa les heures pendant
lesquelles ils pouvaient avoir des chandelles.

Avant la Révolution, les consommateurs achetaient «chair sur
taille», c'est-à-dire en marquant sur une taille, par des crans ou
des coches, la quantité de viande prise chaque fois, comme cela se
passe encore chez les boulangers.

Une sentence de 1668 défendait aux bouchers de descendre de leurs
étaux pour appeler et arrêter ceux qui désiraient acheter de la
viande.

De Lamare rapporte, d'après Lampride, une singulière manière de
vendre la viande, qui fut en usage à Rome pendant une assez longue
période. L'acheteur étant content de la qualité de la marchandise,
fermait l'une de ses mains, le vendeur en faisait autant de l'une
des siennes; et ensuite, ayant l'un et l'autre le poing clos, chacun
d'eux étendait subitement une partie de ses doigts: si les doigts
étendus et ouverts de l'un et de l'autre formulent le nombre pair,
c'était au vendeur à mettre le prix à sa marchandise; si, au
contraire, ils amenaient le nombre impair, l'acheteur avait le droit
d'en donner tel prix qu'il jugeait à propos.

Au XVIIe siècle existait, chez certains bouchers de Londres, la
coutume de cracher sur la première pièce d'argent qu'ils recevaient
le matin.

Les personnes qui venaient acheter de la viande, et qui
naturellement essayaient de l'avoir à meilleur marché que le prix
fait par le marchand, étaient de la part de celui-ci l'objet
d'invectives, qui motivèrent un arrêt du Parlement en 1540, et une
ordonnance de police en 1570: Expresses inhibitions, dit cette
dernière, sont faites à tous Bouchers, Estalliers, Rotisseurs,
Poissonniers, Harengers, Fruictiers et autres de cette ville de
Paris, de ne innover, mesfaire ne mesdire aux Demoiselles et
Bourgeoises, femmes, filles et chambrières qui achepteront ou
vouldront achepter d'eux, de ne uzer contre lesdittes Damoiselles,
Bourgeoises et leurs servantes, d'aucunes parolles de rizée et
mocquerie et de recevoir doulcement les offres qu'elles feront de
leurs marchandises, sous peine de prison, d'amende arbitraire et de
punition corporelle.

Au XVIIe siècle, les bouchers et les bouchères avaient adouci leur
langage, sans toutefois cesser de lancer quelques brocards aux
clients qui voulaient marchander. Voici une scène de boutique
empruntée au _Bourgeois poli_, qui fut publié en 1631:

    LA BOURGEOISE.--Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne
    viande? Donnez-moi un bon quartier de mouton et une bonne
    pièce de boeuf, avec une bonne poitrine de boeuf.

    LE BOUCHER.--Oui dea, madame, nous en avons de bonne,
    d'aussi bonne qu'il y ayt en la boucherie, sans despriser
    les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez. Voilà
    une bonne pièce de vache du derrière bien espaisse. Cela
    vous duit-il?

    LA FEMME DU BOUCHER.--Madame, voilà un bon colet de mouton;
    tenez, voilà qui a deux doigts de gresse; je vous promets
    que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en
    sçauroit recouvrir, je serons contraint de fermer nos
    boutiques.

    LA BOURGEOISE.--Combien Voulez-vous vendre ces trois
    pièces-là?

    LE BOUCHER.--Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un
    escu; voilà de belle et bonne viande.

    LA BOURGEOISE.--Jesu, mon amy, vous mocquez-vous? et
    vramment prisez moin vos pièces.

    LE BOUCHER.--Madame, je ne sommes pas à cette heure à les
    priser; il y a longtemps que je sçavons bien combien cela
    vaut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous en vendons.

    LA BOURGEOISE.--Tredame mon amy, je croy que vous vous
    mocquez quant à moy, de faire cela un escu; encore pour
    quarante sols je me lairrois aller.

    LA FEMME DU BOUCHER.--Ah! madame, il ne vous faut pas de si
    bonne viande; il faut que vous alliez querir de la cohue,
    on vous en donnera pour le prix de votre argent; je n'avons
    point de marchandise à ce prix-là, il vous faut de la vache
    et de la brebis.

[Illustration]

    LA BOURGEOISE.--Tredame, m'amie, vous êtes bien rude à
    pauvres gens! Je vous en offre raisonnablement ce que cela
    vaut. Vous me voudriez faire accroire, je pense, que la
    chair est bien chère.

    LE BOUCHER.--Madame, la bonne est bien chère, voirement je
    vous assure que tout nous r'enchérit; la bonne marchandise
    est bien chère sur le pied. Mais, tenez, madame, regardez
    un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel mouton est cela?
    Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes
    que le marché d'un autre.

    LA BOURGEOISE.--Tout ce que vous me dittes là et rien c'est
    tout un; je voy bien ce que je voy; je sçay bien ce que
    vaut la marchandise; je ne vous en donnerai pas un denier
    davantage.

    LA FEMME DU BOUCHER.--Allés, allés, il vous faut de la
    vache. Allés à l'autre bout, on en y vend: vous trouverez
    de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne
    faudroit guière de tels chalans pour nous faire fermer
    nostre estau.

Le dessin de Daumier (p. 13) a pour légende: «Eh ben! puisque vous
voulez qu'les bouchers soient libres, pourquoi qu'vous voulez
m'empêcher d'mettre qué z'os dans la balance?... J'vous trouve
drôle, vous encore, la p'tite mère!...»

Les bouchers, habitués à manier de l'argent, vivent bien et
dépensent beaucoup. Un proverbe provençal, qu'il ne faut pas sans
doute généraliser, assure qu'ils ne meurent pas riches:

    --_Bouchié jouine à chivau,_
        _Vièi à l'espitau._

    Boucher jeune à cheval--Vieux à l'hôpital. (Provence.)

Les bouchers ne sont pas seulement vendeurs, ils sont aussi
acheteurs, et ils emploient dans le marchandage des ruses analogues
à celles, plus connues, des maquignons. En arrivant dans un marché,
dit La Bédollière, le boucher va de bestiaux en bestiaux; et les
examine d'un air de dénigrement: «Tourne-toi donc, desséché; n'aie
pas peur; ce n'est pas encore toi qui fourniras des lampions pour la
fête de juillet; et combien veut-on te vendre?--L'avez-vous bien
manié? s'écrie le marchand impatienté.--Parbleu! ne faut-il pas deux
heures pour considérer ton efflanqué?--Tiens, aussi vrai que les
bouchers sont tous des voleurs, il ne sortira pas du marché à moins
de quinze louis.--Mais il n'a rien dans la carcasse, ton
cerf-volant! il n'a pas de suif pour trois chandelles! Je t'en donne
trente-deux pistoles, et pas davantage.» Lorsque la discussion est
terminée, et que le boucher a conclu le marché, il tire de sa poche
une paire de ciseaux et découpe sur le poil les lettres initiales de
son nom et de son prénom. S'il veut qu'on immole immédiatement
l'animal, il le marque de chasse, c'est-à-dire d'une raie
transversale sur les côtes. Un boucher ne dit jamais: «J'ai acheté
une vache», mais bien: «J'ai acheté une bête». Quand il a fait
l'acquisition d'un taureau, il le désigne sous la dénomination de
pacha ou pair de France.

C'est probablement à cause de ces ruses qu'on donne en
Basse-Bretagne, au boucher, le surnom de _Mezo Kiger_, boucher ivre
ou plutôt trompeur.

Les bouchers de Paris étaient très orgueilleux au moyen âge. Dante,
_Purgatoire_, ch. XX, prétend que Hugues Capet était fils d'un
boucher de Paris. Ce roi avait accordé de grands privilèges à la
corporation; c'est là probablement l'origine de cette tradition, qui
n'était pas éteinte au XVe siècle, et à laquelle Villon fait
allusion dans son _Grand Testament_.

    Se fusse des hoirs Hue Capet
    Qui fut extraict de Boucherie,
    On ne m'eust parmy ce drapet.
    Faict boire à cette escorcherie.

Les anciennes confréries des bouchers étaient presque partout fort
importantes. Celle de Paris tenait ses réunions dans l'église
Saint-Pierre-aux-Boeufs. Dans plusieurs villes, des droits et des
privilèges particuliers étaient le partage des bouchers; à Venise,
ils avaient celui d'élire le curé de l'église Saint-Mathieu; à
Fribourg, leurs droits étaient très divers; l'auberge qu'ils
possédaient avait, dès avant 1498, le boeuf pour enseigne. La
puissante corporation des bouchers d'Augsbourg tenait ses réunions
dans une auberge située près de l'abattoir de cette ville, et
portait pour enseigne le Justaucorps sanglant. Les bouchères de la
même ville allaient se reposer et déjeuner dans une maison voisine,
à l'enseigne de l'École des Femmes.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Seine,
XVIe siècle.]

La corporation des bouchers a souvent figuré dans les fêtes et les
cérémonies publiques, et, d'après les anciens registres de la ville
de Paris, elle a été admise aux entrées des princes et des légats, à
la condition de supporter les frais d'habillement, de draperie et de
tentures. Les bouchers reçurent même, sous forme de remontrance,
l'ordre de «faire ébattement à l'entrée d'Anne de Bretagne». Jusqu'à
la Révolution, ils continuèrent à paraître aux entrées des rois, aux
réjouissances pour les baptêmes des princes et princesses, etc. À la
fête de la Fédération, les garçons bouchers se présentèrent seuls,
car les maîtres ne pouvaient être sympathiques à un nouvel ordre
social qui détruisait leurs privilèges.

[Illustration: Promenade du Boeuf gras, figure accompagnant le
placard de «l'ordre et la marche» (1816).

(Musée Carnavalet.)]

Les bouchers, comme bien d'autres corporations, avaient soin d'orner
la chapelle de leur patron; ceux de Champagne se distinguaient tout
particulièrement. On voit dans la chapelle Saint-Joseph un vitrail
donné par les maîtres bouchers de Bar-sur-Seine, en 1512. Au milieu,
en haut, est peint saint Barthélemy, leur patron, tenant
l'instrument de son supplice. Plus bas, est représentée la promenade
du boeuf gras: deux bouchers en habit de fête conduisent l'animal,
et traînent chacun le bout d'une écharpe passée à col; ils sont
précédés de deux garçons, battant la caisse et jouant de la flûte,
et suivis de plusieurs enfants qui se livrent à la joie. La maison
d'un maître boucher, ou peut-être la boucherie publique de la ville,
se voit dans le fond, ornée de deux têtes de boeuf et de
guirlandes de verdure (p. 16).

La promenade d'un boeuf gras, pendant les jours qui précèdent le
carême, n'a pris fin à Paris qu'à la chute du second empire;
autrefois, elle avait lieu sur plusieurs points de l'ancienne
France. Le seigneur de Palluau (Indre) avait le droit, au XVIIIe
siècle, de faire choisir un boeuf parmi ceux que les bouchers de
la ville étaient tenus de tuer devant Carême prenant. Ce boeuf
était appelé boeuf viellé. Au bourg de Saint-Sulpice-lez-Bourges,
le «maître visiteur des chairs et poissons, après collection faite
des voix et arbitres à ce appelés, déclaroit que tel boeuf estoit
le plus gros et suffisant pour estre mené et violé, à la manière
accoutumée, par les rues de la justice dudit bourg.» Cette élection
rappelle celle qui était faite avant 1870, à Paris, par une
commission composée de l'inspecteur général des halles et marchés,
de quatre principaux inspecteurs, de deux facteurs et de deux
bouchers. À Leugny, dans l'Yonne, il y a quelques années, un
maquignon marchandait le boeuf gras; un éleveur morvandeau le
vendait. Les garçons bouchers qui le promenaient quêtaient de
l'argent, du vin et du cidre. Le soir, il y avait un repas fait avec
l'argent encaissé. On y buvait le vin recueilli dans une feuillette,
qui accompagnait la promenade du boeuf.

Le bibliophile Jacob a parlé assez longuement des processions qui
avaient lieu à Paris, et il a essayé d'en rechercher l'origine.
N'est-il pas vraisemblable, dit-il, que les garçons bouchers
célébraient la fête de leur confrérie, de même que les clercs de la
basoche plantaient le mai à la porte du Palais de justice. En outre,
les bouchers de Paris ayant eu jadis plusieurs querelles et procès
avec les bouchers du Temple, il est fort naturel qu'ils aient
témoigné leur reconnaissance, à l'occasion des privilèges que le roi
leur accorda en dédommagement, par des réjouissances publiques, qui
se sont perpétuées jusqu'à nous. Cette idée est d'autant plus
admissible, que le boeuf gras partait de l'Apport-Paris, ancien
emplacement des boucheries hors des murs de la ville, et qu'il était
conduit en pompe chez les premiers magistrats du Parlement. En tout
cas, il est certain que cette fête existe depuis des siècles. On
nommait le boeuf gras boeuf villé, parce qu'il allait par la
ville; ou boeuf viellé, parce qu'il marchait au son des vielles;
ou bien boeuf violé, parce qu'il était accompagné de violes ou
violons. Les enfants avaient inauguré un jeu de ce genre, qui
consistait à couronner de fleurs un d'entre eux et à le conduire en
chantant comme à un sacrifice; ce jeu-là s'appelait boeuf sevré.

Les premières descriptions qui s'étendent sur les détails de cette
cérémonie sont à peu près telles qu'on les ferait encore.

La procession de 1739 est la plus mémorable dont les historiens
fassent mention: le boeuf partit de l'Apport-Paris, la veille du
jeudi-gras, par extraordinaire; il était couvert d'une housse de
tapisserie et portait une aigrette de feuillage. Sur son dos on
avait assis un enfant nu avec un ruban en écharpe; et cet enfant,
qui tenait dans une main un sceptre doré et dans l'autre une épée,
était appelé le roi des bouchers. Jusqu'alors les bouchers n'avaient
eu que des maîtres, et sans doute ils voulurent, cette fois,
rivaliser avec les merciers, les ménétriers, les barbiers et les
arbalétriers, qui avaient des rois. Ce boeuf gras avait pour
escorte quinze garçons bouchers vêtus de rouge et de blanc, coiffés
de turbans de deux couleurs: deux d'entre eux le menaient par les
cornes, à la façon des sacrificateurs païens; les violons, les
fifres et les tambours précédaient ce cortège qui parcourut les
quartiers de Paris pour se rendre aux maisons des prévôts, échevins,
présidents et conseillers, à qui cet honneur appartenait. Le boeuf
fut partout bienvenu, et l'on paya bien ses gardes du corps; mais le
premier président n'étant pas à son domicile, le boeuf gras fut
amené dans la grande salle du Palais par l'escalier de la
Sainte-Chapelle, et il eut l'avantage d'être présenté, en plein
tribunal, au président en robe rouge qui l'accueillit très
honnêtement.

La Révolution supprima le boeuf gras; mais Napoléon rétablit, par
ordonnance, le carnaval et le boeuf gras; longtemps la police fit
les frais de ces bacchanales des rues et des places; le roi des
bouchers s'était changé en Amour et avait quitté sceptre et épée
pour un carquois et un flambeau.

[Illustration]

Depuis cette rénovation jusqu'en 1871, le boeuf gras se promena à
Paris, pendant les trois derniers jours du carnaval, conduit par des
garçons bouchers déguisés et entouré de sa cour mythologique, sale
et crottée, à cheval ou en voiture et on allait le montrer aux
souverains et aux autorités, comme le montre l'image satirique (p.
21) intitulée: «Rencontre de deux monarques gros, gras, etc.»

Plusieurs corporations honoraient un saint unique, reconnu par tous
les gens de l'état; les bouchers en avaient plusieurs; en Belgique,
ils avaient choisi saint Antoine, martyr des premiers temps du
christianisme, qui avait exercé le métier de boucher à Rome, et afin
de le distinguer des autres saints du même nom, ils avaient fait
représenter à côté de lui un cochon; ceux de Bruxelles fêtaient
saint Barthélemy et faisaient dire, le 24 août, une messe en son
honneur.

À Morlaix, les bouchers célébraient leur fête dans les premiers
jours de l'Avent. Le boeuf gras faisait le tour de la ville
escorté par tous les membres de la corporation, bras nus et la hache
sur l'épaule. À chaque carrefour, on faisait le simulacre d'abattre
l'animal, puis les bouchers faisaient la quête.

À Limoges, au milieu du quartier des bouchers, s'élevait une petite
chapelle dédiée à saint Aurélien, patron de la corporation; à la
porte était placée une madone entourée de lanternes qu'on allumait
dans les grandes occasions. Des statuettes semblables, mais plus
petites, se voyaient au-dessus des portes des maisons et dans chaque
chambre; devant ces dernières brûlait jour et nuit une lumière.

Les bouchers étaient soumis à des redevances féodales, quelquefois
d'un caractère original. Dans plusieurs chartes du XIIe siècle, les
seigneurs exigeaient des bouchers domiciliés sur leurs terres
«toutes langues des boeufs que ceux-ci tueront». À Lamballe, le
jeudi absolu, François Bouan, sieur de la Brousse, avait le droit de
prendre et lever de chaque boucher ou personne vendant chair ou lard
aux paroisses de Notre-Dame et de Saint-Martin «une joue de porc,
bonne et compétente tranchée, deux doigts au-dessous de l'oreille».
Les bouchers de Dol devaient fournir au sire de Combour une pelisse
blanche en peau, assez grande pour entourer un fût de pipe, et dont
les manches devaient être assez larges pour qu'un homme armé pût y
passer facilement le bras. Jusque vers 1820, chacun des bouchers qui
venaient vendre au marché de Penzance, dans la Cornouaille anglaise,
payait, à la fête de Noël, au bailli de Coneston, un shilling ou
devait lui donner un os à moelle.

Il est assez rarement parlé des bouchers dans les contes, si ce
n'est dans ceux qui sont plaisants; mais il court sur eux quelques
anecdotes assez comiques: Un boucher de Lyon avait acheté, dit le
_Roman bourgeois_, un office d'esleu; le gouverneur de la ville
s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni
lire ni escrire, il luy répondit avec une ignorante fierté: «Hé
vrayement, si je ne sçais escrire, je hocheray», voulant dire que
comme il faisait des hoches sur une table pour marquer les livres de
viande qu'il livrait à ses chalans, il en feroit autant sur le
papier pour lui tenir lieu de signature.

On trouve dans les oeuvres de Claude Mermet l'épigramme qui suit,
intitulée: _D'un consul de village député pour aller chercher un bon
prédicateur à Paris_:

    Un boucher, consul de village,
    Fut envoyé loin pour chercher
    Un prêcheur, docte personnage.
    Qui vint en Carême prêcher:
    On en fit de lui approcher
    Demi-douzaine en un couvent:
    Le plus gros fut pris du boucher
    Cuidant qu'il fût le plus savant.

Un avoué de Penzance avait un gros chien qui avait coutume de venir
voler de la viande aux étaux. Un jour, un des bouchers vint trouver
l'homme de loi, et lui dit:--Monsieur, puis-je demander une
indemnité au maître d'un chien qui m'a volé un gigot de
mouton?--Certainement, mon brave homme.--S'il vous plaît, monsieur,
c'est votre chien, et le prix du morceau est de 4sh 6». L'avoué le
paya et le boucher s'en allait triomphant, lorsque l'avoué le
rappela: «Arrêtez un moment, mon brave homme, le prix d'une
consultation d'avocat est de 6sh 8d; payez-moi la différence.» Le
boucher, bien marri, dut s'exécuter.

Dans l'Ille-et-Vilaine, on raconte qu'un boucher, ayant entendu dire
dans son village que l'on a vu un certain taureau qui a sur le front
une seule corne, jure de le prendre. Il se met à la recherche de
l'animal avec deux haches et cent couteaux. Enfin il trouve la bête
qui, avec une complaisance parfaite, lui offre sa tête. Le boucher
use en vain tous ses instruments. Alors le taureau donne à l'homme
un coup de corne dans la poitrine, l'étend raide mort, et retourne
tranquillement dans son pays, qu'on n'a pu encore découvrir.

Dans le fabliau du «Bouchier d'Abbeville», un boucher, revenant de
la foire, demande un gîte pour la nuit dans la maison d'un prêtre;
celui-ci ne veut pas le recevoir. Bientôt le boucher revient et lui
propose de payer son hospitalité en lui donnant une des brebis
grasses qu'il a achetées à la foire; il lui offre même de la tuer
pour le souper et de laisser à son hôte toute la viande qui n'aura
pas été mangée à leur repas. Il est aussitôt accepté et ils font un
excellent repas. Le boucher promet à la gouvernante et à la servante
du prêtre la peau de la brebis, et il parvient à les tromper toutes
les deux. Quand il est parti, il s'élève une dispute entre le curé
et les deux femmes pour la possession de la peau, et l'on découvre
que le malicieux boucher avait volé cette brebis dans le troupeau
même du prêtre.

[Illustration: Boucher hollandais, gravure du XVIIe siècle.]

«Ung jour advint que deux cordeliers, venans de Nyort, arrivèrent
bien tard à Grif et logèrent en la maison d'un boucher. Et, pour ce
que entre leur chambre et celle de l'hoste n'y avoit que des ais
bien mal joincts, leur print envie d'escouter ce que le mary disoit
à sa femme estans dedans le lict; et vindrent mectre leurs oreilles
tout droict au chevet du lit du mary, lequel ne se doubtant de ses
hostes, parloit à sa femme privement de son mesnaige, en luy disant:
«Mamye, il me faut demain lever matin pour aller veoir noz
cordeliers, car il y en a ung bien gras, lequel il nous fault tuer;
nous le sallerons incontinent et en ferons bien nostre proffict». Et
combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquelz il appeloit
cordeliers, si est-ce que les deux pauvres frères, qui oyoient cette
conjuration, se tinrent tout asseurez que c'estoit pour eulx, et en
grande paour et craincte, attendoient l'aube du jour. Il y en avoit
ung d'eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit
confesser à son compaignon, disant que ung boucher ayant perdu
l'amour et craincte de Dieu, ne feroit non plus cas de l'assommer
que ung boeuf ou autre beste. Et, veu qu'ilz estoient enfermez en
leur chambre de laquelle ilz ne povoient sortir sans passer par
celle de l'hoste, ils se dobvoient tenir bien seurs de leur mort, et
recommander leurs ames à Dieu. Mais le jeune, qui n'estoit pas si
vaincu de paour que son compaignon, luy dist que, puis que la porte
leur estoit fermée, falloit essayer à passer par la fenestre, et que
aussy bien ilz ne sçauroient avoir pis que la mort. A quoy le gras
s'accorda. Le jeune ouvrit la fenestre, et voyant qu'elle n'estoit
trop haulte de terre, saulta legierement en bas et s'enfuyst le plus
tost et le plus loing qu'il peut, sans attendre son compaignon,
lequel essaya le dangier. Mais la pesanteur le contraingnit de
demeurer en bas: car au lieu de saulter, il tomba si lourdement
qu'il se blessa fort en une jambe. Et, quand il se veid abandonné de
son compaignon, et qu'il ne le povoit suyvre, regarda à l'entour de
luy où il se pourroit cacher, et ne veit rien que un tect à
pourceaulx où il se traina le mieulx qu'il peut. Et ouvrant la porte
pour se cacher dedans, en eschappa deux grands pourceaulx, en la
place desquels se mist le pauvre cordelier et ferma le petit huys
sur luy, espérant, quand il oiroit le bruict des gens passans qu'il
appelleroit et troveroit secours. Mais, si tost que le matin fut
venu le boucher appresta ses grands cousteaux et dist à sa femme
qu'elle lui tinst compaignie pour aller tuer son pourceau gras. Et
quant il arriva au tect, auquel le cordelier estoit caché, commence
à cryer bien hault, en ouvrant la petite porte: «Saillez dehors,
maistre cordelier, saillez dehors, car aujourdhuy j'auray de vos
boudins!» Le pauvre cordelier ne se pouvant soustenir sur sa jambe,
saillyt à quatre pieds, hors du tect, criant tant qu'il povoit
misericorde. Et si le pauvre frere eust grand paour, le boucher et
sa femme n'en eurent pas moins, car ilz pensoient que sainct
François fust courroucé contre eulx de ce qu'ilz nommaient une beste
_cordelier_, et se meirent à genoulx devant le pauvre frere,
demandans pardon à sainct François, en sorte que le cordelier cryoit
d'un costé misericorde au boucher, et le boucher, à luy, d'aultre,
tant que les ungs et les aultres furent ung quart d'heure sans se
pouvoir asseurer. À la fin le beau pere, cognoissant que le boucher
ne luy voloit point de mal, lui compta la cause pourquoy il s'estoit
caché en ce tect, dont la paour tourna incontinent en ris, sinon que
le cordelier, qui avoit mal en la jambe ne se pouvoit resjouyr.»

Ce récit, qui figure dans l'_Heptaméron_ de la reine de Navarre, a
été raconté en Italie à Marc Monnier sous une forme presque
identique, à cette légère différence que les personnages qui
écoutent sont deux prêtres, et qu'ils entendent le boucher dire à sa
femme qu'ils se lèvera de bon matin pour tuer deux noirs. Marc
Monnier le rapproche de la peur que Paul-Louis Courier éprouva dans
des circonstances analogues chez un charbonnier de Calabre, où il se
trouvait avec un compagnon, en l'entendant dire qu'il «fallait les
tuer tous les deux». Il s'agissait de chapons.

La complainte de saint Nicolas et des petits enfants, qui est
populaire sur plusieurs points de la France, parle d'un boucher qui,
de même que le légendaire pâtissier de la rue des Marmouzets, ne se
contentait pas de tuer des animaux. Voici la version que Gérard de
Nerval recueillit dans le Valois:

    Il était trois petits enfants
    Qui s'en allaient glaner aux champs.
    S'en vont au soir chez un boucher:
    --Boucher, voudrais-tu nous loger?
    --Entrez, entrez, petits enfants,
    Il y a de la place assurément.

    Ils n'étaient pas sitôt entrés,
    Que le boucher les a tués,
    Les a coupés en petits morceaux,
    Mis au saloir comme pourceaux.

    Saint Nicolas, au bout d'sept ans,
    Saint Nicolas vint dans ce champ.
    Il s'en alla chez le boucher:
    --Boucher, voudrais-tu me loger?

    --Entrez, entrez, saint Nicolas.
    Il y a d'la place, il n'en manque pas».
    Il n'était pas sitôt entré
    Qu'il a demandé à souper.

    --Voulez-vous un morceau d'jambon?
    --Je n'en veux pas, il n'est pas bon.
    --Voulez-vous un morceau de veau?
    --Je n'en veux pas, il n'est pas beau.

    Du p'tit salé je veux avoir
    Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir.»
    Quand le boucher entendit cela
    Hors de sa porte il s'enfuya.

    --Boucher, boucher, ne t'enfuis pas.
    Repens-toi, Dieu te pardonnera.»
    Saint Nicolas posa trois doigts
    Et les p'tits se levèrent tous les trois.

    Le premier dit: «J'ai bien dormi.»
    Le second dit: «Et moi aussi.»
    Et le troisième répondit:
    «Je croyais être en paradis.»

[Illustration: Boucher italien, d'après Mitelli.]


DEVINETTES

    Deux pieds assis sur trois pieds étaient occupés à regarder
    un pied, lorsque survinrent quatre pieds qui s'emparèrent
    d'un pied; sur ce, les deux pieds se levèrent, saisirent
    les trois pieds et les lancèrent à la tête des quatre pieds
    qui s'enfuirent avec un pied. La réponse est: Un boucher
    assis sur un escabeau à trois pieds, et auquel un chien
    vient de voler un pied de mouton. Devinette anglaise
    (Dickens, _Les Temps difficiles_).

    Qui sont ceux qui gagnent leur vie du sang épanché?

    --Les chirurgiens et les bouchers.


PROVERBES

    --C'est un boucher.

    On appelait boucher un homme qui coupait mal les viandes,
    ou un barbier qui a la main lourde, qui rase rudement, qui
    coupe en rasant.

    --C'est un rire de boucher, il ne passe pas le noeud de
    la gorge; c'est un rire qui n'est pas franc, parce que les
    bouchers, tenant leur couteau entre les dents, font une
    grimace qui ressemble à un rire, bien qu'ils n'aient pas
    envie de rire en effet.

    --_The butcher look'd for his knife, when he had it in the
    mouth._ Le boucher cherche son couteau, alors qu'il l'a à
    la bouche (Anglais).

    --_The butcher looked for the candle it was in his hat._ Le
    boucher cherchait sa chandelle et elle était sur son
    chapeau (Anglais).

    --_Gwelloc'h eo beza Kiger eget beza leue._ Il vaut mieux
    être le boucher que le veau. (Breton.)

    --Le boeuf une fois tombé, les bouchers viennent en
    foule. (Proverbe talmudique.)

    --Il fait tous les matins le métier d'un boucher, car il
    habille un veau.

    --Il sont comme les bouchers du Mans, ils se mettent sept
    sur une bête. (Normandie.)

    --On dit d'un homme qui ne peut rien en une affaire ou en
    une assemblée, qu'il a du crédit comme un chien à la
    boucherie.

    --Il est reçu comme un chien dans une boucherie. (Iles
    Feroé.)

    --Avoir la conscience d'un chien de boucher. (Prov.
    allemand.)

    --_A cani di vuccieria nun mancanu ossa._ Au chien de
    boucherie ne manquent pas les os. (Prov. sicilien.)

On trouve, dès le moyen âge, une série de sujets dans lesquels le
rôle de l'homme à l'égard des animaux est interverti, de manière que
la victime commande à son tour à son persécuteur. Ce changement de
position était appelé, dans le vieux français, le _Monde bestourné_;
il forme, dit Wright, le sujet de vers assez anciens, et la peinture
l'a exploité à une date reculée. L'imagerie populaire s'en est aussi
emparée. Un des compartiments du _Monde à rebours_, estampe du XVIIe
siècle, représente un boeuf dépeçant un boucher (p. 31). Dans un
livre populaire anglais, qui était déjà imprimé en 1790, on voit un
boeuf qui tue un boucher.

[Illustration]


SOURCES

_Revue des Traditions populaires_, VIII, 591; IX, 195, 217,
233.--Timbs, _Things generally not known_, I, 175.--La Bédollière,
_Les Industriels_, 83, 85.--E. Rolland, _Faune populaire_. V,
67.--Jacques de Vitry, _Exempla_, 70 (éd. de Folk-Lore Society).--E.
Monteil, _l'Industrie française_. I, 92, 243.--De Lamare, _Traité de
la police_, III, 85, 86.--Legrand d'Aussy, _Vie privée des
Français_, I, 307.--Assier, _Légendes de la Champagne_, 47,
48.--Vinçard, _Les Ouvriers de Paris_, 131, 157.--Desmaze,
_Curiosités des anciennes justices_, 313.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 212, 218.--_Souvenirs à l'usage des
habitants de Douai_ (1822), 548.--_Autrefois_ (1842),
150.--Blavignac, _Histoire des enseignes_, 143.--F. Arnaud, _Voyage
pittoresque dans l'Aube_, 102.--Communication de M. Charles
Fichot.--Laisnel de la Salle, _Légendes du Centre_, I, 30.--Moiset,
_Croyances de l'Yonne_, 17.--Jacob, _Curiosités de l'histoire des
Croyances populaires_, 135.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de
la Belgique_, I, 155; II, 120.--Quernest, _Notices sur Lamballe_,
42.--_Folk-Lore Journal_, V, 110, 111.--Gérard de Nerval, _Les
filles du feu_, 160.--Reinsberg-Düringsfeld. _Sprichwörter_.--Sauvé
_Lavarou koz_.--Leroux, _Dictionnaire comique_.--Tuet, _Matinées
senonoises_.--Wright, _Histoire de la Caricature_, 107.

[Illustration: Le boucher, d'après les _Arts et Métiers_.]



LES FILEUSES


Naguère encore, pour exprimer l'ancienneté d'une chose ou son
invraisemblance, on disait assez couramment qu'elle s'était passée à
l'époque où les rois épousaient des bergères, ou

    Du temps que la reine Berthe filait.

Ce dicton, qui a son parallèle en Italie, était vraisemblablement né
d'une confusion qui s'était établie entre plusieurs personnages: la
mère de Charlemagne, la reine qui, d'après une ancienne charte
indiquée par le _Dictionnaire de Trévoux_, filait pour orner les
églises, l'héroïne du roman de _Berthe aux grands pieds_, et une
sorte de fée filandière, nommée Bertha en Italie, Berchta en
Allemagne, et restée surtout populaire en ce dernier pays.

Il constatait que l'art de filer figurait autrefois au premier rang
des attributions de la femme, quel que fût son rang.

Grosley, qui écrivit au siècle dernier une dissertation moitié
plaisante, moitié sérieuse sur les Ecraignes, ou réunions de
fileuses, leur avait trouvé dans l'antiquité des précédents
illustres: La Nécessité filait, en compagnie des Parques, le fil des
destinées humaines; les nymphes se réunissaient chez la mère
d'Aristée pour filer la laine verte de Milet. À Rome, le plus bel
éloge que l'on pût faire d'une matrone des anciens temps, consistait
à dire qu'elle était restée chez elle occupée à filer de la laine:
les pronubæ portaient derrière la fiancée sa quenouille et son
fuseau.

Chez les Gaulois on pratiquait, au moment du mariage, une cérémonie
qui ressemblait beaucoup à celle encore en usage naguère dans
quelques provinces: la nouvelle mariée était conduite dans un bois
où se trouvait la statue de la déesse Nehellenia, on lui remettait
une quenouille chargée de lin et elle la filait un instant; peu de
temps après la conversion des Francs au christianisme, à l'issue de
la messe nuptiale, les parents de l'épousée prenaient une quenouille
sur l'autel de la Vierge et la lui donnaient à filer. Dans quelques
églises du Berry, la mariée filait une ou deux aiguillées avant de
sortir; dans le pays Chartrain, elle s'agenouillait sous le porche
devant la statue de sainte Anne, faisait trois signes de croix, et,
prenant la quenouille de la sainte, elle la mettait à son côté et
filait quelques instants. Dans la Sologne et dans l'Orne, le bedeau
présentait à la nouvelle mariée, le dimanche après la noce, une
quenouille à laquelle elle attachait un ruban et une pièce de fil.

Dans le Lot-et-Garonne et dans le Tarn-et-Garonne, on portait en
cérémonie la quenouille et le fuseau de la mariée à sa nouvelle
demeure; en Normandie ces ustensiles étaient mis sur le devant de la
charrette qui transportait le trousseau; dans le Jura, les femmes
juchées sur les meubles placés sur le chariot filaient soit au
fuseau, soit au rouet, quelquefois c'était le garçon franc qui
filait. Dans les Landes, la quenouille était portée pendant toute la
durée de la noce par une vieille femme qui, souvent se plaçait entre
les deux époux; en Savoie, la belle-mère en présentait une à sa bru
lors de son arrivée à la maison, pour lui dire qu'elle serait la
bien venue si elle se renfermait dans ses travaux d'intérieur.

Dans les Landes, la jeune fille qui n'a pas les objets nécessaires à
son trousseau va faire une quête vers la fin de septembre,
accompagnée d'une amie. Elles ont à la main une quenouille chargée
de lin, et elles filent ou ont l'air de filer tout le long de la
route. Arrivées devant la maison où elles vont quêter, la
«quistante» s'arrête à la porte et file pendant que sa compagne
entre demander un peu de lin pour le trousseau. Dans la Sologne, le
premier jour des noces, après le repas, cinq paysannes faisaient la
quête: la première tenait à la main une quenouille et un fuseau, et
les présentait à chacun en chantant:

    L'épousée a bien quenouille et fuseau.
    Mais de chanvre, hélas! pas un écheveau,
    Pourra-t-elle donc filer son trousseau?

Le lendemain des noces a lieu, dans les Landes, une cérémonie
burlesque: on fait mine de reconduire la «nobi» à ses parents, sous
prétexte qu'elle est incapable de coudre, de filer, etc. Un donzelon
prend une quenouille garnie d'étoupes et file une corde des plus
grossières, un autre s'étudie à coudre le plus mal qu'il peut.

Lorsque l'on ouvrit les tombeaux de Saint-Denis, en 1793, Lenoir
trouva dans le cercueil de Jeanne de Bourgogne, la première femme de
Philippe de Valois, sa quenouille et son fuseau, et les mêmes objets
dans celle de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V. Une quenouille
était sculptée sur la pierre tombale d'Alice, prieure d'un monastère
du comté de Stirling (Écosse). En Allemagne on suspendait un fuseau
au-dessus de la tombe des dames de haut parage, comme le heaume et
l'épée sur celle du chevalier et du noble; à Mayence, dans l'église
de Saint-Jean, on voyait un fuseau d'argent sur le tombeau de la
femme de Conrad, duc de Franconie. En 1540, on sculpta sur le
monument funéraire de sir Pollard, l'image de ses onze fils tenant à
la main une épée, et de ses filles, aussi au nombre de onze, qui
chacune avaient un fuseau à la main.

Le moine qui a écrit la vie de sainte Bertha connaissait sans doute
la légende de Bertha, la fileuse, et c'est peut-être son souvenir
qui lui a fait placer dans la main de l'abbesse la quenouille
qu'elle filait tout en surveillant la construction de son monastère;
parfois elle s'en servait pour tracer le canal qui devait y conduire
l'eau de la source qu'elle avait achetée; où elle avait touché le
sol, l'eau suivait le tracé qu'elle avait indiqué.

Les contes constatent que les reines avaient en singulière estime
l'art de filer: parfois une jeune fille, réputée habile fileuse, est
emmenée à la cour et présentée à la reine, qui est la plus grande
fileuse du royaume, et on lui fait entendre que si la reine la
trouve aussi adroite qu'on le dit, il n'est pas impossible qu'elle
la choisisse pour sa bru. Une estampe montre les religieuses de
Port-Royal en conférence dans un bois et filant leur quenouille,
tout en discutant les questions théologiques les plus ardues. Le
graveur Bonnart, à la fin du XVIIe siècle, représentait les Parques
sous la figure de trois grandes dames du temps qui s'occupaient à
filer et à dévider (p. 5). Au XVIe et au XVIIe siècle, les peintres
qui ont à personnifier les vierges sages leur mettent en main des
quenouilles (p. 17).

[Illustration: Les Trois Parques]

Autrefois, parmi les présents que l'on faisait aux jeunes filles et
aux mariées figurait en première ligne un de ces mignons petits
rouets que l'on voit dessinés sur les estampes, et dont quelques-uns
sont encore conservés dans les familles. C'était même un don que
l'on pouvait faire aux plus grandes dames; Mme d'Aulnoy, dont les
contes fournissent plus d'un détail intéressant sur les coutumes de
son temps, cite parmi les présents que la princesse Printannière
envoie aux fées qui lui avaient rendu service, plusieurs rouets
d'Allemagne avec des quenouilles en bois de cèdre.

Dans beaucoup de pays, comme en Bretagne, les galants offraient à
leurs amoureuses des quenouilles sur lesquelles ils avaient sculpté
des emblèmes accompagnés de croix, de devises et du nom de la
personne aimée; dans les Landes, le fiancé doit encore,
obligatoirement, donner à sa future une quenouille. On peut voir au
musée de Cluny des quenouilles du XVIe siècle en bois sculpté,
couvertes de figures en ronde bosse, qui ont dû être offertes lors
de mariages aristocratiques.


C'est dans le courant de ce siècle que s'est produite la décadence
d'une occupation qui, pendant des milliers d'années, a été celle de
toutes les femmes: avant 1830, en Bretagne, et vraisemblablement
dans le reste de la France, les dames filaient encore le soir, comme
au moyen âge, dans les châteaux et dans les villes, souvent en
compagnie de leurs servantes. Maintenant elles ont délaissé le
rouet, et les paysannes elles-mêmes ne filent plus guère que pendant
les longues soirées d'hiver, ou lorsqu'elles gardent les troupeaux
dans les champs.

Quant aux fileuses de profession, autrefois très nombreuses, surtout
dans les pays où, comme en Flandre et en Bretagne, la fabrication de
la toile était très active, l'introduction des machines les a
presque fait disparaître, et le métier n'est plus guère exercé que
par quelques vieilles femmes.

Il n'était guère, au reste, d'occupation plus mal rétribuée: pour
gagner quelques sous, il fallait travailler pendant de longues
heures et se livrer à un exercice fatigant.

Dans le Bocage normand, à la fin du siècle dernier, la fileuse de
laine qui pour faire tourner son quéret ou grand rouet, devait
rester debout de l'aube au soir, avait six liards pour tout salaire,
et la pitance. En Haute-Bretagne on disait qu'une bonne filandière
faisait dix lieues par jour. Il est vrai que ces femmes avaient peu
de besoins, et leur modeste gain suffisait à leur nourriture et à
leur entretien. Dans l'Ouest, elles n'avaient pas mauvaise
réputation, comme les fileuses du Dauphiné, qui passaient pour
débauchées, et dont le nom était devenu synonyme de prostituée.

La coutume de se réunir en commun pour filer est certainement très
ancienne: en hiver, le chauffage et l'éclairage étant à peu près les
mêmes pour plusieurs personnes que pour une ou deux, il est naturel
que des voisins aient eu l'idée de faire cette économie, et ce
métier, qui occupait les doigts sans absorber la pensée, était assez
peu bruyant pour permettre de causer ou de chanter.

L'intéressant petit livre des _Évangiles des Quenouilles_, l'un des
documents les plus précieux que nous ayons sur les croyances de la
classe moyenne au XVe siècle, montre «dame Ysangrine accompagnée de
plusieurs de sa connoissance, qui toutes apportèrent leurs
quenoilles, lin, fuiseaux, estandars, happles, et toutes agoubilles
servans à leur art». C'est une véritable veillée qui a servi de
cadre à l'auteur pour noter les conversations qui s'y tenaient.

À la campagne les mêmes causes amenaient des réunions analogues;
plusieurs écrivains ont pris soin de nous décrire la manière dont
elles se tenaient dans l'ancienne France, et bien des faits qu'ils
ont relevés pouvaient, naguère encore, s'appliquer aux veillées de
paysannes.

Le _Roman de Jean d'Avesnes_, poème du XVe siècle, décrit une de ces
veillées: «C'est là, dit l'analyse qu'en a faite Legrand d'Aussy,
que les femmes et les filles viennent travailler; l'une carde,
l'autre dévide; celle-ci file, celle-là peigne du lin, et pendant ce
temps-là elles chantent ou parlent de leurs amours. Si quelque
fillette en filant laisse tomber son fuseau, et qu'un garçon puisse
le ramasser avant elle, il a le droit de l'embrasser. Le premier et
le dernier jour de la semaine elles apportent du beurre, du fromage,
de la farine et des oeufs, elles font sur le feu des ratons, des
tartes, gâteaux et autres friandises. Chacun mange, après quoi on
danse au son de la cornemuse, puis on fait des contes, on joue à
souffler au charbon».

[Illustration: Décembre, La veillée]

Au XVIe siècle, Tabourot nous a donné une description des fileries
qui se faisaient dans les villes et les campagnes: «En tout le pays
de Bourgongne, mesmes ès bonnes villes, à cause qu'elles sont
peuplées de beaucoup de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen
d'acheter du bois pour se deffendre de l'iniure de l'hyver, la
nécessité, mère des arts, a appris cette inuention de faire en
quelque ruë escartée un taudis ou bastiment composé de plusieurs
perches fichées en terre en forme ronde, repliées par le dessus et à
la sommité; en telle sorte qu'elles représentent la testière d'un
chapeau, lequel après on recouure de force motes gazon et fumier, si
bien lié et meslé que l'eau ne le peut pénétrer. En ce taudis entre
deux perches du costé qu'il est le plus defendu des vents, l'on
laisse vne petite ouuerture de largeur d'un pied et hauteur de deux
pour servir d'entrée, et tout alentour des sieges composez du drap
mesme pour y assoir plusieurs personnes. Là ordinairement les
apres-souppees s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons
avec leurs quenouilles et autres ouvrages et y font la veillée
iusques à la minuict. Dont elles retirent cette commodité, que tour
à tour portans vne petite lampe pour s'esclairer et vne trape de feu
pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et trauaillent
autant de nuit que de jour pour ayder à gaigner leur vie, et sont
bien deffenduës du froid: car ceste place estant ainsi composée, à
la moindre assemblée que l'on y puisse faire, recevant l'air venant
des personnes qui y sont avec la chaleur de la trape, est
incontinent eschauffée: quelquefois, s'il fait beau temps, elles
vont d'Escraigne à une autre se visiter et là font des demandes les
vnes aux autres. A telles assemblées de filles se trouue une
infinité de ieunes varlots amoureux, que l'on appelle autrement des
Voîieurs, qui y vont pour descouurir le secret de leurs pensées à
leurs amoureuses. C'est chose certaine que quand l'Escraigne est
pleine, l'on y dit vne infinité de bons mots, et contes gracieux.
Celui qui auroit dit le meilleur conte avoit comme prix de prendre
un baiser de celle qu'il aimeroit le mieux en la compagnie, et à
celui qui en auroit dit le plus absurde et impertinent d'être baculé
à coups de souliers à double gensiue.»

       *       *       *       *       *

Quelques années plus tard, Noel du Fail traçait le tableau des
veillées aux environs de Rennes: «Il se faisoit des fileries qui
s'appeloient veillois, où se trouvoient de tous les environs
plusieurs jeunes valets illec s'assemblans et jouans à une infinité
de jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les filles, d'autre
part, leurs quenoilles sur la hanche filoient: les unes assises en
un lieu plus eslevé, sur une huge ou met, à longues douettes, afin
de faire plus gorgiasement piroueter leurs fuseaux, non sans estre
espiez s'ils tomberoient, car en ce cas il y a confiscation
rachetable d'un baiser et bien souvent il en tomboit de guet à pans
et à propos délibéré qui estoit une succession bientost recueillie
par les amoureux qui d'un ris badin se faisoient fort requérir de
les rendre. Les autres moins ambitieuses, estans en un coin près le
feu regardoient par sur les espaules des autres et plus avancées,
tirantes et mordantes leur fil, et peut estre bavantes dessus, pour
n'estre que d'estouppes. Là se faisoient les marchez; le fort
portant le foible: mais bien peu parce que ceux qui vouloient tant
peu fust, faire les doux yeux, desrober quelque baiser à la sourdine
frapans sur l'espaule par derrière estoient conteroolez par un tas
de vieilles ou par le maistre de la maison estant couché sur le
costé en son lit bien clos et terracé, et en telle veüe qu'on ne luy
peut rien cacher».

L'estampe de Mariette, que nous reproduisons (p. 9), a été gravée à
la fin du XVIIe siècle, et elle montre assez bien comment les choses
se passaient alors; elle est intitulée: Décembre, la veillée, et
au-dessous on lit ces vers:

    Par vn sage temperament
    Tout à nos voeux devient possible,
    Et le travail le plus penible
    N'est bientôt qu'un amusement.

Voici comment, vers 1750, se tenaient, d'après Grosley, les fileries
en Champagne: «L'intérieur est garni de sièges de mottes pour
asseoir les assistantes. Au milieu pend une petite lampe, dont la
seule lueur éclaire tout l'édifice. Elle est fournie successivement
par toutes les personnes qui composent l'Ecreigne. La villageoise
qui est à tour a soin de se trouver au rendez-vous la première pour
y recevoir les autres. Chacune des survenantes, la quenouille au
coté, le fuseau dans la quenouille, les deux mains sur le couvet ou
chaufferette, et le tablier par-dessus les mains, entre avec
précipitation et se place sans cérémonie. Dès qu'elle est placée, le
fuseau est tiré de la quenouille, la filasse est humectée par un peu
de salive, les doigts agiles font tourner le fuseau, voilà l'ouvrage
en train. Mais tout cela ne se fait point en silence: la
conversation s'anime et se soutient sans interruption jusqu'à
l'heure où l'on se sépare. On y disserte sur les différentes
qualités ou sur les propriétés de la filasse; on y enseigne la
manière de filer gros ou de filer fin; de temps en temps, en
finissant une fusée, on représente son ouvrage pour être applaudi ou
censuré; on rapporte les aventures fraîchement arrivées. On parle de
l'apparition des esprits; on raconte des histoires de sorciers ou de
loups-garoux. Pour s'aiguiser l'esprit, on se propose certaines
énigmes, vulgairement appelées _devignottes_: enfin on se fait
mutuellement confidence de ses affaires et de ses amours et l'on
chante des chansons. Des lois sévères défendent aux garçons d'entrer
dans les Ecreignes, et aux filles de les y recevoir: ce qui
n'empêche pas que les premiers ne s'y glissent et que ces dernières
ne les y reçoivent avec grand plaisir».

Les fileuses aimaient à chanter des chansons, à raconter des
légendes et des contes. Lorsque Perrault publia ses _Histoires du
temps passé_, il ne manqua pas de faire graver sur le frontispice
une vieille fileuse, dont plusieurs personnes écoutaient le récit.
Ces veillées ont été, en effet, le grand conservatoire de la
littérature orale; le clergé, qui leur a fait en certains diocèses
une guerre acharnée, prétendait que la morale n'y était pas toujours
respectée; mais il exagérait sans doute, et la plupart du temps les
galanteries, pour être un peu brutales, ne dépassaient pas la limite
que permettent les moeurs champêtres, beaucoup plus gauloises que
celles des villes.

Les jeunes gens qui s'y rendaient «bouchonnaient» un peu les filles,
moins toutefois qu'à l'époque des foins et de la moisson, et ils se
montraient souvent complaisants. Lorsque, dans les veillées aux
environs de Rennes, le fil se cassait, si le garçon placé auprès de
la fileuse ne se hâtait pas de le ramasser, celle-ci lui disait,
pour l'avertir de son impolitesse:

    Vivent les garçons d'au loin.
    Ceux d'auprès ne valent rien.

En Poitou, à la veillée, quand le fuseau d'une jeune fille lui
échappe des mains, un jeune homme tâche de le saisir et il dévide le
fil à la hâte en disant: «Une, deux, trois, bige mé (embrasse-moi),
tu l'auras, etc., et il continue jusqu'à ce que la fileuse se soit
exécutée.

[Illustration: Fileuse, gravure de Lagniet.]

Jadis, en Écosse, aux soirées d'hiver, les jeunes femmes du
voisinage apportaient leur rouet sur leurs épaules, et il n'était
pas rare de voir quatre ou cinq rouets en activité, chaque fileuse
s'efforçant de finir la première sa tâche; un ou deux des plus
jeunes membres de la famille s'occupaient à tordre ou à dévider le
fil. Pendant ce temps, les jeunes gens s'amusaient à des jeux
d'adresse. Lorsque l'on avait fini, un souper frugal était servi, et
les jeunes gens accompagnaient les fileuses jusque chez elles, leur
portant leur rouet et leur murmurant des paroles d'amour.

Aux veillées des environs de Saint-Malo, on chante cette chanson,
qui décrit les métamorphoses de la filasse:

    J'lai breillé avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondaine,
    J'lai breillé avec ma breille.
      Tout de rang, de rang,
      Tout de rang dondon.
    J'lai pesélé o (avec) mon peselé,
    J'lai sanss'lé o mon selan,
    J'lai chargé sur ma quenouille,
    J'lai filé à mon fuseau.
    En le filant, le fil cassit,
    L'fil cassit, not' valet l'serrit,
    Alors, moi, j'le récompensis,
    J'lui fis des ch'mis' de toil' fine.

En Belgique, dans les écoles de fileuses on chantait, pour régler
les mouvements du rouet, des _tellingen_, sortes de poésies
populaires spéciales, chantées sur un air non rythmé.

Vers 1830, en Basse-Bretagne, on donnait un ruban à la personne la
plus diligente, et la filerie de chanvre se terminait par des
danses.

À Landeghem (Flandre), on avait établi, à un jour fixé, un concours
et un prix donné à celle des fileuses qui avait les cuisses et le
gras des jambes les plus échaudés; car on supposait que celle qui a
le plus filé de l'hiver devait avoir les jambes les plus brûlées,
comme ayant été la plus sédentaire et s'étant servie, plus que toute
autre, du réchaud que les paysannes emploient pour se tenir les
pieds chauds.

Des êtres surnaturels, fées, lutins ou revenants, venaient la nuit
prendre le fil ou travailler au rouet. On lit dans l'_Évangile des
Quenouilles_: «Qui le samedy ne met sur le hasple toutes les fusées
de la septmaine, le lundi en trouve une mains, que les servans des
faées prent le samedi nuit pour leur droit.» En Allemagne, si on
n'avait pas soin d'enrouler la courroie du rouet, un petit lutin
invisible le mettait en mouvement. En Écosse, au milieu de ce
siècle, on enlevait le soir la corde du rouet pour empêcher les
fairies d'y venir filer. Voici une ballade alsacienne, recueillie
par Stoeber, qui met en scène des fileuses qui rappellent les
Parques:

    Et lorsque a sonné minuit--pas une âme au village ne
    veille.--Alors trois spectres se glissent par la
    fenêtre--et s'asseyent aux trois rouets.--Ils filent, leurs
    bras s'agitent silencieusement--les fils bourdonnent
    rapidement sur les fuseaux.--Les rouets gémissent dans leur
    course désordonnée--et les trois spectres se
    lèvent.--Esprits de l'heure sombre de minuit--la chouette
    crie dans le cimetière.--Qu'adviendra-t-il de la fine
    toile?--y aura-t-il encore trois chemises de fiancée? (p.
    16.)

Les fileuses avaient des superstitions de diverses sortes. En
Écosse, elles craignaient l'influence du mauvais oeil: Si un homme
brun ou ayant les sourcils qui se rejoignaient entrait dans la
maison pendant qu'on disposait le lin en forme de poupée, on ne se
mettait pas à l'ouvrage avant d'avoir pris la précaution de passer
le fuseau trois fois à travers le feu, c'est-à-dire d'avoir filé
trois fois au-dessus du feu en s'en approchant aussi près qu'il
était possible sans brûler le fil. En même temps, on récitait une
formulette.

En Sicile, toute femme du peuple qui file voit avec plaisir le fil
s'entortiller autour du fuseau; c'est le présage que son mari
reviendra à la maison avec de l'argent.

Le couplet suivant de la _Chanson de la Fileuse_, par Bélanger,
composée sur musique de Schubert, fait allusion à une croyance
populaire:

    Si mon fil soudain cassait
      Sous mon doigt rebelle,
    C'est que lui me trahirait
      Près d'une plus belle.

[Illustration: Les trois fileuses, d'après Klein (Strasbourg 1813).]

L'_Évangile des Quenouilles_ indique une pratique qui était encore,
au siècle dernier, usitée en Allemagne: «Fille, dit l'_Évangile des
Quenouilles_, qui veult savoir le nom de son mari à venir doit
tendre devant son huis le premier fil qu'elle filera cellui jour, et
de tout le premier homme qui illec passera savoir son nom. Sache
pour certain que tel nom aura son mari.»

Les sermonnaires se sont souvent élevés contre des pratiques
païennes qui, peut-être, ne sont pas entièrement disparues: Dans le
Tyrol, jadis les femmes filaient à la fin de décembre une
quenouillée de chanvre et la jetaient au feu pour se rendre
favorable un esprit qu'on appelait la femme de la forêt. Saint Eloi
défendait aux fileuses d'invoquer Minerve ou toute autre ancienne
divinité; au moyen âge, certaines filaient pendant la nuit du
premier janvier, pour être assurées de faire beaucoup de besogne
dans l'année. Le curé Thiers signalait la superstition de celles
qui, pour filer beaucoup en un jour, filaient le matin, avant que de
prier Dieu et de se laver les mains, un filet sans mouiller, et le
jetaient ensuite par-dessus les épaules.

[Illustration: Les Vierges sages, d'après Brueghel le Vieux.]

Il y a des jours pendant lesquels il est interdit de filer: cette
prohibition est parfois basée sur des croyances religieuses, comme
l'observation du repos dominical et de certaines fêtes: parfois il
semble qu'elle a pour origine des croyances antérieures au
christianisme. Des légendes rapportent que des femmes furent punies,
comme cette femme de Kindstadt, en Franconie, qui avait coutume de
filer le dimanche et qui forçait ses filles à en faire autant. Une
fois, il leur sembla à toutes que du feu sortait de leurs
quenouilles, mais elles n'en éprouvèrent aucun mal. Le dimanche
suivant, le feu y fut réellement; mais elles l'éteignirent. La
fileuse n'ayant tenu aucun compte de ces deux avertissements, il
arriva, le troisième dimanche, que leur filasse enflammée mit le feu
à toute la maison et brûla la maîtresse fileuse avec ses deux
filles.

Pogge raconte qu'en Normandie, une jeune fille ayant filé pendant
que les autres célébraient la fête d'un saint d'une paroisse qui
n'était pas la sienne, et s'en étant moquée, quenouille et fuseau
s'attachèrent à ses doigts et à ses mains, en lui faisant grand mal,
et si fort, qu'on ne pouvait pas les en arracher; elle ne put s'en
débarrasser qu'après avoir été conduite à l'autel du saint qu'elle
avait offensé.

En Haute-Bretagne, quand on file le samedi après minuit, on entend
des bruits étranges, tel que celui d'un autre fuseau dans la
cheminée, et l'on n'a pas de chance toute la semaine. Au XVe siècle,
les bourgeoises de Paris avaient des préjugés analogues: «Plusieurs
des escolieres, dit l'_Évangile des Quenouilles_, commençoient à
desuider et haspler leurs fusées, car filer ne povoient pour
l'onneur du samedy et de la Vierge Marie... qui laisse le samedy à
parfiler le lin qui est en sa quelouigne, le fil qui en est filé le
lundy ensuivant jamais bien ne fera, et si on en fait toile, jamais
elle ne blanchira.» Naguère cette croyance existait encore en
certaines parties de l'Allemagne.

En Basse-Bretagne, jadis, les femmes ne voulaient pas filer les
jeudis et samedis, parce que cela faisait pleurer la sainte Vierge.
En Suède, l'usage du fuseau était interdit le jeudi matin. En
Allemagne, en Danemark, la personne qui a filé l'après-midi du
samedi, du dimanche ou des autres jours fériés, ne demeure pas
tranquille dans sa tombe; une femme, qui avait violé cette défense,
revint après sa mort passer sa main en flammes par la fenêtre, en
disant: «Voyez le sort qui m'est échu pour avoir filé le samedi et
le dimanche dans l'après-midi.»

En Belgique et en Lithuanie, on dit que Carnaval ne veut pas voir le
rouet; si les ménagères s'en servent à cette époque, leur récolte de
lin ne réussira pas; en Haute-Bretagne, on ne pourra dégraisser le
fil, ou les chats et les souris viendront le manger; en
Basse-Bretagne, les femmes, de crainte du même inconvénient,
n'aimaient pas autrefois à filer en carême.

Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition, encore
courante en Belgique, et qui a été constatée dès le moyen âge, de ne
pas filer depuis le mercredi de la semaine sainte jusqu'au jour de
Pâques, dans la crainte de filer des cordes pour lier
Notre-Seigneur. En Suède, on ne file pas pendant la semaine de la
Passion.

Dans la Montagne-Noire, c'est s'exposer à des malheurs que de filer
du chanvre ou du coton pendant la semaine de Noël. Dans le nord de
l'Écosse et en Danemark, rien ne doit tourner en rond de Noël au
premier de l'an: les oies réussiraient mal ou la charrue se
briserait. En Suisse, le vent emportera le toit de la maison où l'on
aura filé la veille de Noël. En Belgique, il ne faut pas laisser
apercevoir aux arbres un rouet pendant cette nuit, ils n'auraient
pas de fruits l'année suivante.

En Écosse, sous aucun prétexte, le rouet ne peut être alors porté
d'une maison dans une autre. Au pays d'Enhaut (Suisse romande), on
répète encore aux fileuses qu'il faut que leur quenouille soit finie
pour la veille de Noël, et qu'elles aient soin «de la réduire»
derrière les cheminées, sinon la «Tsaôthe vidhe», vieille sorcière
qui se promène les derniers jours de l'année sur un cheval aveugle,
viendra, l'an qui suit, emmêler les étoupes d'une façon
inextricable. Dans la première moitié de ce siècle, en maints
villages dans les Alpes, on avait soin de cacher, la veille de Noël,
toutes les quenouilles, par crainte des maléfices de ce mauvais
génie.

La filerie est prohibée, en certaines parties de l'Écosse, entre
Noël et la Chandeleur. En Poitou, la messe de minuit ne doit point
surprendre les ménagères avant que leur poupion de filasse ne soit
entièrement en oeuvre; leurs compagnes en saliraient le restant ou
y mettraient des choses difficiles à démêler.

Dans l'Yonne, les enfants de la femme qui file le jour de la
Saint-Paul, courent risque de devenir mal portants, et ses poules
d'avoir les pattes tordues. En Belgique on craint, en ne chômant pas
le jour de la Saint-Saturnin, que les bêtes ovines n'aient le cou
tors.

En Danemark, l'après-midi de la Saint-Martin est très observée par
les fileuses qui racontent la légende de la revenante à la main
enflammée.

Le paysans bretons sont persuadés que la nuit qui précède la
Saint-André une fée très vieille descend par la cheminée pour voir
si, aux approches de minuit, la ménagère est encore à travailler.
Dans ce cas, la fée la gourmande en lui disant: «Êtes-vous encore à
filer, c'est demain la Saint-André.»

En Allemagne, Bertha apparaît sous la forme d'une femme sauvage avec
une longue chevelure, et salit la quenouille de la fille qui, le
dernier jour de l'an, n'a pas filé tout son lin.

En France et en Italie, il y avait autrefois des dictons qui se
rapportaient à un personnage identique à Bertha. Dans l'Allemagne du
Sud elle se montre, pendant les nuits des Rois, sous la forme d'une
femme aux cheveux hérissés, qui vient examiner les fileuses; on
mange en son honneur du poisson et du potage, et toutes les
quenouilles doivent être entièrement filées. Cette superstition
était autrefois connue en Angleterre, et l'on appelait Saint-Distaff
Day: jour de Sainte-Quenouille: le lendemain du jour des Rois, si on
rencontrait une jeune fille filant, on brûlait son lin et sa
filasse.

[Illustration: LA BELLE FILEUSE]

Dans l'Yonne, on croyait autrefois que pour que le fil filé par une
ménagère devînt blanc, il ne suffisait pas de l'exposer à la rosée
pendant la Semaine sainte; il fallait encore que, pendant ce temps,
la fileuse éprouvât une grande émotion. Aussi on se faisait un
devoir de l'effrayer en jetant au milieu de la chambre où elle se
trouvait un pot ou une écuelle qui, en se cassant, lui faisait peur.

En Allemagne, si une femme pendant les six semaines qui suivent son
accouchement file de la laine, du lin ou du chanvre, son fils sera
pendu quelque jour; en Autriche, on donne la raison de cette
défense: c'est parce que la Vierge l'observa après la naissance de
Jésus.

En Sicile, une bonne ménagère dépose son fuseau ou sa quenouille sur
une chaise ou en quelque autre endroit; elle se garde bien de le
mettre sur le lit; elle serait en danger de se séparer de son mari.

D'après Pline, une loi rurale d'Italie défendait aux femmes de
sortir avec leurs quenouilles; c'était un mauvais présage de
rencontrer une femme qui filait. Cette superstition traversa le
moyen âge: «Quant un homme chevauce par le chemin, dit l'_Evangile
des Quenouilles_, et il rencontre une femme filant, c'est très
mauvais rencontre, et doit retourner et prendre son chemin par autre
voye». Naguère encore, la même croyance existait en Allemagne et le
moyen de détourner le mauvais sort était le même.

À Valenciennes, les fileuses, au moment de leur fête, dressaient une
sorte de trophée, composé de tous les instruments de leur travail,
qu'elles enlaçaient de branches vertes, de fleurs et de devises. Le
jour de la Saint-Véronique, les enfants de cette même ville
faisaient des chapelets de fèves auxquels ils attachaient une
épingle crochue, et, guettant les fileuses à leur passage, ils
accrochaient ces chapelets à leurs vêtements, en criant: «Fèves!
fèves!» et les poursuivaient en même temps de leurs railleries. Cet
usage, créé par la méchanceté, avait pour objet de rappeler à ces
pauvres ouvrières qu'elles n'ont d'autre festin à attendre que des
fèves.

Jadis, on croyait que les fées venaient en aide aux filandières qui
les imploraient; en Haute-Bretagne, si on déposait à l'entrée d'une
de leurs grottes du pain beurré et une poupée de lin, on la
retrouvait le lendemain à la même place, très proprement filée. Dans
les Landes, les hades ou fées transformaient en un instant en fil,
le lin le plus fin qu'on déposait à l'entrée de leur caverne, ou au
bord des fontaines qu'on leur assigne habituellement pour
habitation. La même croyance existait en Écosse, et elle a été
constatée lors d'un procès de sorcellerie dont Walter Scott a parlé
assez longuement dans sa _Démonologie_: En 1649, quand on condamna à
mort le major Weir et sa soeur, celle-ci entra dans quelques
détails sur ses liaisons avec la reine des fées et parla de
l'assistance qu'elle recevait de cette souveraine pour filer une
quantité extraordinaire de laine. On montre encore à Edimbourg sa
maison. Dans la jeunesse de Walter Scott bien hardi était l'enfant
qui osait s'en approcher, au risque d'entendre le bruit magique à
l'aide duquel la soeur de Weir s'était fait une si grande
réputation comme fileuse.

Une jeune fille de la Suisse romande avait des parents qui
exigeaient qu'elle filât tous les jours une quenouille entière tout
en surveillant le bétail. Un jour une fée vint lui demander
l'hospitalité dans son chalet, et ayant été bien reçue, elle venait
tous les soirs prendre sa quenouille, la fixait à la corne d'une des
vaches qui paissaient dans le pâturage, puis, assise sur le dos de
la brave bête, elle se mettait à filer au clair de lune, au profit
de sa protégée, et chaque matin elle lui remettait sa quenouille
transformée en écheveaux de bel et bon fil.

De même que les dames du temps jadis, les fées étaient, suivant la
tradition, des fileuses émérites. En Saintonge, elles sont appelés
filandières, et l'on prétend qu'elles portent constamment une
quenouille et un fuseau. Elles errent au clair de la lune sous la
forme de vieilles femmes qui filent, vêtues de blanc, presque
toujours trois par trois, comme les Parques. C'est surtout près des
mégalithes ou des anciens monuments qu'elles se montrent aux hommes.
En Berry, une blanche fée portant une quenouille se promène pendant
certaines nuits sur le bord d'une antique mardelle appelée Trou à la
fileuse. Près de Langres, trois fées blondes et pâles,
s'assemblaient près de la Pierre-aux-Fées, et venaient y filer leur
quenouille. Dans les Ardennes, une fée fileuse s'asseyait au bord de
la route et filait en attendant les passants qu'elle poursuivait. À
Villy, une autre fée filait du soir au matin sans perdre une minute:
on entendait le bruit de son rouet, mais on ne la voyait qu'à
l'aurore ou au crépuscule.

Il y avait aussi des fileuses nocturnes, spectres condamnés en
raison de certains méfaits à une pénitence posthume, et dont la
rencontre était redoutable. Dans le Bocage normand, un champ était
hanté par une vieille fileuse tournant son rouet dont la bobine
était brillante comme du feu d'enfer. À Saint-Suliac, aux environs
de Saint-Malo, une vieille filandière, connue sous le nom de Jeanne
Malobe, se montrait le soir, travaillant toujours et marmottant des
paroles inintelligibles; on la voyait courir par les garennes en
agitant sa quenouille et en poursuivant les animaux fantastiques qui
composent la chasse sauvage. En Belgique, une femme apparaissait sur
un saule, dans l'attitude d'une fileuse devant son rouet. La
dernière châtelaine du château de Linchamps venait toutes les nuits
et s'asseyait sur l'angle d'une tourelle ruinée que l'on appelait la
Chaise de la fileuse. Vêtue de blanc, elle tournait pendant de
longues heures son rouet qui ne faisait pourtant aucun bruit. Quand
elle se levait, elle poussait du pied quelques pierres qui tombaient
dans la Semoy; les mères disaient souvent à leur enfant: «Prends
garde à la fileuse, si tu n'es pas sage, elle t'écrasera en te
jetant une grosse pierre».

[Illustration: Fileuse, d'après Mérian (XVIIe siècle).]

Les fileuses ont dans les contes un rôle important, soit comme
personnages principaux, soit à titre épisodique. On a recueilli un
grand nombre de variantes de celui dans lequel les parents d'une
jeune fille, d'ordinaire assez maladroite, la font passer pour une
très habile fileuse: elle doit devenir reine ou grande dame, ou bien
épouser celui qu'elle aime, si elle peut dans un temps très court,
filer une énorme quantité de lin. Au moment où elle se désole, ne
sachant comment se tirer de cette épreuve, un être doué d'une
puissance surnaturelle, fée, lutin, diable ou sorcière, se présente
devant elle, et lui propose de se charger de la besogne moyennant
certaines conditions: d'ordinaire, il s'agit de deviner le nom du
personnage mystérieux, ou de retenir ce nom qui est habituellement
assez baroque. Si elle y parvient, elle n'aura rien à lui donner,
autrement elle ou son premier enfant lui appartiendra. Mlle
Lhéritier, l'un des auteurs dont les contes figurent dans le
_Cabinet des fées_, a arrangé d'une façon assez romanesque un récit
d'origine populaire, dont voici le résumé: Un prince qui se promène
dans la campagne voit une vieille femme qui adresse de vifs
reproches à une jeune fille d'une beauté éblouissante; elle avait à
son côté une quenouille chargée de lin et tenait dans l'un des pans
de sa robe des fleurs qu'elle venait de cueillir dans le jardin. La
vieille les lui jeta à terre, et comme le prince lui demande la
raison de cette violence, elle lui répond que c'est parce qu'elle
fait toujours le contraire de ce qui lui est commandé. Je voudrais,
dit-elle, qu'elle ne filât point, et elle file depuis le matin
jusqu'au soir avec une diligence qui n'a point sa pareille.--Ah!
vraiment, répond le prince, si vous haïssez les filles qui se
plaisent à filer, vous n'avez qu'à donner la vôtre à la reine ma
mère qui se divertit fort à cet amusement, et qui aime tant les
fileuses, elle fera la fortune de votre fille. Rosanie va à la cour,
et on la conduit dans un appartement où il y avait du lin de toutes
les espèces. Mais elle croit qu'elle ne parviendra jamais à
accomplir sa tâche, et elle va dans un bois où se trouvait un
pavillon très élevé du haut duquel elle voulait se précipiter. Elle
voit tout à coup paraître un grand homme fort bien vêtu, d'une
physionomie assez sombre, qui lui demande le sujet de son chagrin.
Il lui montre une baguette qui est douée d'une telle vertu qu'en
touchant seulement toutes sortes de chanvre et de lin, elle en file
par jour autant que l'on veut, et d'une finesse aussi grande qu'on
peut le souhaiter. Il la lui prête pour trois mois, à la condition
que lorsqu'il viendra la rechercher, elle lui dira, en la lui
rendant: Tenez, Ricdin Ricdon, voilà votre baguette. Mais si elle ne
peut retrouver son nom, il sera maître de sa destinée et pourra
l'emmener partout où il lui plaira. Rosanie, grâce à son talisman,
filait le plus beau fil du monde; le prince était amoureux d'elle,
mais elle ne pouvait, malgré tous ses efforts, se rappeler le nom du
possesseur de la baguette enchantée. Heureusement le prince s'égare
à la chasse et arrive près d'un vieux palais ruiné, où il voit
plusieurs personnes d'une figure affreuse et d'un habillement
bizarre. Au milieu d'eux était une espèce d'homme sec et basané qui
avait le regard farouche et paraissait cependant dans une grande
gaieté, car il faisait des sauts et des bonds avec une agilité
inconcevable, et chantait d'une voix terrible:

    Si jeune et tendre femelle,
    Avait mis dans sa cervelle
    Que Ricdin Ricdon je m'appelle
    Point ne viendrait dans mes lacs.

Le prince retient ce couplet du démon, car c'en était un, et le
répète à Rosanie, qui lorsque le diable arrive, lui dit: Tenez,
Ricdin Ricdon, voici votre baguette.

Cette donnée se retrouve dans un assez grand nombre de contes: Dans
un récit de Grimm, un meunier qui a une jolie fille prétend qu'elle
peut filer de la paille et la convertir en fils d'or; le roi
l'emmène à son palais, elle est bien embarrassée, lorsque survient
un nain qui lui propose d'accomplir sa besogne, à la condition que
si elle ne peut deviner son nom, son premier-né lui appartiendra.
Elle y consent et elle épouse le roi; elle envoie quelqu'un à la
recherche du nom baroque, et un jour, son messager voit près d'un
feu un nain grotesque qui danse en chantant, et se réjouit de
pouvoir emporter le lendemain le fils de la reine, parce que
celle-ci ne pourra lui dire que son nom est Rumpelstiltzkin (p. 29).

Parfois des personnages ayant une partie de leur corps d'une
dimension exagérée viennent en aide à la fileuse embarrassée; en
Haute-Bretagne, une fille ne voulait pas filer; un jour que sa mère
était à la gronder, un monsieur qui passait par là lui demanda
pourquoi.--C'est, répondit-elle, parce qu'elle ne cesse de filer. Le
monsieur l'emmena dans un grand magasin de lin, et lui dit qu'il
l'épouserait si elle pouvait tout filer. Elle restait à pleurer
quand elle vit paraître une femme qui avait une grande langue
pendante sur les lèvres.--Qu'as-tu à te désoler?
demanda-t-elle.--J'ai tout ceci à filer et je ne sais point.--Je
vais tout te filer en beau fil, à la condition que tu m'inviteras le
jour de tes noces. La fille accepta: la bonne femme disparut: mais
le lin se filait à vue d'oeil. Quant tout fut filé, le marchand de
lin arriva, et dit qu'il voulait se marier avec cette bonne
filandière. Voilà le jour des noces venu et l'on se mit en route
pour le bourg. Au milieu du chemin la jeune fille se souvint de sa
promesse, et elle se dit: Ah! j'ai fait une grande _oubliance_. Il
faut que je m'en retourne. Elle alla appeler la bonne femme et lui
demanda pardon de l'avoir oubliée.--J'irai à tes noces,
répondit-elle, mais ce soir seulement. Au souper la bonne femme à la
grande langue arriva, et la mariée dit que c'était sa tante.--Ah!
disait les invités, la vilaine bonne femme, elle fait _donger_
(répugnance). À la fin du dîner, la bonne femme à la grande langue
leur dit:--Si je suis vilaine, c'est à force d'avoir filé.--Ah!
s'écria le marié, puisqu'il en est ainsi jamais ma femme ne filera.

En Écosse un riche gentleman avait une femme qui ne savait pas
filer, il partit en voyage après avoir dit à sa femme qu'il espérait
qu'elle apprendrait à filer et qu'elle lui présenterait à son retour
cent poignées faites par elle. Elle va, chagrine, se promener, et
s'assied sur une large pierre: elle entend une douce musique qui
semblait venir de dessous terre; elle soulève la pierre, et voit une
grotte où six petites dames vêtues de vert filaient en chantant à un
petit rouet; elles avaient toutes la bouche de travers. Elles lui
demandèrent pourquoi elle avait tant de chagrin, elle leur raconta
qu'elle ne savait pas filer du tout. Elle lui dirent de se consoler,
de les inviter à dîner le jour où son mari viendrait. À la fin du
repas, le mari leur demanda pourquoi elles avaient toutes la bouche
de travers:--Oh! répondit l'une d'elles, c'est parce que nous ne
cessons de filer, filer, filer et de passer les fils dans notre
bouche pour les mouiller.--Ah! vraiment, s'écria le mari, jetez au
feu tous les rouets de la maison; je ne me soucie pas que ma femme
abîme sa jolie figure en filant, filant, filant.

[Illustration: Le lutin Rumpelstiltzkin et la fille du meunier
(gravure de H. J. Ford dans Lang, _The blue fairy book_).]

En Irlande, ce sont les pieds de la vieille fileuse qui, à force de
presser la roue du rouet, sont devenus énormes.

La forme la plus complète de ce type se trouve dans le conte
allemand des _Trois Fileuses_. Une jeune fille ne voulait pas filer;
un jour, sa mère perdit tellement patience qu'elle alla jusqu'à lui
donner des coups et la fille se mit à pleurer tout haut. Justement
la reine passait par là, elle demanda pourquoi elle frappait sa
fille si rudement. La femme a honte de révéler la paresse de sa
fille, et elle répond que celle-ci veut toujours filer et quelle est
trop pauvre pour suffire à lui fournir du lin. La reine dit: «Rien
ne me plaît plus que la quenouille, le bruit du rouet me charme;
laissez votre fille venir dans mon palais, elle y filera tant
qu'elle voudra». La reine la conduit dans trois chambres, qui
étaient remplies de lin depuis le haut jusqu'en bas, et elle lui dit
que quand elle l'aura tout filé, elle lui fera épouser son fils
aîné. Au bout de trois jours, la fille n'avait pas encore commencé;
elle était désolée, et elle se mit à la fenêtre; elle vit venir
trois femmes dont la première avait un grand pied plat, la seconde
une lèvre inférieure si longue et si tombante qu'elle dépassait le
menton, et la troisième un pouce large et aplati. «Si tu nous
promets, lui dirent-elles, de nous inviter à ta noce, de nous nommer
tes cousines sans rougir de nous, et de nous faire asseoir à ta
table, nous allons te filer tout ton lin, et ce sera bientôt fini».
La jeune fille y consentit et les introduisit dans la première
chambre, où elles se mirent à l'ouvrage. La première filait l'étoupe
et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil, la
troisième le tordait et l'appuyait sur la table avec son pouce, et,
à chaque coup de pouce qu'elle donnait, il y avait par terre un
écheveau du lin le plus fin. L'ouvrage fut bientôt terminé, et les
trois femmes s'en allèrent en disant à la jeune fille: «N'oublie pas
ta promesse, tu t'en trouveras bien». Le jour du mariage fixé, la
jeune fille demanda à son fiancé la permission d'inviter à la noce
ses trois cousines. Celles-ci arrivèrent en équipage magnifique, et
la mariée leur dit: «Chères cousines, soyez les bienvenues».--«Oh!
lui dit le prince, tu as là des parentes bien laides». Puis
s'adressant à celle qui avait le pied plat, il lui dit: «D'où vous
vient ce large pied»?--«D'avoir fait tourner le rouet,
répondit-elle, d'avoir fait tourner le rouet». À la seconde: «D'où
vous vient cette lèvre pendante»?--«D'avoir mouillé le fil, d'avoir
mouillé le fil». Et à la troisième: «D'où vous vient ce large
pouce»?--«D'avoir tordu le fil, d'avoir tordu le fil». Le prince
déclara que dorénavant sa jolie épousée ne toucherait plus à un fil.

Dans une légende anglaise versifiée, une vieille femme qui filait le
soir au coin de sa cheminée s'ennuie d'être seule, et désire une
compagnie: il tombe deux grands pieds qui viennent se placer devant
le foyer. Elle continue tout en filant à désirer de la compagnie; il
tombe successivement de petites jambes, des genoux, des cuisses, un
tronc, une tête, qui tour à tour vont se chauffer au feu et
finissent par former un corps entier.

[Illustration: L'étrange visite, dessin de D. Batten, dans Jacobs,
_English Fairy tales_. (D. Nutt, éd.)]


SOURCES

Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I. 108.--A. de Nore,
_Coutumes des provinces de France_, 98, 134, 154, 237, 278,
337.--Constantin, _Moeurs et usages de la vallée de Thones_,
11.--_Société des Antiquaires_ (1823), 360, VIII, 1re série,
283.--J. de Laporterie, _Moeurs de la Chalosse_, 6; _Une noce en
Chalosse_, 38.--Timbs, _Things not generally known_. I, 4; II.
3.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, I, 56.--Legrand d'Aussy, _Vie
privée des Français_. II. 371.--W. Gregor. _Folk-lore of Scotland_,
59.--E. Herpin. _La côte d'Emeraude_, 151.--_Galerie bretonne_, II.
61.--B. Souché. _Croyances du Poitou_, 28.--Communication de M.
Alfred Harou.--Grimm. _Teutonic mythology_ IV. 734. 993.--Stoeber,
_Sagenbuch_. 281.--_Revue des traditions populaires_, IX.
634.--Grimm, _Veillées allemandes_. I. 267, 375,
430.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, I,
132.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_.
229.--Ceresole. _Légendes de la Suisse romande_, 85, 161, 333.--A.
Harou. _Folk-Lore de Godarrille_, 69.--Léo Desaivre, _Croyances_,
etc., _du Poitou_, 7.--Moiset. _Croyances de l'Yonne_, 119.
122.--Habasque. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, II.
282.-G. Pitré. _Usi e costumi_, IV. 469.--Paul Sébillot. _Traditions
de la Haute-Bretagne_, I, 97.--De Métivier. _De l'Agriculture des
Landes_, 442.--Brunet. _Contes du Bocage_, 119.--Mme de Cerny.
_Saint-Suliac et ses légendes_. 38.--A. Meyrac, _Traditions des
Ardennes_, 196.--E. Cosquin. _Contes de Lorraine_. 1, 270.--A. Lang,
_The blue fairy book_, 96.--Paul Sébillot, _Contribution à l'étude
des contes_, 68.--Loys Brueyre. _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.
245.--Grimm. _Contes choisis_, traduction Baudry, 128.--Jacobs,
_English fairy tales_, 181.

[Illustration: La Truie qui file, ancienne enseigne de Rouen.]



LES TISSERANDS


La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion à la
posture de ces artisans, que leur métier oblige à être toujours
assis; à Rennes, on les appelait autrefois «culs branoux»
(malpropres), sobriquet qui rappelle celui de «culs gras», que
portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Côte-d'Or), village où
l'on tissait des draps au siècle dernier; à Troyes, ce sont des
«culs brassés» (secoués), en Haute-Bretagne, des «culs de châ»; le
châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour
faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donné lieu à
ce dicton ironique:

    Sans le pot à colle
    Le tessier serait noble.

Les tisserands de Rouen étaient surnommés «cacheux de navette»
(chasseurs de navette).

Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appelé «Fil
court». Le terme argotique «batousier» fait allusion au battement du
métier.

Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre en oeuvre des
matières premières qui leur appartenaient, étaient souvent chargés
de transformer en tissu de toile le fil qu'on leur apportait: comme
le contrôle était difficile, on les accusait de ne pas tout
employer, et de se réserver quelques écheveaux pour leur usage
personnel. C'est pour cela que les dictons populaires les
associaient aux métiers les plus mal famés au point de vue de la
probité:--_Cènt môounié, cènt teisséran et cènt tayur soun tré cènt
voulur._--Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont
trois cents voleurs, dit un proverbe de Vaucluse, qui a son
parallèle en Béarn, en plusieurs provinces de France, et dans un
grand nombre d'autres pays de l'Europe.

Le proverbe écossais qui suit a également de nombreuses
variantes:--_Put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in a
pock, take out one and he will be a thief._--Mettez un meunier, un
tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un: ce sera sûrement
un voleur (p. 5). Un autre dicton écossais assure que jamais le
tisserand n'a été, depuis que le monde est monde, loyal dans son
métier.

--_Ar guiader a laer neud_, le tisserand vole du fil, assure un
proverbe breton; à Saint-Brieuc, on dit:

    --Tisserand voleur, garde la moitié de la toile.

En Écosse, on réédite à propos du tisserand la plaisanterie de
l'habit du meunier, si connue en France:

    _--As wight as a wabster doublet,_
    _That ilka day taks a thief by the neck._

    Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand,--Qui tous les
    jours prend le cou d'un voleur.

La chanson gasconne des _Bruits des métiers_ prétend que cet ouvrier
est peu scrupuleux:

    _Quant lou tichnnè ba teche,_
    _Zigo zag, dab la naueto,_
    _Dou bèt hiu, dou fin hiu,_
    _Quauque goumichèt praquiu._

    Quand le tisserand va tisser,--Zig zag avec la navette,--Du
    beau fil, du fin fil,--Quelque peloton par ici.

Lorsque, d'après la légende Ukrainienne, la Vierge descendit aux
enfers, elle vit des hommes attachés aux poteaux avec les liens
flamboyants; les diables leur déchiraient la bouche et y fourraient
des pelotes, tandis que des fils sortaient de leurs yeux, et que
leurs vêtements étaient en feu. Elle demanda à saint Michel: Quels
péchés ont commis ces gens-là? Et saint Michel répondit: Ce sont les
tisserands malfaiteurs; ils ont volé les toiles et la filature
d'autrui; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.

Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en
faut sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont
qu'une moitié d'homme: _Un teisseran es un miech-om_, et l'on
injurie un pleutre en lui disant: _Seis pas un om, seis un
teisseran_. Ces deux dictons viennent sans doute de ce que le métier
est parfois exercé par des boiteux. Un autre proverbe les associe
aux chasseurs et aux pêcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur
vie:

    _Sèt cassaire,_
    _Sèt pescaire,_
    _Sèt teisseran,_
    _Soun vin-t-un pouris artisan._

En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvreté:

    _Taot cè grelu de tisseran,_
    _Don le fin pu riche n'é ran._

Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction, met en
scène des tisserands qui ne roulent pas sur l'or:

    Quatre petits tisserands s'en allèrent au marché.--Et le
    beurre coûtait si cher!--Ils n'avaient pas le sou en
    poche.--Et ils achetèrent une livre à quatre.--Schietspoele
    (navette), sjerrebekke, spoelza!--Djikke djakke,
    kerrokoltjes, klits klets.

    Et quand ils eurent acheté ce petit beurre.--Ils n'avaient
    pas encore de plats.--Ils prièrent la petite femme de
    partager leur petit beurre.

    --Je ferai cela volontiers.--Oui, comme une honnête
    femme.--Mais je sais bien ce que sont les petits
    tisserands.--Et les petits tisserands ne sont pas des
    seigneurs.

    Comment les petits tisserands seraient-ils des
    seigneurs?--Ils n'ont ni terres ni maisons!--Et une souris
    s'introduit-elle dans leur garde-manger.--Elle y doit
    mourir de faim.

    Et quand cette petite bête est morte alors--Où
    l'enterrent-ils?--Sous le métier des petits tisserands.--Et
    la petite tombe portera de petites roses.

[Illustration: Les trois voleurs sortant du sac. _Illustres
proverbes_ de Lagniet (1637).]

Dans les _Derniers Bretons_, Souvestre a décrit, avec la pointe
d'exagération romantique qui lui est habituelle, la vie misérable
des ouvriers de la toile au moment où le machinisme leur fit
concurrence: «Parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est
point dont les misères puissent être comparées à celles des
tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois une grande
importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs
millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traités
de commerce ont ruiné à jamais cette industrie. Les fortunes
considérables amassées par les anciens fabricants se sont
dispersées, et aujourd'hui les tisserands sont descendus à un degré
d'indigence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible idée.
Cependant cette industrie s'est conservée dans les familles; une
sorte de préjugé superstitieux défend de l'abandonner. Des communes
entières, livrées exclusivement à la fabrication des toiles,
languissent dans une pauvreté toujours croissante, sans vouloir y
renoncer. Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes
du tisserand de l'Armorique. Assis devant le même métier,
bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres, il fait courir
de la même manière, dans la trame, la navette grossière qu'il a
taillée lui-même avec son couteau, tandis que, près de lui, sa femme
prépare le fil sur le vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est
avec ces moyens imparfaits, avec tous les désavantages de
l'isolement et de la misère, qu'il continue à lutter contre les
machines perfectionnées, la division de la main-d'oeuvre et les
vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le prix des toiles
s'abaisse de plus en plus depuis trente ans, il s'obstine et reste
immobile à sa place comme une statue vivante du passé. Ou croirait
qu'un charme fatal le lie indissolublement à son métier, que le
bruit monotone du dévidoir a pour lui un langage secret qui
l'appelle et l'attire. Parlez-lui de quitter cette industrie à
l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule et qu'il laisse
stérile, il secouera sa tête chevelue avec un triste sourire, et il
vous répondra: «Dans notre famille, nous avons toujours été
fabricants de toile.» Montrez-lui sa misère, ses enfants courant
dans le village avec une simple chemise pour vêtement, il ajoutera,
avec une indicible expression d'espérance: «Dans notre famille, nous
avons été riches autrefois.» Cependant il ne vous a pas tout dit.
Cet homme a une idée fixe qui le soutient. Il a fait un rêve dont il
attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie. La
nuit, quand ses yeux se sont fermés, il parle à sa chimère, il
l'écoute, il la voit. Il compte tout bas les pièces de toile qui lui
sont commandées, le nombre de louis d'or qu'on lui donnera chez les
négociants de Morlaix; il croit entendre vaguement le bruit des
quatre métiers abandonnés qui obstruent sa maison. Il croit y voir,
comme au temps de ses pères, quatre ouvriers travaillant sous ses
ordres, pour les galiotes de Lisbonne et de Cadix. Alors épanoui
d'une orgueilleuse joie, il pense à ce qu'il fera de ces profits. Il
s'endort dans son enivrement et le lendemain, le froid et la faim le
réveillent comme de coutume, au soleil naissant, et il reprend les
travaux et les cruelles réalités de chaque jour.»

Le tisserand dont parle Souvestre était celui qui habitait le pays
bretonnant ou sa lisière; c'était un petit patron ou un ouvrier qui
travaillait pour des maîtres; c'était lui qui confectionnait les
toiles de Bretagne, dont le commerce était si grand jadis. Cette
industrie n'a pas résisté à la concurrence des machines, et elle est
en train du disparaître. On ne voit plus guère, comme autrefois,
arriver au printemps les pittoresques marchandes qui venaient de
Quintin ou d'Uzel, deux par deux, et parcouraient la Haute-Bretagne,
offrant dans les villages et dans les châteaux leur fine toile
tissée au métier, qu'elles vendaient à l'aune.

Il est un autre tisserand qui a mieux résisté, parce qu'il n'est pas
en concurrence avec les grandes fabriques, c'est celui qui travaille
pour les paysans et met en oeuvre le fil ou la laine filés par les
ménagères. Le «tessier» existait autrefois dans presque tous les
villages de la Haute-Bretagne, et on rencontre encore ses congénères
un peu partout en pays bretonnant. Il tissait sur un rustique métier
de bois les cotillons des femmes, les culottes des paysans et aussi
leurs toiles grossières.

Aux environs de Condé, de Flers et de la Ferté-Macé, les fabricants
de lingettes, basins et autres tissus, n'habitaient pas tous
autrefois les bourgs ou la ville comme aujourd'hui: l'ouvrier avait
sa chaumière et son courtil, et si modeste que fût sa demeure, il
avait un foyer, de l'air et du soleil. Les travaux agricoles ne lui
étaient pas d'ailleurs complètement étrangers, et, au temps de la
récolte, il venait en aide à ses voisins. Souvent même les travaux
industriels n'occupaient qu'une partie de la famille, et les femmes
tissaient pendant que les hommes travaillaient au dehors. Dans
d'autres ménages plus humbles, le travail du métier alternait entre
le mari et la femme, tour à tour occupés à faire courir la navette
ou à soigner la vache, à la garder le long des chemins herbus, à
cultiver le jardinet ou bien encore à faire une journée chez quelque
voisin.

On a recueilli dans l'est de la France et en Haute-Bretagne des
chansons qui accusent les tisserands de ne commencer à travailler
que le vendredi; le refrain de la ronde des tisseurs, très populaire
dans les Ardennes, est:

    Roulons-ci, roulons-là, roulons la navette
    Et le bon temps reviendra.

La chanson qui suit et dont l'air est assez joli, m'a été chantée
aux environs de Loudéac:

[Illustration]

    Bien rythmé

    Les tessiers sont pir' que des évêques.
    Les tessiers sont pir' que des évêques.
    Car du lundi ils en font une fête.
    Branlons la navette.
    Oh! gai; lan la.
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Les tessiers sont pires que des évêques. (_bis_)
    Car du lundi, ils en font une fête,
    Branlons la navette,
    O gai, lon la, etc.,
    Branlons la navette,
    Le beau temps reviendra.

    Car du lundi, ils en font une fête (_bis_)
    Et le mardi, ils vont voir les fillettes,

    Et le mardi, ils vont voir les fillettes. (_bis_)
    Le mercredi, ils graissent des galettes,

    Le mercredi, ils graissent des galettes, (_bis_)
    Le jehueudi (jeudi) iz ont mal à la tête,

    Le jehueudi iz ont mal à la tête, (_bis_)
    Le vendredi, ils branlent la navette,

    Le vendredi, ils branlent la navette, (_bis_)
    Le samedi la toile o n'est point faite.

    --Allés à Loudia (Loudéac), compagnon que vous êtes, (_bis_)
    --Allez-y va vous qui êtes le maît'e.

En Ille-et-Vilaine, les filles de laboureurs ont de la répugnance à
épouser des tisserands; ce préjugé est moins répandu dans les
Côtes-du-Nord. Un dicton russe semble indiquer qu'ils ne se marient
pas facilement avec des personnes de métiers honorés: «Tu es
tisserand, brouilleur de fil, et moi je suis fille de tonnelier,
nous ne sommes pas égaux.»

En Flandre et en Hollande, les proverbes reflètent l'orgueil des
anciens métiers de tisserands, si florissants jadis dans ces pays:

    --_De wever en de winter kunnen het niet verkerren._--Le
    tisserand et l'hiver ne peuvent mal faire.

Autrefois le tisserand était un homme important qui inspirait une
crainte respectueuse et qui, de même que l'hiver, pouvait avoir ses
lubies. Tous deux tranchaient du maître, et on devait s'accommoder
selon leurs caprices.

    --_De wevers spannen de kroon._--Les tisserands l'emportent
    sur les autres.

    _Een handwerk heeft een gouden bodem, zei de wever, en hij
    zat op een hekel._--Un métier a un fond d'or, dit le
    tisserand, et il était assis sur un séran.

    --_Hij is goed voor wever, want hij houdt van
    dwarsdrijven._--Il est bon pour le tisserand, car c'est un
    esprit chicaneur.

Le peuple a traduit à sa manière le bruit caractéristique du métier,
en Haute-Bretagne, les geais s'amusent à le contrefaire en criant:

    Tric trac de olu,
    Tric trac de olu.

En Basse-Bretagne on dit:

    _--Ar guinder en he stern,_
    _E-giz ann diaoul en ifern,_
    _Oc'h ober tik-tak, tik-tak,_
    _Hag o tenna hag o lakat._

    Le tisserand à son métier,--Comme le diable en enfer se
    démène,--Avec son tic tac, tic tac.--Quand navette il tire
    et repousse.

À Saint-Dié (Vosges), les métiers disent:

    Queterlic queterlac, queterlic, queterlac. etc.

Dans le Loiret, les mères, asseyant sur leurs genoux les tout petits
enfants, et les retirant et les repoussant de leur sein comme un
tisserand fait de sa navette, chantent:

    Saint Michel,
    Qui fait de la toile,
    Saint Nicolas,
    Qui fait des draps;
    Au prix qu'il tire,
    Son lit déchire,
    Cric, crac.

À ce dernier mot, elles les font pencher en bas, comme pour les
faire tomber, imitant ainsi la rupture du lien qui les tenait.

En Béarn, on dit aux petits enfants, en leur tirant les pieds:

    _Tynneréte hé bon drap_
    _Ouéy ourdit douma coupat,_
    _Tric-trac._

    Tisserand fait bon drap,--Aujourd'hui tissé, demain
    déchiré.--Tric-trac.

De même que celui de beaucoup d'artisans sédentaires, l'atelier du
tisserand était un lieu de réunion; il était autrefois, dit Monteil,
le rendez-vous de la jeunesse des deux sexes. Il est vraisemblable
qu'il s'y racontait des légendes: en Berry, le tissier et le
chanvreur étaient au premier rang de ceux qui avaient conservé les
contes et les récits d'apparitions.

On disait jadis d'un bavard: la langue lui va comme la navette d'un
tisserand.

Dans les villes, les métiers de tisserands étaient souvent placés
dans les cuves: c'était l'habitude, dès le XVIe siècle, dans les
pays du Nord, et le graveur Jost Amman, qui avait soin de relever
les détails caractéristiques des boutiques ou des ateliers, a placé
son tisserand dans une sorte de sous-sol assez spacieux, éclairé par
une espèce de soupirail (p. 13). Celui-ci était garni de vitres.
Mais il n'en était pas toujours ainsi: à Troyes et ailleurs, les
tisserands qui travaillaient dans les caves de leurs maisons,
étaient éclairés par une fenêtre à la hauteur du trottoir; les
carreaux, au lieu d'être de verre, étaient en papier huilé. Une
facétie légendaire parmi les gamins consistait à passer la tête à
travers les carreaux de papier et à demander l'heure au tisserand.
Celui-ci, furieux, se hâtait de remonter pour courir après le
délinquant, qui s'esquivait au plus vite. Cette mauvaise farce était
vraisemblablement en usage dans toutes les villes où il y avait des
tisserands; à Dinan, au commencement de ce siècle, les écoliers
s'amusaient aussi à leur crier: Quelle heure est-il? ce qui leur
était tout particulièrement désagréable.

En Picardie, les enfants se rendaient le soir, à pas de loup, près
de la fenêtre, mouillaient le papier huilé avec de la salive, puis
se sauvaient sans faire de bruit; l'un d'eux, armé d'un éclichoir,
sorte de petite seringue en sureau, qu'il avait rempli d'un liquide
plus ou moins propre, lançait le contenu sur la tête de l'homme
occupé au métier ou lui éteignait sa lampe.

Dans la Flandre occidentale, quand le tissage d'une pièce de toile
est fini, on la coupe en fil de pennes. Or, il est d'usage que les
enfants de la maison tiennent une assiette sous le fil de pennes
quand celui-ci est coupé, afin, comme on dit, de recueillir le sang
de cette pièce de toile; le tisserand, pendant qu'il la coupe,
laisse tomber de sa main quelques pièces de monnaie dans l'assiette
et les enfants croient que cette monnaie sort de la toile elle-même
et en forme le sang.

En Norvège, quand on ôte le tissu de dessus le métier, personne ne
doit entrer dans la chambre ni en sortir, sous peine d'être exposé à
une attaque d'apoplexie. La porte est alors fermée et gardée par
quelqu'un. Celui qui coupe le tissu déjà prêt doit mettre sur les
ciseaux des charbons ardents, sortir de la chambre et les éteindre
dans la cour.

De même que plusieurs autres gens de métiers, les tisserands
touchaient parfois à la médecine et à la sorcellerie. Dans le Perche
et dans le Maine, ils se mêlaient du rhabillage des blessés. Amélie
Bosquet raconte qu'un ouvrier tisserand, qui s'était rendu à Rouen
pour y livrer son ouvrage, rencontra sur la route, à son retour, un
de ses camarades qui lui demanda de venir l'aider à monter une
chaîne qu'il se proposait de mettre ce jour-là sur le métier.
L'homme lui refusa ce service, parce qu'il avait à faire le même
travail pour son propre compte. «Eh bien! dit le camarade, nous n'en
serons pas moins bons amis; entre à la maison pour te rafraîchir
avec un verre de cidre.» Cette proposition fut acceptée, et quand le
villageois reprit sa route, il se sentit tourmenté d'un malaise, qui
dégénéra en maladie grave, que l'on attribua à un sort jeté. On fit
venir le sorcier, qui montra au malade dans un miroir la figure de
celui qui l'avait ensorcelé: c'était l'autre tisserand.

Au temps des corporations, le métier avait quelques usages
particuliers. Si l'apprenti mourait pendant l'apprentissage, sa
bière, comme celle d'un fils de maître, était illuminée de quatre
beaux cierges. À Issoudun, nul ne pouvait être reçu maître dans la
corporation s'il n'était de bonne vie, marié ou dans l'intention de
se marier. Aux noces de chaque confrère, il devait être donné à
chaque tisserand douze deniers; mais il était obligé à accompagner
le nouveau marié l'espace d'une lieue. Le lendemain de la Fête-Dieu,
il y avait un repas que devait payer celui qui y assistait, qu'il
mangeât ou non. La première fois qu'un tisserand était convaincu de
vol, il ne pouvait exercer d'un an le métier, et il le perdait à la
seconde.

Les compagnons tisserands ne datent que de 1778: un menuisier,
traître à sa société, leur vendit à cette époque le secret du
Devoir.

À Bruges, les wollewevers ou tisserands en laine avaient autrefois
coutume, le jour de la fête de leur patron saint Jacques, de
dépenser dix schellings en donnant à manger aux pauvres.

[Illustration: Atelier de tisserand, d'après Jost Amman (XVIe
siècle).]

On raconte dans le Limbourg hollandais la légende suivante, qui est
plus à la louange des forgerons qu'à celle des tisserands: À
Stevensweert et dans les environs, les forgerons et les maréchaux
ferrants ne travaillent pas le Vendredi saint; voici l'origine de
cet usage: Quand le Christ devait être crucifié, il ne se trouva
dans tout Jérusalem aucun forgeron qui consentit à faire les clous
nécessaires. Aujourd'hui encore, après tant de siècles, les
forgerons, en chômant ce jour-là, veulent montrer qu'ils donnent
leur approbation à ce refus. La tradition rapporte en outre que, les
clous faisant défaut, un tisserand les retira de son métier, et avec
ces clous obtus on crucifia le Christ. Plus tard le diable, croyant
que l'action du tisserand lui donnait le droit de prendre son âme,
voulut l'arracher de son métier pour le mener, tout vivant, aux
enfers. Mais, comme le tisserand résista, il s'ensuivit une lutte
très vive, pendant laquelle le diable s'embarrassa dans les fils du
métier. Alors Satan reçut une raclée si formidable qu'aussitôt
dégagé, il chercha son salut dans la fuite, hurlant de douleur.
Aujourd'hui encore, quand un esprit des enfers voit un métier de
tisserand, il prend de la poudre d'escampette. C'est aussi la raison
pour laquelle un tisserand n'est jamais sujet aux tentations.

Les tisserands figurent dans un certain nombre de contes populaires;
dans deux récits de pays très éloignés, ils sont les héros
d'aventures qui, ailleurs, sont attribuées à des tailleurs ou à des
cordonniers. Un petit tisserand du pays de Cachemire, un jour qu'il
était à tisser, tue avec sa navette un moustique qui s'était posé
sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, il déclare à ses
voisins qu'il faut désormais qu'on le respecte, il bat sa femme qui
le traite d'imbécile, et part en campagne avec sa navette et une
grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où il y a un éléphant
terrible. Il dit au roi qu'il va combattre la bête; mais, dès qu'il
voit l'éléphant, il s'enfuit, jetant sa miche de pain et sa navette.
La femme du petit tisserand, pour se défaire de lui, avait
empoisonné le pain et y avait aussi mêlé des aromates. L'éléphant
l'avale, sans ralentir sa course, et, en faisant un circuit, le
petit tisserand se trouve face à face avec l'éléphant: juste à ce
moment le poison fait son effet et l'éléphant tombe raide mort.
Chacun est émerveillé de la force du petit tisserand.

On retrouve une donnée analogue en Irlande: Un petit tisserand tue
un jour d'un coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Il
se fait peindre un bouclier avec cette inscription: «Je suis celui
qui en tue cent.» Le roi de Dublin le prend à son service pour
débarrasser le pays d'un dragon; à la vue du monstre, le petit
tisserand grimpe sur un arbre, le dragon s'endort; le tisserand, qui
veut profiter de son sommeil pour s'enfuir, tombe à califourchon sur
le dragon et le saisit par les oreilles; le dragon furieux prend son
vol et arrive à toute vitesse dans la cour du palais, où il se brise
la tête contre un mur.

Le tisserand est l'un des personnages populaires des contes de
l'Inde, et il y joue, comme dans celui dont nous avons donné
ci-dessus le résumé, un rôle assez analogue à celui du cordonnier et
du tailleur des récits européens: il est à la fois rusé et chanceux.
Dans le _Pantchatantra_, un tisserand devint un jour amoureux d'une
belle princesse; le charron, son ami, lui construisit un
oiseau-garuda, imité de celui de Vishnou. Grâce à lui, le tisserand
s'éleva dans les airs et s'introduisit dans la chambre de la
princesse, qui, le voyant revêtu des attributs du dieu, lui fit bon
accueil, et chaque nuit il retournait auprès d'elle.

Le roi et la reine, en ayant été instruits, en furent d'abord
indignés; mais la princesse leur ayant dit qu'elle était courtisée
par Vishnou lui-même, ils en furent remplis de joie. Alors le roi,
se croyant protégé par son tout-puissant gendre, attaqua les rois
des États voisins, mais il fut battu dans plusieurs rencontres et
tout son pays, la capitale seule exceptée, tomba entre les mains de
l'ennemi. À la prière de la reine, la princesse implora alors le
secours de son amant. Celui-ci ordonna que les assiégés fissent une
sortie le lendemain, et, pendant l'attaque, il devait se montrer
dans les airs, sous la figure de Vishnou, monté sur son
oiseau-garuda.--Sur ces entrefaites, le divin Vishnou, ne voulant
pas que, par la défaite du tisserand, on pût croire à sa propre
défaite, entra dans le corps du tisserand, et toute l'armée ennemie
fut anéantie.

Le faux Vishnou, descendu alors sur terre, fut reconnu par le roi et
ses ministres, et il raconta ses aventures. Il put épouser la
princesse, et on lui confia l'administration d'une province du pays.

Le même recueil rapporte une aventure qui arriva à un autre
tisserand, mais qui eut pour lui des suites moins heureuses. Tout le
bois de son métier ayant été brisé par accident, il sortit avec sa
cognée pour aller abattre un arbre, et voyant un large _sissou_ au
bord de la mer, il se mit en devoir de l'abattre. Mais un génie qui
y habitait s'écria: «Cet arbre est ma demeure: demande-moi toute
autre chose que cet arbre et ton souhait sera accompli!» Le
tisserand convint de retourner chez lui pour consulter sa femme et
un ami, et de revenir quand il aurait pris une détermination. Le
tisserand de retour au logis, y trouva son ami intime, le barbier du
village, auquel il demanda son avis. «Demande à être roi, je serai
ton premier ministre et nous mènerons bonne et joyeuse vie.» Le
tisserand approuva le conseil du barbier, mais voulut, malgré lui,
aller consulter sa femme. Celle-ci lui dit que la royauté est un
fardeau pénible, et qu'elle lui conseille de se contenter de sa
position et de chercher seulement les moyens de gagner sa vie plus
facilement. «Demandez, dit-elle, une seconde paire de bras et une
autre tête: par ce moyen vous pourrez travailler à deux métiers en
même temps, et le profit que vous retirerez de ce second métier sera
très suffisant pour vous donner quelque importance dans votre
classe, attendu que le premier suffisait à nos besoins.» Le mari
retourna à l'arbre et demanda au génie de lui donner une seconde
paire de bras et une autre tête. Ce voeu n'était pas plutôt formé
qu'il fut exaucé et notre homme retourna vers sa demeure. Mais il
n'eût pas longtemps à se féliciter de l'accomplissement de son
souhait, car pendant qu'il traversait le village les gens du pays
qui l'aperçurent se mirent tous à crier: «Au lutin!» et tombant sur
lui à coups de bâton, de massues et de pierres, ils le laissèrent
mort sur la place.

[Illustration: Les Vierges sages, gravure de Crispin de Passe (XVIe
siècle).]

Dans un conte mongol, un pauvre tisserand de l'Inde se présente
devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, par
plaisanterie, dit à la princesse de l'épouser. Celle-ci déclare
qu'elle ne se mariera qu'à un homme qui sache faire des bottes avec
de la soie. Des bottes du tisserand, à la surprise de tout le monde,
on tire de la soie. Pour se débarrasser de lui, on l'envoie contre
un prince qui venait pour ravager le royaume. Le tisserand est
emporté par son cheval dans un bois, s'accroche à un arbre qu'il
déracine, et massacre les ennemis. Après d'autres épreuves, il
épouse la princesse.

Chez les musulmans de l'est de l'Inde, un tisserand devient par ruse
le mari d'une princesse; quelque temps après le mariage, elle
témoigne le désir de voir, du haut de son balcon, jouer à un jeu qui
consiste à simuler un échiquier, où les pièces sont des hommes qui
se déplacent suivant l'ordre qu'on leur donne. Le tisserand, qui
n'avait jamais vu ce jeu, s'écria: «Sotte femme, au lieu de ce jeu,
je préférerais tisser du ruban.» La princesse, à partir de ce
moment, refusa de voir son mari, qui finit par retourner à son
ancien métier.

Les contes parlent aussi d'êtres surnaturels qui viennent tisser de
la toile: en Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée, qui étaient aussi
habiles en chaque métier que les meilleurs ouvriers, entrent chez un
tisserand et s'amusent à achever une pièce de toile, puis elles
défont leur ouvrage, parce que la fée, leur supérieure, y découvre
un petit défaut. Elles viennent plusieurs nuits, et chaque fois la
même chose arrive. Le tisserand ayant terminé sa tâche, met une
autre pièce sur le métier, et lorsque la nuit suivante les Margot
l'ont achevée et qu'elles demandent si elle est bien, le tisserand
dit oui, en contrefaisant la voix de la fée, et celles-ci la lui
laissent achevée.

En Normandie, un diable ou lutin entreprend de faire la toile d'une
vieille femme, à la condition qu'elle lui dira son nom. Un soir
qu'elle ramassait des bûchettes dans le bois, elle entend comme le
bruit d'un toilier qui faisait taquer son métier en criant:

    Cllin, cllas, cllin, cllas!
    La bonne femme qui est là-bas,
    Si o savait que j'eusse nom Rindon,
    O (Elle) n'serait pas si gênée.

Quand le lutin vient rapporter sa toile, elle lui dit son nom et
elle peut la garder. En Haute-Bretagne, ce conte est aussi
populaire, à la différence que le petit bonhomme s'appelle Grignon
et qu'il tisse dans un trou de taupe.

En Picardie, c'est le diable lui-même, sous la forme d'un nain
habillé de vert, qui vient au secours d'un tisserand embarrassé, et
commande que sa toile soit achevée en un instant; si, au bout de
trois jours, il n'a pas su lui dire son nom, il viendra prendre son
âme; la marraine du tisserand, qui était fée, lui dit d'aller se
cacher dans le bois et d'écouter. Il entend un grand diable qui se
balance en disant:

    Dick et Don,
    C'est mon nom.

Dans un conte irlandais, une veuve avait fait accroire au fils du
roi que sa fille filait trois livres de lin le premier jour, les
tissait le second et le troisième en faisait des chemises; le prince
l'emmène chez lui, en disant que si elle est aussi habile qu'on le
dit, il l'épousera: le premier jour, à l'aide d'une petite vieille
aux pieds énormes, elle accomplit sa tâche; quand il s'agit de
tisser, elle ne sait que faire et se désole, quand paraît une petite
vieille toute déhanchée qui lui promet de tisser pendant son sommeil
les trois livres de lin, à la condition qu'elle sera invitée au
mariage. Le jour des noces, la vieille Cronmanmor arrive et la reine
lui demande pourquoi elle était ainsi déhanchée: «C'est, répondit la
vieille, parce que je reste toujours assise à mon métier.» Le prince
dit que, désormais sa femme n'y restera pas une seule heure.

Grimm a recueilli un récit dans lequel un fils de roi est parti pour
chercher une femme qui serait à la fois la plus pauvre et la plus
riche. Il vient à passer devant une chaumière où une fille filait:
celle-ci, auquel le prince a plu, se rappelle un vieux refrain
qu'elle avait entendu dire à sa vieille marraine:

    Cours, fuseau, et que rien ne t'arrête,
    Conduis ici mon bien-aimé.

Le fuseau s'élance et court à travers champs, laissant derrière lui
un fil d'or; il va jusqu'au prince, qui retourne sur ses pas. La
jeune fille, n'ayant plus de fuseau, avait pris sa navette et
travaillait en chantant:

    Cours après lui, ma chère navette,
    Ramène-moi mon fiancé.

La navette s'échappe de ses mains, et, à partir du seuil, se met à
tisser un tapis, plus beau que tout ce qu'on avait jamais vu.
L'aiguille de la jeune fille s'échappe également de ses doigts quand
elle a chanté:

    Il va venir, chère aiguillette,
    Que tout ici soit préparé.

La table et les chaises se couvrent de tapis verts, les chaises
s'habillent de velours et les murs d'une tenture de soie. Quand le
prince arrive, il voit au milieu de cette belle chambre la jeune
fille, toujours vêtue de ses pauvres habits, et il s'écrie: «Viens,
tu es bien la plus pauvre et la plus riche; viens, tu seras ma
femme!»

Il y avait en Gascogne un tisserand, fainéant comme un chien; jamais
on n'entendait le bruit de son métier; pourtant il n'avait pas son
pareil pour tisser et pour remettre, au jour marqué, autant de fine
et bonne toile qu'on lui en avait commandé. Sa femme elle-même ne
savait comment cela pouvait se faire, même au bout de sept ans de
mariage. Un jour elle le voit cacher quelque chose au pied d'un
arbre; c'était une noix, grosse comme un oeuf de dinde, d'où l'on
entendait crier: «Ouvre la noix! où est l'ouvrage?» Il en sort
treize mouches; c'étaient elles qui faisaient la toile du tisserand.

[Illustration: Tisseuse, d'après Holbein, dans l'_Éloge de la
folie_, d'Érasme. L'encadrement, plus moderne, est fait à l'aide
d'une gravure allemande du siècle dernier.]

Dans un conte ardennais, dont certaines parties rappellent la _Belle
et la Bête_, un marchand de toile, qui avait une fille, la plus
belle qu'on eût su voir, revenant chez lui après avoir vendu sa
provision de toile, s'égare la nuit dans une forêt, et finit par
arriver dans un château où il voit une table bien servie, mais nulle
âme vivante. Il mange, puis va se coucher dans un beau lit. Au
milieu de la nuit, une voix l'appelle. C'est celle d'un chien d'or
qui dormait sous le lit, et qui lui dit qu'il a juré que celui qui
mangerait à sa table lui donnerait sa fille ou qu'il mourrait. De
retour chez lui, il demande à sa fille si elle veut épouser le chien
d'or. Mais elle s'y refuse, et propose à la fille d'un marchand de
pelles à four d'aller à sa place; elle accepte, et est bien
accueillie par le chien d'or, jusqu'au jour où, se promenant dans la
forêt, elle s'écrie:--Oh! les beaux hêtres! si papa était là, qu'il
serait content de les voir!--Pourquoi? demande le chien d'or.--Parce
que papa est marchand de pelles à four. Le chien d'or la renvoie, et
la fille persuade à une vachère de la remplacer. La substitution est
aussi découverte par l'exclamation qu'elle pousse en voyant de
belles vaches. La fille du marchand de toiles finit par se décider à
se rendre au château. Le chien d'or la promène dans les chambres et,
quand on arrive à l'une d'elles, qui était toute remplie de belles
pièces de toile, elle s'écrie:--Si papa était là, qu'il serait aise
de les voir! Le chien est alors certain que c'est bien la fille
qu'il voulait qui est venue à son château. La métamorphose du chien
cesse quand la jeune fille a consenti à l'épouser, et il redevient
un jeune prince, beau comme le jour.



LES OUVRIÈRES EN GAZE


S'il en fallait croire Restif de la Bretonne, le seul auteur qui ait
parlé de ces ouvrières au point de vue qui nous occupe, leurs façons
formaient un contraste piquant avec la légèreté et la grâce de leur
ouvrage: elles étaient grossières et aussi mal embouchées que des
poissardes; leur moralité ne valait pas mieux que leur langage. Il
résulte, dit-il, du trop petit gain des gazières, qu'elles sont
presque toutes libertines ou sur le point de l'être, lorsqu'il se
présente un tentateur; il ne reste matériellement sages parmi elles
que les sujets d'une repoussante laideur.

Dans sa nouvelle, _La Jolie Gazière_, Restif lui-même raconte
pourtant que toutes ces ouvrières n'étaient pas aussi corrompues
qu'il le dit; et la gravure de Binet, qui l'accompagne, les montre
au contraire sous un jour favorable. La jolie gazière est
représentée «travaillant à son métier», tandis que ses compagnes
honnissent la corruptrice, qui avait voulu la séduire, en disant: On
ratisse, tisse, tisse, tisse. Toutes les ouvrières s'avancèrent et
se jetèrent sur Hélène; l'une lui enleva son battant d'oeil
qu'elle mit en pièces; l'autre lui déchira son fichu. Celle-ci coupe
le falbala de son jupon avec les forces qui leur servent à découper.
D'autres lui jetèrent au visage de l'eau sale et la barbouillèrent
de suie et de cendres.»

[Illustration: Les ouvrières en gaze, gravure de Binet.]



LES CORDIERS


Le mépris à l'égard des cordiers, si caractérisé en Bretagne, et qui
maintenant encore n'a pas tout à fait disparu, ne paraît pas avoir
existé ailleurs à un degré aussi considérable; mais en beaucoup de
pays, notamment en Flandre, les cordiers sont aussi méprisés.

Monteil, passant en revue les métiers au XVe siècle, dit que cette
profession était surtout jalousée; un courtier dit au maître cordier
de la mairie: «Votre grand-père n'était pas pauvre, votre père était
riche, vous êtes encore plus riche; je veux changer de métier, faire
le vôtre. Vous travaillez pour les hauts châteaux, où sont les puits
les plus profonds, et l'on vous paie la corde deux sous la
toise.--Oui, mais sachez qu'elles doivent être de bon chanvre qui
n'ait été mouillé, resséché, ressuyé.--Vous gagnez beaucoup avec les
cultivateurs à faire les traits de charrue.--Pas tant, ils doivent
avoir au moins douze fils...» Le débat s'étant prolongé, le maître
cordier impatienté, le termina en disant: «Nous autres cordiers,
quand nous filons une corde, nous ne savons si ce ne sera pas celle
d'un pendu; cela ne nous donne guère envie de prendre trop. Nous
sommes les plus pauvres et les plus honnêtes.»

En Bretagne, les cordiers et les écorcheurs de bêtes mortes, étaient
ce qu'on nommait autrefois les caqueux, cacous ou caquins. Ils
inspiraient un tel mépris, que le sixième des statuts publiés en
1436 par l'évêque de Tréguier, ordonna aux caqueux de se placer au
bas des églises lorsqu'ils iraient au service divin. Le duc François
II leur permit de faire le trafic du fil et du chanvre aux lieux peu
fréquentés et de prendre des fermes à bail. Ils devaient toutefois
porter une marque de de drap rouge sur leur vêtement. On poussa la
rigueur à leur égard jusqu'à leur refuser la liberté de remplir
leurs devoirs de chrétiens, jusqu'à leur interdire la sépulture, et
il fallut que des arrêts du parlement les rétablissent dans le
droit commun.

En 1681, la justice dut intervenir pour faire réinhumer un cordier
que les habitants de Saint-Caradec avaient déterré. Au mois d'avril
1700, un cordier ayant été enterré dans l'église paroissiale de
Maroué, près Lamballe, «les manants et habitants de ladite paroiesse
s'adviserent de detairer le cadavre dudit feu Sevestre et l'ont
ignominieusement exposé dans un grand chemin». Les juges de Lamballe
ayant fait inhumer de nouveau le cadavre, le 9 mai, les gens de
Maroué le déterrèrent, malgré le clergé, et l'exposèrent dans le
grand chemin; ce ne fut en décembre seulement de la même année que
le corps du pauvre cordier fut, par autorité de justice,
définitivement enterré dans l'église. En 1716, à Planguenoual, la
noblesse du pays assista à l'enterrement d'un caqueux et le fit
inhumer dans l'église; mais trois jours après il fut exhumé et porté
au cimetière des cordiers; il fallut une intervention de la justice
pour que le cacous pût être de nouveau inhumé dans l'église. Vers
1815, on enterrait encore à part les cordiers de Maroué, dans un
lieu appelé la Caquinerie.

Jadis ils vivaient à l'écart, dans des villages qu'ils étaient
presque les seuls à habiter; il y en avait qui cumulaient le métier
de cordier et celui d'équarrisseur; en ce cas, la carcasse d'une
tête de cheval se dressait à l'une des extrémités de leur cabane,
tandis qu'à l'autre pendait une touffe de chanvre.

La répulsion à l'égard des cordiers, sans être tout à fait éteinte,
a bien diminué; pourtant, aux environs de Rennes, les paysans leur
donnent, par dérision, le surnom de caquoux; leur rencontre le matin
est regardée, dans le pays bretonnant, comme d'un fâcheux augure;
dans les Côtes-du-Nord ils trouvent difficilement à épouser, même
s'ils sont riches et beaux garçons, les jeunes filles de paysans de
bonne famille. C'est ce que constate un proverbe très répandu en
Haute-Bretagne:

    Les gars de la Madeleine
    Ne se marient point sans peine.

En Haute et en Basse-Bretagne la plupart des villages qui
s'appellent la Madeleine ont été habités par des cordiers, et
presque toujours il y avait là autrefois une léproserie.

On dit par raillerie que les cordiers gagnent leur vie à reculons;
cette plaisanterie qui se trouve déjà au XVIe siècle dans les
_Adevineaux amoureux_, sous cette forme: «Quel homme esse qui gaigne
sa vie en reculons!» figure aussi dans les devinettes allemandes; on
la trouve dans l'énigme suivante:

    Image naïve du temps,
    Que rien n'arrête et ne devance,
    Bien différent des courtisans,
    C'est en reculant que j'avance.

Et Charles Poncy en a fait le refrain de sa chanson du cordier:

    Dans le métier que je professe,
    On n'avance qu'en reculant.

En Flandre, _Achteruit gaan gelijk de zeeldraaiers_, marcher à
reculons comme les cordiers, c'est faire de mauvaises affaires. On
dit aussi ironiquement: _Hij gaat vooruit gelijk de zeeldraaiers_,
il va en avant comme les cordiers, de quelqu'un qui fait tout le
contraire.

Les cordiers avaient saint Paul pour leur patron, on ne sait pas au
juste pourquoi: le marquis de Paulmy prétendait que ce saint, étant
parti pour aller combattre les chrétiens, fut contraint de retourner
sur ses pas, et que les cordiers, obligés de travailler à reculons,
l'avaient choisi pour ce motif. D'après A. Perdiguier, les cordiers
faisaient partie, dès 1407, du Compagnonnage du Devoir. Malgré cette
antiquité, ils ne paraissent pas y avoir joué un rôle particulier.

On a fait, à propos des cordiers, l'assemblage de mots suivants, qui
est une sorte de casse-tête de prononciation:

    Quand un cordier cordant
    Veut recorder sa corde.
    Pour sa corde à corder
    Trois cordons il accorde;
    Mais si l'un des cordons
    De la corde décorde,
    Le cordon décordant
    Fait décorder la corde.

[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre épreuve, cette image de Lagniet est plus
compréhensible, grâce à deux inscriptions intercalées dans la
gravure; au-dessus du cavalier est écrit: «Il fille sa corde»; sous
son pied gauche: «Les grands s'accordent»; près de celui qui tourne
la roue: «Les petits prennent la corde».]

Un pauvre cordier est le héros d'un conte très long des _Mille et
une Nuits_, dont voici le résumé: Le calife Haroun-al-Raschid ayant
remarqué dans une des promenades qu'il faisait, déguisé en marchand
étranger, un bel hôtel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit
que cette maison appartient à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal, à
cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-même
exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel
endroit la fortune l'avait favorisé, il avait acquis de grands
biens. Le calife fait venir Cogia Hassan à la cour, et lui demande
son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait à son métier
de cordier, qu'il avait appris de son père, qui l'avait appris
lui-même de son aïeul, et ce dernier de ses ancêtres. Un jour il vit
venir deux citoyens riches, très amis l'un de l'autre, qui n'eurent
pas de peine à juger de sa pauvreté en voyant son équipage et son
habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant présent d'une
bourse de deux mille pièces d'or, il ne deviendrait pas par le bon
emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa
profession. Cogia lui répond que cette somme lui permettrait
d'étendre sa fabrication et de devenir très riche. Quand, sur cette
assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il
achète du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans
son turban: mais celui-ci lui est enlevé par un milan qui disparaît
dans les airs. Six mois après, les deux amis le retrouvent, pauvre
comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui
remet encore deux cents pièces d'or, en lui recommandant de les
mettre en lieu sûr. Cogia prend encore dix pièces d'or et cache le
reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre
plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa
femme, qui ne savait rien de tout cela, échange le vase de son
contre de la terre à décrasser que vendait un marchand ambulant.
Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a raconté sa
mésaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramassé
à terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pêcheur des
environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets,
lui emprunte ce plomb en lui promettant comme récompense tout le
poisson qu'il amènera du premier jet de ses filets. Le pêcheur à ce
coup ne prend qu'un poisson, mais il était très gros. La femme, en
l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne
sachant ce que c'était, elle le donne à son petit garçon qui s'en
amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il
rend de la lumière quand la clarté de la lampe est cachée, se
disputent à qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute
et ayant éteint la lampe, il s'aperçoit que ce qu'il croyait être un
morceau de verre faisait une lumière si grande qu'ils pouvaient se
passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison
était voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait
entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La
juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de
l'acheter, parce qu'elle en a un à peu près semblable. Mais les
enfants se récrient, et la juive part. Le joaillier, sur la
description qui lui est faite, dit à sa femme d'acheter le diamant à
tout prix. Elle en propose vingt pièces d'or, puis cinquante, puis
cent; Cogia Hassan déclare qu'il veut cent mille pièces, que le juif
finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son métier, qui
n'étaient pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été; il les engage à
travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en
leur promettant de leur payer leur travail à mesure qu'ils
l'apporteraient. Il loue des magasins, établit des commis, et finit
par faire bâtir le bel hôtel qui avait attiré l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe
siècle).]


SOURCES

LES TISSERANDS.--H. Coulabin, _Dictionnaire des locutions populaires
de Rennes_.--Clément-Janin, _Sobriquets de la Côte-d'Or: Dijon_, 62;
_Châtillon_, 8.--_Revue des traditions populaires_, IV, 527; V, 279;
X, 29, 31, 99.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_,
73.--_Les Français peints par eux-mêmes_, II, 174.--Barjavel,
_Sobriquets du Vaucluse_.--Reinsberg-Düringsfeld,
_Sprichwörter_.--L.-F. Sauvé, _Lavarou Koz_.--J.-F. Bladé, _Poésies
populaires de la Gascogne_, II, 267.--Mistral, _Tresor dou
Felibrige_.--_Volkskunde_, II. 70; VIII, 36.--E. Souvestre,
_Derniers Bretons_, II, 137.--E. Herpin, _La Côte d'émeraude_, 127,
138.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I,
45.--Communication de M. T. Volkov (Russie).--Communication de M. A.
de Cock (Flandre).--Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne,
I, 130; II, 179.--E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.--Laisnel de la
Salle, Croyances du Centre, I, 161.--A. Ledieu, _Traditions de
Demain_. 33.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_, 46.--A. Bosquet, _La
Normandie romanesque_, 286.--F. Liebrecht, _Zur Volkskunde_,
315.--Monteil, l'_Industrie française_, I, 53, 257, 264.--A.
Perdiguier, _Le Livre du compagnonnage_, I,
44.--Reinsberg-Düringsfeld. _Traditions de la Belgique_, II, 53.--E.
Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 98, 100.--Paul Sébillot, _Les
Margot la-Fée_, 18.--Fleury, _Littérature orale de la Normandie_,
190.--H. Carnoy, _Littérature orale de la Picardie_, 229.--Loys
Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.--Grimm, _Contes
choisis_, trad. Baudry, 196.--J.-F. Bladé. _Contes de la Gascogne_,
II, 354.--A. Meyrac. _Traditions des Ardennes_, 471.

LES CORDIERS--Monteil, l'_Industrie française_, I, 277.--E.
Souvestre. _Derniers Bretons_, 217.--A. Corre et Paul Aubry,
_Documents de criminologie rétrospective_, 111.--Habasque, _Notions
historiques sur les Côtes-du-Nord_, I, 85.--B. Jollivet, les
_Côtes-du-Nord_, I, 65, 157, 317.--_Revue des traditions
populaires_, VIII, 302; X, 160.--Communication de M. A. de
Cock.--Tuet, _Matinées senonoises_, 510.--A. Perdiguier, _Le Livre
du compagnonnage_, II, 195.


[Illustration: Ange rallumant la lampe de sainte Gudule que le
diable avait éteinte. (Crédence de stalle de l'abbaye de Saint-Loup,
à Troyes.)]



LES TAILLEURS


Au lieu d'être, comme à présent, chargés de la fourniture de
l'étoffe et de la confection entière du vêtement, les tailleurs
d'autrefois se bornaient, le plus souvent, à tailler et à coudre des
draps qui leur étaient remis après avoir été achetés en dehors de
chez eux: c'est encore ainsi que procèdent les «couturiers» de
campagne. Les rognures appartenaient à la personne qui avait
commandé l'habillement; mais il y avait nécessairement du déchet, et
il était difficile de savoir si tout lui était rendu intégralement
ou si le tailleur n'avait pas mis de côté, pour son usage personnel,
des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de fréquentes
contestations, où les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur
remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se défendaient
de leur mieux: au XVIIe siècle, ils assuraient qu'il «ne leur étoit
pas resté d'une étoffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur
oeil», et l'on avait appelé plaisamment «l'oeil des tailleurs»
un coffre supposé dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait
aussi le nom de «rue» au coin de la boutique où s'accumulaient les
rognures diverses. «Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire,
qu'ils appellent la Ruë, où ils jettent toutes les bannières: puis
quand on s'en plaint, ils se baillent à cent mille pannerées de
diables qu'ils n'ont rien dérobé, et n'y a resté, sinon je ne sçay
quels bouts, qu'ils ont ietté dans la ruë.» On donnait encore le nom
«d'enfer», de «liette» ou de «houle» au coffre aux rognures.

Aux siècles derniers, on trouve dans les contes et dans les comédies
de fréquentes allusions à ces détournements de drap, et c'était une
sorte de lieu commun qui semblait inséparable des plaisanteries
faites sur les tailleurs. _Le Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles_ met en scène un avocat, un sergent, un tailleur et un
meunier qui avaient été en pèlerinage à
Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire bâtir une chapelle
pour la rémission de leurs péchés. Ils se les confessent l'un à
l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: «J'ay beaucop
de drap corbiné, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap à
mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car
quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours
quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrobé en mon
temps pour plus de mille escus.»

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers à la
procession, tout le monde comprenait à demi-mot, et si par hasard
quelqu'un s'était avisé de demander pourquoi ils avaient ce
privilège, on lui aurait aussitôt répliqué: «C'est parce qu'ils
portent la bannière.» Et si l'explication n'avait pas été
suffisante, on n'aurait pas manqué d'ajouter qu'on appelait ainsi la
pièce d'étoffe qu'on les accusait de dérober quand ils coupaient un
habit, parce qu'il y a dans cette pièce de quoi faire une banderole.

Dès le moyen âge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de
ses _Facéties_, le florentin Arlotto explique à son voisin le
tailleur ce que signifiait une bannière qu'il avait vue en rêve, il
s'est inspiré sans doute d'un récit qui courait parmi le peuple. De
nos jours Charles Deulin a écrit le _Drapeau des tailleurs_, qu'il a
localisé en Flandre, où peut-être il l'avait entendu raconter. Voici
le résumé de son conte qui, avec une allure plus vive, est très
voisin du récit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque,
qui était curieux comme une femme. Il était d'ailleurs fort adroit
de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut
être. Rarement Warlemaque avait coupé un habit ou une culotte sans
jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer,
un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet... Une nuit, il eut
un singulier rêve. Il rêva qu'il était devant le tribunal de Dieu.
Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avança tout tremblant. Un
ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot,
il déploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut
tous les morceaux de drap qu'il avait dérobés, et fut pris d'une
telle peur qu'il se réveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son
rêve à ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me
verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas
de crier: «Maître, rappelez-vous le drapeau!» Pendant quelque temps,
il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une
belle étoffe d'or, il ne peut s'empêcher d'en dérober un peu, en
disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or.
À partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand,
après sa mort, il se présente à la porte du Paradis, saint Pierre la
lui refuse: toutefois il finit par se laisser fléchir et permet à
Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la _Farce du Cousturier_, un gentilhomme qui veut faire faire
un costume à sa chambrière, lui dit:

    Des habitz le drap porterons,
    Et devant nous tailler ferons;
    Car cousturiers et cousturières
    Ont tousjours à faire bannières,
    Comme j'ay ouy autresfoys
    Racompter.

Cette habitude semblait si étroitement liée au métier, qu'il
paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiquât pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Périers a pour titre: _Du tailleur qui se
déroboit soi-même et du drap qu'il rendit à son compère le
chaussetier_: Un tailleur de la ville de Poitiers étoit bon ouvrier
de son métier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et
tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de
derrière en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il
n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux
bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière, qu'il ne se
pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes
couleurs. Voire même quand il falloit un habillement pour soi, il
lui étoit avis que son drap n'eût pas été bien employé s'il n'en eût
échantillonné quelque lopin et caché en la liette ou au coffre des
bannières.

En Angleterre, on connaît le «Chou du tailleur» et l'on dit en
proverbe: _Tailors like cabbage_, les tailleurs aiment le chou.
Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait
de rouler le chou, c'est-à-dire de faire un paquet de morceaux de
vêtements au lieu de se contenter de la lisière et des retailles qui
leur étaient dues.

On comprend que, en raison de ces habitudes vraies ou supposées, les
conteurs aient mis les tailleurs au nombre des gens que l'on ne voit
pas en Paradis. La Mésangère écrivait en 1821: C'est un dicton
courant dans quelques-uns de nos départements, notamment dans celui
de l'Aveyron, que saint Pierre n'a jamais voulu ouvrir la porte du
Paradis aux tailleurs.

[Illustration: Boutique de tailleur hollandais, d'après une estampe
du XVIIe siècle.]

La réputation de dérober des pièces est constatée dans un proverbe
de l'Armagnac, et implicitement dans un grand nombre de dictons qui
associent les tailleurs aux meuniers, aux tisserands, etc., tous
gens que la malice populaire représente comme peu respectueux du
bien d'autrui:

    _Taillur,_
    _Boulur,_
    _Pano pedassis,_
    _Quant a hèit la bèsto_
    _Tourno pas lou rèsto._

    Tailleur,--Voleur,--Vole des pièces,--Quand il fait la
    veste--Ne rend pas le reste.

La chanson gasconne des _Bruits de métiers_ formule la même
accusation:

    _Quand lou taillur hè uo raubo,_
    _Rigo rago, sur la taulo,_
    _Dou bèt drap, dou fin drap,_
    _Quauque retail de coustat._

    Quand le tailleur fait une robe,--Rigue rague, sur la
    table,--Du beau drap, du fin drap,--Quelque coupon de côté.

En Haute-Bretagne, on dit aux enfants des tailleurs:

    Fils du tailleur,
    Tu as bien du bonheur,
    Le dimanche après vêpres,
    Tu vas te promener
    Le chapeau sur l'oreille
    Et l'aiguille au côté.
    Tout le monde se demande:
    --Quel est donc ce petit effaré?
    --C'est le fils au larron couturier!
    Oh! que les couturiers sont braves! (bien habillés).
    Mais ce n'est pas de leur argent,
    C'est des retailles des braves gens.

Voici un autre dicton de Gascogne:

    _Sept sartès,_
    _Sept tchicanès_
    _E sept mouliès,_
    _Boutais lous en un salié,_
    _Leuatz un palancoun_
    _Begratz vint e un layroun._

    Sept tailleurs,--Sept tisserands--Et sept
    meuniers,--Mettez-les en un saloir,--Levez une
    planchette--Et vous verrez vingt et un larrons.

On lit dans le _Moyen de parvenir_, cette demande facétieuse:

    --S'il y avoit en un sac un sergent, un meunier et un
    couturier, qui sortiroit le premier?--Voire, voire, ce
    serait un larron.

Un proverbe analogue, probablement ancien, existe aussi en
Angleterre:

    _Put a miller a tailor and a weaver in a bag and skake
    them, the first that cometh out will be a thief._ Mettez un
    meunier, un tailleur et un tisserand dans un sac, et
    secouez-le, le premier qui sortira sera un voleur.

Il existe de nombreuses variantes en Béarn, en Provence, et dans la
plupart des recueils européens, du dicton limousin qui suit:

    _Sept tailleurs, sept teyssiers, sept mouleniers, coumptas
    bien, qu'aco faict vingt à un troumpeurs._

La maladresse de certains tailleurs est blasonnée dans quelques
dictons qui font allusion à des anecdotes. Les deux premiers sont
danois, le troisième anglais:

    --Cela s'élargira avec le temps, disait un tailleur qui
    avait mis les manches à l'endroit des poches.

    --Comment monsieur trouve-t-il les crochets? disait le
    tailleur qui ne savait pas faire les boutonnières.

    --_Like the tailor who sewed for nothing and found thread
    beside._

    Comme le tailleur qui ne cousait rien, et trouva le fil à
    côté.

    --_Long steek (stick), and pull hard._

    Pique longtemps et pousse fort.

Cela se dit en Écosse lorsque quelqu'un coud négligemment pour avoir
fini plus vite.

    --_Thats been sewed wi' a het needle and a burnin thread._

    Cela a été cousu avec une aiguille rougie et un fil
    brûlant.

Dit-on lorsqu'il se produit un trou après que l'on a cousu, ou
lorsqu'un bouton se découd peu de temps après avoir été cousu.

    --_The mair hast, the less speed,_
    _As the tailor said with long thread._

    Le plus fort se hâte, le moindre se dépêche, comme dit le
    tailleur en tirant son aiguille.

    --_A fop (dandy) is the tailor's best friend and is own
    foe._

    Un élégant est le meilleur ami du tailleur et son plus
    grand ennemi à lui-même.

    --Ce serait merveille que l'auteur fît quelque chose de
    bon; il ne ferait que brocher et bousiller comme un
    tailleur à la veille de Pâques. (Dicton espagnol.)

    --_Soutars and tailors works by the hour._ (Écosse.)

    Les cordonniers et les tailleurs travaillent à l'heure.

Allusion au temps qu'ils mettent à leur ouvrage.

    --_A tailor's shreds are worth the cutting._

    Les morceaux du tailleur sont égaux à ce qu'il coupe, parce
    qu'ils sont larges. (Écosse.)

    --Tailleur debout et forgeron assis ne valent pas
    grand'chose. (Danois.)

La gravure de la page suivante tirée du recueil de J. Cats (1665),
qui représente des tailleurs à l'ouvrage, sert d'illustration à un
proverbe italien en rapport avec le métier:

    --_Il serro chi no fa nodo, perde il punto._

    Celui qui ne fait pas un noeud à son aiguille perd son
    point.

Une légende du Morbihan raconte que lorsque le diable entra en
apprentissage chez un tailleur, celui-ci ne lui montra pas qu'il
fallait faire un noeud au bout du fil: c'est pourquoi le diable ne
put jamais apprendre à coudre.

    --_Its muckle gars tailors laugh but soutars grin age._

    Il faut beaucoup de choses pour faire rire les tailleurs,
    mais les cordonniers grimacent toujours.

Usité en Écosse, ce proverbe semble s'appliquer à la contenance
sérieuse que les tailleurs ont souvent lorsqu'ils sont à l'ouvrage,
et à la grimace que fait le cordonnier quand il tire fort sur son
ligneul.

[Illustration]

Des dictons constatent la sobriété ou l'avarice des tailleurs:

    Deux oeufs durs, souper de tailleur,

dit-on en Gascogne; c'est, en effet, le souper habituel que les
paysans donnent aux couturiers. Avant 1848, on disait couramment
qu'il y avait au Louvre un tableau représentant trois tailleurs
attablés devant un oeuf à la coque. Ce dire populaire, qui exprime
la pauvreté notoire de la corporation, peut être rapproché de
l'_Explication de la Misère des garçons tailleurs_, qui tend à
prouver que les tailleurs sont les seuls ouvriers buvant de l'eau,
tandis que les autres se réconfortent avec des liquides plus
généreux. Ce livret populaire donne aussi ce dicton: Quinze
tailleurs pour un sac de son.

Starveling, ou l'Affamé, est le nom d'un tailleur qui joue la
comédie avec d'autres artisans dans _Le Songe d'une nuit d'été_.
Dans la Belgique wallonne, _Fer 'n porminâde_ (promenade) _di
tailleur_, c'est ne rien dépenser pour ses menus plaisirs; aux
environs de Metz, on dit de celui qui s'amuse à faire des ricochets
dans l'eau, qu'il fait une ribote de tailleur; les ouvriers
tailleurs étant très pauvres ne pouvaient comme les autres aller
s'amuser au cabaret; et, dans toute la France, se quitter comme des
tailleurs, c'est se séparer sans boire ensemble.

Le proverbe qui assure que les cordonniers sont les plus mal
chaussés a, tout au moins à l'étranger, des parallèles qui
s'appliquent aux tailleurs. En Italie, on dit:

    --_I sartori hanno sempre gli abiti scuciti, e i calzolari
    le scarpe rotte._

    Les tailleurs ont toujours des habits décousus, et les
    cordonniers des souliers déchirés.

    --_Who goeth more tattered than the tailor's child?_

    Qui, est plus déguenillé que le fils du tailleur?

demande un vieux proverbe anglais.

L'argot et les expressions provinciales désignent les tailleurs par
des sobriquets ou par des expressions figurées, presque toujours
d'un caractère railleur.

Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des
gobe-prunes à Genève; des pique-poux à Paris; en Basse-Bretagne,
_brocher laou_, embrocheurs de poux; en Écosse, où l'on prétend
qu'ils sont infestés par la vermine, _pick the loose_, pique-poux.
Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet
de Pique-prune: «Trois tailleurs, gens peu habitués à la fatigue,
comme chacun le sait, conçurent un jour le projet ambitieux de
rouler une prune sur un toit.--Nous n'y arriverons pas sans levier,
dit le premier.--Ces outils-là sont trop lourds pour nos bras,
répondit le second.--Nous en fabriquerons avec des queues de
cerises, fit le troisième. L'avis sembla bon et fut adopté. Quand le
premier levier fut terminé, le plus hardi de la bande s'en empara et
dit à ses camarades:--Sans me flatter, je me crois de taille à faire
la besogne tout seul; écartez-vous un peu, je vous prie, de crainte
d'accident. Les deux compagnons s'éloignent et le brave se met
résolument à l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dévire,
sue, ahanne, sans arriver à changer la prune de place.--Je l'ai
pourtant piquée, piquée, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne
bouge? Tout à coup l'haleine lui manque et il va avouer son
impuissance, quand, malheur! la prune se mettant à rouler toute
seule dégringole, l'entraîne dans sa chute et l'écrase.»

Dans la comédie de Shakspeare, _La Méchante mise à la raison_,
Petrucchio gronde ainsi un garçon tailleur: «Tu mens, bout de fil,
dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver
chez moi par un écheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome,
ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute
ta vie d'avoir parlé!»

En Portugal on prétend que beaucoup de gens de métier poussent un
cri particulier; celui des tailleurs est _E' impossivel_, c'est
impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de
_Permettez_, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour
eux la plus haute expression de la politesse française.

En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'_aranhas_, araignées,
et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignées, en
faisant allusion à un conte populaire: «Plusieurs tailleurs se
réunirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araignée qu'ils
avaient rencontrée. De là est venu le dicton: «C'est sept tailleurs
pour tuer une araignée!» dont on se sert lorsque quelqu'un est
embarrassé pour une affaire de peu d'importance. Il circule en
plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le même
sujet.

La gravure ci-dessous qui montre l'intérieur d'un atelier de
tailleur au XVIIe siècle, est extraite du livre de Franqueville:
_Miroir de l'Art et de la Nature_, 1690; la légende qui l'accompagne
explique les différentes opérations du métier.

[Illustration: Le tailleur 1 coupe le drap 2 avec ses ciseaux 3, et
le coud avec l'aiguille et du fils retors 4. Ensuite il rabat les
coutures avec le carreau 5, et il fait ainsi des jupes 6, cotillons
plissés 7, au bas desquels il y a un bord (ourlet 9) avec des
franges ou dentelles 8. Il fait des manteaux 10 avec des collets 11,
des brandebourgs, ou casaques avec des manches 12, pourpoints 13
avec les boutons 14, et manches 15, haut-de-chausses 16, et
quelquefois garnis de rubans 17, des bas 18 et des gants 19.]

En Écosse, où l'on accuse les tailleurs d'être plus vains que les
autres hommes, d'aimer les vêtements fins et d'avoir un caractère
léger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:

    _A tinkler ne'er was a town taker;_
    _A tailor was ne'er a hardy man._
    _Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade_
    _Nor ever since the warld began._

    Depuis que le monde est monde,
    Le chaudronnier n'a jamais été un preneur de villes,
    Le tailleur n'a jamais été un homme hardi,
    Ni le tisserand loyal dans son métier.

    _There were four an twenty tailors_
      _Riding on a snail,_
    _Said the hinmost to the foremost._
      _--We' ell a fa' ower the tail._
    _The snail shot oot her horns_
      _Like ony hummil coo_
    _Said the foremost to the hinmost,_
      _--We' ell a be stickit noo._

[Illustration: Atelier de tailleur allemand au XVIIIe siècle,
d'après Chodoviecki.]

    Il y avait vingt-quatre tailleurs
    À cheval sur un escargot.
    Celui de derrière dit au premier:
    --Nous allons tomber sur la queue.
    L'escargot attire ses cornes,
    Comme une vache écornée,
    Celui de devant dit:
    --Nous allons tous être transpercés.

Les tailleurs ne paraissent pas avoir beaucoup de superstitions en
rapport avec leur métier: en tout cas on en a recueilli peu. À
Lesbos, si un tailleur prête ses ciseaux ou son savon à un autre, il
se garde bien de les lui donner de la main à la main, dans la
crainte de se brouiller avec lui. Quand on coud à la main un habit,
et que le fil fait des noeuds, c'est que la personne à qui l'habit
appartient est jalouse.

En France, les tailleurs d'habits usent assez fréquemment du
tatouage. Les emblèmes qu'ils ont gravés sur la peau, sont: un dé et
des ciseaux,--un tailleur assis et cousant,--des ciseaux et un fer à
repasser.

       *       *       *       *       *

Au temps des corporations, il y avait un cérémonial usité pour la
réception des ouvriers remplissant les conditions nécessaires pour
franchir le grade d'ouvrier à compagnon. Voici, d'après le P.
Lebrun, celui qui était usité vers 1655: Les compagnons tailleurs
choisissaient un logis dans lequel se trouvaient deux chambres l'une
contre l'autre; en l'une des deux, ils préparaient une table, une
nappe à l'envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à
demi pleine, trois grands blancs de Roi et trois aiguilles. Tout
étant ainsi préparé, celui qui devait passer compagnon jurait sur le
Livre des Évangiles qui était ouvert sur la table, qu'il ne
révélerait pas même en confession, ce qu'il ferait ou verrait faire.
Après ce serment, il prenait un parrain; ensuite on lui apprenait
l'histoire des trois premiers compagnons, qui est pleine
d'impuretés, et à laquelle se rapporte la signification de ce qui
est en cette chambre sur la table.

À Paris, sainte Anne est la patronne des tailleurs; en Belgique,
c'est saint Maur, saint Boniface ou sainte Catherine; ailleurs,
comme en Bretagne, leur fête est à la Trinité.

Les maîtres tailleurs de Morlaix célébraient leur fête à Notre-Dame
du Mur, où il y avait une messe chantée, à la suite de laquelle ils
présentaient un mouton blanc que le père abbé, escorté de toute la
communauté, conduisait à l'hospice.

À Avignon, la confrairie des tailleurs, qui avait son siège à la
Métropole, avait une image de corporation qui représentait saint
Georges à cheval, terrassant le dragon. En haut, un ange tenait la
couronne, et elle portait un écusson avec des ciseaux.

En province, les tailleurs avaient naguère encore comme enseigne,
l'image pieuse de saint Martin qui partage son manteau avec un
pauvre, ou celle des Ciseaux volants.

[Illustration: _Tailleur_]

Cette gravure, qui représente un tailleur vers le commencement de ce
siècle, fait partie du _Jeu universel de l'Industrie_, qui a de
l'analogie avec le Jeu d'oie renouvelé des Grecs (Musée Carnavalet).

       *       *       *       *       *

La plus grande partie de ce qui précède se rapporte surtout aux
tailleurs des villes; leurs humbles confrères des campagnes en
diffèrent tellement, qu'il m'a paru naturel de séparer ces deux
branches de même profession.

En certaines provinces, et principalement dans celles où l'industrie
est peu développée, et où l'état par excellence est celui de
laboureur, les tailleurs ou couturiers, car ce nom ancien est le
plus employé, occupent une place à part, et ils sont regardés comme
des êtres inférieurs. Leur métier est peu payé, et ceux qui
l'exercent sont presque toujours des gens que la faiblesse de leur
constitution ou une infirmité plus ou moins apparente rendent
impropres au labeur des champs. On s'explique aisément que, dans un
milieu où la beauté du corps et la force physiques sont considérés
comme les premiers des dons, ceux qui en sont dépourvus soient
l'objet d'un dédain que vient encore augmenter la nature sédentaire
de leurs travaux, qui ressemblent plutôt à ceux des femmes qu'à
l'ouvrage actif et dur des hommes.

C'est en Basse-Bretagne que la démarcation entre les couturiers et
les gens des autres professions est la plus marquée; les cordiers
seuls qui semblent appartenir à une race maudite et descendent,
assure-t-on, des lépreux, sont aussi méprisés; peut-être autrefois
les tailleurs se sont-ils recrutés parmi les descendants de ces
malheureux.


[Illustration: Habit de Tailleur

Cette gravure du XVIIe siècle fait partie d'une collection qui se
trouve au Musée Carnavalet; un assez grand nombre de personnages y
sont représentés habillés, comme le tailleur, avec les attributs du
métier, les outils dont ils se servent pour travailler et les
diverses pièces qu'ils sont chargés de confectionner.]

Dans le premier tiers de ce siècle, Souvestre a tracé un portrait du
tailleur breton, qui semble un peu chargé, et dont il conviendrait,
à l'heure actuelle, d'adoucir quelques traits: Le tailleur est, en
général, contrefait, cet état n'étant guère adopté que par les gens
qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux
travaux de la terre, boiteux parfois, plus souvent bossu. Un
tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges,
peut être considéré comme le type de son espèce. Il se marie
rarement, mais il est fringant près des jeunes filles, vantard et
peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus
fort de l'été; le reste du temps son existence nomade s'écoule dans
les fermes qu'il parcourt et où il trouve à employer ses ciseaux.
Les hommes le méprisent à cause de ces occupations casanières, et ne
parlent de lui qu'en ajoutant, «sauf votre respect», comme lorsqu'il
s'agit des animaux immondes; il ne prend pas même son repas à la
même table que les autres, il mange après, avec les femmes, dont il
est le favori. C'est là qu'il faut le voir, ricaneur, taquin,
gourmand, toujours prêt à seconder une mystification contre un jeune
homme ou un tour à jouer au mari. Menteur complaisant, il sait à
l'occasion porter sur le mémoire du maître quelque beau justin qu'il
aura piqué en secret pour la femme ou pour la _pennerès_ (fille à
marier). Il connaît toutes les chansons nouvelles, il en fait
souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires. À
lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton: il
les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en
foyer.

En Forez les tailleurs jouent souvent le même rôle qu'en
Basse-Bretagne; ce sont des chroniqueurs et porte-gazettes,
entremetteurs de mariages et mauvais plaisants, et on ne leur
épargne pas à eux-mêmes la raillerie.

Au siècle dernier, d'après Monteil, le tailleur allait dans toutes
les maisons, il parlait à tout le monde; c'était le plus souvent par
lui qu'étaient faites et reçues les propositions de mariage.

En Basse-Bretagne, certains tailleurs portent le sobriquet de
_Iann-troad-scarbet_, Jean au pied de travers, parce qu'en général
ils sont boiteux et infirmes. En Forez, pour les mêmes raisons, on
leur donne le surnom de _Maître Gigue à banc_, jambe à banc.

Une légende du pays d'Avessac, vers la limite du Morbihan et de la
Loire-Inférieure, explique pourquoi la plupart des tailleurs sont
aujourd'hui boiteux: Un jour saint Yves revenant de Paris en
Basse-Bretagne, se perdit vers le soir sur les grandes landes de
Malnoël; il était fort ennuyé, car les chemins étaient défoncés et
son cheval avait perdu un fer. Mais, ayant entendu chanter, il
reprit bon espoir et aperçut bientôt un tailleur qui revenait de sa
journée. Le saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre dans
son chemin en lui indiquant le bourg le plus voisin, pour qu'il pût
faire referrer sa monture. Au lieu d'obliger saint Yves, le tailleur
se mit à le railler et lui dit que puisque les moines allaient
déchaux, sa bête pouvait bien faire de même: car il était juste que
le valet manquât de souliers du moment que le maître n'en portait
point. Saint Yves, pour punir ce gouailleur, lui dit qu'à l'avenir
lui et ses confrères qui n'auraient pas plus de religion que lui,
auraient, comme son cheval, une jambe défectueuse.

Plus charitables toutefois que les gens du Midi, les habitants de
cette même contrée d'Avessac ne disent pas que jamais couturier
n'est entré au Paradis, mais ils prétendent qu'étant de leur nature
indignes d'y arriver immédiatement, ils sont toujours condamnés à
passer quelque temps dans les limbes, d'où le «Grand Maistre
d'Ahaut» les tire chaque année par fournées. Et l'on ne manque pas
de dire, chaque fois qu'on voit dans le ciel des étoiles filantes:
«Allons, v'là le Bon Dieu qui a ouvert sa grande porte; v'là encore
des couturiers qui s'en vont dans le ciel!»

Naguère en Basse-Bretagne quand on parlait d'un tailleur, on ne
manquait pas d'ajouter, «en vous respectant», comme lorsqu'on
nommait un animal non noble; si quelqu'un rencontrait un couturier
sans le connaître et l'interrogeait sur son genre de profession, il
répondait ordinairement: «Je suis tailleur, sauf votre respect». Un
passage de _Don Quichotte_ constate que jadis, en Espagne, une
formule analogue était employée: «Je suis, sous votre respect et
celui de la compagnie, tailleur juré», dit un personnage de
Cervantes en se présentant, et un autre passage de _Don Quichotte_
parle de la mauvaise opinion que l'on a du tailleur.

Il est naturel que ce soit en Bretagne que les proverbes dépeignent
le tailleur sous des traits satiriques; mais ils constatent sa
mauvaise langue, ses autres défauts et le mépris dont il est
l'objet, plutôt que les vols qu'on lui reproche ailleurs, ainsi que
nous l'avons déjà vu.

    --_Eur c'hemener n'e ket den_
    _'Met eur c'hemener ned-eo ken._

    Un tailleur n'est point un homme:
    Ce n'est qu'un tailleur en somme.

    --_Nao c'hemener evid ober eun den._

    Neuf tailleurs pour faire un homme.

Ce dicton est aussi usité en Écosse; l'on y ajoute parfois une
variante: Il faut neuf tailleurs et un chien pour faire un homme. Et
l'on dit, à ce propos, que jadis neuf tailleurs et un chien
tombèrent sur un homme qui leur avait déplu. On y prétend encore
qu'un tailleur est la neuvième partie d'un homme, ou que
vingt-quatre tailleurs ne peuvent faire un homme; c'est jeu de mot
sur le mot faire.

En Haute-Bretagne, les tailleurs et les couturiers ont leur fête à
la Trinité, d'où ce dicton:

    Trinité en trois personnes,
    Trois tailleurs pour faire un homme.

    --_Neb a lavar eur c'hemener_
    _A lavar ive eur gaouier._

    Qui dit tailleur
    Dit aussi menteur.

    --_Kemener brein,_
    _'Nn diaoul war he gein._

    Tailleur pourri,
    Le diable sur son dos.

    --_Ar c'hemener diwar he dorchenn_
    _Pa gouez, a gouez en ifern._

    Le tailleur sur son coussinet,
    S'il tombe, en enfer va couler.

    --_Ar miliner a laer bleud,_
    _Ar guiader a laer neud,_
    _Ar fournerienn a laer toaz,_
    _Ar c'hemenerienn krampoez kraz._

    Le meunier vole de la farine,
    Le tisserand vole du fil,
    Les fourniers volent de la pâte
    Et les tailleurs des crêpes rôties.

    --_Da chouel ar Chandelour,_
    _Deiz da bep micherour,_
        _Nemet d'ar c'hemener_
        _Ha d'al luguder._

        À la Chandeleur,
    Jour pour tout travailleur,
        Hormis le tailleur
        Et le flâneur.

En Basse-Bretagne, il arrive assez fréquemment que les enfants
poursuivent les tailleurs en leur récitant des formulettes
injurieuses, dans le genre de la suivante dont les versions sont
nombreuses.

    _Kemenerien, potret or vas,_
    _Deut daved-omp 'benn warc'hoas:_
    _Me 'm beuz tri gi ha tri gaz,_
    _Hag ho c'houec'h 'man e noaz;_
    _Me raï d'eho bep a vragou_
    _Hag ive chupennou._

    Tailleurs, gars au bâton,
    Venez chez nous demain:
    J'ai trois chiens et trois chats,
    Et tous les six sont nus;
    Je leur donnerai à chacun des culottes,
    Et des pourpoints aussi.

En Béarn, on les poursuit aussi avec des quolibets, qui ne sont pas
très faciles à comprendre, mais qui ont le privilège de leur être
désagréables.

En Écosse, on adresse aux tailleurs ce blason, dont il existe
plusieurs variantes:

    _Tailor, tailor, tartan,_
    _Geed up the lum fartin,_
    _Nine needles in his arse_
    _An a' is timles rattling._

    Tailleur, tailleur, tartan
        (avec un habit de diverses couleurs, terme de mépris),
    Monta sur la cheminée,
    Neuf aiguilles dans son derrière
    Et tous ses dés qui faisaient du bruit.

L'usage du bâton long et uni est, en Basse-Bretagne, exclusivement
réservé aux vieillards, aux infirmes et aux tailleurs. Ces derniers,
qui auraient été montrés au doigt s'ils avaient osé prendre un
pennbaz ou bâton à gros bout, garnissaient le leur d'une fourchette
en fer pour se garantir des chiens quand ils vont en journée; ils
savaient que les paysans ne se hâtent jamais de les rappeler quand
il s'agit d'en préserver un huissier, un gendarme ou un tailleur.

C'est sans doute cette circonstance qui a inspiré le refrain d'un
sonn satyrique de la Cornouaille, qui imite l'aboiement des chiens.
Voici la traduction du dernier couplet:

    Le tailleur, quand il sera enterré,
    Ne sera pas mis en terre bénite;
    Mais il sera mis au bout de la maison,
    Pour que les chiens aillent pisser sur lui.

Je ne sais si, comme les cacous ou cordiers, les tailleurs ont eu en
Bretagne, avant la Révolution, une sépulture spéciale; il est
certain que pendant leur vie ils étaient souvent traités comme de
véritables parias.

Dans les réunions joyeuses, dans les fêtes rustiques où la gaîté
rapproche les conditions, et où l'on fait asseoir le pauvre à côté
du riche, le tailleur seul n'était pas admis sur un pied d'égalité;
exilé à quelques pas de la foule, il mangeait et buvait à part.
Lorsqu'il allait en journée, les hommes ne lui auraient pas permis
de prendre place autour du bassin commun dans lequel chacun puisait
avec une cuiller de bois la bouillie d'avoine ou de froment. Il est
juste de dire que les femmes, toujours plus bienveillantes que les
hommes, s'arrangeaient de façon à faire les tailleurs en manger les
premiers; au goûter de trois heures elles leur donnaient les crêpes
les plus chaudes et les mieux beurrées. Elles en étaient
récompensées par des récits, des chansons et aussi par des broderies
que les tailleurs exécutaient pour elles en cachette de leurs maris.

Il est pourtant probable qu'elles n'auraient pas admis les tailleurs
à se poser en prétendants à la main de leurs filles. Cambry
constatait, au commencement de ce siècle, que jamais dans le
Finistère un paysan riche et de bonne famille n'aurait consenti à
marier sa fille à un tailleur.

Une chanson de la Basse-Bretagne raconte qu'un tailleur, qui avait
dissimulé sa profession, épouse la fille d'un sénéchal. Quand elle
se présente à l'église dans le pays de son mari, et qu'elle veut
prendre une chaise dans un endroit honorable, une dame lui dit: «Je
ne pensais pas que la femme d'un tailleur passerait devant moi dans
ma chaise.--Seigneur Dieu! dit la femme, je ne savais pas que
c'était un tailleur que j'avais eu, avant de faire son lit et j'y
trouvai son dé et son aiguille..... Est-ce que je ne trouverai pas
une barque quelconque qui m'envoie chez nous, dans la maison de mon
père.»

Un conte allemand de Bechstein a un épisode qui présente une
certaine analogie avec le gwerz breton; mais le tailleur, grâce à sa
présence d'esprit, sort à son avantage de l'aventure: La fille d'un
roi avait épousé, ignorant sa première profession, un tailleur tueur
de monstres; elle l'entend dire en rêvant: «Valet, fais-moi mon
habit; fais des reprises à mes culottes, vite, dépêche-toi, ou je te
baillerai de l'aune à travers les oreilles.» Elle soupçonna son mari
de n'être qu'un tailleur et supplia son père de la débarrasser de
cet indigne époux. Le roi lui recommanda de laisser ouverte la porte
de sa chambre à coucher et aposta des hommes avec l'ordre de tuer
son gendre s'ils entendaient de nouveau de pareilles paroles. Le
tailleur, averti par un écuyer du roi, feignit de dormir et se mit à
parler tout haut, comme en rêve: «Valet, fais mon habit, fais les
reprises de mes culottes, vite, ou tu goûteras de l'aune! Jadis j'en
ai tué sept d'un coup, j'ai tué deux géants, j'ai pris la licorne,
j'ai pris le sanglier sauvage et j'aurais peur des gens qui sont là,
devant la porte de ma chambre!» Les gens apostés s'enfuirent comme
s'ils avaient eu mille diables à leurs trousses.

On va parfois jusqu'à attribuer aux tailleurs une influence néfaste.
En Haute-Bretagne et dans le Morbihan, bien des gens croient qu'ils
auront de la malechance toute la journée si la première rencontre
qu'ils font est celle d'un couturier.

En Écosse, lorsqu'une femme qui a eu un enfant et va se faire
remettre, rencontre un tailleur à sa première sortie, c'est un
mauvais présage: son enfant sera innocent.

Dans le sud du Finistère le tailleur figure au nombre des personnes
qui peuvent jeter le «Drouk-Awis» ou mauvais oeil. Cette crainte,
jointe au mépris de la profession, les exposait à des avanies au
milieu de ce siècle: quand de jeunes paysans en rencontraient un et
qu'il n'était pas prompt à faire place, ils le saisissaient et le
poussaient rudement dans le fossé, sans s'inquiéter de ce qui
pourrait arriver.

[Illustration: Tailleurs bretons cousant, d'après la gravure de
Perrin. _Breiz-Izel._]

Si à l'heure actuelle, la répugnance des filles de fermiers pour les
tailleurs est diminuée, sans être tout à fait détruite, il en reste
encore d'assez nombreuses traces dans les chansons et dans les
contes, qui montrent la difficulté qu'ils éprouvent à trouver une
femme dans le monde des laboureurs.

Un petit conte, tout à l'avantage du laboureur, met en relief la
différence qui, dans l'opinion des campagnards, existe entre les
deux catégories de métier: Une fille avait deux galants, un tailleur
qui venait lui faire la cour, toujours bien habillé et dispos,
tandis qu'un laboureur arrivait en habits de travail et fatigué
d'avoir tenu toute la journée la queue de la charrue. Sur le conseil
de sa mère, la fille se déguise en pauvresse et va successivement
chez chacun de ses galants: la maison du tailleur était pauvre et il
la met à la porte; chez le laboureur, on l'accueille bien, on lui
donne à manger et elle couche dans un bon lit, aussi c'est lui
qu'elle épouse.

       *       *       *       *       *

Les tailleurs figurent souvent comme personnages principaux dans un
assez grand nombre de contes; nous en avons déjà rapporté
quelques-uns qui reflètent les idées que le peuple professait à leur
égard. Sauf dans la série comique ou satirique, ils jouent dans les
récits populaires un rôle qui, presque toujours, semble en
contradiction avec le mépris dont ils sont l'objet en certains pays,
et aussi avec la réputation de poltronnerie qu'ils ont, même en
Allemagne, où leur métier est pourtant loin d'être méprisé.

Les conteurs les représentent souvent comme des personnages
courageux, exempts des craintes qui terrorisent le vulgaire, bravant
les puissances surnaturelles, allant coudre partout, même chez le
diable, qu'ils trouvent presque toujours moyen de duper. Grâce à
leur ruse et à leur souplesse, parfois aussi par leur habileté à
mentir, ils mènent à bien des entreprises difficiles, dans
lesquelles ont échoué ceux qui les ont tentés par la seule force
brutale; c'est au reste la constatation assez exacte, soit dit en
passant, de l'intelligence que demande leur métier, et des moyens
auxquels ils sont forcés de recourir pour se défendre contre ceux
qui veulent s'amuser à leurs dépens.

M. Walter Gregor m'envoie la légende suivante qu'il a recueillie
dans le comté d'Aberdeen (Écosse): Au temps jadis un tailleur qui
aimait à boire et à se vanter, était attablé avec quelques bons
compagnons dans une taverne peu éloignée du prieuré de Bauly; ils
étaient tous un peu excités par la boisson, et le tailleur se mit à
se vanter comme à l'ordinaire. Il assura, entre autres choses,
qu'avant minuit il aurait été coudre une paire de culottes sur
l'escalier de la maison du chapitre du prieuré. Ses compagnons
acceptèrent le défi. Le tailleur se rendit à l'endroit désigné, s'y
assit et éclairé par une chandelle, se mit à l'ouvrage et fit aller
légèrement ses doigts. Minuit approchait, quand une grande main de
squelette apparut près de sa tête, et lui cria par trois fois: «Vois
cette grande main sans chair ni sang qui s'élève à côté de toi,
tailleur!--Je la vois, répondit celui-ci, mais il faut que je
termine mon ouvrage, et que j'emploie toute cette nuit mon fil et
mon aiguille.» Le premier coup de minuit sonna au moment où le
tailleur finissait son dernier point; il prit sa chandelle,
descendit l'escalier, passa à travers la maison du chapitre, et
arriva à la porte au moment où sonnait le dernier coup, et la grande
main du squelette était derrière lui; comme il atteignait la porte,
la main voulut lui donner un soufflet, mais elle le manqua; le coup
était envoyé avec une telle force que l'empreinte des doigts du
fantôme fut gravée sur le montant en pierre de la porte; on les y
voit encore maintenant, un peu effacés, mais reconnaissables.»

En Alsace, un compagnon tailleur qui n'avait pas de bas, passant un
soir d'hiver près d'une potence, vit un pendu qui en avait une belle
paire; il lui coupa les jambes avec ses grands ciseaux et les mit
dans un mouchoir. À l'auberge, il les plaça sur le poêle pour les
faire dégeler; puis, après avoir pouillé les bas, il introduisit les
jambes du pendu dans le poêle et sauta par la fenêtre. Le chat se
mit à ronger les jambes et la servante crut qu'il avait mangé le
tailleur. Quelques jours après, un voyageur vint demander à loger à
l'auberge. «--Quel est votre métier? demande l'aubergiste.--Je suis
compagnon tailleur.--Dieu me garde d'un tailleur! s'écria
l'aubergiste. Le chat vient justement, il y a quelques jours de m'en
manger un.»

Dans plusieurs récits populaires, le tailleur est si fin qu'il
attrape le diable lui-même; il va coudre chez lui, et trouve moyen
de se retirer sain et sauf de ses griffes; ou bien, comme dans un
conte de la Haute-Bretagne, de se faire donner des ouvriers qui
n'avaient qu'à regarder l'ouvrage pour qu'il fût achevé. Un tailleur
du Morbihan avait même fait un pacte avec le diable pour s'épargner
la peine de coudre: il avait dans une petite boîte des nains pas
plus gros que le pouce et coiffés d'un bonnet rouge qui, lorsqu'il
avait taillé, cousaient les pièces dans la perfection. Dans d'autres
récits, le diable essaie en vain d'apprendre le métier de tailleur,
et il est chassé honteusement par son patron.

Ils étaient certes moins accessibles à la crainte que les paysans,
les couturiers de la Haute-Bretagne qui, voyant des poulains-lutins,
montent sur leur dos et leur ordonnent de les conduire tout droit
chez eux, faisant du bruit avec leurs ciseaux, menaçant de leur
couper les oreilles s'ils ne marchent pas convenablement. Un petit
tailleur bossu de la Cornouaille, entendant les petits nains appelés
les Danseurs de nuit, qui dansaient en chantant: «Lundi, mardi et
mercredi», se cache pour les regarder. Quand il est découvert, il
entre dans la danse et ajoute à leur refrain: «Et jeudi et puis
vendredi». En récompense, les nains lui ôtent sa bosse, qu'ils
remettent, quelques jours après, à un autre tailleur, également
bossu, qui ne peut terminer comme il faut leur chanson. Un couturier
de Basse-Bretagne ose aller pénétrer dans la grotte des nains pour
prendre leurs trésors; un autre ne craint pas d'aller trouver
l'Ouragan, et de lui réclamer le lin qu'il lui a enlevé en soufflant
trop fort. La _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de
vérité_ met en relief le courage avisé d'un couturier: un soldat
ayant tiré son épée pour l'en percer, l'ouvrier, sans se laisser
émouvoir, coupe avec ses ciseaux, d'abord le bout de l'épée, puis
successivement toute la lame, si bien que la poignée seule reste au
brutal soldat.

[Illustration: Tailleur breton enseignant le catéchisme, d'après la
gravure de Perrin.]

Dans les contes proprement dits, où intervient l'élément
merveilleux, il n'est pas rare de rencontrer des tailleurs: là aussi
ils se montrent un peu vantards, plus rusés que réellement braves,
mais d'un esprit souple et inventif, qui leur permet de mener à bien
des aventures périlleuses. Le plus populaire de ces récits, qu'on
retrouve en nombre de pays, est celui du tailleur qui ayant tué
plusieurs mouches d'un seul coup, constate cet exploit par une
inscription, en ayant soin de ne pas désigner l'espèce d'ennemis
qu'il a massacrés, et se met à courir le monde. Grâce à son astuce,
il vient à bout de géants redoutables, défait les années ennemies,
s'empare d'animaux terribles ou fantastiques, et finit, en
récompense de ses services, par devenir riche et puissant ou par
épouser la fille du roi.

C'est en Allemagne, le pays classique des tailleurs, qu'on en
rencontre naturellement les plus nombreuses variantes. C'est
également dans le même pays que l'on a recueilli le conte qui suit:
Une princesse avait promis d'épouser celui qui pourrait résoudre une
devinette: trois tailleurs se présentent, et l'un d'eux la devine.
La princesse qui ne se soucie pas de l'avoir pour mari, lui impose
de passer la nuit dans la cage d'un ours très méchant. Le petit
tailleur y va et quand l'ours veut s'élancer sur lui, il lui parle
et le fait reculer. Il tire alors de sa poche des noix et se met à
les casser avec les dents; il prend fantaisie à l'ours d'en manger,
et il en demande quelques-unes au tailleur; celui-ci lui donne des
cailloux ronds, que l'ours essaie en vain de briser, et il prie le
tailleur de les lui casser; celui-ci les brise et lui remet d'autres
cailloux. L'ours essaie de nouveau, et quand il est fatigué, son
compagnon se met à jouer du violon, si bien que l'ours danse malgré
lui. Il demande au tailleur de lui donner des leçons.--Volontiers,
répond celui-ci, mais laissez-moi couper vos griffes qui sont trop
longues. Il y avait, par hasard, dans un coin, un étau, dans lequel
l'ours met sa patte, et le tailleur se hâte de le serrer.--Attends
maintenant, dit-il, que j'aille chercher mes ciseaux. Et, laissant
l'ours pris, il s'endort dans un coin. La princesse fut bien
surprise et bien chagrine de voir le tailleur vivant, mais elle
avait donné sa parole et le roi fit avancer un carrosse pour
conduire les fiancés à l'église. Les deux autres tailleurs, jaloux
de leur camarade, avaient lâché l'ours qui se mit à courir après le
carrosse. Alors, le tailleur sort les jambes par la portière et crie
à l'ours: Vois-tu cet étau? si tu ne t'en vas pas, tu vas encore en
tâter! L'ours s'arrêta un instant et se mit à fuir à toutes jambes,
de sorte que le tailleur épousa la princesse.

Le mépris pour le tailleur rustique, si caractérisé en
Basse-Bretagne et que constatent les dictons écossais, n'est point
universel. C'est ainsi qu'une légende anglaise raconte que lorsque
le roi Alfred invita les Sept métiers à apporter un spécimen de leur
savoir-faire, ce fut le tailleur qui fut proclamé roi des métiers.
Au siècle dernier, dit Monteil, partout où le tailleur allait
travailler, il faisait à son occasion changer le pain, le vin et le
reste de l'ordinaire.

Dans certaines parties de l'Écosse, le tailleur qui va tailler et
coudre à la maison les étoiles tissées par un tisserand du voisinage
est accueilli avec des égards tout particuliers.

Si le tailleur éprouvait de la difficulté à trouver une femme pour
lui, on lui confie volontiers, ainsi que nous l'avons vu, la mission
de faire des démarches matrimoniales pour les autres.

Ce n'était pas la seule fonction dont il était chargé, et qui
paraissait en désaccord avec le peu de considération que l'on avait
pour lui. Jadis, lorsque l'instruction était peu répandue, le
tailleur, qui souvent savait lire, enseignait le catéchisme aux
enfants dans les villages.

Une formulette du nord de la France, rapportée par Charles Deulin,
est tout à l'avantage des tailleurs:

    Alleluia pour les tailleurs!
    Les cordonniers sont des voleurs.
      Un jour viendra
      Qu'on les pendra.
      Alleluia!


SOURCES

Timbs, _Things generally not known_, I, 144.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--La Mésangère, _Dictionnaire des proverbes
français_.--Bladé, _Proverbes de l'Armagnac_; _Poésies populaires de
la Gascogne_, II, 266.--_Folk-Lore Record_, III, 76.--Champeval,
_Proverbes limousins_.--Pitrè, _Proverbi
siciliani_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Dejardin,
_Dictionnaire des spots wallons_.--De Colleville, _Proverbes
danois_.--_Revue des traditions populaires_, V, 169, 350; VI, 167,
734; IX, 571.--Proverbes écossais communiqués par M. W.
Gregor.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Blavignac, l'_Empro
genevois_.--L.-F. Sauvé, _Folk-Lore des Hautes-Vosges_, 76.--Leite
de Vasconcellos, _Tradiçoes de Portugal_, 133, 251.--Georgiakis et
Léon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 352.--G. S. Simon, _Étude sur
le compagnonnage_, 80.--Ogée, _Dictionnaire de Bretagne_.--Cerquand,
_l'Imagerie dans le Comtat_.--_Les Français peints par eux-mêmes_,
II, 330.--Noëlas, _Légendes foréziennes_, 283.--Régis de
l'Estourbeillon, _Légendes d'Avessac_.--Perrin, _Breiz-Izel_, I,
100, 112.--L.-F. Sauvé, _Lavarou-Koz_; _Revue celtique_, V,
186.--Frank, _Contes allemands du temps passé_, 264.--Quellien,
_Chants et danses des Bretons_.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_,
57.--Grimm, _Veillées allemandes_, I, 298.--_Folk-Lore Journal_, II,
322;--Paul Sébillot, _Contes des provinces de France_, 293; _Contes
de la Haute-Bretagne_, II, 255, 286.--Fouquet, _Légendes du
Morbihan_, 163.--Luzel, _Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne_,
II, 254; _Contes de Basse-Bretagne_, III, 63.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine_, II, 95.--Grimm, _Märchen_, n° 114.--Monteil, _Histoire
des Français_, V, 78.

[Illustration: UN TAILLEUR, VIGNETTE DE JAUFFRET. (_Les Métiers._)]



LES COUTURIÈRES


Pendant le moyen âge, et jusqu'à une époque assez moderne, les
couturières étaient en réalité des couseuses ou des lingères.
L'existence, en tant que corporation, de femmes ayant le droit de
tailler les vêtements ou de les coudre, ne remonte qu'à l'année
1675. Auparavant, les tailleurs possédaient seuls le privilège
d'habiller les hommes et les femmes, et en 1660 leurs statuts
mentionnaient encore expressément ce monopole. Ce n'était que par
exception que les filles des maîtres tailleurs pouvaient, avant
d'être mariées, habiller les petits enfants jusqu'à l'âge de huit
ans. Quelques femmes entreprirent de faire des vêtements pour les
dames; elles réussirent peu à peu à se créer une petite clientèle,
et, d'après Franklin, vers le milieu du XVIIe siècle, elles étaient
officiellement qualifiées de couturières. Mais avant de pouvoir
exercer paisiblement un métier qui paraissait devoir appartenir à
leur sexe, elles eurent à supporter de la part des tailleurs une
guerre à outrance; ils les écrasaient d'amendes, faisaient saisir
chez elles étoffes et costumes, et portaient plaintes sur plaintes
au lieutenant général de la police.

Malgré tout, elles continuaient leur métier, parce que «l'usage
s'étoit introduit parmi les femmes et filles de toutes sortes de
conditions de se servir des couturières pour faire leurs jupes,
robes de chambre, corps de jupes, et autres habits de commodité», et
lorsqu'elles adressèrent au roi une requête tendant à faire ériger
leur métier en corporation régulièrement autorisée, il y avait
longtemps que dans la pratique elles étaient employées par les dames
de préférence aux tailleurs. L'édit ne fit que donner une
consécration légale à un état de choses qui était entré peu à peu
dans les habitudes.

La _Coquette_, comédie de Regnard, représentée en 1691, est l'une
des premières où les couturières figurent au théâtre; en voici
quelques passages:

    LE LAQUAIS.--Mademoiselle, voici votre couturière.

    COLOMBINE.--Eh bien! Margot, m'apportez-vous mon manteau?

    MARGOT.--Oui, mademoiselle; j'espère qu'il vous habillera
    parfaitement bien: depuis que je travaille, je n'ai jamais
    vu d'habit si bien taillé.

    ARLEQUIN.--Ni moi de fille si ragoûtante. Voilà, mordi, une
    petite créature bien émerillonnée... M'amie, me voudrais-tu
    tailler une chemise et quelques caleçons?

    MARGOT.--Je suis votre servante, monsieur; on ne travaille
    point en homme au logis.

    COLOMBINE.--Mais il me semble, Margot, que ce manteau-là
    monte bien haut: on ne voit point ma gorge.

    MARGOT.--Ce n'est peut-être pas la faute du manteau,
    mademoiselle.

    COLOMBINE.--Taisez-vous, Margot, vous êtes une sotte:
    remportez votre manteau; j'y suis faite comme une je ne
    sais quoi.

    ARLEQUIN.--Plus je vois cette enfant-là, plus elle me
    plaît... un petit mot: j'ai besoin d'une fille de chambre;
    je crois que tu serais assez mon fait; sais-tu raser?

    MARGOT.--Moi, raser? je vois bien que vous êtes un
    gausseur; je mourrais de peur si je touchais seulement un
    homme du bout du doigt. Adieu, mademoiselle; dans un quart
    d'heure je vous rapporterai votre manteau avec de la gorge.

Il est vraisemblable que les couturières de campagne purent exercer
leur modeste métier sans rencontrer d'opposition de la part des
hommes. Je n'en ai pas trouvé trace dans les documents, assez peu
nombreux, où il est question d'elles.

En Haute-Bretagne elles sont, de même que les tailleurs, employées
la plupart du temps à la journée, et comme eux elles vont travailler
de maison en maison. Elles taillent et cousent les habits d'homme
aussi bien que ceux des femmes et des enfants; c'est pour cela
qu'elles sont appelées indifféremment couturières ou tailleuses.
Presque toutes savent raccommoder le linge ou le repasser; c'est à
cette dernière occupation qu'elles emploient souvent le samedi dans
les maisons où elles sont à journées.

Les paysans, si prodigues de dictons satiriques et d'appellations
injurieuses à l'égard des tailleurs, les adressent rarement aux
couturières. Si en Haute-Bretagne on les appelle _couturettes_, avec
une petite nuance de dédain, je n'y ai trouvé aucune formulette,
aucun dire moqueur; les deux seuls que j'aie relevés proviennent: le
premier du Limousin, le second du pays de Liège:

    _La Toupina-Freja,_
    _la quinze ans que cous,_
    _Ne sap couzer un gounelou._

    La Marmite-Froide, depuis quinze ans qu'elle coud, ne sait
    pas coudre un jupon.

    _Esse comme le costreû d' Leuze,_
    _Qu'aime mia darmeû qu' dè keûse._

    Être comme la couturière de Leuze, qui aime mieux dormir
    que de coudre.

Les couturières de campagne sont en général bien vues, et il n'est
pas rare qu'elles fassent des mariages avantageux. Beaucoup sont
jolies, ou tout au moins gracieuses, et elles prennent soin de leur
toilette, qu'elles savent presque toujours rendre séante à leur
personne. Rarement on leur attribue une influence funeste: dans
quelques parties du Morbihan, on croit pourtant que le charretier
qui en rencontre une le matin, au sortir de la maison, est exposé à
quelque malheur.

En quelques provinces, le rôle de la couturière dans les cérémonies
du mariage est important, presque rituel. Dans le Bocage normand,
lorsque, deux ou trois jours avant la noce, on va porter le lit,
l'armoire et le trousseau de la future, c'est elle qui préside au
voyage, assise sur l'armoire: elle doit avoir eu soin de faire
placer sur la charrette une quenouille enrubannée et un gros balai
de bruyère, le manche en bas; quelquefois elle est munie d'un paquet
d'épingles qu'elle distribue aux jeunes filles, pour leur faire
trouver un mari dans un bref délai. Le jour de la noce, elle remplit
les fonctions de maître des cérémonies, et elle a à la ceinture de
gros ciseaux luisants suspendus par un cordon de laine orné d'un
gros coeur en acier. Par la distribution des livrées, elle marque
les invités, leur assigne la place qu'ils doivent occuper dans le
cortège et au repas, et le rôle que chacun remplira selon son rang,
son degré de parenté ou d'intimité avec les futurs. L'honneur de
faire la toilette de la mariée est aussi une de ses attributions en
Normandie. En Haute-Bretagne et dans le Forez, ses fonctions sont à
peu près les mêmes que dans le Bocage; dans les environs de Rennes,
elle enlève le soir les épingles de la couronne de la mariée, à
l'exception d'une seule que le mari doit ôter; dans le Bocage, elle
la déchausse. C'est elle aussi qui se charge de répondre, le
dimanche après la noce, aux paroles de bienvenue que les garçons du
pays adressent à l'épousée quand elle n'est pas de la paroisse.

[Illustration: Les Couturières, gravure de Binet.

La jolie couturière, revenant de sa chambre avec ses deux
compagnes après avoir été rebutée par une prétendue
bienfaitrice, raconte son malheur. Une vieille fille
couturière, laide et jalouse, lui répond: «Dame, on n'est
pas toujours heureuse!» (Restif de la Bretonne, _Les
Contemporaines_, III, 164.)]

Les couturières ont un certain nombre de superstitions ou de
croyances singulières en rapport avec leur métier; il semble
toutefois qu'elles n'y attachent pas une bien grande importance, et
c'est en souriant qu'elles en parlent.

En Haute-Bretagne, si une couturière casse son fil en cousant, son
amant l'abandonnera; dans le Mentonnais, c'est un présage de
malheur. À Saint-Brieuc, si le fil se noue souvent, la personne à
qui la robe est destinée est jalouse; quand, la robe étant
défaufilée, un fil blanc y a été laissé par mégarde, l'ouvrière est
exposée à n'être pas payée de son ouvrage. Lorsque, en se rendant le
matin à son travail, une tailleuse perd ses ciseaux, on dit en
Haute-Bretagne que le garçon qui les trouve se mariera avec elle. À
Paris et à Saint-Brieuc, les ciseaux qui tombent annoncent la visite
d'un étranger; dans la Gironde et à Anvers, si leur pointe s'enfonce
dans le plancher, l'ouvrage ne manquera pas. En Haute-Bretagne, si
l'on se passe les ciseaux de la main à la main, on s'expose à avoir
dispute. Des épingles qu'on renverse n'annoncent rien de bon: dans
la Gironde, c'est l'indice d'une querelle qui éclatera prochainement
entre les ouvrières.

Dans le Mentonnais et en Haute-Bretagne, quand une apprentie se
pique le doigt, on lui dit que c'est bon signe, que c'est le métier
qui entre; en Franche-Comté, pour savoir l'état, il faut s'être
piquée sept fois à la même place; à Saint-Brieuc, on assure aux
apprenties qu'elles ne seront bonnes ouvrières qu'après s'être
piquées sept fois au nez. À Menton, s'il sort du sang de la piqûre,
la couturière sera embrassée dans la journée. En Haute-Bretagne, le
travail qui tombe par terre réussira; si on recommence un vêtement
deux fois, il est probable qu'on devra le refaire une troisième
fois.

Dans les ateliers parisiens, les couturières qui cousent des robes
de mariées ont l'habitude de placer dans l'ourlet un de leurs
cheveux. Elles croient que cela leur portera bonheur et qu'elles ne
tarderont pas à trouver un mari; plus le cheveu est long, plus il
est efficace. Cette coutume existe aussi à Saint-Brieuc et à Troyes,
et vraisemblablement ailleurs. À Paris, les ouvrières ont soin de
mettre dans le faux ourlet des robes de noce plus de faufilures
qu'il n'est nécessaire; cette action donne, paraît-il, de la chance
à la future.

En Haute-Bretagne, les couturières n'aiment pas à commencer un
ouvrage le vendredi. En Basse-Bretagne, on disait autrefois que les
femmes, en cousant le jeudi ou le samedi, faisaient pleurer la
sainte Vierge. En pays français, le dimanche est le seul jour où
l'on ne couse pas.

Je ne sais si, comme en Belgique, la couturière qui enfreint le
repos dominical doit souffrir avant de mourir jusqu'à ce que toutes
les coutures faites en temps prohibé soient décousues.

Au moyen âge, il y avait des personnes qui, pour avoir de la chance
pendant la nouvelle année, cousaient quelque chose pendant la nuit
du premier janvier.

       *       *       *       *       *

On a de tout temps attribué aux ouvrières des villes la réputation
d'être de moeurs faciles; à ce point de vue, les couturières et
les lingères tenaient, s'il en fallait croire les écrivains, le
premier rang, après toutefois les modistes. Aux siècles derniers, on
généralisait volontiers et l'on donnait à des corps d'état, pris en
bloc, les qualités et les défauts qui n'appartenaient qu'à une
partie. Sans doute toutes les couturières n'auraient pu prétendre au
prix de vertu, et l'isolement et la misère en faisaient succomber
plusieurs. Toutes n'auraient pas résisté aux séductions, comme la
petite tailleuse bretonne que, d'après une ancienne chanson, le
seigneur de Kercabin fit sauter en l'air, en allumant un baril de
poudre sous le pavillon où elle travaillait ordinairement. Il y en
avait toutefois qui auraient répondu à un amoureux entreprenant,
comme celle de la farce du «Rémouleur d'amour».

    FANCHETTE, couturière.

          Gagne-petit.
    Je n'écoute point la fleurette,
          Gagne-petit.

    PIERROT, gagne-petit.

    Mais pour quelque garçon gentil
    Peut-être êtes-vous plus doucette?

    FANCHETTE

    Non, tout homme est près de Fanchette
          Gagne-petit.

Une chanson, connue en beaucoup de pays de France, raconte la ruse
dont se servit une couturière pour repousser un galant trop
pressant; en voici le début. Les couplets qui suivent étant un peu
lestes, je ne puis que les résumer:

    Dedans Paris y a
    Un' jolie couturière,
    De chaqu' point qu'elle faisait.
    Son cher amant la regardait.

Elle commet l'imprudence de le suivre au bois, où son honneur est en
danger; alors elle lui promet «trois chevaux que le roi n'en a pas
de plus beaux.» C'étaient des chevaux en peinture, et elle le
congédie en se moquant de lui.

Les autres chansons populaires, où il est parlé des couturières,
appartiennent au genre gracieux et galant; quelques-unes sont à
double sens. Elles sont en général le développement du couplet de
celle-ci, qui est très connue en Haute-Bretagne:

    Petite couturière,
    Viens travailler chez moi,
    Tu n'auras rien à faire,
    Tu seras bien chez moi.

En Haute-Bretagne, les tailleuses ont leur fête à la Trinité. Ce
jour-là elles mettent à leur porte un bouquet; parfois ce sont les
jeunes gens qui sont venus le leur offrir.

[Illustration: Femme cousant, d'après Chodowiecki.]

En Belgique, elles fêtent le jour de Saint-Anne, qui est aussi la
patronne des dentellières et des lingères. Dès la veille on pare les
écoles et les ouvroirs de fleurs et de guirlandes. Le matin, de
bonne heure, les jeunes filles viennent souhaiter la fête à leur
maîtresse et lui offrir un grand bouquet de fleurs. Puis elles y
reviennent après la messe, où le déjeuner aux gâteaux est servi.
Après le repas, on fait une promenade en chariot ou en voiture vers
une ville ou un village des environs. Le chariot est couvert et orné
de fleurs, et l'on emporte des paniers pleins de provisions. Les
élèves ou les ouvrières qui veulent être de la partie doivent,
pendant toute l'année, remplir leur tâche; celles qui ne l'ont pas
faite restent à la maison. Pour payer les frais de cette excursion,
on verse chaque semaine une légère cotisation, à laquelle on joint
les petites amendes qu'inflige le règlement de chaque atelier contre
les actes d'oubli, d'indiscrétion ou de négligence. Quand le temps
n'est pas favorable, on passe la journée à l'école ou à l'ouvroir,
au milieu des danses et des chants, et il y a toute une série de
chansons populaires qui sont exclusivement en usage chez les
couturières ou les dentellières lors de la célébration de la fête.

Les couturières figurent dans plusieurs récits populaires: une
légende nivernaise prétend que c'est la chèvre qui leur a appris à
couper les chemises. Un jour que l'une d'elles avait taillé sans
succès plusieurs aunes de toile, la chèvre, qui la regardait, se mit
à crier: «De biais! de biais!» En suivant cette indication, la
couturière réussit enfin sa coupe. D'après une variante, c'est la
corneille qui lui cria: «De bia! de bia!»

Dans un conte irlandais, une jeune fille qui ne savait pas coudre,
devait épouser un prince si elle parvenait à faire des chemises.
Elle se désole, lorsque survient une vieille dont le nez est grand
et rouge, qui lui offre de faire sa besogne, si elle promet de
l'inviter à ses noces. Lorsqu'elle arrive avec les autres conviés,
on lui demande pourquoi elle a un nez si extraordinaire: «C'est,
répond-elle, parce que j'ai toujours la tête penchée en cousant, et
que tout le sang de mon corps coule dans mon nez.» Le prince défend
à sa jolie fiancée de jamais toucher à une aiguille.

Les couturières, habituées à se rendre à leur ouvrage avant le lever
du soleil et à en revenir à la nuit close, ne sont point en général
peureuses. On raconte, en Haute-Bretagne, que l'une d'elles ose,
pour abréger sa route, passer la nuit par un cimetière; elle voit un
suaire sur une tombe et l'emporte chez elle. À minuit, une voix lui
crie: «Rends-moi mon suaire!» Sur le conseil du curé, elle retourne
la nuit au cimetière, où elle doit coudre dans le suaire ce qui se
présentera à elle. Elle voit une tête de mort, et tout va bien
jusqu'à la dernière aiguillée. Elle pique alors la tête, qui
s'écrie: «Vous m'avez fait mal!» et la couturière meurt de peur. La
même donnée se retrouve dans une des _Légendes chrétiennes_ de
Luzel, avec cette différence que le linceul est celui de la propre
mère de la jeune fille.

Une couturière des environs de Penmarc'h fut plus heureuse: un soir
qu'elle revenait de son travail, elle entendit des plaintes qui
semblaient sortir d'un buisson au bord de la route. Elle demanda:
«Qui est là?» Et, ne recevant pas de réponse, elle en conclut qu'il
y avait là une âme en peine qui avait besoin de prières. Elle lui
fit dire une messe, et quand elle sortit de l'église, elle vit dans
le cimetière un jeune homme vêtu de blanc, qui lui donna trente
sous, à la condition d'aller chez une dame à Audierne. Elle reconnut
sur la broche de celle-ci le jeune homme qui l'avait envoyée et lui
raconta ce qu'il lui avait dit. Elle resta avec la dame qui, en
mourant, lui légua tout son bien.

À Saint-Malo, les petites fées de la Hoguette dansaient sur la dune,
en chantant la chanson des jours de la semaine, qu'elles ne
pouvaient parvenir à compléter; une petite couturière bossue, qui
allait reporter son ouvrage, se trouva au milieu d'elles et acheva
leur chanson; en récompense, elles lui ôtèrent sa bosse.


PROVERBES

    _Cousturere fade_
    _Loungue punterade_ (Béarn).

    _La courduriero fado_
    _Fai loungo lignado_ (Languedoc).

    Mauvaise couturière.--longue aiguillée.

    --Longue aiguillée, aiguillée de fainéante
    (Haute-Bretagne).

    _Cousturere maridade_
    _Agulhe expuntade_ (Béarn).

    Couturière mariée
    Aiguille échassée (Haute-Bretagne).

Ces deux proverbes signifient qu'une fois mariée, il y a de grandes
chances pour que la couturière n'exerce plus son métier.

[Illustration: Fileuses et Couturières, estampe hollandaise.]



LES DENTELLIÈRES


Dans plusieurs des pays où la fabrication de la dentelle constitue
une branche d'industrie importante, on entoure son invention de
circonstances légendaires. En Belgique une pauvre femme de pêcheur,
en attendant son mari, se mit à passer machinalement des fils entre
les mailles de son filet: l'attente fut longue, le pêcheur ne revint
pas, et sa femme, devenue folle, continua à former de naïfs dessins
qui donnèrent l'idée du lacis, puis des fils tirés et des points
coupés. Dans les îles de la lagune de Venise on raconte encore qu'un
jeune marin avait offert à sa fiancée une branche de ce joli corail
des mers du Sud qu'on appelle Mermaid's lace, dentelle des fées; la
jeune fille, charmée de la gracieuseté de la plante marine, de ses
petits noeuds blancs réguliers, l'imita avec son aiguille et,
après plusieurs essais, réussit à produire cette dentelle qui a été
si à la mode dans toute l'Europe. Suivant une autre version, une
jolie fille des îles de la lagune avait fait pour son amant un
filet; la première fois qu'il s'en servit, il ramena du fond de la
mer une superbe algue pétrifiée qu'il offrit à sa maîtresse. Peu
après il dut partir pour la guerre; sa fiancée, en regardant les
belles nervures, les fils si déliés de la plante, tressa les fils
terminés par un petit plomb qui pendaient de son filet; peu à peu
elle finit par reproduire exactement le modèle qu'elle avait sous
les yeux. La dentelle _a piombini_ était inventée.

Dans les Flandres, où la dentelle était une industrie pratiquée
naguère par un tiers de la population féminine, c'est la sainte
Vierge qui l'a révélée à une jeune fille de Bruges; celle-ci avait
fait voeu de renoncer à son amoureux si la mère de Dieu lui
donnait le moyen de secourir sa famille. Un dimanche qu'elle se
promenait avec lui, le ciel sembla s'obscurcir et une quantité
innombrable de fils de la Vierge vinrent tomber sur son tablier
noir. Elle remarqua que de leur enchevêtrement naissaient de
gracieuses figures. Elle déposa son tablier sur un léger châssis
formé de branchages, et, avec l'aide de son amant, elle le rapporta
au logis avec toutes les précautions nécessaires. Elle y songea
toute la nuit, et se persuada qu'un miracle s'était opéré en sa
faveur. Elle tâtonna, fit, défit, travailla tant et si bien que le
dimanche suivant elle plaçait sur la couronne de la Vierge un tissu
dont le dessin ressemblait à celui qu'elle avait imité. L'aisance ne
tarda pas à rentrer dans la maison, parce qu'on demandait à la jeune
fille des dentelles. Mais quand son amoureux voulut l'épouser, elle
le refusa à cause du voeu qu'elle avait fait. Le jour anniversaire
du miracle, elle alla prier la Vierge: pendant qu'elle était
agenouillée, le ciel se couvrit de fils de la Vierge; qui tombant
sur sa robe noire, y tracèrent une couronne de mariée entremêlée de
roses et de fleurs d'oranger, et une main invisible écrivit au
milieu: «Je te relève de ton voeu.»

Bien que l'art de la dentelle ne paraisse pas avoir été connu avant
la fin du XVe siècle, on dit en Suède que sainte Brigitte l'y avait
introduit après un séjour en Italie. En Auvergne, saint François
Régis, touché des misères des pauvres femmes de la campagne, leur
apprit la manière de faire de la dentelle. C'est pour cela que le
saint est le patron des «dentelleuses» de ce pays. La vérité est
qu'il y avait des dentellières bien avant la prédication du père
Jésuite, mais celui-ci s'entremit pour faire rapporter une
ordonnance du parlement de Toulouse (1639) qui avait presque ruiné
cette industrie, et il s'occupa de lui trouver de nouveaux débouchés
au Mexique et au Pérou. Au XVIe siècle Barbara Etterlin, femme de
Christophe Huttmann, grand propriétaire de mines en Saxe, ayant vu
les femmes faire des filets pour protéger la tête des mineurs, eut
l'idée de les occuper à faire de la dentelle comme celle de Flandre;
une vieille femme lui avait prédit, avant son mariage, qu'elle
aurait autant d'enfants que la première pièce de dentelle qu'elle
avait faite comptait de petits bâtons; quand elle mourut, en 1575,
soixante-cinq enfants et petits-enfants étaient autour d'elle.

En 1804, M. Dieudonné, préfet du Nord, disait dans la statistique de
ce département que le beau travail de la dentelle de Valenciennes
était tellement inhérent à ce lieu, que si une pièce était commencée
en ville et finie hors des murs, cette dernière serait visiblement
moins belle et moins parfaite que l'autre, quoique continuée par la
même dentellière avec le même fil, sur le même carreau.

On assure en Flandre que la couleur jaune des dentelles de Malines
et de Bruxelles est due à l'haleine des ouvrières.

Autrefois, à Bruxelles, on voyait les dentellières assises devant
leur porte, travaillant, jacassant et gourmandant les enfants qui
prenaient leurs ébats au milieu de la rue. Vers 1843, en Belgique,
leur travail était assez rémunérateur pour suffire aux besoins du
ménage, et il n'était pas rare de voir dans les campagnes le paysan
flamand, fumant nonchalamment sa pipe entre deux pots de bière
pendant que sa femme travaillait. Il n'en est plus de même
aujourd'hui. L'ouvrière dentellière belge est honnête, bonne et
serviable: son travail paisible la laisse calme et peu disposée, dit
Mme Daimeries, aux plaisirs bruyants et aux extravagances des
ouvrières de fabrique.

[Illustration: Dentellières, d'après l'_Encyclopédie_.]

[Illustration: L'OUVRIERE EN DENTELLE]

Les divertissements des dentellières ont en effet un caractère très
gracieux et patriarcal, soit qu'elles prennent part, avec les
lingères et les couturières, aux fêtes de la Sainte-Anne, soit
qu'elles célèbrent leur fête à part. À Ypres, au moment de la
Fête-Dieu, elles s'accordent quatre ou cinq jours de vacances et se
plaisent à orner les écoles où l'on enseigne l'art de la dentelle de
guirlandes, de festons et de banderolles portant des inscriptions et
des adages. Elles vont faire aux environs des excursions auxquelles
ne sont admises que des personnes de leur sexe. Pour cela elles se
réunissent au nombre de trente ou quarante, et le trajet s'effectue
sur des chariots à quatre roues artistement décorés de guirlandes de
fleurs, de rubans et d'étoffes de diverses couleurs. Elles se
rangent sur les bancs où elles sont assises souvent de la façon la
plus gracieuse. Au premier rang est placée la reine; c'est celle qui
a su gagner le plus de prix aux jeux de boule commencés aux premiers
jours de la fête. Quelques-unes sont travesties en bergères, en
jardinières, en paysannes, la plupart sont couronnées de fleurs et
chantent en s'accompagnant du tambourin. Chaque année une ou deux
chansons ont la vogue à ces joyeusetés; c'est un chansonnier
ambulant qui, quelques semaines avant la Fête-Dieu, importe ces
chansons et en vend alors une grande quantité. Lors de leur fête les
dentellières de la Flandre française chantaient la chanson flamande
dont nous traduisons les premiers couplets; elle n'a d'autre mérite
que celui de donner quelques détails sur la façon dont la fête se
passait:

    «C'est aujourd'hui le jour de Sainte-Anne; nous guettons
    tous le moment du plein jour et nous nous habillons à la
    hâte pour aller à l'église. Lorsque la messe est dite nous
    sommes tous bien aises de sortir. Joseph est venu par ici
    avec son chariot et son bastier. Nous emportons des
    provisions: gâteaux et paniers. Ceux qui veulent nous
    accompagner doivent avoir fait jour gras toute l'année, et
    ceux qui ne l'ont pas fait doivent rester au logis et ne
    point venir.

    «Le jour de Sainte-Anne est passé et je suis débarrassée de
    mon argent; maintenant assise ici en proie à la tristesse,
    je n'ai plus que peu d'appétit et nulle envie de
    travailler, le travail me fait peine. Je voudrais que les
    jours entiers pussent être jours de Sainte-Anne.»

Le chansonnier lillois Desrousseaux a composé la «canson dormoire»
du _P'tit Quinquin_, dont la popularité est attestée par des images,
des faïences et qui, par son accent naïf et populaire, méritait bien
cet honneur.

    Dors, min p'tit quinquin,
    Min p'tit pouchin,
    Min gros rojin,
    Tu m'f'ras du chagrin
    Si te n'dors point qu'à d'main.

    Ainsi l'aut' jour eun' pauv' dentellière,
    In amiclotant sin p'tit garchon,
    Qui d'puis tros quarts d'heure n'faijot qu'braire
    Tâchot d'l'indormir par eun' canchon.

    Ell' li dijot: Min Narcisse.
    D'main t'aras du pain n'épice,
    Du chuc à gogo
    Si t'es sache et qu'te fais dodo.

    Et si te m'laich' faire eun' bonn' semaine
    J'irai dégager tin biau sarrau,
    Tin patalon d'drap, tin giliet d'laine ...
    Comme un p'tit milord, te s'ras farau!

    J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse,
    Un polichinell' cocasse,
    Un turlututu
    Pour juer l'air du _Capiau pointu_.

Le premier dimanche de septembre, les dentellières de la rue
Schaerbeek, à Bruxelles, se réunissent pour offrir un manteau à
Notre-Dame de Hal. Un corps de musique accompagne la procession
jusqu'à l'estaminet, et donne une aubade à chaque église devant
laquelle passe le cortège. Les ouvriers sont souvent déguisés, les
dentellières sont en habits de fêtes. À Hal on trouve un repas servi
dans une grange, on y passe la nuit et l'on rentre à Bruxelles dans
le même ordre.

Il y avait à Bruxelles une chapelle dite de Notre-Dame-aux-Neiges.
Le 4 août les ouvrières en dentelles y allaient prier pour que leur
ouvrage pût, par la protection de la Vierge, conserver sa blancheur.
Sous la domination des Français la chapelle fut démolie, mais il
fallut un détachement de troupes pour protéger les ouvriers contre
la populace qui vint les assaillir.

Voici une fable espagnole de Thomas de Yriarte qui est en relation
avec ce métier. Près d'une dentellière vivait un fabricant de
galons.--Voisine, lui dit-il un jour, qui croirait que trois aunes
de ta dentelle valussent plus de doublons que dix aunes de galon
d'or à deux carats?--Tu ne dois pas t'étonner, dit la dentellière,
que la valeur de ma marchandise soit si fort au-dessus de la tienne,
quoique tu travailles l'or et moi le fil; cela tient à ce que l'art
vaut plus que la matière.»

[Illustration: Dentellière hollandaise, gravure d'après Miéris
Seguin (_La Dentelle_).

(Rothschild, éd.)]



LES MODISTES


Au milieu du siècle dernier, les «modistes» étaient les personnes,
sans distinction de sexe, qui s'attachaient à suivre les modes.
C'est le seul sens donné par le _Dictionnaire de Trévoux_. À la
Révolution les faiseuses et les marchandes de modes formaient une
corporation, dans les attributions de laquelle rentraient, non
seulement les coiffures des dames, mois une grande partie de la
toilette féminine. Les ouvrières étaient des «filles de modes»,
Restif de la Bretonne les a aussi appelées «modeuses».

«Rien n'égale, dit Mercier, la gravité d'une marchande de modes
combinant des poufs et donnant à des gazes et des fleurs une valeur
centuple. Toutes les semaines vous voyez naître une forme nouvelle
dans l'édifice des bonnets. L'invention en cette partie fait à son
auteur un nom célèbre. Les femmes ont un respect profond et senti
pour les génies heureux qui varient les avantages de leur beauté et
de leur figure. C'est de Paris que les profondes inventions en ce
genre donnent des lois à l'univers. La fameuse poupée, le mannequin
précieux, affublé de modes nouvelles, enfin le _prototype
inspirateur_ passe de Paris à Londres tous les mois et va de là
répandre ses grâces dans toute l'Europe. Il va au Nord et au Midi;
il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg, et le pli qu'a donné
une main française, se répète chez toutes les nations, humbles
observatrices du goût de la rue Saint-Honoré. J'ai connu un étranger
qui ne voulait pas croire à _la poupée de la rue Saint-Honoré_, que
l'on envoie régulièrement dans le Nord y porter la coiffure
nouvelle, tandis que le second tome de cette même poupée va au fond
de l'Italie et de là se fait jour jusque dans l'intérieur du sérail.
Je l'ai conduit, cet incrédule, dans la fameuse boutique et il a vu
de ses propres yeux et il a touché.»

Avant la Révolution, les grandes boutiques de modistes étaient
rares, dit Ant. Caillot. Ces artistes et agents du luxe n'avaient
point encore imaginé d'exposer aux yeux des passants les
chefs-d'oeuvre commandés de leur industrie; seulement quelques
boutiques des galeries de bois du Palais-Royal, pour attirer les
regards des promeneurs, étalaient quelques bonnets et chapeaux à la
mode, avec les minois à prétention de cinq ou six grisettes, qui
travaillaient avec de fréquentes distractions. Ce sont là les
ouvrières que Mercier a dépeintes dans un passage du _Tableau de
Paris_. «Assises dans un comptoir à la file l'une de l'autre, vous
les voyez à travers les vitres. Elles arrangent ces pompons, ces
colifichets, ces galants trophées que la mode enfante et varie. Vous
les regardez librement et elles vous regardent de même. Ces filles
enchaînées au comptoir, l'aiguille à la main, jettent incessamment
l'oeil dans la rue. Aucun passant ne leur échappe. La place du
comptoir, voisine de la rue, est toujours recherchée comme la plus
favorable, parce que les brigades d'hommes qui passent offrent
toujours le coup d'oeil d'un hommage. La fille se réjouit de tous
les regards qu'on lui lance et s'imagine voir autant d'amants. La
multitude des passants varie et augmente son plaisir et sa
curiosité. Ainsi ce métier sédentaire devient supportable, quand il
s'y joint l'agrément de voir et d'être vue; mais la plus jolie du
comptoir devrait occuper constamment la place favorable.

«Plusieurs vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs
corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales.
Quelquefois le minois est si joli, que le front altier de la riche
dame en est effacé. Le courtisan de la grande dame devient tout à
coup infidèle; il ne lorgne plus dans le coin du miroir que la
bouche fraîche et les joues vermeilles de la petite qui n'a ni
suisse ni aïeux. Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du magasin au
fond d'une berline anglaise. Elle était fille de boutique; elle
revient un mois après y faire ses emplettes, la tête haute, l'air
triomphant et le tout pour faire sécher d'envie son ancienne
maîtresse et ses chères compagnes....

«En passant devant ces boutiques, un abbé, un militaire, un jeune
sénateur y entrent pour considérer les belles. Les emplettes ne sont
qu'un prétexte; on regarde la vendeuse et non la marchandise. Un
jeune sénateur achète une bouffante; un abbé sémillant demande de la
blonde; il tient l'aune à l'apprentie qui mesure: on lui sourit, et
la curiosité rend le passant de tout état acheteur de chiffons.»

Les marchandes de modes avaient des enseignes qui appartenaient au
genre gracieux. L'une d'elles avait fait peindre sur la sienne un
abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la
boutique; on lisait sur cette enseigne: _À l'abbé Coquet_. Hérault,
lieutenant de police en 1725, homme dévot et assez borné, vit cette
peinture, la trouva indécente, et, de retour chez lui, ordonna à un
exempt d'aller enlever l'abbé Coquet et de le mener chez lui.
L'exempt accoutumé à ces sortes de commissions, alla chez un abbé de
ce nom, le força à se lever et le conduisit à l'hôtel du lieutenant
général de la police: «Monseigneur, lui dit-il, l'abbé Coquet est
ici.--Eh bien, répondit le magistrat, qu'on le mette au grenier.» On
obéit. L'abbé Coquet, tourmenté par la faim, faisait de grands cris.
Le lendemain: «Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons
que faire de cet abbé Coquet que vous nous avez fait mettre au
grenier; il nous embarrasse extrêmement.--Eh! brûlez-le et
laissez-moi tranquille!» Une explication devenant nécessaire, la
méprise cessa, et l'abbé se contenta d'une invitation à dîner et de
quelques excuses.

[Illustration: Boutique de modiste en province, dessin de Crafty,
_Souffrances du professeur Deltheil_ (édition Rothschild).]

La marchande de Mme du Barry avait pour enseigne: «Aux traits
galants!» C'est peut-être elle que représentait une estampe où l'on
voyait des Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de
chapeaux et armés d'arcs et de flèches qu'ils lançaient à droite et
à gauche.

L'annonce suivante, que l'on trouve dans le _Journal de Paris_ de
1785, montre qu'à cette époque les marchandes exposaient des
modèles, dont quelques-uns appartenaient à la mode extravagante
d'alors: «On verra chez Mlle Fredin, modiste, à l'_Écharpe d'or_,
rue de la Ferronnerie, un chapeau sur lequel est représenté un
vaisseau avec tous ses agrès ayant ses canons en batterie.»

[Illustration: Les filles de modes dans leur boutique, gravure de
Minet (1782).

Lambertine et ses compagnes, placées dans la boutique, un jour de
fête, pour se conter leurs histoires les unes aux autres. (Restif de
la Bretonne, _Contemporaines_, XIX, 64.)]

Sous la Restauration, une marchande mit au-dessus de la porte de sa
boutique une enseigne avec ces mots: _À la Galanterie_. Les
demoiselles du magasin ne s'accommodèrent pas de cette inscription,
qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se
révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut
même bataille de femmes et l'enseigne disparut.

Les modistes sont de toutes les ouvrières celles qui ont été le plus
en butte aux médisances de la plume et du crayon: un pamphlet en
vers assez médiocres, intitulé _Brevet d'apprentissage d'une fille
de modes à Amathonte_, paru en 1709, est peut-être le premier écrit
où l'on fasse allusion à leur réputation de galanterie. Fournier,
qui a réédité dans ses _Variétés historiques et littéraires_ cette
petite pièce où l'on trouve des renseignements assez curieux sur la
manière dont les ouvrières étaient traitées, ajoute en note que les
filles de modes et les lingères étaient depuis longtemps nombreuses
dans le quartier avoisinant le Grand-Hurleur; leur industrie y
servait de couvert à un autre métier qui donna lieu à la «Requête
présentée à M. Sylvain Bailly, maire de Paris, par Florentine de
Launay contre les marchandes de modes, couturières et lingères et
autres grisettes commerçantes sur le pavé de Paris», où elles sont
accusées de faire une concurrence déloyale aux Cythères patentées.

Dans un passage des _Contemporaines_, Restif de la Bretonne dit fort
justement qu'il ne fallait pas généraliser, et parmi les raisons qui
avaient fait attaquer la moralité des modistes plutôt que celle des
autres ouvrières, il place au premier rang la jalousie. «La classe
des filles de modes est, dit-il, très nombreuse, et elles ont en
général une mauvaise réputation. Mais elle est injuste à l'égard des
véritables marchandes de modes, qui ne souffrent pas plus de
libertines chez elles que les autres maîtresses des professions
exercées par les femmes. J'en connais beaucoup de véritablement
exemplaires et dont la maison est un modèle pour l'ordre, la décence
et le travail. Les raisons pour lesquelles la voix de l'aveugle
populace a calomnié celles qui exercent cette profession ne sont pas
en petit nombre; d'abord les femmes du commun, telles que les
poissardes, les fruitières, les ont regardées de mauvais oeil, par
cette espèce de jalousie qu'a toujours le pauvre en voyant la femme
des riches. En second lieu, les filles de modes, en raison de leur
plus grande élégance, ont été plus recherchées par les corrupteurs
pour être entretenues et ont plus souvent donné le scandale du
passage d'un état laborieux à un état déshonorant. En troisième
lieu, certaines corruptrices de profession, pour donner un ragoût
plus piquant aux libertins blasés, lèvent quelquefois une boutique
de modes et y tiennent des filles publiques. Mais ces malheureuses
ne sont pas de vraies marchandes; leurs tiroirs sont vides, elles ne
travaillent pas.»

Les jeunes gens du milieu de ce siècle avaient continué à l'égard
des modistes les galanteries des chevaliers et des abbés de l'ancien
régime. Il semblait même qu'ils étaient plus importuns; car au lieu
de laisser les vitres nues, on avait dû les garnir de rideaux. Les
galants avaient imaginé plusieurs moyens de rendre cette précaution
inutile. Une des lithographies de la série des Modistes, de H. Emy
(1840) représente une devanture devant laquelle un jeune homme est
accroupi pour essayer de voir les ouvrières par dessous les rideaux;
un autre a mis son chapeau au bout d'une canne et l'agite par dessus
pour attirer l'attention des jeunes filles. Celles-ci semblaient
d'ailleurs se prêter à ces agaceries: elles faisaient aux rideaux
«des mèches» qui les écartaient un peu et leur permettaient de voir
et d'être vues.

C'était alors un axiome a peu près établi que les modistes n'étaient
point cruelles: aussi la première ouvrière qui allait essayer un
chapeau ou le trottin qui portait la commande dans son carton,
avaient de grandes chances pour être suivies.

[Illustration: Les singeries humaines (1825): Madame et sa modiste.]

Les estampes de la Restauration où figurent les modistes sont
nombreuses: «Monsieur, je ne donne rendez-vous à personne», dit une
ouvrière à un élégant qui l'a accostée; mais une seconde gravure,
qui a pour légende «À demain soir», montre que la résistance n'a pas
été de longue durée. Une autre lithographie, qui porte la date de
1826, est intitulée: «Est-il gentil, il me paiera mon terme.» Ici,
le séducteur est un homme d'un âge mûr. Gavarni n'a pas oublié les
modistes dans ses élégants croquis; l'un d'eux de la série de la
«Boîte aux lettres» représente deux modistes, l'une occupée à lire
une lettre d'amour, l'autre à en cacheter une, écrite avec une
orthographe fantaisiste.

    Du cidre avec les marrons,
    V'là l' champagn' des modillons.

dit en élevant son verre un jeune homme assis à côté de deux
ouvrières, près d'un carton à chapeau qui sert de table. (_Journal
pour rire_, 1849.)

[Illustration: Boutique de modiste de «La Boîte aux lettres»
(Gavarni).]

On sait que les couturières jalousent les modistes et prétendent
qu'elles cousent avec des épingles. C'est peut-être l'une d'elles ou
une lingère qui avait fourni le sujet d'une caricature de la série
des Grisettes, publiée par H. Vernier dans le _Charivari_: un
étudiant se promène dans le bois avec une jeune fille, au fond on
voit un autre couple qui danse, la femme a mis sur sa tête un
chapeau d'homme et le garçon a le chapeau de sa compagne. La
première dit: «Est-il Dieu, possible de danser la polka comme ça au
milieu de la forêt de Saint-Germain... Pour sûr, c'est une modiste;
ce n'est pas une lingère qui oublierait ainsi toutes les convenances
sociales.»

H. de Hem, dans _Grisettes et Cocottes_, représente une modiste
arrangeant un bonnet sur une poupée, avec légende «N'a pas le
coeur à l'ouvrage» ou s'arrêtant devant un magasin qui a pour
enseigne «la Tentation».

En l'an 1895, les galanteries dont les modistes sont l'objet forment
encore une sorte de lieu commun de la chanson et de la caricature,
ainsi qu'il est facile de s'en convaincre en parcourant les
publications illustrées.

Telle est la puissance des clichés, que l'on a pu lire dans une
revue destinée aux familles, cette double définition de la modiste,
en regard l'une de l'autre, de façon à ce que la vraie paraisse être
la seconde qui, en faisant la part de l'exagération, est à coup sûr
moins juste que la première:

    La modiste est une abeille vigilante qui travaille toute
    une semaine avec une activité sans égale, qui ne se
    retourne jamais quand elle sort, et qui n'a pas de
    _connaissance_.

    La modiste est un papillon qui voltige huit mois de
    l'année, qu'un monsieur vient chercher le soir à la sortie
    du magasin, qui monte à cheval au Petit-Madrid, et qui
    connaît les salons de la Maison dorée.

On dit dans les ateliers que l'on peut juger de la capacité d'une
couturière par le surfilage, de celle d'une modiste par le bon
arrangement de la coiffe d'un chapeau.

Voici les trois seules superstitions de modistes, assez curieuses
d'ailleurs, qui soient venues à ma connaissance: À Paris, lorsque le
chapeau est terminé et qu'on va l'empaqueter pour le livrer à la
clientèle, les ouvrières ne manquent pas de cracher dans le fond, en
disant: «Pour qu'il plaise.» Le voilà protégé et l'on peut être sûr
qu'il sera accepté; si par malheur le contraire arrive, on rejette
la faute sur la trop petite quantité de salive; car, plus on a
craché, plus l'on est certain que le chapeau ne reviendra pas, de
sorte que souvent on le fait circuler autour du travail (atelier) et
chaque demoiselle à son tour, soulevant délicatement la coiffe,
accomplit le même sacrifice. Mais il faut bien se garder de laisser
des épingles dans les noeuds ou les dentelles d'un chapeau qu'on
va envoyer; une seule épingle oubliée lui porte malchance et le fait
refuser.

À Troyes, on recommande aux jeunes ouvrières de ne pas laisser
tomber les épingles servant à fixer les rubans des chapeaux pour
l'essayage, parce que «l'ouvrage serait mal fait».

[Illustration: La Modiste, d'après Bouchot.]


SOURCES

COUTURIÈRES.--A. Franklin, _Les Magasins de nouveautés_, 259.--Roux,
_Grammaire limousine_, 141.--Dejardin, _Dictionnaire des spots
wallons_, I, 206.--Paul Sébillot, _Les Travaux publics_,
41.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 299, 301, 318,
321.--A. de Nore, _Légendes, etc., des provinces de France_,
237.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176; IX, 219.--C. de
Mensignac, _Sup. de la Gironde_, 133.--Communication de M. A.
Harou.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176, 239.--Léon
Pineau, _Folk-Lore du Poitou_, 287.--Reinsberg-Düringsfeld,
_Traditions de la Belgique_, II, 57.--Loys Brueyre, _Contes de la
Grande-Bretagne_, 161.--Paul Sébillot, _Contes de la
Haute-Bretagne_, I, 303.--F.-M. Luzel, _Légendes chrétiennes_, II,
115.--A. Le Braz, _Légende de la mort_, 173.

DENTELLIÈRES--Mme Daimeries, _La Dentelle en Belgique_, Bruxelles
(1895), 1, 13.--Mme Barry-Palliser, _History of Lace_, 46,
238.--Lefebure, _Broderies et dentelles_, 255.--A. Harou, _Mélanges
de traditionnisme en Belgique_, 112.--Grivel, _Chroniques du
Livradois_, 360.--Seguin, _La Dentelle_, 75, 159.--_Revue des
traditions populaires_, IV, 368.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions
de la Belgique_, I, 395; II, 137.--Communication de M.
Quarré-Reybourbon.--Schayes, _Usages, croyances des Belges_, 209.

MODISTES.--Mercier, _Tableau de Paris_, II, 126.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 213, 216.--Fournier, _Histoire des
enseignes_, 249.--Fournier, _Variétés historiques et littéraires_,
VIII, 223.--Restif de la Bretonne, _Les jolies femmes du commun_,
III, 65.--_Revue des traditions populaires_, V, 51; IX, 684; X,
96.--_Annuaire des traditions populaires_, 1887, 80.

[Illustration: La Modiste, image tirée des _Fleurs professionnelles_
(vers 1840).]



LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES


Le lavoir, qu'il soit en plein air, sur un bateau ou dans un de ces
grands établissements qu'on voit à Paris, a toujours passé pour être
l'un des endroits où les femmes donnent le plus volontiers carrière
à la démangeaison de parler qu'on leur attribue; c'est là et au four
qu'elles exercent principalement leur langue aux dépens du prochain.

L'auteur d'une petite pièce de 1613, le _Bruit qui court de
l'Espousée_, ne trouve rien de mieux pour caractériser un cancan que
de dire:

    C'est l'entretien des lavandières
    Et de celles qui vont au four
    Qu'une dame depuis naguères
    S'est fait demoiselle en un jour.

Dans le Bocage normand on raconte que des lavandières furent punies
de leur médisance: «Un jour des femmes occupées à laver à un douet,
voyant venir de loin sur son petit cheval un vieux médecin qui
passait pour sorcier, se mirent à gloser à l'envi sur son compte, et
les quolibets pleuvaient sur lui aussi drus que coups de battoir sur
le linge. Les commères ne pensaient pas être entendues du vieux
sorcier; mais son oreille était, malgré la distance, tout près de
leurs lèvres, et il n'avait pas perdu un mot de leur édifiante
conversation. «Bonjour, braves femmes, leur dit-il en passant, vous
faites de bonne besogne, courage!» À peine s'était-il éloigné que
saisies d'une fureur subite, elles se mirent à s'injurier
réciproquement, puis, des paroles passant aux actes, elles se
prirent aux coiffes et s'aspergèrent à l'aide de leurs battoirs et
de leurs tors de linge. Ce furent ensuite de folles gambades au beau
milieu du douet dont l'eau, soulevée par leur sarabande et leurs
battoirs, les inondait comme un véritable déluge; elles auraient
bien voulu s'arrêter, mais leurs pieds trépignaient malgré elles,
leurs mains puisaient dans l'eau et se la lançaient au visage.
Heureusement pour elles, le médecin sorcier revint. «Assez
travaillé, allez vous reposer, maintenant, vous l'avez bien mérité»,
leur dit-il, avec un sourire; goguenard. Ruisselantes et toutes
grelottantes de froid, elles purent alors regagner leur logis.

En Haute-Bretagne, pour désigner un commérage, on dit qu'il a été
entendu au «doué». Un proverbe bas-breton le constate aussi:

    _Er fourniou-red, er milinou,_
    _E vez klevet ar c'heloiou;_
    _Er poullou hag er sanaillou_
    _E vez klevet ar marvaillou._

    Au four banal, au moulin,--On entend les nouvelles;--Au
    lavoir et dans les greniers,--On entend les commérages.

Autrefois les gamins, en beaucoup de pays, se mettaient à regarder
les laveuses et à les désigner avec le doigt, comme pour les
compter; ce geste avait le don de les rendre furieuses et d'attirer
à son auteur une bordée d'injures. Semblable sort était réservé à
celui qui leur adressait la question à double sens: «Lavez-vous
blanc?» C'était vraisemblablement en pareille occurrence que celles
de Rennes se comportaient, comme l'indique un passage de Noël du
Fail: «Quand les lavandieres de la Porte-Blanche sont _a quia_ et au
bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont
autre recours de garentie qu'à se monstrer et trousser leur derrière
à partie adverse». _Le Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer_ (1748)
constate que celles des environs de Paris n'avaient pas laissé
tomber cette tradition en désuétude: À Chaillot, les femmes qui
étaient sur la grève à essanger leur linge, battre et laver leur
lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne me
permet point de répéter. Les passagers ont répondu par des répliques
si corsées, que la plus vieille de ces mégères, enragée de se voir
démontée, a troussé sa cotte mouillée et nous a fait voir le plus
épouvantable postérieur qu'on puisse jamais voir.

La _Légende de Maistre Pierre Faifeu_ raconte comment ce coquin
émérite fit taire les lavandières de buée à Blois, un jour qui
descendait en bateau la rivière de Loire:

          ... Ung grant bruyt ont ouy.
    Dont de prinsault nul ne fut resjouy.
    Car il sembloit que fussent dix banieres
    De gens de guerre, et s'estoient buandieres
    Qui là estoient pour leur buée laver,
    Dont tout soubdain chascun se va lever,
    Les regardant se reputent infames
    Avoir peur ouyr le bruyt des femmes.
    Tout ce cas fait, ainsi comme j'entens,
    Faifeu leur dist pour faire passer temps,
    Que dix escuz contre eulz tout va mettre,
    Qu'il fera bien tout leur caquet remettre,
    Et que soubdain bien taire il les fera
    Sans les toucher et ne leur meffera
    Incontinent entre eulx fut fait la mise;
    Alors Faifeu s'est mis tout en chemise,
    Et d'un habit de diable il s'est vestu;
    Car à Paris il s'estoit esbatu
    À l'achepter, pour maint passe-temps faire.
    Lui accoustré en ce point ne diffère,
    Bien tost monter tout au hault de la hune.
    Cryant, hurlant; incontinent pas une
    Femme qui fust n'a sonné un seul mot.
    Mais tuës se sont, n'attendant que la mort.
    Car pour certain de grant peur admirable,
    Toutes cuydoient que ce fust le grant Diable.

Tabourot, dans ses _Équivoques françois_, rapporte une plaisanterie
qui est encore usitée: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire,
Si vous l'auez ne me le prestez pas, et si vous ne l'auez pas,
prestez-le moi. Qui s'entend d'une palette ou battoir, propre à
laver les draps».

Au XVIe siècle, les laveuses avaient, au point de vue des moeurs,
une réputation équivoque:

    Je m'en rapporte à ces maris
    Qui ont esprouvé, bien souvent,
    Quelle marchandise elle vent.
    Et en tant qu'elle est lavandière
    Elle blanchit la pièce entière;
    Puis vrayment, qui, en ung besoing,
    La trouveroit en quelque coing.
    Encore feroit-il conscience
    De ne la prendre en patience
    Tout au fin moins pour l'esprouver.

    Voilà, voilà ma lavandière
    Qui merque, ainsi comme fourrière,
    Les logis d'un nouvel amour.

Un peu plus tard, l'_Almanach prophétique_ de Tabarin les associe
aux «filles de chambre, coureuses de rempart et autres canailles».

[Illustration: LA BLANCHISSEUSE]

En quelques pays, leur rencontre est quelquefois redoutée: Chez les
Tchouvaches, une femme qui se rend à la rivière avec du linge sale
est d'un mauvais présage pour le voyageur au moment où il se met en
route, tandis qu'il tire bon augure de la rencontre d'une femme qui
revient du lavoir avec du linge propre.

Il y a un certain nombre de jours dans l'année pendant lesquels la
lessive passe pour être dangereuse, soit pour celles qui la font,
soit plus généralement pour la personne dont on lave le linge. Au
XVIIe siècle, le curé Thiers signalait, parmi les superstitions
courantes, celles de ne pas faire la lessive ni durant les
Quatre-Temps, ni durant les Rogations, ni pendant les jours où l'on
chante Ténèbres, ni depuis Noël jusqu'aux Rois, ni pendant l'octave
de la Fête-Dieu, ni les vendredis, de crainte qu'il n'arrive quelque
malheur. Une partie de ces croyances sont encore vivantes: Dans les
Vosges faire la lessive pendant les Rogations, c'est mettre le
maître à la porte de la maison; dans l'Yonne, le linge ne blanchit
pas; en Franche-Comté:

    Celui qui fait la bue aux Rogations
    Sera au lit pour les moissons.

En Saintonge, les maîtresses de maison ne devaient pas songer à
faire la _bugée_, parce que le linge blanchi alors causait plus tard
des échauboulures qui tournaient généralement à la gale.

Dans la Charente, qui fait la buée pendant la semaine sainte court
risque de mourir dans l'année. En Normandie, en Haute-Bretagne et en
Poitou, le danger de mort est pour une des personnes de la maison ou
pour une des lavandières; dans les environs de Brive, les hommes de
la maison sont exposés à mourir; dans le pays de Gex, c'est le chef
de la famille. Le Vendredi saint est encore plus funeste que les
autres jours de cette semaine; en Haute-Bretagne on lave son suaire;
à Valenciennes Dieu maudit les personnes qui lavent.

La prohibition dont cette date est l'objet est expliquée par des
légendes: On raconte dans le nord de l'Angleterre que, lorsque Jésus
se rendait au calvaire, il passa devant une laveuse qui lui jeta à
la figure son linge mouillé. Jésus dit: «Maudit soit celui qui
désormais lavera ce jour-là», et l'on assurait jadis que le linge
avait des taches de sang si on le mettait alors à sécher. Des récits
analogues sont populaires dans la Belgique wallonne: Jésus ayant
soif, passa près d'une femme qui faisait la lessive et lui demanda à
boire. Elle lui donna une tasse d'eau de lessive; il la but sans
rien dire. Plus loin, il passa près d'une maison où l'on cuisait du
pain et demanda de quoi manger. La femme lui donna un petit pain,
Jésus s'en alla en disant:

    Maudite soit la femme qui bue,
    Et bénie soit la femme qui cuit.

La Vierge se promenant, un jour de Vendredi saint, aux environs de
Namur, demanda un verre d'eau à des lavandières qui, au lieu de se
montrer charitables, l'aspergèrent d'eau sale, de sorte que sa robe
en fut tout humide; elle entra dans un four où d'autres femmes la
firent se chauffer et se sécher. C'est pourquoi elle bénit les
femmes qui cuisaient et maudit celles qui lavaient.

Dans la Suisse romande, il ne faut pas faire la lessive sous le
signe de la Vierge, parce que le linge se couvrirait de poux sur la
corde. En Poitou, Notre-Dame de Mars est la fête la plus observée:
le linge lavé ce jour-là retournerait en paille, et la personne qui
a lavé devrait, après sa mort, revenir au lavoir jusqu'à ce qu'on
lui ait fait dire un certain nombre de messes.

La lessive est interdite, entre Noël et le jour de l'an, en Belgique
et dans l'Yonne; dans les Vosges, aux lessiveuses et lavandières qui
enfreignent la défense, la méchante fée Herqueuche applique de
maîtres coups de battoir sur le dos et sur les reins.

En Haute-Bretagne, dans le Bocage normand, dans l'Yonne, la semaine
d'avant Noël et celle qui précède le carnaval, sont au nombre des
périodes funestes. Un dicton provençal assure que les lavandières
qui font la buée en carnaval meurent dans l'année:

    _Qu fai bugado entre Caremo et Carementrant_
    _Li bugadiero moron dins l'an._

En Basse-Normandie on fait rarement la lessive pendant les
vingtaines: dix derniers jours d'avril et dix premiers jours de mai,
à cause de l'inclémence prévue du temps. Les femmes de Lesbos
craindraient que le linge ne s'use trop vite si elles lavaient
pendant les Drummata, du 26 juillet au 3 août.

À Marseille, pendant l'octave des Morts, les particuliers ne doivent
point laver, parce que cela rappelle trop le lavage du linge qui a
servi à celui que l'on a perdu. En Franche-Comté, la personne qui
lessive pendant cette semaine «bue» son suaire. Dans les Vosges, il
y aura bientôt un cercueil dans la maison si l'on enfreint celle
prohibition. Dans les Hautes-Vosges, cela porte malheur au maître:
la femme qui coule alors la lessive tourmenterait les âmes du
purgatoire; elle s'exposerait en outre à la vengeance de la fée
Herqueuche, qui échaude les lessiveuses. Si, ce qui arrive rarement,
elle monte sur le cuveau, l'une des personnes dont le linge y a été
jeté mourra avant la fin de l'an.

Le vendredi est aussi un mauvais jour; on dit en Basse-Bretagne:

    _Neb a verv lichou dar gwener_
    _Birri a ra goad hor Salver._

    Qui bout la lessive le vendredi fait cuire le sang de notre
    Sauveur.

[Illustration: Laveuses au bord de la Seine, d'après un dessin
colorié de Henry Mounier. Coll. G. Hartmann.]

Dans l'Yonne, on dit en commun proverbe:

    Qui coule la lessive le vendredi
    Veut la mort de son mari.

Il y a, par contre, des temps très favorables: Dans le pays de
Liège, la grande lessive doit se faire entre les deux Notre-Dame,
Assomption, 15 août, 8 septembre, Nativité, si l'on veut que le
linge ne jaunisse pas.

Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition de ceux
qui serraient les cendres en certains jours de la semaine, afin que
la lessive en fût meilleure.

L'_Évangile des Quenouilles_ indique plusieurs pratiques que les
femmes du XVe siècle employaient: «Se voulez, dit l'une, avoir belle
lessive et que vos linceux soient beaux et blancs, la première fois
que vous getterez la lessive dessus la jarle, certainement vous
devez dire en la gestant: Dieu y ait part et monseigneur sainct
Cler.» Ce saint était alors invoqué par les personnes qui avaient à
faire la lessive, sans doute à cause de son nom; il en était alors
de même de sainte Claire. «Je fis, dit une autre ménagère, une
requeste à madame saincte Clère que s'il lui plaisoit qu'il feist
beau temps, je luy donneroye une chandelle, et aincy il fist beau
temps.»

En Lithuanie, les hommes de la maison devaient être de bonne humeur
pendant tout le temps de la lessive, ou bien il pleuvait. En
Haute-Bretagne, si l'on veut avoir une buée sans pluie, il ne faut
point semer la cendre sur les foyers. Dans le Bocage normand, si
l'on arrose son courtil un jour de lessive, on provoque la pluie
pour le jour où elle sera mise à sécher. En Allemagne, lorsque des
filles ou des femmes lavent des sacs, il ne tardera pas à pleuvoir.
En Dauphiné, on dit communément au mari de la femme qui a beau temps
pour sa lessive: Votre femme ne vous a pas fait infidélité.

Dans les Vosges, il est dangereux de faire la lessive dans une
maison habitée par une femme enceinte, à moins qu'on ne prenne la
précaution de rouler dehors le cuvier dès qu'on a retiré le linge.
La délivrance serait retardée d'un temps égal à celui où le cuvier
vide serait resté à la maison. Dans l'Yonne, on a aussi soin de
mettre en pareil cas le cuvier à l'envers.

En Haute-Bretagne, les malades d'une maison où on fait la lessive
sont exposés à mourir.

Il était certains mots qu'on ne devait pas prononcer. D'après
l'_Évangile des Quenouilles_: «Touteffois et quantes que faictes
vostre lessive, et que le chauldron est sur le feu plain de lessive,
et que le feu est dessoubz et que par la force du feu la lessive
bouille, vous ne devez pas dire: Ha, commère, la lessive boult, mais
vous devez dire qu'elle rit; autrement tous les draps s'en iroient
en fumée.» Au XVIIe siècle, d'après Thiers, il fallait dire: «La
lessive joue.» En Poitou, les femmes qui vont voir une lessive que
l'on coule ne doivent pas dire: La lessive bout-elle? car elle
échauderait, mais: La lessive fait-elle? En Allemagne, au siècle
dernier, pour que le fil devînt blanc, il fallait que les femmes qui
assistaient à l'opération disent des mensonges.

Ou tirait des présages de certains faits qui se produisaient pendant
les lessives. En Poitou, si le savon d'une laveuse tombe à sa
gauche, elle ira aux noces sous peu; celle qui chante au lavoir aura
un homme fou. Dans le nord de l'Écosse, lorsque le savon ne s'élève
pas sur les linges, c'est qu'il y a dans le cuvier le linge d'une
personne destinée à mourir bientôt. Dans la Montagne-Noire, si des
oiseaux passent au-dessus d'une femme qui lave les langes de son
enfant, il sera prochainement atteint de quelque maladie.

Dans les Vosges et en Belgique, la lavandière qui mouille son
tablier plus que de raison, épousera un ivrogne. Aux environs de
Menton, les femmes qui ne se mouillent pas en lavant sont des
sorcières.

En Basse-Normandie, l'on se garde bien de mettre les chemises sens
dessus dessous quand on est en train d'asseoir la lessive dans la
cuve, de peur d'attirer la mort sur quelqu'un de la maison. En
Normandie, quand la crasse du linge de corps est difficile à
détacher, la personne à laquelle il appartient a un mauvais coeur.

La lessive peut être ensorcelée: Dans la Bresse, deux bohémiennes,
auxquelles une fermière occupée à faire sa lessive n'avait pas fait
l'aumône, touchèrent du doigt son cuvier, et depuis elle ne put
jamais y faire blanchir son linge.

Les lavandières du Mentonnais, de peur que l'eau n'ait été l'objet
de maléfices, jettent des épingles en croix dans le lavoir avant de
se mettre à l'ouvrage.

À la campagne, il y a dans la belle saison des lessives de nuit, qui
sont une occasion de s'amuser, de chanter des chansons, de dire des
contes ou des devinettes. En Haute-Bretagne on choisit, autant que
possible, une nuit où il fait clair de lune, car la lessive a lieu
en plein air. Les jeunes gens y viennent de loin, surtout quand il y
a de jolies filles aux environs, et ils les font danser, pendant que
les bonnes femmes s'occupent du cuvier et de la poêle où bout le
linge; les garçons leur aident toutefois à la lever pour montrer
leur force et leur adresse. En Écosse, lors des grandes lessives qui
avaient lieu au printemps, de jeunes garçons restaient la nuit à
garder le linge qui n'était pas sec; ils passaient leur temps à
chanter, à dire des histoires de revenants ou des contes de fées: ou
bien à écouter la jolie musique des fées lorsqu'ils se trouvaient
près d'une de leurs grottes.

       *       *       *       *       *

On retrouve en un assez grand nombre de pays la croyance à des
lavandières surnaturelles, fées, sorcières ou damnées, qui viennent
laver leur linge: Dans la Marche, un amas de rochers porte le nom de
Château-des-Fées: un pied est un marais; lorsqu'on aperçoit
au-dessus de la cime des arbres les vapeurs de ce marais, on dit:
_Las fadas fasan la bujade_: les fées font la lessive.

[Illustration: Le Maçon et la Blanchisseuse (d'après Saint-Aubin?).]

En Haute-Bretagne, elles affectionnent certains endroits: elles
venaient y laver leur linge et elles l'étendaient sur les gazons; il
était si blanc, qu'on dit encore en parlant du beau linge: C'est
comme le linge des fées. Celui qui aurait pu aller sans remuer les
paupières jusqu'au lieu où elles le séchaient, avait la permission
de l'emporter; dès qu'on avait battu de la paupière, il
disparaissait. En Normandie, les fées mettaient leur lessive à
sécher sur les pierres druidiques. Dans la Suisse romande, elles
venaient étendre leurs draps le long des rochers qui dominent le lac
d'Ormont, et ils brillaient au loin avec une blancheur incomparable.

D'autres fées lavaient la nuit pour rendre service aux hommes. En
Haute-Bretagne, lorsqu'on portait le soir près des doués le linge
qu'on désirait qui fût blanchi, les fées venaient à minuit et
faisaient la besogne des lavandières qui, le matin, trouvaient le
linge très bien nettoyé. Celles du Trou-aux-Fées, dans le Hainaut,
rendaient parfaitement blancs les draps que les habitants avaient
déposés la veille à l'entrée de leur grotte, en ayant soin d'y
joindre quelques aliments.

Autrefois, à Corvay, dans les Ardennes, lorsque les laveuses
n'étaient que trois ou quatre à laver au ruisseau, situé au fond
d'un bois, elles entendaient des cris étranges, et parmi eux
ceux-ci: O Couzietti! qui se rapprochaient peu à peu; les arbres
tremblaient, et elles apercevaient de tout petits nains, nus,
grimaçants, qui s'approchaient par bandes du ruisseau. Elles
s'enfuyaient au village, abandonnant le linge; lorsqu'elles
revenaient en nombre, les nains et le linge avaient disparu.

La croyance aux lavandières de nuit est très répandue en France;
souvent elles accomplissent une pénitence pour expier un crime
commis pendant leur vie. En Berry, ce sont les mères dénaturées qui
ont tué leur enfant et sont après leur mort condamnées à laver
jusqu'au jugement dernier le cadavre de leur victime. En
Ille-et-Vilaine, ce sont aussi des infanticides, ou bien des femmes
qui ont lavé le dimanche. Celles-ci viennent, la plupart du temps
invisibles, au doué, à l'heure même, du jour ou de la nuit, où elles
ont violé le repos dominical. En Basse-Bretagne, les lavandières de
nuit sont celles qui, de leur vivant, ont trop économisé le savon.
Dans quelques parties de la Haute-Bretagne, la femme à laquelle on
n'a pas mis un suaire propre, revient le laver toutes les nuits. En
Berry, ce que lavent ces maudites, ce ne sont pas, comme ailleurs,
des linceuls: c'est une espèce de vapeur d'une couleur livide, d'une
transparence terne qui rappelle celle de l'opale. Cela semble
prendre quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait que cela
pleure. On pense que ce sont des âmes d'enfants trépassés sans
baptême ou d'adultes morts avant d'avoir reçu le sacrement de
confirmation; elles s'acquittent de leur besogne avec une sorte
d'acharnement, presque toujours en silence; quelquefois, mais assez
rarement, elles font entendre un chant sourd et monotone, triste
comme un _De Profundis_ (p. 17).

Dans l'Yonne, on entendait aussi le bruit des battoirs des
lavandières de nuit. D'après la légende que Souvestre a rapportée
dans le _Foyer breton_, en frappant les draps mortuaires, elles
chantent:

    Si chrétien ne vient nous sauver
    Jusqu'au jugement faut laver.
    Au clair de la lune, au bruit du vent.
    Sous la neige le linceul blanc.

Paul Féval, dans les _Dernières Fées_, met dans leur bouche ce
couplet:

    Tords la guenille.
    Tords,
    Le suaire des épouses des morts.

Si on a le courage de faire le signe de la croix, elles
s'évanouissent. Souvent elles demandent qu'on leur aide à tordre
leur linge. Lorsqu'on a eu l'imprudence de répondre à leur
invitation, il faut avoir soin de tordre du même coté qu'elles,
sinon on est brisé.

Il y a certains lavoirs qui sont surtout hantés; je n'ai pas besoin
de dire qu'ils sont dans des endroits isolés et où le paysage prête
au fantastique; une lavandière de Dinan, passant auprès d'un doué,
souleva le paquet d'une laveuse, et s'aperçut qu'elle avait une tête
de mort; au même doué, un homme fut frappé au visage avec le linge
qu'il avait aidé à tordre à une lavandière-fantôme: quelquefois ces
laveuses disaient aux passants: Suivez votre route, je fais ce qui
m'est ordonné!

Il y a aussi des lavandières de nuit, d'un caractère très nettement
malfaisant, qui pénètrent dans les maisons. Une femme de
Plougastel-Daoulas était allée à la nuit close, un samedi, laver son
linge et celui de son mari; elle vit arriver une grande femme mince
portant sur la tête un énorme paquet de draps, qui après lui avoir
reproché d'avoir pris sa place, lui dit de retourner à la maison et
qu'elle ne tarderait pas à lui rapporter son linge tout lavé. Elle
raconte son aventure à son mari, qui lui dit qu'elle a rencontré une
_Maouès noz_ ou femme de nuit; par son conseil, elle suspend le
trépied à sa place, balaie la maison, met le balai la tête en bas
dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur le seuil de la
porte et se couche. Le fantôme ne tarde pas à arriver et à demander
l'entrée de la maison: comme on ne lui répond pas, elle ordonne au
trépied de lui ouvrir.--Je ne puis, répond le trépied, je suis
suspendu à mon clou.--Viens alors, toi, balai.--Je ne puis, on m'a
mis la tête en bas.--Viens alors, toi, eau des pieds.--Regarde-moi,
je ne suis plus que quelques éclaboussures sur le seuil de la
porte.» La femme de nuit s'éloigne alors en grondant.

[Illustration: Lavandière de nuit en Berry, d'après Maurice Sand
(_Illustration_, 1852).]

Un autre récit breton parle d'une lavandière de nuit qui entre dans
une ferme, où la femme s'était attardée à filer; elle file de son
côté avec une rapidité merveilleuse, puis elle lui aide à laver son
fil au doué et à le mettre bouillir. Le mari s'éveille, et, voyant
les yeux de l'inconnue briller comme des charbons ardents, il
profite du moment où elle est allée chercher de l'eau à la fontaine
pour changer de place ou renverser tout ce qu'elle a touché. Il
ferme la porte, et quand la lavandière de nuit revient, elle demande
en vain à la femme, puis aux divers objets auxquels elle a touché,
de lui ouvrir. Elle s'enfuit en disant à la fermière que si elle
n'avait pas trouvé quelque personne sage pour la conseiller, on
l'aurait trouvée au point du jour cuite avec son fil.

On a essayé d'expliquer, par des raisons d'un ordre naturel,
l'origine de cette superstition, l'une de celles qui terrifient le
plus le paysan: ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une
sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. Le prétendu revenant
n'est autre parfois qu'une femme très vivante qui va laver la nuit,
parce qu'elle n'a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou
qu'elle ne veut pas être vue s'occupant d'une besogne au-dessous de
sa condition.

Cette croyance a été, comme beaucoup d'autres, exploitée par des
malfaiteurs. Dans un village du Vaucluse, on racontait qu'on voyait
à un certain endroit des lavandières de nuit: le garde champêtre
voulut aller les voir. Il aperçut deux formes blanches sous un
saule, qui tordaient du linge. Il leur intima l'ordre de cesser leur
besogne; mais les deux laveuses se mirent à ricaner, et l'une
d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre le
saisissait au collet en lui disant ce seul mot: Tords! Il tordit
toute la nuit, et il s'aperçut que le linge des lavandières était
magnifique. À l'aurore, les lavandières s'en allèrent, et dans la
journée on apprit qu'un vol de linge considérable avait été commis
dans un château voisin. Le linge étant sale, les voleurs avaient eu
l'audace de passer la nuit à le laver à la rivière voisine, après
s'être affublés de deux peignoirs blancs, comptant sur la
superstition du pays pour n'être pas dérangés.

Les contes populaires parlent d'autres lavandières: Quelques-unes
qui vivent dans le pays indéterminé de la féerie sont condamnées,
comme les laveuses nocturnes, à frotter du linge jusqu'à ce que
vienne la seule personne qui puisse lui rendre sa blancheur
primitive. Dans un récit gascon, la reine qui a épousé le roi des
Corbeaux gravit une montagne et voit un lavoir au bord duquel
travaillait une lavandière ridée comme un vieux cuir; elle chantait
en tordant un linge noir comme de la suie:

        Fée, fée,
        Ta lessive
    N'est pas encore achevée,
      La Vierge mariée
    N'est pas encore arrivée,
        Fée, fée.

La reine dit à la lavandière qu'elle va lui aider à laver son linge
noir comme la suie; elle ne l'eut pas plutôt plongé dans l'eau qu'il
devint blanc comme lait. Alors la lavandière se mit à chanter:

        Fée, fée,
        Ta lessive
        Est achevée.
    La Vierge mariée
        Est arrivée.
        Fée, fée.

Et elle dit à la reine: «Pauvrette, il y a bien longtemps que je
t'attendais; mes épreuves sont finies et c'est toi qui en es cause».

L'homme-poulain, héros d'un étrange récit breton, frappe sa femme
d'un coup de poing en pleine figure, le sang jaillit sur sa chemise
et y fait trois taches. Elle s'écrie: «Puissent ces taches ne
pouvoir jamais être effacées jusqu'à ce que j'arrive pour les
enlever moi-même». Son mari part en disant qu'elle ne le reverra
qu'après avoir usé trois chaussures de fer à le chercher. Elle se
met à sa recherche et, après avoir marché dix ans, elle se trouve
près d'un château où des servantes étaient à laver du linge dans un
étang. L'une des lavandières disait: «La voilà donc encore, la
chemise ensorcelée! Elle se présente à toutes les buées, et j'ai
beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches
de sang qui s'y trouvent»; la jeune femme s'approcha de la
lavandière et lui dit: «Confiez-moi un peu cette chemise, je pense
que je réussirai à faire disparaître ces taches». On lui donna la
chemise; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, la frotta
et les taches disparurent.

Dans plusieurs contes, le héros promet d'épouser la personne qui
pourra enlever la tache. Mais en vain les lavandières de profession,
les jeunes filles s'évertuent à cette besogne, en vain elles
appellent à leur aide les esprits, celle-là seul peut réussir à
laquelle les puissances supérieures ont accordé ce don. Le chevalier
du _Taureau noir de Norvège_, conte recueilli en Écosse, a donné à
blanchir des chemises ensanglantées, en déclarant qu'il épouserait
celle qui parviendrait à enlever ces taches. Une vieille avait lavé
jusqu'à ce qu'elle fût lasse; puis elle avait appelé sa fille et
toutes deux lavaient, lavaient soutenues par l'espoir d'obtenir le
jeune chevalier. Mais elles n'étaient pas parvenues à faire
disparaître une seule tache, quand l'héroïne qui a gravi la montagne
de verre arrive au lavoir: dès qu'elle a touché le linge, les taches
disparaissent. Un prince qui figure dans le récit norvégien: _À
l'Est du soleil et à l'Ouest de la lune_, ne doit prendre pour femme
que celle qui pourra enlever trois taches qui se trouvent sur sa
chemise; beaucoup entreprennent cette besogne, et s'y font aider par
des trolls, mais ces génies ne réussissent pas; plus ils lavent,
plus le linge devient noir et sale; mais il reprend sa blancheur
primitive dès que la jeune fille prédestinée l'a trempé dans l'eau.

Dans l'_Assommoir_, Zola donne cette formulette, qui paraît
d'origine populaire:

    Pan pan, Margot au lavoir
    Pan pan, à coups de battoir,
      Va laver ton coeur
      Tout noir de douleur.

Peut-être faisait-elle partie d'une chanson de lavandière. En
Gascogne, les femmes qui lavent accompagnent la chanson qui suit du
bruit des battoirs frappant en cadence; à chaque couplet on diminue
de un le nombre des lavandières:

[Illustration: Le bavardage au lavoir, fragment du _Caquet des
femmes_ (XVIIe siècle).]

    _Nau que lauon la bugado_
          _Nau._
    _Nau que la lauon,_
    _Nau que la freton._
    _Bèro Marioun, a l'oumbro,_
      _Bèro Marioun,_
    _Anen a la hount_

    _Hoèit que lauon la bugado,_
      _Hoèit_, etc.

    Neuf lavent la lessive,--Neuf,--Neuf la lavent,--Neuf la
    frottent,--Belle Marion, allons à la fontaine.--Huit lavent
    la lessive,--Huit, etc.

Dans les pays où les lavandières sont à journées, on prétend
qu'elles sont difficiles à servir, et qu'il faut toujours qu'il y
ait quelqu'un occupé à leur porter le linge, à leur donner de la
soupe ou du café. La lavandière figure, au reste, parmi les
personnages qui aiment à s'humecter le gosier; l'estampe de
Saint-Lundi montre la mère Bonbec, lessiveuse, qui débite ce petit
couplet:

    Pour te fêter, sainte bouteille,
    Je vendrais jusqu'à mon honneur,
    Mais je suis si laide et si vieille
    Qu'à mon seul aspect l'acquéreur
    Soudain s'enfuit comme un voleur.

       *       *       *       *       *

Il y a des lavandières qui ne font que laver; à la campagne c'est ce
qui arrive le plus habituellement. À Paris, beaucoup vont au lavoir
et repassent ensuite le linge à la maison. On leur donne plusieurs
surnoms: celui de «poules d'eau» vient de ce que, comme cet oiseau,
elles se tiennent sur le bord de l'eau; comme elles ont le verbe
haut, on les appelle «baquets insolents», par allusion au baquet
professionnel. Les repasseuses sont des «grilleuses de blanc», et on
les accuse d'employer parfois des fers trop chauds. Dans le peuple,
on qualifie de «blanchisseuse de tuyaux de pipes» la femme qui n'a
pas de métier avouable.

Le nom de Margot a été souvent donné aux blanchisseuses; on voit
figurer dans une petite pièce de 1774, sur l'arrivée de la Dauphine
à Paris, «Margot du batoir», blanchisseuse au Gros-Caillou.

Le blanchisseur est appelé «papillon»; comme cet insecte, il arrive
de la campagne, et ses ailes blanches sont représentées par les
paquets de linge qu'il porte sur son épaule.

Guillot, dans le _Dit des Rues de Paris_, qui remonte au XIIIe
siècle, parle de la rue des Lavandières, «où il y a maintes
lavendières», et il nous fait entendre que ces filles ne se
bornaient pas à rincer du linge à la rivière. De tout temps les
blanchisseuses ont eu la même réputation, et leur reine, qu'elles
élisaient chaque année, avait des pouvoirs analogues à ceux du roi
des ribauds, mais seulement dans ses États et sur ses sujettes.

Hamilton, au XVIIe siècle, fait allusion à leurs promenades à la
fête de Saint-Germain-en-Laye:

    Blanchisseuses et soubrettes,
    Du dimanche dans leurs habits,
    Avec les laquais leurs amis
    (Car blanchisseuses sont coquettes)
    Venoient de voir à juste prix
    La troupe des marionnettes.

Au siècle dernier, Vadé mettait en scène des blanchisseuses qui ne
se laissaient courtiser que pour le bon motif. L'une d'elles dit à
sa fille: «Une blanchisseuse n'est pas une grosse dame; y a
blanchisseuses et blanchisseuses, toi t'es blanchisseuse en menu; et
quand même tu ne blanchirais que du gros, dès qu'on a de
l'inducation, fille de paille vaut garçon d'or.»

Dans la série des _Grisettes_, Vernier a dessiné un intérieur où
sont deux blanchisseuses: l'une d'elle menace de son fer chaud un
pompier trop entreprenant et lui dit: «Pompier! pompier! si vous ne
finissez pas, vous allez être brûlé.» Une lithographie d'Hippolyte
Bellangé montre aussi un pompier assis sur une chaise en équilibre
et un pied sur le poêle, dans une attitude affaissée indiquant qu'il
a trop fêté la bouteille que l'on voit à ses pieds; tout en
repassant une camisole, la blanchisseuse dit: «C'est bien aimable un
pompier, mais ça a des moments bien désagréables».

[Illustration: Petite Blanchisseuse, d'après une lithographie de
Gavarni.]

Plusieurs caricatures sont basées sur les galanteries dont les
blanchisseuses sont l'objet; elles sont cependant bien moins
nombreuses que celles qui ont trait aux ouvrières de l'aiguille. Une
planche de la Restauration représente un jeune homme qui enlace une
blanchisseuse, dont il a renversé le fourneau avec le pied;
au-dessous est l'inscription: «Vous repasserez demain.» Une autre
lithographie coloriée est intitulée «le Jour de la Blanchisseuse»;
pendant que celle-ci, au minois éveillé, dépose son panier, un
célibataire pousse le verrou de son appartement. Dans la série assez
égrillarde de Linder (1855), une blanchisseuse a dispute avec un
client; dans la planche suivante, elle se rajuste devant une glace,
ce qui prouve que la discussion n'a pas été de longue durée.

[Illustration: La vieille blanchisseuse: «Si tu gueules comme ça, tu
n'iras pas voir le boeuf gras.»]

M. Coffignon, dans son livre les _Coulisses de la Mode_, fait en ces
termes l'éloge de la blanchisseuse: De toutes les ouvrières, c'est
celle qui nous a paru aimer le mieux son métier, et cependant
l'ouvrage est rude et la profession pénible à exercer. Les laveuses
semblent être les proches parentes des dames de la Halle. On leur
retrouve les mêmes défauts et les mêmes qualités, le verbe haut et
le parler franc; mais aussi le coeur pitoyable et la main toujours
généreusement tendue.

En Haute-Bretagne, les «dersouères» ou repasseuses font assez
souvent de bons mariages; c'est un des métiers féminins les plus
estimés.

D'après les _Industriels_, en 1842, il y avait à Paris trois classes
de moeurs assez différentes. «La repasseuse affectait à l'égard de
ses autres compagnes une sorte de supériorité aristocratique. Elle
voulait être mignonne, élégante, comme il faut. Avant d'entrer dans
un bal public, sous la protection d'un clerc de notaire ou d'un
commis-marchand, elle s'informe si la réunion est bien composée, si
l'on n'y danse pas trop indécemment. Elle porte un chapeau de même
que la modiste, et se drape artistement dans un châle. La savonneuse
a les goûts plus grossiers, l'allure plus vulgaire, les moeurs
plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la
semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais, le
dimanche, elle se rattrape: les guinguettes des barrières des
Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de blanchisseuses, qui
s'y présentent fièrement, donnant le bras, les unes à des
sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d'autres à des
ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs. Au Carnaval,
morte saison du blanchissage, elle profite de ce qu'elle est moins
occupée pour ne pas s'occuper du tout, et embellir de sa présence
les bals publics. Les blanchisseuses au bateau sont les employées
des blanchisseries en gros de l'intérieur de Paris. Si l'on en croit
les blanchisseuses de fin, les blanchisseuses au bateau sont le
rebut du genre humain. Pendant que le froid et l'humidité gercent
leurs mains et leur visage, leur moralité est gravement altérée par
de fréquentes relations avec les mariniers, les bêcheurs et les
débardeurs.»

À Gand, les repasseuses qui célèbrent le jour du Saint-Sacrement,
chôment la veille de cette fête, vulgairement appelée «Strykerkens
avond» veille des repasseuses. À Liège, les blanchisseuses et les
repasseuses honoraient autrefois la fête de sainte Claire, leur
patronne.

En Haute-Bretagne, les blanchisseuses des villes ont leur fête à
l'Ascension: les ouvrières vont porter des bouquets aux patronnes et
à leurs pratiques, qui leur donnent un pourboire qu'elles vont
dépenser dans les auberges.

On sait qu'à Paris, la principale fête des blanchisseuses est à la
Mi-Carême; et cet usage est assez ancien. L'image de la fin du
siècle dernier que nous reproduisons, p. 13, est accompagnée de
cette légende: «Les blanchisseuses sont à peu près les seules
artisanes qui se réunissent et forment à Paris une espèce de
communauté; elles célèbrent avec éclat, entre elles, à la Mi-Carême,
une fête; elles s'élisent, ce jour-là, une reine et lui donnent un
écuyer; le maître des cérémonies est ordinairement un porteur d'eau.
Le jour de la fête arrivé, la reine, soutenue par son écuyer, se
rend dans le batteau où des ménétriers l'attendent; on y danse et
c'est elle qui ouvre le bal; la danse dure jusqu'à cinq heures du
soir, les cavaliers font pour lors venir un carrosse de louage, la
reine y monte avec son écuyer, et toute la bande gaye suit à pied,
elle va, avec elle, dans une guinguette pour s'y réjouir pendant
toute la nuit.»

Vers 1840, voici, d'après les _Industriels_, comment la fête se
passait: «Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en
salles de bal; un cyprès orné de rubans est hissé sur le toit du
flottant édifice: c'est la fête des blanchisseuses. Chaque bateau
élit une reine qui, payant en espèces l'honneur qu'on lui fait, met
en réquisition rôtisseurs et ménétriers. À cette époque les
blanchisseuses de la banlieue célébraient aussi la Mi-Carême.»

On sait que depuis quelques années la Mi-Carême est l'occasion de
fêtes brillantes, à l'éclat desquelles collaborent les étudiants et
les blanchisseuses. La reine des reines, élue par l'assemblée des
lavoirs, exerce pendant un jour une véritable royauté, entourée
d'une cour nombreuse aux costumes bariolés, et se promène, comme une
souveraine en visite, sur un char qui est loin de ressembler au
modeste «carosse de louage» du siècle dernier. C'est un véritable
événement parisien, et la vraie fête du Carême. Les journaux
illustrés publient le portrait de la reine des reines, les reporters
vont l'interviewer, et on vend par les rues un journal orné de
gravures, fait tout exprès pour la circonstance.

Le bal des blanchisseuses était, il y a une trentaine d'années, un
thème à caricatures, accompagnées de légendes dans le goût de ces
deux-ci, qu'on lit au-dessous de dessins de Cham: «Vous ne pouvez
pas me donner mon linge la semaine prochaine, dit un client à sa
blanchisseuse.--Impossible, répond-elle, il faut que j'étudie le pas
des lanciers, c'est jeudi prochain not' bal.» Une grosse femme en
train de laver dans un baquet disait à son ouvrière: «Tu vas aller
tout de suite chercher le linge de la comtesse, que je me dépêche de
le laver. Je n'ai pas de chemise brodée à mettre pour le bal des
blanchisseuses, jeudi prochain.»

[Illustration: La Repasseuse, d'après Lanté.]

Un passage des _Nuits de Paris_ prouve que ce n'est pas d'hier que
les blanchisseuses se servent, pour leur usage personnel, du linge
de leurs pratiques. «Je me rendis chez moi, sans aucune autre
rencontre que celle de deux filles chargées de linge qui allaient au
bateau avant le jour. L'une de ces filles disait à l'autre:--Comme
tu te quarrais donc, dimanche, avec ton déshabiller blanc garni!
Mais c'est que ça t'alait.--Je le crais ben. C'est d'une belle dame,
et ça est fait de la bonne main, par ma'm'selle Raguidon, de la rue
Guillaume, qui travaille... Je serais ben bête d'acheter des hardes!
J'ai du blanc tous les dimanches et toujours du nouveau! Ces
femmes-la ne salissent pas; moi, j'achève et je brille. Bas,
chemises, jupons, rien n'est à moi... Et toi, la Catau?--Et moi...
Mais... n'en dis mot, ou je te vendrais comme tu m'arais vendue...
C'est tout d'même... Et je prête des mouchoirs, des chemises, des
cols, des bas au grenadier Latèreur.--Et moi au Guet à pied
Lamerluche.--Des casaquins à la petite Manon.--Des chemises à la
Javote.--Et puis j'en loue.--Et moi de même.»

Dans une planche des _Petits mystères de Paris_, une blanchisseuse
dit à sa connaissance: «J'savais que t'avais pas d'pantalon, j'tai
donné un coup d'savon au blanc de l'avoué, qui te va si bien. Fifine
va lui dire qu'elle l'a oublié.»

Dans les _Cancans_, petite pièce du théâtre des Ombres chinoises
(1820), le dialogue suivant s'engage entre une blanchisseuse et son
apprentie:

    MARGUERITE.--Oh! la la, les épaules, que je suis échignée
    d'avoir porté ce linge!

    MANON.--Et en as-tu beaucoup rapporté?

    MARGUERITE.--Mais pas mal, je l'ai posé là-bas sur
    l'hangar. Tu ne sais pas? Madame Chifflart, elle s'est
    encore plainte que son linge n'était pas assez blanc: elle
    n'est jamais contente; faudrait encore tout lui faire pour
    rien.

    MANON.--Sois tranquille, une autre fois je brosserai un peu
    plus fort, et surtout je n'oublierai pas l'eau de javelle.
    Ah çà! la petite Criquet, on ne la voit plus depuis quéqu'
    temps.

    MARGUERITE.--Pardi, ça blanchit son linge soi seul, c'est
    si ladre: elle ne voulait jamais payer les jupons qu'un
    sou, aussi je ne lui repassais jamais les cordes.

    MANON.--Et je dis que tu faisais bien.

[Illustration: La blanchisseuse, d'après les _Arts et Métiers_.]

Les blanchisseuses ne paraissent pas avoir, comme les lavandières de
la campagne, des superstitions nombreuses et variées. Voici les
seules qui soient venues à ma connaissance: Dans la Gironde, les
tisseuses prétendent que quand les fers placés sur le fourneau
remuent, c'est un présage d'ouvrage prochain. Dans ce même pays et
dans les Charentes, pour connaître si le fer à lisser est chaud à
point elles crachent dessus; si la salive est immédiatement
absorbée, c'est signe qu'il est en état de servir. Le rôle des
blanchisseuses, dans les récits populaires, est assez restreint.
J'ai entendu maintes fois conter, en plusieurs pays de la
Haute-Bretagne, très éloignés les uns des autres, l'histoire
suivante, qui semble un écho lointain de la «Barbe-Bleue»: Trois
jeunes personnes blanchissaient le linge d'un monsieur, et elles
remarquaient que les torchons et les serviettes étaient tachés de
sang. Elles allaient à tour de rôle porter le linge. Un jour l'une
d'elles, en arrivant au bas de l'escalier, entendit des cris et
sentit quelque chose de chaud qui lui dégouttait sur la main.
C'était du sang, et presque aussitôt une main tomba sur la sienne;
elle la ramassa et se sauva sans avoir été vue. Peu après, le
monsieur invita les jeunes filles à dîner; elles acceptèrent, mais à
la condition que d'abord le monsieur et ses amis viendraient manger
chez elles. Elles prévinrent la justice, et à la fin du repas, celle
qui avait ramassé la main conta ce qu'elle avait vu, en disant que
c'était un rêve; à la fin la justice arriva et emmena les trois
assassins.


SOURCES

E. Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, I, 311.--Sauvé,
_Lavarou Koz_.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II,
757.--Noël du Fail, _OEuvres_ (édition Assézat), II, 253.--_Ancien
Théâtre français_, IV, 257, 265.--Paul Sébillot, _Les Travaux
publics et les Mines_, 40; _Coutumes de la Haute-Bretagne_, 235,
287.--Noguès, _Moeurs d'autrefois en Saintonge_, 200.--Henderson,
_Folk-Lore of Northern Counties_, 80.--E. Monseur, _Le Folk-Lore
wallon_. 126, 131.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la
Belgique_. I, 235, 392; II, 93.--Ceresole, _Légendes de la Suisse
romande_. 89, 323.--Mistral, _Trésor_.--Régis de la Colombière,
_Cris de Marseille_, 259.--Sauvé, _Le Folk-Lore des Vosges_, 220,
308, 381.--Moiset, _Usages de l'Yonne_, 123.--_Revue des traditions
populaires_, II, 524; VI, 758; IX, 217.--Grimm, _Teutonic
mythology_, IV, 1777.--Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 177.--A. de
Nore, _Coutumes, etc., des provinces de France_, 100.--L. du Bois,
_Esquisses de la Normandie_, 344.--P. Renard, _Superstitions
bressannes_, 15.--Duval, _Esquisses marchoises_, 20.--Paul Sébillot,
_Traditions de la Haute-Bretagne_, I, 192,124; 229, 250.--Amélie
Bosquet, _La Normandie romanesque_, 179.--A. Meyrac. _Traditions des
Ardennes_, 199.--Laisnel de la Salle, _Légendes du Centre_, II, 99,
123.--A. Le Braz, _Légende de la mort en Basse-Bretagne_,
378.--_Société archéologique du Finistère_, XXI, 461.--A. Vaschalde,
_Superstitions du Vivarais_, 14.--J.-F. Bladé, _Contes de la
Gascogne_, I, 22.-F.-M. Luzel, _Contes de Basse-Bretagne_, I,
303.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 68.--Dasent,
_Popular tales from the Norse_, 34.--J.-F. Bladé, _Poésies
populaires de la Gascogne_, II. 220.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--Jacob, _Curiosités de l'histoire de Paris_, 125.--Vadé,
_Lettres de la Grenouillère_.--A. Coffignon, _Coulisses de la Mode_,
113, 119.--La Bédollière, _Les Industriels_, 107.--Restif de la
Bretonne, _Les Nuits de Paris_, 182.--C. de Mensignac,
_Superstitions de la Gironde_, 114; _La Salive et le Crachat_, 112.

[Illustration: Vieille blanchisseuse, d'après Daumier.]



LES CORDONNIERS


Le blason populaire des cordonniers et des savetiers est d'une
richesse exceptionnelle; il n'est probablement aucun corps d'état
qui ait été désigné par autant de surnoms plaisants ou de
périphrases comiques.

Beaucoup sont des allusions ironiques à des professions plus
relevées: en argot le maître cordonnier est appelé «pontife» à cause
de la forme de son tablier, qui lui avait valu aussi le sobriquet de
«porte-aumusse»; au siècle dernier le surnom de «porte-aumuche»
désignait une certaine catégorie de savetiers. Le simple cordonnier
a été qualifié d' «ambassadeur».

La comparaison de l'alène avec une arme de guerre avait fait
imaginer un surnom que l'on lit sur l'estampe de la p. 29 «chevalier
de la courte lance, le pied à l'estrier, la lance en arrest» et dans
une petite pièce de 1649:

    Chevalier de la courte lance
    Ou savetier, par révérence.

Le trait de politesse facétieuse du dernier vers était encore usité
au XVIIIe siècle; d'après les _Causes amusantes_, on avait alors
coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect,
et en ôtant le chapeau. On trouve en Russie un parallèle satirique
assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui
dit: «Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier,
parlez-moi comme à votre égal».

On avait surnommé, au siècle dernier, les cordonniers «lapidaires en
cuir» à cause des petites pointes appelées diamants dont on garnit
la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore
«bijoutiers sur cuir» ou «bijoutiers sur le genou» «bijoutiè sus lou
geinoui » (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou
diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le même ordre d'idées
on peut citer: «graveur sur cuir», _tisseran_ (Provence), «tisserand
sur cuir» et «tireur de rivets.»

Dans le langage argotique l'ouvrier est appelé _gniaf_, le premier
ouvrier _goret_, terme déjà usité au XVIIe siècle; le second ouvrier
_boeuf_, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti
_pignouf_, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu
injurieux.

Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un
_beurloquin_; un _beurlot_ est un petit maître cordonnier, Le
bottier traite le cordonnier pour dames de «chiffonnier». La
boutique de bottier est appelée _breloque de boueux_. Le baquet de
cordonnier, où trempent le cuir et la poix, est dit: «baquet de
science.»

Le navet est une «olive de savetier», l'oie une «alouette de
savetier», le réséda ou le basilic un «oranger de savetier».

S'il en faut croire Pétrus Borel, vers 1840, il courait dans la
corporation des étymologies fantaisistes sur l'origine du mot
«cordonnier», qui a fini par devenir le terme général pour désigner
les artisans de la chaussure: s'ils s'appellent «Cordonniers», c'est
parce qu'ils donnent des cors. Le gniaf avait une autre explication,
aussi bonne que la première, mais dont, paraît-il, il était très
persuadé: Le roi étant allé un jour prendre mesure de souliers chez
son fournisseur, il y oublia son cordon: à son retour au palais le
roi s'en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le
cordon fut nié, c'est-à-dire que l'artisan nia l'avoir trouvé. Ce
fut, en un mot, un cordon nié. Le roi s'emporta, et, dans sa trop
juste colère, ordonna, à dessein d'imprimer un sceau de honte
indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant
payer à tous la faute d'un seul, qu'à l'avenir les confectionneurs
de chaussures s'appelleraient cordonniers.

Une autre légende, populaire autrefois chez les ouvriers, racontait
que l'unique haut-de-chausses de Charles le Chauve réclamant une
prompte réparation, des savetiers furent appelés et le recousirent;
en récompense de ce service le roi accorda à la corporation troyenne
la faveur de célébrer la fête de son patron dans l'église de
l'abbaye royale de Saint-Loup; les savetiers prétendaient même avoir
l'original de cette permission dans le coffre de leur communauté, et
ils le conservaient comme un de leurs plus beaux titres.

Un sobriquet très usité est celui de tire-ligneul, en Provence,
_tiro-lignou_, auquel fait allusion un couplet d'une petite chanson
de danse, populaire en Haute-Bretagne:

    Mon grand-père était cordonnier.
        Tire la lignette (_bis_).
    Mon grand-père était cordonnier,
    Tire la lignette des deux côtés.

Le ligneul et la poix fournissent des allusions fréquentes: dans les
estampes du siècle dernier, M. et Mme la Poix sont les noms courants
du savetier et de son «épouse»; en Provence, les savetiers et les
cordonniers sont appelés _Pegots, la' Pegot_, la poix, _Det de
Pego_, doigt de poix, _li chivaliè de la Pego_. On dit
proverbialement en Gascogne:

    _Sense la pego e lou lignò,_
    _Courdouniè noble dinqu'au cot._

    Sans la poix et le ligneul, cordonnier noble jusqu'au cou.

    _Courdouniès pudentz_
    _Tiron lou lignol dab las dentz._

    Cordonniers puants, tirent le ligneul avec les dents.

Cette accusation de sentir mauvais est ancienne; dans la _Farce
nouvelle très bonne et très joyeuse_, qui date du XVIe siècle, le
chauderonnier dit à un crieur de souliers, vieux houseaulx:

    Qu'esse qu'il te fault,
    Très fort savetier pugnais?

Lorsque dans l'ancien compagnonnage un ouvrier rencontrait un
compagnon cordonnier, il lui disait: «Passe au large, sale puant».
Dans le Loiret, les enfants poursuivent les savetiers de cette
formulette: «Savetier punais, mal fait, contrefait, rhabille ma
botte, gnaf.» À Marseille, ils font entendre devant eux le
sifflement du Kniaff, en l'accompagnant du geste que les ouvriers en
cuir font en cousant leur ouvrage. En Portugal, on crie:

    _Sapateiro remendão_
    _Bota-me aqui um tacão._

    Savetier ravaudeur, jette-moi un talon.

L'attitude du cordonnier, qui travaille toujours assis, avait
inspiré des sobriquets dans le genre de «cu cousu», ou «cu collé»,
qui est populaire en Haute-Bretagne.

L'accusation de faire de mauvaise besogne ou de manquer de
scrupules, commune à tant de métiers, est aussi adressée aux
cordonniers. En Haute-Bretagne, les vieilles gens prétendent qu'ils
font exprès de donner un coup de tranchet à certain endroit du cuir,
pour que les souliers ne durent pas trop, et dans le Loiret on leur
adresse ce quolibet:

    Cordonnier filou
    Qui met la pièce au long du trou.

[Illustration: Boutique de cordonnier au XVIe siècle, d'après Jost
Amman.]

Il y a des dictons qui sont plus injurieux.

    --_Ges de plus mau caussa que lou sabatié tiro-lignou._--Il
    n'y a rien de plus mauvais que le savetier tire-ligneul.
    (Provence.)

    --_Is e'n griasaiche math an duine 's briagaich' air
    thalamb._--Le bon cordonnier est le plus grand des voleurs.
    (Écosse.)

    --Qui trompera le plus vite, si ce n'est le cordonnier?

Ce proverbe petit-russien peut être rapproché de deux proverbes
russes qu'il faut prendre dans le sens ironique:

    --Les cordonniers, ce sont des saints (au moins ils se
    disent l'être).

    --On dit qu'il n'y a pas de métier plus honnête que celui
    de cordonnier.

Lorsque, d'après la légende ukraïnienne, la sainte Vierge descendit
en Enfer, elle vit des hommes et des femmes tourmentés sans pitié
sur le feu; les diables leur fourraient dans la bouche de la laine
et du cuir flamboyant, versaient dans leurs yeux le goudron
bouillant, déchiraient leurs corps avec des ongles de fer brûlant,
etc. «Qui sont ces gens? demanda la sainte Vierge.--Ce sont les
pelletiers, les corroyeurs et les cordonniers malfaiteurs, répondit
saint Michel.

On sait que les cordonniers ont une dévotion particulière et fort
ancienne pour saint Crépin et saint Crépinien; on assure toutefois
qu'ils vénèrent au moins autant saint Lundi.

Dans un des _Noëls au patois de Besançon_, qui date de 1707, un
savetier, venu avec d'autres ouvriers pour rendre hommage au petit
Jésus, dit que pour lui faire honneur il fêtera désormais le lundi:

    _I seu lou grand réparateu_
    _De lai chaussure humaine,_
    _Y venet voë nouëte Sauveu:_
    _Encoüot qu'y seu pouëre, y seu sieu_
    _Que mai race ot ancienne,_
    _Y fera féte ai son hoüneu_
    _Las Lundis das semaines._

Dans la Flandre occidentale, on dit qu'ils ne savent pas au juste
quel jour tombe la fête de saint Crépin, mais qu'ils savent
seulement que c'est un lundi; c'est pour cela qu'ils le fêtent tous
les lundis de l'année; en Angleterre ce jour est parfois appelé
_Saint Monday_, Saint Lundi, ou _Cobbler's Monday_, le lundi des
cordonniers, nom aussi usité en France. Mais s'il en faut croire les
chansons et les dictons, un seul jour de culte ne leur suffit pas:

    Les cordonniers sont pir's qu'les évêques (_bis_):
    Tous les lundis ils font une fête.
        Lon la,
    Battons la semelle, le beau temps viendra.

    Tous les lundis ils font une fête (_bis_),
    Et l'mardi ils ont mal à la tête.

    L'mercredi ils vont voir Cath'rinette,

    L'jeudi ils aiguisent leurs alènes,

    L'vendredi ils sont sur la sellette,

    L'samedi petite est la recette.

Cette chanson, qui a été recueillie aux environs de Saint-Brieuc, a
une variante en Belgique wallonne:

    Les cordonniers sont pires que des évêques:
    Tous les lundis, ils en font une fête.
        Tirez fort, piquez fin!
        Coucher tard et lever matin.
    Et le mardi, ils vont boire la chopinette.
    Le mercredi ils ont mal à la tête.
    Et le jeudi, ils vont voir leurs fillettes,
    Le vendredi ils commencent la semaine,
    Et le samedi les bottes ne sont pas faites,
    Le dimanche ils vont trouver leur maître.
    Leur faut l'argent, les bottes ne sont pas faites.
    «Tu n'en auras pas, si les bottes ne sont pas faites.
    --Si je n'en ai pas je veux changer de maître.»

En Espagne, il y a aussi un dicton sur la semaine des cordonniers:

    _Lunes y Martes de chispa,_
    _Miercoles la estan durmiendo,_
    _Juéves y Viérnes mala gana_
    _Y el Sàbado entra et estruendo._

    Lundi et mardi jour de vin, le mercredi ils sont à dormir;
    jeudi et vendredi mauvaise santé, et le samedi recommence
    le bruit.

L'imagerie populaire a souvent représenté saint Lundi: en général un
savetier entouré de gens de divers états est juché sur un tonneau;
ses souliers sont éculés et déchirés, il brandit un broc, ses bras
sont nus et portent un tatouage: deux bottes et un homme qui
courtise une femme (p. 9).

Le placard de Saint-Lundi, publié à Épinal vers 1835, met ces vers
dans la bouche du savetier:

    Vous qui commencez la semaine
    Au troisième jour seulement,
    De Pompe à Mort, dit Longue-Haleine,
    Gai savetier, buveur ardent,
    Et de plus votre président,
    Écoutez tous un avis sage
    Que ma prudence va dicter:
    Abandonnez votre ménage
    Et venez tous rire et chanter.

Un des principaux personnages du Guignol lyonnais est Gnaffron
«savetier, regrolleur, médecin de la chaussure humaine» et
par-dessus tout «vénérable soifard».

Cette réputation n'est pas particulière aux cordonniers de France:

    --_Cobbler's law; he that take money must be the
    drink._--La règle du savetier: celui qui reçoit l'argent
    doit être celui qui le boit. (Angleterre.)

    --Ivre comme cordonnier. (Prov. russe.)

    _Coblers and tinkers_
    _Are the best ale drinkers._

    Savetiers et cordonniers sont les plus grands buveurs de
    bière. Angleterre.)

    --Tailleur voleur, cordonnier noceur et forgeron ivrogne.
    (Russe.)

    --Jouer comme un savetier. (Liège.)

Une anecdote rapportée par Mercier est en relation avec la renommée
d'intempérance hebdomadaire attribuée au corps: Un savetier voyant
un jeudi, au coin d'une borne, un sergent ivre qu'on tâchait de
relever et qui retombait lourdement sur la pierre, quitta son
tire-pied, se posta devant l'homme chancelant, et, après l'avoir
contemplé, dit en soupirant: «Voilà cependant l'état où je serai
dimanche.»

[Illustration: Saint Lundi, image populaire publiée chez Dembour, à
Metz vers 1830.]

_Courdeniers, courtz de dinès_, cordonniers à court de deniers, est
un dicton béarnais fondé sur un jeu de mots, qui signifie peut-être
qu'ils dissipent vite ce qu'ils ont gagné; on disait déjà au XVIe
siècle:

            Gain du cordouanier
    Entre par l'huys et ist (sort) par le fumier.

Dans la tradition sicilienne, le savetier est le type de l'ouvrier
pauvre par excellence, et les récits populaires le représentent
comme se donnant beaucoup de mal sans parvenir à gagner leur vie. Un
conte anglais prétend que si la corporation n'est pas riche, c'est
qu'elle a encouru autrefois la malédiction divine. Un jour qu'une
dame du Devonshire reprochait à un pauvre cordonnier son indolence
et son manque d'esprit, elle fut bien étonnée de l'entendre dire:
«Ne vous inquiétez pas de nous; nous autres cordonniers, nous sommes
une pauvre et misérable race et il en a toujours été ainsi depuis la
malédiction que Jésus-Christ a formulée contre nous. Quand on le
conduisait au Calvaire, il vint à passer devant une échoppe de
cordonnier; celui-ci le regarda de travers et lui cracha au visage.
Notre-Seigneur se retourna et dit: Tu seras toujours un pauvre et
tous les cordonniers après toi, pour ce que tu viens de me faire.»

D'après la légende, le Juif-Errant était en effet cordonnier, et
l'imagerie populaire l'a plusieurs fois représenté avec les
attributs de ce corps d'état; dans une planche normande que décrit
Champfleury, il est sorti de sa boutique pour voir passer le Christ,
et il l'insulte; une ancienne image parisienne le montre dans sa
boutique et criant: _Avance et marche donc_, comme le bois du musée
de Quimper, que nous reproduisons. Un proverbe de la Belgique
wallonne: «Il est comme le savetier qui court», assimile le
Juif-Errant à un cordonnier.

Les proverbes qui suivent font allusion à la démangeaison de parler
des cordonniers, qui les porte à altérer la vérité.

    --_N'am faighteadh ciad sagart gun 'bhi sanntach._
    _Ciad tàillear gun 'bhi sunntach;_
    _Ciad griasaich' gun 'bhi briagach;_
    _Ciad figheadair gun 'bhi bradach;_
    _Ciad gobha gun 'bhi pàiteach;_
    _'Us ciad cailleach nach robhr iamh air chéilidh._
    _Chuireadh iad an crùn air an righ gun aon bhuille._

    S'il y avait cent prêtres qui ne seraient pas gourmands;
    cent tailleurs qui ne seraient pas gais; cent cordonniers
    pas menteurs; cent tisserands pas voleurs; cent forgerons
    pas altérés; cent vieilles femmes pas bavardes, on pourrait
    couronner le roi sans crainte.

    --Le cordonnier ne fait pas un pas sans mentir.

    --La politique des cordonniers.

    --La grammaire honnête des cordonniers. (Proverbes russes.)

On a souvent donné aux cordonniers, non sans quelque intention
malicieuse, l'épithète de «brave»; dans le corps, on lui attribue
une origine illustre et tout à l'honneur du métier. Le gniaf
rapporte avec orgueil qu'un jour Henri le Grand examinant une liste
de criminels, demanda qui ils étaient. Il y avait des maçons, des
charrons, des couvreurs, des tailleurs, mais de cordonniers, point!
ce que voyant, le roi s'écria: Les cordonniers sont des braves! Le
mot se répandit et l'épithète de brave est restée depuis lors aux
cordonniers.

       *       *       *       *       *

Les maîtres cordonniers eurent d'assez bonne heure des enseignes sur
lesquelles étaient peints les emblèmes de la profession. Au-dessus
des boutiques était souvent suspendu un tableau de bois, sur l'un
des côtés duquel on voyait une superbe botte d'or sur un fond noir;
sur l'autre étaient trois alènes d'argent sur fond rouge; dans les
armoiries des cordonniers, dont les auteurs de l'_Histoire des
Cordonniers_ (1852) ont reproduit la riche collection, la botte est
fréquemment représentée, moins pourtant que le soulier, soit seule,
soit accompagnée de l'alène, et actuellement il n'est pas rare de
voir des bottes rouges à revers noirs servant d'enseigne à des
boutiques de savetiers; quelquefois des fleurs, généralement des
pensées, agrémentent la botte.

Certains cordonniers essayaient de se signaler par quelque trait
visant à l'originalité. À Bordeaux, au milieu du XVIIe siècle,
l'enseigne du _Loup botté_ était celle d'un artisan qui eut son
heure de célébrité comme poète et comme inventeur. En 1677, on
imprima un livre qu'il avait composé sous ce titre: _Poésies
nouvelles sur le sujet des bottes sans coutures présentées au roi,
par Nicolas Lestage, maître cordonnier de Sa Majesté_.

[Illustration: Le Juif-Errant, bois du musée de Quimper.]

Les cordonniers firent, au reste, plusieurs emprunts au règne animal
et aux contes, et l'on peut encore voir à Paris des enseignes du
_Loup gris_, du _Renard botté_, du _Lion qui déchire la botte_; le
_Chat botté_ n'a pas été oublié, non plus que le _Petit Poucet_, les
bottes de l'ogre et la pantoufle de _Cendrillon_. Le succès de la
comédie de Sedaine, le _Diable à quatre_, où figuraient comme
personnages un cordonnier et sa femme, donna naissance à plusieurs
enseignes; l'une d'elles existait encore en 1825 et a été reproduite
dans le _Jeu de Paris en miniature_ (p. 20).

De leur côté, les savetiers ornaient leurs échoppes d'emblèmes de
métier et d'inscriptions: _Lapoix_, _maître savetier suivant la
cour_; _Maître Jacques_, _savetier en neuf_, qui remontent au siècle
dernier. De nos jours, on a pu lire sur les devantures: _Au soulier
minion_; _À la botte fleurie_, _Courtin confectionne en vieux et en
neuf_; _Lacombe et son épouse est cordonnier_, etc. Après 1830, on
voit des enseignes à double sens qui touchent à la politique: _Au
Tirant moderne_, _Au Tirant couronné_, _Au nouveau Tirant_.

[Illustration: Boutique de cordonnier, d'après l'_Encyclopédie_.]

Les boutiques de cordonniers que la belle estampe d'Abraham Bosse,
souvent reproduite, représente comme assez luxueuses au XVIIe
siècle, étaient, comme la plupart de celles des autres artisans,
très simples à l'époque qui précéda la Révolution. Les cordonniers
en réputation, dit Ant. Caillot, n'étaient pas moins modestes, quant
aux ornements extérieurs de leurs boutiques, que la plupart des
savetiers de notre temps. Nulle décoration, nulle peinture, nul
étalage que celui des souliers auxquels ils travaillaient pour leurs
pratiques. Le même auteur constatait, en 1825, qu'un changement
notable, qui remontait à l'Empire, s'était opéré: Voyez la propreté
et la recherche qui y règnent. Rien n'y manque: glaces, chaises à
lyre, comptoir d'acajou, tablettes façon du même bois, tapis de
pied, vitrages au travers desquels sont rangés, dans le plus bel
ordre, des milliers de paires de souliers de toutes les mesures, de
toutes les modes, de toutes les couleurs. À ces ornements il faut
ajouter cinq ou six jeunes bordeuses, proprement vêtues, qui
travaillent sous l'inspection de la maîtresse, dont le costume
rivalise avec celui des femmes d'une profession plus élevée.

L'estampe de la page 25 représente un cordonnier de la fin du XVIIe
siècle, qui prend mesure à une dame; vers 1780, le cordonnier à la
mode portait un habit noir, une perruque bien poudrée, sa veste
était de soie: il avait l'air d'un greffier. Quand une cliente
distinguée se présentait, il venait lui-même prendre mesure. Il
entre, dit Mercier, il se met aux genoux de la femme charmante:
«Vous avez un pied fondant, madame la marquise; mais où donc
avez-vous été chaussée? Vous avez dans le pied une grâce
particulière. Je suis glorieux d'habiller votre pied. J'en ai pris
le dessin. J'en confierai l'expédition à mon premier clerc; jamais
son talent ne s'est prêté à la déformation.»

Les échoppes des savetiers ont toujours été pittoresques: aussi les
peintres hollandais et flamands les ont souvent représentées, et les
auteurs des gravures sur les artisans aux derniers siècles se sont
plu à les dessiner. De nos jours, à Paris même, il en est encore
dont l'aspect est tout aussi amusant. Vers 1840, sur la surface
intime de la porte se trouvait d'ordinaire le Juif-Errant et sa
romance, d'où venait, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles
gouvernantes: Il est sage comme une image collée à la porte d'un
savetier. Maintenant on y voit des portraits de personnages à la
mode, des gravures empruntées aux journaux illustrés, parfois des
affiches coloriées ou des chromolithographies.

Les carreleurs, qui tirent leur nom de la pose des carreaux à la
semelle des souliers, ne viennent pour la plupart exercer leur
profession que pendant l'hiver, et aux premiers jours de soleil ils
s'en retournent en Lorraine s'adonner aux travaux des champs.

Une chanson de Charles Vincent décrit assez bien la vie de ce pauvre
savetier qui, un bâton à la main, s'en va jetant son cri de
Carr'leur soulier:

    Ainsi le savetier traverse
    Grand'ville, village et hameau;
    Pour braver le froid et l'averse,
    Sa hotte lui sert de manteau.
    Au printemps, dans les nuits superbes,
    Prenant le ciel pour hôtelier,
    Il s'étend dans les hautes herbes,
    Sa hotte lui sert d'oreiller.
        Carr'leur soulier!

    Près d'une borne de l'église.
    Tous les jours, au soleil levant,
    Il déballe sa marchandise
    Et vient s'établir en plein vent.
    Sa hotte lui sert de banquette.
    Il chante en son vaste atelier,
    Et ses chants que l'écho répète
    Vont éveiller tout le quartier.
        Carr'leur soulier!

    Et pendant qu'il bat ses semelles,
    Chacun chez lui entre en passant
    Pour lui demander des nouvelles,
    Car il est le journal vivant.
    Il sait plus d'un petit mystère,
    Et dit, sans se faire prier,
    Pourquoi tous les soirs le notaire...
    Pourquoi la femme de l'huissier...
        Carr'leur soulier!

Autrefois, des savetiers ambulants parcouraient les rues, en criant,
pour avertir les clients qui avaient des chaussures à réparer ou à
vendre; voici leur cri au XVIIe siècle:

    Housse aux vieux souliers vieux!
    Il est temps que je pense à boire,

    (Devant que plus avant je voise)
    De bon vin, fût fort ou vieux.

    Qui a des vieux souliers
    À vendre en bloc ou en tâche!

[Illustration: Un savetier, d'après une eau-forte de Van Ostade.]

Au siècle dernier, ils s'annonçaient comme «réparateurs de la
chaussure humaine». Vers 1810, ils psalmodiaient sur un air
nasillard, que Gouriet a noté:

    Carr'leu d'souliers!
    Avez-vous des souliers à raccommoder?

    Si vos souliers sont déchirés,
    Voilà l'ouvrier
    Qui vous demande à travailler.

[Illustration: Un savetier, image révolutionnaire. (Musée
Carnavalet.)]

Dans le Nord, on donnait le surnom de _quoie_ à ceux qui
parcouraient les rues chaque lundi pour crier les vieux souliers.
Cet usage a cessé à la Révolution; c'est peut-être lui, dit Hécart,
qui a donné naissance à l'expression lundi des savetiers, parce
qu'ils allaient le soir boire au cabaret le produit de la journée.
Aujourd'hui, tout au moins à Paris, ce métier a disparu, de même que
celui de revendeur de souliers ambulant; une estampe de Mitelli nous
montre un de ceux-ci, auquel manque précisément une jambe (p. 41).

Ces industriels étaient, comme beaucoup d'autres, en butte aux
quolibets des gens de la rue. En Sicile, quand le savetier se
promène en criant: _Scarparu_! les gamins s'empressent de lui
répondre à la face: _Ogni puntunn ni fazzu un paru_! Chaque point ne
fait pas une paire.

C'est parce que les cordonniers, et surtout les savetiers, étaient
populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique,
qu'ils tiennent une si grande place dans l'imagerie révolutionnaire.
Au début, ils sont optimistes, comme celui de l'estampe de 1789,
dont le succès est attesté par des variantes, et qui est intitulée:
Le bon temps reviendra. Patience, Margot, dit le savetier à sa
femme, j'aurons bientôt 3 fois 8. L'explication est sur un placard
déposé sur la table: «Espérance pour 1794 (?) Pain à 8 sous,--vin à
8 sous,--viande à 8 sous.» Celui de l'image reproduite, p. 17, fait
également des réflexions très sensées.

Mais cette sagesse ne dura guère, tout au moins chez quelques-uns,
et on les voit se mêler plus que de raison à la politique active; un
peu plus tard, une autre image montre un savetier, président d'un
comité révolutionnaire, s'occupant de son art en attendant la levée
des scellées (_sic_).

Dès l'antiquité, on a attribué aux cordonniers une certaine dose de
philosophie, qui leur faisait exercer gaiement un métier qui
habituellement ne chômait pas et qui nourrissait son homme, lui
laissant l'esprit libre pendant son travail. Ce n'est pas au hasard
que Lucien a mis en scène, dans la _Traversée_, le savetier Micyle,
joyeux et philosophe, et qu'il a choisi comme héros de sa fantaisie
du _Songe_ le même Micyle, auquel son coq démontre qu'il est le plus
heureux citoyen d'Athènes. Dès cette époque, les savetiers
chantaient comme aujourd'hui, et si Micyle n'a pas de linotte, du
moins il a un coq. _Le Savetier_ de La Fontaine

    Chantait du matin jusqu'au soir,
    C'était merveille de le voir,
    Merveille de l'ouïr: il faisait des passages,
    Plus content qu'aucun des sept sages.

D'après Sensfelder, à notre époque, les bonnes traditions de gaieté
ne sont pas perdues: Le cordonnier et le savetier sont gais,
égrillards parfois, ayant toujours un refrain à la bouche; fatigués
de chanter, ils causent avec la pie ou font siffler leur merle,
oiseaux traditionnels qui, de temps immémorial, sont les hôtes
obligés de la boutique ou de l'échoppe. Les fleurs sont aussi une de
leurs passions dominantes, et il est rare de ne pas voir la margelle
de leur fenêtre émaillée d'un pot de basilic ou de giroflée.

Dans les farces, dit l'_Histoire des cordonniers_, les savetiers
paraissent au premier rang; leur rôle c'est d'être plaisants, et si
quelque niais est victime d'un bon tour, soyez sûr que c'est un
savetier qui le lui a joué. De là, cette vieille expression
proverbiale: _Tour de savetier_, pour qualifier un bon tour joyeux
et plaisant, ce qu'on a depuis appelé une mystification. Les
savetiers représentaient, pour ainsi dire, par leurs libres propos,
l'indépendance des opinions; la franchise du peuple respirait dans
leurs allures, et leur humeur originale et moqueuse conservait à
forte dose le sel caustique de l'ancien esprit gaulois. Leur échoppe
était le rendez-vous des plus vaillants compères du voisinage; c'est
là que s'apprenaient les nouvelles, que se propageaient les
médisances, que se fabriquaient les lazzis et les mots piquants, que
s'échangeaient les cancans du quartier, que se discutaient sans
arrière-pensée les actes de la cour et les affaires de la ville.
C'était l'école des révélations indiscrètes, des aventures galantes,
des innocentes méchancetés.

On voit, à Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe siècle que M.
Bonnardot possédait dans sa collection; il représente des scènes du
Mardi-Gras à l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi
elles figurent des «attrapes», dont la plus plaisante est celle dont
nous empruntons la description et la gravure au _Magasin
pittoresque_:

[Illustration: _Jeu de Paris en miniature_ (1823).]

Près d'une échoppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti
savetier a étendu sur le pavé un beau morceau de cuir, après lequel
est attachée une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une
grosse paysanne avise ce cuir et se félicite de la trouvaille. Elle
calcule déjà qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour
elle et une pour son mari. Elle dépose son panier, se baisse, avance
les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme
n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin planté là pour lui
remontrer à point nommé que ces choses-là ne se trouvent point sous
le pas d'un masque.

On s'est égayé aux dépens des artistes de la chaussure en se servant
des mots à double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la
plus curieuse, peut-être, de ces charges, est celle qu'on lit au bas
de l'image intitulée: «Le Galant Savetier» ou la _Déclaration dans
les formes_. (Paris, Noël, rue Saint-Jacques, décembre 1816.)

    M. L'EMPEIGNE.--Mademoiselle, l'Amour qui me _talonne_ et
    me traite en vrai _tiran_ ne me donnant point de
    _quartier_, me réduit a vous faire ma déclaration dans les
    _formes_. Malgré sa violence, j'ai jusqu'ici enfoncé mon
    amour entre _cuir_ et _chair_; mais enfin, il faut que je
    _tire pied_ ou aile à ce maudit aveugle qui me fait sentir
    ses _pointes_ cruelles. Décidez du sort du malheureux
    l'Empeigne, car ses _mesures_ sont prises si vous lui
    faites essuyer un _revers_.

    MLLE CRÉPIN--Reprenez _haleine_, M. l'Empeigne, si votre
    amour n'est pas à propos de _bottes_, voyez M. Crépin,
    _tige_ de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma
    main, j'y ajouterai mon coeur.

    M. L'EMPEIGNE.--Ah! mademoiselle, _ça vat_...

[Illustration: Le Cordonnier et la Servante, d'après le _Magasin
pittoresque_]

Une gravure coloriée, de la même date, montre un savetier qui
s'apprête à corriger sa femme: «Ah! tu ne veux pas te taire! eh
bien! je vais t'enfoncer dans les _formes_!» Elle faisait allusion,
de même que bien d'autres, à la réputation qu'avaient les savetiers
de se servir volontiers de leur tire-pied pour corriger «leur
épouse». C'est sur cette donnée qu'est fondé en partie
l'opéra-comique de Sedaine, le _Diable à quatre_.

Parfois les femmes se regimbent, comme dans une estampe de ma
collection (vers 1840), où une femme poursuit à coups de balai son
mari qui l'a frappée de son tire-pied.

Les parodies du langage professionnel étaient en somme assez
innocentes, et il est probable que ceux dont on faisait ainsi la
caricature les trouvaient plaisantes et étaient les premiers à en
rire. Ils devaient moins goûter les mauvaises charges qui, d'après
les _Français peints par eux-mêmes_, étaient en usage vers 1840: «Le
savetier a-t-il des vitres en papier, le polisson passera la tête à
travers pour demander l'heure; il tournera doucement la clef laissée
à la serrure et ira la planter un peu plus loin; puis il reviendra,
et cognant au châssis, il en préviendra gracieusement le père
l'Empeigne; ou bien il lui demandera poliment de vouloir bien lui
donner la monnaie de six liards en pièces de deux sous. Il n'était
pas rare autrefois de trouver une échoppe bâtie sur quatre
roulettes. Mais ce genre de construction a été peu a peu abandonné:
il prêtait trop à l'espièglerie. Soit donné, par exemple, que le
père Courtin eût son échoppe dans la rue Basse; à la faveur des
ombres de la nuit, des farceurs s'y attelaient et la traînaient
jusque rue des Singes ou de l'Homme-Armé. Et le lendemain, quand le
père Courtin revenait à sa place accoutumée, pas plus
d'établissement que sur ma main.»

Les conteurs du XVIe siècle et du XVIIe rapportent plusieurs récits
dans lesquels les cordonniers sont dupés, en dépit de la finesse
qu'on leur attribue. Celui qui suit est tiré des _Sérées_ de
Guillaume Bouchet: la _Légende de maître Pierre Faifeu_, qui est un
peu plus ancienne, attribuait à ce fripon émérite un vol à peu près
semblable. «Un suppot de la matte (matois) ayant affaire d'une paire
de bottes, et estant en une hostellerie, s'advisa d'envoyer quérir
un cordonnier, pour en avoir une paire, sans argent. Les ayant
essayées, le mattois va dire au cordonnier que la botte du pied
gauche le blessoit un peu et le prie de la mettre deux ou trois
heures en la forme. Le cordonnier le laissant botté d'une botte,
emporte l'autre; mais le mattois, se faisant desbotter, envoie
soudain quérir un autre cordonnier auquel il dit, après avoir essayé
ses bottes, que la botte du pied droit luy sembloit un peu plus
estroite que l'autre; parquoy le marché fait, se fait desbotter afin
qu'il mist cette botte en la forme jusques à ce qu'il eust disné.
Que voulez-vous? sinon qu'ayant deux bottes de deux cordonniers,
l'une du pied gauche, l'autre du pied droit, baillant ses vieilles
bottes au garçon d'estable, il paye son hoste, monte à cheval et
s'en va. Tantost après voicy arriver les maistres cordonniers ayant
chacun une botte à la main et se doutant qu'ils estoient gourez, se
prinrent à rire et firent mettre à leurs maistre-jurez de l'année,
dans les statuts de la confrérie, que défenses estoient faites aux
maistres de l'estat que cy après ils n'eussent à laisser une botte à
un estranger et emporter l'autre, soit pour l'habiller ou la mettre
en forme, avant qu'estre payez, sur peine de perdre une des bottes,
et l'autre, qui demeure entre leurs mains, être confisquée et
l'argent mis et appliqué à la botte du mestier.»

[Illustration: Le Cordonnier.]

Une farce faite aux savetiers de Paris faillit tourner au tragique
et amener une émeute. Me Mangienne, avocat des charbonniers, en fit
un récit plaisant dans son mémoire, l'un des plus curieux des
_Causes amusantes et peu connues_: «Le 31 juillet 1751, veille de la
fête de Saint-Pierre-ès-Liens, que les maîtres savetiers ont choisi
pour leur patron, plusieurs charbonniers du port Saint-Paul et
autres ports, résolurent de se divertir de quelques-uns de leurs
confrères mariés avec de vieilles veuves; et à cet effet d'aller,
avec des instruments, leur présenter des bouquets, prétendant que la
fête devait leur être commune avec les savetiers qui ne travaillent
qu'en vieux cuir. Cette espèce de ressemblance qu'ils avoient cru
voir entre leurs amis et ces derniers, leur fournit l'idée d'une
marche risible et propre à laisser entrevoir à ceux qui en étoient
le sujet le prétendu rapport que l'on mettoit entre leur état et
celui de la savaterie. Ils prirent pour cet effet deux ânes, qu'ils
ornèrent de tous les outils de la profession. Ils les couvrirent
d'un caparaçon fort sale; aux extrémités qui en pendoient étoient
attachés des pieds de boeuf en forme de glands; il y en avoit de
même en guise de pistolets, et sur le caparaçon on avoit cousu de
toutes les espèces de plus vieilles savates. Deux d'entre eux
devoient monter ces ânes avec des habits de caractère et de goût;
l'un acheta à la friperie une vieille robe, avec veste et culotte
noire, toutes en lambeaux; il s'en affuble et met par-dessus, en
forme de cordes, de gauche à droite, un morceau de vieille toile sur
lequel étoient cousus artistement des savates et tous les outils de
ce brillant métier, avec une cocarde au chapeau et deux alènes en
sautoir. Un autre prit un vieil habit d'Arlequin, parsemé des mêmes
instruments et de vieilles savates de tout âge et de tout sexe.
Chacun de ces ânes devoit être conduit par deux hommes habillés
grotesquement et du même goût, avec une pique à la main où, au lieu
de fer, il y aurait un pied de boeuf; tous ceux qui devoient
composer le cortège devoient avoir des cocardes et des marques
caractéristiques de la savaterie. Tous les Garçons-Plumets des
officiers charbonniers commencèrent la marche deux à deux; ils
avoient à leur tête des tambours et des fifres; dans le milieu
étoient les deux héros sur leurs ânes; ils tenoient d'une main un
pied de boeuf et de l'autre un gros bouquet de fleurs rangées. Ils
partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de
leurs amis dans le cas d'être réputés savetiers. Monteton, qui avoit
donné l'idée de cette mascarade, avoit été savetier avant que d'être
charbonnier: c'était lui qui montoit un des deux ânes et qui,
sachant bien tourner un compliment dans le goût et à la portée de
l'esprit des savetiers, se chargea de faire les harangues. Ce
cortège fut bien reçu par un savetier de la rue Saint-Paul, auquel
on offrit un bouquet, et qui fit boire au cortège plusieurs
bouteilles de bière; mais un autre savetier de la même rue, au lieu
de bien prendre la plaisanterie, se fâcha, jeta à la tête des gens
un baquet d'eau puante, et dit qu'il était petit-juré dans le corps
des savetiers, qui se trouvoit insulté en sa personne. Il fit
prévenir le syndic de la communauté, les deux hommes montés sur des
ânes furent mis en prison, et les savetiers poursuivirent les
charbonniers; et lorsqu'on voulut les apaiser, ils déclarèrent
qu'ils étaient dix-huit cents à Paris, et qu'ils se priveroient
plutôt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois pour employer
l'argent qu'ils y dépenseraient à pousser le procès que d'en avoir
le démenti.» La Cour les renvoya dos à dos, dépens compensés.

On n'a pas, que je sache, de document authentique décrivant les
cérémonies qui avaient lieu lors de la réception d'un maître
cordonnier ou savetier; il est permis de penser que quelques-uns des
détails conservés dans une pièce imprimée à Troyes, en 1731, _Le
Récit véritable et authentique de l'honnête réception d'un maître
savetier_, ne sont que le grossissement caricatural de ce qui se
passait réellement. Le dialogue suivant s'engage entre l'aspirant et
l'ancien:

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, pardonnez à mon
    ambition... Je vous supplie instamment de m'incorporer.

    L'ANCIEN.--Mon grand amy, nous louons votre zèle; mais
    combien avez-vous fait d'années d'apprentissage? Il faut
    absolument en avoir fait sept ou bien épouser une fille de
    maître.

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, il n'y a pas
    justement sept années que je m'instruis; mais pendant plus
    de six ans qu'il y a que je travaille, j'y ay esté enseigné
    par un des plus habiles hommes de toute l'Europe.

    L'ANCIEN.--La loi sur le chapitre du corps est précise et
    inviolable. Cependant si vous faisiez un chef-d'oeuvre...

    L'ASPIRANT.--J'aime mieux qu'il m'en coûte quelque argent.

    L'ANCIEN.--Hé! combien avez-vous à mettre au coffre du
    métier?

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, je n'ay que cinquante
    écus.

    L'ANCIEN.--Il faut deux cents livres.

    L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, contentez-vous à
    cela.

    L'ANCIEN.--Il faut autant, mon grand amy.

On finit par admettre l'aspirant, parce qu'il a été «laquais de
l'Arsenac, celuy qui est un des plus grands de la France.» C'est
alors que commence réellement la parodie de la cérémonie de
réception.

    L'ANCIEN.--Levez la main. Ne jurez-vous pas d'observer les
    règlements de l'état?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De ne vous rencontrer jamais en repas, sans vous
    enyvrer jusqu'à dégobiler partout, et sans emporter à votre
    maison quelque morceau de viande dans votre poche?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De faire parler de vous dans la ville, à
    l'exemple de vos confrères, au moins trois fois dans votre
    vie?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--Et quand vous trouverez quelque maistre qui
    commencera quelque faute, de lui répliquer qu'il ne sera
    jamais qu'un maçon, ce mestier estant au-dessous de votre
    devoir pendant votre vie?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De ne travailler jamais le lundi?

    L'ASPIRANT.--Je le jure et le jure.

    L'ANCIEN.--D'avoir trois linottes et un geay à siffler, et
    leur enseigner fidèlement?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De vous informer curieusement de tout ce qui se
    passe chez vos voisines?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De sçavoir la généalogie de toutes les familles?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--De vous introduire tant dans les paroisses,
    communautez et autres lieux, pour avoir titre d'office?

    L'ASPIRANT.--Je le jure.

    L'ANCIEN.--Moi ancien du métier, toujours vénérable
    Savetier carleur, réparateur de la chaussure humaine en
    cette ville de Rouen, de l'avis et consentement des gardes
    y assemblés, je vous reçois, admets et établis et fais
    maistre Savetier, carleur, réparateur de la chaussure
    humaine en cette ville de Rouen, car tel est mon bon
    plaisir, aux fins de jouir des droits, dignitez, privilèges
    et prééminences y attribués.

Quand le nouveau maître a présenté ses remerciements, le dialogue
continue:

    L'ANCIEN.--Mon grand amy, il ne reste plus qu'à sçavoir de
    quelle branche vous voulez estre, car remarquez, que nous
    en avons de trois sortes: 1° les _Vielus_.-2° les
    _Brelandiers_, 3° les _Porte-Aumuches_. Les Vielus ont à
    leur devanture une virole en cuivre en forme de jetton; les
    Brelandiers ont une pirouette; les Porte-Aumuches ont un
    petit morceau de cuir. Les Vielus ont une boutique à leur
    maison; les Brelandiers ont un estal ou un brelan au coin
    d'une rue; les Porte-Aumuches vont par les rues crier: _À
    ces vieux souliers!_

    L'ASPIRANT.--Je désire être Porte-Aumuche.

    L'ANCIEN.--Prenez votre ton.

    L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Tout beau; vous contrefaites la voix de maître
    Gaspard. Modérez votre ton.

    L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Holà! vous n'y êtes pas encore. Vous prenez le
    ton comme maître Albert. Un peu plus haut.

    L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_

    L'ANCIEN.--Bon! justement vous y voilà. Gardez-vous bien
    d'oublier ce ton. C'est de tout temps immémorial que nos
    prédécesseurs ont sagement ordonné que l'on réglât la voix
    de chaque maître, pour éviter à la confusion et aux
    surprises qui pourroient arriver. L'on vous dégraderoit si
    vous changiez seulement un iota. Allez faire trois tours
    par la ville et donnez des bouquets aux maîtresses. Quand
    vous passerez devant la boutique des maîtres Vielus, ou les
    rencontrant, quel salut ferez-vous?

    L'ASPIRANT.--Je dirai: Bonjour, maître».

    L'ANCIEN.--Et aux maîtres Brelandiers?

    L'ASPIRANT.--Bonjour, donc.

    L'ANCIEN.--Et à un Porte-Aumuche?

    L'ASPIRANT.--Bonjour!

Quand l'aspirant a été passé maître, il demande:

    --Où irons-nous faire la feste de notre réception?

    L'ANCIEN.--Il n'est que d'aller en plein cabaret. Allons au
    Grand Gaillard Bois.

[Illustration: Cette estampe du XVIIe siècle a été inspirée par le
chapitre XLIII du livre populaire des _Aventures de Til Ulespiègle_,
intitule: «Comment Ulespiègle se fait cordonnier et demande à son
maître quels souliers il doit tailler». Le maître lui répond:
«Grands et petits, comme les bêtes que le berger mène aux champs».
Alors il taille des boeufs, des vaches, des veaux, des boucs,
etc., et gâte le cuir.]

Une autre pièce, imprimée aussi à Troyes, et qui porte l'approbation
de Grosley, avocat, le facétieux auteur des _Mémoires de l'Académie
de Troyes_, contient une description du _Magnifique et
superlicoquentieux Festin fait à Messieurs, Messeigneurs les
Vénérables Savetiers, Careleurs et Réparateurs de la chaussure
humaine_, par le sieur Maximilien Belle-Alesne, nouveau reçu et
agrégé au corps de l'état, en reconnaissance des grandes obligations
qu'il a d'avoir été reçu dans l'illustre corps, sans même avoir fait
de chef-d'oeuvre. Les quatorze pages qui suivent décrivent un
repas pantagruélique, accompagné de facéties du métier.

Une note écrite par un inconnu au dos du cahier contenant le texte
manuscrit du règlement de 1442, aux archives municipales de Troyes,
montre combien ces artisans étaient jaloux de leurs privilèges. «On
a oublié, dans les statuts des savetiers, cet article intéressant:
Et si notre bon Roy que Dieu gard vouloit faire recevoir monsieur
son fils maître dudit métier, point ne pourroit, à moins qu'il ne
luy fit faire trois ans d'apprentissage ou épouser une fille de
maître.»

Au moyen âge, et dans la période qui le suivit, les ouvriers
cordonniers étaient sous la dépendance absolue des patrons. Leur
situation a été bien décrite par les auteurs de l'_Histoire des
cordonniers_, auxquels j'emprunte, en l'abrégeant, ce qui est
relatif à l'ancien compagnonnage. Ils ne pouvaient, sous aucun
prétexte, quitter le maître qui les avait loués, avant l'expiration
de leur engagement, à peine de lui payer une indemnité et de devoir
à la confrérie une demi-livre de cire. S'ils restaient trois jours
consécutifs sans être placés, ils étaient, par ordonnance de la
police, appréhendés au corps et conduits aux prisons du Châtelet
comme vagabonds. Pourtant ils ne pouvaient, sans engager fatalement
leur avenir, accepter l'ouvrage d'où qu'il vînt: ceux qui, sortant
de chez un maître, allaient travailler chez un chamberlan, devaient
renoncer à la maîtrise, à moins qu'ils ne prissent pour femme une
fille ou une veuve de maître. Les maîtres cordonniers, avant de
mettre un compagnon en besogne, étaient tenus de prendre des
informations auprès de son dernier maître et de s'enquérir de ses
moeurs, de son aptitude et des causes qui lui avaient fait
abandonner son service. Fatigués de ses servitudes, ils
s'assemblaient quelquefois pour tâcher de s'en affranchir; souvent
ils concertaient de dangereuses coalitions. Une sentence du Châtelet
de Paris leur défendit de se réunir entre eux et de former aucune
cabale. Plus tard, on incarcéra ceux qui se débauchaient les uns les
autres, s'attroupaient en quelque lieu que ce fût, ou même
s'attablaient dans un cabaret, au delà du nombre de trois.

[Illustration: Le Savetier, d'après Bouchardon, collection G.
Hartmann.]

Ces sévérités excessives ne servirent qu'à faire organiser le
compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les
ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les
ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste
association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les
liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils
célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des
épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes
particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres.
Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait
dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur
le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement
des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe
siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce
prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: _Honneur à
Dieu_, _Conserver le bien des Maistres_, _Maintenir les Compagnons_.
Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu,
profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres,
vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale
se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les
défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être
employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des
officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont
des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils
se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une
ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas
de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent
d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils
commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui
doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny
à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en
confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent
un cabaret qu'ils appellent _la Mère_, parce que c'est là qu'ils
s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans
laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une
dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre
pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres
pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire
un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils
s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites
cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces
pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à
cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce
fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers.
«Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de
l'eau, qu'ils appellent _les quatre alimens_, les mettent sur une
table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir
comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa
part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy
disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy
ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui
se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy
disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner
les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule
d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en
plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux,
leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils
font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment
mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur
famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments
abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges
qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce
chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»

[Illustration: La Nouvelliste.]

Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne osât y porter la
main; il répugnait d'attaquer une association qui se couvrait du
manteau de la religion, et dont les pratiques revêtaient les
apparences les plus pieuses. Les juges ecclésiastiques reculaient
devant le scandale, les juges laïques ignoraient le fond des choses
ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tâche qui
demandait des forces supérieures. Le compagnonnage se développait de
plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder
l'ordre semi-religieux des Frères Cordonniers, entreprit de réformer
ces abus, et se mit à prêcher les compagnons, qui se moquèrent de
lui. En 1645, il dénonça les cordonniers et les tailleurs à
l'Officialité de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il
entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et
confia le soin de les diriger à quelques-uns de ses disciples; ils
furent assez habiles pour décider quelques maîtres cordonniers, qui
avaient été dans leur jeunesse initiés au compagnonnage, à leur
délivrer une attestation écrite dans laquelle ils en faisaient
connaître les cérémonies les plus secrètes. Elle débutait ainsi:
«Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame,
Saint-Crépin et Saint-Crépinien, des maîtres cordonniers de la
présente ville de Thoulouse en l'église des Grands-Carmes, déclarons
que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons
s'assemblent en quelque chambre retirée d'un cabaret; estant là, ils
font eslire à celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un
sous-parrain. Après cela, ils font plusieurs choses contenues dans
l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il
vaut mieux, dit le Père Lebrun, les passer sous silence, pour les
mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procès des magiciens
afin d'épargner les oreilles des personnes simples et de ne pas
donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacrilège.»
Il est vraisemblable que cet écrit renfermait, avec plus de détails,
une description analogue à celle de Reims dont nous avons parlé
ci-dessus. L'archevêque de Toulouse, qui eut connaissance de la
pièce entière défendit ces réceptions sous peine d'excommunication.
D'autres évêques s'unirent à lui et il y eut une solennelle
abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels
s'engagèrent «à n'user jamais à l'avenir de cérémonies semblables,
comme étant impies, pleines de sacrilèges, injurieuses à Dieu,
contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses à la religion et contre
la justice». C.-G. Simon, dans son _Étude sur le Compagnonnage_, se
demande si cette abjuration ne serait pas la véritable cause de la
haine traditionnelle des autres corps d'état contre les cordonniers.

[Illustration: Arrivée d'un compagnon chez un maître, bois de la
bibliothèque bleue, collection L. Morin.]

[Illustration: Le Savetier

Estampe de Clarte (XVIIe siècle)]

La Faculté de théologie défendit, par sentence du 30 mai 1648, les
«assemblées pernicieuses» des compagnons, sous peine
d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le
compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations
d'autrefois, cessa d'exister à cette époque, il ne disparut pas
complètement et se continua à l'aide de diverses transformations. À
Troyes, en 1720, une requête des maîtres cordonniers dénonce leurs
compagnons comme ayant fondé une confrérie en l'église
Saint-Frobert. «Quatre maîtres, dit-elle, ont été élus pour la
diriger, elle possède des registres où sont inscrits les noms des
compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de
salaires.» Il paraît qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que
trois jours par semaine et passaient le reste en débauches. «Ils
ont, dit le document, été attroupez dans les boutiques de tous les
maîtres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit
point de compagnons qui n'étant point de leur caballe,
travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter,
voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont
menacé les maîtres de les faire tous périr s'ils ne leur donnent pas
le prix qu'ils leur demandoient.»

C'est seulement au commencement de ce siècle que les cordonniers
purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient
perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier,
un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulême,
retenu à boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur
faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur révélant
les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de
reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la véracité de
leur initiateur, deux le gardèrent à vue, pendant qu'un troisième
allait à l'assemblée mensuelle des tanneurs qui se tenait ce
jour-là. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas trompés, et
ils s'empressèrent de donner l'initiation à leurs camarades
d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand
nombre, ils ne tardèrent pas à former un groupe considérable. Mais
ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils
eurent à soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre
les corroyeurs. Il y eut des blessés et des morts. À la suite de
cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus
courageux, fut mis aux galères de Rochefort, où il mourut. Les
cordonniers vénèrent la mémoire de ce compagnon, et dans un de leurs
couplets on trouve les vers suivants:

    Provençal l'Invincible,
    Bordelais l'Intrépide,
    Mouton Coeur de Lion
    Nous ont faits compagnons.

Le Devoir fut porté d'Angoulême à Nantes et de là se répandit dans
d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en
butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps
de métiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils
l'eussent déjà pardonné à d'autres, leur intrusion dans le corps du
compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte
de traité de paix des autres corps d'état. Mais ils manquaient de
_pères_, et à défaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les
reconnaître pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap
voulurent bien, en 1850, se déclarer les pères des cordonniers.

C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des détails de la
résurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des
indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de
France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge
et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent
ils reçoivent une couleur nouvelle, si bien qu'à la fin de leur
voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de
_faveurs_, c'est le nom qu'ils donnent à ces rubans secondaires.

Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les «margajas»
cordonniers étaient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Société
des Cordonniers indépendants, après s'être formée sous l'invocation
de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs
et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers étaient, avec
les boulangers, au nombre des métiers auxquels le compagnonnage
interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du
Devoir des autres états tombaient sur eux.

       *       *       *       *       *

On sait que saint Crépin est le patron des cordonniers; son nom est
d'un usage fréquent dans le langage du métier; on appelle
saint-crépin tous les outils d'un cordonnier et au figuré tout le
bien d'un pauvre homme; au XVIIe siècle, ce terme désignait même un
patrimoine quelconque; d'après la Mésangère, cette comparaison est
tirée de la coutume des garçons cordonniers qui, en allant de ville
en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crépin.
Le tire-pied est «l'étole de saint Crépin» et au commencement du
XVIIe siècle, on nommait «lance de saint Crépin» l'alène du
cordonnier. On dit familièrement d'une personne chaussée trop
étroitement qu'elle «est dans la prison de saint Crépin.»

[Illustration: Saint Crépin et saint Crépinien, d'après une pierre
gravée de la chapelle des maîtres cordonniers en l'église des R. R.
P. Augustins de Châlons (XVe siècle).]

[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST
CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]

Les actes de saint Crépin et de son compagnon saint Crépinien, qui
paraissent avoir été rédigés vers le huitième siècle, disent que les
deux saints étaient frères, et que, fuyant la persécution de
Dioclétien, ils arrivèrent à Soissons, où personne n'osant leur
offrir l'hospitalité à cause de leur qualité de chrétiens, ils
apprirent l'état de cordonnier, et y devinrent bientôt très habiles;
ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas à les
visiter et à venir les entendre prêcher l'Évangile; beaucoup de
personnes, persuadées par eux, abandonnèrent le culte des idoles. Le
gouverneur de la Gaule les arrêta à Soissons, où ils «faisaient des
souliers pour le peuple» et les amena devant l'empereur Maximien
Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le
gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans
parvenir à ébranler leur constance. On leur lia des meules au cou,
et on les précipita dans la rivière, mais ils nagèrent avec facilité
et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb
fondu qui ne les brûla point, non plus que le bain de poix et
d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien
finit par leur faire trancher la tête, et leurs corps furent
abandonnés aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchèrent point.

Telle est la légende des deux saints patrons; en voici une autre qui
n'a rien de commun avec le récit des Actes des martyrs: Les
cordonniers autrefois, en travaillant le soir à la lumière de la
chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains
travaux de leur profession qui exigent un bon éclairage, notamment
dans la pose de la petite pièce de cuir que l'on place entre les
deux parties de la semelle et que l'on appelle l'âme. Crépin était
un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait
près de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau,
il remarqua que la lumière de la chandelle passant au travers du
liquide se concentrait en un seul point extrêmement lumineux. Il eut
l'idée ingénieuse de mettre son travail sous ce point et dès lors
put l'exécuter avec la même perfection qu'en plein jour. Ses
compagnons l'imitèrent, et c'est à partir de ce moment que les
cordonniers employèrent des bouteilles d'eau sphériques pour
concentrer la lumière de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est
en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandèrent que
Crépin fût canonisé et que ce saint est devenu le patron des
cordonniers.

Au moyen âge la fête des deux saints était célébrée avec beaucoup de
pompe: vers le XVe siècle, elle était accompagnée de représentations
dramatiques dont le sujet ordinaire était la vie et le martyre des
deux illustres cordonniers. Les épisodes en étaient aussi sculptés
dans les chapelles de la corporation (p. 40). François Gentil
exécuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on
voit encore dans la cathédrale de Saint-Pantaléon et qui a été
souvent reproduit. À Troyes les cordonniers avaient fait faire de
belles tapisseries représentant le même sujet; et au siècle dernier
«l'archiconfrairie roiale de saint Crépin et saint Crespinian» avait
fait graver une grande image dont les médaillons relatent les
épisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).

L'_Histoire des cordonniers_ décrit la façon dont la fête était
célébrée: «Les cordonniers se réveillaient le 25 octobre au bruit
des cloches sonnant à toute volée; ils se rendaient
processionnellement à l'église où était érigée la chapelle des
patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge. À Bourges,
les maîtres qui s'exemptaient de ce devoir sans alléguer de
légitimes excuses étaient redevables d'une livre de cire à la
chapelle. Après avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers
revenaient avec le même cérémonial qu'ils étaient allés.
L'après-midi un grand repas attendait les frères; à Issoudun, on
avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dînaient
ensemble en «l'ostel du maître bastonnier, pour traiter des besognes
et affaires de la confrérie, et aussi à qui le baston seroit
baillé». Pour empêcher les gaietés de dégénérer en licence, les
statuts avaient imaginé une pénalité; «s'il y a aucun d'eux qui
pendant le temps où ils sont assemblés jure, renie, dispute ou
maugrée Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse
entre eux, le délinquant pour la première fois paiera à la confrérie
demi-livre de cire, pour la deuxième fois une livre, et pour la
troisième deux livres. S'il persévère, il perdra sa franchise et ses
droits de métier et en sera puni par la justice du roi comme
blasphémateur.»

Tout cela disparut au moment de la Révolution, et il ne paraît pas
que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles
n'étaient pas complètement oubliées au commencement de la
Restauration. À Troyes, la confrérie de Saint-Crépin fut réorganisée
en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en
neuf. Elle organise une fête annuelle, célébrée à l'église
Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des
vêpres. Le bâton, qui est mis aux enchères au profit de la
communauté, est encore porté à l'église en grande pompe; il y figure
à côté de la bannière, qui accompagne aussi les obsèques des membres
décédés, et de la belle tapisserie de Felletin, datée de 1553, qui
appartient à la communauté. Le soir, un bal bien tenu réunit les
familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu à
l'intention des membres défunts.

En d'autres endroits, depuis quelques années, on ne «fait plus la
Saint-Crépin». Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se
réunissaient dans une auberge à neuf heures, et se rendaient deux à
deux à l'église, pour y assister à une messe; des corbeilles de
petits gâteaux bénits par l'officiant, étaient distribués en guise
de pain bénit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa
famille, et les autres étaient portés à l'auberge où ils faisaient
le principal dessert, car la cérémonie de l'église terminée, ils
retournaient deux à deux dîner tous ensemble. Sur leur passage les
gamins chantaient:

    C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)
      Mon ami,
    Les Cordonniers se frisent
    Pour aller voir Crespin,
      Mon amin,
    Qui a fait dans sa chemise.

Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir
qui reste de cette cérémonie.

[Illustration: Marchand de souliers à Bologne, d'après l'eau-forte
de Mitelli.]

Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place;
quelquefois il joue un rôle qui n'a pas de rapport avec la
profession et qui est ailleurs attribué à d'autres corps d'état. Il
est, presque aussi souvent que le tailleur, le héros du conte si
répandu de l'ouvrier qui, ayant tué un grand nombre de mouches,
constate ce haut fait par une inscription équivoque: «J'en ai tué
cent», fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son
astuce, vient à bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le
représentent comme un personnage à l'esprit délié, plein de
ressources et assez sceptique à l'endroit du surnaturel. En
Lorraine, un cordonnier se rend à un château habité par des voleurs,
fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une
pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en
lâchant un oiseau qu'il tient caché. Un savetier sicilien va dans
une maison hantée, assiste sans crainte à la procession nocturne des
revenants, des diables et des monstres, leur résiste, et finit par
devenir possesseur d'un trésor enchanté.

On raconte, en Provence, que la première fois que les cordonniers
célébrèrent la fête de saint Crépin, leur patron fut si content
qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves
des tire-ligneul. Alors saint Crépin fit pendre depuis le Paradis
jusqu'à terre une échelle de corde bien garnie de poix. Les
meilleurs des cordonniers, par humilité chrétienne, restèrent au
pied de l'échelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladèrent,
et Dieu sait s'il en monta! Le jour où ils montèrent, on célébrait
en Paradis la fête de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de
chanter la grand'messe. Saint Paul fut chargé, pendant ce temps, de
garder la porte; les cordonniers gravissaient l'échelle, et l'on
sentit dans le Paradis une odeur de poix mêlée au parfum de
l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment où l'officiant chanta
_Sursum corda!_ Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis
sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait:
_Zou sus la cordo!_ et il coupa la corde. Les cordonniers tombèrent:
heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tués;
mais ils furent pourtant tous un peu maltraités. De là vient qu'il
est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour
cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropiés et bossus.

Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il
était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier
qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire
vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce
qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir
il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin,
puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout
faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai
chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus
cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux
paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits,
et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël,
il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à
minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à
travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement
achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient
tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un
gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le
cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces
petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au
lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis
ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand
ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire,
s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à
gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit
une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats,
nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à
l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à
prospérer dans le ménage du cordonnier.

[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une
chromolithographie de l'_Album de la Mère l'Oye_, imprimé à
Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:

    Gardez-vous, petits enfants,
    De pleurer en vous couchant,
    Autrement la Cordonnière,
    De vous n'aurait pas pitié,
    Et pendant la nuit entière
    Vous mettra dans un soulier,
    Loin de votre lit bien blanc
    Et des baisers de maman.
]

Dans la Haute-Saône, le lutin d'Autrey se montre sous la figure d'un
petit savetier qui, adossé à une borne, bat la semelle en chantant.
S'il voit venir quelque paysan, il lui souhaite le bonsoir et lui
dit qu'il n'a plus que trois clous à planter dans son vieux soulier,
et qu'ensuite ils feront route ensemble. Il lui cause jusqu'au
coucher du soleil; alors, il prétend qu'il est fatigué et saute sur
le dos du paysan, qui est forcé de le promener toute la nuit.

[Illustration: Le cordonnier et les nains, figure tirée des Vieux
Contes allemands, Paris, 1824.]

[Illustration: Gnaffron, personnage du Guignol lyonnais, dessin de
Raudon, dans le théâtre de Guignol (Le Bailly).]


SOURCES

_Variétés historiques et littéraires_, I, 14.--Larchey,
_Dictionnaire d'argot_.--Mistral, _Tresor dou felibrige_.--_Causes
amusantes et peu connues_, I, 70, 85.--Leroux, _Dictionnaire
comique_.--_Les Français_, II, 265, 267, 268.--Paul Sébillot,
_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 74.--J.-F. Bladé, _Proverbes de la
Gascogne_.--_Ancien Théâtre français_, II, 115.--E. Rolland. _Rimes
et jeux de l'Enfance_, 320.--Leite de Vasconcellos, _Tradiçoes de
Portugal_, 251,--_Revue des traditions populaires_, IX, 685; N, 157,
202.--_Paris ridicule_, 310.--Dragomanov, _Traditions populaires de
la petite Russie_, 280.--Jitté i slovo, V, 232.--Communications de
M. T. Volkov.--Ampère, _Instructions pour les poésies
populaires_.--E. Monseur, _La Folk-Lore wallon_, 7,
74.--Communications de MM. H. Macadam, Alfred Harou.--Lespy,
_Proverbes de Béarn_.--G. Pitrè, _Costumi siciliani_, 14,
21.--Henderson, _Folk-Lore of Northern Counties_, 82.--_Calendario
popular_ (Fregenal), 1885, 16.--Paul Lacroix et Alfred Duchesne,
_Histoire des Cordonniers_, 117, 125, 162, 207.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 213.--Sensfelder, _Histoire de la
Cordonnerie_, 21. 271.--Hécart, _Dictionnaire rouchi_.--_Magasin
pittoresque_, 1850, 141.--L. Morin, _Les Communautés des
cordonniers, basaniers et savetiers de Troyes_ (1895), 36,
62.--G.-S. Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 22, 75, 87, 110,
115.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 44.--E.
Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 257.--Paul Sébillot, _Contribution
à l'étude des contes_, 73.--Roumanille, _Li Conte prouvençau_,
86.--_Vieux contes allemands_, 1824, 194.--Ch. Thuriet, _Traditions
de la Haute-Saône_, 115.

[Illustration: Savetier, d'après une lithographie, _Arts et
Métiers_.]



LES CHAPELIERS


La corporation des chapeliers est ancienne: elle figure dans le
_Livre des Métiers_; il y avait alors les chapeliers de feutre, les
chapeliers de coton, les chapeliers de paon, les fourreurs de
chapeaux, les chapeliers de fleurs et les fesseresses de chapeaux
d'or et d'orfrois à quatre pertuis, et leurs statuts y sont
longuement énumérés. Les trois premières catégories rentraient
seules à peu près dans ce qu'on est convenu d'appeler la
chapellerie, les deux autres étant plutôt du ressort de la mode.

[Illustration: Habit de Chapellier.]

En 1578, la corporation des chapeliers fut définitivement organisée,
et elle eut un blason d'or aux chevrons d'azur, accompagné de trois
chapels de gueules. Elle devait son privilège au comte Antoine de
Maugiron, qui l'obtint de Henri III. Elle prit pour patron celui de
son protecteur, et saint Antoine fut depuis en grand honneur parmi
les chapeliers de Paris. Il était même de règle «qu'au jour
anniversaire de ladite fondation, les quatre maîtres jurés,
gouverneurs et régents, vinssent es demeures du Louvre pour
congratuler notre doux sire le Roy et lui présenter un jeune pourcel
vivant, de la grosseur d'un agnelain, adorné de fleurs, estendu par
pied d'une figurine de cire représentant monseigneur saint Antoine
d'Heraclée. Ces petits cochons ont toujours été reçus d'Henri III à
Louis XVI inclusivement.

[Illustration: Le chapelier, réclame américaine

(Collection E. Flammarion.)]

Les statuts de 1578 furent confirmés par Henri IV, en 1594, réformés
en 1612 par Louis XIII, et enfin augmentés et renouvelés en 1706. En
1776, la communauté des chapeliers fut réunie au corps des
bonnetiers en même temps que celle des pelletiers. La chapellerie de
Paris se partageait en quatre classes: les maîtres fabricants, les
maîtres teinturiers, les marchands en neuf et les maîtres marchands
en vieux, qui ne formaient qu'une seule corporation. Les chapeliers
choisissaient ordinairement celle à laquelle ils voulaient
appartenir.

Le compagnonnage des ouvriers chapeliers était l'un des plus
anciens: s'il en fallait croire le tableau chronologique rédigé et
approuvé, en 1807, par les compagnons de Maître Jacques, il aurait
pris naissance en 1410. C'était l'un de ceux qui avaient les rites
d'initiation les plus secrets et les plus solennels. Voici, d'après
le P. Lebrun, comment ils procédaient en cette occasion au milieu du
XVIIe siècle: Les compagnons chapeliers se passent compagnons en la
forme suivante: Ils choisissent un logis dans lequel sont deux
chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre. En l'une
d'elles, ils dressent une table sur laquelle ils mettent une croix
et tout ce qui sert à représenter les instruments de la Passion de
Notre-Seigneur. Ils mettent aussi sur la cheminée de cette chambre
une chaise, pour se représenter les fonts du baptême. Ce qui étant
préparé, celui qui doit passer compagnon, après avoir pris pour
parrain et marraine deux de la compagnie qu'il a élus pour ce sujet,
jure sur le livre des Évangiles, qui est ouvert sur la table, par la
part qu'il prétend au Paradis, qu'il ne révélera pas, même dans la
confession, ce qu'il fera ou verra faire, ni un certain mot duquel
ils se servent comme d'un mot de guet pour reconnaître s'ils sont
compagnons ou non, et ensuite il est reçu avec plusieurs cérémonies
contre la Passion de Notre-Seigneur et le sacrement de baptême,
qu'ils contrefont en toutes ses cérémonies.

Les ouvriers chapeliers s'engagèrent, vers 1651, à renoncer à leurs
rites d'initiation; toutefois, leur compagnonnage ne cessa pas pour
cela. Les chapeliers compagnons passants du Devoir subsistent
encore, mais leur société, de même que toutes les autres, est bien
déchue de son ancienne importance. Actuellement, l'aspirant en
devenant compagnon, prête serment de fidélité aux règles de la
société; s'il le viole, il est rayé du tour de France.

Les ouvriers chapeliers qui n'appartiennent pas au compagnonnage
s'appellent _drogains_ ou _drogaisis_.

Il y a entre les ouvriers chapeliers, tant à Paris qu'en province,
une grande solidarité. L'ouvrier voyageur reçoit de l'aide non
seulement dans les villes où la société a un siège, mais dans les
petites bourgades où existe une fabrique. Le tour de France, qui
était appelé «trimard», était autrefois beaucoup plus en usage
qu'aujourd'hui; l'ouvrier sur le tour de France était «battant»
quand il était «arrivant» chez la mère; il était conduit dans toutes
les fabriques par l'homme du tour de France; parmi les ouvriers
sédentaires, il y en avait qui étaient de semaine à tour de rôle
pour recevoir l'arrivant et lui procurer du travail. Demander à
l'arrivant qui venait d'être présenté: «As-tu plan?» c'était lui
demander s'il était embauché. L'ouvrier remercié était dit «sacqué».
L'ouvrier battant, en arrivant dans une localité, demandait si la
«frippe» (travail) était bonne, s'il y avait l'oeil (crédit), et
si l'on pouvait faire «chatte».

C'est surtout parmi les ouvriers chapeliers en soie ou soyeurs que
se manifeste cette solidarité. Celui qui, sur le tour de France, a
reçu d'un compagnon des secours, doit audit compagnon, lors de son
passage, des secours plus élevés et réciproquement. Sur le tour de
France, si un compagnon passe dans deux villes où a été établie sa
société, sans pouvoir travailler faute d'ouvrage, à la troisième
ville, le cas étant le même, le _premier_ en ville cède sa place au
compagnon, et se met lui-même sur le tour de France. Lorsqu'il y a
pénurie de travail, les compagnons tirent au sort pour savoir quels
sont ceux d'entre eux qui doivent quitter la ville et aller chercher
fortune ailleurs.

Une boutique est-elle occupée par les _drogaisis_, ouvriers non
sociétaires compagnons, et ceux-ci sont-ils renvoyés par le patron
qui a fait appel aux compagnons pour les remplacer, la société dicte
à chaque groupe le nombre de Devoirants qu'il doit fournir; les
devoirants désignés sont tenus d'aller occuper la boutique où ils
ont été appelés.

Depuis vingt ans, ce compagnonnage a été peu à peu remplacé par des
chambres syndicales et des groupes corporatifs locaux, qu'une vaste
société a fédérés, en 1880, pour toute la France.

Les chapeliers de Paris, au nombre de 3.000 à peine (ils étaient
6.000 en 1886), sont partagés en deux sociétés dites des «Cartes
vertes» et des «Cartes rouges». Ces derniers, qui sont les plus
remuants, avaient, en 1894, d'après le _Monde illustré_, leur
réunion dans un antre obscur de la rue du Plâtre.

[Illustration: Boutique de chapelier (milieu du XVIIIe siècle)
(Musée Carnavalet).]

Lorsqu'on enterrait un ouvrier chapelier appartenant au
compagnonnage, les compagnons faisaient, à Paris, il y a quelques
années, des passes d'armes avec des cannes de tambour-major
semblables à celles des compagnons charpentiers, puis ils se
répandaient en gémissements dans leurs chapeaux; les uns disaient
qu'on enterrait leur frère, les autres simplement qu'ils pleuraient
leur frère.

L'ouvrier chapelier, qui est presque toujours à ses pièces, est
généralement travailleur; on appelle «noceurs» ceux qui ne
travaillent pas les premiers jours de la semaine; ils se rattrapent
presque toujours en donnant un coup de collier les derniers jours.
L'inscription qui accompagne l'image de saint Lundi, publiée à
Épinal vers 1835, place au sixième rang des dévots à ce saint le
chapelier Mal-Blanchi, et met dans sa bouche ces mots:

    On m'a dit et je m'en fais gloire
    Que j'étais un peu riboteur,
    Mais je suis, vous pouvez m'en croire.
    Malgré plus d'un propos menteur,
    Bon enfant, quoiqu'un peu licheur.

Parmi les autres surnoms donnés aux chapeliers figurent ceux de
«castor» et de «castorin», qui font allusion à l'espèce de peau
qu'ils employaient autrefois.

Il est rare que les ouvriers chapeliers passent en police
correctionnelle pour vol. Les anciens règlements étaient sévères à
ce sujet; d'après les _Articles des gardes jurés_, 1684, art. IV: si
l'apprenti, pendant le temps de son apprentissage se trouvait
atteint, convaincu et condamné de quelque crime, vol ou autre délit
considérable, le brevet de son apprentissage était cassé et révoqué,
sans qu'il fût besoin de jugement ni arrêt plus exprès.

Certains d'entre eux qui rougiraient à la pensée d'un vol,
commettent des actes qui sont tout aussi repréhensibles. On les
appelle «chatteurs»: ce sont ceux qui s'amusent à ne pas payer le
marchand de vin, le logeur en garni ou le gargotier; cela s'appelle
faire «chatte» et n'est pas considéré par les chatteurs comme un
acte coupable. L'euphémisme du mot voile la laideur de la chose; de
même chez les écoliers, chiper n'est pas voler. Il en est aussi qui
se livrent à la maraude, et font passer à la casserole la poule du
voisin qui s'égare; dans certains pays, quand une poule disparaît,
on dit: «Ce sont encore les chapeliers qui l'ont fricassée.»

La fabrique est la «boîte»; on dit d'une boîte où l'on ne gagne pas
sa vie «c'est la peau». L'apprenti est un «armagnolle», à Paris un
_arpète_, l'ouvrier le plus ancien «un goret», le contremaître «un
sergent»; celui-ci qui, à Paris, est appointé au mois, est secondé
par un sous-contremaître payé à la semaine et chargé de la
préparation des matières premières, il porte tout naturellement le
nom de «caporal»; le maître ou chef d'usine est «le Bausse» dont le
nom vient peut-être du flamand Bos (maître). Le jour où l'apprenti a
fini son temps, on lui fait payer une sorte de dîme, appelée
«cassage», une douzaine de francs environ; les ouvriers ajoutent
quelque petite somme et tous ensemble vont festoyer.

Dans les ateliers on s'amuse à faire des farces aux ouvriers qui ont
mauvais caractère. Cela s'appelle «monter la chèvre».

La grève est désignée sous le nom de «sautage»,

«Battre la banque» c'était demander des avances au patron; si
celui-ci refusait, on disait qu'il avait «pété».

Au milieu du XVIIe siècle on fit, sur plusieurs métiers, des
caricatures qui étaient basées sur des aventures réelles ou
supposées. Celle du chapelier, que nous reproduisons, p. 61, est
accompagnée des vers suivants:

    Un chapelié, un soir bien sou,
    Se mit à quereller sa femme,
    Mais elle l'appela: «Vieux fou,
    Yvrogne et sac à vin infâme!»
    Le poussa de sur les degrés
    Et luy ferma la porte au nés.
    Se qui le mit en grand furie;
    Mais toutes fois n'en pouvant plus,
    Après des efforts superflus,
    Il entra dans une escurie.

    Là ce pauvre homme s'endormit.
    Mais un cheval un coup luy porte:
    Luy, croyant estre dans son lit,
    S'écrie: «Mon voisin main-forte!»
    Et se souvenant de l'affront,
    Pensant prendre sa fame au front,
    Prit la queue de ceste beste,
    Et, tirant à force de bras,
    Dit: «Par la mort, et par la peste,
    Putin, tu me le paieras!»

    Le cheval, se sentant tiré
    Ses crins, à force de ruades,
    L'yvrogne les voulant parer,
    Luy donne en vain quelque gourmade;
    Mais tous les voisins acourus
    Au bruit de ce combat bouru
    Dont il avait la face bleue,
    Les séparèrent en riant.
    Et chacun luy alloit criant:
    «Allons, chapelié, à la queue!
    À la queue! à la queue!»

L'usage de donner un chapeau neuf en échange de plusieurs vieux
existait déjà dès le XVIe siècle; un passage des Équivoques de la
voix, de Tabourot, le constate d'une manière assez plaisante: «Comme
on disoit qu'à Paris il estoit arrivé vn chappelier de Mantouë, qui
donnoit pour deux vieux chappeaux un oeuf, plusieurs recherchèrent
leurs vieux chappeaux pour en aller demander vn neuf, estimant qu'on
leur donneroit vn chappeau neuf.»

[Illustration: LE CHAPELIE A LA QVEV]

La vente des vieux chapeaux est également ancienne, mais l'art de
leur rendre leur ancien lustre était moins perfectionné
qu'aujourd'hui. Ce commerce avait lieu sous le Châtelet, le long du
quai de la Mégisserie. On voit, disent les _Numéros parisiens_, des
chapeliers qui étalent des vieux chapeaux, à qui on a donné un tel
apprêt, qu'un pauvre diable d'auteur ne balance pas d'en donner le
prix qu'on lui demande. Ces chapeaux craignent l'eau et le soleil,
et, comme ils ne sont que de pièces et morceaux collés, celui qui en
a fait l'emplette et qui se trouve surpris par une grande pluie, n'a
plus que la moitié ou le quart d'une calotte sur la tête lorsqu'il
rentre chez lui. Les marchands de chapeaux de ce genre font courir
leurs femmes dans tous les quartiers de Paris pour empletter des
vieux chapeaux, et quelque délabrée que soit la marchandise,
lorsqu'elle entre dans cette fabrique, on ne tarde pas d'en tirer un
parti très avantageux.

Les enseignes des boutiques de chapeliers ne présentaient pas autant
d'originalité que celles de certaines autres professions; elles
étaient désignées par des chapeaux en fer ou en zinc, affectant
assez souvent la forme de ceux des généraux du premier Empire,
peintes en rouge avec une cocarde dorée; on peut encore en voir
quelques-unes.--C'était assez exceptionnellement qu'on en voyait
d'analogues à celles du «Chapeau fort» qui existait jadis rue de
l'École-de-Médecine, ou du «Chapeau sans pareil», dont parle Balzac.
D'autres avaient cette inscription: «Au chapeau rouge» ou «Au
chapeau de cardinal».

L'image que nous reproduisons, d'après une estampe du musée
Carnavalet, remonte au milieu du XVIIIe siècle; elle est accompagnée
de ces deux quatrains (p. 57):

    Qu'il est à désirer, dans le siècle où nous sommes,
    Que toute tête folle et vuide de bon sens
    En changeant de chapeau change de sentimens:
    Alors on trouveroit des hommes vraiment hommes.

    Si le chapeau pouvoit fixer tête volage,
    On conseilleroit fort de toujours le porter,
    À ces jeunes faquins, qui, pour jamais l'ôter,
    Le portent sous le bras et n'en font point usage.

Parmi les industriels qui font de la publicité, les chapeliers
tiennent de nos jours un des premiers rangs, ainsi que l'on peut le
constater en regardant les images peintes sur les murs, les
voitures-réclames et les prospectus distribués à la main.

[Illustration: Rue Mandar, No. 15. DANCRÉ, _FLAMAND_, Tient un
assortiment de Chapeaux de Flandre et autres tout pret dans le
dernier gout. A PARIS.]

Ce dernier genre a été employé dès le commencement de ce siècle, et
probablement avant; mais on n'était pas arrivé au degré
d'ingéniosité qui distingue la chapellerie de nos jours; on se
contentait, en général, de cartes dans le genre de celle ci-dessus,
et qui montre simplement les animaux dont le poil entrait dans la
composition des chapeaux de l'époque.

On a su aujourd'hui être plus amusant, ainsi qu'on peut le voir par
les deux réclames (p. 64), dont l'une est une sorte de rébus;
l'autre, dont on peut voir sur les murs une variante
chromolithographique, est une imitation, peut-être inconsciente,
d'une image de ma collection, où un papillon placé à l'extrémité
d'une planche est plus lourd qu'une femme qui se tient à l'autre
bout.

[Illustration]


SOURCES

_Monde illustré_, 1894.--_Revue des traditions populaires_, X,
200.--C.-G. Simon, _Études sur le compagnonnage_, 79.--A. Coffignon,
_les Coulisses de la mode_, 86.--_Mélusine_, III, 367.--_Articles
des gardes jurés_, 1684, art. IV.--_Les Numéros parisiens_, 26.

[Illustration: Ne pesant pas l'once]



LES COIFFEURS


Lorsque, en 1674, les barbiers furent érigés en corps de métier, on
leur avait permis d'écrire sur leur boutique: _Céans on fait le poil
proprement et on tient bains et étuves_. Cette inscription, qui se
bornait à indiquer leurs fonctions, ne tarda pas à leur paraître
trop simple, et il semble qu'il y ait eu entre les artistes
capillaires une sorte d'émulation pour inventer des enseignes plus
dignes de l'esprit facétieux qu'on leur a accordé de tout temps. On
ne sait au juste qui imagina le célèbre _Demain on rasera gratis_,
dont le succès, attesté par de nombreuses variantes, a duré près de
deux siècles; il y a une trentaine d'années on pouvait encore en
voir quelques-unes, peintes en blanc sur une planche noire, entre un
plat à barbe et des rasoirs en sautoir, dans plusieurs petites
villes de province:

    _Ici demain_
    _On rase et on frise pour rien._

On lit sur une pancarte, derrière la charge du député-coiffeur
Chauvin: «Demain on rase gratis.» (_Pilori_, 3 mars 1895.)


    _Menier, perruquier,_
    _Arrivant de Paris,_
    _Rase aujourd'hui pour de l'argent,_
    _Et demain pour rien._

    _Pierre Bois,_
    _Perruquier et auberge_
    _Rase aujourd'hui en payant et demain pour rien,_
    _Et on trempe la soupe._

Celle-ci qui désignait, de même que la suivante, un barbier
restaurateur:

    _Par devant on rajeunit,_
    _Par derrière on rafraîchit_

était le développement d'une inscription: _Ici on rajeunit_, très
usitée au siècle dernier.

L'imagerie révolutionnaire parodia souvent les inscriptions de la
barberie; une estampe qui a pour titre le proverbe bien connu: «Un
barbier rase l'autre», montre une enseigne sur laquelle est écrit:
_Ici on rase tout_; un prolétaire est assis bien à l'aise dans un
fauteuil, et se fait raser par un noble, auquel un abbé sert de
garçon perruquier. _Ici on sécularise tout_, lit-on sur une autre,
suspendue au-dessus d'un moine savonné, sur les genoux duquel s'est
assise une femme qui, un rasoir à la main, s'apprête à lui faire la
barbe.

Une sorte de naïveté malicieuse semble avoir présidé à la
composition de certaines enseignes, du genre de celle-ci, qu'on
lisait naguère assez fréquemment en Belgique: _Ici on rase à la papa
et on coupe les cheveux aux oiseaux_. Dans l'amusant vaudeville de
Scribe, _Coiffeur et perruquier_, ce dernier, auquel on reproche ses
antiques façons, s'écrie: «Qu'est-ce qu'elle a donc, mon enseigne?
Depuis trente ans elle est toujours la même: _Poudret,
perruquier; ici on fait la queue aux idées des personnes_.»

L'art des inscriptions a été cultivé jusqu'au milieu de ce siècle
par les coiffeurs. En 1826, Lambert, rue de Nazareth, avait fait
peindre sur sa boutique ces deux distiques engageants; le premier
s'adressait aux hommes, le second au beau sexe:

    _Vous satisfaire est ma loi_
    _Pour vous attirer chez moi._

    _Aux dames, par mon talent._
    _Je veux être un aimant._

À la même époque on lisait sur une devanture de la rue
Saint-Jacques: _Au savant perruquier_; pour justifier ce titre, le
patron l'avait ornée de deux vers grecs et de deux vers latins;
voici ces derniers:

    _Hic fingit solers hodierno more capillos_
    _Dexteraque manu novos addit ars honores._

Il croyait que les étudiants auraient traduit facilement ce latin de
collège qui voulait dire: Ici un art ingénieux façonne les cheveux à
la mode du jour, et d'une main habile y ajoute de nouveaux
agréments.

Ainsi qu'on l'a vu, il arrivait assez fréquemment en province que
les barbiers cumulaient plusieurs métiers, comme ce perruquier
normand, qui tenait un petit restaurant, et s'adressait en ces
termes à sa double clientèle:

    _Toussaint, perruquier,_
    _Donne à boire et à manger,_
    _Potage à toute heure_
    _avec de la légume;_
    _On coupe les cheveux par-dessus._

Dans son _Histoire des livres populaires_, Nisard reproduit une
longue pièce qui a pour titre: «Enseigne trouvée dans un village de
Champagne» et qui n'est vraisemblablement que le grossissement
caricatural d'une inscription de barbier cumulard. En voici une
partie:

«Barbié, perruquer, sirurgien, clair de la paroisse, maître de
colle, maraischal, chaircuitier et marchant de couleure; rase pour
un sout, coupe les jeveux pour deux soux, et poudre et pomade par
desus le marchai les jeunes demoisel jauliment élevé, allument lampe
à l'année ou par cartier.»

[Illustration: Jeu des Rues de Paris (1823).]

Les perruquiers n'avaient pas laissé aux barbiers-coiffeurs le
monopole des inscriptions; il semble même qu'ils les avaient
devancés dans la voie de la réclame. C. Patru, surnommé le
Petit-Suisse, avait fait imprimer une carte (vers 1650) représentant
son portrait orné d'une perruque et entouré des armoiries des
cantons; on y lisait:

«Aux treize cantons Suisses, le Petit-Suisse, marchand perruquier,
fait et vend toute sortes de perruques et des plus à la mode, vend
aussi toutes sortes de cheveux de France, d'Angleterre, de Hollande,
Flandre, Allemagne et d'autres, des plus beaux en gros et en détail,
demeurant à Paris sur le quay de l'Orloge du Palais entre les deux
grosses tours.»

[Illustration: MLLe DES FAVEURS A LA PROMENADE A LONDRES

(Musée Carnavalet.)]

On lit dans L'_Eloge des Perruques_, qu'un perruquier de Troyes
avait pour enseigne un Absalon pendu par les cheveux au milieu d'une
forêt et transpercé par la lance de Joad. Au bas étaient ces vers:

    _Passant, contemplez la douleur_
    _D'Absalon pendu par la nuque;_
    _Il eût évité ce malheur_
    _S'il avait porté la perruque._

Cette inscription, dont l'auteur est resté anonyme, avait fait
fortune; on la retrouvait dans plusieurs autres villes, et à Paris
même, en 1858, elle figurait encore sur une boutique du boulevard
Bonne-Nouvelle.

Dans la seconde moitié du siècle dernier, alors que les coiffures
féminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux,
les artistes qui les édifiaient crurent pouvoir signaler leurs
laboratoires en écrivant sur la porte en gros caractères: _Académie
de Coeffure_; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'était
profaner le mot académie, et l'on défendit à tous les coiffeurs de
se servir de ce nom respectable et sacré. Cela ne les empêcha pas
toutefois de se qualifier du nom «d'académiciens de coiffure et de
mode». Lorsque, en 1769, la communauté des perruquiers avait intenté
un procès aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un
factum dans lequel il disait: Leur art tient au génie et est par
conséquent un art libéral. L'arrangement des cheveux et des boucles
ne remplit pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos
doigts les trésors de Golconde; c'est à nous qu'appartient la
disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.

Comme la plupart des autres boutiques, celles des coiffeurs ont
subi, à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, une
transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalité.
Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont guère conservé
que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la
devanture, et auxquels fait pendant une boule dorée d'où part une
touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; à
la vitrine on voit souvent une poupée en cire et des flacons de
parfumerie.

Il n'en était pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et
barbier. La boutique de ceux qui étaient barbiers-chirurgiens était
peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des
bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saignée
et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers
devaient être en étain; ils n'étaient pas astreints à peindre leur
devanture d'une façon uniforme. Ils avaient toutefois fini par
adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous
le nom de _bleu-perruquier_.

Autrefois, en Angleterre, un règlement placé dans un endroit
apparent de la boutique défendait certaines choses, comme de manier
les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup
de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait
encore une à Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y
avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y était entré comme
apprenti; son maître, qui était en fonctions en 1769, parlait
souvent de ce règlement comme étant naguère en usage dans toute la
confrérie, et il disait qu'il remontait à plusieurs siècles.
Shakspeare y fait allusion au cinquième acte de _Mesure pour
mesure_. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des
coupes on bois: une échancrure pour le cou, semblable à celle des
plats en étain, en cuivre ou en faïence, y avait été ménagée. Les
clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait
seulement lorsque le payement était exigible; on y lisait ces mots:
«Monsieur, le moment de votre quartier est venu.» En France il y a
eu des plats à barbe très ornés, dont quelques-uns portaient des
inscriptions, dans le genre de celles-ci: «A mon bon sçavon de
Paris,» ou «La douceur m'attire.»

[Illustration: Le Barbier patriote.]

[Illustration: Boutique de perruquier, d'après Cochin]

Mercier nous a donné la description suivante d'une boutique de
perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu chargé dans
les détails, il devait être assez exact comme ensemble:

«Imaginez tout ce que la malpropreté peut assembler de plus sale.
Son trône est au milieu de cette boutique où vont se rendre ceux qui
veulent être propres. Les carreaux des fenêtres, enduits de poudre
et de pommade, interceptent le jour; l'eau de savon a rongé et
déchaussé le pavé. Le plancher et les solives sont imprégnés d'une
poudre épaisse. Les araignées tombent mortes à leurs longues toiles
blanchies, étouffées en l'air par le volcan éternel de la poudrière.
Voici un homme sous la capote de toile cirée, peignoir banal qui lui
enveloppe tout le corps. On vient de mettre une centaine de
papillotes à une tête, qui n'avait pas besoin d'être défigurée par
toutes ces cornes hérissées. Un fer brûlant les aplatit, et l'odeur
des cheveux bridés se fait sentir. Tout à côté voyez un visage
barbouillé de l'écume du savon; plus loin, un peigne à longues dents
qui ne peut entrer dans une crinière épaisse. On la couvre bientôt
de poudre et voilà un accommodage. Quatre garçons perruquiers,
blêmes et blancs, dont on ne distingue plus les traits, prennent
tour à tour le peigne, le rasoir et la houppe. Un apprenti
chirurgien, dit Major, sorti de l'amphithéâtre où il vient de
plonger ses mains dans des entrailles humaines, ou dont la main
fétide sent encore l'onguent suspect, la promène sur tous ces
visages qui sollicitent leur tour. Des tresseuses faisant rouler des
paquets de cheveux entre leurs doigts et à travers des cardes ou
peignes de fer, ont quelque chose de plus dégoûtant encore que les
garçons perruquiers. Elles semblent pommadées sous leur linge jauni.
Leurs jupes sont crasseuses comme leurs mains; elles semblent avoir
fait un divorce éternel avec la blanchisseuse, et les _merlans_
eux-mêmes ne se soucient point de leurs faveurs.

«La matinée de chaque dimanche suffit à peine aux gens qui viennent
se faire plâtrer les cheveux. Le maître a besoin d'un renfort. Les
rasoirs sont émoussés par le crin des barbes. Soixante livres
d'amidon, dans chaque boutique, passent sur l'occiput des artisans
du quartier. C'est un tourbillon qui se répand jusque dans la rue.
Les poudrés sortent de dessous la houppe avec un masque blanc sur le
visage. L'habit du perruquier pèse le triple; je parie pour six
livres de poudre. Il en a bien avalé quatre onces dans ses
fonctions, d'autant plus qu'il aime à babiller.» L'estampe du
Barbier patriote, p. 8, et la gravure, de Cochin, p. 9, peuvent
servir de commentaire au passage ci-dessus du _Tableau de Paris_.

Cette malpropreté était le résultat de l'usage de la frisure qui
avait gagné tous les états: clercs de procureurs (p. 25) et de
notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versaient, dit
ailleurs Mercier, à grands flots de la poudre sur leur têtes, et
l'odeur des essences et des poudres ambrées saisissait chez le
marchand du vin du coin, comme chez le petit-maître élégant.

À la même époque les femmes avaient donné à leurs coiffures des
formes extraordinaires et démesurées. L'art du perruquier ordinaire
ne leur suffisait plus, il fallait y joindre celui du serrurier pour
ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu'elles portaient
sur leurs têtes. Cette mode ridicule donna naissance à une foule de
caricatures: On représenta les femmes ainsi costumées suivies de
maçons et de charpentiers qui devaient agrandir les portes afin de
leur laisser passage. Une estampe montre l'armature qu'il a fallu
construire et soutenir par un échafaudage pour pouvoir étager une
coiffure. Des commis d'octroi trouvaient parmi les cheveux d'une
élégante une foule d'objets soumis aux droits. Mlle des Faveurs se
promenait à Londres avec une coiffure si haute, que l'on tirait sur
les pigeons qui s'y étaient perchés (p. 5). Une autre élégante était
suivie d'un nègre chargé de soutenir, à l'aide d'une fourche, son
édifice capillaire.

[Illustration: Caricature du règne de Louis XVI, d'après le _Magasin
pittoresque_.]

Le principal personnage de la comédie des _Panaches ou les Coeffures
à la mode_ (1778) est un inventeur auquel des dames de mondes très
variés viennent commander des choses aussi extravagantes que
celle-ci: «Je désirerais que ma coiffure étonnât le monde par sa
nouveauté. Je désirerais par exemple qu'on y put cacher une
serinette et un orgue de barbarie qui jouât différentes contredanses
et qui occasionnât un transport universel.»

[Illustration: Il faut souffrir pour être belle (album du Bon ton,
1808).]

Les coiffures monumentales ne durèrent qu'un petit nombre d'années:
elles disparurent lorsque la reine Marie-Antoinette, ayant perdu sa
magnifique chevelure, se coiffa d'une façon plus simple; cette
réaction s'accentua encore pendant la période révolutionnaire; en
même temps disparaissaient presque entièrement la poudre et la
frisure, et en 1827, alors que la transformation était à peu près
complète, Ant. Caillot constatait que ces boutiques où, de quelque
côté qu'on se tournât, on exposait son vêtement à être graissé par
la pommade ou souillé par la poudre d'un perruquier malpropre,
s'étaient changées en autant de petits boudoirs, qui n'étaient point
dédaignés par les jeunes élégants et les petites maîtresses.

Dès l'antiquité les barbiers avaient une réputation méritée de
loquacité, et leurs boutiques étaient, comme à une époque assez
voisine de nous, une sorte de bureau d'esprit, où se rendaient ceux
qui aimaient à parler, à dire des nouvelles et à en entendre.
«Coutumièrement, dit Plutarque dans son _Traité de trop parler_,
traduction Amyot, les plus grands truands et fainéans d'une ville et
les plus grands causeurs s'assemblent et se viennent asseoir en la
boutique d'un barbier, et de cette accoutumance de les ouïr caqueter
ils aprenent à trop parler. Parquoy le roi Archelaus respondit
plaisamment à un sien barbier qui estoit grand babillard après qu'il
lui eut acoustré son linge alentour de lui et lui eut demandé:
«Comment vous plaist-il que se face votre barbe, sire?--Sans mot
dire.» Mais la plupart de ces babillards se perdent eux-mesmes,
comme il advint que dans la boutique d'un barbier aucuns devisoient
de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseurée et aussi
malaisée à ruiner que le diamant à couper. «Je mesmerveille, dit le
barbier en souriant, que vous dites cela de Dionysius, sur la gorge
duquel je passe le rasoir si souvent. «Ces paroles estant reportées
à Dionysius, il fit mettre le barbier en croix.»

La légende de Midas constatait aussi que les barbiers ne pouvaient
s'empêcher de parler. Apollon, pour punir ce roi de Phrygie de lui
avoir préféré Pan, lui mit des oreilles d'âne. Pendant longtemps il
put les cacher sous un bonnet à la mode de son pays, mais son
barbier, qui seul connaissait son secret, ne pouvant le garder et
craignant de le trahir, alla le confier à la terre; des roseaux
étant venus à croître à l'endroit où il avait parlé, révélèrent à
tout le monde le malheur de Midas.

Au commencement de ce siècle Cambry recueillit dans le Finistère une
tradition analogue. Le roi de Portzmarc'h avait des oreilles de
cheval, et craignant l'indiscrétion de ses barbiers, il les faisait
tous mourir. Il finit par se faire raser par son ami intime, après
lui avoir fait jurer de ne pas dire ce qu'il savait. Mais le secret
ne tarda pas à peser à celui-ci, qui alla le raconter aux sables du
rivage. Trois roseaux poussèrent eu ce lieu, les bardes en tirent
des anches de hautbois qui répétaient: «Portzmarc'h, le roi
Portzmarc'h a des oreilles de cheval.» En 1861, j'ai ouï raconter
l'histoire du sire de Karn, qui demeurait dans la petite île de ce
nom, presque en face d'Ouessant; parmi les redevances qu'il exigeait
de ses vassaux de terre ferme, figurait l'envoi de barbiers pour le
raser et lui couper les cheveux; aucun de ceux qui étaient allés à
l'île n'en était revenu. Un garçon hardi résolut de tenter
l'aventure; il fut introduit auprès de Karn qui, d'une voix
terrible, lui ordonna de le raser. En même temps il ôta sa coiffure,
qui dissimulait des oreilles de cheval. Sans s'émouvoir, le jeune
homme se mit à le savonner doucement, puis comprenant pourquoi ceux
qui l'avaient précédé avaient été tués, il trancha d'un coup de
rasoir le cou du seigneur de Karn.

L'amusante «Histoire du Barbier» que les _Mille et une Nuits_ ont
rendue populaire, prouve qu'en Orient la démangeaison de parler
semblait aussi inséparable de la profession: Avant de raser un jeune
homme qui a un rendez-vous galant, il se met à consulter les astres,
lui tient toutes sortes de discours, lui vante son esprit, son
habileté quasi-universelle, se met à danser, et est cause, par son
indiscrétion, qu'il arrive malheur à son client.

Au moyen âge, et jusqu'à une époque assez récente, on bavarda
beaucoup chez les barbiers de France; une tradition qui était encore
populaire à Pézenas en 1808, prétendait que Molière avait fait son
profit de traits plaisants qu'il avait entendus pendant son séjour
en cette ville, chez un barbier dont la boutique était le
rendez-vous des oisifs, des campagnards de bon ton et des élégants.
Le grand fauteuil dans lequel il s'asseyait et que l'on montrait
naguère encore, occupait le milieu d'un lambris qui revêtait à
hauteur d'homme le pourtour de la boutique. Dans ses _Diversitez
curieuses_, l'abbé Bordelon, presque contemporain de Molière, donne
un détail intéressant: «Si on trouve la place prise, on regarde les
images; mais comme on ne change pas tous les jours d'images, on les
regarde seulement la première fois, et, dans la suite on cause, et
de quoi causer, si ce n'est de la guerre et des affaires
politiques.»

Au siècle dernier, d'après les _Nuits de Paris_, tout au moins en
cette ville, une transformation s'était opérée: Autrefois, avant que
les barbiers-perruquiers fussent séparés des chirurgiens, les
boutiques de raserie étaient des bureaux de nouvelles et d'esprit.
On y passait la journée du samedi, la matinée du dimanche, et en
attendant son tour on parlait nouvelles, politique, littérature.
«Tout cela est bien changé! s'écrie Restif. A-t-on bien fait de
séparer les barbiers des chirurgiens? Est-ce qu'il est bas de raser?
Pas plus que de saigner.»

[Illustration: Le Barbier politique, lithographie de Pigal.]

De nos jours on ne cause plus guère dans les boutiques des
coiffeurs; quand il y a presse, chacun y attend son tour, les uns
songeant, les autres lisant un journal, à peu près comme dans un
bureau d'omnibus ou dans l'antichambre d'un ministère. Dans quelques
villes de province seulement se sont conservées les habitudes
d'autrefois. En Basse-Bretagne, les barbiers figuraient, il y a une
vingtaine d'années, au premier rang des personnes qui connaissaient
les contes populaires, les anecdotes, les cancans et les mots
plaisants. Tout en rasant le client qui était sur la sellette, ils
les disaient tout haut pour amuser ceux dont le tour n'était pas
encore venu, et qui souvent lui donnaient la réplique. Ceux-ci
étaient assis sur des bancs de bois qui garnissaient le tour de la
boutique et ils causaient comme à une veillée de village; il y avait
même des patrons qui, le samedi, le jour par excellence des barbes,
faisaient venir un conteur qui racontait des histoires
traditionnelles, en les assaisonnant de plaisanteries, de mots de
gueule, et d'épisodes grotesques.

Le vaudeville de Scribe, _Le Coiffeur et le Perruquier_, date de
l'époque où les premiers avaient définitivement supplanté leurs
rivaux, qui ne conservaient guère que la clientèle des vieillards;
ce qu'ils avaient gardé c'était la loquacité de jadis: «Tous ces
perruquiers sont si bavards, s'écrie un coiffeur, et celui-là
surtout! même quand il est seul, il ne peut pas se faire la barbe
sans se couper, et pourquoi, parce qu'il faut qu'il se parle à
lui-même!»

Vers 1864, un coiffeur de la rue Racine avait mis sur sa boutique
une inscription grecque destinée à prévenir ses clients hellénistes
qu'il n'était pas comme ses confrères: Cheirô tachista chai siopô.
Je rase vite et je me tais.

J'ai vu à Dinan, en 1865, une enseigne qui avait pour but de
rassurer les clients sur la lenteur proverbiale des barbiers:

    _Ribourdouille,_
    _Barbier, marchand de perruques,_
    _Fait la barbe en moins de cinq minutes._

Le dicton «Quart d'heure de perruquier» était naguère très usité
pour désigner un temps plus long que celui qui avait été annoncé.
Dès l'antiquité, on a blasonné la lenteur des barbiers dans des
épigrammes de l'espèce de la suivante, que Lebrun a imitée de
Martial:

    Lambin, mon barbier et le vôtre,
    Rase avec tant de gravité,
    Que tandis qu'il rase d'un côté
    La barbe repousse de l'autre.

Dans la comédie du _Divorce_, Regnard a reproduit cette
plaisanterie, en la poussant jusqu'à la charge:

    SOTINET.--Faites-moi, s'il vous plaît, la barbe le plus
    promptement que vous pourrez.

    ARLEQUIN.--Ne vous mettez pas en peine, monsieur; dans deux
    petites heures votre affaire sera faite.

    SOTINET.--Comment, dans deux heures! Je crois que vous vous
    moquez.

    ARLEQUIN.--Oh! que cela ne vous étonne pas: j'ai bien été
    trois mois après une barbe, et, tandis que je rasais d'un
    côté le poil revenait de l'autre.

L'auteur d'un _Million de bêtises_ a reproduit une anecdote,
vraisemblablement ancienne, qui rentre dans cet ordre d'idée: Deux
frères jumeaux, d'une parfaite ressemblance, voulurent un jour se
divertir d'un barbier qui ne les connaissait point; l'un d'eux
envoya quérir le barbier pour se faire raser. L'autre se cacha dans
une chambre à côté. Celui à qui l'on fit l'opération étant rasé à
demi, se leva sous prétexte qu'il avait une petite affaire: il alla
dans la chambre de son frère qu'il savonna et à qui il mit au cou
son même linge à barbe et il l'envoya à sa place. Le barbier voyant
que celui qu'il croyait avoir barbifié à demi avait encore toute sa
barbe à faire, fut étrangement surpris. «Comment, dit-il, voilà une
barbe qui est crue en un moment! voilà qui me passe!» Le jumeau,
affectant un grand sérieux, lui dit: «Quel conte me faites-vous là?»
Le barbier prenant la parole lui explique naturellement ce qu'il a
fait, qu'il l'a rasé à demi et qu'il ne comprend pas comment cette
barbe rasée est revenue si promptement.» Le jumeau lui dit
brusquement: «Vous rêvez, faites votre besogne.--Monsieur, dit le
barbier, je m'y ferais hacher, il faut que je sois fou ou ivre, ou
qu'il y ait de la magie.» Il fit son opération en faisant de temps
en temps de grandes exclamations sur cet événement. La barbe étant
faite, celui qui était barbifié entièrement va prendre le barbifié à
demi, et, pendant qu'il se tient caché, il le substitue à sa place.
Celui-ci, avec son linge autour du cou: «Allons, dit-il au barbier,
achevez votre besogne.» Pour le coup, le barbier tomba de son haut,
il ne douta plus qu'il n'y eut de la magie, il n'avait pas la force
de parler. Cependant le sorcier prétendu lui imposa tellement qu'il
fallut qu'il achevât l'ouvrage; mais il alla publier partout qu'il
venait de raser un sorcier qui faisait croître sa barbe un moment
après qu'on le lui avait faite.

[Illustration: Boutique de barbier.--Image anglaise du XVIIIe
siècle.]

En Champagne, on raconte que le diable lui-même s'amusa un jour à se
faire raser par un barbier. Quand il était rasé d'un côté, la barbe
repoussait aussitôt.

[Illustration: Le fer trop chaud, gravure de Marillier.]

La légèreté de main que les barbiers apportaient généralement dans
l'exercice de leur profession ne les mit pas à l'abri du reproche
de maladresse; l'accusation d'entamer l'épiderme des clients est
constatée par des proverbes: Ha! ha! barbier, tu m'as coupé, s'écrie
un personnage de la _Sottie des Trompeurs_, qui veut dire simplement
qu'il a été trompé. L'espagnol Quevedo, dans la facétie _Fortuna con
seso_, où pendant une heure les rôles de chacun sont intervertis,
fait raser un barbier avec un couteau ébréché, et d'Aceilly a écrit
cette épigramme:

    Quand je dis que tu m'as coupé,
    Tu dis que je me suis trompé,
    Et qu'il ne faut pas que je craigne:
    C'est donc ma serviette qui saigne!

L'usage des fers pour la frisure fournit aussi matière à des
reproches: «Fils de cent boucs, s'écrie un personnage du roman
d'_Estevanille Gonzalès_, me prends-tu pour un saint Laurent!» (p.
21). Vers 1830, Grandville représenta un coiffeur avec une tête de
perroquet qui, frisant un bouledogue, lui disait: «Ça va chauffer en
Belgique.--Tu me brûles le cou,» répondait le patient. Ce thème a
été aussi traité par Daumier, et tout récemment la _Coiffure
française_ publiait une série où un client était savonné et rasé
d'une étrange manière par un garçon plus occupé des scènes de la rue
que de son ouvrage.

Jadis, les coiffeurs de campagne plaçaient une grande écuelle de
bois ou un plat sur la tête de leur client et ils coupaient tout ce
qui dépassait les bords. En Haute-Bretagne, on dit de celui qui a
les cheveux mal taillés qu'on les lui a coupés «à l'écuelle»; en
Hainaut, qu'on lui a mis un plat sur la tête; une gravure qui
illustre un roman moderne montre même une lourde marmite qui encadre
la tête d'un garçon à qui l'on coupe les cheveux.

À Dourdan, on lisait au fronton d'une boutique:

    _Au blaireau de Louis XIII._
    _Lejuglard, barbier,_
    _Rase au pouce et à la cuiller._

et l'on y voyait un vieux blaireau qui, d'après la légende, avait
servi à savonner le fils de Henri IV. Quant au mode de raser annoncé
par l'enseigne, il était en usage en beaucoup de pays: en Berry, la
barbe au pouce coûtait deux liards, celle à la cuiller un sou.
Quelquefois on mettait une noix à la place du pouce. Ces procédés
sont encore employés dans des villages de France et de Belgique; en
1862, d'après la _Physiologie du coiffeur_, on s'en servait dans le
quartier Mouffetard; mais les clients, devançant la méthode
antiseptique, exigeaient que le barbier trempât au préalable son
pouce dans du cognac.

Les coiffeurs actuels ont comme ancêtres professionnels, pour une
partie tout au moins de leur métier, plusieurs corps d'état dont les
attributions se sont considérablement modifiées avec le temps. Les
barbiers ou barbiers-chirurgiens formaient à Paris, dit Chéruel, une
corporation importante dès le XIIIe siècle; leurs anciens statuts ne
sont pas conservés, mais ils furent renouvelés en 1362 et confirmés
par lettres patentes de 1371. La corporation était placée sous la
direction du premier barbier, valet de chambre du roi; on n'y
entrait qu'après examen, et la corporation avait le droit d'exclure
les indignes. D'après de Lamare, les chirurgiens de robe longue et
les chirurgiens-barbiers formaient deux communautés différentes. Les
uns avaient le droit d'exercer toutes les opérations de la chirurgie
et n'avaient pas la faculté de raser; les autres étaient astreints à
la saignée, à panser les tumeurs et les plaies où l'opération de la
main n'était point nécessaire, et eux seuls avaient le droit de
raser. Ceux-là avaient pour enseigne saint Cosme et saint Damien,
sans bassin, et ceux-ci des bassins seulement; les deux communautés
furent incorporées en 1655.

Il y avait aussi des barbiers étuvistes, qui formaient sous ce nom
une corporation spéciale; elle fut surtout florissante au XVIe
siècle.

Les Français avaient rapporté des guerres d'Italie l'habitude de
laisser croître leur barbe. Elle persista sous François Ier, qui
avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de
chirurgiens que de barbiers, quoiqu'une bien singulière mode fût
venue aussi d'Italie en ce temps-là. Hommes ou femmes se faisaient
raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l'apprend ce
rondeau de Marot, qui prouve que les barbiers de ce temps pouvaient
exercer leur métier dans des étuves.

    Povres barbiers, bien estes morfonduz
    De veoir ainsi gentilshommes tonduz
    Et porter barbe; or, avisez comment
    Vous gaignerez; car tout premièrement
    Tondre et saigner ce sont cas défenduz
    De testonner on n'en parlera plus:
    Gardez ciseaux et rasouers esmouluz
    Car désormais vous fault vivre aultrement,
          Povres barbiers.

    J'en ay pitié, car plus comtes ni ducz
    Ne peignerez; mais comme gens perduz,
    Vous en irez besongner chaudement
    En quelque estuve; et là gaillardement
    Tondre Maujoint ou raser Priapus.
          Povres barbiers.

Les barbiers-perruquiers furent créés en décembre 1637 et formaient
une communauté séparée, qui prit une grande extension: À Paris,
écrivait Mercier en 1783, douze cents perruquiers, maîtrise érigée
en charge et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, employent
à peu près six mille garçons. Deux mille chambrelands font en
chambre le même métier. Six mille laquais n'ont guère que cet
emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeurs. Tous
ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des
bichonnages.

[Illustration: La toilette du clerc de procureur, d'après Carle
Vernet.]

La police n'était pas tendre pour ceux qui exerçaient l'état sans
avoir été reçus maîtres. Il faut, dit encore Mercier, que ce métier
si sale soit un métier sacré, car dès qu'un garçon l'exerce sans en
avoir acheté la charge, le chambreland est conduit à Bicêtre comme
un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau
quelquefois n'avoir pas un habit de poudre; un peigne édenté, un
vieux rasoir, un bout de pommade, un fer à toupet deviennent la
preuve de son crime, et il n'y a que la prison qui puisse expier un
pareil attentat! Oui, pour raser le visage d'un fort de la halle,
une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papilloter un
clerc de procureur, il faut préalablement avoir acheté une charge!
La Révolution supprima ce privilège, après avoir accordé aux
titulaires une indemnité.

Aux siècles derniers, les ouvriers capillaires étaient soumis à un
régime sévère. L'ordonnance du 30 mars 1635 enjoignait à tous
garçons barbiers de prendre service et condition dans les
vingt-quatre heures, ou bien quitter la ville et les faubourgs de
Paris, à peine d'être mis à la chaîne et envoyés aux galères. Les
syndics de la communauté avaient le droit, vers 1780, de faire
arrêter les garçons perruquiers vacants et non placés.

Au XVIe siècle, des barbiers allaient, en été, dans les villages et
ils sonnaient de la trompe pour avertir ceux qui voulaient se faire
raser. Des coutumes analogues existaient un peu partout en Europe,
surtout en Espagne, et dans les romans d'aventures, on voit souvent
figurer des barbiers ambulants qui, comme Figaro, parcouraient
philosophiquement l'Espagne «riant de leur misère et faisant la
barbe à tout le monde». Avant la Révolution, il y avait beaucoup de
Français qui allaient exercer le métier à l'étranger. Nos valets de
chambre perruquiers, dit Mercier, le peigne et le rasoir en poche
pour tout bien, ont inondé l'Europe: ils pullullent en Russie et
dans toute l'Allemagne. Cette horde de barbiers à la main lente,
race menteuse, intrigante, effrontée, vicieuse, Provençaux et
Gascons pour la plupart, ont porté chez l'étranger une corruption
qui lui a fait plus de tort que le fer de nos soldats. Naguère
encore, en 1862, dans les grandes villes de Russie, presque tous les
coiffeurs étaient français.

Les barbiers de village, au siècle dernier, se faisaient payer en
nature, trois oeufs pour une barbe, un fromage pour deux barbes,
etc.

En beaucoup de pays, l'apprentissage consiste d'abord à savonner les
joues et le menton des clients, que rasera ensuite le patron ou le
garçon en titre. On exerce aussi les apprentis, parfois, à promener
le rasoir sur une tête de bois. Lorsqu'ils ont pu se faire une idée
suffisante du maniement du rasoir, on offre à de pauvres gens la
«barbe gratuite», qui parfois entame quelque peu leur épiderme. Ce
petit conte de La Monnoie, imité des _Joci_ d'Otomarus Luscinius
(Augsbourg, 1524), se rapporte à cet usage.

    Un gros coquin, veille de Fête-Dieu,
    Chez un barbier fut présenter sa face,
    Le suppliant de lui vouloir, par grâce,
    Faire le poil pour l'amour du bon Dieu.
    --Fort volontiers, dit le barbier honnête,
    Vite, garçon, en faveur de la fête,
    Dépêchez-moi cette barbe _gratis_.
    Aussitôt dit, un de ses apprentis
    Charcute au gueux le menton et la joue:
    Le patient faisoit piteuse moue,
    Et comme il vit paroître en ce moment
    Certain barbet navré cruellement,
    Pour vol par lui commis dans la cuisine:
    --Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu,
    S'écria-t-il, je connois à ta mine
    Qu'on t'a rasé pour l'amour du bon Dieu!

L'auteur de l'_Histoire des Français des divers États_ a donné,
d'après des documents du temps, une description pittoresque de la
cérémonie de réception des maîtres perruquiers: Au milieu de la
salle est assis un gros homme; c'est un maître; il a bien voulu
prêter sa tête et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane
qui pût divulguer le secret de la séance. À quelques pas est le
lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut
magistrat du métier. Il préside. «Le fer à friser, dit-il, au
récipiendaire, vêtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir
blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il
chaud?--Oui, monsieur.--Faites, défaites les papillotes! Voyons
d'abord la grecque! Où est le coussinet en fer-à-cheval pour
soutenir la chevelure?--Le voilà!--Et pour y attacher les épingles
noires, simples, doubles?--Les voilà.--Faites vos boucles?
Faites-les à la montauciel, en aile de pigeon.»

On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de
_merlans_; c'est un héritage qui leur vient des perruquiers du
siècle dernier. Alors ils étaient souvent couverts de poudre, et
ressemblaient à des merlans saupoudrés de farine pour être mis à la
poêle; on les appela d'abord _merlans à frire_, puis merlans tout
court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opéra-comique des
_Raccoleurs_ (1756) la harengère Javotte qui, s'adressant à Toupet,
gascon et garçon frater, lui dit: «Ma mère f'rait ben d'vous pendre
à sa boutique en magnière d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait
de loin, ça li porterait bonheur; ça y attirerait la pratique!» En
Provence les enfants criaient jadis après les perruquiers: Merlan à
la sartan (friture)!

_Frater_ désignait autrefois le garçon chirurgien ou le barbier; ce
mot est encore un peu usité.

Des dictons populaires semblent dater de l'époque où, par suite de
la transformation de la coiffure, le métier de perruquier devint
assez précaire; à Paris, on donne le nom de _côtelette de
perruquier_ à un morceau de fromage de Brie; en Saintonge, un _louis
de perruquier_ est une pièce de menue monnaie. En Belgique, _faire
une ribote de perruquier_ est l'équivalent du proverbe s'enivrer
d'eau claire; on l'explique, en disant qu'au moment de la décadence
des perruques, la seule distraction qui fût à la portée des
perruquiers liégeois consistait à se promener sur les bords de la
Meuse et à y faire des ricochets dans l'eau.

L'iconographie comique des artistes capillaires est considérable;
nous avons eu l'occasion d'en parler plusieurs fois au cours de
cette monographie. Les dessinateurs d'animaux se livrant à des
occupations humaines n'ont eu garde de les oublier, et ils figurent
dans la série des singeries.

[Illustration: Les Singeries humaines (1825): Le jour de barbe.]

C'est surtout à l'époque révolutionnaire et sous le règne de
Louis-Philippe que les caricaturistes ont usé et abusé des allusions
à double sens, facilement comprises de tous, que pouvaient fournir
les perruques et la barberie. L'une des premières caricatures de la
Révolution est celle du _Perruquier patriote_ (1789), que nous avons
reproduite d'après une gravure appartenant à M. Dieudonné (p. 5);
au-dessous est cette légende:

    Au sort de la patrie, oui, mon coeur s'intéresse;
    Que l'on me laisse faire, il n'est plus de débat;
    Je rase le Clergé, je peigne la Noblesse,
    J'accommode le Tiers État.

Elle eut assez de succès pour être imitée et reproduite en divers
formats; un peu plus tard, la note, qui n'était d'abord que
plaisante, s'accentue, ainsi que nous l'avons déjà dit en parlant
des enseignes; une caricature, dont il existe plusieurs variantes,
faisant allusion à la mainmise sur les biens du clergé, a cette
inscription: «Vous êtes rasé, monsieur l'abbé!» et vers 1793, on
voit employer souvent la sinistre plaisanterie du rasoir national.

Sous la monarchie de Juillet, on a représenté Louis-Philippe en
coiffeur, en train de tordre les cheveux d'une femme qui tient à la
main un bonnet phrygien. L'image a pour légende: «Pauvre liberté,
quelle queue!» Dans une autre charge, le roi, à son tour, est sur un
fauteuil et regarde dans un miroir sa figure, qui a pris la forme
d'une poire; un coiffeur lui dit: «Vous êtes rasé, ça n'a pas été
long.»


DEVINETTES ET PROVERBES

    --Devant quelle personne le roi se découvre-t-il?
    Devant le coiffeur.

    --Glorieux comme un barbier.

On trouve dans le roman de _Don Pablo de Ségovie_, un commentaire de
ce proverbe.

    Mon père était, selon l'expression vulgaire, barbier de son
    métier; mais ses pensées étaient trop élevées pour qu'il se
    laissât nommer ainsi; il se disait tondeur de joues et
    tailleur de barbes.

Le proverbe: «Tout beau, barbier, la main vous tremble,» fait
peut-être allusion à un conte du _Grand Parangon des Nouvelles
nouvelles_: Un barbier avait consenti, à la sollicitation
d'héritiers avides, à couper le cou à un seigneur auquel il faisait
la barbe. Il vint chez le gentilhomme et vit en plusieurs lieux
cette devise: «Quoi que tu fasses, pense à la fin.» En mouillant la
barbe du seigneur, il réfléchissait à la promesse qu'il avait faite,
et il était ému: la main lui tremblait si fort que, lorsqu'il prit
le rasoir pour faire la barbe, il n'aurait pas été capable de la
faire. Le seigneur qui s'en aperçut, lui prit le poing, et lui dit:
«Qu'est-ce là, barbier, vous tremblez? Par la morte bieu, vous avez
envie de faire quelque mal!» Le barbier se jeta à ses pieds, lui
avoua tout; les héritiers furent pendus, et lui l'aurait été, si le
gentilhomme n'avait intercédé pour lui.

On a déjà vu quelques récits populaires où figurent les barbiers;
dans les contes, ils ne jouent guère qu'un rôle épisodique, qui
pourrait presque toujours être rempli par un personnage d'une autre
profession. C'est ainsi que dans un conte dont on a recueilli
plusieurs versions une princesse dédaigne le fils d'un roi. Celui-ci
se présente au palais, déguisé, en se donnant pour un perruquier
habile; il plaît tellement à la princesse, qu'elle finit par
l'épouser; il l'emmène et lui fait exercer des métiers pénibles,
jusqu'au jour où, la voyant suffisamment punie de ses dédains, il
lui fait connaître sa véritable qualité.


SOURCES

Lemercier de Neuville, _Physiologie du coiffeur_, 56,
138.--Fournier, _Histoire des enseignes_, 135, 303. 157.--(Balzac)
_Petit dictionnaire des enseignes de Paris_, 14.--Akerlio, _Eloge
des perruques_, 161.--Lefeuve, _Histoire de Paris, rue par rue_, I,
505.--Mercier, _Tableau de Paris_, I, 58; II, 113; VI.
70.--Challamel. _Histoire-musée de la Révolution_
(_passim_).--Timbs, _Things generally not known_, I. 124; II.
20.--Ant. Caillot, _Vie publique des Français_, II, 117.--Cambry.
_Voyage dans le Finistère_ (éd. 1836), 308.--_Revue des traditions
populaires_. I. 327; IX, 503.--Sarcaud, _Légendes du Bassigny
champenois_, 33.--_Magasin pittoresque_, 1836. 245; 1837,
401.--Chéruel. _Dictionnaire des Institutions_.--De Lamare, _Traité
de la police_, II, 116, 335.--Communications de MM. Amédée Lhote,
Eloy, Alfred Harou. Dieudonné, Lecoq.--Monteil, _Histoire des
Français_, III, 247; V, 78, 122.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_,
II, 100.

[Illustration: Une boutique de perruquier vers 1800, d'après une
eau-forte de Duplessis-Bertaux.]



LES TAILLEURS DE PIERRE


Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'exécutent au
dehors, ou tout au moins dans des chantiers où l'air circule
librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans
soumis au régime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs
chansons, loin de refléter des idées tristes, parlent avec une sorte
d'orgueil du métier et des qualités de ceux qui l'exercent; il est
vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habileté manuelle, de
la réflexion; le travail est assez bien rétribué, il est varié.
Poncy a trouvé pour la chanson qu'il a composée sur eux un refrain
assez heureusement inspiré:

    En avant le maillet d'acier,
    Il donne une âme au bloc grossier.
    . . . . . . .
    À nous ces blocs énormes:
    Notre bras sait comment
    Du flanc des monts informes
    On taille un monument.

Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grès, à Fontainebleau,
chantaient une chanson dont voici deux couplets:

    Tous les piqueurs de grès
    Sont de fameux sujets,
    C'est à Fontainebleau
    Ce qu'il y a de plus beau.

    Ah! si le roi savait
    Qu'on est bien en forêt.
    Il quitterait son beau
    Château de Fontainebleau.

La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les
Côtes-du-Nord, exprime des idées analogues, et elle prétend aussi
que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers
honnêtes:

    On y sait dans Paris,
    Dans Lyon, dans Marseille,
    Toulouse et Montpellier,
    Bordeaux et la Rochelle:
    Tous nos plus grands esprits
    N'ont jamais pu savoir,
    Sans être compagnon,
    Ce que c'est que l'devoir.         (_bis_)

    Vous voyez nos maçons
    Le long de leur échelle,
    Le marteau à la main,
    Dans l'autre la truelle,
    Criant de tous côtés:
    Apporte du mortier,
    J'ai encore une pierre,
    Je veux la placer.                 (_bis_)

    Et nos tailleurs de pierre,
    Tous compagnons honnêtes,
    Le ciseau à la main,
    Dans l'autre la massette,
    Criant de tous côtés:
    Apportez-nous du vin,
    Car nous sommes des joyeux,
    Qui n'se font pas de chagrin.      (_bis_)

    À la porte de l'enfer,
    Trois cordonniers s'présentent,
    Demandent à parler
    Au maître des ténèbres.
    Le maître leur répond
    D'un air tout en courroux:
    Il me semble que l'enfer
    N'est faite que pour vous.           (_bis_)

    Quant aux tailleurs de pierre,
    Personne ne se présente:
    Il y a plus d'dix-huit cents ans
    Qu'ils sont en attente.
    Il faut que leur devoir
    Soit bien mystérieux,
    Aussitôt qu'ils sont morts
    Ils s'en vont droit aux cieux.       (_bis_)

Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrières de granit,
une chanson que chantent les ouvriers des autres métiers assure que,
de même que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent
leur semaine que vers les derniers jours:

    Les tailleurs de pierre sont pis que des évêques, (_bis_)
    Car du lundi ils en font une fête.

    Va, va, ma petite massette,
    Va, va, le beau temps reviendra.

    Car du lundi ils en font une fête
    Et le mardi ils continuent la fête.

    Et le mercredi ils vont voir leur maîtresse.

    Et le jeudi ils ont mal à la tête.

    Le vendredi ils font une pierre peut-être,

    Le samedi leur journée est complète.

    Et le dimanche il faut de l'argent mettre.

Une légende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie,
met en même temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la
pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc
se plaignit un jour de sa rude tâche, et il forma le voeu d'être
assez riche pour pouvoir reposer sur un lit à rideaux; son souhait
est accompli; il voit passer un roi, et désire d'être roi, puis
d'être comme le soleil qui dessèche tout; un nuage l'obscurcit; il
souhaite d'être nuage; il se place sous cette forme entre le soleil
et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent
tout, mais ne peuvent ébranler un roc; il désire être roc; mais
voici qu'un ouvrier se met à frapper la pierre avec son marteau et
en détache de gros morceaux. Je voudrais être cet ouvrier, dit le
roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transformé
tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement
pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.

Au XVe siècle, la réception d'un maître tailleur de meules donnait
lieu à une cérémonie assez bizarre: «On avait, dit Monteil, préparé
une salle de festin, et, au-dessus, un grenier où, pendant que dans
la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le
dernier maître reçu, le manche de balai à la ceinture en guise
d'épée, avait conduit celui qui devait être reçu maître, et il ne
cessait de crier comme si on le battait à être tué. Un peu après il
sortait, tenant par le bras le maître qui l'avait reçu, et tous les
deux riaient à gorge déployée. Les coups qui, dans les temps
barbares, étaient franchement donnés et reçus, alors n'étaient plus
que simulés; ils précédaient et suivaient les promesses faites par
les nouveaux maîtres de s'aimer entre confrères du métier, de ne pas
découvrir le secret de la meulière».

Les ouvriers tailleurs de pierre ont joué un grand rôle dans
l'ancien compagnonnage; ils prétendaient que leur Devoir remontait
jusqu'à Salomon, qui le leur avait donné pour les récompenser de
leurs travaux; il est à peu près prouvé que dès le XIIe siècle, au
moment où les confréries de constructeurs tendaient à se séculariser
peu à peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations
d'ouvriers tailleurs de pierre s'étaient organisées en France sous
le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite
les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons étrangers,
dits les Loups, étaient divisés en deux classes, les _Compagnons_ et
les _Jeunes Hommes_. Les premiers portaient la canne et des rubans
fleuris d'une infinité de couleurs qui, passés derrière le cou,
revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds
s'attachaient à droite, à la boutonnière de l'habit, des rubans
blancs et verts.

[Illustration: Tailleurs de pierre au XVIe siècle, d'après Jost
Ammon.]

L'ouvrier qui se présentait pour faire partie de la Société
subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la
mère, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps,
et sitôt qu'on avait pu se convaincre de sa moralité, on le recevait
Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des
surnoms composés d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance,
tels que la _Rose de Morlaix_, la _Sagesse de Poitiers_, la
_Prudence de Draguignan_, à l'inverse de ce qui avait lieu dans la
plupart des sociétés.

Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon,
initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons
étrangers. Il leur fut appliqué, dit la tradition, parce que
lorsqu'ils travaillèrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou
presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par
conséquent, étrangers pour la Judée. L'épithète de loup viendrait,
suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font
entendre dans toutes leurs cérémonies. Clavel fait dériver cette
qualification et celle de chiens donnée à d'autres compagnons de la
coutume des anciens initiés de Memphis, de se couvrir la tête d'un
masque de chacal, de loup ou de chien.

La dénomination de «Gavots» aurait été donnée aux enfants de Salomon
parce que leurs ancêtres, arrivant de Judée, débarquèrent sur les
côtes de Provence, où l'on appelle gavots les habitants de
Barcelonnette, localité voisine du lieu de leur débarquement.

Les tailleurs de pierre, enfants de maître Jacques, prennent, comme
tous les ouvriers qui se rattachaient à lui, le titre de Compagnons
du Devoir. Ils s'appellent aussi _Compagnons passants_ et étaient
surnommés _loups-garous_.

Ils forment deux classes: les _compagnons_ et ceux qui demandent à
l'être ou _aspirants_; les premiers portent la longue canne à tête
d'ivoire et des rubans bariolés de couleurs variées, attachés autour
du chapeau et tombant à l'épaule. Ils se traitent de _coterie_,
portent des surnoms semblables à ceux des compagnons étrangers,
pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils
traitent leurs aspirants avec hauteur et dureté. Les loups et les
loups-garous étaient de sectes différentes; ils se détestaient
souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en
venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilège
d'être pour les deux sociétés ennemies un terrain neutre et commun
où une sorte de bonne intelligence est conservée.

En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, jouèrent pour
cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces
derniers perdirent et se soumettant à leur sort, abandonnèrent la
place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil étant
expirés, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cité
lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique
très nombreux, les passants furent repoussés, ils se rejettent alors
sur Tournus, où l'on taille la pierre pour Lyon; les passants
voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blessés
et même des morts.

Dans la Loire-Inférieure, on prétend que si les maçons et les
tailleurs de pierre ont choisi pour leur fête l'Ascension, c'est
parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui
recouvrait le tombeau de Jésus-Christ, et un maçon qui en démolit la
maçonnerie pour lui permettre de s'élancer au ciel.

Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa
coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre à tailler.
Il était convenu que celui qui aurait fini sa tâche le premier
aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un
marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avançait pas; le
compagnon, muni d'une bonne pioche à la pointe d'acier, travaillait
comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de
bois dans un étang.

Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tête
mnémotechnique: «Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand
tailleur de pierre, n'a si bien travaillé la pierre que Pierre, fils
de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taillé la première
pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.»

Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conservé de
graver sur la tombe des maçons et des tailleurs de pierre des signes
géométriques, qui sont l'emblème du métier.

[Illustration: Tailleur de pierre, d'après Bouchardon.]



LES MAÇONS


On donne quelquefois aux maçons le surnom de «compagnons de la
truelle». «Limousin» est synonyme de maçon, parce que, à Paris,
beaucoup d'ouvriers sont originaires de cette ancienne province.

Dans le Forez, le sobriquet des maçons habiles est «Jean fait tout,
Jean bon à tout»; à Marseille, le mauvais maçon était appelé _Pasto
mortier_, gâche mortier. Quand les maçons s'interpellent entre eux,
ils se disent: «Ohé la coterie!»

En argot, leur auge est un «oiseau», parce qu'elle se perche sur
l'épaule, comme un perroquet ou un volatile apprivoisé. À Nantes,
ils donnent le nom de gagne-pain à un petit morceau de bois dont ils
se servent pour prendre plus facilement le mortier dans la truelle.

L'apprenti maçon est un «voltigueur», parce qu'il voltige sur les
échelles, ou un «chétif», titre que justifient les brimades dont ces
jeunes gens sont l'objet. Un proverbe du XVe siècle dit, pour
exprimer une chose pénible, que «mieux vauldroit servir les maçons».
Un personnage de la _Reconnue_, comédie de Remy Belleau, s'exprime
d'une manière analogue:

    Plustost serois aide à maçon
    Que de servir ces langoureux,
    Ces advocaceaux amoureux,
    Qui ne vendent que les fumées
    De leurs parolles parfumées.

Les façons plus que brusques des maçons à l'égard du jeune garçon
qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les _Mémoires
d'un ouvrier_ assurent que de tout temps le maçon a eu le droit de
traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour
son éducation. À la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un
roulement de malédiction: on eût dit le tonnerre et la giboulée. Un
vieil ouvrier qui s'intéresse à un apprenti lui conseille de prendre
ces manières en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si
tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier,
les meilleurs valets font les meilleurs maîtres; va donc de l'avant,
et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant;
à ton âge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de
le mériter.

Les maçons qui, à leurs débuts dans le métier, ont été en butte à
des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir à
leur tour aux enfants chargés de les servir. Un compagnon, perché à
l'étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou
six échelles, saute d'échafaudage, de poutre en poutre: «Dis-donc,
gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe», et la victime
redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout
aussi sérieuse. Mais quand l'apprentissage sera terminé, quand il
sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garçon pour aller
quérir sa pipe ou son tabac.

Si peu difficile qu'il paraisse, ce métier d'aide n'est pas à la
portée de tout le monde; une légende dauphinoise raconte que le
diable ne put l'apprendre; son maître d'apprentissage le mit au rang
de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier à salade,
et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement:
De l'eau! le diable grimpait à l'échelle avec son panier à salade et
arrivait sur l'échafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une
goutte d'eau dans l'auge à mortier. Si l'on criait d'en haut: Du
mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant
aussitôt. Son maître en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu
servir un maçon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comté, des
maçons ayant appelé Satan, celui-ci accourut et les servit à
souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandèrent d'apporter dans une
bouteille du mortier très liquide. Ceci demandait du temps et le
mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immédiatement,
si bien que le diable ne pouvait suffire à leurs exigences et se
fatiguait à remplir la bouteille. Les maçons réclamant des pierres,
elles arrivaient aussitôt; enfin le plus rusé demanda une pierre à
la fois ronde, plate et carrée. Le diable fut ainsi attrapé et ne
put prendre les âmes des maçons.

Les maçons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain
enfilées à leurs bâtons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis
dans les pays étrangers. Les Foréziens, qui ont toujours été ennemis
des Auvergnats, raillent les enfants de saint Léonard en racontant
le dicton suivant: Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi,
fouchtrâ.--Ah! mon mestre, le vent rifle.--Eh ben, tourne te
coucha.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon
mestre?--Par voir travaillâ.--Ah! mon mestre, que le ventre me fait
mâ.--Eh ben, tourne te coucha!--Jeanot?--Abs, mon
mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon mestre?--La muraille va
zinguà.--Que le zingue, que le crave, la soupe est trempâ, je vous
la manjà.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon
mestre?--Par manjâ la soupa.--Oh! hi! lau la! je me lève, je me
lève, me v'la levâ.

En Saintonge, on raconte sur les maçons limousins une facétie
analogue:--Pierre, leve-tu?--P'rquè fare, môn père?--P'r porta le
mourtià, fouchtra!--Y e la colique, mon pare.--Piau lève-ta?--P'rquè
fare, mon père.--P'r mang'he la soupe à la rabiole, môn fils.--Y mé
lève, mon paré, tralala. À Paris on appelle «maçon» un pain de
quatre livres; quand les maçons du Limousin vont prendre leur repas,
ils apportent toujours leur pain.

Les maçons, en Angleterre, passent aussi pour être de bon appétit,
et on leur adresse cette formulette: _Mother, here's the hungry
masons, look to the hen's meat._ Ma mère, voici les maçons affamés,
prenez garde à votre poule; en France, on appelle soupe de maçon ou
de Limousin, une soupe compacte, et l'on dit de celui qui mange
beaucoup qu'il mange du pain comme un Limousin. Un proverbe gaélique
a le même sens: _Cnâimh mor'us feoil air, fuigheal clachair._ Un
gros os et de la chair dessus, dessert de maçon.

D'après une petite légende de la Haute-Bretagne, un oiseau donna des
conseils utiles à un maçon qui, construisant un mur, ne savait
comment s'y prendre pour faire tenir une pierre, une caille qui
était derrière lui cria:

    Bout pour bout.

Dans la Creuse, on adresse aux femmes des maçons la formulette
suivante:

    _Hou! hou! hou!_
    _Fennas de maçous,_
    _Prépares drapés et bouraçous._

_Clachair Samhraidh, diol-déirc Geamhraidh._ En été maçon, en hiver
mendiant, dit un proverbe gaélique: les travaux de maçonnerie sont
en effet interrompus pendant l'hiver.

[Illustration: Maçons et tailleurs de pierre, d'après une miniature
du XVe siècle.]

Comme les maçons, obligés de calculer la place des pierres, de
rogner ce qui dépasse, vont plus lentement que d'autres gens de
métiers, des proverbes les accusent de se ménager à l'excès:

    Sueur de maçon
    Où la trouve-t-on?

    --Sueur de maçon vaut un louis.

    --On ne sait pas ce que coûte une goutte de sueur de maçon.
    (Liège.)

On dit, par injure, à toutes sortes d'ouvriers qui travaillent
grossièrement et malproprement à quelque besogne que ce soit, que ce
sont des vrais maçons.

En Portugal, le maçon a été maudit, parce qu'il a jeté des pierres à
la sainte Vierge; celle-ci lui dit:

    _Pedreiro, Pedreiro,_
    _Hade ser sempre pobreto e alagrete._

Maçon, tu seras toujours pauvre et gai. En effet le maçon chante et
siffle, mais il ne s'enrichit guère.

Les deux formulettes suivantes, si elles sont injurieuses pour
d'autres corps d'états, sont tout à la louange de la probité des
maçons:

    Alleluia pour les maçons!
    Les cordonniers sont des fripons,
    Les procureurs sont des voleurs,
    Les avocats sont des liche-plats,
        Alleluia!       (Haute-Bretagne.)

    _Alleluia per li massoun,_
    _Li courdounié soun de larroun,_
    _Li mounié soun de cresto-sac,_
        _Alleluia!_          (Provence.)

Un proverbe sicilien compare les dangers de la construction à ceux
de la mer:

    _Marinari e muraturi_
    _Libbiràtinni, Signuri._

    Des marins et des maçons, prenez pitié, Seigneur.

Lorsque les maçons hissent une pierre sur une maison, ils ont
coutume de pousser un son haut et aigu, que l'on peut plus ou moins
bien traduire par: âôu-ôu-â-ô-ôu, et qui a un grand caractère de
monotonie et de tristesse.

À Paris, ils ont un cri d'appel: Une truellée au sas! qui a pour but
d'avertir le goujat placé près de l'échelle.

Les superstitions en rapport avec la construction sont extrêmement
nombreuses; voici quelques-unes de celles dans lesquelles les maçons
jouent un rôle actif.

À Lesbos, quand on creuse les fondements d'une construction
nouvelle, le maçon lance une pierre sur l'ombre de la première
personne qui passera; celle-ci mourra, mais la bâtisse sera solide.

La pose de la première pierre est une opération importante, et en un
grand nombre de pays elle est accompagnée d'actes qui présentent un
caractère parfois religieux, plus souvent superstitieux. Dans le
Morbihan, les ouvriers pratiquaient autrefois un trou dans la
première pierre et y posaient une pièce de monnaie frappée de
l'année, puis tous, ainsi que le propriétaire, allaient donner un
coup de marteau; ensuite l'un d'eux se mettait à genoux, récitait
une petite prière pour demander à Dieu de protéger la nouvelle
construction, puis, s'adressant à la pièce d'argent, il lui disait:

    Quand cette maison tombera,
    Dans la première pierre on te trouvera,
    Tu serviras à marquer
    Combien de temps elle a duré.

Les maçons du pays de Menton croient qu'il arrivera malheur à celui
qui posera la première pierre s'il n'a pas soin de faire une prière.
Aux environs de Namur, le propriétaire l'asperge avec un buis bénit
trempé dans l'eau bénite et qui est ensuite scellé dans le mur.

À côté de ces coutumes qui ont tout au moins une apparence
chrétienne, il en est d'autres, usitées encore de nos jours, qui
sont des survivances de l'époque où des rites barbares se
rattachaient à la construction. C'est ainsi que naguère, dans le
nord de l'Écosse, la pierre étant placée sur le bord de la tranchée,
le plus jeune apprenti ou, à son défaut, le plus jeune ouvrier, se
couchait, la tête enveloppée dans un tablier, au fond de la
tranchée, la face contre terre, droit au-dessous de la pierre qui
avait été laissée sur le bord; on répandait sur sa tête un verre de
whisky, et lorsqu'on avait crié par trois fois: «Préparez-vous!» les
deux autres maçons faisaient le geste de placer la pierre sur le dos
du compagnon couché, et un autre maçon lui frappait par trois fois
les épaules avec un marteau; lorsqu'il s'agissait de constructions
importantes, les maçons saisissaient la première créature, homme ou
bête, qui passait, et lui faisaient toucher la première pierre ou la
plaçaient pendant quelques instants dessous. On a là évidemment un
souvenir du temps où une victime vivante était réellement placée
sous les fondations. Au XVIIe siècle, au Japon, il y avait des
hommes qui se sacrifiaient volontairement: celui qui se couchait
dans la tranchée était écrasé avec des pierres.

Des légendes, qui ont surtout cours dans la presqu'île des Balkans,
mais qu'on retrouve aussi en Scandinavie, racontent que pour assurer
la solidité de certaines constructions, il fallait y emmurer une
créature humaine. Au Monténégro, pendant que l'on construisait la
tour de Cettigne, un mauvais génie renversait la nuit le travail
fait la veille. Les ouvriers se réunirent en conseil et décidèrent
que pour faire cesser le maléfice on enterrerait vivante, dans les
fondations, la première femme qui passerait. On raconte la même
légende à propos de la tour de Scutari; ce fut un oracle qui ordonna
d'y enterrer vivante une jeune femme.

[Illustration: Maçon Italien, d'après Mitelli.]

Un autre rite voulait que les fondations fussent arrosées de sang
humain; les magiciens de Vortigern, roi de la Grande-Bretagne, lui
avaient dit que sa forteresse ne serait solide qu'après avoir été
arrosée avec le sang d'un enfant né sans père. D'après la tradition,
les Pictes, anciens habitants de l'Écosse, versaient sur leurs
fondations du sang humain. En pleine Europe civilisée, on constate
un souvenir adouci de cette coutume: Au milieu de ce siècle, on ne
bâtissait pas une maison, dans le Finistère, sans en asperger les
fondations avec le sang d'un coq. Si un propriétaire ne se
conformait pas à cette coutume, les maçons allaient la lui rappeler.
En Écosse, il fallait aussi faire couler du sang sur la première
pierre et on frappait dessus la tête d'un poulet jusqu'à effusion de
sang. Les maçons grecs disent que la première personne qui passera,
la première pierre posée, mourra dans l'année; pour acquitter cette
dette, ils tuent dessus un agneau ou un coq noir.

Certaines autres coutumes qui, à l'origine, ont eu un caractère
superstitieux, ne sont plus qu'un prétexte à pourboire. En Écosse,
la santé et le bonheur ne résident pas dans la maison, si on n'a
soin, lors de la pose des fondements, de régaler les ouvriers avec
du whisky ou de la bière, accompagnés de vin et de fromage; si un
peu de liquide tombe à terre, c'est un présage favorable.

Dans le Bocage normand le propriétaire doit prendre la truelle et le
marteau et donner aux ouvriers la pièce tapée; on a soin aussi de
lui demander force pots pour arroser le mortier. En Franche-Comté,
l'aîné des enfants pose la première pierre et frappe dessus trois
coups de marteau. Après cette cérémonie, les maçons passent la
journée en fête chez celui qui les occupe. Dans le Hainaut, le
propriétaire doit offrir autant de tournées qu'il a frappé de fois
avec la truelle sur la pierre.

À Paris, certains maçons demandent qu'on leur donne les verres dans
lesquels ils ont bu au moment de la pose de la première pierre,
prétendant que sans cela il arrivera malheur à celui qui fait bâtir
la maison. Parfois, mais plus rarement, il est d'usage de régaler
les ouvriers au cours de la construction. Dans la Gironde, les
moellons qui sont assez longs pour traverser un mur de part en part
sont appelés _chopines_. Les maçons ne rognent les bouts qui
dépassent que quand le propriétaire a payé à boire.

Dans la Suisse romande, quand on bâtit une maison, si les étincelles
jaillissent souvent sous le marteau des maçons ou sous le rabot des
menuisiers, c'est un présage de malheur et d'incendie pour
l'édifice. En Écosse on croyait encore, au milieu du siècle, que
lorsqu'on bâtissait une cathédrale, un pont ou quelque édifice
important, un ou plusieurs des maçons devaient nécessairement être
tués par accident.

L'achèvement des murs est presque partout un prétexte à
réjouissances. À Paris, vers 1850, voici comment cela se passait,
d'après les _Industriels_: «Quand les ouvriers ont terminé un
bâtiment, ils se cotisent, achètent un énorme branchage encore
couvert de sa verdure, qu'ils ornent de fleurs et de rubans, puis
l'un d'eux, choisi au hasard, va attacher au haut de la maison que
l'on vient de construire le bouquet resplendissant des maçons, et
quand tout l'atelier voit se balancer fièrement dans les airs le
joyeux signe, il applaudit et lance un joyeux vivat. Cette cérémonie
accomplie, on prend deux autres bouquets, puis on se rend chez le
propriétaire, puis chez l'entrepreneur. Tous deux, en échange de
cette offrande, donnent quelques pièces de cinq francs avec
lesquelles on termine joyeusement la journée».

En Franche-Comté, on met un bouquet au-dessus du pignon ou de la
cheminée d'un édifice dont on vient d'achever la construction, et
les maçons appellent arroser le bouquet, boire amplement au compte
du propriétaire qui leur doit un festin.

À Paris, le rendez-vous général des compagnons maçons est, disent
les _Industriels_, à la place de Grève. Dès cinq heures du matin ils
y arrivent en foule, et non seulement les ouvriers s'y rendent soit
pour attendre de l'ouvrage, soit pour chercher des compagnons, mais
le rôdeur (on appelle ainsi le compagnon spécialement chargé de
trouver des engagements) et l'entrepreneur y viennent pour enrôler
des travailleurs: c'est de ce point de réunion qu'est venu
l'expression de faire grève, appliquée aux maçons qui sont oisifs,
soit faute de travail, soit volontairement. Les compagnons
nouvellement débarqués à Paris pour y tenter la fortune, vont tout
d'abord à la place de Grève. C'est encore là, chez le marchand de
vin, qu'on vient tour à tour se payer des rasades en attendant
l'ouvrage, et souvent bien des coalitions, des complots, parfois
d'honnêtes projets pour l'avenir se sont formés là. Actuellement il
y a une seconde grève, place Lévy, aux Batignolles.

[Illustration: Qui bâtit ment, d'après Lagniet (XVIIe siècle).]

Les _Mémoires d'un Ouvrier_ ont conservé une histoire qui se raconte
parmi les maçons avec mille variantes, et qui met en relief
l'habileté de certains d'entre eux: «Le gros Mauduit était un maître
compagnon qu'on avait surnommé _quatre mains_, parce qu'il faisait
autant d'ouvrage que les deux meilleurs ouvriers. Il travaillait
toujours seul, servi par trois goujats qui pouvaient à peine lui
suffire. Vêtu d'un habit noir, chaussé d'escarpins cirés à l'oeuf
et coiffé à l'oiseau royal, il achevait sa besogne sans qu'une tache
de plâtre ou un choc de soliveau nuisît à son costume. On venait le
voir travailler des quatre coins de la France, et il y avait
toujours sur son échafaudage autant de curieux que devant les tours
Notre-Dame. Personne n'avait jamais entrepris de lutter contre lui,
quand il arriva un jour de la Beauce un petit homme nommé Gauvert,
qui, après l'avoir vu travailler, demanda à concourir avec le roi
des maîtres compagnons. Gauvert n'avait pas cinq pieds et était tout
costumé de drap couleur marron, avec un petit cadogan qui pendait
sur le collet de son habit. On plaça les deux adversaires aux deux
bouts d'un échafaudage et, à un signal donné, la lutte commença. Le
mur grandissait à vue d'oeil sous leurs doigts, mais en se
maintenant toujours de niveau, si bien qu'à la fin de la journée
aucun d'eux n'avait dépassé l'ouvrage de son concurrent de
l'épaisseur d'un caillou. Ils recommencèrent le lendemain, puis le
jour suivant, jusqu'à ce qu'ils eussent conduit la maçonnerie à la
corniche. Comprenant alors l'impossibilité de se vaincre, ils
s'embrassèrent en se jurant amitié, et le gros Mauduit donna sa
fille au petit Gauvert. Les descendants de ces deux vaillants
ouvriers ont aujourd'hui une maison à cinq étages dans chacun des
arrondissements de Paris.

Les maçons limousins racontent que saint Léonard, leur patron, est
le plus grand saint du paradis: Avant que le bon Dieu fût bon Dieu,
il demanda à saint Léonard s'il voulait l'être à sa place.--Non,
répondit saint Léonard, cela donne trop de peine. Fouchtra! j'aime
mieux être le premier saint du paradis. Dans le Morbihan, les maçons
ont une dévotion toute particulière pour saint Cado, qui fit le
diable lui construire un pont et le trompa.

Les maçons et charpentiers de Paris avaient établi leur confrérie,
qui est de saint Blaise et de saint Louis, en l'an 1476 dans la
chapelle de ce nom, sur la rue Galande, et ils y faisaient dire une
grande messe tous les dimanches et bonnes fêtes.

Les légendes où les maçons jouent un rôle sont, à part celles qui
ont trait aux rites de la construction et aux emmurements, assez peu
nombreuses: Lorsque l'on construisit la cathédrale d'Ulster, il y
avait une vache miraculeuse qu'on mangeait tous les jours, et qui
renaissait entière, si on avait soin de ne briser ni endommager
aucun de ses os, mais de les rassembler et de les mettre dans la
peau. Un jour, elle boitait; le saint qui conduisait la construction
fit rassembler ses hommes et leur demanda qui avait brisé l'os pour
en enlever la moelle: le maçon gourmand se déclara, et le saint lui
dit que, s'il n'avait pas avoué, il aurait été tué par une pierre
avant la fin de l'édifice.

En même temps que l'on bâtissait le clocher du prieuré d'Huanne,
dans le Doubs, on travaillait à la construction du clocher de
Rougemont. Celui-ci s'élevait déjà à plusieurs mètres du sol, que
les fondations du clocher d'Huanne n'étaient pas encore terminées.
Les constructeurs se vantaient réciproquement de travailler vite, et
ils convinrent que ceux qui atteindraient les premiers une certaine
élévation, placeraient sur le mur une pierre en saillie représentant
un objet ridicule pour faire honte aux autres. Ceux de Rougemont,
qui croyaient gagner la partie, avaient préparé à l'avance une
pierre sculptée en forme de figure humaine, tirant une langue
monstrueuse. Mais ils furent punis de leur fanfaronnade, car ceux
d'Huanne parvinrent les premiers à la hauteur convenue et y
posèrent, en regard de Rougemont, cette pierre ronde qui affecte
encore grossièrement la forme de deux fesses. Le lendemain, ceux de
Rougemont placèrent, en regard d'Huanne, leur figure avec sa langue
tirée démesurément, et ils eurent grand'honte quand ils apprirent le
tour qui leur avait été joué la veille par les maçons d'Huanne.

Plusieurs légendes font venir le diable au secours des maîtres
maçons dans l'embarras. En Haute-Bretagne, l'un d'eux avait promis à
un seigneur de lui construire une tour qui aurait autant de marches
qu'il y a de jours dans l'année; mais ses ouvriers avaient peur de
tomber et ne voulaient plus y travailler; le diable lui proposa de
l'achever en une nuit, à la condition d'emporter le premier ouvrier
qui monterait sur le haut après l'achèvement. Le maçon y consentit,
mais en stipulant que si le maudit ne pouvait l'attraper du premier
coup, il n'aurait aucun recours contre lui. La tour achevée, le
maître maçon dit à l'un de ses ouvriers d'y monter, en suivant son
chat, qui avait une corde au cou. Dès que le chat arriva au haut de
la tour, le diable le saisit pendant que l'ouvrier descendait en
toute hâte. J'ai cité dans mon livre sur _les Travaux publics et les
Mines_ un grand nombre de récits populaires dans lesquels le diable,
qui est venu au secours d'architectes et de maçons qui l'ont appelé,
est dupé par eux, et reçoit pour son salaire au lieu d'un homme, un
chat, un coq ou bien un cochon.

[Illustration: Maçons à l'ouvrage, d'après Eisen (fin du XVIIIe
siècle).]

Dans un conte sicilien recueilli par Pitrè, un maçon est chargé par
un roi de lui construire un château où il puisse mettre ses trésors.
Il le bâtit avec son fils, mais en ayant soin de ménager une
ouverture cachée par laquelle un homme pouvait entrer. Quand le
château eut été achevé, le maçon, voyant que personne ne le gardait,
s'y rendit avec son fils, déplaça la pierre et remplit un sac d'or.
Il y retourna plusieurs fois, et le roi, qui vit que son tas d'or
diminuait, fit placer des gardes qui ne prirent personne, parce que
les deux voleurs ne firent pas leur visite accoutumée. Alors on
conseilla au roi de placer à l'intérieur des murailles des tonneaux
remplis de poix. Quand le maçon vint avec son fils, il tomba dans
l'un d'eux et ne put s'en dépêtrer. Il ordonna à son fils de lui
couper la tête. Le roi, trouvant ce cadavre décapité, donna l'ordre
de le promener par la ville, et de regarder si quelqu'un pleurait.
La veuve du maçon se mit à verser des larmes, et son fils, qui était
devenu ouvrier charpentier, se coupa les doigts, et alors la mère
dit qu'elle pleurait parce que son fils était mutilé. Une chanson
populaire très répandue est celle qui débute ainsi:

    Mon père à fait bâtir maison
    Par quatre-vingts jolis maçons.
    Dont le plus jeune est mon mignon.

Souvent les couplets qui suivent n'ont plus de rapport avec le «joli
maçon»; parfois, comme dans la version poitevine, un dialogue, tout
à l'avantage de la profession, s'engage entre le père et la jeune
fille:

    --Mon pèr', pour qui cette maison?

    --C'est pour vous, ma fille Jeanneton.

    Ma fille promettez-moi donc
    De n'épouser jamais garçon.

    --J'aimerais mieux que la maison
    Fût toute en cendre et en charbon
    Que d'r'noncer à mon mignon.

En Gascogne, le dialogue suivant s'engage entre le père et la fille:

    --Voulez-vous prince ou baron?

    --Mon père, je veux un maçon
    Qui me fera bâtir maison.

    --Que diront ceux qui passeront:
    À qui est cette maison?

    --C'est à la femme d'un maçon.


DEVINETTES ET PROVERBES

    --Qui est-ce qui fait le tour de la maison et qui se trompe
    quand il arrive à la porte?--C'est le maçon. (Morbihan.)

    --Maçon avec raison fait maison. (XVIe siècle.)

    --C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon.

    --Avant d'être apprenti maçon, ne fais pas le maître
    architecte. (Turc.)

    --À force de bâtir le maçon devient architecte. (Turc.)

    --Il n'est pas bon masson qui pierre refuse. (XVIe siècle.)

    --_Non e buon murator chi rifuata pietra alcuna._
    (Italien.)

    --_An auld mason make a gude barrowman._--Un vieux maçon
    fait un bon brouetteur. (Écosse.)

    --_Coussira massons ta ha souliès._--Aller chercher des
    maçons pour faire des souliers. (Béarn.)

    --_My man's a mason to-morow's the first of March._--Mon
    homme est maçon, c'est demain le premier mars. C'est à ce
    jour que se termine le temps d'hiver, et qu'on accorde aux
    ouvriers paie entière. (Écosse.)

[Illustration: Ils s'abregent et se facilitent leurs travaux par les
secours mutuels qu'ils se donnent.]



LES COUVREURS


Le couvreur est appelé «chat» parce qu'il court sur les toits comme
un chat.

Dans l'argot breton de La Roche-Derrien, les couvreurs en ardoises
sont, à cause du bruit qu'ils font: «Potred ann tok-tok», les hommes
du toc-toc, ou marteau.

À Paris, on donne le nom de _voleur au gras-double_ ou de
_limousineux_ à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des
couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes,
puis l'aplatissent et le serrent à l'aide d'un clou, ils en forment
ainsi une sorte de cuirasse qu'ils attachent à l'aide d'une courroie
sous leurs vêtements. Ce nom de Limousineux leur vient, dit Larchey,
de ce que l'on compare ce vêtement de plomb aux gros manteaux nommés
_limousines_.

Quand on veut parler d'un couvreur, disent les _Farces
tabariniques_, on dit que le vent lui souffle au derrière.

Dans le Bocage normand, les couvreurs présentent au maître une
ardoise enrubannée, aussi finement découpée qu'une légère dentelle,
avec une croix au milieu de la rosace taillée dans l'ardoise. Elle
est ensuite fixée au bord de la toiture. Ce présent doit être, bien
entendu, récompensé par une gratification.

Grimm rapporte, dans les _Veillées allemandes_, que d'après les lois
qui régissaient le corps des couvreurs, quand un fils montait pour
la première fois sur un toit en présence de son père et qu'il
commençait à perdre la tête, son père était obligé de le saisir
aussitôt et de le précipiter lui-même afin de n'être pas entraîné
avec lui dans sa chute.

Un jeune couvreur devait faire son coup de maître et haranguer le
peuple du haut d'un clocher heureusement achevé. Au milieu de son
discours il commença à se troubler, et tout à coup il cria à son
père, qui était en bas parmi une foule nombreuse: «Père, les
villages, les montagnes des environs qui viennent à moi!» Le père se
prosterna aussitôt à genoux, pria pour l'âme de son fils et engagea
le monde qui était là à en faire autant. Bientôt le fils tomba et se
tua. J'ai entendu en Haute-Bretagne un récit qui rappelle celui de
Grimm: un couvreur était monté sur un clocher avec son fils, lorsque
celui-ci lui cria: «Papa, voilà les gens d'en bas qui montent!» Le
père comprit que son fils était perdu, et il fit le signe de la
croix en récitant le _De profundis_!

Les couvreurs et faiseurs de clochers figuraient au nombre des
artisans auxquels il était interdit de tester en justice. Le
chapitre 156 de la _Très ancienne Coutume de Bretagne_ le disait
expressément, en les mettant au rang des métiers méprisés pour des
causes diverses: «Ceux, dit-elle, sont vilains nattes de quelconque
lignage qu'ils soient qui s'entremettent de vilains métiers, comme
estre écorcheurs de chevaux, de vilaines bestes, garzailles,
truendailles, pendeurs de larrons, porteurs de pastés et de plateaux
en tavernes, crieurs de vins, cureurs de chambres coies, faiseurs de
clochers, couvreurs de pierres, pelletiers, poissonniers... telles
gens ne sont dignes d'eux entremettre de droit ni de coutume».
Hevin, dans son _Commentaire_, dit que si la _Très ancienne Coutume_
compte entre les infâmes _qui repelluntur a testimonio dicendo_ les
couvreurs de clochers ou d'ardoises, la raison doit en être tirée
d'Aristote qui range dans cette catégorie les gens de métier qui
exposent leur vie pour peu de chose.

[Illustration: Couvreurs sur un toit, d'après Duplessi-Bertoux.]

Dans le compagnonnage, les charpentiers ont reçu les couvreurs; les
novices s'appellent simplement aspirants. Les couvreurs avaient des
rubans fleuris et variés en couleurs; ils les portaient au chapeau
et les faisaient flotter derrière le dos; d'après leur manière de
voir, ceux qui travaillaient au faîte des maisons devaient porter
les couleurs au faîte des chapeaux. À leurs boucles d'oreilles, ils
avaient un martelet et une aissette.

Il est vraisemblable que les compagnons couvreurs avaient, de même
que beaucoup d'autres, des rites spéciaux lors des enterrements. En
1893, un ouvrier couvreur s'étant tué en tombant du haut de l'église
Sainte-Madeleine, à Troyes, sur les grilles qui entourent l'édifice,
le cortège partit de l'Hôtel-Dieu et, dit le _Petit républicain de
l'Aube_, quatre ouvriers vêtus de leur costume de travail portaient
les quatre coins du poêle et, de leur autre main, tenaient le
marteau plat dont ils se servent pour façonner et pour clouer leurs
ardoises. Derrière le corbillard venaient deux autres ouvriers à qui
leurs camarades avaient confié la jolie couronne qu'ils avaient
achetée en commun pour décorer la tombe du défunt.

       *       *       *       *       *

Au siècle dernier, le comte de Charolais, prince de sang, tirait,
pour exercer son adresse, sur de malheureux couvreurs perchés sur
les toits. D'après les récits populaires, il aurait eu des
précurseurs ou des imitateurs. Dans le pays de Bayeux, en parlant
des exactions féodales, le peuple ne manque jamais de citer les
seigneurs de Creuilly et ceux de Villiers qui, par passe-temps,
tuaient les couvreurs sur les toits; quoiqu'on ne précise aucune
époque, il est probable, dit Pluquet, que cette tradition est fondée
sur des faits anciens. Aux environs de Falaise on accuse un seigneur
de Rouvre, dont la mémoire est exécrée, d'avoir, revenant bredouille
de la chasse, déchargé son fusil sur un couvreur. Dans le
Bourbonnais, on a donné le surnom de Robert le Diable à un méchant
seigneur qui, à l'époque de la régence, fusillait les couvreurs.

À Liège, sainte Barbe était la patronne de l'ancien métier des
couvreurs, comme elle l'est de tous les ouvriers travaillant la
pierre.

Boileau, dans une lettre à Brossette, dit que les couvreurs, quand
ils sont sur le toit d'une maison, laissent pendre une croix de
latte pour avertir les passants de prendre garde à eux et de passer
vite. Dans la satire sur les _Embarras de Paris_, il indique

            Une croix de funeste présage,
    Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maison,
    En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.

Ce procédé est encore en usage en province; à Paris, le triangle ou
la croix ont été remplacés par des planches posées en angle aux deux
côtés de la maison; en outre, un jeune garçon ou un vieillard, armé
d'une latte, écarte les passants qui seraient tentés de marcher sur
l'endroit dangereux du trottoir.

D'après le _Dictionnaire de Trévoux_, on dit: «À bas couvreur, la
tuile est cassée!» quand on commande à quelqu'un de descendre d'un
lieu où il est monté. L'estampe des _Embarras de Paris_ au XVIIe
siècle, dont voici un fragment, donne cette variante: «En bas
couvreur, vous cassez nos tuiles.»

[Illustration]


SOURCES

TAILLEURS DE PIERRE--Ch. Poncy. _La Chanson de chaque métier_.--Ph.
Kuhff, _Les Enfantines du bon pays de France_, 280.--_Revue des
traditions populaires_, VI, 170; VIII, 128; X, 98.--X. Marinier,
_Contes de différents pays_, I, 321.--Monteil, _Histoire des
Français_, II. 130.--A. Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I,
20, 31.--C.-S. Simon, _Étude sur le Compagnonnage_, 86, 91, 104.

MAÇONS--Noëlas, _Légendes forésiennes_, 97, 121, 151.--Régis de la
Colombière, _Cris de Marseille_, 175.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_. --Paul Eudel, _Locutions nantaises_.--_Ancien Théâtre
français_, IV, 363.--_Magasin pittoresque_, 1850, 50, 66.--La
Bédollière, _Les Industriels_, 219, 222.--_Revue des Traditions
populaires_, VI, 173, 698; VII, 194, 207, 454, 961; VIII, 178, 564;
IX, 334; X, 158.--Ch. Thuriet, _Traditions de la Haute-Saône_,
131.--E. Lemarié, _Fariboles saintongheaises_, 32.--Paul Sébillot,
_Traditions de la Haute-Bretagne_, II, 154.--E. Rolland, _Rimes de
l'Enfance_, 321.--Communications de M. A. Harou.--Leite de
Vasconcellos, _Tradiçoes de Portugal_, 250.--Mistral, _Tresor dou
felibrige_.--Pitrè, _Proverbi siciliani_, II, 433.--Georgiakis et
Léon Pineau. _Folk-Lore de Lesbos_, 347.--Tylor, _Civilisation
primitive_, I, 124.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 50.--E.
Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 343.--F. Daleau,
_Traditions de la Gironde_, 49;--Ceresole, _Légendes de la Suisse
romande_, 334.--_Société des Antiquaires_, IV (1re série), 397.--L.
Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 338.--Ch. Thuriet,
_Traditions du Doubs_, 355.--Pitre, _Fiabe popolari siciliani_, III,
210.--J.-F. Bladé, _Poésies françaises de l'Armagnac_, 88.

COUVREURS--N. Quellien, _L'Argot des nomades en Bretagne_.--E.
Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 344.--Grimm, _Veillées
allemandes_, I, 309.--Communication de M. le Dr A. Corre.--A.
Perdiguier, _Le Livre du Compagnonnage_, I, 60.--_Revue des
traditions populaires_, X, 96.--Pluquet, _Contes de Bayeux_, 25.--
Tixier, _Glossaire d'Escurolles_ (Allier).--Amélie Bosquet, _La
Normandie romanesque_, 477.

[Illustration: Couvreurs, d'après Couché (1802).]



LES CHARPENTIERS


La séparation en spécialités des industries du bois n'a dû guère
s'opérer que vers le commencement du moyen âge; jusque-là il est
vraisemblable que la plupart des ouvriers connaissaient l'ensemble
du métier, et que ceux qui faisaient les charpentes savaient aussi
fabriquer les chariots, les tonneaux et tout ce qui est maintenant
du ressort de la menuiserie, comme cela a lieu encore en diverses
contrées, et même en France dans les campagnes. Ainsi les
Anglo-Saxons appelaient le charpentier _wright_, c'est-à-dire
l'artisan, le faiseur, terme qui montre l'importance qu'avait alors
son art, et l'étendue des services qu'on lui demandait. Tout objet
fait de bois, dit l'_Histoire de la Caricature_, rentrait dans ses
attributions. Le _Colloque_ de l'archevêque Alfric met en présence
les artisans les plus utiles qui discutent sur la valeur relative de
leurs divers métiers, et le charpentier dit aux autres: «Qui de vous
peut se passer de moi, puisque je fais des maisons et toutes sortes
de vases et de navires!» Jean de Garlande nous apprend que le
charpentier, entre autres choses, fabriquait des tonneaux, des cuves
et des barriques. À cette époque, où le bois et les métaux étaient
par excellence les matériaux sur lesquels s'exerçait le travail de
la main, l'ouvrier qui mettait en oeuvre le bois passait avant le
forgeron lui-même. Les constructions en pierre étaient beaucoup plus
rares que de nos jours, et le bois formait, comme maintenant encore
en plusieurs pays de l'Europe, la matière la plus employée, même
pour l'extérieur, dont souvent, dans les maisons particulières, le
soubassement seul était en pierres.

Il semble que le _Livre des Métiers_ a été rédigé peu de temps après
la répartition entre un certain nombre d'ouvriers spéciaux d'une
partie de ce qui rentrait autrefois dans la charpenterie. Sous le
titre unique de charpentiers sont réunis tous ceux qui «euvrent du
trenchent en merrien», c'est-à-dire qui travaillent le bois avec des
outils. Les catégories sont nombreuses; on en compte dix: les
Charpentiers grossiers, les Huchiers faiseurs de huches ou de
coffres (Bahutiers), les Huissiers faiseurs de huis ou de portes,
les Tonneliers, Charrons, Charretiers, Couvreurs de maisons, les
Cochetiers faiseurs de bateaux, les Tourneurs et les Lambrisseurs.
Au XIVe siècle, le principal instrument des charpentiers était la
grande cognée à lame droite, et on les appelait charpentiers de la
grande cognée pour les distinguer des charpentiers de la petite
cognée ou menuisiers.

De nos jours, le métier figure parmi les plus estimés: en
Basse-Bretagne, les charpentiers et les charrons sont au premier
rang des ouvriers. Il en est de même à peu près dans toute la
France.

En Russie, pays où la plupart des maisons sont en bois, plusieurs
proverbes sont à leur louange:

    --Le noble est comme le charpentier, il fait ce qu'il veut.

    --Le juge est comme le charpentier, il peut faire tout ce
    qu'il veut.

Il est rare qu'ils soient l'objet de dictons moqueurs: tout au plus
peut-on constater qu'on les blasonne assez légèrement, comme dans la
chanson du garçon charpentier, populaire en Ille-et-Vilaine:

    Est-il rien de si drôle,
    Parfanière, pertinguette et congreu,
    Qu'un garçon charpentier? (_ter_)

    S'en vont scier d'la bruère (bruyère)
    Pour faire des chevrons.

    Des chevrons de bruère
    Pour faire des maisons.

    Le maire s'en fut les voir:
    --Courage, mes enfants;

    Vous aurez de l'ouvrage
    Pour toutes les maisons (_ter_);

    Il n'y a que l'petit Pierre,
    Mais nous le marierons

    Avec sa petite Jeannette
    Qui travaille à son gré.

On ne peut guère ranger, parmi les traits véritablement satiriques,
la _Question tabarinique_ suivante, qui est plutôt une sorte de jeu
d'esprit facétieux:

    --Qui sont les mauvais artisans? La réponse faite par le
    bouffon est celle-ci: Les plus mauvais artisans sont les
    charpentiers et les menuisiers, parce que quand ils ont
    fait une besongne, bien qu'elle soit toute neufve et qu'on
    leur reporte, ils ne veulent jamais s'en servir. Par
    exemple si un charpentier a fait une potence, bien qu'elle
    n'ait servy qu'une fois, il ne la veut pas reprendre pour
    soy; le mesme en est d'un menuisier quand il fait une
    bière: au diable si jamais on luy voit reprendre.

Lorsque les charpentiers étaient employés à la construction des
maisons, il était d'usage de les traiter avec certains égards;
c'était un hommage rendu à leur habileté, qui avait aussi pour but
de les encourager à faire de leur mieux ou de les empêcher de se
livrer à des actes qui auraient pu être dangereux: En Cochinchine,
un sortilège très redouté est celui qui consiste à enfoncer un clou
dans une des colonnes de la maison. Il se pratique aussi dans la
construction des bateaux: les affaires du propriétaire du bateau se
mettent alors à décliner. Les charpentiers, qui ont toute facilité
pour commettre ce méfait, sont très craints; aussi se donne-t-on
garde, pendant la construction, de leur donner des motifs de
mécontentement. Un dicton russe constate la croyance, qui n'est
vraisemblablement pas isolée en Europe, d'après laquelle les
charpentiers peuvent, au moyen de charmes, ensorceler la maison. Il
y avait tout intérêt, pour ceux qui faisaient construire, à se
mettre bien avec des gens investis de ce redoutable privilège.

C'est peut-être là l'origine de l'usage si répandu de leur faire des
présents lorsqu'ils ont achevé les parties importantes de la maison;
dans le gouvernement de Kazan, il y a pour eux une bouillie spéciale
qui leur est offerte le jour où ils ont posé les solives du plafond.
Ils se gardent bien d'ailleurs de laisser tomber en désuétude des
coutumes qui leur sont agréables, et ils ont en plusieurs pays des
façons plus ou moins ingénieuses de les rappeler à ceux qui seraient
tentés de les oublier. En Franche-Comté, quand on place les deux
principales colonnes, ils font intervenir adroitement le
propriétaire dans un travail soi-disant difficile; son rôle est
d'enfoncer à coups de marteau une cheville dans un trou trop petit.
Pendant qu'il s'évertue en vain, les ouvriers comptent les coups
frappés: chaque coup de marteau représente une bouteille, que le
brave homme est obligé de payer sur-le-champ.

Dans le Bocage normand, lorsque la dernière pièce de la charpente a
été posée, les ouvriers offrent à la femme du propriétaire une croix
de bois ornée de rubans et d'une branche de laurier. Celui qui est
chargé du présent lui fait un compliment, puis il invite le maître à
le suivre pour placer la croix au faite de la maison et enfoncer
l'une des chevilles qui assujettiront l'assemblage des poutres. En
général, celui-ci décline cette invitation, et l'un des ouvriers le
remplace; il leur remet une gratification.

[Illustration: Charpentiers au XVIe siècle, d'après Jost Amman.]

Le signe qui annonce la levée de la charpente est très répandu;
actuellement, il consiste souvent en un drapeau placé sur le faite,
un laurier ou un bouquet formé de diverses fleurs et entouré de
rubans aux couleurs nationales. En Lorraine, les charpentiers et les
maçons offrent au propriétaire un petit sapin orné de fleurs et de
rubans, qui est ensuite mis sur le dernier chevron de la toiture.
Partout il est d'usage «d'arroser» le bouquet, et c'est le
propriétaire qui paye.

En Basse-Bretagne, on distribue aux ouvriers qui ont fini une
construction le vin d'accomplissement, ainsi que le constate ce
proverbe:

    _Ann heskenner hag ar c'halve_
    _A blij d'ezho fest ar' maout mae._

    Scieur de long et charpentier--Aiment le festin du mouton
    de mai.

Dans le Bocage normand, autrefois il y avait un véritable festin
lors de la levée de la charpente, accompagné de coups de fusils de
chasse et de danses; le lendemain la famille assistait à une messe.

On tirait des présages de certaines particularités qui se
présentaient pendant la construction. D'après une croyance rapportée
par Grimm, si, lorsque le charpentier enfonce le premier clou dans
la charpente d'une maison, son marteau fait jaillir une étincelle,
la maison sera brûlée. En d'autres pays d'Allemagne, c'est
l'étincelle du dernier clou qui expose à ce malheur. Sur les côtes
de la Baltique, si l'on voit briller une étincelle lorsqu'on frappe
le premier coup sur la quille d'un navire en construction, à son
premier voyage le navire se perdra.

En France, les charpentiers ont l'habitude de se faire un sac à
outils avec une botte, dont le pied est enlevé et remplacé par une
rondelle de cuir ou de bois qui forme le fond.

En Haute-Bretagne, ils ne doivent pas se passer leurs outils de la
main à la main, dans la crainte que cette action n'amène entre eux
une brouille. Je ne crois pas toutefois que cette superstition, qui
existe aussi chez les couturières, soit générale dans le métier.

Dans plusieurs parties de la Saintonge, ce sont les charpentiers qui
ont le privilège de guérir les affections de certaines glandes du
cou ou du sein. Après quelques oraisons, ils disent au patient de se
coucher sur l'établi, et font mine d'asséner un coup sur la partie
malade. En Beauce, un charpentier guérissait de «l'écharpe» avec le
vent de sa cognée.

Saint Blaise était le patron de la confrérie des maçons et des
charpentiers. La mention de son nom dans le titre prouve que son
patronage avait dû être adopté depuis longtemps. Le plus ancien
titre connu de ce patron, que la corporation conserva toujours, est
de l'année 1410.

Au XIIIe siècle, tout près de Saint-Julien-le-Vieux, en la paroisse
de Saint-Séverin, il y avait une chapelle de Saint-Blaise, où chaque
année les confrères maçons et charpentiers réunis venaient apporter
leurs offrandes et chanter leurs cantiques. Là, tout apprenti
aspirant à la maîtrise, construisait ou taillait un chef-d'oeuvre
en présence des jurés, des marguilliers, et vouait au saint patron
de la communauté ou à la Vierge ce travail important qui allait
fixer sa destinée.

Les charpentiers ont un autre patron, saint Joseph, et c'est celui
qu'ils honorent le plus généralement aujourd'hui; sa fête est
l'occasion d'une promenade traditionnelle qui, jusqu'à ces derniers
temps, parcourait les rues de Paris, précédée d'une musique. En
1883, les compagnons passants du Devoir de la ville de Paris se
rendirent à la mairie du Xe arrondissement, escortant une calèche
attelée de deux chevaux enrubannés dans laquelle se trouvaient le
président de la corporation des charpentiers et la _Mère_. Dans le
cortège figurait aussi le «chef-d'oeuvre», ouvrage de charpenterie
très compliqué et très orné que portaient sur leurs épaules une
douzaine de compagnons. Ils furent reçus par le maire, qui leur
adressa une allocution et offrit un bouquet à la Mère. Le cortège se
dirigea ensuite vers le Conservatoire des arts et métiers, où les
charpentiers firent une visite. En 1863, la fête commençait par une
sorte de procession; on y portait aussi le chef-d'oeuvre, et on
allait chercher la Mère pour la conduire à l'église. Les compagnons
étaient enrubannés et avaient des cannes, comme dans la figure de la
page 17, réduction d'une gravure de l'_Histoire des Charpentiers_.
Après la messe avait lieu un dîner, et la soirée se terminait par un
bal. Cette même _Histoire des Charpentiers_, dont le texte ne
s'occupe guère que de la partie rétrospective du métier, contient
plusieurs planches intéressantes, qui représentent des réunions de
compagnons, l'arrivée d'un devoirant chez la Mère, et la procession
annuelle, dans laquelle on voit le chef-d'oeuvre porté comme un
saint sacrement, et à quelque distance une sorte de dais sur lequel
est la statuette de saint Joseph.

[Illustration: Saint Joseph, l'Enfant Jésus et la Vierge, image du
XVIe siècle.]

Le quatrain suivant est populaire en Espagne:

    _San José era carpintero,_
    _Y la Virgen costutera,_
    _Y el Niño labra la Cruz_
    _Porque ha de morir en ella._

    Saint Joseph était charpentier, et la Vierge couturière, et
    l'Enfant travaillait à la croix parce qu'il devait mourir
    dessus.

[Illustration: La Sainte Famille, d'après un bois du XVIe siècle.]

Il pourrait presque servir d'épigraphe à toute une série d'images,
qui montrent la sainte Famille occupée à des ouvrages de
charpenterie et de ménage. Ce sujet a inspiré de grands artistes
comme Carrache, dont le «Raboteux» (p. 13) est l'un des tableaux les
plus célèbres. L'illustration des livres de piété et l'imagerie
l'ont aussi traité fréquemment. Dans le bois ci-dessus, emprunté à
une Bible du XVIe siècle, saint Joseph équarrit du bois, pendant que
la Vierge file et que de petits anges sont occupés à ramasser des
copeaux; dans une autre image de la même époque (p. 8), l'Enfant
Jésus, debout sur un chevalet, aide son père nourricier à scier une
poutre, et des anges transportent des planches; ailleurs, des anges
viennent en aide au petit Jésus, qui est en train de clouer une
barrière dont saint Joseph a équarri les morceaux.

Au métier de charpentier se rapportait une assez singulière
redevance féodale qui a existé jusqu'à la Révolution en plusieurs
parties du Poitou: À Thouars, le jour du mardi gras, chaque nouveau
marié, dont la profession se rapportait à la construction ou à
l'ameublement des maisons, était tenu de se rendre, avec une pelote
ou boule de bois, sur un grand emplacement situé devant la porte de
la ville, appelée la porte du Prévôt. Là, chacun d'eux jetait
successivement sa pelote soit dans une mare, soit sur les maisons,
soit ailleurs où bon lui semblait, et tous les ouvriers des mêmes
états couraient en foule pour s'en emparer. Celui qui la découvrait
la rapportait au nouveau marié qui l'avait jetée, et recevait une
légère rétribution conforme à ses facultés.

Le compagnonnage des charpentiers était l'un des plus curieux, et
celui peut-être qui présentait le plus grand nombre de coutumes et
de faits d'un caractère particulier; au milieu de ce siècle, il
était encore très vivant, et voici, d'après deux auteurs
contemporains, le résumé de ce qui se passait dans cette
corporation: les charpentiers faisaient remonter leur origine à la
construction du temple de Salomon, et le père Soubise, savant dans
la charpenterie, aurait été leur fondateur. Ces enfants du père
Soubise portaient les surnoms de _Compagnons passants_, ou
_Bondrilles_, ou _Drilles_, et ils se disaient aussi _Dévorants_.
Ils portaient de très grandes cannes à têtes noires et des rubans
fleuris et variés en couleur; ils les attachaient autour de leurs
chapeaux et les faisaient descendre par devant l'épaule; ils avaient
des anneaux de l'un desquels pendaient l'équerre et le compas
croisés, de l'autre la bisaiguë.

Les Aspirants se nommaient Renards; les compagnons étaient peu
commodes à leur égard; on en a vu qui se plaisaient à être nommés le
Fléau des Renards, la Terreur des Renards, etc. Le compagnon est un
maître, le renard un serviteur, et il avait à subir toutes sortes de
brimades. Le compagnon disait: «Renard, va me chercher pour deux
sous de tabac; renard, va m'allumer ma pipe; renard, verse à boire
au compagnon; renard, prend ce manche à balai et va monter la garde
devant la porte; renard, passe la broche dans ce sabot et fais-le
tourner devant le feu, etc.» Le renard obéissait ponctuellement et
sérieusement, dans la pensée que plus tard, lorsqu'il serait
compagnon, il ferait subir les mêmes humiliations à d'autres.

À la veille d'une réception, les injures et les taquineries
redoublaient à son égard: il était soumis à la faction, un manche à
balai à la main, devant la porte de la salle où les compagnons
s'humectaient le gosier; il devait arroser avec de l'eau une vieille
savate embrochée devant le feu; ou bien debout derrière les
compagnons, il devait les servir humblement à table, et, une
serviette à la main, leur essuyer les lèvres à chaque morceau qu'ils
portaient à la bouche, à chaque verre qu'il leur plaisait de
s'ingurgiter.

En province, un renard travaillait rarement dans les villes; on l'en
expulsait violemment pour l'envoyer «dans les broussailles». À
Paris, le compagnon charpentier se montrait moins intolérant et le
renard y pouvait vivre.

Les drilles, dit Perdiguier, hurlent dans leurs cérémonies et
reconnaissances; ils topent sur les routes, et, comme ils sont en
général vigoureux et bien découplés, ils cherchent volontiers
querelle à tout ce qui n'est pas de leur bord. Ils considèrent
surtout comme une bonne fortune toute occasion d'étriller un
boulanger ou un cordonnier.

Les compagnons ont une prédilection pour les dénominations
zoologiques, chez les charpentiers du père Soubise, l'apprenti est
un _lapin_, l'aspirant un _renard_, le compagnon un _chien_, et le
maître un _singe_. C'est une véritable métempsycose, sans doute
originaire des forêts où travaillaient les charpentiers de haute
futaie. Le lapin, faible et timide, victime du renard et du chien,
donna son nom au pauvre apprenti; l'aspirant dut se contenter d'être
un renard et laisserait compagnon plus robuste le droit d'être un
chien hargneux pour lui et l'apprenti. Quant au nom de singe, Simon
suppose qu'il fut donné, dans le principe, à celui des deux scieurs
de long qui se tient perché sur les bois à refendre et veille, de ce
poste élevé, à la direction de la scie.

D'anciens renards, révoltés de l'intolérable tyrannie des drilles,
désertèrent un jour les drapeaux de maître Soubise et passèrent sous
ceux du grand Salomon en s'intitulant: _Renards de liberté_. Mais ce
nom leur rappelant leur ancienne servitude, ils l'échangèrent
bientôt contre celui de _Compagnons de liberté_. Comme ils ont
conservé leur vieille pratique de hurlement, les anciens Enfants de
Salomon en tirent prétexte pour ne les reconnaître qu'à demi comme
frères.

À Paris, les charpentiers compagnons de liberté habitent la rive
gauche de la Seine, la rive droite appartient aux compagnons
passants et chacun ne doit travailler que sur le territoire de son
domicile. Celui qui violerait cette règle s'exposerait à des
aggressions dangereuses.

Les charpentiers des deux partis se disent coterie.

Les charpentiers drilles ont des anneaux de l'un desquels pendent
l'équerre et le compas croisés, et de l'autre la bisaiguë; les
cannes des charpentiers ont toutes la tête noire.

[Illustration: Le Raboteux, d'après un tableau de Carrache.]

Au moment où un compagnon quittait une ville où il avait séjourné
pendant quelque temps, on allait le conduire en lui chantant des
chansons, dont la suivante qui, d'après le _Dictionnaire Larousse_,
est de provenance normande, peut donner une idée:

    V'là qu'tu pars, garçon trop ainmable,
    C'est vesquant, faut en convenir,
    Au moins charpentier z-estimable
    Je garderons ton souvenir.
    Où e'qu'tu veux qu'en ton absence
    Je trouv' pour deux liards d'agrément.
    Faut qu'tu soie une oie si tu penses
    Que j'mm'enbêterai pas joliment!
    Va! je s'rai comm' un' vielle machine
    Qu'a les erssorts ainterrompus,
    Et j'dirai même à Proserpine:
    Y était, pourquoi qu'y est pus?

    Oh! vieux, t'es un homm' salutaire
    Pour les amis qu'en a besoin,
    C'est pas toi qu'est t-involontaire
    Quand i viennent réclamer ton soin.
    Tu leus zy fais la chansonnette
    Quand d'l'amour y s'trouvent imbus!
    Même c'est toi qui paye la galette.
    Te v'là là et tu y s'ras pus!

    Comme qui dirait une jeunesse
    Qu'a l'coeur pris par la tendreté
    Qui verrait sans délicatesse
    Son individu la quitter.
    Elle n'aurait pas, c'te pour' bête,
    Des chagrins plus indissolus
    Que moi, quand j'm'fourr' dans la tête
    Le v'là là et i y s'ra pus!

Il existe quelques formulettes sur les scieurs de long:

Les geais, qui sont des oiseaux moqueurs, se plaisent à contrefaire
le bruit des divers métiers, et l'on assure qu'ils crient, comme les
scieurs de long:

    Hire o zigne,
    Hire o zigne.

On dit en pays wallon:

    _V'là l'cas,_
    _Tti l'avocat;_
    _Vlà l'noeud,_
    _Tti l'souyeux._

    Voilà le cas,--Dit l'avocat;--Voilà le noeud,--Dit le
    scieur. (Voilà la grande affaire, voilà ce qui arrête).


DEVINETTES ET PROVERBES

Dans les _Facétieuses nuits_ de Straparole est une devinette à
double sens, sur les scieurs de long, qui ne peut être reproduite
ici.

    --_You may know a carpenter by his chips._

    Vous pouvez reconnaître le charpentier à ses copeaux.

Ce proverbe s'applique généralement aux grands mangeurs, qui
laissent beaucoup d'os sur leur assiette.

    --_Like carpenter like chips._--Comme est le charpentier,
    comme sont les copeaux.

En Dauphiné, on emploie le dicton suivant, qui désigne la façon dont
les ouvriers du bois doivent se comporter dans leur métier:

    Charpentier, gai,
    Charron, fort;
    Menuisier, juste.

    --_Tàthàd le goirîd à ghobha, agus Tâthahd leobharan
    t-saoir._--La prompte soudure du forgeron, le long ajustage
    du charpentier. (Proverbe gaélique.)

    _--Heb ar skodou hag ar c'hoat-tro_
    _'Ve muioc'h kilvizien hag a zo._

    N'étaient les noeuds et le bois tordu,--Il y aurait plus
    de charpentiers qu'on n'en voit. (Basse-Bretagne.)

    --Les charpentiers gagnent hors de la maison.--Le salaire
    des charpentiers est hors du village. (Russie.)

    --Les menuisiers et les charpentiers sont damnés par le bon
    Dieu, parce qu'ils ont abîmé beaucoup de bois. (Russie.)

Une petite légende nivernaise raconte qu'autrefois les scieurs de
long avaient beaucoup de peine à fendre leurs pièces, parce qu'ils
ne pensaient pas à les assujettir, comme ils font aujourd'hui au
moyen de cales. Un jour que le corbeau les voyait s'éreinter sans
parvenir à mettre leur poutre d'aplomb, il se prit à crier: «Cal'
la! Cal' la!» Les scieurs de long comprirent, calèrent la pièce et
tout alla bien.

Il n'est rien qui soit aussi désagréable aux charpentiers que les
noeuds du bois, surtout ceux de certaines espèces. D'après une
légende provençale, à l'heure de sa mort, saint Joseph, le divin
charpentier, enveloppa d'un immense pardon tout ce qui l'avait fait
souffrir sur la terre, mais les noeuds du pin ne furent pas
compris dans cette suprême absolution.

Suivant plusieurs récits populaires, autrefois le bois était sans
noeuds, et ils doivent leur origine à une punition céleste.

On raconte en Alsace qu'à l'époque où Jésus et saint Pierre
parcouraient les villes et les villages avec violon et contrebasse
et chantaient, devant les maisons, des cantiques spirituels, ils
arrivèrent un dimanche devant une auberge où des charpentiers se
livraient à une joie sauvage en buvant et en jouant. Ceux-ci leur
commandèrent d'entrer et de leur jouer des airs de danse. Comme
Jésus et saint Pierre s'y refusaient, les charpentiers sortirent en
foule, les saisirent, les battirent et brisèrent leurs instruments.
Quand les deux musiciens furent débarrassés de ces vilains
compagnons, saint Pierre, indigné d'un tel traitement, pria le
Seigneur de faire suivre le crime d'un châtiment sévère et qui ne
finirait jamais. «Il faut que tu leur changes, dit-il, le bois
qu'ils ont à tailler en corne des plus dures.» Le Seigneur répondit:
«Non, Pierre, le châtiment ne doit pas être si grand, mais je le
rendrai suffisant pour rappeler leur méfait. Le bois que les
charpentiers travaillent aura la dureté que tu désires, mais à
certaines places seulement.» Et depuis ce jour les charpentiers
trouvent dans le bois ces noeuds qui leur donnent souvent tant de
mal.

[Illustration: Compagnon charpentier, d'après l'_Histoire des
Charpentiers_. (1851).]

Une légende hongroise roule sur le même thème: Un jour que
Notre-Seigneur Jésus-Christ cheminait sur la terre avec saint
Pierre, ils passèrent devant une auberge dans laquelle on faisait un
grand vacarme: c'étaient des charpentiers qui s'y amusaient. Pierre
voulut à tout prix savoir quels gens se trouvaient là-dedans.
Notre-Seigneur eut beau dire: Pierre, n'y va pas, on te battra, il
ne l'écoutait pas. Notre-Seigneur, voyant qu'il avait affaire à un
sourd, le laissa agir, mais il lui flanqua sans que l'autre s'en
aperçût, une contrebasse sur le dos, puis il s'en alla. Pierre entre
à l'auberge, la contrebasse sur le dos; il arrivait comme tambourin
en noce. Aussi lui fit-on fête, et tous de crier: En avant le
violon! car on le prenait pour un Tsigane. Pierre se récrie en vain,
en disant qu'on se trompe, les charpentiers s'obstinent, et plus il
se défend plus ils ont envie de l'entendre. À la fin, ils
s'ennuyèrent de ses refus et ils tombèrent sur lui. Alors le saint
courut après Notre-Seigneur, qui était déjà loin, et quand il l'eut
rattrapé, il se plaignit amèrement de ce qui était arrivé.
Notre-Seigneur lui répondit: «Ne t'avais-je pas prévenu?» Mais saint
Pierre voulait se venger, il demanda à Notre-Seigneur ce qui fâchait
le plus les charpentiers, et celui-ci lui répondit que c'étaient les
noeuds qu'ils trouvent dans le bois. Alors saint Pierre le pria de
mettre beaucoup de noeuds dans les arbres pour que les
charpentiers aient grand mal à les extraire; il voulait même que ces
noeuds fussent en fer pour briser leurs outils. Notre-Seigneur n'y
consentit pas; mais pour donner une leçon aux charpentiers et
contenter en même temps saint Pierre, il mit des noeuds--mais
seulement, en bois--dans chaque arbre. Malgré cela, on en trouve
toujours d'assez durs, et lorsque les charpentiers les rencontrent,
ils ne manquent pas de maudire saint Pierre.

On raconte dans le même pays que c'est à cause des jurements des
charpentiers que Dieu leur a infligé cette punition: et les noeuds
proviennent du crachat de saint Pierre.

Dans le Morbihan on dit que, lorsque le diable vint sur terre pour
apprendre un métier, il fit rencontre de deux scieurs de long. Sur
sa demande, le voilà embauché apprenti. On le laissa choisir sa
place sous ou sur un chevalet. Il se mit dessous. Il tirait
vigoureusement sur la scie; mais une chose l'ennuyait, c'est que la
sciure de bois lui tombait dans les yeux et l'aveuglait. Il changea
de place et monta sur le chevalet. Il vit une croix dans le haut de
la monture de la scie. «Je n'aime pas la croix, dit-il. Changeons de
bout à la scie; prends pour toi ce bout-ci et donne-moi l'autre.» Ce
qui fut dit fut fait. Mais le travail était pénible pour le diable.
«Allons, dit le scieur, tire sur la scie. Ça ne va pas; tu n'as pas
de sciure.» Le diable faisait des efforts, il suait à grosses
gouttes, il n'en pouvait plus. Il était éreinté. Pendant la nuit il
s'enfuit comme un voleur.

Dans les contes populaires, le rôle des charpentiers n'est pas très
considérable; les musulmans de l'Inde racontent qu'un jour le lion
partant pour rechercher l'homme à la tête noire, afin de lutter avec
lui, rencontra un charpentier la tête couverte d'un turban blanc et
lui demanda de le conduire à l'homme à la tête noire. Le charpentier
le mena à un grand arbre, prit ses outils et tailla un grand trou
dans le tronc, puis il fabriqua une planche et la fixa au haut du
tronc, de façon qu'elle pût glisser comme une trappe de souricière.
Quant tout fut prêt, il pria le lion de mettre la tête dans le trou
et de regarder droit devant lui jusqu'à ce qu'il aperçût l'homme à
la tête noire. Le lion obéit, et le charpentier, qui avait grimpé
sur l'arbre, laissa retomber la trappe sur le cou du lion, si fort
qu'il l'étrangla presque; ôtant alors son turban, il lui dit: «Voici
votre serviteur, l'homme à la tête noire.»

Suivant une fable turque, un charpentier glissa, bien contre son
gré, du haut du toit dans la rue; dans sa chute il tomba sur un
passant qui fut tué du coup. Le fils du mort appelle le charpentier
en justice, réclamant contre lui l'application de la peine du talion
pour le meurtre commis par lui. Le juge entend l'affaire et prononce
aussitôt l'arrêt suivant: Conformément à la loi sacrée, nous
décidons que tu monteras sur la maison dont il s'agit; le
charpentier se tiendra à l'endroit même où se trouvait feu ton père
au moment de sa mort, et tu te laisseras choir du haut du toit sur
le défendeur. Ainsi sera-t-il mis à mort comme l'ordonne la loi.

Dans la comédie du _Menteur véridique_, on trouve une facétie assez
analogue: L'Anglais furieux prétend que j'ai jeté exprès un homme
sur lui; je cherche à arranger l'affaire; je lui propose même sa
revanche en lui accordant un étage de plus, c'est-à-dire qu'on le
jettera sur moi du premier.

[Illustration: Intérieur de menuisier, d'après une gravure du XVIIe
siècle (Musée Carnavalet.)]



LES MENUISIERS


Lorsque les menuisiers se séparèrent des charpentiers pour former un
métier distinct, ils s'appelèrent d'abord charpentiers de la petite
cognée, et, après avoir porté les noms de huissiers, parce qu'ils
fabriquaient les huis ou portes, et de tabletiers, ils furent
désignés, à partir de 1382, par celui de menuisier, qui dérive de
menu.

Leur métier est l'un des plus intéressants: il porte sur des objets
variés, qui tiennent constamment l'esprit en éveil, et l'on comprend
que Rousseau ait pu dire dans l'_Émile_: «Le métier que j'aimerais
le mieux qui fût du goût de mon élève, est celui de menuisier. Il
est propre, il est utile, il peut s'exercer à la maison.» C'est
l'état que le père de M. Carnot, président de la République, avait
fait apprendre à son fils, et je me souviens qu'on le lui rappela au
cours d'un voyage présidentiel, lorsqu'il visita l'École des arts et
métiers d'Aix, en 1890.

Les menuisiers ont toujours été tenus en une certaine estime, même
dans les pays, comme la Basse-Bretagne, où la culture est considérée
comme devant tenir le premier rang. Aussi la malice populaire s'est
peu exercée à leur égard; s'ils n'échappent pas aux sobriquets dont
aucun métier n'est exempt, ceux qu'on leur donne ne sont pas d'une
nature injurieuse, et rentrent généralement dans l'esprit de celui
de «pot à colle», qui leur est donné à Genève et ailleurs.

Au contraire, s'ils figurent dans les chansons, les couplets qu'on
leur adresse sont du genre de celui-ci, qui vient de la
Haute-Bretagne:

    Quand ces beaux menuisiers s'en iront d'Moncontour,
    Les filles de Moncontour seront sur les remparts,
    Toujours en regrettant ces menuisiers charmants
    Qui leur ont tant donné de divertissements,
          Sur l'air de tire-moi le pied,
          Sur l'air de lâche-moi le bras,
          Sur l'air du traderidera,
                Tra la la.

Dans l'association des menuisiers de Salomon, dits compagnons du
Devoir de liberté ou Gavots, il y avait trois ordres distincts,
savoir: _compagnons reçus_; _compagnons frères_; _compagnons
initiés_. Les aspirants au titre de compagnon reçu, premier degré de
l'initiation du Devoir de liberté, prenaient le nom d'affiliés
pendant tout le temps de leur noviciat.

Lorsqu'un jeune menuisier désirait se faire gavot, il était
introduit dans l'assemblée générale des compagnons et affiliés, et
lorsqu'il avait témoigné de sa ferme résolution d'adopter les
enfants de Salomon pour frères, on lui donnait lecture du règlement
auquel il devait se soumettre. S'il répondait qu'il ne pouvait s'y
conformer, on le faisait sortir immédiatement; si au contraire il
répondait oui, on le déclarait affilié et il était placé à son rang
de salle; et si par la suite il faisait preuve d'intelligence et de
probité, il pouvait aspirer à tous les ordres et à toutes les
fonctions et dignités de son compagnonnage.

Les gavots avaient la petite canne et se paraient de rubans bleus et
blancs, qu'ils attachaient à la boutonnière de l'habit, et qu'ils
faisaient flotter du côté gauche.

Dans chaque ville du tour de France, le chef de la société prenait
le titre de premier compagnon, s'il appartenait au deuxième ordre,
s'il faisait partie du troisième; on le nommait dignitaire. Le
premier compagnon portait des rubans terminés par des franges d'or,
et les jours de grande cérémonie un bouquet de deux épis de blé du
même métal était attaché à son côté. Le dignitaire se passait de
droite à gauche en sautoir une écharpe bleue à franges d'or, sur le
devant de laquelle étaient brochés une équerre et un compas
entrelacés.

La société élisait ses chefs deux fois par an, au scrutin secret.
Les affiliés étaient admis à voter. Le chef des gavots accueillait
les arrivants dans sa ville natale et disposait du rouleur. Affiliés
et compagnons marchaient sur le pied d'égalité dans leurs relations
ordinaires; les lois de la société interdisaient la pratique du
topage. Dans les assemblées générales des gavots, le tutoiement
était interdit d'une façon absolue et chacun devait y donner
l'exemple de la propreté et de la tenue. Les compagnons gavots ne
hurlaient pas dans leurs cérémonies. Ils portaient des surnoms qui
éveillaient des idées gracieuses, artistiques ou morales, tels que:
Languedoc la Prudence, Rouennais l'Ami des Arts, Bordelais la Rose,
etc.; entre eux, ils s'appelaient pays.

Les menuisiers du Devoir, appelés dévorants par les gavots, se
disaient entre eux dévoirants, par dérivation naturelle de devoir,
et portaient le surnom de chiens. Ils se classaient, comme dans
toutes les sociétés se disant de maître Jacques, en compagnons et
aspirants, et étaient régis par une règle partiale qui subordonnait
les premiers aux seconds, en les faisant vivre à part et se former
en réunions séparées; avec cette différence qu'un compagnon avait le
droit d'entrer à l'assemblée des aspirants, qui ne pouvaient pénétrer
dans celle des compagnons. Chez la mère, ils avaient leurs dortoirs
séparés et mangeaient à des tables distinctes; partout et toujours,
même les jours de fête, le compagnon affectait vis-à-vis de
l'aspirant des airs de supériorité.

[Illustration: Menuisier coffretier, d'après Jost Amman.]

Entre eux, les menuisiers du Devoir se désignaient par le nom de
baptême et l'indication du pays natal, dans la forme suivante:
Mathieu le Parisien, Paul le Dijonnais, etc. Ils portaient des
petites cannes et avaient pour couleurs des rubans verts, rouges et
blancs, attachés à la boutonnière, comme les gavots. Ils portaient
en outre des gants blancs pour prouver, disaient-ils, qu'ils ont les
mains pures du sang du célèbre Hiram.

Le compagnon récemment reçu n'entrait dans la jouissance de tous ses
droits qu'après un court noviciat, pendant lequel il portait le
titre de pigeonneau. Dans les villes du tour de France, le compagnon
le plus ancien était nommé le premier en ville. Il était le chef
officiel des aspirants qui ne reconnaissaient pas l'autorité du chef
électif désigné par les compagnons. Les compagnons menuisiers du
Devoir ne s'affiliaient que des ouvriers catholiques, de même que
plusieurs autres corps de métiers, placés sous le patronage de
maître Jacques.

[Illustration: Petits génies menuisiers, d'après une peinture
pompéienne.]

Vers 1830, un schisme divisa les gavots menuisiers en deux partis:
les vieux et les jeunes. Ceux-ci l'emportaient en nombre et en
force. Ils ridiculisaient les vieux en les traitant de _damas_,
d'_épiciers_, et ceux-ci se vengeaient en infligeant aux jeunes les
noms flétrissants de _révoltés_ et de _renégats_.

Les menuisiers avaient des rites qu'ils observaient encore au milieu
de ce siècle. Lorsque les compagnons gavots convoquent l'assemblée,
disait Moreau en 1843, si l'ouvrier auquel ils s'adressent nettoie
gravement son établi, croise l'équerre et le compas sur un bout de
cet établi, noue sa cravate, passe sa veste, prend son chapeau et
s'avance silencieusement, en faisant force salamalecs, vers l'un des
compagnons qui a planté sa canne dans le trou du volet et l'attend
pour lui dire tout bas à l'oreille: «Vous vous trouverez demain, à
deux heures, chez la Mère», il a fait un mystère.

Les menuisiers et les serruriers du Devoir de Liberté portaient les
rubans bleus et blancs attachés au côté gauche. Les menuisiers, les
serruriers du Devoir et presque tous les compagnons dévoirants
avaient le rouge, le vert et le blanc pour couleurs premières, puis
ils en cueillaient d'autres en voyageant, dans chaque ville du tour
de France. Tous les attachent, du côté gauche, à une boutonnière
plus ou moins haute de l'habit.

Ces compagnons ont eu quelquefois maille à partir avec les
charpentiers. C'est ainsi qu'en 1827, à Blois, les drilles allèrent
assiéger les gavots chez leur Mère: deux charpentiers furent tués,
un menuisier eut plusieurs côtes enfoncées.

Lors des enterrements, les menuisiers observaient un cérémonial
assez compliqué, dont Agricol Perdiguier nous a laissé la
description: Le cercueil d'un compagnon est paré de cannes et de
croix, d'une équerre et d'un compas entrelacés, et des couleurs de
la Société. Chaque compagnon a un crêpe noir attaché au bras gauche,
un autre à sa canne, et, quand les autorités le permettent, il se
décore des couleurs insignes de son compagnonnage. Lorsque le
cercueil est arrivé sur le bord de la fosse, ils forment un cercle
autour. Si les compagnons sont des menuisiers soumis au Devoir de
Salomon, l'un d'eux prend la parole, rappelle à haute voix les
qualités, les vertus, les talents de celui qui a cessé de vivre et
ce qu'on a fait pour le conserver à la vie. Il pose enfin un genou à
terre, tous ses frères l'imitent, et adressent à l'Être suprême une
courte prière en faveur du compagnon qui n'est plus. Lorsque le
cercueil a été descendu dans la fosse, on place aussitôt sur le
terrain le plus uni, deux cannes en croix; deux compagnons en cet
endroit, près l'un de l'autre, le côté gauche en avant, se fixent,
font demi-tour sur le pied gauche, portent le droit en avant, de
sorte que les quatre pieds puissent occuper les quatre angles formés
par le croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se
parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe, tour à tour, par
cette accolade, pour aller de là prier à genoux sur le bord de la
fosse, puis jeter trois pelletées de terre sur le cercueil. Quand la
fosse est comblée, les compagnons se retirent en bon ordre. La
cérémonie des menuisiers du Devoir de maître Jacques diffère peu de
celle-ci.

Les menuisiers sont en général travailleurs, et ne fêtent pas outre
mesure saint Lundi. Dans l'image d'Épinal qui représente les divers
ouvriers qui observent ce culte, le menuisier appelé, par jeu de
mots Bois sec (boit sec), s'exprime ainsi:

    Je suis très sobre par nature,
    Mais dans l'état de menuisier,
    Si je bois trop, je vous l'assure,
    C'est que d'un bois rude et grossier
    La sciure tient au gosier;
    Ma femme, parfois singulière,
    Ne veut pas gonfler ma raison.
    Pour fuir son humeur tracassière,
    Je quitte à l'instant la maison.

À côté des menuisiers à moeurs tranquilles, il y en avait,
paraît-il, qui travaillaient peu; une caricature du règne de
Louis-Philippe en représente un qui a fait un paquet de ses outils
et répond à un camarade: «Un ouvrier flambard ne reste jamais plus
de deux jours dans la même boutique, il ramasserait de la mousse».

Dans le Vivarais, les menuisiers seuls ont le don de couper la
rostoulo, enflure des pieds ou des bras. Ils font placer le membre
malade sur leur établi, puis ils coupent d'un coup de hache deux
ceps de vigne posés en croix dessus, en prononçant ces paroles
caractéristiques: _Dé qué coupe icou?--La rastoulo ey noum dé
Dicoù_. Qu'est-ce que je coupe, moi?--La rastoule, au nom de Dieu.

À Genève, le 1er avril, on charge les apprentis menuisiers ou
charpentiers d'aller chercher une varlope à remplir le bois, une
mèche à percer les trous carrés, la lime pour affûter le rabot à
dents, l'échenaillon à placage, l'équerre double, etc.

Les menuisiers ont sainte Anne pour patronne; des légendes de la
Haute-Bretagne expliquent ce choix à leur façon.

Lorsque séparés des charpentiers ils se décidèrent à avoir un
patron, cinq d'entre eux furent délégués pour aller au Paradis en
demander un. Mais saint Pierre leur ferma la porte au nez en leur
disant qu'ils étaient cinq ânes. Les cinq compagnons revenaient peu
charmés et se demandaient comment ils rendraient compte de leur
mission, quand l'un d'eux se frappant le front dit: «Nous devons
avoir mal entendu, saint Pierre a dû vouloir dire que nous prenions
sainte Anne». Et depuis lors, sainte Anne est la patronne des
menuisiers.

Dans le pays de Dol on dit que la Mère de la Vierge devint la
patronne des menuisiers parce qu'elle construisit le premier
tabernacle. Une autre explication fantaisiste prétend que c'est
parce qu'elle avait un petit chien appelé Rabot.

Il est d'usage que les menuisiers célèbrent leur fête et en laissent
sur leur maison un signe extérieur; il consiste souvent en rubans de
bois ornés de faveurs de couleur, qui sont suspendus au-dessus de la
porte. Ceux de la Loire-inférieure y mettent un médaillon en bois
sculpté, dit _chef-d'oeuvre_ ou travail d'art, entouré d'une
couronne de fleurs et de verdure enrubannée. Tous les ans, les
ouvriers remplacent la couronne fanée par une fraîche et les patrons
régalent en conséquence. Les quasi-enseignes artistiques ont été
exécutées par les ouvriers les plus habiles, généralement des
ouvriers de passage, en train de faire leur tour de France; les
motifs sont en relief: compas, équerres, nom du patron et
profession, sainte Anne, vive sainte Anne! etc. Les lettres sont
découpées à la main, sur une certaine épaisseur et espacées très
régulièrement.

[Illustration: Amours menuisiers, d'après Cochin.]

Dans les récits populaires, les menuisiers figurent assez rarement
et n'ont pas le principal rôle. Le prince Coeur de Lion, héros
d'un conte indien, marie le menuisier, l'un de ses trois compagnons,
à une princesse. Quand la femme du prince a été enlevée par une
vieille sorcière, il construit un palanquin qui vole dans les airs
et la lui ramène. Un des personnages du conte de Grimm, _la Table,
l'Ane et le Bâton merveilleux_, est un garçon qui a appris l'état de
menuisier. Quand il eut atteint l'âge voulu pour faire sa tournée,
son maître lui fit présent d'une petite table en bois commun et sans
apparence, mais douée d'une précieuse propriété. Quand on la posait
devant soi et qu'on disait: «Table, couvre-toi», elle se couvrait à
l'instant même d'une nappe, de mets et de boisson. Le garçon se
croit riche pour le restant de ses jours, et il se met à courir le
monde, où il ne manquait de rien, grâce à sa table. Un soir, il a
l'imprudence de montrer son talisman; pendant la nuit, l'aubergiste
lui prend sa table, et lui en substitue une toute pareille. Plus
tard, le menuisier rentre en possession de sa table, grâce à l'un de
ses frères qui, avec son bâton merveilleux, force l'aubergiste à la
lui restituer.

On raconte en Franche-Comté que le diable voulant attraper saint
Joseph pendant qu'il dormait à midi, lui tordit méchamment les dents
de sa scie. Or, quand le saint se réveilla, la scie marchait comme
un charme. Le diable lui avait donné de la voie sans s'en douter.

Les _Fables et Contes_ de Bidpaï rapportent une assez plaisante
aventure: «Un menuisier était assis sur une pièce de bois qu'il
sciait, et pour manier la scie avec plus de facilité, il avait deux
coins qu'il mettait dans la fente alternativement, à mesure qu'il
avançait son ouvrage. Par hasard, le menuisier alla à quelque
affaire. Pendant son absence, le singe monta sur la pièce de bois et
s'assit de manière que sa queue pendait au travers de la fente.
Quand il eut ôté le coin qui maintenait les deux côtés sciés sans
mettre l'autre auparavant, les deux côtés se resserrèrent si
fortement que sa queue en fut meurtrie et écrasée. Il fit de grands
cris et il se lamentait; le menuisier survint et vit le singe en ce
pitoyable état: «Voilà, dit-il, ce qui arrive à qui se mêle d'un
métier dont il n'a pas fait l'apprentissage».

Un menuisier d'Orléans, dont les affaires n'avaient pas prospéré,
résolut d'en finir avec la vie; mais après avoir préparé pour ses
créanciers une mise en scène curieuse: il devait les convoquer tous
à huitaine, et dans son arrière-boutique il voulait se montrer
couché dans sa bière entre quatre cierges. Il fabriqua sa bière, et,
avec l'argent qui lui restait, il se mit à faire quatre repas par
jour, à boire du meilleur et à chanter. Il donna assignation à ses
créanciers de se présenter au jour indiqué avec leurs titres et
cédules, et quand on l'interrogeait il disait, d'un air à double
entente, que dans huit jours les gens qui l'avaient tourmenté en
seraient tout penauds et marris. Le bruit se répandit que le diable
lui avait fait trouver un trésor. Ses créanciers et d'autres vinrent
lui faire leurs offres de service, et comme il avait pris goût à la
vie, il se mit à travailler et prospéra si bien qu'au bout de
quelques années il acheta la maison où il habitait. Pour faire
croire à l'existence du trésor, il ferma sa cave d'une porte murée.
Peu de temps avant sa mort, il avoua au religieux qui le confessait,
que le prétendu trésor n'était autre qu'un cercueil qu'il avait fait
lorsqu'il avait résolu de mourir.

[Illustration: Figure de menuisier formée d'une réunion d'outils,
d'après une image messine de Dembour (vers 1840).]


SOURCES

CHARPENTIERS.--Wright, _Histoire de la caricature_, 127.--Monteil,
l'_Industrie française_, I, 102.--Dal, _Proverbes russes_, III,
130.--_Revue des traditions populaires_, IV, 528; VI, 168, 759; VII,
169, 315, 675; IX, 683; X, 32, 169, 675.--_Excursions et
reconnaissances_, 1880, 455, 485.--Tabarin, _OEuvres_, éd. Jannet,
II, 98.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, II, 343.--Richard,
_Traditions de Lorraine_, 60.--Sauvé, _Lavarou Koz_.--Grimm,
_Teutonic Mythology_, IV, 1793, 1796.--_Mélusine_, III,
364.--_Calendario popular_, Fregenal, 1885.--Noguès, _Moeurs
d'autrefois en Saintonge_, 166.--Lecocq, _Empiriques beaucerons_,
36.--Paul Lacroix, _Histoire des charpentiers_, 19.--Léo Desaivre,
_Jeux et divertissements en Poitou_, 21.--G. Simon, _le
Compagnonnage_, 83, 106, 145, 151.--A. Perdiguier, _Le Livre du
compagnonnage_, I, 41, 47, 56, 113.--Paul Sébillot, _Traditions de
la Haute-Bretagne_, II, 179.--Dejardin, _Dictionnaire des
spots_.--P. Ristelhuber, _Contes alsaciens_, 1.--Ch. Poncy,
_Chansons de chaque métier_, 242.--Decourdemanche, _Fables turques_,
237.

MENUISIERS--G. Simon, _le Compagnonnage_, 52, 92, 104, 122, 123,
151.--Vaschalde, _Superstitions du Vivarais_, 22.--_Revue des
traditions populaires_, VIII, 368, 497; X, 30.--A. Perdiguier, _le
Livre du compagnonnage_, I, 48, 49, 65.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 365.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 26.--Grimm,
_Contes choisis_ (trad. Baudry), 157.--_Contes et fables de Bidpaï
et Lokman_ (Panthéon litt.), 414.--Ch. Thuriet, _Traditions de la
Haute-Saône_, 600.--_Magasin pittoresque_, 1850, 170.

[Illustration: Menuisiers, d'après une gravure de Couché (1802).]



LES BOISIERS ET LES SABOTIERS


La forêt, pour peu qu'elle ait une certaine étendue, est le centre
d'une population toute spéciale qui vit de la mise en oeuvre de
ses produits. Elle habite les villages de son voisinage immédiat, ou
plus habituellement encore elle campe sous son couvert, dans des
demeures construites d'une façon primitive, et qui ne sont pas
destinées à durer plus longtemps que l'exploitation d'une coupe.

Différents par la race, par les habitudes, parfois même par le
langage des paysans qui les entourent, les boisiers n'ont point
comme eux l'attachement au sol que produit la propriété ou la
jouissance de la terre. La forêt est leur véritable patrie; ils se
transportent sans regret d'un endroit à un autre, et changent même
au besoin de forêt. Ils savent que leur métier exige des
déplacements fréquents, et ils ont bientôt fait d'emporter leur
mobilier sommaire, de se reconstruire un abri, et de s'habituer à
leur nouveau voisinage.

La description que Souvestre a laissée du principal campement des
boisiers de la forêt du Gâvre, situé au milieu de la coupe, donne
une idée assez exacte de leurs demeures: «Je voyais se dessiner çà
et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui
formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages
forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages,
dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse,
et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant
ces portes, fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les
chiens-loups accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des
enfants demi-nus accouraient sur le seuil et me regardaient avec une
curiosité effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de
l'intérieur de ces cabanes éclairées par les feux de bruyères sur
lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en
clayonnage occupait le côté opposé à la porte d'entrée; des lits
clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte
avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le
centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et
femmes étaient également occupés. J'appris plus tard que ces
baraques, dispersées dans plusieurs coupes, étaient habitées par
près de quatre cents boisiers qui ne quittaient jamais la forêt.
Pour eux, le monde ne s'étendait point au delà de ces ombrages par
lesquels ils étaient nourris.»

Parmi ces ouvriers les catégories sont assez nombreuses: les
bûcherons, les charbonniers et les sabotiers forment des espèces de
communautés, dont chacune a des usages particuliers; ils exercent en
général pendant toute l'année leur métier, qui exige un
apprentissage. Il en est de même des petits industriels qui
fabriquent la vaisselle de bois, les boisseliers. Ceux qui tressent
des paniers en osier ou en bourdaine, qui font des cages ou des
balais sont déjà moins les enfants de la forêt, et quelques-uns n'y
viennent guère que pour chercher les matériaux nécessaires à leur
industrie. Dans l'ouest de la France, on désigne tous ces ouvriers
sous le nom générique de boisiers. Bien qu'il s'applique aussi à
d'autres catégories d'ouvriers du bois, je réunis sous ce titre les
gagne-petit de la forêt, qui ont bien des traits communs, et ne
méritent pas une description particulière.

Sans vivre complètement à l'écart de leurs voisins sédentaires, ces
artisans s'y mêlent peu, et les alliances sont rares entre eux et
les paysans. Dans le Morbihan ceux-ci les appellent _Ineanu Koet_,
âmes de bois; ils les considèrent comme des espèces de bohèmes,
vivant au jour le jour, et ils ont à leur égard une méfiance,
d'ailleurs assez justifiée par le sans gêne des gens de la forêt à
l'égard des pommes de terre, des choux et des autres légumes. Comme
les primitifs, auxquels ils ressemblent par plusieurs points, les
hommes du _couvert_ ont des notions assez vagues de la propriété et
ne considèrent pas comme un vol certains prélèvements en nature.
C'est plutôt, à leurs yeux, une sorte de bon tour joué aux paysans
qu'ils méprisent et auxquels ils se croient très supérieurs.

Il en est pourtant qui vivent facilement de leur travail, achètent
et paient régulièrement leurs denrées et le bois qu'ils mettent en
oeuvre; mais beaucoup regardent la forêt comme un domaine qui
n'appartient pas bien directement à quelqu'un. L'État, ou le grand
propriétaire qui la possède, sont presque des abstractions pour eux;
ils ne les connaissent guère que par les gardes-chasse ou les
forestiers, qu'ils ne sont pas éloignés de considérer comme les
gênant dans l'exercice d'un certain droit de jouissance qu'ils
pensent leur appartenir, comme étant de père en fils habitants du
couvert. Aussi ils s'ingénient à mettre en défaut, par toutes sortes
de ruses, une surveillance qui leur est importune.

On trouve partout, comme dans le Bocage normand, les maraudeurs des
bois, fabricants de cages, paniers, corbeilles, grils à galette et
engins de pêche, qui vont la nuit y grapiller la bourdaine, le
saule, les jeunes branches de chêne, le mort-bois, qui sont les
matériaux indispensables à leur petite industrie.

Ceux même qui, nés dans les forêts, sont habitués à ses obscurités
mystérieuses, aux bruits variés que produisent le sifflement du
vent, les branches et les feuilles qu'il fait craquer ou frémir, ne
peuvent guère se défendre de croire aux hantises du couvert. Des
récits étranges, qui se transmettent de loge en loge depuis des
milliers d'années peut-être, parlent d'apparitions d'êtres
surnaturels, de dames vertes, de pleurants des bois, d'hommes qui
ont le pouvoir de mener les loups et de s'en faire obéir comme de
chiens dociles, ou qui peuvent, au moyen d'onguents ou de
conjurations, revêtir momentanément des formes animales. Ceux des
boisiers qui ne croient qu'assez faiblement à toute cette mythologie
sylvestre, se plaisent à en entretenir le souvenir et à raconter des
choses terribles aux paysans avec lesquels ils sont en rapport, pour
que ceux-ci ne soient pas tentés de les déranger dans leurs
expéditions nocturnes. La forêt de Fontainebleau avait son grand
Veneur; celle du Gavre, le Mau-piqueur, qui faisait le bois, tenant
en laisse son chien noir et ayant l'air de chercher les pistes: ses
yeux laissaient couler des flammes et il prononçait les mauvaises
paroles:

    Fauves par les passées,
    Gibiers par les foulées.
    Place aux âmes damnées.

[Illustration: La chasse fantastique, d'après Maurice Sand
(_Illustration_, 1852)]

Il annonçait la grande chasse des réprouvés qui tantôt est sous le
couvert, tantôt, comme la chasse à Bôdet berrichonne (p. 5) ou la
menée Hellequin des Vosges, se voit dans les airs.

Ces récits, les sons d'un cor fantastique qui se font parfois
entendre la nuit, des cris discordants et bizarres, ont pour but de
semer la terreur ou d'attirer sur un point déterminé l'attention des
gardes, pendant qu'ailleurs ont lieu des chasses qui n'ont rien de
surnaturel; de tout temps les gens de la forêt ont été braconniers,
et ont considéré comme très légitime de garnir leur garde-manger aux
dépens du gibier du roi ou du seigneur.

Les paysans ont à l'égard des boisiers des dictons moqueurs qui font
allusion à l'état misérable de quelques-uns d'entre eux. C'est ainsi
que sur la lisière de la forêt de Loudéac, on récite le petit
dialogue suivant: «J'ai marié ma fille, dit une bonne femme à sa
commère.--V'ez marié vot' fille? La z'avous ben mariée?--Vère (oui)
donc, je l'ai mariée à un homme d'état.--Quel état?--Fabricant
d'binières (sorte de paniers); il est binier et sorti de binière
(boisier de père en fils).--Ah! commère, répond l'autre, o det (elle
doit) manger du pain!»

On a jusqu'ici peu étudié les superstitions particulières à ce
groupe; il est vrai que l'enquête serait assez difficile, car ces
gens sont assez défiants à l'égard de ceux qui ne vivent pas dans
les bois.

Les fendeurs, les boitiers et les bûcherons de la forêt de Bersay
(Sarthe), ont l'habitude d'allumer du feu près de leurs ateliers,
même en été. Ils prétendent que ce feu leur tient compagnie;
peut-être est-ce un souvenir des temps où il fallait écarter les
fauves avec des brasiers.

Dans le Bocage normand, les boisseliers, qui portent le nom de
boisetiers, tournent de la vaisselle de bois à l'usage des pauvres
gens des villages, confectionnent écuelles, jattes, cuillers,
poivrières, écuelles à bouillie et taillent également les pelles à
four et à marc. Ces produits trouvaient dans le pays et les contrées
voisines un écoulement plus facile qu'aujourd'hui, une partie de ces
ustensiles ayant été remplacés par des similaires en faïence ou en
métal.

Dans le Maine, quelques boisetiers débitaient eux-mêmes leur
vaisselle de bois au lieu de la vendre en gros. Élevée en pyramide
sur une hotte d'osier, ils la promenaient à dos, en criant d'une
voix traînante: «Boisterie! Boisterie! oui! ouie!» au grand plaisir
de la marmaille, qui les suivait en répétant leur mélopée tremblante
et prolongée. Au moyen âge, les boisseliers avaient l'habitude,
lorsqu'un pauvre venait leur demander l'aumône, de lui donner une
cuiller de bois. Parfois c'étaient, comme dans certaines forêts de
Bretagne, des jeunes filles qui colportaient dans les foires de
village les ustensiles fabriqués sous le couvert, conduisant
plusieurs chevaux qui portaient la marchandise, et elles
s'efforçaient de leur mieux de «faire l'article».

Dans la Sarthe, quand le boitier est devenu vieux, s'il est
industrieux, il cherche une occupation analogue à son ancien métier:
il lace des paniers ou se met à fabriquer les épingles de bois
appelées jouettes dans le pays. Ce sont de petites branches de
chênes plus grosses que le doigt, longues de treize centimètres,
dans lesquelles on pratique avec la vrille un trou qui les traverse,
puis avec l'aide de la serpe on enlève le bois en faisant une
ouverture de huit centimètres de long, formant le V, qui, à son
extrémité inférieure offre une entaille de un centimètre, se
terminant à trois millimètres, grosseur de la vrille. Ces épingles
ou fiches servent à fixer le linge mouillé sur des cordes. Cent
jouettes valent environ un franc. Lorsque le boitier a taillé
quelques centaines d'épingles, il va les vendre à la ville. La
ficelle qui sert de ruban à son chapeau porte une couronne de sa
marchandise. Il crie d'une voix cassée: «Épingles! Épingles!».

Ces gens de la forêt ont conservé par tradition une sorte de
sculpture primitive qui a une certaine analogie avec les grossiers
essais que l'on retrouve chez les sauvages contemporains: elle
consiste à prendre un morceau de bois dont l'écorce est intacte, à
enlever celle-ci ou à la soulever, de façon à ce qu'elle serve
d'habit ou de bras: les parties découvertes sont taillées et trouées
de façon à former des figures. Celles de la page 9, que j'ai
dessinées d'après des figures que m'avaient données des boisiers de
la forêt de Haute-Sève (Ille-et-Vilaine), donnent une idée
suffisante de leur façon de procéder.

Les «boitiers» font leur fête à l'Ascension; ils chantent et ils
dansent.

En Normandie, les balaisiers ou marchands de balais se rendaient dès
le matin dans la lande pour y arracher les touffes de bruyères; ils
colportaient eux-mêmes leurs balais et en approvisionnaient toutes
les ménagères de la contrée. Le surplus se vendait dans les villes.

Un des contes balzatois met en scène deux marchands de balais, qui
arrivent à Angoulême chacun avec son petit âne chargé de balais.
L'un les crie à huit sous, l'autre à six. Ils finissent par se
rencontrer, et celui qui les vendait huit sous dit à son concurrent:
«Comment peux-tu vendre tes balais six sous? Moi, je ne peux les
donner qu'à huit, et encore je chipe le bois pour faire des
manches.--Moi, dit l'autre, je vends mes balais six sous, et je
gagne six sous tout ronds, parce que je les vole tout faits.»

[Illustration: Figures humaines en bois, sculptées par les boisiers
des forêts de l'Ille-et-Vilaine: 1. L'enfant.--2. Le père. --3. La
mère.--4. Le curé. 5. Le seigneur.--6. La bonne soeur.]

Le héros d'un conte de Grimm est un pauvre fabricant de balais,
frère d'un riche orfèvre, qui va à la forêt pour y ramasser les
branchages nécessaires à son industrie; un jour il voit un oiseau
d'or et l'abat avec une pierre, si adroitement, qu'il fait tomber
une de ses plumes; il la vend à son frère; le lendemain, il voit
l'oiseau sortir d'une touffe d'arbres; c'était là qu'était son nid:
il y prend un oeuf d'or. La troisième fois, il atteint l'oiseau
d'or lui-même, et le vend un bon prix à son frère. C'était un oiseau
merveilleux: celui qui aurait mangé son coeur et son foie devait
trouver une pièce d'or tous les matins sous son oreiller. L'orfèvre,
qui le savait, ordonna à sa femme de faire cuire l'oiseau pour lui
et de bien prendre garde que rien n'en fût distrait. Pendant qu'on
le rôtissait, les deux fils du fabricant de balais vinrent chez leur
oncle: ils virent tomber du corps de l'oiseau deux petits morceaux
qu'ils avalèrent, avant que leur tante eût eu le temps de s'y
opposer. Elle tua un petit poulet et mit à la place son coeur et
son foie. L'orfèvre dévora tout l'oiseau, mais le lendemain il ne
trouva pas, comme il s'y attendait, une pièce d'or sous son
oreiller. Les enfants, au contraire, avaient des pièces d'or chaque
matin. L'orfèvre, qui le sut, persuada à son frère qu'ils avaient
fait un pacte avec le diable, et il les chassa. Ils furent
recueillis par un chasseur, et, après être devenus habiles dans leur
métier, ils se mirent à courir les aventures, et l'un d'eux épousa
la fille d'un roi.

Dans un conte de l'Aube, un marchand de balais, très paresseux, est
toujours à la recherche des moyens de vivre sans rien faire, et il
commet diverses escroqueries. Il va chez un orfèvre et lui propose
de lui vendre un morceau d'or gros comme son sabot; l'orfèvre le
retient à dîner, puis, quand il lui demande où est son or, il
répond: Je n'en ai pas, mais si quelquefois j'en trouvais en faisant
mes balais, je venais vous demander combien vous me le payeriez.

À Paris, on voyait autrefois des marchands ambulants qui vendaient
les balais qui avaient été fabriqués dans les forêts voisines. Les
graveurs, qui ont laissé de si curieuses séries sur les petits
métiers, ne les ont pas oubliés (p. 12 et 13), et l'on a conservé
plusieurs des cris par lesquels ils s'annonçaient. Au XVIe siècle,
voici leur quatrain dans les _Crys d'aucunes marchandises qui se
vendent à Paris_:

    À Paris on crie mainteffois
    Voire de gens de plat pays
    Houssouers emmenchez de bois
    Lesquelz ne sont pas de grant prix.

Les _Cris de Paris_, fin du XVIIe siècle, faisaient dire au marchand
de balais:

    Quand hazard est sur les balets,
    Dieu sçay comme je boy a plein pot;
    Il ne m'en chaut, soient beaux ou laids:
    Si les vendrais-je à mon mot.

Au XVIIIe siècle, c'était:

    Mes beaux balais! mes beaux balais!

Au-dessous de la marchande de balais de Cochin, on lit ce quatrain:

    Quiconque veut se garantir
    De l'amende du commissaire,
    De mes balais doit se garnir;
    On ne sauroit jamais mieux faire.

Vers 1850, on rencontrait des marchands sur la voie publique avec un
assortiment de petits balais suspendus à leur boutonnière et
plusieurs grands balais chargés sur les épaules. Ils criaient: «Des
balais! eh! l'marchand de balais!» ou bien: «Faudra-t-il des
balais?»

Parmi les types populaires de la rue, vers le milieu du siècle,
figuraient les marchandes de balais alsaciennes. Le _Charivari_, de
1832, représentait le ministre Humann en Alsacienne vendeuse de
petits balais; plus tard, dans l'opérette d'Offenbach, _Litchen et
Fritchen_, Litchen chantait:

        Petits palais!
        Petits palais!
    Je vends des tuts petits palais!
        Petits palais!
        Petits palais!
    Ah! voyez qui's sont pas laids!

       *       *       *       *       *

En Basse-Bretagne, on appelle les sabotiers _Botawér prénn_,
cordonniers en bois; ailleurs ils portent le sobriquet de
«fabricants de cuir de brouette», qui rentre dans le même ordre
d'idées. Les proverbes qui ont trait à cette profession sont peu
nombreux:

[Illustration: _Balets, Balets, achetez mes bons Balets_

Marchand de balais, d'après Poisson (fin du XVIIIe siècle).]


    _Po vez ker al ler_
    _E c'hoarz ar boutaouer._

    Quand le cuir est cher,--Rit le sabotier. (Basse-Bretagne.)

    --_On 'pout bé iesse chaboti et fer des taile di bois._--On
    peut bien être sabotier et faire des terrines de bois.
    (Pays wallon)

[Illustration: Balais Balais]

Au XVIIe siècle, on disait ironiquement à un fainéant qui n'avait
qu'un métier imaginaire: C'est Guillemin Croquesolle, carreleur de
sabots.

Les paysans font figurer en bon rang les sabotiers parmi les
artisans qui ont voué un culte spécial à saint Lundi; la chanson qui
suit, recueillie en Haute-Bretagne, prétend qu'ils chôment également
plusieurs autres jours de la semaine:

    Ce sont messieurs les sabotiers
    Qui s'croient plus qu'des évêques.
    Car du lundi
    Ils en font une fête.

    Il faut bûcher,
    Il faut creuser.
    Tailler vite et parer fin,
    Se coucher tard
    Et lever matin.

    Et le mardi
    Ils vont voir leur maîtresse,

    Le mercredi,
    Ils ont mal à la tête,

    Et le jeudi
    Ils s'y reposent en maîtres,

    Le vendredi
    Ils travaillent à tue-tête,

    Et le samedi:
    --Il faut de l'argent, maître.

    --Va-t'en au diable,
    Il t'en donnera peut-être.

Voici la traduction d'une chanson en breton du Morbihan, qui
provient de la lisière de la forêt de Camors:

    Écoutez et écoutez,
    Diguedon, maluron-malurette,
    Écoutez et écoutez,
    Une chanson récemment composée,
    Une chanson récemment composée.--Diguedon, etc.
    Composée sur un sabotier de bois.

    Son domaine est dans la forêt,
    Et sur sa maison des fenêtres de bois.
    Et l'intérieur en est verni
    Avec le feu et la fumée,
    Et les toiles d'araignées.
    Comment enverrai-je le dîner,
    Je ne sais ni chemin ni sentier.
    Il y a trois chemins au bout de la maison,
    Prenez celui du milieu,
    Celui-là vous mènera le plus loin.
    Quand je fus rendu au milieu de la forêt,
    J'entendis le bruit du sabotier de bois
    Et le bruit de la hache et de l'herminette.
    Le sabotier est de mauvaise humeur,
    Si la tarière gratte doucement.
    Le sabotier est de bonne humeur,
    Quand le sabotier travaille.
    Il n'est pas obligé de boire de l'eau;
    Il peut aller aux auberges
    Boire du cidre plein son ventre.

Dans le Morbihan, les sabotiers appellent les paysans des couyés
(sots) et les méprisent; de leur côté, les paysans ont peu d'estime
pour eux, et ils leur adressent des dictons méprisants:

    Sabotier, sale botier,
    Sabotier en cuir de brouette.

    _Sabatour kaed e hra perpet_
    _Lestri de gas tud de goahet._

    Le sabotier fait en tout temps--Vaisseaux à mener ch...r
    les gens.

Entre eux les sabotiers se traitent de cousins. C'est au reste une
population à part qui naît, vit et meurt dans le bois; elle forme à
sa manière une sorte d'aristocratie. Pour être _vrai sabotier_, il
faut être fils de père et de mère, de grands-pères et de grand'mères
sabotiers, autrement on n'est que sabotier bâtard.

Quand un sabotier se marie, tous les _cousins_ assistent à ses
noces; mais chacun porte son dîner. La même chose se produit lors
des enterrements.

Les huttes de sabotiers, placées sur la lisière des bois ou dans des
clairières, au milieu d'un fouillis pittoresque, ont souvent été
reproduites par les peintres. L'auteur des _Esquisses du Bocage
normand_ en fait la description suivante, qui est assez exacte, et
peut s'appliquer à presque toutes les demeures de sabotiers de
l'ouest de la France: La loge est assez grossièrement construite de
troncs d'arbres et d'argile, couverte de mottes de gazon, et elle
est flanquée d'une rustique cheminée en clayonnage attaché avec des
harts et rempli de terre glaise. Debout sous l'appentis, au milieu
de copeaux abattus par sa gouge et sa plane, et le genou appuyé sur
le bloc entaillé qui lui servait d'encoche, le sabotier
dégrossissait en fredonnant quelque _bihot_ ou sabot sans bride, ou
évidait, planait, façonnait avec soin un fin et léger sabot de jeune
fille. De la cahute voisine s'échappaient des nuages d'une épaisse
fumée de bois vert, destinée à teinter en jaune et à vernir les
guirlandes de chaussures terminées qui tapissaient l'intérieur.
Aimant à rire et à chanter après boire, le sabotier était un joyeux
compère, quelque peu musicien. Volontiers il donnait le bal le soir
à la fraîche, et le dimanche, à la vêprée, garçons et filles se
trémoussaient joyeusement sur la pelouse au son de sa vielle.

Il est probable que la danse de la «sabotière», qui a eu quelque
succès autrefois au théâtre, était l'une de celles que l'on dansait
sur la pelouse à côté de la loge: dans une des figures, les sabots
du danseur et de la danseuse, placés dos à dos, étaient choqués en
cadence.

Les sabotiers, qui étaient établis à demeure fixe, avaient parfois
une enseigne en rapport avec le métier: celle d'un vieux sabotier,
près de Pornic, était un énorme sabot doré, dont la gueule non
creusée portait cette inscription: «Au sabot d'amour.»

[Illustration: Atelier de sabotier, d'après l'_Encyclopédie_.]

Quelquefois, dit La Mésangère, les sabotiers gravent sur le côté et
sur le dessus des sabots des dessins appelés épis, dentelle,
rayette, trèfle. Quand les sabots sont commandés pour une maîtresse,
ils y représentent des oiseaux, des papillons, des coeurs. Au
siècle dernier, d'après le _Dictionnaire de Trévoux_, les dames du
Limousin portaient des sabots ornés pour se tenir les pieds chauds
l'hiver; cet usage est encore conservé par les dames dans certaines
provinces. Tout le monde connaît les sabots coquets que l'on
fabrique en Bresse, et dont on a fait de mignonnes réductions pour
les étagères.

En Belgique, les sabotiers sont au premier rang des artisans qui
aiment à faire des farces aux jeunes ouvriers. À un mur de
l'atelier, un _ancien_ attache gravement un mauvais sabot, de telle
sorte qu'on n'en puisse voir l'intérieur. À une distance de quatre
ou cinq mètres, on doit s'évertuer à jeter un gros sou dans le
sabot: celui qui peut y réussir le premier, ramasse les sous qui ont
manqué le but, quelquefois encore des paris s'engagent. Les
«anciens», tous maladroits, manquent leur coup. Le novice arrive,
l'air narquois, se prépare avec réflexion, lance sa pièce dans le
sabot, court joyeusement la rechercher et plonge sa main dans... une
matière que l'on devine. Une autre fois, on met un demi-franc au
fond d'un seau à moitié rempli d'eau. La pièce sera pour celui qui,
sans se mettre sur ses genoux, pourra la prendre avec ses dents.
Tous les «anciens» font des efforts inouïs, mais inutilement. Un
novice vient. Il se penche, il va saisir la pièce... mais un vieux
compagnon relève le manche du seau, tandis qu'un autre pique le
patient aux fesses. Prestement, l'apprenti se relève, coiffé du seau
dont le contenu lui procure une douche très désagréable. On organise
encore la _procession_: chacun s'empare d'un des outils rangés dans
la hutte. Dans un pot en terre, un ancien a mis un document humain.
Prenant à part un apprenti, il lui dit que lorsqu'il entendra
chanter: _Sancte potæ_, il devra jeter le pot sur celui qui le
précède: ce à quoi le novice consent, tout heureux. La litanie
commence. Selon l'outil que chacun porte, on chante: «_Sancte
hachæ._--_Ora pro nobis_, répondent en choeur tous les
sabotiers.--_Sancte planæ._--_Ora pro nobis._--_Sancte
cuilleræ._--_Ora pro nobis_.» Il est de tradition que, lorsqu'on dit
«_Sancte maillochæ_», celui qui porte le maillet, et qui se trouve
toujours placé derrière l'apprenti au pot, donne un vigoureux coup
de son outil sur le vase que soutient le novice et l'oint avec le
maillet.

Autrefois les sabotiers avaient saint Jacques pour patron; il y a
environ quarante ans, ceux de la Loire-Inférieure, mécontents de
voir leur industrie péricliter par suite de la fabrication de la
chaussure à bon marché, résolurent de changer de saint; ils
envoyèrent des délégués consulter les membres de la corporation dans
les districts forestiers où la saboterie était encore florissante,
et l'on choisit saint René, qui est le patron de la corporation dans
le Bourbonnois, les diocèses de Vannes, de Troyes, etc. D'après la
légende, saint René, évêque d'Angers, s'étant démis de ses fonctions
d'évêque, se retira dans la solitude près de Sorrente, au royaume de
Naples. C'est là qu'il inventa les sabots, c'est pour cela que, de
temps immémorial, il fut le patron des sabotiers. Ceux-ci appellent
_cervelle de saint René_ la cire au moyen de laquelle ils
dissimulent les défauts des sabots qu'ils ont fabriqués. La fête du
saint tombe le 12 novembre, le lendemain de la Saint-Martin, et peu
de temps après la Saint-Michel, époques où se tiennent encore des
foires pour la vente des sabots. Les sabotiers sont ainsi assurés
d'avoir quelque argent pour boire à la santé de leur patron favori.

Les sabotiers figurent dans quelques récits populaires. On raconte,
dans le Morbihan, que le diable voulut apprendre l'état; mais il eut
une dispute dès le premier jour avec son maître. Celui-ci prétendait
que le premier coup de harpon donné à la culée de l'arbre devait
être gratuit, comme toujours. Le diable ne voulant pas travailler
sans salaire, n'apprit pas le métier de sabotier.

Les contes représentent les sabotiers comme exerçant volontiers
l'hospitalité. Lorsque le bon Dieu, saint Pierre et saint Jean
voyageaient en Basse-Bretagne, ils vinrent demander asile pour la
nuit dans une hutte de sabotier. Le sabotier et sa femme les
reçurent de leur mieux et leur cédèrent même leur lit, qui n'était
pas luxueux. Le lendemain, Notre-Seigneur dit à la femme qu'il
priait Dieu de lui accorder qu'elle pût faire, durant toute la
journée, la première chose qu'elle ferait après le départ. Quand ils
eurent quitté la hutte, la sabotière se dit:--J'ai là un peu de
toile, pour faire des chemises à mes enfants, et comme le tailleur
doit venir demain, je veux la passer à l'eau ce matin, puis la faire
sécher, puisque le temps est beau. Quand la femme eut passé sa toile
à l'eau, elle se mit à la tirer, mais elle avait beau tirer, il en
restait toujours, et elle continua ainsi jusqu'au coucher du soleil.
Il y en avait tant qu'il fallut plusieurs charrettes pour les
transporter. Ils se firent marchands de toile et gagnèrent beaucoup
d'argent.

Un conte de la Haute-Bretagne raconte que le roi Grand-Nez, qui
allait souvent se promener, déguisé en homme du peuple, s'égara dans
la forêt et fut bien aise à la nuit d'apercevoir une loge de
sabotier; il demanda l'hospitalité au sabotier, qui lui dit qu'il
n'était pas riche, mais qu'il le recevrait de son mieux. Vous ne
mangerez pas, dit-il, votre pain tout sec; ce matin j'ai tué un
lièvre et vous en aurez votre part.--Vous savez, dit son hôte, que
la chasse est sévèrement défendue.--Oui, répondit le sabotier, mais
je pense que vous ne me vendrez pas au roi Grand-Nez. Quelque temps
après le roi le fit venir à la cour, et, pour le récompenser de
l'avoir reçu de son mieux, il fît de lui un de ses premiers sujets.
Dans un autre conte de la même région, une sirène enrichit un
sabotier qui l'avait prise, et avait consenti par compassion à la
remettre à l'eau.

Les sabotiers partagent, avec les bûcherons et les charbonniers, le
privilège des familles nombreuses; mais les récits où ils figurent
et ceux qu'ils racontent sont très optimistes, et il y a aussi
toujours quelque petit Poucet qui réussit; comme eux ils ont parfois
tant d'enfants qu'ils sont embarrassés pour trouver des parrains et
des marraines dans le voisinage. Alors le père se met en route, un
bâton à la main, à la recherche de quelque personne charitable qui
veuille bien tenir le nouveau-né sur les fonts baptismaux. Cet
épisode est surtout fréquent dans les récits des deux Bretagnes. Le
sabotier rencontre sur sa route des gens étrangers au pays,
quelquefois d'origine surnaturelle, qui sont venus tout exprès pour
cela, souvent par bonté d'âme, quelquefois mus par un sentiment
opposé. Une légende chrétienne de F.-M. Luzel présente même cette
étrange particularité d'un enfant dont le diable, sous la forme d'un
monsieur bien mis, s'offre d'être le parrain, alors que presque
aussitôt après on trouve comme marraine une belle dame, qui n'est
autre que la sainte Vierge. Le baptême a lieu et le diable, qui n'a
manifesté aucune répugnance pour entrer à l'église, dit qu'il
viendra chercher son filleul quand celui-ci aura atteint l'âge de
douze ans, pour l'emmener en son château. Un récit de Haute-Bretagne
raconte que le diable fut parrain du fils d'un sabotier, mais il
n'entre pas à l'église, comme celui de la légende de Luzel; il
attend sous le porche que la cérémonie soit accomplie: son filleul
marchait seul au bout de trois jours, à quatorze mois il avait la
taille d'un homme. Son parrain l'emmène à son château, et lui
ordonne de bien soigner deux chevaux et de battre une mule. Celle-ci
lui révèle que son parrain est le diable et lui conseille de fuir,
en emportant divers ustensiles; il monte sur son dos, et, comme le
diable les poursuit, il jette son démêloir, et ils sont changés en
une église, avec un prêtre à l'autel; puis, lors d'une autre
poursuite, le peigne ayant été jeté, en un jardin et un jardinier.
Le garçon rencontre, ayant soif, un marchand de lait que le diable
avait mis là pour le perdre; il résiste à la tentation et, ayant
franchi un étang au delà duquel le diable n'avait plus de pouvoir,
il revient à la hutte de ses parents, et la mule servait à porter
des sabots.

Jean-le-Chanceux, héros d'un long récit berrichon, est aussi le fils
d'un sabotier; il entre au service du diable, apprend ses secrets
dans des livres, et après toute une suite d'aventures et de
métamorphoses, il finit par devenir riche et par épouser la fille du
roi.

[Illustration: Marchande de balais d'après une planche des _Cris de
Paris_ (fin du XVIIIe siècle), qui fait partie de la collection de
M. l'abbé Pinet.]



LES TONNELIERS


À Paris, les tonneliers étaient aussi nommés déchargeurs de vins,
parce que, dit le _Traité de la police_, l'on ne se sert que d'eux
en cette ville pour descendre le vin dans les caves, et que c'est un
privilège qu'ils ont seuls, chacun étant persuadé qu'ils savent
mieux conduire et gouverner les futailles qu'ils font, qu'aucune
autre personne que l'on pourrait employer à cet ouvrage, qui est
difficile et souvent périlleux (p. 24). Leurs statuts détaillés, et
qui étaient fort anciens, furent confirmés à diverses reprises
depuis 1398 jusqu'en 1637; ils ne contiennent rien qui intéresse
l'histoire des moeurs.

En Bretagne, le métier était un de ceux que les lépreux pouvaient
exercer; les tonneliers portent encore le nom de _cacous_, et ils
passent, en certaines localités, pour descendre de cette race
maudite. Au milieu de ce siècle, dans le Finistère, le peuple
conservait pour eux, d'après M. de la Villemarqué, une sorte
d'aversion et de mépris héréditaires. Il est probable que, depuis,
les préventions dont ils étaient l'objet ont beaucoup diminué. En
Haute-Bretagne je n'ai pas constaté la même répulsion, et je ne
connais aucun dicton injurieux à leur égard. Il est vrai de dire que
dans ce pays les tonneaux sont, la plupart du temps, fabriqués ou
réparés par les menuisiers, artisans très estimés des gens de
campagne.

[Illustration: Tonnelier encavant, gravure de Mérian. (XVIIe
siècle).]

Les proverbes français sur les tonneliers sont peu nombreux: ils ne
sont pas caractéristiques, et ne sont, à vrai dire, ni très
satiriques ni très élogieux: souvent ils constituent une sorte de
jeu de mots à double sens, comme celui qui figure dans la _Comédie
des proverbes_: Je pense que tu es fils de tonnelier, tu as une
belle avaloire.

Les trois qui suivent, populaires en Ukraine, montrent que dans ce
pays ces artisans sont tenus en grande estime:

    --O! tu es le tisserand, embrouilleur de fils, et moi, je
    suis la fille du tonnelier: nous ne sommes pas égaux.
    Va-t'en!...

    --Toc, tak et piatak (monnaie de cinq kopeks).--Le
    tonnelier n'a que frapper une ou deux fois avec son marteau
    pour gagner l'argent.

    --Elle est belle comme une fille de tonnelier.

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après une gravure
hollandaise (fin du XVIIe siècle).]

Il en est de même de ces deux proverbes gaéliques d'Écosse:

    --_Greim cubair._--La griffe du tonnelier, c'est une chose
    assurée.

    --_Sid a bhuille aig an stadadh m'athair arsa nighean a'
    chùbair._--Celui qui joue ici, mon père l'arrêtera, dit la
    fille du tonnelier.

À Bruges (Flandre occidentale), on donnait aux tonneliers le
sobriquet de _sotte kuypers_ (fous tonneliers), parce qu'ils
tournent autour des objets qu'ils confectionnent. En raison du
caractère bruyant de leur métier, on les a fait figurer parmi les
gens importuns: l'en-tête du _Charivari_, en 1833, dont nous
reproduisons une partie (p. 32), avait au centre un énorme tonneau,
sur lequel des ouvriers frappent à grands coups de maillet pour
faire entrer les cercles: le bruit qu'ils font en se livrant à cette
opération se combine avec celui d'orgues de Barbarie, de brimbales
de pompes, d'une batterie de tambours et de divers instruments
grinçants. Dans le même journal (1834), Louis-Philippe et un juge
essaient de renfoncer la bonde d'un tonneau; au-dessus est cette
légende: «Frappez, frappez la bonde! les idées fermentent: elles
feront explosion tôt ou tard.» Ce sont les deux seules caricatures
sur les tonneliers que j'aie relevées; quant aux tonneaux, on les
voit figurer dans un grand nombre d'images comiques, surtout dans
celles qui sont en relation avec les auberges et les buveurs. Les
_Illustres proverbes_ de Lagniet en montrent à eux seuls au moins
une douzaine.

Au XVIe siècle, pour être reçu maître tonnelier, il fallait faire
son chef-d'oeuvre; c'était un cuvier, et le nouveau maître donnait
aux confrères un grand pain et un lot de vin.

Bien qu'ayant à vivre dans un milieu qui semblerait devoir provoquer
et presque justifier certains excès, la corporation des tonneliers
se fait remarquer, en général, par un niveau très honorable de
sobriété. D'après un article de la _Mosaïque_, les exemples
d'intempérance ne se rencontrent guère que parmi les _gerbeurs_,
hommes de peine recrutés un peu partout, qui servent d'auxiliaires
aux tonneliers, soit pour le roulage ou l'empilement de tonneaux,
soit pour le rinçage ou soutirage.

Tout tonnelier, quel que soit son rang, a droit d'abord au vin qu'il
consomme à discrétion sur place pour les repas ou collations que,
pendant la journée, il fait dans l'intérieur des magasins, repas
dont les aliments sont à ses frais, mais qu'il a intérêt à ne pas
aller prendre au dehors, puisque la _boîte_, ou baril, est pleine
d'un mélange réconfortant. Chaque jour, en outre, il reçoit pour ses
besoins personnels du dehors, ou pour en disposer comme bon lui
semble, un litre de vin pris au même baril.

Il existait autrefois, parmi les tonneliers d'Auxerre, un genre
d'exercice qui s'exécutait avec des cercles; Moiset dit que ce jeu
est depuis si longtemps abandonné, qu'on ne saurait le décrire. On
voit seulement, dans un programme tracé pour la réception de Louis
XIV à Auxerre, en 1654, que «les tonneliers de la ville seront
mandés pour les avertir de se mettre en habits blancs aux gallons de
plusieurs couleurs pour aller au-devant de Leurs Majestés jusques à
la chapelle de Saint-Siméon, avec fifres et tambours, pour divertir
leurs dites Majestés par les tours de souplesse qu'ils ont accoutumé
de faire avec leurs cercles peints de diverses couleurs.»

Les tonneliers, tout au moins dans la Gironde, figuraient parmi les
artisans qui, en raison de leur métier, pratiquaient une sorte de
médecine particulière; ceux qui ont exercé l'état depuis trois
générations ont le don de guérir, en le palpant, le _fourcat_,
grosseur qui vient entre les orteils; ils ont aussi le privilège de
guérir le jable, maladie assez indéterminée, par une assimilation
entre ce nom et le jable des tonneaux.

    _Ar barazer a oar dre c'houez_
    _Hag hen a voz tra vod er pez._

    --Le tonnelier sait à l'odeur--S'il y a bonne chose en la
    pièce. (Basse-Bretagne.)

Dans les _Farces tabariniques_, Tabarin dit à son maître que «les
meilleurs médecins et qui connaissent mieux les maladies sont les
tonneliers. Quand un tonnelier va visiter une pièce de vin, il ne
demande pas: Est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il
les serceaux rompus? L'on ne cognoist jamais les maladies que par
l'intérieur. Il y regarde luy mesme et pour ce faire, il ouvre le
bondon qui est au-dessus de la pièce et y met le nez; puis, des deux
mains, à chaque costé du fond il donne un grand coup de poing. La
vapeur alors s'exhale et sort par la partie supérieure, et ainsi il
cognoist si le vin est bon ou non.»

Les _Contes_ d'Arlotto contiennent une autre facétie à leur sujet:
«On disputoit un jour, en bonne compagnie, lequel de tous les
artisans estoit ou le meilleur ou le plus meschant; qui disoit un
tel, qui disoit un autre. Le curé (Arlotto) conclud que les plus
meschants estoient les tonneliers et faiseurs de cercles, parce que
d'une chose toute droite ils en faisoient une tortue».

Autrefois, il y avait dans les villes des tonneliers ambulants; ils
n'étaient pas comme ceux que l'on entend crier à Paris: «Avez-vous
des tonneaux, tonneaux, tonneaux!» ou «Chand d'tonneaux! Avez-vous
des tonneaux à vendre!» et qui sont surtout des acheteurs de
barriques vides, bien qu'ils sachent aussi remettre les cercles et
faire quelques menues réparations. Ces petits industriels, qui
gagnent assez bien leur vie, sont environ deux cents à Paris; ils
parcourent pendant la semaine tous les quartiers de la ville, en
s'annonçant par un cri, et chargent sur des charrettes les tonneaux
que leur ont vendus les particuliers; une fois chez eux, ils
rajustent leurs cercles, puis, le dimanche matin, ils les revendent
aux marchands de futailles en gros.

Ceux de jadis offraient au public des tonnes, des barils ou des
baquets, et se chargeaient de réparer ceux auxquels manquaient des
cercles ou de nettoyer ceux qui avaient mauvais goût ou dans
lesquels on avait laissé séjourner la lie.

[Illustration: Le Tonnelier, d'après Bouchardon (XVIIIe siècle).]

Actuellement, à Paris, on donne le nom de tonneliers à des gens dont
le métier consiste surtout à soutirer le vin, à le mettre en
bouteille et à le cacheter. Leur boutique est signalée par un broc
suspendu au-dessus de la devanture; quelquefois on voit en haut un
petit tonneau, un seau et un broc.

Voici, dans les cris du XVIIe siècle, le quatrain qui concerne les
tonneliers ambulants:

    Tinettes, tinettes, tinettes!
    A beaucoup de gens sont propices,
    Et si font beaucoup de services,
    Regardez: elles sont bien nettes.

À Londres, au siècle dernier, le cri était:

    --_Any work for the Cooper!_--Avez-vous de l'ouvrage pour
    le tonnelier?

L'épigramme des _Cris de Londres_ fait en ces termes l'éloge d'un
tonnelier populaire: Aucun tonnelier, qui parcourt les rues, ne peut
être comparé à William Farrell, pour le raccommodage soigné d'un
baquet ou la façon dont il remet le cercle à un baril. Quand on
enlève la bonde, si l'on donne un coup au tonneau, je vous engage à
prendre le vieux Farrell, de préférence à tout autre tonnelier. Car,
quoiqu'il ait toujours aimé le liquide et ne peut s'empêcher d'y
goûter, il est sensible à cette bonne maxime: le péché consiste à
abuser.

La fabrication des cuviers rentrait dans les attributions des
tonneliers, comme cela a encore lieu à la campagne, et c'étaient eux
aussi, suivant toute vraisemblance, qui faisaient les couvercles à
lessives. Cette dernière industrie semble, d'après les _Cris de
Paris_ de la fin du XVIe siècle, avoir été exercée par des artisans
de la campagne, qui venaient les débiter à la ville:

    Après toutes les matinées,
    Vous orrez ces villageois,
    Qui vont pour couvrir les bues,
    Criant: «Couvertouez! couvertouez!»

Le rôle des tonneliers, dans les traditions populaires de France,
est très restreint.

En Gascogne et dans le Quercy, on chante la chanson du _Tonnelier de
Libos_, les deux versions sont incomplètes:

    _Din lou bourg de Libos_
    _Y a'n tsentil barricayré._

    _L'Annèto de Trentel_
    _Cado tsour lou ba béré._

    _--Antouèno, mon ami,_
    _Maridén nous ensemblé._

    _--Annèto de Trentel,_
    _Attenden à dimentsé._

    _--A dimentsé, à douma,_
    _You souy lasso d'attendré!_

    Dans le bourg de Libos,--Il y a un gentil
    tonnelier.--L'Annette de Trentels,--Chaque jour va le
    voir.--Antoine, mon ami,--Marions-nous ensemble.--Annette
    de Trentels.--Attendons à dimanche--À dimanche, à
    demain.--Moi, je lasse d'attendre!

[Illustration: Tonneliers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe
siècle).]


SOURCES

BOISIERS ET SABOTIERS.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 257,
277.--Communication de M. P.-M. Lavenot (Morbihan).--Lecoeur,
_Esquisses du Bocage normand_, I, 57.--Paul Sébillot. _Blason
populaire des Côtes-du-Nord_, 23.--_Revue des traditions
populaires_, I, 56; IV, 229; VI, 170; VIII, 329, 449; X,
476.--_Magasin pittoresque_, 1861, 392.--Chapelot, _Contes
balzatois_, I, 53.--Communication de M. L. Morin.--Paris ridicule et
burlesque, 306.--Kastner, _Les Voix de Paris_, 38.--L.-F. Sauvé,
_Lavarou Koz_.--Dejardin, _Dictionnaire des spots_.--Leroux,
_Dictionnaire comique_.--F.-M. Luzel, _Légendes chrétiennes de la
Basse-Bretagne_, I, 10.--Paul Sébillot, _Contes de la
Haute-Bretagne_, II, 16, 149; _Contributions à l'étude des contes_,
43.--Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 139.

LES TONNELIERS.--De Lamare, _Traité de la police_, IV, 664.--H. de
la Villemarqué, _Barzaz-Breiz_, 454.--Communication de M. T. Volkov
(Ukraine).--_Revue des Traditions populaires_, X, 30, 158.--Monteil,
_L'Industrie française_, I, 237.--_La Mosaïque_, 1874, 166.--C.
Moiset, _Croyances de l'Yonne_, 108.--F. Daleau, _Superstitions de
la Gironde_, 38.--L.-F. Sauvé, _Lavarou Koz_.--Tabarin, _OEuvres_
(éd. Jannet), I, 28.--Arlotto, _Facéties_ (éd. Ristelhuber), 51.--A.
Coffignon, _L'Estomac de Paris_, 314. _Paris ridicule_, 304.--A.
Certeux, _Cris de Londres_, 110.--Kastner, _Les Voix de Paris_,
38.--J.-F. Bladé, _Poésies populaires de la Gascogne_, II, 148.

[Illustration: Les Tonneliers, fragment du frontispice du
_Charivari_ (1833).]



LES CHARRONS


Ces artisans, du moins ceux qui sont en contact direct avec le
peuple, sont assez peu nombreux, et il est assez rare que l'on
parle d'eux. Il est vraisemblable qu'ils sont à peu près partout,
comme en Bretagne, au rang des ouvriers dont le métier est le plus
estimé; on les place sur la même ligne que les menuisiers, au-dessus
des charpentiers. En Angleterre, on dit: _A bad wheelwright makes a
good carpenter_; un mauvais charron fait un bon charpentier; dans le
Suffolk, le proverbe est encore plus énergique: _A wheelwright dog
is a carpenter's uncle_; un chien de charron est l'oncle du
charpentier.

La chanson gasconne des bruits de métiers, qui formule un reproche à
l'égard de presque tous, épargne le charron, et le montre attentif à
son ouvrage:

    _Quant lou charroun hè l'arrodo_
    _Tico tac, dab la hocholo,_
    _De l'arrai au boutoun_
    _Espio se lou tour es boun._

    Quand le charron fait la roue,--Tic tac, avec
    l'herminette,--Du rayon au bouton--Il regarde si le tour
    est bon.

Dans le Maine, il y avait une sorte de charron qui, lorsqu'il
n'avait pas de charrettes à construire, allait travailler dans les
fermes et était payé à la journée. Il rendait aux paysans de grands
services, car il remplaçait, à lui seul, le charpentier, le
menuisier et même le couvreur; aussi était-il le bien venu, et on le
chargeait de toutes les menues réparations que demandaient les
charrettes et les maisons.

Les charrons ne jouent pas de rôle spécial dans le compagnonnage:
ils y ont d'ailleurs été admis assez tard. Les forgerons les
reçurent en 1706, à condition qu'ils s'inclineraient devant leurs
aînés, et qu'ils attacheraient les couleurs à la dernière
boutonnière de l'habit. Les charrons promirent tout ce qu'on voulut;
mais à peine reçus compagnons, ils s'émancipèrent et voulurent nouer
leurs rubans aussi haut que leurs pères. C'est de là que sont venues
les haines et les querelles entre ces deux corps d'état.

M. Ch. Guillon a recueilli, dans l'Ain, une chanson de
compagnonnage, dont le héros est un charron:

    C'est un compagnon charron,
    Roulant de ville en ville.
    Il a fait une maîtresse,
    Là-bas dans ce quartier.
    Oh! depuis sa boutique,
    Oh! il l'entend chanter.

    Tous les soirs il la va voir,
    En lui disant:--La belle,
    En voudrais-tu, ma chère,
    Un compagnon charron?
    Mon métier pi le vôtre,
    Belle, s'y conviendront.

    --Et moi, jeune galant,
    Je le vas dire à mon père.
    La fille dit à son père:

    --Père, mariez-moi
    Avec un charron bien drôle,
    Compagnon du Devoir.

    --Tu veux te marier:
    Tu es-t-encore bien jeune.
    Il faut faire tes promesses
    Jusqu'au bout de la saison,
    Pour apprendre à connaître
    Le métier de charron.

    Le métier de charron,
    C'est un métier bien drôle,
    En faisant des voitures,
    En coulant l'herminette,
    Les pieds sur le sentier (chantier).

Les charrons de Rouen avaient pour patronne sainte Catherine, dont
l'emblème est une roue, et ils célébraient leur fête à l'église
Saint-Ouen. Leur chef-d'oeuvre de réception à la maîtrise
consistait dans l'ajustage d'une roue ou le montage d'une voiture.

Dans certaines processions ils promenaient, comme les charpentiers,
une sorte de chef-d'oeuvre. Lors des fêtes qui eurent lieu à
Strasbourg, au moment de l'inauguration de la statue de Gutenberg,
et où les divers métiers défilèrent, on fit paraître toute une suite
de lithographies coloriées; dans celle des charrons, on les voit
portant sur leurs épaules un chariot.

Le rôle de ces artisans dans les récits populaires est des plus
restreint, et n'est pas en rapport bien direct avec le métier. Un
charron de la Gascogne, dont le père était malade et ne pouvait être
guéri que s'il mangeait la queue d'un curé-loup, est changé par le
devin en loup, et aide ses compagnons à voler des veaux et des
brebis; le jour saint Sylvestre, a lieu la messe dite par le
curé-loup; le charron accepte de lui servir de clerc; au dernier
évangile, il ne reste plus que le curé-loup et son clerc. Celui-ci
dit qu'il allait lui aider à se deshabiller; d'un grand coup de
gueule il lui coupa la queue, le loup partit en hurlant, et le
charron se trouva transporté dans la maison du devin.

Le _Moyen de parvenir_ fait d'un charron le héros d'une petite
anecdote assez plaisante: Un bonhomme de Vannes qui était charron,
s'était confessé, le curé lui dit: «Dites votre _Confiteor_?--Je ne
le sais pas.--Dites votre _Ave_.--Je ne le sais pas.--Que sais-tu
donc?--Je sais faire de belles civières rouleresses; je vous en en
ferai une quand il vous plaira et à bon marché.»

[Illustration: Charron, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]



LES TOURNEURS


Le P. Plumier, religieux minime, qui écrivit, au commencement du
XVIIIe siècle, un gros volume sur l'_Art de tourner_, accompagné de
nombreuses planches techniques, faisait remonter ce métier jusqu'à
l'antiquité la plus reculée; il pensait même qu'il était antérieur
au déluge. Tubalcaïn, dit-il, n'aurait pu fabriquer et arrondir tant
de tuyaux qui lui ont été nécessaires, s'il n'avait trouvé dans
l'art du tour cette forme ronde que demandent la plupart des parties
qui entrent dans les instruments de musique. Plus loin il cite
d'autres passages bibliques, entre autres celui où l'épouse, d'après
le _Cantique des cantiques_, a les bras ronds comme s'ils avaient
été faits au tour.

Il est regrettable que la curiosité de cet auteur ne l'ait pas
porté, après avoir établi l'ancienneté du métier, à jeter un regard
autour de lui, et à étudier les moeurs et les préjugés des
artisans dont il a décrit les procédés avec tant de détails. Les
autres écrivains qui ont traité ce même sujet ne s'en sont pas plus
préoccupés que lui, pas même Charles Lebois, avocat, qui composa un
poème en quatre chants, l'_Art du tour_ (Paris, 1819), dont nous
reproduisons le frontispice (p. 32).

Les recherches assez nombreuses que j'ai faites ne m'ont donné qu'un
petit nombre de traits qui se rattachent aux moeurs et aux
coutumes du métier. Un proverbe anglais constate qu'il est difficile
et n'est bien exercé que par peu de gens: _All are not turners that
are dish throwers_. Tous ceux qui tournent des plats ne sont pas de
vrais tourneurs.

Au XVIIe siècle, d'après Monteil, la mode était de tourner une
partie de la menuiserie; à Péronne on avait écrit sur toutes les
portes de la ville que le nombre des ouvriers était suffisant.
Lorsqu'il venait un jeune tourneur avec l'intention de s'y établir,
un des tourneurs se rendait à son hôtellerie, le régalait et lui
donnait un écu pour sa passade, puis, comme délégué des autres
tourneurs, il l'emmenait à la porte de la ville, et, devant
l'inscription, lui montrait un gros bâton de buis, court et noueux,
caché sous son habit. L'ouvrier étranger comprenait tout de suite le
sens de l'inscription et se hâtait de s'éloigner.

Les tourneurs avaient été admis au nombre des Enfants de maître
Jacques par les menuisiers, en 1700; mais, contrairement à ce qui se
pratiquait chez leurs parrains, ils hurlaient dans leurs cérémonies.

Ils jouent dans les contes populaires un côté assez restreint. Un
récit portugais, dont certains épisodes rappellent la _Belle et la
Bête_ et la _Barbe-Bleue_, met en scène un tourneur qui avait
l'habitude d'aller dans une forêt, à quelque distance de sa maison,
pour y couper le bois nécessaire à la confection de ses cuillers et
autres ustensiles. Un jour qu'il était en train de scier un
vénérable châtaignier, il remarqua un grand trou qui se trouvait
dans l'arbre, et ayant eu la curiosité de s'y introduire pour savoir
ce qui était dedans, il vit aussitôt, paraître un Maure enchanté,
qui lui dit d'une voix terrible: «Puisque tu as osé pénétrer dans
mon palais, je t'ordonne de m'amener la première créature que tu
rencontreras en arrivant à ta maison, sinon tu mourras sous trois
jours.» Lorsque le tourneur rentrait chez lui, c'était
habituellement un petit chien qui venait à sa rencontre. Ce jour-là
ce fut sa fille aînée qui se présenta devant lui. Elle consentit à
aller chez le Maure, qui lui remit toutes les clés de son palais
enchanté, et lui passa au cou une jolie chaîne d'or à laquelle
pendait une clef. Celle-ci ouvrait une chambre, où il lui défendit
de pénétrer sous peine de mort. La jeune fille ne put s'empêcher
d'aller visiter la chambre interdite; elle y vit des cadavres
décapités, et quand le Maure fut de retour, ayant remarqué sur la
chaîne une petite tache de sang, il coupa la tête de la jeune fille
et laissa son corps parmi les autres.

Peu de jours après, le tourneur revint à l'arbre pour avoir des
nouvelles de sa fille. Le Maure lui répondit qu'elle se portait
bien, mais qu'elle demandait une compagne. La seconde soeur vint
au palais du Maure et il lui arriva la même aventure qu'à l'aînée.

Le Maure ordonna au tourneur d'amener sa troisième fille, et, à son
arrivée au palais il lui donna les mêmes instructions qu'à ses
soeurs. Elle pénétra aussi dans la chambre où étaient les
cadavres; mais, malgré l'horreur qu'elle ressentit, elle eut assez
de courage pour y rester et l'examiner en détail, et, voyant que le
corps de ses soeurs était encore chaud, elle eut le désir de les
rendre à la vie. Il y avait dans la chambre des pots de terre pleins
de sang, et sur deux d'entr'eux étaient écrits le nom de ses
soeurs; avec ce sang elle recolla leurs têtes; quand elle vit
qu'elles tenaient bien, elle essuya le sang, et elles revinrent à la
vie. Elle leur dit de rester silencieuses, et elles lui
recommandèrent de bien nettoyer la clef, afin que le Maure ne
s'aperçût de rien.

[Illustration: Tourneur au XVIe siècle, d'après Jost Amman.]

À son retour celui-ci n'eut aucun soupçon et crut qu'elle était une
épouse obéissante; il se mit à l'aimer et à faire toutes ses
volontés. Un jour elle lui demanda de porter un baril de sucre à son
père qui était très pauvre. Elle y mit l'une de ses soeurs, et
elle dit au Maure qu'elle se tiendrait eu haut de la tour de guette
pour le voir mieux, et elle recommanda à sa soeur qui était dans
le baril de dire de temps en temps: «Je te vois, mon chéri, je te
vois.» Peu de jours après elle pria le Maure de porter un second
baril, et elle eut le même succès. Il ne restait plus qu'elle dans
le palais enchanté. Elle fit un mannequin de paille, qu'elle habilla
comme elle était d'habitude, et le plaça en haut de la tour, puis
elle demanda au Maure de porter chez son père un troisième baril,
dans lequel elle se cacha, et elle répétait les mêmes mots que ses
soeurs.

Quand le Maure revint, il monta sur la tour pour embrasser la jeune
fille, mais il fit un faux pas et tomba dans les fossés du château,
presque mort. Aussitôt le vénérable châtaignier et le palais
disparurent.

[Illustration: Le tourneur

Il y a plusieurs épreuves de cette image de Lagniel; sur
l'une d'elles est écrit, au-dessus du tourneur: «Il faut
aller rondement en besogne». Sur le haut du vitrage: «Il
n'y a si petit métier, quand on veut travailler, qui ne
nourrisse son maître». Sur les vitres du bas: «L'homme
pauvre personne ne l'attaque, il est abandonné d'un
chacun».]

Dans un conte allemand de Grimm, trois fils d'un tailleur vont
apprendre un métier différent; leurs maîtres, contents de leurs
services, leur font cadeau d'objets merveilleux. Les aînés se les
laissent dérober par un aubergiste astucieux. Le troisième s'était
mis en apprentissage chez un tourneur, et comme le métier est
difficile, il y resta plus longtemps que les deux autres. Ils lui
mandèrent par une lettre que l'aubergiste leur avait volé les objets
magiques dont ils étaient possesseurs. Quand il eut fini son
apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour
le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel
était un gros bâton. Ce bâton avait la vertu, dès qu'on disait:
«Bâton, hors de mon sac», de battre les gens jusqu'à ce qu'on lui
eût ordonné de rentrer. Le jeune homme arriva le soir chez
l'aubergiste et lui dit, en causant, qu'il avait vu bien des objets
merveilleux, mais qu'aucun d'eux ne valait ce qu'il portait dans son
sac. Lorsqu'on se coucha, le jeune homme s'étendit sur un banc et
mit son sac sous sa tête en guise d'oreiller. Quand l'aubergiste le
crut bien endormi, il s'approcha de lui tout doucement et se mit à
tirer légèrement sur le sac pour essayer s'il pourrait l'enlever et
en mettre un autre à sa place, mais le tourneur, qui faisait
seulement mine de dormir, le guettait et il s'écria: «Bâton, hors de
mon sac», et aussitôt le bâton se mit à sauter au dos du fripon et à
rabattre comme il faut les contours de son habit. Le malheureux
demandait pardon et miséricorde; mais plus il criait, plus le bâton
lui daubait les épaules, si bien qu'enfin épuisé, il tomba par
terre. Alors le tourneur lui dit: «Si tu ne rends à l'instant ce que
tu as volé à mes frères, la danse va recommencer.--Fais rentrer ce
diable dans le sac, dit l'hôte d'une voix faible, et je restituerai
tout». C'est ainsi que le tourneur rentra en possession de la table
et de l'âne merveilleux qui avaient été dérobés à ses frères.



LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS


En argot, le peintre en bâtiment est appelé «balayeur», par allusion
au pinceau à long manche, dont se servent surtout les badigeonneurs,
et qui porte le nom de balai. Les ouvriers qui travaillent dans les
petites boutiques de peintres-vitriers, dites «petites boîtes», ont
reçu des compagnons engagés par les entrepreneurs le surnom de
_cambrousiers_, qui ne fait pas l'éloge de leur habileté, puisque,
dans le langage argotique, cambrousier est synonyme de campagnard,
c'est-à-dire de maladroit.

Les peintres ont de tout temps eu la réputation d'aimer la
bouteille; les anciennes estampes les font figurer parmi les adeptes
les plus fervents de saint Lundi. Dans l'image d'Épinal (1855)
«Toujours soif», un peintre badigeonneur récite ce couplet:

    Pour qui se targue de sagesse
    Doit savoir mépriser les biens:
    A nous, notre seule richesse,
    C'est de vivre en épicuriens,
    En aimables et francs vauriens.
    Des thésauriseurs le système
    J'en conviens ici m'irait mal;
    Ils font de la vie un Carême.
    Pour moi, c'est toujours Carnaval.

Ceux que dépeignaient ces vers de mirliton n'étaient guère disposés
à suivre le sage conseil que Charles Poney leur donnait dans le
refrain de sa chanson du _Peintre en bâtiment_:

    Barbouilleurs
    De couleurs
    Fêtons nos dimanches;
    Mais, gais travailleurs,
    Le lundi retroussons nos manches.
    Barbouilleurs
    De couleurs
    Fêtons nos dimanches.
    C'est bien le moins qu'à table assis
    On trinque un jour sur six.

L'image allégorique «Crédit est mort» était populaire dès la
première moitié du XVIIe siècle; le peintre ne figure pas dans
l'estampe de Lagniet, mais on le voit, sur les placards d'Épinal,
mettre à mort cet illustre personnage, en compagnie du musicien et
du maître d'armes; au-dessous est cette inscription:

    O peintre, artiste de génie,
    Que son art pouvait enrichir,
    Indolemment passe sa vie
    A boire, à manger, à dormir.
    Il jure contre la fortune,
    Il se plaint partout du sort,
    Mais ce qui surtout l'importune
    C'est que maître Crédit est mort.

[Illustration: Peintre en bâtiment Italien, d'après Mitelli (1680).

Au-dessous est une inscription, qui indique que ce métier ne fatigue
pas l'intelligence, parce qu'il consiste à étendre des couches de
blanc.]

En dépit de cette emphatique allusion au génie, il ne s'agit pas ici
des artistes peintres, dont la condition, assez misérable jadis, a
longtemps inspiré l'ancienne caricature, mais d'un peintre
d'enseignes; l'imagier d'Épinal a en effet copié le décorateur au
port ambitieux, que représente la lithographie de Carle Vernet, dont
nous parlons plus loin. C'est bien à lui que s'applique
l'inscription à double sens d'une de ces estampes: «Rouge ou blanc
m'est égal».

Au commencement du siècle dernier, un personnage de la comédie de
Lesage, les _Trois Commères_, formulait cet aphorisme: Un peintre
qui loge dans un cabaret est là comme un poisson dans l'eau. Plus
récemment, on a dit: Il n'a que des cabarets en tête, des idées de
peintre.

Chez les peintres, de même que dans la plupart des métiers où les
ouvriers sont réunis en chantiers ou en ateliers, il y a d'assez
nombreuses circonstances qui, d'après la coutume, sont le prétexte
de libations plus ou moins copieuses.

Lorsque, après trois ans d'apprentissage, l'_arpète_ ou apprenti
devient compagnon, on «arrose sa première blouse», et il paye à
boire à ses camarades d'atelier. Il est aussi d'usage «d'arroser les
galons» du compagnon qui passe caporal, c'est-à-dire chef d'une
équipe. Quand il devient maître compagnon, et est alors chargé de la
surveillance générale des chantiers de la maison, il doit aussi
régaler les ouvriers. Autrefois, quand un compagnon entrait dans une
nouvelle maison, il devait payer sa bienvenue. Cet usage tend à
disparaître.

Certaines maladresses donnent lieu à des amendes, qui sont dépensées
chez le marchand de vin: lorsqu'un ouvrier laisse tomber quelque
outil du haut de son échelle, un de ses camarades se hâte de le
ramasser, et celui auquel il le rend sait qu'il devra verser quelque
chose. L'amende est aussi appliquée à celui qui, peignant une porte,
par exemple, manque de touche ou, par oubli, a laissé une partie
sans lui donner une couche. Quand un étranger a l'imprudence de
manier un outil, de prendre une brosse et d'essayer de peindre, les
ouvriers lui disent qu'en pareil cas l'usage est de leur payer une
bouteille de vin ou une tournée.

Lorsque les peintres en bâtiment ont soif, et qu'ils vont se
désaltérer chez le marchand de vin, ils disent qu'ils vont «faire un
raccord»; le raccord est de règle à trois heures; c'est à ce moment
que les ouvriers prennent leur repos de l'après-midi.

À Marseille, on dit proverbialement «Peintre, pingre!» L'ancien
proverbe: «Gueux comme un peintre», qui s'était d'abord appliqué aux
artistes, était, dit le _Dictionnaire comique_, devenu faux en ces
derniers jours, où la peinture a été cultivée et anoblie. Mais il
était, à la fin du siècle dernier, d'un usage courant en parlant des
peintres en bâtiment.

À côté de détails curieux et pris sur le vif, le livre des
_Industriels_, que La Bédollière publia en 1842, renferme un certain
nombre de passages où, pour être pittoresque, l'auteur sacrifie
parfois l'exactitude, et semble appliquer à tout un corps d'état ce
qui n'est le fait que de quelques individus. Il trace des peintres
d'alors un portrait qui n'est pas flatté: Ils commettent, dit-il,
des ravages dans la cave et dans la cuisine, de complicité avec les
femmes de chambre, auxquelles ils font une cour assidue et
intéressée. Amis du plaisir et de l'oisiveté, ils s'arrangeaient
toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de
temps en temps des stations au café, jouer au billard et fumer avec
une nonchalance asiatique. C'est en l'absence de tout surveillant
masculin que les ouvriers peintres s'abandonnent le plus
scandaleusement à une douce fainéantise, et, non contents d'obtenir
des rafraîchissements par l'entremise de la bonne, ils tendent des
pièges à la maîtresse elle-même.

    --Quelle insupportable odeur de peinture! s'écrie celle-ci.
    N'y aurait-il pas moyen de la dissiper?

    --Si fait, madame, rien n'est plus facile, répond le
    premier ouvrier. Quand l'air de votre chambre est vicié,
    comment vous y prenez-vous?

    --Ordinairement je fais brûler du sucre sur une pelle.

    --C'est parfait, madame, mais cela ne suffit pas. Pour
    chasser le mauvais air et faire sécher en même temps la
    couleur, nous employons un procédé fort simple et très
    économique: nous prenons un litre d'eau-de-vie de bonne
    qualité, nous y mêlons du sucre, un peu de citron, et nous
    mettons chauffer le tout sur un fourneau au milieu de la
    pièce, qu'on a soin de bien fermer; il se dégage des
    vapeurs alcooliques, qui ont je ne sais quel mordant,
    quelle force dessiccative, et, en moins de rien, les
    parfums les plus agréables succèdent à l'odeur de la
    peinture.

Si la bourgeoise se rend à la justesse de ce raisonnement, les
travailleurs se groupent autour d'un bol de punch, ferment
hermétiquement les portes et se réchauffent l'estomac aux dépens
d'une trop confiante hôtesse.

Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques: Un
ouvrier peintre donne à entendre qu'il est indispensable de nettoyer
les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d'eau-de-vie.
Il le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la
surface du miroir, qu'il essuie avec un torchon.

Ces facétieuses pratiques sont encore quelquefois employées par les
ouvriers peu scrupuleux et farceurs; elles les exposent à être
remerciés par le patron. Parfois les colleurs de papier, s'ils
voient qu'ils ont affaire à un naïf, lui disent qu'en mélangeant de
l'absinthe à la colle, on met l'appartement à l'abri des punaises.
Le liquide obtenu par ce moyen est, bien entendu, absorbé par les
colleurs.

[Illustration: Le poète Pope nettoyant une façade (caricature
anglaise).]

Il est vraisemblable que les divers ouvriers appartenant à cette
catégorie du bâtiment ont, comme les autres, quelques superstitions
ou observances particulières. On les a peu relevées jusqu'ici, et
l'enquête que j'ai faite à Paris a été infructueuse. On n'y connaît
même pas la superstition des peintres de la Gironde qui, lorsque
leur couteau se pique en tombant à terre, se croient assurés d'avoir
prochainement de l'ouvrage. On comprend en général, parmi les
peintres en bâtiment, les badigeonneurs, bien qu'ils s'en
distinguent pourtant par certains côtés: ils ne font pas comme eux
un apprentissage de trois ans, parce que le métier est moins
difficile et moins varié, et qu'il ne demande pas autant de goût
pour composer et varier les couleurs. Ils ne peignent pas à l'huile
et ne travaillent guère qu'à l'extérieur des maisons. Ce sont eux
que l'on voit assis sur une sorte de sellette attachée à une corde à
noeuds, et qu'ils peuvent faire glisser le long de cette corde.
Ils nettoient les façades, puis à l'aide d'un large pinceau,
emmanché parfois au bout d'un bâton, ils les revêtent d'une couche
de chaux ou de peinture à la colle.

Quelquefois ils sont perchés sur des échafaudages, et soit qu'ils
nettoient à grande eau, soit qu'ils enduisent en plongeant leur
pinceau dans une sorte de bidon rempli de couleur, il en résulte,
pour les promeneurs qui passent trop près d'eux, des inconvénients
analogues à ceux que montre l'estampe anglaise de la page 17, qui
est une allusion satirique à l'_Essai sur le goût_, du poète Pope,
et à la façon dont il traitait certains de ses contemporains.

Une lithographie du _Charivari_, de 1834, représentait
Louis-Philippe assis sur une sellette soutenue par une corde à
noeuds, et badigeonnant, avec un pinceau à long manche, un mur sur
lequel est écrit en grosses, lettres _Charte_.

       *       *       *       *       *

En argot, on appelle les décorateurs _gaudineurs_, du vieux mot
_gaudinier_, s'amuser; la gaieté des peintres en bâtiment est
proverbiale.

Dans _Germinie Lacerteux_, les frères de Goncourt ont tracé un
amusant portrait d'un peintre décorateur, moitié artiste, moitié
ouvrier: «Gautruche avait la gaieté de son état, la bonne humeur et
l'entrain de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, à
mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle
au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiment,
il faisait la lettre, il était le seul, l'unique homme à Paris qui
attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au
blanc, le seul qui, du premier coup, mît à sa place chacune des
lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à
les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la
renommée pour les lettres _monstres_, les lettres de caprice, les
lettres ombrées repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de
creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à
vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus
riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les
marchands de vin.

«Il possédait une _platine_ inépuisable, imperturbable; sa parole
abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces
métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le
pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout
débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du
plus riche répertoire des scies de la peinture en bâtiment. Membre
de ces bas caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous
les airs, toutes les chansons et les chantait sans se lasser.»

Les auteurs des enseignes les plus réussies auraient pu s'exprimer à
l'égard de leur oeuvre comme la légende humoristique mise par
Gavarni au-dessous d'un échafaudage sur lequel est juché un
décorateur: «L'huile est toujours de l'huile, mais il y a enseigne
et enseigne! Pour des Singe vert, des Tête noire, des Boule rouge,
on peut faire poser les bourgeois, mais pour des Bonne Foi, c'est
plus ça.»

Lorsque les peintres en bâtiment parlent des décorateurs, ils disent
que ce sont des artistes, et ils les considèrent, non sans raison,
comme formant une sorte d'anneau intermédiaire entre eux et ceux qui
peignent les tableaux destinés aux salons.

Mais il en est parmi eux qui «posent à l'artiste» et exagèrent les
manières excentriques de ceux qu'ils se sont proposés comme modèles,
en vue «d'épater les bourgeois». La caricature s'est parfois égayée
de leurs façons ridicules. Une lithographie coloriée de Carle Vernet
a pour titre: «la Dernière touche» et représente un décorateur qui
vient de peindre sur un volet un poulet, tout plumé, suspendu par
les pattes avec des rubans de couleur à un clou trompe-l'oeil. Ce
poulet est destiné à servir d'enseigne à une auberge; son travail
achevé, l'artiste, sanglé dans une redingote bleue, le cou orné
d'une immense cravate, coiffé d'un chapeau haut de forme, quelque
peu bossué, est descendu de son échelle, et a pris une pose
sculpturale et admirative pour contempler son chef-d'oeuvre. Une
lithographie d'Hippolyte Bellangé est plus bienveillante; il est
vrai que le vieux peintre en lunettes, coiffé d'une casquette, et
les manches de sa chemise retroussées, n'a pas l'air de considérer
comme un piédestal l'échelle sur laquelle il est perché pour peindre
ou pour restaurer l'enseigne du «Moulin d'Amour». Des jeunes gens
qui, en compagnie de jeunes filles, ont déjeuné dans un des cabinets
de l'établissement, lui offrent un verre de champagne en disant:
«Honneur aux artistes!» L'intention satirique est plus évidente et
mieux justifiée dans le dessin du _Charivari_, où Charles Jacque a
dessiné un peintre en casquette, débraillé, au nez de soiffard, qui,
la main sur la hanche, les jambes croisées l'une sur l'autre, est
sur le pas de sa boutique, surmontée de cette enseigne orgueilleuse:
_Bernard, peintre, seul doreur des cornes et sabots du boeuf
gras_. Le dessin a pour titre: «Nous autres artistes».

[Illustration: SES OUVRIERS DÉVOUÉS

9 FÉVRIER 1851

_Réduction d'une lithographie offerte à M. Leclaire par ses
ouvriers_]

Vers 1840, il circulait aussi des chansonnettes comiques, dont
quelques couplets du _Peintre véritablement artiste_ de Blak et
Charles Plantade peuvent donner une idée.

    Il est neuf heures du matin, c'est l'instant du déjeuner,
    l'arrière-boutique du peintre-vitrier est légèrement
    parfumée de la vaporeuse odeur du mastic. Alors l'artiste,
    avec les couleurs de son imagination de feu, se broie une
    immortalité sur la palette.


    Depuis que je m'suis mis artiste,
    C'est uniqu' comme j'ai des succès,
    N'y a pas d'ouvrage qui me résiste,
    Je suis le vrai peintre français.
    Les Gérard, les Grecs, les Herace,
    Ont un bon p'tit genr' de talent,
    Mais moi n'y a pas d'genre qui fasse,
    J'les risque tous inclusivement.

    Faut voir comm' ma propriétaire
    Rend bien justice à mon talent,
    J'lai peinte ainsi qu'madam' sa mère,
    J'ai peint son chien et son enfant;
    J'ai peint aussi sa cuisinière.
    Son frotteur et puis son portier,
    J'ai peint la maison entière,
    Y compris même l'escalier.

On sait que le blanc de céruse présente pour la santé des ouvriers
de réels inconvénients, et qu'il expose à des coliques et à des
accidents ceux qui n'observent pas une hygiène rigoureuse, et
surtout ceux qui s'imaginent, bien à tort, que les liqueurs fortes
peuvent combattre ses émanations.

Jusqu'au milieu de ce siècle, la céruse se vendait en pains de forme
conique, analogue à ceux, peints de diverses couleurs, que l'on voit
encore comme une sorte d'enseigne parlante au-dessus de la devanture
bariolée des marchands de couleurs. Il y avait alors une cause
d'empoisonnement général aussi bien pour l'enfant qui nettoyait les
formes dans lesquelles on versait la céruse pour en faire des pains,
que pour le peintre qui écrasait laborieusement ces pains très durs.
Ces dangers avaient préoccupé les hygiénistes, et le gouvernement en
avait été ému. L'ordonnance royale du 5 novembre 1823 défendit dans
tout le royaume la fabrication et la vente de la céruse en pain,
essayant ainsi de supprimer le travail dangereux du peintre. Mais
elle ne fut guère observée, parce que l'on n'adopta pas sans
difficulté l'usage de la céruse broyée qui, disait-on, prêtait à la
falsification.

Vers 1850, le blanc de zinc, qui n'était consommé qu'à l'état de
curiosité sur les plus fines palettes, fit, dit M. Henri Faure, son
apparition sur le marché comme produit industriel; sa blancheur de
neige, son innocuité relative, favorisèrent une réclame bruyante, et
le gouvernement décréta que tous les travaux publics devraient être
exécutés avec le nouveau produit, à l'exclusion de la céruse.

Ce fut un industriel parisien, M. Leclaire, qui, mettant en pratique
une formule donnée par le chimiste Guiton de Morveau, trouva le
moyen de produire économiquement le blanc de zinc. Sa découverte fit
du bruit, et le 24 février 1851, ses ouvriers lui offrirent la
lithographie que nous reproduisons, un peu réduite (p. 21) et qui
représente le triomphe du blanc de zinc sur la céruse. Elle était
accompagnée d'une pièce de vers qui exaltait les mérites du nouveau
produit.

    Nos pinceaux autrefois de céruse empestés
    Exhalaient parmi nous des gaz empoisonnés.
    On nous voyait soudain trembler de tous nos membres.
    Les jeunes ouvriers, vieillards avant le temps,
    Délaissant l'atelier, maudissaient dans leurs chambres
    La colique, la fièvre, et mille autres tourments.

        ... Guiton de Morveau proclama hautement
    La céruse coupable et le zinc innocent...

    Longtemps on oublia que le fameux problème
    Était dans un bon livre en deux mots résolu.
    Quand, après soixante ans, dans ce péril extrême,
    Un sage entrepreneur, habile praticien,
    Sut en l'y découvrant, changer notre destin.
    Vive le blanc de zinc! et ses deux inventeurs.
    La céruse à jamais fuit loin de nos couleurs:
    Nous pouvons les mêler sans nulle défiance
    Que son subtil poison nous verse la souffrance.
    Vive le cher patron, dont le soin paternel
    Éveille dans nos coeurs un amour éternel!

Le métier de vitrier est assez moderne. Jusqu'au milieu du XVe
siècle, les fenêtres, dans les maisons particulières et même dans
les châteaux, étaient garnies de toile cirée transparente ou même de
papier huilé.

[Illustration: Vitrier assujettissant ses vitrages avec des châssis
de plomb.

(Gravure de Lagniet, XVIIe siècle).]

[Illustration: Le vitrier et le savetier, (coll. G. Hartmann.)

Op! triiii.--Tenez, mon imbécile qui rit parce que j'ai cassé mes
carreaux.]

C'est vers cette époque que le verre put être vendu à un prix
relativement modéré, et qu'au lieu d'être réservé aux verrières
peintes de couleurs éclatantes, on put l'employer à garnir les
fenêtres. L'apprentissage des vitriers était alors très long, parce
qu'il ne s'agissait pas seulement de tailler les verres, mais aussi
de les faire tenir dans de petits cadres de plomb; il se terminait
toujours par un an d'exercice chez un des jurés du métier. Les frais
de réception se montaient à huit livres, dont une partie était
versée au tronc de la confrérie et l'autre à la bannière militaire.
Le patron de la corporation était saint Marc. Les ouvriers vitriers
entrèrent assez tard dans le compagnonnage; c'est en 1701 seulement
que les serruriers les reçurent au nombre des compagnons passants du
Devoir; ils hurlaient dans leurs cérémonies.

Actuellement, ils ne forment plus un corps de métier à part: la pose
des vitres est faite par les ouvriers peintres employés par les
entrepreneurs de peinture et de vitrerie; ceux-ci, quand ils ont
d'importantes commandes, embauchent quelquefois des vitriers
ambulants; par contre, pendant l'hiver, des ouvriers peintres sans
ouvrage endossent pour quelque temps le portoir, et vont crier par
les rues: «Au vitrî!» comme les vitriers ambulants ou «chineurs»,
que l'on voit parcourir les villes et les campagnes, et dont la
spécialité est de remettre les vitres cassées. Ces artisans, dont le
métier est facile, ne font point d'apprentissage. Ils sont, en
général, originaires du Piémont, du Limousin ou de quelque autre
province française du Midi. À Paris, disent les _Industriels_, le
vitrier ambulant s'associe à quelques-uns de ses compatriotes et
paye sa part d'une chambre située hors barrière, ou dans les
environs de la place Maubert. La femme de l'un d'eux tient le ménage
et apprête le riz, la viande et les pommes de terre que chacun
achète à tour de rôle. Au bout de quelques années d'exercice, le
vitrier nomade est atteint de nostalgie: il part, va de ville en
ville, revoit son clocher. Il retrouve sa fiancée, chevrière ou
manufacturière de fromages, l'épouse et entreprend une nouvelle
campagne afin de gagner un patrimoine à sa postérité future. Il
continue ainsi jusqu'à ce que, glacés par l'âge, ses membres lui
refusent toute espèce de service.

Le cri des vitriers est en général, dit Kastner, franc, mais très
intense, très aigu et lancé brusquement, avec une énergie telle que
l'on croirait l'ouvrier ambulant plutôt disposé à «casser les
vitres» qu'à les remettre au besoin.

Ils criaient: «Au vitrier! Eh vitrier!» ou «V'là vitrier! avez-vous
besoin du vitrier!» Actuellement, leur cri est: «Au vitri-i!» ou
«V'là l'vitri-i!»

C'est par analogie avec le portoir qui reluit au soleil qu'on a
appelé vitriers les chasseurs à pied, parce que le sac en cuir verni
de ces soldats reluisait au soleil comme les vitres sur le dos des
vitriers ambulants.

De même que les peintres en bâtiment, les vitriers n'ont dans les
récits populaires qu'un rôle très restreint: une légende danoise
raconte que jadis, pendant la nuit, les cadavres disparaissaient de
la cathédrale d'Aarhus, où on les avait placés la veille. On n'y
comprit rien d'abord, mais une nuit on remarqua qu'un dragon, qui
avait son repaire près de l'église, y pénétrait et mangeait les
cadavres. En même temps, on s'aperçut qu'il ne se contentait pas de
ce méfait, mais qu'il mettait la cathédrale elle-même en danger, en
creusant des galeries souterraines. On avait en vain demandé des
conseils et des remèdes, lorsqu'arriva à Aarhus un vitrier ambulant
qui promit de débarrasser la ville du monstre. Il se fit un cercueil
de glace, où il n'y avait qu'un seul trou, juste assez grand pour
qu'il pût sortir son épée. En plein jour il se plaça dans le
cercueil qu'on avait porté dans l'église, et, vers minuit, on alluma
quatre cierges, un à chaque coin du cercueil. Le dragon arriva peu
de temps après, et, comme il aperçut sa propre image sur le cercueil
de glace, il crut que c'était sa femelle. Le vitrier saisit
l'occasion et lui donna un coup dans la gorge avec une si grande
force que le dragon mourut. Mais le sang et le venin qui sortaient
de sa blessure étaient d'une nature si pernicieuse que le vitrier
périt lui-même dans son cercueil. On voit encore aujourd'hui, dans
la cathédrale, une vieille image qui représente cette légende.

Un récit picard met, sous forme de conte facétieux, une aventure qui
est peut-être arrivée et qu'il me semble avoir déjà lue dans un
ancien auteur.

Un vitrier, se rendant à Mézières pour y placer des carreaux,
suivait la vallée qui se trouve entre ce village et Démuin. Arrivé
en face du bois de l'Harcon, il s'assit sur un rideau afin de se
reposer quelques instants. Il avait gardé sur son dos le crochet
qu'il portait et qui contenait plusieurs grandes pièces de vitre. Or
le berger communal faisait paître son troupeau sur la montagne. Tout
à coup, le bélier apercevant son image réfléchie par la vitre, crut
avoir affaire à un rival; il se recula de quelques pas, et, après
plusieurs mouvements de tête, il prit son élan et alla donner un
fort coup de front dans la vitre, culbutant ainsi le crochet et le
vitrier.

       *       *       *       *       *

À Paris, les boutiques des petits patrons peintres en bâtiment sont
assez fréquemment signalées par des attributs peints sur les côtés
de la devanture, sur laquelle figure en grosses lettres
l'inscription:
«Peinture--Vitrerie--Lettres--Attributs--Décors--Encollage de
papiers», qui montre les diverses variétés du bâtiment qui sont du
ressort de la maison. En province autrefois, du moins dans les
petites villes, on lisait sur des enseignes: «X...
--Peintre--Vitrier--Doreur». Le peintre de campagne appliquait en
effet l'or ou l'argent en feuilles aussi bien sur les panneaux que
sur les cadres ou sur les statues de bois des églises. Cette partie
du métier a beaucoup perdu de son importance depuis que les vieux
saints taillés aux siècles derniers, et dont beaucoup n'étaient pas
sans mérite, ont été relégués dans des coins obscurs pour faire
place aux produits, d'une si fade et si insignifiante élégance, des
fabriques qui avoisinent l'église Saint-Sulpice.

[Illustration: Le Doreur, d'après une estampe du XVIIe siècle.
(Musée Carnavalet.)]

Ce peintre-vitrier-doreur était un personnage populaire qui, en
raison des réparations à faire aux saints ou aux autels, avait des
accointances avec l'Église; lorsqu'il s'agissait de renouveler la
dorure des ailes des chérubins ou de la robe de la Vierge, on
apportait parfois la statue chez lui, et les enfants le regardaient
avec admiration poser ses feuilles d'or.

Il n'en était pas bien plus riche pour cela, et Thomas le Doreur,
qui figure dans un conte de la Haute-Bretagne, n'est pas un
personnage inventé de toutes pièces.

Il était aussi pauvre que l'artisan déguenillé, sale et maigre, que
Lagniet a représenté travaillant à dorer un cadre, dans une mansarde
misérable, au milieu d'un fouillis d'outils, de pipes et de verres à
boire (p. 29). Thomas le Doreur habitait, à l'entrée d'une forêt,
une vieille cabane délabrée, de si piètre apparence, que les
fabriciens qui viennent le chercher pour dorer les saints en bois
d'une église neuve, ne peuvent croire d'abord que c'est là que
demeure cet habile artisan. Ils entrent dans son misérable logis,
lui montrent les plans, et conviennent avec lui d'un certain prix.
Quand ils sont partis, il dit à sa femme de chercher des feuilles
d'or; mais ils ne peuvent en trouver en tout que quatre, et il n'y
avait pas d'argent à la maison pour en acheter d'autres. Thomas ne
voulait pas demander d'avances au recteur, et il ne savait comment
faire, quand il songea à un seigneur du pays auquel tout réussissait
parce que, disait-on, il avait fait un pacte avec le diable, et il
se dit: «Je n'ai plus qu'à appeler à mon aide le compère de
monseigneur». Aussitôt il vit paraître devant lui un beau monsieur
qui lui dit de se trouver à onze heures à la Tour Maudite, s'il a
bien l'intention de vendre son âme. Thomas s'y rend, et y trouve le
diable et le seigneur. Le diable ordonne à celui-ci de donner de
l'or qui vienne de ses parents, parce que avec l'or du diable on ne
peut dorer les saints. Il est convenu que le pacte sera signé quand
l'ouvrage aura été achevé. Thomas achète des feuilles d'or, et se
met à travailler: la dorure était si belle qu'on venait de tous
côtés pour la voir. Le jour où la dernière feuille fut posée, le
recteur lui dit d'apporter son compte le lendemain, et à la porte de
l'église Thomas rencontre le diable qui lui dit que puisque son
ouvrage est terminé, il faut qu'il signe le pacte.--Non, répond le
Doreur, je n'ai pas encore fini de dorer l'oreille du chien de saint
Roch. Le recteur, qui avait tout entendu, lui donne de l'argent pour
rembourser le seigneur ami du diable; et en passant par l'église,
ils remarquent que la dorure, si brillante un instant auparavant,
était verdâtre et noircie comme si la pluie était tombée dessus.--Tu
as pris l'argent du diable? dit le recteur.--Non, répond Thomas,
c'était celui du seigneur.--En ce cas, tout n'est pas perdu. Le
recteur va chercher de l'eau bénite et quand il en a aspergé les
statues elles redeviennent peu à peu brillantes. Thomas va reporter
l'argent au seigneur qui lui dit de retourner vite chez lui, parce
que le château va être foudroyé.

[Illustration: Une enseigne du Jeu de Paris en miniature]


SOURCES

CHARRONS.--Lady Gurdon, _Suffolk Folk-Lore_, 145.--_Magasin
pittoresque_, 1874 (avril).--J.-F. Bladé, _Poésies populaires de la
Gascogne_, II, 268.--A. Perdiguier. _Le livre du Compagnonnage_, I,
47; II, 196.--Ch. Guillon, _Chansons populaires de l'Ain_,
196.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
181.--J.-F. Bladé, _Contes populaires de la Gascogne_, II, 362.

TOURNEURS.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Monteil,
_l'Industrie française_, II, 81.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, II, 43.--C. Pedroso. _Pertuguese folk-tales,
Folk-Lore record_, IV, 132.--Grimm, _Contes choisis_, traduction
Baudry, 164.

PEINTRES, VITRIERS, DOREURS.--L. Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--La Bédollière, _Les Industriels_, 89 et
suivantes.--Communications de M. Vinkel.--Régis de la Colombière,
_Les Cris de Marseille_, 68.--C. de Mensignac. _Superstitions de la
Gironde_.--Monteil, _l'Industrie française_, I, 234.--Henri Faure,
_Histoire de la Céruse_. 54, 56.--A. Perdiguier, _Le livre du
Compagnonnage_, I, 24; II, 196.--Kastner, _Les Voix de Paris_,
108.--_Revue des Traditions populaires_, VII, 590.--A. Ledieu,
_Traditions de Demuin_, 168.--Paul Sébillot, _Contes populaires de
la Haute-Bretagne_, II, 200.

[Illustration: Amour tourneur, frontispice de l'_Art de tourner_.]



LES BUCHERONS


Dans les pays de forêts, les bûcherons vivent dans des villages de
la lisière, ou sous le couvert, dans des huttes faites de perches,
de genêts et de gazons, auxquelles ils donnent le nom de _loges_;
ils ne se mêlent guère aux populations agricoles qui les entourent,
et celles-ci prétendent qu'en général ils ont mauvais caractère et
qu'ils sont assez disposés à traiter les hommes avec aussi peu
d'égards que les chênes.

En Limousin, on donne le nom de «bûcheron de Saint-Jal» à un mauvais
coucheur; on cite le colloque suivant entre un bûcheron de cette
localité et son voisin de Lagraulière: (_Quo vaït bin, tu ses un
amic, te bourraraï mas de la têtà, autrament, te bourrarias plas
d'aü taü._ C'est bon, tu es un ami, je ne te frapperai que de la
tête (de mon hachereau), sans cela je t'aurais servi avec plaisir du
taillant. L'autre, non moins batailleur, riposte: _Te pararaï de mon
billard_. Je te parerai de mon bâton. On disait autrefois qu'à
Saint-Jal il y avait un loup-garou sur sept personnes.

De même que la plupart des gens qui vivent en forêt, les bûcherons
ont en effet la réputation d'être quelque peu sorciers. On raconte,
dans le Bocage normand, qu'un soir l'un d'eux, rencontrant un
charretier devant une auberge, lui demanda de lui payer une
pinte.--Nenni, répondit le charretier, je n'ai pas le temps. Le
bûcheron s'éloigna en hochant la tête, et quoi qu'on fût en place
droite, le charretier ne put forcer son cheval à faire un seul pas.
Ce fut seulement au bout d'une demi-heure, au retour du bûcheron et
à son commandement, que le cheval repartit.

On sait que dans l'antiquité classique certaines divinités de second
ordre avaient pour demeure les arbres; les Dryades pouvaient les
quitter, et leur existence n'était pas, comme celle des Hamadryades,
liée à la leur. Des croyances analogues existent encore chez les
Malais et chez quelques autres peuples non civilisés, qui croient
que des démons ou des esprits habitent les arbres; dans l'est de
l'Europe, ces idées n'ont pas encore complètement disparu: un sylphe
habitait un vieil arbre de la forêt de Rugaard, auquel il ne fallait
pas toucher, et la Vierge demeurait dans un arbre séculaire de
l'Heizenberg; quand on l'abattit, on éleva une chapelle à la Vierge
pour l'apaiser. D'après Tylor, bien des gens en Europe croient que
les saules pleurent, saignent et même parlent quand on les coupe; le
vieil arbre de l'Heizenberg poussa des gémissements quand il fut
attaqué par la hache du bûcheron; un homme, qui s'apprêtait à couper
un génévrier, entendit une voix qui lui criait: «Ne touche pas au
genévrier!» Un conte allemand de Grimm rapporte qu'une voix dit à un
bûcheron, sur le point d'en abattre un, que celui qui le toucherait
devait mourir. Une légende estonienne parle d'un temps où les arbres
avaient un langage que les hommes pouvaient comprendre: Jadis un
homme alla dans la forêt pour couper du bois. Quand il voulut mettre
sa hache dans le bouleau, celui-ci le pria de le laisser vivre,
parce qu'il était encore jeune et avait beaucoup d'enfants qui le
pleureraient. L'homme exauça sa prière et se tourna vers le chêne.
Mais le chêne, ainsi que tous les arbres, le prièrent de leur
laisser la vie, en lui donnant chacun un prétexte. L'homme, attendri
par leurs prières, les laissa tous vivre et s'assit pour réfléchir à
ce qu'il devait faire. D'une part, il n'avait pas le coeur
d'abattre les arbres qui le priaient si gentiment, d'un autre côté,
il n'osait rentrer sans bois, car sa méchante femme lui aurait fait
une scène. Pendant qu'il réfléchissait, un vieillard habillé
d'écorce, _le père de la forêt_, vint près de lui, le remercia
d'avoir laissé la vie à ses enfants, et lui remit une petite
baguette en or avec laquelle il pourrait se procurer tout ce qu'il
lui fallait. Mais il lui recommanda, sous peine de malheur, de ne
pas souhaiter l'impossible. Quand l'homme rentra chez lui sans bois,
sa femme le reçut avec des cris et des insultes: Que toutes les
branches de bouleau se transforment eu faisceaux de verges et te
battent! s'écria-t-elle. L'homme brandit la baguette d'or et dit:
Que ta volonté s'accomplisse. À l'instant, la femme battue par des
verges invisibles, se mit à crier de toutes ses forces. Après cette
correction, l'homme employa sagement la force magique de sa
baguette: les fourmis construisirent ses maisons, les abeilles lui
apportèrent du miel, les araignées tissèrent ses étoffes, les taupes
labourèrent ses terres. Il vécut heureux jusqu'à la fin de ses
jours. Il en fut de même pendant plusieurs générations pour ses
enfants et ses petits-enfants, auxquels il légua sa baguette
magique. Mais un de ses descendants fit un voeu sacrilège: il
voulut faire descendre le soleil pour se mieux chauffer le dos. Le
soleil descendit et le brûla, lui et tous ses biens. Les arbres
furent tellement effrayés par les rayons ardents du soleil descendu
qu'ils perdirent depuis ce temps leur langage.

Si en France on ne croit plus guère dans le monde des forêts aux
arbres qui parlent, il est des gens qui leur prêtent un certain
animisme. Dans le Maine, quand il fait du vent, les bûcherons disent
qu'ils entendent les chênes se battre: en Normandie, ils
s'imaginent, quand le vent souffle harmonieusement à travers les
branches, entendre la voix des anciens forestiers dont les âmes
reviennent.

Certains arbres doivent être respectés, ou il arrive malheur à ceux
qui sont assez audacieux pour y toucher. En Haute-Bretagne, un
bûcheron de la forêt de Rennes éprouva toute sa vie un tremblement
nerveux, pour avoir osé jeter par terre un chêne que la cognée ne
devait pas frapper. Dans le canton de Rougemont (Doubs), la
tradition prétend que l'Arbre des sorciers, qui est séculaire, n'a
jamais pu être abattu. Un jour un bûcheron voulut braver ce qu'il
qualifiait de superstition. Il prit une hache toute neuve et alla
pour l'abattre. Au premier coup qu'il porta, sa hache vola en éclats
et le manche lui échappa des mains. On dit que depuis ce temps-là
plusieurs autres bûcherons ont essayé, sans plus de succès,
d'entamer l'arbre ensorcelé.

Chez les non-civilisés, avant d'entamer un arbre, on prend certaines
précautions pour détourner la colère des esprits; en Afrique, le
bûcheron fait un sacrifice à son bon génie, ou en portant le premier
coup de hache, il laisse adroitement tomber quelques gouttes d'huile
de palmier, et se sauve pendant que l'esprit lèche l'huile; à la
côte des Esclaves, il se couvre la tête d'une poudre magique. Les
Siamois font une offrande de gâteaux et de riz; en Birmanie, on fait
une prière à l'esprit. Caton rapporte qu'avant de s'attaquer à un
bois sacré, le bûcheron devait sacrifier un cochon aux dieux et aux
déesses du bois. Chez les Dayaks de Bornéo, l'arbre doit être coupé
perpendiculairement à son axe; ceux qui l'abattent en V, à
l'européenne, sont frappés d'une amende.

[Illustration: Le Casseu d'bois, d'après Maurice Sand.
_Illustration_, 1853).]

Une tradition, rapportée par Grimm, semble se rapporter à l'usage de
tracer des croix avant ou après l'abattage, pour détourner les
esprits malfaisants. Une petite ramasseuse de mousse s'approcha d'un
homme qui abattait du bois et lui dit: «Quand vous cesserez votre
ouvrage, ne manquez pas de tracer trois croix sur le tronc du
dernier arbre que vous aurez abattu.» L'homme n'en fit rien, et le
lendemain la petite ramasseuse de mousse lui dit: «Pourquoi
n'avez-vous pas mis hier les trois croix? Cela nous eût fait du bien
à tous les deux, car le chasseur sauvage nous poursuit, il nous tue
sans pitié et ne nous laisse aucun repos, à moins que nous ne
puissions trouver des arbres marqués de trois croix.» La petite
ramasseuse de mousse battit l'homme, qui, depuis, se conforma à ses
instructions.

Les bûcherons figurent dans les contes et dans les fables et ils y
jouent un rôle important. Ils sont, en général, les plus pauvres des
artisans, ils ont bien du mal à nourrir leur nombreuse famille. Il
est rare que, comme dans le récit recueilli par Grimm, un ange
gardien vienne chercher leur petite fille pour l'élever en paradis.
Aussi il en est qui, le coeur navré, vont égarer leurs enfants
dans la forêt pour ne pas les voir mourir de faim sous leurs yeux.
Heureusement l'aventure finit presque toujours bien: le petit
Poucet, par sa présence d'esprit, empêche ses frères d'être mangés
par l'ogre, lui vole ses bottes et fait fortune à la cour. Hansel et
Gredel, le garçon et la fille d'un pauvre bûcheron allemand,
deviennent riches grâce à une oie d'or. Ces récits de la forêt, où
se retrouvent comme un écho des rêves des pauvres gens, font les
fils des bûcherons épouser des princesses, trouver des talismans qui
changent en argent tout ce qu'ils touchent, ou guérissent à
l'instant toutes les blessures; les filles secourent, par bonté
d'âme, des fils de rois métamorphosés, et quand elles les ont
délivrés, elles se marient avec eux, et toute la famille est
heureuse. Tous ces contes de la forêt ont un caractère optimiste, et
sans doute plus d'un bûcheron, après les avoir racontés à ses
enfants, s'endormait, rêvant comme eux à l'intervention des fées, à
la découverte de talismans ou d'un trésor aussi précieux que celui
que l'un d'eux se procura par son courage avisé, et ils se gardaient
bien d'imiter ce pauvre bûcheron de l'île de Lesbos qui, las de
travailler sans devenir plus riche, se dit un jour: Si je restais
couché du matin jusqu'au soir, qui sait si la Fortune n'aurait pas
pitié de moi? Il demeure dans son lit, et un de ses voisins vient
lui emprunter ses deux mules. Comme celui-ci transportait dessus un
trésor qu'il avait trouvé, il vit les gendarmes et alla se cacher,
pendant que les mulets revenaient chargés d'or à la maison de leur
maître.

On raconte en Berry qu'un jour un bûcheron vit dans une clairière un
énorme amas de serpents, dont les corps emmêlés, noués les uns aux
autres, formaient une boule vivante, affreuse à voir, qui se mouvait
lentement et au hasard, et de laquelle partaient des sifflements
stridents et continus. Un point brillant scintillait à la surface de
cette espèce de sphère, et il semblait qu'il allait toujours
grossissant à mesure que les sifflements des reptiles augmentaient
d'intensité. Lorsqu'il eut atteint le volume d'un oeuf, les corps
des serpents se détendirent et se laissèrent aller sur le sol comme
brisés par la violence de l'exercice auquel ils venaient de se
livrer. Il ne resta plus de cette boule qu'un serpent monstrueux qui
en formait le noyau et paraissait plein de vigueur. Sur son front
resplendissait un énorme diamant. Il se dirigea vers le lac, laissa
tomber son diamant sur le gazon du rivage, but avidement et
longtemps, et l'ayant repris, disparut dans la forêt. À partir de ce
moment, le bûcheron ne cessa de songer au moyen de s'emparer de la
pierre merveilleuse. Il disposa un tonneau en forme d'embarcation
pour s'y réfugier, et au bout d'un an et un jour il revit le même
spectacle. Il put saisir le diamant pendant que le serpent était à
boire, se réfugia dans son tonneau, dont il ferma la porte sur lui,
et échappa au grand serpent qui n'ayant plus son diamant, était
devenu aveugle. Il alla porter au roi cette pierre, qui avait la
vertu de changer en or tout ce qu'elle touchait. Le roi lui assura
une existence paisible et riche, à la condition qu'il irait rejeter
le diamant dans le lac.

Dans le Morbihan, où les mésaventures du diable forment un cycle
assez étendu, voici comment un bûcheron se joua de l'ennemi du genre
humain: Un jour le diable trouva un bûcheron qui émondait des
arbres.--Apprends-moi ton métier, lui dit-il.--Très volontiers,
répondit le bûcheron, ce sera bien facile. Prends ma hache, monte
sur ce beau chêne que tu vois là. Tu t'assiéras sur la plus haute
branche et tu la couperas auprès du tronc. Tu feras de même pour la
seconde, la troisième et les autres branches jusqu'au bas de
l'arbre.--Compris, dit le diable; et le voilà à l'oeuvre. Le chêne
était haut et les branches étaient grosses, grosses comme des arbres
ordinaires. Le diable travaille et bientôt la branche est coupée. Le
diable, qui était assis dessus, dégringole de cette hauteur
vertigineuse, et, pour comble de malheur, l'énorme branche lui tombe
sur le dos.

La hache est l'instrument par excellence du bûcheron, son
gagne-pain, comme dit notre La Fontaine. Aussi est-elle l'objet de
ses préoccupations. Un ancien petit conte allemand rapporte que
saint Pierre ne voulait pas laisser entrer en Paradis un bûcheron,
bon travailleur, mais qui n'avait fait aucune bonne action dans sa
vie. À la fin, il lui accorda d'y entrer à condition qu'il ne
toucherait pas sa hache. Il était rendu à la dernière marche, quand
le manche lui tomba sous la main: il ne put s'empêcher de le serrer
et il retomba dans l'enfer.

[Illustration: Porteur de fagots, d'après Abraham Bosse.]

La Fontaine a rendu populaire la fable du Bûcheron et de la forêt,
qui était bien antérieure à lui, et dont voici une version
empruntée, ainsi que l'image (p. 16), à un fabuliste son
contemporain, le sieur Le Noble (1697):

    A long sarrot et courte manche,
    Certain bûcheron autrefois
    Portoit en passant dans un bois
    Le fer d'une hache sans manche.
    Mais en levant les yeux il vit heureusement
    Que d'un chêne pendoit une fort belle branche.
    «Pour Dieu, prêtez-la moi, dit-il fort humblement,
    Monsieur Duchêne, je vous prie,
    C'est si peu de chose pour vous;
    Mais croiez que toute ma vie
    Le souvenir m'en sera doux.»
    L'arbre répond d'un coup de tête
    A cet honnête compliment,
    Et d'une complaisance bête,
    Fournit l'assortiment
    A l'instrument.
    A remplir son devoir, la cognée ainsi prête,
    Que fait le bûcheron? La prenant à deux bras,
    Contre le pié du chêne il frappe,
    L'entame, le mine, le sape,
    Et le renverse enfin à bas.
    De sa faute, trop tard, la forêt s'aperçut,
    Mais quand des coups qu'elle reçut,
    Elle se vit par terre: «Ingrat! s'écria-t-elle,
    Est-ce là me récompenser;
    Ah! si je n'avois point armé ta main cruelle,
    Cette main n'auroit pas de quoi me renverser.»

Autrefois, lorsqu'il y avait peu de routes, le transport du bois
était difficile et coûteux; aussi regarda-t-on avec raison
l'invention du flottage comme un véritable bienfait. Jean Rouvet,
marchand bourgeois de Paris, l'an 1549, imagina qu'en rassemblant
les eaux de plusieurs ruisseaux et de petites rivières non
navigables on pourrait y jeter le bois qui serait coupé dans les
forêts les plus éloignées, les faire descendre jusqu'aux grandes
rivières, en former des trains et les conduire à flot sans bateaux
jusqu'à Paris. Il commença, dit Lamare, à faire cette expérience
dans le Morvant, contrée située partie en Bourgogne et partie dans
le Nivernois, qui est assez remplie de montagnes chargées de bois,
où courent plusieurs ruisseaux et la petite rivière de Cure, non
navigable, qui se rend dans la rivière d'Yonne. Il fit son possible
de rassembler les eaux de ces ruisseaux et de les faire tomber dans
cette petite rivière; mais ce grand dessein ne reçut sa perfection
que vers l'an 1566, que René Arnout, successeur de Rouvet, obtint
des lettres patentes de Charles IX, qui levèrent tous les obstacles
qui s'opposaient à cette nouvelle espèce de navigation. Il fit
aussitôt jeter à bois perdu celui qu'il avait fait couper dans les
forêts du Morvant, le fit conduire jusqu'à Crevant, où il en forma
des trains sur la rivière d'Yonne, qui entre dans la Seine à
Montereau, et les fit ainsi arriver à Paris. En 1549, lorsque le
flottage eut réussi, on alluma par ordre du roi des feux de joie le
long des rivières de Seine et d'Yonne.

Cet usage dut se répandre par toute la France, à moins qu'il n'y fût
usité avant Rouvet, dans d'autres régions. Voici ce qu'on lit dans
la _Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité_, publiée
vers 1579: «Un marchand de bois de nostre forest (en Normandie)
faisoit ces jours passez par un sien serviteur flotter plusieurs
quarterons de buches dedans la rivière du Lieurre qui va à Lyons par
Rosay et Charleval, tomber dans Andelle, et ce jeune homme allait
costeyant ladite rivière, portant en sa main un long croc à buches
pour deffermer le bois quand il estoit arresté.»

Le _Traité de la police_ donne des détails intéressants sur la façon
dont ce procédé fonctionnait au siècle dernier: Chaque marchand a
son marteau, dont il marque toutes ses bûches à l'un des bords, ce
qui est facile, parce que c'est tout bois coupé à la scie. Ces
bûches sont d'abord jetées à bois perdu dans les ruisseaux, où ils
les font pousser par des gens de journée jusqu'à Vermanton, sur la
rivière de Cure, ce qu'ils appellent le premier flot; le tout étant
arrivé à cet endroit-là et arrêté par des cordes ou des perches qui
traversent cette petite rivière, le bois en est tiré; chaque
marchand reconnaît le sien et le met en piles sur la terre, le
laissant essuyer pendant deux ou trois mois; ils l'assemblent
ensuite par coupons qu'ils rejettent à l'eau, les conduisent
jusqu'au port de Crevant, et là ils forment leurs trains en joignant
entre des perches, qu'ils nomment branches, plusieurs coupons de
soixante bûches chacun, qui sont attachés à ces perches ou branches
avec des harts que les marchands appellent rouettes, chacun de ces
trains ayant ordinairement de large quatorze de ces coupons; de
profondeur, 2 à 3 pieds, et de long, 12, 15, 18 et les plus longs 25
toises. Le coupon de devant et celui du milieu sont ordinairement de
bois blanc, et on ajoute une futaille à chacun de ces endroits pour
faciliter le flottage.

[Illustration: Mouleur de bois, d'après Caffiery.]

Voici comment cela se passe actuellement: après avoir pris la
_moulée_, on charrie le bois coupé pendant l'hiver et on l'empile,
pendant l'été, sur les ports des rivières ou des ruisseaux
flottables; là on le martelle, en appliquant aux deux bouts des
bûches la marque de chaque marchand, afin qu'on puisse les
reconnaître plus tard. Puis, à un jour désigné d'avance, les écluses
qui retiennent les eaux des étangs ou réservoirs ménagés à la source
des ruisseaux sont ouvertes, et le flot commence. Une quantité
considérable d'hommes, de femmes et d'enfants garnissent alors les
rives des ruisseaux et des rivières: les uns jettent les bûches à
l'eau, c'est ce qu'on appelle le _flottage à bûches perdues_; les
autres, appelés _meneurs d'eau_, veillent, armés de longs crocs, à
ce que le bois ne s'arrête pas le long des rives ou au milieu de la
rivière. Si la _goulette_ ou le milieu du lit vient à s'obstruer,
les _flotteurs_ réunissent leurs efforts pour détruire la _rôtie_ ou
accumulation des bûches. Arrivé à Clamecy ou à Vermanton, le bois de
moule est retenu par des _arrêts_ placés dans la rivière, retiré de
l'eau et trié suivant les marques des marchands. De Clamecy, le bois
est conduit en bateau jusqu'à Paris, où naguère il descendait en
train. Au siècle dernier, ces trains étaient «déchirés, dit Mercier,
et des hommes, tritons bourbeux, vivant dans l'eau jusqu'à mi-corps
et tout dégouttants d'une eau sale, portaient, pièce à pièce sur
leur dos, tout ce bois humide, qui doit être brûlé l'hiver suivant.

Autrefois, il y avait sur les ports et dans les chantiers des
officiers appelés Mouleurs, qui étaient commis pour mouler et
mesurer les bois. L'estampe de Caffiery (p. 13), qui montre l'un
d'eux dans l'exercice de ses fonctions, est accompagnée de ce
quatrain:

    Le mouleur attentif corrige les abus
    Que trop souvent introduit la licence.
    Dans les chantiers, si l'on ne trompe plus,
    C'est l'heureux fruit de sa présence.

Les mouleurs étaient tenus par l'ordonnance d'avoir des mesures de
quatre pieds pour mesurer les membrures, et des chaînes et anneaux
pour le bois de compte, cotrets et fagots. Ils devaient mettre des
banderoles aux bateaux et piles de bois contenant la taxe. Les
mouleurs et leurs aides ne devaient point mettre en membrures les
bois tortus, et ils ne pouvaient mettre dans chaque voie plus d'un
tiers de bois blanc.

Vers 1844, d'après les auteurs de la _Grande Ville_, il se passait
dans les chantiers de bois des fraudes au sujet de la mesure des
bois achetés: La mesure de la voie est placée, le cordeur s'avance,
la dame qui vient d'acheter ne manque pas de lui dire: «Cordez-moi
bien, je vous donnerai pour boire.» On lui répond: «Soyez
tranquille, ma petite dame, je vais vous soigner.» Voilà notre homme
qui se met à la besogne. Il prend les bûches, les place dans la voie
avec une telle vivacité, que la pratique n'y voit que du feu.
Cependant le cordeur glisse dans son bois des tortillards, qui font
ce qu'on appelle des chambres à louer. La petite dame, qui aperçoit
beaucoup de creux dans sa voie, veut s'approcher de son cordeur pour
se plaindre. Mais, patatras! un bruit effrayant retentit à ses
oreilles. Ce sont des bûches que l'on fait rouler du haut en bas
d'une énorme pile. La petite dame est toute troublée par le bruit,
ces bûches ont l'air de vouloir rouler sur elle. Pendant qu'elle
s'éloigne de la pile et des bûches qui roulent, le cordeur continue
lestement sa besogne, et il glisse dans la voie qu'il mesure les
bûches les plus informes. La dame, s'apercevant de la manière dont
elle est soignée par le cordeur, veut de nouveau s'approcher pour se
plaindre. Mais voilà maintenant le charretier qui s'approche avec sa
voiture; il la fait avancer du côté de cette dame. Elle n'a que le
temps de se ranger pour ne pas être écrasée; elle s'esquive, elle
cherche par un autre côté à se rapprocher de son bois et de son
cordeur, mais la maudite charrette ne reste pas un moment
tranquille; le charretier prend à tâche de faire avancer, reculer,
retourner sou cheval, de façon qu'étant, à chaque instant occupée du
soin de sa sûreté, il n'est guère possible à la personne qui achète
d'avoir l'oeil sur le cordeur.

Au moyen âge et jusque vers le milieu de ce siècle, les marchands
ambulants promenaient du bois dans les rues de Paris; au XVe siècle,
voici comment ils annonçaient leur marchandise:

    L'autre crie qui veut le ten,
    L'autre crie la busche bone,
    A deux oboles le vous done.

    Soit en detour ou en embuche,
    On va criant semblablement,
    A ieun ou yure, busche, busche,
    Pour se chauffer certainement.

    Après orrez sans nulz arrestz
    Parmy Paris plusieurs gens
    Portant et criant les costeretz
    Où ils gaignent de l'argent.

    Puis vous orez sans demeurée
    Parmy Paris à l'estourdy,
    Fort crier bourrée, bourrée!
    Par vérité, cela vous dy.

À Marseille, les marchands de sarments de vigne, désireux de se
débarrasser de leurs derniers fagots, criaient: _Leis gaveous! va!
va! à l'acabado! à l'acabado!_ Les sarments! va! à l'achèvement.

[Illustration: L'Arbre et le Bûcheron, gravure des Fables du sieur
Le Noble, 1697.]



LES CHARBONNIERS


Parmi les gens qui vivent dans la forêt, les charbonniers occupent
une place à part; dans le Bocage normand, ils se réunissaient en
société de trois, quatre ou cinq membres qui achetaient un certain
nombre de cordes de chêne ou de hêtres. Avec un art véritable ils en
formaient des brasiers ronds, à toits coniques recouverts de blètes
et se relevaient à la garde de ces bûchers fumeux. Rarement ils
emmenaient leur famille au campement. Jour et nuit retenus auprès de
leurs fourneaux pour en activer ou modérer la chaleur, ils n'avaient
pour demeure que des huttes de branchages dressées au moment où ils
venaient exploiter une coupe de bois.

Les charbonniers du Forez, menaient une vie très rude: isolés et
nomades, ils quittent, dit Noelas, pendant de longs mois d'hiver la
chaumière de leur famille et vont bâtir, dans les forêts, des loges
qu'ils détruisent et reconstruisent à chaque campement; les parois
en sont formées de branches de fayard bien garnies de feuilles
sèches et de mousse. Une claie horizontalement fixée forme un étage
supérieur et un lit sur la fougère; le foyer s'allume sur une pierre
plate, et un panneau mobile de branches entrelacées que l'on laisse
retomber sur soi pendant la nuit, sert à la fois de porte, de
fenêtre et de cheminée. Pendant le jour, le charbonnier scie des
rondins de bois et les assemble symétriquement autour d'une perche
en ménageant des évents pour l'entrée de l'air; il couvre sa meule,
ainsi préparée, de terre humide et de mottes de gazon, y met le feu
avec une certaine solennité, puis quand le charbon est sec et «rend
son cri» il l'entasse dans des sacs grossiers qu'il charge sur une
mule, et l'homme et la bête descendent à la ville. Souvent le
charbonnier confectionne le charbon avec sa famille ou avec des
aides qu'il emmène avec lui. Dans certaines forêts, les leveurs
mettent en cordes le bois à charbon dont les _dresseurs_ forment des
monticules appelés fourneaux. Les charbonniers recouvrent les
fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par
les précédents ouvriers et veillent jour et nuit autour du brasier.
Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact de
l'air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce
résultat! Avec quelle attention l'on doit suivre, régler, maîtriser
les progrès du feu!

La rudesse d'allures et de langage que les charbonniers devaient à
leur existence constamment solitaire, leur visage tout hérissé d'une
barbe inculte, barbouillé de noir et où les yeux luisaient comme des
charbons ardents, leur accoutrement sordide, bruni par la fumée,
leur donnaient un aspect quelque peu diabolique, et l'on comprend
que les mères aient songé à en faire une sorte d'épouvantail pour
les enfants. En Haute-Bretagne, on avait peur d'eux et surtout des
charbonnières qui, il y a quarante ans, venaient des forêts de la
Basse-Bretagne escortant, une courte pipe à la bouche, les petits
chevaux de landes qui portaient les sacs de charbon. Dans le Bocage
normand, quand les marmots pleuraient à chaudes larmes, on les
menaçait d'appeler le charbonnier. Celui-ci apparaissait-il dans la
rue, ils s'enfuyaient éperdus, et lorsque l'homme noir se mettait à
crier à tue-tête: «V'là du charbon! V'là d'la braise!» ils couraient
se cacher sous le tablier de la mère.

Dans le Forez, les charbonniers sont des êtres à part, chez lesquels
se sont conservées les curieuses superstitions des montagnes et les
souvenirs des scènes mystérieuses que la nuit recèle au fond des
bois. C'est le charbonnier qui rencontre Gabriel le Loup près des
pierres grises, qui entend des voix sur les mornes stériles,
aperçoit des fantômes le long du ruisseau, ou, dormant sur son lit
de fougères, entend tout à coup rugir la chasse maligne, la meute
royale conduite par le grand veneur. On raconte que l'un d'eux ayant
eu l'imprudence de crier: «Bonne chasse!» fut contraint de monter
sur sa mule et de suivre le veneur et sa meute infernale, et qu'il
ne put la quitter qu'au petit jour, où il tomba dans sa loge, et
avec lui un bras de sorcier que le chasseur avait perdu.

Un proverbe de la Basse-Bretagne dit que «le charbonnier dans les
bois comme le loup hurle sans cesse». Les paysans de la
Haute-Bretagne, voisins des lisières des forêts, prétendent que les
charbonniers «mènent des loups», c'est-à-dire peuvent s'en faire
obéir et les faire servir à leurs desseins.

D'après les _Mémoires de la Société des Antiquaires_, ils avaient un
pouvoir encore plus redoutable. Personne n'ignore, disent-ils, que
les bons cousins charbonniers ne soient malignement occupés à faire
la pluie, la grêle, les tempêtes quand ils sont assemblés pour se
divertir en un lieu écarté, à l'ombre d'un chêne ou au bord d'un
ruisseau aussi tranquille qu'eux.

En Basse-Bretagne, les lutins et le diable prennent parfois, pour
jouer des tours aux chrétiens, l'apparence des charbonniers. Le
petit charbonnier ou le Kourigan noir est une sorte de lutin qui
semble, pour les gens de la presqu'île guérandaise, personnifier le
malheur; toujours quelque chagrin suit son apparition. Il avait une
courte taille, un costume noir et un grand feutre qui lui tombait
sur le nez. Dans un conte breton, le diable se fait charbonnier,
pour ennuyer avec la fumée de ses fours un ermite appelé Mikelik,
protégé de saint Michel.

Les _carbonari_ ou charbonniers étaient, comme on le sait, une
société secrète très bien organisée qui, à l'époque de la
Restauration, joua, en plusieurs parties de l'Europe, surtout en
Italie et en France, un rôle considérable.

[Illustration: le Fendeur de Bois.]

Nodier qui, à la Révolution, tout jeune encore, passa quelque temps
au milieu des forêts, nous a laissé sur eux des détails
intéressants. Il existait en France, dit-il, un compagnonnage moins
connu que la maçonnerie, celui des «bons cousins charbonniers». Plus
ancien probablement que celui des maçons, car il comprend dans sa
nomenclature technique des archaïsmes de notre langue, dont il ne
reste presque pas d'autres monuments, il conservait au premier degré
toute la naïveté de son institution primitive. Le bon cousin
charbonnier de ce grade était en effet le plus souvent un
charbonnier ou un bûcheron ordinairement nomade, selon les moeurs
de cette profession, et pour qui la combinaison et les devoirs de
l'institut n'étaient pas un simple divertissement d'imagination,
mais une nécessité d'existence. À côté se développaient des
agrégations urbaines, presque toutes formées dans la classe des
artisans laborieux et honnêtes; acquis graduellement par la société,
ils n'en avaient altéré ni le principe, ni les cérémonies, et, comme
aux premiers temps de la fondation, les ventes solennelles se
tenaient encore dans les bois. Les dogmes du carbonari étaient
simples et frappants, les rites empreints d'une majesté naturelle
que les imitateurs n'ont pu qu'imparfaitement contrefaire. Jamais
l'assistance du charbonnier n'a manqué au charbonnier, sans
acception de parti, et quand nous avions atteint la forêt, on savait
bien qu'on ne nous y retrouverait pas.

Vers le milieu du XVIIe siècle, l'autorité ecclésiastique s'efforça
de réagir contre les divers compagnonnages qui avaient pris un
développement considérable. Les charbonniers et leurs adhérents
furent l'objet d'une ordonnance de Nicolas Colbert, évêque d'Auxerre
(1673), qui les accusait d'un certain nombre de méfaits tant
spirituels que temporels: «Sur ce qui nous a été démontré par notre
procureur général, qu'en plusieurs paroisses de notre diocèse il y a
des forgerons, charbonniers et fendeurs qui font des serments avec
certaines cérémonies, qui profanent ce qu'il y a de plus sacré dans
nos plus saints et augustes mystères, et par lesquels ils s'obligent
à maltraiter tous ceux qui n'exécutent pas toutes les lois qu'ils
s'imposent à eux-mêmes contre toutes raisons et au préjudice de
personnes publiques et particulières, et de ne pas souffrir ceux de
leurs métiers travailler avec eux, avant qu'ils ayent juré en leur
présence d'une manière si détestable, nous avons enjoint à nos
diocésains, qui ont été assez aveugles pour s'engager à un aussi
horrible serment, d'y renoncer incessamment, en présence de leur
curé et de deux notables de leurs paroisses, sous peine
d'excommunication; faisant défense à toutes sortes de personnes de
le faire à l'avenir, ni d'y assister sous les mêmes peines». Le
compagnonnage des forêts résista mieux que les autres aux censures
ecclésiastiques et aux menaces de l'autorité séculière; il continua
à se recruter et à pratiquer les initiations mystérieuses dont
Clavel a recueilli les détails précis, que ne connaissaient pas sans
doute par le menu les juges ecclésiastiques: «Les compagnons
charbonniers se réunissaient dans une forêt; ils se donnaient le
titre de «bons cousins» et le récipiendaire était appelé «guépier».
Avant de procéder à la réception, on étendait sur terre une nappe
blanche sur laquelle on plaçait une salière, un verre d'eau, un
cierge allumé et une croix. On amenait ensuite l'aspirant qui,
prosterné, les mains étendues sur l'eau et le sel, jurait par le sel
et l'eau de garder religieusement le secret de l'association. Soumis
alors à différentes épreuves, il ne tardait pas à recevoir la
communication des signes et des mots mystérieux à l'aide desquels il
pouvait se faire reconnaître pour un véritable et bon cousin
charbonnier dans toutes les forêts. Le compagnon qui présidait lui
expliquait le sens emblématique des objets exposés à sa vue: Le
linge, lui disait-il, est l'image du linceul dans lequel nous serons
ensevelis; le sel signifie les vertus théologales; le feu désigne
les flambeaux qu'on allumera à notre mort; l'eau est l'emblème de
celle avec laquelle on nous aspergera, et la croix est celle qui
sera portée devant notre cercueil. Il apprenait au néophyte que la
vraie croix de Jésus-Christ était de houx marin, qu'elle avait
soixante-dix pointes, et que saint Thiébaut était le patron des
charbonniers. Ce compagnonnage, qui existe encore dans une grande
partie de l'Europe, y a conservé le même cérémonial mystérieux. La
Forêt-Noire, les forêts des Alpes et du Jura sont peuplées de ses
initiés. Moins exclusifs que les autres compagnons, ils n'admettent
pas uniquement parmi eux des personnes exerçant la profession de
charbonnier, mais ils agrègent également des personnes de toutes les
classes, auxquelles ils rendent, à l'occasion, tous les bons offices
qui dépendent d'eux. Pendant la Révolution, M. Briot, qui avait été
reçu charbonnier près de Besançon, obligé de se soustraire par la
fuite à un décret de proscription, se réfugia à l'armée. Fait
prisonnier par les Autrichiens, il parvient à s'échapper et cherche
un refuge dans une forêt; mais il s'y égare et vient tomber au
milieu de la troupe du chef de partisans Schinderhannes. On
l'entoure, et c'en était fait de lui peut-être quand il aperçoit
dans la troupe quelques charbonniers qu'il reconnaît à leur costume.
Il se hâte de faire les signes de la charbonnerie, et les frères
qu'il trouve dans les rangs de ses ennemis l'accueillent avec les
marques de la plus affectueuse cordialité et le prennent sous leur
protection.

[Illustration: Le Meunier et le Charbonnier, gravure de Lagniet,
_Illustres proverbes_.]

[Illustration: LA CHARBONNIERE.]

Les charbonniers de la forêt de la Puisaye (Yonne) ont, par
tradition du temps où ils étaient associés par corporation, une
sorte de télégraphie secrète et des signes mystérieux. Quelques
coups frappés sur une douve ou planche suspendue à la main se font
entendre, à leurs oreilles exercées, à plusieurs kilomètres de
distance. Chaque nombre de coups a sa signification, qu'eux seuls
connaissent. Ils s'en servaient avec vigilance pour protéger,
pendant la Révolution, les prêtres qui s'étaient réfugiés dans leurs
forêts. À la première apparition des brigades de gendarmerie,
l'éveil était ainsi donné et les suspects se mettaient à couvert.
Depuis plus de quarante ans, dit-on, l'association des Cousins de la
Gueule noire n'existe plus. Ceux de ses anciens membres qui vivent
encore aujourd'hui se contentent de se reconnaître entre eux au
moyen de certains signes et de serrements de main particuliers.

Les charbonniers pratiquent une sorte de médecine empirique à l'aide
de laquelle ils croient se guérir eux-mêmes de diverses
indispositions. S'ils veulent panser une foulure, ils commencent par
apostropher le nerf qu'ils supposent malade: «Nerf, retourne à ton
entier comme Dieu t'a mis la première fois, au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois fois ces paroles, ils
appliquent une compresse d'huile d'olive, de trois blancs d'oeufs
et d'une poignée de filasse, et, si la douleur est violente, un
cataplasme de vieux oing qu'on fait bouillir avec du vin. Quand l'un
d'eux a mal aux dents, il prend un clou neuf, le met en contact avec
la dent malade, le plante dans un bois de chêne et dit cinq _Pater_
et cinq _Ave_ en l'honneur de sainte Apolline.

Il y avait des esprits qui se plaisaient à éteindre les fouées; dans
un conte de la Haute-Bretagne, deux frères qui gardaient leur fouée
de charbon sont prévenus, un peu avant minuit, par un petit nain,
qu'un géant haut comme un chêne, le Corps sans âme, va venir pour
l'éteindre, mais qu'il ne faut pas se laisser effrayer par ses
menaces. Ils lui résistent avec courage, et il s'en va; le
troisième, qui n'a été prévenu ni par ses frères ni par le petit
nain, se laisse intimider, et le Corps sans âme éteint la fouée.

Les légendes représentent les charbonniers comme prêts à accorder
aux voyageurs qui traversent les forêts une hospitalité sommaire,
mais cordiale; ils partagent cette réputation avec les autres
«boisiers», et on ne les accuse pas d'avoir tenté de s'emparer de
l'argent ou des habits de leurs hôtes. Les récits qui suivent
montrent que leur bonne volonté ne reste pas sans récompense. Dans
un conte espagnol, un pauvre charbonnier reçoit dans sa cabane
Notre-Seigneur et saint Pierre qui parcouraient l'Espagne; il les
traite de son mieux, allume du feu et met sur la table ses maigres
provisions. Deux voyageurs se présentent encore, puis il vient
jusqu'à ce qu'ils soient au nombre de treize: c'étaient Jésus-Christ
et les douze apôtres. Le Christ touche du doigt le pain du
charbonnier et les fruits, et ils se multiplient de telle sorte
qu'il en reste encore après que tout le monde a été rassasié. Le
lendemain, avant de le quitter, les voyageurs lui disent de formuler
un don. Il souhaite d'avoir le plaisir de gagner chaque fois qu'il
jouera aux cartes. Cela lui est accordé à la condition qu'il n'ira
jamais au delà d'un petit enjeu. Il joue avec le diable l'âme d'un
agent d'affaires et la lui gagne.

Par contre, il est un certain nombre de contes où les charbonniers
se conduisent assez mal à l'égard de princesses errantes; leur
imposture finit d'ailleurs toujours par être démasquée.
Habituellement, un charbonnier qui, ayant assisté de loin au combat
livré à un monstre, pour délivrer la princesse qu'il doit manger, se
donne faussement pour son libérateur; dans un conte lorrain, ce sont
trois charbonniers qu'elle rencontre par hasard qui la forcent à
dire qu'ils sont les vainqueurs du monstre.

Dans plusieurs autres récits, les charbonniers montrent réellement
du courage et surtout de la finesse. On raconte à Menton que le jour
de la fête de Saint-Jean-Baptiste, deux charbonniers qui
travaillaient dans le bois ont chacun une conduite différente: l'un
va à la ville, l'autre reste à son poste et est surpris par un
orage; il se réfugie sous un noyer; là il entend des voix, et étant
grimpé dans l'arbre, il apprend que le fils du roi doit mourir le
lendemain si on ne retourne le pot de terre dans lequel la sorcière
a mis la moelle qu'elle lui a enlevée. Le charbonnier sauve le
prince et le roi l'adopte pour son héritier.

La corporation des charbonniers jouissait de grands privilèges;
toutefois ils ne formaient point à Paris de communauté, parce qu'il
ne peut y avoir de fabrique de charbon dans la ville. Parmi leurs
privilèges, il en est un auquel ils tenaient extrêmement: c'était le
droit d'envoyer, lors de la naissance ou du mariage des princes de
la famille royale, une députation qui présentait leurs compliments
de félicitations; aux représentations gratuites, ils occupaient les
loges d'avant-scène, conjointement avec les dames de la Halle.

Les maîtres charbonniers appelaient leurs valets: Garçons de la
pelle ou plumets; dans l'estampe d'Abraham Bosse, p. 5, on peut voir
que sous Louis XIII, ils portaient des plumes sur la tête: ce terme
de «Plumet» était en usage à la fin du XVIIe siècle; au-dessous de
l'estampe de Bonnart, qui représente le charbonnier, on lit ce
quatrain qui fait allusion au proverbe: «Noir comme un charbonnier».

    Bien qu'on juge à voir sa figure
    Qu'il soit de l'infernal manoir;
    Ce plumet, comme on nous assure.
    N'est pas si diable qu'il est noir.

[Illustration: La vendeuse de Mottes]

Dans le Finistère, on appelle plaisamment le charbonnier qui vient
vendre son charbon en ville: _Ar Mare' hadour gwiniz dù_, marchand
de froment noir.

Depuis le commencement de ce siècle, le charbon de terre a pris une
place de plus en plus grande dans le chauffage parisien; mais le
charbon de bois, destiné surtout à la cuisine, est encore l'objet
d'un important commerce, et on le trouve dans les très nombreuses
boutiques de charbonniers répandues un peu partout dans Paris. On ne
le crie plus comme autrefois. L'auteur d'un petit livre en quatrains
sur les _Cris de Paris_, imprimé au commencement du XVIe siècle, en
a consacré un aux marchands de charbons:

    ... Vous orrez à haulte voix
    Par ses rues, matin et soir,
    Charbon, charbon de ieune bois,
    Treffort (très fort) crier pour dire voir.

Un peu plus tard, d'après la _Chanson nouvelle des Cris de Paris_,
on criait:

    Charbon de rabais en grève,
    Le minot à neuf douzaines.

Au XVIIe siècle, les cris pour le charbon étaient:

    _Charbons de jeune bois!_
    Il n'est qu'à trois sols le minot!
    Il est en grève, en batteau:
    Qui en voudra vienne voir.

    _Charbons de jeune bois!_
    J'en amenai encore hier.
    Surtout ne crains que du gruyer
    Le rencontrer par où je vais.

Le crocheteur annonçait la vente des cotrets et du menu bois:

    Je crie: _Coterets, bourrées, buches!_
    Aucune fois: _Fagots ou falourdes!_
    Quand je vois que point on ne me huche,
    Je dis: _Achetez femmes lourdes!_

Les charbonniers de Paris, originaires pour la plupart de
l'Auvergne, ont l'habitude de signaler leurs boutiques par des
décorations parlantes. C'est une tradition qui est observée à tel
point, qu'il serait difficile de trouver une boutique, même la plus
pauvre, qui ne fût pas ornée de peintures. M. Félix Régamey a
dessiné, dans la _Plume_ (janvier 1895), un certain nombre de ces
curieuses enseignes. Nous en reproduisons une ci-dessous.

À l'industrie du chauffage se rattachent les marchands de mottes.
Leurs cris se font entendre, surtout en hiver, et dans les quartiers
pauvres. L'un des plus populaires, vers 1850, était celui-ci, qu'un
couple de revendeurs, homme et femme, chantait alternativement: «Des
bons poussié' d'mott's, des mott's à brûler, des mott's!» ou bien:
«Qui veut des mott's? qui veut des mott's? achetez tous du poussié
d'mott's!» Tantôt ces marchands poussaient devant eux une petite
charrette, tantôt ils portaient sur le dos une petite hotte dans
laquelle ils entassaient les mottes à brûler.

[Illustration: Enseigne de charbonnier, d'après Félix Régamey.]


SOURCES

J.-B. Champeval, _Proverbes limousins_, 33.--Lecoeur, _Esquisses
du Bocage normand_, I, 55; II, 54, 73.--Tylor, _Civilisation
primitive_, II, 282, 287.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II,
652.--_Revue des traditions populaires_, VII, 168; VIII, 485.--Ch.
Thuriet, _Traditions du Doubs_, 364.--Bouche, _la Côte des
Esclaves_, 241.--Ch. Letourneau, _Sociologie_, 471.--Grimm,
_Veillées allemandes_, I, 69; _Mærchen_ (_passim_).--Georgiakis et
Léon Pineau, _le Folk-Lore de Lesbos_, 170.--Laisnel de la Salle,
_Légendes du Centre_, I, 203.--Pitrè, _Fiabe novelle siciliani_,
III, 67.--De Lamare, _Traité de la police_, IV, 367, 866.--A.
Joanne, _Nièvre_.--Mercier, _Tableau de Paris_, VII, 87.--Paul de
Kock, _la Grande ville_, I, 42.--Kastner, _les Voix de Paris_, 37,
97.--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_, 251.--Noelas,
_Légendes foréziennes_, 255, 257, 262.--La Bédollière, _les
Industriels_, 222.--_Mémoires de la Société des antiquaires_, 1823,
40.--E. Souvestre, _Derniers paysans_, 61.--Dulaurens de la Barre,
_Nouveaux fantômes bretons_, 63.--Nodier, _Souvenirs de la
Révolution et de l'Empire_.--C. Moiset, _Usages de l'Yonne_, 141,
143.--Clavel, _Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie_,
362.--Paul Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, II, 126.--X.
Marmier. _Contes de différents pays_, II, 97.--E. Cosquin, _Contes
de Lorraine,_ I, 78.--Andrews, Stories from _Mentone_.--_Paris
ridicule_, 300.

[Illustration: Noir comme marchands de charbons, silhouette du
_Chaos_ (vers 1840).]



LES FORGERONS


La malice populaire qui, surtout au moyen âge, blasonna, souvent
sans mesure, la plupart des métiers et leur prodigua les épithètes
méprisantes, les proverbes et les dires injurieux, ne se manifeste
que rarement à l'égard des ouvriers du fer. Les traits satiriques
qui leur sont lancés sont peu nombreux, et, au lieu de s'attaquer à
leur probité ou à leurs défauts professionnels, ils ne visent guère
que leur vanité. Celle-ci était en quelque sorte justifiée par les
qualités que devaient déployer les forgerons, et par la
considération qu'elles leur valaient à une époque où l'on prisait
par-dessus tout la force physique. Ceux qui tiraient de la forge des
blocs de métal incandescent et les frappaient de leurs lourds
marteaux pour leur faire prendre la forme qu'ils désiraient,
devaient être plus estimés que les ouvriers dont l'état n'exigeait
pas de si grands efforts musculaires, et les forgerons qui
semblaient jouer avec le feu, et en avoir fait leur serviteur, qui
savaient assouplir le métal le plus dur, et le transformer à leur
fantaisie en objets tour à tour puissants ou délicats, paraissaient
supérieurs aux autres artisans. En outre, les forgerons
n'étaient-ils pas ceux qui fabriquaient les armures, les fers des
lances et des épées, et qui s'occupaient de ferrer et de guérir les
chevaux, que l'on regardait comme les plus nobles des animaux?

Dans la pratique ordinaire de la vie, il n'y avait pas entre eux et
leurs clients ces petits conflits journaliers, qui provenaient la
plupart du temps de ce que, l'un fournissant la matière première,
celui qui la mettait en oeuvre passait, à tort ou à raison, pour
en conserver une partie qui ne lui était pas due. Les forgerons
travaillaient en général des métaux qui leur appartenaient, et si on
trouvait qu'ils faisaient chèrement payer leur talent, on ne pouvait
leur reprocher des soustractions analogues à celles dont on accusait
les meuniers, les tailleurs et les tisserands.

Il n'était pas un corps de métier qui pût se passer de leur
concours, soit pour fabriquer les outils, soit pour les réparer ou
les remettre à neuf. Une légende que racontaient naguère les
forgerons du Sussex met en relief d'une façon ingénieuse la
supériorité des ouvriers du fer, et la nécessité où tous les autres
se trouvent de recourir à leurs bons offices. Au temps jadis, le
dix-sept mars, le bon roi Alfred réunit tous les métiers au nombre
de sept, et déclara qu'il ferait roi des métiers celui dont
l'ouvrage pourrait se passer de l'aide des autres pendant la plus
longue période de temps. Il annonça qu'il donnerait un banquet,
auquel il invita un représentant de chaque profession, et il mit
comme condition que chacun d'eux montrerait un spécimen de son
ouvrage et les outils dont il s'était servi pour le faire. Le
forgeron apporta son marteau et un fer à cheval, le tailleur ses
ciseaux et un vêtement neuf, le boulanger son pelleron et un pain,
le cordonnier son alène et une paire de souliers neufs, le
charpentier sa scie et un tronc équarri, le boucher son couperet et
un gros morceau de viande, le maçon son ciseau et une pierre
d'angle. Après examen, les convives proclamèrent unanimement que
l'ouvrage du tailleur était supérieur à celui des autres, et il fut
installé comme roi des métiers. Le forgeron fut courroucé de cette
décision, et, déclarant que tant que le tailleur serait roi, il ne
travaillerait pas, il ferma sa boutique et s'en alla on ne sait où.
Mais on ne tarda pas à regretter son départ. Le roi fut le premier à
avoir besoin des services du forgeron, son cheval s'étant déferré;
l'un après l'autre les six compagnons brisèrent leurs outils; ce fut
le tailleur qui put travailler le plus longtemps; mais le 23
novembre de la même année, il lui fut impossible de continuer. Le
roi et les ouvriers se déterminèrent à ouvrir la forge et à essayer
de faire eux-mêmes l'ouvrage: le cheval du roi le frappa, le
tailleur se brûla les doigts, à chacun il arriva de pareilles
mésaventures; tous se mirent à se quereller et à se frapper, et dans
la dispute l'enclume fut heurtée et renversée avec fracas. Alors
arriva saint Clément, donnant le bras au forgeron. Le roi fit un
humble salut à saint Clément et au forgeron, et leur dit: J'ai
commis une grande erreur en me laissant séduire par le drap brillant
et la savante coupe du tailleur; en bonne justice le forgeron, sans
l'aide duquel les autres ne peuvent rien faire, doit être proclamé
roi. Tous les ouvriers, sauf le tailleur, le prièrent de leur
refaire des outils; il y consentit et il forgea même pour le
tailleur, une paire de ciseaux neufs. Le roi réunit de nouveau les
métiers, et proclama roi le joyeux forgeron, auquel tous
souhaitèrent bonne santé et longue vie. Le roi demanda à chacun de
chanter une chanson, et le forgeron commença par celle du _Joyeux
Forgeron_, qui est restée populaire et que l'on chante encore aux
fêtes du métier en Angleterre.

Les légendes faisaient des premiers forgerons des dieux ou des
héros, et leur attribuaient souvent une taille et une force
supérieures à celles des autres hommes. En Grèce, Vulcain et Dédale
passaient pour les inventeurs de l'art de traiter les métaux, et la
Bible en fait honneur à Tubalcaïn, dont le nom figure encore dans
les chansons de fête des ouvriers du fer en Angleterre. Les cyclopes
Titans, qui forgèrent la foudre de Jupiter, étaient des géants, et
ceux qui travaillaient dans les forges de l'Etna, sous la direction
de Vulcain, étaient si puissants que parfois leurs coups de marteau
ébranlaient la Sicile et les îles voisines. L'habile forgeron
Véland, héros d'un cycle très répandu au moyen âge, est le fils d'un
géant. Si les nains que les traditions Scandinaves et germaniques
représentent occupés à forger le fer dans les cavernes reculées des
montagnes sont de petite taille, ils ont une origine surnaturelle et
leur adresse est prodigieuse. Le forgeron finnois qui figure dans
_Kalevipoeg_, poème national des Estoniens, mêle à son adresse un
peu de sorcellerie. Chez les peuples des bords de la Baltique, le
dieu Ilmarinen dont parle l'épopée finnoise du _Kalevala_, avait
inventé la forge: c'était lui qui avait forgé la voûte du ciel, et
martelé la voûte de l'air, les faisant si bien unis que les coups de
marteau et les morsures des tenailles n'y paraissaient pas. Il est
vraisemblable que saint Pierre et le diable, qui, d'après les
légendes de l'Ukraine, ont appris aux hommes l'art de forger le fer,
ont été substitués par les chrétiens à des divinités païennes.

Un jour, dit un récit de l'Ukraine, les hommes trouvèrent un morceau
de fer; après avoir essayé en vain de le manger, pour l'amollir, ils
le mirent à cuire dans de l'eau, à rôtir sur le feu, puis ils le
battirent avec des pierres. Le diable qui les vit leur dit:
Qu'est-ce que vous faites-là? Les hommes répondirent: Un marteau
pour battre le diable. Alors celui-ci leur demanda où ils avaient pu
se procurer le sable nécessaire à leur travail. Les hommes
comprirent qu'il faut du sable pour travailler le fer, et c'est à
partir de ce moment qu'ils commencèrent à fabriquer tous les outils.

[Illustration: Cette gravure forme la moitié gauche d'une
composition dont la droite est occupée par la dispute d'un menuisier
et de sa femme: au milieu est un cartouche ovale avec cette
inscription: «Le temps corrompu. Pierre Saincton, ex. auec priv. du
Roy.» (Musée Carnavalet.)]

Ailleurs, surtout dans l'Europe occidentale, le diable, loin d'être
l'inventeur du métier, essaie en vain de l'apprendre, et est dupé
par les forgerons. Un jour qu'il voyageait dans le pays de Vannes,
il entra dans une forge et, ravi des beaux ouvrages qu'il voyait
faire, il voulut apprendre le métier. «Hé bien! dit le forgeron,
prends-moi ce gros marteau et quand le fer que j'ai dans le feu sera
rouge, je le mettrai sur l'enclume, et tu vas dauber dessus
vigoureusement, en alternant tes coups de marteau avec les miens.»
Le diable se met à frapper fort, mais les puces de forgeron, ou, si
vous aimez mieux, les étincelles, sautent autour de l'enclume et, si
le forgeron a un tablier de cuir pour protéger son ventre, le diable
n'a le sien protégé que par son poil de bouc. Aussi ces puces le
mordent-elles impitoyablement. De plus le forgeron laissa le fer
rouge tomber sur les jambes du diable, qui se crut de nouveau dans
son enfer et se mit à fuir le plus vite possible.

En Haute-Bretagne, il n'eut pas beaucoup plus de chance: Un jour il
arriva chez un maréchal, avec lequel il lia conversation.--Vos
souliers, dit le forgeron, ne sont pas des meilleurs; si vous
voulez, je vous ferrerai le talon, et ils seront comme neufs. Le
diable y consentit. Le forgeron fit des clous pointus comme des
alênes et longs comme le bras, puis il dit:--Maintenant, pour vous
ferrer, il faut que je vous attache; vous savez que jamais on ne
ferre les chevaux sans les attacher. Le diable se laissa faire, et
quand les fers furent rouges, le forgeron en prit un, le plongea
dans l'eau bénite et le mit sur le pied du diable, qui poussait des
cris épouvantables; mais le forgeron continuait à les enfoncer, il
ferra même le second pied en protestant qu'il n'avait jamais fait un
ouvrage à moitié, et il les arrosait d'eau bénite en disant: Quand
on a ferré un cheval, on arrose le fer. Il ne laissa le pauvre
diable s'en aller qu'après l'avoir contraint, par un papier bien en
règle, à renoncer à tous ses droits sur lui.

Dans un autre conte du même pays, le forgeron qui s'appelle Misère,
n'ayant plus de fer dans sa forge, prend une grosse boucle d'argent
et ferre l'âne du bon Dieu, qui, pour le récompenser, lui accorde
trois dons: ce qui entrera dans sa blague ne pourra en sortir sans
sa permission, qui s'assiéra dans sa chaise ne pourra se lever, et
ceux qui monteront dans son noyer y resteront jusqu'à ce qu'il leur
permette de descendre. Peu après Misère se donne au diable, qui doit
l'emporter au bout de vingt ans; quand ils sont révolus, et qu'il
vient le chercher, il lui dit de s'asseoir dans sa chaise; pour lui
permettre de s'en aller, il exige vingt ans de répit, au bout
desquels il persuade au diable de monter dans son noyer; il exige un
autre délai pour le laisser descendre, et quand il est expiré, il
défie le diable de se transformer en fourmi; celui-ci accepte la
gageure, et quand Misère l'a enfermé dans sa blague, il le met sur
son enclume et le bat jusqu'à ce que les forces lui manquent.

Le forgeron Sans-Souci, auquel Jésus-Christ avait accordé trois dons
pour le récompenser du courage avec lequel il travaillait, trouve
moyen de duper la Mort elle-même et la retint pendant cent ans sur
son banc.

Plusieurs légendes, qui constatent l'orgueil que leur habileté
inspirait aux forgerons, racontent la façon dont ils en sont punis;
mais l'aventure n'a pas pour eux de suites bien fâcheuses. Un jour,
dit un récit lorrain, l'Enfant Jésus voyant son père rêveur, lui
demande ce qu'il a; Dieu le père lui répond qu'il y a en Limousin un
forgeron, bon chrétien, charitable aux pauvres gens, de bon compte
avec ses pratiques, mais qui ne deviendra jamais un grand saint,
parce qu'il a trop d'orgueil. Jésus demande à son père la permission
de descendre sur terre pour le convertir. Il se déguise en apprenti
et arrive dans le village où demeurait Éloi, qui avait une enseigne
sur laquelle étaient ces mots: _Éloi le maréchal, maître de tous les
maîtres_, _forge en deux chaudes_. En entrant, Jésus dit:--Je vous
souhaite le bonjour, maître, et toute la compagnie; avez-vous besoin
d'un ouvrier?--Non, répond Éloi; et l'apprenti s'en va. Mais dans la
rue, il rencontre des gens qui lui conseillent de retourner en
saluant comme il est écrit sur l'enseigne. Jésus retourne et
dit:--Je vous souhaite le bonjour, maître des maîtres. Avez-vous
besoin d'un ouvrier?--Entre, répondit-il aussitôt; mais écoute:
quand tu me parleras, aie soin de toujours dire: Maître de tous les
maîtres, parce que, ce n'est point pour me flatter, mais des
maréchaux comme moi qui font un fer en deux chaudes, il n'y en a pas
deux en Limousin.--Chez nous, dit l'apprenti, nous forgeons en une
seule chaude. Jésus fait rougir un morceau de fer, le prend dans ses
mains, en disant qu'il n'a pas besoin de tenailles, le martèle sur
l'enclume, et en peu de temps, il a un fer parfaitement arrondi.
Saint Éloi veut l'imiter; mais il se brûle les doigts et ne peut
finir le fer en une seule fois. Peu après arrive un cavalier,
c'était saint Martin, dont le cheval était déferré. Éloi appelle son
apprenti pour tenir le pied du cheval. Celui-ci lui répond que dans
son pays on ne se donne pas tant de peine. Il coupe le pied du
cheval, le met sur l'enclume, et quand il a été ferré, il le replace
si bien qu'il n'y paraît pas. Éloi veut faire comme lui, mais il ne
peut venir à bout de remettre le pied. Alors, il se jette aux genoux
de l'apprenti, et reconnaît qu'il a un maître. Quand il se relève,
cavalier et cheval ont disparu. Éloi ferme sa forge, et va partout
prêcher la parole de Notre-Seigneur. On raconte, en Irlande, une
légende analogue, sous une forme plus courte; et c'est l'ange
gardien de saint Éloi qui vient le guérir du péché d'orgueil.

[Illustration: Cette gravure, signée Lenfant exeudit, est la copie,
pour le motif principal, d'une autre gravure carrée signée Danuel où
les tableaux épisodiques sont disposés autrement. (Musée
Carnavalet.)]

Les variantes de ce thème sont extrêmement nombreuses, et, dans
plusieurs, on retrouve au-dessus de la porte l'orgueilleuse
enseigne: Le Maître des maîtres, dans le pays basque; en Norvège:
Ici demeure le Maître maréchal; en Allemagne: Ici demeure le Maître
de tous les maîtres.

Dans un conte allemand de Simrok, Jésus-Christ ferre également un
cheval dont il a coupé la jambe; le maréchal n'essaie pas de
l'imiter; mais au lieu de s'avouer vaincu, il demande d'autres
preuves. Jésus prend un petit vieillard qui vient d'entrer dans la
forge, et dit qu'il va le rajeunir, en le forgeant, sans lui faire
de mal. Il prend le petit vieux, le plonge dans la fournaise jusqu'à
ce qu'il devienne rouge comme une rose, le tire hors du feu et
quand, après l'avoir touché une seule fois avec son marteau, il eut
fait couler assez d'eau pour le rafraîchir, il le pose par terre
transformé en jeune homme de vingt ans. Le forgeron a tellement
confiance en son habileté, qu'il essaie d'imiter Jésus; il coupe les
pieds d'un cheval, mais ne réussit qu'à les brûler, et sa
belle-mère, vieille et bossue, au lieu de rajeunir par le feu, n'est
plus qu'un petit monceau de cendres. Alors, il avoue qu'il a trouvé
son maître, et d'un coup de marteau, il brise son enseigne. Le
Seigneur, touché de son repentir, rajeunit la vieille et remet les
quatre pieds au cheval.

En Russie, on raconte aussi l'épisode du rajeunissement opéré par le
feu. Ce n'est plus une divinité bienfaisante qui veut donner une
leçon à un ouvrier vaniteux, mais le diable qui, comptant sur
l'orgueil du forgeron, opère ce miracle dans un simple but de
vengeance. Un vieux forgeron avait fait peindre sur sa porte un
démon semblable à l'un de ceux qu'il avait vus sur un tableau du
Jugement dernier, et il était toujours poli avec lui. Mais il
mourut, et son fils frappait sur l'image et lui crachait à la figure
quand il allait à l'église. Le démon, pour se venger, se déguisa en
apprenti. Un jour qu'il était seul à la forge, il proposa à une
vieille dame de la rajeunir pour cinq cents roubles. Il la mit dans
la fournaise, puis plongea les os dans une jatte de lait: quand il
les retira, la dame était redevenue jeune. Elle retourna chez son
mari et lui dit de se faire rajeunir par le forgeron. Celui-ci
essaie d'imiter son apprenti; mais il ne réussit pas, et on le
traîne à la potence. Le démon lui fait promettre de ne plus jamais
le maltraiter, et il rajeunit aussi le seigneur.

La plupart des récits que nous avons rapportés sont des espèces de
moralité, qui mettent en relief l'habileté des forgerons, et
montrent comment ils ont été punis de leur orgueil; dans les contes
d'aventures, leur rôle est aussi important: ils sont les héros même
du récit, ou, plus rarement, des personnages épisodiques, et
généralement ils finissent par réussir.

Des contes de pays très variés parlent d'un garçon fort, appelé
souvent Jean de l'Ours, qui va apprendre le métier de forgeron, et,
devenu habile, obtient de son maître assez de fer pour forger une
canne d'un poids énorme. Quand il l'a faite, il part chercher
fortune, s'associe des compagnons qui tous sont remarquables par le
développement d'une qualité physique, délivre des princesses, qui
chacune lui remettent une boule. Il leur dit qu'il les reverra plus
tard, et elles l'oublient. Lui, après avoir parcouru le monde,
arrive au pays des princesses où il se loue comme apprenti chez un
forgeron, dont la boutique, grâce à son habileté, devient très
achalandée. Le roi demande à son patron de lui refaire trois boules
d'après un modèle qui n'est autre que celui des boules des
princesses. Son patron lui confie la besogne, il remet les boules
qui lui avaient été données: les filles du roi reconnaissent leur
libérateur, et il épouse celle des trois qu'il a choisie.

Parfois, ce n'est pas le héros qui forge lui-même son arme: il est
le fils d'un forgeron, auquel il demande de lui fabriquer une canne
de fer, ou bien, comme dans le conte de Petite-Baguette, recueilli
en Haute-Bretagne, il prie sa mère d'aller lui faire forger une
baguette de fer; il manie comme une plume la première qu'on lui
avait faite; il n'est content que lorsqu'il en a une pesant sept
cents livres. Kalevipoeg, le héros du poème estonien qui porte ce
titre, va trouver un célèbre forgeron finnois, et lui demande une
épée. On lui en présente un grand nombre et il les brise en mille
morceaux, en frappant un rocher; il ébrèche les autres en frappant
sur l'enclume; on finit par lui apporter le roi des glaives, auquel
le forgeron avait travaillé pendant sept ans en accumulant toutes
les forces magiques et en le trempant dans l'eau des sept mers et
lacs sacrés. Avec lui, le héros fend l'enclume en deux morceaux, et
le glaive reste intact.

Un forgeron russe n'avait jamais vu le Mal; il partit pour aller à
sa recherche, et rencontra un tailleur qui ne l'avait jamais vu non
plus. À la nuit, les deux compagnons entrent dans une chaumière: une
vieille femme, qui n'avait qu'un oeil, y fait un grand feu et
mange le tailleur comme un poulet. La vieille, voyant que le
forgeron a deux yeux, lui demanda de lui forger un second oeil. Il
fait chauffer un clou et l'enfonce dans le bon oeil de la
sorcière; puis il retourne sa pelisse, qui était poilue en dedans,
et marche à quatre pattes; la vieille, comme Polyphème, tâte ses
moutons au sortir de la maison, mais grâce à sa ruse, le forgeron
lui échappe.

Les Petits-Russiens racontent que le héros Petit-Pois, poursuivi par
un dragon femelle, dont il a tué le mari, se réfugie dans une forge
tout en fer et demande protection au forgeron. Ils ferment les
portes de fer, et quand le monstre somme le forgeron de lui livrer
son hôte, celui-ci lui dit de passer la langue par-dessous la porte;
quand elle y est entrée, il la saisit avec ses tenailles rougies au
feu, et la maintient pendant que Petit-Pois broie les os du dragon.

En Suisse, un forgeron, condamné à mort, offre au magistrat qui
l'avait jugé, d'aller tuer le dragon de Naters; sa proposition
acceptée, il forge avec une barre d'acier une épée, qu'il trempe
dans les eaux glacées du Rhône; il combat le dragon, et finit par
être victorieux.

Un prince, qui figure dans un récit du Pendjab, a pour compagnons
des ouvriers appartenant à divers corps d'état, et, parmi eux, un
forgeron, qu'il établit roi d'un pays. La destinée du prince était
liée à son épée; si celle-ci était brisée, il devait mourir. Quand
l'épée a été mise en morceaux, le prince meurt, mais le forgeron,
qui en est aussitôt averti, rassemble les morceaux, reforge l'épée
et lui rend la vie.

On raconte, dans la Suisse romande, que jadis, à une époque très
reculée, les fées qui demeuraient dans une caverne de la montagne,
venaient en hiver se chauffer dans les forges de Vallorbe, quand les
ouvriers s'étaient retirés, et un coq vigilant annonçait, une heure
à l'avance, le retour des forgerons, pour qu'elles eussent le temps
de s'échapper. Un jeune forgeron pénètre dans leur caverne et s'y
endort. À son réveil, une fée lui propose de rester avec elle et de
le rendre heureux pendant un siècle, à la condition qu'il ne la
verra que quand il lui plaira de paraître à ses yeux, et que si elle
se retire dans une partie reculée de sa demeure, il ne cherchera pas
à y pénétrer. Pendant quinze jours, le forgeron observe le pacte;
mais après le dîner du seizième jour, la fée entra dans un cabinet
voisin, pour y faire sa méridienne, laissant la porte entrouverte.
Le jeune homme ne put résister à l'envie de regarder: la fée était
étendue sur un beau lit de velours, sa longue robe était un peu
relevée, et il vit qu'elle avait un pied sans talon, comme une patte
d'oie. La fée se réveilla, et le chassa en lui disant que s'il avait
été discret pendant un mois, elle l'aurait pris pour époux.

Il est assez rare que le peuple accuse les forgerons de s'emparer du
bien d'autrui ou de détourner de la marchandise. Les _Exempla_ de
Jacques de Vitry rapportent pourtant l'histoire peu édifiante d'un
maréchal ferrant qui avait coutume d'enfoncer très avant un clou
dans le pied des chevaux des étrangers qui passaient devant sa
forge. Le cavalier remontait dessus, et, un peu plus loin, quand le
cheval boitait, un compère se présentait et proposait de le lui
acheter un bon prix. Le maréchal lui retirait le clou du pied et,
peu de jours après, le cheval était guéri. Dans un récit qui paraît
être d'origine polonaise, la sainte Vierge descend aux enfers et y
voit les supplices endurés par les gens des métiers: des hommes
étaient dans des cavernes incandescentes, où les diables allumaient
du feu et faisaient de la fumée; d'autres diables leur
introduisaient dans la bouche des fers brûlants, leur enfonçaient
des broches rougies dans les oreilles, pinçaient leurs corps avec
des tenailles ou les battaient à coups de marteau. La Vierge demanda
à saint Michel, qui lui servait de guide, quel péché ces gens
avaient commis: Ce sont, répondit l'archange, les forgerons qui ont
volé le fer d'autrui en travaillant.

En Normandie, les ouvriers des grosses forges sont appelés «cousins
du foisil» (poussière de charbon). Le nom de «gueule noire», semble
un terme générique pour désigner les ouvriers que leur profession
expose à être noircis. En Poitou, ou donne au diable le nom de
«Marichaud», sans doute par une allusion de couleur.

Au siècle dernier, c'était dans la boutique du taillandier, qui
joignait habituellement à ce métier celui de maréchal-expert,
toujours brillamment illuminée, qu'aux premières heures de la nuit,
s'assemblaient les jeunes gens pour entendre ou pour faire des
histoires de grands voleurs, des contes de bêtes féroces. En
Angleterre, la boutique du forgeron était le rendez-vous des gens
qui désiraient savoir des nouvelles. En plusieurs pays, la boutique
du maréchal ferrant a comme enseigne des trophées de fers, des fers
à cheval ou des tenailles imprimées sur la devanture.

Les forgerons de campagne sont assez fréquemment taillandiers,
cloutiers et surtout maréchaux ferrants. En Belgique, de même qu'en
France, ils remplissent souvent l'office de médecins, de dentistes
et de vétérinaires. Un passage du _Moyen de parvenir_ montre qu'à la
fin du XVIe siècle, il y en avait qui cumulaient déjà plusieurs
métiers: «Le maréchal de Ballon était notaire et aussi barbier; et
quand on le demandait, il disait: Me voulez-vous pour ferrer, ou
barber, ou ajourner? pensez que depuis il fut sergent.»

Le tablier de cuir des forgerons est une sorte d'insigne de la
profession, et ils ne le quittent guère. La prise de tablier est
fêtée en certains pays, et il est probable qu'autrefois elle avait
le caractère d'une véritable initiation, dont la coutume actuelle
n'est qu'une survivance affaiblie. Dans la Sarthe, quand un apprenti
forgeron met le tablier de cuir, on le baptise. Il va au cabaret
avec ses camarades, chacun prend une _verrée_ de vin rouge, puis le
verre vide est enduit de vin et appliqué sur l'envers du tablier où
il marque son rond: chacun écrit son nom au milieu, c'est une sorte
de cachet. En Haute-Bretagne, lorsqu'un maréchal a un tablier neuf,
il se rend à l'auberge et ses camarades le «contrôlent». Ils tracent
sur l'envers une marque à l'encre, ou font chauffer une pièce de
monnaie ou un fer qui laisse son empreinte sur le cuir; à chaque
«contrôle», le maréchal doit payer un pot de cidre.

Maintenant les tabliers ne sont plus, en France, à ma connaissance
du moins, tailladés comme autrefois; une gravure du livre de
Franqueville, montre qu'en 1691 ils étaient terminés par des dents
régulières. En Angleterre, les forgerons portent un tablier coupé
carrément et dont le bord est taillé en forme de frange; on lui
attribue une origine ancienne. Lorsque le temple de Salomon fut
bâti, il y eut un souper auquel furent invités tous les ouvriers,
excepté le forgeron. Celui-ci prit son métier en dégoût, et, lorsque
les autres ouvriers eurent besoin de réparer leurs outils, le
forgeron refusa de travailler. Alors Salomon donna un second souper,
auquel il convia le forgeron, et il fit tailler à son tablier de
cuir une frange qu'il fit dorer. Suivant une autre légende, lors de
la dispute des métiers, au temps du roi Alfred, le tailleur, pour
remercier le forgeron de lui avoir fait une paire de ciseaux neufs,
se glissa sous la table, lui tailla carrément son tablier et y
découpa des franges. Actuellement, il y a des forgerons qui ont, à
leurs tabliers, cinq entailles qui imitent la patte du lion.

[Illustration: Gravure du _Miroir de l'Art et de la Nature_, 1691.]

[Illustration: (Musée Carnavalet): Une autre gravure représente une
forge où des femmes s'occupent aussi à forger la tête des hommes; la
moitié de la composition est occupée par un paysage. Vers le
commencement de ce siècle, une autre image coloriée, publiée à Paris
chez Jean, roula sur le même thème.]

De même que plusieurs ouvriers de différents corps de métiers,
certains forgerons ont des superstitions en rapport avec les jours.
Les vieilles femmes de la Suisse racontent que saint Bernard tient
le diable enchaîné dans quelqu'une des montagnes qui environnent
l'abbaye de Clairvaux: c'est pour cela que les maréchaux du pays ont
coutume de frapper, tous les lundis, avant de se mettre à la
besogne, trois coups sur l'enclume, comme pour resserrer la chaîne
du diable, afin qu'il ne puisse s'échapper.

En Belgique, les maréchaux considèrent le jeudi comme un jour
heureux. Aucun de ceux du nord du comté de Durham ne consentirait à
enfoncer un clou le Vendredi saint, en souvenir de l'usage sacrilège
auquel le marteau et les clous ont été employés le premier Vendredi
saint.

Dans les Vosges, saint Éloi, patron des maréchaux, les préserve des
ruades et les garde de tout accident quand ils ont à ferrer des
chevaux vicieux. On peut d'ailleurs ferrer tout cheval, quelque
difficile qu'il soit, si on a la précaution d'en faire le tour, en
disant: «Je te conjure, au nom de Dieu, et te commande d'avoir à te
laisser ferrer pour homme porter, ni plus ni moins que Jésus fut
porté en Égypte, par la sainte Vierge». Cette oraison doit être
suivie d'un _Pater_ et d'un _Ave_.

Lorsqu'un jeune cheval est ferré pour la première fois, il y a une
sorte de fête, en Écosse; son propriétaire vient à la forge muni
d'une bouteille de whisky. La besogne accomplie, le maréchal, et
tous ceux qui sont présents, reçoivent une pièce blanche et
quelquefois deux.

En Normandie, on croit que les ouvriers du fer qui se brûlent par
accident, peuvent se guérir rapidement, en prononçant sur leurs
blessures certaines paroles.

J'ai réuni, dans cette monographie, ce qui se rapporte aux ouvriers
qui travaillent le fer en gros: les forgerons, les maréchaux
ferrants, les taillandiers. Dans le compagnonnage, ces ouvriers sont
distincts: les fondeurs sont de 1601; les forgerons dont l'admission
parmi les compagnons passants du Devoir, remonte à 1609 ont donné
leur devoir aux maréchaux ferrants, en 1795, mais les deux
corporations sont séparées et ennemies, et leur fête n'a pas lieu le
même jour, les forgerons fêtant la Saint-Éloi d'hiver, les maréchaux
la Saint-Éloi d'été.

Les maréchaux formaient, sous le second empire, une des plus fortes
associations; ils se répandaient partout et on les trouvait dans les
villes et dans les villages. Vers 1850, ils observaient, lors du
départ d'un compagnon, une curieuse cérémonie, qui est ainsi décrite
par Agricol Perdiguier, qui en avait été témoin aux environs de
Nantes. Ils étaient dans un champ, à côté de la route, faisant ce
qu'ils appellent le devoir. C'était une cérémonie en plein vent, une
conduite en règle, à propos d'un partant. Leurs cannes sont plantées
en terre, et des rubans rouges, verts et blancs flottent à leurs
boutonnières. Ayant coudes contre coudes, ils forment une immense
circonférence, et regardent tous vers le centre. Un des leurs,
portant dans sa main droite un verre de vin bien coloré, se met à
courir, fait le tour extérieur de cette circonférence en criant, en
hurlant, et se rapproche de sa place, où un compagnon, le partant
sans doute, l'attendait, tenant aussi un verre à la main. Ils se
dressent vis-à-vis l'un de l'autre, regardent fixement, font des
signes, avancent, inclinent sur un côté, passent leurs bras droits
l'un dans l'autre, et boivent tous deux en même temps. Celui qui
avait crié et couru rentre dans son rang. Le voisin en sort,
l'imite, et tous, l'un après l'autre, se livrent au même exercice, à
la même action. Il y eut aussi des cris d'ensemble. Le partant
s'éloigne, ayant son sac en peau de chèvre sur le dos, sa longue
canne à la main, sa gourde pendante au côté. Deux belles boucles
d'or ornées d'un fer à cheval pendent à ses oreilles. Chacun de
l'appeler et de l'appeler encore. Mais il s'en va sans détourner la
tête, sans montrer aucune faiblesse. On redouble d'agaceries, de
séductions, rien n'y fait, il marche fièrement devant lui. Tout à
coup, il prend son chapeau dans ses mains, le jette par-dessus sa
tête, bien loin derrière son dos, et se met à fuir. Des compagnons
courent le ramasser, poursuivent le fuyard, l'atteignent à la
longue, et le lui enfoncent sur la tête. Le partant reste
insensible; il ne sait, il ne veut savoir qui lui a rendu son
couvre-chef; il marche d'un pied ferme, sans se détourner ni à
droite ni à gauche; ses autres compagnons retournent sur leurs pas;
la conduite est achevée. Le patient a fait preuve de fermeté.

Dans certains cas, les compagnons maréchaux portent des boucles
d'oreille d'or, ornées d'un fer à cheval. En 1853, les forgerons,
dans les cérémonies de corps, avaient la culotte courte et le
chapeau monté.

Le tatouage est assez fréquent chez les ouvriers du fer. Les
emblèmes les plus fréquents sont: fer à cheval, enclume, pince,
marteau, fer à cheval entouré de petits fers, fer, marteau,
taille-corne, clous.

En France et en Belgique, les forgerons et la plupart des ouvriers
du marteau ont pour patron saint Éloi; au XVIIe siècle, les
maréchaux habillaient quelquefois ce saint en maréchal, dans la
pensée, dit le curé Thiers, qu'il avait été de leur profession, ce
qui est une erreur partagée par le peuple et par les conteurs
populaires; en réalité, il fut orfèvre et non pas forgeron. Sa fête
est célébrée, en beaucoup d'endroits, par les ouvriers du fer.

Dans l'Yonne, dès la veille, les jeunes forgerons, maréchaux,
charrons, etc., parcouraient, le soir, le pays, avec des torches,
chantant, avec accompagnement d'instruments, la chanson: _Saint Éloi
avait un fils_, etc.; le matin, une salve d'artillerie invitait les
ouvriers à se préparer à la fête, et l'office était annoncé, à dix
heures, par une nouvelle détonation.

Avant 1836, aux forges de la Hunaudière, près de Châteaubriant, les
forgerons célébraient la fête de saint Éloi. Comme elle tombait le
1er décembre, alors que l'établissement était en pleine activité,
elle était remise au lendemain de la Saint-Jean, où tout le monde
chômait, excepté le fourneau. Après la messe à la chapelle, on se
rendait à la forge pour fleurir le marteau. Le directeur, le commis
et toutes les dames, ainsi que le curé, assistaient à cette
cérémonie: chacun prenait un clou et l'enfonçait dans le bouquet
pour le fixer solidement au marteau. C'est alors que les ouvriers
entonnaient avec un entrain merveilleux la chanson des forgerons:

    C'est aujourd'hui la Saint-Éloi,
    Suivons tous l'ancienne loi;
    Il faut fleurir le marteau,
    Portons-lui du vin nouveau.

    Saint Éloi avait un fils
    Qui s'appelait Oculi;
    Et quand le bon saint forgeait
    Son fils Oculi soufflait.

    À vot' santé, bons marteleurs!
    Sans oublier vos chauffeurs.
    Et vous autr' p'tits forgerons
    Qui passez pour bons garçons.

    S'il y a des filles dans nos cantons
    Qui aiment bien les forgerons,
    Elles n'ont pas peur du marteau
    Quand elles sont dessus le haut.

    Allons à la messe promptement,
    M'sieur le curé nous attend,
    La messe il va nous chanter.
    Il nous faut aller l'écouter.

En même temps, on levait la canne ou pelle, et le marteau frappait
avec violence sur un gros levier qu'il devait écraser. À ce signal,
tout le monde se mettait à danser à la ronde. Le chef de
l'établissement donnait une barrique de cidre pour aider à célébrer
plus gaiement la fête. Chaque ouvrier apportait, devant son feu de
forge, sa table et son repas, auquel prenait part toute sa famille,
et chacun allait boire à la barrique commune. Dans la soirée, tous
les petits valets fleurissaient leurs outils et se rendaient chez le
directeur, devant lequel ils chantaient des chansons appropriées à
la circonstance, et le directeur arrosait copieusement le bouquet.
De son côté, sa femme, au soir de la fête, régalait les femmes des
ouvriers d'une outre de vin rouge, après quoi les danses
recommençaient et duraient toute la nuit.

En Haute-Bretagne, les maréchaux mettent, lors de leur fête,
au-dessus de leur porte, un laurier, accompagné de rubans rouges,
blancs et verts; le soir, ils chantent la chanson du _Roi Dagobert_.

Dans la province d'Anvers, les maréchaux et les forgerons se rendent
à l'église, pour y assister à la messe qui est célébrée, en
l'honneur du saint, et qui, pour cette raison, est appelée
«Looimis», c'est-à-dire, «Messe de saint Éloi». Durant toute la
journée, mais principalement le soir, les paysans des environs se
rendent à la forge du village, sur le toit de laquelle le drapeau
flotte. Il est d'usage qu'ils aillent régler, ce jour-là, les
comptes de toute l'année chez les maréchaux ferrants, qui, dans la
campagne, exercent en même temps le métier de forgeron et celui de
serrurier. Les grands fermiers se font accompagner de leurs valets.
Le forgeron, qui tient ordinairement auberge, sait bien de quelle
manière il doit traiter ses chalands pour s'assurer continuellement
leur faveur. Sur une certaine somme, il leur accorde, chaque fois,
un rabais de «5 cens» (10 centimes), et cet argent leur sert à
prendre maints «pintjes» et «borreltjes» (des verres d'orge et des
petits verres de genièvre). Dans le pays wallon, le régal offert
consiste en une petite collation de jambon ou de viande salée,
accompagnée d'une quantité de petits verres.

Dans l'Yonne, on donne des oeufs de Pâques teints aux maréchaux et
aux forgerons.

En Angleterre, la fête des forgerons avait lieu le jour de la
Saint-Clément, dans le Sussex, et, suivant la coutume ancienne
désignée sous le nom de «Clemmenning», ils allaient quêter des
pommes et de la bière, usage encore conservé dans quelques pays.
Pour fêter leur saint patron, ils placent un peu de poudre dans le
trou de leur enclume, et ils la font éclater comme une fusée. Il y a
quelques années, à l'auberge de Burwath, on asseyait sur un fauteuil
un mannequin orné d'une perruque et ayant une pipe à la bouche, que
l'on appelait «Old Clem», nom familier de saint Clément, le premier
homme qui ait, suivant la tradition, ferré un cheval.

Dans plusieurs établissements privés, le patron donne à ses ouvriers
une _way-goose_, c'est-à-dire une jambe de porc sans os, et le porc
rôti avec de la sauge et des oignons. Le plus vieux forgeron préside
le banquet dont le plus jeune est vice-président. La cérémonie est
accompagnée de toasts traditionnels, du chant du _Jolly Blacksmith_,
et l'on boit à la mémoire du «Vieux Clem» et à la prospérité de ses
descendants. L'on souhaite aussi que la face du brillant marteau et
de l'enclume ne soit jamais rouillée par manque d'ouvrage. À
Londres, le repas avait lieu au _Cheval Blanc_; un des forgerons y
était revêtu d'un tablier neuf avec des franges dorées, et l'on
servait à ce souper une boisson spéciale, composée de gin, d'oeufs
et d'épices. Le feu d'artifice du marteau n'est plus fait par les
ouvriers de cette ville.

Les forgerons, de même que plusieurs autres corps d'état, donnent
quelquefois, par une sorte d'assimilation à un être animé, des noms
à ceux de leurs outils qui leur servent souvent ou qui présentent
quelque particularité remarquable. Dans _l'Assommoir_, Zola parle de
deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier,
que les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle.

Les forgerons, maréchaux et taillandiers tiennent une place
considérable dans l'imagerie allégorique, surtout dans celle du
XVIIe siècle; nous avons reproduit quelques planches qui sont
intéressantes au double point de vue du métier et de l'histoire des
moeurs; telle est celle où l'on voit la servante «ferrer la mule»
(p. 9), expression qui a été remplacée par la «danse de l'anse du
panier». La belle estampe de Larmessin est suffisamment expliquée
par la légende qu'on lit au-dessous (p. 5). Avant de voler le chat
de la mère Michel, Lustucru avait été quelque peu réformateur et
forgeron. Quelque folâtre, dit Tallemant des Réaux, s'avisa de faire
une espèce de forgeron, grotesquement habillé, qui tenait une femme
avec des tenailles et la redressait avec son marteau. Son nom étoit
L'Eusses-tu-cru, et sa qualité médecin céphalique, voulant dire que
«c'étoit une chose qu'on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que
de redresser la tête d'une femme.» On vit paraître un grand nombre
d'images, quelques-unes d'un véritable mérite artistique, qui
montrèrent Lustucru dans son rôle de réformateur de la tête et de la
frivolité des femmes; d'autres sont très naïves, comme le bois
normand reproduit dans l'_Imagerie populaire_ de Champfleury:
Lustucru, en compagnie d'un ouvrier, frappe à tour de bras une tête
de femme, qu'il tient avec des pinces sur une enclume, et s'écrie:
«Je te rendrai bonne!» À quoi le compagnon ajoute: «Maris,
réjouissez-vous!» Une autre tête de mauvaise femme se trouve sur le
foyer de la forge, attendant que le forgeron lui fasse subir la même
opération, pour la rendre bonne également.

[Illustration: LA FORGE MERVEILLEUSE.

Les numéros indiquent les couplets où sont énumérés les défauts des
maris forgés à neuf et rendus excellents.

1. Le brutal.--2. Le paresseux.--3. L'ivrogne.--4. Le jaloux.--5. Le
joueur.--6. Libertin et volage.--7. L'avare--8. Le gourmand.]

Les femmes voulurent avoir leur revanche, et d'autres images
représentèrent Lustucru massacré par les femmes, ou la grande
destruction de Lustucru par les femmes fortes et vertueuses: ce sont
elles qui, à leur tour, forgent la tête des hommes (Voir la gravure
de la page 17). La Forge merveilleuse, image populaire, qui parut à
Metz, vers 1840, chez Demboug, et qui pourrait bien avoir été
dessinée par Grandville, montre une maîtresse de forge qui rend aux
femmes leurs maris guéris de leurs défauts, quand ils ont passé par
le feu, et ont été forgés sur l'enclume. Elle s'adresse à la foule
et lui dit:

    De cette forge merveilleuse,
    Voyez les effets surprenants:
    Intempérance, humeur fougueuse,
    S'envolent en quelques instants.
    D'une amitié constante,
      Docile influence,
    L'homme, chose étonnante,
    Est un être charmant!
      Cette forge, en vérité,
        Merveille
        Sans pareille,
    Rend, par sa propriété,
      L'esprit et la bonté.

Il n'est pas impossible que toute cette série ait eu pour point de
départ un écho affaibli des légendes que l'on constate à des époques
fort anciennes, et dans lesquelles des vieillards sont rajeunis
magiquement par le feu.

La malice populaire s'exerce peu fréquemment aux dépens des ouvriers
du fer: voici deux formulettes, l'une de l'Armagnac, l'autre de
Basse-Bretagne; je donne seulement le texte patois de la première
qui est grossière:

    _Haure, haure, haurilloun,_
    _Treize petz dans un cujoun (gourde)._
    _Lou cujoun se crèbo,_
    _Lou haure tout merdo._

    _Marichal krign-karn,_
    _Chaoker kac'h houarn._

    Maréchal, grignoteur de cornes.--Mâcheur d'excréments de
    fer.

Les devinettes sur les forgerons paraissent assez rares. M. Walter
Gregor en a publié trois recueillies en Écosse. Voici la mieux
venue:

    _Fah made the first pair o' shoes without leather_
    _Before the shoemaker made:_
    _Fire, air, earth, water,_
    _All put elements together,_
    _And each ane took two pair of shoes?_

    --Qui a fait la première paire de souliers sans cuir avant
    le cordonnier;--Qui met ensemble les éléments:--Le feu,
    l'air, la terre, l'eau,--Et à qui chaque client demande
    deux paires de souliers?

La réponse de cette devinette de l'Ukraine est l'enclume:

    Je suis petite, utile pour tout le monde; mais dans mon
    ventre il y a toujours le bruit, et l'homme frappe mon
    coeur et mes entrailles.


PROVERBES

    --_Fit fabricando faber._

    --À forger on devient forgeron.

    --En forgeant devient-on febvre.

    --Chacun est forgeron de sa fortune.

    --Un apprenti maréchal apprend à ferrer sur l'âne de
    l'infidèle. (Turc.)

    --C'est pour cela que le forgeron tient les tenailles--pour
    ne pas se brûler les mains. (Ukraine.)

    --Le maréchal forge des pinces pour ne pas se brûler.
    (Russie.)

    --Si tu n'es pas forgeron, il ne faut pas prendre de
    tenailles. (Ukraine.)

    --Le forgeron bat le fer quand il est chaud. (Ukraine).

    --L'argent du forgeron s'en va en charbon. (Turc.)

    --Le forgeron trouve tout arbre propre à faire du charbon:
    chacun conduit son examen au point de vue de son intérêt.
    (Turc.)

    --_Ch'est comme é-che maricho de Saint-Clair, quand il ot
    du cairbon, i' n'a pu de fer._ (Picardie.)

    --La forge de «s'il y avait» ne fait ordinairement pas de
    fer. (Proverbe Basque.)

    --Feves et forniers boivent volontiers. (XVe siècle.)

    --Tailleur voleur, cordonnier noceur, forgeron ivrogne.
    (Russie.)

    --Dormir plus qu'un forgeron (dormir beaucoup). (Ukraine.)

Le dicton qui suit accompagne l'image ci-dessous:

    --_Daer er weel smeden moet flach houden._

    --Quand on veut beaucoup forger il faut marteler avec
    persévérance.

    Il vaut mieux être marteau qu'enclume. Il vaut mieux battre
    que d'être battu. (Belge.)

    Lorsque tu es enclume, souffre comme une enclume; lorsque
    tu es marteau, frappe comme un marteau. (Hollandais et
    Anglais.)

[Illustration: Intérieur de forge hollandaise, gravure tirée des
oeuvres de Jacob Cats (1665).]

Balzac met dans la bouche de l'un des personnages de _Pierrette_,
cette comparaison: Vous êtes comme le chien du maréchal, que le
bruit des casseroles réveille et qui dort sous la forge. Elle n'a
pas été enregistrée par les auteurs des recueils français, mais elle
se trouve en Italie: _Il cane del fabbro dorme al rumor del martello
e si desta a quello delle ganesce_: Le chien du forgeron dort au
bruit du marteau et se réveille à celui des mâchoires. Une fable
turque, qui s'applique à un corps d'état voisin, peut lui servir de
commentaire: Certain serrurier avait un chien. Tant que son maître
forgeait, l'animal dormait sans jamais ouvrir les yeux; mais à
l'heure des repas, il se levait incontinent et dévorait les os qu'il
jetait de la table. «Misérable! s'écrie le serrurier irrité de cette
conduite, je ne comprends rien à ta manière d'agir: tout le temps
que je frappe le fer, tu dors comme un paresseux, et à peine ai-je
commencé à jouer des mâchoires, que tu t'éveilles et t'approches de
moi en remuant de la queue.»

[Illustration: Intérieur de forge au XVIIIe siècle avec des
forgerons frappant en mesure avec le marteau. (Gravure de
Chodowiecki.)]

    --_I n' fût nin qwitter l' marihâ sins li payi ses fiér._

    Il ne faut pas quitter le maréchal sans lui payer ses fers.
    Ne demeure pas le débiteur de celui avec qui tu te
    brouilles. (Belgique wallonne.)

    --_Quand on quitte chés marichaux, i feut payer les vins
    fers._ (Picardie.)

    --_A marihâ s'clâ. A chaque marihâ s'clâ._

    Chacun ne doit s'occuper que de son métier. (Belgique
    wallonne.)

    --_Bau mey paya haure que haurillon._

    Il vaut mieux payer un bon forgeron qu'un mauvais. Mieux
    vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints. (Béarn.)

    --Les coups sont inutiles sur le fer froid. (Algérie.)

    --Où va ton argent, ô muletier? il s'en va en fers et en
    clous: se dit d'une personne qui a fait de mauvaises
    spéculations. (Algérie.)

On applique aux forgerons le proverbe commun à tant de métiers, dont
le type le plus connu en France est: Les cordonniers sont toujours
les plus mal chaussés. Un ancien dicton anglais associe même les
deux professions: _The smith's mare and the souter's wife are aye
warst shod_: La jument du forgeron et la femme du cordonnier sont
toujours les plus mal chaussées. Sa forme plus moderne est celle-ci:
_Who goes more bare than the shoemaker's wife and the smith's mare_:
Qui est plus nu-pied que la femme du cordonnier ou la jument du
maréchal. En voici quelques autres qui se rattachent au même ordre
d'idées. En Italie, on dit: _In domo de ferreri schidoni de linna_.
Dans la maison du forgeron, broche de bois. En Espagne: _En casa del
herrero cuchillo mangorerro_. Chez le forgeron, le plus mauvais
outil est le couteau. En Portugal: _En casa de ferreiro espeto de
páo_. Dans la maison du forgeron broche de bois.

En Poitou, dans le Lot et à Guernesey, les nourrices, en frappant
légèrement sur la plante des pieds des enfants, leur chantent ces
deux formulettes:

    Quand je ferre mon cheval
        Al,
    Je lui donne trois coups,
        Ou!

    Ferre, ferre, mon poulain.
    Pour aller à Saint-Germain!
    Ferre, ferre ma pouliche
    Pour allaïr cis ma nourriche! (Guernesey.)

En Écosse, pour amuser les enfants pendant qu'on les chausse, on
leur chante une petite chanson qui décrit l'opération en imitant
aussi exactement que possible l'action du maréchal qui ferre un
cheval.

Dans les chansons nuptiales des pays slaves, surtout dans celles de
l'Ukraine, il est souvent question d'un forgeron qui est convié à
venir pour forger des objets symboliques: un bateau en cuivre, des
roues en argent, le couteau destiné à partager le pain de la noce,
la clé pour ouvrir le lieu où se trouve la fiancée.

En France, parmi les jeux à gages, figure celui qui porte le titre
de: Maréchal, sais-tu bien ferrer? La personne qui commence le
cercle s'adresse à son voisin de droite en lui présentant un objet
quelconque, et après qu'elle a légèrement frappé sur son pied, le
voisin prend l'objet; mais si par malheur, il n'a pas observé qu'on
lui a donné l'objet d'une main après avoir frappé l'autre, et qu'il
le tende à son tour de la même main dont il s'est servi pour frapper
sa semelle, il est assuré de donner un gage.


SOURCES

_Folk-Lore Journal_, II, 322; 108, 109 (fêtes), 326.--_Karkowski
Sbornik_, III, 48, 64.--_Revue des traditions populaires_, VI, 169;
IX, 143, 372.--Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I, 256, 260;
II, 52, 139.--Luzel, _Légendes chrétiennes_, I, 316.--Adam, _Les
patois lorrains_, 441.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_,
226, 330.--Dasent, _Popular Tales from the Norse_, 105.--Cerquand,
_Légendes basques_, IV, 5.--Frank, _Contes allemands du temps
passé_, 131, 265.--L. Brueyre, _Contes populaires de la Russie_,
63.--Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 27.--_Folk-Lore Record_, IV,
13.--Wratislaw, _Folk Tales from slavonic sources_, 138.--Bladé,
_Proverbes de l'Armagnac_.--Sauvé, Lavarou-Koz.--_Traditions de la
Suisse romande_, 121, 87.--Monteil, _Histoire des Français_, V,
77.--Monseur, _Folk-Lore wallon_, 118, 131.--Collin de Plancy,
_Dictionnaire infernal_, II, 102.--Henderson, _Folk-Lore of Northern
counties_, 81.--L.-F. Sauvé, _F. L. des Hautes-Vosges_, 355.--C.-G.
Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 120, 152, 192.--A. Perdiguier,
_Mémoires d'un compagnon_, 8.--_Mélusine_, IV, 499.--Goudé,
_Histoire de Chateaubriant_, 325.--Communications de M. C. de
Cock-Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, II,
297.--Brand, _Popular antiquities_, I, 408.--W. Gregor, _Trans. of
Banfshire-club_ 1880 et 1883.--Leroux de Lincy, _Livre des
proverbes_.--Decourdemanche, _Proverbes turcs_.--Ledieu, _Traditions
du Demuin_.--Dejardin, _Dictionnaire des
Spots_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Decourdemanche,
_Fables turques_, 226.--Corblet, _Gloss. picard_.--Rolland, _Rimes
de l'Enfance_.--Communications de MM. T. Volkov (Russie et Ukraine),
A. Harou (Belgique).--Mme Celnart, _Jeux_. 102.

[Illustration: _Serruriers et Forgerons._

_Jeu universel de l'Industrie._]



LES CHAUDRONNIERS


Les chaudronniers ou maigniens ne figurent pas dans le _Livre des
Métiers_. Pourtant ils formaient, dit Chéruel, une corporation fort
ancienne, dont les statuts furent confirmés par Louis XII en 1514.
On distinguait les chaudronniers-grossiers qui ébauchaient
l'ouvrage, les chaudronniers-planeurs qui l'achevaient, les
chaudronniers faiseurs d'instruments de musique, et enfin, les
chaudronniers au sifflet qui parcouraient les campagnes. Ces
derniers sont à peu près les seuls qui présentent de l'intérêt au
point de vue qui nous occupe. On appelait ainsi, aux siècles
derniers, les chaudronniers des provinces, particulièrement
d'Auvergne, qui, courant la campagne, se servaient d'un sifflet
antique pour avertir les habitants des lieux où ils passaient, de
leur apporter à raccommoder les ustensiles de cuisine; ils
achetaient aussi et revendaient de vieux cuivres. Le Bocage normand
partageait, dit Lecoeur, avec l'Auvergne, le privilège de fournir
la France de chaudronniers ambulants, fondeurs, étameurs,
raccommodeurs de vaisselle et fabricants de soufflets. C'est au
commencement du printemps que ces braves gens désertent leurs
paroisses natales. Ils emmènent avec eux pour chiner, et les aider
dans leur travail, leurs jeunes garçons dès qu'ils ont atteint l'âge
de douze ans. Chacun de ces Raquinaudeux ou Rouleurs, ainsi qu'on
les appelle, gagne alors son canton ordinaire, va revoir sa petite
clientèle. Ils se disséminent sur tous les points de la France, même
jusque sur les frontières de Suisse, d'Italie et d'Espagne. On les
rencontre sur toutes les routes, cheminant à petites journées,
l'échine péniblement courbée sous le poids de leur _bataclan_:
bassine de fer à trois pieds, soufflet, moules à cuillers, marteaux
et autres ustensiles de leur métier. Derrière le père trottine
l'enfant, s'attardant parfois au rebord des haies où les oiseaux
recommencent à édifier leurs nids. L'hiver les ramène au logis; ils
le regagnent vers la Toussaint, rapportant le produit de leur
travail et de leurs économies. Le petit magot péniblement amassé est
le pain de la famille pendant la dure saison. Souvent à force de
persévérance et de courage les pères amassent, pour leurs enfants,
un petit patrimoine. Durant l'absence du chef de la famille, c'est
la femme qui a le gouvernement de la maison et qui s'occupe des
récoltes. Le mari à son retour trouve tout en ordre et s'occupe des
labours et de la pilaison des pommes ou des poires.

Les chaudronniers auvergnats et normands ne sont pas les seuls qui
viennent exercer dans les campagnes ce métier et quelques petites
industries qui s'y rattachent; mais ils sont les plus connus; leurs
visites étaient, surtout autrefois, périodiques; ils se mêlaient à
la vie des paysans qui avaient l'habitude de les voir revenir chaque
année. Leurs clients de la campagne les accueillaient avec plaisir,
et la description que Mme Destriché a donnée dans le _Magasin
pittoresque_ de l'arrivée dans un village du Maine d'un étameur
ambulant pouvait s'appliquer à beaucoup d'entre eux. Celui-là
portait le sobriquet caractéristique de père Bontemps, qui attestait
sa popularité et qu'il devait sans doute à sa joyeuse humeur. Il
venait dans une petite charrette attelée d'un âne, et quand il
s'était installé et qu'il avait déballé ses outils et son attirail,
il était entouré des commères du hameau qui lui demandaient et lui
disaient des nouvelles pendant qu'il repassait les ciseaux, et
lorsqu'il fondait les cuillers ou qu'il étamait les casseroles, les
gamins le regardaient curieusement.

En Basse-Normandie, les paillers ou chaudronniers ambulants qui,
pour la plupart, étaient originaires de Villedieu et des environs,
recevaient l'hospitalité chez les habitants. Ceux-ci se plaisaient à
les faire causer et s'amusaient de leur prononciation traînante et
chantée. Les paillers racontaient aussi des contes et surtout des
histoires extraordinaires, des mensonges énormes, qui font songer
aux légendaires exploits de M. de Crac. Jean Fleury, dans sa
_Littérature orale de la Basse-Normandie_, en a donné quelques
échantillons sous le titre de «Propos de paillers».

Mais à côté de ces petits industriels, populaires dans les
campagnes, il en était d'autres qui étaient moins estimés. C'était
le cas des étameurs de casseroles, qui sont en même temps fondeurs
de cuillers de plomb ou d'étain. Ils se faisaient marchands
voyageurs et quittaient pendant la belle saison la grande ville pour
parcourir les campagnes. Ils voyagent avec femme et enfants, disent
les _Français peints par eux-mêmes_, père et mère, et souvent un
petit chien et une grande chèvre. Ils montent habituellement leur
établissement devant la mairie, l'église ou le presbytère. Les
familles de ces raccommodeurs ressemblent beaucoup à celles des
bohémiens; leur vie est une vie nomade; ils couchent parfois à la
belle étoile, ils mangent à la gamelle et en plein air, tout à côté
d'un réchaud allumé et d'un berceau garni souvent de deux ou trois
raccommodeurs en herbe. Le chaudronnier ambulant a plus d'une
industrie; il raccommode les vieux soufflets ou les échange contre
des neufs. Mais il y a surtout un moment où il est beau de gloire et
de puissance: c'est celui où il daigne se manifester comme fondeur
de cuillers aux regards de la foule ébahie. L'heureux événement pour
les enfants du village que l'arrivée de cet habile prestidigitateur!
Toute la journée ils se tiennent en cercle autour de cette poêle
dans laquelle fondent le plomb et l'étain. Ils oublient le boire et
le manger, et surtout l'école en voyant les débris de cuillers se
transformer en une substance fluide et argentée.

Les chaudronniers exerçaient, ainsi qu'on l'a vu, le métier
d'étameur de casseroles: dans les villes, ceux-ci formaient une
catégorie à part de petits industriels. Voici, d'après les
_Français_, comme ils opéraient vers 1840: Coiffé d'un chapeau à
larges bords, vêtu d'une veste brune, d'un pantalon flottant dont le
fond en lambeaux accuse de fréquents contacts avec le pavé,
l'étameur de casseroles parcourt les rues tenant au bras son
réchaud, la main ornée d'une énorme cuiller de fer ou de plomb,
portant sur ses épaules les casseroles, poêles et boîtes au lait, et
poussant son cri si reconnaissable: «Eh! le chaudronnier ou étameur
de casseroles!» Rarement il marche sans un compagnon, grand garçon
de quinze à vingt ans, dont l'office est d'aller en quête des
pratiques. Pendant que l'un, s'adossant à quelque coin de mur,
allume le feu de son réchaud et prépare ses outils, l'autre explore
chaque rue, chaque impasse du quartier, fait une station dans toutes
les cours pour y chanter deux autres fois sur le _Pater_ son
raccommodeur de casseroles, et ne recule même pas devant un escalier
à six étages pour se mettre en communication plus directe avec la
ménagère, qui peut ne pas l'avoir entendu. Chargé d'un butin de
cafetières et de marmites, il retourne vers son compagnon, à qui il
explique qu'il faut étamer celle-ci, mettre une pièce à celle-là,
et, pendant que la besogne se fait, il la quitte de nouveau pour
aller se livrer à d'autres explorations.

[Illustration: le Chaudronier]

À Paris, ils criaient:

    Rrrrétameurr rrrfondeur!

Kastner a noté, dans ses _Voix de Paris_, plusieurs autres de leurs
cris. Ils se distinguent, dit-il, par des formes assez variées:
c'est tantôt un cri bref comme celui du vitrier, tantôt un court
récitatif, débité avec volubilité:

    Voy' (voilà) l'étameur, voy' étameur de cass'rol; voy' l'raccommodeur!
    Étameur, v'là l'fondeur étameur, étameur des cass'roles, voilà l'étameur.

Actuellement, leur appel le plus habituel est:

    Voilà le raccommodeur! Voilà l'étameur!

À Marseille, les fondeurs d'étain se divisent en deux états bien
distincts: ceux qui fondent les vieux ustensiles en étain pour en
faire des couverts neufs, au moyen de moules en fer qu'ils
transportent avec eux, et qui étament les cuillers en fer; leur cri
est en français:

    Blanchir les fourchettes, fondeur d'étain!

et les étameurs; ceux-ci ont un véritable chant auquel ils ajoutent
même quelques fioritures:

    _Stammar le marmitta,_
    _Cassarol' estamar,_
    _Peirols raccoumoudar!_

    Étamer les marmites,--Les casseroles étamer,--Les chaudrons
    raccommoder.

Quelques-uns disent:

    _Abrazar marmitta,_
    _Cassarol' estamar!_

Braiser (souder) marmites, casseroles étamer. Ce qu'ils ajoutent à
ce mauvais italien est du français: comme il faut, comme il faut,
avec de nombreuses variations.

Autrefois, les paysans avaient une assez grande méfiance à l'égard
de certains des chaudronniers ambulants; ils étaient pour la plupart
étrangers, et comme tous les nomades, ils traitaient avec beaucoup
de sans gène la propriété privée, comme le font encore les Bohémiens
rétameurs et fondeurs, dont les caravanes viennent quelquefois
camper dans les villages. Il est vraisemblable aussi qu'on les
accusait quelque peu de sorcellerie; un reproche plus mérité était
celui de commettre des fraudes en raccommodant les objets qui leur
étaient confiés. Ainsi qu'on l'a vu, il en est qui sont bien
accueillis dans les villages où ils reviennent périodiquement.

Il n'en a pas toujours été ainsi: des dictons et des légendes
assurent que plusieurs furent punis du dernier supplice, à cause de
leurs vols ou de leur grossièreté. On dit encore dans les environs
de Dijon:

    On pend les magniens à Dampierre,
    On les pend à Beaumont.

Selon la tradition populaire, quatre chaudronniers de Villedieu
rencontrant un inconnu l'insultent, le forcent à porter leurs
paquets jusqu'à Domfront, où ils entrent à midi. L'étranger se fait
reconnaître pour le roi, et se venge du peu de courtoisie de ses
compagnons en ordonnant leur supplice. C'est de là que serait venu
le blason de la ville:

    Domfront, ville de malheur,
    Arrivé à midi, pendu à une heure.

On raconte dans le Bocage normand comment une bonne femme, quelque
peu sorcière, punit une des fraudes les plus habituelles aux
chaudronniers ambulants. Elle avait confié ses vieilles cuillers
d'étain fin, pour les refondre, à un fondeur de cuillers ambulant,
en lui faisant la recommandation expresse de ne pas leur en
substituer d'autres en plomb, selon l'habitude de ces gens, trop peu
scrupuleux d'ordinaire. Le fondeur promit de faire sa besogne en
conscience, ce qui ne l'empêcha pas, au moment de la fonte, de
remplacer dans la bassine les cuillers d'étain fin par du plomb. En
retirant la première cuiller du moule, il s'aperçut qu'elle était
aussi percée de trous qu'une écumoire. Il crut s'y être mal pris, et
recommença plusieurs fois son opération sans plus de succès. La
bonne femme, peu confiante dans sa promesse, l'avait vu accomplir sa
fraude. Elle avait détaché de sa baverette une grosse épingle jaune,
et, relevant un coin de son tablier, elle s'était mise à le cribler
de coups d'épingles, en marmottant quelques mots étranges à chaque
cuiller mise au moule.

Il est vraisemblable qu'ils avaient aussi la réputation d'être peu
respectueux des choses saintes.

Près de Pont-Audemer, une croix de carrefour est surnommée la
Croix-des-Magnants, parce que des hommes qui exerçaient la
profession de chaudronniers ambulants furent engloutis à cet
endroit, après avoir commis un acte d'impiété. Ils continuèrent
d'habiter l'abîme souterrain où leur crime les avait précipités;
naguère encore on croyait entendre le bruit sourd et mesuré du
marteau sur leurs chaudrons, qu'ils ne doivent point cesser de
battre jusqu'à la fin des siècles.

Un grand nombre de dictons et de formulettes les accusent d'une
maladresse volontaire lorsqu'ils font des réparations à un ustensile
usé ou percé.

Dans le Morvan, on leur adresse la formulette suivante:

    _Magnin clidou,_
    _Mai lai pièce ai coté deu trou,_
    _T'aré mai d'ovraige._

    Chaudronnier,--Mets la pièce a côté du trou,--Tu auras plus
    d'ouvrage.

Dans l'Aube, les enfants les poursuivent en leur adressant ce
refrain:

[Illustration: Chaudronnier ambulant, d'après Guérard.]

    _Chaudrongna matou,_
    _Qui met lai pièce au long du trou._

    Chaudronnier matou,--Qui met la pièce à côté du trou.

On disait, d'ailleurs, en parlant d'un homme qui voulant remédier à
une chose n'y apportait point le remède nécessaire: «Il fait comme
le chaudronnier, il met la pièce à côté du trou». Ce reproche est
ancien; il est formulé au XVIe siècle dans la _Farce nouvelle et
fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et
deffendent que on ne mette la pièce auprès du trou_.

    Avons que faire du maignen,
    Du maignen, commère, du maignen.
    --Tenez nostre maistre,
    Savez qu'il est. N'allez pas mettre
    Icy la pièce auprès du trou...
    Gardez bien de tirer le clou.
    Ne les pièces auprès du trou,
    Comme maignens ont de coustume.

Dans la Farce _d'un chauldronnier_, celui-ci arrive sur la scène en
criant:

    Chaudronnier, chaudron, chaudronnier!
    Qui veult ses poeles reffaire?
    Il est heure d'aller crier
    Chaudron, chaudronnier!
    Seigneur je suis si bon ouvrier
    Que pour un trou je sçay deulx faire.

Dans la _Farce nouvelle_, une dispute a lieu entre un savetier et un
chaudronnier, le savetier lui dit:

    Tu faictz pour ung trou deux,
    Et pour ce tu as tant de plet.

Ce dicton se retrouve en Angleterre:

_Like Banbury tinkers who in stropping one hole make two_ Comme les
chaudronniers de Banbury qui, en bouchant un trou, en font deux.

Les chaudronniers sédentaires ont moins que les ambulants, dont ils
diffèrent d'ailleurs, attiré l'attention populaire.

En Normandie, ou blasonnait toutefois les habitants de Villedieu;
ils sont appelés Sourdins, à cause de la dinanderie qu'ils
fabriquent; car tout le monde en cette petite ville travaille à
fondre ou à battre le cuivre, ce qui fait un tintamarre si
continuel, qu'un grand nombre parmi eux deviennent sourds; d'où leur
est venu le nom de Sourdins. Aussi, n'est-il pas très sûr d'aller
dans quelque atelier demander l'heure qu'il est, sans courir le
risque de recevoir quelque mauvais compliment, ou quelque chose de
pire, car ils jettent, assurait-on jadis, le marteau à la tête.
D'après un ancien auteur, Charles de Bourgueville, les habitants de
Villedieu «qui sont poesliers ou magnants, sont bien faschez quand
on leur demande quelle heure il soit, parce qu'ils ne peuvent ouyr
l'horloge pour le bruit qu'ils font».

En Belgique, le jour Saint-Gilles, les apprentis chaudronniers se
promenaient par la ville: l'un d'eux s'était coiffé d'une sorte de
shako surmonté d'un panache, tandis que l'autre portait sur une
espèce d'estrade, soutenue par un long manche, la statue du saint,
entourée de fleurs; de l'estrade pendaient des cuillers, des pots et
autres menus ustensiles. Ils allaient demander un pourboire chez les
clients.

Au moyen âge, le chaudronnier avait assez d'importance pour que les
règlements, royaux ou féodaux, se soient occupés de lui dans des
articles spéciaux. Grosley a donné dans ses _Éphémérides troyennes_
un extrait de la _Pancarte du droit de péage du canton de Lesmont_,
qui leur accorde une sorte de privilège en raison peut-être de leur
pauvreté:

    Art. XXIII.--Un chaudronnier, passant avec ses chaudrons,
    doit deux deniers, si mieux n'aime dire un _Pater_ et un
    _Ave_ devant la porte dudit sieur comte de Lesmont ou son
    fermier.

Le seigneur de Pacé, en Anjou, avait le droit de faire travailler
les chaudronniers qui passaient, en leur payant chopine.

[Illustration: _Chaudronier, chaudronier_

D'après Poisson (XVIIIe siècle).]

Au XVIe siècle, les chaudronniers sont au premier rang des artisans
qui figurent dans les petites comédies; ils le devaient au
pittoresque de leur costume, à leur réputation de gens à réplique
facile, et aussi aux plaisanteries à double sens, très en usage à
cette époque, auxquelles prêtait le dicton si populaire, qui les
accusait de mettre la pièce à côté du trou.

[Illustration: _Chaudronniers argent des rechaux_

D'après Brébiette (XVIIe siècle).]

La _Farce nouvelle des femmes qui font refondre leurs maris_ est
bien plus ancienne que la _Facétie de Lustucru_, qui fut si en vogue
au milieu du XVIIe, et dont nous avons parlé dans la monographie des
Forgerons. Lorsque les femmes, lasses de voir les images qui
représentaient les forgerons en train de leur redresser la tête,
voulurent avoir leur revanche, les dessinateurs se ressouvinrent
sans doute de la petite comédie jouée cent ans auparavant, et qui
vraisemblablement n'était pas complètement oubliée. Elle met en
scène un personnage qui est appelé fondeur de cloches, mais qui est
en réalité un chaudronnier, puisqu'il arrive en criant: _Ho,
chaulderons vielz, chauderons vielz_.

    Je sçay de divers metaulx
    Fondre cloche, s'il est mestier
    Pour trouver maniere de vivre.
    De fer, de layton et de cuivre
    Sçay faire de divers ouvrages
    Comme chaudières, poilles pour menaiges...
    Mais surtout j'ay une science
    Propice au pays où nous sommes;
    Je sçay bien refondre les hommes
    Et affiner selon le temps;
    Car un vieillard de quarante ans
    Sçay retourner et mettre en aage
    De vingt ans, habile et saige.
    Bien besongnant du bas mestier...
    Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
    Que je ne face jeune à mon aise
    Par la vertu de ma fournaise.

Deux femmes veulent faire refondre leurs maris et Pernette, l'une
d'elles, dit au sien:

    Le maistre est logé en la ville
    Qui en a jà refondu (dix) mille
    Et retournent beaux et plaisants.

Les deux maris persuadés viennent trouver le fondeur, qui leur dit:

    Il n'est si vieil, soit borgne ou louche
    Que (je) ne face jeune à mon aise
    Par la vertu de ma fournaise.
    Ne s'y mette qui ne vouldra.
    Mais il me fault premierement
    Sçavoir le pourquoy et comment
    Vos femmes y consentent,
    Affin s'elles se repentent
    Qu'elles ne m'en demandent rien.
    Je croy qu'il vauldroit mieulx garder
    Vos marys en l'aage qu'ilz sont.

Les femmes répondent:

    Refondez les tost, nostre maistre,
    Et vienne qu'en peut advenir.

Pendant qu'ils sont en la forge, ce sont elles qui soufflent, comme
dans les _Facéties de Lustucru_ et de la _Forge merveilleuse_.
L'opération dure longtemps; à la fin le fondeur s'écrie:

    Holà, ho, tout est formé:
    Ilz ne sont borgnes ne camus,
    Chantez Te Deum laudamus.
    Voicy vos marys beaulx et gents.

    JENNETTE.

    Par mon serment, ilz sont jolys;
    Je ne vouldroye pour grand chose,
    Qu'il fust à faire.

    LE FONDEUR.

            Je suppose
    Que jai bien gagné mon sallaire.
    Mais qu'il ne vous vueille desplaire
    Chacun recoignoisse le sien.

    JENNETTE.

    Je cuyde que voicy le mien:
    Avez-vous point à nom Thibault?

    THIBAULT.

    Ouy vrayement, hardys et baus,
    Qui estoyes dous et courtoys,
    Et vous estes ma mesnagière.
    Mais il fauldroit changer manière,
    Je veulx gouverner à mon tour.

Les hommes refondus et rajeunis veulent commander, et c'est alors
que les femmes désirent que le fondeur défasse son ouvrage; la pièce
se termine par cette morale:

    Pour éviter autres perilz,
    Et bien vous gardez haut et bas
    De refondre vos bons maris.

En Angleterre, le chaudronnier était aussi populaire: il était placé
parmi les artisans joyeux: dans une petite pièce qui se jouait
autrefois tous les ans dans le Stafforshire et le Shropshire, il
arrivait sur la scène et disait: «Je suis un joyeux chaudronnier--et
je l'ai été toute ma vie: ainsi je pense qu'il est temps de chercher
une fraîche et jolie femme. C'est alors qu'avec les amis nous
mènerons une vie plus joyeuse que jamais je ne l'ai eue. Je ferai
résonner vos vieux chaudrons.»

Shakspeare et ses contemporains les ont aussi mis à la scène des
chaudronniers. Christophe Fûté (Sly), «porte-balle de naissance,
cartonnier par occasion, par transmutation montreur d'ours, et
présentement chaudronnier de son état», s'étant couché ivre-mort, un
seigneur qui le voit s'amuse à le transformer en lord; il se
réveille, comme le dormeur éveillé des _Mille et une Nuits_, dans un
appartement somptueux, et les gens qui le servent lui annoncent
qu'on va jouer devant lui une pièce qui n'est autre que la _Méchante
mise à la raison_. Tom Snout (museau) est dans le _Songe d'une nuit
d'été_ l'un des artisans qui représentent une comédie.

[Illustration: Apprentis chaudronniers visant leurs pratiques le
jour de Saint-Gilles, d'après une lithographie coloriée de Madou.]

Il y a quelques chansons populaires dont les chaudronniers sont les
héros: M. de Puymaigre en a recueilli une dans le pays messin, qui
raconte comment furent accueillis les galanteries de l'un d'eux:

    C'est un drôle de chaudronnier
    Qui s'appelait Grégoire.
    Un jour passant par Chaumont,
    Pour y vendre ses chaudrons,
    Fut bien attrapé,
    Fut bien étrillé
    Par trois jeunes filles
    Gaillardes et gentilles.

    Il s'en va par la ville,
    Criant à voix haute:
    --Argent de tous mes chaudrons!
    Trouve z une belle brune.
    Parfaite en beauté:
    --O z en vérité,
    Oh! mademoiselle,
    Que vous êtes belle!

    Je voudrais pour tous mes chaudrons
    Petite brunette,
    Avoir fait collation
    Avec vous seulette...

    --Entrez dans ma chambre,
    J'en suis bien contente,
    Nous ferons sans façon
    La collation.

    Quand la belle eut la bourse:
    --Notre affaire est faite.
    Attendez un petit moment,
    J'y reviens dans l'instant;
    Je m'en vais chez Martin,
    Chercher du bon vin,
    Car il nous faut faire
    Une bonne chère.

    La belle fut avertir
    Trois de ses voisines.
    Elles sont venues toutes les trois
    Comme à la sourdine,
    Donner du balai
    Sur le chaudronnier.
    Son pauvre derrière
    Paya le mystère.

    --Aïe! aïe! ne frappez pas tant.
    Laissez ma culotte,
    Que les cent diables soient de l'amour!
    Jamais je ne le ferai de mes jours.

    Voilà mes chaudrons
    Tous en carillon;
    Tout mon ballottage
    A resté pour gage.

Dans le Lot on chante sur un air qui rappelle le cri modulé de
l'étameur une chanson où un de ces artisans, également galant, a un
rôle plus avantageux. Il est vrai que cette chanson a été transmise
par les étameurs ambulants:

    _Se n'és un paouré peyré_
    _Qué sé boulio marida._

    _Fa, fa, foundré las culliéros,_
    _Dés claous, dés cassettos,_
    _El de candéliers,_
    _El des boutons de mancho._

    _Del, s'en bay dé bourg en bilo_
    _Per uno fillo trouba._

    _La prumière qué rencountro_
    _La fille d'un aboucat._

    _--Diga, mé, midamiselle,_
    _Boulez-bous bous marida?_

    _--Noun, pas ambé tu, lou payré,_
    _Lés négré coumo un talpo._

    _--Sabez pas, midamisello,_
    _Terro négro fay boun blat._

    Il est un pauvre peyré étameur
    Qui se voulait marier.

    Faire, faire fondre les cuillères,
    Des clous, des cassettes
    Et des chandeliers,
    Et des boutons de manche.

    Lui s'en va de ville en ville
    Pour trouver une fille.

    La première qu'il rencontre
    Est la fille d'un avocat.

    --Dites-moi, mademoiselle,
    Voulez-vous vous marier?

    --Non pas avec toi, le peyré,
    Tu es noir comme une taupe.

    --Vous ne savez pas, mademoiselle,
    Terre noire fait bon blé.

Bien qu'en général les chaudronniers, habitués à courir le monde,
soient loin d'être sots, quelques récits leur attribuent une assez
forte dose de naïveté: on raconte en Gascogne qu'un jour trois
étameurs Auvergnats, chargés de chaudrons, de poêles et de
casseroles montaient au galop la grande Pousterle d'Auch. Quand ils
furent tout en haut, ils étaient rouges comme le sang et soufflaient
comme des blaireaux. Ils s'étonnaient de voir d'autres gens arrivés
en haut de la grande Pousterle dispos et pas du tout essoufflés.

--Comment donc avez-vous fait? leur demandèrent les trois
Auvergnats.

--Nous sommes montés doucement.

Les trois Auvergnats descendirent la grande Pousterle, pour la
remonter doucement aussi.

       *       *       *       *       *

Le _Blason populaire de Villedieu_ est un recueil d'histoires
comiques dont _les Poëliers_ sourdins sont les héros. Le _Moyen de
parvenir_ rapporte une aventure arrivée en Franche-Comté, dans
laquelle un chaudronnier fut pris pour le diable: En ce pays-là les
maisons sont près la montagne et n'ont qu'une cheminée au milieu,
sur le haut de laquelle deux fenêtres ou portes, pour donner le vent
par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or, le vent
étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir
une et fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou
arraché il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter
en haut, et ce, par la cheminée. Étant en haut il avisa le défaut,
mais il n'avait point de marteau pour s'aider à descendre. Il se
fâchait, de sorte qu'il alla par le toit droit sur la montagne
quérir une pierre, et ainsi il fit un petit sentier: il raccoutra sa
porte, puis descendit. Il y avait un pauvre chaudronnier qui
cherchait logis, mais pour ce qu'il brunait il ne pouvait voir de
chemin, joint qu'il avait neigé depuis que le monde se fut retiré.
Ce chaudronnier, bien empêché, ne savait que faire, il levait le nez
à mont, découvrant çà et là; enfin, il avisa le sentier qu'avait
fait ce valet, et lui, là, il suivit, et, voyant la clarté de la
chandelle, il ouvre la porte et cuidant entrer, il se pousse dans la
cheminée. Étant ébranlé, il n'y eut pas moyen de se retenir, si
qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: «Dieu soit céans!».
Nous vîmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent à nos
oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous
fuîmes tous, cuidant que ce fût le maréchal des logis de Lucifer,
qui vînt mettre dans ses chaudières les petits enfants pour les
faire cuire et nous envahir comme repues franches.»

[Illustration: Étameur ambulant vers 1850, d'après une eau-forte
(Musée Carnavalet).]

Dans la Cornouaille anglaise, le chaudronnier est un personnage très
populaire, et dit Loys Bruèyre, il y personnifie les mines d'étain,
très abondantes en ce pays. Il figure dans plusieurs contes: Tom
Hickathrift, le tueur de géants, fut longtemps sans trouver
quelqu'un qui osât se mesurer avec lui: un jour, en traversant un
bois, il rencontra un vigoureux chaudronnier qui avait un bâton sur
l'épaule; devant lui trottait un gros chien qui portait son sac et
ses outils. Tom lui ayant demandé ce qu'il faisait là, le
chaudronnier lui répondit: De quoi vous mêlez-vous; ils tombèrent à
bras raccourcis l'un sur l'autre, mais à la fin Tom dut s'avouer
vaincu, et ils s'en revinrent ensemble les meilleurs amis du monde.
Le chaudronnier courut alors les aventures avec le héros, et lui fut
d'un grand secours en maintes occasions. Quand Tom eut à combattre
un grand géant monté sur un dragon et qui commandait une troupe
composée d'ours et de lions, le chaudronnier vint à son secours. À
eux deux, l'un avec son épée à deux mains, et l'autre avec son long
bâton pointu, ils eurent bientôt tué les six ours et les huit lions
de la suite du dragon. Malheureusement le chaudronnier périt dans le
combat et Tom en fut inconsolable.

D'après un proverbe écossais, les chaudronniers ne figuraient pas en
ce pays parmi les gens courageux. Jamais, dit-il, le chaudronnier
n'a été un preneur de villes.

Dans un conte finlandais, un chaudronnier qui a abandonné le héros
Mattu quand il était en danger, est lancé par celui-ci dans les
nuages noirs; il est là captif, et lorsqu'il s'irrite de ne pouvoir
reprendre sa liberté, il frappe sur son chaudron: de là le bruit que
le peuple appelle le roulement du tonnerre.



LES SERRURIERS


En argot, le serrurier est un «tape-dur»; on l'appelle aussi un
«bruge», du vieux mot frapper, heurter; à Genève, c'est «un
mâchuré»; à Troyes il est connu, ainsi que tous les ouvriers du fer,
sous le surnom de «gueule noire».

À Marseille, pour désigner un mauvais ouvrier:

    _Es lou sarrailhiër de ma tanto._--C'est le serrurier de ma
    tante.

La sûreté des maisons et le secret des coffres-forts reposant, pour
ainsi dire, entre les mains des serruriers, ils s'efforcèrent de
gagner la confiance de leurs clients par une inviolable fidélité.
Pour parvenir à ce but, quelques-uns gravaient sur leurs estampilles
ou cachets de marque ces deux mots: _Fidélité et secret_. C'était
pour le même motif que les statuts défendaient à tous maîtres ou
compagnons d'ouvrir une serrure en l'absence de son possesseur, ou
de faire des clés sur des moules de cire ou de terre, sous peine de
punition ou d'amende:

Afin de bien prouver que la clé lui avait été commandée, il lui
était interdit d'en faire aucune sans avoir sous les yeux la
serrure. «Nus Serreuriers ne puet faire clef a serreure, se la
serreure n'est devant lui en son hostel.» Au XVIIe siècle, les
serruriers prévaricateurs étaient pendus, et l'on mettait sur le
gibet cette inscription: «Crocheteur de porte.»

[Illustration: ALMANACH DES MAITRES SERRURIERS.]

Dans le compagnonnage, d'après G. S. Simon, les serruriers du Devoir
de liberté suivent la même règle que les menuisiers, avec lesquels
ils se confondent administrativement, toutes les fois que dans une
même ville, ils sont en trop petit nombre pour former un groupe
distinct. Les serruriers dévoirants sont peu nombreux, la plupart
des aspirants de cette profession étant passés à la société de
l'Union. Leurs règlements sont identiques à ceux des menuisiers,
avec lesquels ils vivaient naguère en parfait accord; depuis
quelques années, cette bonne harmonie est rompue, pour des causes
dont Agricol Perdiguier dit avoir connaissance sans vouloir les
divulguer.

[Illustration: _Habit de Serrurier_

Travestissement du XVIIe siècle, d'après Vuick.]

En Suisse, parmi les farces usitées au premier avril, il en est de
particulières aux serruriers, qui envoient les apprentis naïfs
vendre le mâchefer chez les marchands d'eau de Seltz ou le laver
pour en faire de la limonade.

Les enseignes des serruriers n'ont pas en général beaucoup
d'originalité; leur attribut le plus ordinaire est une grande clé,
souvent dorée, suspendue au-dessus de leur boutique.

Il en est peu qui ait fait usage d'enseignes dans le genre de celle
que l'on voyait à Liège: un petit groupe en fer représentait Noé
ivre conduit par ses deux fils, avec cette inscription, dont le
rapport avec la serrurerie est assez difficile à deviner: «À l'excès
de nos grands-pères».

Dans la Côte-d'Or, on donne à la mésange charbonnière le nom de
serrurier, parce que son cri imite le grincement d'une scie qu'on
lime. Ce bruit est l'un des plus désagréables qui existent; lorsque
Grandville fit sa planche assez alambiquée du «charivari qui pend à
l'oreille de MM. Guizot, Dupin, etc.», il plaça au premier rang un
diable serrurier qui limait une scie.

Les serruriers, comme tous les gens de métiers exercés par peu de
personnes et qui ne présentent pas de particularités, occupent une
petite place dans les traditions populaires, et ce qu'on raconte à
leur sujet rentre plutôt dans le cadre des anecdotes que dans celui
des contes. Voici ce qu'on lit dans la _Nouvelle fabrique des
excellents traits de vérité_:

«Quelque serrurier, passant le bois pour aller en certain village
porter serrures, rencontra un grand porc sanglier que les chiens de
monsieur de Verniquet avoient eschauffé, fort espouvantable à
regarder, lequel voyant cet homme commença de faire à venir vers
lui. Au moyen de quoy le pauvre diable fut si effrayé qu'il pensoit
estre mort et ne sceut autre chose faire sinon monter à un chesne
qui estoit prochain de luy. Ledit sanglier estant parvenu auprès de
l'arbre et n'ayant peu attaindre son homme, commença à escumer par
la gueulle, regardant contre mont et tournoyant à l'entour, comme
s'il eust voulu monter après et ainsi eschauffé en sa colère, de ce
qu'il ne pouvoit approcher, donna si furieusement de l'une de ses
défenses contre ledit chesne qu'il le passa tout outre, de façon que
le croc sortoit de l'autre costé un grand demy pied; ce que voyant
ledit serrurier descendit promptement, et avec son marteau abaissa
et riva le bout dudit croc en crochant et le cacha dans le bois bien
avant, comme l'on fait un clou attachant serrures et pentures. Par
ce moyen ledit sanglier demeura prins et attaché, et le pauvre
serrurier eschappa le peril de la mort et fit du porc sanglier tout
ce qu'il voulut. Premièrement il le tua, il l'habilla, il
l'escorcha, il le trencha, il le couppa, il le donna, il en joua, il
en mangea, il en salla, il en mucha, il en presta, il en gasta, il
s'en saoulla, il en vendit, et si en fit de bon pastez.»

Une autre anecdote nous est fournie par le _Facétieux Réveil des
esprits mélancoliques_:

«Un serrurier voulant aller au marché, à Bourgueil, vendre des
serrures, avoit arrêté avec ses voisins de partir de bonne heure; il
arriva donc que, s'étant levé plus matin que les autres, il se mit
en chemin; mais ayant fait une bonne lieue et voyant qu'il était
trop matin, se voulut reposer en attendant ses compagnons, et, sans
y penser, se coucha au pied d'une potence où on avoit attaché un
larron depuis quelques jours, et s'y endormit. Le jour venant, ses
compagnons passant près de là, dirent qu'il falloit appeler le
pendu, si bien que l'un va crier: Ho! compagnon, ho! ho! veux-tu pas
venir, tu as assez demeuré là? Le dormeur qui étoit dans la fosse
s'éveille, et croyant qu'ils parloient à lui, répondit: Oui, oui,
j'y vais, haut, attendez-moi. Ces passants se trouvèrent grandement
surpris, croyant que c'étoit le pendu qui leur avoit parlé, et le
serrurier de courir après eux avec ses ferrements, et eux de fuir
pensant que ce fût le pendu avec sa chaîne: le serrurier les appelle
et les suit de toute sa force: eux fuyant encore plus épouvantés;
aussi ne cessèrent les uns et les autres de fuir et de suivre
jusqu'à ce qu'ils furent à Bourgueil, où ils se reconnurent.»

[Illustration: Le Serrurier galant, d'après Pigal.]



LES CLOUTIERS


Les cloutiers ou fabricants de clous ont bien perdu de leur
importance, depuis qu'on a trouvé le moyen de les faire en gros, par
des procédés qui diminuent le prix de revient. On peut considérer ce
métier comme en voie de disparition. Sans être au premier rang des
travailleurs du fer, les cloutiers y faisaient une certaine figure.
Un Noël de la Franche-Comté, composé en 1707, et qui fait venir
autour de la crèche de l'Enfant-Jésus les divers corps d'état,
présente les cloutiers, non sans insinuer qu'ils boivent assez
volontiers:

    _Les clouties que sont tous en rond_
    _Autoüot de lieute forge,_
    _Fant das pointes pou las chevrons;_
    _Lou Môtre airouë sas compaignons_
    _De toute soëthe en borge:_
    _Lou feu, lai bise en ste saison_
    _Lieu faut soichie lai gorge._

Dans le Bocage normand, d'après Richard Séguin, on rencontrait
fréquemment, au coin d'un bois ou d'une pièce de terre, une méchante
cabane noircie, où, dès le point du jour, en été, et plusieurs
heures avant le lever du soleil, en hiver, se rendaient deux ou
trois cloutiers qui travaillaient à la même forge. Un petit garçon,
encore trop faible pour manier le marteau, faisait marcher le
soufflet, assis sur le billot. Le dimanche ils portaient leurs sacs
chez les grossiers, qui les leur payaient et rapportaient un paquet
de verges de fer qu'ils mettaient en oeuvre la semaine suivante.
Ils travaillaient beaucoup et leur gain était petit.

Les cloutiers figuraient dans le compagnonnage; ils présentaient
même cette particularité que, plus que tout autre corps d'état, ils
suivaient les plus anciennes coutumes; ils commandent leurs
assemblées, dit Perdiguier, ils font leurs grandes cérémonies en
culotte courte et en chapeau monté. De plus, ils ont des cheveux
longs et tressés sur leur tête. Si un membre de la société vient à
mourir, ils quittent leurs chapeaux, défont, délient leurs longues
tresses et vont l'enterrer avec les cheveux en désordre et leur
couvrant presque tout le visage. Les cloutiers sont nombreux à
Nantes et se soutiennent comme frères.

Brizeux, qui avait eu l'occasion de voir souvent des cloutiers en
Bretagne, où, il y a une trentaine d'années, ils étaient renommés
pour la jovialité de leur caractère et leur esprit porté à la farce,
a écrit la chanson du cloutier, l'une des plus jolies pièces qui
aient été faites sur les ouvriers:

    Sans relâche dans mon quartier
    J'entends le marteau du cloutier.

    Le jour, la nuit son marteau frappe!
    Toujours sur l'enclume il refrappe!

    Voyez ses bras noirs et luisants
    Retourner le fer en tout sens.

    Jamais il ne voit le ciel bleu,
    Mais toujours la forge et son feu.

    C'est pour sa femme et ses enfants
    Qu'il fait tant de clous tous les ans.

    Grands clous à tête et petits clous,
    Oh! combien de fer pour deux sous!

    Rarement le cabaretier
    Voit dans sa maison le cloutier.

    Mais le dimanche, il chôme enfin,
    Et chante à l'office divin.

    Que Dieu dans son noir atelier,
    Dieu bénisse cet ouvrier!

[Illustration: Atelier de serrurerie, d'après Jost Amman.]

Le lutin allemand Hütchen, ainsi nommé parce qu'il se montrait la
tête couverte d'un petit chapeau de feutre, donna à un pauvre
cloutier d'Hildesheim un morceau de fer dont il pouvait faire des
clous d'or, et à sa fille un rouleau de dentelles d'où l'on pouvait
toujours tirer, sans crainte de le diminuer.


SOURCES

CHAUDRONNIERS.--_Dictionnaire de Trévoux_.--Lecoeur, _Esquisses du
Bocage normand_, I, 51; II, 62.--_Les Français peints par
eux-mêmes_, II, 169, 368.--Régis de la Colombière, _Les Cris de
Marseille_, 214.--Clément-Janin, _Blason populaire de la Côte-d'Or,
Dijon_, 31.--Amélie Bosquet, _La Normandie romanesque_, 363.--E.
Rolland, _Rimes et Jeux de l'enfance_, 321.--Baudouin, _Glossaire du
patois de la forêt de Clairvaux_ (Aube).--_Ancien théâtre français_,
I, 63, 90, 110; II, 10, 116.--_Folk-Lore Record_, II, 77.--_Blason
populaire de Villedieu-les-Poêles_, 79.--Blavignac, l'_Empro
genevois_, 302.--Michelet, _Origines du droit français_,
196.--_Folk-Lore Journal_, IV, 260.--Comte de Puymaigre, _Chansons
populaires du pays messin_, I, 203.--Daymard, _Vieilles chansons du
Quercy_, 156.--J.-F. Bladé, _Contes populaires de Gascogne_, III,
362.--Loys Brueyre, _Contes populaires de la Grande-Bretagne_,
31.--X. Marmier, _Contes populaires de différents pays_, II, 297.

SERRURIERS.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Revue des _Traditions
populaires_, X, 31.--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_,
175.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_,
184.--G.-S. Simon, _Études sur le Compagnonnage_, 94,
105.--Blavignac, l'_Empro genevois_, 365.--_Le Conteur vaudois_, 30
juillet 1887.--Communication de M. Alfred Harou.--_Wisla_, 1893,
309.--Communication de M. Vladimir Bugiel.

CLOUTIERS.--_Recueil des Noëls anciens au pays de Besançon_, 1773,
111.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 49.--A.
Perdiguier, _Le livre du Compagnonnage_, I, 44.--Grimm, _Veillées
allemandes_, I, 121.

[Illustration: Étameur ambulant, d'après le _Jeu brûlant des
Enseignes_ (1823).]



LES IMPRIMEURS


Lorsque l'imprimerie fut inventée, ou, pour parler plus exactement,
quand on imagina les caractères mobiles, la Renaissance n'était pas
loin, et le temps était déjà passé où toute chose qui étonnait
s'expliquait par une légende: un peu plus tôt, on aurait sans doute
attribué à des causes surnaturelles, aux saints ou plus probablement
au diable, l'origine de cet art, d'une si incomparable puissance
pour la conservation et la diffusion de la pensée humaine. Il est
juste de dire que la typographie ne frappa pas tout d'abord les
imaginations, et qu'au début l'on n'y vit qu'un procédé plus rapide,
plus économique et plus régulier que l'écriture; au XVe siècle,
personne n'aurait pensé à écrire la phrase célèbre de Victor Hugo:
Ceci tuera cela.

Cent ans après les premiers essais de l'imprimerie, en plein
mouvement de la Réforme, on a pu constater que les idées n'ont point
de véhicule plus puissant, et plusieurs villes revendiquent
l'honneur d'avoir vu les premières presses fonctionner dans leurs
murs.

À Strasbourg, on prétendit qu'un certain Jean Mentelin, citoyen de
cette ville, avait inventé l'imprimerie, et qu'ayant confié son
secret à un de ses serviteurs, Jean Goensfleich, natif de Mayence,
celui-ci l'aurait transmis à Gutenberg, qui, n'osant s'en servir à
Strasbourg, alla à Mayence, où parurent les premiers produits de cet
art nouveau. La _Revue d'Alsace_ de 1836, à laquelle nous empruntons
ces détails, extraits d'une ancienne chronique manuscrite, dit que
ce même document ajoute plus loin: Dieu, qui ne laisse aucune
infidélité sans châtiment, punit Goensfleich en le privant de la
vue. Ce dernier trait, où figure une des punitions familières à la
_Légende dorée_, constitue déjà une circonstance merveilleuse; à la
fin du XVIe siècle, un chroniqueur hollandais nous en donne une
autre:

En 1588, dans un livre intitulé _Batavia_, Adrien Junius disait
avoir appris d'hommes respectables par leur âge et les fonctions
qu'ils avaient exercées, une tradition qu'ils tenaient de leurs
ancêtres. Un jour, vers 1420, Laurent Jean, surnommé Coster, se
promenant dans un bois voisin de la ville, comme font après les
repas ou les jours de fêtes les citoyens qui ont du loisir, se mit à
tailler des écorces de hêtre en forme de lettres, avec lesquelles il
traça sur du papier, en les imprimant l'une après l'autre en sens
inverse, un modèle composé de plusieurs lignes, pour l'instruction
de ses petits-fils. Encouragé par ce succès, son génie prit un plus
grand essor, et d'abord, de concert avec son gendre, il inventa une
espèce d'encre plus visqueuse et plus tenace que celle qu'on emploie
pour écrire, et il imprima ainsi des images auxquelles il avait
ajouté ses caractères en bois. Adrien Junius était un savant, et il
n'est pas difficile de reconnaître dans ce récit une variante de
l'ancienne légende grecque, bien connue à l'époque de la
Renaissance, du berger qui, voyant l'ombre de sa fiancée se projeter
sur le sable, imagina d'en cerner les contours, et inventa ainsi
l'art du dessin; il est vraisemblable que Junius ou les personnes
qu'il cite s'en inspirèrent pour justifier les prétentions des
Hollandais à la priorité d'une des inventions qui font le plus
honneur à l'esprit humain.

L'imprimerie eut le sort commun à toutes les découvertes qui
froissent des préjugés ou lèsent des intérêts. Les écrivains ou
copistes, que ruinait le bon marché des livres sortis des premières
presses, et dont l'aspect rappelait les manuscrits, ne trouvèrent
rien de mieux, pour se débarrasser de cette concurrence, que de
lancer contre les imprimeurs l'accusation de sorcellerie. On ne
connaît pas le détail des griefs qu'ils formulèrent; ils devaient
différer assez peu de ceux qui étaient d'usage en semblable
occurrence: pacte avec le diable, intervention de puissances
surnaturelles et impiétés. Selon Voltaire, qui ne cite pas la source
de cette anecdote, ils avaient intenté un procès à Gering et à ses
associés, qu'ils traitaient de sorciers. Le Parlement commença par
faire saisir et confisquer tous les livres. C'est alors que le roi
intervint entre les persécutés et le tribunal persécuteur. «Il lui
fit défense, dit Voltaire, de connaître de cette affaire, l'évoqua à
son conseil, et fit payer aux Allemands le prix de leurs ouvrages.»

L'espèce de mystère dont les premiers imprimeurs entouraient leur
art, l'isolement dans lequel vivaient les compagnons, presque tous
étrangers au début, pouvaient donner quelque vraisemblance à la
dénonciation des copistes. Ils avaient probablement appris qu'on
n'était initié aux mystères de l'imprimerie qu'après un temps
d'épreuve et d'apprentissage: un serment terrible liait entre eux
les compagnons qui avaient été jugés dignes, par le maître, d'être
admis dans l'association. On peut même supposer que le maître ne
confiait à personne certains procédés de main-d'oeuvre qu'il
exécutait seul.

[Illustration: Imprimerie au XVIe siècle, d'après Stradan.]

Quand la période difficile fut passée, le nombre des imprimeurs
devint considérable, et l'initiation des ouvriers dut perdre peu à
peu le caractère rituel qu'elle avait au début; mais il en subsista
des traces dans des cérémonies, où elles étaient conservées par
tradition, alors que le sens primitif en était oublié. Au siècle
dernier, la réception d'un ouvrier imprimeur était l'occasion
d'épreuves bizarres, qui formaient l'objet d'un rituel spécial,
caché soigneusement aux profanes et aux non initiés, et qui étaient
de tradition dans tout atelier de typographie allemande. L'apprenti,
dit la _Revue des arts graphiques_, qui venait de terminer son
apprentissage et demandait à faire partie de l'association des
chevaliers du Livre, y était admis à la suite d'une séance
solennelle où la bière coulait à flots. Le récipiendaire était
désigné sous le nom de Gehörnter Bruder, frère Cornu. Cette
dénomination venait de ce qu'on le coiffait d'un bonnet orné de
gigantesques cornes de diable, dont on ne le débarrassait qu'après
lui avoir fait subir toute une série de mauvais traitements, dont
l'ordre était soigneusement indiqué. On lui remplissait les narines
de poivre, on le frappait à coups de poing et de coups de pied, on
le jetait brusquement à terre. Le nouvel initié avait-il une belle
barbe, vite on le rasait; parfois même, la barbe lui était arrachée
par quelqu'un des malins compagnons qui, pendant tout le temps de la
cérémonie, chantaient des cantiques lugubres, dont les couplets
alternaient bizarrement avec des refrains obscènes. Le récipiendaire
devait subir patiemment ces épreuves, auxquelles il s'attendait
quelque peu; il était d'ailleurs solidement ficelé sur l'escabeau,
qui lui servait de banc de torture. Pour clore la cérémonie, un des
assistants, affublé d'une grotesque défroque ou d'ornements
sacerdotaux, inondait d'eau le frère Cornu, après lui avoir fait
jurer sur la lame d'un glaive de ne rien révéler des épreuves qu'il
venait de subir, lui donnant, au nom de Cérès, de Vénus et de
Bacchus, le baptême qui le consacrait ouvrier et compagnon.

Ces coutumes se conservent encore en Autriche et surtout dans la
Suisse romande; mais le rite a été adouci. En Suisse, le baptême
subsiste, mais l'eau lustrale y est administrée d'une façon moins
barbare: le récipiendaire, que de vigoureux camarades saisissent par
la tête et par les pieds, est plongé à plusieurs reprises dans un
baquet garni d'éponges et de vieux chiffons des machines, imbibés ou
plutôt inondés d'eau. Un camarade jovial régale parfois l'initié
d'une douche supplémentaire, mais tout se borne là, et le soir, dans
un punch d'honneur, dont il paye les frais, le nouveau confrère
reçoit des plus anciens un diplôme de _baptême d'éponges_, qui reste
pour lui la preuve qu'il a satisfait à cette formalité, sans
laquelle en ce pays nul ne peut être ouvrier du livre.

En France, ces cérémonies semblent avoir disparu d'assez bonne
heure: dans l'enquête faite au milieu du XVIIe siècle sur les rites
sacrilèges attribués aux compagnons des divers états, les imprimeurs
ne sont pas mentionnés. Mais jusqu'à ces derniers temps, lorsqu'un
apprenti avait fini son temps, l'usage l'obligeait à payer une sorte
de redevance avant de prendre place parmi les ouvriers en pied. À
Troyes, de 1845 à 1848, suivant un règlement conventionnel observé à
cette époque, on payait les droits de tablier, de bonnet de papier,
etc. Un collègue du récipiendaire lisait, en 1827, les _Heures
typographiques_, après quoi on allait manger un morceau chez un
débitant voisin, et la fête durait parfois jusqu'au soir.

Les imprimeurs étrangers trouvaient meilleur accueil en France que
les compagnons français qui allaient chercher de l'ouvrage dans les
pays voisins. «Qu'un imprimeur allemand, dit en 1796 Ant.-François
Momoro dans son _Manuel de l'Imprimerie_, vienne travailler en
France, il est bien reçu partout; il travaille librement, ne paie
aucuns droits que celui de bienvenue de 30 sous, et celui de
première banque de 9 livres; une fois ces droits modiques payés, il
participe à tous les bons de chapelle. Mais qu'un Français aille en
Allemagne pour y travailler dans les imprimeries, on ne le regarde
pas; on le moleste, on l'oblige à travailler tête nue, tandis que
messieurs les Allemands ont leurs bonnets ou leurs chapeaux sur la
tête; il ne participe à aucuns bons, n'est admis à aucuns conseils;
et si on a quelque chose à délibérer dans l'imprimerie, on le fait
sortir; et pour ne pas être exposé à cet insultant mépris, on est
contraint de payer une somme de cinquante écus dans certains
endroits, d'un peu moins dans d'autres, mais toujours exorbitante
pour des compagnons qui ne sont jamais trop pécunieux.»

Les imprimeurs ont eu, dès une époque assez reculée, la réputation
de n'être point ennemis de la bouteille; à la fin du XVIe siècle,
ils figurent en bon rang dans la _Chanson nouvelle de tous les
drolles de tous estats qui ayment à bien boire_:

    Faut enroller premierement
    Tous les libraires.
    Imprimeurs sont de nos gens.
    Ils ayment à boire.

    Parcheminiers et papetiers
    Sont bien des nostres.
    Mes drolles, mes drolles.
    Venez trestous, qu'on vous enrolle.

L'image de saint Lundi, publiée à Épinal, est accompagnée de vers
que récitent chacun des corps d'état qui y sont représentés;
l'imprimeur Boit sans soif s'exprime en ces termes:

    Mes amis, je vous fais sans peine
    De ma foi la profession;
    Si j'honore sainte Quinzaine,
    La bouteille à discussion
    Est ma seule religion.
    Que me fait enfin dans le doute
    Que notre fin soit bien ou mal.
    Si je m'amuse sur la route,
    Je vais tout droit à l'hôpital.

La _Physiologie de l'imprimeur_ et un grand nombre de pièces
contemporaines ne sont pas éloignées de prétendre que les
imprimeurs, surtout les pressiers, sont parmi les meilleurs clients
des marchands de vins. L'amour du pittoresque a sans doute poussé
ces divers auteurs à généraliser; sans vouloir enrôler les
typographes parmi les adeptes des sociétés de tempérance, il serait,
je crois, injuste de prendre à la lettre ces assertions, si répétées
qu'elles soient.

Ce qui a pu y donner lieu, c'est le nombre de circonstances qui
motivent un «arrosage». Le soir de sa première «banque» ou paye,
l'ouvrier nouvellement embauché dans une maison offre à boire à ses
compagnons. Cela s'appelle payer son _quantès_ (quand est-ce), ou
bien payer son article 4. Dans le règlement des confréries ou
chapelles d'autrefois, l'article 4, le seul qui soit, par tradition,
resté en vigueur, déterminait tous les droits dus par les
typographes. On ajoute quelquefois, en parlant de cet article,
verset 20, qu'il est facile de traduire par «versez vin». Dans le
nord de la France, s'acquitter du droit de bienvenue, c'est «payer
ses quatre heures». On célèbre de la même manière, la sortie de la
maison.

On arrose la réglette d'un nouveau metteur en pages, la première
page d'un ouvrage important, le premier numéro d'un journal, avec le
concours et aux frais de l'administration: le premier qui emploie
une fonte neuve est parfois moralement obligé d'offrir une tournée à
ses compagnons. Un bouquet est placé en haut d'une presse neuve le
jour où l'on achève de la monter, et le patron est tacitement invité
à l'arroser. Dans quelques villes de province, quand un étranger
visite l'atelier, on secoue derrière lui une jatte dans laquelle se
trouvent quelques lettres, pour imiter le bruit d'un ballon de
quêteur, et lui faire comprendre qu'une générosité à la chapelle
sera la bienvenue; mais peu nombreux sont ceux qui comprennent la
«sorte», et moins encore ceux qui s'exécutent.

[Illustration: Presses et pressiers (XVIe siècle) frontispice d'un
livre de Josse Badius.]

À l'imprimerie de l'abbé Migne qui, d'après un manuscrit conservé à
la Chambre syndicale des typographes, était appelée en 1832
_refugium Sarrasinorum_, le compositeur qui n'avait pas commis de
bourdon ou de doublon dans la semaine avait droit à un petit verre
d'eau-de-vie qu'on lui versait consciencieusement et qu'il avalait
de même.

L'apprenti est désigné quelquefois sous le nom ironique
d'_attrape-science_. Vers 1840 on l'appelait aussi _pâtissier_,
parce qu'on l'employait à faire du pâté, c'est-à-dire à trier les
caractères mêlés et brouillés; à la même époque, d'après la
_Physiologie de l'imprimeur_, les ouvriers lui donnaient le nom de
_cabot_.

En Angleterre le _Printer Devil_, diable d'imprimerie, est le petit
garçon chargé de porter et d'aller chercher les épreuves chez les
auteurs; Douglas Jerrold, traduit dans les _Anglais peints par
eux-mêmes_, pensait que ce nom pouvait dater de l'époque où
l'imprimeur était un sorcier, un magicien, et que ce fut alors que
ce petit garçon fut ainsi baptisé. Dans l'imprimerie, le diable est
l'homme de peine; il n'y a pas d'occupation trop sale pour lui, pas
de fardeau trop lourd pour ses forces, pas de course trop longue
pour ses jambes; il doit courir, il doit voler; car c'est un axiome
que le diable d'imprimeur est obligé de ne jamais marcher.

En France, l'apprenti imprimeur est le factotum des compositeurs; il
va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le
litre qui sera bu derrière un rang par quelque compagnon altéré. Il
va chez les auteurs porter les épreuves, et fait en général plus de
courses que de _pâté_. Quand il a le temps on lui fait ranger les
interlignes ou trier quelque vieille fonte, ou bien encore il est
employé à tenir la copie du correcteur en première, besogne pour
laquelle il montre d'ordinaire une grande répugnance.

Si sa condition n'est pas très brillante, elle s'est pourtant bien
améliorée depuis le commencement de ce siècle. L'auteur de la
_Misère des garçons imprimeurs_, un certain Dufrêne, qui s'était
fait une spécialité de décrire en vers très médiocres les misères
des divers apprentis, nous a laissé une description des débuts d'un
jeune compositeur vers 1710; bien que parfois chargée, elle présente
des détails intéressants: Voici comment il est accueilli à son
arrivée: Le prote «d'un air dur et rébarbatif» lui dit:

    --Est-ce vous qui venez ici comme apprentif?
    --Ouy, Monsieur. À ces mots la main il me presente
    Et me fait compliment sur ma force apparente.
    --Quel compère, dit-il, vous suffirez à tout,
    Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez à bout.
    Portez donc ce papier et le rangez par piles.»
    Moi, qui sens mon coeur faible et mes membres débiles,
    Je ne veux pas d'abord chercher à m'excuser,
    De peur que de paresse on ne m'aille accuser;
    Je m'efforce et ployant sous ma charge pesante,
    Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante;
    Je monte cent degrez chargé de grand-raisin.
    J'en porte une partie dans le haut magazin;
    Et pour le faire entrer dans une étroite place,
    Avec de grands efforts je le presse et l'entasse.
    N'ayant encore fait ma tâche qu'à demy,
    J'entends crier d'en bas: «Hola! donc! eh! l'amy!»
    Je descends pour savoir si c'est moi qu'on appelle.
    --Oui, dit le prote, il faut allumer la chandelle.
    --Où l'iray-je allumer?--Attendez, me dit-il,
    Je m'en vais vous montrer à battre le fusil.»
    En deux coups je fais feu.--Bon, vous êtes un brave;
    Bon coeur, vous irez loin. Descendez à la cave.
    Quand vous aurez remply de charbon ce panier,
    Vous viendrez allumer le feu sous le cuvier.

Après sa journée, l'apprenti va se coucher dans une espèce de
soupente humide, espérant dormir tout son content; mais c'est une
illusion qui dure peu:

    ... Je commence à peine à sommeiller,
    Je n'ay pas fermé l'oeil, qu'il me faut me réveiller.
    Car j'entends tirailler une indigne sonnette,
    Qui de son bruit perçant ébranlant ma couchette,
    Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons.
    Je saute donc du lit, et, marchant à tâtons.
    Souvent transi de froid, je tempête et je jure
    De ne pouvoir trouver le trou de la serrure...

Avec le jour l'ouvrage recommence pour l'apprenti, auquel on fait
allumer le poêle, et l'on crie après lui parce qu'il s'y est pris
maladroitement. Cette besogne faite, une autre l'attend:

    Le baquet put, dit l'autre, on dirait d'une peste.
    Nettoyez le dedans et vuidez l'eau qui reste...
    Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin
    Cinq ou six alterez crier: «D***! au vin!»
    L'un dit: «Je bus dimanche, au bas de la montagne,
    D'un vin qui sur ma foy vaut le vin de Champagne.»
    Si, sur un tel rapport, un autre en veut goûter,
    Fût-ce encore plus loin, il faut m'y transporter;
    Celui-ci veut du blanc, celui-là du Bourgogne.
    Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne.
    Sans songer que souvent, pour leurs demy-septiers,
    Il faut aller quêter chez dix cabaretiers.
    À l'un faut du gruyère, à l'autre du hollande;
    Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande.
    Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait
    Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
    Je ne réplique rien, mais dans le fond j'enrage
    De me voir accablé de fatigue et d'ouvrage.
    Et d'être à tous momens grondé mal à propos,
    Pendant que ces messieurs déjeunent en repos.

[Illustration: Apprenti imprimeur, d'après Ch. de Saillet (1842).]

Cet apprentissage était doux si on le compare à ce qui, d'après M.
Salvadore Landi, se passait il y a cinquante ans en Italie: Il était
facile à un enfant d'entrer dans une imprimerie: on ne lui demandait
pas quelle instruction il avait. Ce n'était pas d'ailleurs un
ouvrier, à peine une créature; c'était un instrument, une petite
machine, de laquelle on exigeait tous les services, et auquel on
faisait porter tous les fardeaux. S'il avait bonne volonté et s'il
se mettait à lire rapidement les feuilles imprimées, on le mettait à
la casse, et il s'appelait le _stampatorino_, mais c'était un titre
assez vain, qui ne le dispensait pas d'accomplir des besognes
pénibles, dont la plupart n'avaient rien de commun avec
l'imprimerie. C'est ainsi qu'il était chargé d'aller le matin
chercher chez le patron la clef de l'atelier et de la reporter le
soir. Quand il avait ouvert l'atelier, il devait le balayer de fond
en comble, ramasser les lettres tombées à terre et nettoyer les
chandeliers; s'il manquait un homme on le mettait à rouler la
presse. Du matin jusqu'au soir il devait être en tout point le
serviteur des ouvriers et obéir à tous leurs caprices. Il avait beau
faire de son mieux, il n'échappait pas aux reproches et aux mauvais
traitements. Pour une erreur, pour une plainte, pour un mot de
réplique ou de révolte, il était injurié et frappé. Si le manquement
était plus grave, si envoyé en commission, il s'était trop attardé,
à son retour il trouvait tout disposé pour ce que l'on appelait
_funerale solenne_. Le prote, aposté à l'entrée, lui barbouillait la
figure avec un torchon imbibé d'essence, et, armé d'une corde
empruntée aux balles de papier, frappait à coups redoublés sur le
maigre corps de l'enfant. Celui-ci poussait des cris désespérés, qui
avaient fait donner à cette punition le nom de funérailles. Pour les
ouvriers, la punition du pauvre apprenti était un passe-temps, un
spectacle, une cérémonie divertissante. Au premier cri de la
victime, il y avait dans tout l'atelier une explosion de gros rires,
puis pour que les funérailles eussent plus de caractère, derrière
les rangées de casses, les voix des ouvriers imitaient le son des
cloches qui sonnent pour les morts en faisant entendre un _din_,
_don_, _don_ prolongé, qui croissait de ton à mesure que les cris du
pauvre enfant devenaient plus aigus.

Les compagnons s'amusaient aussi aux dépens du nouveau venu, et il
était l'objet de farces traditionnelles. À Genève, le 1er avril, on
envoie un apprenti imprimeur bien novice demander la pierre à
aiguiser le composteur, les gants en fer pour fondre les rouleaux ou
des espaces italiques. À Troyes, on lui dit d'aller emprunter chez
des confrères ou dans d'autres salles de la maison le marteau à
enfoncer les espaces fines, la machine à cintrer les guillemets, le
soufflet à gonfler le cylindre, les ciseaux à moucher les becs de
gaz, l'écumoire à passer les gros points et autres ustensiles
imaginaires.

«L'homme de conscience» est le compositeur payé à la journée et non
aux pièces; on désignait sous le nom de «conscience» l'ensemble de
ces ouvriers. Le _Code de la Librairie_ (1723) dit que les protes et
autres ouvriers travaillant à la semaine ou à la journée, qu'on
appelait vulgairement travailleurs en conscience, ne pouvaient
quitter leurs maîtres qu'en les avertissant deux mois auparavant, et
s'ils avaient commencé quelque labeur, ils étaient tenus de le
finir. De leur côté les maîtres ne pouvaient les congédier qu'en les
avertissant un mois auparavant, si ce n'est pour cause juste et
raisonnable. La sortie des ouvriers aux pièces était subordonnée à
l'achèvement du labeur pour lequel ils avaient été embauchés, et
sujette à un avertissement préalable de huit jours seulement.

En 1840, on désignait sous le nom d'_ogres_ les compositeurs
d'imprimerie qui travaillaient, dit Moisand, pour leurs enfants; ils
étaient à la conscience.

«L'homme de bois» était, en 1821, celui qui, dans les imprimeries,
rajustait les planches avec des petits coins en bois. D'après
Boutmy, c'est une désignation ironique qui sert à désigner un
ouvrier en conscience; elle s'applique à peu près exclusivement
aujourd'hui à celui qui distribue, corrige et aide le metteur en
pages.

Les _caleurs_ ou goippeurs étaient ceux qui à chaque instant se
dérangeaient de leur place pour admirer la beauté d'un animal
quadrupède qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien,
s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des _piaux_ ou
blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-là travaillaient aux
pièces, et on les payait seulement en raison de leur travail.

Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roulé dans toutes les
imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle
part, il se met à faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son
Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrière Saint-Denis,
décidé à visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se
plaît en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son
premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail,
mais, hélas! on n'a rien pour le moment, et notre héros prie le
patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier. À ses
saluts réitérés, à son air confus, on le reconnaît de suite, et,
avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le
lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades
de secourir notre infortuné sans ouvrage; bientôt on a ramassé cinq
ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa
révérence avec un plaisir extrême, en assurant de sa reconnaissance
éternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il
commence à se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas
toujours la _passe_ que les ouvriers donnent aux compagnons sans
ouvrage. Alors il revient à Paris, et retourne chez son ancien
bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre,
et en jurant que la province ne vaut pas Paris.

Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des défauts
de caractère ou des vices. Les _gourgousseurs_, dit
Décembre-Alonnier, ont le caractère morose et grondeur, lisant assez
volontiers leur copie à haute voix, sans s'inquiéter des
récriminations de leurs voisins que cela empêche de travailler, et
ils entremêlent leur lecture de réflexions _ad hoc_. Le gourgousseur
est presque toujours en même temps _chevrotin_, c'est-à-dire
irascible. Le _fricoteur_, le premier arrivé à l'imprimerie, passe
rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le
même caractère que le sien et prélève un impôt sur chacun. On
l'appelle aussi _pilleur de boites_.

[Illustration: _Habit d'Imprimeur en Lettres._]

La _Physiologie de l'imprimeur_ dépeint le pressier comme un
personnage à la figure bourgeonnée, à la taille petite, mais énorme,
propriétaire d'un léger «extrait de barbe» ou commencement
d'ivresse, qu'il espère couper bientôt par quelques petits verres de
cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les
pressiers étaient désignés sous le nom d'_ours_. Ce terme est
vraisemblablement ancien, la _Misère des garçons imprimeurs_ «parle
de cinq ou six malotrus ressemblant à des ours». Le mouvement de
va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par
lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse leur a sans
doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des
mécaniques ceux qui tournaient la manivelle étaient appelés
_écureuils_. En revanche les ours ont nommé les compositeurs des
_singes_, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper
les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimitié entre
ces deux catégories, d'ailleurs très différentes, d'employés
d'imprimerie.

Il est très rare, dit l'auteur de _Typographes et gens de lettres_,
de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, à
moins qu'il n'ait des formes à y porter; alors on peut être assuré
qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'établit: «Ah! voilà
Martin! monte à l'arbre!--Monte à l'arbre toi-même, mal appris!--Hé!
là-bas, tâchons d'être poli!--Tu ne vois donc pas que c'est un ours
mal léché!--Je te vas faire lécher ma savate; parce qu'on n'a pas
reçu qué qu'indu...» Le bruit des composteurs frappant sur les
casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend
auprès de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur.
Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux
presses, il est reçu avec la même déférence; pour le conducteur il
en est de même.

Au siècle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de
chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux,
dans l'atelier, une petite société qui avait ses usages, ses règles,
ses privilèges même, et à laquelle ils donnaient le nom de
«Chapelle»; les adhérents étaient tout naturellement appelés
chapelains. En dépit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractère
religieux. Elle n'était fermée à personne: pour devenir chapelain,
il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixée pour
le droit d'admission, qui n'était que de trente sous, plus un autre
droit prélevé sur la première banque ou paye du postulant, et qui se
montait à neuf livres. Le règlement spécifiait, en outre de ces deux
taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui étaient un prétexte
à la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui débutait
ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrère qui
se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou
plaisantaient trop grossièrement; celui qui oubliait d'éteindre sa
chandelle en quittant l'atelier à la fin de la journée, ou lorsqu'il
s'absentait, ne fût-ce que pour quelques minutes; le sortier qui,
pour faire pièce à l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poignée du
barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient
tous payer une somme plus ou moins élevée, et le refus de verser
entraînait la déchéance de tous droits dans le partage de la caisse.
Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les quêtes
qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en
rapport avec l'imprimerie, en même temps que chez les fondeurs,
fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les
fournisseurs; aux sommes ainsi perçues venaient se joindre trois
exemplaires de chaque ouvrage composé et imprimé par eux, qui, sous
le nom de copies de chapelle, leur étaient offerts par l'éditeur.

La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage était
fait entre tous les sociétaires, et le lendemain ils se réunissaient
pour commencer la fête qui, généralement, se prolongeait, laissant
plusieurs jours les rangs déserts et les presses silencieuses. Le
bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempêter
et gémir, il n'empêchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et
le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les
imprimeries actuelles.

On donnait le nom de «Bonnet» à une espèce de ligue offensive et
défensive que formaient quelques compositeurs employés depuis
longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la
tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit
Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue
les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en
font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus récemment
entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est
tyrannique, injuste et égoïste comme toute coterie: il tend à
disparaître.

       *       *       *       *       *

Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont
encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajouté d'autres. C'est
ainsi qu'on astreint à une redevance le compagnon qui néglige de
fermer une porte à la clôture de laquelle l'atelier est intéressé;
celui qui s'en va sans achever une ligne commencée; celui qui
oublie, en s'en allant, d'éteindre le bec de gaz ou la lampe de sa
place. Un confrère s'empresse alors de l'éteindre et emmanche
aussitôt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon
oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a à
payer.

[Illustration: L'imprimerie]

Lorsqu'un confrère reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la
visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses
outils en croix, on étend sa blouse, s'il a une chandelle on
l'allume: enfin on tâche de figurer quelque chose de lugubre. On a
surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles
à manier, de façon que lorsque le malheureux veut reprendre
possession de sa place, il soit très longtemps à la débarrasser. Un
apprenti est placé en vedette pour signaler son arrivée; aussitôt
qu'il paraît on se met à psalmodier quelque chose de traînant sur un
mode grave, une espèce de scie à faire fuir les plus intrépides:

    C'pauvre monsieur Chicard est mort (_bis_),
    Il est mort, on n'en parlera plus!
    Hue! Hue!

Tous n'ont pas le caractère à prendre la chose du bon côté; il y en
a qui sortent furieux; alors à la psalmodie funèbre succède un
véritable choeur de bacchanal qui ébranle les solives de l'atelier
et fait bondir le prote:

    Tu t'en vas et tu nous quittes.
    Tu nous quittes et tu t'en vas.

L'imprimerie représentait autrefois, alors que l'accès des ateliers
était sévèrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystérieux
et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait
qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des
presses; les mains et les vêtements noircis par l'encre grasse
pouvaient aussi suggérer des comparaisons, et il est même assez
curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre
d'idées.

L'auteur des _Fariboles saintongheaises_, petite revue patoise
humoristique qui paraissait à Royan vers 1877, a mis dans la bouche
d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il était
censé avoir visitée: «Y ai vu la machine oure qu'on met les
Fariboles en emolé. A semble in moulin à venter, s'rment a l'est pu
grand, toute en fer et graissée de ciraghe d'in bout à l'autre. O
l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de papé, qui l'a fait marcher et
qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour
d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un
tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait
d'au popé, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des
châtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui
preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les
mettions à coté des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux
mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in
cent de feuilles de papé à la foué.»

Une habitude assez répandue consiste à installer des musées
fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment
avec les affiches et autres impressions voyantes «réussies» de la
maison, on voit des collections pêle-mêle ou méthodiquement alignées
sur le mur. Toutes sortes de débris disparates s'y coudoient, avec
des inscriptions abracadabrantes, où l'esprit ne fait pus toujours
défaut. Tel vieux clou servit à fixer Jésus-Christ sur la croix,
telle poignée de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle
savate sans forme, raccommodée avec des ficelles et des porte-pages,
fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits
souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade «qui a cassé la sienne»;
la carte d'un repas pris en commun, etc.

Au siècle dernier, les imprimeurs appelaient leur Saint-Jean, à
l'instar des cordonniers qui donnaient à leur sac à outils le nom de
Saint-Crépin, les objets dont ils devaient se munir à leurs frais:
en 1791, les ouvriers de la casse devaient se procurer le
chandelier, le composteur et les pointes; les pressiers des ciseaux,
un peloton, une lime, un couteau à ratisser les balles, un
ébauchoir.

De tout temps les ouvriers imprimeurs avaient employé entre eux un
langage et des signes particuliers qu'ils appelaient le _tric_,
signal de quitter le travail pour aller boire ou quelquefois pour se
mettre en grève. Plusieurs ordonnances l'avaient interdit sans
beaucoup de succès.

Ce mot a disparu de la langue des typographes; mais ils ont conservé
des coutumes analogues et un vocabulaire spécial, qui n'est pas très
étendu, si l'on considère comme à peu près complet le _Dictionnaire
de l'argot des typographes_, publié par Eugène Boutmy, en 1878 et en
1883.

Dans quelques ateliers, au coup de quatre heures, les imprimeurs et
compositeurs altérés poussent le cri d'appel: Bé! Bé! imitant le
bêlement du mouton.

La «taquance» se fait pour signifier que l'on ne croit pas ce que
vient de dire un confrère. Elle consiste à frapper trois coups sur
le bord de la casse ou même partout ailleurs. À Troyes, celui dont
les paroles sont ainsi mises en doute s'écrie alors: Celui qui taque
n'a pas de chemise.

Quand un _sarrasin_, ouvrier non syndiqué, pénètre dans une galerie,
quand un compositeur est vu d'un mauvais oeil, qu'il est ridicule
ou ivre, qu'il a émis une idée baroque et inacceptable, les
typographes manifestent bruyamment leur déplaisir par une
_roulance_. C'est un tapage assourdissant, que les ouvriers d'un
atelier font tous ensemble, en frappant avec leur composteur sur
leur galée ou sur les compartiments qui divisent les casses en
cassetins, sur les taquoirs avec les marteaux; en même temps ils
frappent le sol avec les pieds. Ce charivari ne respecte rien: les
protes, les patrons eux-mêmes n'en sont pas à l'abri.

L'exclamation _il pleut!_ a pour but d'avertir les camarades de
l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un
étranger. Dans quelques maisons, elle est remplacée par:
_Vingt-deux!_

La composition demandant une attention soutenue amène une fatigue de
tête, qui doit avoir quelque analogie avec celle des écrivains;
c'est là vraisemblablement la cause du besoin que les compositeurs
éprouvent de laisser un moment la casse, pour ne plus penser pendant
quelque temps à lever la lettre. Ils ont imaginé plusieurs façons
ingénieuses de se distraire sans quitter l'atelier.

Le jeu des cadratins est assez usité: l'enjeu est toujours une
chopine, un litre ou toute autre consommation. Les cadratins sont de
petits parallélipipèdes de même métal et de même force que les
caractères d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de
diverses sortes. Ils servent à renfoncer les lignes pour marquer les
alinéas, et portent sur une de leurs faces un, deux ou trois crans.
Ce sont ces marques qui ont donné l'idée aux typographes de s'en
servir comme de dés à jouer. Les compositeurs qui calent,
c'est-à-dire qui n'ont pas d'ouvrages pour le moment, s'amusent
parfois à ce jeu sur le coin d'un marbre. Le coup nul, celui où les
cadratins n'ont montré que leur face unie, est dit «faire blèche»;
lorsque par hasard l'un d'eux reste debout, on a fait «bonhomme». Ce
coup merveilleux annule le coup de blèche.

[Illustration: L'Imprimerie, figure allégorique de Gravelot.]

Parfois le baquet à tremper le papier est transformé par les
apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent légèrement
trois boules à peu près sphériques, taillées dans des morceaux de
pierre ponce; des biseaux, ou, à défaut, de fortes réglettes,
tiennent lieu de queues, ou bien un grand châssis, posé sur le
marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnées, forme un
billard sec. Les biseaux servent aussi d'épées aux jeunes
escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives à l'aide
de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile à machines et
surmontées d'un filet posé à plat et percé d'un trou, dans lequel
s'emmanche un petit tube formé d'une interligne roulée, garni de
filasse; des papiers de couleur, disposés autour, en font des
lanternes vénitiennes.

Jusqu'à la Révolution, les imprimeurs eurent leur fête du mai.
Partout, elle était célébrée avec pompe et allégresse; mais c'est
surtout à Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute
sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement
planter un mai devant l'hôtel du gouverneur.

Un autre mai des imprimeurs était un placard en vers, assez
médiocrement payé sans doute à quelque poète famélique, et que les
membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprès du
rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie.

Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient,
dit l'_Histoire de l'Imprimeur_, la permission de se réunir aux
jours de fêtes solennelles et religieuses sous la bannière de
Saint-Jean-Porte-Latine. À ce patron orthodoxe, les imprimeurs de
Lyon en joignaient un burlesque, dont ils célébraient non moins
exactement la fête: c'était le momon ou mannequin bizarre qu'ils
appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'était sans doute
autre chose que la très étrange personnification des fautes
typographiques ou coquilles. S'il en était ainsi, l'impénitence des
imprimeurs à l'égard des erreurs de leur métier aurait été complète,
puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit
dans une pièce rarissime de ce temps intitulée: _Recueil faict au
vray de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et
commencée le premier jour du moys de septembre mil cinq cent
soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume
Testefort_: Un drôle ou masque tenoit une lance en main où estoit le
guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge
et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V
estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant à la présence
du V sur cette bannière du patron des bandes typographiques, par
préférence à toute autre lettre, il faut vraisemblablement
l'attribuer à ce que cette lettre, qui était alors notre _u_ actuel,
pouvant aisément être retournée et ainsi passer pour un _n_, se
trouvait être de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux
coquilles.

Cette mascarade solennelle se maintint longtemps à Lyon. Chaque
année elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques
et des discours à l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait
naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans
le genre de celui-ci: _Plaisants devis... extraits la plupart des
Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprimée à
Lyon par le seigneur de la Coquille._

Vers 1840, d'après la _Physiologie de l'imprimerie_, voici comme se
passaient les fêtes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la
Saint-Jean-Porte-Latine, est la fête des compositeurs; le singe fait
ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du même atelier se
réunissent pour aller dîner aux _Vendanges de Bourgogne_, et cet
illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus
désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours,
jusqu'à ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il
faille retourner à ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin,
patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le _boni_, ou
si vous aimez mieux toutes les amendes de l'année, et au lieu, à
l'exemple des singes, d'employer leur argent à faire un fameux
dîner, ils dissipent leur _Saint-Jean_ en bourgogne ou en gris de
Suresnes.

Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop à l'écart des
ouvriers ordinaires pour jouer un rôle quelconque dans les contes
populaires, ils ne figurent même pas, à ma connaissance, dans ceux
qui appartiennent à la série comique ou satirique. Les chansons
populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont été quelquefois
mis sur la scène de nos jours, l'ancien théâtre ne les connaît pas.
Des artistes d'un grand mérite nous ont laissé des intérieurs
d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont gravé des compositions où l'art de la
typographie est surtout un caractère emblématique (p. 21, 25); mais
l'imagerie proprement dite des _typos_ est assez pauvre. Les
caricatures, se bornent presque toujours à représenter l'ouvrier, ou
l'apprenti coiffé du bonnet de papier qui fut, pendant la première
moitié de ce siècle, un des attributs de la profession, mais qui
appartient maintenant à l'archéologie. Le surnom de _singe_,
appliqué aux compositeurs, n'a guère tenté que les caricaturistes
américains (p. 31).

En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'_ana_,
plus ou moins amusants, dont les typographes sont les héros.

On sait qu'un typographe «met en pâte» ou «fait de la pâte» quand il
laisse tomber une poignée de lettres composées; le résultat de cet
accident se nomme _pâté_, de même que l'assemblage sans ordre des
lettres ainsi mélangées dans une composition postérieure. Au siècle
dernier, «Des compagnons imprimeurs s'étaient avisés de former une
affiche avec deux paquets de «pâté» recomposé. Ce texte était établi
sur deux colonnes, précédé du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale
ornée, et terminé par une défense au public de déchirer ledit
placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une
enquête ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena
leur découverte; on reconnut qu'ils avaient tiré de leur oeuvre
une douzaine d'exemplaires, dont un est joint à la note d'enquête,
pour s'amuser à l'occasion du Carnaval.»

[Illustration: Printer devil d'après _Les Anglais peints par
eux-mêmes_.]

Mercier donne une version plus plaisante: «Un apprentif, un jour de
fête, seul dans l'imprimerie, s'avisa, pour s'amuser, d'imprimer un
exemplaire du pâté, et puis examinant l'ouvrage indéchiffrable, il
lui vint dans l'idée de faire une affiche au coin d'une vue. C'étoit
dans un temps où les placards tenoient toute la police en mouvement.
La multitude s'arrête, veut lire, et ne pouvant rien comprendre,
s'attroupe pour deviner ce que cela pouvoit être. On invoque le
Cicéron du quartier qui y perd son latin; le commissaire arrive, et
n'y comprenant rien lui-même, imagine la satyre la plus effrénée. Il
couvre respectueusement du pan de sa robe l'affiche présumée
scandaleuse. On la détache avec le plus grand soin, pour la porter
au lieutenant de police. L'inspecteur et les exempts forment un
rempart et empêchent les regards de la multitude de se porter sur
l'engin. Ils arrivent en tremblant chez le magistrat, déposent
l'imprimé. Tous les déchiffreurs, les algébristes sont mandés. On
épuise les combinaisons. Oh! c'est la langue du diable; mais cette
langue dit beaucoup. Chacun hasarde ses conjectures; il y a une
infernale malice sous ces mots, car enfin ce sont des lettres
françoises. L'imagination enfante vite un libelle diffamatoire
contre des personnes sacrées et pis encore. À force de soins et de
recherches on découvre le petit apprentif, on l'arrête; on le mène
devant le lieutenant de police qui l'interroge: Eh! Monseigneur,
répondit l'autre, c'est un pâté d'imprimerie.»

On a parodié, à l'usage de divers métiers, les Commandements de
l'Église. Voici les commandements du compositeur typographe:

    La casse où tu composeras,
    Tu dois la tenir proprement.

    Du manuscrit ne lèveras
    Jamais les yeux en travaillant.

    Point de fautes tu ne feras,
    S'il est possible, en composant.

    De l'auteur ne retrancheras,
    Ni mot, ni ligne, absolument.

    Le même espace tu mettras
    Entre les mots également.

    Et surtout tu t'appliqueras
    A justifier justement.

    Chaque paquet ficelleras
    Avec soin, bien solidement.

    Les épreuves tu tireras
    Chaque fois bien lisiblement.

    Les corrections n'omettras
    De faire très exactement.

    Toute copie enfermeras
    Dans ton tiroir soigneusement.

    Les coquilles t'efforceras
    D'éviter en distribuant.

    De ton patron écouteras
    Les avis attentivement.

    A l'atelier tu te rendras
    Aux heures régulièrement.

    Et des travaux tu garderas
    Le secret scrupuleusement.

[Illustration: Singe compositeur, caricature américaine.]


SOURCES

_Revue d'Alsace_, mai 1836.--Jacob, _Curiosités de l'Histoire des
Arts_, 91--P.-L. Lacroix et E. Fournier, _Histoire de l'Imprimerie_,
83, 152, 149--_Revue des Arts graphiques_, 9 mars
1895.--Communications de M. Edmond Morin.--_Magasin pittoresque_,
1846, 281.--Communications de M. Louis Morin (surtout pour ce qui a
rapport à Troyes).--Moisand, _Physiologie de l'Imprimeur_, 38, 57,
73, 75.--Boutmy, _Dictionnaire de l'argot des typographes_.--_Les
Anglais peints par eux-mêmes_, 394.--Albert de Saillet, _Les Enfants
peints par eux-mêmes_, 293.--Salvador Landi, _Il Ragazzo di
stamperia di cinquant' anni_, 8, 13.--E. Blavignac, l'_Empro
genevois_, 365.--Lorédan Larchey, _Dictionnaire
d'argot_.--Décembre-Alonnier, _Typographes et Gens de lettres_, 67,
133, 214.--_Intermédiaire des Imprimeurs_, septembre 1890.--E.
Lemarié, _Fariboles saintongheaises_ (Royan), nos 25, 99.--Bouland,
_Manuel de l'Imprimeur_.--E. Fournier, _Variétés historiques et
littéraires_, V. 235; VII, 133.--_Revue des Traditions populaires_,
IX, 630.--Mercier, _Tableau de Paris_, IX, 177.

[Illustration: L'Imprimerie, vignette de B. Picart.]





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