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Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume III (of V)
Author: Talleyrand-Périgord, Charles Maurice de, prince de Bénévent, 1754-1838
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du prince de Talleyrand, Volume III (of V)" ***

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http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



   Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
   typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
   conservée et n'a pas été harmonisée.


MÉMOIRES

DU PRINCE

DE TALLEYRAND



PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES

PAR

LE DUC DE BROGLIE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE



III

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1891

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays
y compris la Suède et la Norvège.



MÉMOIRES

DU

PRINCE DE TALLEYRAND

Illustration: CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND-PÉRIGORD
PRINCE DE BÉNÉVENT
(D'après F. Gérard.)



HUITIÈME PARTIE

CONGRÈS DE VIENNE (_Suite_)

(1814-1815)



CONGRÈS DE VIENNE (_Suite_)

(1814-1815)


No 20.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 6 janvier 1815.

SIRE,

Le courrier par lequel j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Majesté la
convention que M. de Metternich, lord Castlereagh et moi, nous avons
signée le 3 janvier, était parti depuis vingt-quatre heures, quand
j'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer en date du
27 décembre. En augmentant l'espérance où j'étais de n'avoir, en cette
occasion, rien fait qui n'entrât dans les intentions et les vues de
Votre Majesté, elle a été la plus douce récompense de mes efforts pour
obtenir un résultat si heureux, et, naguère encore, si peu probable.
Je n'ai pas senti avec une émotion moins profonde combien il est doux
de servir un maître dont les sentiments, comme roi et comme homme,
sont si généreux, si touchants et si nobles.

Je venais de recevoir la lettre de Votre Majesté, quand lord
Castlereagh est entré chez moi. J'ai cru devoir lui en lire les
passages qui se rapportent à lui et au prince régent. Il y a été
extrêmement sensible, et désirant de pouvoir faire connaître[1] à sa
cour dans quels termes Votre Majesté parle du prince, il m'a prié de
lui en laisser prendre note, à quoi j'ai consenti par la double
considération que ce serait, comme il me l'a dit, un secret
inviolable, et que les éloges donnés par Votre Majesté au prince
régent pouvaient, dans les circonstances présentes, produire le
meilleur effet.

  [1] Variante: _et désirant faire connaître_.

L'empereur de Russie renvoie à Paris le général Pozzo, après l'avoir
tenu ici deux mois et demi sans le voir qu'une seule fois, et
quelques-uns prétendent qu'il le renvoie comme un censeur qui
s'explique trop librement et qu'il désire éloigner. L'empereur de
Russie voudrait que Votre Majesté crût que c'est par égard pour elle
et pour faire une chose qui lui fût agréable, qu'il a conçu l'idée[2]
de donner au roi de Saxe quelques centaines de mille âmes sur la rive
gauche du Rhin pour lui tenir lieu de son royaume. Le général Pozzo
doit être chargé de travailler à obtenir que Votre Majesté consente à
cet arrangement.

  [2] Variante: qu'il a _donné_ l'idée.

Mais Votre Majesté sait que la question de la Saxe ne doit pas être
considérée seulement sous le rapport de la légitimité, et qu'elle doit
l'être encore sous le rapport de l'équilibre; que le principe de la
légitimité serait violé par la translation forcée du roi de Saxe sur
le Rhin, et que le roi de Saxe n'y donnerait jamais son consentement;
enfin, que, la légitimité à part, la Saxe ne saurait être donnée à la
Prusse sans altérer sensiblement la force relative de l'Autriche, et
sans détruire entièrement tout équilibre dans le corps germanique.

Ainsi, les tentatives de l'empereur de Russie, à Paris comme à Vienne,
échoueront contre la sagesse de Votre Majesté, qui a mis sa gloire à
défendre les principes sans lesquels il ne peut y avoir rien de stable
en Europe, ni dans aucun État en particulier, parce qu'eux seuls
peuvent garantir la sécurité de chacun et le repos de tous.

Le langage soutenu de M. le général Pozzo, à Vienne, était trop
favorable à la France pour se trouver d'accord avec ce que voulait
faire ici l'empereur de Russie. M. Pozzo doit partir dimanche ou
lundi, c'est-à-dire le 8 ou le 9.

Je persiste à croire que le cas de guerre auquel se rapporte l'union
formée entre Votre Majesté, l'Autriche et l'Angleterre ne surviendra
pas. Cependant, comme il est de la prudence de prévoir le pis et de se
préparer à tout événement, il m'a paru nécessaire de songer aux moyens
de rendre, le cas arrivant, l'union plus forte, en y faisant entrer de
nouvelles puissances. J'ai donc proposé à lord Castlereagh et à M. de
Metternich d'agir conjointement avec nous auprès de la Porte ottomane,
pour la disposer à faire au besoin une utile diversion. Ils ont adopté
ma proposition, et il a été convenu que nous concerterions une
instruction à donner aux ministres de chacune des trois cours à
Constantinople. Je crois utile que Votre Majesté presse le départ de
son ambassadeur.

Il serait peut-être avantageux d'établir un concert semblable avec la
Suède. Mais les moyens d'y parvenir ont besoin d'être pesés, et je me
réserve d'en entretenir Votre Majesté dans une autre lettre.

Le service funèbre du 21 janvier se fera dans la cathédrale.
L'archevêque de Vienne y officiera. C'est un vieillard de
quatre-vingt-trois ans, qui a élevé l'empereur. Rien de ce qui peut
rendre cette cérémonie imposante[3] ne sera négligé.

Je suis...

  [3] Variante: _plus_ imposante.

       *       *       *       *       *

No 23 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.

Vienne, le 6 janvier 1815.

Monsieur le comte.

Le rapprochement des légations d'Autriche et d'Angleterre avec nous se
fortifie. Il règne un parfait accord sur le principe de ne pas
consentir à ce que les cours de Berlin et de Pétersbourg dictent la
loi.

Le travail de la commission statistique, qui présente pour résultat
que la Prusse n'a pas besoin de la Saxe pour obtenir même plus que les
traités ne lui assurent, est terminé; et, depuis hier, il y a des
apparences que le ministère prussien se juge placé sur un terrain qui
n'est point aussi solide qu'il le croyait d'abord. Ce ministère attend
qu'on lui fasse de nouvelles propositions, et on s'en occupe. Le plus
ou moins de territoire pris à la Saxe, ou cédé sur le grand-duché de
Varsovie, est une question autrichienne qui, traitée avec ménagement,
ne provoque point notre intervention directe, et nous n'avons à
veiller qu'au rapport de l'équilibre général.

A notre arrivée ici, tout paraissait abandonné; l'Autriche, ou plutôt
son ministre, ne portait qu'un faible intérêt à cet équilibre. Tout le
monde maintenant sent l'importance de la question des limites, et, si
elle ne se règle pas tout à fait bien, ce sera la faute de la cour de
Vienne et de son ministère.

Nous pressons au reste, autant qu'il dépend de nous, la marche et la
conclusion des affaires pour amener le plus tôt possible la fin du
congrès.

Le rapport sur les affaires de la Suisse se prépare. Les nouvelles qui
nous arrivent de Berne annoncent un changement dans les rapports
intérieurs de ce canton; il facilitera la conclusion des affaires
suisses; et nous avons fait connaître au député du canton de Berne
que, s'il obtenait l'évêché de Bâle et le retour des capitaux qui sont
en Angleterre, il serait utile pour son pays d'y consentir et de
s'unir au système général que les puissances jugent le plus utile dans
les circonstances présentes. Aucun autre résultat n'a eu lieu.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 16_ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 7 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 18. Je suis très content de vos conversations
avec les deux frères[4]. J'avoue que je croyais le temps passé où l'on
voulait exclure mes plénipotentiaires des délibérations les plus
importantes. Votre fermeté l'a empêché de se reproduire; mais, ne nous
endormons pas sur ce succès; le germe du mal subsistera tant que les
puissances, dont l'alliance a dû cesser au mois d'avril dernier,
croiront qu'elle existe encore. Votre lettre à lord Castlereagh est
parfaite, et je défie qu'on en puisse nier la conclusion; mais j'avoue
que je frémis en voyant une fausse pitié tourner contre le roi de Saxe
le sophisme qu'employa Robespierre pour hâter la consommation du plus
grand des forfaits.

  [4] Lord Castlereagh et lord Stewart.

J'aime que l'empereur d'Autriche ait la tête _bohème_ pour défendre le
bon droit en Saxe, pourvu qu'il ne l'ait pas de même pour soutenir
l'usurpation à Naples. Il ne sait peut-être pas de quoi il y va pour
lui; les découvertes récemment faites et les mesures récemment prises
devraient pourtant le lui apprendre, et vous donnent bien beau jeu
pour démontrer qu'il ne cessera jamais d'y avoir des unitaires en
Italie, tant que le foyer ne sera pas éteint. On parle d'engagements,
on prétend désirer (_des preuves_) qu'ils n'ont pas été tenus; mais ce
n'est pas là ce qui nuit au bon droit; c'est une autre cause, et la
plus honteuse dont l'histoire ait jusqu'ici fait mention; car si
Antoine abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était
lui-même et non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué. Mais,
tout méprisable qu'est cet obstacle, il n'en est pas moins réel, et le
seul remède est de donner à celui qu'on veut ramener à soi tant de
grands motifs, qu'il y trouve des armes contre ses petites
faiblesses[5].

  [5] On devine qu'il s'agit dans ce passage de la lettre du roi, de
  l'attachement qu'on attribuait au prince de Metternich pour la
  reine Caroline de Naples, femme de Murat; attachement qui
  l'empêchait de se prononcer contre celui-ci, et en faveur du
  rétablissement de la maison de Bourbon dans le royaume de Naples.
  (_Note de M. de Bacourt._)

J'attends avec impatience la lettre que vous m'annoncez sur le
mariage; cet objet paraît secondaire auprès de ceux qui se traitent à
Vienne, mais il est urgent pour l'intérêt de la France que le duc de
Berry se marie; et, pour cela, il faut que l'affaire de Russie soit
décidée.

Je reçois avec satisfaction, et j'en ai à vous rendre, vos souhaits de
bonne année. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa
sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 24 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 10 janvier 1815.

Monsieur le comte,

Les choses sont à peu près au même point que nous avons eu l'honneur
de vous l'indiquer dans notre dernière dépêche. Comme nous l'avons
annoncé, une première proposition a été faite de la part de la Russie.
Elle a demandé un contre-projet, et la Prusse s'occupe de rédiger un
plan sur lequel elle établit sa reconstruction. Les sacrifices que
l'on exige de la Saxe paraissent ne pas coûter à l'Angleterre, et
moins encore à l'Autriche, quoiqu'elle soit intéressée à ne pas s'y
prêter.

Les affaires d'Italie n'ont pas été avancées depuis la remise du
mémoire de l'Autriche sur les questions de la Toscane, de Parme...

Le rapport sur les affaires de la Suisse est fait. Il sera discuté
dans une séance de la commission qui aura lieu après-demain 12. Dès
qu'il aura été définitivement adopté, nous nous empresserons d'en
donner communication au ministère.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 21.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 10 janvier 1815.

Sire,

Je n'aurais point aujourd'hui l'honneur d'écrire à Votre Majesté, si
je n'avais à faire une réponse qui m'a été demandée en son nom par M.
le comte de Jaucourt. C'est au sujet de la satisfaction demandée par
la cour de Madrid pour le renvoi de M. de Casa Florez. Mon opinion,
puisque Votre Majesté a daigné désirer la connaître, est qu'aucune
sorte de satisfaction n'est due, parce qu'une satisfaction suppose un
tort, et que le cabinet de Votre Majesté n'en a point eu, et que, s'il
y avait une satisfaction à donner, ce ne pourrait être celle que la
cour de Madrid s'est permis de demander. Je n'importunerai point Votre
Majesté de la répétition des motifs sur lesquels je fonde cette
opinion, les ayant développés dans la lettre que M. de Jaucourt aura
l'honneur de mettre sous ses yeux. La théorie de l'extradition que M.
de Cevallos prétend établir, d'après le droit public des Hébreux et
les pratiques de quelques peuples anciens, est tout à fait
extravagante. M. de Labrador, à qui j'ai fait voir sa lettre, en a
gémi. Je serais porté à croire que la cour de Madrid a quelque sujet
d'humeur que je ne devine point, mais indépendant du renvoi de M. de
Casa Florez, qui ne lui sert que de prétexte. J'en juge par les
plaintes qu'elle fait de n'être point soutenue ici par la France, dans
les affaires de Naples et de la reine d'Étrurie. Il n'y a, je crois,
qu'en Espagne, qu'il ne soit pas parvenu que l'ambassade de Votre
Majesté a débuté par demander la restitution de Naples à son légitime
souverain, et qu'elle a renouvelé en toute occasion, de vive voix et
par écrit, confidentiellement et officiellement, cette même demande.
M. de Labrador m'a protesté que, dans aucune de ses dépêches, il
n'avait donné lieu de penser que nous ne le secondassions pas de notre
mieux. La cour de Madrid élève donc des plaintes qu'elle devrait
savoir parfaitement bien n'être pas fondées.

Les affaires n'ont fait ici, depuis ma dernière lettre, aucune sorte
de progrès. Nous aurons, je crois, demain une conférence, retardée
depuis plusieurs jours par les Prussiens, qui n'étaient pas prêts.
Elle aura pour objet les affaires de Pologne et de Saxe.

Des deux principes compromis dans la question de la Saxe, l'un, celui
de la légitimité, sera complètement sauvé[6]. L'autre, celui de
l'équilibre, le sera moins complètement. Lord Castlereagh n'a pas
renoncé entièrement à ses anciennes idées. Il lui reste un grand fonds
d'inclination pour les Prussiens. Il se persuade qu'en voulant trop
restreindre les sacrifices du roi de Saxe, on porterait la Prusse à un
mécontentement incalculable. Il est naturellement irrésolu et faible.
Sa note du 10 octobre le gêne. Il ne voudrait pas, m'a-t-il dit, se
mettre trop en contradiction avec lui-même, comme le fait M. de
Metternich, qui, selon lui, n'a point de _caractère_ à soutenir. Pour
celui-ci, il n'est nullement embarrassé de changer d'opinion. Le 10 du
mois dernier, il trouvait que c'était assez que de donner à la Prusse
quatre cent mille âmes sur la Saxe; aujourd'hui, il en donnera le
double sans scrupule: le 22 octobre, il en voulait la destruction
totale. La question de la Saxe est, sous le rapport de l'équilibre,
celle de l'Autriche plus que d'aucune autre puissance. Mais M. de
Metternich la traite avec une légèreté et une insouciance dont je suis
toujours émerveillé, quelque habitude que j'aie de les lui voir.

  [6] Variante: .... _et c'est celui qui nous importait le plus_.

Quant à nous, Sire, pour ne nous point contredire, et ne pas changer
d'un jour à l'autre de langage, nous n'avons qu'à faire exactement ce
que Votre Majesté nous a ordonné. C'est l'avantage que l'on a en
suivant des principes qui ne changent point, et non des fantaisies qui
changent sans cesse.

Ce sera décidément dans l'église cathédrale que sera fait le service
du 21 janvier. L'archevêque, qui a été malade ces jours-ci, va mieux,
et il faudrait une rechute violente pour qu'il n'officiât pas.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 17 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 11 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 19. Celui-ci sera court. Pleine satisfaction de
votre conduite; entière approbation du traité dont le courrier vous
porte la ratification, en voilà toute la matière. Je m'en vais
expédier le général Ricard avec toute la célérité possible et tout le
mystère dont je sens la nécessité.

Je suis vivement touché du service qui sera célébré le 21. Vous
apprendrez avec un pareil sentiment que, ce jour-là même les précieux
restes du roi et de la reine seront transportés à Saint-Denis. Sur
quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
garde.

LOUIS.

P.-S.--_Pendant que nous sommes en bon train, tâchons de terminer
l'affaire de Naples_[7].

  [7] Ce post-scriptum ne se trouve pas dans le texte des archives.

Le 12 au matin.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que le général Ricard est en ce
moment à Toulouse, où il commande une division. J'ai fait partir cette
nuit un courrier pour lui porter l'ordre de se rendre sur-le-champ à
Paris.

L.

       *       *       *       *       *

No 18 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 15 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 20. Dans ma dernière dépêche, me croyant plus
pressé que je ne l'étais, parce que je n'avais pas bien calculé le
temps nécessaire pour rédiger les ratifications, j'ai été fort
laconique; mais, croyez qu'en lisant votre numéro 19, j'ai éprouvé le
même sentiment que vous, à la réception de ma dépêche du 27 décembre.
Je ne m'endors, ni ne m'endormirai jamais sur des intérêts comme ceux
qui se traitent au congrès de Vienne. Je pourrais cependant avoir
autant de sécurité qu'Alexandre; j'en ai même une partie, car je ne
vous ai point dit de communiquer une partie de ma lettre à lord
Castlereagh, bien sûr que vous le feriez de vous-même.

Je désire vivement voir se réaliser l'espoir que vous donnez dans
votre lettre au comte de Jaucourt, que la Prusse pourra être
satisfaite sans usurper la Saxe; alors, tout serait dit, et nous
aurions la gloire de défaire le nœud gordien, sans recourir à l'épée.
Néanmoins, j'approuve la négociation avec la Porte, et je vais hâter
le départ du marquis de Rivière[8]. Il n'est pas encore bien remis
d'une maladie assez grave, mais je connais son zèle.

  [8] Charles-François de Riffardeau, marquis puis duc de Rivière,
  né en 1763. Entré à dix-sept ans dans les gardes françaises, il
  émigra en 1789 et devint l'aide de camp du comte d'Artois, qui le
  chargea de plusieurs missions en Bretagne et en Vendée. Revenu en
  France en 1804 avec Pichegru, il fut arrêté, traduit devant une
  commission militaire et condamné à mort. Gracié par l'entremise de
  l'impératrice et de Murat, il fut d'abord détenu au fort de Joux
  et condamné ensuite à la déportation. En 1815, Louis XVIII le
  nomma maréchal de camp et ambassadeur à Constantinople, mais le
  retour de l'empereur empêcha son départ. A la seconde
  Restauration, il fut nommé pair de France et commandant en Corse,
  puis de nouveau désigné pour l'ambassade près la Porte ottomane.
  Il fut rappelé en 1820, créé duc héréditaire en 1825, et devint
  gouverneur du duc de Bordeaux en 1826. Il mourut en 1828.

J'attends de pied ferme le général Pozzo di Borgo. S'il s'agissait
d'un prince qui ne fût pas déjà souverain, je pourrais lui voir avec
plaisir former un petit État dans mon voisinage; mais pour le roi de
Saxe, dût-il consentir à l'échange, je n'y donnerais pas encore les
mains. Être juste envers soi-même est un devoir sacré; l'être envers
les autres ne l'est pas moins; et celui qui, n'ayant que des aumônes
pour vivre, a refusé d'abandonner ses droits, n'en trahira pas d'aussi
légitimes lorsqu'il commande à plus de vingt-cinq millions d'hommes,
et que, outre la justice, il a l'intérêt général de l'Europe à
défendre.

  La question de la Suède est fort délicate. Le dernier traité a
  mis la Russie dans une telle position, qu'elle peut, sans beaucoup
  d'efforts, arriver à Stockholm[9]. Est-il prudent d'engager un
  royaume dans une guerre aussi dangereuse, sans lui garantir _en
  même temps_[10] en cas de revers, des indemnités qu'il serait
  difficile même de trouver? Gustave IV m'a dit plus d'une fois
  qu'il regardait son oncle comme légitime roi de Suède; mais en
  abdiquant pour lui-même, ce malheureux prince a-t-il pu abdiquer
  pour son fils[11]? En admettant cette hypothèse qui légitimerait
  l'élection de Bernadotte, l'existence de ce dernier n'a-t-elle
  aucunes conséquences qui puissent faire hésiter de s'allier avec
  lui? Je lirai avec intérêt vos réflexions sur ces deux[12] points.

  [9] Le traité de Fredrichsham (17 sept. 1810) par lequel la Suède
  cédait la Finlande à la Russie.

  [10] Supprimé dans le texte des archives.

  [11] Gustave IV, au moment où son abdication lui avait été
  arrachée en 1809, avait refusé d'abdiquer pour son fils. En 1814,
  il adressa au congrès une protestation contre l'usurpation de
  Bernadotte, et réclama pour ce fils le trône de Suède. Il ne fut
  pas entendu. Son fils, connu sous le nom de prince de Wasa, devint
  feld-maréchal au service de l'Autriche.

  [12] Variante: _divers_

Mais l'existence de Bernadotte me ramène à une autre bien plus
dangereuse, à celle de Murat. Ma dépêche du 27 décembre roulait sur
Naples et sur la Saxe. Nous sommes en bonne mesure pour cette
dernière; travaillons avec le même zèle et le même succès à l'autre.

L'ambassadeur de Sardaigne m'a fait demander une audience; le comte de
Jaucourt vous instruira de son résultat. Sur quoi, je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 19 _ter._--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 19 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 21. Je n'étais pas en peine de votre opinion au
sujet de l'affaire d'Espagne; mais je suis bien aise de la voir
conforme aux mesures que j'ai prises. Je le suis aussi que M. de
Labrador ne partage pas les idées insensées de son cabinet:
puisse-t-il lui en inspirer de plus conformes à la raison et à ses
véritables intérêts!

J'étais fort content la semaine dernière, mais aujourd'hui, je ne vois
pas sans inquiétude la tendance de lord Castlereagh vers ses anciennes
faiblesses et la versatilité du prince de Metternich. Le premier
devrait songer que ce qui honore un caractère, c'est de se tenir
fermement attaché à ce qui est juste, ou d'y revenir loyalement quand
on a eu le malheur de s'en écarter. Le second oublie qu'augmenter le
lot de la Prusse, c'est affaiblir l'Autriche. Quant à moi, je ne me
prêterai jamais, vous le savez, à la spoliation entière du roi de
Saxe. Je conçois qu'il soit obligé à quelques cessions, mais si l'on
en exigeait qui le réduisissent à n'être plus qu'une puissance du
quatrième ou même du troisième ordre, je ne suis pas plus disposé à y
donner les mains. J'attends avec impatience le résultat de votre
conférence, et je n'en ai pas moins de voir enfin entamer la grande
affaire de Naples.

Nous sommes dans des jours de deuil et de tristesse; j'aurais voulu
être présent aux cérémonies qui auront lieu samedi; la crainte de la
goutte me retient; mais, l'on ne souffre pas moins de les ordonner que
d'y assister. Vous remercierez de ma part M. l'archevêque de Vienne
d'avoir officié lui-même au service. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous
ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 25 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 19 janvier 1815.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous adresser copie du protocole de la
dernière séance du 14 décembre. Dans celle qui a eu lieu le 14 de ce
mois, et dont le protocole ne sera signé que dans une prochaine
séance, M. le prince de Metternich a communiqué la réponse de la cour
de Sardaigne, à l'égard de la réunion de Gênes au Piémont; et quoique
cette pièce n'appartienne qu'au prochain protocole, nous la
transmettons préalablement au ministère.

Le sort des fiefs impériaux, sur lesquels la légation sarde réserve
les droits éventuels de son souverain, ne pourra être définitivement
réglé que lorsque les autres affaires de l'Italie seront arrangées.

Le rapport sur les affaires de Suisse a été signé et soumis à la
conférence des huit puissances. Dès que la décision définitive aura
été prise, il sera porté à la connaissance du roi.

Si l'influence de l'empereur de Russie n'avait point contrarié le
meilleur parti qu'il y avait à prendre à l'égard de la Suisse, on
aurait peut-être pu faire mieux. Mais sa main, protégeant partout ce
qui tient à des libertés mal conçues ou mal exercées, est assez
puissante pour empêcher de suivre les principes qui ramèneraient une
véritable restauration. Nous avons obtenu dans cette affaire tout ce
qui a été possible, et on est parvenu à faire accorder des indemnités
pour des actes de violence exercés dans le pays de Vaud et dans la
Valteline sur des propriétés particulières.

La commission nommée pour régler la navigation des grands fleuves n'a
point encore pu se réunir. Les ministres d'Angleterre ont demandé des
instructions et des informations supplémentaires à ce sujet. Les
ministres de Prusse voudraient écarter la France de tout concours dans
la police et dans l'administration de la navigation du Rhin. Nous
trouvons ici la même difficulté que nous avons rencontrée partout, et
nous espérons en triompher également; mais vous sentez, monsieur le
comte, que ce sera un nouveau sujet de discussion.

Le prince de Hardenberg a fourni un plan de reconstruction de la
Prusse, et vous observerez, avec quelque étonnement, que la Saxe
entière y est portée, pour être réunie à la Prusse. Mais comme ce plan
présente un excédent de six cent quatre-vingt et un mille âmes
au-dessus de l'état de population de la Prusse en 1805; et qu'il donne
sept cent mille âmes, pour former un établissement au roi de Saxe, on
y trouve quelque latitude pour sauver la question de la légitimité des
droits, et celle d'un équilibre à établir dans les arrangements de la
nouvelle confédération germanique.

La Bavière a formellement accédé à l'union formée entre la France,
l'Autriche et l'Angleterre, et qui a pour but de ne point admettre
qu'une des grandes puissances dicte arbitrairement la loi à l'Europe.
La Hollande et le Hanovre y accéderont également.

Vous avez été instruit, monsieur le comte, que l'ambassade du roi a
cru convenable de faire célébrer un service funèbre le 21 janvier. M.
le prince de Talleyrand a chargé le ministre du roi près la cour de
Vienne de faire parvenir, au nom de l'ambassade de France, à la
connaissance des souverains, que le service aurait lieu dans la
cathédrale de Vienne. Les souverains ont non seulement répondu qu'ils
assisteraient à la cérémonie, mais tous ont ajouté des choses
obligeantes pour le roi, sur le sentiment qui les y conduirait.

L'impératrice d'Autriche a dit à M. de la Tour du Pin que sa santé ne
lui permettait pas de se rendre à cette cérémonie; qu'elle n'osait pas
exposer ses nerfs à une émotion qui lui serait pénible, et qu'elle le
priait de l'excuser ainsi auprès du roi, ajoutant qu'elle le ferait
elle-même auprès de Madame la duchesse d'Angoulême. L'archiduchesse
Béatrix, sa mère, s'est empressée de répondre qu'elle y viendrait.

Il n'y a que l'empereur de Russie et l'impératrice dont on n'a pas
encore les réponses, mais qui, sans doute, viendront aussi.

Cette cérémonie, aussi auguste que convenable, rappellera une époque
bien malheureuse pour la France et le siècle qui vient de s'écouler,
mais développera également des pensées utiles pour les peuples.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 22.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 janvier 1815.

SIRE,

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 7 de ce
mois, et, dans les témoignages de bonté qu'elle renferme, j'ai trouvé
de nouveaux motifs de dévouement et de courage. Je n'ai l'honneur
d'écrire aujourd'hui à Votre Majesté que pour ne pas mettre trop
d'intervalle entre mes lettres, car je n'ai aucun nouveau résultat à
lui offrir.

Les affaires avancent peu; cependant nous ne sommes pas oisifs.

L'accession de la Bavière à la triple alliance se fait. Celles du
Hanovre et de la Hollande viendront après. Le grand-duc de Darmstadt
se lie pour la même fin à la Bavière et promet six mille hommes.

On travaille dans les commissions pour les affaires d'Italie, de
Suisse et de statistique. Ma lettre au ministère, qui sera mise sous
les yeux de Votre Majesté, lui fera connaître où en sont les choses à
cet égard, les obstacles qu'on rencontre, et ce qui fait qu'on ne peut
tout arranger comme il serait à désirer.

L'Autriche, l'Angleterre, la Bavière, la Hollande, le Hanovre, et à
peu près toute l'Allemagne, sont d'accord avec nous, sur la
conservation du roi et d'un royaume de Saxe. Une Saxe sera donc
conservée, quoique le prince de Hardenberg, dans un plan de
reconstruction de la monarchie prussienne, qu'il a remis récemment,
ait osé demander encore la Saxe tout entière. M. de Metternich doit
répondre à ce plan, et j'attendais sa réponse pour expédier mon
courrier; mais elle n'est pas faite encore; j'en ai vu seulement les
éléments, qui sont tous très bons. Il résulte d'ailleurs de la seule
inspection du plan prussien, que l'on peut rendre à la Prusse ce
qu'elle avait en 1805, et qui est tout ce qu'elle a à demander, et
conserver à la Saxe, quinze cent mille sujets. Mais la Prusse prétend
qu'elle en doit avoir six cent mille de plus qu'en 1805, sous le
prétexte des agrandissements obtenus par la Russie et l'Autriche.

Ce qui touche le principe de la légitimité étant convenu entre lord
Castlereagh, M. de Metternich et moi, il nous reste, pour pouvoir
faire une proposition commune, à nous entendre sur ce qui tient à
l'équilibre. C'est de quoi nous sommes occupés journellement; et,
encore aujourd'hui, j'ai eu avec eux une conférence sur ce sujet. M.
de Metternich s'était d'abord montré prêt à faire des concessions sans
mesure. Je l'ai ramené, en lui faisant envisager les conséquences
qu'aurait pour lui-même une facilité qui mettrait sa monarchie en
danger. Il défend maintenant avec chaleur ce qu'il aurait[13] voulu
abandonner. Je lui ai conseillé d'amener à nos conférences
quelques-uns des militaires autrichiens les plus instruits, pour
donner leur opinion et les motifs de leur opinion; et, pour le porter
à suivre ce conseil, je lui ai dit que, s'il ne le suivait pas, je
dirais que je le lui avais donné. Il s'est décidé à le suivre. Le
prince de Schwarzenberg aura une conférence avec lord Stewart, et
viendra ensuite, avec quelques-uns de ses officiers, à une conférence
que nous aurons après-demain. Malheureusement, lord Castlereagh, outre
un reste de son ancien penchant pour la Prusse, outre la crainte qu'il
a de compromettre ce qu'il appelle son _character_, si, après avoir
abandonné la Saxe entière par sa note du 11 octobre, il n'en veut plus
laisser aujourd'hui à la Prusse qu'une faible portion, a, sur tout ce
qui est topographie militaire, et même sur la simple géographie
continentale, des notions si imparfaites, et je puis dire si nulles,
qu'en même temps qu'il est nécessaire de le convaincre des plus
petites choses, il est extrêmement difficile de l'en convaincre. On
raconte qu'un Anglais, qui se trouvait ici du temps du prince de
Kaunitz, débita devant lui force extravagances sur les États
d'Allemagne, et que le prince de Kaunitz, _au lieu de s'amuser à le
réfuter_[14] s'écria avec le ton du plus grand étonnement: «C'est
prodigieux tout ce que les Anglais ignorent!» Combien de fois ai-je eu
l'occasion de faire intérieurement la même exclamation dans mes
conférences avec lord Castlereagh.

  [13] Variante: ce qu'il _avait_.

  [14] Supprimé dans le texte des archives.

Dans l'arrangement qui se prépare pour les affaires d'Italie, nous
avons quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise sera
réduite à une pension considérable. Je dois dire à Votre Majesté que
je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément le nom de
Bonaparte[15] serait par ce moyen, et pour le présent, et pour
l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à
celui qui la possède, que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse
ne devant pas posséder d'État indépendant.

  [15] Variante: _Buonaparte_.

Les préparatifs pour la cérémonie du 21 sont presque achevés.
L'empressement d'y assister est si grand qu'il nous sera difficile d'y
répondre, et que l'église Saint-Étienne, la plus grande de Vienne, ne
pourra contenir tous ceux qui y voudraient être.

Tous les souverains ont été prévenus de cette cérémonie; tous, à
l'exception de l'empereur et de l'impératrice de Russie qui n'ont
point encore répondu, ont fait connaître qu'ils y assisteraient.

L'impératrice d'Autriche, à qui sa santé ne permet pas d'y aller, a
désiré d'être excusée auprès de Votre Majesté; ce sont les expressions
dont elle s'est servie. Madame l'archiduchesse Béatrix, sa mère, y
assistera.

Les femmes seront toutes en voile. C'est le signe du plus grand deuil.

Le général Pozzo attend toujours ses instructions. On lui dit d'être
prêt, et il l'est depuis plus d'une semaine. Mais les instructions
n'arrivent point.

Le général Andreossy[16] a passé ici en revenant de Constantinople.
Son langage est très bon. Il m'a fait une profession de foi telle que
je pouvais la désirer. C'est un homme d'esprit, qui a occupé des
places considérables, et qui est susceptible d'être employé.

Je suis...

  [16] Antoine-François, comte Andreossy, né en 1761, était
  lieutenant d'artillerie en 1789, devint général de brigade en
  1797. Il accompagna Bonaparte en Égypte et revint avec lui en
  1799, le seconda au 18 brumaire et devint peu après inspecteur
  général d'artillerie. Il fut ambassadeur à Londres en 1802, puis à
  Vienne et à Constantinople en 1809. Il fut rappelé en 1814. En
  1815, Andreossy fut l'un des commissaires envoyés au-devant des
  armées étrangères. Il se retira de la vie publique après la
  seconde Restauration et mourut en 1828.

       *       *       *       *       *

No 23.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 21 janvier 1815.

SIRE,

Je dois avoir aujourd'hui l'honneur d'entretenir Votre Majesté de la
cérémonie célébrée ici ce matin.

J'en ai fait faire un récit circonstancié, mais simple, pour être
inséré dans le _Moniteur_, si Votre Majesté l'approuve[17]. J'ai cru
qu'il ne fallait que présenter les faits, et s'abstenir d'offrir en
même temps des réflexions qui viendront naturellement à l'esprit des
lecteurs et leur feront par cela même plus d'impression.

  [17] Voir le _Moniteur_ du 30 janvier.

Dans ce récit se trouve compris le discours qui a été prononcé par le
curé de Sainte-Anne, Français de naissance. Ce n'est point une oraison
funèbre, ni un sermon; c'est un discours. On n'a eu que quelques jours
pour le faire, pour le rendre analogue à l'objet de la cérémonie et en
même temps aux circonstances présentes et à la qualité des principaux
d'entre les assistants; il était moins nécessaire d'y mettre de
l'éloquence que de la mesure; et ceux qui l'ont entendu ont trouvé
que, sous ce rapport, il ne laissait rien à désirer.

Rien n'a manqué à cette cérémonie, ni la pompe convenable à son objet,
ni le choix des spectateurs, ni la douleur que l'événement qu'elle
rappelait doit éternellement exciter. Elle devait, dans le souvenir
d'un grand malheur, offrir une grande leçon. Elle avait un but moral
et politique; les chefs des grandes légations et des personnes du
premier ordre, que j'ai eus à dîner _aujourd'hui_[18], m'ont donné
lieu de croire que ce but avait été atteint.

  [18] Supprimé dans le texte des archives.

Je ne puis trop me louer de la prévenance et de la grâce que
l'empereur d'Autriche a mises à permettre ou à ordonner les
dispositions, qui pouvaient ajouter, soit au bon ordre, soit à la
dignité de la cérémonie. Seul de tous les souverains, il y a assisté
en noir; les autres étaient en uniforme.

J'ai été d'ailleurs parfaitement secondé, et particulièrement par M.
le comte Alexis de Noailles.

M. Moreau, architecte, chargé de tous les préparatifs, y a mis autant
d'intelligence que de zèle. La musique a été trouvée fort belle. Elle
est de M. Neukomm[19], qui en a dirigé l'exécution conjointement avec
le premier maître de chapelle de la cour, M. Salieri[20].

  [19] Sigismond Neukomm, compositeur allemand, né à Salzbourg en
  1778. Il était l'élève de Haydn. En 1804, il alla à Pétersbourg où
  il fut nommé directeur de la musique du théâtre impérial. Il vint
  ensuite à Vienne, puis à Paris en 1809; c'est alors qu'il fut
  présenté à M. de Talleyrand qui l'admit dans sa société. Il vécut
  à l'hôtel du prince jusqu'en 1814, l'accompagna à Vienne, et fit
  exécuter le 21 janvier dans l'église Saint-Étienne de cette ville
  par trois cents chanteurs un _requiem_ qu'il avait composé pour la
  circonstance. En 1816, il accompagna le duc de Luxembourg à
  Rio-de-Janeiro où il venait d'être accrédité. Revenu à Paris, il
  reprit sa place auprès du prince de Talleyrand et le suivit à
  Londres en 1830. Il mourut en 1857.

  [20] Antonio Salieri, célèbre compositeur italien, né en 1750. Il
  vint à Vienne en 1766 avec Gassmann, directeur de la chapelle
  impériale à qui il succéda dans cette charge en 1775. Salieri vint
  plusieurs fois à Paris et y fit représenter quelques opéras qui
  eurent un succès éclatant. Il revint à Vienne en 1789 et se
  consacra dès lors exclusivement à la musique d'église. Il mourut
  en 1825.

Je supplie Votre Majesté de vouloir bien donner à ces trois artistes,
ainsi qu'à M. Isabey[21], qui a été d'un grand secours, un témoignage
de sa satisfaction, en me faisant adresser, pour eux, des décorations
de la Légion d'honneur.

  [21] Jean-Baptiste Isabey, né à Nancy en 1767, se fit de bonne
  heure un nom comme peintre. Il étudia sous la direction de David,
  fut présenté à la cour et fit les portraits des ducs d'Angoulême
  et de Berry. Il vécut à Paris pendant toute la durée de la
  Terreur. Plus tard, il se lia avec Bonaparte dont il fit le
  portrait en pied, et qui l'appela à diriger la décoration et même
  le cérémonial des solennités de la cour des Tuileries. Il se
  rendit à Vienne en 1814 et y fit un tableau célèbre où étaient
  représentés réunis à l'issue d'une conférence tous les personnages
  qui prirent part au congrès. Il vécut jusqu'en 1855.

Je supplie encore Votre Majesté de vouloir bien accorder la même
grâce à MM. Rouen[22], Formont[23], Damour, Saint-Mars[24] et Sers,
attachés à l'ambassade de Votre Majesté, de la conduite desquels j'ai
lieu d'être extrêmement satisfait, et qui, seuls de tous ceux qui sont
attachés aux ambassades au congrès, n'ont aucune décoration.

  [22] M. Rouen, diplomate français, débuta en 1813 à Weimar, comme
  attaché à la légation, suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut
  secrétaire à Turin en 1816, puis consul général en Grèce (1828) et
  ministre à Rio-de-Janeiro en 1836.

  [23] M. de Formont était employé au ministère des affaires
  étrangères en 1814. Il fut attaché à l'ambassade française à
  Vienne. Plus tard il devint consul général à Livourne.

  [24] M. de Saint-Mars était traducteur au département des affaires
  étrangères et attaché comme tel à l'ambassade de France. Il resta
  ensuite à Vienne comme premier secrétaire.

Mercredi, je ferai partir un courrier, par lequel j'aurai l'honneur
d'écrire à Votre Majesté sur la question du mariage dont je sens bien
toute l'importance, et que je n'ai jamais perdue de vue[25].

Je suis...

  [25] Variante: _P.-S. Le départ du général Pozzo paraît fixé pour
  mardi 24._

       *       *       *       *       *

No 26 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 24 janvier 1815.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous transmettre le protocole de la conférence
des huit puissances tenue le 16 janvier. La question de la traite des
nègres a été modifiée depuis par l'effet d'une convention faite entre
lord Castlereagh et l'ambassadeur de Portugal. Ce dernier, au nom de
sa cour, a consenti à ce que le Portugal renonçât dès ce moment à la
traite au nord de l'équateur, et l'Angleterre accorde en retour trois
cent mille livres sterling pour indemnité des vexations éprouvées par
les croisières anglaises, cinq cent mille livres sterling sur un
emprunt que le Portugal avait à rembourser, et l'annulation du dernier
traité de commerce signé en 1810[26]. Le Portugal stipule enfin
qu'après huit années, la traite ne se ferait plus pour aucune de ses
possessions.

  [26] Traité d'amitié, de commerce, et de navigation entre
  l'Angleterre et le Portugal, signé à Rio-de-Janeiro le 19 février
  1810. Ce traité, imposé par l'Angleterre, avait stipulé des
  conditions onéreuses, surtout en ce qui regardait le commerce du
  Brésil, alors colonie portugaise.

L'Espagne a persisté pour que ce terme déjà stipulé par ses traités
restât définitivement fixé.

La France est restée dans la situation où la mettait le traité de
Paris, toujours annonçant le découragement de la traite et fixant son
abolition à cinq années.

Vous verrez, monsieur le comte, par les avantages que fait
l'Angleterre au Portugal, combien elle est disposée à se prêter aux
arrangements qui pourront rendre immédiate l'abolition de la traite.
C'est à vous, à vous consulter avec le ministre de la marine sur cet
objet si, comme on le dit, nos négociants des ports ne faisaient point
d'armements pour aller chercher des noirs; il y aurait peut-être, sans
aucune perte pour la France, quelque bon accommodement à faire. Cette
idée, au reste, ne peut être présentée qu'avec beaucoup de
ménagements.

Les négociations pour les limites en Pologne et pour la Saxe ont
continué. D'ici à deux jours, le cabinet de Vienne doit remettre un
contre-projet. Les Prussiens paraissent se disposer à y répondre par
un _ultimatum_, et l'empereur de Russie laisse quelque espoir
d'interposer ses bons offices près de la cour de Berlin pour qu'elle
se désiste de la prétention de réunir à sa monarchie le royaume de
Saxe. Lord Castlereagh paraît toujours ne point vouloir se déterminer
à débattre cette question avec force, et il répète souvent qu'il
n'insisterait que pour protéger le principe de la conservation, mais
qu'il ne voulait ni ne pouvait engager la nation anglaise à faire
des sacrifices pour une simple question de plus ou moins de
population. Malgré cet obstacle, nous espérons cependant que si
la Saxe porte son sacrifice à cinq ou six cent mille âmes, elle
sera conservée, et avant huit jours, nous croyons pouvoir l'annoncer
définitivement.--L'Autriche qui devait récupérer le cercle de
Tarnopol, perdu en 1809 en Pologne, veut en faire le sacrifice, à
condition que la Russie cédera un territoire plus considérable à la
Prusse. Tout ceci nous conduit à la solution de cette première et
importante question qui entravait la marche du congrès.

Les affaires d'Italie n'ont point avancé, elles s'arrêtent toutes dans
les bureaux de M. le prince de Metternich.

Celles de Suisse vont être discutées dans la conférence des huit
puissances. D'après les nouvelles que nous avons de Berne, le député
de ce canton a reçu l'autorisation d'accepter l'évêché de Bâle en
indemnité de ses pertes, sous la condition qu'on le donnerait en
entier et qu'on n'exigerait pas pour ses habitants des privilèges, qui
ne s'accorderaient pas avec ceux dont l'ancien canton de Berne
jouissait autrefois. Les Bernois nous ont exprimé en même temps leur
reconnaissance des sacrifices généreux que Sa Majesté avait voulu
faire pour leur procurer la restitution de leur ancien territoire.
Nous croyons que le roi aura en eux les alliés les plus fidèles et les
plus dévoués.

Il nous reste, monsieur le comte, à vous parler de l'effet qu'a
produit sur les esprits la cérémonie du 21 janvier. Nous avions pensé
qu'un des moyens les plus efficaces de consacrer les principes, que
nous nous efforçons d'établir, était d'y appeler les souverains et les
plénipotentiaires.

La résolution de célébrer cet anniversaire a été prise dès les
premiers jours de janvier. Les ambassadeurs du roi se sont empressés
de faire part de leur dessein à la cour d'Autriche et aux légations
d'Angleterre, d'Espagne, de Portugal... et ont cherché, par les
préparatifs qu'ils ont ordonnés pour cette cérémonie, à lui donner le
plus grand éclat.

Quoiqu'il fût dans l'intérêt de tous les souverains d'honorer les
souvenirs que cet anniversaire nous retrace, les ambassadeurs du roi
connaissaient trop bien les impressions funestes que la Révolution a
inspirées, pour ne pas croire qu'un hommage universel pût être obtenu
sans y apporter tous leurs soins.

La veille de cette cérémonie, l'empereur de Russie affirmait encore
qu'elle n'avait aucun but utile et son envoyé près la cour d'Autriche
avait allégué des prétextes pour ne pas y assister.

Vous voyez, monsieur le comte, que nous sommes parvenus à
triompher de ces obstacles, et que les souverains, les envoyés
et le peuple de Vienne ont assisté à ce service avec un profond
sentiment de respect.

La légation s'est occupée de faire rédiger un discours qui manque de
ce mouvement que d'aussi grands souvenirs devaient inspirer, mais où
on est parvenu à établir les meilleurs principes et à présenter la
situation de la France, ses regrets et son amour pour son roi, sans
accuser ni citer un seul coupable.

Il n'a pas suffi aux ambassadeurs du roi de faire proclamer ces
principes dans la chaire; M. le prince de Talleyrand a excité M. de
Gentz à rédiger un article qui, en fixant l'opinion de l'Europe sur
cette cérémonie, vous prouvera que nous avons atteint le but que nous
nous étions proposés. Il se trouve dans l'_Observateur de Vienne_ du
23 janvier[27].

  [27] Voir le _Moniteur_ du 2 février.

Vous aurez jugé, monsieur le comte, par notre premier rapport, déjà
communiqué au roi, du sentiment général que cette cérémonie a inspiré,
de l'émotion qui a été ressentie et des souvenirs qu'elle laissera
dans ce pays.

Le même jour, les personnes les plus distinguées parmi les étrangers
et les habitants de Vienne se sont empressées d'apporter à M. le
prince de Talleyrand leurs compliments de condoléance.

L'empereur d'Autriche a ordonné qu'une fête qui avait été préparée
pour le 21 fût remise au lendemain, et il vous paraîtrait peut-être
convenable que dans les principales gazettes, le récit de la fête du
22 fût précédé par ces mots: «Les divertissements interrompus, par
ordre de l'empereur, à cause du 21 janvier, ont recommencé[28]....»

  [28] Voir également le _Moniteur_ du 2 février.

Le catafalque est resté exposé dans l'église cathédrale depuis le jour
du service. Le peuple n'a pas encore cessé de s'y porter avec un
profond sentiment de vénération.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 24.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 25 janvier 1815.

SIRE,

J'assistais hier à une conférence de M. de Metternich et du prince de
Schwarzenberg, dont l'objet était de déterminer, d'après l'opinion des
militaires autrichiens, quels points de la Saxe on pouvait et quels
points on ne pouvait pas laisser à la Prusse, sans compromettre la
sûreté de l'Autriche.

L'empereur d'Autriche avait voulu que cette conférence eût lieu et il
avait désiré que j'y fusse.

Deux plans furent proposés:

L'un conserverait Torgau à la Saxe, sauf à raser les fortifications de
Dresde;

L'autre donnait Torgau à la Prusse, mais rasé. Dresde le serait
pareillement.

Dans les deux hypothèses, la Prusse conserverait Erfurt.

Il fut convenu que les deux plans seraient soumis à l'empereur
d'Autriche, et que, de celui qu'il aurait adopté, on ferait le
sujet[29] d'un mémoire qu'il remettrait lui-même à lord Castlereagh;
car c'est Castlereagh qu'il s'agit de persuader.

  [29] Variante: le _projet_.

La Russie a offert à l'Autriche de lui rendre le district de Tarnopol,
contenant quatre cent mille âmes. L'Autriche y renonce, à condition
que pareille population sera donnée à la Prusse dans la partie de la
Pologne qui l'avoisine, afin de diminuer d'autant les sacrifices à
faire par la Saxe. Cela sera expliqué dans le mémoire.

J'ignore lequel des deux plans a été adopté; mais je sais que lord
Castlereagh a dû aller ce soir chez l'empereur d'Autriche. Je rendrai
compte à Votre Majesté, par le prochain[30] courrier, de ce qui se
sera passé dans cette audience.

  [30] Variante: le _premier_.

Votre Majesté jugera du degré de confiance que l'empereur d'Autriche
met dans son ministre, en apprenant qu'il m'a envoyé ce matin le comte
de Sickingen, pour me demander si ce qui lui avait été rapporté de la
conférence d'hier par M. de Metternich était la vérité.

L'empereur Alexandre, avec ses idées libérales, a fait si peu fortune
ici, que l'on est obligé de tripler les moyens de police pour empêcher
qu'il ne soit insulté par le peuple aux promenades qu'il fait tous les
jours.

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté un article du _Beobachter_,
que j'ai fait rédiger par M. de Gentz. Je joins ici la traduction
qu'il a faite lui-même et qui est très bien. Cet article me paraît
pouvoir être mis dans le _Moniteur_, sous la rubrique de Vienne. Il
est de nature qu'il soit utile que les autres journaux le répètent.

Je suis...

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

    (_Particulière_)

Vienne, le 25 janvier 1815.

SIRE,

Le général Pozzo paraît devoir partir cette semaine pour retourner à
Paris. Il aura probablement reçu de l'empereur Alexandre des ordres
relatifs au mariage. Je crois devoir soumettre aujourd'hui à Votre
Majesté quelques réflexions sur une matière si délicate et si[31]
grave sous tant de rapports.

  [31] Variante: _aussi_ délicate et _aussi_ grave.

Votre Majesté veut et a toute raison de vouloir, que la princesse,
quelle qu'elle soit, à qui M. le duc de Berry donnera sa main,
n'arrive en France que princesse catholique. Votre Majesté fait de
cette condition et ne saurait même se dispenser d'en faire une
condition absolue. Roi très chrétien et fils aîné de l'Église, elle ne
peut point porter à cet égard la condescendance plus loin que
Bonaparte[32] lui-même ne s'était montré disposé à le faire, lorsqu'il
demanda la grande-duchesse Anne. Si cette condition était acceptée par
l'empereur Alexandre, Votre Majesté, en supposant qu'elle ait engagé
sa parole, ne se croirait sûrement pas libre de la retirer. Mais il
paraît que l'empereur, sans vouloir s'opposer à ce que sa sœur change
de religion, ne veut pas qu'on puisse lui imputer, à lui, d'avoir
donné les mains à ce changement, comme on aurait lieu de le faire,
s'il avait été stipulé. Il veut qu'il puisse être regardé comme
l'effet d'une détermination de la princesse, elle seule, lorsqu'elle
aura passé sous d'autres lois, et qu'en conséquence, ce changement
suive le mariage et ne le précède pas. Il tient donc à ce que sa sœur
aille en France avec sa chapelle, consentant toutefois à ce que le
pope qui la suivra porte un habit laïque. Les raisons qui l'y font
tenir sont ses propres scrupules, vu l'attachement qu'il a pour sa
croyance et la crainte de blesser l'opinion de ses peuples dans un
point aussi délicat. En persistant _lui-même_[33] dans ces
dispositions, il déliera lui-même Votre Majesté de tout engagement
qu'elle ait pu prendre et lui fournira les moyens de se délier, s'il
diffère de consentir à la condition mise au mariage. Or, je ne
craindrai pas d'avouer à Votre Majesté que tout ce qui peut tendre à
la délier à cet égard me semble très désirable.

  [32] Variante: _Buonaparte_.

  [33] Supprimé dans le texte des archives.

Il y a huit mois, lorsqu'au milieu de la joie qu'excitait le présent
et des heureuses espérances qu'on aimait à concevoir pour l'avenir, il
était néanmoins impossible de l'envisager avec cette sécurité qui
n'est troublée par aucune crainte, une alliance de famille avec la
Russie pouvait paraître et me parut à moi-même offrir des avantages
dont l'utilité devait l'emporter sur des considérations, que, dans une
autre situation des affaires, j'aurais mises au premier rang et
regardées comme décisives.

Mais aujourd'hui que la Providence a pris soin d'affermir elle-même le
trône qu'elle a miraculeusement relevé; aujourd'hui qu'il est
environné et gardé par la vénération et l'amour des peuples;
maintenant que la coalition est dissoute, que la France n'a plus
besoin de compter sur des secours étrangers et que c'est d'elle, au
contraire, que les autres puissances en attendent, Votre Majesté, dans
le choix qu'elle fera, n'a plus à sacrifier à la nécessité des
conjonctures aucune des convenances essentielles à ce genre
d'alliance, et peut ne consulter qu'elles.

La grande-duchesse Anne passe pour être, des cinq filles de
l'empereur Paul, celle à qui la nature a donné le plus de beauté,
qualité très précieuse et très désirable dans une princesse que le
cours des événements peut appeler à monter _un jour_[34] sur le trône
de France. Car aucun peuple n'éprouve autant que les Français le
besoin de pouvoir dire des princes auxquels ils sont soumis:

    Le monde, en les voyant, reconnaîtrait ses maîtres!

  [34] Supprimé dans le texte des archives.

La grande-duchesse paraît avoir été élevée avec beaucoup de soin. Aux
avantages de la figure, elle joint, à ce que l'on dit, la bonté.
_Enfin_[35], elle a vingt et un ans, ce qui fait qu'on n'aurait point
à craindre pour elle les suites souvent funestes d'un mariage trop
précoce. Elle avait été destinée au duc actuellement régnant de
Saxe-Cobourg, avant que Bonaparte[36] l'eût demandée. Il n'a tenu qu'à
celui-ci de l'épouser, car il est certain qu'on ne demandait pas mieux
de la lui donner, s'il eût pu et voulu attendre. Je ne sais si de ces
deux circonstances on pourrait tirer une sorte d'objection contre
l'union de cette princesse avec M. le duc de Berry; mais je dois dire
que j'aimerais beaucoup mieux qu'elles n'eussent point existé, si le
mariage doit se faire.

  [35] Supprimé dans le texte des archives.

  [36] Variante: _Buonaparte_.

_Mais en considérant quel fut l'état des facultés intellectuelles chez
Pierre III, aïeul de la grande-duchesse, et chez Paul Ier, son père;
conduit par les exemples du feu roi de Danemark, du duc actuellement
régnant d'Oldenbourg et du malheureux Gustave IV, à regarder leur
déplorable infirmité comme un funeste apanage de la maison de
Holstein[37], je ne puis me défendre d'appréhender qu'elle ne fût
transportée par le mariage dans la maison de France, et peut-être à
l'héritier du trône[38]._

  [37] Le Holstein avait autrefois appartenu à la maison de
  Schauenbourg. Cette maison s'étant éteinte en 1459, les États
  élurent pour comte, Christian d'Oldembourg, neveu du dernier comte
  de Holstein-Schauenbourg qui venait de mourir. Christian
  d'Oldembourg avait été en 1448 nommé roi de Danemark, comme
  descendant par les femmes de l'ancienne famille royale des
  Waldemar qui venait également de s'éteindre. Les petits-fils de
  Christian Ier partagèrent le Holstein (1544) et devinrent ainsi
  les fondateurs de deux branches: la branche aînée ou branche
  royale qui régna en Danemark en ligne directe jusqu'en 1863, et la
  branche cadette ou branche ducale qui elle-même se subdivisa en
  deux rameaux: les Holstein-Gottorp et les Holstein-Gottorp-Eulin.
  Le premier s'éleva au trône de Russie en 1762, en la personne de
  Pierre III, fils de Charles-Frédéric, duc de Holstein-Gottorp et
  d'Anne, fille de Pierre le Grand. Le second rameau donna naissance
  en 1710 à Adolphe Frédéric, duc de Holstein-Gottorp-Eulin, qui en
  1743, à la paix d'Abo, fut imposé comme roi à la Suède par
  l'impératrice de Russie Élisabeth, à la place du prince royal de
  Danemark.--Les familles souveraines de Danemark, de Suède et de
  Russie étaient donc issues de la même souche. D'autre part, on
  n'ignore pas combien était déplorable la faiblesse d'esprit du
  czar Pierre III, et comme l'état mental de son fils le czar Paul
  était précaire. Quant au roi de Danemark, Christian VII, il était
  tombé en démence en 1772. De même, le duc de Holstein-Oldembourg
  était incapable de régner et avait été remplacé par son cousin le
  prince de Lubeck. Toutefois, malgré ce que dit M. de Talleyrand,
  il ne semble pas que le roi de Suède, Gustave IV, ait hérité au
  même degré de cette infirmité de la maison de Holstein.

  [38] Tout ce paragraphe ne se trouve point dans le texte des
  archives.

La nécessité où serait la grande-duchesse, non pas de changer de
religion, mais d'en changer de telle sorte qu'il paraîtrait impossible
d'attribuer son changement à d'autres motifs que des motifs purement
politiques, fournirait une objection qui ne me paraît pas sans force;
car cela tendrait inévitablement à favoriser parmi les peuples ce
sentiment d'indifférence religieuse qui est la maladie des temps où
nous vivons.

Le mariage ne liant pas seulement ceux qui le contractent, mais aussi
les familles, les convenances entre celles-ci doivent être comptées en
première ligne, même dans les mariages des particuliers; à plus forte
raison dans ceux des rois ou des princes qui peuvent être appelés à le
devenir. Que la maison de Bourbon s'allie à des maisons qui lui soient
inférieures, c'est une nécessité pour elle, puisque l'Europe n'en
offre point qui lui soient égales. Je n'objecterai donc point que la
maison de Holstein, quoique occupant les trois trônes du Nord, est
comparativement nouvelle entre les rois. Mais je dirai que, quand la
maison de Bourbon en honore une autre de son alliance, il vaut mieux
que ce soit une maison qui s'en tienne pour honorée, que celle qui
prétendrait à l'égalité en croyant que la noblesse et l'antiquité
d'origine peuvent être compensées par l'étendue des possessions. Des
quatre sœurs de la grande-duchesse Anne, l'une avait épousé un
archiduc, et les trois autres, de petits princes allemands[39]. La
Russie, qui n'a pu placer aucune de ses princesses sur aucun trône, en
verra-t-elle une appelée à celui de France? Une telle perspective
serait, j'ose le dire, une trop grande fortune pour elle, et je
n'aimerais point que M. le duc de Berry se trouvât de la sorte dans
des rapports de parenté fort étroits avec une foule de princes placés
dans les dernières divisions de la souveraineté.

  [39] Rappelons que l'empereur Paul avait eu six filles: Olga,
  morte en bas-âge, Alexandra, née en 1783, mariée à Joseph-Antoine,
  archiduc d'Autriche, frère de l'empereur François; Hélène, née en
  1784, mariée à Frédéric-Louis, prince héréditaire de
  Mecklembourg-Schwérin; Marie, née en 1786, mariée en 1804 à
  Charles-Frédéric, prince héréditaire de Saxe-Weimar; Catherine,
  née en 1788, mariée en 1809 à Paul-Frédéric-Auguste, prince
  héréditaire de Holstein-Oldembourg. Enfin Anne, née en 1795, dont
  il est ici question.

La Russie, en établissant ses princesses comme elle l'a fait, a voulu
surtout se ménager des prétextes et des moyens d'intervenir dans les
affaires de l'Europe, à laquelle elle était presque inconnue il y a un
siècle. Les effets de son intervention ont assez fait sentir le danger
de son influence. Or, combien cette influence ne serait-elle pas
accrue, si une princesse russe était appelée à monter sur le trône de
France?

Une alliance de famille n'est pas, je le sais, une alliance politique,
et l'une ne mène pas nécessairement à l'autre. Le mariage projeté ne
ferait sûrement pas que la France favorisât les vues ambitieuses et
les idées révolutionnaires dont l'empereur Alexandre est plein, et
qu'il cherche à voiler sous le nom spécieux d'idées libérales. Mais
comment empêcher que d'autres puissances n'en prissent une opinion
différente, n'en conçussent de la défiance, que cela n'affaiblît les
liens qu'elles auraient avec nous ou ne les détournât d'en former, et
que la Russie n'en tirât parti pour l'accomplissement de ses vues?

Telles sont, Sire, les objections dont le mariage de M. le duc de
Berry avec la grande-duchesse Anne m'a paru susceptible. J'ai dû les
exposer sans réserve à Votre Majesté, mais je ne les ai point
exagérées. Votre Majesté jugera dans sa sagesse si elles ont tout le
poids qu'elles me semblent avoir.

J'ajouterai qu'il me paraîtrait conforme à la grandeur de la maison de
Bourbon, surtout à l'époque où toutes ses branches, battues par une
même tempête, ont été relevées en même temps, de ne chercher que dans
son sein les moyens de se perpétuer. J'entends parler avec beaucoup
d'éloges d'une jeune princesse de Sicile, fille du prince royal[40].
Le Portugal, la Toscane, la Saxe en offrent d'autres, entre lesquelles
Votre Majesté pourrait faire un choix. J'ai l'honneur d'en joindre ici
la liste.

  [40] Marie-Caroline-Thérèse de Bourbon, née en 1798, fille de
  François, prince héréditaire des Deux-Siciles et de
  Marie-Clémentine, archiduchesse d'Autriche; elle épousa en 1816 le
  duc de Berry qui mourut quatre ans plus tard. Le 29 septembre
  1820, elle donna le jour au duc de Bordeaux. On sait les
  soulèvements qu'elle chercha à provoquer en 1832 en faveur de son
  fils. Arrêtée le 7 novembre 1832, elle fut enfermée dans le
  château de Blaye, et l'année suivante, reconduite en Sicile. Elle
  mourut en 1870.

Si l'impossibilité de s'entendre sur le point de la religion faisait
échouer la négociation du mariage avec la grande-duchesse, ou si Votre
Majesté jugeait convenable d'y renoncer, je la supplierais de vouloir
bien ménager les choses, de telle sorte que cette affaire ne fût
décidée sans retour que lorsque nous aurons terminé celles qui nous
occupent ici. Car, si l'empereur Alexandre nous a montré si peu de
bonne volonté, malgré l'espérance d'un tel établissement pour sa
sœur, toute flatteuse que cette espérance est pour lui, à quoi ne
devrions-nous pas nous attendre de sa part, une fois qu'il l'aurait
perdue?

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 20_ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 28 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 22. Bien avant que celui-ci vous parvienne,
vous aurez vu le duc de Wellington, dont le choix pour remplacer lord
Castlereagh m'a été fort agréable[41]. Je l'ai vu avant son départ;
j'en ai été on ne saurait plus satisfait, et, de son côté, j'espère
qu'il n'est pas parti mécontent de moi. Celui-ci a aussi un
_character_ à soutenir, celui de _king's_, non pas _maker_, mais ce
qui vaut un peu mieux, _restorer_. Il n'est d'ailleurs pas gêné par ce
qu'a fait son prédécesseur, puisque, pour marcher sur ses traces, il
a, à peu de chose près, le choix entre les deux extrêmes. Je ne sais
pas au juste à quoi se monte la population[42] de la Saxe; je crois
que le roi devra souscrire à une réduction de quinze cent mille
habitants; mais, si l'on voulait diminuer encore de ce nombre,
souvenez-vous de ce que je vous écrivais dernièrement.

  [41] Wellington venait en effet d'être nommé ambassadeur au
  congrès (24 janvier).

  [42] Variante: _totale_.

Le comte Jules de Polignac[43] est arrivé dimanche. Ses rapports,
conformes à ceux que j'avais précédemment reçus de divers côtés,
peignent l'Italie en grande fermentation et l'existence de Murat comme
fort dangereuse. J'ai lieu de penser que l'Angleterre entrerait dans
un pacte pour assurer à cet homme une existence pécuniaire, en
abandonnant son prétendu trône. Je me prêterais volontiers à cette
mesure, pourvu qu'il soit en même temps convenu que, s'il s'obstine,
la force fera ce que la négociation n'aura pu faire.

  [43] Auguste-Jules, comte puis prince de Polignac, né en 1780,
  fut, à la première Restauration, nommé maréchal de camp,
  commissaire extraordinaire à Toulouse et ministre près le
  Saint-Siège. Il fut nommé pair de France le 17 avril 1815. En
  1820, le comte de Polignac reçut du pape le titre de prince
  romain. Ambassadeur à Londres en 1823, il devint en 1829 ministre
  des affaires étrangères et président du conseil. Après le départ
  de Charles X, le prince de Polignac qui s'était séparé de lui, fut
  arrêté à Granville le 15 août et transféré à Vincennes. La Chambre
  des pairs le condamna à la détention perpétuelle et à la mort
  civile. Il fut amnistié en 1836, se retira en Angleterre, et
  revint mourir à Paris en 1847.

La douloureuse et consolante cérémonie de samedi s'est fort bien
passée. Je vous charge d'exprimer ma sensibilité aux souverains qui
auront assisté à celle de Saint-Étienne, et en particulier de dire à
l'impératrice d'Autriche combien je suis touché du désir et des
regrets qu'elle a bien voulu me faire témoigner en cette occasion. Sur
quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne
garde.

LOUIS.

_P.-S._--Le général Ricard est arrivé _hier_[44], et sera à Vienne peu
après cette lettre.

  [44] Supprimé dans le texte des archives.

       *       *       *       *       *

No 27 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 31 janvier 1815.

Monsieur le comte,

Le contre-projet annoncé dans nos dernières dépêches a été remis par
le cabinet de Vienne. On cède sept cent quatre-vingt-deux mille âmes
du royaume de Saxe. Dès qu'il sera communiqué officiellement à
l'ambassade du roi, nous aurons l'honneur de vous le transmettre.

Les Prussiens paraissent n'en pas être satisfaits. Cependant
l'empereur Alexandre semble l'approuver, et nous espérons qu'il
engagera son allié à l'accepter et à terminer ainsi la question qui,
depuis si longtemps, divise le congrès. Cela sera décidé d'ici à peu
de jours.

Lord Castlereagh a reçu hier le courrier qui le rappelle en
Angleterre, et l'arrivée de lord Wellington est annoncée.

Lord Castlereagh quitte Vienne en conservant de bonnes dispositions
sur l'affaire de Naples. Il paraît mettre du prix à rester dans les
meilleurs termes avec la France.

Ni les affaires de Suisse ni celles d'Italie n'ont occupé les
conférences; M. de Metternich n'a pas jugé à propos d'en tenir depuis
celle qui a eu pour objet de régler le rang et la préséance.

La confiance dans la sagesse du roi et la considération que l'on
accorde à son ambassadeur au congrès augmentent à mesure que tous les
partis se persuadent que la justice et la raison dictent toutes les
démarches du cabinet de France. De jour en jour, nous avons des
indices plus marquants que la coalition est dissoute et que l'union
des puissances du Midi contre un système de convenance si fortement
soutenu par les puissances du Nord consolidera le repos et présentera
une garantie contre les nouvelles agitations que l'on aurait pu
craindre.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 25.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 1er février 1815.

SIRE,

L'audience donnée par l'empereur d'Autriche à lord Castlereagh n'a eu
d'autre effet que de faire dire à celui-ci que l'empereur lui
paraissait plein de loyauté et de candeur. Du reste, lord Castlereagh
a été inébranlable dans son opinion qu'il fallait que la Prusse fût
grande et puissante, et qu'on devait lui donner une forte partie de la
Saxe et, en particulier la place de Torgau. Je voulais sauver cette
place; les Autrichiens le voulaient d'abord, et, selon leur usage, ont
fini par l'abandonner. En conséquence, ni l'un ni l'autre des deux
plans dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté n'a prévalu.
On en a fait un troisième d'après lequel une population de sept cent
quatre-vingt-deux mille Saxons est abandonnée à la Prusse; et ce plan
des Autrichiens a été remis, en forme de projet, aux Prussiens, qui
l'ont pris _ad referendum_; ils n'y ont pas encore répondu.

Nous avions, dès le principe, annoncé que nous consentirions à ce
qu'on prît sur la Saxe de quatre à cinq cent mille âmes; lord
Castlereagh, après l'avoir d'abord abandonnée, et, parce qu'il l'avait
une fois abandonnée, voulait obstinément que l'on en prît un million.
Quoique fort mal soutenu par les Autrichiens, je suis venu à bout
d'obtenir que l'on s'arrêtât à peu près au terme moyen entre ces deux
nombres, et je m'étonne encore de l'avoir obtenu. Le ministre de Saxe,
qui est ici, avait dressé un tableau des parties du royaume qui
pouvaient n'être pas considérées comme absolument essentielles à son
existence. La population de ces parties s'élevait à sept cent
cinquante mille âmes. On n'en cède dans le projet que trente-deux
mille de plus, et, de ce qui est cédé, quelques portions doivent, par
des échanges, revenir aux maisons ducales de Saxe.

Les Prussiens sont dit-on, ou feignent d'être peu disposés à se
contenter de ce qui leur est offert. Ce n'est pas seulement pour eux
une question de territoire; c'en est encore une d'amour-propre. Après
avoir, et tout récemment encore, demandé toute la Saxe, après l'avoir
occupée, après que toutes les puissances, à l'exception de la France,
la leur avaient abandonnée, après avoir tant de fois déclaré qu'ils
n'y renonceraient jamais, il doit leur être pénible de renoncer aux
deux tiers de ce royaume. Mais ils ne lutteront point sans le
concours de la Russie, et l'empereur Alexandre qui a obtenu ce qu'il
voulait en Pologne, qui ne prend à l'affaire _de la Saxe_[45] qu'un
intérêt d'amour-propre, conseillera, selon toute apparence, aux
Prussiens d'accepter les propositions qui leur sont faites, et l'on
est fondé à croire qu'à très peu de changements près elles seront
acceptées.

  [45] Supprimé dans le texte des archives.

Jamais le sort d'un pays ne put paraître plus irrévocablement fixé que
celui de la Saxe, au moment où nous arrivâmes ici. La Prusse la
demandait en totalité pour elle-même, et la Russie, pour la Prusse.
Lord Castlereagh l'avait abandonnée en totalité, et l'Autriche
pareillement, sauf quelques arrangements de frontières. Votre Majesté
seule a pris la défense du roi et du royaume de Saxe; seule, elle a
soutenu les principes. Elle avait à triompher de passions de tout
genre: de l'esprit de coalition qui subsistait dans toute sa force,
et, ce qui était plus difficile peut-être, de l'amour-propre de toutes
les grandes puissances qui, par leurs prétentions, leurs déclarations
et leurs concessions, s'étaient compromises au point de paraître ne
pas pouvoir reculer sans honte, et par la noble résistance de Votre
Majesté à une injustice déjà presque consommée, elle a eu la gloire de
vaincre tous ces obstacles; et, non seulement elle en a triomphé, mais
la coalition a été dissoute, et Votre Majesté est entrée avec deux des
plus grandes puissances dans un concert qui, plus tard, sauvera
peut-être l'Europe des dangers dont la menace l'ambition de quelques
États.

Le royaume de Saxe, qui était un État de troisième classe, continuera
de l'être. Sa population, jointe à celle des possessions ducales et
de celles des maisons de Reuss et de Schwarzbourg, qui se trouvent
enclavées dans le royaume, formeront encore une masse de deux millions
d'habitants, interposés entre la Prusse et l'Autriche et entre la
Prusse et la Bavière.

L'affaire de la Saxe terminée, je serai tout entier à celle de Naples
et j'y mettrai tout ce que je peux avoir d'activité et de savoir
faire. L'Angleterre ne nous y sera pas contraire, mais ne nous servira
point ouvertement et d'une manière décidée, attendu qu'elle s'est
compromise encore dans cette affaire, ainsi que Votre Majesté le verra
par la pièce que j'ai l'honneur de lui envoyer. Lord Castlereagh a
reçu à cet égard, de son gouvernement, des instructions données
d'après la lettre que je lui avais écrite, mais qui sont dans le sens
que je viens d'indiquer.

Lord Castlereagh ne restera ici que huit jours avec lord Wellington.
J'ai dû croire, par des communications qu'il m'a faites de dépêches
qu'il a reçues de sa cour, que sa partialité pour la Prusse et sa
ténacité sur la question saxonne devaient être imputées à lord
Liverpool[46] autant qu'à lui. Lord Bathurst lui mande qu'il faut être
très libéral envers la Prusse, et qu'après s'être avancé au point où
on l'avait fait relativement à la Saxe, il est de l'honneur du
gouvernement anglais de ne point[47] rétrograder.

  [46] Robert Jenkinson, comte de Liverpool, né en 1770, fut élu
  député aux Communes en 1790 et devint commissaire du bureau de
  l'Inde, maître de la Monnaie et membre du conseil privé. Il entra
  dans le cabinet Addington comme secrétaire d'État aux affaires
  étrangères (1801), puis dans celui de Pitt, comme ministre de
  l'intérieur (1804). Il conserva cette charge jusqu'en 1808, passa
  de là au département de la guerre et enfin devint premier lord de
  la Trésorerie (1812). Il demeura à la tête des affaires jusqu'en
  1827 et mourut l'année suivante.

  [47] Variante: _trop_ rétrograder.

Du reste, on approuve entièrement le traité qu'il a conclu, et on lui
annonce que les ratifications lui seront envoyées par le premier
courrier.

Il s'est étendu sur le désir qu'il a de voir la meilleure intelligence
régner entre la France et l'Angleterre. Il ne se fait point illusion
au point de croire que le résultat des arrangements qui seront faits
ici puisse être une paix de longue durée; il désire seulement que la
guerre n'ait point lieu avant deux ans. Son vœu est que, si elle a
lieu, la France, l'Angleterre et l'Autriche soient amies[48]; et,
comme il lui paraît nécessaire de se tenir toujours en mesure et de se
concerter d'avance, il se propose d'entretenir une correspondance
directe avec moi. Mais il regarde comme désirable un changement de
ministère en Autriche, où le ministère est bien faible, pour ne rien
dire de plus.

  [48] Variante: soient _unies_.

J'ai été en général content des dispositions qu'il m'a montrées.

Il se propose, à son passage à Paris, de solliciter une audience de
Votre Majesté.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 21 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 4 février 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu vos numéros 23 et 24. Je n'ai pas répondu tout de suite au
premier qui ne traitait pas d'affaires, mais je n'en ai pas été moins
satisfait ni moins touché de son contenu. Saint-Denis, ni aucune des
églises de Paris, excepté Saint-Thomas-d'Aquin, où le prédicateur n'a
fait autre chose que de lire le testament du roi martyr, n'ont retenti
d'un discours qui approchât de celui qui a été prononcé à
Saint-Étienne, et je désire que vous en fassiez connaître mon opinion
à l'auteur[49]. J'ai été pareillement fort content du morceau de M. de
Gentz, que j'ai sur-le-champ fait insérer dans le _Moniteur_. Enfin,
j'ai donné mes ordres au comte de Jaucourt, au sujet des marques de
satisfaction que vous me demandez pour les artistes qui ont coopéré à
la cérémonie du 21.

  [49] Le comte Alexis de Noailles, l'un des plénipotentiaires au
  congrès, et qui avait écrit le discours lu à la cérémonie du 21
  janvier, à Saint-Étienne, par le prédicateur. (_Note de M. de
  Bacourt._)

La cession d'Erfurt à la Prusse me touche peu, mais je ne verrais pas
sans regret raser les fortifications de Dresde, surtout si Torgau
demeure au roi de Prusse. Je désire du moins que l'empereur François
donne la préférence au premier plan, et l'ait fait adopter à lord
Castlereagh, lequel, au reste, n'est peut-être plus à Vienne en ce
moment. Vous savez combien le duc de Wellington a été pressant ici
pour l'abolition de la traite; vous aurez bientôt connaissance
du rapport que M. Beugnot m'a fait au conseil de lundi sur
Saint-Domingue. J'avoue que je commence à me réconcilier avec l'idée
des avantages qui peuvent résulter de l'abandon à peu près instantané
d'un commerce qu'il me paraît bien difficile de conserver, par delà
l'époque fixée par le traité.

Le maréchal Soult vous écrit au sujet de Bouillon; il s'agit ici de
protection, et non de possession, et, par cette raison, il est
important que ce duché demeure au prince de Rohan qui, d'ailleurs,
nonobstant la protection que l'Angleterre accorde à son antagoniste,
a cent fois le bon droit pour lui[50]. Sur quoi je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

_P.-S._--Vos idées sur le mariage sont absolument les miennes. Je
verrai venir le général Pozzo di Borgo, et ne hâterai rien.

  [50] Charles-Alain-Gabriel, prince de Rohan-Guémené duc de
  Montbazon et de Bouillon, né en 1764, émigra en 1791, prit du
  service dans l'armée autrichienne où il obtint le grade de
  feld-maréchal lieutenant. En 1814, il fut nommé pair de France. Le
  congrès de Vienne lui reconnut la souveraineté du duché de
  Bouillon, mais elle lui fut contestée par l'amiral anglais
  Philippe d'Auvergne. L'affaire, soumise par le congrès à un haut
  arbitrage, fut résolue en faveur du prince de Rohan; les arbitres
  reconnurent ses droits à une indemnité de la part du roi des
  Pays-Bas pour la cession à lui faite du duché. Mais le tribunal de
  Liège cassa cette décision. Le prince de Rohan mourut en 1836.

       *       *       *       *       *

No 28 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 8 février 1815.

Monsieur le comte,

Le projet sur les arrangements à prendre à l'égard du roi de Saxe et
de son pays, projet proposé par le cabinet autrichien, paraît être
accepté avec quelques modifications. Il est même question que le roi
de Saxe pourrait quitter Berlin, pour venir à Prague, et peut-être à
Vienne, si la cour d'Autriche le désirait.

Si, dans cette situation, on n'a pu obtenir en faveur de la Saxe et de
la Pologne au delà de ce que les résultats ont donné, on ne doit
l'attribuer qu'aux préjugés du cabinet anglais et à la faiblesse de
celui de Vienne. Les difficultés à vaincre étaient infinies; mais la
cause royale, celle de la légitimité et des droits sont sauvées, et la
partie du royaume de Saxe qui est conservée jointe aux territoires des
maisons ducales, présente une masse de deux millions d'habitants, qui
sépare les monarchies prussienne et autrichienne.

Les détails de l'arrangement qui va avoir lieu seront arrêtés d'ici à
quelques jours, et suivront de près cette dépêche qui annonce
préalablement que l'on a levé la principale difficulté à la marche des
affaires du congrès.

Lord Castlereagh part lundi prochain, et pour avoir l'honneur de voir
le roi, il prend la route de Paris et s'embarquera à Calais. Nous
espérons que son départ, et la manière dont lord Wellington se
prononce sur les affaires de Naples, ne nuiront point à cette cause, à
laquelle nous aurons à dévouer tout notre intérêt et tout notre zèle.

Les affaires de Suisse vont être traitées cette semaine. M. de
Metternich annonce une réponse sur celles d'Italie. Les conférences
pour régler les droits de la navigation sur les grands fleuves
continuent; et celles où l'on s'occupera de ce qui concerne
l'Allemagne vont être reprises.

Nous avons, monsieur le comte, à fixer de nouveau votre attention sur
les journaux français, et en particulier sur ce qu'ils rapportent du
prince royal de Suède. Ils le confondent avec Murat, sans avoir égard
à la différence de leur situation et de nos engagements avec eux.
L'état présent de l'Europe, qui a tout à craindre de l'esprit
d'envahissement du cabinet russe et tout à espérer d'un accord unanime
entre les anciens cabinets, nous commande de grands ménagements pour
la Suède, et semble nous faire une loi de ne rien négliger pour vivre
en amitié avec elle.

Nous croyons devoir vous rapporter quelques observations, d'un
caractère presque officiel, adressées à M. de Noailles par M. le comte
de Lowenhielm, plénipotentiaire suédois au congrès.

Nous vous citons ses propres paroles:

«Le ci-devant roi de Suède se propose de passer en France. J'ai lieu
de croire qu'il le désire; les gazettes le disent. Nous avons été
témoins de ce qu'il a fait pour la maison de Bourbon; nous ne saurions
imaginer que le roi de France, dont nous connaissons la générosité,
lui refusât un asile. Nous demandons seulement une communication
quelconque à ce sujet, et nous serons satisfaits.

«Le prince royal est parfaitement établi en Suède, depuis la réunion
de la Norvège. Il a une grande popularité et une grande autorité. Il
veut se lier d'amitié avec la France. Nous demandons de vous fort peu
de chose. Le prince de Suède n'a pas oublié son origine; il aura
toujours un sentiment d'inquiétude; il a besoin de quelques
témoignages de considération: c'est un parvenu enfin, et il en a les
susceptibilités que nous ne saurions empêcher. Mais, il sera sensible
aux moindres égards. Un mot, par exemple, une marque de bonté du roi à
la princesse royale, qui est à Paris, le touchera, et fera le meilleur
effet.

«Vos journaux ne cessent de parler du prince royal d'une manière
inconvenante; de citer les articles qui peuvent lui nuire, avec des
réflexions piquantes. Le département des affaires étrangères, en tout
pays, a de l'influence sur les gazettes. Empêchez donc ces invectives
qui ne viennent pas du cabinet; je vous en réitère la demande, je vous
en conjure.»

Agréez, monsieur le comte...

       *       *       *       *       *

No 26.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 8 février 1815.

SIRE,

Le duc de Wellington est arrivé ici le 1er au soir. Le lendemain à dix
heures du matin l'empereur de Russie est allé le voir, et a débuté par
lui dire: «Tout va mal en France, n'est-ce pas?--Nullement, lui a
répondu le duc, le roi est très aimé, très respecté, et se conduit
avec une sagesse parfaite.--Vous ne sauriez, a répliqué l'empereur, me
rien dire qui me fasse autant de plaisir. Et l'armée?--Pour faire la
guerre au dehors, et contre quelque puissance que ce soit, a répondu
lord Wellington, l'armée est aussi excellente qu'elle ait jamais été;
mais dans des questions de politique intérieure, elle ne vaudrait
peut-être rien.» Ces réponses ont, à ce que m'a dit le prince Adam,
plus frappé l'empereur qu'il n'a voulu le témoigner. Elles ont
certainement influé sur la détermination qu'il était pressé de prendre
sur l'affaire de la Saxe, qui, lors de l'arrivée du duc de Wellington,
offrait encore bien des difficultés. On peut les regarder comme
aplanies.

Ce n'est point devant l'empereur de Russie seulement que le duc de
Wellington a loué Votre Majesté. Il répète partout ses éloges, ne se
bornant point à des termes généraux; mais, entrant dans des détails et
citant des faits, et ajoutant ainsi à la haute estime qu'inspirait ici
le caractère de Votre Majesté. Il a parlé de l'affaire de
Saint-Roch[51] comme d'une chose qui n'était rien. Les journaux
d'Allemagne l'avaient fort grossie. Il convient que tout n'est pas en
France ce qu'il serait à désirer qu'il fût, mais il ajoute qu'il le
deviendra avec le temps. Selon lui, ce qui y manque le plus, c'est un
ministère. Il y a, dit-il, des ministres, mais point de ministère.

  [51] Il y avait eu du trouble et une espèce d'émeute à l'église
  Saint-Roch, à l'occasion de l'enterrement d'une actrice,
  mademoiselle Raucourt. (_Note de M. de Bacourt._)

Les conclusions que l'on peut tirer de son langage sont que, puisque
dans les questions de politique intérieure, l'armée ne serait pas
encore sûre, il faut éviter par-dessus toutes choses d'élever des
questions auxquelles elle pût prendre part; et que, quant à ce qui
peut rester encore d'agitation dans les esprits il ne faut pas s'en
étonner, ni s'en affliger. Une conversion trop subite serait suspecte.
C'est une réflexion que j'ai faite et dont tout le monde a reconnu la
justesse.

Samedi dernier, j'ai donné à lord Wellington un grand dîner. J'y avais
réuni tous les membres du congrès. J'étais bien aise que ce fût la
légation française qui les lui fît connaître.

Le projet autrichien, dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre
Majesté dans ma dernière lettre, n'avait point satisfait les
Prussiens. Ils voulaient plus; ils voulaient surtout Leipzig. Le roi
de Prusse, dans une audience qu'il avait donnée à lord Castlereagh,
s'était exprimé avec beaucoup de chaleur, prétendant qu'après lui
avoir donné la Saxe et la lui avoir fait occuper, c'était lui faire
jouer un rôle avilissant que de vouloir qu'il n'en conservât qu'une
partie; qu'il avait conquis Leipzig; que tous les alliés, après le
gain de la bataille, avaient considéré cette ville comme lui
appartenant et l'en avaient complimenté.

Lord Castlereagh, toujours dans l'opinion que la Prusse doit être
forte et voulant avant tout éviter la guerre (lord Wellington est
lui-même d'avis que l'Angleterre ne la pourrait pas faire
actuellement, et que la France est la seule puissance qui pût la
faire), a soutenu que, pour calmer les Prussiens, il était nécessaire
de leur donner quelque chose de plus.

Pour grossir leur lot, on a diminué celui de la Hollande, de cent
mille âmes, et celui du Hanovre de cinquante mille; on y a ajouté le
pays de Fulde. L'empereur de Russie, et c'est une justice à lui
rendre, a voulu aussi concourir à l'arrangement, et leur a restitué la
ville de Thorn; de sorte que l'affaire peut être considérée maintenant
comme réglée, quoiqu'elle ne le soit pas définitivement.

La Saxe sera réduite à moins de quinze cent mille âmes. Mais, outre
cette population, il faut compter encore celles des duchés de Saxe et
des États de Schwarzbourg et de Reuss, enclavés dans le royaume, et
qui, si celui-ci eût appartenu à la Prusse, se seraient trouvés lui
appartenir de fait. En ne consentant point à ce que le royaume de Saxe
fût réduit à moins de quinze cent mille âmes, il aurait fallu
protester. En protestant, on aurait compromis le principe de la
légitimité, qu'il était si important de sauver, et que nous n'avons
sauvé, pour ainsi dire, que par miracle. On aurait de fait donné à la
Prusse deux millions de sujets, qu'elle ne pourrait acquérir sans
danger pour la Bohême et pour la Bavière; on aurait prolongé,
peut-être indéfiniment, la captivité du roi qui va se trouver libre.
(J'ai demandé au prince de Hardenberg que le roi pût se rendre à
Prague, que les ordres fussent immédiatement donnés à cet effet; il y
a consenti et m'a[52] donné sa parole: demain, des ordres seront
envoyés à Berlin, et le roi pourra en partir.)

  [52] Variante: _m'en a_.

La Saxe, quoique nous n'ayons pas obtenu pour elle tout ce que nous
voulions, reste puissance du troisième ordre. Si c'est un mal qu'elle
n'ait pas quelques centaines de mille âmes de plus, ce mal est
comparativement léger et peut n'être pas sans remède, au lieu que, si
la Saxe eût été sacrifiée en présence de l'Europe qui n'aurait pas
voulu ou n'aurait pas pu la sauver, le mal aurait été extrême et de la
plus dangereuse conséquence. Ce qui importait avant tout était donc de
la sauver, et Votre Majesté seule a la gloire de l'avoir fait. Il n'y
a personne qui ne le sente et qui ne le dise, et tout cela a été
obtenu sans nous brouiller avec personne, et même en acquérant des
appuis pour l'affaire de Naples.

Lord Castlereagh, à qui j'ai dit pour le flatter, que Votre Majesté me
faisait l'honneur de me mander qu'elle désirait le voir à son passage
à Paris, a été déterminé par là à prendre cette route; il avait
d'abord résolu d'aller par la Hollande, Lady Castlereagh désire qu'il
lui soit permis de voir Madame la duchesse d'Angoulême. Ils ne
pourront être à Paris que vingt-quatre heures. Leur projet est de
partir lundi 13, mais non pas sans que lord Castlereagh ait fait,
relativement à la question de Naples, des démarches qu'il m'a paru
utile de faire faire par lui. Le duc de Wellington est bien dans cette
question. J'espère que nous y aurons aussi de notre côté la Russie et
la Prusse. Cependant, j'entrevois plus d'une sorte de difficultés; et
je mettrai tout en œuvre pour les surmonter.

Ce serait compliquer cette affaire et la gâter que d'y mêler celle de
Bernadotte qui est d'une nature très différente.

Bernadotte n'est point arrivé en Suède par la conquête, mais par
l'adoption du roi régnant et le consentement du pays. Il n'est pas
roi; il n'est qu'héritier présomptif. On ne peut l'attaquer sans
attaquer le roi qui l'a adopté, roi que celui qu'il remplace tient
lui-même pour légitime, que toute l'Europe reconnaît comme tel, et que
Votre Majesté a aussi reconnu, ayant fait directement la paix avec
lui. Tant que le roi vit, Bernadotte n'a que des droits éventuels,
qui, relativement à l'Europe, sont comme non existants; et,
conséquemment, le litige dont ils seraient l'objet ne peut être de la
compétence de l'Europe ni du congrès.

C'est sans doute un mal, et un mal très grand, que cet homme ait été
appelé à succéder au trône de Suède. Mais c'est un mal pour lequel,
s'il n'est pas sans remède, on n'en peut attendre que du temps et des
événements que le temps peut amener.

La guerre, que personne n'a envie de faire, et que presque personne
n'est en état de faire, n'aura très probablement pas lieu. On ne sera
donc pas dans le cas de proposer à la Suède une alliance, ni la Suède
de demander une garantie que Votre Majesté craindrait de donner.

Le général Ricard est arrivé; mais j'espère à présent que son voyage
sera inutile.

Le général Pozzo ne part pas encore. Je l'ai même engagé à ne faire
aucune démarche qui pût hâter son départ. Je me sers utilement de lui,
pour des choses que je suis bien aise de faire arriver autour de
l'empereur de Russie.

J'apprends que c'est à Presbourg que le roi de Saxe doit se rendre, et
rester jusqu'à la conclusion des affaires.

Dans une conférence tenue aujourd'hui, l'affaire des noirs a été
réglée. L'Espagne et le Portugal cesseront définitivement la traite
dans huit ans. Huit ans pour ces deux pays sont beaucoup moins que
cinq ne l'étaient pour nous, attendu l'immense différence des
possessions respectives et surtout de l'état des lumières. Nous
n'avons rien cédé et cependant les Anglais sont contents de nous. Lord
Castlereagh m'a remercié dans la conférence publique de l'assistance
que je lui ai donnée.

Une autre conférence a eu lieu ce soir, dans laquelle les Prussiens
ont répondu aux propositions qui leur avaient été faites. Le fond de
leur réponse est qu'ils acceptent. Ils n'auront ni Luxembourg ni
Mayence. Les instructions de Votre Majesté nous prescrivaient de faire
en sorte qu'ils n'eussent pas la seconde de ces deux places; ils
n'auront pas non plus l'autre.

Ces jours-ci vont être employés à faire la rédaction, en articles
signés et insérés au protocole, des arrangements convenus pour la
Pologne, la Prusse et la Saxe.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 22 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 11 février 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 25. L'éloge que lord Castlereagh a fait de
l'empereur d'Autriche serait flatteur pour un particulier, mais donné
à un souverain qui vient de montrer une grande faiblesse, il ressemble
à de l'ironie. Quant à moi, je dois sûrement être satisfait, vu l'état
où étaient les choses, il y a trois[53] mois, du sort du roi de Saxe;
mais j'avais espéré mieux de l'empereur François; et je serai inquiet
jusqu'à ce que je voie du moins son dernier plan définitivement
adopté.

  [53] Variante: _quatre_.

La pièce jointe à votre dépêche n'est rien moins que rassurante pour
le roi de Naples, auquel je prends un bien autre intérêt qu'à celui de
Saxe; mais quoiqu'elle dévoile les secrets de la politique la plus
dégoûtante dont jamais on ait ouï parler, elle ne me décourage point;
et je reste persuadé qu'avec l'inébranlable ténacité dont je ne me
départirai jamais, nous finirons par détruire le danger et le scandale
de Murat.

Je suis étonné que le duc de Wellington ne fût pas encore arrivé à
Vienne, le 1er de ce mois; mais j'imagine qu'il n'aura pas tardé.
Ainsi je suppose que lord Castlereagh sera ici vers la fin de la
semaine prochaine. A dire le vrai je ne suis pas très édifié de sa
conduite au congrès; mais je suis avec trop de raison attaché à
l'union que je viens de former, pour ne pas faire en sorte qu'il
reparte content de moi. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 29 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 12 février 1815.

Monsieur le comte,

Nous avons l'honneur de vous transmettre le protocole de la conférence
des huit puissances du 20 janvier, sur la question du rang et des
préséances. Dans une seconde conférence tenue depuis, cet objet a été
soumis à une nouvelle délibération et renvoyée à l'examen de la
commission qui en est spécialement chargée. Lord Castlereagh, qui est
parti ce matin pour Londres, y a annoncé que son gouvernement avait
envoyé des instructions concernant le salut en mer, et que les
plénipotentiaires anglais étaient prêts à le discuter. Nous pourrons
donc juger du degré de modération de leurs principes à ce sujet.

L'affaire de la Saxe est définitivement réglée. Les différents
articles qui en déterminent le partage ont été arrêtés, ainsi que les
arrangements qui résultent pour le nord de l'Allemagne de la
reconstruction de la Prusse.

Le roi de Saxe a été informé des résultats obtenus. Il a été invité à
se rapprocher de Vienne. Nous croyons qu'à l'égard de l'existence
politique de la Saxe et de son souverain, on a obtenu tout ce qu'il
était possible d'obtenir par de simples négociations.

La prétention des Prussiens de conserver Leipzig a été combattue avec
force; ils l'ont abandonnée pour Thorn, point militaire important, que
l'empereur de Russie consent à leur rendre. Nous citerons à cette
occasion un fait assez remarquable qui prouve l'esprit révolutionnaire
et la jactance d'un peuple qui trouble depuis soixante ans le repos de
l'Europe, et dont le gouvernement plus qu'aucun autre a secondé la
marche de la Révolution, pour en profiter.

Un de leurs principaux officiers, le général Grolmann[54] connu pour
être un des chefs de la Ligue de la Vertu (_Tugenbund_), et que le
cabinet prussien avait appelé à Vienne pour y tirer parti de ses
relations, a écrit à lord Wellington pour lui dire que l'armée ne
consentirait jamais à voir détacher de la monarchie prussienne, la
ville de Leipzig qui servait de monument à sa gloire.

  [54] Charles-Guillaume de Grolmann, né à Berlin en 1777, s'engagea
  en 1795, et fit les campagnes de 1806 et 1807 dans les grades
  inférieurs. En 1809, il prit du service dans l'armée autrichienne
  et fut attaché à l'état-major de l'archiduc Charles. Ennemi
  acharné de la France, il quitta l'Autriche après la paix, et passa
  en Espagne, où il obtint un commandement dans la légion étrangère
  que venait d'organiser la junte de Cadix. Compris dans la
  capitulation de Valence, il fut fait prisonnier et interné à
  Beaune. Il parvint à s'échapper, revint en Prusse et rentra dans
  l'état-major de l'armée prussienne. Après la paix, il devint
  général et fut envoyé au congrès de Vienne. Il prit encore part à
  la campagne de 1815. Il remplit plus tard des fonctions
  importantes dans l'administration et obtint divers commandements.
  Il mourut en 1843.

L'Ost-Frise est cédée par la Prusse au pays de Hanovre: l'Angleterre
obtient, par cette disposition, une communication par l'Ems, qui est
de quelque importance pour ses relations avec le continent.

On était à la veille de discuter les affaires de la Suisse. Mais une
nouvelle demande de la part de l'Autriche a fait ajourner l'examen du
rapport qui a été renvoyé à la commission.

D'après des propositions que M. le prince de Metternich a faites sur
les questions de Parme et d'Étrurie, nous avions conçu des espérances
d'emporter cette affaire dans le sens de nos instructions. Mais la
résistance, que l'archiduchesse Marie-Louise paraît vouloir mettre à
la cession de Parme, renouvelle les incertitudes à cet égard.

On va s'occuper du midi de l'Allemagne. Les intérêts de l'Autriche et
de la Bavière amèneront vraisemblablement quelques retards sur ce
point. Les difficultés tiennent à un traité particulier conclu à Paris
entre ces deux puissances et dont l'exécution deviendra impossible,
parce que la masse de territoires disponibles a été fort diminuée par
les cessions faites à la Russie, à la Prusse, à la Hollande et au
Hanovre.

Il nous reste, monsieur le comte, à vous entretenir d'un objet sur
lequel il serait convenable d'appeler l'attention de Sa Majesté.

L'_Almanach royal_ a placé au nombre des membres de la Légion
d'honneur tous les souverains étrangers et les autres individus non
Français qui avaient reçu cette décoration. Plusieurs fois déjà, on
nous a demandé si le roi avait conservé cet ordre, sous quelle forme,
et si les étrangers pouvaient et devaient continuer à la porter; que
dans cette dernière supposition, on désirait une communication
officielle, soit par le ministre des affaires étrangères à Paris, soit
par le chancelier de l'ordre. Elle pourrait être adressée aux
légations qui se trouvent à Paris, ou se faire par celles de France
dans les pays étrangers.

Nous croyons également qu'il serait d'un bon effet de conserver le
traitement aux militaires étrangers qui ont reçu la décoration avec
brevet de pension.

L'Angleterre, en tout temps, a eu dans l'étranger un grand nombre de
pensionnaires militaires. Elle s'en était formé de nombreux agents. La
France, en continuant aux Polonais, aux Allemands, aux Italiens, ces
pensions, quelque réduites qu'elles soient, s'attacherait des hommes
intéressants et se formerait des partisans dont elle est entièrement
privée par les événements du temps.

Cet exemple d'équité et de générosité influerait avantageusement sur
le succès des réclamations que beaucoup de militaires français ont
encore à faire au dehors.

Nous vous invitons, monsieur le comte, à prendre les ordres du roi à
ce sujet, et à nous les faire connaître, afin de nous mettre à portée
de répondre aux demandes qui nous sont faites.

Agréez...

       *       *       *       *       *

No 27.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 15 février 1815.

SIRE,

Lord Castlereagh se met en route aujourd'hui 15, et, quoique devant
coucher toutes les nuits, il compte arriver à Paris le huitième jour
de son voyage. Il y passera la journée entière du lendemain, et
repartira le jour suivant pour être à Londres le 1er ou le 2 mars.

Le sort du duché de Varsovie, celui de la Saxe, ce que l'on appelle
ici la reconstruction de la monarchie prussienne, les accroissements
que devait recevoir le Hanovre, la circonscription des Provinces-Unies
qui prendront le nom de royaume des Pays-Bas, sont des points
maintenant entièrement réglés. C'étaient les plus difficiles et les
seuls qui pussent amener la guerre. Lord Castlereagh porte donc en
Angleterre l'assurance que la paix sera conservée.

La Saxe reste avec environ treize cent mille âmes. Le roi, auquel il a
été expédié un courrier, sera, vers la fin de ce mois, non à Presbourg
(j'ai représenté que le choix de ce séjour paraîtrait un exil), mais à
Brünn sur la route de Vienne, où rien ne l'empêchera d'arriver, dès
qu'il aura donné son consentement aux cessions convenues par les
puissances.

Le duché de Luxembourg avec le pays de Limbourg et quelques
territoires adjacents sont donnés au prince d'Orange comme indemnité
de ses anciens pays héréditaires qu'il cède à la Prusse, et celle-ci
ne touche notre frontière sur aucun point, ce qui semblait à Votre
Majesté très important[55]. Le duché de Luxembourg reste d'ailleurs
pays allemand, et la place de Luxembourg sera une place fédérale.

  [55] Voir le traité du 31 mai 1815, conclu entre les Pays-Bas d'un
  côté, la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Prusse et la Russie de
  l'autre, et qui constitua définitivement le nouveau royaume,
  conformément aux décisions prises par le congrès.

Des rétrocessions demandées par l'Autriche à la Bavière et les
équivalents à donner à celle-ci sont la chose la plus importante et
même la seule importante qui, en fait d'arrangements territoriaux,
reste à régler en Allemagne. Les deux cours, chacune de son côté,
réclament notre appui. L'une ne veut rien céder que contre un
équivalent parfait, et ne veut point abandonner des choses que l'autre
désire ardemment d'avoir. Nous avons par des motifs différents un
intérêt presque égal à les ménager toutes deux, ce qui rend le rôle
d'arbitre délicat. J'espère néanmoins que les difficultés qu'il peut
offrir ne seront point au-dessus de nos efforts.

Quant aux arrangements territoriaux en Italie, la commission chargée
d'en préparer le plan avait proposé de rendre à la reine d'Étrurie,
Parme, Plaisance et Guastalla, les légations au Saint-Siège, et de
donner au grand-duc de Toscane[56], Lucques, l'État des Présides[57],
la souveraineté sur Piombino et la reversion de l'île d'Elbe.
L'archiduchesse Marie-Louise n'aurait eu qu'une pension payée par la
Toscane, et des fiefs relevant autrefois de l'empire germanique,
appartenant encore au grand-duc de Toscane, auquel le recès de
l'empire les avait donnés comme complément d'indemnité. Ces fiefs,
situés en Bohême, donnent un revenu de quatre cent mille florins.

  [56] Ferdinand, archiduc d'Autriche (1769-1824), fils de
  l'empereur Léopold, grand-duc de Toscane en 1791, dépossédé en
  1799, électeur de Salzbourg en 1803, grand-duc de Wurtzbourg en
  1805, réintégré dans ses États de Toscane en 1814.

  [57] On désignait sous ce nom la partie du littoral toscan que
  Philippe II roi d'Espagne s'était réservée quand il abandonna
  Sienne et son territoire aux Florentins. Cette côte s'étendait
  depuis l'embouchure de l'Ombrone jusqu'à la frontière romaine. En
  1801, elle fut cédée à la France qui la donna au roi d'Étrurie. En
  1814, elle demeura à la Toscane.

Ce plan avait été présenté sous notre influence; on y trouvait deux
avantages: l'un, de diminuer en Italie le nombre des petites
souverainetés, et l'autre, beaucoup plus essentiel, celui d'en
éloigner le fils de l'archiduchesse et de lui ôter toute expectative
de souveraineté.

L'Autriche a été plus d'un mois sans s'expliquer. L'empereur s'est
enfin décidé à rendre les duchés à la reine d'Étrurie, ne pouvant
point, a-t-il dit, convenablement garder, pour lui ou les siens, un
des États de la maison de Bourbon, avec laquelle son intérêt et son
désir étaient d'être bien. Mais, sachant que sa fille tenait à avoir
un établissement indépendant, il a désigné Lucques et a chargé son
ministre de négocier cette affaire avec l'archiduchesse, lui donnant,
à cet effet, des instructions qui renfermaient les arguments qu'il
devait employer.

M. de Metternich a fait, d'après ces dispositions de l'empereur, un
contre-projet qu'il nous a remis et qui, à peu de chose près, nous
convient, puisque le fils de l'archiduchesse n'y est point nommé, et
que la réversibilité de Lucques serait à l'Autriche ou à la Toscane.
Quoique nous ayons pourtant plusieurs objections à faire, j'ai cru
apercevoir dans ma conversation sur ce sujet avec M. de Metternich,
qu'il céderait.

Ce contre-projet porte:

Que les duchés seront rendus à la reine d'Étrurie, à l'exception de
Plaisance et d'une enceinte autour de cette ville d'une population de
trente mille âmes;

Que Lucques sera donné à l'archiduchesse pour sa vie seulement, avec
deux pensions, l'une sur l'Autriche, l'autre sur la France;

Que l'Autriche recevra en toute propriété:

1º Plaisance et l'enceinte susdite;

2º La partie du Mantouan à la droite du Pô;

3º La Valteline;

4º Lucques, après l'archiduchesse;

Et finalement, les fiefs impériaux; tant pour compenser à l'État de
Parme la ville et le rayon de Plaisance, que pour servir à des
échanges.

La proposition d'assigner une pension sur la France pour compenser des
choses dont la France ne doit rien acquérir, celle de rendre Lucques
réversible à la monarchie autrichienne, et celle de mettre à la
disposition de l'Autriche les fiefs impériaux, même ceux qui sont
enclavés dans les États voisins, étaient presque également
inadmissibles, ce dont M. de Metternich se montrait à peu près
convaincu.

Il y aurait eu moins d'objections à faire contre l'abandon à
l'Autriche de la partie du Mantouan qui est à la droite du Pô, et même
contre l'abandon de Plaisance, qui, selon ce que m'a dit le général
Ricard, est, dans sa situation actuelle et dans la situation présente
de l'Italie, de fort peu d'importance.

La Valteline n'est plus comme autrefois un point indispensable à
l'Autriche pour communiquer avec la Lombardie, et qu'il importe de lui
ôter. Mais la Suisse à laquelle elle a appartenu autrefois, l'a
réclamée, et l'on a promis de la lui rendre, et l'empereur de Russie
comme j'aurai l'occasion de le dire plus tard à Votre Majesté, paraît
tenir à ce qu'elle lui soit rendue.

C'était avant de se rendre auprès de l'archiduchesse que M. de
Metternich avait présenté son contre-projet et l'avait discuté avec
moi. Sa grande présomption et sa grande légèreté l'avaient empêché de
prévoir qu'il pourrait ne pas avoir un succès complet. Mais au premier
mot, l'archiduchesse Marie-Louise a paru ne pas vouloir se contenter
de Lucques, ni même se soucier de cette principauté, où il ne lui
serait pas agréable d'aller, dit-elle, tant que Napoléon sera à l'île
d'Elbe. Elle fait, ou plutôt ses conseils font valoir les droits
résultant pour elle du traité du 11 avril. Elle ne demande point à
conserver Parme, mais elle veut quelque chose d'équivalent ou
d'approchant. Il n'y aurait guère d'autre moyen de la satisfaire que
de lui donner les légations, sauf à en assurer la réversion au
Saint-Siège. Mais la cour de Rome, qui ne peut se réconcilier avec
l'idée d'avoir perdu même Avignon, jetterait les hauts cris, et
peut-être se porterait jusqu'à employer des armes qui la
compromettraient elle-même. M. de Metternich m'a demandé trois jours
pour se déterminer soit à un[58] parti soit à un autre et me donner
réponse.

  [58] Variante: _ce_ parti.

Ces difficultés une fois levées, il n'y en aura plus de sérieuses que
par rapport à la question de Naples, à laquelle je viendrai tout à
l'heure.

Les arrangements relatifs à la libre navigation des fleuves ne sont
encore qu'ébauchés, mais les principes en sont convenus et assurent au
commerce tous les avantages que l'industrie européenne pouvait
réclamer, et en particulier à la France, par la navigation de
l'Escaut, ceux que lui procurait la possession de la Belgique.

Enfin, ce qui est pour le peuple anglais l'objet d'une passion
poussée[59] jusqu'à la frénésie, l'abolition de la traite a été
consentie par les deux seules puissances qui n'y eussent point encore
renoncé.

  [59] Variante: _portée_.

Lord Castlereagh est donc suffisamment armé contre toutes les attaques
de l'opposition, et il emporte avec lui ce dont il a besoin pour
flatter l'opinion populaire.

Mais ainsi que j'ai pris soin de le lui faire observer, les ministres,
dans un gouvernement représentatif, n'ont pas seulement à contenter le
parti populaire, il faut qu'ils contentent celui du gouvernement: «Ce
que vous ne pouvez faire, lui ai-je dit, qu'en agissant de concert
avec nous, et dans notre[60] sens, dans l'affaire de Naples.»

  [60] Variante: _un autre_ sens.

J'ai employé les huit ou dix derniers jours à l'échauffer sur cette
question, et, si je ne l'ai point amené à prendre de lui même un
parti, ce qu'il ne se croit pas libre de faire, je l'ai amené à
désirer presque aussi vivement que nous l'expulsion de Murat, et il
part avec la résolution de tout mettre en œuvre pour déterminer son
gouvernement à y concourir. Deux choses l'embarrassent: l'une, de
savoir comment se déclarer contre Murat, sans paraître violer les
promesses qu'on lui a faites[61] (voilà ce que lord Castlereagh
appelle ne pas compromettre son caractère); l'autre, de déterminer
les moyens d'exécution de manière à assurer le succès, en cas de
résistance, sans compromettre les intérêts ou blesser les préjugés et
sans exciter les craintes de personne. Il m'a promis que le troisième
jour après son arrivée à Londres, il expédierait un courrier porteur
de la détermination de sa cour; et, plein de toutes mes[62] raisons,
il espère qu'elle sera favorable. Ce que je désire, c'est que, sans
entrer dans des discussions qui toutes affaiblissent l'objet
principal, lord Wellington soit autorisé à déclarer que sa cour
reconnaît Ferdinand IV comme roi des Deux-Siciles. C'est dans ce sens
que je supplie Votre Majesté de vouloir bien parler à Paris à lord
Castlereagh[63]. Dans les derniers temps de son séjour à Vienne, il
s'est très obligeamment prêté aux démarches que je l'ai prié de faire.
Il a parlé contre Murat à l'empereur de Russie, qu'il a vu avec le duc
de Wellington. Il a dit à l'empereur d'Autriche: «La Russie est votre
ennemie naturelle; la Prusse est dévouée à la Russie; vous ne pouvez
avoir sur le continent de puissance sur laquelle vous puissiez
compter, que la France: votre intérêt est donc d'être bien avec la
maison de Bourbon; et vous ne pouvez être bien avec elle, que[64]
Murat ne soit expulsé.» L'empereur d'Autriche a répondu: «Je sens bien
la vérité de tout ce que vous me dites.» Enfin, à M. de Metternich
chez lequel lord Wellington et lui sont allés ensemble, il a dit:
«Vous aurez pour l'affaire de Naples une discussion très forte. Ne
pensez pas pouvoir l'éluder. Cette affaire sera portée au congrès, je
vous en préviens. Prenez donc vos mesures en conséquence; faites
passer des troupes en Italie si cela est nécessaire.» Ils m'ont dit
chacun séparément que cette déclaration avait jeté M. de Metternich
dans _un grand abattement_: ce sont leurs termes; et Votre Majesté
comprendra mieux que M. de Metternich ait été abattu, lorsqu'elle aura
lu les articles secrets du traité qu'il a fait avec Murat, et dont
j'ai l'honneur de joindre ici une copie. Qu'il lui ait garanti le
royaume de Naples dans telles circonstances données, cela se conçoit.
Mais qu'il ait porté l'avilissement au point de laisser insérer dans
ce traité une clause, par laquelle Murat a la générosité de _renoncer
à ses droits sur le royaume de Sicile et de garantir ce royaume à
Ferdinand IV_, c'est une chose qui paraît incroyable alors même
qu'elle est prouvée[65].

  [61] On se rappelle que, par le traité du 11 janvier 1814,
  l'Autriche avait garanti à Murat le trône de Naples. L'Angleterre
  avait reconnu ce traité.

  [62] Variante: _nos_.

  [63] Variante: ... de vouloir bien _lui_ parler à Paris.

  [64] Variante: _sans_ que.

  [65] Le traité patent d'alliance, signé le 11 janvier 1814, entre
  l'Autriche et Naples, était suivi de plusieurs articles secrets
  dont voici l'analyse:

  L'empereur d'Autriche s'engage à obtenir, en faveur de Sa Majesté
  le roi Joachim Napoléon et de sa descendance, un acte de
  renonciation formelle de Sa Majesté le roi de Sicile, pour lui et
  ses successeurs à perpétuité, à toutes ses prétentions sur le
  royaume de Naples. Cette renonciation sera reconnue et garantie à
  Sa Majesté le roi de Naples par Sa Majesté l'empereur d'Autriche,
  et Sa Majesté impériale s'emploiera près des autres puissances
  alliées pour en obtenir une égale reconnaissance et garantie.

  Par contre, le roi de Naples promettait de garantir la Sicile au
  roi Ferdinand et s'engageait à lui payer une indemnité (art. 1er).

  En outre, l'empereur d'Autriche garantissait au roi de Naples une
  bonne frontière militaire au nord (art. 4). Un article additionnel
  lui promettait un accroissement de quatre cent mille âmes à
  prendre sur l'État romain.

Votre Majesté n'apprendra peut-être pas sans quelque surprise que
l'attachement au principe de la légitimité n'entre que pour très peu
dans les dispositions de lord Castlereagh et même du duc de Wellington
à l'égard de Murat. C'est un principe qui ne les touche que faiblement
et que même ils paraissent ne pas très bien comprendre; c'est l'homme
qu'ils détestent dans Murat, beaucoup plus que l'usurpateur. Les
principes suivis par les Anglais dans l'Inde, les éloignent de toute
idée exacte de[66] la légitimité. Rien n'a fait autant d'impression
sur lord Castlereagh, qui veut avant tout la paix, que la déclaration
que je lui ai faite que la paix serait impossible si Murat n'était pas
expulsé, attendu que son existence sur le trône de Naples était
incompatible avec l'existence de la maison de Bourbon.

  [66] Variante: _sur_ la.

J'ai vu aussi l'empereur de Russie; c'était lundi matin, 13 de ce
mois. Je ne voulais lui parler que de Naples et lui rappeler les
promesses qu'il m'avait faites à ce sujet. Mais il en prit occasion de
me parler de beaucoup d'autres choses dont je dois rendre compte à
Votre Majesté. Je la prie de permettre que j'emploie pour cela, comme
je l'ai fait dans plusieurs autres lettres, la forme du dialogue.

J'avais débuté par dire à l'empereur que, depuis longtemps, je m'étais
abstenu de l'importuner par respect pour ses affaires et même pour ses
plaisirs; que le carnaval ayant mis fin aux uns et que les autres
étant arrangées, j'avais désiré de le voir. J'ajoutai que le congrès
même n'avait plus à régler qu'une affaire de première importance.
«Vous voulez parler de l'affaire de Naples?--Oui Sire (et je lui
rappelai qu'il m'avait promis son appui).--Mais il faut m'aider.--Nous
l'avons fait autant qu'il a dépendu de nous. Votre Majesté sait que,
n'ayant pas pu penser au rétablissement complet du royaume de Pologne,
nous n'avons point été, pour ses arrangements particuliers, contraires
à ses vues, et elle n'a sûrement pas oublié que les Anglais étaient,
au commencement du congrès, assez mal disposés dans cette
question.--Dans les affaires de Suisse?--Je ne sache pas que dans les
affaires de Suisse, nous ayons été jamais en opposition avec Votre
Majesté. Il nous était prescrit d'employer tous nos efforts à calmer
les passions. Je ne sais jusqu'à quel point nous avons réussi; mais
nous n'avons tendu qu'à cela. Les Bernois étaient les plus aigris;
c'étaient ceux qui avaient le plus perdu. Ils avaient le plus à
réclamer. On leur a offert une indemnité qu'ils tenaient pour bien
insuffisante; nous les avons portés à s'en contenter. Je sais
seulement qu'ils demandent l'évêché de Bâle en entier et qu'ils sont
décidés à ne pas accepter moins.--Et que ferez-vous pour
Genève?--Rien, Sire.--Ah! (du ton de la surprise et du reproche).--Il
ne nous est pas possible de rien faire. Le roi ne cédera jamais des
Français.--Et ne peut-on rien obtenir de la Sardaigne?--Je l'ignore
entièrement.--Pourquoi cédez-vous la Valteline à l'Autriche?--Rien,
Sire, à cet égard n'est décidé. Les affaires de l'Autriche ayant été
mal conduites...--C'est sa faute, dit l'empereur, que ne prend-elle
des gens habiles?--L'Autriche ayant été amenée à faire des sacrifices
qui ont dû beaucoup lui coûter, je croirais naturel de faire en choses
surtout de peu d'importance, ce qui peut lui être agréable.--La
Valteline faisait partie de la Suisse et on a promis de la lui
rendre.--La Valteline est séparée de la Suisse depuis dix-huit ans;
elle n'a jamais connu le régime sous lequel Votre Majesté voudrait la
rappeler. La rendre aux Grisons, auxquels elle appartenait, ce serait
la rendre malheureuse. Il me paraîtrait donc convenable d'en
former[67] un canton séparé, si l'Autriche ne l'obtenait
pas[68].--Cela s'arrangera. Et que faites-vous pour le prince
Eugène?--Le prince Eugène est sujet français, et, en cette qualité, il
n'a rien à demander. Mais il est gendre du roi de Bavière; il l'est
devenu par suite de la situation où la France s'est trouvée et de
l'influence qu'elle exerçait; ainsi, il est juste que la France
cherche à lui faire avoir ce qu'à raison de cette alliance, il est
raisonnable et possible qu'il obtienne. Nous voulons donc faire
quelque chose pour lui; nous voulons qu'il soit un prince apanagé de
la maison de Bavière, et qu'on augmente en conséquence le lot du roi,
dans la distribution des pays disponibles.--Pourquoi ne pas lui donner
une souveraineté?--Sire, son mariage avec la princesse de Bavière
n'est pas un motif suffisant. Le prince Radziwill est beau-frère du
roi de Prusse et n'a point de souveraineté[69].--Mais pourquoi ne pas
lui donner Deux-Ponts, par exemple? c'est peu de chose.--Je demande
pardon à Votre Majesté; le duché de Deux-Ponts a toujours été regardé
comme quelque chose de considérable, et d'ailleurs ce qui reste encore
de disponible suffit à peine pour remplir les engagements qui ont été
pris.--Et le mariage?--Le roi m'a fait l'honneur de me mander qu'il le
désirait toujours vivement.--Et moi aussi, a dit l'empereur, ma mère
le désire pareillement; elle m'en parle dans ses dernières
lettres.--Le roi, ai-je dit, attention une réponse de votre Majesté, a
refusé d'autres propositions qui lui ont été faites.--J'en ai aussi
refusé une[70]. Le roi d'Espagne m'a fait demander ma sœur. Mais
prévenu qu'elle devait avoir avec elle sa chapelle, et que c'était là
une condition nécessaire, il a rétracté sa demande.--Par la conduite
du roi catholique, Votre Majesté voit à quoi est obligé le roi très
chrétien. _Le roi a pensé qu'il fallait laisser finir les affaires du
congrès, avant de traiter l'autre_[71].--Je voudrais savoir à quoi
m'en tenir.--Sire, les derniers ordres que j'ai reçus sont conformes à
ce qui a été dit à Votre Majesté, par le général Pozzo.--Pourquoi
n'exécutez-vous pas le traité du 11 avril?--Absent de Paris depuis
cinq mois, j'ignore ce qui a été fait à cet égard.--Le traité n'est
pas exécuté, nous devons en réclamer l'exécution; c'est pour nous une
affaire d'honneur; nous ne saurions, en aucune façon, nous en
départir. L'empereur d'Autriche n'y tient pas moins que moi, et soyez
sûr qu'il est blessé de ce qu'on ne l'exécute pas.--Sire, je rendrai
compte de ce que Votre Majesté me fait[72] l'honneur de me dire. Mais
je dois faire observer à Votre Majesté[73] que dans l'état de
mouvement où se trouvent les pays qui avoisinent la France, et
particulièrement l'Italie, il peut y avoir du danger à fournir des
moyens d'intrigue aux personnes que l'on peut[74] croire disposées à
en former.[75]»

  [67] Variante: _faire_.

  [68] La Valteline, autrefois fief impérial, avait été donnée dans
  le temps aux évêques de Coire. Ceux-ci la cédèrent aux Grisons en
  1530, qui eurent longtemps à la défendre contre l'Espagne.
  Napoléon réunit ce pays au royaume d'Italie et en forma le
  département de l'Adda. En 1814, il fut donné à l'Autriche qui, en
  1859, le céda au Piémont avec la Lombardie.

  [69] Il y a ici une erreur. Le prince Antoine-Henry de Radziwill,
  gouverneur du grand-duché de Posnanie dont il est ici question,
  avait épousé en 1796 la princesse Frédérique-Dorothée-Louise,
  fille de Ferdinand, prince de Prusse, et petite-fille du roi
  Frédéric-Guillaume Ier. Il était donc, par alliance, cousin issu
  de germain du roi Frédéric-Guillaume III.

  [70] Variante: ... _mais j'ai été en même temps refusé_.

  [71] Supprimé dans le texte des archives.

  [72] Variante: ... _vous me faites_.

  [73] Variante: ... _mais je dois observer que_...

  [74] Variante: ... que l'on _doit_ croire.

  [75] Ces dernières phrases se rapportent à l'empereur Napoléon
  auquel le gouvernement français ne faisait pas payer les sommes
  qu'il s'était engagé, par le traité du 11 avril 1814, à lui faire
  remettre. (_Note de M. de Bacourt._)

Enfin nous sommes revenus à Murat. J'ai rappelé brièvement toutes les
raisons de droit, de morale et de bienséance qui doivent unir l'Europe
contre lui. J'ai distingué sa position de celle de Bernadotte, qui
touche particulièrement l'empereur; et à l'appui de ce que j'ai dit,
j'ai cité l'_Almanach royal_ que je venais de recevoir. Il m'a prié de
le lui envoyer en ajoutant: «Ce que vous me dites là me fait le plus
grand plaisir. Je craignais le contraire, et Bernadotte le craignait
beaucoup aussi.» L'empereur s'est ensuite exprimé sur Murat avec le
dernier mépris: «C'est, a-t-il dit, une canaille qui nous a tous
trahis. Mais, a-t-il ajouté, quand je me mêle d'une affaire, j'aime à
être sûr des moyens de la conduire à bien. Si Murat résiste, il faudra
le chasser. J'en ai parlé[76] avec le duc de Wellington. Il pense
qu'il faudra des forces considérables et que, s'il s'agit de les
embarquer, on trouvera de grandes difficultés.» J'ai répondu que ce
n'était pas des forces que je demandais (car je sais qu'on me les
aurait refusées), mais une ligne, une seule ligne dans le futur
traité, et que la France et l'Espagne se chargeaient du reste; sur
quoi l'empereur m'a dit: «Vous aurez mon appui.»

  [76] Variante: ... _a-t-il ajouté_.

Dans tout le cours de cette conversation, il[77] a été froid; mais au
total, j'ai été plutôt content de lui que mécontent.

  [77] Variante: ... l'_empereur_ a été froid.

Lord Castlereagh m'a aussi parlé avec chaleur du traité du 11 avril,
et je ne doute point qu'il n'en parle à Votre Majesté. Cette affaire
s'est ranimée depuis quelque temps et est aujourd'hui dans la bouche
de tout le monde. Je dois dire à Votre Majesté qu'elle reparaît
souvent et d'une manière déplaisante. Son influence se fait sentir
dans la question du _Mont de Milan_, qui intéresse tant de sujets et
de serviteurs de Votre Majesté.

Au reste, il m'est venu à l'idée que Votre Majesté pourrait se
débarrasser de ce qu'il peut y avoir de plus pénible dans l'exécution
du traité du 11 avril, au moyen d'un arrangement avec l'Angleterre.

Dans les premiers temps de mon séjour ici, lord Castlereagh m'exprima
le désir que la France voulût dès à présent renoncer à la traite,
offrant en ce cas quelque dédommagement. Les dédommagements
pécuniaires sont, en général, en Angleterre plus faciles que d'autres.
Je crus qu'alors il était nécessaire d'éluder cette proposition, sans
la repousser péremptoirement, et en se réservant de la prendre en
considération plus tard.

Dernièrement, en parlant de Murat, et du sort qu'on ne pourrait se
dispenser de lui faire, si, l'Europe ayant prononcé contre lui, il se
soumettait à sa décision, lord Castlereagh n'hésita point à me dire
que l'Angleterre se chargerait volontiers d'assurer une existence à
Murat, en lui assignant une somme dans les fonds anglais, dans le cas
où la France consentirait à renoncer à la traite. Si un tel
arrangement était jugé praticable, je ne doute pas qu'il ne fût aisé
de faire comprendre dans les payements à la charge de l'Angleterre les
pensions stipulées par le traité du 11 avril.

Cet arrangement, à cause de la passion des Anglais pour l'abolition de
la traite, aurait certainement l'avantage de lier étroitement
l'Angleterre à notre cause dans l'affaire de Naples et de l'exciter à
nous y seconder de toute façon.

Il reste à savoir si dans l'état présent de nos colonies, la France,
en renonçant à la traite pour les quatre ans et trois mois qu'elle a
encore à la faire, ferait un sacrifice plus grand ou moindre que
l'utilité que l'on peut se promettre de l'arrangement dont je viens de
parler. C'est ce que j'ose prier Votre Majesté de vouloir bien faire
examiner, afin de pouvoir faire connaître ses intentions sur ce point
à lord Castlereagh, qui ne manquera probablement pas de lui en parler.

J'aurais désiré que le traité du 3 janvier qui, le congrès fini, se
trouvera sans application, eût été prorogé pour un temps plus ou moins
long, ne fût-ce que par une déclaration mutuelle. Il y a trouvé des
difficultés, le caractère de M. de Metternich ne lui donnant aucune
confiance. Mais il m'a assuré que quand le traité serait expiré,
l'esprit qui l'avait dicté vivrait encore. Il ne veut, avant tout,
donner aucun ombrage aux autres puissances du continent, ce qui ne
l'empêche pas de désirer qu'une grande intimité s'établisse entre les
deux gouvernements et qu'ils ne cessent point de s'entendre dans des
vues de paix et de conservation. En un mot, il a quitté Vienne avec
des dispositions que je dois louer, et dans lesquelles il ne peut
qu'être confirmé par tout ce qu'il entendra de la bouche de Votre
Majesté.

Je m'aperçois que ma lettre est immense, et je crains bien que Votre
Majesté ne la trouve trop longue pour ce qu'elle contient. Mais j'aime
mieux encore courir le risque de trop m'étendre que de supprimer des
détails que Votre Majesté pourrait juger nécessaires.

Par le prochain courrier, j'aurai l'honneur de lui adresser les
traités de la coalition, que je suis parvenu à me procurer. Lorsque
Votre Majesté en aura pris connaissance, je la supplierai de les
remettre à M. de Jaucourt, pour qu'ils soient conservés aux affaires
étrangères.

On a parlé[78] de nouveau au général Pozzo de son départ.

Je suis...

  [78] Variante: On a _reparlé_.

       *       *       *       *       *

No 23 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 18 février 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 26, et je l'ai reçu avec une grande
satisfaction. Certainement j'aurais mieux aimé que le roi de Saxe
conservât tous ses États, mais je ne m'en flattais pas, et je regarde
comme un miracle qu'étant aussi peu secondés que nous l'avons été,
nous ayons pu lui sauver ce qui lui en reste. Une chose dont j'ai
encore un grand plaisir à vous exprimer ma satisfaction, c'est que la
Prusse n'ait ni Luxembourg ni Mayence. Ce voisinage eût été fâcheux
pour le repos futur de la France. Laissons donc l'épée dans le
fourreau. Le général Ricard aura fait un voyage inutile, mais qui aura
prouvé à mes alliés mon empressement à me mettre en règle vis-à-vis
d'eux.

La conduite du duc de Wellington[79] me touche sans m'étonner; c'est
un loyal homme; vos réflexions sur son langage sont très justes.

  [79] Variante: _à Vienne_...

Je m'attends bien, ainsi que vous, à des difficultés pour l'affaire de
Naples, mais il faut les vaincre. Tout sentiment à part, l'existence
de Murat devient chaque jour plus dangereuse. Celle de Bernadotte est
singulière, mais le principe une fois passé, il faut bien admettre les
conséquences.

Les gazettes ont retenti de l'admirable conduite du gouverneur (dont
le nom m'échappe en ce moment) de la forteresse de Koenigstein[80]. Je
voudrais le faire commandeur de la Légion d'honneur; mais auparavant,
je veux savoir: 1º si les faits sont vrais; 2º si le roi de Saxe
trouverait bon que j'accordasse cette décoration à cet officier, et je
vous charge d'éclaircir l'un et l'autre point.

Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et
digne garde.

LOUIS.

  [80] Les moniteurs des 6 et 10 février 1815 donnent des nouvelles
  de la forteresse de Koenigstein. Il est probable que le fait
  auquel le roi fait allusion est celui qui est rapporté en ces
  termes à la date du 10 février:

    La forteresse de Koenigstein, située à trois lieues de la
    frontière de Bohême, joue en ce moment un rôle aussi important
    que pendant la guerre de Sept ans. Les hautes puissances alliées
    avaient déjà reconnu sa neutralité, dans le temps même que les
    armées de Buonaparte occupaient encore ces contrées. A cette
    époque, le général de Zeschau se démit du commandement pour
    éluder les propositions qu'on lui avait faites et qui
    compromettaient son honneur.

       *       *       *       *       *

No 28.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 20 février 1815.

SIRE,

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les pièces annoncées par ma
dernière dépêche. Si elles ne forment pas une collection complète des
traités entre les puissances coalisées, elles en sont[81] du moins
les parties les plus importantes:

Ce sont:

Une convention échangée en forme de note, entre l'Autriche et la
Russie le 29 mars 1813, et appelée convention de Kalisch[82];

Le traité de paix et d'alliance entre la Russie et la Prusse. On l'a
souvent cité sous le nom de traité de Kalisch parce qu'il y avait été
négocié et, à ce qu'il paraît, minuté. Mais c'est à Breslau qu'il a
été signé, le 26 février 1813[83];

Le traité de Reichenbach du 27 juin même année, entre l'Autriche, la
Russie et la Prusse;

Le traité de Toeplitz du 9 septembre entre les mêmes puissances et les
articles secrets de ce traité;

Enfin, celui de Chaumont qui devait perpétuer l'alliance contre la
France pendant vingt ans après la guerre, que l'on s'était proposé de
renouveler avant l'expiration de ce terme, et qui tendait à rendre
éternelle la coalition que le traité du 3 janvier dernier a dissoute.

  [81] Variante: _forment_.

  [82] Convention secrète à l'effet de concerter les mouvements
  militaires. Elle n'a pas été publiée.--Il est intéressant de
  remarquer à propos des négociations de 1813, que l'Autriche liée à
  la France par un traité d'alliance, et qui affecta jusqu'au
  congrès de Prague (juillet-août 1813) une neutralité bienveillante
  faisait en réalité secrètement partie de la coalition européenne
  depuis le mois de mars.

  [83] Le traité dit de Kalisch fut signé le 27 février et non le 26
  par M. de Hardenberg, à Breslau, et le 28 à Kalisch par le prince
  Koutousoff.

Il peut être agréable à Votre Majesté de parcourir ces diverses
pièces. Elle y trouvera l'explication d'une partie des difficultés
contre lesquelles nous avons eu à lutter; et la cause des embarras
que les alliés ont eux-mêmes éprouvés, particulièrement l'Autriche,
faute d'avoir fait, quand cela dépendait entièrement d'elle, des
stipulations que le sens le plus vulgaire devait lui faire considérer
comme indispensables.

Je prie Votre Majesté de vouloir bien, après avoir lu ces pièces, les
remettre à M. le comte de Jaucourt, pour être gardées au dépôt des
affaires étrangères.

J'ai déjà eu l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que les rois de
Bavière et de Hanovre avaient accédé au traité d'alliance du 3
janvier. Je voulais ne lui envoyer leurs actes d'accession qu'en même
temps que celui de la Hollande; mais celui-ci n'étant pas encore
expédié, et le prince de Wrède me pressant pour l'échange des
ratifications de celui de la Bavière, j'ai l'honneur de les adresser
aujourd'hui à Votre Majesté. Je lui adresse pareillement les doubles
des actes d'acceptation que j'ai signés. Ce sont ces deux derniers
actes qui doivent être ratifiés par Votre Majesté. Je la supplie de
vouloir bien les remettre à M. le comte de Jaucourt, pour qu'il en
fasse, si elle le juge à propos, préparer les ratifications.

Un courrier qui arrive m'apporte la lettre dont Votre Majesté a daigné
m'honorer le 11 de ce mois. J'attendrai avec une vive impatience celle
par laquelle elle voudra bien me faire connaître le résultat de ses
entretiens avec lord Castlereagh. Je désirerais que l'article de
Naples fût de nature à être montré[84] à M. de Metternich. Il ne
saurait être trop positif.

Je suis...

  [84] Variante: ... à _pouvoir_ être montré.

       *       *       *       *       *

No 29.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 24 février 1815.

SIRE,

Le ministre de Joachim[85] ici a reçu de son maître une note toute
faite, avec ordre de me l'adresser, après l'avoir communiquée à M. de
Metternich, auquel il l'a en effet communiquée.

  [85] C'était le duc de Campo Chiaro, d'abord officier dans l'armée
  napolitaine, puis conseiller d'État et ministre de la maison du
  roi, sous le roi Joseph, enfin ministre de la police sous Murat.
  Il fut à plusieurs reprises chargé de missions diplomatiques. Il
  fut envoyé à Vienne en 1814 mais ne fut pas reconnu. Après la
  Restauration, il fut écarté des affaires, devint un instant
  ministre des affaires étrangères en 1820, mais dut se retirer peu
  après.

L'objet de cette note est de demander des explications sur des
démarches que j'ai faites contre lui, dit-il, au congrès et une
déclaration qui fasse connaître si Votre Majesté se considère ou non
comme étant avec lui en état de paix.

Le ministre de Joachim, ne doutant point que cette note n'ait été
faite, et que l'ordre de me l'adresser ne lui ait été donné, qu'en
conséquence de nouvelles qu'il avait lui-même mandées, et dans la
supposition que l'on ne s'entendrait point sur les affaires de la Saxe
et que l'on aurait la guerre, a pensé qu'il n'en pouvait faire usage
aujourd'hui que cette supposition est détruite, sans compromettre les
intérêts de son maître au lieu de le servir. Il a donc pris sur lui de
la supprimer, et elle ne me sera point adressée.

J'ai su ces détails par le duc de Wellington, avec lequel j'ai
examiné le parti que l'on pouvait tirer de la communication que M. de
Metternich a reçue de la note.

Nous sommes demeurés d'accord d'engager M. de Metternich à en profiter
pour annoncer par une déclaration qui me sera adressée, aussi bien
qu'au duc de Campo Chiaro, que l'Autriche ne souffrira point qu'aucune
armée étrangère passe par son territoire, et à appuyer cette
déclaration par le rappel des troupes qui sont actuellement sur les
frontières de la Pologne _et de la Saxe_[86] et leur envoi en Italie.

  [86] Supprimé dans le texte des archives.

Le duc de Wellington a parlé dans ce sens à M. de Metternich, que j'ai
vu après, et auquel j'ai tenu le même langage.

Le résultat en est que dès aujourd'hui l'empereur d'Autriche a donné
des ordres pour faire passer cent cinquante mille hommes en Italie, et
que la déclaration dont j'ai parlé plus haut nous sera remise demain.

Le grand prétexte de l'Autriche pour ajourner l'affaire de Naples
était qu'elle n'était point en mesure, et qu'il était à craindre que
Murat ne révolutionnât l'Italie. Cette objection n'était pas sans
force, et faisait impression sur les Anglais et sur les Russes. Mais
elle tombera dès l'instant où les Autrichiens auront en Italie des
forces considérables. C'est une obligation que nous aurons à la note
de Joachim, ce qui me la fait considérer comme un incident fort utile.

La circonstance de la non-réussite[87] de cette note, puisqu'elle
était intempestive et contraire aux intérêts de son auteur, depuis
que les affaires de la Saxe étaient arrangées, prouve que nous avons à
nous applaudir de ce qu'elles le sont; et, en effet, sans cela,
l'Autriche n'aurait pu faire passer de grandes forces en Italie.

  [87] Variante: _non remise_.

Si je puis avoir une copie de la note par M. de Metternich, j'aurai
l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté.

Dans cet état de choses, Votre Majesté ne jugerait-elle pas que
quelques rassemblements de troupes dans le midi de la France, sous un
prétexte quelconque, autre que le véritable, pourraient avoir de
l'avantage?

Les affaires de la Suisse seront, selon toutes probabilités, terminées
dans quelques jours, un seul point excepté, celui de la Valteline que
l'on paraît décidé à laisser en suspens; et toutefois, sauf
l'acquiescement des cantons aux propositions qui leur seront faites,
car on est convenu de leur proposer ce qui aura été jugé le plus
expédient, avant de prendre, si cela devient nécessaire, le parti de
le leur imposer.

L'Autriche et la Bavière sont en négociation sur les rétrocessions
demandées par l'Autriche des pays occupés par la Bavière, et sur les
compensations à donner à celle-ci. Comme ces deux puissances sont loin
de s'entendre, il a été proposé de prendre pour médiateurs la France
et l'Angleterre. Mais il me semble qu'en laissant à l'Angleterre seule
l'honneur de cette médiation, la France aura le moyen d'influer sur
l'arrangement sans se commettre vis-à-vis de l'une ou de l'autre des
deux puissances qu'elle a également intérêt de ménager.

M. de Metternich est venu me prier en très grand mystère de lui donner
répit pour les affaires d'Italie, jusqu'au 5 ou 6 mars, époque à
laquelle il suppose que j'aurai reçu les ordres qu'il aura plu à Votre
Majesté de me donner après avoir vu lord Castlereagh. Sans bien
démêler le motif de cette demande, il ne m'a pas paru possible de m'y
refuser[88]. Mais d'un autre côté, je verrais de l'inconvénient à ce
que l'Autriche eût arrangé tout ce qui l'intéresse hors de l'Italie,
et que les affaires de ce pays, qui sont celles qui nous touchent le
plus, restassent exposées à toutes les chances, et nous, à tous les
obstacles que l'Autriche pourrait vouloir nous susciter. Je désire
donc que les affaires de la Bavière ne soient pas conduites trop vite.
Ainsi, quoique mon impatience de me retrouver auprès de Votre Majesté
après une si longue absence n'ait pas besoin d'être accrue par l'ennui
dont la ville de Vienne semble être atteinte depuis l'ouverture du
congrès, je me trouve dans la nécessité de ne rien presser pour le
moment, de ralentir même, autant que cela dépend de moi, le mouvement,
et d'attendre.

  [88] Voici l'explication de la conduite mystérieuse de M. de
  Metternich. Vers le milieu de février, le congrès était tombé
  d'accord sur la question de Parme. Ce duché devait faire retour à
  l'ancienne dynastie. Quant à Marie-Louise, elle recevrait le duché
  de Lucques, lequel, à sa mort, devait être réuni à la Toscane.
  Mais l'impératrice refusa positivement Lucques et exigea Parme.
  Metternich dut se plier à sa volonté. Il résolut alors de donner
  Parme à l'impératrice et d'indemniser la reine d'Étrurie au moyen
  de Lucques et de pensions. Mais, prévoyant une vive résistance de
  la part de Talleyrand dont la situation personnelle exigeait une
  fermeté opiniâtre sur les questions de légitimité, il préféra
  s'adresser directement à Louis XVIII. Lord Castlereagh, qui
  retournait à Londres, accepta de se charger de la négociation, à
  son passage à Paris. Voilà pourquoi M. de Metternich demandait
  quelques jours de répit pour laisser au ministre anglais le temps
  d'intervenir (Voir ce que le roi dit de son entrevue avec lord
  Castlereagh dans sa lettre du 3 mars.)

Je joins à cette lettre l'acte d'accession de la Hollande, qui vient
d'être signé. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien, après avoir
ratifié l'acte d'acceptation, ordonner qu'il me soit renvoyé par M. le
comte de Jaucourt.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No IV.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND[89].

  [89] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.

Paris, le 25 février 1815.

PRINCE,

Le roi a reçu votre dépêche numéro 27, mais Sa Majesté ayant en ce
moment un assez fort accès de goutte, diffère de vous répondre jusqu'à
ce qu'elle ait vu lord Castlereagh que nous attendons à tout moment.
Je n'ai pas voulu cependant laisser partir le courrier sans vous
donner des nouvelles du roi. L'attaque de goutte s'annonce d'une
manière très bénigne, et déjà depuis deux jours, Sa Majesté éprouve
quelque soulagement.

D'après ce que vous me mandez de l'état des négociations, il est
évident que vous ne touchez pas, à beaucoup près, au terme de vos
efforts. La ratification du roi de Saxe, malgré la soustraction de
trente mille âmes, ne tardera pas, j'espère, à résoudre cette grande
question. Celle de Naples présente bien d'autres difficultés qui
seraient toutefois encore plus à redouter sans l'inébranlable fermeté
à laquelle vous avez accoutumé le congrès, et sans le concours utile
que vous offrira lord Wellington, très disposé à vous seconder et à
combattre les préventions ou les scrupules de M. le prince de
Metternich. Le roi ne négligera rien pour faire porter en Angleterre,
par lord Castlereagh, les paroles les plus déterminantes sur un
intérêt aussi étroitement lié à celui de toutes les puissances qui ne
cherchent que l'affermissement de la paix. Quant à l'abolition de la
traite, s'il est nécessaire de faire une concession sur ce point,
tâchons au moins d'en trouver le prix par des engagements formels de
la part du cabinet de Saint-James, et assurons-nous qu'il concourra au
rétablissement de Ferdinand IV sur le trône de Naples. C'est à ce but
que doivent tendre désormais toutes les démarches susceptibles de
favoriser les intentions du roi, sur un objet qui devient pour ainsi
dire d'une importance exclusive.

Recevez, prince, l'assurance réitérée de mon sincère attachement et de
ma haute considération.

BLACAS D'AULPS.

       *       *       *       *       *

No 30.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 26 février 1815.

SIRE,

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une copie de la déclaration
de M. de Metternich annoncée dans ma dernière dépêche, avec la copie
de la réponse que je viens de lui faire.

Votre Majesté verra que cette réponse est absolument dans le sens de
la lettre que j'avais écrite à lord Castlereagh et où je disais que
pour agir contre Murat, nous ne passerions point par l'Italie.

J'aurais désiré que la déclaration de l'Autriche fût plus
explicitement contre Murat. Mais on a craint de lui fournir un
prétexte de tenter un parti violent, les Autrichiens n'étant point en
mesure en Italie. Les ordres sont donnés d'y faire passer du monde.
Ils y auront cent cinquante mille hommes et cinquante mille autres en
réserve dans la Carinthie, ce qui suffira pour tenir Murat en respect,
ou rendre vaines ses entreprises. Mais, comme on ne fait ici rien que
très lentement, le prince de Schwarzenberg demande sept semaines pour
que ces forces soient toutes à leur destination.

La note qui a déterminé leur envoi me paraît toujours un heureux
incident.

Je vais demain à Presbourg, voir madame de Brionne[90] qui reçut hier
les sacrements et qui m'a fait demander. Je serai de retour dans la
nuit de lundi à mardi, et les affaires qui sont toujours dans le même
état ne souffriront en aucune manière de ces deux jours d'absence.

  [90] Louise-Julie-Constance de Rohan-Montauban, née le 5 mars
  1734, mariée le 3 octobre 1748 à Louis-Charles de Lorraine, prince
  de Lambesc, comte de Brionne; veuve le 28 juin 1761, morte le 29
  mars 1815 à Presbourg. Elle avait accueilli M. de Talleyrand à son
  début dans la société de Paris, et il lui conserva jusqu'à sa mort
  le plus sincère attachement. (_Note de M. de Bacourt._)

Le général Pozzo part décidément le 1er ou le 2 mars. Il doit être dix
jours en route.

L'empereur de Russie est fort actif dans les affaires de
l'archiduchesse Marie-Louise. Il a fait faire un plan dans lequel les
légations seraient presque en entier enlevées au pape. Il se trouve
par là en opposition avec des principes convenus entre les
plénipotentiaires des grandes puissances. Jusqu'à présent, son nouveau
plan est resté dans le portefeuille de M. d'Anstett.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 24 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 3 mars 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu vos numéros 27 et 28.

Je ne vous ai pas écrit la semaine dernière, d'abord parce que
j'attendais l'arrivée de lord Castlereagh[91], et ensuite parce que,
suivant mon usage, au commencement d'un accès de goutte, j'avais la
fièvre, ce qui ne rend pas très apte à dicter une lettre[92].

  [91] Variante: ... j'attendais _lord Castlereagh à tout moment_,
  et ensuite parce que, _ainsi que c'est mon usage_, au commencement
  _de la goutte j'ai eu_ la fièvre, ce qui ne rend pas très apte _à
  dicter_.

  [92] Le roi commet ici une erreur; toutes les minutes de ses
  lettres, écrites de sa main, existent aux archives du ministère
  des affaires étrangères à Paris.(_Note de M. de Bacourt._)

C'est dimanche au soir que lord Castlereagh est arrivé. Je l'ai vu
lundi et mardi, et l'ai trouvé très bien pensant, pour le fond de
l'affaire de Naples; mais un peu _méticuleux_, comme ministre, et
toujours fort attaché au cabinet de Vienne. Après m'avoir répété tout
ce que vous m'aviez mandé vous-même sur ce qu'il avait dit au prince
de Metternich, il en est venu à des propositions sur lesquelles il m'a
dit être d'accord[93] avec le ministre autrichien. Le sens de ces
propositions est[94] que la cour de Vienne ne demande pas mieux que de
coopérer à l'expulsion de Murat, pourvu, a-t-il ajouté, que Votre
Majesté montre pour le nord de l'Italie autant de complaisance que
l'Autriche en manifeste pour ce qui intéresse le Midi; et que Parme,
Plaisance et Guastalla soient données à l'archiduchesse Marie-Louise,
les trois branches de la maison de Bourbon se chargeant d'indemniser
la reine d'Étrurie[95]. J'ai répondu que l'État de Parme était une
succession héréditaire qui était venue[96] dans ma famille par la
reine Élisabeth Farnèse[97], ce qui n'avait aucun rapport[98] avec la
France, l'Espagne et le royaume de Naples; et qu'ainsi, tout intérêt
de famille à part, la justice seule me défendait de laisser dépouiller
ceux à qui cette principauté appartient[99]; que, cependant, si
l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût exécutée à
l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, je consentirais à ce que la
reine d'Étrurie, ou plutôt son fils, reçût en indemnité Lucques et
l'État des Présides, à condition que la souveraineté de Parme fût
reconnue comme lui appartenant et devant lui revenir à la mort de
l'archiduchesse Marie-Louise, époque à laquelle Lucques ainsi que les
Présides seraient réunis à la Toscane. Il ne m'a point paru
éloigné[100] de cet arrangement qui, au reste, intéresse plus
l'Autriche[101] que l'Angleterre.

  [93] Variante: ... _il était d'accord_.

  [94] Variante: _Le sens en_ est...

  [95] Variante: _Mais, m'a-t-il dit, en cédant pour le sud de
  l'Italie, elle attend la même complaisance de la part de Votre
  Majesté pour la partie du nord, et elle voudrait_ que Parme,
  Plaisance et Guastalla _appartinssent_ à l'archiduchesse
  Marie-Louise et que les _trois cours_ de la maison de Bourbon se
  _chargeassent_ d'indemniser la reine d'Étrurie.

  [96] Variante: _arrivée_.

  [97] Le duché de Parme appartenait depuis 1547 à la famille
  Farnèse. La branche masculine s'éteignit en 1731. La nièce du
  dernier duc, Élisabeth, mariée au roi d'Espagne Philippe V (le
  premier roi Bourbon), fit donner ce duché à son fils don Carlos.
  Les traités de la quadruple alliance (1718), le traité de Vienne
  entre la France et l'Autriche (1725), le traité de Séville entre
  la France et l'Angleterre (1729), lui en assurèrent la possession.
  Le duc Charles, ayant été appelé au trône de Naples, le duché de
  Parme passa à l'Autriche (traité de Vienne 1736). Le traité
  d'Aix-la-Chapelle (1748) rétrocéda le duché au deuxième fils de
  Philippe V et d'Élisabeth Farnèse, don Philippe. C'est ainsi que
  le duché de Parme entra définitivement dans la maison de Bourbon.

  [98] Variante: ... _que cela n'avait rien de commun avec_...

  [99] Variante: ... _exproprier une branche de ma famille_.

  [100] Variante: _Il ne m'a pas paru du tout éloigné_.

  [101] Variante: ... _tient plus à l'Autriche qu'à_.

Hier, j'ai vu le baron de Vincent qui avait pour moi une commission
directe et secrète. Il m'a remis une note confidentielle dont le
principal article, sur lequel, m'a-t-il dit, ses instructions étaient
très précises et très sévères, était celui relatif à Parme dont je
viens de vous parler. J'y ai répondu par un contre-projet dans le sens
de ma réponse à lord Castlereagh, et nous nous sommes séparés en
restant chacun sur notre terrain[102]. Je crois cependant que la chose
ne sera pas bien difficile à arranger. M. de Vincent m'a dit, qu'après
cette première ouverture faite, le prince de Metternich désirait que
la négociation se suivît à Vienne[103], mais directement entre vous et
lui, sans y admettre aucune autre personne de la légation française.
N'y apercevant aucun inconvénient[104], j'ai promis que cela se
passerait ainsi; et par le premier courrier, je vous enverrai les deux
pièces[105] dont je viens de vous parler avec quelques mots[106]
d'instructions.

  [102] Variante: nous nous sommes séparés _chacun sur son_ terrain,
  mais je crois...

  [103] Variante: ... _mais il m'a dit_ qu'après cette première
  ouverture _faite à moi personnellement_, M. de Metternich désirait
  que la négociation _continuât_ à Vienne.

  [104] Variante: _N'y voyant pas de difficultés_.

  [105] Variante: _copie des deux pièces_.

  [106] Variante: _notes_.

Votre conversation[107] avec l'empereur de Russie m'a fort intéressé,
quoiqu'elle soit de sa part, bien légère et bien divagante. Je suis
d'ailleurs parfaitement content de la manière dont vous lui avez
parlé.

  [107] Variante: _Je vous dirai en peu de mots que_ votre
  conversation.

Ce que je ne dois pas aussi[108] oublier de vous dire, c'est que lord
Castlereagh qui a insisté fortement auprès de moi: 1º sur l'article du
traité qui assure le payement des créances des Anglais; 2º sur
l'exécution de la convention du 11 avril, relativement à la famille
Bonaparte (objet sur lequel je reviendrai dans ma prochaine lettre),
ne m'a pas dit mot de la traite des nègres.

  [108] Variante: _encore_ oublier.

Ma goutte va assez bien, et j'ai lieu de croire que cette attaque ne
sera pas aussi longue que de coutume. Sur quoi, je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

_P.-S._--Je reçois dans le moment votre numéro 29; je regarde[109]
comme vous l'incident de la note de Murat non remise, comme très
avantageux. Vous trouverez dans cette lettre, et vous aurez plus en
détail dans la prochaine, la clef de la prière mystérieuse que vous a
faite M. de Metternich.

  [109] Variante: _considère_.

       *       *       *       *       *

No 30 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.

Vienne, le 3 mars 1815.

Monsieur le comte,

Par l'article 5 du traité de Paris, les puissances signataires avaient
contracté l'engagement de s'occuper, au futur congrès, des principes
d'après lesquels la navigation du Rhin devait être réglée de la
manière la plus égale et la plus favorable au commerce de toutes les
nations. La commission spéciale chargée de cette partie des
négociations a adopté des bases conformes au traité de Paris; et elle
a décidé, entre autres questions importantes pour le commerce
français, que les tarifs ne seraient point augmentés et que les
puissances entreraient, chacune en particulier, dans la répartition
des fonds provenant de l'octroi pour une somme proportionnée à
l'espace que parcourt le fleuve sur leurs territoires respectifs. La
France qui ne possède qu'une seule rive devra partager avec la rive
opposée la portion du revenu qui lui sera dévolue.

Ce n'est pas toutefois cette question qui a été le plus difficile à
emporter. Le droit que l'on avait voulu contester à la France de
participer à l'administration de l'octroi, et de faire admettre dans
la commission centrale qui dirigera cette administration un délégué
français, a été l'objet de discussions bien plus vives. Mais la
constance et la fermeté qui ont fait réussir l'ambassade du roi dans
des affaires d'une plus grande importance ont encore, dans cette
occasion, déterminé le succès obtenu. Il est d'autant plus
satisfaisant, que les obstacles étaient plus difficiles à vaincre.
Car, outre les intérêts particuliers, il fallait surmonter les
mauvaises dispositions que quelques-unes des puissances intervenantes
apportaient contre la France dans cette question.

On est encore convenu que la France, si elle le voulait, pourrait
prélever des droits sur la navigation entre Bâle et Strasbourg, et
qu'on reviendrait à cet égard sur la convention de 1804 qui n'établit
d'octroi que depuis Strasbourg jusqu'en Hollande. Cependant, s'il nous
a paru important de nous en assurer le droit, il est utile de savoir
si cela ne gênerait pas notre commerce, et s'il n'est pas à craindre
de favoriser par là le roulage sur la rive allemande, au détriment
des transports par eau. En conséquence, nous vous prions, monsieur le
comte, de vouloir bien inviter le ministre secrétaire d'État des
finances à prendre l'avis des chambres de commerce des départements
riverains du Rhin. Elles pourront indiquer jusqu'à quel point cette
mesure serait avantageuse ou nuisible; et s'il conviendrait davantage
d'établir le même régime que sur le reste du fleuve, ou de laisser à
cette partie une liberté illimitée.

Vous trouverez ci-joint, monsieur le comte, un mémoire dont nous vous
prions de prendre lecture. Les observations qu'il contient sur la
conduite d'un employé d'octroi, n'ont rien de bien important, mais
nous avons cru devoir adopter les propositions relatives aux bureaux
de Neubourg et de Germersheim, parce qu'ils font cesser un abus dont
les négociants de Strasbourg étaient principalement victimes. Nous
voulons parler de l'augmentation du tarif des droits entre Strasbourg
et Mannheim.

Il n'existait autrefois entre ces deux villes qu'un seul bureau, celui
de Neubourg. Les alliés en ont établi un second à Germersheim. La
France, n'étant plus en possession de tout le territoire qui est entre
Strasbourg et Mannheim, ne peut lever de droits que pour la portion de
son ancien territoire sur laquelle passe le Rhin. Cette réclamation
est juste, et nous vous invitons, monsieur le comte, à vous concerter
sur cet article, comme sur les précédents, avec le ministre des
finances, pour faire opérer la liquidation, dont il est question dans
le mémoire, entre les bureaux de Germersheim et de Neubourg, et faire
organiser la perception de manière à ce que la France et la direction
provisoire de l'octroi ne perçoivent ensemble que la somme due par le
commerce de Mannheim à Strasbourg, d'après la convention de 1804, et
dans la proportion de l'espace que parcourt le fleuve sur les
territoires respectifs.

Agréez...

No 31.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

       *       *       *       *       *

Vienne, le 3 mars 1815.

SIRE,

Le duc de Saxe-Teschen[110], qui était allé jusqu'à Brünn au-devant du
roi de Saxe, est revenu ici ce matin. Le roi s'arrête aujourd'hui à
deux postes de Vienne, et ira attendre à Presbourg le départ des deux
souverains du Nord, qui seraient sûrement embarrassés de sa présence
ici, et que lui-même, très probablement, ne se soucie guère de
rencontrer. On a trouvé qu'à Brünn il serait trop loin; on n'avait
point à lui offrir, sur la route de Brünn à Vienne, de séjour
convenable; c'est ce qui a fait préférer Presbourg, nonobstant les
raisons dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté dans une de
mes précédentes lettres.

  [110] Albert, duc de Saxe-Teschen, fils d'Auguste II, électeur de
  Saxe et roi de Pologne, était par conséquent l'oncle de Louis
  XVIII et du roi Frédéric-Auguste. Né en 1738, il épousa en 1766
  l'archiduchesse Marie-Christine, fille de l'empereur François Ier.
  Il fut nommé gouverneur des Pays-Bas, commanda les armées
  autrichiennes dans ce pays en 1792, et mit le siège devant Lille.
  Il devint feld-maréchal et mourut en 1822.

L'empereur de Russie parle de son départ dont on fait même les
préparatifs. On l'a dit fixé au 14 de ce mois, puis au 17; aujourd'hui
on parle du 20. L'empereur a promis d'être chez lui pour la Pâque
russe; et je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la
seule qu'il tiendra, parce qu'il verrait de l'inconvénient pour lui à
ne la pas tenir. Lui parti, les autres souverains ne resteront pas.
De son côté, l'empereur d'Autriche qui médite depuis longtemps un
voyage dans ses provinces d'Italie, voudrait ne pas le remettre plus
loin que le mois d'avril. Ainsi, ce besoin ou ce désir que tout le
monde a de s'en aller, hâtera la conclusion des affaires.

Je laisse dormir celles d'Italie, ainsi que je l'ai promis à M. de
Metternich, jusqu'à ce que j'aie des nouvelles du passage de lord
Castlereagh à Paris, et de son arrivée à Londres.

L'Autriche et la Bavière sont d'accord à un point près, celui de
Salzbourg, que l'Autriche voudrait avoir entier, et dont la Bavière
veut conserver une partie. J'ai exhorté séparément les deux
négociateurs à tâcher de s'entendre, pour ne point donner lieu à
l'intervention de la Russie et de la Prusse, que l'on ne pourrait
éviter, s'ils ne s'entendaient pas. Je crois que mon conseil ne sera
pas sans fruit, et je l'ai donné pour échapper à la nécessité de me
prononcer en faveur de l'un des deux, ce qui ne pourrait[111] guère se
faire, sans mécontenter l'autre, tandis que nous avons presque un égal
besoin d'être bien avec tous deux.

  [111] Variante: _pouvait_.

Les affaires de Suisse sont ou vont être en état d'être portées, de la
commission où elles ont été préparées, à la conférence où elles
doivent être arrêtées. Il n'est plus question de tenir le Porentruy en
réserve; on le donne, avec le reste de l'évêché de Bâle, comme nous le
désirions, au canton de Berne. Le sort de la Valteline restera seul en
suspens, jusqu'à l'arrangement des affaires d'Italie. Les Russes mêmes
en sont d'accord.

Le philosophe de La Harpe qui croit n'avoir jamais fait assez de mal
aux Bernois, s'était mis dans l'esprit d'exclure le canton de Berne du
directoire de la confédération[112]; et il avait fait goûter cette
folle idée à son illustre élève[113]. En conséquence, un ministre
russe est allé chez l'un des ministres de Ferdinand IV qu'il ne
connaissait pas, et lui a dit: «Tâchez d'obtenir le consentement de la
France à ce que le canton de Berne ne soit pas au nombre des cantons
directeurs, et l'empereur Alexandre qui tient singulièrement à être
satisfait sur ce point sera très bien dans vos affaires.» Le même
ministre est allé le même jour chez M. de Metternich, auquel il a dit:
«L'empereur Alexandre n'est point encore décidé dans l'affaire de
Murat. Il vous aidera à le soutenir, comme vous le désirez, si vous
voulez concourir à ce que le canton de Berne ne soit pas du nombre des
cantons directeurs.» M. de Metternich a répondu que ce qu'on
proposait[114] n'était pas faisable. J'avais, de mon côté, rejeté la
proposition dès les premiers mots qui m'avaient été dits. Les Russes
ont en conséquence renoncé à leur projet et n'ont retiré de leur
tentative que la honte attachée à une duplicité si grossière, qu'ils
prennent vraisemblablement pour une finesse diplomatique des plus
admirables.

  [112] L'acte de médiation de 1803 avait décidé que la diète
  helvétique se réunirait tour à tour à Fribourg, Berne, Soleure,
  Bâle, Zurich et Lucerne. Les cantons, dont ces villes sont les
  chefs-lieux, devenaient alors _cantons directeurs_ pour une année.
  L'_avoyer_ ou bourgmestre du canton directeur devenait de droit
  _landamann_ de la Suisse pour une année. Il avait charge de garder
  le sceau de la confédération. C'est auprès de lui qu'étaient
  accrédités les ministres étrangers. Il avait un droit de haute
  police sur les autres cantons et celui de requérir les troupes. La
  Harpe prétendait enlever à Berne, le droit d'être à son tour
  canton directeur.

  [113] On se rappelle que M. de La Harpe avait été précepteur de
  l'empereur Alexandre.

  [114] Variante: _que ce que l'on demandait_.

Dans le principe, lorsque l'empereur Alexandre demandait la plus
grande partie du duché de Varvovie, c'était, disait-il, pour en former
un royaume afin de consoler les Polonais par cette image de leur
ancienne existence politique, et pour réparer, autant qu'il était
possible, l'outrage fait à la morale par le partage. Ensuite, il
abandonna cette idée, et annonça[115] qu'il donnerait à la partie du
duché de Varsovie qu'il obtiendrait, une constitution particulière, et
maintenant il balance même à cet égard. Le prince Adam Czartoryski,
dont la pénétration n'égale pas à beaucoup près la loyauté, commence à
s'apercevoir qu'il s'était bercé d'une espérance chimérique; il se
plaint. Il est probable que l'empereur Alexandre se tirera d'affaire
avec les Polonais, en ne restant qu'un moment à Varsovie; et avec le
prince Czartoryski, en se séparant froidement et évitant les
explications.

  [115] Variante: _mais il annonça_.

Votre Majesté pourra juger des regrets que l'empereur laissera ici,
par ce qui lui est arrivé ces jours derniers.

Dans l'embarras de savoir comment passer le temps, depuis que l'on ne
danse plus et pour tromper l'ennui dont chacun se sent consumé, on a
recours à toutes sortes de divertissements et de jeux. Un de ceux
qu'on a mis à la mode est de faire dans les différentes réunions des
loteries. Chaque personne de la société y porte un lot; ainsi, tout le
monde contribue et tout le monde gagne. On faisait avant hier chez la
princesse Marie Esterhazy[116] une loterie de ce genre. Par trop
d'attention, et cela a été jugé sévèrement, elle avait voulu arranger
les choses, de manière que les quatre principaux lots tombassent aux
femmes particulièrement distinguées par l'empereur de Russie et par le
roi de Prusse, qui s'y trouvaient l'un et l'autre. Mais cette
combinaison a été dérangée par la jeune Metternich, fille du ministre,
qui s'est approchée de la corbeille où étaient les billets et qui en a
tiré un hors de son tour. Son billet s'est trouvé lui donner droit au
lot le plus magnifique que l'empereur de Russie avait apporté.
L'empereur n'a pas pu cacher son mécontentement, et tout ce qui était
présent s'en est fort amusé (Votre Majesté se rappellera que
l'empereur n'allait plus dans ces derniers temps aux bals de M. de
Metternich et ne lui parlait plus[117] quand il le rencontrait
ailleurs). Tout a été malheureux pour l'empereur dans cette soirée. Un
lot qui avait été apporté par la jeune princesse d'Auersperg, que
l'empereur a l'air de préférer, a été gagné par un aide de camp du roi
de Prusse. L'empereur lui a fait proposer de le changer; l'aide de
camp a refusé. L'empereur a insisté; il a même voulu indiquer que ce
lot lui était destiné; l'aide de camp a répondu qu'il lui était trop
précieux pour que jamais il le donnât. Cela a fait plaisir à tout le
monde et assez pour que l'empereur commence à trouver que les soirées
de Vienne ne sont plus d'aussi bon goût qu'au moment de son arrivée.

  [116] Marie-Joséphine de Liechtenstein, née en 1768, mariée en
  1783 à Nicolas, prince Esterhazy de Galantha, feld-zeugmeister
  autrichien.

  [117] Variante: _pas_.

Je viens d'avoir l'état des troupes qui marchent vers l'Italie. Il y a
cent vingt bataillons et quatre-vingt-quatre escadrons, le tout au
complet et formant cent vingt-neuf mille hommes d'infanterie et
quinze mille hommes de cavalerie. Les généraux qui commandent ces
forces sont: Bianchi[118], Radetzky[119], Frimont[120] et Jérôme
Colloredo[121]. Il y a de plus une réserve de cinquante mille hommes
en Carinthie, Styrie...

  [118] Bianchi (1768-1855) était en 1815 feld-maréchal lieutenant.
  En 1813 il avait commandé un corps autrichien à Leipzig, et en
  1814, il fut mis à la tête des troupes chargées d'agir contre
  Lyon. En 1815, il dirigea la campagne contre Murat, et s'empara de
  Naples. En 1815, il devint gouverneur de la Galicie.

  [119] Le général Radetzky, né en 1766, entré à l'armée en 1788,
  était en 1814 chef d'état-major du prince de Schwarzenberg. En
  1831, il fut mis à la tête des forces autrichiennes en Lombardie,
  demeura longtemps dans ce pays, et eut à réprimer les
  insurrections de 1848-1849. Il prit sa retraite en 1857, et mourut
  l'année suivante. Il était feld-maréchal depuis 1836.

  [120] Jean-Philippe, comte de Frimont, prince d'Antrodocco, né en
  1756 en Belgique, appartenait à une famille française. Il servit
  d'abord en France, émigra en 1791, et rejoignit l'armée de Condé.
  Il passa ensuite au service autrichien et devint feld-maréchal
  lieutenant. En 1812, il commanda un corps autrichien auxiliaire de
  la grande armée. Il fit ensuite les campagnes de 1813 et 1814, et
  commanda l'armée d'occupation en France jusqu'en 1818. En 1821, il
  fut chargé de réprimer l'insurrection dans le royaume de Naples.
  Il mourut en 1831.

  [121] Jérôme, comte de Colloredo, deuxième fils du ministre de
  l'empereur Léopold II, né en 1775, se distingua particulièrement
  en 1813. Il commanda un corps autrichien à Dresde, et remporta la
  victoire de Kulm. Après la guerre, il devint feld-zeugmeister et
  commandant général de la Bohême.

Le général Pozzo attend un dernier paquet de l'empereur pour partir.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 32--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 7 mars 1815.

SIRE,

Je dois croire que Votre Majesté sait déjà, ou qu'elle aura appris,
avant de recevoir cette lettre, que Bonaparte[122] a quitté l'île
d'Elbe. Mais, à tout événement, je m'empresse de lui en transmettre la
nouvelle[123]. Je l'ai eue d'abord par un billet de M. de Metternich
auquel j'ai répondu que je voyais par les dates que cette évasion de
Bonaparte se trouvait liée à la demande que Murat avait faite à
l'Autriche de lui accorder pour ses troupes un passage par ses
provinces. Le duc de Wellington m'a ensuite communiqué une dépêche de
lord Burghersh[124], _ministre d'Angleterre à Florence_[125], dont
j'ai l'honneur de joindre ici la traduction ainsi que l'extrait d'une
lettre du vice-consul à Ancône, extrait que le duc de Wellington m'a
aussi communiqué.

  [122] Variante: _Buonaparte_.

  [123] La nouvelle était parvenue à Vienne le 6 mars. Elle ne fut
  rendue publique que le 11 mars.

  [124] John Fane, comte de Westmoreland (1784-1859), connu jusqu'à
  la mort de son père (1841) sous le nom de lord Burghersh, entra
  d'abord dans l'armée et servit en Sicile et en Portugal. En 1813,
  il fut attaché à l'état-major de Schwarzenberg. En 1814, il fut
  nommé ministre à Florence. En 1822, il devint conseiller privé et
  fut ensuite envoyé comme ambassadeur à Naples (1825) puis à Berlin
  (1841), où il demeura jusqu'en 1851, et enfin à Vienne. Il prit sa
  retraite en 1855.

  [125] Supprimé dans le texte des archives.

C'est le 26 février, à neuf heures du soir, que Bonaparte s'est
embarqué à Porto-Ferrajo. Il a emmené avec lui environ douze cents
hommes, dix pièces de canon, dont six de campagne, quelques chevaux,
et des provisions pour cinq ou six jours. Les Anglais qui s'étaient
chargés de surveiller ses mouvements l'ont fait avec une négligence
qu'ils auront peine à excuser.

La direction qu'il a prise, celle du nord, semble indiquer qu'il se
porte ou du côté de Gênes ou vers le midi de la France.

Je ne puis pas croire qu'il ose rien tenter sur nos provinces
méridionales. Il ne s'y hasarderait qu'à la faveur d'intelligences
qu'il n'est pas à supposer qu'il ait. Il n'en est pas moins nécessaire
de prendre des précautions de ce côté, et d'y mettre des hommes de
choix et parfaitement sûrs. Du reste, toute entreprise de sa part sur
la France serait celle d'un bandit.

C'est ainsi qu'il devrait être traité; et toute mesure permise contre
les brigands devrait être employée contre lui.

Il me paraît infiniment plus probable[126] qu'il veut agir dans le
nord de l'Italie. Le duc de Wellington me dit qu'il y a à Gênes deux
mille Anglais et trois mille Italiens qui ont fait la guerre
d'Espagne, et qui sont entrés au service du roi de Sardaigne. Il ne
doute pas que ces troupes, _qui ont fait la guerre d'Espagne_[127] et
qu'il dit excellentes, ne fassent leur devoir. Le roi de Sardaigne est
à Gênes en ce moment, et doit y avoir sa garde. Il y a aussi dans le
port trois frégates anglaises. Si donc Bonaparte faisait une tentative
sur Gênes avec ses douze cents hommes, il échouerait. Mais il est à
craindre qu'il ne se porte par les montagnes vers l'État de Parme et
la Lombardie, et que sa présence ne soit le signal d'une insurrection
préparée de longue main, que la mauvaise conduite des Autrichiens et
la fausse politique de leur cabinet n'ont que trop favorisée, et qui,
étant soutenue par les troupes de Murat, avec lequel il est probable
que Bonaparte est d'accord, mettrait l'Italie tout entière en
combustion. Le prince de Schwarzenberg et M. de Metternich m'ont dit
l'un et l'autre que, si Bonaparte arrivait dans le nord de l'Italie,
cela les mettrait dans le plus grand embarras, parce qu'ils ne se
sentent point encore en mesure. La nuit dernière des estafettes ont
été expédiées à tous les corps destinés pour l'Italie, afin de hâter
leur marche. Mais, quelque diligence que ces corps fassent, il leur
faut un mois, au moins, pour être rendus à leur destination, et un
mois peut amener bien des événements. Il paraît que le prince de
Schwarzenberg aura lui-même l'ordre de se rendre en Italie.

  [126] Variante: _vraisemblable_.

  [127] Supprimé dans le texte des archives.

Dans toute hypothèse, Votre Majesté jugera sûrement nécessaire de
réunir des forces suffisantes dans le Midi, pour agir suivant les
circonstances.

Les suites de cet événement ne sauraient être encore prévues. Mais il
en peut avoir d'heureuses, si l'on en sait tirer parti. Je ferai tout
ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas, et pour faire
prendre par le congrès une résolution qui fasse tout à fait descendre
Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui avait
conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux
désastres à l'Europe.

On a délibéré sur la manière de faire connaître au roi de Saxe les
cessions que les puissances sont convenues qu'il ferait à la Prusse et
pour lesquelles son consentement est nécessaire. On est convenu
d'extraire du protocole général les articles qui contiennent les
cessions et d'en former un protocole particulier, que, pour plus
d'égards, nous remettrons au roi, le duc de Wellington, le prince de
Metternich et moi. Nous irons, à cet effet, tous les trois à Presbourg
après-demain. La résistance du roi de Saxe serait inutile pour lui et
très fâcheuse pour tout le monde, surtout dans un moment où il importe
de pouvoir réunir tous les esprits et toutes les opinions contre les
entreprises de l'homme de l'île d'Elbe. Nous ferons donc tout ce qui
sera nécessaire pour que le roi de Saxe se soumette de bonne grâce à
ce qu'exige la nécessité des conjonctures.

On est d'accord sur les affaires de la Suisse. Les Russes, forcés de
renoncer à l'idée d'exclure le canton de Berne du nombre des cantons
directoriaux, ont demandé que, du moins, il fût invité à modifier sa
constitution en y introduisant une partie représentative. Toutes les
puissances ont adhéré à cette demande qui est dans les idées du temps,
et la France n'a pas dû s'y refuser, les lettres de M. de
Watteville[128] et de Mülinen[129] faisant connaître que cette demande
n'est point de nature à éprouver à Berne de difficultés sérieuses.
C'est aussi l'avis de l'envoyé bernois, M. de Zerleder.

Je suis...

  [128] Nicolas-Rodolphe de Watteville, homme d'État suisse, né en
  1760, membre du grand conseil en 1795, membre de la députation
  suisse envoyée à Paris en 1802, landamann en 1804, en 1810 et
  1815. Il mourut en 1832.

  [129] Frédéric de Mülinen, né en 1760, était membre du grand
  conseil avant la Révolution. En 1802, il fut un des chefs du
  mouvement insurrectionnel et vint à Paris comme membre de la
  députation, entra de nouveau au grand conseil et fut nommé avoyer.
  Il devint plus tard président de la confédération et mourut en
  1833.

       *       *       *       *       *

No 25 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 7 mars 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 30. Je crois que la déclaration de M. de
Metternich dont je serais fort peu satisfait dans toute autre
circonstance, s'explique par ce que je vous mandais l'autre jour et
par les pièces ci-jointes. L'instruction vous fait assez connaître mes
intentions pour qu'il soit superflu d'y rien ajouter ici.

Je me proposais de revenir aujourd'hui avec vous sur la convention du
11 avril dernier. Bonaparte[130] m'en épargne la peine. Avant de
recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son
audacieuse entreprise. J'ai pris sur-le-champ les mesures que j'ai
jugées les plus propres à l'en faire repentir, et je compte avec
confiance sur leur succès.

  [130] Variante: _Buonaparte_.

Ce matin, j'ai reçu les ambassadeurs, et m'adressant à tous à la fois,
je les ai priés de mander à leurs cours qu'ils m'avaient vu n'étant
nullement inquiet des nouvelles que j'ai reçues et bien persuadé que
ceci n'altérera pas plus la tranquillité de l'Europe que celle de mon
âme. Ma goutte a fait, depuis l'autre jour, des progrès sensibles en
mieux. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte
et digne garde.

LOUIS.

No 26_ter_[131].--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [131] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.

Paris, le 11 mars 1815.

Mon cousin,

Je ne puis vous écrire sur la position où je me trouve; mais je vous
envoie le duc de Rohan-Montbazon qui vous donnera toutes les
informations que vous aurez à désirer. J'espère qu'il vous sera utile
auprès de l'empereur d'Autriche.

Ma confiance en vous ne me laisse pas lieu de douter que vous ferez en
cette circonstance tout ce qu'exigent d'aussi puissants intérêts que
ceux dont le duc de Rohan vous entretiendra. Sur quoi, je prie Dieu
qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 33.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 12 mars 1815.

SIRE,

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré en date du 3 de ce
mois. J'attendrai celle qu'elle veut bien m'annoncer et ses
instructions relatives à l'affaire de Parme pour entamer cette affaire
avec M. de Metternich, qui m'a déjà demandé si je n'étais pas encore
en mesure de la traiter. Le mystère dont il a voulu l'envelopper, les
démarches qu'il a fait faire, à mon insu, auprès de Votre Majesté, son
désir de l'arranger avec moi seul, tiennent à ce qu'il sait, autant
que personne, de combien d'objections son projet est susceptible. En y
acquiesçant, Votre Majesté fera certainement un sacrifice, et même, à
mon avis, un sacrifice qui peut n'être pas sans conséquence. J'avoue
néanmoins, qu'il ne me paraîtra pas trop grand, si, en retour,
l'Autriche se joint sincèrement à nous contre Murat, et si M. de
Metternich est fidèle à ses offres.

Mercredi soir, nous partîmes, le duc de Wellington, M. de Metternich
et moi, pour Presbourg, où nous arrivâmes à quatre heures du matin. A
midi, le roi de Saxe nous reçut tous les trois, prit le protocole que
lui présentait M. de Metternich, le remit sans l'ouvrir à son ministre
qui était présent, en nous disant qu'il prendrait connaissance de son
contenu, et, se rapprochant de nous, il nous adressa quelques mots
d'obligeance, mais d'un air extrêmement froid. A une heure, nous eûmes
l'honneur de dîner avec lui et avec la reine. Le soir, il nous reçut
séparément, M. de Metternich à quatre heures, moi à cinq, le duc de
Wellington à six. A plusieurs reprises, il m'a exprimé des sentiments
de reconnaissance pour Votre Majesté. Le lendemain, nous eûmes, tous
les trois, une conférence fort longue avec son ministre, le comte
d'Einsiedel, qui n'entend pas très bien et qui parle encore plus mal
le français. Nous épuisâmes dans ces conférences toutes les raisons
qui devaient porter le roi à consentir aux cessions convenues par les
puissances au profit de la Prusse. Le roi et son ministre ne nous
firent entendre que des objections. Ils paraissaient vouloir nourrir
l'espérance que ce qui avait été convenu pouvait encore être négocié.
Cette espérance se trouvant reproduite dans la note que le ministre du
roi nous adressa le samedi, nous crûmes nécessaire de la détruire par
une déclaration positive contenue dans la réponse que nous lui fîmes
au moment de quitter Presbourg. J'ai l'honneur de joindre ici la copie
de ces deux pièces.

Sur le compte que nous avons dû rendre de notre mission à la
conférence des cinq puissances, les Prussiens ont demandé que la
partie de la Saxe qui leur a été abandonnée puisse, dès ce moment,
passer de l'occupation militaire à une administration régulière, et
que l'autre partie soit provisoirement maintenue sous l'occupation
militaire.

Cette demande, à laquelle il serait difficile de se refuser,
déterminera probablement le consentement du roi de Saxe, qui, suivant
les informations que nous avons obtenues, veut consentir, mais en
même temps veut paraître, vis-à-vis de ses peuples, n'avoir cédé qu'à
une extrême et invincible nécessité.

C'est à Presbourg que nous est parvenue la nouvelle que Bonaparte,
repoussé à coups de canon d'Antibes, qu'il avait fait sommer, a
débarqué dans la baie de Juan[132]. Ce sont là les dernières nouvelles
que nous ayons de lui. On a jugé qu'il n'avait d'intelligences, ni à
Marseille, ni à Toulon, puisqu'il ne s'y est pas présenté, ni à
Antibes, puisqu'il en a été repoussé. Ces réflexions ont paru
rassurantes. Mais les puissances n'en ont pas moins songé à se mettre
en état de pouvoir offrir à Votre Majesté leurs secours, s'ils
devenaient nécessaires. L'ordre de se concentrer et de se tenir prêtes
a été envoyé aux troupes anglaises, prussiennes, autrichiennes qui
sont dans le voisinage du Rhin. L'empereur de Russie a ordonné aux
siennes, qui étaient retournées sur la Vistule, de se rapprocher de
l'Oder et de l'Elbe.

  [132] Napoléon, débarqué le 1er mars à trois heures au golfe
  Jouan, envoya immédiatement un détachement de vingt-cinq hommes
  s'assurer des batteries de la côte. Le peloton se présenta devant
  Antibes. Le colonel Cunéo-d'Ornano, commandant de place, le laissa
  entrer puis le fit prisonnier, malgré l'effervescence de ses
  propres soldats. C'est à cela que se borna l'échauffourée
  d'Antibes. On ne tira pas un seul coup de canon.

Tant que l'on a ignoré où Bonaparte allait, et ce qu'il tenterait, on
n'a pu faire de déclaration contre lui. Nous nous sommes occupés d'en
faire adopter une, dès qu'on l'a su. Le projet en a été rédigé par la
légation française, communiqué au duc de Wellington et au prince de
Metternich. Il sera lu demain dans la commission des huit puissances
signataires du traité de Paris, où il éprouvera probablement quelques
changements. Lorsqu'il aura été adopté, j'aurai l'honneur de l'envoyer
à Votre Majesté par un courrier, qui en laissera un exemplaire au
préfet de Strasbourg que j'engagerai à le faire imprimer et distribuer
dans son département et dans les départements voisins. Je ferai de
même pour Metz et Châlons. J'engagerai M. de Saint-Marsan à prendre le
même moyen pour la répandre à Nice, en Savoie et dans le Dauphiné.

L'empereur de Russie, qui, en général, se montre très bien dans cette
circonstance, fait partir le général Pozzo et le chargera d'une lettre
pour Votre Majesté, à laquelle il offre toutes ses forces. C'est un
secours dont il serait triste que la France ne pût point se passer,
qui ne peut pas être positivement refusé, mais que Votre Majesté
croira sûrement ne devoir accepter que pour un cas extrême, qui, je
l'espère, ne se présentera pas.

Votre Majesté a, je n'en doute point, ordonné de faire marcher des
troupes dans le Midi. Si j'osais lui donner mon opinion sur le chef
qu'il me semble le plus utile de leur donner, j'indiquerais le
maréchal Macdonald comme étant un homme d'honneur, à qui l'on peut se
fier, comme ayant la confiance de l'armée, et parce qu'ayant signé
pour Bonaparte le traité du 11 avril, son exemple en a plus de poids,
lorsqu'il marche contre lui.

J'ai vu une liste des officiers généraux nommés pour commander les
trente mille hommes, que Votre Majesté avait ordonné de réunir entre
Lyon et Chambéry. Les noms de plusieurs me sont inconnus; mais il y en
a dans lesquels je ne saurais avoir de confiance, entre autres le
général Maurice Mathieu[133] qui, à ce que je crois, était la créature
dévouée de Joseph Bonaparte.

  [133] Maurice Mathieu, comte de la Redorte, était officier de
  cavalerie en 1789, il devint général de division en 1799, commanda
  en Allemagne et en Italie, passa ensuite en Espagne et devint
  gouverneur de Barcelone et commandant supérieur de Catalogne. Il
  fut nommé pair de France en 1819. Le général Mathieu avait épousé
  mademoiselle Clary et était par conséquent le beau-frère du roi
  Joseph et de Bernadotte.

La présence de celui-ci dans le pays de Vaud ne peut être que
dangereuse, dans le moment actuel. Je vais agir pour faire demander
son éloignement par les puissances de Russie et d'Angleterre et aussi
d'Autriche qui ont de l'influence dans ce canton[134]. Déjà l'empereur
de Russie, et c'est une justice à lui rendre, a fait écrire de son
propre mouvement aux nouveaux cantons dans un sens qui nous
convient[135]. J'en ai prévenu M. Auguste de Talleyrand[136] en lui
recommandant de s'entendre avec le chargé d'affaires russe, baron de
Krüdener[137].

  [134] Joseph était à Prangins lorsqu'il apprit le débarquement de
  son frère. Il quitta ce château le 19 mars au soir et passa la
  frontière dans la nuit. «Il fut bien inspiré de partir si vite,
  car le lendemain matin, arrivait chez lui un commissaire du
  gouvernement fédéral avec un piquet de soldats pour s'emparer de
  sa personne et le conduire à Berne. En agissant ainsi, la Suisse
  cédait sans doute aux exigences des ministres étrangers accrédités
  près de la diète.» (_Mémoires du roi Joseph_, t. X.)

  [135] Variante: ... _qui nous a convenu_.

  [136] Alors ambassadeur de France en Suisse.

  [137] Alexis-Constantin, baron de Krüdener né en 1744, diplomate
  russe: d'abord secrétaire d'ambassade à Madrid et à Varsovie, puis
  ministre en Courlande, ambassadeur à Vienne (1784), à Copenhague
  (1786), à Berlin (1800). Il mourut en 1802. Il avait épousé en
  1783 mademoiselle de Wietinghoff, qui sous le nom de baronne de
  Krüdener s'est acquis une remarquable célébrité.

Cet incident, d'ailleurs si désagréable, de l'apparition de Bonaparte
en France, aura du moins cet avantage qu'il hâtera ici la conclusion
des affaires. Il a redoublé[138] l'empressement et le zèle de tout le
monde.

  [138] Variante: _doublé_.

Le comité de rédaction va entrer en activité. Ainsi le terme de notre
séjour ici pourra se trouver rapproché de plusieurs semaines.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 34.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 13 mars 1815[139].

  [139] Variante: _le 14 mars 1815_.

SIRE,

Je sors de la conférence où vient d'être signée la déclaration dont
j'avais l'honneur de parler à Votre Majesté dans ma lettre d'hier.
Elle a été rédigée ce matin dans notre conférence des cinq puissances.
Nous l'avons portée ce soir à celle des huit où elle a été adoptée. Je
m'empresse de l'envoyer à Votre Majesté. J'en adresse en même temps
des exemplaires aux préfets de Strasbourg, Besançon, Lyon, Nancy, Metz
et Châlons-sur-Marne, avec invitation de la faire imprimer et
connaître dans leurs départements respectifs et aux préfets voisins.
Je me persuade que Votre Majesté jugera convenable d'en ordonner la
publication dans tous les points du royaume. M. de Saint-Marsan, à qui
j'en ai remis une copie, l'envoie à Gênes et à Nice.

Rien ne me paraît manquer à la force que cette pièce devait avoir, et
j'espère que rien ne manquera à l'effet qu'elle est destinée à
produire, tant en France que dans le reste de l'Europe, où elle sera
répandue par toutes les voies.

L'une des sœurs de Bonaparte (Pauline Borghèse), qui de l'île d'Elbe
avait passé sur le continent de l'Italie, a été arrêtée à Lucques, et
Jérôme qui était à Trieste va être amené à Grätz[140] ainsi que
Joseph, dès que le canton de Vaud aura obtempéré à la demande que j'ai
chargé M. de Talleyrand de lui faire, conjointement avec le ministre
de Russie et celui d'Autriche qui feront la même demande. Des
officiers autrichiens et russes sont porteurs de la demande faite au
pays de Vaud, et sont chargés de conduire Joseph Bonaparte jusqu'à
Grätz.

  [140] Nous n'avons trouvé confirmée nulle part cette arrestation
  de la princesse Pauline, qui n'aurait d'ailleurs été qu'une
  inutile violation du droit des gens. Il est au contraire avéré
  qu'elle passa la durée des Cent-jours à Naples, puis à
  Rome.--Quant au roi Jérôme, il se trouvait en effet à Trieste avec
  la reine, lorsque, au moment d'être arrêté par la police
  autrichienne, il put s'embarquer secrètement sur une frégate
  napolitaine que Murat lui avait envoyée et gagner ainsi la France.

Des ordres ont été donnés pour que l'île d'Elbe soit occupée au nom
des alliés.

Ainsi, tout tend au même but, avec un concert et une unanimité dont je
ne sais s'il y a jamais eu d'exemple entre toutes les puissances.

J'ai pris des informations sur les généraux nommés au commandement du
corps placé entre Chambéry et Lyon. Les généraux Sémélé[141],
Digeon[142] et surtout le général Marchand[143] m'ont été représentés
comme dignes de toute confiance. Je n'ai vu personne qui connût le
général Roussel d'Urbal[144].

Je suis[145]...

  [141] Le baron de Sémélé, né en 1773, engagé volontaire en 1792,
  général de division en 1811; il accepta du service pendant les
  Cent-jours, et fut pour ce fait mis en non-activité sous la
  deuxième Restauration.

  [142] Le vicomte Digeon né en 1771, fils d'un fermier-général,
  était sous-lieutenant en 1792. Il devint général de division en
  1813. En 1815, il accompagna le comte d'Artois à Lyon. Il devint
  pair de France sous la deuxième Restauration, et en 1823, ministre
  de la guerre. Il mourut en 1828.

  [143] Jean-Gabriel comte Marchand, né en 1765, fut d'abord avocat,
  puis s'engagea, devint général en 1805, et fit toutes les
  campagnes de l'empire. Il commandait à Grenoble en 1815, voulut
  résister à Napoléon, mais dut se retirer. Il fut traduit en 1816
  devant un conseil de guerre, qui du reste l'acquitta. Toutefois,
  il fut mis à la retraite. Il fut nommé pair de France par
  Louis-Philippe et mourut en 1851.

  [144] Nicolas-François Roussel d'Urbal, né en 1763, servit d'abord
  dans l'armée autrichienne et était général-major en 1809. Admis au
  service de la France en 1811, il devint général de division en
  1812 et était en 1815 inspecteur général de cavalerie. Il mourut
  en 1849.

  [145] Variante: _P.-S.--Je crois qu'après la déclaration, il doit
  y avoir un trait bien marqué qui la sépare du protocole, à la fin
  duquel doivent être toutes les signatures comme elles se trouvent
  dans la copie ci-jointe._

       *       *       *       *       *

DÉCLARATION

«Les puissances qui ont signé le traité de Paris réunies
en congrès à Vienne, informées de l'évasion de Napoléon Bonaparte et
de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et
à l'intérêt de l'ordre social une déclaration solennelle des
sentiments que cet événement leur a fait éprouver.

»En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,
Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait
attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et
de bouleversements, il s'est privé lui-même de la protection des lois,
et a manifesté à la face de l'univers qu'il ne saurait y avoir ni paix
ni trêve avec lui.

»Les puissances déclarent, en conséquence, que Napoléon Bonaparte
s'est placé hors des relations civiles et sociales et que, comme
ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte
publique.

»Elles déclarent en même temps que, fermement résolues de maintenir
intact le traité de Paris du 30 mai 1814 et les dispositions
sanctionnées par ce traité, et celles qu'elles ont arrêtées ou
qu'elles arrêteront encore pour le compléter et le consolider, elles
emploieront tous leurs moyens et réuniront tous leurs efforts pour que
la paix générale, objet des vœux de l'Europe et but constant de leurs
travaux, ne soit pas troublée de nouveau, et pour la garantir de tout
attentat qui menacerait de replonger les peuples dans les désordres et
les malheurs des révolutions.

»Et, quoique intimement persuadés que la France entière se ralliant
autour de son souverain légitime, fera incessamment rentrer dans le
néant cette dernière tentative d'un délire criminel et impuissant,
tous les souverains de l'Europe, animés des mêmes sentiments et guidés
par les mêmes principes, déclarent que si, contre tout calcul, il
pouvait résulter de cet événement un danger réel quelconque, ils
seraient prêts à donner au roi de France et à la nation française, ou
à tout autre gouvernement attaqué, dès que la demande en serait
formée, les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité publique
et à faire cause commune contre tous ceux qui entreprendraient de la
compromettre.

»La présente déclaration insérée au protocole du congrès réuni à
Vienne, dans sa séance du 13 mars 1815, sera rendue publique.

   »Fait et certifié véritable par les plénipotentiaires des huit
   puissances signataires du traité de Paris. A Vienne le 13 mars 1815.»

(Suivent les signatures dans l'ordre alphabétique des cours)

_Autriche:_ Le prince de METTERNICH; le baron DE WESSENBERG.

_Espagne:_ P. GOMEZ LABRADOR.

_France:_ Le prince DE TALLEYRAND; le duc DE DALBERG; LA TOUR-DU-PIN;
le comte Alexis DE NOAILLES.

_Grande-Bretagne:_ WELLINGTON; CLANCARTY; CATHCART; STEWART.

_Portugal:_ Le comte DE PALMELLA; SALDANHA; LOBO.

_Prusse:_ Le prince DE HARDENBERG; baron DE HUMBOLDT.

_Russie:_ Le comte DE RASOUMOWSKI; le comte DE STACKELBERG; le comte
DE NESSELRODE.

_Suède:_ LOWENHIELM.

       *       *       *       *       *

No 35.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 14 mars 1815.

Sire,

Le courrier que je fais partir aujourd'hui porte en Suisse à M. le
comte de Talleyrand l'ordre de faire, de concert avec les ministres
d'Autriche et de Russie, les démarches dont j'ai eu l'honneur
d'entretenir hier Votre Majesté, pour faire éloigner Joseph Bonaparte
des frontières de France. Il restera plus longtemps en route que ceux
qui vont directement à Paris. Toutefois je n'ai point voulu l'expédier
sans le charger d'une lettre pour Votre Majesté, quoique je n'aie rien
de nouveau à lui mander, le courrier qui doit m'apporter les
instructions qu'elle m'a fait l'honneur de m'annoncer par sa lettre du
3 de ce mois n'étant pas encore arrivé. J'espère que ces instructions
ne seront pas, comme M. de Metternich s'en flatte, de nature à faire
remettre la décision du sort de Murat à une époque éloignée. Nous ne
pouvons et ne devons pas croire à une promesse de M. de Metternich _à
cet égard_[146]. J'ai eu, aujourd'hui même, une explication assez vive
avec lui sur cet objet. Mon opinion est que si l'affaire de Murat est
remise, elle est perdue pour nous; et par cela l'opinion, qui est
toute aujourd'hui en notre faveur, sera détruite.

  [146] Supprimé dans le texte des archives.

Je me suis procuré, et j'enverrai à Votre Majesté dans la première
lettre que j'aurai l'honneur de lui écrire, une pièce signée par les
puissances qui, encore à l'époque où elle fut rédigée, se nommaient
les _alliés_[147], et qui la mettra à même de juger dans quelle
position ses ambassadeurs au congrès se sont trouvés à l'égard de ces
puissances lorsqu'ils sont arrivés à Vienne et combien cette position
diffère de celle où ils se trouvent aujourd'hui.

  [147] Variante: ... _rédigée par ce même M. de Metternich_.

Je joins ici une des déclarations imprimées à Vienne et répandues dans
toute l'Allemagne.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 36.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 15 mars 1815.

SIRE,

Le numéro 35 de mes lettres ne parviendra à Votre Majesté qu'après
celle que j'ai l'honneur de lui écrire aujourd'hui parce que le
courrier qui en est porteur passe par Zurich.

Quoique Bonaparte n'ait avec lui qu'une poignée d'hommes, j'ai pensé
qu'il pouvait être bon de lui enlever surtout ceux qui n'étant pas
Français et se trouvant loin de leur pays pourraient, par cette double
raison, lui être plus dévoués. J'ai en conséquence demandé que les
Polonais qui l'avaient suivi fussent rappelés par leur gouvernement.
Ma proposition a été accueillie avec empressement. L'ordre de retour a
été minuté de concert avec moi, et dressé sur-le-champ. Le courrier
que j'expédie en est porteur et j'ai l'honneur d'en joindre ici une
copie. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien donner les ordres
nécessaires pour qu'il soit fourni à ces troupes les feuilles de route
dont elles auront besoin. L'empereur de Russie et le prince
Czartoryski ont mis beaucoup de bonne grâce dans cette petite affaire.

Un courrier prussien, qui a précédé de douze heures celui qui m'a été
expédié le 8, avait apporté les nouvelles dont j'ai trouvé la
confirmation dans tout ce qui m'a été écrit de Paris. Ces nouvelles
qui n'ont point tardé à se répandre, ont excité ici une joie générale.
Tout le monde applaudit à la sagesse des mesures prises par Votre
Majesté. Tout le monde est persuadé que Bonaparte ne peut échapper au
châtiment et s'en réjouit.

M. de Jaucourt me parle du bon effet que produirait une déclaration du
congrès. Il m'en parle même de la part de Votre Majesté. Votre
Majesté sait déjà que ses vœux à cet égard ont été prévenus. J'ai
envoyé, par le courrier d'hier, des déclarations imprimées, pour les
répandre sur les frontières de la Suisse. J'ai l'honneur d'en adresser
aujourd'hui quelques exemplaires à Votre Majesté. La date de Vienne et
les caractères de l'imprimerie de la chancellerie autrichienne me
paraissent lui faire assez bien.

Les principes de légitimité qu'il a fallu retirer de dessous les
ruines sous lesquelles le renversement de tant de dynasties anciennes
et l'élévation de tant de dynasties nouvelles les avaient comme
ensevelis, qui ont été accueillis avec tant de froideur par les uns,
et repoussés par les autres, quand nous les avons produits, ont fini
par être mieux appréciés. Notre[148] constance à les défendre n'a pas
été perdue. L'honneur en est tout entier à Votre Majesté, et
l'unanimité avec laquelle les puissances se sont prononcées contre le
nouvel attentat de Bonaparte en est une conséquence.

  [148] Variante: _Votre_.

J'ai souvent eu l'honneur de dire à Votre Majesté que, dans
l'origine, les alliés s'étaient arrangés pour nous rendre simples
spectateurs des opérations du congrès, mais je pensais qu'il n'y avait
entre eux, sur ce point, qu'un accord purement verbal, et je
n'imaginais pas qu'ils en fussent convenus par écrit. Les deux
protocoles que j'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté prouvent le
contraire, et ils font voir aussi combien notre situation actuelle
ressemble peu à celle où[149] ils avaient l'intention de nous tenir.
Ces deux protocoles sont copiés sur l'original que j'ai eu entre les
mains[150]. Certes, de ce qu'ils voulaient le 22 septembre, à la
déclaration que toutes les puissances viennent de faire, la distance
est immense. J'aurai, par l'un des prochains courriers l'honneur de
répondre à Votre Majesté, touchant les instructions qu'elle a bien
voulu me donner, par rapport aux arrangements de l'Italie. Je ne les
ai reçues que ce soir.

Je suis...

  [149] Variante: ... _dans laquelle_.

  [150] Voir page 198 du présent volume.

       *       *       *       *       *

No 37.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 16 mars 1815.

SIRE,

Me trouvant dans l'obligation d'envoyer encore aujourd'hui un courrier
à Paris pour y porter l'ordre qui rappelle les Polonais qui sont avec
Bonaparte, et qui, par mégarde, n'a pas été joint à l'expédition de la
nuit dernière, j'en profite pour avoir l'honneur de dire à Votre
Majesté, combien je désire d'être tenu, le plus exactement possible,
au courant de tout ce qui passe en France, et combien cela est
nécessaire.

Quelque bonnes que soient les dispositions des souverains et même
celles du peuple de Vienne, ce serait un prodige qu'il ne se trouvât
point ici quelques hommes malintentionnés, prêts à donner des
nouvelles alarmantes, et beaucoup d'hommes crédules, prompts à les
accueillir et à les répandre. Il importe donc que la légation de Votre
Majesté soit toujours en mesure de les rectifier.

La nouvelle de l'entrée de Bonaparte en France a fait ici baisser les
fonds. La déclaration du congrès les a fait remonter. J'espère qu'elle
produira le même effet en France. Peut-être qu'une nouvelle, parvenue
ce matin, les fera retomber encore.

La régence de Genève a écrit le 8 au gouvernement fédéral à Zurich,
qu'elle avait appris le matin qu'un régiment envoyé contre Bonaparte
s'étant joint à lui, il était entré à Grenoble le sept à huit heures
du soir, et que la ville avait été illuminée. La régence demandait, en
conséquence, des secours pour le cas où Genève se trouverait menacée
par quelque tentative de Bonaparte. Le roi de Wurtemberg a fait
parvenir cette nouvelle par estafette à l'empereur Alexandre[151].
J'oppose des raisons au moins probables, pour la combattre, mais elles
ne suffisent pas pour détruire une impression qui, à ce que je crois,
est donnée par la peur des Genevois.

Je suis...

  [151] Variante: _Tout son monde la colportait ce matin._

       *       *       *       *       *

No 38.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 17 mars 1815.

SIRE,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté une lettre que j'ai reçue, ce
matin, du ministre de Murat ici. Je l'envoie en original, pour n'en
pas retarder l'envoi, et parce que je n'en ai pas besoin ici. Le duc
de Campo-Chiaro a fait la même communication au duc de Wellington. Il
l'a renouvelée à la cour de Vienne au ministre de laquelle elle avait
déjà été faite[152] à Naples. Cette démarche, jointe aux nouvelles qui
sont parvenues aujourd'hui ici, et le langage des plénipotentiaires
des grandes puissances me font prévoir que, si l'approche de
Bonaparte vers Paris a lieu, et si les puissances font réunir leurs
troupes sur nos frontières, il sera, à peu près impossible, non
seulement d'obtenir que le congrès se prononce contre Murat, en faveur
de Ferdinand IV, mais encore d'amener l'Autriche, et peut-être
l'Angleterre, à prendre contre lui un engagement actuel et positif. Je
dois donc prier Votre Majesté de vouloir bien me donner, à cet égard,
ses derniers ordres. Il faut penser à nous avant de penser aux autres.

  [152] Variante: ... _elle était déjà faite_.

Les nouvelles reçues aujourd'hui l'ont été par M. de Metternich et
sont venues par la voie de Milan. Elles annoncent la défection de deux
régiments et l'entrée de Bonaparte à Grenoble, et son départ de
Grenoble le 8 pour Lyon. Elles ajoutent que l'esprit des provinces
qu'il a traversées est très mauvais.

Ces nouvelles ont paru assez graves pour motiver une conférence
_extraordinaire_[153] entre les légations d'Autriche, d'Angleterre, de
Russie, de Prusse et de France. On y a posé et mis en délibération les
questions suivantes:

1º Quel parti politique les puissances prendront-elles dans le cas où
Bonaparte parviendrait à se rétablir à Paris?

2º Quels sont les moyens militaires actuellement disponibles?

3º Quels sont les moyens à préparer[154]?

  [153] Supprimé dans le texte des archives.

  [154] Variante: _proposer_.

Le parti politique est déjà décidé par la déclaration du congrès.
C'est à cela que l'on s'en tiendra.

Une commission militaire a été nommée pour examiner les deux autres
questions.

Elle est composée de:

    Schwarzenberg,
    Wellington,
    Wolkonsky (Russe),
    Knesebeck[155] (Prussien).

  [155] Charles-Frédéric, baron de Knesebeck, né en 1768, fit dans
  l'armée prussienne les campagnes de 1792 et 1794 et ensuite celle
  de 1806. Ennemi acharné de la France, il prit du service en 1809
  en Autriche, reçut en 1811 une mission secrète en Russie, et fit
  comme général les campagnes de 1813 et 1814. Il devint plus tard
  feld-maréchal général et mourut en 1848.

La commission se réunira ce soir. L'empereur de Russie veut y
assister. Si ce soir je sais ce qui y aura été arrêté, je n'attendrai
pas à demain pour expédier à Votre Majesté un nouveau courrier. Le
voyage qu'a fait ici M. Anatole de Montesquiou en apparence pour voir
madame sa mère[156], ayant été soupçonné par les Autrichiens d'avoir
un motif d'une tout autre nature, et de n'avoir point été sans une
intention politique, je viens de l'inviter à retourner immédiatement
en France.

  [156] Anatole, comte de Montesquiou-Fezensac, né en 1788,
  s'engagea en 1808, devint en 1809 officier d'ordonnance de
  l'empereur, puis colonel en 1814. Sous les Cent-jours, il vint
  rejoindre à Vienne sa mère qui avait accompagné le roi de Rome
  dont elle était la gouvernante; soupçonné, non sans raison, de
  vouloir enlever le jeune prince, il reçut l'ordre de s'éloigner.
  D'abord proscrit à la deuxième Restauration, il rentra en grâce et
  fut attaché à la maison du duc d'Orléans. En 1830, il fut chargé
  de diverses missions diplomatiques, et devint maréchal de camp
  puis pair de France. Il mourut en 1867.

Je suis fondé à croire que l'empereur d'Autriche prendra sous peu de
jours auprès de lui, et logera dans son palais le fils de Bonaparte
pour qu'on ne puisse l'enlever. On a été jusqu'à supposer que le
voyage de M. Anatole avait cet enlèvement pour objet. Le langage de
madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne établie
auprès d'elle, permettrait de le croire.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 39.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 mars 1815.

SIRE,

Le duc de Wellington fait partir aujourd'hui pour Londres un courrier
qui passera par Paris, si la chose n'est pas impossible. J'en profite
pour informer Votre Majesté que dans la conférence militaire tenue
avant-hier et à laquelle a assisté l'empereur de Russie, on a posé en
fait que Bonaparte, avec lequel les puissances ne traiteraient jamais,
devait être arrêté par des efforts prompts et immenses. Elles ont, en
conséquence, arrêté de renouveler le traité de Chaumont dont j'ai eu
l'honneur d'envoyer une copie à Votre Majesté. Mais c'est uniquement
contre Bonaparte qu'il doit être dirigé, et non contre la France qui,
au contraire, y accédera. La Sardaigne, la Bavière, le Wurtemberg,
Bade, y accéderont pareillement, ainsi que la Hollande et le Hanovre.

La Porte ottomane sera invitée, non à prendre part à la guerre, mais à
ne recevoir ni les Français rebelles, ni leurs bâtiments.

Il sera aussi fait une démarche vis-à-vis de la Suisse. La question
actuelle est hors de la neutralité, l'homme qui force l'Europe à
s'armer n'étant qu'un brigand.

J'ai reçu de l'Autriche une déclaration relative à la Valteline et à
Bormio, et à Chiavenna, laquelle déclaration porte que ces objets
doivent entrer dans les arrangements de l'Italie et y servir à des
compensations[157].

Je suis...

  [157] Variante: _Le courrier parti de Paris le 11 est arrivé sans
  aucune difficulté._

DÉCLARATION

[Jointe à la dépêche précédente.]

«Vienne, le 18 mars 1815.

»Le soussigné a reçu l'ordre de faire part à Son Altesse M. le prince
de Talleyrand que Leurs Majestés l'empereur de toutes les Russies, le
roi de la Grande-Bretagne et le roi de Prusse sont convenus avec Sa
Majesté Impériale et Royale Apostolique, que les vallées de la
Valteline, de Chiavenna et Bormio, qui, jusqu'à présent, ont formé
partie du royaume d'Italie, sous la dénomination du département de
l'Adda, doivent être réunies aux États de Sa Majesté Impériale et
Royale en Italie. Comme cependant ces territoires ont été placés dans
les négociations particulières entre la cour de Vienne et celle des
Tuileries parmi les objets qui pourraient servir d'échange ou de
compensation dans les arrangements d'Italie, et nommément dans ceux
qui concernent l'établissement futur de Sa Majesté l'infante
Marie-Louise d'Espagne et de son fils, le soussigné est autorisé de
donner à ce sujet la déclaration la plus précise que la réunion
définitive desdits territoires, qui dans ce moment est devenue une
mesure de nécessité prescrite par les circonstances les plus
impérieuses, ne dérogera en rien aux arrangements prévus, et qu'ils
n'en seront pas moins mis en ligne de compte dans l'évaluation des
objets qui devront servir de compensation pour l'établissement réclamé
par l'infante Marie-Louise.

»Le soussigné prie Son Altesse M. le prince de Talleyrand d'agréer les
assurances de sa haute considération.

»METTERNICH.»

       *       *       *       *       *

No 40.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 mars 1815.

SIRE,

Il ne nous est parvenu aucune nouvelle aujourd'hui. C'est à six heures
du soir que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté.

Les affaires de Suisse ont été terminées ce matin. La députation qui
était à Vienne doit porter la déclaration convenue entre toutes les
puissances et signée par elles. J'en adresse une copie à M. de
Talleyrand[158]. Les plénipotentiaires suisses croient qu'elle ne
satisfaira complètement aucun parti, mais qu'elle n'en mécontentera
beaucoup aucun. Ainsi, les stipulations qu'elle contient seront, à ce
que l'on croit, généralement adoptées.

  [158] M. Auguste de Talleyrand, ministre en Suisse.

Les premières nouvelles que nous recevrons ici décideront du jour du
départ de lord Wellington. Son courrier doit naturellement arriver
dans la journée du 21; le 22, il prendra sa résolution.

L'esprit ici est excellent. C'est Bonaparte tout seul que l'on a en
vue. Tous les actes seront dans ce sens-là.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 41.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 mars 1815 (au soir).

SIRE,

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre que je reçois
dans le moment du ministre de Russie. Elle me semble ne rien laisser à
désirer sur l'objet auquel elle se rapporte. Les sentiments qui y sont
exprimés sont très bons et d'accord avec le langage que, dans cette
circonstance, tient l'empereur. Tout ce qui tient à lui est dans le
meilleur esprit.

On se propose d'avoir trois armées actives et deux de
réserve.

L'une, opérant depuis la mer jusqu'au Mein, serait composée d'Anglais,
de Hollandais, de Hanovriens, de contingents du Nord et de Prussiens.
Elle serait sous les ordres du duc de Wellington.

La seconde aurait sa ligne d'opération du Mein à la Méditerranée, et
serait commandée par le prince de Schwarzenberg. Cette armée serait
formée d'Autrichiens, de Piémontais, de Suisses et des contingents de
l'Allemagne méridionale.

L'armée d'Italie n'a point encore de chef désigné.

Des deux armées de réserve, l'une serait appelée armée de réserve du
Nord, et commandée par le maréchal Blücher.

Le général Barclay de Tolly[159] commanderait l'autre qui serait
l'armée de réserve du Midi.

  [159] Michel, prince Barclay de Tolly, feld-maréchal russe, né en
  1755 d'une famille écossaise établie en Livonie, devint ministre
  de la guerre en 1810, et commanda la grande armée russe en 1812.
  Il mourut on 1818.

Tout cela n'est encore que proposé, mais paraît convenir à l'Autriche
et à l'Angleterre. Incessamment nous saurons quelque chose sur la
force que chacune de ces armées doit avoir.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 42.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 20 mars 1815.

SIRE,

L'empereur François vient d'ordonner à madame de Montesquiou de lui
remettre l'enfant dont elle était chargée. Son langage dans la
circonstance actuelle a été si opposé aux résolutions prises par
l'Autriche et par les autres puissances, que l'empereur n'a pas voulu
permettre qu'elle restât plus longtemps auprès de son petit-fils.
Demain elle doit recevoir l'ordre de retourner en France. L'enfant va
être établi au palais, à Vienne. Ainsi, il ne pourra pas être enlevé,
comme plusieurs circonstances pouvaient le faire présumer.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 43.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 23 mars 1815.

SIRE,

M. le duc de Rohan-Montbazon est arrivé l'avant-dernière nuit et m'a
remis la lettre de Votre Majesté dont il était porteur. Toutes les
mesures étaient prises _plusieurs jours_[160] avant son arrivée, et il
avait trouvé imprimée près du Rhin, la déclaration du 13 de ce mois.
Elle doit être aujourd'hui répandue dans toute la France. J'espère que
son effet sera d'ôter la confiance aux malveillants, et d'en donner
aux hommes fidèles.

  [160] Supprimé dans le texte des archives.

Les forces que l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Prusse, la
Bavière, la Hollande, les États d'Allemagne et la Sardaigne mettront
sur pied, formeront, les garnisons comprises, un total de plus de
sept cent mille hommes prêts à agir dès qu'ils seront requis. Les
Prussiens ont déjà quatre-vingt mille hommes sur le Rhin; les Anglais,
Hollandais, Hanovriens, un nombre semblable. Deux cent cinquante mille
Russes y arriveront à la fin d'avril, avec cinq cent quatre-vingt-dix
pièces de canon. Je crois qu'au lieu de trois armées actives, il y en
aura quatre, dont l'une sous le commandement du maréchal Blücher.

Les puissances souhaitent vivement elles-mêmes qu'aucune partie de ces
forces ne soit nécessaire, et que la France puisse se passer de leur
secours. Mais elles n'attendent pour les donner qu'une demande de
Votre Majesté.

Les papiers que nous avons reçus aujourd'hui de Paris et qui vont
jusqu'à la date du 14 inclusivement, me font espérer que Votre Majesté
ne sera pas obligée de quitter Paris. Dans le cas contraire, ce qui
paraît ici le plus désirable serait qu'elle se retirât, si cela était
absolument nécessaire, vers quelque place du Nord dont elle serait
entièrement sûre, et qu'elle y fut suivie par les deux Chambres et la
partie de l'armée restée fidèle, accrue d'une portion de la garde
nationale; ce qu'il importe le plus d'éviter, étant que Votre Majesté
ne semble isolée, et que cela n'induise à regarder comme distinctes,
sa cause et celle de la nation, qui n'en font qu'une seule et même.

Lord Wellington voudrait déjà être en Belgique, à la tête des troupes
qu'il doit avoir sous ses ordres, afin d'être en mesure à tout
événement, ce qui le rend fort disposé à presser les affaires qui
restent à terminer.

On a trouvé ici des inconvénients au départ de madame de Montesquiou;
et aujourd'hui on voulait l'envoyer à Lintz.

Votre Majesté sera sans doute fâchée d'apprendre que madame de Brionne
est morte hier. Elle avait quatre-vingt-un ans.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 44.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 23 mars 1815 (au soir).

SIRE,

Cette lettre est portée à Votre Majesté par un courrier prussien qui
part aujourd'hui.

Je viens d'avoir communication d'une lettre de Bonaparte, écrite tout
entière de sa main à[161] Marie-Louise. Elle est du 11, datée de Lyon,
et annonçant qu'il serait à Paris vers le 21. Cette lettre qu'il a
fait remettre par le général Songeon[162], qui a trahi Votre Majesté,
a été portée par un officier du 7e de hussards nommé Nyon à M. de
Bubna[163], qui l'a fait parvenir ici. Elle est écrite dans deux vues:
la première, de faire croire à son armée et à ses partisans qu'il est
en relation avec l'Autriche; la seconde, de persuader à l'Autriche
qu'il a une immensité de partisans en France. A cette lettre, étaient
jointes une foule de proclamations toutes horribles. Il parle d'une
lettre antérieure, mais qui n'est point parvenue[164].

  [161] Variante: à _l'archiduchesse_.

  [162] Jean-Marie Songeon, né en 1771, engagé en 1793. Il était
  général de brigade depuis 1813. Il prit sa retraite en 1816 et
  mourut en 1824.

  [163] Ferdinand, comte de Bubna-Littiz, feld-maréchal autrichien,
  commandait alors a Turin. Il avait été en 1805 président du
  conseil aulique et en 1813 ambassadeur à Paris. Il devint en 1821
  gouverneur de l'Italie et mourut en 1825.

  [164] Napoléon avait écrit à l'impératrice Marie-Louise une
  première lettre datée de Grenoble, le 8 mars.

A Lyon, ses forces étaient composées du 14e de hussards; des 23e, 24e,
5e, 7e et 11e de ligne; chacun de ces régiments n'ayant pas plus de
mille hommes. Cela, joint avec ce qu'il avait déjà, lui donne une
armée au plus de neuf à dix mille hommes. (Je[165] parle à la date du
11.)

  [165] Variante: _Il parle_...

On annonçait qu'il se dirigeait vers le Charolais, dont en général
l'esprit ne passe pas pour être très bon. Il était encore à Lyon le
13.

Ici, l'accord est parfait[166]: Votre Majesté peut y compter; je lui
en réponds.

  [166] Variante: _complet_.

Pour accélérer les affaires, l'empereur de Russie a proposé de rédiger
en traité particulier entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, les
stipulations relatives à la Pologne. Cela a été convenu à la
conférence de ce matin. Cet accord particulier prendra place dans le
traité général.

Le prince souverain des Pays-Bas prend[167] le titre de roi des
Pays-Bas. La notification en sera faite demain, et l'adhésion donnée
le même jour.

  [167] Variante: _prendra_.

Nous allons entrer dans les affaires d'Italie, pour lesquelles nous
avons gagné beaucoup de terrain contre Murat.

J'ai obtenu que M. de Schraut, ministre d'Autriche en Suisse, qui a
tenu un fort mauvais langage soit rappelé. Il paraît que ses torts
tiennent à sa santé.

J'envoie en France M. de La Tour du Pin, qui, dans le moment présent,
ne m'est d'aucune utilité. Mon objet est de le faire arriver auprès du
maréchal Masséna; d'encourager le maréchal à prendre possession, pour
Votre Majesté, de tout ce qui a été momentanément occupé par
Bonaparte; de lui faire connaître, sans qu'il puisse jamais en être
effrayé, les dispositions des puissances, et de lui offrir tous les
secours extérieurs dont Votre Majesté jugerait qu'il peut avoir
besoin. On n'agirait, à cet égard, que d'après un ordre formel, signé
par elle.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No V[168].--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [168] Cette lettre ne figure pas dans le recueil de M. Pallain.

Bruges, ce 24 mars 1815, à deux heures après-midi, au moment du
départ du roi pour Ostende[169].

  [169] Louis XVIII avait quitté les Tuileries le 19 mars à onze
  heures du soir; il arriva à Abbeville le 20, y passa la nuit et la
  journée suivante, et en repartit le 21 au soir pour Lille, où il
  arriva le lendemain à midi. Le 23, il sortit de la ville et gagna
  la Belgique. Il passa à Bruges et arriva à Ostende le 24 mars. De
  là, il rebroussa chemin sur Gand où il se fixa.

PRINCE,

Le roi a été obligé de quitter Lille, hier, à trois heures après-midi.
Le maréchal Mortier contenait encore la garnison, quoiqu'elle fût déjà
entièrement à Bonaparte; mais sa présence a permis à Sa Majesté de
sortir de la ville, si ce n'est sans danger, du moins sans accident,
et elle est arrivée à Menin, escortée par un détachement, et suivie
par un piquet de chasseurs dont plusieurs n'ont pas voulu abandonner
le roi. La garde nationale de Lille qui est excellente comme celle de
Paris, comme celle de toutes les villes de France, a accompagné Sa
Majesté jusqu'aux portes de Menin, où elle a trouvé des troupes
anglaises qui probablement ne tarderont pas à passer la frontière.
Toute la population de la France se réunira aux armées qui viendront
pour rétablir l'autorité légitime; l'opinion des habitants s'est bien
prononcée à cet égard, mais la France entière est maîtrisée par les
soldats rebelles et vingt-six millions d'hommes sont maintenant
asservis par trente ou quarante mille soldats.

Le roi a couché cette nuit à Bruges; il compte aller ce soir à
Ostende; il y attendra des nouvelles de sa maison qui devait se
diriger sur Dunkerque, et Sa Majesté ira l'y rejoindre dès qu'elle y
sera réunie. On a jugé qu'il aurait été dangereux d'aller de Lille à
Dunkerque par Cassel ou par Saint-Omer, et je vous ai déjà dit que le
roi ne pouvait tenir plus longtemps à Lille, sans s'exposer aux plus
grands dangers.

Nous ne savons point ce que _Monsieur_ est devenu; il était resté,
ainsi que M. le duc de Berry, avec la maison de Sa Majesté, mais nous
avons lieu de croire qu'ils se sont embarqués à Dieppe, sans doute
pour passer dans le Midi où est déjà M. le duc d'Angoulême; ou dans
les provinces de l'ouest qui sont maintenant en mouvement et sous les
ordres de M. le duc de Bourbon[170].

  [170] Dès la première nouvelle du débarquement de Napoléon, tous
  les princes de la famille royale avaient été pourvus de
  commandements militaires. Le comte d'Artois arriva le 8 mars à
  Lyon. Mais la défection des troupes et l'approche de Napoléon le
  forcèrent à partir le 10. Il revint à Paris et en repartit le 19 à
  la tête de la maison du roi. Il arriva le 25 à Ypres en Belgique
  et alla rejoindre le roi à Gand.--Le duc de Berry, resté auprès du
  roi, reçut le commandement éventuel des forces que l'on cherchait
  à rassembler entre Melun et Paris. Il suivit son père dans sa
  retraite.--Le duc d'Angoulême se trouvait à Bordeaux au moment du
  débarquement de Napoléon. Muni des pouvoirs les plus étendus, il
  organisa et maintint quelque temps le pouvoir royal dans le Midi,
  et rassembla des troupes à Nîmes et à Marseille. Mais il fut cerné
  à Montélimart, et forcé de se rendre au général Grouchy (8 avril).
  Il fut embarqué à Cette et gagna l'Espagne. Pendant ce temps, la
  duchesse était restée à Bordeaux où, après de vains efforts pour
  la cause royale, elle dut s'embarquer le 2 avril. Elle rejoignit
  le roi à Gand.--Quant au duc de Bourbon, il fut nommé gouverneur
  des départements de l'ouest, se rendit à Nantes, chercha à
  provoquer un soulèvement général des Vendéens, mais, ne voyant
  aucune chance de succès, il se réfugia en Espagne.

Dès que le roi aura pris une détermination quelconque, je
m'empresserai de vous en informer, et je vous tiendrai au courant de
tout ce qu'il est important que vous sachiez.

Le roi a reçu à Lille la lettre que vous lui avez adressée par M. le
général Ricard. La déclaration des puissances réunies à Vienne en
congrès a également été reçue à Lille par Sa Majesté qui en a été
extrêmement satisfaite, et qui attend les plus heureux résultats de
l'effet des mesures qu'elle annonce.

Je vous écrirai d'Ostende; je n'ai maintenant que le temps de vous
renouveler l'assurance de mon inviolable attachement et de ma haute
considération.

BLACAS D'AULPS.

_P.-S._--Je n'ai pu mettre cette lettre à la poste qu'à Ostende, où
nous avons trouvé le comte de Jaucourt qui vous écrira encore plus en
détail sur notre position.

       *       *       *       *       *

No 27 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND[171].

  [171] Cette lettre, dit M. Pallain, manque au manuscrit du
  département des affaires étrangères.

Ostende, ce 26 mars 1815.

Mon cousin,

Je profite d'un courrier anglais qui probablement arrivera à Vienne
avant les lettres que le comte de Blacas et le comte de Jaucourt vous
ont écrites. La défection totale des troupes ne me laissait pas le
choix du parti que j'avais à prendre. On prétend que ma tête est
nécessaire à la France; j'ai dû pourvoir à sa sûreté qui aurait pu
être compromise si je fusse resté quelques heures de plus à Lille.
Bonaparte a donc pour lui la force armée. Tous les cœurs sont à moi;
j'en ai vu des témoignages non équivoques tout le long de la route.
Les puissances ne peuvent donc douter cette année du vœu de la
France: voilà le texte, je m'en rapporte à vous pour la glose. Je ne
saurais donner trop d'éloges aux maréchaux Macdonald et Mortier. Le
premier s'est conduit partout comme il avait fait à Lyon; le second
qui avait reçu par le télégraphe l'ordre de m'arrêter, a assuré ma
sortie de Lille et ma route jusqu'à Menin. Sur quoi, je prie Dieu
qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 45.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 26 mars 1815.

SIRE,

L'empereur Alexandre m'ayant fait dire hier de l'aller voir, je me
suis rendu ce matin au palais à onze heures. Depuis que je suis à
Vienne il n'a jamais été aussi aimable avec moi. «Il faut, m'a-t-il
dit, écarter les récriminations, _ne point revenir sur le passé_[172]
et s'occuper franchement et utilement de l'état présent, non pour en
rechercher les causes, mais pour y remédier.» Il m'a parlé avec
abondance, avec une sorte d'effusion, de son attachement pour Votre
Majesté. Il emploiera pour elle, si besoin est, jusqu'à son dernier
homme et son dernier écu. Il a même employé les expressions d'un
soldat vaillant qui ne craint d'aventurer ni ses membres, ni sa vie.
Il la sacrifierait plutôt que d'abandonner une cause où il sent que
son honneur est engagé. De mon côté, je lui ai témoigné la plus grande
confiance, et, depuis quelque temps, je lui en témoigne, par
l'intermédiaire de ceux qui l'approchent le plus, et avec lesquels je
suis lié. Si le secours des puissances étrangères nous devient
nécessaire, il nous convient que lui, qui ne peut avoir d'ambition aux
dépens de la France, ait le rôle principal.

  [172] Supprimé dans le texte des archives.

Plusieurs fois il m'a répété: «Dites au roi que ce n'est pas ici le
temps de la clémence. Il défend les intérêts de l'Europe.» A
différentes reprises, il a loué Votre Majesté de s'être décidée à ne
pas quitter Paris.

Les forces mises en mouvement, dont il avait l'état, forment une masse
de huit cent soixante mille hommes.

Le traité de Chaumont dont on renouvelle les stipulations en donne
seul six cent mille, sans compter l'armée d'Italie qui sera de cent
cinquante mille, et les réserves russes et prussiennes.

Les Prussiens ont déjà sur le Rhin soixante-dix mille hommes
d'infanterie, sept mille de cavalerie, cinq mille d'artillerie. Ils
font marcher de plus cent cinquante-neuf mille hommes d'infanterie,
dix-neuf mille de cavalerie, six mille d'artillerie.

Les Russes commencent à se persuader qu'ils ne peuvent avoir une
entière confiance dans l'Autriche, tant que celle-ci ne se sera pas
compromise vis-à-vis de Murat. J'ai trouvé l'empereur très bien
disposé pour cette affaire.

On se réunit ce soir pour signer le traité de coopération.
Je proposai hier d'y insérer l'article suivant:

«Le présent traité ayant uniquement pour but de soutenir la France ou
tout autre pays contre les entreprises de Bonaparte et de ses
adhérents, Sa Majesté Très Chrétienne sera spécialement invitée à y
accéder et à faire connaître, dans le cas où elle devrait requérir les
forces stipulées en l'article... quels secours les circonstances lui
permettront de vouer à l'objet du présent traité.»

Quoique cet article n'ait point été définitivement adopté, j'ai tout
lieu de penser qu'il le sera.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 46.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, 29 mars 1815.

SIRE,

Je n'ai pas besoin d'exprimer à Votre Majesté tout ce que me font
éprouver les événements désastreux qui viennent de se succéder avec
une si incroyable rapidité. Elle en jugera par mon attachement pour sa
personne, qui lui est aussi bien connu que mon zèle et mon dévouement.
Tout ce qu'il peut me rester de moyens pour la servir lui sera
toujours consacré. Je le lui dis en ce moment, et je ne le lui
répéterai plus.

Le traité de coopération a été signé le 25 au soir[173]. Il m'a été
officiellement communiqué le 27. J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à
Votre Majesté la copie de ce traité et celles de la note que les
plénipotentiaires m'ont remise en même temps, et de la réponse que j'y
ai faite.

  [173] Traité de la quadruple alliance entre la Grande-Bretagne,
  l'Autriche, la Prusse et la Russie. La France y adhéra par une
  note officielle de M. de Talleyrand du 27 mars.

Cette importante affaire terminée, le duc de Wellington n'a pas voulu
différer plus longtemps de se rendre à son armée. Il est parti de
Vienne, ce matin, à six heures.

Nous redoublons d'activité pour achever les affaires que le congrès
avait à régler. Selon mon opinion, il finira en avril. Je crois plus
que jamais important qu'il se termine par un acte solennel, parce que
cet acte prouvera à tout le monde que toutes les puissances sont
d'accord, et invariablement déterminées à maintenir l'ordre de choses
que l'entreprise de Bonaparte tend à renverser.

Comme Votre Majesté pourrait se trouver gênée en ce moment pour
subvenir aux dépenses de la chancellerie française, de son ambassade
au congrès, et d'envois de courriers et de personnes pour prendre des
informations, j'ai pris des arrangements avec l'Angleterre pour y
faire face. C'est donc un objet dont Votre Majesté n'aura pas à
s'occuper.

Je désire bien vivement d'avoir des nouvelles de Votre Majesté et
d'apprendre qu'elle est arrivée dans le lieu où elle a résolu de se
rendre. J'espère qu'elle aura emporté avec elle toutes les lettres que
j'ai eu l'honneur de lui écrire, et qu'elle aura ordonné à M. de
Jaucourt de prendre avec lui tout ce qui est relatif au congrès. Il y
a sûrement dans mes lettres des choses faites pour déplaire aux
puissances, qui aujourd'hui veulent être bien, mais qui, souvent,
depuis six mois, ont pu être jugées sévèrement.

Je garde auprès de moi deux courriers sûrs, pour communiquer avec le
lieu qu'aura choisi Votre Majesté. Ils n'entreront jamais en France
que par la frontière dont Votre Majesté sera sûre.

Je suis...

TRAITÉ DU 25 MARS 1815

[Mentionné dans la dépêche précédente du 29 mars.]

«Au nom de la très sainte et indivisible Trinité.

»Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, et Sa
Majesté le roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande,
ayant pris en considération les suites que l'invasion en France de
Napoléon Bonaparte et la situation actuelle de ce royaume peuvent
avoir pour la sûreté de l'Europe, ont résolu, d'un commun accord, avec
Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies et Sa Majesté le roi de
Prusse, d'appliquer à cette circonstance importante les principes
consacrés par le traité de Chaumont. En conséquence, ils sont convenus
de renouveler par un traité solennel signé séparément par chacune des
quatre puissances avec chacune des trois autres, l'engagement de
préserver contre toute atteinte l'ordre des choses si heureusement
rétabli en Europe et de déterminer les moyens les plus efficaces de
mettre cet engagement à exécution, ainsi que de lui donner dans les
circonstances présentes toute l'extension qu'elles réclament
impérieusement.

»A cet effet, Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohême, a nommé, pour discuter, conclure et signer les conditions du
présent traité avec Sa Majesté le roi du royaume uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande, le sieur...

»Et Sa Majesté Britannique, ayant nommé de son côté le sieur...

»Lesdits plénipotentiaires, après avoir échangé leurs pleins
pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, ont arrêté les articles
suivants:

»ARTICLE PREMIER.--Les hautes puissances contractantes ci-dessus
dénommées s'engagent solennellement à réunir les moyens de leurs États
respectifs, pour maintenir dans toute leur intégrité les conditions du
traité de paix conclu à Paris le 30 mai 1814, ainsi que les
stipulations arrêtées et signées au congrès de Vienne dans le but de
compléter les dispositions de ce traité, de les garantir contre toute
atteinte et particulièrement contre les desseins de Napoléon
Bonaparte. A cet effet, elles s'engagent à diriger, si le cas
l'exigeait, et dans le sens de la déclaration du 13 mars dernier, de
concert et de commun accord, tous leurs efforts contre lui et contre
tous ceux qui se seraient déjà ralliés à sa faction ou s'y réuniraient
dans la suite, afin de le forcer à se désister de ses projets, et de
le mettre hors d'état de troubler à l'avenir la tranquillité et la
paix générale sous la protection de laquelle les droits, la liberté et
l'indépendance des nations venaient d'être placés et assurés.

»ARTICLE II.--Quoique un but aussi grand et aussi bienfaisant ne
permette pas qu'on mesure les moyens destinés pour l'atteindre, et que
les hautes parties contractantes soient résolues d'y consacrer tous
ceux dont, d'après leur situation respective, elles peuvent disposer,
elles sont néanmoins convenues de tenir constamment en campagne,
chacune cent cinquante mille hommes au complet, y compris pour le
moins la proportion d'un dixième de cavalerie, et une juste proportion
d'artillerie, sans compter les garnisons, et de les employer
activement et de concert contre l'ennemi commun.

»ARTICLE III.--Les hautes parties contractantes s'engagent
réciproquement à ne pas poser les armes que d'un commun accord et
avant que l'objet de la guerre désigné dans l'article premier du
présent traité ait été atteint, et tant que Bonaparte ne sera pas mis
absolument hors de possibilité d'exciter des troubles et de renouveler
ses tentatives pour s'emparer du pouvoir suprême en France.

»ARTICLE IV.--Le présent traité étant principalement applicable aux
circonstances présentes, les stipulations du traité de Chaumont, et
nommément celles contenues dans l'article XVI, auront de nouveau toute
leur force et vigueur, aussitôt que le but actuel aura été atteint.

»ARTICLE V.--Tout ce qui est relatif au commandement des armées
combinées, aux subsistances..... sera réglé par une convention
particulière.

»ARTICLE VI.--Les hautes parties contractantes auront la faculté
d'accréditer respectivement auprès des généraux commandant leurs
armées, des officiers qui auront la liberté de correspondre avec leurs
gouvernements pour les informer des événements militaires et de tout
ce qui est relatif aux opérations des armées.

»ARTICLE VII.--Les engagements stipulés par le présent traité, ayant
pour but le maintien de la paix générale, les hautes parties
contractantes conviennent entre elles d'inviter toutes les puissances
de l'Europe à y accéder.

»ARTICLE VIII.--Le présent traité étant uniquement dirigé dans le but
de soutenir la France, ou tout autre pays envahi, contre les
entreprises de Bonaparte et de ses adhérents, Sa Majesté Très
Chrétienne sera spécialement invitée à donner son adhésion et à faire
connaître, dans le cas où elle devrait requérir les forces stipulées
dans l'article II, quels secours les circonstances lui permettront
d'apporter à l'objet du présent traité.

«Article IX--.Le présent traité sera ratifié et les ratifications en
seront échangées dans deux mois, ou plus tôt si faire se peut.

«En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé et y ont
apposé le cachet de leurs armes.

«Fait à Vienne, le 25 mars de l'an de grâce 1815.

«Le prince DE METTERNICH.
«Le baron DE WESSENBERG.
«Le duc DE WELLINGTON.»

Le même jour, le même traité a été conclu entre la Russie et la
Grande-Bretagne, ainsi qu'entre la Grande-Bretagne et la Prusse.

       *       *       *       *       *

No 47.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 30 mars 1815.

SIRE,

Le général Pozzo va se mettre en route pour se rendre auprès de Votre
Majesté. Je n'ai pas voulu le laisser partir sans le charger d'une
lettre pour elle.

Toutes les puissances sont dans le plus parfait accord sur la
destruction de Bonaparte. Elles la regardent comme étant d'un intérêt
personnel.

L'empereur de Russie a le meilleur langage. Il fait marcher toutes
ses troupes, et trouve que cette question est telle qu'il doit y
mettre[174] son dernier écu. Il marchera lui-même. J'espère que le
corps diplomatique aura suivi Votre Majesté. J'attends avec une
extrême impatience qu'elle me donne de ses nouvelles.

Je suis...

  [174] Variante: _son dernier homme et..._

       *       *       *       *       *

No 48.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 3 avril 1815.

SIRE,

Lord Clancarty expédiant à Londres un courrier qui passera par la
Belgique, j'en profite pour faire connaître à Votre Majesté l'état
actuel des affaires.

Depuis quelques jours, on a appris ici que Murat était entré dans les
États du Saint-Siège et que le pape avait dû quitter Rome[175]. Cet
événement fait enfin ouvrir les yeux à l'Autriche et met un terme à
toutes ses hésitations. Nous sommes aujourd'hui à très peu de chose
près d'accord sur les arrangements de l'Italie qui ne tarderont pas à
être définitivement arrêtés. Il ne nous restera plus ensuite qu'à
réunir tous les articles convenus pour en former l'acte qui terminera
le congrès; car je tiens extrêmement, et plus que jamais, à ce qu'il y
ait un acte.

  [175] Murat, aussitôt qu'il eut appris le débarquement de
  Napoléon, imagina d'en profiter pour se mettre à la tête d'un
  mouvement unitaire et se faire proclamer roi d'Italie. Il marcha
  sur la haute Italie, s'empara des États romains et de la Toscane
  et refoula les Autrichiens jusque sur le Pô; mais il dut bientôt
  battre en retraite, fut vaincu à Tolentino, et rejeté sur Naples.
  Il s'embarqua pour la France et la reine Caroline fut conduite à
  Trieste avec ses enfants (20 mai). Quant à Murat, après avoir
  séjourné quelque temps en France, il passa en Corse, y réunit un
  petit nombre de partisans avec lesquels il tenta un débarquement
  dans ses anciens États. Il fut pris presque aussitôt et fusillé à
  Pizzo (13 octobre 1815).

L'ambassade de Votre Majesté est ici dans la même position; elle y
jouit de la même considération et y exerce la même influence que si
Votre Majesté était à Paris, et que si son autorité n'était méconnue
sur aucun point du royaume. Je puis donner à Votre Majesté l'assurance
qu'elle conserve[176] cette position.

  [176] Variante: _conservera_.

Je n'ai encore reçu aucune nouvelle de Votre Majesté depuis qu'elle a
quitté Paris. J'en attends avec la plus vive impatience. J'ose lui
dire qu'il est important que je sois instruit de sa marche et de ses
dispositions.

Je suis...

_P.-S._--Je désirerais bien que Votre Majesté me fît connaître avec
détail quelles sont les personnes qui l'ont suivie, et celles que l'on
attend. On peut se servir utilement des noms propres. L'archevêque de
Reims a-t-il pu suivre Votre Majesté[177]?

  [177] Le cardinal de Talleyrand-Périgord, l'oncle de l'auteur. Il
  se trouvait alors à Gand auprès du roi.

Je ne sais rien de M. de Jaucourt. Votre Majesté permettra que ce soit
sous son enveloppe que je mette sa lettre.

M. de Vincent est arrivé ce matin. Le gouvernement autrichien recevra
probablement par le secrétaire de la légation Lefebvre[178] une lettre
de Bonaparte ou du duc de Vicence[179], mais cette communication sera
sans réponse et sans effet.

  [178] M. Pallain écrit Lefébure. Il avait été secrétaire
  d'ambassade à Paris.

  [179] Le duc de Vicence venait d'être nommé ministre des affaires
  étrangères.

Le numéro 45 de mes lettres qui m'est revenu, indiquera à Votre
Majesté ceux qui lui manquent.


       *       *       *       *       *

No 49.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 8 avril 1815[180].

  [180] Cette lettre est datée du 5 avril dans le texte des
  archives.

SIRE,

Les événements qui ont eu lieu en France n'ont altéré en rien la
position de l'ambassade de Votre Majesté au congrès, où les affaires
qui concernent les arrangements futurs de l'Europe continuent à se
discuter comme auparavant. J'ai lieu d'espérer que ce qui en reste
encore à régler sera terminé d'une manière conforme aux intentions que
Votre Majesté m'a fait connaître.

Dans plusieurs lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté,
et qui peut-être ne lui sont pas parvenues, je lui disais qu'il
paraissait fort important à toutes les personnes qui sont ici, aussi
bien qu'à moi-même, qu'elle ne quittât pas le territoire français, ou
que, si cela lui était impossible, elle ne s'en éloignât que le moins
qu'il se pourrait. Si j'osais lui exprimer ici mon opinion, qui est
celle aussi des plénipotentiaires de toutes les puissances, je lui
dirais que le séjour d'une ville aussi rapprochée de la mer que l'est
Ostende, ne peut que nuire beaucoup à sa cause dans l'opinion
publique, parce qu'il peut faire croire que Votre Majesté est disposée
à quitter le continent et à mettre la mer entre elle et ses États. Le
séjour qui, dans les circonstance actuelles paraît, si l'état des
choses le permet, le plus convenable pour Votre Majesté, pourrait être
celui de la ville de Liège, et il paraît que les dispositions des
armées le rendent sûr.

On s'occupe maintenant ici d'une seconde déclaration du congrès qui
confirme les dispositions annoncées par les puissances dans celle du
13 mars. Elle répondra à toutes les publications faites par Bonaparte,
depuis qu'il est maître de Paris, et je dois croire qu'elle produira
un grand effet partout où elle sera connue. C'est particulièrement
pour la disposition des esprits en France, qu'elle est calculée.

La seule lettre que j'ai reçue de Votre Majesté, depuis qu'elle a
quitté Paris, est celle dont elle a daigné m'honorer en date du 26
mars. Je n'en ai reçu aucune, ni de M. de Blacas, ni de M. de
Jaucourt, et je dois dire à Votre Majesté que ce délaissement m'est
extrêmement pénible et est ici nuisible aux affaires.

Je suis...

_P.-S._--Je joins ici une lettre portée[181] par un courrier et qui
m'est revenue, ainsi qu'une lettre que le même courrier portait à M.
de Jaucourt.

  [181] Variante: _partie_.

       *       *       *       *       *

No 28 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Gand, ce 10 avril 1815[182].

  [182] Variante: _9 avril_.

Mon cousin,

J'ai reçu par le prince Victor de Rohan[183] votre numéro 46. Les
expressions de votre attachement me sont toujours très agréables; un
peu plus sans doute, dans un moment aussi pénible, mais je n'en avais
pas besoin, pour y compter avec pleine confiance.

  [183] Victor, prince de Rohan, né en 1764, était grand chambellan
  en 1789, émigra peu après, entra dans l'armée autrichienne et
  devint général major et feld maréchal. Il rentra en France en
  1814, la quitta de nouveau en 1830 et vint mourir en Autriche
  (1835).

Le traité du 25 mars, suite et complément de la déclaration du 13,
étant uniquement dirigé contre Bonaparte, je n'hésite pas à vous
charger d'y adhérer en mon nom; s'il vous faut une instruction _ad
hoc_, vous l'aurez à votre première demande, mais en attendant, je
vous autorise ici à faire comme si vous l'aviez reçue.

Le poids que je puis mettre dans la balance, c'est les dix-neuf
vingtièmes de la nation française, des sentiments de laquelle, ni moi,
ni les puissances, ne pouvons douter. Mais ce moyen puissant ne peut
être mis en usage sans des secours étrangers. Il faut donc que les
armées alliées entrent en France, et le plus tôt possible. Chaque
instant de délai m'ôte des forces, parce qu'il est dans la nature d'un
vif enthousiasme de tendre sans cesse à se refroidir[184]; il en donne
au contraire à l'ennemi auquel il laisse la facilité de rassembler ses
forces et, par les moyens qu'il ne sait que trop bien employer, de
tourner en sa faveur les bras qui aujourd'hui ne demandent qu'à
s'armer pour moi.

  [184] Variante: _ralentir_.

Le duc de Wellington que j'ai vu hier et des dispositions duquel je ne
saurais assez me louer, a fait partir un courrier pour demander la
liberté d'agir sans attendre que toutes les forces soient réunies. Je
n'ai pas besoin de vous recommander d'appuyer vivement cette demande.
Si l'on attend la réunion complète, il sera impossible de rien faire
avant le 1er juin. Je ne doute pas du succès, mais Buonaparte ne sera
écrasé que sous les ruines de la France, tandis que la célérité en
perdant plus sûrement[185] l'un, sauverait l'autre, et cela doit être
le but de tout le monde, mais surtout doit être le nôtre[186].

  [185] Variante: _encore_.

  [186] Variante: _ce peut ne pas être le but de tout le monde, mais
  ce doit être le nôtre_.

Le duc de Wellington m'a appris que le contre-projet, que je vous ai
envoyé le 7 mars, a été adopté: cela m'a fait un grand plaisir. Je
suis aussi fort satisfait des arrangements que vous avez faits[187]
pour la chancellerie, les courriers... C'est un soulagement pour mes
finances, très mesquines en ce moment.

  [187] Variante: _pris_.

J'ai emporté avec moi toutes les lettres et pièces que vous m'avez
adressées depuis que vous êtes à Vienne[188]. J'ai ordonné à M. de
Jaucourt d'en agir de même. Votre courage, et j'en étais bien sûr,
n'est point ébranlé par les événements; vous voyez que le mien ne
l'est pas davantage. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [188] Ce passage de la lettre du roi, prouve que ce n'est pas dans
  son secrétaire aux Tuileries que Bonaparte aurait trouvé le traité
  du 3 janvier. (_Note de M. de Bacourt._) Voir, t. II, Appendice,
  p. 561.

       *       *       *       *       *

No VI[189].--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [189] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.

Gand, ce 10 avril 1815.

PRINCE,

Les dépêches dont vous avez chargé le prince Victor de Rohan nous ont
trouvés à Gand. Vous aurez appris que le roi s'y était rendu, en
partant d'Ostende où son séjour lui avait paru trop accréditer le faux
bruit de son embarquement. Personne ne déplore plus que moi
l'obligation dans laquelle s'est trouvée Sa Majesté de quitter ses
États, mais vous verrez par la relation très exacte, que j'ai
l'honneur de vous adresser[190] à quelle invincible nécessité il a
fallu obéir, et quels devoirs pénibles ont été prescrits aux sujets
fidèles qui craignaient tout pour la gloire du roi, tout pour les
dernières ressources de la monarchie, dans ces moments de crise où les
conseils devenaient si importants et si difficiles. Le roi avait
auprès de lui plusieurs maréchaux dont l'opinion a dû fixer la sienne
à l'égard des troupes qui, dans cette soudaine révolution, ont été les
arbitres exclusifs des destinées de la France. Jamais la puissance
prétorienne n'a exercé de plus funeste ascendant; et vous aurez été
indigné de l'irrésistible violence sous laquelle ont fléchi la force
et la volonté nationales. Heureusement que les puissances européennes
ont voulu maintenir la paix et prévenir les calamités prêtes à fondre
sur elles; et dans le désordre extrême où la France est plongée, ce
n'est que sur cet intérêt et cette assistance que nous devons compter
pour délivrer notre malheureuse patrie. M. le duc d'Angoulême paraît
seul être parvenu à rallier quelques forces dans le Midi. Dieu veuille
que la trahison ne déjoue point encore ses efforts! Il semble que ceux
de _Madame_ n'ont pu conserver au roi la ville de Bordeaux.

  [190] Voir cette relation p. 149.

Vous penserez sans doute que dans cet état de choses, vous ne pouvez
trop hâter par vos instances l'effet des mesures déjà résolues. Il est
surtout bien important d'empêcher le mauvais effet que pourrait
produire le séjour du roi hors de France; et les puissances, par leurs
relations avec Sa Majesté, peuvent l'environner d'une force qui,
seule, est capable de suppléer aux droits qui lui ont été
momentanément ravis. Lord Wellington qui est venu hier ici, ne paraît
pas avoir le moindre doute d'un prochain succès, ni la moindre
incertitude sur le caractère de restauration qui doit être donné à la
guerre; mais il ne veut commencer les opérations qu'après avoir
rassemblé toutes ses forces, et pendant ce délai la France souffre et
la résistance se décourage. Cette pensée affligeante ne peut cependant
être opposée aux calculs positifs qui dirigent les préparatifs
d'agression.

Le traité du 25 mars est rédigé de la manière la plus satisfaisante et
l'on doit tout espérer de l'effet que sa publication produira en
France. Les journaux de Paris ont annoncé la prochaine arrivée de
l'archiduchesse Marie-Louise en France; il serait bien désirable de
donner la plus grande publicité aux faits qui démentent cette
assertion. Au reste, prince, on ne peut mieux faire que de s'en
rapporter à votre zèle et à vos lumières. C'est de vous, c'est du
centre de la confédération européenne dans lequel vous vous trouvez,
que nous attendons tout ce qui peut nous promettre un plus heureux
avenir. M. Pozzo di Borgo est arrivé à Bruxelles, il sera ici dans la
journée. Je ne sais pas encore si le roi y restera bien longtemps, ses
résolutions à cet égard dépendant des mesures qui seront prises par le
duc de Wellington.

Nous tâchons de rassembler les débris de la maison militaire; elle est
maintenant réunie à Alost[191], au nombre de quatre à cinq cents
hommes.

  [191] Alost: ville de Belgique, à 27 kil. S.-E. de Gand.

Lord Harrowby et M. Wellesley Poole[192] sont venus, de la part de
leur gouvernement, pour concerter avec lord Wellington les mesures
préliminaires de la prochaine campagne. Ils ont vu le roi à leur
passage à Gand, et Sa Majesté a eu lieu d'être très satisfaite des
dispositions qu'ils lui ont montrées.

  [192] Sir William Wellesley Poole, homme d'État anglais, né en
  1763, maître de la monnaie, membre de la Chambre des communes. Il
  fut secrétaire d'État pour l'Irlande mais fut destitué en 1811. Il
  revint plus tard aux affaires comme ministre d'État.

MM. de Chateaubriand[193], de Lally-Tollendal[194] et Anglès[195] sont
maintenant ici. Le roi me paraît dans l'intention de les consulter.

  [193] Chateaubriand venait d'être nommé ministre à Stockholm
  lorsque survinrent les Cent-jours. Il suivit le roi à Gand et
  devint ministre d'État.

  [194] M. de Lally-Tollendal, l'ancien membre de la Constituante,
  était alors membre du conseil privé.

  [195] Le comte Jules Anglès, né en 1778, auditeur au conseil
  d'État, maître des requêtes en 1809, directeur de la police des
  départements situés au delà des Alpes, ministre de la police sous
  le gouvernement provisoire en 1814, conseiller d'État sous la
  première Restauration. En mars 1815, il accompagna le comte
  d'Artois à Lyon en qualité de commissaire civil, puis il suivit
  Louis XVIII à Gand. Au retour du roi, il devint ministre d'État,
  puis préfet de police sous le ministère Decazes. Il donna sa
  démission après l'assassinat du duc de Berry et mourut, en 1828.

Recevez, prince, une nouvelle assurance de mon inviolable attachement
ainsi que de ma haute considération.

BLACAS D'AULPS.

_P.-S._--Le général Pozzo di Borgo vient d'arriver. Le général
Fagel[196] a remis ce matin au roi ses lettres de créance comme
ministre du roi des Pays-Bas.

  [196] Robert, baron de Fagel, né en 1772 d'une vieille et illustre
  famille de Hollande. Il entra jeune à l'armée, fit contre la
  France les campagnes de 1793 et 1794, s'exila lors de la chute de
  la maison d'Orange, et ne revint dans sa patrie qu'en 1813. En
  1814, le général Fagel fut nommé ministre à Paris. Il y resta
  jusqu'en 1854.

RELATION

[Jointe à la lettre précédente.]

«Une catastrophe, aussi funeste qu'inattendue, vient de frapper
l'Europe du plus juste étonnement. Un roi qu'environnaient la
confiance et l'amour de son peuple, s'est vu forcé de quitter sa
capitale et bientôt après ses États, envahis par l'homme dont le nom
odieux ne rappelle que des calamités et des crimes; et la France, de
l'état de profonde paix et de prospérité progressive qui lui avait été
rendu, a été, en moins de trois semaines replongée dans l'abîme de
maux qu'elle croyait irrévocablement fermé. Il est important de faire
connaître par quelles progressions de causes irrésistibles la trahison
a pu enchaîner dans cette circonstance la force publique et la volonté
nationale.

»Ce fut le 5 de mars que le roi apprit, par une dépêche télégraphique,
le débarquement de Bonaparte à la tête de onze cents hommes sur le
territoire français. Cette entreprise pouvait être considérée sous
deux points de vue différents: c'était, ou le résultat d'un complot
secondé par de vastes intelligences, ou l'acte d'un insensé à qui son
ambition et la violence de son caractère n'avaient pas permis de
supporter plus longtemps un repos qui ne lui laissait que l'agitation
des remords. Dans cette double supposition, il était nécessaire de
prendre toutes les mesures que suggérait la prudence et qu'aurait
prescrites le plus imminent péril. Aucune ne fut négligée. Des ordres
furent expédiés en toute hâte, pour que des troupes se rassemblassent
à Lyon. On recevait du commandant de Grenoble des avis satisfaisants,
et la conduite de la garnison d'Antibes devait faire espérer que
Buonaparte avait été trompé dans l'espoir d'attirer à son parti les
troupes du roi. Cependant s'il avait formé quelques intelligences,
elles pouvaient favoriser ses premiers progrès, mais un corps placé à
Lyon devait les arrêter. _Monsieur_ partit le 6 au matin pour en
prendre le commandement, et il fut suivi le lendemain par M. le duc
d'Orléans.

»Tous les maréchaux et généraux employés dans les départements eurent
ordre de se rendre dans leurs commandements respectifs, et partirent
sur-le-champ. Le maréchal Ney qui commandait à Besançon, et pouvait y
seconder bien efficacement les opérations de _Monsieur_, alla prendre
congé du roi et, en baisant la main de Sa Majesté, lui dit avec le ton
du dévouement, et un élan qui semblait partir de la franchise d'un
soldat, que s'il atteignait l'ennemi du roi et de la France, il le
ramènerait dans une cage de fer. L'événement fit bientôt voir quelle
basse dissimulation lui inspirait alors le projet de la plus noire
perfidie. _Monsieur_ fut reçu à Lyon avec enthousiasme; tout y fut
préparé pour la plus vigoureuse résistance; mais malheureusement, il
ne s'y trouvait aucunes munitions de guerre.

»Bientôt, on sut que la garnison de Grenoble avait ouvert à l'ennemi
les portes de cette ville, et qu'un régiment, parti de Chambéry, sous
les ordres de M. de La Bédoyère[197], s'était réuni aux rebelles. Il
n'était encore arrivé à Lyon qu'un petit nombre de troupes; mais
_Monsieur_, que le maréchal Macdonald s'était empressé de rejoindre,
ne s'en décida pas moins à tenir derrière des barricades que l'on
avait faites à la hâte. Cependant, à l'apparition des premiers dragons
qui précédaient Buonaparte, une défection générale se mit dans les
troupes de _Monsieur_. Toutes les remontrances du duc de Tarente
furent vaines; et alors, comme depuis, les forces rassemblées pour
résister au torrent ne firent que le grossir et en alimenter la
violence.

  [197] Charles Huchet, comte de La Bédoyère, né en 1786, engagé
  volontaire en 1806, aide de camp du prince Eugène (1809), colonel
  en 1813. En 1815, il commandait le 7e de ligne en garnison à
  Chambéry. Envoyé à Grenoble à la nouvelle de l'approche de
  Napoléon, il fut un des premiers à se déclarer en sa faveur, et
  lui amena son régiment à Vizille. Il devint général de brigade et
  pair de France sous les Cent-jours. Le 4 août suivant, il fut
  arrêté, traduit devant une commission militaire et fusillé (19
  août).

»On apprit le 10, par une dépêche télégraphique, et par conséquent,
sans aucun détail, que Buonaparte était entré à Lyon ce même jour; le
retour de M. le duc d'Orléans, qui arriva à Paris le 12, et celui de
_Monsieur_ furent bientôt suivis des informations qui portèrent au
plus haut degré l'alarme que devait faire naître une suite aussi
rapide de désastres.

»Cependant, l'opinion agitée par tant de craintes et de défiances
cherchait ailleurs que dans l'ascendant fatal d'un homme détesté, la
cause de son déplorable succès. On ne voulait pas croire que la
séduction de sa présence eût produit un tel effet sur les troupes. Le
maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, avait été le dernier
à soutenir en France, les armes à la main, la cause déjà perdue de
Napoléon. On prétendit voir dans cette ancienne preuve de dévouement
l'indice d'une trahison. La voix publique éclata contre le maréchal,
et lui-même vint remettre entre les mains du roi sa démission et son
épée[198]. Sa Majesté, avec la confiance, qui ne l'a jamais
abandonnée, au milieu des plus horribles perfidies, fit appeler le duc
de Feltre, que l'estime publique indiquait à son choix et lui rendit
le portefeuille de la guerre qu'il avait eu sous Buonaparte, jusqu'à
l'époque de la Restauration. Cette pensée du roi a été pleinement
justifiée par la fidélité du duc de Feltre[199].

  [198] La démission du maréchal est du 11 mars. Quelques jours
  après, Napoléon le nommait pair de France et major général.

  [199] Le duc de Feltre suivit le roi à Gand.

»On ne pouvait plus songer qu'à faire rétrograder les troupes qui, en
s'avançant vers l'ennemi, lui fournissaient presque partout des
auxiliaires. On se décida à former un corps d'armée devant Paris, en y
réunissant le plus de garde nationale et de volontaires qu'il serait
possible d'en rassembler. Dès le 11, M. le duc de Berry avait été
nommé général de cette armée. Le maréchal Macdonald, à son arrivée,
avait été chargé de la commander sous les ordres de ce prince.

»Cependant les ordres expédiés pour l'organisation des volontaires et
des colonnes mobiles de gardes nationales ne pouvaient parvenir à leur
destination, ne pouvaient s'exécuter de quelques jours, et chaque
instant enfantait un nouveau danger. Buonaparte marchait avec une
rapidité dont il sentait l'immense avantage, et plusieurs régiments
qui s'étaient trouvés inévitablement près de sa route, l'avaient
rejoint; quelques-uns même s'étaient emparés, en son nom, de plusieurs
villes de Bourgogne; l'un d'eux le devança dans Auxerre.

»L'on conservait un faible espoir de maintenir dans le devoir les
troupes de la première division militaire et celles qui formaient la
garnison de Paris. Un péril imminent auquel on venait d'échapper par
la fidélité du commandant de La Fère, et l'arrestation des traîtres
d'Erlon et Lallemand, rendaient un peu de sécurité sur ce qui se
passerait dans les départements du Nord[200]. Le duc de Reggio,
abandonné par la vieille garde, était parvenu à maintenir dans le
devoir les autres troupes qui étaient sous ses ordres. On se décida à
former une armée de réserve à Péronne où les troupes étant réunies
seraient moins exposées à la séduction, et seraient surveillées par le
duc de Trévise, à qui on donna le commandement de ce corps d'armée. M.
le duc d'Orléans partit peu après pour s'y rendre.

  [200] Un soulèvement militaire venait d'éclater en effet dans le
  nord. Les généraux Lallemand à Laon, Drouet d'Erlon à Lille, et
  Lefebvre-Desnouettes à Noyon, qui depuis quelque temps avaient
  préparé un coup de main, voulurent rassembler des troupes, marcher
  sur Paris et y retenir le roi prisonnier. Lefebvre-Desnouettes
  donna le signal en cherchant à enlever le dépôt d'artillerie de La
  Fère; mais il échoua devant la fermeté du général d'Aboville (9
  mars). Les conjurés s'emparèrent ensuite de Chauny, mais, ayant
  échoué à Compiègne, ils se dispersèrent et le mouvement n'eut pas
  de suite. Sous la seconde Restauration, ces trois généraux furent
  condamnés à mort par contumace.

»Ce fut alors que le roi, pénétré de la grandeur du péril mais
également sensible à l'étendue des devoirs que lui imposaient les
pénibles circonstances où il se trouvait, se rendit au milieu des
représentants de la nation, dont il avait voulu s'entourer à la
première approche du danger. Son discours aux deux Chambres assemblées
fit une grande impression dans la capitale dont les habitants n'ont
témoigné qu'un sentiment unanime de dévouement au roi et à la patrie;
mais la garde nationale, composée en grande partie de pères de
famille, ne put fournir un nombre de volontaires suffisant pour
donner quelque espoir de résistance, et le comte Dessolles[201], qui
la commandait, s'expliqua à cet égard de manière à ne laisser d'autre
idée sur ce point que celle d'amalgamer ces citoyens avec les troupes
de ligne pour contenir celles-ci dans le devoir. Tout autre plan de
défense était impraticable; l'on se vit donc encore réduit à regarder
comme principal moyen de résistance des troupes dont la fidélité plus
que douteuse serait raffermie par un petit nombre de volontaires
courageux et dévoués, auxquels se joindraient les corps de cavalerie
de la maison militaire du roi.

  [201] Jean Dessolles né en 1767, engagé en 1792, général de
  division et chef d'état-major de l'armée d'Italie en 1798,
  conseiller d'État en 1801, vécut longtemps dans la retraite sous
  l'empire, puis fut chef d'état-major du prince Eugène en 1812. En
  1814, il fut nommé commandant général des gardes nationales par le
  gouvernement provisoire. A la première Restauration il devint
  ministre d'État, pair de France, major général des gardes
  nationales. En 1818, il fut pendant quelques mois président du
  conseil. Mort en 1828.

»Le 17, un avis foudroyant vint rendre ces préparatifs encore moins
rassurants. Le maréchal Ney, que l'on croyait à la poursuite des
rebelles, s'était joint à eux en publiant une proclamation qui était
faite pour propager de plus en plus la défection. Cette nouvelle avait
frappé de terreur les départements les plus voisins de la capitale. La
ville de Sens, où l'on avait cru retarder la marche de Napoléon, se
déclarait hors d'état de résister. L'ennemi allait être à
Fontainebleau, et les troupes de Paris, sur qui l'on avait épuisé tous
les moyens propres à exciter leur patriotisme, restaient muettes ou ne
trahissaient que le désir d'abandonner leurs drapeaux.

»A peine étaient-elles en route pour se rendre au point de rendez-vous
qui leur avait été assigné, que ces mauvaises dispositions
dégénérèrent en sédition ouverte. Dans la matinée du 19, l'on sut
qu'il n'y avait pas en avant de Paris un seul régiment qui ne fût
atteint par cette contagieuse défection. Ainsi, rien ne pouvait plus
arrêter la marche de Buonaparte, et le seul parti que le roi eût à
prendre était de se retirer avec sa maison militaire, la seule troupe
fidèle sur laquelle il put désormais compter. Sa Majesté, qui avait
envoyé M. le duc de Bourbon dans les départements de l'Ouest, et qui
avait adressé à M. le duc d'Angoulême les pouvoirs nécessaires pour
diriger les armements des provinces méridionales, pensa qu'elle devait
se porter de préférence vers les départements du Nord pour tâcher d'y
conserver les places fortes qui s'y trouvent et leur faire servir de
point d'appui aux rassemblements de sujets fidèles que l'on y
formerait. Le roi partit le 19 à minuit et fut suivi, une heure après,
par sa maison militaire, conduite par _Monsieur_ et par M. le duc de
Berry.

»Arrivé à Abbeville le 20, à cinq heures de l'après-midi, le roi qui
comptait y attendre les troupes de sa maison, y resta le lendemain;
mais le maréchal Macdonald ayant rejoint Sa Majesté le 21 à midi,
démontra au roi la nécessité de s'éloigner davantage, et, d'après son
rapport, Sa Majesté prit la résolution de se renfermer à Lille, et
envoya à sa maison militaire l'ordre de l'y rejoindre par la route
d'Amiens.

»Le 22, à une heure après midi, le roi, précédé par le duc de Tarente,
entra dans Lille, où il fut accueilli par les plus vives
démonstrations de l'amour et de la fidélité des habitants. Sa Majesté
y avait été devancée par M. le duc d'Orléans et par le duc de Trévise
qui avait cru devoir y faire rentrer la garnison. Cette dernière
circonstance dont le roi n'était pas instruit, pouvait déconcerter les
plans de résistance qui venaient d'être formés. Si les troupes
n'étaient point rentrées, les gardes nationales et la maison
militaire du roi, secondées par le patriotisme des Lillois, pouvaient
assurer au roi ce dernier asile sur le territoire français. Avec une
garnison nombreuse et mal disposée, ce dessein paraissait de
l'exécution la plus difficile.

»Sa Majesté persista toutefois à en faire la tentative. Déjà sa
présence avait porté à son comble l'enthousiasme du peuple. Une foule
empressée se portait sur ses pas, en faisant tous ses efforts pour
émouvoir les soldats, et répétant sans cesse devant eux le cri chéri
de _Vive le Roi!_ Ceux-ci, mornes et glacés, gardaient un morne
silence, présage alarmant de leur prochaine défection. En effet, le
maréchal Mortier déclara franchement au roi qu'il ne pouvait répondre
de la garnison. Questionné sur les expédients extrêmes qu'il serait
possible d'employer, il déclara pareillement qu'il ne serait point en
son pouvoir de faire sortir les troupes de la place.

»Sur ces entrefaites, la déclaration publiée à Vienne le 13 mars, au
nom de toutes les puissances européennes réunies en congrès, parvint à
Lille. Le roi l'y fit soudain répandre et placarder, espérant, mais
inutilement, éclairer les troupes sur les funestes résultats dont leur
trahison allait être suivie, et sur les malheurs inévitables qu'elle
attirerait sur leur patrie.

»Le 23, Sa Majesté sut que le duc de Bassano, nommé ministre de
l'intérieur, avait envoyé au préfet de Lille des ordres de Buonaparte.
Ce même jour, à une heure après midi, le maréchal Mortier vint dire au
ministre de la maison du roi que, sur le bruit qui s'était répandu que
M. le duc de Berry allait arriver avec la maison militaire et deux
régiments suisses, toute la garnison était prête à se soulever; qu'il
conjurait le roi de partir pour éviter le plus affreux malheur; qu'en
escortant lui-même Sa Majesté hors des portes de la ville, il espérait
imposer encore aux soldats, ce qui lui deviendrait impossible, si l'on
différait le départ d'un seul instant.

»Le roi jugea devoir alors envoyer à sa maison militaire l'ordre de se
porter sur Dunkerque, ordre qui malheureusement n'est point parvenu.
Quant à lui, ne pouvant se rendre directement dans cette ville, il se
dirigea sur Ostende. Sa Majesté partit de Lille à trois heures,
accompagnée du maréchal Mortier et suivie de M. le duc d'Orléans. Au
bas du glacis, le duc de Trévise se crut obligé de rentrer pour
prévenir les désordres que pourrait commettre la garnison pendant son
absence. M. le duc d'Orléans rentra dans la place et n'en repartit que
plusieurs heures après. Le maréchal Macdonald n'a quitté le roi qu'aux
portes de Menin, et, jusqu'au dernier moment, a donné à Sa Majesté,
ainsi que le duc de Trévise, la preuve consolante que la religion du
serment et la foi de l'homme d'honneur n'étaient point dédaignées par
tous les braves dont l'armée française s'enorgueillit.

»Un piquet de la garde nationale de Lille, un détachement des
cuirassiers et des chasseurs du roi ont suivi Sa Majesté jusqu'à la
frontière; quelques-uns de ces derniers, ainsi que plusieurs
officiers, n'ont pas voulu l'abandonner, et l'ont accompagnée sur le
territoire de la Belgique. Le roi est arrivé à Ostende, espérant se
rendre à Dunkerque, dès que cette ville serait occupée par sa maison
militaire.

»Pendant ce temps, cette malheureuse maison, à laquelle s'étaient
joints un grand nombre de volontaires de tout âge et de tout état,
avait suivi la même route que le roi avait prise pour se rendre à
Lille. _Monsieur_ et M. le duc de Berry, toujours à la tête de cette
brave élite et en partageant les fatigues, avaient eu sujet d'en
admirer l'héroïque constance. Des jeunes gens, qui pour la première
fois avaient chargé leurs bras d'une arme pesante, des vieillards
faisant à pied des marches forcées dans des chemins qu'une pluie
abondante et continuelle avait rendus presque impraticables, s'étaient
associés à cette troupe fidèle, et n'ont été découragés ni par les
privations, ni par l'incertitude plus cruelle encore d'une marche
subordonnée à des avis que la défection des garnisons voisines pouvait
rendre de la nature la plus désastreuse.

»Dans l'absence des ordres que le roi n'avait pu faire parvenir, et à
la nouvelle que Sa Majesté était sortie de Lille, la colonne se porta
directement sur la frontière; mais ne pouvant défiler assez
promptement pour suivre en entier le maréchal Marmont qui la
dirigeait, sous les ordres des princes, avec un zèle et une activité
dignes d'un meilleur succès, engagée dans un terrain fangeux d'où les
chevaux ne pouvaient sortir qu'avec une extrême difficulté, une partie
de ces infortunés a été forcée de rester en arrière, où _Monsieur_,
craignant que leur dévouement ne leur fît courir des périls inutiles,
les a laissés libres de se retirer. Mais bientôt surpris et renfermés
dans Béthune par des ordres reçus de Paris, ils n'ont pu même tous se
disperser, et ils n'ont laissé à _Monsieur_ que l'espoir de réunir
successivement auprès de lui tous ceux qu'il pourrait recueillir sur
la frontière où il est resté dans ce dessein.

»C'est le 25, à huit heures du soir, que le roi a su _Monsieur_ arrivé
à Ypres et que la nouvelle du sort qu'éprouvait sa maison militaire
est venue ajouter au fardeau des sentiments douloureux dont il était
accablé.

»Au milieu de cet affreux désastre, Sa Majesté a reçu d'éclatants
témoignages de fidélité, mais ils doivent, en quelque sorte, aggraver
encore ses regrets. C'est un peuple bon, sensible, qu'il laisse en
proie à tous les excès d'une soldatesque égarée, ce sont des
serviteurs dévoués, courageux, qu'il n'a pu même rassembler autour de
lui; ce sont des traits de constance inébranlable dans plusieurs des
chefs les plus distingués de cette armée que le roi voudrait nommer la
sienne, auxquels il ne peut encore offrir d'autre récompense que le
prix d'estime et d'éloges que la France et la postérité leur
décerneront un jour.

»Parmi les souvenirs qu'ont gravés d'une manière ineffaçable dans le
cœur du roi les honorables sentiments dont il a recueilli les preuves
les plus sensibles, il met au premier rang ceux qui lui restent de la
conduite du maréchal Mortier. Depuis l'arrivée de Sa Majesté à
Ostende, elle a su par M. le duc d'Orléans[202] que l'ordre de
l'arrêter, ainsi que tous les princes, était parvenu au maréchal. Un
officier d'état-major porteur d'une dépêche du maréchal Davoust, où
était renfermé le même ordre, est arrivé ensuite à Lille lorsque le
roi en était déjà sorti, mais le duc de Trévise a fait en sorte que
rien ne transpirât à ce sujet avant le départ de M. le duc d'Orléans.

  [202] .... Je me décidai donc à partir (_de Lille_) dans la
  nuit.--Ce ne fut que lorsque j'eus pris cette résolution que
  j'appris par le maréchal duc de Trévise (ce qu'il avait eu
  l'extrême délicatesse de me cacher ainsi qu'au roi) qu'une dépêche
  télégraphique lui avait été transmise de quinze lieues, par
  laquelle il lui était enjoint d'arrêter le roi et tous les
  Bourbons qui pouvaient être à Lille. Il me dit en outre que depuis
  le départ du roi, un aide de camp du maréchal Davoust s'était
  présenté aux portes, qu'il se l'était fait amener, et qu'il
  l'avait trouvé porteur d'ordres dont l'objet était de faire
  arrêter le roi ainsi que moi. Il ajouta qu'il s'était assuré de
  cet aide de camp, et me priant de n'avoir aucun égard à ce qu'il
  venait de m'apprendre, il me demanda de rester à Lille aussi
  longtemps que je l'aurais fait si je n'en avais pas eu
  connaissance. J'appréciais déjà toutes les qualités du maréchal
  duc de Trévise pour qui j'avais une amitié sincère et je n'avais
  pas besoin de ce nouveau trait de loyauté pour rendre justice à la
  noblesse de son caractère». (_Mon journal. Événements de 1815_,
  par Louis-Philippe d'Orléans, t. I, p. 256).

»Cette relation succincte des principaux faits que présente la courte
et malheureuse époque dont le tableau vient d'être retracé, peut faire
juger des subites et innombrables difficultés dont le roi s'est vu
environné. Jamais événements plus inopinés et plus rapides n'ont
changé la face d'une vaste monarchie; mais jamais opposition plus
marquante entre l'esprit du soldat et du citoyen n'a plus complètement
paralysé le patriotisme, énervé l'autorité, et investi d'une terreur
magique l'homme qui, paraissant presque seul sur le territoire
français, y disposait deux jours après d'une foule de bras armés
contre un peuple sans défense.

»Au reste, cette défection simultanée et générale de l'armée, n'a été,
comme on le voit, fondée sur aucun motif qui puisse l'attacher
longtemps au sort de l'homme qui a repris sur elle un trop funeste
ascendant. Le pacte tacite qu'il a fait avec elle sera bientôt rompu
par les revers qui l'attendent. Ce n'est point Buonaparte proscrit,
rejeté, et bientôt accablé par l'Europe entière que cette soldatesque
crédule a voulu suivre; c'est le dévastateur du monde qu'elle a vu,
prêt à lui en rendre les dépouilles. Le prestige détruit, Buonaparte
perdrait bientôt sa force empruntée. C'est cet instant, c'est la
réflexion qui suit l'ivresse d'une grande erreur, que le roi attend
avec toute l'impatience que lui donnent les heureux résultats qu'il en
espère.

       *       *       *       *       *

No 50.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 13 avril 1815.

SIRE,

Depuis que Bonaparte s'est rendu maître de Paris, les puissances ont
pensé qu'il pouvait être utile de renouveler par une seconde
déclaration la manifestation des sentiments exprimés dans celle du 13
mars. On a tout lieu de croire qu'à l'exception de quelques individus,
tout ce qui, en France, est parti ou opinion, désire une même chose:
la destruction de Bonaparte. On voudrait donc pouvoir se servir de
cette disposition générale pour l'anéantir. Cet objet rempli, les
opinions particulières de chaque parti se trouveront sans appui, sans
force, sans moyen d'agir, et ne présenteront plus aucun obstacle.

La déclaration avait donc été projetée de manière à porter tous les
individus qui figurent dans les différents partis, à faire disparaître
Bonaparte. D'accord sur le fond de la déclaration, l'on n'a pu encore
s'entendre sur la forme, et la publication s'en trouve pour le moment
ajournée. On pense même à substituer à une déclaration du congrès, une
proclamation qui serait faite uniformément par tous les généraux en
chef des troupes alliées, au moment où ces troupes entreront sur le
territoire français, et je ne suis pas éloigné d'adopter cette idée
qui me semble présenter plusieurs avantages.

Tout ce qui me revient de la France prouve que Bonaparte est dans de
grands embarras. J'en juge encore par les émissaires qu'il a envoyés
ici.

L'un deux, M. de Montrond[203] à l'aide de l'abbé Altieri, attaché à
la légation autrichienne à Paris, est parvenu jusqu'à Vienne. Il
n'avait ni dépêches ni mission ostensible, et plutôt a-t-il été
envoyé[204] par le parti qui sert actuellement Bonaparte, que par
Bonaparte lui-même. C'est là ce que je suis porté à croire. Il était
chargé de paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi. Il
devait s'assurer si les puissances étrangères étaient sérieusement
décidées à ne point reconnaître Bonaparte et à lui faire la guerre. Il
avait aussi une lettre pour le prince Eugène. Ce qu'il était chargé de
me demander était si je pouvais bien me résoudre à exciter une guerre
contre la France. «Lisez la déclaration, lui ai-je répondu; elle ne
contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce n'est pas
d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit, elle est contre
l'homme de l'île d'Elbe.» A M. de Metternich il a demandé si le
gouvernement autrichien avait totalement perdu de vue les idées qu'il
avait au mois de mars 1814. «La régence? Nous n'en voulons point?» a
dit M. de Metternich. Enfin il a cherché à connaître par M. de
Nesselrode, quelles étaient les dispositions de l'empereur Alexandre.
«La destruction de Bonaparte et des siens,» a-t-il dit; et les choses
en sont restées là.

  [203] Le comte Casimir de Montrond était le deuxième fils de la
  comtesse de Montrond, qui au début de la Révolution eut quelques
  heures de célébrité. Lui-même n'eut jamais un rôle marquant mais
  son nom apparaît souvent dans l'histoire de M. de Talleyrand. Il
  vécut longtemps auprès de lui; il était son agent de confiance, et
  fut souvent employé par lui dans les plus secrètes négociations.

  [204] Variante: _et peut-être a-t-il été plutôt envoyé_.

On s'est attaché à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces
qui vont être immédiatement employées ainsi que le traité du 25 mars
dernier. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements et ces
réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui,
aujourd'hui, se sont attachés à la fortune de Bonaparte.

Le second émissaire qu'il a envoyé est M. de Flahaut[205]. Arrivé à
Stuttgard, le roi de Wurtemberg l'a fait arrêter et reconduire à la
frontière. Il avait des dépêches pour l'empereur d'Autriche,
l'empereur Alexandre, l'impératrice Marie-Louise et pour la légation
de Votre Majesté à Vienne. C'était, à ce que nous avons supposé, les
dépêches étant individuelles, des lettres pour faire cesser les
pouvoirs de l'ambassade de Votre Majesté.

  [205] Le comte de Flahaut de la Billarderie, né en 1785, s'engagea
  en 1798, fit toutes les campagnes de l'empire, et devint général
  en 1813 et aide de camp de l'empereur. En 1814, il adhéra à la
  Restauration, mais fut un des premiers à se rallier à l'empereur à
  l'époque des Cent-jours; au retour de sa mission manquée à Vienne,
  il fut nommé pair de France. Il dut s'exiler momentanément à la
  seconde Restauration et donna sa démission en 1817. La révolution
  de Juillet lui rendit son grade et la pairie. En 1831, il fut un
  instant ambassadeur à Berlin, et devint en 1837 premier écuyer du
  duc d'Orléans. En 1841, il fut nommé ambassadeur à Vienne, et
  conserva ces fonctions jusqu'en 1848. Il fut créé sénateur en 1853
  et grand chancelier de la Légion d'honneur en 1864. Il mourut en
  1870.

Les puissances sont toujours très bien. Je puis attester à Votre
Majesté que c'est une chose d'une difficulté extrême que de faire
marcher tant de personnes vers un même but. Je ne cesse de mettre tous
mes soins à empêcher qu'aucune d'elles ne s'en écarte.

Les arrangements territoriaux du midi de l'Allemagne ont été convenus
hier. Encore quelques jours et j'espère que le congrès aura terminé
tout ce dont il avait à s'occuper.

Par le premier courrier anglais qui partira samedi 15, j'aurai
l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la déclaration de guerre, assez
mal bâtie, de l'Autriche à Murat. Cette affaire se terminera, à ce que
j'espère, sous peu et à votre satisfaction.

Je suis...

_P.-S._--Cette lettre est portée par M. Fauche-Borel[206].

  [206] Louis Fauche-Borel, agent politique suisse, d'origine
  française. Né en 1762 à Neufchâtel, il rendit de grands services
  aux émigrés: en 1795, il servit d'intermédiaire entre le prince de
  Condé et Pichegru, et fut mêlé à toutes les intrigues et les
  conspirations royalistes en France jusqu'en 1801. Il fut alors
  arrêté à Paris et détenu pendant dix-huit mois. L'intervention du
  roi de Prusse le fit mettre en liberté. Il se retira à Berlin; en
  1805, sur les réclamations de Napoléon, il dut quitter cette ville
  et se réfugia à Londres. En 1814 et 1815, il reçut de nombreuses
  missions, et voyagea souvent entre Gand et Vienne. Il fut
  cependant arrêté à Gand par ordre de M. de Blacas. En 1816, il
  reçut du roi de Prusse le titre de conseiller d'ambassade; mais
  bientôt, abandonné de tous, et entièrement oublié, il tomba dans
  la misère et finit par se tuer (1829).

       *       *       *       *       *

No 51.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 15 avril 1815.

SIRE,

J'ai remis les trois lettres que Votre Majesté avait ordonné à M. de
Jaucourt de m'envoyer. J'ose lui dire qu'il m'a paru, par quelques
questions dont l'objet était de savoir si Votre Majesté était contente
de la déclaration, que les empereurs se seraient attendus à trouver
dans ces lettres, quelques expressions de satisfaction sur cet objet.
Néanmoins, il ne me revient et par ce qu'ils disent, et par ce qu'ils
font que des preuves du grand accord qui règne maintenant entre eux,
et que je ferai tous mes efforts pour entretenir jusqu'à la fin. M.
Pozzo aura dit à Votre Majesté combien dans des circonstances moins
difficiles, on avait eu de peine à faire marcher ensemble des
intérêts qui veulent se croire différents.

Les troupes russes sont arrivées en Bohême quatre jours plus tôt
qu'elles n'y étaient attendues. Il ne serait pas étonnant que,
quoiqu'elles viennent de la Vistule, elles fussent sur le Rhin avant
ou au moins en même temps que les troupes autrichiennes. On varie ici
tellement sur la force et sur la position de l'armée qui est sous les
ordres du duc de Wellington, que je désirerais beaucoup que Votre
Majesté voulût bien ordonner à M. de Jaucourt de m'envoyer à cet égard
des informations positives et particulièrement sur l'époque où elle
pourrait entrer en France.

Le maréchal de Wrède part d'ici dans deux jours[207]. Les troupes
qu'il commande, ainsi que les troupes prussiennes sont fort animées.

  [207] Variante: _Il s'arrêtera quatre jours à Munich, et se rendra
  de là à son corps d'armée._

Les Autrichiens ont reçu d'Italie, en date du 7 avril, des nouvelles
dont ils sont en général contents; mais ils sont contents de peu. Leur
motif pour en être satisfaits est que le corps d'armée de Murat, après
avoir essayé sans succès de forcer la tête de pont d'Occhiobello,
s'est retiré, et toute son armée est entre Modène, Ferrare et la mer.

Le général Frimont se croyait en mesure d'attaquer vers le 12.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté la déclaration contre Murat,
qui m'a été officiellement communiquée par M. de Metternich.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 29_ter_[208].--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  [208] M. Pallain insère ici outre la lettre nº 29 une autre lettre
  du roi à M. de Talleyrand, en date du 21 avril. D'après les
  numéros des dépêches du prince auxquelles le roi déclare répondre,
  il est probable que la lettre du 22, seule, a été expédiée. Le
  contenu est d'ailleurs presque semblable; il y a même une phrase
  identique. Au surplus, voici cette lettre:

  «Gand, 21 avril 1825.

  »Mon cousin,

  »J'ai reçu votre numéro 49 et le 38 qui y était inclus. Peu après
  l'avoir expédié, vous avez dû recevoir de nos nouvelles et n'en
  pas manquer depuis, mais le défaut de moyens tels que je les avais
  à Paris jette nécessairement de l'inexactitude dans la
  correspondance.

  »Je suis impatient de recevoir la déclaration dont vous me parlez
  et à laquelle, d'après votre lettre, j'espère que vous aurez
  coopéré. Le chevalier Stuart vient de me dire qu'elle avait été
  signée le 11. De mon côté, je m'occupe de la proclamation que je
  publierai en mettant le pied en France. Je vous l'enverrai dès
  qu'elle sera rédigée, et aura été vue, avant d'être arrêtée, par
  le duc de Wellington et le général Pozzo di Borgo. Si les
  souverains sont encore à Vienne lorsqu'elle y parviendra, j'espère
  que vous lui concilierez leurs suffrages. Je ne désire cependant
  pas qu'elle les y trouve; la célérité dans les opérations est la
  chose de toutes la plus nécessaire; tous les rapports de
  l'intérieur sont excellents, mais il ne faut pas laisser de temps
  à l'ennemi.

  «LOUIS.»

Gand, ce 22 avril 1815.

Mon cousin,

J'allais répondre à votre numéro 49 renfermant le numéro 38, lorsque
j'ai reçu le numéro 50 renfermant aussi le numéro 44. Vous avez[209]
sans doute influé sur la déclaration des souverains; j'espère, s'il en
est temps encore, que vous influerez aussi sur celle des généraux qui
sera une pièce bien importante. Si l'on veut qu'elle produise tout
l'effet qu'on en doit désirer, il faut que conformément à la
déclaration du 13 mars, et à l'article III du traité du 25, l'Europe
s'y déclare l'alliée du roi et de la nation française, contre
l'invasion de Napoléon Bonaparte; l'amie de tout ce qui se déclarera
pour les premiers, et l'ennemie de tout ce qui s'armera en faveur du
second; ce qui exclut à la fois toute idée de conquête et tout parti
mitoyen dont on ne doit pas même supposer la possibilité.

  [209] Variante: _auriez_.

De mon côté, je m'occupe de la déclaration ou proclamation que j'aurai
à publier en remettant le pied en France. Je vous l'enverrai dès
qu'elle sera rédigée, mais je désire fort qu'elle ne vous trouve plus
à Vienne. Votre numéro 50 m'annonce la fin prochaine du congrès; il
faut sans doute que vous signiez en mon nom le traité qui le
terminera, mais il me tarde beaucoup surtout, dans les conjonctures
présentes, de vous revoir auprès de moi.

Vous savez la malheureuse issue de la courageuse entreprise de mon
neveu; vous savez que ma nièce elle-même n'a pu sauver Bordeaux[210].
L'esprit public n'en est point altéré en France; tous les rapports
sont unanimes sur ce point; l'essentiel est d'agir promptement, et
c'est bien l'opinion et le vœu du duc de Wellington.

  [210] Il s'agit de M. le duc et de madame la duchesse d'Angoulême.

Je ne dirai qu'un mot sur votre numéro 38. C'est que la lettre du duc
de Campo Chiaro est bonne à conserver comme un monument de l'insigne
perfidie de son maître. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

       *       *       *       *       *

No 52.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 23 avril 1815.

SIRE,

Il vient de se passer ici une chose que je voudrais pouvoir laisser
ignorer à Votre Majesté, comme propre à l'affliger, mais qu'il lui
importe de connaître comme essentiellement liée à sa situation
présente, et qu'elle apprendrait infailliblement d'ailleurs,
peut-être, sans les circonstances qui lui servent de correctif et de
contrepoids.

Depuis quelque temps, j'ai eu lieu de remarquer que si l'empereur de
Russie avait été souvent opposé à ce que désirait Votre Majesté, il
n'y a pas toujours été porté seulement par le but qu'il se proposait
lui-même, mais encore dans quelques circonstances parce qu'il s'est
trouvé blessé:

1º De ce que Votre Majesté ne lui a point offert le cordon bleu,
l'ayant donné au prince-régent;

2º De l'inutilité de son intercession[211] et de ses instances en
faveur du duc de Vicence, à qui il s'intéresse vivement, et qui a été
exclu de la Chambre des pairs;

3º De la fermeté avec laquelle Votre Majesté, dans la question du
mariage, a refusé de condescendre à ses désirs sur le point religieux;

4º Enfin de ce que la charte constitutionnelle s'éloignait, en
plusieurs points, des vues qu'il avait manifestées à Paris à ce sujet,
et que son attachement pour les idées libérales lui faisait regarder
comme très utiles et très importantes.

  [211] Variante: _intervention_.

Je savais que, depuis quelque temps, il s'en plaignait dans son
intérieur _en termes assez vifs_[212]; mais cela me paraissait alors
de peu d'importance. Aujourd'hui, je dois croire que cette disposition
d'esprit influe sur sa manière de juger la situation de la France et
celle de Votre Majesté.

  [212] Supprimé dans le texte des archives.

D'après les nouvelles de France et les rapports de ceux qui en
viennent, Votre Majesté a pour elle le corps entier de la nation; et
contre elle, deux partis: celui de l'armée qui est tout entier à
Bonaparte, ce qui s'y trouve de bien intentionné étant subjugué ou
entraîné par la masse; et le parti formé de ce qui reste des anciennes
factions révolutionnaires. Le second ne s'est joint au premier que
parce que celui-ci ayant pris les devants, _l'autre_[213] s'est trouvé
dans la nécessité de suivre. Ils ne s'accordent qu'en ce seul point,
que tous les deux voulaient un changement; mais ils ne le voulaient,
ni pour les mêmes motifs ni pour la même fin. L'armée, impatiente[214]
du repos, voulait un chef qui lui rendît toutes ces chances de péril,
de fortune et de renommée auxquelles elle était habituée depuis
vingt-deux ans; Bonaparte était évidemment[215] son homme. Les chefs
de l'autre parti connaissent Bonaparte et le détestent. Ils
connaissent son insatiable soif de dominer; ils savent que la liberté
civile n'a point de plus cruel ennemi; ils sentent très bien que là où
une armée rebelle a déféré le pouvoir suprême, il peut à peine exister
une vaine ombre de gouvernement civil; que hors du gouvernement civil
ils ne seront rien, et que l'obéissance passive sera leur partage
comme celui de tout le monde. Ils ne se font point illusion sur le
motif qui a porté Bonaparte à se rapprocher d'eux; ils savent que son
union avec eux est de sa part une union forcée, que les liens par
lesquels ils essayeront de le contenir, et qu'il consent en ce moment
à recevoir, n'auront de force, qu'autant qu'il n'aura pas le pouvoir
de les rompre; et que des victoires, s'il en remporte, lui donneront
ce pouvoir. Ils ne se dissimulent point que ce que l'armée a fait une
fois, elle pourrait le faire une seconde, une troisième fois, et que,
dans un tel état de choses, il n'y aurait de sécurité[216] ni pour le
maître ni pour les esclaves. Désabusés de leurs anciennes chimères,
ils ne rêvent plus la république; les titres et les biens qu'ils ont
acquis les lient au système monarchique. Ils n'étaient point opposés à
la dynastie légitime; mais ils n'ont pu supporter un système de
gouvernement où, exclus de toute participation aux emplois, ils se
sont crus[217] dépouillés de toute existence politique et menacés pour
l'avenir de pertes encore plus grandes. Leur aversion pour cet état de
choses est telle qu'ils eussent voulu en sortir à tout prix et que,
pour n'y pas retomber, ils se rejetteront plutôt dans les horreurs et
les hasards du régime révolutionnaire.

  [213] Supprimé dans le texte des archives.

  [214] Variante: _ennuyée_.

  [215] Variante: _éminemment_.

  [216] Variante: _sûreté_.

  [217] Variante: _vus_.

Le premier intérêt de Bonaparte est de nationaliser la guerre qu'il va
avoir à soutenir. Le premier intérêt des puissances est qu'il n'en
puisse venir à bout. Il sait assez qu'il n'y peut arriver par la
persuasion, et qu'il n'a pour y parvenir d'autre moyen que la terreur.
Mais son armée qu'il faudra qu'il réunisse sur les frontières, et qui
sera aux prises avec les forces étrangères, n'est point un instrument
qui lui suffise: il lui en faut d'autres, et il n'en peut trouver que
dans ce parti auquel il a autrefois appartenu, sur les ruines duquel
il s'est élevé, qu'il a tenu longtemps dans l'oppression, et dont il
recherche maintenant l'appui. Les puissances ont pensé que ce parti,
si l'on s'attachait à calmer ses craintes, pourrait être amené à se
détacher d'un homme qu'il n'aime pas; qu'on ôterait ainsi à Bonaparte
ses principales ressources et ce qui peut rendre sa résistance plus
longue et plus dangereuse. Un projet de déclaration a été fait dans
cette vue. Quand il ne s'est agi que de déclarer que l'Europe ne
s'armait point contre la France, mais pour la France, qu'elle ne
reconnaissait d'ennemis que Bonaparte et ses adhérents, qu'elle ne
traiterait jamais avec lui, qu'elle ne lui accorderait ni paix ni
trêve, et ne poserait les armes qu'après l'avoir renversé, tous les
avis ont été unanimes. Mais quand il a été question d'exprimer encore
dans la déclaration que le but final de la guerre était le
rétablissement de la dynastie légitime, les opinions ont été
partagées. «Si vous ne parlez point de ce rétablissement, ont dit les
uns, ceux qui, dans l'intérieur, se sont armés et que la déclaration
du 13 mars a portés à s'armer pour la cause du roi, se croiront
abandonnés. Vous vous ôterez une ressource certaine, pour en obtenir
une qui ne l'est pas. En annonçant uniquement l'intention de renverser
l'usurpateur, et en laissant entendre que, lui renversé, la France
pourra faire ce qu'elle voudra, vous la livrez au jacobinisme et à des
factions plus dangereuses pour l'Europe que l'existence même de
Bonaparte. Le rétablissement de la dynastie légitime, ont dit les
autres, est une chose par rapport à laquelle l'intention des
puissances ne saurait paraître douteuse. La déclaration du 13 mars
l'exprime assez. En y insistant de nouveau, d'une manière trop
absolue, on manquerait le but qui est de détacher de Bonaparte des
hommes qui ne peuvent être ramenés que par des concessions que les
puissances peuvent bien laisser entrevoir, mais que le roi peut seul
promettre et faire.»

Les choses étaient en cet état, lorsque l'empereur Alexandre a fait
appeler lord Clancarty qui, depuis le départ des lords Castlereagh et
Wellington, est le chef de l'ambassade anglaise.

Le récit de leur conversation m'a été fait en partie par lord
Clancarty, mais beaucoup plus en détail par lord Stewart et par M. de
Metternich.

La tâche d'en rendre compte à Votre Majesté m'est d'autant plus
pénible que, m'y trouvant placé, par rapport à plusieurs traits, entre
le respect et le dévouement, je dois craindre que ce que j'aurai donné
à l'un ne paraisse manquer à l'autre. Mais Votre Majesté, qui a tant
d'intérêt à bien connaître les dispositions du plus puissant des
alliés, ne pourrait qu'imparfaitement en juger, si elle ne savait
point quelles raisons il en donne, et même par quels reproches il
prétend les justifier. La force de cette considération peut seule me
contraindre à les rapporter.

L'empereur ayant demandé d'abord à lord Clancarty pourquoi il
n'approuvait pas le projet de déclaration[218]: «C'est, a répondu lord
Clancarty, qu'il ne dit pas à mon avis tout ce qu'il doit dire. Ce
n'est pas assez de renverser Bonaparte, il ne faut pas ouvrir la porte
aux jacobins dont je m'accommoderais encore moins que de Bonaparte
lui-même.--Les Jacobins, a repris l'empereur Alexandre, ne sont à
craindre que comme auxiliaires de Bonaparte, et c'est pour cela qu'il
faut tendre à les détacher de lui. Lui tombé, ce ne sont pas eux qui
recueilleront son héritage. La question est d'abord de le renverser.
Nous sommes sur cela tous d'accord. Pour moi, j'y consacrerai toutes
mes forces et ne me reposerai point que cela ne soit fait. Du reste,
je consens à ajourner une déclaration ou une proclamation quelconque
au moment où nos troupes seront plus près de la France; c'est même là
mon avis. Mais le renversement de Bonaparte n'est pas le seul point
sur lequel il soit nécessaire de nous entendre. Dans une entreprise
aussi grande que celle où nous sommes engagés, il faut, dès le
principe, envisager la fin. Le renversement de Bonaparte n'est que la
moitié de l'ouvrage; il restera à pourvoir à la sécurité de l'Europe
qui ne peut être tranquille tant que la France ne le sera pas, et la
France ne le sera qu'avec un gouvernement qui convienne à tout le
monde.--La France, a dit lord Clancarty, était heureuse sous le
gouvernement du roi. Il a pour lui les vœux de toute la nation.--Oui,
a répondu l'empereur, de cette partie de la nation qui n'a jamais été
que passive; qui, depuis vingt-six ans supporte toutes les
révolutions, qui ne sait qu'en gémir, et n'en empêche aucune. Mais
l'autre partie qui semble la nation tout entière, parce qu'elle seule
se montre, qu'elle seule agit, et qu'elle domine, se soumettra-t-elle
volontiers, et sera-t-elle fidèle au gouvernement qu'elle vient de
trahir? Le lui imposerez-vous malgré elle? Ferez-vous pour cela[219]
une guerre d'extermination, peut-être sans terme? Et avez-vous la
certitude de réussir?--Je sens, a répliqué lord Clancarty, que le
devoir finit où l'impossibilité commence. Mais, jusqu'à ce que
l'impossibilité soit avérée, je tiens que le devoir des puissances est
de soutenir le souverain légitime, et de ne pas même mettre en
question s'il peut être abandonné.--Nos premiers devoirs, a repris
l'empereur, sont envers l'Europe et envers nous-mêmes. Le
rétablissement du gouvernement fût-il facile, tant que l'on n'aurait
pas une certitude de sa stabilité future, que ferait-on en le
rétablissant, sinon de préparer à la France et à l'Europe de nouveaux
malheurs? Si ce qui est arrivé une fois arrivait encore, serions-nous
réunis comme aujourd'hui? Aurions-nous près d'un million d'hommes sous
les armes? Serions-nous prêts au moment où le danger viendrait à
éclater? Et quelle probabilité y a-t-il, les éléments de désordre
étant les mêmes, que le gouvernement du roi serait plus stable qu'il
ne l'a été? Du reste, quelque opinion que l'on ait à cet égard, le
rétablissement du roi que nous désirons tous, et que je désire
particulièrement, pouvant rencontrer des obstacles insurmontables, dès
que ce cas est possible, il est bon de le prévoir et de convenir
d'avance de ce qu'on aurait alors à faire. L'an dernier, on aurait pu
établir la régence. Mais l'archiduchesse Marie-Louise à qui j'ai
parlé, ne veut point, à quelque prix que ce soit, retourner en France.
Son fils doit avoir en Autriche un établissement, et elle ne désire
rien de plus pour lui. Je me suis assuré que l'Autriche, de son côté,
ne songe plus à la régence et ne la veut plus. L'année dernière, elle
m'avait paru pouvoir concilier les différents intérêts; mais la
situation n'est plus la même. C'est donc une chose à laquelle il ne
faut plus penser. Je ne vois de propre à tout concilier que M. le duc
d'Orléans. Il est Français, il est Bourbon, il est mari d'une Bourbon,
il a des fils; il a servi, étant jeune, la cause constitutionnelle; il
a porté la cocarde tricolore que, je l'ai souvent dit à Paris, on
n'aurait jamais dû quitter. Il réunirait tous les partis. Ne le
pensez-vous pas ainsi, milord, et quelle serait là-dessus l'opinion
de l'Angleterre?--Je ne sais, a répondu lord Clancarty, quelle pourra
être l'opinion de mon gouvernement sur une idée qui est toute nouvelle
pour lui comme elle l'est pour moi. Pour ce qui est de mon opinion
personnelle, je n'hésite point à dire qu'il me paraîtrait extrêmement
dangereux d'abandonner la ligne de la légitimité pour se jeter dans
une usurpation quelconque. Mais, Votre Majesté voudra assurément que
j'écrive à mon gouvernement ce qu'elle m'a fait l'honneur de me dire.»
L'empereur lui a dit d'écrire, et après lui avoir observé combien il
était essentiel que l'on sût où l'on voulait arriver, quand on
entreprenait une aussi grande chose, il s'est retiré.

  [218] Variante: _et quelle objection il avait à y faire_.

  [219] Variante: _pour elle_.

Lord Clancarty a en effet écrit; mais en insistant sur les raisons qui
doivent tenir l'Angleterre attachée à la cause de Votre Majesté.

M. de Metternich, auquel lord Stewart et lord Clancarty ont fait part
de cette conversation, a trouvé que la question élevée par l'empereur
était tout au moins intempestive; qu'il ne fallait pas aller se perdre
dans des questions hypothétiques qui pouvaient ne se présenter jamais,
mais qu'on devait attendre qu'elles se présentassent et traiter
chacune en son temps. Il a chargé l'ambassadeur d'Autriche à Londres
de parler dans ce sens.

L'empereur Alexandre qui comprend peu le principe de la légitimité,
sans attendre de connaître l'opinion du cabinet anglais, a fait
insérer dans la _Gazette de Francfort_ un article que j'ai sous les
yeux, et qui porte que les puissances ne veulent que renverser
Bonaparte, mais qu'elles ne prétendent nullement se mêler du régime
intérieur de la France, ni lui imposer un gouvernement, et qu'elle
sera libre de se donner celui qu'elle voudra.

Mais jusqu'à présent, il est seul de son avis. La Prusse même, tout
accoutumée qu'elle est à vouloir tout ce qu'il veut, est bien pour
Votre Majesté. Elle a même exprimé le désir que Votre Majesté fît une
proclamation, et que cette proclamation devançât la réunion à Paris
des collèges électoraux que Bonaparte y a appelés. Ce désir est aussi
celui de la généralité des puissances. On regarde comme très
nécessaire que Votre Majesté s'attache à rallier à elle tous les
partis, en leur assurant à tous, sans distinction tous les avantages
d'un régime constitutionnel. Les puissances considèrent une
déclaration de Votre Majesté faite dans cet esprit comme un puissant
auxiliaire des forces qu'elles vont déployer. Plusieurs voudraient
encore que Votre Majesté, rejetant sur les ministres les fautes qui
ont pu être commises, se composât un nouveau ministère comme si elle
était en France, et dans la composition duquel chaque parti trouvât
les garanties qu'il désire. J'ai été invité à en écrire à Votre
Majesté. J'ai même été prévenu que ce vœu lui sera exprimé dans des
insinuations qui seront faites par les ministres que les cours vont
envoyer près d'elle, ce qui me fait souhaiter qu'elle en devance
l'expression.

A tout ce que l'empereur de Russie a dit à lord Clancarty, je dois
ajouter ce qui m'est revenu de son langage par des voies que j'ai
toute raison de regarder comme sûres.

En plusieurs occasions, il a répété que quand il était à Paris il y a
un an, tout ce qu'il voyait et entendait lui faisait craindre que le
gouvernement ne pût pas se maintenir. Il lui semblait difficile que
les sentiments et les opinions des princes se trouvassent assez en
harmonie avec les opinions et les habitudes d'une génération qui
était née pendant leur absence, et qui n'avait en beaucoup de points
ni les idées ni les mœurs de ses pères. Or, observe-t-il
perpétuellement, aimant à se placer dans des idées générales, on ne
peut gouverner en opposition avec les idées de son temps. Il dit que
ses craintes ont augmenté quand il vit que Votre Majesté appelait au
ministère et dans ses conseils des hommes très estimables sans doute,
mais presque tous ayant passé le temps de la Révolution hors de
France, ou dans la retraite, ne connaissant conséquemment point la
France et n'en étant point connus, et manquant de cette expérience des
affaires que même le génie ne peut suppléer. Il trouve que le mal
qu'ils ont fait à la cause royale a été très grand, et quoiqu'il pense
qu'à l'avenir un mal pareil serait évité parce que Votre Majesté
ferait d'autres choix, je dois dire qu'il remarque que celui de ces
ministres qui a excité le plus de plaintes de la part de tous les
partis est plus que personne dans la confiance de Votre Majesté[220].
Il a été jusqu'à dire que le plus grand mal est venu de la portion de
pouvoir que Votre Majesté a donnée ou laissé prendre aux princes qui
l'approchent davantage; que les préventions qui se sont élevées contre
eux lui paraissent un mal sans remède; que celles auxquelles Votre
Majesté aurait été personnellement en butte auraient produit un effet
bien moins fâcheux, attendu que les mécontentements contre celui qui
règne, sont tempérés et adoucis par l'espérance que l'on met dans le
successeur, au lieu que quand ce sont les successeurs que l'on craint,
l'on ne peut avoir cette espérance. L'empereur dit, dans sa
conversation habituelle, qu'il croirait volontiers que Votre Majesté,
si elle était seule, conviendrait à la France et qu'elle y serait
aimée et respectée, mais que comme elle ne peut être séparée de tout
ce qui l'entoure, il craint qu'elle ne puisse jamais s'y affermir.

  [220] C'était au comte de Blacas que l'empereur Alexandre faisait
  ici allusion. (_Note de M. de Bacourt._)

J'ai la satisfaction de voir que les puissances portent toutes à Votre
Majesté un intérêt sincère; même le langage de l'empereur de Russie
tient plus à de l'humeur, et aux idées philosophiques qui dominent en
lui, qu'à un calcul arrêté: je serais heureux de pouvoir ajouter que
cet intérêt s'étend à _Monsieur_ et à Messieurs les ducs d'Angoulême
et de Berry. Mais une fois le pouvoir exclusivement concentré entre
les mains de Votre Majesté et de ministres responsables, ayant sa
confiance et celle de la nation, les impressions exagérées que des
erreurs ou des inadvertances ont données, au dedans et au dehors,
s'effaceront peu à peu.

Le baron de Talleyrand[221] est arrivé ici avec la lettre dont Votre
Majesté m'a honoré en date du 10 avril. Je ne cesse point d'exciter
ici le zèle et de représenter combien il importe qu'on se hâte. Mais
le duc de Wellington dans une lettre postérieure à celle dont Votre
Majesté m'a fait l'honneur de me parler, mande que, d'après les
fâcheuses nouvelles reçues du Midi, il sent la nécessité de ne
commencer les opérations que quand on pourra attaquer partout à la
fois, avec de grandes masses. Or, avec toute la bonne volonté du
monde, les distances à parcourir font que les Autrichiens ne pourront
avoir sur le Rhin, cent mille hommes qu'à la fin de mai.

  [221] Alexandre-Daniel baron de Talleyrand, cousin germain du
  prince, conseiller d'État, puis ministre à Florence (1832), à
  Copenhague (1835) et pair de France (1838). Il mourut en 1839.

Votre Majesté apprendra avec plaisir que les troupes autrichiennes en
Italie ont eu des succès, qui en promettent de plus grands. Le prince
Léopold[222] partira sous peu de jours pour l'armée autrichienne. Les
journaux de Vienne sont enfin arrivés à ne plus dire: _le roi
Joachim_; ils disent tout simplement: _Murat_.

  [222] Léopold, prince de Salerne, deuxième fils du roi Ferdinand,
  né en 1790, épousa en 1816, l'archiduchesse Marie-Clémentine. Il
  arriva le 21 mai au quartier général autrichien de Téano, et prit
  possession du pays au nom de son père.

M. de Bombelles[223], ancien ambassadeur en Portugal, chanoine à
Glogau, et père du Bombelles qui était à Paris, voudrait rentrer dans
la carrière diplomatique, sous une forme quelconque, depuis
ambassadeur jusqu'à chargé d'affaires. Il pense qu'il servirait
utilement dans cette dernière qualité à Munich, et huit mille francs
lui paraissent suffisants pour y vivre.

  [223] Marc-Marie, marquis de Bombelles, né en 1744, issu d'une
  famille d'origine portugaise, établie en France, et passée ensuite
  au service de l'Autriche. Il entra d'abord dans la diplomatie, fut
  ambassadeur de France en Portugal, émigra en 1792, et servit dans
  l'armée de Condé. Il entra ensuite dans les ordres, et fut
  chanoine à Breslau et non à Glogau. Sous la Restauration, il
  devint aumônier de la duchesse de Berry et évêque d'Amiens. Il
  mourut en 1821.

Je mets à profit le zèle de M. le comte Alexis de Noailles qui aura
l'honneur de remettre cette dépêche à Votre Majesté. Il a été sous
tous les rapports fort utile ici, et je crois que personne ne peut
mieux instruire Votre Majesté de la situation politique et militaire
de tous les cabinets, dont nous avons aujourd'hui si grand besoin. Je
supplie Votre Majesté de vouloir bien le rendre porteur des ordres
qu'elle aurait à me donner. Il est convenable qu'il soit ici avant la
fin du congrès, et les affaires de l'Allemagne et de l'Italie, qu'il
faut terminer, vont si lentement, qu'il arrivera fort à temps pour y
apposer sa signature.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 53.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 1er mai 1815.

SIRE,

M. le baron de Vincent part aujourd'hui pour se rendre auprès de Votre
Majesté et il veut bien se charger de la lettre que j'ai l'honneur de
lui écrire.

Murat, en commençant les hostilités, comptait sur une insurrection des
peuples de l'Italie, mais il a été complètement trompé dans son
attente. Dans cette confiance, il s'était avancé jusqu'aux rives du
Pô, où les premiers engagements ont eu lieu. Depuis lors, il n'a
éprouvé que des défaites. Il se retire en toute hâte vers le royaume
de Naples, craignant que sa retraite ne soit coupée par un corps
autrichien qui est en Toscane. La dernière affaire dont on ait ici des
nouvelles officielles a eu lieu auprès de Césenne, où il a repassé le
Ronco en essuyant une perte considérable. Son armée, déjà beaucoup
diminuée par les prisonniers qu'on lui a faits et qui montent à sept
mille hommes, diminue encore chaque jour par la désertion. Tout fait
espérer que d'ici peu de temps, cette guerre sera terminée. L'avantage
de replacer Ferdinand IV dans ses États ne sera pas le seul que nous
procurera la chute de Murat. En rendant disponibles les troupes qui
sont employées contre lui et en ôtant toute inquiétude sur le maintien
de la tranquillité de l'Italie, elle favorisera beaucoup les
opérations contre Bonaparte. Elle produira d'ailleurs en France un
effet immense, en prouvant à tout le monde que personne en Europe ne
veut souffrir ces dominations nouvelles fondées sur la violence et
l'injustice, et que l'on est bien décidé à les renverser. C'est là le
fruit des efforts que nous avons faits ici pour soutenir le principe
de la légitimité. Ce principe est aujourd'hui explicitement reconnu.
Un traité vient d'être signé par M. de Metternich et le commandeur
Ruffo[224], ministre du roi Ferdinand IV, à Vienne. Ce traité stipule
les secours que devra fournir la Sicile dans la guerre contre Murat;
et au lieu des vingt millions que Votre Majesté était dans l'intention
de donner pour cette guerre, le roi Ferdinand, à ce que l'on me dit,
s'engage à en donner vingt-cinq. Mes premières dépêches feront
connaître à Votre Majesté toutes les stipulations du traité que je
n'ai pu encore avoir sous les yeux[225].

  [224] Le commandeur Ruffo, diplomate italien, était ministre du
  roi de Naples à Paris en 1797. Revenu à Naples en 1798, il suivit
  la cour en Sicile en 1805, fut chargé d'une mission en Portugal.
  En 1815, il alla à Vienne comme plénipotentiaire au congrès. Il
  mourut en 1825.

  [225] Voir d'Angeberg, _Congrès de Vienne_, p. 1156.

Le prince Léopold des Deux-Siciles part le 4 de ce mois
pour le quartier général autrichien.

Quoique l'affaire de Parme ne soit pas encore arrêtée,
l'empereur d'Autriche a publié une ordonnance par laquelle,
il prend, au nom de sa fille, l'administration définitive des
trois duchés[226]. Ainsi Votre Majesté voit que les arrangements à
régler par le congrès s'exécutent avant d'être convenus; ce qui
ne vaut rien, mais que nous n'avons pas la puissance d'empêcher.

  [226] Parme, Plaisance et Guastalla.

Les troupes autrichiennes et russes continuent leur marche. Le
quartier général du prince de Schwarzenberg est à Heilbronn dans le
pays de Wurtemberg; et lui-même est parti hier d'ici, pour s'y rendre,
en passant par la Bohême, où il ne s'arrêtera que peu de jours.

Les arrangements avec la Bavière, que j'avais annoncés à Votre
Majesté comme étant terminés, mais qui n'étaient pas signés, après
avoir donné lieu à de nouvelles discussions, viennent enfin d'être
convenus. Toutefois, ils ne le sont qu'éventuellement. Ils ne seront
définitivement arrêtés qu'après la guerre, parce que étant subordonnés
à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt qui doivent
faire des cessions à la Bavière, et être indemnisées à la gauche du
Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des
dédommagements que les chances de la guerre, si elle était
malheureuse, pourraient leur ôter.

Le général de Walterstorff[227], ministre de Danemark, doit
partir après-demain, pour se rendre auprès de Votre Majesté.
Il est ainsi que M. de Vincent, accrédité aussi comme commissaire
auprès du duc de Wellington.

Je suis...

  [227] Ernest-Frédéric de Walterstorff (1755-1820), lieutenant
  général et chambellan du roi de Danemark, ministre
  plénipotentiaire à Paris depuis 1810.

       *       *       *       *       *

No 54.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 5 mai 1815.

SIRE,

Un ancien chambellan de Bonaparte, qui, ayant accompagné ici
l'archiduchesse Marie-Louise, était devenu chambellan de l'empereur
François, et était depuis quelque temps retourné à Paris[228], en a
été dernièrement expédié avec une lettre de Bonaparte, pour
l'empereur, et une de M. de Caulaincourt pour M. de Metternich. A la
faveur de son titre de chambellan autrichien, il est arrivé jusqu'à
Munich, mais il y a été arrêté, et les lettres dont il était porteur
ont été envoyées ici. Ces lettres réclament l'une et l'autre, pour des
motifs différents, le retour de l'impératrice et de son fils. Le ton
que prennent Bonaparte et son ministre est celui de la modération et
de la sensibilité. Les lettres sont restées cachetées jusqu'au moment
de la conférence, et elles ont été ouvertes en présence des ministres
des puissances alliées; on est convenu de n'y point répondre;
l'opinion a été unanime. Ainsi Votre Majesté voit que toutes les
tentatives de Bonaparte pour établir[229] des relations de quelque
nature qu'elles soient avec les puissances étrangères sont repoussées
et restent sans fruit.

  [228] C'est le baron de Stassart. Né en 1780 à Malines, il avait
  été sous l'empire auditeur au conseil d'État, puis intendant du
  Tyrol (1805) et de la Prusse occidentale (1807). En 1810, il fut
  nommé préfet de Vaucluse et en 1811, des Bouches de la Meuse.
  Après la chute de Napoléon, il fut reçu par l'empereur d'Autriche,
  dont il était né le sujet et qui le nomma chambellan. De retour à
  Paris pendant les Cent-jours, il en repartit le 17 avril pour
  Vienne avec des dépêches de Napoléon. Il fut arrêté à Lintz, et se
  retira à Weltz d'où il envoya ses dépêches à Vienne. Il rentra
  dans sa patrie après Waterloo, et fut plusieurs fois élu aux états
  généraux. Sous le règne du roi Léopold, il devint président du
  Sénat.--C'est par erreur que M. de Talleyrand le qualifie d'ancien
  chambellan de Napoléon. M. de Stassart ne fut jamais revêtu de
  cette charge.

  [229] Variante: _obtenir_.

Les ministres anglais auxquels je m'étais adressé pour subvenir aux
besoins pécuniaires de l'ambassade de Votre Majesté au congrès, et qui
s'étaient montrés faciles à cet égard, ont reçu des lettres de leur
gouvernement qui ne les autorisent qu'à avancer une somme de cent
mille francs dans un cours de six mois.

Les crédits que nous avions sur France, et qui étaient loin d'être
épuisés, ont été suspendus à la date du 21 mars. Cette disposition
porte à notre charge des dépenses faites et qui devaient être
acquittées au 1er avril. Les personnes attachées à l'ambassade n'ont
d'ailleurs point été payées à Paris depuis le mois de janvier.

La dépense la plus réduite, pour les mois d'avril et de mai, sans
pouvoir satisfaire à tout ce qui est arriéré, exigera cependant une
partie considérable de la somme qui m'est promise[230] par le
ministère britannique; et le reste, ne pourra nous conduire qu'au
commencement d'août. A cette époque, Votre Majesté jugera quelles
dispositions il lui sera possible de prendre à cet égard.

Je suis...

  [230] Variante: ... une _partie considérable_ qui _nous a été_
  promise.

       *       *       *       *       *

No 30_ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Gand, ce 5 mai 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu par M. de Noailles votre numéro 52. Je joins à cette
dépêche, la proclamation que je vais publier et dont je me flatte que
les souverains seront aussi satisfaits que l'ont été les ministres
résidents auprès de moi. Mais cet objet quoique important, n'est pas
celui qui l'est le plus. Il est un autre point dans votre dépêche qui
a été depuis que je l'ai reçue et qui ne cesse pas d'être le sujet de
mes plus sérieuses réflexions[231]; pour achever de le résoudre, j'ai
besoin de sages avis et ce n'est pas par écrit qu'on peut les donner.
Je vous ai mandé de venir me joindre aussitôt que vous aurez signé, en
mon nom, l'acte final du congrès; mais je me sens aujourd'hui plus
pressé de vous revoir. Ainsi donc, à moins que cette signature ne dût
vous retarder que de deux ou trois jours au plus, partez sans
l'attendre. Il est assez indifférent que ce soit tel ou tel de mes
plénipotentiaires qui signe le traité; mais il m'importe fort de vous
avoir auprès de moi. Sur quoi, je prie Dieu, qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.

LOUIS.

  [231] Ce sont les représentations que M. de Talleyrand, sous le
  couvert d'une conversation avec l'empereur Alexandre, faisait au
  roi sur sa politique intérieure. Le roi lui-même et plusieurs
  membres de son ministère, M. de Jaucourt en particulier,
  désiraient vivement le retour de M. de Talleyrand pour combattre
  l'influence de ce qu'on appelait alors le _parti resté émigré_.

       *       *       *       *       *

No 55.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 14 mai 1815.

SIRE,

M. le comte de Noailles vient d'arriver, et me remet la lettre dont
Votre Majesté m'a honoré en date du 5 mai. Le moment de son arrivée
est si proche de celui où part le courrier dont je dois profiter, que
je ne puis avoir l'honneur d'écrire à Votre Majesté qu'une lettre très
courte.

Mon empressement de me retrouver près d'elle me ferait partir dès
demain, si les choses étaient assez avancées pour qu'il ne restât plus
qu'à signer, ou si la fin du congrès était encore éloignée. Mais les
affaires d'Italie ne sont point encore réglées et vont l'être. Le
retard qu'elles ont éprouvé retient ici, encore pour quelques jours,
M. de Saint-Marsan et le commandeur Ruffo, quoique le départ de
celui-ci soit fort nécessaire et que le premier soit appelé à Turin,
où il est aujourd'hui ministre de la guerre. D'un autre côté, les
souverains vont partir, et comme, dans une coalition, toute démarche
est sujette à mille interprétations, je ne pourrais pas devancer
l'époque de leur départ sans qu'il en résultât, pour les affaires de
Votre Majesté, plus d'inconvénient que d'avantage. Du reste, la
différence, d'après les préparatifs que je vais faire, est de quelque
quarante-huit heures de plus ou de moins, et en outre[232], je ne
crois pas que l'on puisse dans nos circonstances, quitter à une époque
où tout le monde a besoin d'être pressé.

  [232] Variante: _et de plus_.

J'ai eu aujourd'hui avec l'empereur Alexandre un assez long entretien
dont j'aurai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté. Je me
bornerai à lui dire que son langage a été très bon; qu'il s'est
exprimé très vivement et très convenablement sur nos affaires. Son
opinion est que, pour le moment, il doit y avoir peu d'action de la
part de Votre Majesté et autour d'elle. Il s'est particulièrement
attaché à établir que toutes les démarches qui pourraient être faites
par aucune des puissances ayant une utilité ou un danger commun,
devaient être combinées avec toutes les autres. C'est là le principal
motif de l'envoi de ministres auprès de tous les corps d'armée, et il
pense que cette règle doit être adoptée par Votre Majesté.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 56.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 17 mai 1815.

SIRE,

A la seconde déclaration qui avait été projetée et dont j'ai eu
plusieurs fois l'honneur d'entretenir Votre Majesté, on est convenu de
substituer un rapport qui remplira le même objet. Ce rapport sera
publié demain dans la _Gazette de Vienne_; il le sera ensuite dans
les différents journaux de l'Allemagne et dans ceux des autres pays,
et on l'a, de plus, imprimé à l'imprimerie de la chancellerie
autrichienne. J'ai l'honneur d'en envoyer plusieurs exemplaires à
Votre Majesté.

Elle verra que ce rapport confirme pleinement les dispositions
manifestées par les puissances dans la déclaration du 13 mars; que les
sophismes de Bonaparte sont réfutés, ses impostures mises au grand
jour. Mais, elle remarquera surtout que l'Europe ne se présente pas
comme faisant la guerre pour Votre Majesté, et sur sa demande; qu'elle
la fait pour elle-même, parce que son intérêt le veut, parce que sa
sûreté l'exige. Non seulement cette manière de faire envisager la
guerre actuelle est la seule exacte, mais de plus, tout le monde pense
que c'est la seule qui convienne à Votre Majesté. C'est la seule qui
ne la mette pas dans une position fausse, à l'égard de ses sujets. Car
rien ne pourrait contribuer davantage à aliéner leurs sentiments, que
l'opinion qu'on leur laisserait prendre sur la cause de la guerre. Il
ne faut pas qu'ils puissent jamais attribuer à Votre Majesté les maux
dont la guerre va les accabler.

Je suis...

_P.-S._--J'ai, conformément aux ordres de Votre Majesté, écrit au
service des souverains, souveraines et archiducs qui sont ici, pour
demander à prendre congé.

J'adresse à M. de Jaucourt les lettres de M. de la Tour du Pin qui
pourront être de quelque intérêt pour Votre Majesté. Celle de M.
d'Osmond[233] qui les renferme, donne quelques détails sur les
affaires dernières d'Italie.

  [233] M. d'Osmond était ambassadeur du roi à Turin. On a vu plus
  haut que M. de la Tour du Pin s'était rendu de Vienne dans le Midi
  de la France où il se flattait de l'espoir d'être utile à la cause
  royale. (_Note de M. de Bacourt._)

       *       *       *       *       *

No 57.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 25 mai 1815[234].

  [234] Variante: le _23 mai_ 1815.

SIRE,

Dans mes audiences de congé, j'ai reçu de la part de tous les
souverains, des témoignages des meilleurs sentiments pour Votre
Majesté. Ces audiences n'ont pas été seulement de forme; elles ont été
beaucoup plus longues que celles qui sont ordinairement accordées dans
de semblables circonstances. J'aurai l'honneur d'en rendre compte à
Votre Majesté.

Quoique tout ne soit pas encore achevé, l'empressement que j'ai de me
trouver auprès de Votre Majesté m'avait déterminé à partir demain.
Mais M. de Metternich, M. de Nesselrode, ainsi que le chancelier de
Hardenberg, m'ayant prié de signer avec tous les chefs de cabinet les
protocoles qui contiennent les arrangements arrêtés par le congrès,
j'ai cru devoir céder à leur demande, qui ne retarde mon départ que de
deux ou trois jours. Les protocoles contiendront la rédaction
définitive, à quelques légères modifications près, et qui ne
pourront porter que sur les expressions des articles qui devront
former l'instrument du congrès. Une commission, composée d'un
plénipotentiaire de chaque puissance, sera laissée ici pour mettre ces
articles dans l'ordre convenable, et séparer ce qui fixe les relations
particulières de ce qui tient à l'intérêt général. Je laisserai ici M.
de Dalberg, pour représenter la France dans cette commission. Ce
travail ne durera guère que huit à dix jours, si ces délégués
travaillent avec un peu plus d'assiduité que ne l'ont fait leurs
chefs.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté deux lettres de M. le duc
d'Angoulême. J'avais eu l'honneur de lui en écrire une qui,
probablement, est perdue. Nous la retrouverons peut-être quelque jour
dans les journaux français. J'ai adressé par le courrier de ce jour à
milady Castlereagh[235] une lettre pour madame la duchesse
d'Angoulême.

  [235] Variante: _à lord_ Castlereagh.

Pour que Votre Majesté ait la collection complète de ma volumineuse
correspondance, j'ai l'honneur de lui envoyer les copies des numéros
que je prévois ne pas lui être arrivés.

Si je n'éprouve pas d'obstacles inattendus, je serai aux ordres de
Votre Majesté à Gand le dimanche 4 de juin.

Je suis...

       *       *       *       *       *

No 58.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 27 mai 1815.

SIRE,

Je puis dire aujourd'hui à Votre Majesté toutes les craintes que j'ai
éprouvées depuis huit jours. On avait mis en question si les
circonstances, qui forcent à laisser quelques points indécis, ne
devaient pas déterminer à remettre à un autre temps la signature de
l'acte du congrès. Une intrigue assez forte agissait dans ce sens. Son
objet était de remettre en question des choses décidées et de ne point
prendre de détermination sur plusieurs de celles qui devaient l'être.
Rien n'importait plus aux intérêts de Votre Majesté, que d'avoir son
nom placé dans un acte qui devait annoncer l'union de toutes les
puissances. Aussi, ai-je dû faire tous mes efforts pour atteindre ce
but. J'ai été très bien secondé par l'ambassade d'Angleterre et par
l'Autriche. La signature aura lieu demain ou après-demain.

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté une déclaration adressée par
la Diète helvétique aux ministres accrédités près d'elle, et une
convention signée entre ces ministres et ceux de la Suisse. Votre
Majesté verra que si, dans la déclaration, la Suisse semble vouloir
conserver sa neutralité, son intention qui se trouve clairement
expliquée par la convention, est pourtant de faire tout ce qu'il est
possible d'attendre d'elle pour la cause de l'Europe. L'urgence dont
les généraux de la coalition sont juges, autorisera le passage des
troupes alliées par le territoire de la Suisse. Dans toutes les
lettres reçues hier par les ministres des puissances à Vienne, on se
loue de ce qui a été fait par M. Auguste de Talleyrand pour atteindre
ce but salutaire. Moralement et militairement, la conduite de la
Suisse est regardée, par les alliés, comme leur étant de la plus
grande utilité.

Je n'aurai plus l'honneur d'écrire à Votre Majesté de Vienne. Je vais
me mettre en route et porter à ses pieds l'hommage de mon respect et
de mon dévouement.

Je n'emporte aucun papier avec moi.

Je suis...

FIN DE LA HUITIÈME PARTIE



NEUVIÈME PARTIE


SECONDE RESTAURATION


1815



SECONDE RESTAURATION

(1815)


Mon départ de Vienne fut retardé bien des jours encore après celui que
j'avais indiqué au roi dans ma lettre du 27 mai. L'intrigue montée
pour empêcher la signature de l'acte final du congrès ne s'était pas
tenue pour battue; elle espérait lasser ma patience. Mais je sentais
trop bien la grande importance de ne pas céder, pour abandonner la
partie. Je croyais qu'il fallait absolument avoir des engagements
écrits, signés, irrévocables des puissances, avant le commencement
d'une guerre dont l'issue pouvait rester longtemps douteuse. Il
n'était donné à personne de prévoir que ces mêmes puissances
manqueraient à leurs engagements à la suite de leur triomphe, et que,
de notre côté, nous commettrions la faute de leur en laisser les
moyens. Quoiqu'il en fût, mon devoir me paraissait tracé et je
l'accomplis. Je ne quittai Vienne que le 10 juin, l'acte final du
congrès ayant été signé la veille. Ainsi, qu'on l'a déjà vu, c'est en
arrivant en Belgique que je connus le résultat de la bataille de
Waterloo.

Le roi était déjà parti de Gand lorsque j'arrivai à Bruxelles. Je ne
pus le rejoindre qu'à Mons. Il s'était mis à la suite de l'armée
anglaise: c'est là ce que j'aurais voulu prévenir. Quand j'entrai chez
lui, il était au moment de monter en voiture. Il chercha quelques mots
obligeants à me dire. Je ne lui cachai pas que j'étais extrêmement
peiné de voir la manière dont il se disposait à rentrer en France;
qu'il ne devait pas s'y présenter dans les rangs des étrangers; qu'il
gâtait sa cause; qu'il refroidirait l'attachement qu'on avait pour sa
personne en blessant ainsi l'orgueil national; que mon avis était,
qu'avec une escorte quelconque, et mieux encore sans escorte, il se
dirigeât sur un point des frontières de France où les étrangers
n'eussent pas encore pénétré, et que là, il établît le siège de son
gouvernement. Je lui désignai la ville de Lyon comme convenant à tous
égards, et par son importance, et par sa position à l'exécution de mon
plan. «Le roi, lui dis-je, pourrait de Lyon exercer son pouvoir avec
une indépendance entière des alliés; je l'y précéderais, s'il le
voulait, et je viendrais lui rendre compte de l'esprit de cette ville;
qu'une fois arrivé à Lyon, il ferait un appel à ses fidèles sujets;
que ceux qui avaient été égarés, seraient probablement les premiers à
s'y rendre; qu'il y convoquerait les Chambres; qu'avant que l'esprit
de parti, vînt apporter des entraves, on aurait le temps de faire
toutes les lois organiques; que de Lyon, il pourrait protéger la
France, et que de Paris, il ne le pourrait pas; qu'il fallait prévoir
le cas où, les alliés changeant, après la victoire qu'ils venaient de
remporter, de dispositions et de langage, voudraient profiter contre
la France des succès qu'ils avaient si solennellement déclaré ne
vouloir obtenir que pour elle. Plusieurs indices, poursuivis-je, me
font appréhender un tel changement. Leur retour aux principes est trop
nouveau pour que nous n'ayons rien à redouter de la part de gens
accoutumés à mesurer leurs droits sur leurs prétentions, et leurs
prétentions sur leurs forces. Or, s'ils quittaient le rôle d'alliés
pour celui d'ennemis et que le roi dût alors traiter avec eux, il ne
pourrait être nulle part autant à leur merci que dans sa capitale
même. J'insistai donc pour que le roi n'y rentrât que quand il
pourrait y régner sans partage, et quand Paris serait également
débarrassé des factieux et de toute force étrangère.» Je terminai ces
explications en déclarant au roi que s'il prenait un autre parti, il
me serait impossible de diriger ses affaires. Je lui offris ma
démission, et je me retirai après avoir remis le mémoire qu'on va
lire[236]; c'est un résumé de nos travaux au congrès et un exposé des
moyens que je croyais propres à réparer les fautes commises pendant la
première Restauration.

  [236] Cette démission n'eut pas de suite. M. de Talleyrand ne se
  retira que le 24 septembre.


RAPPORT

FAIT AU ROI PENDANT SON VOYAGE DE GAND A PARIS.

    «SIRE,

»La France en avril 1814 était occupée par trois cent mille hommes de
troupes étrangères, que cinq cent mille autres étaient prêts à suivre.
Il ne lui restait au dedans qu'une poignée de soldats, qui avaient
fait des prodiges de valeur, mais qui étaient épuisés. Elle avait
au dehors de grandes forces, mais qui, disséminées et sans
communications, ne pouvaient plus être d'aucune utilité pour elle, ni
même se porter mutuellement secours. Une partie de ces forces étaient
enfermées dans des places lointaines qu'elles pouvaient tenir plus ou
moins de temps, mais qu'un simple blocus devait de toute nécessité
faire tomber. Deux cent mille Français étaient prisonniers de guerre.
Dans un tel état de choses, il fallait à tout prix faire cesser les
hostilités par la conclusion d'un armistice. Il eut lieu le 23 avril.

»Cet armistice n'était pas seulement nécessaire; il fut un acte très
politique. Il fallait, avant tout, qu'à la force, les alliés pussent
faire succéder la confiance, et pour cela, il fallait leur en
inspirer. Cet armistice, d'ailleurs, n'ôtait rien à la France qui pût
être pour elle un secours présent ou même éloigné; il ne lui ôtait
rien qu'elle pût avoir la plus légère espérance de conserver. Ceux qui
ont cru qu'en différant jusqu'à la conclusion de la paix la reddition
des places on aurait rendu meilleures les conclusions du traité,
ignorent ou oublient qu'outre l'impossibilité d'obtenir un armistice
en France, sans rendre les places, si l'on eût cherché à en prolonger
l'occupation, on aurait excité la défiance des alliés et par
conséquent changé leurs dispositions.

»Ces dispositions étaient telles que la France pouvait le désirer;
elles étaient de beaucoup meilleures que l'on était en droit de s'y
attendre. Les alliés avaient été accueillis comme des libérateurs; les
éloges prodigués à leur générosité les excitaient à en montrer; il
fallait profiter de ce sentiment, quand il était dans sa ferveur et ne
pas lui donner le temps de se refroidir. Ce n'était pas assez de
faire cesser les hostilités, il fallait faire évacuer le territoire
français; il fallait que les intérêts de la France fussent en entier
réglés, et qu'il ne restât pas d'incertitude sur son sort, afin que
Votre Majesté pût prendre sur-le-champ la position qui lui convenait.
Pour faire la paix aux meilleures conditions possibles, et pour en
retirer tous les avantages qu'elle devait procurer, il était donc
nécessaire de se hâter de la signer.

»Le traité du 30 mai ne fit perdre à la France que ce qu'elle avait
conquis, et pas même tout ce qu'elle avait conquis dans le cours de la
lutte qu'il terminait. Il ne lui ôta rien qui fût essentiel à sa
sûreté. Elle perdit des moyens de domination qui n'étaient point pour
elle des moyens de prospérité et de bonheur, et qu'elle ne pouvait
conserver avec les avantages d'une paix durable.

»Pour bien juger le caractère de la paix de 1814, il faut considérer
l'impression qu'elle fit sur les peuples alliés. L'empereur Alexandre
à Saint-Pétersbourg, le roi de Prusse à Berlin furent non seulement
reçus avec froideur, mais reçus avec mécontentement et par des
murmures, parce que le traité du 30 mai ne remplissait pas les
espérances de leurs sujets. La France avait levé partout d'immenses
contributions de guerre; on s'était attendu à ce qu'il en serait levé
sur elle; elle n'en eut aucune à payer; elle resta en possession de
tous les objets d'art qu'elle avait conquis; tous ses monuments furent
respectés; et il est vrai de dire qu'elle fut traitée avec une
modération dont aucune époque de l'histoire n'offre d'exemples dans
des circonstances semblables.

»Tous les intérêts directs de la France avaient été réglés, tandis que
ceux des autres États étaient restés subordonnés aux décisions d'un
futur congrès. La France était appelée à ce congrès, mais lorsque ses
plénipotentiaires y arrivèrent, ils trouvèrent que des passions que le
traité du 30 mai devait avoir éteintes, que des préventions qu'il
devait avoir dissipées s'étaient ranimées depuis sa conclusion, et
peut-être même par une suite des regrets qu'il avait laissés aux
puissances.

»Aussi, continuaient-elles à se qualifier d'alliées, comme si la
guerre eût encore duré. Arrivées les premières à Vienne, elles y
avaient pris, par écrit, dans les protocoles dont la légation
française soupçonna l'existence dès les premiers temps, mais qu'elle
ne put connaître que quatre mois après, l'engagement de n'admettre
l'intervention de la France que pour la forme.

»Deux de ces protocoles qui sont sous les yeux de Votre Majesté, et
qui sont datés du 22 septembre 1814[237], portaient en substance: «que
les puissances alliées prendraient l'initiative sur tous les objets
qui seraient à discuter (sous le nom de puissances alliées étaient
seulement désignées, l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la Prusse,
parce que ces quatre puissances étaient plus étroitement unies entre
elles qu'avec aucune autre, tant par leurs traités que par leurs
vues).

  [237] Voir d'Angeberg, _Congrès de Vienne_, p. 249.

»Qu'elles devraient seules convenir entre elles de la distribution des
provinces disponibles, mais que la France et l'Espagne seraient
admises à énoncer leurs avis et proposer leurs objections qui seraient
alors discutées avec elles;

»Que les plénipotentiaires des quatre puissances n'entreraient en
conférence avec ceux des deux autres sur ce qui était relatif à la
distribution territoriale du duché de Varsovie, à celle de
l'Allemagne, et à celle de l'Italie, qu'à mesure qu'ils auraient
terminé entièrement et jusqu'à un parfait accord entre eux chacun de
ces trois points.

»On voulait donc que la France jouât au congrès un rôle purement
passif; elle devait être simple spectatrice de ce que l'on y voulait
faire, plutôt qu'elle ne devait y prendre part. Elle était toujours
l'objet d'une défiance que nourrissait le souvenir de ses
envahissements successifs, et d'une animosité qu'excitait le sentiment
des maux que, si récemment encore, elle avait répandus sur l'Europe.
On n'avait point cessé de la craindre; on était encore effrayé de sa
force, et l'on ne croyait pouvoir trouver de sécurité, qu'en
coordonnant l'Europe dans un système uniquement dirigé contre elle. La
coalition enfin subsistait toujours.

»Votre Majesté me permettra de me rappeler avec quelque plaisir que,
dans toutes les occasions, j'ai soutenu, j'ai essayé de persuader même
aux principaux officiers de ses armées, qu'il était de l'intérêt de la
France, qu'il était aujourd'hui de leur gloire de renoncer
volontairement à l'idée de recouvrer la Belgique et la rive gauche du
Rhin. Je pensais que sans cet abandon patriotique, il ne pouvait
exister de paix entre la France et l'Europe. Et, en effet, quoique la
France n'eût plus ces provinces, la grandeur de la puissance française
tenait l'Europe dans un état de crainte qui la forçait de conserver
une attitude[238] hostile. Notre puissance est telle, qu'aujourd'hui
que l'Europe est dans le maximum de sa force, et la France dans le
minimum de la sienne, l'Europe doute encore du succès de la lutte
qu'elle entreprend. Mon opinion à cet égard n'était que l'expression
des sentiments de Votre Majesté. Mais la plupart de ses principaux
serviteurs, mais des écrivains d'ailleurs estimables, mais l'armée,
mais la plus grande partie de la nation, ne partageaient point cette
modération sans laquelle toute paix durable, ou même toute apparence
de paix était impossible; et cette disposition ambitieuse que l'on
avait quelque raison de regarder comme celle de la France, augmentait
et justifiait la crainte que sa force inspirait.

  [238] Variante: _véritablement_ hostile.

»C'est pour cela que les papiers publics étaient remplis ou
d'insinuations ou d'accusations[239] contre la France et ses
plénipotentiaires. Ils restaient isolés; presque personne n'osait les
voir. Le petit nombre même de ministres qui ne partageaient point ces
préventions, les évitaient pour ne point se compromettre auprès des
autres. Pour tout ce que l'on voulait faire, on se cachait avec soin
de nous. On tenait des conférences à notre insu, et lorsqu'au
commencement du congrès, un comité fut formé pour l'organisation
fédérale de l'Allemagne, chacun des ministres qui y entrèrent dut
s'engager par une promesse d'honneur à ne nous rien communiquer de ce
qui s'y passerait.

  [239] Variante: _ouvertes_.

»Quoique le gouvernement de Votre Majesté n'eût aucune des vues qu'on
lui supposait, quoiqu'il n'eût rien à demander pour lui-même, et qu'il
ne voulût rien demander, tout ce qui devait être réglé par le congrès
était pour lui d'une haute importance. Mais, si son intérêt sur la
manière de le régler différait de l'intérêt actuel et momentané de
quelques-unes des puissances, il était heureusement conforme à
l'intérêt du plus grand nombre et même aux intérêts durables et
permanents de toutes.

»Bonaparte avait détruit tant de gouvernements, réuni à son empire
tant de territoires et tant de populations diverses que, lorsque la
France cessa d'être l'ennemie de l'Europe et rentra dans les limites
hors desquelles elle ne pouvait conserver avec les autres États des
rapports[240] d'amitié, il se trouva sur presque tous les points de
l'Europe, de vastes contrées sans gouvernements. Les États qu'il avait
dépouillés sans les détruire entièrement ne pouvaient recouvrer les
provinces qu'ils avaient perdues, parce qu'elles avaient en partie
passé sous la domination de princes qui, depuis, étaient entrés dans
leur alliance. Il fallait donc, pour que les pays devenus vacants par
la renonciation de la France eussent un gouvernement, et pour
indemniser les États qui avaient été dépouillés par elle, que ces pays
leur fussent partagés. Quelque répugnance que l'on dût avoir pour ces
distributions d'hommes et de pays, qui dégradent l'humanité, elles
avaient été rendues indispensables par les usurpations violentes d'un
gouvernement qui, n'ayant employé sa force qu'à détruire, avait amené
cette nécessité de reconstruire avec les débris qu'il avait laissés.

  [240] Variante: _de paix_ et d'amitié.

»La Saxe était sous la conquête, le royaume de Naples était au pouvoir
d'un usurpateur; il fallait décider du sort de ces États.

»Le traité de Paris portait que ces dispositions seraient faites de
manière à établir en Europe un équilibre réel et durable. Aucune
puissance ne niait qu'il fallût se conformer à ce principe; mais les
vues particulières de quelques-unes les abusaient sur les moyens d'en
remplir l'objet.

»D'un autre côté, c'eût été vainement que cet équilibre eût été
établi, si l'on n'eût en même temps posé comme une des bases de la
tranquillité future de l'Europe, les principes qui seuls peuvent
assurer la tranquillité intérieure des États, en même temps qu'ils
empêchent que, dans leurs rapports entre eux, ils ne se trouvent
uniquement sous l'empire de la force.

»Votre Majesté, en rentrant en France, avait voulu que les maximes
d'une politique toute morale reparussent avec elle, et devinssent la
règle de son gouvernement. Elle sentit qu'il était nécessaire aussi
qu'elles parvinssent dans les cabinets, qu'elles se montrassent dans
les rapports entre les différents États, et elle nous avait ordonné
d'employer toute l'influence qu'elle devait avoir et de consacrer tous
nos efforts à leur faire rendre hommage par l'Europe assemblée.
C'était une restauration générale qu'elle voulait entreprendre de
faire.

»Cette entreprise présentait de nombreux obstacles. La Révolution
n'avait point borné ses effets au seul territoire de la France; elle
s'était répandue au dehors par la force des armes, par les
encouragements donnés à toutes les passions et par un appel général à
la licence. La Hollande et plusieurs parties de l'Italie avaient vu, à
diverses reprises, des gouvernements révolutionnaires remplacer des
gouvernements légitimes. Depuis que Bonaparte était maître de la
France, non seulement le fait de la conquête suffisait pour ôter la
souveraineté, mais on s'était accoutumé à voir de simples décrets
détrôner des souverains, anéantir des gouvernements, faire disparaître
des nations entières.

»Quoiqu'un tel ordre de choses, s'il eût subsisté, dût nécessairement
amener la ruine de toute société civilisée, l'habitude et la crainte
le faisaient encore supporter, et comme il était favorable aux
intérêts momentanés de quelques puissances, plusieurs ne craignirent
point assez le reproche de prendre Bonaparte pour modèle.

»Nous montrâmes tous les dangers de cette fausse manière de voir. Nous
établîmes que l'existence de tous les gouvernements était compromise
au plus haut degré dans un système qui faisait dépendre leur
conservation ou d'une faction, ou du sort de la guerre. Nous fîmes
voir enfin que c'était surtout pour l'intérêt des peuples qu'il
fallait consacrer la légitimité des gouvernements, parce que les
gouvernements légitimes peuvent seuls être stables, et que les
gouvernements illégitimes, n'ayant d'autre appui que la force, tombent
d'eux-mêmes, dès que cet appui vient à manquer, et livrent ainsi les
nations à une suite de révolutions dont il est impossible de prévoir
le terme.

»Ces principes trop sévères pour la politique de quelques cours,
opposés au système que suivent les Anglais dans l'Inde, gênants
peut-être pour la Russie, ou que, du moins, elle avait elle-même
méconnus dans plusieurs actes solennels et peu anciens, eurent pendant
longtemps peine à se faire entendre. Avant que nous fussions parvenus
à en faire sentir l'importance, les puissances alliées avaient déjà
pris des arrangements qui y étaient entièrement opposés.

»La Prusse avait demandé la Saxe tout entière. La Russie l'avait
demandée pour la Prusse. L'Angleterre avait, par des notes
officielles, non seulement consenti sans réserve à ce qu'elle lui fût
donnée, mais elle avait encore essayé de démontrer qu'il était juste,
qu'il était utile de le faire. L'Autriche y avait aussi officiellement
donné son adhésion, sauf quelques rectifications de frontières. La
Saxe était ainsi complètement sacrifiée par des arrangements
particuliers faits entre l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la
Prusse, auxquels la France était restée étrangère.

»Cependant le langage de l'ambassade de France, sa marche raisonnée,
sérieuse, uniforme, dégagée de toutes vues ambitieuses, commençaient à
faire impression. Elle voyait renaître la confiance autour d'elle; on
sentait que ce qu'elle disait n'était pas plus dans l'intérêt de la
France que dans celui de l'Europe, et de chaque État en particulier.
On ouvrait les yeux sur les dangers qu'elle avait signalés.
L'Autriche, la première, voulut revenir sur ce qui était, pour ainsi
dire, définitivement arrêté relativement à la Saxe, et déclara, dans
une note remise au prince de Hardenberg, le 10 décembre 1814, qu'elle
ne souffrirait pas que ce royaume fût détruit.

»Ce fut là le premier avantage que nous obtînmes, en suivant la ligne
que Votre Majesté nous avait tracée.

»Je me reproche de m'être souvent plaint, dans les lettres que j'ai eu
l'honneur de lui écrire, des difficultés que nous éprouvions; de la
lenteur avec laquelle marchaient les affaires. Cette lenteur, je la
bénis aujourd'hui, car, si les affaires eussent été conduites avec
plus de rapidité, avant le mois de mars, le congrès eût été fini, les
souverains dans leurs capitales, les armées rentrées chez elles, et
alors, que de difficultés à surmonter!

»M. de Metternich m'ayant communiqué officiellement sa note du 10
décembre, je pus faire entendre l'opinion de la France et j'adressai,
à lui et à lord Castlereagh, une profession de foi politique complète.
Je déclarai que Votre Majesté ne demandait rien pour la France;
qu'elle ne demandait pour qui que ce fût que la simple justice; que
ce qu'elle désirait par-dessus toutes choses, c'était que les
révolutions finissent, que les doctrines qu'elles avaient produites
n'entrassent plus dans les relations politiques des États, afin que
chaque gouvernement pût ou les prévenir ou les terminer complètement,
s'il en était menacé ou atteint.

»Ces déclarations achevèrent de dissiper la défiance dont nous avions
d'abord été l'objet; elle fit bientôt place au sentiment contraire.
Rien ne se fit plus sans notre concours; non seulement nous fûmes
consultés, mais on rechercha notre suffrage. L'opinion publique
changea tout à fait à notre égard; et une affluence de personnes qui
s'étaient montrées si craintives remplaça l'isolement où nous avions
d'abord été laissés.

»Il était plus difficile pour l'Angleterre qu'il ne l'avait été pour
l'Autriche, de revenir sur la promesse faite à la Prusse de lui
abandonner la totalité du royaume de Saxe. Ses notes étaient plus
positives. Elle n'avait point, comme l'Autriche, subordonné cet
abandon à la difficulté de trouver d'autres moyens d'indemniser
complètement la Prusse, par des possessions à sa convenance, des
pertes qu'elle avait faites depuis 1806. D'ailleurs, la position des
ministres anglais les oblige, sous peine de perdre ce que l'on nomme
en Angleterre le _character_, à ne point s'écarter de la route dans
laquelle ils sont une fois entrés; et, dans le choix qu'ils font de
cette route, leur politique doit toujours être de se conformer à
l'opinion probable du parlement. Cependant, la légation anglaise fut
amenée aussi à revenir sur ce qu'elle avait promis, à changer de
système, à vouloir que le royaume de Saxe ne fût pas détruit, à se
rapprocher de la France, et même à s'unir avec elle et l'Autriche par
un traité d'alliance. Ce traité remarquable surtout comme premier
rapprochement entre des puissances que des intérêts communs devaient
tôt ou tard appeler à se soutenir, fut signé le 3 janvier. La Bavière,
le Hanovre et les Pays-Bas y accédèrent, et ce fut seulement alors que
la coalition, qui, malgré la paix, avait toujours subsisté, se trouva
réellement dissoute.

»De ce moment, le plus grand nombre des puissances adoptèrent nos
principes; les autres montrèrent qu'elles ne les combattraient pas
longtemps: il ne restait donc plus guère qu'à en faire l'application.

»La Prusse, privée de l'appui de l'Autriche et de l'Angleterre, se vit
alors, quoique soutenue encore par la Russie dans la nécessité de
borner ses prétentions à recevoir une portion de la Saxe, et ce fut
ainsi que ce royaume, dont le sort paraissait irrévocablement décidé
et dont la destruction était prononcée, fut sauvé de sa ruine.

»Bonaparte, après avoir occupé le royaume de Naples par la force des
armes, l'avait donné, au mépris de l'indépendance des nations, comme
une chose qui lui aurait appartenu en propre, et ainsi qu'il eût pu
faire d'un simple domaine, à l'un de ses généraux, pour récompenser
les services qu'il avait reçus de lui. Ce n'eût pas été une moindre
violation de la légitimité de laisser sur un pareil droit la
possession de ce royaume. Sa chute fut préparée, et elle n'était plus
douteuse lorsqu'il la consomma lui-même par son agression. Sept
semaines se sont à peine écoulées depuis cette agression, et déjà
l'usurpateur ne règne plus; déjà Ferdinand IV est remonté sur son
trône. Dans cette importante question, le ministère anglais eut le
courage de se joindre entièrement au système de la France, malgré les
clameurs indiscrètes et déplacées du parti de l'opposition et les
intrigues inconsidérées que des voyageurs anglais faisaient sur tous
les points de l'Italie.

»La France avait aussi à s'applaudir de la manière dont avaient été
réglés la plupart des autres arrangements du congrès.

»Le roi de Sardaigne n'ayant dans la branche actuellement régnante de
sa maison aucun héritier mâle, il pouvait être à craindre que
l'Autriche ne tentât de faire passer sa succession à l'un des
archiducs qui avait épousé l'une de ses filles, ce qui eût mis entre
les mains de l'Autriche ou de princes de sa famille toute la haute
Italie. Le droit de succéder de la branche de Carignan aux États du
roi de Sardaigne fut reconnu. Ces États accrus du pays de Gênes, et
devenus l'héritage d'une famille que tout attache à la France,
formeront ainsi pour la puissance autrichienne en Italie un
contrepoids nécessaire au maintien de l'équilibre dans cette contrée.

»S'il n'avait pas été possible d'empêcher que la Russie n'eût rien du
duché de Varsovie, la moitié de ce duché retourna, du moins, à ses
anciens possesseurs.

»La Prusse n'eut ni Luxembourg ni Mayence; elle ne fut, sur aucun
point, limitrophe de la France; partout, elle en fut séparée par le
royaume des Pays-Bas, dont la politique naturelle, depuis que son
territoire s'est accru, assure à la France qu'elle n'a rien à
craindre.

»Le bienfait d'une neutralité perpétuelle fut assuré à la Suisse, ce
qui était pour la France, dont la frontière de ce côté est ouverte et
sans défense, un avantage presque aussi grand que pour la Suisse
elle-même. Mais cette neutralité n'empêche pas aujourd'hui la Suisse
de s'unir aux efforts de l'Europe contre Bonaparte. Celle qu'elle a
désirée, celle qui lui est assurée pour toujours, elle en jouira dans
toutes les guerres qui auront lieu entre les différents États. Mais
elle a elle-même senti qu'elle ne devait pas en réclamer l'avantage
dans une guerre qui n'est point faite contre une nation, dans une
guerre que l'Europe se trouve forcée d'entreprendre pour son salut,
qui intéresse la Suisse elle-même comme tous les autres pays, et elle
a voulu prendre part à la cause de l'Europe, de la manière dont sa
position, son organisation et ses ressources, lui permettaient de le
faire.

»La France s'était engagée, par le traité de Paris à abolir à
l'expiration d'un délai fixé le commerce des noirs, ce qui aurait pu
être considéré comme un sacrifice et une concession qu'elle aurait
faite, si les autres puissances maritimes, ne partageant point les
sentiments d'humanité qui avaient dicté cette mesure, ne l'avaient pas
aussi adoptée.

»L'Espagne et le Portugal, les seules de ces puissances qui fissent
encore la traite, s'engagèrent comme la France à l'abolir. A la
vérité, elles se réservèrent un plus long délai; mais ce délai se
trouve proportionnellement moindre si l'on considère les besoins de
leurs colonies, et si l'on pense combien dans ces pays un peu
arriérés, l'opinion sur cette matière a besoin d'être préparée.

»La navigation du Rhin et de l'Escaut fut soumise à des règles fixes,
les mêmes pour toutes les nations. Ces règles empêchent les États
riverains de mettre à la navigation des entraves particulières et de
l'assujettir à d'autres droits que ceux qui sont établis pour leurs
propres sujets. Ces dispositions rendent à la France, par les
facilités qu'elles lui donnent pour son commerce, une grande partie
des avantages qu'elle retirait de la Belgique et de la rive gauche du
Rhin.

»Tous les points principaux avaient été réglés à la satisfaction de la
France, autant, et plus peut-être, qu'il n'était permis de l'espérer.
Dans les détails aussi, on avait eu égard à ses convenances
particulières, aussi bien qu'à celles des autres pays.

»Depuis que, revenues de leurs préventions, les puissances avaient
senti que pour établir un ordre de choses solide, il fallait que
chaque État y trouvât les avantages auxquels il a droit de prétendre,
on avait travaillé de bonne foi à procurer à chacun ce qui ne peut pas
nuire à un autre. Cette entreprise était immense. Il s'agissait de
refaire ce que vingt années de désordre avaient détruit, de concilier
des intérêts contradictoires par des arrangements équitables, de
compenser des inconvénients _partiels_[241] par des avantages majeurs,
de subordonner même l'idée d'une perfection absolue, dans des
institutions politiques et dans la distribution des forces, à
l'établissement d'une paix durable.

  [241] Supprimé dans le texte des archives.

»On était parvenu à vaincre les principaux obstacles; les questions
les plus épineuses étaient résolues; on travaillait à n'en laisser
aucune indécise. L'Allemagne allait recevoir une constitution fédérale
qu'elle attendait des délibérations du congrès, ce qui aurait arrêté
la tendance, que l'on y observe dans les opinions, à se former en
ligue du Midi et en ligue du Nord. Les puissances allaient opposer en
Italie, par des arrangements justes et sages, une barrière efficace au
retour de ces révolutions fréquentes, dont les peuples de ce pays sont
tourmentés depuis des siècles. On s'occupait des mesures bienfaisantes
par lesquelles les intérêts réciproques des différents pays eussent
été assurés, leurs points de contact et leurs rapports d'industrie et
de commerce multipliés; toutes les communications utiles
perfectionnées et facilitées d'après les principes d'une politique
libérale.

»Nous nous flattions enfin que le congrès couronnerait ses travaux en
substituant à ces alliances passagères, fruit des besoins et des
calculs momentanés, un système permanent de garantie commune et
d'équilibre général, dont nous avions fait apprécier les avantages par
toutes les puissances. Lord Castlereagh avait, dans cette idée, fait
rédiger un très bon article. L'empire ottoman entrait dans la grande
préservation, et peut-être l'information que l'Angleterre et nous lui
en avons donnée a-t-elle contribué à le déterminer à repousser toutes
les insinuations que Bonaparte avait essayé de lui faire. Ainsi,
l'ordre établi en Europe eût été placé sous la protection constante de
toutes les parties intéressées, qui, par des démarches sagement
concertées, ou par des efforts sincèrement réunis, eussent étouffé,
dès sa naissance, toute tentative faite pour le compromettre.

»Alors les révolutions se seraient trouvées arrêtées; les
gouvernements auraient pu consacrer leurs soins à l'administration
intérieure, à des améliorations réelles, conformes aux besoins et aux
vœux des peuples et à l'exécution de tant de plans salutaires que les
dangers et les convulsions des temps passés les avaient
malheureusement forcés de suspendre.

»C'était le rétablissement du gouvernement de Votre Majesté, dont les
intérêts, les principes et les vœux se dirigeaient tous vers la
conservation de la paix, qui avait mis l'Europe en état de donner une
base solide à sa tranquillité et à son bonheur à venir. Le maintien de
Votre Majesté sur son trône était nécessaire à l'achèvement de ce
grand ouvrage. La terrible catastrophe qui l'a, pour quelque temps,
séparée de ses peuples, est venue l'interrompre. Il a fallu négliger
les soins que l'on voulait donner à la prospérité des nations pour
s'occuper des moyens de sauver leur existence menacée. On a dû
ajourner à d'autres temps plusieurs des choses que l'on avait
projetées et en régler d'autres avec moins de maturité et de réflexion
que l'on ne l'eût fait si on avait pu s'y livrer tout entier.

»Le congrès étant ainsi obligé de laisser incomplets les travaux qu'il
avait entrepris, quelques personnes parlèrent d'ajourner au temps où
ces travaux pourraient être achevés la signature de l'acte qui devait
les sanctionner.

»Plusieurs cabinets agirent dans ce sens, peut-être avec le désir
secret de tirer parti des événements qui se préparent. J'aurais
regardé cet ajournement comme un malheur très grand pour Votre
Majesté, moins encore par l'incertitude qu'il aurait laissée sur les
intentions des puissances, que par l'effet que doit avoir sur
l'opinion en France un acte qui intéresse à un si haut point l'Europe
entière, et dans lequel Votre Majesté paraît, malgré les circonstances
actuelles, comme l'une des parties principales. J'ai donc dû faire
tout ce qui pouvait dépendre de moi pour qu'il fût signé, et je
m'estime heureux que l'on s'y soit enfin décidé.

»La considération que devait avoir le gouvernement de Votre Majesté
dans les cours étrangères ne pouvait être complète qu'en faisant
obtenir à ses sujets celle qui naturellement appartient aux membres
d'une grande nation, et que la crainte que les Français avaient
inspirée leur avait fait perdre. Depuis le mois de décembre 1814, il
n'est pas venu à Vienne un seul Français, quelque affaire qui l'y ait
amené, qui n'y ait été traité avec des égards particuliers; et je
puis dire à Votre Majesté que le 7 mars 1815, jour où l'on a appris
l'arrivée de Bonaparte en France, la qualité de Français était
devenue, dans cette ville, un titre à la bienveillance. Je sais tout
le prix que Votre Majesté mettait à cette grande réconciliation, et je
suis heureux de pouvoir lui dire que ses vœux à cet égard avaient été
complètement remplis.

»Je prie Votre Majesté de vouloir bien me permettre de lui faire
connaître toute la part qu'ont eue au succès des négociations M. le
duc de Dalberg, M. le comte de la Tour du Pin, et M. le comte de
Noailles, qu'elle m'avait adjoints en qualité de ses ambassadeurs, et
M. de la Besnardière, conseiller d'État, qui m'avait accompagné à
Vienne. Ils n'ont pas seulement été utiles par leurs travaux dans les
différentes commissions auxquelles ils ont été attachés, mais ils
l'ont été encore par leur conduite dans le monde, par leur langage et
par l'opinion qu'ils ont su faire prendre et d'eux-mêmes et du
gouvernement qu'ils représentaient. C'est à leur coopération éclairée
que je dois d'être parvenu à surmonter tant d'obstacles, à changer
tant de mauvaises dispositions, à détruire tant d'impressions
fâcheuses; d'avoir enfin rendu au gouvernement de Votre Majesté toute
la part d'influence qu'il devait avoir dans les délibérations de
l'Europe.

»C'était en nous attachant à défendre le principe de la légitimité que
nous avions atteint ce but important. La présence des souverains qui
se trouvaient à Vienne, et de tous les membres du congrès à la
cérémonie expiatoire du 21 janvier, fut un hommage éclatant rendu à ce
principe.

»Mais, pendant qu'il triomphait au congrès, en France, il était
attaqué.

»Ce que je vais dire à ce sujet à Votre Majesté a pu être vu plus
distinctement de loin, qu'il ne l'était à Paris. Hors de la France,
l'attention étant moins détournée, les faits arrivaient en masse, et
dégagés des circonstances accessoires qui sur les lieux mêmes
pouvaient les faire méconnaître, devaient à une certaine distance être
mieux jugés, et, cependant, je n'aurais pas assez de confiance dans
des observations qui ne seraient que les miennes. Ayant rempli une
mission longue hors de France, il est de mon devoir de faire auprès de
Votre Majesté ce qui, dans le département des affaires étrangères, est
prescrit à tous les agents employés au dehors. Ils doivent rendre
compte de l'opinion que l'on a prise dans les pays où ils ont été
accrédités des différents actes du gouvernement et des réflexions que,
parmi les hommes éclairés et attentifs, ils ont pu faire naître.

»On peut s'accommoder d'un état de choses qui est fixe, lors même
qu'on en est blessé dans son principe, parce qu'il ne laisse pas de
craintes pour l'avenir, mais non d'un état de choses qui varie chaque
jour, parce que chaque jour il fait naître de nouvelles craintes et
que l'on ne sait quel en sera le terme. Les révolutionnaires avaient
pris leur parti sur les premiers actes du gouvernement de Votre
Majesté; ils se sont effrayés de ce qui a été fait, quinze jours, un
mois, six mois après. C'est ainsi qu'ils s'étaient résignés à
l'élimination faite dans le Sénat[242] et qu'ils n'ont pu tolérer
celle de l'Institut[243], quoiqu'elle fut d'une moindre importance.
Les changements faits dans la Cour de cassation, puisque Votre Majesté
croyait utile d'y en faire, devaient l'être huit mois plus tôt[244].

  [242] La Chambre des pairs créée par Louis XVIII comptait cent
  cinquante-quatre membres, dont quatre-vingt-quatre étaient
  d'anciens sénateurs; cinquante-trois sénateurs en avaient été
  exclus: vingt-trois d'entre eux comme ayant cessé d'être Français,
  et les trente autres pour raison politique. Parmi ces derniers les
  plus connus étaient: Cambacérès, Chaptal, de Lapparent, Curé,
  Fouché, Siéyès, Roger-Ducos, François de Neufchateau, l'abbé
  Grégoire, Garat, Lambrechts, Roederer, le cardinal Fesch, etc.

  [243] La réorganisation de l'Institut ne date que du 21 mars 1816,
  mais dès la première Restauration on parlait, comme d'une chose
  décidée, des mesures qui allaient être prises contre la compagnie.
  La loi de 1816, en rendant aux classes de l'Institut leur ancien
  nom d'académies, prononça les éliminations suivantes: le prince
  Lucien, le cardinal Fesch, le cardinal Maury, MM. Cambacérès,
  Garat, Merlin, Roederer et Siéyès, furent exclus de l'Académie
  française: l'empereur Napoléon, Monge, Guyton de Morveau, et
  Carnot, de l'Académie des sciences: le roi Joseph, Lakanal et
  l'abbé Grégoire, de l'Académie des inscriptions.

  [244] Par l'ordonnance du 16 février 1815, la composition de la
  Cour de cassation subit les modifications suivantes. Le premier
  président, le comte Muraire, fut remplacé par M. Desèze. Des trois
  présidents, deux furent conservés: MM. Barris et Henrion de
  Pensey. Le troisième, M. Mourre, fut nommé procureur général à la
  place de Merlin de Douay, destitué, et fut remplacé par M.
  Brisson. Quant aux conseillers, quatorze furent privés de leur
  siège.

»Le principe de la légitimité était attaqué aussi, et d'une manière
peut-être plus dangereuse, par les fautes des défenseurs du pouvoir
légitime, qui, confondant deux choses aussi différentes que la source
du pouvoir et son exercice, se persuadaient, ou agissaient comme s'ils
étaient persuadés, que, par cela même qu'il était légitime, il devait
aussi être absolu.

»Mais quelque légitime que soit un pouvoir, son exercice doit varier
selon les objets auxquels il s'applique, selon les temps et selon les
lieux. Or, l'esprit des temps où nous vivons exige que, dans les
grands États civilisés, le pouvoir suprême ne s'exerce qu'avec le
concours de corps tirés du sein de la société qu'il gouverne.

»Lutter contre cette opinion, c'était lutter contre une opinion
universelle, et un grand nombre d'individus placés près du trône
nuisaient essentiellement au gouvernement, parce que celle qu'ils
exprimaient y était opposée. Toute la force de Votre Majesté
consistait dans l'idée que l'on avait de ses vertus et de sa bonne
foi; quelques actes tendirent à l'affaiblir. Je citerai seulement à ce
sujet, les interprétations forcées et les subtilités par lesquelles
quelques dispositions de la charte constitutionnelle parurent éludées,
particulièrement dans des ordonnances qui renversaient des
institutions fondées sur des lois[245]. Alors, on commença à douter de
la sincérité du gouvernement, on soupçonna qu'il ne considérait la
charte que comme un acte passager accordé à la difficulté des
circonstances, et qu'il se proposait de laisser tomber en désuétude,
si la surveillance représentative lui en laissait les moyens. On
craignit des réactions; quelques choix augmentèrent ces craintes. La
nomination de M. de Bruges[246], par exemple, à la place de grand
chancelier de la Légion d'honneur, quelque qualité personnelle qu'il
pût avoir, a déplu à tout le monde en France, et, je dois le dire à
Votre Majesté, a étonné tout le monde en Europe.

  [245] C'est ainsi par exemple que l'ordonnance de police du 7 juin
  1814 sur l'observation des dimanches et fêtes fut considérée comme
  une violation de la charte qui avait garanti la liberté des
  cultes.

  [246] Henry-Alphonse, vicomte de Bruges (1764-1820), était
  lieutenant de vaisseau en 1789. Il émigra et servit dans l'armée
  de Condé; plus tard, il s'engagea dans l'armée anglaise. En 1815,
  il fut nommé maréchal de camp et grand chancelier de la Légion
  d'honneur en remplacement de M. de Pradt.

»L'inquiétude rallia au parti des révolutionnaires tous ceux qui, sans
avoir partagé leurs erreurs, étaient attachés aux principes
constitutionnels, et tous ceux qui avaient intérêt au maintien, non
des doctrines de la Révolution, mais de ce qui s'est fait sous leur
influence.

»C'est bien plutôt à ces causes qu'à un véritable attachement pour sa
personne que Bonaparte a dû de trouver quelques partisans hors de
l'armée, et même une grande partie de ceux qu'il a eus dans l'armée,
parce que, élevés avec la Révolution, ils étaient attachés par toutes
sortes de liens[247] aux hommes qui en avaient été les chefs.

  [247] Variante: parce que, _élevé_ avec la révolution, _il était
  attaché_ par toute sorte de liens...

»On ne peut se dissimuler que quelque grands que soient les avantages
de la légitimité, il en peut aussi résulter des abus. Il y a, à cet
égard, une opinion fortement établie, parce que dans les vingt années
qui ont précédé la Révolution, la pente de tous les écrits politiques
était de les faire connaître et de les exagérer. Peu de personnes
savent apprécier les avantages de la légitimité, parce qu'ils sont
tous de prévoyance. Tout le monde est frappé des abus, parce qu'ils
peuvent être de tous les moments, et se montrer dans toutes les
occasions. Qui, depuis vingt ans, s'est donné assez le temps de
réfléchir, pour avoir appris qu'un gouvernement s'il n'est légitime,
ne peut être stable? qu'offrant à toutes les ambitions, l'espérance de
le renverser, pour le remplacer par un autre, il est toujours menacé,
et porte en lui, un ferment révolutionnaire, toujours prêt à se
développer? Il est malheureusement resté dans les esprits que la
légitimité en assurant au souverain de quelque manière qu'il gouverne,
la conservation de sa couronne, lui donne trop de facilité de se
mettre au-dessus de toutes les lois.

»Avec cette disposition qui se montre aujourd'hui chez tous les
peuples, et dans un temps où l'on discute, où l'on examine, où l'on
analyse tout et surtout, les matières politiques, on se demande ce que
c'est que la légitimité, d'où elle provient, ce qui la constitue.

»Lorsque les sentiments religieux étaient profondément gravés dans les
cœurs, et qu'ils étaient tout-puissants sur les esprits, les hommes
pouvaient croire que la puissance souveraine était une émanation de la
Divinité. Ils pouvaient croire que les familles que la protection du
ciel avait placées sur les trônes, et que sa volonté y avait longtemps
maintenues, régnaient sur eux de droit divin. Mais dans un temps où il
reste à peine une trace légère de ces sentiments, où le lien de la
religion, s'il n'est rompu, est au moins bien relâché, on ne veut plus
admettre une telle origine de la légitimité.

»Aujourd'hui l'opinion générale, et l'on tenterait vainement de
l'affaiblir, est que les gouvernements existent uniquement pour les
peuples: une conséquence nécessaire de cette opinion, c'est que le
pouvoir légitime est celui qui peut le mieux assurer leur bonheur et
leur repos. Or, il suit de là, que le seul pouvoir légitime est celui
qui existe depuis une longue succession d'années; et, en effet, ce
pouvoir, fortifié par le respect qu'inspire le souvenir des temps
passés, par l'attachement qu'il est naturel aux hommes d'avoir pour la
race de leur maîtres, ayant pour lui l'ancien état de possession qui
est un droit aux yeux de tous les individus, parce qu'il en est un
d'après les lois qui régissent les propriétés particulières, livre
plus rarement qu'aucun autre, le sort des peuples aux funestes hasards
des révolutions. C'est donc celui auquel leurs plus chers intérêts
leur commandent de rester soumis. Mais si l'on vient malheureusement à
penser que les abus de ce pouvoir l'emportent sur les avantages qu'il
peut procurer, on est conduit à regarder la légitimité comme une
chimère.

»Que faut-il donc, pour donner aux peuples la confiance dans le
pouvoir légitime, pour conserver à ce pouvoir le respect qui assure sa
stabilité? Il suffit, mais il est indispensable de le constituer de
telle manière que tous les motifs de crainte qu'il peut donner soient
écartés.

»Il n'est pas moins de l'intérêt du souverain que de l'intérêt des
sujets de le constituer ainsi; car le pouvoir absolu serait
aujourd'hui un fardeau aussi pesant pour celui qui l'exercerait que
pour ceux sur lesquels il serait exercé.

»Avant la Révolution, le pouvoir en France était restreint par
d'antiques institutions; il était modifié par l'action des grands
corps de la magistrature, du clergé et de la noblesse, qui étaient des
éléments nécessaires de son existence et dont il se servait pour
gouverner. Aujourd'hui, ces institutions sont détruites, ces grands
moyens de gouvernement sont anéantis. Il faut en retrouver d'autres
que l'opinion publique ne réprouve pas; il faut même qu'ils soient
tels qu'elle les indique.

»Autrefois, l'autorité de la religion pouvait prêter son appui à
l'autorité de la puissance souveraine; elle ne le peut plus
aujourd'hui que l'indifférence religieuse a pénétré dans toutes les
classes et y est devenue générale. La puissance souveraine ne peut
donc trouver d'appui que dans l'opinion, et, pour cela, il faut
qu'elle marche d'accord avec cette même opinion.

»Elle aura cet appui si les peuples voient que le gouvernement tout
puissant pour faire leur bonheur, ne peut rien qui y soit contraire.
Mais il faut pour cela qu'ils aient la certitude qu'il ne peut y avoir
rien d'arbitraire dans sa marche. Il ne suffirait pas qu'ils lui
crussent la volonté de faire le bien, car ils pourraient craindre que
cette volonté ne vînt à changer, ou qu'il ne se trompât sur les moyens
qu'il emploierait. Ce n'est pas assez que la confiance soit fondée sur
les vertus et les grandes qualités du souverain, qui comme lui sont
périssables, il faut qu'elle soit fondée sur la force des institutions
qui sont permanentes; il faut même plus encore. En vain les
institutions seraient-elles de nature, à assurer le bonheur des
peuples; alors même, elles ne leur inspireraient aucune confiance, si
elles n'établissaient pas la forme de gouvernement que l'opinion
générale du siècle fait regarder comme la seule propre à atteindre ce
but.

»On veut avoir des garanties: on en veut pour le souverain, on en veut
pour les sujets. Or, on croirait n'en point avoir:

»Si la liberté individuelle n'était pas mise par les lois, à l'abri de
toute atteinte;

»Si la liberté de la presse n'était point pleinement assurée, et si
les lois ne se bornaient pas à en punir les délits;

»Si l'ordre judiciaire n'était pas indépendant, et pour cela composé
de membres inamovibles;

»Si le pouvoir de juger était réservé dans de certains cas aux
administrations ou à tout autre corps qu'aux tribunaux;

»Si les ministres n'étaient pas solidairement responsables de
l'exercice du pouvoir dont ils sont dépositaires;

»S'il pouvait entrer dans les conseils du souverain d'autres personnes
que des personnes responsables;

»Enfin, si la loi n'était pas l'expression d'une volonté formée par la
réunion de trois volontés distinctes.

»Dans les sociétés anciennes et nombreuses où l'intelligence s'est
développée avec les besoins, et les passions avec l'intelligence, il
est nécessaire que les pouvoirs publics acquièrent une force
proportionnée, et l'expérience a prouvé qu'on les fortifie en les
divisant.

»Ces opinions ne sont plus aujourd'hui particulières à un seul pays;
elles sont communes à presque tous. Aussi partout on demande des
constitutions; partout on sent le besoin d'en établir d'analogues à
l'état plus ou moins avancé des sociétés politiques, et partout on en
prépare. Le congrès n'a donné Gênes à la Sardaigne, Lucques à
l'infante Marie-Louise d'Espagne; il n'a restitué Naples à Ferdinand
IV, il ne rend les légations au pape, qu'en stipulant pour ces pays
l'ordre de choses que leur état actuel a paru requérir ou comporter.
Je n'ai vu aucun souverain, aucun ministre qui, effrayé des suites que
doit avoir en Espagne le système de gouvernement suivi par Ferdinand
VII, ne regrettât amèrement qu'il ait pu remonter sur son trône, sans
que l'Europe lui eût imposé la condition de donner à ses États des
institutions qui fussent en harmonie avec les idées du temps. J'ai
même entendu des souverains, dont les peuples encore trop peu avancés
dans la civilisation, ne sont pas susceptibles de recevoir les
institutions qui la supposent parvenue à un haut degré, s'en affliger
comme d'un malheur dont ils souffrent eux-mêmes.

»J'ai recueilli ces opinions au milieu des délibérations de l'Europe
assemblée. Dans tous les entretiens que j'ai eus avec les souverains
et avec leurs ministres, je les en ai trouvés pénétrés. Elles sont
exprimées dans toutes les lettres qu'écrivent les ambassadeurs
d'Autriche et de Russie à Londres, et dans celles de lord Castlereagh.
C'était donc un devoir pour moi de les soumettre à Votre Majesté dans
ce rapport. J'ai dû bien moins encore m'en dispenser, lorsque les
souverains, dans les audiences de congé qu'ils m'ont accordées, m'ont
tous recommandé de dire à Votre Majesté qu'ils sont intimement
convaincus que la France ne saurait jamais être tranquille, si Votre
Majesté ne partageait pas ces opinions sans réserve, et ne les prenait
pas pour règle unique de son gouvernement; qu'il fallait que tout fût
oublié en France, et le fût sans restriction; que toute exclusion
était dangereuse, que l'on n'y pourrait trouver de garanties pour le
souverain que quand il y en aurait pour tous les partis, et que ces
garanties ne seraient suffisantes qu'autant qu'elles seraient jugées
telles par toutes les classes de la société; qu'il paraît
indispensable d'arriver à un système complet et tel que chaque partie
en fasse ressortir la sincérité et la rende évidente; qui fasse voir
clairement, et dès le commencement, le but auquel tend le
gouvernement; qui mette chacun en état d'apprécier sa propre position,
et qui ne laisse d'incertitude à personne. Ils ont ajouté que si Votre
Majesté paraissait plus qu'aucun autre intéressée au maintien de la
tranquillité en France, ils n'y étaient en réalité pas moins
intéressés eux-mêmes, puisque la crise où elle se trouve aujourd'hui
compromet l'existence de toute l'Europe, et qu'enfin les efforts
qu'ils faisaient cette année deviendraient, une fois rentrés dans
leurs États, difficiles à renouveler.

»Après avoir lu la déclaration que Votre Majesté a dernièrement
adressée à ses sujets, les souverains m'ont encore dit qu'ils avaient
remarqué avec regret une phrase où Votre Majesté fait entendre,
quoique avec beaucoup de ménagements, qu'elle s'est soumise à accepter
leur secours, d'où l'on conclura peut-être, qu'elle aurait pu les
refuser et que la paix eût subsisté. Ils craignent que par là, Votre
Majesté ne se soit donnée aux yeux de la France le tort de paraître
imposée par eux. Ils pensent que pour ne point confirmer ses peuples
dans une idée si contraire à ses intérêts, il doit y avoir peu
d'action de sa part et de la part des personnes qui l'entourent. Votre
Majesté a beaucoup à faire pour cela, puisque c'est le zèle qu'il faut
contenir et même réprimer. Selon leur manière de voir, Votre Majesté
doit paraître gémir de ce qui se passe plutôt que d'y coopérer. Elle
doit se placer, par elle-même ou par les siens, entre les souverains
alliés et ses peuples, pour diminuer, autant qu'elle le pourra, les
maux de la guerre, et pour tranquilliser les alliés sur la fidélité
des places qui se seraient rendues et qui, d'après les arrangements
que je suppose avoir été pris par vos ministres avec le duc de
Wellington, auraient été confiées à des personnes de votre choix. Ils
croient enfin que, pour ne point paraître exciter la guerre, et encore
moins la faire elle-même, ni Votre Majesté, ni aucun prince de sa
famille, ne doit se montrer avec les armées alliées. Il n'était jamais
arrivé à la politique d'avoir tant de délicatesse[248].

  [248] M. de Talleyrand fait ici allusion à la proclamation
  suivante que le roi avait signée le 25 juin en rentrant en France:

  «FRANÇAIS,

  »Dès l'époque où la plus criminelle des entreprises, secondée par
  la plus inconcevable défection, nous a contraint de quitter
  momentanément notre royaume, nous vous avons avertis des dangers
  qui vous menaçaient, si vous ne vous hâtiez de secouer le joug du
  tyran usurpateur.

  »Nous n'avons pas voulu unir nos bras ni ceux de notre famille aux
  instruments dont la Providence s'est servie pour punir la
  trahison. Mais aujourd'hui que les puissants efforts de nos alliés
  ont dissipé les satellites du tyran, nous nous hâtons de rentrer
  dans nos États, pour y rétablir la constitution que nous avons
  donnée à la France, réparer par tous les moyens qui sont en notre
  pouvoir les maux de la révolte et de la guerre qui en a été la
  suite nécessaire, récompenser les bons, mettre à exécution les
  lois existantes contre les coupables, enfin pour appeler autour de
  notre trône paternel l'immense majorité des Français dont la
  fidélité, le courage et le dévouement ont porté de si douces
  consolations à notre cœur.

  »Cateau-Cambrésis, 25 juin 1815.

  »LOUIS«.

  »Par le roi,

  »Le ministre secrétaire d'État à la guerre,

  »Duc DE FELTRE.

  C'est ce manifeste, qui avait alarmé M. de Talleyrand. Communiqué
  par lui au conseil et aux membres du corps diplomatique, il fit
  l'objet de vives représentations dont le duc de Wellington et
  lui-même se firent l'écho auprès du roi. Celui-ci céda, et trois
  jours plus tard, le 28 juin, à Cambrai, il publia une deuxième
  proclamation, contresignée Talleyrand, qu'on trouvera insérée
  page 230.

»Si une partie quelconque de la France parvenait, à la faveur des
événements qui vont avoir lieu, à se soustraire au joug de Bonaparte,
je crois que Votre Majesté ne pourrait mieux faire que de s'y rendre
immédiatement, d'y avoir son ministère avec elle, d'y convoquer les
chambres et d'y reprendre le gouvernement de son royaume, comme s'il
était soumis en entier. Le projet d'une expédition sur Lyon, que je
désirais vivement à cause du résultat essentiel qu'elle aurait sur les
provinces du Midi, aurait pu faire exécuter cette idée avec bien de
l'avantage.

»L'annonce d'un trop grand nombre de commissaires envoyés auprès des
armées n'a pas été agréable. Je crois que toutes les démarches de
Votre Majesté doivent être faites de concert avec les alliés, presque
avec leur attache. Cette déférence doit contribuer à placer clairement
dans leur esprit le but de la guerre, qui, je dois le dire, dans les
différents cabinets, n'est peut-être pas exactement le même. Car, si
l'Angleterre veut exclusivement et vivement le retour de Votre
Majesté, je ne pourrais pas assurer que la Russie ne se permît pas
d'autres combinaisons; je ne pourrais pas dire que l'Autriche qui, je
crois, le veut aussi, y portât la même chaleur, et que la Prusse ne
mît pas en première ligne des idées d'agrandissement pour elle.

»Ne serait-il pas possible qu'au moment où les armées étrangères vont
entrer en France, Votre Majesté adressât à ses sujets une seconde
déclaration qui ménagerait avec soin l'amour-propre français qui veut
et avec raison que rien, pas même ce qu'il désire, ne lui soit imposé
par les étrangers?

»Cette déclaration, s'adressant d'abord à l'opinion que Bonaparte
cherche à égarer sur la cause et sur l'objet de la guerre actuelle,
pourrait dire que ce n'est point pour l'intérêt de Votre Majesté que
les puissances étrangères l'ont entreprise, parce qu'elles savent que
la France n'a besoin que d'être soustraite à l'oppression, mais que
c'est pour leur propre sûreté; qu'elles ne l'auraient point faite si
elles n'avaient été persuadées que l'Europe serait menacée des plus
grands malheurs tant que l'homme qui l'en avait depuis si longtemps
accablée, serait maître de la France; que la cause de la guerre est
donc uniquement le retour de cet homme en France, et son objet
principal et immédiat de lui arracher le pouvoir dont il s'est emparé;
que pour adoucir les maux de la guerre, pour en prévenir les désastres
lorsqu'ils pourront l'être, pour arrêter les dévastations, Votre
Majesté entourée de Français, se place comme intermédiaire entre les
souverains étrangers et son peuple, espérant que les égards dont elle
peut être l'objet, tourneront ainsi à l'avantage de ses États; que
c'est la seule position qu'elle veuille prendre pendant la guerre, et
qu'elle ne veut point que les princes de sa maison y prennent avec
les armées étrangères aucune part.

»Passant ensuite aux dispositions intérieures de la France, Votre
Majesté ferait connaître qu'elle veut donner toutes les garanties qui
seront jugées nécessaires. Comme le choix de ses ministres est l'une
des plus grandes qu'elle puisse offrir, elle veut, dès à présent,
annoncer un changement de ministère. Elle doit dire que les ministres
qu'elle emploie ne sont nommés que provisoirement, parce qu'elle veut
se réserver de composer son ministère, en arrivant en France, de
manière à ce que la garantie qu'elle donnera[249] en soit une pour
tous les partis, pour toutes les opinions, pour toutes les
inquiétudes.

  [249] Variante: _qu'il_ donnera.

»Enfin, il serait bon encore que cette déclaration parlât des domaines
nationaux, et qu'elle s'exprimât à ce sujet d'une manière plus
positive, plus absolue, plus rassurante encore que la charte
constitutionnelle dont les dispositions n'ont pas suffi pour faire
cesser les inquiétudes des acquéreurs de ces domaines. Il est
aujourd'hui d'autant plus important de les calmer et de ne plus leur
laisser même le moindre prétexte, qu'elles ont arrêté la vente des
forêts domaniales dont le produit va devenir bien plus nécessaire
encore qu'il ne l'était, et qu'il faut, par conséquent, encourager par
tous les moyens.

»Tel est l'esprit dans lequel on croit généralement qu'il serait utile
et même nécessaire que Votre Majesté parlât à ses peuples. J'avoue à
Votre Majesté que j'en suis moi-même persuadé. Je regarde surtout
comme indispensable, qu'à l'égard des garanties, elle ne laisse rien à
désirer. Si, comme j'ose l'espérer, Votre Majesté partage cette
opinion, elle jugera sans doute devoir charger quelques-unes des
personnes qui jouissent de sa confiance de préparer et de lui
soumettre le projet de cette déclaration.

»Je viens de rendre à Votre Majesté un compte exact et complet des
résultats des négociations qui ont eu lieu pendant la durée du congrès
et de l'impression que les affaires de France ont faite à Vienne: il
ne me reste plus qu'à lui parler des choses de détail et de peu
d'importance.

»Depuis que j'étais à Vienne, une assez grande quantité de papiers
s'étaient accumulés entre mes mains. La plupart ne sont pas d'un assez
grand intérêt pour que je puisse en avoir besoin. Votre Majesté a des
copies de tous les autres, de sorte qu'il m'était inutile de les
emporter. C'est pourquoi j'en ai brûlé une grande partie, et j'ai
laissé le reste à Vienne déposé entre les mains d'une personne sûre.

»Je suis heureux de pouvoir terminer un si long travail que la nature
des choses que j'avais à soumettre à Votre Majesté a quelquefois rendu
bien pénible pour moi, en lui parlant du zèle et du dévouement
au-dessus de tout éloge dont ses ambassadeurs et ministres dans les
différentes cours n'ont cessé de donner des preuves pendant toute la
durée du congrès. Leur position, difficile d'abord par les mêmes
raisons qui m'ont fait trouver tant de contrariétés _à Vienne_[250],
l'a été plus tard par suite des événements funestes qui se sont
succédé depuis le commencement de mars. Ils n'ont vu dans ces
difficultés mêmes qu'une occasion de plus de montrer l'attachement
pour Votre Majesté dont ils sont animés. Plusieurs se trouvent aussi,
et _déjà_[251] depuis quelque temps, dans de grands embarras
pécuniaires. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour
exister convenablement dans les différents postes que Votre Majesté
leur avait confiés. On aura sûrement fait quelques dispositions pour
adoucir la situation dans laquelle ils se trouvent[252].

»Prince DE TALLEYRAND.»

  [250] Supprimé dans le texte des archives.

  [251] Supprimé dans le texte des archives.

  [252] Variante: _Plusieurs éprouvent des besoins très pressants._

       *       *       *       *       *

Ce mémoire, pas plus que mes paroles, ne produisit aucun effet sur le
roi, qui demanda ses chevaux, et se fit traîner en France. Je lui
avais désigné Lyon comme résidence, parce que c'était la seconde ville
du royaume, et que je savais que de ce côté, nous ne serions pas
pressés par les armées autrichiennes. On pouvait se rendre rapidement
à Lyon par les bords du Rhin et la Suisse.

Je restai à Mons vingt-quatre heures, pendant lesquelles il m'arrivait
des messages de toute part. J'y reçus entre autres la lettre suivante
du prince de Metternich, qui était bien faite pour me confirmer dans
mon opinion:

«Mannheim, le 24 juin 1815[253].

  [253] Les souverains alliés étaient ce jour-là réunis à Mannheim.
  (_Note de M. de Bacourt._)

«Voici, cher prince, une adresse aux Français que j'ai faite et au bas
de laquelle le prince de Schwarzenberg a mis son nom. Je me flatte que
vous la trouverez correcte et en principes et en paroles, et surtout
conforme à notre marche[254].

  [254] Voir le _Moniteur_ du 10 juillet 1825.

»M. de Vincent, et à son défaut M. Pozzo, reçoivent l'ordre de faire
les remarques contre la nomination des commissaires royaux à nos
armées. La chose tournerait entièrement contre le roi. Je m'en
rapporte, sous ce rapport, à ce que je mande à Vincent, et je vous
envoie pour votre connaissance particulière la copie ci-jointe d'une
lettre que j'ai écrite à lord Wellington, en réponse à une lettre par
laquelle il a voulu me démontrer l'utilité qui résulterait de
réquisitions faites au nom du roi. Je n'y vois qu'inconvénients, que
complications inutiles vis-à-vis des généraux alliés, et que de graves
inconvénients vis-à-vis de l'intérieur. Restez fidèle à _votre_ idée;
faites aller le roi en France: dans le midi, dans le nord dans
l'ouest, où vous voudrez, pourvu qu'il soit seul chez lui, entouré de
Français, loin des baïonnettes étrangères et des secours de
l'étranger. Il suffit de suivre le système du gouvernement de
Bonaparte pour se convaincre que la grande arme dont il veut se servir
est celle de l'_émigration_. Le roi cessera d'être émigré le jour où
il sera chez lui, au milieu des siens. Il faut que le roi _gouverne_,
et que les armées _royales_ opèrent loin des armées alliées. Dès que
le roi aura formé le noyau dans l'intérieur, nous dirigerons vers lui
tout ce qui déserte à nos armées.

»La blessure de Vincent[255] me gêne beaucoup. J'attends que j'aie de
ses nouvelles, pour savoir si je dois vous envoyer un suppléant, car
de toute manière est-il très essentiel que vous ayez quelqu'un près de
vous, qui nous serve d'intermédiaire.

  [255] Le baron de Vincent était à la fois ministre d'Autriche près
  du roi Louis XVIII, et commissaire près du duc de Wellington. Il
  avait été blessé à la main, le matin même de la bataille de
  Waterloo, qu'il crut d'abord perdue; il courut en porter la
  nouvelle à Gand, et ce n'est que tard, dans la nuit du 18 au 19
  juin, qu'on y apprit la victoire des alliés. (_Note de M. de
  Bacourt._)

»Ici tout va bien. Maintenant que les armées russes sont _en ligne_
(et cette mesure est bonne et rien moins qu'utile) les opérations vont
se pousser avec beaucoup de vigueur. La grande armée autrichienne
passera le Rhin, à Bâle, le 25. L'armée de Frimont sera à Genève le
26. Une autre armée passera le même jour le mont Cenis et une
troisième débarquera incessamment dans le Midi.

»L'avant-garde a passé dans le centre la frontière hier. Les nouvelles
qui nous arrivent de l'intérieur prouvent que la fermentation augmente
beaucoup. Il suffirait, au reste, du rapport de Fouché, qui prouve ce
fait. J'espère vous revoir bientôt, mon cher prince, et cela de
manière ou d'autre.

»Tout à vous,

»METTERNICH.»

       *       *       *       *       *

Mais à Mons, les amis du roi s'agitaient autour de moi en me
représentant les dangers qu'il courait, et je ne fus pas peu étonné de
trouver parmi ces amis si ardents M. de Chateaubriand qui m'avait
écrit à la fin de 1814, à Vienne, pour se plaindre avec amertume de
tout ce qui se faisait en France. Il se montrait alors mécontent de
tout le monde et de toute chose; regardait comme très étrange qu'on
voulût l'envoyer à Stockholm en qualité de ministre du roi, et
finissait par me déclarer qu'il allait demander à entrer au service de
la Russie. Sa lettre doit se retrouver aux archives du ministère des
affaires étrangères, parmi les papiers relatifs au congrès de Vienne.

Enfin, tracassé, poursuivi par ceux qui me dépeignaient le dénuement
absolu dans lequel le roi allait être, sa passion pour se retrouver
aux Tuileries, et la crainte que les étrangers avec lesquels il
serait seul, n'abusassent immédiatement contre la France de sa
position, j'abandonnai ma propre conviction et je suivis le roi à
Cambrai, pour me mettre comme lui dans les bagages de l'armée
anglaise.

Mon arrivée à Cambrai eut du moins pour résultat d'obtenir du roi une
seconde déclaration publique, propre à amortir, sinon à réparer, les
fâcheux effets de celle, si malencontreuse, qui avait été publiée le
25 juin au Cateau-Cambrésis. Voici celle que je rédigeai, que le roi
copia et que je contresignai. Je crois encore aujourd'hui que c'était
ce qu'on pouvait dire de mieux dans une pareille circonstance.


DÉCLARATION DU ROI LOUIS XVIII

[Donnée à Cambrai le 28 juin 1815.]

«J'apprends qu'une porte de mon royaume est ouverte, et j'accours.
J'accours pour ramener mes sujets égarés, pour adoucir les maux que
j'avais voulu prévenir, pour me placer une seconde fois entre les
armées alliées et les Français, dans l'espoir que les égards dont je
peux être l'objet tourneront à leur salut; c'est la seule manière dont
j'ai voulu prendre part à la guerre; je n'ai pas permis qu'aucun
prince de ma famille parût dans les rangs des étrangers, et j'ai
enchaîné le courage de ceux de mes serviteurs qui avaient pu se ranger
autour de moi.

»Revenu sur le sol de la patrie, je me plais à parler de confiance à
mes peuples. Lorsque j'ai reparu au milieu d'eux, j'ai trouvé les
esprits agités et emportés par des passions contraires; les regards
ne rencontraient de toute part que des difficultés et des obstacles.
Mon gouvernement devait faire des fautes; peut-être en a-t-il fait. Il
est des temps où les intentions les plus pures ne suffisent pas pour
diriger, où quelquefois même elles égarent; l'expérience seule pouvait
avertir; elle ne sera pas perdue. Je veux tout ce qui sauvera la
France; mes sujets ont appris par de cruelles épreuves que le principe
de la légitimité des souverains est une des bases fondamentales de
l'ordre social, la seule sur laquelle puisse s'établir, au milieu d'un
grand peuple, une liberté sage et bien ordonnée. Cette doctrine vient
d'être proclamée comme celle de l'Europe entière. Je l'avais consacrée
d'avance, par ma charte, et je prétends ajouter à cette charte toutes
les garanties qui peuvent en assurer le bienfait. L'unité du ministère
est la plus forte que je puisse offrir: j'entends qu'elle existe, et
que la marche franche et assurée de mon conseil garantisse tous les
intérêts et calme toutes les inquiétudes. On a parlé dans les derniers
temps du rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Cette fable,
inventée par l'ennemi commun, n'a pas besoin d'être réfutée: on ne
s'attendra pas que le roi de France s'abaisse jusqu'à repousser des
calomnies et des mensonges dont les succès ont trop indiqué la source.
Si les acquéreurs des domaines nationaux ont conçu des inquiétudes, la
charte aurait dû suffire pour les rassurer. N'ai-je pas moi-même
proposé aux Chambres et fait exécuter des ventes de ces biens? Cette
preuve de ma sincérité est sans réplique.

»J'ai reçu dans ces derniers temps, de mes sujets de toutes les
classes, des preuves égales d'amour et de fidélité. Je veux qu'ils
sachent combien j'y ai été sensible; et c'est parmi tous les Français
que j'aimerai à choisir ceux qui doivent approcher de ma personne et
de ma famille.

«Je ne veux exclure de ma présence que ces hommes dont la renommée est
un sujet de douleur pour la France, et d'effroi pour l'Europe. Dans la
trame qu'ils ont ourdie, j'aperçois beaucoup de mes sujets égarés et
quelques coupables. Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain,
l'Europe entière le sait, de pardonner, à l'égard des Français égarés,
tout ce qui s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille, au milieu
de tant de larmes, jusqu'au jour où je suis rentré dans Cambrai, au
milieu de tant d'acclamations. Cependant, le sang de mes sujets a
coulé par une trahison dont les annales du monde n'offrent pas
d'exemple. Cette trahison a appelé l'étranger dans le cœur de la
France; chaque jour me révèle un désastre nouveau. Je dois donc pour
la dignité de mon trône, pour l'intérêt de mes peuples, pour le repos
de l'Europe, excepter du pardon les instigateurs et les acteurs de
cette trame horrible. Ils seront désignés à la vengeance des lois par
les deux Chambres, que je me propose d'assembler incessamment.

«Français, tels sont les sentiments que je rapporte au milieu de vous;
celui que le temps n'a pu changer, que le malheur n'a pu fatiguer, que
l'injustice n'a pu abattre, le roi, dont les pères règnent depuis huit
siècles sur les vôtres, revient pour consacrer le reste de ses jours à
vous défendre et à vous consoler.

LOUIS.

Et plus bas:

«Le Prince DE TALLEYRAND.»

       *       *       *       *       *

J'avoue néanmoins que j'étais désolé de devoir renoncer à l'espérance
que j'avais conçue, en faisant aller le roi à Lyon, d'établir un ordre
de choses qui empêchât le retour des événements du 20 mars. J'étais
convaincu que la France ne pouvait trouver du calme et de la liberté
que dans la monarchie constitutionnelle. La loi organique que l'on
appelle la charte, n'étant qu'un mélange de maximes appartenant à
toute sorte de gouvernements, me paraissait devoir être interprétée
dans un corps d'institutions qui ferait la règle du pays. Et comment
faire dans Paris une vraie constitution, en présence de souverains
absolus ou aspirant à l'être, nécessairement peu jaloux de voir donner
par un grand pays un exemple qu'ils ne voulaient pas suivre? Loin de
pouvoir espérer de les trouver favorables à l'établissement
constitutionnel de la France, il n'était que trop à craindre que le
parti _resté émigré_ ne se servît d'eux, sinon pour l'accomplissement
actuel de ses vues, du moins pour en préparer le succès.

Le roi ne traitant que de loin avec les étrangers, et gardant auprès
de lui sa famille, aurait coupé le fil de toutes les intrigues, et ne
serait revenu à Paris qu'assez tôt, tout au plus, pour faire aux
souverains alliés ses remerciements, s'ils n'avaient point exigé un
prix de leurs services qui dispensât de toute reconnaissance. Le roi
serait rentré dans sa capitale avec un ministère tout fait. Le choix
de M. Fouché, comme ministre de la police, qui, ainsi que je le dis
au roi, me paraissait une faiblesse, n'aurait pas trouvé à
Arnouville[256] l'appui de _Monsieur_, auprès de qui il arrivait
soutenu par le bailli de Crussol, représentant les royalistes restés à
Paris. Le duc de Wellington ne se serait pas persuadé que, pour
arrêter les entreprises sauvages du général Blücher et pour avoir la
gloire d'entrer le premier dans Paris, il fût nécessaire d'avoir à
Senlis, et ensuite à Neuilly, des conférences avec M. Fouché et avec
d'autres intrigants[257] qui ne pensaient qu'à trafiquer de la
puissance qu'ils n'avaient plus, et qui ne pouvaient lui conseiller
que ce qui les tirait de leurs embarras personnels[258].

  [256] Château près de Saint-Denis, où le roi séjourna pendant
  quelques jours avant de faire son entrée dans la capitale. (_Note
  de M. de Bacourt._)

  [257] Le gouvernement provisoire nomma le 27 juin une commission
  d'armistice composée du général comte de Valence, pair de France,
  du général comte Andréossy, de M. Flaugergues, député, du comte
  Boissy-d'Anglas, pair de France, et de M. de la Besnardière. Leurs
  instructions, rédigées par M. Bignon, ministre des affaires
  étrangères, les autorisaient à offrir, comme ligne de démarcation
  pendant l'armistice, la Somme avec une place forte. Il leur était
  interdit de répondre aux insinuations qui pourraient leur être
  faites au sujet du gouvernement futur de la France.--Les
  négociateurs quittèrent Paris le 28, rencontrèrent à Noyon,
  Blücher qui les éconduisit, et rejoignirent Wellington, le 29, à
  Estrées Saint-Denis, village situé à 16 kilomètres N.-O. de
  Compiègne, et non pas à Senlis. Cette mission n'eut aucun
  résultat.--Quant aux conférences de Neuilly, M. de Talleyrand a en
  vue les négociations qui précédèrent la nomination de Fouché au
  ministère. Fouché s'était plusieurs fois rencontré à Neuilly avec
  Wellington. Il lui avait persuadé que les difficultés qui
  s'opposaient au rétablissement de la royauté nécessitaient, pour
  le roi, l'obligation de recourir aux hommes de la Révolution.
  C'est à la suite de ces conférences que Wellington s'entremit
  auprès du roi en faveur de Fouché.

  [258] Voici la lettre que le duc de Wellington m'écrivit à ce
  sujet. Je laisse subsister les incorrections du style de cette
  lettre, en rappelant que le général en chef de l'armée anglaise
  n'était pas obligé d'écrire le français comme un académicien.

  «Saint-Denis, le 29 juin 1815.

  «Mon prince,

  «M. Boissy d'Anglas, M. le général Valence, M. le général
  Andréossy, M. de la Besnardière et M. Flaugergues ont été envoyés
  de Paris chez moi, afin de demander une suspension des hostilités,
  et j'ai eu un entretien avec eux si hautement intéressant au roi,
  que je le crois convenable de vous écrire sans perte de temps.

  «Je leur ai expliqué que je ne crois pas que l'abdication de
  Napoléon offre le garant aux puissances alliées, qui peut motiver
  la suspension des opérations, et après quelques discussions, je
  leur dis: «Que je ne considère nos objets assurés, si Napoléon ne
  fût livré aux alliés, et nos avant-postes occupant Paris, et si un
  gouvernement fût établi à même de concilier la confiance, non
  seulement de la France, mais de l'Europe.

  «Après quelques hésitations, ces messieurs m'ont prié d'expliquer
  ce que j'entends par un tel gouvernement. Je leur ai dit que je ne
  suis pas autorisé à parler sur ce sujet, mais, en mon particulier,
  mon avis serait de rappeler le roi sans condition quelconque, et
  que l'honneur de la France exige cette démarche, avant que l'on
  puisse imaginer que l'intervention des puissances ont pu seul
  motiver son rappel.

  «Tous ces messieurs furent d'accord avec moi, et quoique
  apparemment, ils pensent que quelques changements dans la
  constitution seraient nécessaires, surtout quant au ministère, et
  à la proposition des lois, ils convinrent qu'il valait mieux
  laisser le roi maître de ces changements, que de lui en faire des
  conditions.

  «M. de Flaugergues dit: qu'il ne croyait pas que les deux Chambres
  tombassent d'accord du rappel du roi sans conditions.

  «Nos raisonnements roulaient sur la manière d'effectuer ce que
  tous désirent, sans infraction aux principes du rétablissement
  tranquille et naturel de Sa Majesté sans conditions.

  «Pendant cette discussion, nous reçûmes la déclaration du roi
  datée du 28, et contresignée par Votre Altesse, et ces messieurs
  la croient admirablement calculée à répondre à toutes nos
  intentions, si les deux articles que je vous envoie ci-joint n'y
  étaient pas, ou bien s'ils étaient plus clairs.

  «Les individus entendus par la pièce nº 1er sont les personnes
  comprises dans le dernier complot, mais ne l'ayant pas assez
  expliqué, on croit ou on pourrait croire que vous y comprenez les
  régicides. Je combattais cette idée parce que le roi ayant
  consenti avant son départ au principe de l'emploi de Fouché, ne
  pouvait actuellement se refuser de l'employer, lui ou tout autre
  ministre, et la phrase précédente l'explique assez clairement.
  Néanmoins, il est bon de l'expliquer ou de la retrancher tout à
  fait.--L'article 2 est désagréable à ces messieurs, parce qu'il
  renferme une menace; ils le jugent inutile, parce qu'il comprend
  trop de personnes, et surtout parce qu'il exprime un langage plus
  fort qu'il ne convient au roi, et sont d'avis qu'il soit supprimé.

  «Ils réprouvent fortement les paroles marquées numéro 3; ils sont
  d'avis que le rappel du roi ne peut avoir lieu de la manière la
  plus avantageuse aux intérêts de Sa Majesté et aux intérêts
  généraux si les Chambres apprennent qu'elles seront renvoyées sur
  le champ.

  «Je recommande donc que les paroles soulignées soient omises; le
  roi aura alors le moyen de convoquer une nouvelle Assemblée, ou
  bien de continuer les Chambres actuelles s'il le juge convenable.
  Il ne pourrait admettre _à priori_ que les Chambres actuelles
  composent une Assemblée légale, mais il n'est aucunement
  nécessaire de leur faire savoir d'abord qu'elles seront renvoyées.
  Votre Altesse reconnaîtra à tout ce qui s'est passé, mon désir de
  rétablir le roi: 1º sans condition; 2º de manière qu'il ne
  paraisse être l'effet de la violence des alliés, et peut-être,
  vous paraîtra-t-il comme à moi, qu'il vaut bien la peine de faire
  quelques sacrifices afin d'obtenir un tel résultat.

  »Je vais à présent voir le maréchal Blücher et tâcherai de le
  persuader de tomber d'accord sur l'armistice d'après les
  conditions ci-dessus énoncées. J'espère beaucoup recevoir votre
  réponse de bonne heure demain. En attendant je pense que le roi
  devra venir à Roze, laissant une garnison à Cambray.

  »WELLINGTON.»

  (_Note du prince de Talleyrand._)

Aussi, à peine arrivés à Paris, nous ne rencontrâmes que des
difficultés. Nous eûmes d'abord à lutter contre les violences et les
déprédations des Prussiens, qui, pleins d'une vieille fureur qu'ils
n'avaient pu assouvir l'année précédente, se dédommageaient de la
contrainte dans laquelle on les avait tenus. Nous ne pûmes préserver
beaucoup de dépôts qu'ils pillèrent, mais nous sauvâmes le pont d'Iéna
qu'ils voulaient détruire à cause de son nom. Une lettre admirable du
roi nous le conserva[259].

  [259] LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

  «Paris, le 15 juillet 1815. Samedi, 10 heures.

  »J'apprends dans l'instant que les Prussiens ont miné le pont de
  Iéna, et que vraisemblablement ils veulent le faire sauter cette
  nuit même. Le duc d'Otrante a dit au général Maison de
  l'empêcher par tous les moyens qui sont en son pouvoir, mais
  vous savez bien qu'il n'en a aucun; faites tout ce qui est en
  votre pouvoir, soit par vous-même, soit par le duc, soit par
  lord Castlereagh, etc. Quant à moi, s'il le faut, je me porterai
  sur le pont; on me fera sauter si l'on veut.

  »J'ai été fort content des deux lords pour la contribution.

  »LOUIS.»

  (_Note du prince de Talleyrand._)

On transigea et le pont d'Iéna prit le nom de pont de _l'École
militaire_, dénomination qui satisfit la sauvage vanité des Prussiens,
et qui, par le jeu de mot, devint une allusion plus piquante peut-être
que le nom primitif d'Iéna.

Le duc de Wellington lui-même, je le dis à regret, se mit à la tête de
ceux qui voulaient dépouiller le musée. Les monuments des arts
n'auraient peut-être jamais dû entrer dans le domaine de la conquête.
Et, si nous avions eu tort quand nous les avons enlevés à d'autres
peuples, il pouvait être très juste d'en reprendre une partie en 1814
à la France, alors ennemie; mais les reprendre en 1815 à la France,
alors alliée, c'était un acte de violence. Du moins, aurait-il fallu
distinguer ceux de ces monuments qui nous avaient été cédés par
traité, de ceux qui ne l'avaient pas été. On ne distingua rien et tout
fut pris; et voilà ce que M. le duc de Wellington prétendait justifier
dans une lettre où il gourmandait la France, au nom de la morale dont
il se faisait le champion, comme il l'avait été sans doute, quand il
servait dans l'Inde, où son gouvernement ne fait certainement rien que
de très moral. Si l'on eût voulu se borner à reprendre à la France des
tableaux et des statues, rien n'était moins nécessaire que cette
lettre, et le duc de Wellington se serait dispensé de l'écrire; mais
elle avait un autre objet: celui de nous apprendre que nos libérateurs
n'étaient pas tellement nos alliés, qu'ils ne pussent très justement
exercer sur nous tous les droits de la conquête, et de nous préparer
aux demandes que les cabinets alliés méditaient, mais qu'ils étaient
embarrassés de produire, parce qu'ils ne savaient quel nom donner à ce
qu'ils voulaient.

Je m'arrête ici, ne voulant pas anticiper sur les négociations que je
dus suivre avec les puissances alliées, avant d'avoir rappelé quelques
faits relatifs aux affaires intérieures de la France du mois de
juillet 1815.

Le lendemain du retour du roi à Paris, le 9 juillet, une ordonnance
royale annonça la formation du nouveau ministère à la tête duquel je
me trouvais appelé comme président du conseil et ministre des
affaires étrangères. J'y avais fait entrer le maréchal Gouvion[260] à
la guerre, le comte de Jaucourt à la marine, le baron Pasquier[261] à
la justice, et le baron Louis aux finances. Il était nécessaire de
contre-balancer le choix malheureux du duc d'Otrante, qui avait obtenu
le ministère de la police par suite de la condescendance de Louis
XVIII pour les instances de _Monsieur_ et du duc de Wellington. M.
Fouché, pendant les Cent-jours, était entré dans des correspondances
secrètes d'abord avec M. de Metternich[262], puis avec la cour de
Gand, et enfin avec le duc de Wellington, persuadant à tous qu'il
était indispensable au rétablissement de la monarchie légitime, parce
qu'il tenait le fil de toutes les intrigues qui l'avaient renversée.
L'entourage de _Monsieur_ croyait avoir fait une grande conquête en
ralliant au roi un homme si habile, ne sentant pas que son nom seul
serait un déshonneur pour le parti royaliste, plutôt qu'un épouvantail
pour le parti révolutionnaire. Le duc de Wellington, trompé par les
préjugés répandus en Angleterre sur l'immense influence du duc
d'Otrante, le croyait seul capable d'affermir le roi sur son trône; et
M. de Metternich n'était pas éloigné de partager cette opinion. Tandis
que ce choix plaisait aux cabinets d'Angleterre et d'Autriche, il ne
pouvait manquer, par cette raison même, de déplaire à l'empereur
Alexandre qui, d'ailleurs, me gardait rancune à moi, pour avoir
fortement défendu les intérêts de la légitimité et de la France au
congrès de Vienne. Il devenait donc essentiel de ménager les
susceptibilités de ce souverain qui jouait un si grand rôle dans la
coalition, et c'est dans ce but que j'avais proposé au roi de laisser
vacants le ministère de sa maison, et celui de l'intérieur, avec
l'intention d'y appeler plus tard deux hommes qui seraient agréables à
l'empereur de Russie: MM. le duc de Richelieu et Pozzo di Porgo, qui
tous les deux étaient encore au service de la Russie. M. Pozzo di
Borgo est un homme de beaucoup d'esprit, aussi Français que Bonaparte,
contre lequel il nourrissait une haine qui, jusque-là, avait été la
passion unique de sa vie, haine de Corse. Il avait été membre de
l'Assemblée législative en 1791 et s'était ainsi associé aux premiers
événements de la Révolution française; sa présence dans le ministère
n'avait donc rien que de rassurant pour tous les partis auxquels il
touchait par un point ou par un autre. Mais cette combinaison échoua
après bien des pourparlers. M. Pozzo préféra rester au service de la
Russie, et quant au duc de Richelieu, j'insérerai ici la
correspondance échangée entre nous à ce sujet, qui fera connaître les
motifs de son refus.

  [260] Laurent Gouvion-Saint-Cyr, né à Toul en 1764, s'engagea en
  1792, devint général de division en 1794, commanda en chef l'armée
  de Rome, en 1798, prit part à la campagne de Hohenlinden (1799),
  et fut en 1801 nommé ambassadeur à Madrid. Il fut peu en faveur
  sous l'empire, reçut néanmoins, en 1812, le bâton de maréchal. En
  1813, il capitula dans Dresde et fut retenu prisonnier. En 1814,
  il se rallia à Louis XVIII, et de 1815 à 1821 reçut plusieurs fois
  le portefeuille de la guerre. Il mourut dans la retraite en 1830.

  [261] Étienne Denis, baron puis duc Pasquier, né en 1767, fut reçu
  conseiller au parlement de Paris en 1787. Emprisonné sous la
  Terreur, il fut sauvé par le 9 thermidor. En 1806, il fut nommé
  maître des requêtes au conseil d'État, puis conseiller d'État et
  préfet de police (1810). Sous la première Restauration, il devint
  directeur général des ponts et chaussées, resta à l'écart pendant
  les Cent-jours, devint garde des sceaux en 1815, puis ministre
  d'État, membre du conseil privé, grand-croix de la Légion
  d'honneur, et président de la Chambre des députés. Le 12 janvier
  1817, il fut de nouveau nommé garde des sceaux, quitta le
  ministère en septembre 1818, y rentra en 1819 comme ministre des
  affaires étrangères. Il se retira en décembre 1821 et fut alors
  nommé pair de France.--En 1830, il devint président de la Chambre
  des pairs, puis chancelier de France (1837) et reçut en même temps
  le titre de duc. Le duc Pasquier rentra dans la vie privée en 1848
  et mourut en 1862.

  [262] Sur les intrigues de Fouché avec M. de Metternich, et la
  curieuse négociation de Bâle, consulter Thiers (t. XVIII, p. 488
  et suiv.), et les _Mémoires_ de M. Fleury de Chaboulon, (t. II, p.
  1-42).

LE DUC DE RICHELIEU AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 20 juillet 1815.

»Mon prince,

»Sa Majesté l'empereur de Russie a bien voulu m'informer de la
conversation que le roi avait eue avec lui à mon sujet. Ne doutant
pas, d'après ce que Votre Altesse m'a fait l'honneur de me dire
l'autre jour, que vous ne soyez, mon prince, la cause des instances
que le roi a faites à l'empereur, j'ai cru devoir vous soumettre les
motifs du parti que j'ai pris irrévocablement, vous suppliant de
vouloir bien en rendre compte au roi.

»Je suis absent de France depuis vingt-quatre ans; je n'y ai fait
durant ce long espace de temps, que deux apparitions très courtes. Je
suis étranger aux hommes comme aux choses, j'ignore la manière dont
les affaires se traitent: tout ce qui tient à l'administration m'est
inconnu. Dans quel temps serait-il plus indispensable de connaître
tout ce que j'ignore que dans celui où nous vivons? Personne n'est
moins propre que moi à occuper une place dans le ministère, nulle
part, et surtout ici. Je sais, mon prince, mieux que personne ce que
je vaux et ce à quoi je suis propre; il m'est parfaitement démontré
que je ne le suis pas du tout à ce qu'on me propose, tellement que si
j'occupais ce poste, je suis assuré que je n'y tiendrais pas six
semaines. Il me serait bien pénible de croire que mon refus pût faire
une impression fâcheuse dans le public; mais je ne pourrais m'en
attribuer la faute, puisque cette nomination a été faite à mon insu,
lorsque j'étais encore à Nancy. Excusez, mon prince, ma franchise,
mais j'ai préféré vous parler à cœur ouvert de la détermination que
j'ai prise. J'ajouterai encore, qu'attaché au service de Russie,
depuis vingt-quatre ans et occupé depuis douze d'un établissement
auquel je tiens extrêmement, je ne puis songer à l'abandonner en ce
moment.

»Veuillez bien, mon prince, mettre aux pieds du roi mes excuses et mes
regrets, et agréer l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels
j'ai l'honneur d'être,

»De Votre Altesse,

»Le très humble et obéissant serviteur,

»RICHELIEU.»

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE RICHELIEU.

«Paris, le 28 juillet 1815.

»Monsieur le duc,

»En informant le roi du parti que vous m'assurez avoir irrévocablement
pris, j'aurais voulu, je vous l'avoue, pouvoir lui en justifier les
motifs mieux que vous ne me mettez en mesure de le faire. _Vous êtes
depuis longtemps_, dites-vous, _étranger aux hommes et aux choses de
ce pays_, mais, depuis que vous le revoyez, vous avez dû observer
qu'il y a un grand nombre de personnes qui, pour ne s'en être jamais
éloignées, n'en sont que plus étrangères aux idées d'ordre, de
modération et de sagesse que le roi a conçues et qu'il veut désormais
imposer à son ministère, et vous avez sur elles l'avantage de les
avoir conçues et mises avec talent en pratique dans des pays qui vous
étaient bien plus étrangers et plus nouveaux que la France. Vous voyez
de grandes difficultés, mais, je ne crains pas de vous le dire,
monsieur le duc, en acceptant la confiance du roi, aucun de nous ne
s'est aveuglé, ni sur le présent, ni sur l'avenir. Nous avons vu aussi
les difficultés sans mesure et sans nombre qui, tous les jours et à
tous les instants, doivent mettre notre zèle et notre caractère à
l'épreuve. Cette perspective nous a effrayés, et nous effraye encore;
mais nous avons vu la France accablée de maux, l'Europe environnée de
périls, le cœur du roi en proie à de cruels soucis, et dans de telles
circonstances, nous avons pensé que nous n'avions plus le droit de
choisir. Enfin, monsieur le duc, _vous êtes lié par des intérêts_, et
par des engagements envers un pays que vous avez longtemps servi.
Mais, permettez-moi de vous rappeler que le nom que vous portez a
brillé avec éclat pendant le cours des deux plus beaux siècles de
notre histoire; et ne pensez-vous pas que cette gloire qui lui est
attachée pour toujours, vous impose des obligations que d'autres
devoirs ne seront jamais capables de balancer, et dont il ne peut
aujourd'hui vous être permis de vous affranchir?

»J'ai, comme vous le voyez, différé de répondre à la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire; vous en concevrez facilement le
motif; j'espérais que quelques-unes de ces idées se présenteraient à
votre esprit, et vous suggéreraient quelque autre détermination.

»Agréez...

»Prince DE TALLEYRAND.»

       *       *       *       *       *

Je ne ferai qu'une réflexion sur le refus de M. de Richelieu dans
lequel il persista. Ou les raisons qu'il allégua étaient mauvaises
pour refuser le ministère relativement indifférent de la maison du
roi, ou elles étaient valables; et alors comment deux mois plus tard
pouvait-il devenir président du conseil et gouverner la France?

Les refus de MM. Pozzo et de Richelieu obligèrent à donner l'_intérim_
du ministère de l'intérieur au garde des sceaux, M. Pasquier, et celui
du ministère de la maison, au comte de Pradel.

Le roi était rentré le 8 juillet à Paris, et dès le 13, une ordonnance
royale prononçant la dissolution de la Chambre des députés convoquait
les collèges électoraux pour le 15 août. Cette ordonnance est conçue
dans des idées sages et libérales pour l'époque, qui méritent d'être
rappelées.


ORDONNANCE

PORTANT DISSOLUTION DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, CONVOCATION DES
COLLÈGES ÉLECTORAUX ET RÈGLEMENT PROVISOIRE POUR LES ÉLECTIONS.

«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre,

»A tous ceux qui ces présentes verront, salut:

»Nous avions annoncé que notre intention était de proposer aux
Chambres une loi qui réglât les élections des députés des
départements. Notre projet était de modifier conformément à la leçon
de l'expérience et au vœu bien connu de la nation, plusieurs articles
de la charte touchant les conditions d'éligibilité, le nombre des
députés, et quelques autres dispositions relatives à la formation de
la Chambre, à l'initiative des lois et au mode de ses délibérations.

»Le malheur des temps ayant interrompu la session des deux Chambres,
nous avons pensé que maintenant le nombre des députés des départements
se trouvait, par diverses causes, beaucoup trop réduit pour que la
nation fût suffisamment représentée; qu'il importait surtout dans de
telles circonstances, que la représentation nationale fût nombreuse,
que ses pouvoirs fussent renouvelés, qu'ils émanassent plus
directement des collèges électoraux, qu'enfin, les élections
servissent comme d'expression à l'opinion actuelle de nos peuples.

»Nous nous sommes donc déterminé à dissoudre la Chambre des députés et
à en convoquer sans délai une nouvelle; mais le mode des élections
n'ayant pu être réglé par une loi, non plus que les modifications à
faire à la charte, nous avons pensé qu'il était de notre justice de
faire jouir dès à présent la nation des avantages qu'elle doit
recueillir d'une représentation plus nombreuse et moins restreinte
dans les conditions d'éligibilité; mais voulant cependant que, dans
aucun cas, aucune modification dans la charte ne puisse devenir
définitive que d'après les formes constitutionnelles, les dispositions
de la présente ordonnance seront le premier objet des délibérations
des Chambres. Le pouvoir législatif, dans son ensemble, statuera sur
la loi des élections, sur les changements à faire à la charte dans
cette partie, changements dont nous ne prenons ici l'initiative que
dans les points les plus indispensables et les plus urgents, en nous
imposant même l'obligation de nous rapprocher autant que possible de
la charte et des formes précédemment en usage.

»A ces causes, nous avons déclaré et déclarons, ordonné et ordonnons
ce qui suit:

»ARTICLE PREMIER.--La Chambre des députés est dissoute.

»ARTICLE II.--Les collèges électoraux d'arrondissement se réuniront
le 14 août de la présente année.

»ARTICLE III.--Les collèges électoraux de département se réuniront
huit jours après l'ouverture des collèges d'arrondissement.

»ARTICLE IV.--Le nombre des députés des départements est fixé
conformément au tableau ci-joint.

»ARTICLE V.--Chaque collège électoral d'arrondissement élira un nombre
de candidats égal au nombre des députés du département.

»ARTICLE VI.--Nos préfets transmettront au président du collège
électoral du département les listes de candidats proposées par les
collèges électoraux d'arrondissement, listes qui leur seront
transmises par les présidents de ces collèges.

»ARTICLE VII.--Les collèges électoraux de département
choisiront au moins la moitié des députés parmi ces candidats.
Si le nombre total des députés du département est impair, le
partage se fera à l'avantage de la portion qui doit être choisie
dans les candidats.

»ARTICLE VIII.--Les électeurs des collèges d'arrondissement pourront
siéger pourvu qu'ils aient vingt et un ans accomplis. Les électeurs de
collèges de département pourront siéger au même âge, mais ils devront
avoir été choisis sur la liste des plus imposés.

»ARTICLE IX.--Si le nombre des membres de la Légion d'honneur, qui,
conformément à l'acte du 22 février 1806, peut être adjoint aux
collèges d'arrondissement ou de département, n'est pas complet, nos
préfets pourront, sur la demande des légionnaires, proposer de
nouvelles adjonctions, qui recevront leur exécution provisoire.

»Toutefois les légionnaires admis aux collèges électoraux des
départements devront, conformément à l'article 40 de la charte, payer
au moins trois cents francs de contribution directe.

»Toutes adjonctions faites depuis le 1er mars 1815 sont nulles et
illégales.

»ARTICLE X.--Les députés peuvent être élus à l'âge de vingt-cinq ans
accomplis.

»ARTICLE XI.--Conformément aux lois et règlements antérieurs, toute
élection où n'assisterait pas la moitié plus un du collège sera nulle.
La majorité absolue parmi les membres présents est nécessaire pour la
validité de l'élection.

»ARTICLE XII.--Si les collèges électoraux d'arrondissement n'avaient
pas complété l'élection du nombre de candidats qu'ils peuvent choisir,
le collège du département n'en procéderait pas moins à ses opérations.

»ARTICLE XIII.--Les procès-verbaux d'élection seront examinés à la
Chambre des députés qui prononcera sur la régularité des élections.
Les députés élus seront tenus de produire à la Chambre leur acte de
naissance et un relevé de leurs contributions, constatant qu'ils
payent au moins mille francs d'impôt.

»ARTICLE XIV.--Les articles 16, 25, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42,
43, 44, 45 et 46 de la charte seront soumis à la revision du pouvoir
législatif dans la prochaine session des Chambres.

»ARTICLE XV.--La présente ordonnance sera imprimée et affichée dans le
lieu des séances de chaque collège électoral.

»Les articles de la charte ci-dessus mentionnés seront
imprimés conjointement.

»ARTICLE XVI.--Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution
de la présente ordonnance.

  »Donné au château des Tuileries, le 13 juillet, l'an de grâce
  1815, et de notre règne le vingt-unième.

»_Signé_: LOUIS.»

       *       *       *       *       *

Cette ordonnance rendue, il fallait pourvoir au choix des préfets qui
seraient chargés de la faire exécuter dans les départements, et ce
n'était pas un choix facile. Les nouveaux préfets devaient être des
hommes modérés pour faire prévaloir le système du gouvernement,
énergiques pour résister autant que possible aux exactions des troupes
alliées dans les départements occupés par elles, et aux dispositions
réactionnaires de quelques départements du Midi. La plupart des
préfets du régime impérial ne pouvaient inspirer de confiance au
gouvernement royal, et les hommes que recommandait l'entourage de
_Monsieur_ et des princes étaient dangereux par la violence de leurs
opinions. Il n'était pas aisé dans de pareilles conditions de trouver
quatre-vingt-six hommes réunissant les qualités requises pour bien
remplir une mission aussi délicate que celle des nouveaux préfets, et
on s'étonnera moins que le résultat ait abouti à donner à la France
une Chambre des députés comme celle qui, au moment même où
j'écris[263], se signale par son esprit réactionnaire et par ses
imprudentes exagérations[264].

  [263] On se rappelle que cette partie des _Mémoires_ fut écrite en
  1816 au moment où siégeait la _Chambre introuvable_.

  [264] Je ne citerai qu'une lettre d'un des préfets de cette
  époque, pour montrer combien étaient difficiles la tâche du
  gouvernement et celle de ses agents.

  M. DE BOURRIENNE[264-a], PRÉFET DE L'YONNE, AU PRINCE DE
  TALLEYRAND.

    [264-a] M. de Bourrienne n'était pas préfet de l'Yonne. Il était
    à ce moment président du collège électoral de ce département.

  Auxerre, le 20 août 1815.

  »Mon prince,

  »Il y a quatre jours ce département était au désespoir: saisies et
  enlèvement des caisses publiques, réquisitions énormes, demandes
  exagérées de toutes espèces, mauvais traitement, et menaces
  d'exécutions militaires, mépris affecté pour les agents du roi,
  telle était la conduite des Bavarois, lorsque je m'en plaignis au
  comte de Rechberg[264-b], frère du ministre de son roi à Paris. Il me
  dit que n'ayant point été appelé à la rédaction de la note du 24
  juillet[264-c] et s'apercevant qu'on voulait les exclure du partage
  des contributions de guerre, les Bavarois se trouvaient dans la
  nécessité de songer à eux, et de faire eux-mêmes leur part. Puis,
  manifestant hautement sa haine contre les Autrichiens, le comte de
  Rechberg ajouta: «Nous avons soixante mille hommes sous les armes,
  et nous nous chargeons bien de cent mille Autrichiens en bataille
  rangée.» Toutefois, comme je lui parlais avec un peu de force et
  surtout beaucoup de raison, il me dit que, malgré que les mesures
  administratives ne le regardassent pas, il allait cependant en
  conférer avec l'intendant de l'armée. Tout cela se passait le 18;
  il ne fut pris ce jour-là aucune mesure de rigueur. Hier, arrivent
  enfin de Paris les nouvelles de l'arrangement fait le 17, et la
  circulaire aux préfets a produit un grand changement, et dans la
  situation des habitants du pays et dans la conduite des Bavarois.
  Dieu veuille qu'ils ne viennent pas encore nous dire _qu'ils ne
  connaissent pas cet arrangement et qu'ils n'y ont aucune part_.
  Jusqu'à présent les _hostilités_ ont cessé, et l'on attend le
  prince de Wrède le 22, pour voir s'il sera donné suite à leur
  premier système d'isolement, ou s'ils se rangeront sous la
  bannière générale des alliés pour nous dépouiller avec ordre et
  méthode.

    [264-b] Le comte Joseph de Rechberg (1769-1833), général dans
    l'armée bavaroise en 1814 et 1815. Il fut plus tard ministre à
    Berlin.

    [264-c]: Cette note, adressée par l'Autriche, la Russie, la Prusse
    et l'Angleterre au cabinet français, avait pour but de régler le
    mode d'administration des territoires occupés en France par les
    alliés. L'article 8, notamment, spécifiait qu'aucune contribution
    de guerre ne pouvait être exigée isolément par les intendants des
    différentes armées.

  »Avec la nouvelle de l'arrangement du 17, nous est parvenue
  l'ordonnance royale sur les cent millions de contribution de
  guerre. Je vous dirai, mon prince, qu'elle a été reçue _presque
  avec plaisir_; il ne s'est pas élevé une seule plainte; on
  entendait dire partout: _plaie d'argent n'est pas mortelle._ On
  payera promptement ici et dans les autres départements, parce que
  l'on sait gré au gouvernement d'avoir tenu compte aux départements
  qui ont souffert de leurs sacrifices et de leurs pertes. Je crois
  pouvoir vous assurer, mon prince, que toute demande d'argent sera
  accueillie sans murmures, pourvu que la répartition en soit juste
  et l'emploi connu.

  »Il est à peu près certain que nous n'aurons pas Dumolard[264-d] pour
  député. Quant à Desfourneaux[264-e] je n'en répondrais pas. Je suis
  déjà parvenu, il est vrai, à l'exclure de la liste des candidats;
  mais, depuis, cet homme a redoublé ses intrigues et ses
  sollicitations. Il parcourt toutes les communes du département,
  son grand cordon rouge par-dessus son habit, une énorme plaque
  toute neuve sur le côté gauche, et si on lui objecte que cette
  faveur royale est de l'année dernière et qu'elle fait encore plus
  ressortir sa félonie, il répond de suite, en montrant deux lettres
  du mois d'août 1815, l'une du duc d'Otrante, l'autre du duc
  d'Havré[264-f], toutes deux le désignant comme l'homme le plus digne
  de représenter le département de l'Yonne. D'un côté, le
  gouvernement veut, et avec raison, éloigner ces intrigants, et, de
  l'autre, un des ministres et un capitaine des gardes appellent sur
  lui la bienveillance des autorités et du public.

    [264-d] Bouvier-Dumolard, né en 1781, d'abord auditeur au conseil
    d'État, puis intendant de la Carinthie, de la Saxe et chargé de
    l'organisation des États vénitiens. En 1810, il fut nommé préfet.
    De nouveau préfet sous les Cent-jours, il fut en même temps élu
    député. A la deuxième Restauration, il reçut l'ordre de s'éloigner
    de Paris.

    [264-e] Le comte Étienne Desfourneaux, né en 1769, était sergent
    en 1789, passa en 1792 à Saint-Domingue, où ses succès le firent
    nommer en 1793 général en chef. En 1798 il fut nommé gouverneur de
    la Guadeloupe. En 1802, il commandait une division dans
    l'expédition de Saint-Domingue. Il revint peu après en France, se
    retira dans le département de l'Yonne, fut élu député en 1813,
    puis de nouveau pendant les Cent-jours. Il ne fut pas élu en
    1815.

    [264-f] Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havré,
    prince du Saint-Empire et grand d'Espagne, né en 1744, lieutenant
    général en 1789, député du bailliage d'Amiens aux états généraux,
    pair de France à la Restauration et capitaine des gardes du roi.
    Il mourut en 1839.

  »J'ai dû vous informer de cette circonstance, mon prince, pour que
  vous ne m'en vouliez pas trop si je succombe.

  »J'ai lu avec autant de plaisir que de reconnaissance le nom du
  marquis de Louvois[264-g] sur la liste des pairs: ce choix a plu
  généralement. J'aime à me persuader que vous vous êtes souvenu,
  mon prince, de ce que je vous ai dit de lui. Je reconnaîtrai
  toujours vos bontés pour moi par un dévouement sans bornes, et une
  fidélité à toute épreuve.

    [264-g] Auguste-Michel Le Tellier de Souvré, marquis de Louvois,
    né en 1783, fut chambellan de l'empereur en 1809 et pair de France
    sous la Restauration. Il ne joua aucun rôle politique, mais eut
    une situation importante dans l'industrie. Il mourut en 1844.

  Je suis avec un profond respect, de Votre Altesse, le très humble
  et très obéissant serviteur.

  »BOURRIENNE.»

  (_Note de M. de Talleyrand._)

Ce qui aurait compliqué davantage encore la situation des nouveaux
préfets, c'était l'envoi qui avait été fait précédemment de
commissaires royaux extraordinaires dans les départements du Midi,
soit par M. le duc d'Angoulême, soit par le roi lui-même. Mais le
conseil décida le roi à révoquer par une ordonnance les pouvoirs de
tous ces commissaires. Cette ordonnance devint un des grands griefs
d'une partie de la cour contre le ministère qui rencontrait ainsi des
entraves de tous les côtés.

Nous eûmes une peine infinie à faire adopter par le roi une autre
ordonnance sur la presse, qui, sauf les journaux, lui rendait une
entière liberté[265].

  [265] Une première ordonnance du 20 juillet 1815 ordonnait au
  directeur de la librairie et aux préfets de ne point user des
  articles 3, 4, 5 de la loi du 12 octobre 1814, articles qui leur
  donnaient le droit de soumettre tout écrit de moins de vingt
  feuilles d'impression à l'inspection préalable des censeurs.--Une
  autre ordonnance du 8-22 août 1815, assujettissait tous les
  journaux à une nouvelle autorisation du ministre de la police et
  soumettait tous les écrits périodiques à l'examen d'une
  commission.

Mais je fus moins heureux dans une autre question très grave, où M.
Fouché l'emporta sur moi. J'aurais voulu que, pour toute mesure de
rigueur, le roi se bornât à déclarer démissionnaires tous les pairs de
la Chambre de 1814, qui avaient accepté de faire partie de la Chambre
des pairs créée par Napoléon pendant les Cent-jours. Je croyais qu'en
frappant ainsi les premiers personnages de l'État, c'était un exemple
suffisant pour punir les fauteurs de l'événement du 20 mars, et pour
faire respecter, à l'avenir, la religion du serment si indignement
trahie par ceux qui, à quelques jours de distance, avaient abandonné
la cause royale. Mais cette mesure ne suffisait pas à la réaction
royaliste qui demandait des poursuites judiciaires et des
proscriptions. Je sollicitai en vain qu'on attendît la réunion des
Chambres, auxquelles, si cela était nécessaire, on laisserait le soin
de désigner les coupables. J'espérais qu'en retardant la mesure, le
temps nous viendrait en aide pour l'amortir, sinon pour la faire
rejeter entièrement. Mes efforts demeurèrent inutiles. Le duc
d'Otrante, qui était gêné par les relations qu'il avait liées avec les
exagérés du parti royaliste et avec des cabinets étrangers, subissait
leur pression; il présenta un jour au conseil une liste de plus de
cent personnes qu'il demandait, les unes de proscrire, les autres de
faire passer devant des conseils de guerre. Après une lutte pénible
qui dura plusieurs jours, et le roi s'étant prononcé pour cette mesure
odieuse, il fallut céder; seulement, on réduisit la liste à
cinquante-sept personnes: dix-neuf, presque tous militaires, devaient
passer devant des conseils de guerre ou devant la cour d'assises,
tandis que les trente-huit autres devaient quitter Paris dans les
trois jours, et se rendre dans les lieux désignés par la police. Ceux
compris dans la première catégorie furent tous avertis à temps pour
s'échapper s'ils l'avaient voulu: mais la mesure n'en resta pas moins
un acte maladroit, insensé, et qui ne pouvait créer que des
difficultés et des périls au gouvernement royal[266].

  [266] Voici la liste des personnes comprises dans l'ordonnance du
  24 juillet 1815.

Catégorie des dix-neuf qui devaient être poursuivis et mis en
jugement: MM. le maréchal Ney, Labédoyère, les deux frères Lallemand,
Drouet d'Erlon, Laborde, Lefebvre-Desnouettes, Ameille, Brayer, Gilly,
Mouton-Duvernet, Grouchy, Clausel, Debelle, Bertrand, Drouot,
Cambronne, Lavalette, Rovigo.--Catégorie des trente-huit qui devaient
quitter Paris dans les trois jours et se rendre dans les lieux
désignés par la police: MM. le maréchal Soult, les généraux Alix,
Exelmans, Vandamme, Marbot, Lamarque, Lobau, Piré, Dejean fils et
Hullin, MM. Félix Lepelletier, Boulay de la Meurthe, Méhée-Latouche,
Fressinnet, Thibaudeau, Carnot, Harel, Barrère, Arrighi (de Padoue),
Arnault, Pommereuil, Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, Réal, Garrau,
Bouvier-Dumolard, Merlin de Douai, Durbach, Dirat, Defermont, Bory, de
Saint-Vincent, Félix Desportes, Garnier de Saintes, Mellinet, Cluys,
Courtin, Forbin-Janson fils aîné et Lelorgne d'Idevile. (_Note du
prince de Talleyrand._)

Malgré cette ordonnance, la proposition que j'avais faite au sujet de
la Chambre des pairs ne pouvait plus être écartée, et je dus, à mon
tour, faire la liste des pairs qui, ayant siégé dans la chambre des
Cent-jours, ne pourraient plus faire partie de la Chambre des pairs,
constituée d'ailleurs sur une nouvelle base, puisque j'avais amené le
roi, bien contre son gré, à admettre que la pairie serait désormais
héréditaire. La liste des pairs éliminés comprenait: MM. le comte
d'Aboville, le maréchal duc d'Albuféra, le comte de Barral, archevêque
de Tours, le comte Belliard, le comte Boissy-d'Anglas, le duc de
Cadore, le comte de Canclaux, le comte de Casabianca, le comte Clément
de Ris, le comte Colchen, le maréchal duc de Conégliano, le comte
Cornudet, le comte de Croix, le maréchal duc de Dantzig, le comte
Dedeley d'Agier, le comte Dejean, le maréchal prince d'Essling, le
comte Fabre de l'Aude, le comte Gassendi, le comte de Lacépède, le
comte de Latour-Maubourg, le comte de Montesquiou, le duc de
Plaisance, le comte de Pontécoulant, le duc de Praslin, le comte
Rampon, le comte de Ségur, le maréchal duc de Trévise, le comte de
Valence.

Cette ordonnance portait aussi la date du 24 juillet. Mais, le 17 août
suivant, le roi en rendit une, sur ma proposition, qui créait
quatre-vingt-douze nouveaux pairs, en rétablissant les comtes
d'Aboville et de Canclaux, qui prouvèrent n'avoir pas siégé dans la
Chambre des Cent-jours et M. Boissy-d'Anglas, en souvenir de sa noble
et courageuse conduite à la Convention et des services particuliers
qu'il avait rendus au roi. Je fis ajouter aussi à la liste les trois
fils, mineurs encore, du duc de Montebello, et des maréchaux Berthier
et Bessières. Le roi, en signant cette ordonnance, fit quelque
résistance au nom de M. Molé, qui avait servi pendant les Cent-jours;
mais j'insistai en disant: «Que le roi rétablisse ce nom, c'est
Mathieu Molé qui le lui demande[267].» Et le roi, qui l'avait d'abord
effacé, le récrivit de sa main.

  [267] M. Molé était le cinquième descendant en ligne directe du
  premier président Mathieu Molé. Pendant les Cent-jours il avait
  refusé le portefeuille de l'intérieur et celui des affaires
  étrangères. Nommé pair de France, il n'avait pas siégé à la
  Chambre.

Enfin, le 20 août, parut l'ordonnance constitutive de la pairie. Elle
avait été discutée pendant plusieurs jours, au conseil. Le roi
s'opposait avec vivacité à l'hérédité de la pairie, comme lui ôtant
toute action personnelle sur les membres de la Chambre, mais je
combattis cette considération comme secondaire à côté de la force et
de la stabilité que donnerait à la Chambre l'hérédité de ses membres.
Aussi, dans le préambule de l'ordonnance, le roi disait que: «Voulant
donner à ses peuples un nouveau gage du prix qu'il mettait à fonder de
la manière la plus stable les institutions sur lesquelles repose le
gouvernement, convaincu que rien ne consolide plus le repos des États
que cette hérédité de sentiments qui s'attache dans les familles à
l'hérédité des hautes fonctions publiques, et qui crée ainsi une
succession non interrompue de sujets dont la fidélité et le
dévouement au prince et à la patrie sont garantis par les principes et
les exemples qu'ils ont reçus de leur père...»

Les mesures acerbes provoquées par M. Fouché n'avaient pas tardé à
produire leurs fruits: d'affreux désordres, des scènes sanglantes
avaient éclaté sur divers points du Midi où la réaction royaliste, se
croyant encouragée par ces mesures, se livra à d'horribles massacres.
Le gouvernement fit tous ses efforts pour les réprimer et publia une
proclamation du roi dans laquelle il disait:

«... Nous avons appris avec douleur que, dans les départements du
Midi, plusieurs de nos sujets se sont récemment portés aux plus
coupables excès; que, sous prétexte de se faire les ministres de la
vengeance publique, des Français, satisfaisant leurs haines et leurs
vengeances privées, avaient versé le sang des Français, même depuis
que notre autorité était universellement rétablie et reconnue dans
tout notre royaume. Certes, d'infâmes trahisons, de grands crimes ont
été commis, et ont plongé la France dans un abîme de maux; mais la
punition de ces crimes doit être nationale, solennelle et régulière;
les coupables doivent tomber sous le glaive de la loi, et non sous le
poids de vengeances particulières. Ce serait bouleverser l'ordre
social que de se faire à la fois juge et exécuteur pour les offenses
qu'on a reçues ou même pour les attentats commis contre notre
personne. Nous espérons que cette odieuse entreprise de prévenir
l'action des lois a déjà cessé: elle serait un attentat contre nous et
contre la France, et, quelque vive douleur que nous puissions en
ressentir, rien ne serait épargné pour punir de tels crimes. C'est
pourquoi nous avons recommandé par des ordres précis à nos ministres
et à nos magistrats, de faire strictement respecter les lois, et de
ne mettre ni indulgence ni faiblesse dans la poursuite de ceux qui les
ont violées.»

Cette proclamation, si naturelle dans les circonstances, devint
cependant un texte d'accusation de la part du parti royaliste exagéré
contre le ministère, tandis que M. Fouché, effrayé du mal qu'il avait
fait en flattant les mauvaises passions de ce parti, voulut revenir
sur ses pas et se tirer d'affaire par une perfidie qui devait,
pensait-il, ramener l'opinion publique à lui personnellement, en
affaiblissant encore le gouvernement. Il fit au roi deux rapports
confidentiels: l'un, dans lequel il dépeignait le déplorable état où
la conduite des troupes alliées réduisait les populations des
provinces occupées par ces troupes et les conséquences que cela ne
pouvait pas manquer d'amener. Le second rapport n'était pas moins
énergique que l'autre, dans la peinture qu'il faisait des attentats
commis dans le Midi et des haines violentes entre les partis qui se
manifestaient sur tous les points de la France. Jusque-là, tout était
bien; M. Fouché avait rempli son devoir, et nous nous empressons de
reconnaître que ce que contenaient ces mémoires était à peu près vrai.
Mais ces mémoires étaient confidentiels, et n'auraient dû être
communiqués qu'au roi et au conseil. C'est ce que ne fit pas M.
Fouché, qui les cacha d'abord au ministère, et qui, après en avoir
remis un exemplaire au roi, les livra à la publicité, en prétendant
qu'ils lui avaient été dérobés et que ce n'était pas lui qui les avait
fait publier. On ne pouvait continuer à avoir des relations avec un
homme qui recourait à de pareils moyens; je demandai au roi son renvoi
du ministère, et il ne tarda pas à être congédié[268].

  [268] 19 septembre.

Mais la plus grande, la plus douloureuse difficulté qui pesait sur la
situation, c'était la conduite des souverains alliés et de leurs
troupes. Je dois maintenant traiter ce point, laissant aux historiens
qui s'occuperont de cette époque à rappeler les événements connus de
tous. Pour moi, je me bornerai à exposer les pénibles négociations que
je fus condamné à suivre, et quelques-uns des faits qui s'y
rattachent: j'ai hâte d'en finir avec ces cruels souvenirs.

Le point le plus urgent de ces négociations, le premier à traiter
avant tout, était celui qui concernait la fixation des services des
innombrables armées qui avaient envahi la France, et qui la dévoraient
en commettant partout les exactions les plus scandaleuses de la part
de puissances qui avaient signé à Vienne l'engagement de s'armer
pour secourir le roi de France, leur allié. J'ai déjà cité la
lettre que m'écrivit le préfet de l'Yonne sur la conduite des
généraux bavarois. Je veux rappeler encore un arrêté de l'intendant
général de l'armée autrichienne, pour montrer jusqu'où s'étendait
l'esprit révolutionnaire, je ne puis pas le qualifier autrement, des
gouvernements qui s'annonçaient hautement comme ne faisant la guerre
qu'à la Révolution, dans la personne de Bonaparte.

_Armée impériale, royale, apostolique d'Italie._

«Nous, comte de Wurmser, chambellan, conseiller actuel intime d'État
de Sa Majesté Impériale, Royale, Apostolique, commandeur de l'ordre
royal de Saint-Étienne de Hongrie, président de la commission aulique,
chargé de la direction du cadastre de la monarchie, intendant général
de l'armée impériale et royale d'Italie.

»Considérant, d'une part, que les receveurs généraux et particuliers
des départements et arrondissements ont été forcés de souscrire des
soumissions à l'ordre du trésor, pour le payement, à des époques
fixes, des rentrées en contributions directes et indirectes; et, de
l'autre, que ces contributions et impôts sont, dans les parties du
territoire français occupées par les troupes des puissances alliées,
dévolus, d'après le droit des gens et de la guerre, auxdites
puissances.

»Arrêtons et ordonnons ce qui suit:

»ARTICLE PREMIER.--Les soumissions souscrites en faveur du trésor
français par les receveurs généraux particuliers et autres comptables
des parties du territoire français occupées par l'armée impériale
autrichienne d'Italie, ou qui le seront par la suite, sont de nulle
valeur, tant pour l'arriéré que pour le courant des contributions et
impositions publiques de toute espèce. Il est en conséquence défendu
auxdits receveurs et comptables de les acquitter sous quelque titre ou
prétexte que ce soit.

»ARTICLE II.--Toute contravention à cette prohibition entraîne, non
seulement la responsabilité personnelle des receveurs et comptables
respectifs, mais sera, en outre, punie selon toute la rigueur des lois
de la guerre, comme acte d'intelligence avec l'ennemi.

»ARTICLE III.--Ces dispositions sont applicables aux soumissions ou
traites délivrées par des acquéreurs de biens nationaux ou communaux
et de coupes de bois de l'État.

»ARTICLE IV.--Il est prohibé aux tribunaux d'admettre des actions en
payement desdites soumissions ou traites, sous peine d'être dissous,
et traités en outre selon toutes les rigueurs des lois militaires.

»ARTICLE V.--Le présent arrêté sera imprimé et affiché à la diligence
des préfets et sous-préfets partout où besoin sera.

»Donné au quartier général, à Nantua, le 18 juillet 1815.

»Comte de WURMSER.

»Par ordonnance de Son Excellence M. l'Intendant général,

»L'Intendant,

»CUVELIER.»

       *       *       *       *       *

Le roi Louis XVIII, qui avait reconnu trop tard la faute grave
qu'il avait commise en ne suivant pas le conseil que je lui
avais donné de ne pas rentrer dans sa capitale avant d'avoir
tout réglé avec les gouvernements étrangers, essaya vainement
de la réparer, en m'adressant la lettre suivante que je communiquai
aux plénipotentiaires alliés.

       *       *       *       *       *

LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, le 21 juillet 1815.

«La conduite des armées alliées réduira incessamment mon peuple à
s'armer en masse contre elles, à l'exemple des Espagnols. Plus jeune,
je me mettrais à sa tête; mais si l'âge et les infirmités ne me le
permettent, au moins je ne veux pas sembler conniver aux violences
dont je gémis. Je suis résolu, si je ne puis obtenir justice, à me
retirer de mon royaume, et à demander asile au roi d'Espagne. Si ceux,
qui, même après la capture de l'homme auquel seul ils avaient déclaré
la guerre, continuent à traiter mes sujets en ennemis, et qui doivent
par conséquent me regarder comme tel, veulent attenter à ma liberté,
ils en sont les maîtres; j'aime mieux être dans une prison qu'aux
Tuileries, témoin passif du malheur de mes peuples.

»LOUIS.»

       *       *       *       *       *

A la suite de cette lettre et d'un projet d'arrangement, remis par le
baron Louis, ministre des finances, les plénipotentiaires alliés
m'adressèrent, le 25 juillet, une note conçue dans ces termes:

«Les ministres soussignés ont pris en mûre considération les
ouvertures que les ministres du roi leur ont fait parvenir par Son
Excellence le baron Louis. Ils sont trop pénétrés de la nécessité de
prendre, en ce qui touche la marche de l'administration, les mesures
les plus urgentes et les plus efficaces, pour ne pas entrer avec
empressement dans les vues qui ont dicté ces propositions. Ils croient
donc que les dispositions suivantes, qui viennent d'être arrêtées,
seront les plus propres à concilier les désirs du roi avec la
situation où se trouveront les armées alliées, pendant leur séjour en
France.»

       *       *       *       *       *

Les dispositions mentionnées dans cette note établissaient qu'en
échange d'une contribution de cent millions, consentie par le
gouvernement français, il était convenu: qu'une ligne de démarcation
serait tracée pour fixer les départements qui seraient occupés par les
armées alliées et destinés à leur subsistance; les autorités du roi
devaient être rétablies et les préfets et sous-préfets réintégrés dans
leurs fonctions; des gouverneurs militaires étaient nommés par les
départements qui composaient le rayon de chaque armée; ils devaient
protéger les autorités, assurer le service des armées, et surveiller
les rapports de celles-ci avec l'autorité française. Une commission
administrative siégerait à Paris, pour suivre directement les affaires
entre le gouvernement du roi et les autorités étrangères. Des ordres
furent donnés immédiatement pour faire cesser toutes les contributions
irrégulières qui avaient été frappées sur les départements.

Ce point réglé, le reste eût été bientôt terminé si les souverains
avaient été les loyaux alliés du roi de France, mais ainsi que je l'ai
dit plus haut en parlant de l'arrivée des armées étrangères à Paris,
les cabinets alliés étaient embarrassés de produire leurs demandes
parce qu'ils ne savaient quel nom donner à ce qu'ils voulaient. Ils
n'employèrent d'abord que le nom de _garanties_: ils voulaient des
garanties en général, sans dire lesquelles; sur quoi, je leur adressai
la note suivante en date du 31 juillet 1815:

«Le ministre du roi a l'honneur de communiquer à Leurs Excellences MM.
les ministres et secrétaires d'État des puissances alliées trois
ordonnances de Sa Majesté: l'une rendue à Lille pour le licenciement
de l'armée française et les deux autres qui ne sont encore qu'en
projet et qui sont relatives à l'organisation d'une nouvelle armée. Le
besoin de l'Europe, non moins que de la France elle-même, étant que
celle-ci ait une armée, le roi s'est attaché et croit être parvenu à
concilier ce besoin avec le besoin encore plus grand qu'elles ont
également l'une et l'autre, de finir sans retour les révolutions.»

»Il y a vingt-six ans que la France, cherchant des garanties contre
les abus d'un pouvoir ministériel sans contrepoids, et exercé sans
unité comme sans contrôle, s'égara et se perdit dans cette sorte
d'égalité dont l'inévitable conséquence est la domination de la
multitude, c'est-à-dire, sa tyrannie, la plus effroyable de toutes,
mais aussi, et par cela même, la moins durable. Cette tyrannie fit
place, ainsi qu'il est toujours arrivé, et qu'il arrivera toujours, au
despotisme d'un seul, lequel, par tempérament, et par calcul, déplaça
la révolution en en changeant le mobile et la transporta du dedans au
dehors, en substituant à l'esprit d'égalité, l'esprit de conquête.

»Les derniers événements ont prouvé jusqu'à quel point l'un et l'autre
s'étaient affaiblis, puisque l'usurpateur qui les avait tous deux
appelés à son secours, n'a pu être soutenu par eux, contre les effets
d'un premier et seul revers.

»Mais les chances de révolution ne pouvant cesser, qu'ils ne soient
tous deux entièrement éteints ou contenus de manière à ne pouvoir
jamais redevenir dominants, toutes les pensées du roi, pendant sa
retraite en Belgique, ont été tournées vers les moyens d'obtenir ce
résultat, et tous ses actes, depuis son retour, ont eu pour but de
l'assurer.

»La doctrine d'une égalité extrême peut bien avoir encore pour apôtres
et pour partisans quelques spéculatifs bâtissant des théories pour un
monde imaginaire et un certain nombre d'hommes à qui cette doctrine
seule a valu, pendant un temps, un pouvoir dont ils ont abusé et
qu'ils regrettent; mais la multitude même en est depuis longtemps
détrompée par la cruelle expérience qu'elle en a faite. Cette doctrine
ne pourra faire de prosélytes, et son esprit ne sera jamais à
craindre tant que les droits civils de chacun seront garantis contre
tout arbitraire, par une constitution politique qui exclue du pouvoir
quiconque n'est pas dans cette situation où l'on sent plus le besoin
de conserver, que la nécessité et le désir d'acquérir.

»Or, tel est le caractère de l'institution politique qui va régir la
France.

»La Chambre des pairs sera héréditaire. La Chambre des députés sera
formée selon le seul principe qui la puisse mettre en harmonie avec
les deux autres branches de la législature; principe que l'on
s'attachera à réintroduire ou à renforcer dans l'institution civile.

»Elles partageront avec le roi l'initiative des lois qu'il s'était
précédemment réservée.

»De la manière de former la loi résultera la plus forte garantie que
l'on puisse avoir de son impartiale équité, puisqu'elle sera
l'expression, non de la volonté d'une seule personne ou d'un seul
corps, mais d'une volonté formée par le concours de trois volontés
distinctes.

»Un ministère est déjà constitué dont les membres exécutent, chacun
dans sa sphère d'attributions, ce qui a été arrêté dans une
délibération commune. Il a ainsi toute la force d'action que donne
l'unité; il est responsable, ce qui est un préservatif contre les
aberrations du pouvoir.

»Les juges seront inamovibles, ce qui assure l'indépendance
des tribunaux.

»En matière criminelle, le jugement par jurés déjà existant sera
maintenu. La confiscation reste pour tous les cas et pour toujours
abolie.

»Enfin les restrictions mises à la liberté de la presse ont déjà été
révoquées.

»Cette institution, plaçant l'État à une égale distance du pouvoir
absolu et de la licence, ne laissera à celle-ci ni accès ni prétexte
dont elle puisse abuser pour s'en faire un.

»Cette même institution ne réprimera pas avec moins de bonheur
l'esprit de conquête né dans des circonstances et entretenu par des
causes qui ne reparaîtront plus.

»Il n'y aura plus en France de dynastie révolutionnaire, intéressée au
renversement des souverains légitimes pour en établir qui lui
ressemblent.

»Il n'y aura plus en France de dynastie tyrannique qui ait besoin de
distraire le peuple de ses maux, en le berçant des illusions d'une
gloire payée du plus pur de son sang.

»Bonaparte est au pouvoir des alliés et a cessé pour jamais d'être à
craindre.

»Les instigateurs et principaux fauteurs de son dernier crime sont
livrés aux tribunaux.

»Les principaux instruments de son despotisme, les plus ardents de ses
zélateurs sont éloignés, les uns de la France, les autres de la
capitale et tous des affaires publiques.

»L'esprit de conquête n'était pas celui de la France, pour qui il
n'était qu'une calamité cruelle. Il ne régnait que dans l'armée; mais
il doit être nourri par le succès, il s'éteint dans les revers. Les
campagnes précédentes l'avaient graduellement affaibli. Il semble
impossible qu'il survive à la dernière campagne. Ceux qui en sont
encore atteints ne peuvent se dissimuler qu'ils ne trouveraient plus
comme autrefois l'Europe divisée, et que, contre l'Europe unie, ils
n'auraient rien à espérer. Or, nul ne s'obstine à désirer sans
espérance. L'esprit de conquête était encore entretenu par la presque
perpétuité du service militaire qui faisait que le soldat finissait
par ne plus connaître d'autre famille et d'autre patrie que l'armée.
Cette cause sera ôtée par le plan d'organisation actuelle qui, rendant
fréquemment les militaires aux habitudes et aux affections de la vie
civile et domestique, les disposera à ne plus se faire des intérêts et
des sentiments contraires à ceux de leur pays.

»Le roi pense que cet ensemble de faits, de dispositions et de
mesures, donne à la France, à l'Europe et à lui-même tous les motifs
désirables de sécurité.

»Le ministère du roi est de la même opinion.

»Il prie Leurs Excellences MM. les ministres secrétaires d'État des
puissances alliées de vouloir bien lui faire connaître s'ils la
partagent, ou s'ils jugent qu'il faille ajouter quelque chose à ces
dispositions, et, dans ce cas, ce qu'ils croient nécessaire d'y
ajouter.

»Le prince de Talleyrand a l'honneur de renouveler à Leurs
Excellences....

»Paris, le 31 juillet 1815.»

       *       *       *       *       *

Avec des alliés de bonne foi et dans des circonstances données, les
observations contenues dans cette note eussent été sans réplique, mais
j'avais déjà pu m'apercevoir que ce n'était pas à de tels alliés que
j'avais affaire: c'était à l'occasion du dépouillement de nos musées
qui donna lieu à un échange de notes que j'ai omis de rapporter
précédemment quand j'ai parlé de cet objet. Je réparerai ici cette
omission afin de compléter l'ensemble des pièces des négociations de
cette douloureuse époque.

Je commencerai par la première note sur ce sujet, à moi adressée par
lord Castlereagh le _11 septembre_ 1815.

_Traduction d'une note de lord Castlereagh au prince de Talleyrand._

«Des représentations ayant été faites aux ministres des puissances
alliées par le pape, le grand-duc de Toscane, le roi des Pays-Bas et
autres souverains réclamant, par l'intervention des hautes puissances
alliées, la restitution des statues, tableaux, manuscrits et autres
objets d'art dont leurs États respectifs ont été successivement et
méthodiquement dépouillés par le dernier gouvernement révolutionnaire
de la France, contre tout principe de justice et les usages du droit
actuel de la guerre; et ces représentations ayant été portées à
l'examen de sa cour, le soussigné a reçu l'ordre du prince régent de
soumettre aux réflexions de ses alliés les remarques suivantes sur cet
intéressant sujet:

»C'est maintenant la seconde fois que les puissances de l'Europe ont
été forcées, pour défendre leur propre liberté, et assurer la
tranquillité du monde, à envahir la France, et deux fois leurs armées
se sont emparées par la conquête de la capitale de l'État dans lequel
ces objets, dépouilles de la plus grande partie de l'Europe, sont
accumulés.

»Deux fois aussi, le souverain légitime de la France, a pu, sous la
protection de ces armées, reprendre son trône, et obtenir pour ses
peuples, de l'indulgence signalée des alliés, une paix à laquelle leur
conduite envers leur propre monarque, et envers les autres États, ne
leur avait pas donné le droit d'espérer comme nation.

»Que le plus pur sentiment d'égard pour Louis XVIII, la déférence pour
son ancienne et illustre maison, et le respect pour ses malheurs, ont
invariablement guidé les conseils des alliés: c'est ce qu'ils ont
prouvé d'une manière irrécusable par le soin qu'ils ont mis d'établir
l'année dernière, pour base expresse du traité de Paris, la
conservation de l'entière intégrité de la France, et bien plus encore,
après avoir vu dernièrement leurs espérances cruellement trompées, par
les efforts qu'ils font encore pour combiner définitivement
l'intégrité substantielle de la France avec un système équivalent de
précautions temporaires, qui puisse satisfaire à ce qu'ils doivent à
la sûreté de leurs propres sujets.

»Mais, ce qui serait le comble de la faiblesse et de l'injustice, et
l'effet en serait bien plus vraisemblablement d'égarer le peuple
français, que de le ramener à la morale et à la tranquillité, ce
serait si les souverains alliés, de qui le monde attendait la
protection et le repos, allaient refuser l'application juste et
libérale de ce principe d'intégrité à d'autres nations leurs alliées
(et surtout à celles qui sont faibles et sans appui), lorsqu'ils sont
sur le point de l'accorder, pour la seconde fois, à une nation contre
laquelle ils ont si longtemps combattu.

»A quel titre la France peut-elle, à l'issue d'une telle guerre,
s'attendre à conserver la même étendue de territoire qu'avant la
Révolution? à désirer, en même temps, garder les chefs-d'œuvre,
dépouilles de tous les autres pays? Est-ce qu'il peut exister un doute
sur l'issue de la contestation ou sur la puissance des alliés à
exécuter ce que la justice et la politique demandent?

»Sinon, à quel titre priver la France de ses dernières acquisitions
territoriales, et lui laisser les dépouilles de ces mêmes territoires,
que tous les conquérants modernes ont constamment respectées comme
inséparables du pays à qui elles appartiennent?

»Les souverains alliés ont peut-être à se justifier, aux yeux de
l'Europe, de la conduite qu'ils ont tenue à ce sujet, lorsqu'ils
étaient à Paris, l'année dernière. Il est vrai qu'ils ne se sont
jamais rendus complices de ce que cet amas de vols a de criminel, au
point de le sanctionner par aucune stipulation dans leurs traités: une
pareille reconnaissance a été constamment refusée par eux. Mais il est
certain qu'ils ont employé leur influence pour réprimer alors la voix
de ces réclamations, dans l'espérance que la France, non moins
subjuguée par leur générosité que par leurs armes, serait disposée à
maintenir inviolablement une paix qui avait été soigneusement établie
pour servir de lien de réconciliation entre la nation et le roi.

»Mais la question est bien changée à présent, et garder la même
conduite dans des circonstances si essentiellement différentes,
serait, à l'avis du prince régent, également peu sage à l'égard de la
France, et injuste à l'égard des alliés qui ont un intérêt direct dans
cette question.

»Son Altesse Royale, en donnant cette opinion, sent qu'il est
nécessaire de se défendre contre la possibilité d'une fausse
interprétation. Quand il juge que c'est le devoir des souverains
alliés, non seulement de ne pas empêcher, mais même de faciliter dans
cette occasion le retour de ces objets dans les lieux d'où ils ont été
enlevés, il ne semble pas moins convenable à leur délicatesse de ne
pas souffrir que la position de leurs armées en France, ou
l'enlèvement de ces objets du Louvre deviennent des moyens directs ou
indirects de faire entrer dans leurs propres États un seul objet qui
n'appartînt pas à l'époque de leur conquête, à leurs collections de
familles respectives, ou aux pays sur lesquels ils règnent
actuellement.

»Quelque prix que le prince régent puisse attacher à de si parfaits
modèles des beaux-arts, s'ils étaient acquis autrement, il n'a aucun
désir d'en devenir possesseur aux dépens de la France, et surtout en
suivant un principe dans la guerre dont il fait un reproche au pays
qui l'a adopté. Et bien loin de vouloir profiter de l'occasion pour
acquérir des légitimes possesseurs aucun objet qu'ils seraient décidés
à céder par des considérations pécuniaires, Son Altesse Royale
voudrait, au contraire, donner les moyens de les replacer dans ces
mêmes temples et galeries dont ils ont été si longtemps les ornements.

»S'il était possible que les sentiments de Son Altesse Royale pour la
personne et la cause de Louis XVIII fussent mis en doute, ou que la
position de Sa Majesté Très Chrétienne vis-à-vis de son propre peuple
dût en souffrir, le prince régent n'en viendrait pas à cette
conclusion sans la plus pénible répugnance.

»Mais, au contraire, Son Altesse Royale le croit réellement, Sa
Majesté Très Chrétienne augmentera l'amour et le respect de ses
propres sujets pour sa personne, à proportion qu'elle se séparera de
ces souvenirs d'un système de guerre révolutionnaire.

»Ces dépouilles, qui sont un obstacle à la réconciliation morale de la
France et des États qu'elle a envahis, ne sont pas nécessaires pour
rappeler les exploits de ses armées, qui, malgré la cause pour
laquelle ils ont eu lieu, doivent toujours faire respecter au dehors
les armes de la nation. Mais tant que ces objets resteront à Paris,
constituant pour ainsi dire les _titres_ des pays qui ont été rendus,
le désir de les réunir à la France ne sera jamais éteint, et le génie
du peuple français ne pourra jamais s'accoutumer à la diminution
d'existence territoriale assignée à la nation sur qui règnent les
Bourbons.

»Le prince régent, en donnant cette opinion, n'a aucune intention
d'humilier la nation française. La politique générale de Son Altesse
Royale, la conduite de ses troupes en France, son empressement à
rendre à la France, dès le premier moment de la reddition de
Bonaparte, la liberté de son commerce, et, par-dessus tout, le désir
qu'il a récemment témoigné de conserver définitivement à la France,
avec quelques modifications peu considérables, son intégrité
territoriale, sont les meilleures preuves qu'un motif de justice pour
les autres, le désir de cicatriser les blessures faites par la
Révolution, et non aucun sentiment peu généreux envers la France, ont
seuls dicté cette décision.

»Toute la question se réduit à ceci: Les puissances de l'Europe
forment-elles aujourd'hui un accord sincère et durable avec le roi?
Et, s'il en est ainsi, sur quels principes sera-t-il conclu? Sera-ce
sur la conservation ou l'abandon des dépouilles révolutionnaires? Le
roi peut-il croire rehausser sa propre dignité en s'entourant des
monuments des arts qui ne rappellent pas moins les souffrances de son
illustre maison que celles des autres nations de l'Europe?

»Si les Français veulent porter leurs pas en arrière, peuvent-ils
raisonnablement désirer conserver cette source d'animosités entre eux
et les autres nations? Et, s'ils ne le veulent pas, est-il politique
de flatter leur vanité et de tenir éveillées les espérances que la
contemplation de ces trophées doit éveiller?

»L'armée même peut-elle raisonnablement le désirer? Le souvenir de ses
campagnes ne peut jamais périr; elles sont rappelées dans les annales
militaires de l'Europe; elles sont gravées sur les monuments publics
de son propre pays. Pourquoi faut-il associer à sa gloire acquise sur
le champ de bataille un système de pillage contraire aux lois
actuelles de la guerre, et par lequel le chef qui la conduisait aux
combats a, en effet, terni l'éclat de ses armes?

»Si nous voulons réellement revenir à la paix et aux anciennes
maximes, il ne peut pas être sage de conserver tant de restes des abus
du passé, et le roi ne peut désirer, en sortant du naufrage de la
Révolution, dont sa famille a été la principale victime, perpétuer
dans sa maison cet odieux monopole des arts.

»Les riches collections que la France possédait avant la Révolution,
augmentées de la collection Borghèse (une des plus belles du monde)
qui a été achetée depuis, donneront au roi d'amples moyens d'orner
convenablement la capitale de son empire, et le roi peut renoncer
lui-même aux objets précieux venus d'une source impure, sans porter
atteinte à la culture des arts en France.

»En appliquant un remède à ce mal dangereux, il ne semble pas qu'on
puisse adopter une ligne moyenne qui ne tende pas à reconnaître
diverses spoliations faites sous le nom de traités, et dont le
caractère est, s'il est possible, plus frappant que les actes d'une
rapine ouverte par lesquels ces restes ont été en général rassemblés.

»Le principe de la propriété, réglé par les réclamations du pays où
ces ouvrages ont été pris, est le plus sur et le seul guide que doit
suivre la justice, et, peut-être, n'y a-t-il rien qui puisse
contribuer davantage à établir aujourd'hui l'esprit public de
l'Europe, qu'un tel hommage rendu par le roi de France à ce principe
de vertu, de conciliation et de paix.

«CASTLEREAGH.»

Je répondis à cette note:

«Le ministre du roi a reçu la note que Son Excellence lord Castlereagh
lui a fait l'honneur de lui adresser, touchant les objets d'art qui
appartiennent à la France. Sa Majesté, à qui cette note a été soumise,
lui a donné l'ordre d'y faire la réponse suivante:

«Les protestations faites par Son Excellence, n'étaient pas
nécessaires au roi pour qu'il fût persuadé du désintéressement que
le prince régent a porté dans la demande qu'il a cru devoir
ordonner à son ministre de faire au gouvernement français. Sa
Majesté se plaît même à reconnaître dans les motifs qui ont dicté
cette démarche, les sentiments de bienveillance dont Son Altesse
Royale s'est toujours montrée animée à son égard. Mais les raisons
desquelles ces motifs sont tirés ne lui ont paru reposer que sur
des suppositions inexactes ou sur des erreurs. En effet, Son
Excellence semble croire que les deux guerres de 1814 et de 1815
sont de même nature, et que la seconde doit, comme le fut la
première, être terminée par un traité de paix. Mais ces deux
guerres sont de nature bien différente. La première était
véritablement faite à la nation française, parce qu'elle était
faite à un homme qui était son chef reconnu par toute l'Europe, au
nom de qui tout était administré, à qui tout était soumis, qui
disposait enfin de toutes les ressources de la France, et qui en
disposait légalement. La guerre étant faite à la nation, un traité
de paix était nécessaire. En 1815, au contraire, ce même homme
auquel l'Europe a fait la guerre n'était reconnu par aucune
puissance, comme chef de la France. S'il disposait en partie des
mêmes instruments, il n'en disposait pas légalement et la
soumission était loin d'être complète. C'est à lui seul, et à la
faction qui l'a rappelé et non à la nation, que, d'après ses
propres déclarations, l'Europe a fait la guerre. La guerre s'est
donc trouvée terminée et l'état de paix rétabli par le fait seul
du renversement de l'usurpateur, la dispersion de ses adhérents et
la punition de leurs chefs. On ne voit donc pas comment la guerre
de 1815 pourrait être un motif valable pour changer l'état des
choses établi par la paix de 1814.

»Son Excellence lord vicomte Castlereagh a, d'un autre côté, posé en
fait que des objets d'art ne peuvent point s'acquérir par la conquête.
Le ministère du roi est bien loin de vouloir faire l'apologie d'aucune
sorte de conquête. Plût à Dieu que le nom ou la chose n'eussent jamais
existé! Mais enfin, puisque c'est pour les nations une manière
d'acquérir admise par les usages de tous les peuples et de tous les
temps, le ministre du roi n'hésite pas à dire avec conviction que la
conquête d'objets inanimés, dont le seul usage est de procurer une
jouissance physique, ou, si l'on veut, intellectuelle, est bien moins
odieuse que celles par lesquelles des peuples sont séparés de la
société dont ils sont membres, soumis à de nouvelles lois, à des
coutumes qui ne sont pas les leurs, réunis à des peuples dont souvent
leurs dispositions naturelles les éloignent et perdent jusqu'au nom
qu'ils avaient toujours porté.

«Il y a à faire, relativement aux objets d'art qui ont été
successivement apportés en France, une distinction que l'on paraît
n'avoir pas faite. Parmi les pays auxquels la France a renoncé en
1814, plusieurs appartenaient très légitimement à elle, ou au chef
qu'elle avait eu, parce qu'ils leur avaient été cédés. Elle a donc pu
disposer des objets d'art qui s'y trouvaient. Lorsqu'elle a renoncé à
ces pays, elle les a restitués tels qu'ils étaient au moment de la
restitution, et l'on ne voit point d'après quel droit leurs
possesseurs actuels viendraient réclamer aujourd'hui des choses qui
n'ont pas été comprises dans l'abandon que la France en a fait.

»Enfin, d'autres objets d'art appartiennent encore à la France, à un
titre qui n'est pas moins légitime: ils lui appartiennent en vertu de
la cession qui lui en a été faite par des traités solennels.

»Quant aux considérations morales développées dans la note de Son
Excellence lord vicomte Castlereagh, Son Excellence a toute raison de
croire que le roi voudrait pouvoir y céder, et qu'il s'empresserait de
restituer tout ce qui a été enlevé et conduit en France pendant le
cours de la Révolution, s'il pouvait ne suivre que son propre
penchant. Mais Son Excellence se trompe si elle croit que le roi soit
aujourd'hui plus qu'en 1814 en position de le faire; et le ministère
ne craint pas d'affirmer que si, comme il n'en doute pas, toute
cession de l'ancien territoire, dans le cas où le roi y consentirait,
lui serait imputée à crime, celle des objets d'art ne le serait pas
moins, et serait peut-être même plus fortement ressentie, comme
blessant plus vivement l'amour-propre national.

»Le prince de Talleyrand, président du conseil des ministres, a
l'honneur de...

Prince DE TALLEYRAND.

Paris, _le 19 septembre_ 1815.

       *       *       *       *       *

C'est le duc de Wellington, je l'ai déjà dit, qui se chargea de
répliquer à cette note; il le fit avec la rudesse, je pourrais dire,
la brutalité d'un soldat. Ainsi il me répondit: «Que lors des
conférences pour la capitulation de Paris, les négociateurs français
avaient voulu faire insérer un article sur le musée et sur le respect
pour les monuments des arts; que le prince Blücher avait déclaré
qu'il s'y opposait, attendu qu'il y avait dans le musée des tableaux
enlevés au roi de Prusse et dont Louis XVIII avait promis la
restitution.»

Le duc de Wellington ajoutait: «qu'étant, dans le moment de la
capitulation, comme le représentant des autres nations de l'Europe, il
devait réclamer tout ce qu'on avait enlevé aux Prussiens; que, bien
qu'il n'eût pas d'instruction relative au musée, ni une connaissance
formelle de l'opinion des souverains sur ce point, il devait néanmoins
présumer qu'ils insisteraient fortement sur l'accomplissement des
promesses du roi de France, d'après l'obligation où ils étaient tous
de faire restituer à leurs États les tableaux et statues qui en
avaient été enlevés, contre l'usage des guerres régulières pendant
l'effrayante période de la Révolution française. Les souverains ne
pouvaient faire tort à leurs sujets pour satisfaire l'orgueil de
l'armée et du peuple français, auxquels il convenait de faire sentir
que, malgré quelques avantages partiels et temporaires sur plusieurs
États de l'Europe, le jour de la restitution était arrivé et que les
monarques alliés ne devaient point laisser échapper cette occasion de
donner aux Français _une grande leçon de morale_.»

Que pouvait-on faire devant un pareil langage appuyé de la force? Une
résistance armée à l'aide de la garde nationale de Paris ne pouvait
produire qu'une vaine lutte et une défaite certaine propres seulement
à justifier les vengeances de nos ennemis acharnés, et à irriter ceux
qui, comme le duc de Wellington lui-même, voulaient se montrer moins
mal disposés pour nous dans les négociations générales. Il fallut donc
courber la tête sous cet acte de violence, plus flétrissant pour ceux
qui le commettaient que pour ceux qui le subissaient, et l'histoire
sera d'accord à cet égard, avec le sentiment général de la France et,
j'ose le dire, de l'Europe.

Un passage de la réponse du duc de Wellington révèle une des
difficultés les plus graves que rencontraient les négociateurs
français, et c'est ici le lieu d'exposer ces difficultés. On a vu que
le duc de Wellington repoussait ma réclamation en faveur de nos
musées, en s'appuyant sur le refus déjà fait d'admettre cette
réclamation lors de la capitulation de Paris, de cette capitulation
consentie par la Chambre des représentants des Cent-jours, après
qu'elle eut vainement sollicité un armistice du duc de Wellington et
du maréchal Blücher, préférant traiter avec les étrangers qu'avec le
roi légitime de France[269]. La Chambre des représentants avait fait
pis encore. Une députation choisie par elle s'était rendue près des
souverains étrangers à Hagueneau, et là, dominée par la haine contre
la maison de Bourbon, avait à peu près consenti à une cession de
territoire, si Louis XVIII n'était pas rétabli sur le trône[270]. Et
c'étaient des gens qui se disaient grands patriotes qui osaient
suggérer de pareilles propositions! Si elles ne furent point
acceptées, elles ne laissèrent pas moins une déplorable impression que
je devais fatalement retrouver dans les négociations. Quand je rejetai
les premières ouvertures que les plénipotentiaires alliés me firent
sur des cessions de territoire en déclarant que la France en masse
s'opposerait d'une manière invincible à de telles cessions, on me
répliqua que les pourparlers d'Haguenau prouvaient bien le contraire,
puisque c'était le parti qui se prétendait le plus dévoué aux intérêts
de la France qui avait, lui-même, mis en avant des cessions de
territoire.

  [269] Le 3 juillet 1815, les commissaires nommés par le
  gouvernement provisoire, le baron Bignon, ministre des affaires
  étrangères, le comte de Bondy préfet de la Seine, et le général
  Guilleminot, signèrent avec le général Müffling et le colonel
  Hervey agissant le premier au nom de Blücher et le second au nom
  de Wellington, une convention militaire, aux termes de laquelle
  Paris était évacué et livré à l'ennemi, et l'armée française
  ramenée au delà de la Loire. Cette convention fut présentée à la
  Chambre le 4 juillet.

  [270] Le gouvernement provisoire dès son installation avait nommé
  une commission chargée d'arrêter la marche des alliés et d'obtenir
  un traité de paix. MM. de La Fayette, d'Argenson, Sebastiani, de
  Pontécoulant, et de la Forest furent désignés. Les
  plénipotentiaires allèrent d'abord à Laon, où était Blücher qui
  refusa toute suspension d'armes. Ils ne rencontrèrent les
  souverains qu'à Haguenau, le 30 juin; on convint d'une conférence
  plutôt militaire que diplomatique où siégèrent non les ministres
  des puissances alliées, mais des officiers. Elle n'aboutit à rien.
  Les plénipotentiaires français furent invités à quitter le
  quartier général et conduits à Bâle sous escorte (1er juillet).

Pendant que le parti dit patriote avait ainsi affaibli nos moyens de
résistance contre les exigences des alliés, le parti émigré, qui avait
des relations secrètes avec les diplomates étrangers, répétait partout
qu'on devait faire les concessions réclamées par les alliés, puisque
c'était à eux qu'on devait le rétablissement de la maison de Bourbon.

D'autre part, les quatre puissances, malgré nos efforts, restaient
unies pour nous imposer les plus dures conditions. L'empereur
Alexandre, plein d'amertume de n'être pas, comme en 1814, l'auteur
principal de la seconde Restauration, ne me pardonnait pas non plus
d'avoir défendu à Vienne, la cause des peuples et de la légitimité des
gouvernements, et d'avoir provoqué le traité du 3 janvier 1815. Les
Prussiens, plus violents que jamais dans leur haine et leur vengeance,
demandaient avec emportement le démembrement de plusieurs provinces de
France.

M. de Metternich, qui d'abord avait paru vouloir tenir ses engagements
et s'associer aux vues plus modérées de l'Angleterre, finit par
craindre que cette modération ne lui nuisît dans l'opinion de
l'Allemagne, et épousa les passions haineuses de la Prusse. Il ne
restait que l'Angleterre représentée par le duc de Wellington, de
l'équité de laquelle on pût attendre quelque secours. Mais, de ce côté
même, les plénipotentiaires russes, autrichiens et prussiens avaient
trouvé un moyen d'action qui nous était contraire. Ils avaient
persuadé aux Anglais que le nouveau royaume des Pays-Bas, leur
création, avait besoin d'être fortifié contre la France à laquelle il
fallait arracher plusieurs places de sa frontière, afin de l'affaiblir
de tout ce qu'on donnerait au royaume des Pays-Bas pour le consolider.

Ce qui achevait de rendre la situation des négociateurs français plus
embarrassante et plus compromettante, c'est qu'on leur faisait un
mystère de tout; qu'ils n'étaient point admis dans les conférences où
les plénipotentiaires alliés tramaient entre eux leurs projets, et que
ce n'était que par des demi-mots, des insinuations, qu'on pouvait
deviner les vues qui les dirigeaient.

C'est ainsi que se passa tout le mois d'août et une partie du mois de
septembre, vers le milieu duquel je reçus enfin de la part des
plénipotentiaires des quatre cours la note suivante, qu'ils me
remirent comme une sorte d'_ultimatum des garanties_ qu'ils
réclamaient de la France.

No 1.--La pièce que l'on présente, est le résultat des devoirs que les
souverains alliés ont envers leurs peuples, et du désir de concilier
ces devoirs avec les sentiments qu'ils ont voués à Sa Majesté le roi
de France.

»C'est comme telle qu'elle présente l'ensemble qu'ils sont convenus
de former vis-à-vis de la France.

No 2.--_Bases de l'arrangement définitif proposé à la France._

»1º Confirmation du traité de Paris dans celles de ses dispositions
qui ne seront pas modifiées par le nouveau traité.

»2º Rectification des frontières telles qu'elles étaient établies par
le traité de Paris. Par cet article, les deux tiers à peu près du
territoire que le traité de Paris avait ajouté à celui de l'ancienne
France en seront détachés.

»Le roi des Pays-Bas reprendra la plupart des districts qui ont
anciennement appartenu à la Belgique, et le roi de Sardaigne rentrera
en possession de la totalité de la Savoie. Il y aura même plusieurs
changements du côté de l'Allemagne. Les places de Condé,
Philippeville, Marienbourg, Givet et Charlemont, Sarrelouis, Landau,
sont comprises dans les cessions que l'on demande à la France.

»3º Démolition des fortifications de Huningue avec l'engagement de ne
jamais les rétablir.

»4º Une contribution de six cents millions à titre d'indemnité pour
les frais de la guerre.

»5º Le payement d'une autre somme de deux cents millions pour couvrir
une partie des dépenses consacrées à la construction de nouvelles
places fortes dans les pays limitrophes de la France.

»6º L'occupation pendant sept ans d'une ligne militaire le long des
frontières du nord et de l'est, par une armée de cent cinquante mille
hommes sous le commandement d'un général à nommer par les alliés,
laquelle sera entretenue aux frais de la France.

»No 3.--_Projet de traité._

»Les puissances alliées ayant par leurs efforts réunis, et par le
succès de leurs armes, soustrait la nation française aux calamités que
lui préparait le dernier attentat de Napoléon Bonaparte, et préservé
l'Europe des bouleversements dont elle était menacée par suite du
système révolutionnaire reproduit en France pour faire réussir cet
attentat;

»Et, partageant aujourd'hui avec Sa Majesté Très Chrétienne le désir
d'offrir à l'Europe par le maintien inviolable de l'autorité royale et
la remise en vigueur de la charte constitutionnelle, les garanties les
plus rassurantes de la stabilité de l'ordre des choses heureusement
rétabli en France, de consolider les rapports d'amitié et de bonne
harmonie que le traité de Paris avait ramenés entre la France et les
États voisins, et d'écarter tout ce qui pourrait altérer ou
compromettre ces rapports:

»Leurs Majestés impériales et royales ont proposé à Sa Majesté le roi
de France et de Navarre, les bases d'un arrangement propre à leur
assurer de justes indemnités pour le passé, ainsi que des garanties
solides pour l'avenir, seules conditions auxquelles il serait possible
d'atteindre à une pacification prompte et durable; et Sa Majesté Très
Chrétienne ayant accédé auxdites propositions, il a été convenu de les
consigner dans un traité définitif.

»A cet effet, les hautes parties contractantes ont nommé...

»Lesquels après avoir échangé leurs pleins pouvoirs, trouvés en bonne
et due forme, ont signé les articles suivants:

»ARTICLE PREMIER.--Le traité du 30/18 mai 1814 est confirmé et sera
exécuté et maintenu dans celles de ses dispositions qui ne se
trouveraient pas modifiées par le présent traité.

«ARTICLE II.--Les hautes parties contractantes instruites par
l'expérience des inconvénients attachés sous plusieurs rapports
administratifs et militaires à la désignation des limites du
territoire français, telle qu'elle avait été établie par l'article 2
du traité du 30 mai 1814, et voulant à cet égard adopter pour l'avenir
un système également favorable au maintien de la tranquillité générale
et au bien-être de leurs sujets, ont définitivement réglé la ligne de
démarcation entre ledit territoire français et les États voisins de la
manière suivante:

»Du côté du nord, cette ligne suivra la démarcation fixée par le
traité de Paris, jusqu'au point où l'Escaut entre dans le département
de Jemmapes, et de là ce fleuve jusqu'à la frontière du canton de
Condé qui restera hors de la frontière de la France. Depuis Quiévrain,
la démarcation sera tracée le long de l'ancienne frontière des
provinces belgiques et du ci-devant évêché de Liège, jusqu'à Villers
près d'Orval, en laissant le territoire de Philippeville et de
Marienbourg qui s'y trouvent enclavés, ainsi que le canton de Givet,
hors des limites françaises;

»Depuis Villers jusqu'à Bourg, à droite de la chaussée qui mène de
Thionville à Trèves, la démarcation restera telle qu'elle a été fixée
par le traité de Paris. De Bourg, elle suivra une ligne qui sera tirée
sur Launsdorf, Waltwich, Schardorf, Niederreiling, Palweiler, jusqu'à
Houvre, laissant tous ces endroits avec leurs appartenances à la
France. De Houvre, la frontière suivra les anciennes limites du pays
de Saarbruck, en laissant Saarlouis et le cours de la Sarre, avec les
endroits situés à la droite de la ligne susmentionnée et leurs
appartenances à l'Allemagne. Des limites du pays de Saarbruck, la
démarcation suivra celle qui sépare actuellement le département de la
Moselle et celui du Bas-Rhin de l'Allemagne jusqu'à la Lauter, qui
servira de frontière jusqu'à son embouchure dans le Rhin, de sorte
que Landau, enclavé dans la pointe avancée formée par la Lauter,
restera à l'Allemagne, tandis que Lauterbourg et Weissembourg, situés
sur cette rivière, resteront à la France;

Du côté de l'est, la démarcation restera telle qu'elle était établie
par le traité de Paris, depuis l'embouchure de la Lauter jusqu'à
Saint-Brais, dans le département du Haut-Rhin. Elle suivra de là le
Doubs jusqu'au fort de Joux en sorte que la ville de Pontarlier,
située sur la droite du Doubs, appartiendra avec un rayon à la France,
et le fort de Joux, situé sur la gauche, à la confédération
helvétique. Du fort de Joux, la ligne suivra sa crête du Jura,
jusqu'au Rhône, laissant le fort de l'Écluse hors de la frontière de
France;

»Depuis le Rhône jusqu'à la mer, la ligne de démarcation sera formée
par celle des frontières qui, en 1790, séparaient la France de la
Savoie et du comté de Nice;

»La France renoncera au droit de tenir garnison à Monaco;

»La neutralité de la Suisse sera étendue au territoire qui se trouve
au nord d'une ligne à tirer depuis Ugine, y compris cette ville, au
midi du lac d'Annecy, par Taverge, jusqu'à Lecheraine, et de là au lac
du Bourget jusqu'au Rhône, de la même manière qu'elle a été étendue
aux provinces de Chablais et de Francigny par l'article 92 de l'acte
final du congrès de Vienne.

»ARTICLE III.--Les fortifications de Huningue étant un objet
d'inquiétude perpétuelle pour la ville de Bâle, les hautes parties
contractantes, pour donner à la confédération helvétique une nouvelle
preuve de leur bienveillance et de leur sollicitude, sont convenues
entre elles de faire démolir les fortifications de Huningue, et le
gouvernement français s'engage par le même motif, à ne les rétablir
dans aucun temps, et à ne point les remplacer par d'autres
fortifications à une distance de trois heures de la ville de Bâle.

»ARTICLE IV.--Le devoir des souverains alliés envers les peuples
qu'ils gouvernent, les ayant portés à demander une compensation des
sacrifices pécuniaires que le dernier armement général a fait imposer
à des pays déjà fortement épuisés par cette longue suite de guerres
soutenues contre les pouvoirs révolutionnaires de la France; et Sa
Majesté Très Chrétienne n'ayant pas pu se refuser à admettre le
principe sur lequel cette réclamation se fonde, la somme de six cent
millions de francs sera fournie par la France, à titre d'indemnité. Le
mode et les termes de payement de cette somme seront réglés par une
convention particulière qui aura la même force et valeur qui si elle
était textuellement insérée dans le présent traité.

»ARTICLE V.--Considérant, de plus, que dans le cours des guerres
amenées par les événements de la Révolution tous les pays limitrophes
de la France, et notamment les Pays-Bas, l'Allemagne et le Piémont,
ont vu successivement démolir les places fortes qui, jusque-là, leur
avaient servi de barrière, et que la sûreté de ces pays et le repos
futur de l'Europe font également désirer un ordre de choses qui
établisse entre les moyens de défense, de part et d'autre, un
équilibre essentiellement favorable au maintien de la paix générale,
les puissances alliées ont cru ne pouvoir mieux atteindre ce but qu'en
proposant à la France de se charger d'une partie des frais
qu'entraînera la construction d'un certain nombre de places sur les
frontières opposées aux siennes, et de faciliter et de compléter cette
mesure, en renonçant en faveur des alliés à quelques-unes de celles
qui se trouvent sur les points les plus avancés de ses lignes de
fortifications; et Sa Majesté Très Chrétienne pénétrée des avantages
que la France, après de si longues agitations, retirera de
l'affermissement de la paix générale, et prête à se soumettre, pour
obtenir un aussi grand bien à tout sacrifice qui ne compromet pas
l'intégrité substantielle de son royaume, ayant accédé aux
propositions des puissances, il est convenu que, indépendamment de
l'indemnité pécuniaire stipulée dans l'article précédent, le
gouvernement français fournira aux alliés, pour couvrir une partie des
charges résultant du rétablissement de leur système défensif, la somme
de deux cents millions, et cédera les places de Condé, Givet avec
Charlemont et Saarlouis, avec des rayons convenables, tels qu'ils ont
été désignés dans l'article II.

»ARTICLE VI.--L'état d'inquiétude et de fermentation, dont après tant
de secousses violentes et surtout après la dernière catastrophe, la
France doit nécessairement se ressentir encore, et dont, malgré les
intentions paternelles de son roi et les avantages assurés par la
charte constitutionnelle à toutes les classes de ses sujets, il est
difficile de calculer la durée, exigeant, pour la sûreté des États
voisins, des mesures de précaution et de garantie temporaires, il a
été jugé indispensable de faire occuper provisoirement par un corps de
troupes alliées des positions militaires le long des frontières de la
France, sous la réserve expresse que cette occupation ne portera aucun
préjudice à la souveraineté de Sa Majesté Très Chrétienne, ni à l'état
de possession, tel qu'il est reconnu et confirmé par le présent
traité.

»Le nombre de ces troupes ne dépassera pas cent cinquante mille
hommes. Le commandant en chef de cette armée sera nommé par les
puissances alliées.

»Ce corps d'armée occupera les places de Valenciennes, Bouchain,
Cambrai, Maubeuge, Landrecies, le Quesnoy, Avesnes, Rocroi, Longwy,
Thionville, Bitche et la tête de pont du fort Louis.

»La place de Strasbourg sera évacuée par la troupe de ligne et confiée
à la garde urbaine, la citadelle restant occupée par les alliés;

»Ou bien elle sera complètement évacuée, désarmée et confiée à la
garde urbaine.

»La ligne qui séparera les armées françaises et alliées sera
particulièrement déterminée. Les places comprises dans cette ligne, et
non occupées par les troupes alliées, seront confiées à la garde
urbaine.

»L'entretien de l'armée destinée à ce service, devant être fourni par
la France, une convention spéciale réglera tout ce qui peut avoir
rapport à cet objet. Cette convention réglera de même les relations de
l'armée d'occupation avec les autorités civiles et militaires du pays.

»La durée de cette occupation militaire est limitée à sept ans. Elle
finira avant ce terme si, au bout de trois ans, les souverains alliés,
réunis pour prendre en considération l'état de la France, s'accordent
à reconnaître que les motifs qui les portaient à cette mesure ont
cessé d'exister. Mais, au terme de sept ans révolus, toutes les places
et positions occupées par les troupes alliées seront, sans autre
délai, évacuées et remises à Sa Majesté Louis XVIII ou à ses héritiers
et successeurs.

»Paris, _le 20_ septembre 1815.»

(_Suivent les signatures._)


Je ressentis la plus profonde indignation en recevant cette
communication, plus insolente peut-être encore par sa forme que par
les demandes iniques qu'elle renfermait. Il n'y eut qu'une opinion
dans le conseil sur la réponse que je proposai d'y faire, et le roi
partagea pleinement cette opinion. J'adressai, en conséquence, aux
plénipotentiaires alliés, la note suivante, en regrettant vivement de
ne pouvoir y exprimer toute l'indignation que j'éprouvais; mais les
circonstances commandaient une douloureuse prudence.


NOTE DES PLÉNIPOTENTIAIRES FRANÇAIS EN RÉPONSE AUX PROPOSITIONS DES
ALLIÉS[271].

  [271] Cette réponse est du 21 septembre.

«Les soussignés, plénipotentiaires de Sa Majesté Très Chrétienne, ont
porté sur-le-champ, à sa connaissance, les communications qui, dans la
conférence d'hier, leur ont été faites par Leurs Excellences MM. les
ministres plénipotentiaires des quatre cours réunies touchant
l'arrangement définitif, pour base duquel Leurs Excellences ont
proposé:

»1º La cession par Sa Majesté Très Chrétienne d'un territoire égal aux
deux tiers de ce qui avait été ajouté à l'ancienne France par le
traité du 30 mai, et dans lequel seraient comprises les places de
Condé, Philippeville, Marienbourg, Givet et Charlemont, Saarlouis,
Landau et les forts de Joux et de l'Écluse.

»2º Démolition des fortifications d'Huningue.

»3º Le payement de deux sommes, l'une de six cents millions à titre
d'indemnité, l'autre de deux cents millions pour servir à la
construction de places fortes dans les pays limitrophes de la France.

»4º L'occupation pendant sept ans des places de Valenciennes,
Bouchain, Cambrai, Maubeuge, Landrecies, le Quesnoy, Avesnes, Rocroi,
Longwy, Thionville, Bitche, et la tête de pont du fort Louis, ainsi
que d'une ligne le long des frontières du nord et de l'est par une
armée de cent cinquante mille hommes, sous les ordres d'un général à
nommer par les alliés et entretenue par la France.

»Sa Majesté désirant ardemment de hâter, autant qu'il est en elle, la
conclusion d'un arrangement dont le retard a causé à ses peuples tant
de maux qu'elle déplore chaque jour, a prolongé et prolonge en France
cette agitation intérieure qui a excité la sollicitude des puissances;
mais, plus animée encore du désir de faire connaître ses bonnes
dispositions aux souverains ses alliés, a voulu que, sans perte de
temps, les soussignés communiquassent à Leurs Excellences MM. les
ministres plénipotentiaires des quatre cours, les principes sur
lesquels elle pense que la négociation doit être suivie, relativement
à chacune des bases proposées, en leur ordonnant de présenter sur la
première de ces bases, celle qui concerne les cessions territoriales,
les observations suivantes, dans lesquelles cet important objet est
envisagé sous le double rapport de la justice et de l'utilité qu'il
serait si dangereux de diviser.

»Le défaut de juge commun qui ait autorité et puissance pour terminer
les différends des souverains ne leur laisse d'autre parti, lorsqu'ils
n'ont pu s'accorder à l'amiable, que de remettre la décision de ces
différends au sort des armes, ce qui constitue entre eux l'état de
guerre. Si, dans cet état, des possessions de l'un sont occupées par
les forces de l'autre, ces possessions sont sous la conquête, par le
droit de laquelle l'occupant en acquiert la pleine jouissance pour
tout le temps qu'il les occupe ou jusqu'au rétablissement de la paix.
Il est en droit de demander comme condition de ce rétablissement que
ce qu'il occupe lui soit cédé en tout ou en partie, et la cession,
lorsqu'elle a lieu, transformant la jouissance en propriété, de simple
occupant, il en devient souverain. C'est une manière d'acquérir que la
loi des nations autorise.

»Mais, l'état de guerre, la conquête et le droit d'exiger des cessions
territoriales sont des choses qui procèdent et qui dépendent l'une de
l'autre, de telle sorte que la première est une condition absolue de
la seconde, et celle-ci de la troisième, car hors de l'état de guerre,
il ne peut pas être fait de conquête, et là où la conquête n'a point
eu, ou n'a plus lieu, le droit de demander des cessions territoriales
ne saurait exister, puisqu'on ne peut demander de conserver ce qu'on
n'a point eu ou ce qu'on n'a plus.

»Il ne peut y avoir de conquêtes hors de l'état de guerre, et comme on
ne peut prendre à qui n'a rien, on ne peut conquérir que sur qui
possède; d'où il suit que, pour qu'il puisse y avoir conquête, il faut
qu'il y ait guerre de l'occupant au possesseur, c'est-à-dire au
souverain: droits de possession sur un pays et souveraineté étant
choses inséparables ou plutôt identiques.

»Si donc, on fait la guerre dans un pays, et contre un nombre plus ou
moins grand des habitants de ce pays, mais que le souverain en soit
excepté, on ne fait pas la guerre au pays; cette dernière expression
n'étant qu'un trope par lequel le domaine est pris pour le possesseur.
Or, un souverain est excepté de la guerre que des étrangers font chez
lui, lorsqu'ils le reconnaissent et qu'ils entretiennent avec lui des
relations de paix accoutumées. La guerre est faite alors contre des
hommes aux droits desquels celui qui les combat ne peut succéder,
parce qu'ils n'en ont point, et sur lesquels il est impossible de
conquérir ce qui n'est pas à eux. L'objet ni l'effet d'une telle
guerre, ne peuvent être de conquérir, mais de recouvrer; or, quiconque
recouvre ce qui n'est pas à lui ne peut le recouvrer que pour celui
qu'il en reconnaît comme le possesseur légitime.

»Pour pouvoir se croire en guerre avec un pays, sans l'être avec celui
qu'on en reconnaissait précédemment comme souverain, il faut de toute
nécessité de deux choses l'une: ou cesser de le tenir comme tel, et
regarder la souveraineté comme transférée à ceux que l'on combat, par
l'acte même pour lequel on les combat, c'est-à-dire reconnaître,
suivre, et par là sanctionner ces doctrines, qui avaient renversé tant
de trônes, qui les avaient ébranlés tous et contre lesquelles l'Europe
a dû s'armer tout entière;

»Ou bien croire que la souveraineté peut être double; mais elle est
essentiellement une et ne peut se diviser. Elle peut exister sous des
formes différentes: être collective ou individuelle, mais non à la
fois dans un même pays, qui ne peut avoir en même temps deux
souverains.

»Or, les puissances alliées n'ont fait ou cru ni l'une ni l'autre de
ces deux choses.

»Elles ont considéré l'entreprise de Bonaparte comme le plus grand
crime qui pût être commis par les hommes et dont la seule tentative le
mettait hors de la loi des nations. Elles n'ont vu dans ses adhérents
que des complices de ce crime, qu'il fallait combattre, soumettre et
punir; ce qui excluait invinciblement toute supposition qu'ils pussent
avoir naturellement, ou acquérir, conférer, ni transmettre aucun
droit.

»Les puissances alliées n'ont pas un instant cessé de reconnaître Sa
Majesté Très Chrétienne comme roi de France, et conséquemment les
droits qui lui appartiennent en cette qualité. Elles n'ont pas un
instant cessé d'être avec lui dans des relations de paix et d'amitié,
ce qui seul emportait l'engagement de respecter ses droits. Elles ont
pris cet engagement d'une manière formelle, bien qu'implicite, dans
leur déclaration du 13 mars et dans le traité du 25. Elles l'ont rendu
plus étroit, en faisant entrer le roi, par son accession à ce traité,
dans leur alliance contre l'ennemi commun. Car si l'on ne peut
conquérir sur un ami, à plus forte raison on ne le peut pas sur un
allié. Et qu'on ne dise pas que le roi ne pouvait être l'allié des
puissances qu'en coopérant activement avec elles et qu'il ne l'a point
fait: si la défection totale de l'armée, qui à l'époque du traité du
25 mars était déjà connue et réputée inévitable, ne lui a point permis
de faire agir des forces régulières, les Français, qui en prenant pour
lui les armes, au nombre de soixante à soixante-dix mille, dans les
départements de l'ouest et du midi; et ceux qui se montrant disposés à
les prendre ont mis l'usurpateur dans la nécessité de diviser ses
forces; et ceux qui, après sa défaite de Waterloo, au lieu des
ressources en hommes et en argent qu'il demandait, ne lui en ont
laissé d'autre que de tout abandonner, ont été pour les puissances
alliées des auxiliaires très réels et très utiles. Enfin, les
puissances alliées, à mesure que leurs forces se sont avancées dans
les provinces françaises, y ont rétabli l'autorité du roi, mesure qui
aurait fait cesser la conquête, si ces provinces eussent été
véritablement conquises.

»Il est donc évident que la demande qui est faite de cessions
territoriales ne peut être fondée sur la conquête.

»Elle ne peut pas davantage avoir pour motif les dépenses faites par
les puissances alliées, car s'il est juste que les sacrifices auxquels
elles ont été forcées par une guerre entreprise pour l'utilité
commune, mais pour l'utilité plus spéciale de la France, ne reste pas
à leur charge, il est également juste qu'elles se contentent d'un
dédommagement de même nature que le sacrifice. Or, les puissances
alliées n'ont point sacrifié de territoire.

»Nous vivons dans un temps où, plus qu'en aucun autre, il importe
d'affermir la confiance dans la parole des rois. Des cessions exigées
de Sa Majesté Très Chrétienne produiraient l'effet tout contraire,
après la déclaration où les puissances ont annoncé qu'elles ne
s'armaient que contre Bonaparte et ses adhérents; après le traité où
elles se sont engagées à maintenir contre toute atteinte _l'intégrité
des stipulations du 30 mai 1814_, qui ne peut être maintenue si celle
de la France ne l'est pas; après les proclamations de leurs généraux
en chef, où les mêmes assurances sont renouvelées.

»Des cessions exigées de Sa Majesté Très Chrétienne lui ôteraient les
moyens d'éteindre totalement et pour toujours, parmi ses peuples, cet
esprit de conquête soufflé par l'usurpateur et qui se rallumerait
infailliblement avec le désir de recouvrer ce que la France ne
croirait jamais avoir justement perdu.

»Des cessions exigées de Sa Majesté Très Chrétienne lui seraient
imputées à crime, comme si elle eût acheté par là les secours des
puissances, et seraient un obstacle à l'affermissement du
gouvernement royal, si important pour les dynasties légitimes et si
nécessaire au repos de l'Europe, en tant que ce repos est lié à la
tranquillité intérieure de la France.

»Enfin, des cessions exigées de Sa Majesté Très Chrétienne
détruiraient ou altéreraient du moins cet équilibre à l'établissement
duquel les puissances ont voué tant de sacrifices, d'efforts et de
soins. Ce sont elles-mêmes qui ont fixé l'étendue que la France
devrait avoir. Comment ce qu'elles jugeaient nécessaire, il y a un an,
aurait-il cessé de l'être? Il y a, sur le continent de l'Europe, deux
États qui surpassent la France en étendue et en population; leur
grandeur relative croîtrait nécessairement en même temps que la
grandeur absolue de la France serait diminuée. Cela serait-il conforme
aux intérêts de l'Europe? Cela conviendrait-il même aux intérêts
particuliers de ces deux États, dans l'ordre des rapports où ils se
trouvent l'un à l'égard de l'autre?

»Si, dans une petite démocratie de l'antiquité, le peuple en corps,
apprenant qu'un de ses généraux avait à lui proposer une chose très
utile mais qui n'était pas juste, s'écria d'une voix unanime qu'il ne
voulait pas même savoir quelle était cette chose, comment serait-il
possible de douter que les monarques de l'Europe ne soient unanimes
dans une circonstance où ce qui ne serait pas juste serait encore
pernicieux?

»C'est donc avec la plus entière confiance que les soussignés ont
l'honneur de soumettre aux souverains alliés les observations qui
précèdent.

»Cependant, et malgré les inconvénients attachés à toute cession
territoriale, dans les circonstances actuelles, Sa Majesté consentira
au rétablissement des anciennes limites, sur les points où il a été
ajouté à l'ancienne France, par le traité du 30 mai.

»Elle consentira pareillement au payement d'une indemnité, mais qui
laisse les moyens de fournir aux besoins de l'administration
intérieure du royaume, sans quoi il serait impossible de parvenir au
rétablissement de l'ordre et de la tranquillité, qui a été le but de
la guerre.

»Elle consentira encore à une occupation provisoire. Sa durée, le
nombre des forteresses et l'étendue du pays à occuper seront l'objet
des négociations. Mais le roi n'hésite pas à déclarer dès ce moment
qu'une occupation de sept années étant incompatible avec la
tranquillité du royaume, est entièrement inadmissible.

»Ainsi, le roi admet en principe: des cessions de territoire sur ce
qui n'était pas l'ancienne France; le payement d'une indemnité;
l'occupation provisoire par un nombre de troupes et pour un temps à
déterminer.

»Sa Majesté Très Chrétienne se flatte que les souverains ses alliés
consentiront à établir la négociation sur ces trois principes, aussi
bien qu'à porter dans le calcul des quotités l'esprit de justice et de
modération qui les anime, et qu'alors l'arrangement pourra être conclu
très promptement à la satisfaction mutuelle.

»Si ces bases n'étaient pas adoptées, les soussignés ne se trouvent
pas autorisés à en entendre ni à en proposer d'autres.

    »Le prince DE TALLEYRAND,

    »Le duc DE DALBERG,

    »Le baron LOUIS.»

       *       *       *       *       *

Je reste encore aujourd'hui convaincu qu'en s'attachant avec fermeté
et énergie aux principes et aux idées développés dans cette note,
nous aurions triomphé des exigences des plénipotentiaires de
quelques-uns des alliés, et que nous nous serions tirés d'affaire,
moyennant: 1º une cession insignifiante de territoire sous le prétexte
d'une rectification de frontière; 2º une contribution de trois ou
quatre cents millions de francs au plus; et 3º une occupation
momentanée de quelques forteresses par des troupes étrangères pour
donner le temps de réorganiser l'armée. Mais ceux des cabinets
étrangers qui étaient le plus animés par l'esprit de vengeance et de
rapacité, informés d'ailleurs des intrigues par lesquelles la
faiblesse du roi était enlacée, insistèrent sur les prétentions
formulées dans la note du 15 septembre et répliquèrent à la note du 20
par celle ci:


RÉPONSE DES MINISTRES DES ALLIÉS.

«22 septembre 1815.

»Les soussignés, plénipotentiaires des quatre cours alliées, ont reçu
la note par laquelle MM. les plénipotentiaires de France ont répondu
aux communications qui leur avaient été faites dans la conférence du
20 de ce mois, relativement à un arrangement définitif. Ils ont été
surpris de trouver dans cette pièce une longue suite d'observations
sur le droit de conquête, sur la nature des guerres auxquelles il est
applicable, et sur les raisons qui auraient dû empêcher les puissances
d'y recourir dans le cas présent.

»Les soussignés se croient d'autant plus dispensés de suivre MM. les
plénipotentiaires de France dans ce raisonnement, qu'aucune des
propositions qu'ils ont faites, par ordre de leurs augustes
souverains, pour régler les rapports présents et futurs entre la
France et l'Europe, n'était basée sur le droit de conquête, et qu'ils
ont soigneusement écarté dans leurs communications tout ce qui pouvait
conduire à une discussion de ce droit.

»Les cours alliées considérant toujours le rétablissement de l'ordre
et l'affermissement de l'autorité royale en France comme l'objet
principal de leurs démarches, mais persuadées en même temps que la
France ne saurait jouir d'une paix solide, si les nations voisines ne
cessent de nourrir vis-à-vis d'elle, soit des ressentiments amers,
soit des alarmes perpétuelles, ont envisagé ce principe d'une juste
satisfaction pour les pertes et les sacrifices passés, ainsi que celui
d'une garantie suffisante de la sûreté future des pays voisins, comme
les seuls propres à mettre un terme à tous les mécontentements et à
toutes les craintes: et par conséquent, comme les seules et véritables
bases de tout arrangement solide et durable. Ce n'est absolument que
sur ces deux principes que les cours alliées ont basé leurs
propositions et la rédaction même du projet que les soussignés ont eu
l'honneur de remettre à MM. les plénipotentiaires de France les énonce
distinctement dans chacun de ses articles.

»MM. les plénipotentiaires de France reconnaissent eux-mêmes le
premier de ces principes tandis qu'ils gardent le silence sur le
second. Il est cependant de toute évidence que la nécessité des
garanties pour l'avenir est devenue plus sensible et plus urgente
qu'elle ne l'était au temps de la signature du traité de Paris. Les
derniers événements ont porté la consternation et l'alarme dans toutes
les parties de l'Europe. Dans un moment où les souverains et les
peuples se flattaient de jouir enfin après tant de tourments, d'un
long intervalle de paix, ces événements ont provoqué partout
l'agitation, les charges et les sacrifices inséparables d'un nouvel
armement général. Il est impossible d'effacer de sitôt dans l'esprit
des contemporains le souvenir d'un bouleversement pareil. Ce qui a pu
les satisfaire en 1814 ne peut donc plus les contenter en 1815. La
ligne de démarcation qui semblait devoir rassurer les États voisins de
la France à l'époque du traité du 30 mai, ne peut pas répondre aux
justes prétentions qu'ils forment aujourd'hui. La France doit de toute
nécessité leur offrir quelque nouveau gage de sécurité. Elle doit s'y
déterminer tout autant par un sentiment de justice et de convenance,
que par son propre intérêt bien entendu; car, pour que les Français
puissent être heureux et tranquilles il faut absolument que leurs
voisins le soient aussi.

»Ce sont là les motifs puissants qui ont engagé les cours alliées à
demander à la France quelques cessions territoriales. L'étendue peu
considérable de ces cessions, le choix même des points sur lesquels
elles portent, prouvent assez qu'elles n'ont rien de commun avec des
vues d'agrandissement et de conquête, et que la sûreté des États
limitrophes en est le seul et unique objet. Ces cessions ne sont pas
de nature à entamer l'intégrité substantielle de la France; elles
n'embrassent que des terrains détachés et des points très avancés de
son territoire; elles ne sauraient réellement l'affaiblir sous aucun
rapport administratif ou militaire; son système défensif n'en sera
point affecté; la France n'en restera pas moins un des États les mieux
arrondis, les mieux fortifiés de l'Europe, et les plus riches en
moyens de toute espèce, pour résister au danger d'une invasion.

»Sans entrer dans ces considérations majeures, MM. les
plénipotentiaires de France admettent cependant le principe des
cessions relativement aux points que le traité de Paris avait ajoutés
à l'ancienne France. Les soussignés ont de la peine à comprendre sur
quoi cette distinction pourrait être fondée, et en quoi consisterait,
sous le point de vue établi par les puissances alliées, la différence
essentielle entre l'ancien et le nouveau territoire. Il est impossible
de supposer que MM. les plénipotentiaires de France voulussent
reproduire dans les transactions actuelles, la doctrine de la
_prétendue inviolabilité du territoire français_. Ils savent trop bien
que cette doctrine mise en avant par les chefs et apôtres du système
révolutionnaire formait un des chapitres les plus choquants du code
arbitraire qu'ils voulaient imposer à l'Europe. Ce serait complètement
détruire toute idée d'égalité et de réciprocité entre les puissances,
que d'ériger en principe que la France a pu sans difficulté étendre
ses dimensions, acquérir des provinces, les réunir à son territoire
par des conquêtes ou par des traités, tandis qu'elle jouirait seule du
privilège de ne jamais rien perdre de ses anciennes possessions, ni
par les malheurs de la guerre, ni par les arrangements politiques qui
en résulteraient.

»Quant à la dernière partie de la note de MM. les plénipotentiaires de
France, les soussignés se réservent de s'en expliquer ultérieurement
dans une conférence prochaine qu'ils auront l'honneur de proposer à
MM. les plénipotentiaires de France.»

(Ce dernier paragraphe était relatif à la _durée_ du séjour des
troupes étrangères sur le territoire français.)

    (_Suivent les signatures._)

       *       *       *       *       *

Quand je portai cette note à Louis XVIII, je le trouvai très effrayé
des conséquences qu'elle pouvait avoir. La _faction émigrée_ qui
craignait avant tout de se voir abandonnée à ses propres forces, ayant
tant crié autour du roi qu'irriter les alliés par des refus
péremptoires c'était compromettre et la France et lui-même, que le
courage lui faillit. Il me déclara qu'il fallait négocier encore,
prendre des tempéraments, ne céder sans doute qu'à la dernière
nécessité, mais enfin céder. Or, traiter sur une demande de cession,
c'était implicitement admettre qu'elle était légitime; c'était se
réduire à disputer uniquement sur le plus ou le moins; c'était se
mettre dans l'impuissance de ne pas céder.

De ma part, c'eût été démentir tous les actes que j'avais faits à
Vienne et annuler les précautions que j'avais prises pour qu'on ne
tournât pas un jour contre nous l'alliance alors dirigée contre
Bonaparte. J'étais donc immuablement déterminé à ne jamais
reconnaître, de quelque manière que ce pût être, aux alliés, un droit
qu'ils ne pouvaient point avoir, et à ne mettre ma signature au bas
d'aucun acte contenant la cession d'une portion de territoire. Les
autres ministres étaient dans la même disposition. Mais le roi, placé
entre les alliés qui demandaient, entre les courtisans qui feignaient
pour sa personne des alarmes qu'ils n'avaient que pour eux-mêmes, et
un ministère dont l'opinion était inébranlable et qui n'avait pas
craint d'éloigner les princes du conseil, le roi, dis-je, se trouvait
visiblement dans un embarras si cruel, que je me crus obligé de l'en
tirer en lui offrant ma démission; les autres membres du ministère
offrirent également de se retirer[272].

  [272] 24 septembre.

Je ne voulus me rendre à aucune des instances que me firent M. de
Metternich, lord Castlereagh et son frère lord Stewart, qui tous les
trois vinrent me prier de ne pas me séparer d'eux. Lord Castlereagh
alla jusqu'à me dire: «Pourquoi ne voulez-vous pas être ministre de
l'_Europe_ avec nous?--Parce que, lui répondis-je, je ne veux être que
le ministre de la _France_, et vous le voyez par la manière dont j'ai
répondu à votre note.»

Ma démission était irrévocablement donnée. Le roi l'accepta de l'air
d'un homme fort soulagé. Ma retraite fut aussi un soulagement pour
l'empereur de Russie qui me faisait l'honneur de haïr dans ma
personne, non pas, comme il le disait, l'ami des Anglais (il savait
très bien que si je m'étais fait contre lui des auxiliaires des
Anglais lorsqu'il s'était flatté de porter jusqu'à l'Oder les
frontières de son empire, je n'étais pas pour cela leur ami plus qu'il
ne convenait aux intérêts de l'Europe en général et de la France en
particulier); mais qui haïssait en moi l'homme qui l'ayant vu de très
près, dans des situations bien différentes, dans la bonne ou dans la
mauvaise fortune, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur la
générosité de son caractère, sur son ancien libéralisme, sur sa
dévotion récente: il lui fallait une dupe et je ne pouvais pas l'être.
Mais ce qui mit le comble à sa satisfaction, c'est que j'eus pour
successeur dans les doubles fonctions de président du conseil et de
ministre des affaires étrangères, un lieutenant général russe,
l'ancien gouverneur d'Odessa, le duc de Richelieu, très bon homme
assurément, mais novice en diplomatie, et tant soit peu crédule.
Persuadé qu'entre les images de la Divinité sur la terre, il n'y en
avait pas de plus belle et de plus digne que l'empereur Alexandre, il
n'imagina rien de mieux, en se chargeant des affaires de la France,
que d'aller implorer les lumières et l'appui de ce prince.

Je quittai le pouvoir sans de très vifs regrets. Certes, l'honneur de
gouverner la France doit être le but de la plus noble ambition, mais
telles étaient les circonstances d'alors, que la satisfaction de cette
ambition eût été trop chèrement payée pour moi. Indépendamment des
sacrifices exigés par nos alliés devenus nos ennemis, je devais
rencontrer des difficultés qui m'étaient personnelles, et qui
m'auraient rendu l'exercice du pouvoir à peu près impossible. Louis
XVIII, tout en ayant donné la charte, n'en admettait qu'à regret les
conséquences en ce qui concernait l'indépendance de ses ministres, et
portait avec peine le fardeau de la reconnaissance qu'il sentait me
devoir. Ses courtisans, encouragés par le succès des élections qui
avaient produit une Chambre des députés ardente dans la voie des
réactions, auraient constamment miné le cabinet que je présidais.
Cette Chambre elle-même, appuyée par les répugnances secrètes du roi,
n'aurait pas manqué de se montrer encore plus insensée et plus
violente qu'elle ne l'a fait en présence d'un ministère qui avait
choisi la modération pour symbole. J'avais assez apprécié la valeur
des luttes passionnées de la tribune pendant les années 1789-1791 pour
savoir qu'en France elles ne peuvent aboutir qu'au désordre, si on n'a
pas l'autorité de les restreindre à la simple et calme discussion des
intérêts du pays, et je ne me souciais pas d'exposer la monarchie à
des orages sans dignité pour elle et sans utilité pour le pays. L'âge,
d'ailleurs, et les fatigues que m'avaient imposées les derniers
événements m'auraient prescrit la retraite que mes goûts me faisaient
désirer. Je puis donc dire que c'est sans regret que je me retirai des
affaires publiques, avec la résolution arrêtée de n'en plus jamais
reprendre la direction.

Ce n'est plus que par mes vœux que je pourrai servir ma patrie et le
gouvernement que j'ai souhaité pour elle, parce que je le crois le
mieux adapté à son bonheur et à ses besoins actuels. Si nos nouvelles
institutions sont bien comprises et sincèrement pratiquées, j'ai le
ferme espoir que la France reprendra promptement le rang qu'elle doit
occuper en Europe pour sa gloire et pour l'intérêt du monde et delà
civilisation.

Je termine ici ces souvenirs qui doivent se clore avec la fin de ma
carrière politique. En traçant ces dernières lignes, je suis heureux
de me rendre à moi-même le témoignage que, si j'ai commis des fautes
et des erreurs pendant cette carrière, trop longue peut-être, elles
n'ont tourné qu'à mon désavantage personnel, et qu'animé de l'amour le
plus dévoué pour la France, je l'ai toujours servie consciencieusement,
en cherchant pour elle ce que je croyais honnêtement lui être le plus
utile. La postérité portera un jugement plus libre et plus indépendant
que les contemporains sur ceux qui, placés comme moi sur le grand
théâtre du monde, à une des époques les plus extraordinaires de
l'histoire, ont droit par cela même d'être jugés avec plus
d'impartialité et plus d'équité.

Valençay, août 1816.



APPENDICE[273]

  [273] Cet appendice écrit en 1824 avait été provoqué par les
  accusations du duc de Rovigo. Celui-ci avait publié en 1823 un
  extrait de ses _Mémoires_ relatif à l'affaire du duc d'Enghien,
  dans lequel il accusait formellement M. de Talleyrand d'avoir
  préparé et conseillé l'arrestation et l'exécution de ce prince. M.
  de Talleyrand présente ici sa défense.


Paris, janvier 1824.

Je me vois obligé d'ajouter quelques mots à ces souvenirs, en
regrettant de devoir rappeler un événement cruel et douloureux que je
n'avais pas voulu même mentionner dans les pages qui précèdent.

J'ai toujours dédaigné de répondre aux accusations mensongères et
injurieuses qui dans des temps comme ceux où j'ai vécu, ne pouvaient
manquer d'atteindre les personnes vouées aux grandes affaires
publiques. Il y a des bornes cependant à ce dédain, et, quand on
soulève des questions _de sang_, le silence, au moins devant la
postérité, n'est plus possible. La bassesse et les crimes de mes
accusateurs, honteusement exposés par leurs propres récits, seraient
peut-être, dans des cas ordinaires, une réfutation suffisante de leurs
accusations. Mais, dans les cas actuels, la nature des faits, leur
importance historique, la part de vérité qu'il y a dans ces récits, la
grandeur des personnages dont il s'agit, l'honneur de mon nom et de ma
famille, tout me commande de repousser le sang que des haines
passionnées et cupides voudraient faire rejaillir sur moi.

J'ai été accusé par M. Savary, duc de Rovigo, d'avoir été
l'instigateur, et, par conséquent, l'auteur de l'affreux attentat
dont il reconnaît avoir été l'instrument, et qui a été commis il y a
vingt ans sur la personne de monseigneur le duc d'Enghien. M. le
marquis de Maubreuil, de son côté, prétend que j'ai cherché à le
suborner pour assassiner, en 1814, l'empereur Napoléon pendant qu'il
se rendait à l'île d'Elbe[274]. La démence a parfois d'étranges
aberrations! C'est tout ce que je devrais dire sur cette dernière
accusation, qui est tellement absurde et insensée qu'elle ne peut
avoir été inventée que par un fou ou par un maniaque; mais M. Savary
n'est ni l'un ni l'autre, et c'est à lui que je veux d'abord répondre.

  [274] Marie-Armand Guerri de Maubreuil marquis d'Orsvault
  (1782-1855). Il appartenait à une vieille famille de Bretagne. A
  la Révolution, il suivit ses parents à l'étranger, revint en
  France en 1797, et servit dans les rangs des Vendéens. Plus tard
  il entra à l'armée et devint écuyer du roi Jérôme. Tombé en
  disgrâce, il eut dès lors l'existence la plus mouvementée, et se
  lança dans de nombreuses spéculations. En 1814, il fut mêlé aux
  aventures singulières qui sont relatées dans le présent appendice
  et qui n'ont pas encore été éclaircies. Arrêté en avril 1814,
  relâché en mars 1815, de nouveau arrêté par l'ordre de l'empereur,
  il parvint à s'évader, gagna la Belgique où Louis XVIII le fit
  encore une fois saisir. Il fut mis en liberté par ordre du roi des
  Pays-Bas, et revint en France. En 1816, nouvelle arrestation, et
  nouvelle évasion cette fois, avec la connivence, dit-on, de la
  police. Après de nombreuses vicissitudes, il revint à Paris en
  1827. C'est alors que dans sa haine contre M. de Talleyrand qu'il
  voulait rendre responsable de tous ses maux, il se livra sur lui,
  le 21 janvier, dans la cathédrale de Reims à des voies de fait,
  qui le firent condamner à cinq ans d'emprisonnement. Depuis ce
  temps il ne fit plus parler de lui.

Toutes les accusations de M. Savary se perdent, il est vrai, dans
celles qu'il a faites contre lui-même. Jamais homme prévenu d'un crime
ne s'est plus imprudemment et plus honteusement dévoilé. Faut-il le
suivre dans l'abîme où il s'est volontairement jeté pour répondre à de
vaines, à de fausses allégations? Cependant, ces allégations se lient
à des publications qui viennent d'une autre source. Des écrits venus
ou donnés comme venant de Sainte-Hélène ont été publiés dans le seul
objet de réhabiliter une grande renommée déchue par la diffamation
étudiée et passionnée de toutes les célébrités contemporaines. Aussi
je m'honore d'y voir mon nom perpétuellement associé à celui de tous
les princes, de tous les ministres du temps. Je ne puis que
m'applaudir qu'une si grande part me soit personnellement réservée
dans les expressions d'un ressentiment dont le motif prédominant a été
de satisfaire des haines implacables et jalouses, et de punir la
France de sa gloire passée, de ses malheurs récents, de sa prospérité
actuelle et des espérances de son avenir. Rien de ce qui se trouve
dans ces informes compilations d'entretiens oiseux, de jactances
orgueilleuses, de dissertations pédantesques et de diffamations
calomnieuses, ne peut être apporté en preuve à la charge de qui que ce
soit.

Dans ces écrits, comme dans la brochure de M. Savary, on a cité deux
lettres de moi; on ne les a pas fidèlement rapportées; je les donnerai
textuellement, telles qu'elles doivent se trouver dans les archives,
et j'en assume encore aujourd'hui toute la responsabilité. Ce ne sont
pas ces lettres qui représentent pour moi la partie douloureuse du
devoir que j'eus alors à remplir: je n'ai rien à cacher sur cette
épouvantable catastrophe, car la participation que j'y ai eue a été
rendue publique, et, si elle peut m'inspirer de pénibles regrets, elle
ne me laisse aucun remords.

Rappelons sommairement les faits: ce sera la meilleure manière de
réfuter les imputations mensongères de M. Savary.

On sait que la fin de l'année 1803 et le commencement de l'année 1804
avaient été marqués par de nombreux complots contre la vie du premier
consul. Une grande procédure s'instruisait, dans les premiers mois de
1804, contre Georges, Pichegru, Moreau et d'autres accusés. A la suite
des investigations faites par la police à l'intérieur, on découvrit
les traces d'autres complots à l'étranger, et on chercha naturellement
à rattacher les uns aux autres. Le ministère de la police générale
avait été supprimé depuis plusieurs mois; c'était un conseiller d'État
qui était chargé de cette partie de l'administration, et qui, en cette
qualité, était placé sous la direction du grand juge, ministre de la
justice, M. Régnier[275].

  [275] Claude-Ambroise Régnier, duc de Massa, né en 1736, était
  avocat à Nancy en 1789, lorsqu'il fut élu député aux états
  généraux. En l'an III il reparut comme député au Conseil des
  anciens, seconda Bonaparte au 18 brumaire, devint conseiller
  d'État, grand juge, ministre de la justice et fut un instant
  ministre de la police (1804). Il entra plus tard au Sénat, et fut
  nommé en 1813 président du Corps législatif. Il mourut en 1814.

Ce ministre fit, le 7 mars 1804 (16 ventôse an XII), le rapport
suivant au premier consul:


«Citoyen premier consul,

»Il existe dans Offenburg, électorat de Bade, et tout à portée des
départements du Rhin, un comité soudoyé par le gouvernement
britannique. Ce comité est composé d'émigrés français, ci-devant
officiers généraux, chevaliers de Saint-Louis... Sa destination est de
chercher par tous les moyens possibles à exciter des troubles dans
l'intérieur de la République. Il a pour principal agent un émigré
nommé _Mucey_, personnage connu depuis longtemps par ses intrigues et
par la haine implacable qu'il a vouée à son pays.

»Ce misérable est chargé par le comité d'introduire en France, et de
faire circuler avec profusion, les mandements incendiaires des évêques
rebelles, ainsi que tous les libelles infâmes qui se fabriquent dans
l'étranger contre la France et son gouvernement.

»Le nommé _Trident_, maître de la poste à Kehl, est l'homme qu'emploie
le comité pour faire parvenir sa correspondance aux affidés qu'il a
dans Strasbourg. Ces affidés sont connus et les ordres sont donnés
pour leur arrestation.

»Mais je ne pense pas qu'il faille se borner à cette mesure. La
tranquillité publique ainsi que la dignité de la nation et de son chef
sollicitent la destruction de ce foyer d'intrigants et de
conspirateurs qui existent dans Offenburg, et qui viennent avec
impudence braver la République et son gouvernement pour ainsi dire à
leurs portes. Il faut aussi que l'un et l'autre soient vengés par leur
prompte punition.

»Je vous propose en conséquence, citoyen premier consul, de faire
demander à Son Altesse Sérénissime, l'électeur de Bade, l'extradition
immédiate de Mucey, Trident et de leurs complices.

»Salut et respect.

»_Signé_: RÉGNIER.

»Certifié conforme:

»_Le secrétaire d'État_,

»HUGUES MARET.»


Le premier consul, en me communiquant ce rapport, me donna l'ordre de
le transmettre au gouvernement de l'électeur de Bade, et de réclamer
de lui l'extradition des individus qui y étaient mentionnés.

Voici la note que j'adressai, à cette occasion, au baron d'Edelsheim,
ministre des affaires étrangères de Son Altesse Sérénissime l'électeur
de Bade:


«Paris, le 19 ventôse, an XII (10 mars 1804).

»Le soussigné, ministre des relations extérieures de la République
française, a l'honneur d'adresser à M. le baron d'Edelsheim copie d'un
rapport que le grand juge a fait au premier consul. Il prie Son
Excellence de placer cette pièce importante sous les yeux de Son
Altesse Sérénissime l'électeur de Bade. Son Altesse y trouvera des
preuves nouvelles et évidentes du genre de guerre que le gouvernement
britannique poursuit contre la France; et elle sera douloureusement
étonnée d'apprendre que dans ses propres États, à Offenburg, il existe
une association d'émigrés français qui sont au nombre des plus actifs
instruments de toutes ces trames abominables.

»Le soussigné est chargé de demander formellement que les individus
qui composent ce comité d'Offenburg soient arrêtés et livrés avec tous
leurs papiers aux officiers français chargés de les recevoir à
Strasbourg.

»La réclamation officielle que le soussigné présente à cet égard
dérive du texte même de l'article 1er du traité de Lunéville. Et quand
il s'agit d'une conspiration d'État dont les faits connus ont déjà
excité l'indignation de l'Europe, les rapports particuliers d'amitié
et de bon voisinage qui subsistent entre la France et Son Altesse
Sérénissime Électorale ne permettent pas de douter qu'elle ne soit
empressée d'exécuter à la réquisition du gouvernement français, cette
stipulation capitale du traité de Lunéville, et de concourir
d'ailleurs à donner plus de moyens de dévoiler une machination qui
menaçait à la fois la vie du premier consul, la sûreté de la France et
le repos de l'Europe[276].

  [276] L'article 1er du traité de Lunéville qui stipule le
  rétablissement de la paix entre l'empire et la France ajoute: «Il
  ne sera donné aucun secours ou protection soit directement, soit
  indirectement à ceux qui voudraient porter préjudice à l'une ou
  l'autre des parties contractantes.»

»Le soussigné est chargé, de plus, de demander que, par une mesure
générale et irrévocable, tous les émigrés français soient éloignés des
pays qui composent électorat de Bade. Leur séjour dans la partie de
l'Allemagne la plus rapprochée de la France ne peut jamais être qu'une
cause d'inquiétude, une occasion de troubles, et pour eux-mêmes une
excitation à lier des intrigues dont l'Angleterre profite et qu'elle
étend et dirige au gré de ses détestables projets.

»Et si l'on considère que les émigrés qui se trouvent encore hors de
France sont tous des hommes conjurés contre le gouvernement actuel de
leur ancienne patrie, des hommes qu'aucune circonstance, aucun
changement n'ont pu rapprocher et qui sont dans un perpétuel état de
guerre contre la France, il est évident qu'ils sont de ceux qui, aux
termes du traité de Lunéville, ne devaient trouver ni asile ni
protection dans les États germaniques. Leur exclusion est donc de
droit rigoureux. Mais quand on ne devrait l'attendre que des principes
et des sentiments connus de Son Altesse Sérénissime Électorale, on ne
douterait pas qu'elle ne mît du soin à éloigner de ses États des
hommes aussi dangereux, et à donner ainsi au gouvernement français une
preuve de plus du prix qu'elle attache aux relations parfaitement
amicales, que tant de circonstances ont contribué à établir entre la
France et l'Électorat de Bade.

»Le soussigné attend donc avec toute confiance la détermination qui
sera prise par Son Altesse Sérénissime Électorale sur les deux
demandes qu'il a été chargé de lui faire parvenir, et il saisit cette
occasion pour lui renouveler l'assurance...»

       *       *       *       *       *

Cette note et la pièce qui y était jointe constatent bien que ce
n'était que sur les informations fournies par la police que le
gouvernement français réclamait l'extradition de certains individus et
l'expulsion des autres de l'électorat de Bade, et on va voir qu'en
effet ce n'était pas du ministère des relations extérieures
qu'émanaient les renseignements d'après lesquels on motiva les
poursuites exercées contre le duc d'Enghien.

Ma note avait été expédiée le 10 mars: quelques heures après, je me
rendis chez le premier consul, sur son ordre. Je le trouvai dans un
état de violente agitation; il reprochait à M. Réal[277], conseiller
d'État chargé de la police générale et qui était présent, de n'avoir
pas su que le duc d'Enghien était à Ettenheim avec le général
Dumouriez[278], y complotant contre la sûreté de la république, et
contre sa vie à lui, et que ces complots avaient leur principal foyer
à Offenburg. Se tournant bientôt vers moi, il m'adressa les mêmes
reproches, en me demandant comment il se faisait que le chargé
d'affaires de la France à Carlsruhe n'eût pas rendu compte de pareils
faits. Dès que je pus me faire entendre de lui, ce qui n'était pas
facile, car son emportement était tel qu'il ne me laissait pas
l'occasion de lui répondre, je lui rappelai que la présence du duc
d'Enghien dans l'électorat de Bade était depuis longtemps connue de
lui, et qu'il m'avait même chargé d'informer l'électeur de Bade que le
prince pouvait résider à Ettenheim; que, quant aux intrigues qui se
tramaient à Offenburg, le chargé d'affaires à Carlsruhe, M.
Massias[279], avait pu les ignorer ou négliger d'en faire mention dans
sa correspondance, soit qu'il y attachât peu d'importance, soit qu'il
craignît de compromettre la baronne de Reich qui était, dit-on,
parente ou alliée de sa femme. J'essayai, mais vainement, d'adoucir la
colère que manifestait le premier consul: il nous montra les rapports
qui lui étaient venus par le général Moncey, premier inspecteur
général de la gendarmerie, et qui annonçaient, en effet, la présence
de Dumouriez à Ettenheim. Ces rapports, comme tous ceux de ce genre,
étaient fondés sur des inductions, plus que sur des faits positifs,
sauf celui de la présence de Dumouriez qui y était affirmée et qui
cependant n'était pas vraie. Mais le premier consul en avait l'esprit
frappé, et rien ne put le dissuader que ces intrigues se rattachaient
directement aux complots dont l'instruction se poursuivait alors à
Paris. En conséquence, il prit sur-le-champ la fatale résolution de
faire arrêter par des troupes françaises, sur le territoire badois,
tous les émigrés qui se trouveraient à Offenburg et à Ettenheim. Il
dicta lui-même les ordres au ministre de la guerre pour l'exécution de
cette résolution, et m'imposa le devoir de prévenir après coup
l'électeur de Bade de la mesure qu'il avait cru devoir adopter.
J'écrivis donc au baron d'Edelsheim la lettre que je vais également
insérer ici.

  [277] Pierre-François, comte Réal, né en 1765, était procureur au
  Châtelet en 1789, fut sous la Révolution substitut du procureur de
  la Commune et accusateur public près le tribunal révolutionnaire.
  Sous le directoire, il devint commissaire près le département de
  la Seine. Après le 18 brumaire, il fut nommé conseiller d'État et
  attaché au ministère de la police. Il fut préfet de police sous
  les Cent-jours, fut exilé à la deuxième Restauration, mais revint
  peu après en France et mourut en 1834.

  [278] On connaît l'erreur qui avait fait prendre pour Dumouriez
  l'émigré Thumery qui se trouvait alors auprès du duc d'Enghien. La
  ressemblance des noms, accrue encore par l'accent allemand, avait
  été la cause de cette erreur des agents de police.

  [279] Nicolas, baron Massias, littérateur et diplomate français,
  né en 1764, fut d'abord officier, puis professeur de
  belles-lettres, entra dans la diplomatie sous le directoire, fut
  en 1800 nommé chargé d'affaires près le cercle de Souabe à
  Carlsruhe, puis accrédité également près le grand-duc de Bade. En
  1807, il devint consul général à Dantzig. Il se retira en 1815 et
  s'adonna exclusivement aux lettres jusqu'à sa mort (1848).


«Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804.)
»3 heures du matin.

»Monsieur le baron,

»Je venais de vous adresser une note dont l'objet était de demander
l'arrestation du comité d'émigrés français résidant à Offenburg,
lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des brigands
que le gouvernement anglais a vomis en France, ainsi que par la marche
et les résultats des procédures qui s'instruisent ici, a connu toute
la part que les agents anglais d'Offenburg avaient aux horribles
complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France.
Il a appris également que le duc d'Enghien et le général Dumouriez
étaient à Ettenheim, et comme il est impossible qu'ils se trouvent
dans cette ville sans la permission de Son Altesse Sérénissime
Électorale, le premier consul n'a pu voir sans la plus profonde
douleur qu'un prince, auquel il s'était plu à faire ressentir les
effets les plus spéciaux de l'amitié de la France, ait pu donner
refuge à ses plus cruels ennemis et les ait laissés tramer
paisiblement des conspirations aussi inouïes.

»Dans cette circonstance extraordinaire, le premier consul a cru
devoir ordonner à deux petits détachements de se porter à Offenburg
et à Ettenheim pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa
nature, met hors du droit des gens ceux qui sont convaincus d'y avoir
pris part.

»C'est le général Caulaincourt qui est chargé à cet égard des ordres
du premier consul. Vous ne devez pas douter qu'il ne mette dans leur
exécution tous les égards que peut désirer Son Altesse Sérénissime
Électorale. Ce sera lui qui aura l'honneur de faire parvenir à Votre
Excellence la lettre que j'ai été chargé de lui écrire.

»Recevez, monsieur le baron...»


En envoyant cette lettre au général Caulaincourt, je lui écrivis les
lignes suivantes:


«Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804.)

»Général,

»J'ai l'honneur de vous adresser une lettre pour le baron d'Edelsheim,
ministre principal de l'électeur de Bade, vous voudrez bien la lui
faire parvenir aussitôt que votre expédition d'Offenburg sera
consommée. Le premier consul me charge de vous dire que si vous n'êtes
pas dans le cas de faire entrer des troupes dans les États de
l'électeur, et que vous appreniez que le général Ordener[280] n'en a
point fait entrer, cette lettre doit rester entre vos mains, et ne pas
être remise aux mains de l'électeur. Je suis chargé de vous
recommander particulièrement de faire prendre et de rapporter avec
vous les papiers de madame de Reich[281].

»J'ai l'honneur de vous saluer.»

  [280] Michel Ordener (1755-1811) engagé à dix-huit ans, était
  sous-officier en 1789. Au 18 brumaire, il fut nommé commandant de
  la cavalerie de la garde consulaire. C'est lui qui commandait le
  détachement chargé d'enlever le duc d'Enghien. En 1805, Ordener
  devint général de division, puis sénateur (1806) et premier écuyer
  de l'impératrice.

  [281] La baronne de Reich avait été déjà arrêtée à Offenburg par
  l'autorité badoise, livrée par elle aux autorités françaises et
  transportée à Strasbourg avec ses papiers. (_Note de M. de
  Bacourt._)

       *       *       *       *       *

J'ai donné en entier ces trois lettres parce qu'elles constituent la
part réelle, unique, que j'ai eue dans la déplorable affaire de M. le
duc d'Enghien. Il sera facile en examinant ces lettres avec un peu
d'attention, de juger à quoi se réduit mon action dans tout ceci. Le
premier consul connaissait depuis longtemps la présence du duc
d'Enghien dans l'électorat de Bade; le chargé d'affaires de France à
Carlsruhe nous en avait avisé au nom de l'électeur de Bade, et il lui
avait été répondu que la conduite inoffensive du prince, dont il
rendait compte, ne mettait aucun obstacle à ce qu'il pût y prolonger
son séjour. Le ministère des relations extérieures n'avait en quoi que
ce fût participé aux recherches que la police française faisait faire
alors dans les pays avoisinants notre frontière du Rhin; ces
recherches étaient dirigées, soit par le préfet de Strasbourg, d'après
les ordres du conseiller d'État Réal, chargé de la police générale de
la république; soit par les officiers de gendarmerie des localités,
d'après les ordres du premier inspecteur de la gendarmerie, le général
Moncey. C'étaient MM. Réal et Moncey qui rendaient compte directement
au premier consul des rapports qu'ils recevaient. Je n'ai jamais rien
appris sur ces affaires que ce que le premier consul m'en disait quand
il avait des ordres à me donner. Ainsi qu'on l'a vu, je transmis au
baron d'Edelsheim le rapport du grand juge, M. Régnier, dans lequel il
n'était fait encore aucune mention de M. le duc d'Enghien. Lorsque,
sur de nouvelles informations dont je cherchai à infirmer
l'authenticité, je reçus l'ordre péremptoire d'écrire une seconde fois
au baron d'Edelsheim, ce n'est pas ma lettre qui pouvait avoir une
action quelconque dans l'arrestation du prince, puisqu'elle n'était
destinée à annoncer cette arrestation à M. d'Edelsheim qu'après
qu'elle aurait été déjà exécutée. La lettre au général Caulaincourt
constate de plus que j'avais prévu le cas où on n'aurait pas effectué
la violation du territoire badois, ce qui prouve clairement que
j'ignorais combien l'ordre donné au ministre de la guerre de faire
entrer des troupes dans les États de l'électeur, était précis,
impératif et d'une exécution inévitable. A plus forte raison devais-je
ignorer le projet sanguinaire arrêté dans la pensée du premier consul.

J'insiste sur ces faits qui sont appuyés sur toutes les pièces
publiées ou non publiées, parce qu'ils réfutent de la manière la plus
péremptoire les affirmations et les insinuations perfides de M.
Savary. En dehors des lettres que j'ai citées, je suis resté dans la
plus complète ignorance, et M. Savary, à son insu, et certainement
contre son gré, a pris lui-même le soin de le constater. On voit en
effet que dans un des paragraphes les plus importants de son libelle,
il cherche à établir que dans ce temps, les investigations de la
police ne s'étendaient pas au delà des frontières et que mon ministère
en était seul chargé au dehors; et cependant, il nous apprend plus
loin que le premier consul ignorait jusqu'au nom, jusqu'à l'existence
de M. le duc d'Enghien, ne craignant pas d'ôter toute vraisemblance à
ses récits en avançant une pareille absurdité. Il se complaît ensuite
à exposer dans le plus grand détail tout ce que le conseiller d'État
Réal et le chef de la gendarmerie avaient imaginé de moyens et de
ruses de police pour être exactement informés du séjour, des absences,
des liaisons, des correspondances et des voyages de l'infortuné
prince: c'est enfin sur leurs rapports et sur ceux de leurs agents
qu'est prise la sinistre et fatale détermination, et jamais ni moi, ni
les agents de mon ministère au dehors, ne paraissons, soit dans la
préméditation soit dans l'exécution d'aucune de ces mesures. Le
conseiller d'État Réal et le premier consul savaient très bien
qu'elles ne convenaient pas plus à mon caractère qu'aux principes de
mon ministère; que mon intervention y était inutile, et qu'il était
préférable de me les laisser ignorer.

Quant aux deux lettres adressées au baron d'Edelsheim, je ne pense pas
qu'elles aient besoin d'une apologie; mais si cette apologie est
nécessaire, elle se trouverait dans la position officielle où j'étais
placé à cette époque, dans la difficile position que de grands
événements avaient alors créée pour la France; enfin, dans les
rapports nouveaux et tout à fait inattendus que ces mêmes événements
avaient formés entre le gouvernement qui venait de s'y établir et les
autres gouvernements du continent.

Qu'on me permette ici quelques considérations sur les devoirs des
hommes en place à ces époques funestes où il plaît à la Providence de
séparer violemment le sort personnel des rois de celui de leurs
peuples. Alors, le monarque est absent, son avenir reste caché; il est
donné à ses serviteurs particuliers de s'attacher à son sort, de
partager ses malheurs, ses dangers, ses espérances; en s'éloignant du
sol natal, ils s'engagent irrévocablement dans sa cause, et je ne
refuse ni mon respect ni mon admiration à ce parti généreux. Mais pour
les autres, la patrie reste; elle a le droit d'être défendue, d'être
gouvernée; elle a incontestablement un autre droit: celui de réclamer
d'eux les mêmes services qu'ils lui devaient, qu'ils lui rendaient
avant l'absence du roi. C'est dans cette manière de voir que j'ai
cherché les règles de ma conduite.

A cette époque, la France, engagée de nouveau dans une guerre avec
l'Angleterre, était en paix avec le reste du monde. Le devoir du
ministre des affaires étrangères était de faire tout ce qui, dans les
limites de la justice et du droit, était en son pouvoir pour conserver
cette paix.

Sur ce point, on ne sait pas assez combien un tel devoir était
compliqué. Interposé entre des gouvernements craintifs, ombrageux,
inquiets sur leurs dangers, tous ensemble plus ou moins réconciliés,
et un souverain puissant dont le génie, le caractère et l'ambition ne
donnaient que de trop justes motifs d'inquiétude et d'ombrage, le
ministre des affaires étrangères devait incessamment exercer une égale
vigilance et sur la politique qu'il avait à modérer et sur celle qu'il
avait à combattre. Ses négociations avec le gouvernement dont il était
ministre étaient souvent bien plus difficiles et bien plus continues
que celles qu'il était chargé d'entretenir avec les gouvernements
qu'il avait à rassurer.

La lettre adressée au général Caulaincourt, que j'ai donnée plus haut,
jette sur ce sujet une grande lumière, elle prouve évidemment que le
premier consul s'était mis en garde contre ce genre de négociations;
et ce fait seul établit que j'avais tout fait pour prévenir des
événements qui devaient amener pour mon ministère de longues et
inextricables difficultés. Mes lettres au ministre de l'électeur de
Bade en sont le prélude; on ne doit pas perdre de vue, si l'on veut en
saisir le véritable sens, que je n'avais, heureusement pour moi, à y
justifier que les mesures dont j'avais connaissance.

Détourner un prince faible de s'attirer l'inimitié d'un puissant
voisin, éloigner des frontières françaises des rassemblements
d'ennemis qui ne pouvaient nuire au gouvernement établi que par des
tentatives imprudentes et aussi fatales au repos de l'Europe qu'à
celui de la France; prévenir enfin toute cause de mésintelligence
entre le gouvernement français et ceux des États limitrophes tel était
l'objet de la première lettre. Il est vrai que la seconde renferme une
justification peu fondée d'un acte qui portait atteinte à un des
principes du droit public, et c'est là le tort que je me reproche;
mais autre chose est la justification plus ou moins plausible, et
autre le conseil d'un tel acte et la part prise à son exécution. Dans
ce dernier cas, il y a crime; le premier n'implique qu'une pénible,
qu'une malheureuse nécessité.

Je dis trop en qualifiant de crime une infraction du droit public,
lorsqu'elle n'emporte que la simple violation d'un territoire voisin.
Dans le cours de cette guerre, dans le cours de toutes les autres, il
en a été commis de plus graves, par les ennemis de la France, par la
France elle-même, et les gouvernements qui les ont commandées, on ne
les a pas qualifiés de criminels pas plus que les ministres qui se
sont chargés de les exécuter et ensuite d'en faire l'apologie. Dans le
cas présent, il y a eu crime, mais il n'était que dans le but final
que l'on avait en vue en violant le territoire étranger, et j'en suis
disculpé par mon ignorance. Ici, le crime est dans les conséquences
fatales que cette violation a entraînée. Mais convient-il à
l'accusateur d'alléguer sans preuve que je les avais prévues? Une
aussi horrible prévoyance n'appartenait qu'à des complices.

Je dois ajouter encore d'autres observations à celles que j'ai
présentées plus haut sur les devoirs des hommes en place dans des
temps exceptionnels. Quand, par la force des circonstances, on se
trouve placé dans l'obligation de vivre et de servir sous un
gouvernement qui n'a d'autre sanction que les événements qui l'ont
élevé et le besoin que les peuples ont des sauvegardes de sa
puissance, il peut subvenir des conjonctures où l'on ait à discuter
sur la nature de ses devoirs relativement à la position où l'on est.
Le gouvernement auquel on obéit vous commande-t-il un crime?
Incontestablement, et sans la moindre hésitation, il faut désobéir. Il
faut à tout risque encourir sa disgrâce, et se préparer à en subir
toutes les conséquences. Mais ce gouvernement, sans votre
participation, se rend-il criminel? Ici, il y a une discussion à
établir sur une double hypothèse. Si le crime expose l'ordre public,
s'il entraîne ou peut entraîner le pays dans de grands dangers, s'il
tend à la désorganisation sociale, au mépris des lois, à la ruine de
l'État, nul doute qu'il faut non seulement résister, mais encore
secouer le joug et s'armer contre un pouvoir devenu désormais ennemi
du pays qu'il a perdu tout droit de gouverner.

Mais, si le crime est, de sa nature, isolé, circonscrit dans son
objet comme dans ses effets, s'il n'a de résultat général que de
flétrir le nom de celui qui l'a commis, et de condamner à l'horreur
publique les noms de ceux qui se sont faits ses instruments, ses
bourreaux ou ses complices, alors il faut se livrer à d'amères et
inconsolables douleurs; il faut s'attrister sur ce mélange de grandeur
et de faiblesse, d'élévation et d'abaissement, d'énergie et de
perversité qui éclate dans des caractères que la nature se plaît
quelquefois à former. Mais il faut s'en remettre à la justice des
siècles du soin de leur distribuer la part de gloire ou d'infamie qui
doit leur revenir. Il n'y a de compromis dans ces crimes que la
renommée de ceux qui les commettent; et si les lois du pays, si la
morale commune, si la sûreté de l'État, si l'ordre public ne sont pas
altérés, il faut continuer de servir.

S'il en était autrement, qu'on se figure un gouvernement tout à coup
délaissé par tout ce que le pays renferme d'hommes capables, généreux,
éclairés, consciencieux, et toutes ses administrations tout à coup
envahies par l'écume et la lie de la population! Quels seraient les
effroyables résultats d'un tel état de choses? Et quelle en serait la
cause, si ce n'est l'oubli du principe qui vient d'être exposé, et qui
non seulement justifie les engagements que les hommes les plus ennemis
des gouvernements illégitimes peuvent se trouver obligés de contracter
volontairement avec eux, mais encore leur font une loi d'y rester
fidèles, tant que le maintien de l'ordre social et la défense des
droits nationaux contre les entreprises étrangères résultent de leur
observation?

C'est là qu'il faut chercher l'apologie de toute l'administration
française à l'époque dont il s'agit ici. On ne doit point oublier qu'à
peu de distance de temps de cette époque, l'ordre social, au dedans,
et le système politique au dehors avaient été en proie à l'anarchie.
C'était aux administrations françaises qu'était confié le soin de
mettre un terme à ces excès; et cette noble tâche, elles la
remplissaient avec autant de zèle que de succès. C'en sera une pour
l'histoire que de dire tout ce qui fut fait alors pour calmer les
esprits agités, pour mettre un frein à des passions effrénées, pour
ramener dans tous les services l'ordre, la régularité, la modération
et la justice. Un bon système des finances, l'établissement des
préfectures, la formation, la bonne composition des grandes armées,
l'entretien des routes et la publication du code civil datent de
cette époque, et attestent les bons services rendus dans ce temps par
toutes les branches des administrations militaires et civiles de la
France. Le concordat, la paix d'Amiens, l'organisation politique de
l'Italie, la médiation suisse, les premiers essais de l'établissement
du système fédératif allemand attestent l'activité, la sagesse et le
crédit de l'administration que j'avais formée et que je dirigeais. Si,
plus tard, on s'est écarté des règles de prudence et de modération que
je m'attachais avec la plus infatigable patience à établir, à
maintenir et à défendre, la détermination que j'ai prise alors
d'abandonner les affaires, et l'époque où cette détermination a été
prise, me disculpent aux yeux de la postérité, de toute participation
à ses écarts. Mais ce qui m'était possible en 1807 ne l'était pas en
1804, car alors, c'eût été déserter les grands devoirs que je pouvais
me considérer comme obligé de rendre à mon pays. Cette manière de voir
fut du reste partagée par d'autres que moi, et il n'est pas inutile de
rappeler que pas une voix ne s'éleva dans le pays pour protester
contre l'épouvantable attentat dont M. le duc d'Enghien était victime.
C'est triste à dire, mais le fait est exact et ne peut s'expliquer que
par la crainte que chacun avait d'ébranler un gouvernement qui avait
tiré la France de l'anarchie.

Quoiqu'il en soit des considérations que je viens d'exposer et que je
tiens pour justes et fondées, résumons les différents points qui se
rattachent à la déplorable affaire qui les a motivées, et répétons
pour ce qui me concerne:

1º Que ce n'est ni par le ministère des relations extérieures, ni par
moi conséquemment, que le premier consul a été informé des complots
vrais ou exagérés qui se tramaient à cette époque de l'autre côté du
Rhin;

2º Que je n'ai pas eu d'autre part dans toute l'affaire du duc
d'Enghien que de transmettre au ministre de l'électeur de Bade,
d'abord le rapport du ministre de la justice, et plus tard de
l'informer après coup des ordres donnés par le premier consul aux
généraux Ordener et Caulaincourt, ordres sur lesquels je n'ai eu et ne
pouvais avoir aucune influence.

Maintenant, pour ce qui touche le jugement et l'exécution de M. le duc
d'Enghien, il ne me sera pas difficile, je pense, de démontrer que je
n'y ai contribué en quoi que ce soit. Ministre des relations
extérieures, je ne pouvais avoir rien à démêler ni avec la nomination
du conseil de guerre, ni avec l'exécution dont M. Savary accepte si
hardiment la responsabilité. Il faudrait donc pour me faire jouer un
rôle dans ce drame sanglant, avancer que ce serait pour ainsi dire
bénévolement, et sans autre raison que le goût du sang, que j'y serais
intervenu. Si mon caractère et mes antécédents ne me mettaient pas à
l'abri d'un soupçon aussi infâme et aussi odieux, je pourrais encore
poser à mon accusateur une question à laquelle il sera mieux que
personne en état de répondre, et lui demander quel intérêt j'aurais pu
avoir dans le meurtre du duc d'Enghien? Je n'ai trempé dans aucun des
crimes de la Révolution française; j'avais donné assez de preuves au
premier consul de mon dévouement à l'ordre de choses établi par lui,
pour n'avoir pas besoin d'enflammer sa colère passionnée afin
d'obtenir une confiance que je possédais entièrement depuis cinq ans.
La postérité jugera entre moi et M. Savary et tous ceux qui, comme
lui, par un motif ou par un autre, chercheraient à rejeter sur moi la
responsabilité d'un crime que je repousse avec horreur. Je ne me suis
fait ni ne me ferai l'accusateur de personne, et je me bornai à écrire
au roi la lettre que je donnerai ici en la faisant suivre de la
réponse de M. de Villèle:


AU ROI LOUIS XVIII.

«SIRE,

»Je n'apprendrai rien à Votre Majesté en lui disant que j'ai beaucoup
d'ennemis.

»J'en ai auprès du trône, j'en ai loin du trône. Les uns n'ont pas
assez oublié que j'ai envisagé autrement qu'eux les premiers troubles
de la Révolution; mais, quel que soit leur jugement, ils doivent
savoir que c'est à la détermination que je pris alors, que je dois le
bonheur d'avoir, dans les temps marqués par la Providence, contribué
si heureusement à la restauration de votre trône auguste et au
triomphe de la légitimité. C'est cette même restauration, c'est ce
triomphe que mes autres ennemis ne m'ont point pardonné, ne me
pardonneront jamais. De là, tous ces libelles, tous ces volumineux
souvenirs de Sainte-Hélène dans lesquels depuis deux ans je suis
incessamment insulté, diffamé par des hommes qui, en vendant les
paroles vraies ou supposées d'un mort célèbre, spéculent sur toutes
les hautes renommées de la France, et qui, par ce honteux trafic, se
sont constitués les exécuteurs testamentaires des vengeances de
Napoléon Bonaparte.

»Sire, c'est dans cette dernière classe que je dois ranger cet ancien
ministre de l'empereur, le seul dont je n'ose pas même prononcer le
nom devant Votre Majesté, cet homme qui, dans un accès de démence,
vient tout récemment de se dénoncer lui-même à la vindicte publique,
comme l'exécuteur matériel d'un exécrable assassinat; heureux si, en
se plongeant dans le sang, il peut m'entraîner avec lui et flétrir, en
accolant mon nom au sien, le principal instrument des deux
restaurations. Oui, Sire, des deux restaurations! On poursuit en moi
les journées du 30 mars 1814 et du 13 avril 1815; journées de gloire
pour moi, de bonheur pour la France, journées qui ont uni mon nom à la
fondation de l'ordre constitutionnel que nous devons à Votre Majesté.
Mais, c'est en vain que l'envie, que la haine, que l'ambition trompée
se réunissent pour me ravir mes titres à l'estime contemporaine, à la
justice de l'histoire; je saurai les défendre et les transmettre
entiers aux héritiers de mon nom.

»A travers tant d'orages qui ont signalé les trente dernières années
que nous venons de passer, la calomnie m'a prodigué bien des outrages,
mais il en était un qu'elle m'avait jusqu'à présent épargné. Aucune
famille ne s'était cru le droit de me redemander le sang d'un de ses
membres; et voilà qu'un furieux imagine que, renonçant tout à coup à
cette douceur de mœurs, à cette modération de caractère que mes
ennemis même ne m'ont jamais contestées, je suis devenu l'auteur,
l'instigateur du plus exécrable assassinat. Moi qui n'ai jamais
prononcé--et j'en rends grâces au ciel,--une parole de haine, un
conseil de vengeance, contre personne, pas même contre mes ennemis les
plus acharnés, j'aurais été choisir par une exception unique, qui? Un
prince de la famille de mes rois pour en faire ma victime et signaler
ainsi mon début dans la carrière de l'assassinat! Et ce crime atroce,
non seulement je l'aurais conseillé, mais, de plus, employant tout mon
pouvoir pour soustraire la victime à la clémence du premier consul, ce
serait malgré Bonaparte, contre les ordres de Bonaparte, et aux
risques de la plus épouvantable et de la plus juste responsabilité
que j'aurais hâté le jugement et l'exécution! Et quel est l'homme qui
ose articuler contre moi de pareilles horreurs? Mon accusateur s'est
assez fait connaître lui-même.

»Toutefois, Sire, mon nom, mon âge, mon caractère, la haute dignité
que je dois à vos bontés, ne me permettent pas de laisser un pareil
outrage sans réparation. Pair de France, je ne dois pas demander cette
réparation aux tribunaux que les lois ont chargés de punir la
calomnie. C'est devant la Chambre des pairs elle-même que je traduirai
mon accusateur; c'est d'elle que j'obtiendrai une enquête et un
jugement. Cette épreuve, Sire, que je réclame de votre justice, vous
ne la craignez pas plus pour moi que je ne la crains moi-même. La
calomnie sera confondue et sa rage impuissante viendra expirer devant
le grand jour de la vérité.

»Je suis, avec le plus profond respect...

»Prince DE TALLEYRAND.

»Paris, le 8 novembre 1823.»

       *       *       *       *       *

M. DE VILLÈLE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Prince,

»Le roi a lu avec attention votre lettre du 8 novembre.

»Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle a vu avec surprise que vous
eussiez formé le projet de provoquer dans la Chambre des pairs un
examen solennel des faits dont M. le duc de Rovigo vient de publier le
récit.

»Sa Majesté a voulu que le passé restât dans l'oubli: elle n'en a
excepté que les services rendus à la France et à sa personne.

»Le roi ne pourrait donc approuver une démarche inutile et inusitée
qui ferait éclater de fâcheux débats et réveillerait les plus
douloureux souvenirs.

»Le haut rang que vous conservez à la cour, prince, est une preuve
certaine que les imputations qui vous blessent et qui vous affligent
n'ont fait aucune impression sur l'esprit de Sa Majesté.

»Je suis, prince, de Votre Excellence, le très humble et très
obéissant serviteur.

»JOSEPH DE VILLÈLE.

»Paris, le 15 novembre 1823.»


Après cette lettre, le silence m'était commandé; je l'observai, et si
j'ai cru devoir faire l'exposé qu'on vient de lire, c'est qu'il est
destiné à n'être publié que longtemps après ma mort, et qu'il
rétablira la vérité des faits sans provoquer les scandales qu'on
redoutait en 1823.

Un avertissement contenu dans les journaux du 17 novembre 1823 disait:

«Le roi a interdit l'entrée du château des Tuileries au duc de
Rovigo.»

Lorsque, peu de jours après avoir reçu la lettre de M. de Villèle, je
me présentai au château pour avoir l'honneur de faire ma cour au roi,
Sa Majesté, m'apercevant, me dit: «Prince de Talleyrand, vous et les
vôtres pourrez venir ici sans crainte de mauvaises rencontres.»

Je n'ai rien à ajouter à ce récit. Et maintenant un mot sur
l'accusation de M. de Maubreuil. Celle-ci est tellement absurde qu'il
suffira, je pense, de l'exposer dans les termes mêmes employés par son
auteur pour la faire tomber d'elle-même. Il est cependant
indispensable de savoir d'abord qui était M. de Maubreuil.

Issu d'une famille ancienne et honorable de la Bretagne, M. de
Maubreuil entra au service militaire sous l'empire en 1807. Après
avoir servi quelque temps à l'armée qui occupait l'Espagne, il s'en
fit chasser à une époque où on ne renvoyait des armées que pour des
méfaits bien graves, car on avait avant tout besoin de soldats. Son
nom et les recommandations qu'il se procura le firent employer à la
cour du roi Jérôme en Westphalie. Cette cour n'a jamais passé, on le
sait, pour avoir été très scrupuleuse dans le choix de ceux qui la
composaient; la nomination de M. de Maubreuil comme écuyer du roi
après l'incident d'Espagne en serait au besoin une preuve. Et
cependant, Maubreuil trouva moyen de se faire encore chasser, même de
cette cour. Revenu à Paris et en possession d'une fortune assez
considérable, Maubreuil se lança dans les affaires, mais dans le genre
d'affaires des gens de son espèce, dans les fournitures d'armée. Soit
trop grande habileté chez lui et ses associés, soit mauvaise foi de
leur part, il ne tarda pas à avoir des démêlés avec le gouvernement, à
la suite desquels il avait, raconte-t-il, fait des pertes
considérables qui l'avaient irrité contre l'empereur Napoléon. Telle
était sa position à la chute de l'empire. Et c'est alors, d'après son
dire, dans les premiers jours du moi d'avril 1814, qu'il aurait été
plusieurs fois appelé à mon hôtel par M. Roux Laborie[282],
remplissant les fonctions de secrétaire du gouvernement provisoire, et
que celui-ci, en mon nom, lui aurait proposé d'assassiner l'empereur
Napoléon. On lui aurait offert des récompenses pour remplir cette
_mission secrète_ ainsi qu'il la qualifie, et toujours par
l'intermédiaire de M. Roux Laborie, car Maubreuil déclare ne m'avoir
jamais parlé. Ces récompenses devaient être, ce sont ses propres
termes que je répète: «des chevaux, des équipages, le grade de
lieutenant général, le titre de duc, et le gouvernement d'une
province». Il avoue qu'il a tout accepté et pris ses mesures pour
l'exécution de sa _mission secrète_. Ce serait sorti de Paris
seulement, et déjà en route, que les scrupules lui seraient venus et
qu'il aurait compris l'horreur du crime qu'il allait commettre. Il
prend sur-le-champ la généreuse résolution d'y renoncer, mais comme il
tient à signaler son retour à la vertu par une bonne action, il
profite de l'occasion qui se présente. Il rencontre sur la route la
reine Catherine, princesse de Wurtemberg, femme de Jérôme Bonaparte,
et sa souveraine en Westphalie; il l'arrête, s'empare du fourgon qui
suivait sa voiture et la dépouille entièrement de son argent, de ses
effets et de ses bijoux; puis il revient triomphant à Paris, où il
s'étonne d'être bientôt arrêté et poursuivi comme voleur de grand
chemin. Voilà en abrégé l'histoire de mon accusateur, M. de Maubreuil.

  [282] Antoine Roux Laborie, né en 1769, était secrétaire du
  ministre des affaires étrangères en 1792, se réfugia à l'étranger
  après le 10 août: de retour en France, il fut après le 18 brumaire
  chef du secrétariat des affaires étrangères, mais compromis dans
  les conspirations royalistes du temps, il dut se cacher et vécut
  ensuite dans la retraite jusqu'en 1814. Il fut alors nommé
  secrétaire général du gouvernement provisoire, suivit la cour à
  Gand en 1815, et à la deuxième Restauration, fut élu député de la
  Somme, mais ne fut pas réélu en 1816. Il mourut en 1840.

Je demande si elle ne suffit pas pour réfuter l'accusation elle-même.

Il n'y a qu'un fait dont je n'ai pas parlé parce que je me réservais,
en le rapportant, de dire que je ne puis encore m'en rendre exactement
compte aujourd'hui, et que je ne trouve que des conjectures pour
l'expliquer. Au moment de son arrestation, Maubreuil était muni de
passeports et de laissez-passer réguliers délivrés par les chefs des
armées alliées et par les autorités françaises, dans lesquels on le
recommandait comme étant chargé d'une mission qui exigeait la plus
grande célérité.

Il faut se rappeler que dans les premiers jours du mois d'avril 1814,
le gouvernement provisoire fut dans le cas d'envoyer des émissaires
sur tous les points de la France pour y annoncer le renversement du
gouvernement impérial et l'avènement du gouvernement légitime. On dut
choisir un peu au hasard ceux qu'on chargeait de ces missions; et je
croirais volontiers qu'une haine hautement affichée contre Napoléon a
pu être dans ce moment-là un titre de recommandation pour obtenir une
de ces missions qui étaient dans le fait des missions de simple
courrier. On n'avait pas trop le temps de s'informer de la moralité de
ceux qu'on envoyait ainsi en courrier; et un homme se présentant sous
le nom de marquis de Maubreuil et comme victime des persécutions de
l'empereur, aura été agréé sans autres recherches.

Les mots de _mission secrète_ mentionnés sur ses passeports
s'expliquent tout naturellement dans les circonstances où l'on se
trouvait, puisque chargés des ordres du gouvernement provisoire, ils
étaient dans le cas de rencontrer des détachements de l'armée
française ou des autorités qui auraient pu être disposés à entraver
leur mission, s'ils avaient su qu'elle avait pour but de faire
proclamer partout le renversement du gouvernement impérial. Je ne vois
pas d'autre explication possible au fait des passeports et des ordres
réguliers dont Maubreuil était porteur au moment de son arrestation.

Quant au fond même de la question, à l'idée que je pourrais avoir
conçue de faire assassiner l'empereur Napoléon, laissant pour un
moment de côté ce qu'une pareille idée aurait eu de révoltant, je
demanderai aussi quel intérêt je pouvais avoir à me charger d'un crime
odieux que rien ne commandait. Avant son abdication, l'empereur était
à Fontainebleau entouré des glorieux débris de ses armées, et il ne
serait entré, je suppose, dans la pensée de personne, d'aller l'y
chercher pour l'assassiner. Après l'abdication c'était un ennemi
abattu dont l'existence n'offrait plus aucun danger pour personne.
Puis enfin, qui pourra jamais admettre qu'on irait offrir un titre de
duc, un gouvernement de province à un lâche assassin, et qu'un homme
tel que M. de Maubreuil aurait pu croire à des offres de ce genre?
Mais j'en ai déjà trop dit pour repousser une accusation encore plus
absurde, si c'est possible, qu'infâme. Aussi, répéterai-je encore, en
finissant, qu'elle ne peut avoir été inventée que par un fou ou un
maniaque.


FIN DE LA NEUVIÈME PARTIE ET DE L'APPENDICE.



DIXIÈME PARTIE

RÉVOLUTION DE 1830

(1830-1832)



RÉVOLUTION DE 1830

(1830-1832)


Je n'imaginais pas lorsque, en 1816, je terminais le récit de
quelques-uns des événements de mon temps et de ma vie, que je fusse
jamais dans le cas de rentrer dans les affaires publiques et, par
conséquent que j'eusse un motif de reprendre la plume pour compléter
ce récit. Il est vrai que je n'étais pas entièrement rassuré par la
sagesse et l'habileté de ceux qui avaient alors la direction du
gouvernement de la France; mais je ne croyais pas qu'ils dussent le
conduire à sa perte. Je me flattai longtemps de l'espoir, je l'avoue,
de mourir en paix à l'ombre du trône que mes efforts avaient quelque
peu contribué à relever; et si, de 1816 à 1829, j'éprouvai souvent de
l'inquiétude en voyant dans quelles voies fatales on était parfois
entraîné, mes craintes n'allaient jamais jusqu'à la pensée d'une
nouvelle révolution. J'essayai à diverses reprises de donner des
avertissements dans la mesure qui m'était permise. Tantôt de la
Chambre des pairs, tantôt dans des entretiens privés, j'exprimai mes
impressions et, tout en le faisant avec modération, je n'hésitai pas
cependant à montrer les périls de la politique intérieure et
extérieure qu'on avait adoptée, ou plutôt qu'on se laissait imposer
par un parti encore plus imprudent que coupable. Lorsque, en 1829, le
roi Charles X prit la résolution insensée de changer son ministère et
d'appeler dans son conseil les hommes les plus impopulaires du pays et
qui n'avaient d'autre mérite qu'une obéissance aussi aveugle que
l'obstination de l'infortuné roi, on ne pouvait plus se dissimuler que
nous marchions vers l'abîme.

Je puis le déclarer ici en toute sincérité, je n'ai pas cessé de
souhaiter le maintien de la restauration, et cela n'était que naturel
après la part que j'y avais eue; je n'ai rien fait pour l'ébranler et
je repousse toute solidarité avec ceux qui se vantent d'avoir
contribué à sa chute. J'ai cru en 1814 et 1815, et je le crois encore,
que la France ne pouvait avoir de solides et durables institutions que
celles qui étaient basées à la fois sur la légitimité et sur ceux des
principes sagement libéraux dont la révolution de 1789 avait fait
reconnaître la pratique possible. Ceci restera ma conviction, ma foi
politique. Mais, du moment où la légitimité elle-même trahissait son
principe en rompant ses serments, il fallait chercher le salut de la
France au hasard et sauver au moins, si cela était possible, le
principe monarchique, indépendamment de la légitimité, dans la grande
tempête soulevée par celle-ci. L'idée d'une substitution de la branche
cadette à la branche aînée de la famille royale, à l'instar de ce qui
s'était fait en 1688 en Angleterre, courait pour ainsi dire les rues
depuis l'avènement du dernier ministère de Charles X; les journaux
amis et ennemis de ce ministère la discutaient à l'envi; elle était
dans l'esprit de tout le monde, et ce n'est pas le moindre tort de ce
ministère imbécile d'y avoir ainsi préparé l'opinion publique. Il n'a
manqué d'aucun avertissement à cet égard, mais il a manqué de la
courageuse loyauté, de la fermeté qui auraient pu arrêter sur la pente
un prince faible et crédule; et c'est un crime, on ne peut pas le
nommer autrement, car là est le nœud de la révolution du mois de
juillet 1830. Si Charles X n'avait pas trouvé de lâches serviteurs
pour signer les fatales ordonnances de cette époque, il aurait bien
fallu qu'elles rentrassent dans sa pensée[283].

  [283] Voir à l'Appendice deux lettres du prince de Talleyrand à
  madame de Vaudémont, sur le ministère Polignac.

Quoi qu'il en soit, comme je n'ai pas l'intention de faire ici
l'histoire des fautes de la Restauration, je m'arrête au simple fait
de la nécessité dans laquelle, par suite de ces fautes, la France a
été placée de se choisir un gouvernement. Il m'est d'autant plus aisé
de déclarer que le choix qu'elle a fait était le meilleur possible,
dans les circonstances données, que je n'ai eu aucune action dans
cette création. Je l'ai acceptée; je m'y suis rattaché comme à une
ancre de salut, et je l'ai servie avec empressement, parce que, ce
gouvernement croulant, je ne voyais plus que la république et les
effrayantes conséquences qu'elle amenait avec elle: l'anarchie, la
guerre révolutionnaire et les malheurs auxquels la France avait été
arrachée avec tant de peine en 1815. Je n'examinerai même pas la
question de savoir si Louis-Philippe eût mieux fait de s'en tenir au
titre de lieutenant général du royaume et de refuser la couronne; elle
a été résolue par les hommes qui s'étaient mis à la tête du mouvement
provoqué par les ordonnances, et qui crurent que la royauté légitime
ne leur pardonnerait jamais le rôle qu'ils y avaient joué. Ces hommes
placèrent Louis-Philippe dans le dilemme de livrer la France à la
république ou d'accepter la royauté. Son acceptation détermina la
conduite de ceux qui voulaient sauver leur pays avant tout. On
raisonne facilement quand le danger est passé; c'est la seule réponse
que j'opposerai à ceux qui, le jour du danger, se tinrent tranquilles,
et qui, le lendemain, descendirent sur la place publique pour blâmer
et critiquer ce qu'ils n'eurent pas le courage d'empêcher.

Je vis le roi Louis-Philippe bientôt après le vote du 8 août qui lui
avait décerné la couronne[284]. Le premier sujet de nos entretiens
devait être l'impression que la nouvelle révolution produirait en
Europe; nous comprîmes tous deux que la première mesure à prendre
était de faire reconnaître le principe de cette révolution par les
gouvernements étrangers et d'obtenir ainsi, sinon leur bon vouloir, du
moins leur abstention absolue dans les affaires intérieures de la
France. Nos regards se portèrent naturellement vers l'Angleterre,
notre plus proche voisine et qui, par ses institutions et ses
révolutions passées, devait être la puissance le mieux disposée pour
nous. Le roi y envoya immédiatement son aide de camp, le général
Baudrand[285], qui ne tarda pas à rapporter la reconnaissance de notre
gouvernement par celui de la Grande-Bretagne et des paroles assez
favorables du ministère anglais. Ce premier point acquis, le roi
sentit aussi bien que moi que cette reconnaissance entraînerait
vraisemblablement celle des autres cabinets[286], mais que c'était à
Londres que le nouveau gouvernement devait aller chercher le pivot de
sa politique extérieure. Il était donc indispensable d'y envoyer un
ambassadeur expérimenté et déjà connu en Europe. Le roi m'offrit tout
de suite cette position délicate. J'objectai mon grand âge, l'activité
qu'exigeait une pareille mission et les difficultés sans nombre qui y
étaient attachées. Mais je dus céder aux instances du roi, à celle de
son ministère[287] et particulièrement de M. Molé, alors ministre des
affaires étrangères. Je me décidai, dans cette circonstance comme dans
d'autres de ma vie, par le sentiment du devoir et par la pensée de
servir mon pays. Je crus que le nouveau gouvernement ne pourrait
gagner de stabilité que par le maintien de la paix, et quoique à cette
époque tout le monde soutînt contre moi l'opinion que la guerre était
inévitable, je me persuadai que mon nom, les services que j'avais
rendus à l'Europe dans d'autres temps et mes efforts parviendraient
peut-être à conjurer le malheur le plus redoutable: une guerre
révolutionnaire et universelle. Je suis heureux, avant de finir ma
carrière, de penser que j'y ai réussi.

  [284] Le vote de la Chambre eut lieu le 7 août.

  [285] Le général comte Baudrand (1774-1848), engagé volontaire en
  1792, fit sa carrière dans l'arme du génie. Il était colonel en
  1815, et devint après la révolution de 1830 lieutenant général et
  pair de France.

  [286] L'Angleterre reconnut le nouveau gouvernement français à la
  fin d'août. A la fin d'octobre, la Russie, l'Autriche, la Prusse,
  l'Espagne et toutes les puissances secondaires de l'Europe avaient
  fait la même reconnaissance.--Voir à l'Appendice, page 450: Le
  prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (7 oct.), et page 452:
  Madame Adélaïde au prince de Talleyrand (8 oct.).

  [287] C'était le ministère du 11 août. M. Dupont de l'Eure avait
  reçu le portefeuille de la justice; le comte Molé, les affaires
  étrangères; M. Guizot, l'intérieur; le duc de Broglie,
  l'instruction publique, les cultes et la présidence du conseil
  d'État; le baron Louis, les finances; le général Gérard, la
  guerre; le général Sébastiani, la marine; MM. Laffitte, Casimir
  Périer, Dupin et Bignon étaient ministres sans portefeuille.

Nous étions arrivés au commencement du mois de septembre; le 3, je
reçus le billet suivant de M. Molé:


«Il est six heures et demie, et j'arrive du Palais-Royal, mort de
fatigue et de mal de tête. Le roi y tient, _exige_ plus que je ne puis
vous le répéter. Voyez-le pour en juger vous-même. C'est ce soir, au
conseil de huit heures, qu'on en parlera. Si j'étais moins exténué et
moins souffrant, j'irais vous dire tout cela.

»Je vous appartiens en tout et pour tout.

MOLÉ.[288]

»Vendredi 3 septembre 1830, six heures et demie du soir.»

  [288] On verra plus tard pourquoi j'insère ici ce billet. Je veux
  d'ailleurs dire une fois pour toutes que j'entremêlerai mon récit
  de lettres et de billets, autant que je le pourrai, parce que je
  crois que le meilleur récit dans ce genre, n'équivaut jamais aux
  pièces écrites dans le moment même des événements. (_Note du
  prince de Talleyrand._)


Deux jours après, le roi m'écrivait:


«Je veux avoir le plaisir de vous annoncer moi-même que _le Moniteur_
de demain annoncera une nomination que j'ai faite avec une vive
satisfaction. Si mon ambassadeur à Londres est libre demain vers
quatre heures, je serai charmé qu'il vienne me voir.

»L.-P.

»Ce dimanche, 5 septembre 1830, à neuf heures et demie du soir.»


Ainsi, j'étais ambassadeur à Londres, et il fallait prendre en hâte
mes dispositions pour me rendre à mon poste. Lord Aberdeen[289] était
ministre des affaires étrangères dans le cabinet présidé par le duc de
Wellington; j'avais eu d'intimes relations avec tous les deux en 1814
et en 1815 et je les informai de ma nomination en écrivant à lord
Aberdeen qui me répondit sur-le-champ:


«Foreign-Office, 20 septembre 1830.

»Mon prince,

»Je suis trop flatté de votre souvenir pour ne pas éprouver le besoin
de vous exprimer mes sentiments. Si, dans un temps des plus
remarquables, j'étais assez heureux de me trouver en rapport avec
Votre Excellence, certes, ce n'est pas moi qui dois en méconnaître le
prix et les agréments. Permettez-moi de vous assurer, mon prince,
qu'en arrivant en Angleterre, vous me trouverez très empressé de
renouveler ces relations,--d'autant plus que j'espère ne pas me
tromper en regardant l'affermissement d'une bonne intelligence entre
les deux pays, comme le but principal de votre mission.

»Agréez...

»ABERDEEN.»

  [289] Georges Gordon, comte d'Aberdeen, né on 1784, avait été
  ambassadeur à Vienne en 1814 pendant le congrès. En 1828, il entra
  comme ministre des affaires étrangères dans le cabinet Wellington
  et se retira avec le ministère le 16 novembre 1830. Il revint aux
  affaires en novembre 1834 dans le court ministère Wellington,
  comme ministre des colonies, puis de nouveau en 1841 sous le
  ministère Peel. En 1852, il présida le cabinet qui devait conclure
  une alliance offensive et défensive avec la France. Il se retira
  en 1855 et mourut en 1860.

       *       *       *       *       *

Assuré d'avoir été compris par l'homme avec lequel j'étais appelé à
traiter le plus habituellement, il ne me restait plus qu'à faire mes
préparatifs de départ. Je quittai Paris le 22 septembre. Je débarquais
le 24 au soir à Douvres. En entendant résonner les canons de la
forteresse qui annonçaient l'arrivée de l'ambassadeur de France, je ne
pus me défendre du souvenir que trente-six ans auparavant, j'avais
quitté ces mêmes rivages de l'Angleterre, exilé de mon pays par la
tourmente révolutionnaire, repoussé du sol britannique par les
intrigues de l'émigration; j'y rentrais maintenant animé de l'espoir,
du désir surtout d'établir enfin cette alliance de la France et de
l'Angleterre que j'ai toujours considérée comme la garantie la plus
solide du bonheur des deux nations et de la paix du monde. Mais que
d'obstacles à surmonter pour atteindre ce but! Si je les cachais aux
autres pour soutenir leur courage, je ne pouvais les dissimuler à
moi-même; ils étaient nombreux, graves et d'une double nature: les uns
venaient de la France, où un gouvernement mal affermi, luttait encore
journellement pour son existence, ce qui n'était pas propre à inspirer
de la confiance aux gouvernements étrangers. D'autre part, je
n'ignorais pas que c'était un ministère tory et conservateur qui
gouvernait l'Angleterre, et qui, malgré son empressement à reconnaître
notre révolution, n'avait pas pu la voir d'un oeil bien favorable,
particulièrement après le soulèvement de la Belgique dont j'avais eu
connaissance à Calais[290]. C'étaient là les réflexions qui
assiégeaient mon esprit en traversant la belle Angleterre si riche,
si paisible, et en entrant à Londres le 25 septembre 1830. Elles
n'ébranlèrent heureusement ni mes résolutions ni mes convictions. Et
c'était assez nécessaire, car je reçus bientôt de France, des lettres
qui étaient peu rassurantes.

  [290] C'est le 25 août que le peuple de Bruxelles se souleva au
  nom de l'indépendance nationale. Le 1er septembre, le prince
  d'Orange, fils aîné du roi, arriva sous les murs de la ville, mais
  il fut rappelé par son père qui craignait de le voir pactiser avec
  les insurgés. Le 23 septembre, son frère, le prince Frédéric,
  pénétra dans la ville, mais dut l'évacuer après quatre jours de
  lutte. Le 3 octobre suivant, un gouvernement provisoire proclama à
  Bruxelles l'indépendance de la Belgique.

Ainsi M. Molé m'écrivait:


«Paris, 26 septembre 1830.

»J'ai reçu hier, mon prince, votre aimable lettre de Calais. J'y ai vu
avec un grand plaisir que vous aviez parfaitement supporté le
voyage.--Les journaux, tout inexacts qu'ils ont été dans leurs récits,
vous auront fait pressentir ce qui s'est passé depuis votre départ.
J'ai cru un moment que notre correspondance officielle cesserait avant
d'avoir commencé. Maintenant je crois qu'elle commencera mais je ne
m'engagerais pas sur sa durée.--Madame de Dino que j'ai vue hier et
avec laquelle je dîne aujourd'hui, vous en dira davantage.

»Agréez...


Et de son côté le duc de Dalberg me mandait sous la date du 27
septembre:


«Vous avez, mon cher prince, à peine quitté Paris; les journaux vous
ont fait connaître les faits qui nous ont occupés depuis peu de jours,
et j'aurais cru inutile de vous écrire, si madame de Dino n'eût voulu
porter de ma part quelque chose de plus que mes tendres hommages pour
vous.

»Je vous ai mandé que nous étions à la veille d'entrer dans un
système d'anarchie démocratique. Le ministère était sur le point de se
diviser. Laffitte[291] devait former un ministère, et on m'assure que
le roi avait exclu le général Lamarque[292] et Mauguin[293]. Laffitte
a reculé lorsqu'il a vu que quatre-vingt-dix députés se plaçaient dans
l'opposition; que des pétitions se signaient à la Bourse; que les
nouvelles des départements étaient défavorables à un pouvoir qui
prenait l'action trop bas. La question se réduit à savoir si on ira
jusqu'à la fin d'octobre tel qu'on se trouve en ce moment. La question
est encore de savoir si la Belgique s'arrange avec son souverain qui
me paraît fort obstiné et qui n'a pas un langage franc et positif. Si
la Belgique s'insurge et résiste, vous aurez ici le changement du
ministère et la guerre après. Le maréchal de Trévise me disait ce
matin: «Les Belges ont commencé six mois trop tôt.»--Le maréchal Soult
qui était son voisin, observa qu'on était ici en retard. Si c'est avec
ces opinions-là qu'on veut faire de la diplomatie, je vous engage, mon
prince, à vous retirer. Vous ne calmerez rien...»

  [291] Jacques Laffitte né en 1767, entra en 1788 dans les bureaux
  du banquier Perregaux, dont il gagna la confiance entière et
  devint l'associé (1800). Il lui succéda après sa mort, devint en
  1809 régent de la Banque de France et gouverneur en 1814, député à
  la Chambre des représentants en 1815. Il fut réélu en 1816 et
  1817. Après la révolution de Juillet, il entra dans le ministère
  du 11 août, et présida ensuite le cabinet du 3 novembre 1830. Il
  se retira en mars 1831. Il fut toujours réélu à la Chambre sauf
  une courte interruption en 1837; il siégea jusqu'à sa mort dans
  les rangs de l'opposition (1844).

  [292] Maximilien comte Lamarque, né en 1770, engagé volontaire en
  1791, général de brigade en 1801, chef d'état-major de l'armée de
  Naples en 1807, général de division la même année. Pendant les
  Cent-jours, il fut nommé gouverneur de Paris, puis commandant en
  chef de l'armée de Vendée. A la deuxième Restauration, il fut
  exilé, revint en France en 1818, fut élu député en 1828 et fut un
  des membres les plus actifs de l'opposition. Il mourut du choléra
  en 1832. Ses obsèques donnèrent lieu à des manifestations
  tumultueuses et à une sanglante émeute (5 et 6 juin).

  [293] François Mauguin, né en 1785, entra au barreau de Paris en
  1813, défendit en 1815 M. de Labédoyère, et plaida dans la plupart
  des procès politiques de la Restauration. En 1827 il fut élu
  député par la Côte-d'Or et depuis lors siégea constamment à la
  Chambre jusqu'en 1851. Il faisait partie en 1830 de l'opposition
  avancée et était l'ami du général Lamarque. Il mourut le 4 juin
  1854.

       *       *       *       *       *

Voilà pour ce qui concernait la France. L'extrait suivant de ma
seconde dépêche à M. Molé donnera une idée exacte des dispositions
dans lesquelles je trouvai les ministres anglais à notre égard[294]:

  [294] Les lettres officielles de M. de Talleyrand au ministre des
  affaires étrangères, celle-ci en particulier ont déjà été publiées
  par M. Pallain (_Ambassade de Talleyrand à Londres, 1830-1834,
  première partie_). Quelques-unes de ces lettres sont reproduites
  dans les _Mémoires_. Elles seront signalées au passage en même
  temps que les variantes des deux textes.


«Londres, le 27 septembre 1830.

»Monsieur le comte,

»Lord Aberdeen étant rentré aujourd'hui en ville, j'ai chargé M. de
Vaudreuil[295] de le prévenir de mon arrivée et de lui demander
l'heure à laquelle je pourrais le voir. Il a répondu avec empressement
qu'il m'attendrait et qu'il ne sortirait pas. J'ai eu tout lieu d'être
satisfait de cette première entrevue. Il m'a dit avec obligeance, qu'à
la nouvelle de mon arrivée à Londres, il avait abrégé son séjour à la
campagne et hâté son retour. Quoique ma visite se soit assez longtemps
prolongée, nous sommes restés comme je le désirais dans des
généralités dans lesquelles j'ai pu placer naturellement les
principes qui dirigent la politique de la France. Je n'ai eu, pour
cela, besoin que de me rappeler les instructions que le roi m'avait
données. Il m'a été facile de juger que le ministre de Sa Majesté
Britannique était plus disposé à y applaudir qu'à les combattre. Je
n'ai pu qu'être[296] content de ce qu'il m'a dit à cet égard.

  [295] Victor-Louis Rigaud vicomte de Vaudreuil, né en 1799, était
  entré dans la diplomatie sous la Restauration et avait été
  secrétaire à La Haye, à Cassel, à Londres et à Lisbonne. En 1830,
  il était premier secrétaire à Londres: il fut peu après nommé
  ministre à Weimar puis à Munich où il mourut (1834).

  [296] Variante: _très_ content.

»En sortant de chez lord Aberdeen, je suis allé chez le duc de
Wellington qui est aussi revenu ce matin. J'ai eu fort à me louer de
l'accueil que le ministre du roi a reçu de lui. Tous les sentiments
qu'il a exprimés sont favorables à l'ordre de choses qui,
_heureusement_[297], règne aujourd'hui en France. Cependant, comme
dans le cours de la conversation, il s'est servi du mot _malheureuse_,
en parlant de la révolution amenée par les folles entreprises du
dernier gouvernement, j'ai cru devoir relever cette expression, et
dire que sans doute elle lui était inspirée par un sentiment de
commisération bien naturel pour ceux que cette révolution avait
précipités du trône, mais qu'il devait être bien convaincu qu'elle
n'était un malheur, ni pour la France, retirée par elle de la funeste
position où le système de gouvernement précédemment suivi l'avait
placée, ni pour les autres États avec lesquels nous désirons rester
dans de bons rapports, dont nous ne nous écarterons jamais, si, comme
nous avons le droit de l'exiger, la dignité de la France est
constamment respectée. Sur cette observation, faite un peu vivement,
le duc a, en quelque sorte rétracté l'expression dont il s'était
servi, en s'empressant de la renfermer dans le sens que je lui
donnais.

  [297] Supprimé dans le texte des archives.

»En tout, monsieur le comte, je crois pouvoir en toute assurance
augurer de ces premiers entretiens que les dispositions personnelles
des ministres anglais ne compliqueront pas les difficultés qui
pourront sortir de la nature même des affaires que j'aurai à traiter
avec eux.

»Lord Aberdeen n'a pu me dire encore, quel jour le roi me donnerait
audience, ni si ce serait à Londres ou à Brighton.»

       *       *       *       *       *

Ces citations de dépêches et de lettres suffiront pour constater,
jusques dans ses nuances, la délicatesse de ma situation. L'avenir,
heureusement caché pour les hommes, ne me révélait pas de combien de
complications nouvelles, cette situation serait encore embarrassée, et
je me mis à l'œuvre avec bon courage.

Le personnel de mon ambassade était assez médiocrement composé; il
m'avait été en grande partie imposé avant mon départ de Paris, et je
dus lui faire subir plusieurs changements avant de le rendre aussi
utile qu'il le devint par la suite. Mais en revanche, ma nièce, madame
la duchesse de Dino, avait consenti à m'accompagner à Londres, et je
pouvais compter sur les ressources de son grand et charmant esprit,
aussi bien pour moi-même, que pour nous concilier la société anglaise
si exclusive, et dont elle ne tarda pas, comme je l'avais prévu, à
conquérir la bienveillance. Ce n'était pas une œuvre facile,
cependant, car la grande majorité de l'aristocratie anglaise n'avait
pas accepté notre révolution aussi aisément que le ministère; et il y
avait en outre dans cette aristocratie des influences étrangères que
j'aurai occasion de signaler plus tard, et qui s'exercèrent activement
contre nous à notre début, mais que nous parvînmes, non sans peine, à
surmonter.

Les événements prirent promptement un caractère plus grave en
Belgique; l'émeute de Bruxelles se transforma en un soulèvement
général du pays, et, soit par les fautes du gouvernement et son
impopularité, soit par le désir d'imiter ce qui s'était fait en
France, il s'y opéra une révolution aussi complète que la nôtre, avec
cette différence fort remarquable, qu'en France, la révolution s'était
faite en partie par suite des empiètements du clergé, tandis qu'en
Belgique c'était le clergé lui-même qui l'excitait[298]. Grande leçon
donnée aux gouvernements, qui devaient apprendre une fois de plus le
double danger qu'il y a à persécuter une religion au profit d'une
autre, comme on l'avait fait dans les Pays-Bas, ou à placer la
religion dans le gouvernement, ainsi qu'on avait tenté de le faire en
France.

  [298] Dès l'année 1815 la constitution hollandaise qui venait
  d'être étendue à la Belgique avait été soumise à l'approbation des
  notables belges. Elle fut rejetée par 796 voix contre 527, et
  parmi les membres de la majorité 126 avaient spécialement motivé
  leur vote «_par les articles relatifs au culte_».

Cet incident de la révolution belge aggravait singulièrement les
difficultés de nos premières relations avec le gouvernement anglais:
car, si j'avais dû, dès le début, faire valoir en faveur de notre
révolution le principe de non-intervention, généralement adopté par ce
gouvernement, je ne pouvais pas oublier cependant que la création du
royaume des Pays-Bas, par la réunion de la Belgique à la Hollande,
avait été, en 1814, l'œuvre de l'Angleterre et des mêmes hommes
d'État anglais que je retrouvais précisément encore au pouvoir en
1830. Ces hommes consentiraient-ils à accepter les conséquences du
principe de non-intervention, quand elles avaient pour résultat de
renverser une combinaison adoptée en haine ou par crainte de la
France, lorsque cette même France devait leur paraître bien plus
dangereuse après la révolution qu'elle venait de faire? Première
question fort délicate à poser aux ministres anglais. Je n'hésitai pas
néanmoins à le faire, dès que la nouvelle arriva à Londres que l'armée
hollandaise avait été repoussée de Bruxelles, et que le roi des
Pays-Bas était hors d'état de rétablir son pouvoir sur la Belgique.

Je dois rendre la justice au gouvernement anglais de dire qu'il
reconnut loyalement et immédiatement l'autorité du principe de
non-intervention; mais il présenta sur son application au cas actuel
des considérations qui n'étaient pas sans force. Voici le langage
qu'il me tint:

«S'il est démontré que le roi des Pays-Bas est dans l'impossibilité de
rétablir l'ordre dans ses États, il n'en est pas moins du plus grand
intérêt pour l'Europe que les choses ne restent pas dans l'état où
elles sont aujourd'hui. Nous ne pouvons pas, et vous ne pouvez pas
plus que nous, rester insensibles à ce qui se passe. Tout en
maintenant le principe de non-intervention, il faut que nous trouvions
ensemble le moyen d'empêcher les États, qui craignent de voir se
propager chez eux l'esprit d'insurrection, de prendre des mesures
violentes qui rendraient la guerre inévitable. Ne pourrait-on pas
essayer, par d'utiles conseils, de ménager un rapprochement avantageux
à la Hollande et à la Belgique, et tel que chacun, en faisant un
sacrifice, obtiendrait la partie essentielle de ce qu'il a le droit
d'exiger? Donner des conseils n'est pas intervenir, lorsque celui qui
les donne n'élève pas la prétention de contraindre à les suivre. En se
bornant à ce rôle amical, on ne blesse pas l'indépendance de l'État à
qui ces conseils s'adressent, et aucun autre gouvernement ne saurait
en prendre de l'ombrage. Toute l'Europe a concouru à la formation du
royaume des Pays-Bas en 1814; ce serait s'abuser étrangement que
d'espérer que, si le déchirement de ce royaume est complet, la paix de
l'Europe n'en soit pas troublée.»

Lord Aberdeen concluait que c'était un devoir pour les puissances qui
pouvaient exercer quelque influence auprès du roi des Pays-Bas, d'en
faire aujourd'hui usage, mais seulement par la voie de la persuasion,
et en évitant toute démarche qui pourrait présenter un autre
caractère, pour engager les deux partis à faire franchement des
concessions, à la faveur desquelles un rapprochement puisse être
opéré; et comme la France et l'Angleterre étaient les seules à portée
d'agir, et de le faire immédiatement, ainsi que l'urgence des
circonstances l'exigeait, il pensait que c'était à elles à faire
entendre leurs conseils.

Ces considérations eurent d'autant plus de valeur à mes yeux que, ne
pouvant pas douter de la droiture des intentions du gouvernement
anglais, j'y voyais tout d'abord un besoin de se concerter avec nous
dans une affaire où son intérêt était engagé. Il me parut donc qu'il
était impossible pour nous de nous retrancher dans la généralité du
principe de non-intervention, et de garder une attitude passive qui
n'était pas sans danger pour le repos de l'Europe, et qui nous aurait
fait perdre une partie de l'influence que le gouvernement anglais
désirait nous voir prendre. J'appuyai en conséquence à Paris les
propositions que lord Aberdeen y fit présenter par l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Stuart de Rothesay.

Dans l'intervalle de la réponse attendue de Paris à ces ouvertures,
j'eus le 6 octobre, du roi d'Angleterre, l'audience dans laquelle je
lui présentai mes lettres de créance[299].

  [299] Appendice, p. 450: Le prince de Talleyrand à madame
  Adélaïde (7 oct.).

Je lui adressai, à cette occasion, le discours suivant:

«SIRE,

»Sa Majesté le roi des Français m'a choisi pour être l'interprète des
sentiments qui l'animent pour Votre Majesté.

»J'ai accepté avec joie une mission qui donnait un si noble but aux
derniers pas de ma carrière.

»Sire, de toutes les vicissitudes que mon grand âge a traversées, de
toutes les diverses fortunes auxquelles quarante années, si fécondes
en événements, ont mêlé ma vie, rien peut-être n'avait encore aussi
pleinement satisfait mes vœux, qu'un choix qui me ramène dans cette
heureuse contrée. Mais quelle différence entre les époques! Les
jalousies, les préjugés, qui divisèrent si longtemps la France et
l'Angleterre, ont fait place aux sentiments d'une estime et d'une
affection éclairées. Des principes communs resserrent plus étroitement
les liens des deux pays. L'Angleterre, au dehors, répudie comme la
France le principe de l'intervention dans les affaires intérieures de
ses voisins, et l'ambassadeur d'une royauté votée unanimement par un
grand peuple se sent à l'aise sur une terre de liberté, et près d'un
descendant de l'illustre maison de Brunswick.

»J'appelle avec confiance, Sire, votre bienveillance sur les relations
que je suis chargé d'entretenir avec Votre Majesté, et je la prie
d'agréer l'hommage de mon profond respect.»

       *       *       *       *       *

Le roi Guillaume IV, près duquel je me trouvais accrédité, avait été
marin, et avait conservé le ton et les manières que donne en général
cette carrière. C'était un brave homme, d'un esprit assez étroit, que
le parti whig avait toujours compté dans ses rangs, mais qui,
cependant, depuis son récent avènement au trône (26 juin 1830), avait
conservé le ministère tory de son frère et prédécesseur George IV. Il
me reçut fort bien, balbutia dans son français incorrect quelques
phrases amicales pour le roi Louis-Philippe, et me témoigna la
satisfaction qu'il avait éprouvée en apprenant qu'on avait fermé les
sociétés populaires à Paris[300]. Je veux dire ici, pour n'avoir plus
à y revenir, que, pendant les quatre années de mon ambassade à
Londres, je n'ai jamais eu qu'à me louer des procédés du roi et de la
reine d'Angleterre, qui ont saisi avec empressement toutes les
occasions de m'être agréable, ainsi qu'à ma nièce, madame la duchesse
de Dino.

  [300] Il n'était pas exact que les clubs eussent été fermés à
  cette date (6 octobre). Le 25 septembre précédent, il s'était bien
  engagé à la Chambre une discussion à ce sujet, et MM. Guizot et
  Dupin avaient engagé le cabinet à agir avec vigueur; mais les
  ministres avaient refusé de s'engager. Toutefois le soir même de
  ce jour, la _Société des amis du peuple_, qui siégeait rue
  Montmartre, fut envahie et dispersée par les habitants du
  quartier.

Avant que me parvînt la réponse de M. Molé aux ouvertures du cabinet
anglais, je reçus de lui deux lettres qui contenaient quelques
reproches assez mal fondés[301]. L'extrait suivant de la dépêche que
je lui écrivis le 6 octobre, après avoir vu le roi, expliquera
suffisamment, et la nature de ces reproches, et leur peu de
fondement[302].

  [301] Voir ces lettres à l'Appendice, p. 447 et 450.

  [302] Dépêche officielle déjà publiée.

«... Nous ne devons[303] pas reprocher à lord Aberdeen de ne m'avoir
pas fait de communication sur une demande de secours qui lui
aurait[304] été adressée par le gouvernement des Pays-Bas. Je puis
vous donner l'assurance qu'il n'y a pas eu telle chose, qu'une
démarche de cette nature. Il y a eu des craintes exprimées, des
besoins montrés; on a parlé des peines et des embarras de la
circonstance: mais aucune demande positive n'a été faite. La vraie
demande d'appui et d'assistance n'est arrivée que cette nuit à minuit.
Lord Aberdeen vient de me confirmer tout ce que je vous écris à ce
sujet. Le gouvernement anglais ne répondra qu'après s'être entendu
avec nous. Ce concert est aujourd'hui désiré vivement par le cabinet
de Londres; et il me semble que pour obtenir[305] un pareil résultat,
du 27 septembre au 3 octobre _que je vous ai écrit_[306], il n'y a pas
eu de temps de perdu. J'avais cru préférable que la proposition en
vînt du gouvernement anglais; je suis encore de cet avis, mais sans y
tenir beaucoup, puisque je vois par la lettre que vous avez écrite,
soit dit en passant, sans m'en avoir prévenu, au duc de Wellington,
qu'il y a des ouvertures faites de notre côté[307]. Ce n'est pas là,
au reste, le point important. L'affaire est en bonne direction et les
dispositions favorables ne font ici que se fortifier. L'on cherche
avec bonne foi les moyens d'arriver à une solution. Vous rencontrerez
le moins de difficultés possible de la part du gouvernement anglais.
Celles qu'il ferait tiendraient à des engagements pris par des traités
particuliers, et les objections de cette nature, quand un gouvernement
puissant veut tout à fait, ne sont pas insurmontables. Les
interprétations se présentent aisément à tous les gouvernements forts.

  [303] Variante: _Je ne dois pas_.

  [304] Variante: _avait_.

  [305] Variante: _avoir obtenu_.

  [306] Supprimé dans le texte des archives.

  [307] M. de Talleyrand avait été blessé de cet incident. (Voir sa
  lettre à Madame Adélaïde du 7 octobre. Appendice, p. 450.)

»Lord Aberdeen m'a annoncé il y a plusieurs jours que nous aurions
une conférence sur les affaires de Portugal mais en ajoutant qu'il n'y
avait pas d'urgence. Je vous écrirai donc plus tard sur cette
question. Il vous[308] sera difficile d'établir près du gouvernement
anglais, comme le portent mes instructions, que le gouvernement de
Terceira est un gouvernement de fait[309]: car ce qui est de fait,
c'est qu'il émane de Dom Pedro, qu'il est payé par lui et qu'il en
nomme les membres. Quand vous voudrez traiter cette question, c'est
probablement là l'objection qui nous[310] sera opposée par
l'Angleterre.

  [308] Variante: _nous_.

  [309] L'île de Terceira (Açores) fut pendant l'usurpation de dom
  Miguel la résidence du gouvernement de la reine dona Maria
  (1829-1833). Voir page 349 et note.

  [310] Variante: _vous_.

»Le roi m'a dit en me quittant, un _à revoir, à Brigthon_, qui m'y
fera aller lorsque je jugerai que ma présence n'est point ici
nécessaire aux affaires...»

       *       *       *       *       *

Comme j'étais informé qu'à Paris, on trouvait que je n'écrivais pas
assez depuis huit jours que j'étais à Londres, qu'on s'agitait à ce
sujet[311], je ne m'en tins pas à ce qu'on vient de lire de ma dépêche
du 6 octobre, et j'écrivis le 8 à M. Molé une lettre particulière que
j'insérerai ici, afin de constater comment j'entendais traiter les
affaires dont j'étais chargé.

  [311] Madame Adélaïde s'était fait auprès du prince l'interprète
  de ce sentiment (Voir à l'Appendice, p. 452, la lettre qu'elle lui
  écrivait le 8 octobre).--M. de Talleyrand lui répondit le 29 pour
  se justifier, p. 456.


«Londres, le 8 octobre 1830.

»Nous nous connaissons, nous nous aimons, nous voulons les mêmes
choses, nous les comprenons de même, nous les voulons de la même
façon; notre point de départ est semblable, notre but est le même.
Pourquoi sur la route, ne nous entendons-nous pas? Il y a là quelque
chose que je ne comprends pas bien et qui sera, je l'espère, fort
passager.--Notre correspondance n'est ni amicale ni ministérielle; il
me semble cependant qu'entre nous deux il doit en être autrement, et
je viens avec tout mon vieil intérêt vous le demander. Une confiance
moins parfaite, une entente moins intime, pourraient nuire, entraver,
arrêter les affaires et j'en serais malheureux; notre amitié en
souffrirait, et j'en serais très fâché. Si ma façon de comprendre les
affaires est passée de mode, il est plus simple de me le dire tout
naturellement. Soyons donc bien ouverts l'un à l'autre. Nous ne ferons
bien que si nous traitons les affaires avec cette facilité qui naît de
la confiance. Vous me trouverez disant tout, excepté ce qui me paraît
sans importance aucune. C'est ainsi que je faisais avec l'empereur et
même avec Louis XVIII. Je sais que la France actuelle n'en est plus à
cette vieille tradition; qu'elle est dans ce qu'on appelle _le
mouvement_; mais, moi, qui suis ici sur le sol de la vieille Europe,
je sens qu'il faut laisser au temps tous ses droits, et que de nous
presser est trop hors des habitudes anglaises pour ne pas nous ôter un
peu de l'espèce de poids qu'il faut donner à toutes nos démarches. Le
gouvernement anglais est et sera, soyez-en sûr, très bien pour nous.
Mille amitiés.»

       *       *       *       *       *

Avec cette lettre, j'expédiai une dépêche qui rendait compte de ce que
savait et pensait le ministère des affaires de Belgique. La Prusse, à
laquelle le roi des Pays-Bas avait aussi adressé une demande de
secours, avait répondu qu'elle n'agirait que de concert avec
l'Angleterre. On pensait que l'Autriche ferait de même, et on ne
savait naturellement rien encore de Pétersbourg sur cette question. On
était assez inquiet de la marche du prince Frédéric des Pays-Bas sur
Bruxelles[312].

  [312] Frédéric-Guillaume-Charles, prince des Pays-Bas, fils du roi
  Guillaume Ier, né en 1797, fut nommé par son père administrateur
  général du département de la guerre et amiral. En 1830, mis à la
  tête de l'armée qui devait opérer contre Bruxelles, il pénétra
  dans la ville le 23 septembre, mais dut l'évacuer après quatre
  jours de lutte.

Le jour même où ces lettres partirent, je vis arriver à Londres M.
Bresson[313], chef du cabinet particulier de M. Molé et qui avait été
nommé premier secrétaire de mon ambassade en remplacement de M.
Challaye, envoyé comme consul général à Smyrne. J'avais besoin de ce
renfort pour le travail quotidien qui réclamait beaucoup d'assiduité.

  [313] Charles comte Bresson, né en 1798, entra dans la diplomatie
  sous la Restauration. En 1830, il fut nommé premier secrétaire à
  Londres, et en 1833, chargé d'affaires à Berlin. En novembre 1834,
  il devint ministre des affaires étrangères et fut créé pair de
  France. En 1841, il fut envoyé à Madrid comme ambassadeur et en
  1847 à Naples, où il se donna la mort peu de jours après son
  arrivée.

La réponse de Paris sur les ouvertures du gouvernement anglais arriva
enfin; par cette réponse, on acceptait les propositions anglaises;
mais on exprimait en même temps la volonté invincible que les
conférences sur la question belge se tinssent à Paris. M. Molé
répondait amicalement à ma lettre, et tout semblait prendre ainsi une
marche régulière.

Lorsque je fis part à lord Aberdeen du désir du gouvernement français
relativement au siège des conférences, il me dit qu'il devait
consulter ses collègues sur cette proposition à laquelle, lui,
personnellement, ne voyait pas d'objection. Mais il ne tarda pas à
m'informer que dans une réunion du cabinet dans laquelle la
proposition du gouvernement français avait été soumise, ses collègues
et lui étaient arrivés à la conclusion qu'elle ne pouvait être
acceptée. Le duc de Wellington que je vis à la suite de cette
communication, m'exposa les raisons qui les avaient déterminé à
rejeter notre proposition. Il pensait, me dit-il, que, dans cette
circonstance, la question de temps était tout; qu'il était immense de
pouvoir délibérer et conclure vite, et que tout était prêt à Londres
pour une solution prompte et définitive. Il y voyait pour nous un
grand intérêt, parce que notre position, malgré la reconnaissance des
puissances, ne serait complétée qu'après la pacification de la
Belgique, et il ajoutait qu'il importait aujourd'hui à l'Angleterre
que cette position fût, non seulement complète, mais aussi grande et
forte. Il se croyait sûr des ministres étrangers qui seraient appelés
à la conférence, si elle était tenue à Londres; plusieurs même avaient
déjà leurs pouvoirs et ceux qui ne les avaient pas prendraient sur
eux, et tous signeraient ce que voudraient la France et l'Angleterre,
tandis qu'il doutait qu'il en fût de même à Paris, où les ministres
étrangers n'oseraient rien signer sans consulter leurs cours. Quelques
jours perdus pourraient compliquer les choses, à tel point qu'il
devînt extrêmement difficile d'y porter remède et de s'entendre.

J'essayai vainement de combattre ces considérations ainsi que me le
prescrivaient les instructions qui m'étaient venues de Paris;
j'insistai particulièrement sur le mot d'_invincible_ contenu dans ces
instructions; je n'obtins rien, et, tout ce que je pus écrire à Paris,
c'est que, de quelque côté que vînt la concession sur ce point, de la
France ou de l'Angleterre, la France ne trouverait pas moins le
cabinet anglais disposé à agir de bon accord avec nous.

Je dois avouer, néanmoins, que je partageais à cet égard l'opinion du
cabinet anglais, mais pour des raisons qu'il ne faisait pas encore
valoir. Il ne me paraissait pas convenable de placer une conférence au
milieu de Paris livré alors, soit à des émeutes, soit à des alarmes
journalières, et où la situation précaire du gouvernement, troublée
par le prochain procès des ministres de Charles X[314], n'eût inspiré
aucune confiance aux plénipotentiaires étrangers chargés de maintenir
la paix en Europe; puis, je savais qu'à Paris, c'eût été Pozzo[315]
qui aurait eu la direction des conférences par l'empire qu'il exerçait
sur M. Molé, et le crédit en Europe du duc de Wellington me paraissait
préférable à celui de Pozzo. Je fis tous mes efforts cependant pour
déterminer les ministres anglais à accepter Paris comme siège des
négociations; mais je crois encore aujourd'hui qu'ils agirent sagement
en s'y refusant[316].

  [314] Le procès des ministres allait s'ouvrir le 15 décembre
  devant la Chambre des pairs.

  [315] Le comte Pozzo di Borgo était alors ambassadeur de Russie à
  Paris.

  [316] M. de Talleyrand, dans sa correspondance particulière,
  insiste tous les jours sur l'influence considérable du duc de
  Wellington, sur son crédit en Europe et sur la nécessité de fixer
  le siège des conférences à Londres. Voir notamment sa lettre du 15
  octobre à Madame Adélaïde (Appendice p. 453) et celles des 15, 19
  et 22 octobre à madame de Vaudémont (Appendice, p. 454 et 455).

Une autre question compliquait alors les rapports entre le nouveau
gouvernement français et le cabinet anglais; c'était celle des
affaires de Portugal.

J'en ai déjà touché un mot, mais il faut rappeler ici brièvement les
faits pour faire mieux comprendre l'état de la question[317].

  [317] Il est nécessaire ici pour comprendre la situation du
  Portugal, de reprendre les événements d'un peu haut.--Le roi Jean
  VI était mort en 1826, après avoir accepté et mis en vigueur la
  constitution imposée par les Cortès en 1821. Il laissait deux
  fils: l'aîné, dom Pedro était resté en Brésil au moment du retour
  de sa famille à Lisbonne (1821), s'était fait proclamer empereur
  du Brésil (1822), et avait signé avec son père, en 1825, un
  traité, aux termes duquel la séparation des deux États était
  reconnue, et les deux couronnes ne devaient jamais être réunies,
  le second, dom Miguel, avait toujours protesté contre les
  tendances constitutionnelles de son père et avait même suscité
  contre lui des complots.

  Le roi Jean en mourant avait institué une régence provisoire sous la
  présidence de sa fille Isabelle-Marie, en attendant que _celui à qui
  appartînt la couronne_ eût fait connaître sa volonté. Cette
  désignation ambiguë suscita de longs troubles. D'un coté, dom Pedro se
  déclara roi de Portugal, malgré le traité de séparation de 1825.
  D'ailleurs il abdiqua presque aussitôt, après avoir octroyé une
  nouvelle constitution à ses sujets, en faveur de sa fille dona Maria
  da Gloria, à laquelle il destinait pour époux dom Miguel lui-même,
  pensant par cette union réconcilier les deux branches de la famille.
  Mais dom Miguel, après avoir fait une feinte soumission, d'accord avec
  sa mère, avec son oncle le roi d'Espagne Ferdinand VII, et avec
  l'appui moral des principales cours de l'Europe qui voyaient d'un
  mauvais oeil les idées constitutionnelles s'établir en Portugal, dom
  Miguel releva l'étendard absolutiste (octobre 1826). Les miguelistes
  furent d'abord vainqueurs; la régente Isabelle-Marie résigna ses
  pouvoirs en faveur de dom Miguel et l'assemblée des Cortès le proclama
  en juillet 1828 roi de Portugal. Une guerre civile générale éclata. La
  ville de Porto se déclara en faveur de la reine Marie et une véritable
  terreur s'étendit sur tout le pays. Cependant, l'empereur dom Pedro
  voulut soutenir par les armes les droits de sa fille. Les Açores,
  s'étant déclarées pour elle, devinrent le point de ralliement des
  constitutionnels. Une régence s'y établit en mars 1830 au nom de la
  jeune reine, mais elle ne fut pas tout de suite reconnue par les cours
  du continent. Dom Miguel put même, comme roi légitime, négocier un
  emprunt de cinquante millions.

  Telle était la situation respective des deux partis au moment de la
  révolution de Juillet qui, par contre-coup, allait changer la face des
  choses en Portugal. Dom Miguel dut céder, et la reine Marie monta sur
  le trône en 1834.

On sait que Dom Miguel, rentré en Portugal, du consentement de toutes
les puissances avait été chargé du gouvernement du pays, jusqu'à la
majorité de sa nièce Dona Maria, qu'il devait alors épouser. C'était
au moyen de cette transaction qu'on avait cru pouvoir concilier les
difficultés que présentaient les droits de Dom Pedro, père de Dona
Maria, qui devenu empereur du Brésil, avait dû renoncer pour lui-même
à la couronne du Portugal, et les prétentions de Dom Miguel qui, après
cette renonciation, avait réclamé la couronne du Portugal pour
lui-même. Dom Miguel, cependant, à peine rentré en Portugal, n'avait
pas tardé à jeter le masque et à manquer à ses engagements. Il avait
aboli la constitution; il gouvernait le pays en son propre nom et
persécutait sans pitié les partisans de sa nièce qui étaient en même
temps ceux des institutions constitutionnelles accordées par le roi
Dom Jean VI. L'empereur Dom Pedro, irrité de cette conduite, avait
envoyé du Brésil une expédition composée toute de Portugais qui
s'était établie à l'île de Terceîra, n'étant pas assez forte pour
débarquer en Portugal avec des chances de succès, et qui avait
proclamé dans cette île le gouvernement de Dona Maria et la charte que
Dom Pedro avait donnée au Portugal, avant d'abdiquer la couronne de ce
pays en faveur de sa fille. Jusqu'à l'époque de mon arrivée à Londres,
le gouvernement de Dom Miguel, après les changements qu'il avait
faits, n'avait point été reconnu par les puissances; et celui, établi
dans l'île de Terceîra, ne l'était pas davantage. Le nouveau
gouvernement français aurait voulu que l'Angleterre se prononçât en
faveur de la régence installée à Terceîra, tandis que les cabinets des
autres grandes puissances, et à leur tête le cabinet anglais,
penchaient pour Dom Miguel. Il est aisé de comprendre les motifs qui
guidaient de part et d'autre. La France, qui venait de faire une
révolution libérale, voulait naturellement appuyer ses principes
politiques partout où elle les voyait établis; elle aurait pu se
rencontrer sur ce point avec l'Angleterre, si les intérêts de celle-ci
n'y avaient mis obstacle. En effet on n'était pas bien persuadé en
Angleterre que la majorité de la nation portugaise ne fût pas
favorable au gouvernement de Dom Miguel; mais on y était surtout
convaincu que toute lutte y amènerait de grandes perturbations dans le
commerce de l'Angleterre avec le Portugal, commerce si important,
qu'on pouvait presque considérer ce dernier pays comme une colonie
anglaise. Le ministère tory du duc de Wellington, tout en blâmant
l'indigne conduite de Dom Miguel, aurait cependant préféré le maintien
de son gouvernement, afin d'éviter la guerre civile, de nouvelles
révolutions, et des changements toujours nuisibles aux relations
commerciales. Les cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg,
n'avaient pas les mêmes motifs que l'Angleterre, mais Dom Miguel, tout
despote cruel qu'il se montrât, leur était cher comme représentant de
la monarchie sans institutions constitutionnelles. On voit qu'il
n'était pas aisé de mettre d'accord des vues aussi opposées. Je crus
toutefois, qu'embarrassés comme nous l'étions chez nous, et par nos
propres affaires et par celles de la Belgique, il n'eût pas été habile
de nous brouiller avec l'Angleterre à propos du Portugal. Je résolus
d'agir dans le sens de mes instructions et de presser le cabinet
anglais de se séparer de la cause de Dom Miguel en reconnaissant la
régence de l'île de Terceîra; mais cependant, de le faire avec
modération, pour ne pas compromettre nos bons rapports dans les autres
questions. Je m'en remis un peu au temps et aux fautes de Dom Miguel
qui ne manquèrent pas de me donner raison. Au mois d'octobre 1830,
lord Aberdeen et son gouvernement se persuadaient encore qu'ils
parviendraient à obtenir de Dom Miguel une amnistie générale pour
prix de la reconnaissance de l'Angleterre, et c'était à l'aide de
cette mesure qu'ils espéraient se justifier devant l'opinion libérale
en Angleterre, d'avoir reconnu l'odieuse tyrannie de Dom Miguel.

A la date du 19 octobre, rendant compte à Paris de l'état de la
question portugaise, j'écrivais les lignes suivantes[318]:

  [318] Dépêche officielle déjà publiée.


«Les nouvelles que nous avons du Portugal nous représentent ce
malheureux pays comme livré à un redoublement de méfiance et de
fureurs de Dom Miguel. L'effet n'en sera pas cependant de retarder la
reconnaissance de son gouvernement par les puissances; c'est toujours
un parti à peu près pris et l'intérêt l'emporte sur toutes les autres
considérations. Il y a même lieu de croire aujourd'hui que l'amnistie
exigée de Dom Miguel, comme condition première, ne serait plus, pour
ainsi dire que promise, et n'aurait son exécution qu'à une époque
éloignée que le gouvernement anglais et Dom Miguel détermineraient de
commun accord. Les convenances ne seraient donc même plus observées.
Ce matin, j'ai laissé entrevoir à lord Aberdeen le scandale véritable
qui en serait la conséquence. Il m'a bien assuré que l'amnistie
accompagnerait obligatoirement la reconnaissance; mais je suis peu
porté à y ajouter foi.»


Tel était à cette époque l'état de la question portugaise, sur
laquelle j'aurai plus d'une fois occasion de revenir. Reprenons
maintenant l'affaire de la Belgique, beaucoup plus sérieuse, parce
qu'elle menaçait d'embraser l'Europe. Le gouvernement français,
c'est-à-dire, M. Molé, malgré l'importance qu'il y avait de se hâter,
dans cette affaire, insistait avec une grande vivacité pour que le
lieu des conférences fût Paris. Je reçus des instructions plus
pressantes à ce sujet, et je dus les communiquer au gouvernement
anglais. Ici encore, je vais donner un extrait de la dépêche par
laquelle je rendis compte le 23 octobre des nouvelles explications que
j'avais eues avec le duc de Wellington[319]:

  [319] Dépêche officielle déjà publiée.


«Je n'ai pas perdu un moment pour presser une décision conforme aux
désirs que vous m'exprimez dans votre dépêche du 20 du courant. J'en
ai conféré hier encore avec le duc de Wellington qui a rendu la
conversation commune avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre de
Prusse. J'ai reproduit vos raisonnements, je les ai étendus et
développés; je crois n'avoir négligé aucun moyen de conviction. Tous
trois m'ont néanmoins répondu par un même langage. Leur résistance
s'est même plutôt accrue des derniers événements de Paris. Ils voient
dans notre persistance à y attirer les conférences, une sorte de
volonté de concentrer la question belge, dans ce qu'ils appellent le
tourbillon révolutionnaire; c'est avec les journaux français à la
main, qu'ils soutiennent cette opinion. En cela, assurément, ils ne
séparent pas assez le gouvernement du roi des influences fâcheuses
contre lesquelles il lutte, mais leurs inquiétudes expliquent leurs
erreurs.

»Ces inquiétudes sont grandes et ils les justifient par des faits dont
vous saurez mieux que moi apprécier l'exactitude. Ils se disent
informés que quelques officiers français qui combattent dans les rangs
des Belges ne sont devenus l'objet d'aucune mesure de répression de la
part du gouvernement du roi, et que, malgré les protestations fondées
(car ils en conviennent) de repousser toutes les insinuations et
toutes les sollicitations des Belges et de s'abstenir de toute
coopération directe ou indirecte au succès de leur cause, ces
officiers, dont je ne doute pas qu'ils n'augmentent le nombre, sont
conservés dans les cadres de l'armée française. Le nom de M. de
Pontecoulant leur revient souvent à ce sujet. Ils trouvent que
l'expédition des réfugiés espagnols n'a pas été prévenue par des
moyens assez efficaces[320]; ils remarquent parmi eux des noms
français qui leur sont transmis d'Espagne, et qui éveillent leurs
soupçons. Je vous cacherais la vérité, si je ne vous disais que les
dispositions des cabinets et de leurs ministres envers nous ont subi
quelques modifications; que leurs alarmes sont bien plus vives, que
leur propre sûreté leur semble mise en question. Le duc de Wellington
a particulièrement remarqué que la marche du gouvernement du roi
devait tendre à rassurer les diverses puissances contre cet état de
fermentation de la France, qui préoccupe l'Europe entière. Les
ministres verraient une marche commune et par conséquent
tranquillisante dans la concession qui serait faite aujourd'hui, si
vous accédiez à leur proposition de placer le centre des conférences à
Londres, où les cinq grandes puissances ont des hommes de toute leur
confiance. Ils s'accordent à dire que ces conférences devraient être à
La Haye; les engagements antérieurs de l'Europe les avaient conduits à
cette idée, et, en l'abandonnant, ils consultent surtout l'urgence des
circonstances, la nécessité de faire vite, condition qui, selon eux,
ne peut être remplie qu'à Londres, où, répètent-ils encore, tout le
monde est prêt, tandis que personne ne l'est ailleurs. Ils prétendent
qu'on s'isolerait des autres puissances en insistant dans un sens
opposé, qu'on perdrait un temps précieux, et que les semaines, ou
plutôt les jours, qui changent l'état des choses en Belgique, changent
aussi les dispositions des cabinets.

  [320] La réaction qui avait suivi le retour au pouvoir absolu du
  roi Ferdinand avait déterminé beaucoup de libéraux espagnols à se
  réfugier à l'étranger. Après la révolution de Juillet, ils se
  réunirent en comités révolutionnaires, dans le but de tenter un
  coup hardi et de pénétrer à main armée en Espagne. Le gouvernement
  de Madrid réclama auprès des cabinets de Paris et de Londres. Ce
  dernier prit quelques mesures de rigueur, mais en France, le
  ministère ne put ou ne voulut pas arrêter l'entreprise. Le colonel
  Francisco Valdès et le célèbre Mina pénétrèrent en Navarre à la
  tête de quinze cents hommes et s'emparèrent de la ville d'Urdax.
  Cette expédition échoua. Battues et refoulées de tous côtés, les
  troupes révolutionnaires durent repasser la frontière.

»Vous remarquerez, monsieur le comte, que je rapporte ce que j'ai
entendu, et que je m'abstiens de toute opinion personnelle. Le duc de
Wellington m'a dit vous avoir écrit une lettre dans laquelle il vous
donnait ses raisons pour persister. Je les ai vainement combattues;
l'état de Paris préoccupe trop son esprit et celui des ministres
accrédités ici; ils n'y veulent pas voir, au milieu de pareilles
agitations, un lieu favorable à des conférences diplomatiques. Mais
ces conférences qui, selon eux, ne peuvent être là, ne leur semblent
pas moins urgentes autre part. Quelque célérité qu'aient les
événements en Belgique, quelque arrangement qui se conclue entre le
prince d'Orange et les Belges, le succès, soit du gouvernement
provisoire, soit du prince, ne termine en aucune manière, selon eux,
la question. L'union des Pays-Bas est garantie par les grandes
puissances; _c'est là l'état de choses reconnu_; il reste donc
toujours à reconnaître _l'état de choses qui s'y substitue_, et alors
reparaît inévitablement la grande question des forteresses[321]. Dans
des délibérations aussi délicates que celles qu'amèneraient ces
difficultés, et quand il s'agit de faire de toute part des
concessions, de revenir sur des engagements antérieurs, ils pensent
que beaucoup de choses doivent être faites de vive voix et que des
conférences valent mieux que des notes ou tout autre instrument
politique. Cette observation est juste.

  [321] Les traités de 1815 en créant le royaume des Pays-Bas,
  n'avaient eu pour objet que d'imposer une barrière entre la France
  et les puissances du Nord. A cet effet, ils avaient assuré au
  nouveau royaume une puissante ligne de forteresses: Courtray,
  Tournai, Mons, Charleroi, Namur, Liège, Luxembourg, Philippeville,
  Marienbourg et Bouillon, destinée à prévenir toutes les
  entreprises de la France. Ces forteresses devaient être
  entretenues en bon état par le roi de Hollande. Les souverains
  alliés avaient même sur elles un droit de surveillance et
  d'inspection. Si l'état de choses créé en 1815 disparaissait,
  l'Europe perdait cette garantie précieuse contre les empiétements
  toujours redoutés de la France. Qu'allait-il advenir si cette
  ligne de forteresses tombait aux mains d'un nouveau royaume ami et
  allié de la nation même contre qui elle avait été dirigée?

»Il restait au duc de Wellington et aux ministres une dernière raison
qu'ils m'ont donnée hier séparément comme prépondérante. Ils m'ont
fait observer que le parlement anglais allait s'assembler, que le roi
aurait à s'exprimer sur la question belge et que son langage serait de
la plus haute importance. S'il dit qu'il y a ou qu'il n'y a pas des
conférences ouvertes à Londres, cette déclaration, dans un sens ou
dans l'autre, produira de la tranquillité ou de l'inquiétude, et cela
partout. Ils vont jusqu'à avancer que ce discours peut changer la face
des choses et qu'on ne saurait trop lui préparer un texte de
communications rassurantes.

»Ici, monsieur le comte, je vous prie de nouveau de ne pas voir dans
ces observations une opinion qui me soit commune avec le cabinet
anglais et avec les ministres étrangers. Je n'ai cédé sur aucun
point. J'ai cherché à modifier des opinions qui m'ont paru arrêtées,
mais elles nous importent trop et indiquent une altération trop
marquée dans les premières dispositions des puissances, pour que je ne
vous les fasse pas connaître telles que je les ai trouvées. Je vous
expédie cette dépêche par M. de Chenoise, auquel je recommande une
grande diligence; vous jugerez sans doute[322] devoir me le renvoyer
avec une prompte et décisive réponse. Le parlement anglais s'ouvrira
le 2 novembre.»

  [322] Variante: Vous jugerez sans doute _important de_.

       *       *       *       *       *

Quatre jours après, le 29 octobre, je mandais à M. Molé quelques
autres détails, qui, sans avoir un rapport direct avec la question du
lieu des conférences, étaient cependant de nature à faire réfléchir
sur les dispositions des puissances[323].

  [323] Dépêche officielle déjà publiée.


«... Il est certain qu'il a été ouvert à Charles X, chez un banquier
d'Édimbourg[324], un crédit illimité. Cette étrange générosité étonne
et occupe beaucoup les Anglais[325]. On l'attribue à l'empereur
Nicolas, et je serais d'autant moins éloigné d'y croire, que je sais
que ses dispositions nous sont peu favorables. Il se passionne sur les
affaires du dehors, qui se mêlent dans son esprit à celles de
l'intérieur de son empire. Dans plusieurs circonstances, il s'est
exprimé sur l'époque actuelle dans des termes très peu pacifiques. Il
ne voit que l'emploi de la force pour arrêter[326] des doctrines de
désordre. Ces préventions pourront bien ébranler M. Pozzo qui a
cherché à donner aux idées de l'empereur[327] une autre direction. M.
de Matusiewicz[328], qui a parlé comme lui et agi d'accord avec lui,
n'est pas lui-même rassuré sur son sort. Ce qu'il y a d'étrange à dire
et qui est vrai néanmoins, c'est que M. de Metternich ne partage pas à
présent cette manière de voir de l'empereur Nicolas, mais il y serait
ramené aisément. Le cabinet prussien est divisé. Le prince royal[329]
et M. Ancillon[330] poussent à la guerre; M. Guillaume de
Humboldt[331], le frère du savant que vous avez à Paris et M. de
Bernstorff[332] voudraient qu'on l'évitât. C'est une époque critique.
Les événements de Belgique sont bien compliqués[333]. Ceux d'Espagne
viennent encore ajouter aux embarras. M. de Zea Bermudez[334] n'a
aucune nouvelle de son gouvernement depuis plusieurs jours; ses
inquiétudes sont grandes.

  [324] Variante: chez _le premier banquier d'Édimbourg dont le nom
  est je crois Forbes_.

  [325] M. de Talleyrand tenait soigneusement la cour des Tuileries
  au courant de la vie du roi de Charles X, des princes et des
  personnes de leur suite. Voir notamment à l'Appendice sa lettre à
  Madame Adélaïde du 2 octobre, p. 449, et la réponse de celle-ci,
  en date du 8 octobre, p. 452.

  [326] Variante: _l'envahissement_ des doctrines.

  [327] Variante: _sur les événements de Paris_.

  [328] André-Joseph, comte de Matusiewicz, alors ministre
  intérimaire de Russie en Angleterre, en l'absence de l'ambassadeur
  prince de Lieven. Il était le fils de Thadée de Matusiewicz, noble
  polonais qui avait été ministre des finances du grand-duché de
  Varsovie en 1812.

  [329] Frédéric-Guillaume (1795-1861), fils du roi
  Frédéric-Guillaume III.

  [330] Jean-Pierre-Frédéric Ancillon, issu d'une famille
  protestante originaire de Metz, réfugiée à Berlin après la
  révocation de l'édit de Nantes. Né en 1766, il se destina d'abord
  à l'état ecclésiastique, se fit connaître par ses ouvrages de
  philosophie et d'histoire, et devint en 1806 gouverneur du prince
  royal de Prusse. Il entra plus tard aux affaires étrangères,
  devint directeur de la section politique (1825) et ministre en
  juin 1831. Il mourut en 1837.

  [331] Guillaume de Humboldt n'occupait à ce moment aucune fonction
  publique. Il venait de quitter le ministère. Son frère Alexandre,
  le célèbre savant, était venu à Paris après la révolution de
  Juillet, chargé de reconnaître officiellement le roi
  Louis-Philippe.

  [332] Christian, comte de Bernstorff, né en 1769 d'une famille
  danoise, fut d'abord ambassadeur de Danemark à Berlin et à
  Stockholm, et ministre des affaires étrangères en 1797. Il se
  démit en 1810 et fut en 1811 nommé ambassadeur à Paris. En 1815,
  il représenta le Danemark au congrès de Vienne. En 1818, il passa
  au service du roi de Prusse, qui le nomma ministre des affaires
  étrangères et qu'il représenta aux divers congrès de la sainte
  alliance. En 1830, on lui adjoignit M. Ancillon qui le remplaça
  définitivement en 1831. M. de Bernstorff mourut peu de mois après.

  [333] Variante: _C'est une époque critique que les événements de
  Belgique ont bien compliquée._

  [334] François Zea Bermudez, né en 1772, homme d'État espagnol. Il
  fut d'abord secrétaire d'ambassade, et ensuite ministre à
  Constantinople puis à Londres. En 1824, il fut chargé du
  portefeuille des affaires étrangères mais ne le conserva qu'un an.
  Il devint ambassadeur à Londres en 1828, et y demeura jusqu'en
  1832. De retour à Madrid, il fut un instant premier ministre, mais
  dut s'éloigner de son pays lorsque la politique libérale triompha
  avec le ministère Martinez de la Bosa (1834). Revenu en Espagne,
  il entra au Sénat en 1845, mais mourut peu après en 1850.

»J'attends pour demain ou dimanche, la réponse à la dépêche que vous a
portée M. de Chenoise.»

       *       *       *       *       *

Elle arriva enfin, cette dépêche, qui n'avait été écrite par M. Molé
qu'à la dernière minute le 31 octobre dans l'après-midi. Je la
donnerai _in extenso_ pour qu'on juge mieux l'esprit qui l'avait
dictée, et combien étaient peu rassurantes les nouvelles qu'il me
donnait:


«Paris, 31 octobre 1830. Dimanche, trois heures.

»J'avais suspendu le départ de M. de Chenoise jusqu'à ce que je puisse
vous annoncer la formation du ministère[335]. Mais la lettre que j'ai
reçue cette nuit du duc de Wellington ne me permet pas, mon prince, de
différer. Je vous enverrais copie de ma réponse si le temps ne me
manquait même pour la faire copier. Le roi m'a chargé de vous
autoriser sur-le-champ à entrer en conférence et à participer à toutes
celles qui auront lieu sur les affaires de la Belgique. Si j'étais
encore ministre demain ou après-demain, je vous enverrais peut-être un
plénipotentiaire muni d'instructions et je n'ai pas besoin de vous
dire que je le choisirais, autant que possible, tel que vous l'auriez
choisi. L'urgence des circonstances vous faisant cependant commencer
tout seul la négociation, je crois que vous pourriez bien finir par la
conduire à son terme sans compagnie. Il peut sortir bien des choses de
cette question belge, sans compter la guerre ou la paix. Personne ne
sait mieux que vous, mon prince, tout ce qu'elle renferme, et le mieux
serait très certainement de s'en remettre uniquement à vous.

  [335] Le ministère était remplacé le 2 novembre par un nouveau
  cabinet. Il était ainsi composé: MM. Laffitte, président du
  conseil, ministre des finances; le maréchal Maison, ministre des
  affaires étrangères; Dupont de l'Eure, garde des sceaux; le comte
  de Montalivet, ministre de l'intérieur; Mérilhou, ministre de
  l'instruction publique et des cultes; le maréchal Gérard, ministre
  de la guerre; le général Sébastiani, ministre de la marine.

»Nous venons de passer une rude semaine, et pour personne peut-être,
elle n'a été aussi terrible que pour moi. Je ne me méprends pas sur la
source des efforts faits pour me conserver, mais ils ont été tels
qu'il me serait impossible de vous donner l'idée de la situation où
j'ai été placé. Rien n'est encore décidé. Les deux portions du
ministère se sont plusieurs fois rejeté l'une à l'autre le
gouvernement, et toujours elles ont été conduites par la force des
choses à revenir l'une à l'autre, c'est-à-dire à l'idée d'un ministère
de coalition. MM. de Broglie et Guizot sont maintenant hors de la
question, ce qui la complique beaucoup à mes yeux et pour ce qui me
concerne. Si je me retire, je laisserai nos affaires au dehors sur le
pied le meilleur ou le moins mauvais possible. Je reçois de Berlin
les meilleures assurances. On nous y rend justice, quant à la Belgique
et à toute espèce de propagande; on nous y témoigne confiance, et l'on
consentirait à placer les conférences à Paris. Le cabinet de Berlin
aurait même proposé à celui de Pétersbourg d'y consentir aussi.
Dites-le, je vous prie, au duc de Wellington, pour qu'il sache bien
que c'est à lui que nous cédons. Le fait est que c'est en lui que nous
avons trouvé le moins de complaisance. Mon opinion très arrêtée, et je
crois, très motivée, est que pour tout et tout le monde, les
conférences étaient mieux ici; mais une fois qu'elles ont lieu à
Londres, elles ne peuvent pour la France se passer de vous, et le
second plénipotentiaire serait tout au moins inutile. Je vous dois
plusieurs réponses, mais j'en dois partout et à tout ce qui m'écrit.
Depuis six jours, je suis en conférence pour l'arrangement
ministériel, depuis huit heures du matin jusqu'à minuit tout au moins.

»Adieu, mon prince, trouvez-vous heureux, croyez-moi, de n'être pas
ici. Les élections sont excellentes[336], mais on fera un ministère
_quand même_. J'ai toujours pensé que cela serait inévitable.

»Recevez...

»MOLÉ.»

  [336] La Chambre des députés avait depuis trois mois perdu cent
  treize de ses membres par suite d'invalidations et de démissions.
  Des élections complémentaires avaient eu lieu le 22 octobre.


Cette lettre a besoin d'un commentaire qui en fasse ressortir les
contradictions et les erreurs. M. Molé cédait, mais évidemment à
contre-cœur, sur la question du lieu des conférences; il adoptait
Londres, tout en persistant à croire qu'elles eussent été mieux
placées à Paris. Et cependant quelle peinture ne fait-il pas lui-même
de l'état de cette capitale, du gouvernement, de ce ministère dont une
portion dispute le pouvoir à l'autre, et c'était d'un pareil spectacle
qu'il voulait rendre témoins les plénipotentiaires des grandes
puissances de l'Europe, chargés de maintenir la paix sur la base de la
force de résistance du gouvernement français aux entraînements
révolutionnaires. En vérité, on ne comprendrait pas une pareille idée,
si l'on n'en cherchait pas l'explication dans un intérêt personnel,
celui de tenir en main lui-même, la négociation. Elle n'y serait pas
restée longtemps, toutefois, puisque quarante-huit heures après avoir
écrit cette lettre, il était renvoyé du ministère des affaires
étrangères qui passait aux mains peu expérimentées, on me l'accordera
sans doute, du maréchal Maison[337].--Je laisse de côté ce qu'il y a
dans cette lettre de peu obligeant pour moi, et cette intention de
m'envoyer un second plénipotentiaire à Londres, s'il était, lui,
demeuré au ministère. Cela est de peu d'intérêt, mais ce qui en a
davantage, c'est la manière erronée dont il appréciait la situation
politique de la France au dehors. Était-ce seulement pour se louer, ou
était-il vraiment dans l'illusion, lorsqu'il écrivait le 31 octobre
1830: _qu'il laissait nos affaires sur le meilleur pied au dehors_?
Nous sommes obligé pour constater à quel point il se trompait à cet
égard, d'insérer la longue dépêche que le comte de Nesselrode,
ministre des affaires étrangères de Russie, adressait, le 19 octobre
1830, au comte de Matusiewicz, ministre de Russie à Londres; elle est
curieuse de tout point, et montre avec quelle _bienveillance_, cette
situation, que M. Molé trouvait si bonne, était jugée à Pétersbourg.
Cette dépêche secrète, je n'ai pas besoin de le dire, est parfaitement
authentique, quoiqu'il ne soit pas nécessaire d'indiquer ici par quel
hasard elle tomba entre mes mains.

  [337] Nicolas-Joseph Maison, né en 1771, engagé volontaire en
  1792. Après avoir fait toutes les campagnes de la Révolution, il
  devint général de brigade en 1805, général de division en 1812,
  commandant en chef de l'armée du Nord à la fin de 1813. A la
  première Restauration, il devint pair de France et gouverneur de
  Paris et se tint à l'écart durant les Cent-jours. En 1828, il
  commanda l'expédition de Morée qui lui valut le bâton de maréchal.
  Il devint ministre des affaires étrangères le 2 novembre 1830, fut
  peu après nommé ambassadeur à Vienne (17 nov.) puis à Pétersbourg
  (1833) et revint à Paris en 1835 pour entrer au ministère de la
  guerre (30 avril). Il se retira en 1836 et mourut en 1840.


_Dépêche du comte de Nesselrode au comte de Matusiewicz._

«Saint-Pétersbourg, 19 octobre 1830.

»Le commodore Awinoff m'a remis, dans la journée du 7 octobre, les
dépêches de Votre Excellence du 26 septembre (8 octobre). Je n'ai pas
perdu un instant à les faire parvenir à la connaissance de l'empereur,
et je me hâte aujourd'hui d'informer Votre Excellence des résolutions
que Sa Majesté Impériale a prises au sujet de leur contenu.

»Vos rapports antérieurs du 9/21 septembre nous avaient déjà fait
connaître le point de vue sous lequel le cabinet britannique envisage
les affaires des Pays-Bas. Le duc de Wellington et lord Aberdeen
reconnaissent unanimement au roi Guillaume le droit d'invoquer le
secours de l'alliance pour maintenir l'union entre la Belgique et les
provinces hollandaises. L'un et l'autre paraissaient convaincus
également de la nécessité de lui accorder ce secours, si le roi des
Pays-Bas était dans le cas de le réclamer, afin de ne point laisser
crouler un édifice érigé dans un intérêt anglais autant qu'européen.
L'un et l'autre, enfin, s'élevaient hautement contre la prétention du
gouvernement français de ne point souffrir une intervention étrangère
dans les affaires de la Belgique.

»Après une manifestation aussi franche et aussi positive des opinions
du ministère anglais, nous étions en droit de nous attendre à des
déterminations analogues dans un moment où le cas qu'il avait prévu,
celui d'une réquisition formelle de la part du roi des Pays-Bas,
venait à se réaliser, tandis que d'un autre côté, le gouvernement
français persistait dans son étrange prétention.

»Cependant, les dernières dépêches de Votre Excellence nous annoncent
que dans ce moment décisif, le cabinet de Londres a cru devoir adopter
un plan de conduite différent; que reconnaissant l'impossibilité de
venir dès à présent au secours du roi des Pays-Bas, vu l'insuffisance
des moyens dont le gouvernement anglais pouvait disposer pour
l'instant, il a voulu épuiser toutes les chances de conserver la paix,
en invitant la France à prendre part à la négociation que les cours
alliées ont consenti à ouvrir avec celle des Pays-Bas, relativement à
la séparation administrative de la Belgique d'avec les provinces
hollandaises.

»Toute tentative qui a pour objet d'assurer à l'Europe la jouissance
des bienfaits de la paix doit avoir, à ce titre, des droits aux
suffrages de notre auguste maître. Aussi Sa Majesté Impériale
s'empresserait-elle d'applaudir au plan proposé par le duc de
Wellington, s'il ne présentait dans son exécution et ses résultats des
inconvénients que le duc lui-même, dans ses entretiens avec Votre
Excellence, a signalés avec la pénétration et la franchise qui le
caractérisent si éminemment. Nous ne nous arrêterons pas à examiner
les diverses chances que peut amener la négociation qu'il s'agit
d'ouvrir avec le concours du gouvernement français; Votre Excellence
les a prévues dans sa dépêche. La différence des intérêts de la France
dans la question des forteresses belges, son refus de consentir à
l'emploi d'une force armée pour mettre à exécution les arrangements
convenus peuvent donner lieu à des complications qui compromettraient
le but même de la négociation. Mais, ce qui, aux yeux de l'empereur,
est un inconvénient réel et bien grave, c'est que cette négociation,
loin de décider immédiatement la question principale, celle de la
soumission des insurgés de la Belgique, ne fait que l'ajourner,
qu'elle absorbera un temps précieux qu'il aurait été essentiel
d'employer efficacement, qu'elle mettra les rebelles à même de
consolider leur coupable entreprise, fournira un funeste encouragement
aux révolutionnaires des autres pays, et ajoutera ainsi aux
difficultés et aux obstacles que nous aurons à combattre, lorsqu'_en
dernière analyse_, il sera d'un commun accord jugé indispensable de
faire intervenir la force des armes.

»Intimement convaincu que tel sera le résultat inévitable
du système de pacification proposé par le premier ministre de Sa
Majesté britannique, l'empereur aurait vivement désiré que le cabinet
de Londres se fût trouvé à même de déployer dès à présent des forces
imposantes pour concourir avec ses alliés à maintenir une combinaison
à laquelle il a si puissamment contribué en 1814 et 1815.

»Néanmoins, Sa Majesté Impériale veut encore donner, à cette
occasion, une nouvelle preuve de son désir constant de rester unie
avec ses alliés et de sa déférence à leurs vœux. En conséquence, vous
êtes invité, monsieur le comte, à déclarer au ministère britannique:

»Que si la France consent à négocier sur la question de la Belgique,
l'empereur consent, de son côté, à l'admettre aux conférences qui
auront pour objet: _la pacification du royaume des Pays-Bas, moyennant
un changement dans les conditions de l'union de la Belgique avec la
Hollande, mais avec le maintien de l'intégrité de cet État sous la
domination de la maison d'Orange, et avec la pleine sûreté des
forteresses qui doivent protéger son indépendance_;

»Que dans le cas où ces conférences seraient établies à Londres, vous
êtes autorisé à y prendre part, M. de Gourieff[338] se trouvant déjà
muni de pouvoirs semblables qui le mettent à même d'assister à ces
conférences, si elles étaient ouvertes à La Haye;

  [338] Ministre de Russie à La Haye. »Mais que Sa Majesté espère
  que le résultat de ces négociations sera vigoureusement soutenu
  par les puissances alliées et que, quelle que soit d'ailleurs
  l'opposition de la France, elles emploieront _même la force des
  armes_, s'il était nécessaire, pour mettre l'arrangement convenu à
  exécution;

»Que Sa Majesté Impériale accepte avec une véritable satisfaction les
assurances positives qui vous ont été données à cet égard par le duc
de Wellington;

»Que si cependant la France se refusait à la négociation qui lui est
proposée, ou qu'elle ne voulût y prendre part qu'à condition que
l'hypothèse d'une intervention armée serait exclue, que dès lors, les
intentions de cette puissance n'étant plus sujettes à aucun doute,
l'empereur espère que le cabinet britannique prendra les mesures
énergiques que réclament l'exécution des traités et sa propre dignité;

»Que, pour ce qui regarde la première alternative, celle du
consentement de la France à la négociation dont il s'agit, il ne faut
pas se dissimuler que si cette négociation a l'avantage de prévenir
une guerre générale, et _de compromettre en quelque sorte la France
envers les insurgés belges_, elle ne saurait, d'un autre côté, arrêter
les progrès de l'insurrection même, et que, puisque l'Angleterre se
voit hors d'état d'agir à présent, tandis qu'elle est d'accord avec
nous, sur la nécessité de conserver la Belgique à la maison d'Orange
et les forteresses de l'alliance, il serait au moins urgent de mettre
à profit l'intervalle des négociations pour préparer d'importants
moyens militaires, pour le cas où l'emploi de la force armée serait
devenu indispensable; que l'empereur compte à cet égard sur la
prévoyance du cabinet britannique et que, de son côté, Sa Majesté
Impériale fait réunir aux frontières non seulement son contingent,
mais une _armée respectable_ qui est prête à marcher, dès qu'une
action militaire sera arrêtée d'un commun accord.

»Telles sont, monsieur le comte, les déterminations auxquelles sa
Majesté Impériale a cru devoir s'arrêter pour le moment. Au reste, M.
le prince de Lieven[339], qui va incessamment reprendre son poste
d'ambassadeur près de Sa Majesté britannique, sera muni _de pouvoirs
nécessaires pour régler avec le ministère anglais et avec les
représentants des cours de Vienne et de Berlin toutes les combinaisons
militaires ou autres_, et toutes les déclarations dont les
conjonctures en général, ou l'état des affaires de la Belgique et la
politique de la France en particulier, indiqueront la nécessité.

»Recevez...

»NESSELRODE.»

  [339] Christophe Andreiewitch, prince de Lieven, issu d'une
  famille noble de Livonie, fut nommé général en 1807. En 1810, il
  alla à Berlin comme ministre plénipotentiaire, passa de là à
  Londres en qualité d'ambassadeur (1812) et y demeura vingt-deux
  ans. Rappelé en 1834, il devint gouverneur du prince héritier
  Alexandre, et mourut en 1839.

       *       *       *       *       *

On voit, par cette dépêche, quelles étaient à cette époque les
dispositions de la Russie à notre égard et si M. Molé avait motif de
se féliciter _du pied sur lequel il laissait_, disait-il, _nos
affaires au dehors_. Il est évident, ce me semble, que l'empereur
Nicolas n'aurait jamais consenti à donner des pouvoirs à M. Pozzo pour
traiter les affaires de la Belgique à Paris; et que, même, en
autorisant le prince de Lieven et le comte de Matusiewicz à les
traiter à Londres, dans une conférence entre les cinq puissances, il
ne préparait pas un rôle facile au plénipotentiaire de France.

Si tel était l'état des choses au dehors, il n'était pas plus commode
pour moi à Paris où, pendant huit jours, la division entre les
ministres avait suspendu l'action du pouvoir, m'avait empêché de
recevoir, non seulement des instructions, mais même les plus simples
informations, et aboutissait enfin à un changement presque complet du
ministère, peu rassurant pour l'Europe. Quelles que fussent les bonnes
intentions du nouveau cabinet présidé par M. Laffitte, on ne pouvait
se dissimuler que les noms de quelques-uns de ses membres ne
présenteraient pas à l'Europe, un symptôme favorable au maintien de
la paix. Nouvelle entrave pour celui qui était appelé à négocier dans
une conférence des plénipotentiaires de puissances inquiètes de ce qui
s'était passé et de ce qui pouvait survenir en France. Mais je ne me
décourageai pas, et muni enfin de l'autorisation de commencer les
négociations, j'annonçai à lord Aberdeen que j'étais prêt à y prendre
part.

Le roi d'Angleterre avait, dans l'intervalle[340], ouvert la
session du parlement par un discours dans lequel se trouvaient les
passages suivants relatifs à la politique extérieure:

  [340] Le 2 novembre.


«... Depuis la dissolution du dernier parlement, il est survenu sur le
continent de l'Europe, des événements importants et d'un profond
intérêt.

»La branche aînée de la maison de Bourbon ne règne plus en France, et
le duc d'Orléans a été appelé au trône sous le titre de roi des
Français.

»Ayant reçu du nouveau souverain une déclaration de son ardent désir
de cultiver la bonne intelligence et de maintenir intacts les
engagements qui existent avec ce pays-ci, je n'ai pas hésité à
continuer mes relations diplomatiques et des rapports cordiaux avec la
cour de France.

»J'ai vu avec un profond regret l'état des affaires dans les Pays-Bas.

»Je déplore que l'administration éclairée du roi n'ait pas garanti ses
États de la révolte, et que la sage et prudente mesure de soumettre
les désirs et les plaintes de son peuple aux délibérations d'une
session extraordinaire des états généraux n'ait pas conduit à un
résultat satisfaisant. Je m'efforce, de concert avec mes alliés, à
chercher, pour rétablir la tranquillité, des moyens qui puissent être
compatibles avec le bien-être et le bon gouvernement des Pays-Bas et
avec la sécurité future des autres États.

»Des scènes de tumulte et de désordre ont produit du malaise dans
différentes parties de l'Europe; mais les assurances d'une disposition
amicale que je continue à recevoir de toutes les puissances étrangères
justifient l'espoir que je serai en état de conserver à mon peuple les
bienfaits de la paix.

»Convaincu, dans tous les temps, de la nécessité de respecter la foi
des engagements nationaux, je suis persuadé que ma détermination de
maintenir, d'accord avec mes alliés, ces traités généraux par lesquels
le système politique de l'Europe a été établi, offrira la meilleure
garantie pour le repos du monde.

»Je n'ai pas encore accrédité mon ambassadeur à la cour de Lisbonne,
mais le gouvernement portugais s'étant décidé à faire un grand acte de
justice et d'humanité en accordant une amnistie générale, je pense que
le temps arrivera bientôt où les intérêts de mes sujets demanderont le
renouvellement de ces relations qui avaient si longtemps existé entre
les deux pays...»

       *       *       *       *       *

En transmettant ce discours à Paris, j'avais pu dire qu'au sortir de
Westminster-Hall, j'avais suivi la voiture du roi jusqu'au palais;
que, sur mon passage, j'avais été l'objet de démonstrations amicales
et bienveillantes se rapportant tout entières au roi que j'avais
l'honneur de représenter; que des cris de _Vive Louis-Philippe!_
s'étaient fait entendre à plusieurs reprises et que notre cocarde
nationale attirait l'attention générale[341].

  [341] Madame de Dino écrivit à Madame Adélaïde le récit de cette
  cérémonie. (Appendice, p. 456.)

Le roi ouvrit le parlement le 2 novembre, et lord Aberdeen fixa la
première réunion de notre conférence au 4. Je m'y rendis donc puisque
j'y étais autorisé par la dernière lettre de M. Molé, mais je n'avais
reçu aucune instruction sur le langage que je devais y tenir, ni de M.
Molé, ni du maréchal Maison qui était appelé le 2 novembre à le
remplacer au ministère des affaires étrangères.

Avant d'entrer dans l'exposé des délibérations de la conférence de
Londres[342], il est indispensable de rappeler succinctement les
événements qui s'étaient passés en Belgique et qui motivaient la
réunion de cette conférence. Ainsi que nous l'avons déjà dit, le roi
des Pays-Bas était sorti vaincu de sa lutte avec les Belges, et sauf
la citadelle d'Anvers, encore occupée par des troupes hollandaises,
celles-ci avaient entièrement évacué le territoire composant les
anciennes provinces belgiques; et les armées hollandaises et belges se
trouvaient en présence, sur leurs frontières réciproques, et disposées
à continuer la guerre. Un gouvernement provisoire avait été établi à
Bruxelles et quoiqu'il y eût parmi ses membres des gens honnêtes et
modérés, il y avait une si grande divergence d'opinions parmi eux,
qu'il était assez difficile de prévoir quelle serait celle qui
finirait par prévaloir. Dans le pays même, la maison d'Orange avait
encore de nombreux partisans qui, toutefois, n'étaient pas représentés
dans le gouvernement provisoire. Celui-ci était composé de catholiques
ardents qui ne voulaient plus entendre parler des princes protestants
de Nassau; de quelques républicains sans consistance et sans appui
réel dans le pays, et enfin d'hommes qui souhaitaient ardemment la
réunion de la Belgique à la France. Ces derniers étaient d'anciens
fonctionnaires de l'empire français, la plupart intrigants assez mal
famés et qui étaient tout de suite entrés en rapports avec les
impérialistes de Paris, dont quelques-uns avaient accès auprès du roi
Louis-Philippe. Le plus intrigant d'entre eux était le comte de
Celles[343], petit-gendre de madame de Genlis. Le gouvernement
provisoire belge était naturellement l'expression de la chambre des
représentants qui l'avait créé, et on peut juger que tout cela formait
des éléments assez discordants et peu maniables[344].

  [342] A la conférence de Londres qui s'ouvrit le 4 novembre
  étaient représentés, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la
  France, l'Autriche et les Pays-Bas.

  [343] Antoine-Charles Fiacre, comte de Wisher de Celles, né en
  1779, fut député aux états généraux du Brabant et membre du
  conseil municipal de Bruxelles. Napoléon le nomma maître des
  requêtes au conseil d'État et préfet de la Loire-Inférieure, puis
  du Zuyderzée. Après les événements de 1814, devenu sujet du roi
  des Pays-Bas, il fut élu pendant quelque temps aux états
  provinciaux. En 1830, il se mit en Belgique à la tête du parti
  français qui demandait pour roi le duc de Nemours. Cependant, le
  roi Léopold l'envoya comme ministre plénipotentiaire en France. Il
  se fit naturaliser au bout de peu de temps et devint conseiller
  d'État en 1833. Il mourut en 1841.

  [344] Le gouvernement provisoire créé le 25 septembre était
  composé de MM. le baron d'Hoogworst, Ch. Roger, comte F. de
  Mérode, Gendebien, Van de Weyer, Jolly, Vanderlinden, Nicolaï, et
  de Coppin. M. de Potter lui fut adjoint trois jours plus tard.

Du côté du roi des Pays-Bas, la situation ne laissait pas que d'être
aussi assez compliquée. Son fils aîné, l'héritier du trône, le prince
d'Orange, travaillant pour son propre compte, avait essayé
d'intervenir entre les Belges révoltés et le roi son père. Il se
serait accommodé d'un arrangement qui, en amenant la séparation
provisoire de la Belgique d'avec la Hollande, aurait placé la première
sous son sceptre, avec l'espoir de réunir de nouveau les deux pays
après la mort de son père. Il avait laissé percer ce plan dans une
proclamation datée d'Anvers, qui avait fortement irrité contre lui et
le roi, et la nation hollandaise. Repoussé définitivement cependant
par les Belges, le prince d'Orange avait dû rentrer à La Haye, où on
avait eu grand'peine à le rapprocher du roi et à apaiser l'émotion
populaire qui s'était manifestée contre lui. Pour le tirer de la
fausse position où il se trouvait en Hollande, le roi prit plus tard
le parti de l'envoyer provisoirement en Angleterre, sous le prétexte
d'y soutenir, près de la conférence, les intérêts de la Hollande.

Tel était l'état de la question, lorsque cette conférence eut, le 4
novembre, la première réunion dont je rendis compte à Paris par une
dépêche du 5[345].

  [345] Dépêche officielle déjà publiée.


«Londres, le 5 novembre 1830.

»Monsieur le ministre,

»Conformément à l'autorisation qui m'a été donnée par le roi, et que
m'a transmise M. le comte Molé, sous la date du 31 octobre dernier,
d'assister et de participer à toutes les conférences qui pourraient
avoir lieu sur les affaires de la Belgique, je me suis rendu hier
matin chez lord Aberdeen, où j'avais été convoqué en même temps que
l'ambassadeur d'Autriche et les ministres de Prusse et de Russie. Nous
avons eu une première conférence. Le duc de Wellington, qui s'y
trouvait, a pris le premier la parole et a exprimé les sentiments de
tous les membres qui composaient la conférence, en exposant que les
puissances devaient s'occuper de chercher les moyens de conciliation
et de persuasion les plus propres à arrêter l'effusion du sang dans la
Belgique, à calmer l'extrême irritation des esprits et à y ramener
l'ordre intérieur. Il nous[346] a paru que l'humanité autant que la
politique commandait de premières mesures dirigées dans ce but, et
qu'on l'atteindrait plus sûrement si l'on parvenait d'abord à obtenir
des deux parties un armistice provisoire jusqu'à la conclusion des
délibérations des puissances. Il y a un accord unanime sur cette
proposition et il a été convenu que nous nous réunirions de nouveau
dans la soirée pour aviser aux moyens de faire connaître à La Haye et
à Bruxelles les vues des cinq grandes puissances représentées dans la
conférence.

  [346] Variante: _lui_...

»M. Falck[347], ambassadeur des Pays-Bas, assistait à la conférence du
soir. Il a dû y être appelé conformément à l'article IV du protocole
adopté le 15 novembre 1818 à Aix-la-Chapelle et qui porte que: dans le
cas où des réunions particulières, soit entre les augustes souverains
eux-mêmes, soit entre les ministres et plénipotentiaires respectifs,
auraient pour objet des affaires spécialement liées aux intérêts des
autres États de l'Europe elles n'auront lieu qu'à la suite d'une
invitation formelle de la part de ceux de ces États que lesdites
affaires concerneraient, et sous la réserve expresse de leur droit d'y
participer directement ou par leurs plénipotentiaires.

  [347] Antoine Reinhard, baron Falck, homme d'État hollandais, né
  en 1776, fut d'abord secrétaire d'ambassade à Madrid. Lors de
  l'avènement du roi Louis, il rentra dans la vie privée et n'en
  sortit qu'après l'évacuation de la Hollande par les Français en
  1813. Il fut alors secrétaire du gouvernement provisoire, puis
  secrétaire d'État et, en 1818, ministre de l'instruction publique,
  de l'industrie et des colonies. Après la révolution de 1830, il
  fut nommé ministre à Londres, puis à Bruxelles (1840). Il mourut
  en 1843.

»M. Falck a accédé à la proposition de l'armistice, que les cinq
ministres ont signée ce matin même et qu'il se charge de transmettre
au roi des Pays-Bas. Elle sera envoyée ce soir à Bruxelles par deux
commissaires et, comme j'ai voulu que la France parût dans ce grand
acte d'humanité, j'ai trouvé qu'il était convenable et utile que l'un
de ces deux commissaires fût français, et j'ai fait désigner M.
Bresson par les cinq plénipotentiaires. M. Cartwright[348], ministre
d'Angleterre à Francfort, est l'autre commissaire choisi.

  [348] Sir Thomas Cartwright, né en 1795, diplomate anglais. Il
  était particulièrement attaché à lord Palmerston dont il était
  l'agent secret à l'étranger. Il était ministre à Stockholm en 1850
  lorsqu'il mourut.

»Je m'empresse de vous expédier une expédition du protocole.

»Cette proposition est utile sous tous les rapports, et l'on rendra
justice aux intentions qui ont engagé à la faire, même quand elle
n'aurait pas son entier effet.

»Le discours du roi d'Angleterre, à l'ouverture du parlement, a donné
lieu à d'intéressants débats. L'opposition s'est plaint que le
principe de la non-intervention dans les affaires de la Belgique n'y
était pas assez explicitement établi. L'intervention active n'est pas
assurément dans les intentions actuelles du cabinet anglais;
l'intervention de conseils et d'avis est d'une nature qui n'a rien
d'alarmant, et la garantie donnée par les cinq puissances à l'union de
la Belgique et de la Hollande la rendait nécessaire au milieu des
événements qui l'ont dissoute. L'opposition a également soulevé la
question de la réforme parlementaire, à laquelle le discours du roi
n'avait pas touché. Le duc de Wellington, contre l'attente générale,
au lieu de chercher à l'éluder ou à l'ajourner, a déclaré qu'aussi
longtemps qu'il resterait à la tête de l'administration, il ne
consentirait jamais ni à une réforme radicale, ni à une réforme
partielle. Ses amis n'avaient point prévu qu'il dût s'exprimer en des
termes si explicites, et M. Peel, au moment même où le duc s'adressait
à la Chambre des lords, répondait à des observations semblables dans
la Chambre des communes avec plus de mesure et de réserve. Cette
déclaration fait de la peine à ceux qui aiment l'administration
actuelle...»

       *       *       *       *       *

Les instructions que j'avais sollicitées avec tant d'instances à Paris
arrivèrent enfin. Elles m'étaient adressées par le maréchal Maison,
avec la lettre qui m'annonçait sa nomination au ministère des affaires
étrangères, écrite le 4 novembre.

Voici ces instructions:


«J'ignore ce qui a pu retarder l'arrivée de M. de Chenoise, mais comme
je sais qu'il vous portait l'autorisation d'ouvrir les conférences et
d'y prendre part, je n'ai rien de plus à vous mander sur ce point, si
ce n'est que le roi attend avec impatience les détails que vous me
transmettrez sur ce qui s'y sera passé.

»Quant aux instructions que vous me demandez, je vais m'occuper de
leur rédaction, et, en attendant, je vous dirai en substance, sans
m'arrêter à tout ce qui avait pu être possible antérieurement et qui
ne l'est plus aujourd'hui:

»1º Que nous croyons que la seule base d'arrangement possible, dans
l'état des choses, est que la Belgique soit séparée de la Hollande et
érigée en État indépendant sous un prince souverain;

»2º Que ce prince soit, si cela est encore possible, le prince
d'Orange;

»3º Que, si ce ne peut être le prince d'Orange, les Belges soient
appelés à émettre leur vœu sur le choix du prince qui serait appelé à
devenir le chef de l'État;

»4º Que vous devez écarter toutes les demandes qui pourraient vous
être faites, à l'effet de confier, même momentanément, aucune autre
forteresse que celle de Luxembourg à des garnisons étrangères
quelconques.

»J'ai l'honneur de vous prévenir pourtant que ce que je vous mande est
entièrement confidentiel et secret, personne ne devant savoir à
Londres que je vous l'ai mandé. Je ne vous en ai entretenu que pour
vous instruire de la direction spéciale qui sera donnée à vos
instructions, et par conséquent de celle que doivent avoir vos
communications avec le gouvernement anglais pour atteindre le but que
le roi se propose. Le but est celui de combiner un arrangement
compatible avec l'équilibre de l'Europe tel qu'il est établi par les
traités subsistants, et de montrer à la fois la résolution de la
France de maintenir ses engagements; de manifester son entier
désintéressement, quelle que soit l'étendue des sacrifices auxquels
elle s'est résignée, pour ne donner ni motif ni prétexte de guerre, et
pour assurer la continuation de la paix générale.

»Le roi désire que vous témoigniez de sa part au duc de Wellington que
Sa Majesté a vu avec grand plaisir les assurances qu'il a données sur
ce point dans son discours à la Chambre des pairs.

»Je dois aussi vous prévenir que ceci ne change rien, et confirme au
contraire ce que mon prédécesseur vous a mandé, que vous ne devez
faire, quant à présent, aucune proposition spéciale à la conférence,
mais prendre, _ad referendum_, celles qui y seraient faites, et me les
transmettre, pour que je puisse prendre les ordres du roi et vous
faire connaître ses intentions.»

       *       *       *       *       *

On devine bien que ces instructions avaient été dictées par le roi
lui-même au maréchal Maison, qui était trop peu au courant des
affaires pour les avoir conçues et rédigées. Telles qu'elles étaient,
elles me suffisaient pour le moment.

En même temps que le prince d'Orange arrivait à Londres sans autre
mission que celle d'y cacher sa position embarrassée en Hollande, le
gouvernement provisoire de la Belgique y envoyait une espèce d'agent
chargé de savoir si les cabinets étrangers seraient disposés à agréer
un des fils d'Eugène de Beauharnais comme souverain de la
Belgique[349]; ses insinuations ne furent pas même écoutées.

  [349] Il avait été question d'Auguste-Charles-Eugène-Napoléon, duc
  de Leuchtenberg, prince d'Eichstaedt, fils aîné du prince Eugène
  (1810-1835). L'opposition du gouvernement français fit échouer sa
  candidature.

Mais un autre orage grossissait à l'horizon et menaçait de jeter de
nouveaux obstacles dans la marche des affaires. A peine le ministère
français dissous avait-il été remplacé par un cabinet entaché d'une
renommée, si ce n'est d'un esprit révolutionnaire, que l'existence du
cabinet anglais fut à son tour ébranlée. On a vu qu'en rendant compte
des débats de la Chambre des lords sur le projet d'adresse,
j'annonçais que le duc de Wellington s'était prononcé avec une
extrême vivacité contre toute espèce de réforme dans le système
électoral de la Chambre des communes. Cette vivacité devait être
fatale au cabinet qu'il présidait.

Le roi avait accepté un grand dîner que lui offrait la cité de
Londres, et auquel devaient assister le ministère, le corps
diplomatique et des convives au nombre de plus de cinq cents. On
prévit que ce spectacle attirerait une grande foule qui saisirait sans
doute cette occasion de manifester les passions qui l'agitaient pour
ou contre la réforme et que, si le roi était applaudi, il pourrait
bien n'en être pas de même du ministère. Ce dîner devait avoir lieu le
9 novembre. Le 8, M. Peel, ministre de l'intérieur, annonça par écrit
au lord-maire que Leurs Majestés le roi et la reine n'assisteraient
pas à cette fête dans la crainte que la réunion qui se préparait
n'excitât du désordre et n'exposât la vie des sujets de Sa Majesté.
Cette résolution causa une grande agitation dans la ville; des
rassemblements se formèrent dans la cité; les fonds baissèrent à la
Bourse, et après beaucoup de délibérations on remit indéfiniment le
dîner[350]. Mais un pareil incident ne pouvait pas s'arrêter là et
devait augmenter l'animation des débats dans le parlement où M.
Brougham[351] avait annoncé pour le 16 novembre une motion sur la
réforme parlementaire[352].

  [350] Voir la lettre de M. de Talleyrand à Madame Adélaïde, du 10
  novembre (Appendice, p. 457).

  [351] Lord Henry Brougham, littérateur, jurisconsulte et homme
  d'État, né en 1779. Élu député en 1810, il siégea parmi les whigs.
  Comme avocat, il détendit la reine Caroline dans le procès qui lui
  fut intenté par son mari le roi George IV. A la Chambre, comme au
  barreau, il se plaça au premier rang des orateurs. En 1825,
  l'université de Glascow l'élut lord chancelier. En 1830 enfin il
  arriva aux affaires. Nommé pair d'Angleterre et lord-chancelier,
  il entra dans le cabinet de lord Grey et contribua à faire passer
  le bill de réforme parlementaire. Il se retira en 1834. Jusqu'à sa
  mort (1868) il se fit souvent entendre à la Chambre des lords.

  [352] Le bill de réforme parlementaire repoussé par Wellington,
  proposé de nouveau par lord Brougham, fut enfin présenté aux
  Communes le 1er mars 1831 par lord John Russell. Il supprimait la
  représentation de cent trois _bourgs pourris_, augmentait celle
  des villes et accroissait considérablement le nombre des
  électeurs. Rejeté en 1831 par les lords, ce bill ne fut adopté par
  les deux Chambres que le 7 juin 1832.

En attendant cette séance du 16 et ses résultats, la conférence des
plénipotentiaires eut plusieurs réunions sans grand intérêt parce
qu'on ignorait encore comment la proposition d'armistice avait été
accueillie à La Haye et à Bruxelles. Mais je reçus dans cet intervalle
une pièce remarquable et que je pouvais considérer comme supplément à
mes instructions; c'était un exposé de la question belge, tracé par le
roi Louis-Philippe lui-même et que je donnerai ici dans toute son
étendue. Il était adressé au maréchal Maison, ministre des affaires
étrangères, qui me le transmit tel qu'il l'avait reçu. Il porte la
date du 11 novembre 1830.


«Il me paraît important, mon cher maréchal, d'éclairer un peu M. de
Talleyrand sur l'état actuel de la Belgique, afin de savoir par lui
quels sont les arrangements de gouvernement qu'on pourrait obtenir des
Belges et faire ratifier par les Prussiens, car c'est là le problème à
résoudre et la solution n'en est pas facile, surtout en y ajoutant la
considération dominante pour nous: c'est que les intérêts de la France
n'y soient lésés, ni pour le présent ni pour l'avenir.

»Nous avons établi en première base la séparation de la Hollande et de
la Belgique. C'est ce que veulent également les Belges et les
Hollandais, et c'est ce que ne veut pas le roi des Pays-Bas.
Pourra-t-on l'y contraindre? C'est une question, car on ne doit pas
employer la force pour y parvenir; et cependant pour y parvenir par
négociation, il faudrait, ou trouver des avantages à lui faire, qu'on
ne voit nulle part, ou au moins rendre les puissances _unanimes_ dans
leur exigence envers lui, ce qui est plus que douteux.

»Si on avait pu, si on pouvait encore déterminer les Belges à accepter
le prince d'Orange pour souverain, je croirais qu'on aurait pu, sans
rencontrer des difficultés insurmontables, amener les puissances à
exiger d'une voix unanime la ratification du roi son père, et alors,
il aurait bien fallu qu'il la donnât. Cependant, il serait encore
resté à combiner un arrangement de limites entre les deux États qui
aurait été la source de grandes difficultés, et il est bon de
s'arrêter un peu à les examiner avant d'aller plus loin.

»Dans la proposition d'armistice à laquelle M. de Talleyrand a très
sagement concouru, en premier lieu la conférence s'est arrêtée à une
démarcation qui procure aux Belges le grand avantage de l'évacuation
de la citadelle d'Anvers; mais cet avantage est accompagné de la
conservation au roi des Pays-Bas de Maëstricht, Stephenswerdt, Venloo,
c'est-à-dire de la ligne de la basse Meuse, qui couvre la Belgique
contre les agressions allemandes, et dont les habitants se rattachent
à la Belgique par leurs mœurs, leurs habitudes et leurs opinions,
quoiqu'en fait ils fissent autrefois partie de la Hollande et non des
Pays-Bas. C'est d'une part, par la connaissance de la disposition
morale des habitants, et de l'autre, par le défaut de troupes pour
former des garnisons compétentes, que le roi a déjà fait évacuer par
la Meuse presque tout le matériel de Maëstricht. Il paraît même que
Breda, Bois-le-Duc et le Brabant hollandais sont dans les mêmes
dispositions morales et politiques, et que c'est avec la Belgique et
non avec la Hollande qu'ils veulent faire cause commune.

»Quant à la partie de la Belgique qui se trouve sur la rive droite de
la Meuse et qui faisait autrefois partie des Pays-Bas autrichiens ou
liégeois, c'est-à-dire, Ruremonde, Verviers, Limbourg... les habitants
y sont entièrement Belges, et il y a même lieu de croire que tous ces
pays ont déjà envoyé leurs députés au congrès national de Bruxelles.

»Quant à ce qui est encore sur la rive droite de la Meuse mais plus au
sud, les habitants en sont encore plus Belges que partout ailleurs.
Mais là, se présentent de nouvelles difficultés plus embarrassantes à
aplanir. Ces contrées sont les duchés de Bouillon, de Luxembourg; les
anciennes abbayes de Saint-Hubert, de Stavelot, de Malmédy... Le duché
de Luxembourg a été incorporé à la confédération germanique. La
forteresse de Luxembourg, devenue forteresse de la confédération, est,
à ce titre, occupée depuis quinze ans par une garnison prussienne. Il
est inutile d'en dire davantage pour faire sentir les embarras qu'on
éprouvera, soit pour réunir ces contrées au nouvel État belge, soit
pour les maintenir au souverain de la Hollande et y rétablir son
autorité qui est annulée partout, excepté à Luxembourg même, où elle
est conservée, si ce n'est en réalité, au moins, en nom par la
garnison prussienne.

»Sans doute, toutes ces difficultés pourraient disparaître s'il était
possible d'amener le congrès national des Belges à demander le prince
d'Orange pour leur souverain, et c'est la force de ces considérations
qui fait désirer aussi vivement qu'il puisse le devenir, car alors il
n'y aurait plus à régler entre la Hollande et la Belgique qu'une
question de limite qui deviendrait de peu d'importance pour l'Europe,
et dans laquelle la France n'aurait guère d'autre intérêt que de
veiller à ce que l'occupation prussienne fût restreinte, comme elle
l'est aujourd'hui, à la seule forteresse de Luxembourg. Il faudrait
donc stipuler que ni Bouillon, ni Maëstricht... ne pussent être
occupés que par les troupes des souverains auxquels ces places
appartiendraient, car il n'échappera pas, mon cher maréchal, ni à
votre perspicacité, ni surtout à votre patriotisme que si, par
exemple, Maëstricht et Venloo devaient recevoir des garnisons
allemandes, la France aurait le droit de demander, par voie de sûreté
et de compensation, que Bouillon et Philippeville reçussent à leur
tour des garnisons françaises. Mais c'est un point inutile et même
peut-être dangereux à traiter, et, de toute manière, il est préférable
d'établir que la forteresse de Luxembourg continuera à être la seule
qui puisse être occupée par une garnison allemande. Il faut tâcher
d'écarter de la discussion tout ce qui pourrait conduire à faire
supposer à la France des vues ambitieuses qu'elle n'a pas, puisque ce
qu'elle veut, avant tout, c'est que la paix générale de l'Europe ne
soit pas troublée, et que chaque puissance reste dans les limites où
elle est aujourd'hui.

»La question la plus importante actuellement est donc de savoir si le
prince d'Orange peut encore devenir le souverain de la Belgique, ou
s'il ne le peut plus. S'il le peut encore, nul doute qu'il doit être
préféré, tant par la France que par les autres puissances; mais, s'il
ne le peut plus, il faut tâcher de s'accorder sur le choix de celui
qui lui sera substitué.

»C'est sur ce point important qu'il faudra charger M. Bresson de
recueillir, dans le plus court délai, les renseignements les plus
précis. Le choix du prince d'Orange est surtout désirable pour
paralyser le parti de la guerre dans l'intérieur des cabinets
étrangers, particulièrement à Pétersbourg, où, dit-on, ce choix est le
seul qui puisse obtenir l'assentiment de l'empereur Nicolas. Le roi
des Pays-Bas est d'autant plus contraire au choix de son fils aîné,
qu'on assure qu'il ne l'aime pas, qu'il est persuadé que s'il
parvenait à allumer la guerre continentale, le résultat en serait pour
lui, non seulement la reprise de la Belgique, mais encore l'addition à
ses États de la Flandre française et d'une portion de nos places
fortes. Les rêves, fondés sur les mêmes chimères dont les cabinets se
berçaient en 1792, auraient probablement encore aujourd'hui le même
résultat qu'ils eurent alors: c'est-à-dire que le roi des Pays-Bas
aurait une meilleure chance de perdre la Hollande par la guerre que de
reprendre la Belgique et d'ajouter la Flandre française à ses États;
mais il faut s'attendre de sa part à toutes les entraves qu'il pourra
apporter au choix de son fils aîné, et plus encore à tout autre choix.

»Il paraît que la composition du congrès national de Bruxelles est
assez analogue avec ce qu'il était en 1790 sous Van der Noot[353], Van
Eupen..., c'est-à-dire qu'il est composé en grande partie de
l'aristocratie et du clergé du pays. On dit même que les
ecclésiastiques forment plus du quart de ses membres. Cette
circonstance doit rendre très difficile le choix d'un prince
protestant, et on prétend même qu'ils ont décidé l'éloignement total
de la maison de Nassau, non seulement du prince d'Orange, mais même de
son fils, que quelques personnes s'étaient flattées de pouvoir faire
proclamer sous la régence d'un Belge marquant, tel par exemple, que le
comte Félix de Mérode[354], membre du gouvernement provisoire, et
auquel on suppose assez d'influence pour qu'il soit dans le cas d'être
élu grand-duc héréditaire de Belgique, et peut-être même roi. Il est
le petit-fils de M. de La Fayette, et ses parents de Paris, aussi bien
que ses amis, parlent partout de la _possibilité_ et même, selon eux,
de la _probabilité_ de ce choix. Ils le représentent comme une
victoire sur le parti républicain de Potter[355] et de Tillemans[356]
qui, malgré la force que leur donne la masse armée de Bruxelles, dont
ils disposent, n'ont pas eu le crédit de se faire élire membres du
congrès national. On ajoute que le clergé est favorable aux vues du
comte Félix de Mérode, qu'on dit être dévot; et, en tout, il ne faut
pas perdre de vue que le clergé et l'esprit catholique religieux
exerceront longtemps encore une grande influence en Belgique. Il ne
faut pas oublier que le clergé belge blâme le clergé français de
s'être allié à la défense du pouvoir absolu, et professe que, pour
défendre la religion efficacement, le clergé doit se montrer partisan
de la liberté des peuples.

  [353] Henri-Charles-Nicolas Van der Noot, homme politique belge,
  né en 1735. Il se signala en 1789 par son ardeur à secouer le joug
  des Autrichiens. Il chercha à intéresser l'Angleterre, la Prusse
  et la Hollande à la cause de la Belgique, se mit à Breda, avec
  l'abbé Van Eupen, à la tête d'un comité des émigrés belges, et le
  24 octobre 1789, proclama l'indépendance de la Belgique. Sa
  tentative commença par réussir. Il entra à Bruxelles, réunit un
  congrès, sur lequel il exerça une influence prépondérante, mais en
  novembre 1790 l'approche des Autrichiens le força à s'enfuir. Il
  se réfugia en Hollande et ne fit plus parler de lui jusqu'à sa
  mort (1827).

  [354] Philippe Félix, comte de Mérode, né en 1791, d'une vieille
  et illustre famille de Belgique. Marié à mademoiselle de Grammont,
  il résidait en Franche-Comté lorsque la nouvelle de la Révolution
  l'appela à Bruxelles. Il entra dans le gouvernement provisoire.
  Son nom et son influence le firent mettre en avant pour la régence
  et même la royauté. Toutefois il contribua à l'élection du roi
  Léopold et fut sous son règne ministre à plusieurs reprises,
  jusqu'en 1839. Il se retira à cette date et mourut en 1857.

  [355] Louis-Joseph-Antoine de Potter, publiciste et historien
  belge, né en 1786. Il ne commença sa carrière politique qu'en
  1828. Son attitude lui valut de nombreuses condamnations. Il était
  condamné à huit ans de bannissement en 1830 lorsque la révolution
  éclata. Revenu à Bruxelles il se mit à la tête du parti
  républicain. Voyant ses efforts inutiles, il revint à Paris en
  1831, d'où il combattit vivement la politique du roi Léopold. De
  retour à Bruxelles en 1838, il y vécut dans la retraite jusqu'à sa
  mort (1859).

  [356] Jean-François Tillemans, jurisconsulte et homme d'État
  belge. Il était un des membres les plus actifs du parti libéral et
  fut en 1830 exilé avec son ami Potter. Revenu à Bruxelles au mois
  d'août suivant, il fut nommé administrateur général de
  l'intérieur, membre de la commission de constitution, ministre de
  l'intérieur (février 1831), gouverneur des provinces d'Anvers et
  de Liège. Il était député de Bruxelles. Il fut également nommé
  conseiller à la cour d'appel de Brabant, et, en 1847, se retira de
  la vie publique pour se consacrer exclusivement à la magistrature.

»Il paraît donc que dans cet état de choses, s'il est difficile de se
flatter d'obtenir le choix du prince d'Orange, ou même de son fils
mineur, il ne le serait pas moins d'obtenir celui d'un prince
protestant et qu'il faudrait se renfermer dans le cercle peu nombreux
des princes catholiques.

»Il a été question à Bruxelles du duc de Leuchtenberg; et M. de
Talleyrand nous apprend que cette suggestion n'a pas même été écoutée
à Londres. Il est désirable qu'elle ne le soit nulle part.

»L'énumération des princes catholiques qui pourraient devenir l'objet
du choix des Belges est malheureusement très courte. On croit que les
Belges seraient assez disposés à demander un de mes fils[357]; mais
cette idée doit être écartée, et il ne faut pas même la discuter,
puisque, dans l'état actuel de l'Europe, cette discussion serait
dangereuse et ne présenterait aucune chance de succès. On peut en dire
autant de tous les archiducs d'Autriche, qui doivent également être
écartés. Il ne reste donc que les familles de Naples, de Saxe et de
Bavière où un choix pourrait être fait. La France n'y objecterait pas,
et il semble qu'aucune autre puissance ne devrait pas y objecter non
plus. Mais il ne faut pas se dissimuler que l'impopularité de la
famille royale de Naples laisse peu d'espoir que le choix des Belges
puisse tomber sur le prince Charles de Naples[358], qui a dix-neuf ans
et dont on dit du bien. Ainsi on doit s'attendre qu'il n'y a guère
d'autre alternative, que le choix du prince Jean de Saxe[359], qui a
trente ans; du prince Othon de Bavière[360] qui n'a que dix ou onze
ans, et celui du comte Félix de Mérode, soit comme régent, soit comme
grand-duc héréditaire.

  [357] Le duc de Nemours.

  [358] Charles-Ferdinand, prince de Capoue, né en 1811, fils de
  François Ier, roi des Deux-Siciles.

  [359] Jean de Saxe, né en 1801, fils du roi Antoine, marié à la
  princesse Amélie, fille du roi de Bavière. Il monta sur le trône
  en 1854 à la mort de son frère, et mourut en 1873.

  [360] Othon-Frédéric-Louis, prince de Bavière, né en 1815, fils du
  roi Louis, fut élu roi de Grèce en 1832, mais fut forcé
  d'abandonner la couronne en 1862, et mourut en 1867.

»Le résultat est sans doute peu satisfaisant. Espérons qu'il pourra se
présenter des chances plus favorables, mais tâchons qu'on se contente
des arrangements quelconques qui, étant plus praticables, peuvent
seuls assurer la continuation de la paix de l'Europe. La Fontaine avec
raison a dit:

    Les plus accommodants, ce sont les plus habiles;
    On hasarde de perdre en voulant trop gagner.»


On ne peut qu'admirer la manière judicieuse et désintéressée avec
laquelle le roi apprécie dans cette pièce les faces diverses de la
question belge; mais on voit aussi qu'il ne méconnaît pas de combien
de difficultés sa solution restait enveloppée. En lui communiquant la
nouvelle que l'armistice avait été accepté par les Belges, je crus
devoir lui adresser les observations suivantes[361]:

  [361] Ce fragment est extrait d'une lettre à Madame Adélaïde en
  date du 15 octobre 1830.


«J'ai lu et relu l'exposé de la question belge, tracé par une main
auguste, et je suis resté frappé de la haute raison et de la science
profonde de la chose, dont il est empreint.

»Voici, autant que les renseignements que j'ai recueillis me
permettent de l'établir, la situation du pays et des partis:

»Le congrès belge est l'expression vraie du vœu national; la majorité
y est incontestablement monarchique. Les premières opérations et le
choix de son président l'indiquent suffisamment[362].

  [362] Le congrès, qui avait ouvert ses séances le 10 novembre,
  avait, dès le 22, proclamé par 174 voix sur 197 que la forme du
  gouvernement serait monarchique. Il n'y avait eu que 13 voix
  républicaines. Le 11 novembre, le baron Surlet de Chokier avait
  été élu président. Il était un des chefs du parti monarchiste.
  C'est lui qui, quelque temps plus tard, allait provoquer au sein
  du congrès le mouvement en faveur de l'élection du duc de Nemours.

»Le parti républicain et le parti de la réunion à la France y sont
représentés dans des proportions à peu près égales.

»Si le parti monarchique était unanime sur le choix du prince,
l'avantage lui resterait sans doute; mais il se divisera sur cette
question qui, pour le grand nombre, pour le clergé par exemple, passe
avant celle même du principe et de la forme du gouvernement. Ainsi,
il y a dans le parti monarchique une fraction plus opposée peut-être à
la personne du prince d'Orange, et à la maison de Nassau en général,
qu'à l'établissement même de la république. C'est là l'écueil à
craindre. Si un accord préalable, si des concessions mutuelles et des
sacrifices de préventions aux principes ne précèdent pas la
discussion, et n'impriment pas dans le congrès au parti monarchique
une action uniforme, les partis opposés se fortifieront de ses
divisions et, en s'unissant, reprendront l'avantage. La république
sera le premier effort tenté par eux; l'union à la France, le second,
si le premier échoue.

»En admettant l'unité du parti monarchique, il y aurait encore un
autre danger. La tactique de ses opposants sera surtout, si le prince
d'Orange est élu, d'attaquer le congrès dans sa constitution même,
qu'ils prétendront anti-populaire; de contester son droit, d'invalider
ses décisions et d'insurger le pays contre elles. Mais alors ils
deviennent plus vulnérables, car ils ont tort.

»La fraction pour le prince d'Orange, dans le parti monarchique,
_opposée aux autres prises individuellement_, est la plus nombreuse et
la plus forte; elle est plus nombreuse et plus forte même que les
autres partis, pris aussi individuellement. En disant cela, je suppose
le choix de M. le duc de Nemours mis entièrement et avec beaucoup de
sagesse hors de la question; il ferait sur-le-champ pencher la
balance. Le bombardement d'Anvers, son voyage à La Haye, ont nui
prodigieusement au prince d'Orange; il sera extrêmement difficile de
lui faire reprendre les avantages qu'il a perdus. Des insinuations de
la part des puissances, faites avec les plus grands ménagements,
pourront avoir de l'effet.

»M. de Mérode n'est pas un chef de parti; c'est un instrument, du
parti prêtre, surtout. Ni lui, ni M. d'Oultremont, ni M.
d'Hoogworst[363], n'ont de chances sérieuses.

  [363] Emmanuel Vanderlinden, baron d'Hoogworst, général belge
  (1781-1866), commandait en 1830 la garde nationale de Bruxelles,
  fut nommé membre du gouvernement provisoire et général en chef à
  vie de toutes les gardes nationales de Belgique.

»Le duc de Leuchtenberg n'a de parti que parce que son nom se rattache
au souvenir de l'empire et aux sympathies françaises. Sans appui des
puissances, ce n'est rien.

»L'archiduc Charles[364] est porté au défaut de M. de Mérode, par le
même parti. Cette subdivision du parti monarchique catholique est sans
force, laissée à elle-même. Elle pourrait décider la question si elle
secondait le parti du prince d'Orange ou d'un de ses fils, sous
condition pour l'un ou pour l'autre de changement de religion. Elle ne
capitulerait pas à moins.

  [364] Le fils de l'empereur Léopold et le célèbre adversaire de
  Napoléon (1771-1847).

»Quant aux princes de Naples, de Bavière ou de Saxe, leur nom ne s'est
pas présenté à l'esprit des Belges. Ils n'ont pas de parti, mais ils
peuvent devenir une nécessité.

»Toute cette situation est bien compliquée et il n'est pas douteux que
le prince d'Orange en serait la plus heureuse solution.»

       *       *       *       *       *

Au moment où s'agitaient ces questions, si ardues déjà par
elles-mêmes, un nouvel obstacle, je l'ai dit, menaçait de retarder les
travaux de la conférence.

Le ministère anglais, battu dans un incident sans grande importance à
la Chambre des communes, prit la résolution de se retirer. Il
s'agissait de savoir si le bill relatif à la liste civile serait
référé à un comité spécial; l'administration s'y opposait comme
contraire aux précédents établis. Une majorité de vingt-neuf voix sur
quatre cent trente-sept votants s'étant prononcée contre elle, le duc
de Wellington et ses collègues donnèrent leur démission, que le roi
accepta. Ceci s'était passé dans la séance du 15 novembre. Les
ministres aimèrent mieux se retirer devant cette première
manifestation des dispositions hostiles de la Chambre, que d'attendre
la discussion de la proposition de M. Brougham: leur défaite ne
pouvait plus être douteuse. Le roi fit appeler lord Grey[365] et le
chargera de former un ministère dans le parti whig modéré.

  [365] Charles, comte Grey (1764-1845), fut élu en 1786 à la
  Chambre des communes où il se lia intimement avec Fox. De 1792 à
  1802, il demeura à la tête du parti whig. En 1806, ce parti étant
  arrivé au pouvoir, lord Grey fut nommé premier lord de l'amirauté
  puis secrétaire d'État aux affaires étrangères après la mort de
  Fox. En 1807, il se retira et succéda à son frère à la Chambre des
  lords. En 1830, lord Grey fut chargé de former un cabinet qui,
  après une courte interruption en 1832, dura jusqu'en 1834.

Cet événement pouvait avoir des conséquences diverses sur le résultat
de nos grandes négociations; si, pour ma part personnelle, je
regrettais la retraite du duc de Wellington, avec lequel j'avais
d'anciennes et solides relations, et qui d'ailleurs jouissait en
Europe d'un crédit qu'aucun autre homme ne possédait au même point, on
pouvait espérer que la présence aux affaires du parti whig, plus
libéral dans ses tendances politiques, apporterait certaines facilités
dans la marche des négociations. Les transactions de 1815 n'étaient
pas l'œuvre de ce parti; il les avait souvent attaquées et blâmées;
son amour-propre n'était pas engagé à les soutenir dans tous leurs
détails. Il est vrai que cet avantage était compensé par la crainte
que le parti révolutionnaire, qui s'agitait si vivement sur tout le
continent, ne crût trouver et ne trouvât, en effet, un appui dans des
ministres, qui, lorsqu'ils étaient dans l'opposition, encourageaient
et parfois même enflammaient ses espérances. Quoi qu'il en fût, il
fallait accepter ce changement et tâcher d'en tirer le meilleur parti
possible.

Le cabinet démissionnaire avait annoncé l'intention de garder la
direction des affaires, jusqu'à ce qu'une autre administration eût été
formée; et, en effet, lord Aberdeen convoqua encore la conférence
après sa démission donnée. A cette séance, nos commissaires revenus de
Bruxelles remirent le consentement du gouvernement provisoire à la
proposition d'armistice[366]. Ce consentement n'avait pas été accordé
sans quelque discussion sur les limites territoriales fixées par notre
protocole; mais la même objection fut présentée, et avec beaucoup plus
de force, par le plénipotentiaire du roi des Pays-Bas, M. Falck, qui
protesta, au nom de son souverain, contre les limites proposées, comme
étant trop désavantageuses à la Hollande. La conférence dressa, à
cette occasion, deux protocoles, l'un patent et l'autre secret. Par le
premier elle acceptait purement et simplement le consentement donné à
l'armistice à La Haye et à Bruxelles; mais par le protocole secret,
elle invitait ses commissaires, qui allaient retourner à Bruxelles, à
obtenir la limite demandée par le roi des Pays-Bas; néanmoins s'ils
rencontraient trop de difficultés ils devaient s'en tenir à la base
primitive du protocole du 4 novembre. Il ne s'agissait pas
effectivement d'une démarcation définitive qui n'était pas plus
préjugée par l'armistice que les autres questions qui naissaient des
événements de la Belgique.

  [366] C'est le 10 novembre que le congrès accepta l'armistice. Le
  protocole du 4 novembre qui l'imposait assignait comme ligne de
  démarcation «les limites de la Hollande avant le traité de Paris
  du 30 mai 1814». MM. Bresson et Cartwright allèrent porter à
  Londres la nouvelle de l'acceptation, revinrent à Bruxelles le 19
  novembre et soumirent au congrès le deuxième protocole du 17
  novembre qui fut accepté également par le gouvernement provisoire
  (21 novembre).

MM. Cartwright et Bresson repartirent pour Bruxelles, munis des
instructions et des pouvoirs de la conférence qui, ayant obtenu la
suspension des hostilités, pouvait attendre avec plus de sécurité et
de calme la formation du nouveau cabinet anglais.

L'absence de M. Bresson était pour moi une grande gêne. Je l'ai déjà
dit, mon ambassade était assez mal composée: on m'avait imposé
plusieurs jeunes gens, un peu choisis dans ce qu'on appelait le parti
du mouvement. Ils n'étaient d'aucune utilité pour le travail de
l'ambassade, auquel ils étaient incapables de prendre part, et
compromettaient sa dignité par les écarts qu'ils se permettaient.
Ainsi, l'un assistait à un banquet radical donné en l'honneur de la
Pologne et y portait un toast révolutionnaire; l'autre déclarait qu'il
ne boirait à la santé du roi Louis-Philippe que quand il descendrait
du trône. J'eus grand'peine à débarrasser la chancellerie de
l'ambassade de ces éléments incommodes et discordants. Je sollicitais
avec instance qu'on m'envoyât quelqu'un en état de travailler; et ce
n'est qu'à la fin du mois de novembre que je vis enfin arriver M. de
Bacourt.

Une grande complication se présentait pour la formation du nouveau
cabinet. Le duc de Wellington avait succombé sous une alliance subite
et inattendue, composée du _parti whig_, d'une fraction du parti
_high tory_ qui ne pardonnait pas au duc l'émancipation des
catholiques[367], et enfin de quelques partisans de M. Canning qui
s'étaient séparés du parti tory deux ou trois ans auparavant. Lord
Grey représentait le parti whig; le duc de Richmond[368], les high
tories; et lord Palmerston[369], les canningistes[370]. Pour que la
fusion pût se faire entre les trois fractions et qu'on parvînt à
constituer une administration, il fallait d'abord s'accorder sur les
principes qui la dirigeraient et sur les mesures qu'elle présenterait;
de là, les délais et les difficultés. Pour n'en citer qu'une, il était
évident que la chute du duc de Wellington était, surtout, la
conséquence de sa déclaration trop explicite contre toute réforme
parlementaire. On ne croyait pas que l'opinion publique pût être
aussi directement heurtée sur ce point sans quelque danger. Une
réforme parlementaire devait donc devenir l'une des mesures du
nouveau cabinet. Or, l'un des principes des high tories, et de
l'administration de M. Canning, avait toujours été une opposition
prononcée contre toute réforme parlementaire. S'attachaient-ils à
cette doctrine dans toute sa rigueur? ils ne pouvaient marcher avec
les whigs: et s'ils composaient avec la nécessité des circonstances,
ils reproduisaient l'exemple du duc de Wellington et de M. Peel dans
la question de l'émancipation des catholiques. Et alors, cette
conduite séparait d'eux beaucoup de leurs anciens et constants amis
politiques; et si elle leur en amenait de nouveaux, ceux-ci venaient
de prouver que leur fidélité n'était que conditionnelle. Jusqu'à
l'époque dont je parle ici, on capitulait rarement, en Angleterre,
avec les principes politiques qu'on avait une fois professés, et l'on
n'y pardonnait guère une désertion de parti.

  [367] On sait quelle était la situation de l'Irlande avant le bill
  d'émancipation. Sur ses sept millions d'habitants, près de six
  millions de catholiques n'étaient ni électeurs ni éligibles, ne
  pouvaient exercer aucune profession libérale et n'avaient pas le
  droit de posséder la terre. Après de longues vicissitudes, il se
  créa en 1823, grâce à l'influence et aux efforts de O'Connell, un
  grand parti de résistance, sous le nom d'association catholique.
  Dès lors, l'agitation sans cesse croissante effraya le
  gouvernement et hâta la solution. Quatre fois déjà, un bill
  d'émancipation avait été adopté par les Communes et rejeté par les
  lords. Enfin en 1829, Wellington et Peel le firent voter (10
  avril). Les catholiques devenaient citoyens.

  [368] Charles, duc de Richmond, né en 1791, entra à la Chambre des
  lords en 1819 à la mort de son père, et fit partie en 1830 du
  cabinet Grey.

  [369] Henry John Temple, lord vicomte Palmerston, né en 1784, élu
  aux Communes en 1807, lord de l'amirauté dans le cabinet Portland
  en 1807, secrétaire d'État à la guerre en 1809. Il garda ce poste
  jusqu'en 1828. Il fut ensuite secrétaire d'État aux affaires
  étrangères de 1830 jusqu'en 1841, puis de 1846 à 1851; ministre de
  l'intérieur de 1852 à 1855, premier lord de la trésorerie de 1855
  à 1858, puis de 1859 jusqu'à sa mort qui survint en 1865.

  [370] Le parti tory était en réalité, à cette époque, divisé en
  deux fractions: les high tories constituaient la fraction pour
  ainsi dire intransigeante qui avait refusé de s'associer aux
  mesures de conciliation de M. Canning; les canningistes ou tories
  modérés formaient l'autre groupe.

D'ailleurs, si l'opinion publique en général s'était passionnée pour
une réforme parlementaire, l'avènement des whigs au ministère
inspirait une certaine inquiétude aux hommes d'affaires, et cette
inquiétude s'était traduite par une baisse considérable dans les fonds
publics. L'Angleterre, depuis un siècle, avait été tellement
accoutumée à l'administration des tories; les intervalles du
gouvernement des whigs avaient été si courts, et j'ajouterai marqués
par si peu de succès, que la majorité des gens qui comptent par leur
position ou par leurs intérêts n'allait pas au-devant d'eux. Ainsi, le
_Times_, ce journal qui avait été si longtemps l'organe de leur parti
et qui se montrait disposé à les soutenir, était cependant obligé
d'exprimer dans les termes suivants l'impression de la Cité de
Londres, où se font toutes les opérations financières et commerciales.


«Les sentiments ne sont pas très favorables à un ministère whig, en
tant que whig, parce que les hommes de ce parti n'ont pas la
réputation d'affaires à laquelle on attache ici un si grand prix; mais
l'on ne voit pas trop quelle autre alternative reste. Tous les gens
pratiques sont d'opinion qu'un ministère ne pouvait être appelé au
gouvernail à une époque de plus grandes difficultés.»

       *       *       *       *       *

Tout cela, on le voit, n'était pas trop rassurant. Je ne m'en alarmai
pas cependant; et je pensai que nos rapports avec l'Angleterre ne
seraient pas affectés matériellement par le changement survenu. Nous
étions bien, il est vrai, avec le ministère qui se retirait, et, quand
on est bien, il ne faut pas trop céder à la pensée du mieux. Mais je
crus que dans sa politique extérieure, l'administration nouvelle
adopterait à peu près les principes de l'ancienne, et qu'il pourrait y
avoir un avantage: c'est que, ce que nous ferions de concert avec
elle, fût-ce même exactement ce que nous aurions fait avec l'autre,
serait probablement vu avec plus de prédilection en France, par suite
du courant d'opinion qui y dominait dans ce moment-là.

Le ministère parvint enfin à se constituer. Voici quelle était sa
composition[371]:

  [371] Voir l'impression de M. de Talleyrand sur le nouveau
  ministère dans sa lettre à Madame Adélaïde du 19 novembre.
  (Appendice, p. 458.)

    Lord Grey, premier lord de la Trésorerie;
    Lord Palmerston, secrétaire d'État des affaires étrangères;
    Lord Melbourne, secrétaire d'État de l'intérieur[372];
    Lord Goderich[373], secrétaire d'État des colonies et de la guerre;
    Lord Althorp[374], président du conseil des Indes;
    Lord Lansdowne, président du conseil;
    Lord Durham[375], gendre de lord Grey, lord du sceau privé;
    M. Brougham, chancelier sous le titre de lord Brougham;
    Lord Holland[376], chancelier du comté de Lancastre;
    Le duc de Richmond, grand maître de l'artillerie;
    Lord Auckland[377], ministre du commerce, sans entrée au conseil.

  [372] W. Lamb, lord vicomte Melbourne, né en 1779, élu à la
  Chambre des communes en 1805, entra à la Chambre des lords en
  1828, à la mort de son père; ministre de l'intérieur en 1830,
  devint en 1834 premier lord de la trésorerie et resta le chef du
  cabinet, sauf une courte interruption jusqu'en 1841. Il mourut en
  1848.

  [373] Frédéric-John Robinson, comte de Ripon, lord vicomte
  Goderich, né en 1782, député aux Communes en 1806, sous-secrétaire
  d'État aux colonies dans le ministère Portland en 1807, membre du
  conseil d'amirauté en 1810, chancelier de l'échiquier en 1823,
  secrétaire d'État aux colonies en 1827, entra la même année à la
  Chambre des lords sous le titre de vicomte Goderich. Il fut
  pendant quelques mois premier lord de la trésorerie (1827-1828),
  puis de nouveau secrétaire d'État aux colonies, lord du sceau
  privé en 1833, président du bureau du commerce en 1841 et du
  bureau des Indes (1843). Il se retira en 1846 et mourut en 1859.

  [374] John-Charles Spencer, vicomte Althorp, puis comte Spencer,
  né en 1782, député aux Communes en 1804, commissaire du trésor en
  1806. En 1830, il devint chancelier de l'échiquier, entra à la
  Chambre des lords en 1834. A la chute du cabinet Grey, il se
  retira des affaires et mourut en 1845.

  [375] John-George Lambton, comte de Durham, né en 1792, entra de
  bonne heure à la Chambre des communes, fut créé pair d'Angleterre
  en 1828, entra en 1830 dans le cabinet Grey comme lord du sceau
  privé. Il fut nommé ambassadeur à Pétersbourg en 1836, puis
  gouverneur des colonies anglaises de l'Amérique du Nord (1838). Il
  mourut en 1840.

  [376] Henry-Richard Vassall Fox, lord Holland, neveu du célèbre
  Fox, né en 1773, succéda à son père à la Chambre des lords, fut
  lord du sceau privé en 1800 et 1807. En 1830, il devint chancelier
  du duché de Lancastre, et conserva ces fonctions, sauf une courte
  interruption en 1835, jusqu'à sa mort (1840).

  [377] George Eden, comte Auckland (1784-1849), entra à la Chambre
  des communes en 1810 et, en 1814, succéda à son père à la Chambre
  des lords. En 1830, il entra dans le cabinet Grey comme président
  du bureau du commerce et maître de la monnaie; en 1834, il devint
  premier lord de l'amirauté dans le ministère de lord Melbourne. En
  1835, il fut nommé gouverneur général de l'Inde et garda ce poste
  jusqu'en 1842. De nouveau premier lord de l'amirauté en 1840, il
  mourut peu d'années après (1er janvier 1849).

Pendant que ce cabinet s'était constitué à Londres, une nouvelle
modification s'était opérée dans le ministère français, et le général
Sébastiani, ministre de la marine, était devenu ministre des affaires
étrangères, à la place du maréchal Maison, nommé ambassadeur à
Vienne[378]. Ces changements perpétuels ne rendaient pas la marche des
affaires bien aisée; mais il fallait se dire que nous étions un peu en
révolution partout, et dans ces temps-là il est bon de savoir
s'arranger de tout.

  [378] 17 novembre.--En même temps le maréchal Gérard était
  remplacé à la guerre par le maréchal Soult. Le comte d'Argout
  remplaçait le général Sébastiani à la marine.

J'avais insisté vivement dans la dernière séance de la conférence où
avait assisté lord Aberdeen, pour qu'on y terminât l'affaire de
l'armistice entre les Hollandais et les Belges, et il avait même fallu
pour cela que notre séance eût lieu fort avant dans la nuit. J'avais
fait partager mon empressement aux autres membres de la conférence. Il
était motivé sur le désir que j'avais que l'affaire fût assez engagée
pour nous assurer que les ministres nouveaux seraient obligés d'entrer
dans la voie que nous leur avions ouverte, mon projet étant de leur
demander au moment où ils prendraient leurs portefeuilles, de recevoir
comme bien préparé et bien fait tout ce qui avait été décidé dans les
conférences sur la Belgique, et d'en faire eux-mêmes la déclaration à
une des premières occasions qui se présenterait. Il me paraissait que
cela devait avoir une grande influence sur les délibérations que
prendraient ultérieurement les Belges; aussi, je pressai beaucoup les
nouveaux ministres à cet égard. Il fallait naviguer entre deux
courants opposés; quelques personnes comptaient trop les Belges,
d'autres comptaient trop le roi des Pays-Bas. C'était entre ces deux
intérêts, et sans trop les froisser, que je cherchais à marcher. Tout
se passa ainsi que je l'avais désiré, et on verra plus tard que le
nouveau cabinet entra parfaitement dans mes vues sur la manière de
concilier les intérêts si complexes et si divers, engagés, je ne dis
pas seulement dans la question belge, mais dans les questions
européennes. Il ne sera pas superflu, pour me faire mieux comprendre,
de jeter un coup d'oeil rapide sur les dispositions particulières des
différents cabinets au moment où nous sommes parvenus. Nous
esquisserons ensuite celles de leurs représentants dans la conférence
de Londres et leur caractère.

L'Autriche, alarmée de la révolution qui avait eu lieu en France et
des agitations qui s'étaient manifestées en Brunswick, en Saxe, en
Hesse[379], continuait à souffler la discorde en Allemagne: elle
espérait, par là, obliger l'armée fédérale à se mettre en mouvement,
ou, au moins au complet; elle cherchait un prétexte pour porter son
armée sur un point ou sur un autre. M. de Metternich, loin de
regretter de n'avoir pas fait quelques sacrifices à l'esprit du temps,
était fâché de ne pas l'avoir comprimé davantage et ne renonçait pas
encore à l'espoir de réparer le temps perdu.

  [379] Une insurrection venait d'éclater dans le duché de
  Brunswick. Le duc, qui avait refusé d'appliquer la constitution de
  1820, dut abandonner le gouvernement à son frère Guillaume (7
  septembre). Dans la Hesse-Cassel se produisit également un
  soulèvement contre le landgrave Guillaume. Il se retira à Hanau
  d'où il accorda à ses sujets une charte très libérale. Dresde et
  Leipzig furent aussi le théâtre de graves mouvements
  insurrectionnels. Le roi Antoine dut renvoyer son ministère et
  promettre une constitution.

La Russie était dans la même disposition; elle faisait des armements
considérables. Elle voulait en donner le commandement au maréchal
Diebitch[380], qu'on avait envoyé à Berlin, où il essayait à l'aide
des intrigues autrichiennes, du prince royal et de M. Ancillon, de
détruire le crédit de M. de Bernstorff, et d'entraîner le roi à
l'intervention armée que désirait vivement le roi des Pays-Bas.

  [380] Jean, comte de Diebitch-Zabalkanski, né en 1785, entra à
  l'armée en 1797, fit les campagnes de 1805, 1806 et 1807. En 1812
  il devint général-major, signa en juin 1813 le traité de
  Reichenbach avec l'Angleterre et la Prusse, et fut nommé
  lieutenant général après la bataille de Leipzig. Après la paix, il
  devint chef du grand état-major impérial (1820), puis
  feld-maréchal (1829). Il commanda l'armée russe dans la guerre de
  Pologne (1831), mais mourut au cours de la campagne (9 juin).

Mais, heureusement, le roi de Prusse éclairé par l'expérience du passé
et par la connaissance profonde qu'il avait de l'état des esprits en
Allemagne et particulièrement en Prusse, et aussi, disons-le, par
l'honnêteté naturelle de son caractère, résistait à toutes les
influences et à la pression qu'on cherchait à exercer sur lui. Y
résisterait-il toujours? Telle était la question, de la solution de
laquelle dépendait le maintien de la paix. Mais à celle-là s'en
rattachaient bien d'autres. Dans l'état de choses que je viens de
décrire, on devait se demander si le changement arrivé dans le
ministère anglais rendrait les cours du nord plus souples ou plus
exigeantes? Se croiraient-elles capables d'engager la lutte avec
un cabinet whig qu'elles n'auraient pas l'espoir d'entraîner;
ou bien, se croiraient-elles obligées de se préparer davantage?
Deviendraient-elles plus soupçonneuses, plus irritables? Se
croiraient-elles, enfin, parvenues au point de devoir jouer le tout
pour le tout?

C'est l'esprit préoccupé de toutes ces considérations et des
éventualités qui pouvaient en découler, que je calculai le langage à
tenir à la prochaine réunion de la conférence que le nouveau ministre
des affaires étrangères, lord Palmerston, ne devait pas tarder à
convoquer. La conférence était composée ainsi qu'il suit:

L'Autriche y était représentée par le prince Paul Esterhazy[381],
depuis quinze ans ambassadeur à Londres, où il était aimé et estimé
par la société et l'aristocratie anglaises. Sous des dehors faciles,
une humeur toujours gaie et aimable, il cache beaucoup de finesse et
plus d'attention aux affaires qu'on ne lui en suppose. Grand seigneur
hongrois, il a, à ce titre, des idées plus libérales que M. de
Metternich et sa longue résidence en Angleterre, en l'accoutumant à la
pratique du gouvernement constitutionnel, lui avait élargi les idées
et l'avait préparé aux concessions inévitables à faire dans les
circonstances où se trouvait l'Europe. Un peu plus tard, M. de
Metternich lui adjoignit le baron de Wessenberg, soit pour éloigner
celui-ci de Vienne, où il le gênait, soit pour retenir le prince
Esterhazy dont il redoutait peut-être les entraînements. Si c'était
dans ce dernier but, il se trompait étrangement, car M. de Wessenberg
était plus que le prince Esterhazy susceptible de se laisser
entraîner. J'avais déjà connu le baron de Wessenberg au congrès de
Vienne; et je savais que ce n'était qu'un homme d'affaires instruit,
actif, travailleur, mais rien de plus; les vues d'un homme d'État lui
manquent absolument; il ne prend les affaires que par les petits
côtés; bon homme du reste, et qui croit savoir tout, parce que,
pendant quarante ans, il a écouté et retenu tous les commérages de
l'Europe.

  [381] Paul-Antoine, prince Esterhazy de Galantha, diplomate
  autrichien, né en 1786, fut d'abord secrétaire d'ambassade à
  Londres, puis ambassadeur en Westphalie (1810), à Rome (1814) et à
  Londres (1815 à 1818). Il revint à Londres en 1830 et y demeura
  jusqu'en 1838. En 1848, il fit partie du ministère Bathyani. Il
  mourut en 1860.

Le ministre de Prusse, le baron de Bulow[382], avait une grande
connaissance des affaires; c'est un homme d'esprit, un peu à la façon
prussienne, poussant la finesse parfois jusqu'à la ruse. Il a épousé
la fille de Guillaume de Humboldt, mais pas la fureur anti-française
de ce dernier, qui m'avait été si incommode au congrès de Vienne. M.
de Bulow voulait plaire aux deux partis qui partageaient la cour de
Berlin, au vieux roi, sage et prudent, et au prince royal qui, d'un
instant à l'autre, pouvait succéder à son père, et que ses penchants
portaient vers la Russie. J'eus plus d'une fois besoin de l'arracher à
cette conciliation impossible pour le ramener à l'appréciation
éclairée des événements.

  [382] Henri, baron de Bulow, né en 1790, s'enrôla en 1813, fit les
  campagnes de 1814 et 1815 et fut après la paix nommé
  plénipotentiaire à Francfort. En 1817, il fut attaché comme
  secrétaire à l'ambassade de Londres, revint à Berlin et devint
  conseiller intime au ministère des affaires étrangères. En 1827,
  il fut nommé ministre à Londres et y demeura jusqu'en 1840, passa
  ensuite à Francfort (1841) et devint en 1842 ministre des affaires
  étrangères. Il se retira en 1844 et mourut en 1846.

La Russie avait deux représentants officiels à la conférence de
Londres: le prince de Lieven et le comte Matusiewicz. Celui-ci,
Polonais de naissance, a reçu son éducation en France et peut se
vanter à bon droit d'avoir remporté le grand prix d'honneur de
l'Université de Paris au concours de 1811; les habitudes de son esprit
sont restées toute françaises, et il a un rare talent et une grande
facilité de rédaction. Il avait été envoyé à Londres pour prendre part
aux négociations relatives à la Grèce, et y était resté comme
représentant intérimaire de la Russie, pendant une absence temporaire
du prince de Lieven; je l'avais trouvé remplissant ces fonctions à mon
arrivée à Londres. Au début des affaires de la Belgique, il avait
témoigné des dispositions très conciliantes, quoiqu'il connût les
répugnances de son souverain pour le nouvel ordre de choses établi en
France; mais, quand plus tard la Pologne se souleva, il eut besoin de
beaucoup d'adresse pour se faire maintenir dans le poste de
plénipotentiaire à la conférence de Londres. On comprend que sa
position équivoque en qualité de Polonais, ne le rendit plus aussi
facile dans nos négociations. Quant au prince de Lieven, je lui dois
le témoignage qu'il nous aida beaucoup par sa loyauté et par sa
résistance aux emportements souvent mal avisés de l'empereur Nicolas.
M. de Lieven a plus de capacité qu'on ne lui en accorde généralement;
sous ce rapport, le voisinage de sa femme lui fait tort et l'efface
plus que cela ne devrait être. On disait à Londres que le désir de
garder son ambassade contribuait à le rendre conciliant dans ses
relations avec le gouvernement anglais: cela ne me paraît pas probable
et, en tout cas, cela ne lui réussit pas, puisqu'il a fini par être
rappelé. Mais je ne donnerais pas une idée complète ni exacte de la
légation de Russie à Londres et du rôle important qu'elle y jouait,
si j'oubliais de faire mention de madame de Lieven[383]. Moins qu'une
autre peut-être elle me pardonnerait de la passer sous silence. Madame
de Lieven était depuis dix-neuf ans en Angleterre; elle y était venue
en 1812, lorsque la folle entreprise de Napoléon contre la Russie
avait conduit l'empereur Alexandre à se rapprocher du gouvernement
anglais. Il faut se rappeler qu'à cette époque il n'y avait plus,
depuis plusieurs années, aucun corps diplomatique à la cour de
Londres, avec laquelle tous les cabinets du continent avaient dû
rompre, au moins en apparence, leurs relations officielles. Aussi,
l'apparition d'une ambassade de Russie y produisit-elle une grande
sensation. Le prince régent, la cour, l'aristocratie, on pourrait dire
la nation, accueillirent avec un empressement, qui ressemblait à de
l'enthousiasme, le représentant de l'empereur de Russie; on fêta
partout M. de Lieven, et madame de Lieven qui, déjà pendant la mission
de son mari à Berlin, avait acquis une sorte de célébrité, partagea
naturellement les ovations faites à son mari. A la cour, où il n'y
avait point de reine, le premier rang lui revint de droit, et le
prince régent était charmé de l'attirer à Brighton, où sa présence
autorisait celle de la marquise de Coningham, que peu de femmes de la
société anglaise aimaient à rencontrer. L'aristocratie, si
hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle ambassadrice, et lui
accorda d'emblée tous ces petits privilèges réservés aux femmes que
leur beauté, leur esprit ou leur fortune, placent à la tête du monde
élégant; c'est de cette époque que date l'empire incontestable que
madame de Lieven a exercé sur la société anglaise. Elle eut le mérite,
en l'acceptant, de tout faire pour le conserver longtemps; il faut en
reporter tout l'honneur à son esprit. Il paraît qu'elle n'a jamais eu
de vraie beauté; mais quand l'âge avait terni les agréments de la
jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de belles
manières, un grand air, qui lui donnent quelque chose de noble et d'un
peu impérieux, comme le pouvoir qu'elle exerce. Elle a beaucoup
d'esprit naturel, sans la moindre instruction et, ce qui est assez
remarquable, sans avoir jamais rien lu; elle écrit en français d'une
manière charmante; son style est varié, original et toujours naturel.
Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute parce que dans sa
conversation elle cherche moins à plaire qu'à dominer, à interroger, à
satisfaire son insatiable curiosité; aussi est-elle plus piquante par
la hardiesse de ses questions et même de ses provocations, que par la
vivacité de ses reparties; on dirait qu'elle préfère la satisfaction
d'embarrasser au désir de plaire en faisant valoir celui auquel elle
parle. Elle voulut se passer cette fantaisie à une de nos premières
rencontres, et dans une réunion assez nombreuse: «On aura beau dire et
faire, s'écria-t-elle tout à coup, ce qui vient de se passer en France
est une flagrante usurpation!--Vous avez bien raison, madame,
répliquai-je; seulement, ce qui est à regretter, c'est qu'elle n'ait
pas eu lieu quinze ans plus tôt, comme le désirait et le voulait
l'empereur Alexandre, votre maître.» Je dois dire que depuis ce jour,
elle ne me provoqua plus et que nos rapports devinrent très
agréables, quoique sourdement elle fît tout ce qui dépendait d'elle
pour entraver nos négociations, et cet antagonisme ne laissait pas que
d'avoir ses inconvénients, surtout après le changement qui venait de
s'opérer dans le ministère anglais. Madame de Lieven, en souvenir
peut-être de sa jeunesse, était assez volage dans ses affections
politiques; mais où se marquait son habileté, c'est qu'elle se
trouvait presque toujours dans de meilleures relations avec le
ministre qui arrivait au pouvoir qu'avec celui qui le quittait. C'est
ainsi qu'après avoir longtemps cultivé l'amitié du duc de Wellington,
elle s'était éloignée de lui pour chercher M. Canning. A la mort de
celui-ci, le duc ayant repris l'ascendant dans la direction des
affaires, madame de Lieven n'avait plus retrouvé le même crédit près
de lui: aussi n'épargna-t-elle aucune coquetterie pour gagner lord
Grey dès son avènement au pouvoir, et j'eus plus d'une fois occasion
de m'apercevoir qu'elle y avait réussi dans une certaine mesure.

  [383] Dorothée de Benkendorf, princesse de Lieven, née en 1784,
  épousa à seize ans le prince de Lieven, fut nommée en 1828 dame
  d'honneur de l'impératrice de Russie. Lorsque le prince fut
  rappelé à Pétersbourg, elle se fixa à Paris. En 1848 elle se
  retira à Bruxelles. De retour à Paris, elle y resta jusqu'en 1854,
  date de la guerre de Crimée, retourna alors à Bruxelles, mais ne
  tarda pas à revenir à Paris où elle mourut en 1857. Madame de
  Lieven laissa de nombreux souvenirs à Londres et à Paris où elle
  était liée avec les hommes politiques les plus en vue. Canning, et
  plus tard lord Grey, étaient les hôtes les plus assidus de son
  salon.

Pour compléter cette esquisse des membres de la conférence, il ne me
reste plus qu'à parler de lord Palmerston, qui succédait à lord
Aberdeen.

Lord Palmerston est certainement l'un des plus habiles, si ce n'est le
plus habile homme d'affaires, que j'aie rencontré dans ma carrière. Il
a toutes les aptitudes et toutes les capacités qui doivent contribuer
à composer un tel homme en Angleterre: une instruction étendue et
variée, une activité infatigable, une santé de fer, des ressources
inépuisables dans l'esprit, une grande facilité d'élocution dans le
parlement; sans être ce qu'on appelle en Angleterre, un grand
_debater_, son genre d'éloquence est mordant et satirique; il sait
mieux accabler un adversaire sous son ironie et ses sarcasmes, que
convaincre ses auditeurs; enfin il a de l'amabilité sociale et des
manières élégantes. Mais un trait de son caractère dépare tous ces
avantages et l'empêche, à mon sens, d'être compté comme un véritable
homme d'État: il est passionné dans les affaires publiques, au point
de sacrifier les plus grands intérêts à ses ressentiments; chaque
question politique à peu près se complique pour lui d'une question
personnelle; et, en paraissant défendre les intérêts de son pays,
c'est, presque toujours, ceux de sa haine ou de sa vengeance qu'il
sert; il met un grand art à dissimuler ce moteur secret sous des
apparences que je pourrais appeler patriotiques; c'est par cet art
qu'il parvient toujours à agir sur une portion considérable de
l'opinion publique, qu'il entraîne dans le sens de sa propre passion.
J'aurai plus d'une fois dans ces souvenirs l'occasion de constater
l'exactitude de cette observation, qui explique, je crois, comment
lord Palmerston a toujours conservé une certaine popularité, tout en
changeant de parti, et en portant tour à tour ses grands talents dans
les camps des tories, des whigs et même des radicaux. Il y a peu
d'Anglais qui sachent aussi bien que lui toucher la fibre patriotique
de John Bull. Nous marchâmes parfaitement d'accord pendant les
premiers mois de la conférence, et c'est à cet accord que sont dus en
partie les excellents résultats obtenus. Maintenant, après avoir parlé
des hommes, revenons aux affaires.

Lord Grey, comme je le lui avais demandé, avait saisi l'occasion de
son premier discours au parlement, où il indiquait la ligne que le
nouveau ministère se proposait de suivre, pour donner des assurances
de paix et principalement de bonne entente avec la France; il avait
dit aussi qu'il se plaisait à regarder les gouvernements des deux pays
comme fondés sur les mêmes principes. Ce discours fit de
l'impression. Nos rapports avec l'Angleterre étaient donc établis sur
une base solide; c'était un point essentiel; il fallait en tirer
parti.

Un incident survint, qui, en irritant les cours d'Autriche, de Prusse
et surtout celle de Russie, rendait encore plus nécessaire l'accord
entre la France et l'Angleterre. Le congrès belge, avant même de
ratifier l'armistice avec la Hollande, conclu sous la médiation de la
conférence, venait de prononcer l'exclusion définitive de la maison de
Nassau du gouvernement de la Belgique. Heureusement pour nous, ce vote
avait eu lieu, malgré une démarche éclatante faite par le gouvernement
français pour l'empêcher, ce qui établissait bien la bonne foi qu'il
avait témoignée dans cette question[384].

  [384] Voir page 414 et note. C'est le 23 novembre que la question
  _de l'exclusion à perpétuité des membres de la maison
  d'Orange-Nassau de tout pouvoir en Belgique_ fut posée au congrès
  par M. Rodenbach. Elle fut prononcée par 161 voix contre 28.

Lorsque la conférence se réunit pour la première fois, sous la
présidence de lord Palmerston, qui nous communiqua les acceptations
définitives de La Haye et de Bruxelles à notre proposition
d'armistice, j'exposai aux plénipotentiaires rassemblés quelques
considérations que je croyais utile de faire parvenir, par leur
entremise, à leurs gouvernements respectifs.

Je leur dis:

«Maintenant, messieurs, nous avons l'assurance que les hostilités
resteront suspendues et que le sang cessera de couler; il s'agit donc
de nous entendre sur les moyens de régler l'affaire épineuse qui est
remise à nos soins. Il est évident que nous n'y parviendrons pas, si
nous n'apportons pas tous ici un esprit de conciliation, et si nous
n'avons pas tous un but commun: celui du maintien de la paix dont tous
nous avons besoin. Il est impossible de ne pas reconnaître que,
quelque motivée qu'ait pu être la révolution qui a eu lieu en France,
elle a ébranlé plus ou moins tous les trônes de l'Europe, et affaibli
partout le principe d'autorité. Je le déplore avec vous et autant que
vous, et je ne vois qu'un remède à ce mal, c'est que nous nous
entendions tous pour le réparer en nous prêtant un appui réciproque.
Ne doutez pas que chacun de nos gouvernements se sentira plus fort
chez lui, quand il pourra y parler au nom de l'alliance des cinq plus
grandes puissances de l'Europe. Mon gouvernement vient de vous donner
une preuve de la sincérité de ses intentions en s'efforçant d'empêcher
le congrès belge de prononcer l'exclusion de la maison de Nassau. Je
regrette qu'il n'ait pas eu plus de succès et je rechercherai
loyalement avec vous, les moyens de réparer, si cela est possible
encore, cet échec. Mais quelle que soit l'issue de nos efforts sur ce
point, il faut nous préparer à toutes les éventualités qui peuvent
survenir et apporter dans nos délibérations la confiance et la
fermeté, qui seules assureront la conservation de la paix.»

Ces observations, qui avaient, je crois, le mérite d'être vraies,
firent assez d'effet pour que je pusse espérer qu'on parviendrait à
maintenir la paix.

On convint dans cette séance de laisser le champ ouvert aux tentatives
que faisaient en Belgique les partisans de la maison de Nassau pour
ramener l'opinion du congrès en faveur au moins du prince d'Orange, et
de s'occuper, en attendant, des points, que dans tous les cas, il
serait nécessaire de régler, tels que ceux des difficultés qu'avaient
soulevées les limites de l'armistice entre les Hollandais et les
Belges;--des rapports à établir avec la confédération germanique à
cause du Luxembourg;--du partage de la dette[385]...

  [385] La correspondance de M. Bresson et de M. de Talleyrand est
  précieuse à consulter sur ces divers points. Nous avons inséré en
  appendice quelques-unes de ces lettres qui complètent ce que M. de
  Talleyrand dit de ces négociations. (Appendice, pp. 459, 460 et
  465.)

Au moment où la conférence allait commencer l'examen de ces questions
importantes, je vis arriver à Londres un émissaire du cabinet
nouvellement constitué en France, ou du moins de quelques-uns de ses
membres. C'était le comte de Flahaut. La mission de M. de Flahaut
était assez compliquée; on lui avait donné pour prétexte les anciennes
relations de société et d'amitié qu'il avait avec quelques membres du
nouveau ministère anglais, entre autres avec lord Grey et le marquis
de Lansdowne, et on avait supposé que la protection bienveillante que
j'avais accordée à M. de Flahaut, au début de sa carrière, me rendrait
sa présence agréable dans les circonstances actuelles. M. de Flahaut
venait lui-même avec l'intention de préparer les voies à sa nomination
comme ambassadeur à Londres, lorsque je serais dans le cas de me
démettre de ce poste.

Je démêlai bien vite ces mobiles particuliers sous les dehors
officiels qu'on avait donnés à son envoi, car il m'apportait une
dépêche et des lettres dans lesquelles le général Sebastiani me
demandait mes avis et mes conseils sur la politique extérieure de la
France et il était de plus chargé de me faire des insinuations sur la
solution à donner à la question hollando-belge, après le vote
d'exclusion prononcé contre la maison de Nassau par le congrès belge.
Voici en quoi consistait le plan que M. de Flahaut me développa, plan
qui avait été inspiré par M. de Celles et quelques autres intrigants
de son espèce, et accepté, j'ai tout lieu de le croire, par le général
Sébastiani. On disait: puisque la Belgique rejette la maison de
Nassau, et que le roi Louis-Philippe ne consent point à l'élection du
duc de Nemours comme souverain du nouvel État, il n'y a qu'un moyen de
tout concilier: c'est le partage de la Belgique. En procédant à ce
partage de manière à y intéresser les puissances voisines, on
parviendra certainement à obtenir leur consentement. Ainsi on donnera
une part au roi des Pays-Bas, qui préférera cela à la perte totale de
la Belgique; la Prusse aura la sienne, et celle de la France sera la
plus considérable; mais, comme il serait impossible d'obtenir ce
résultat sans le consentement de l'Angleterre, il faut aussi lui faire
sa part, et elle recevra la ville et le port d'Anvers avec le cours de
l'Escaut jusqu'à la mer. C'est cette belle conception que M. de
Flahaut devait s'efforcer de me faire adopter.

Il ne me fallut pas beaucoup de réflexion pour démontrer combien un
pareil projet était insensé, dangereux, opposé au maintien d'une paix
durable et avant tout aux vrais intérêts de la France, en supposant
même qu'il pût être accepté par les autres puissances. Je rappelai
tout ce qu'il avait coûté de peine et de sang à la France pour
expulser les Anglais du continent dans les siècles passés, et je
déclarai que pour mon compte, je me ferais plutôt couper le poing que
de signer un acte qui les y ferait revenir. L'extension qu'on voulait
donner à la Prusse sur nos frontières du nord n'offrait pas moins
d'inconvénient à mes yeux. Je rejetai donc avec vivacité et hauteur un
plan contraire à la saine politique et qui n'avait d'autre caractère
que celui d'une intrigue. Il n'y avait, à mon sens, qu'une issue
possible à la question qui pût être utile à la France: c'était la
création d'un royaume de Belgique, placé sous le gouvernement d'un
prince quelconque, qui serait trop faible pour nous inquiéter, et qui
ne serait pas même en état de fournir les garnisons de cette ceinture
de forteresses érigées et entretenues à grands frais contre nous.

M. de Flahaut dut se contenter de cette réponse de ma part et la
reporter à Paris avec la dépêche par laquelle j'exposais mes idées sur
la politique extérieure de la France, répondant sur ce point, aux
questions qui m'avaient été posées par le général Sebastiani.

Voici cette dépêche[386]:

  [386] Elle n'est pas citée dans le recueil de M. Pallain.


«Londres, le 27 novembre 1830.

»Monsieur le comte,

»Je vous remercie d'avoir engagé M. de Flahaut à venir à Londres; il y
est en relations habituelles avec le nouveau ministère et sa présence
ici m'a été fort utile à cet égard; son très bon esprit lui a fait
sentir le langage qui pouvait le mieux nous servir.

»Je vais répondre tout de suite aux questions générales qui m'ont été
faites sur la politique extérieure que la France peut être amenée à
suivre dans les circonstances actuelles.

»La France ne doit point songer à faire ce qu'on appelle des
alliances. Elle doit être bien avec tout le monde et seulement mieux
avec quelques puissances, c'est-à-dire, entretenir avec elles des
rapports d'amitié qui s'expriment lorsque des événements politiques se
présentent.

»Ce genre de liens doit avoir aujourd'hui un principe différent de
celui qu'il avait autrefois; ce sont les progrès de la civilisation
qui formeront désormais nos liens de parenté. Nous devons donc
chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la
civilisation est plus avancée; c'est là que sont nos vraies ambassades
de famille. Ceci conduit naturellement à regarder l'Angleterre comme
la puissance avec laquelle il nous convient d'entretenir le plus de
relations; je dois faire observer qu'il y a entre elle et nous des
principes communs, et que c'est la seule puissance avec laquelle nous
en ayons d'essentiels. Si, dans quelques points, nous avons des
avantages sur l'Angleterre, dans d'autres aussi elle l'emporte sur
nous. Il y a ainsi quelque profit, de part et d'autre, à une réunion
plus étroite. Tous les motifs de rivalité sont d'ailleurs fort
diminués par les pertes coloniales que nous avons faites.

»L'Europe est certainement en ce moment, dans un état de crise. Eh
bien! l'Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille
franchement la paix. Les autres puissances reconnaissent un droit
divin quelconque; la France et l'Angleterre seules n'attachent plus là
leur origine. Le principe de la non-intervention est adopté également
par les deux pays; j'ajouterai, et je le compte pour quelque chose,
qu'il y a aujourd'hui une sorte de sympathie entre les deux peuples.

»Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de
rapprochement, pour donner à l'Europe la tranquillité dont elle a
besoin. Que quelques États soient ou ne soient pas disposés à la
paix, il faut que la France et l'Angleterre déclarent qu'elles la
veulent, et que cette volonté émanée des deux pays les plus forts et
les plus civilisés de l'Europe, s'y fasse entendre avec l'autorité que
leur puissance leur donne.

»Quelques-uns des cabinets qui marchent encore sous la bannière du
droit divin, ont en ce moment des velléités de coalition; ils peuvent
s'entendre parce qu'ils ont un principe commun; ce principe
s'affaiblit, à la vérité, dans quelques endroits, mais il existe
toujours; aussi lorsque ces cabinets-là se parlent, ils s'entendent
bientôt. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon; l'Angleterre
et nous, nous soutiendrons l'opinion publique avec des principes; les
principes se propagent partout, et le canon n'a qu'une portée dont la
mesure est connue.

»L'Europe se trouve donc partagée entre ces deux principes de
gouvernement: ce sont aujourd'hui ceux qui la régissent. Les forces
sont à peu près égales entre le principe qui fait mouvoir les armées
russes et autrichiennes, et le principe qui, agissant par l'opinion,
est sûr de faire mouvoir des forces, au moins égales. Ce dernier
rencontrera de nombreux alliés dans les pays qui lui sont opposés, et
son antagoniste ne compte guère parmi les siens que le faubourg
Saint-Germain. S'il y a balance, il faut la faire pencher de notre
côté, et le moyen d'y arriver, c'est d'attirer la Prusse vers des
idées qui sont moins éloignées d'elle que des autres pays du Nord.
C'est là, ce me semble, quelles doivent être les vues du cabinet de
Londres, et de celui de Paris. J'ai développé cette pensée hier très
longuement avec lord Palmerston et aujourd'hui avec lord Grey; ils
entrent l'un et l'autre dans cette manière de voir et donneront des
instructions en conséquence au ministre qu'ils ont à Berlin. Il est
très important pour nous d'avoir là des agents observateurs et
entraînants.

»Vous m'avez demandé, monsieur le comte, quel pourrait être, dans
l'état actuel de la France, le système politique auquel elle devrait
s'attacher. J'ai essayé d'indiquer une réponse à cette question sur
laquelle il y aurait plutôt un livre à faire qu'une lettre; le livre
pourrait être mauvais, et la lettre n'est probablement pas trop bonne.

»Je veux suivre maintenant mon idée, et appliquer les principes que je
viens d'émettre aux négociations dans lesquelles nous sommes engagés
en ce moment. Je suis convaincu que c'est avec l'Angleterre que la
France doit chercher à agir, et je crois que la disposition du nouveau
cabinet anglais nous donnera beaucoup de facilité à cet égard. J'ai vu
ce matin avec un grand plaisir, à quel point le ministère anglais
était satisfait de la démarche qui avait été faite en envoyant à
Bruxelles, M. de Langsdorf[387].

  [387] C'était M. de Langsdorf qui avait porté au congrès belge
  l'invitation pressante du gouvernement français de ne pas
  prononcer l'exclusion de la maison de Nassau. On a vu que cette
  démarche n'avait eu aucun résultat. (_Note de M. de Bacourt._)

  Émile, baron de Langsdorf (1804-1867), était secrétaire d'ambassade à
  Florence en 1828; au moment des journées de Juillet, il fit partie,
  avec MM. de Sémonville et d'Argout, de la délégation qui alla inviter
  Charles X à retirer les ordonnances. Après sa mission à Bruxelles, il
  fut successivement nommé secrétaire à Rome, à Turin, à Munich, à
  Constantinople, à Berlin, à Vienne; puis chargé d'affaires à
  Rio-de-Janeiro, à Bade et à La Haye. Il se retira en 1848.

»L'esprit de cette mission a été très bien développé dans une lettre
écrite par M. Pozzo à M. de Matusiewicz; il y rend compte avec
beaucoup d'éloges d'une conversation qu'il avait eue avec vous et qui
avait précédé cet envoi.

»Je suis fondé à croire que si les Belges ne sont pas absolument fous,
nous arriverons à ce que nous désirons. Il est fort difficile
d'employer la véritable influence sur les personnes qui dirigent le
mouvement en Belgique, car il paraît démontré ici que ce sont les
prêtres qui animent le peuple, et qui dominent sourdement les
délibérations du congrès. Dans mes conversations séparées avec lord
Grey et lord Palmerston, j'ai cru voir que si on ne réussissait pas
pour le prince d'Orange, on pourrait penser à l'archiduc Charles. J'ai
rejeté cette idée en disant qu'un prince de la maison d'Autriche en
Belgique aurait trop l'air d'une restauration, et qu'ils devaient se
rappeler d'une chose que j'avais oubliée il y a quinze ans: c'est que
M. Fox avait dit et imprimé _que la pire de toutes les révolutions
était une restauration_.

Je n'ai jusqu'à présent prononcé aucun nom, quoique celui du prince
Charles de Bavière me soit venu souvent à la bouche, car il est
catholique, il a quarante ans, et il est homme d'esprit et de
courage[388]. Cette idée, du reste, n'est venue ici à personne, et si
le gouvernement français l'adoptait, il pourrait s'en faire tout le
mérite vis-à-vis de la maison de Bavière.

  [388] Le prince Charles-Théodore de Bavière, frère du roi Louis,
  avait alors trente-cinq ans et non quarante. Il était né en 1795
  et mourut en 1876.

»Pour vous rendre un compte complet de tout ce dont j'ai été chargé
durant ma mission, je dois vous parler de la Grèce. Rien n'a été
proposé à ce sujet par aucune des puissances; l'affaire de la Belgique
a absorbé l'attention et l'intérêt de tout le monde; je ne crois pas
qu'aucun ministre y ait pensé; pas un seul des beaux noms de la Grèce
n'a été prononcé dans une de nos conférences[389].

  [389] La conférence de Londres avait également à statuer sur les
  affaires de Grèce. Le traité d'Andrinople (14 septembre 1829),
  conclu entre la Russie et la Turquie, avait proclamé
  l'indépendance de la Grèce; il s'agissait maintenant de trouver un
  souverain pour ce nouveau royaume. Les candidatures de M. le duc
  de Nemours, du prince Charles de Bavière, du prince Othon son
  frère, du prince de Hesse-Hombourg, du prince Jean de Saxe, du duc
  Bernard de Saxe et du prince Léopold de Saxe-Cobourg avaient été
  mises en avant. Ce dernier avait même été agréé par toutes les
  puissances, mais il refusa la couronne (21 mai 1830). Ce n'est
  qu'en 1832 que cette question fut réglée par l'avènement au trône
  du prince Othon de Bavière.

»Quant à Alger, j'ai évité d'en parler; j'aimerais bien que nos
journaux en fissent autant; il est bon qu'on s'accoutume à notre
occupation et le silence est le meilleur moyen. Je crois que l'opinion
a changé sur cette question en Angleterre et que nous n'éprouverons
pas d'insurmontables difficultés, lorsqu'il s'agira de la
traiter[390].»

  [390] La nouvelle de l'expédition d'Alger avait été accueillie en
  Angleterre par une vive colère mêlée d'inquiétude, et le cabinet
  anglais avait fait entendre au gouvernement de Charles X les
  réclamations les plus menaçantes. Peut-être n'est-il pas sans
  intérêt de rappeler ici la fière réponse que l'ambassadeur
  d'Angleterre s'attira un jour de Charles X: «Monsieur
  l'ambassadeur, lui dit le roi, tout ce que je puis faire pour
  votre gouvernement, c'est de n'avoir pas écouté ce que je viens
  d'entendre.» Les événements de Juillet calmèrent cette
  effervescence.

       *       *       *       *       *

M. de Flahaut retourna à Paris, avec cette dépêche et mes observations
sur le projet de partage de la Belgique, projet sur lequel on revint
ensuite à la charge, mais que j'écartai encore, ainsi qu'on le verra.
Quant à M. de Flahaut lui-même, il alla plus tard représenter la
France à Berlin où, au lieu de chercher à nous concilier le
gouvernement prussien, il se prononça avec une telle vivacité pour la
cause polonaise, qu'au bout de deux ou trois mois, il se vit obligé de
quitter son poste, dégoûté de n'exercer aucune influence sur une des
trois cours qui avaient partagé la Pologne.

L'ambassadeur de Russie, M. de Lieven, qui était en congé à l'époque
de mon arrivée en Angleterre, où il avait laissé sa femme, revint à
Londres vers la fin du mois de novembre et ne tarda pas à donner au
ministère anglais ainsi qu'à moi, des explications pacifiques au nom
de son gouvernement. Sur la question que je lui fis au sujet des
armements de la Russie qui inquiétaient l'Europe, il me répondit
catégoriquement:

«Les armements que nous avons faits ont été occasionnés par la
première demande de notre allié, le roi des Pays-Bas, et ils n'ont eu
pour objet que de montrer des forces qui seraient réunies si les
circonstances l'exigeaient. Mais je puis vous dire _avec autorité,
parce que j'en ai le droit_[391] que nos troupes n'agiront et ne
pourraient agir que d'accord avec les quatre[392] puissances; sans
leur aveu, elles ne passeront pas les frontières; je vous le déclare
et vous pouvez le déclarer à votre gouvernement. J'ai dit la même
chose à lord Grey et à lord Palmerston[393].»

  [391] Variante: _le pouvoir_.

  [392] Variante: _les cinq_.

  [393] Extrait de la dépêche officielle du 1er décembre, déjà
  publiée.

Je lui répondis[394] «que je savais que lord Grey lui avait indiqué
que des forces aussi considérables devaient donner des inquiétudes et
en donnaient à la France, que ces inquiétudes, le gouvernement russe
devait s'efforcer[395] de les faire cesser, tandis que le retard des
lettres de créance de l'ambassadeur de Russie à Paris ne pouvait que
les augmenter. J'ajoutai qu'il connaissait trop bien l'Europe, pour
n'avoir pas remarqué qu'il y avait aujourd'hui dans les peuples une
susceptibilité qui avait besoin d'être ménagée, et que la manière la
plus sûre d'y parvenir était de détruire tous les motifs
d'inquiétude». A quoi il répliqua: «Je suis certain que l'ambassadeur
de Russie à Paris, recevra incessamment les lettres de créance dont
vous me parlez, si déjà elles ne sont pas arrivées. Mais du reste, je
suis bien aise d'avoir trouvé cette occasion de vous faire
personnellement la déclaration tranquillisante que je viens de vous
donner.»

  [394] Variante: _j'ai pu lui_ répondre.

  [395] Variante: _devait chercher à_.

Le soulèvement de la Pologne ne tarda pas à nous garantir la
nécessité, si ce n'était la sincérité de ces nouvelles dispositions de
la Russie[396]. Toutefois je n'hésitai pas à tenir pour bonnes les
déclarations rassurantes du prince de Lieven, et en les transmettant à
Paris, j'insistai pour qu'on en fît autant. Je faisais remarquer que
dans les explications de l'ambassadeur de Russie, il n'avait pas été
question de la position particulière de la France, et j'écrivais[397]:


«Nous devons désormais éviter de traiter ce sujet. La France a repris
sa place parmi les grandes puissances, et elle ne peut pas tolérer
qu'on élève à cet égard le moindre doute. En conservant le
caractère[398] que nous ont imprimé les événements du mois de juillet,
nous n'en restons pas moins libres de prendre une part égale à celle
des autres puissances dans les négociations de la Belgique. Il est de
notre devoir de maintenir le principe de la non-intervention; mais ce
principe peut se concilier avec celui du maintien des traités et des
frontières.

  [396] L'insurrection polonaise eut son début à Varsovie dans la
  nuit du 29 novembre. Toute la Pologne courut aux armes et se
  rangea sous les ordres du général Chlopicki, nommé dictateur.
  Après dix mois de lutte, la Russie fut victorieuse. Varsovie fut
  prise le 7 septembre 1831. (Voir sur l'impression que fit à Paris
  la nouvelle de l'insurrection la lettre du 12 décembre de Madame
  Adélaïde à M. de Talleyrand. Appendice, p. 462).

  [397] Dépêche officielle du 2 décembre, déjà publiée.

  [398] Variante: Le caractère _politique_.

»Je suis bien aise[399] de vous soumettre cette observation, parce
que, si vous l'adoptez, comme je n'en doute pas, elle contribuera
puissamment à fortifier notre position politique envers les autres
États. Nos difficultés ne peuvent venir aujourd'hui que de la
Belgique. Les Belges, après être convenus des limites, élèvent des
prétentions qui ne sont pas soutenables; ils ont tort sur le droit
comme sur le fait dans leurs assertions relativement à la ligne qui
séparait, avant l'époque du traité du 30 mai 1814, les possessions du
prince souverain des Provinces-Unies de celles qui ont été jointes à
son territoire pour former le royaume des Pays-Bas. Les instructions
de lord Ponsomby[400] sont d'accord avec cette opinion[401]; il
soutiendra, comme nous, que les Belges faussent la ligne par la
manière dont ils la présentent. Je dois vous dire que l'Angleterre est
décidée sur l'indépendance de la Belgique; que lord Ponsomby, qui est
parti ce matin, ne doit élever aucune difficulté à cet égard. Il est
chargé de renouveler les assurances de la non-intervention; mais,
comme nous, cependant, son gouvernement n'applique pas ce principe à
des difficultés de limites qui seraient violées ou d'un côté ou de
l'autre.»

  [399] Variante: _J'étais bien_ aise.

  [400] Lord Ponsomby avait été envoyé à Bruxelles comme commissaire
  de la conférence, pour y remplacer M. Cartwright, obligé de se
  rendre à son poste de ministre d'Angleterre à Francfort. (_Note de
  M. de Bacourt._)

  Jean, vicomte Ponsomby, né en 1770, entra à la Chambre des lords
  en 1806 et siégea dans les rangs du parti whig. Entré dans la
  diplomatie, il fut accrédité à Buenos Ayres, à Rio-de-Janeiro, à
  Bruxelles (1830), à Naples (1832). Il fut ensuite nommé
  ambassadeur à Constantinople puis à Vienne (1846). Il se retira
  en 1851 et mourut en 1855.

  [401] Variante: _Avec ce que j'ai l'honneur de vous dire sur ce
  sujet_.

       *       *       *       *       *

On voit par l'extrait de cette dépêche que le gouvernement anglais
avait été conduit à reconnaître que la Belgique devait être séparée
irrévocablement de la Hollande. Cette séparation reconnue sans amener
la guerre, était un immense succès pour la politique française. Pourvu
qu'il n'y eût pas à Bruxelles un gouvernement républicain, le choix du
souverain n'était plus, à mes yeux, qu'une question fort secondaire,
parce que j'étais bien sûr que ce souverain, quel qu'il fût, devait
être un voisin commode, un allié fidèle de la France. Dès cette époque
même il surgit une combinaison qui offrait la meilleure solution du
choix de ce souverain, puisqu'elle devait plaire à l'Angleterre et
nous satisfaire. Il s'agissait du prince Léopold de Saxe-Cobourg qui,
après avoir été élu par les Belges et reconnu par les puissances,
épouserait une des princesses, filles du roi Louis-Philippe. Mais
cette solution devait passer par bien des péripéties encore avant
d'aboutir[402].

  [402] Sur la première idée de cette combinaison, et les
  négociations dont elle fut l'objet, voir les lettres de M. de
  Talleyrand à Madame Adélaïde du 13 et du 14 décembre. (Appendice,
  p. 463 et 464.)

Nos affaires marchaient donc bien à Londres, et si les retards
obstinés du roi des Pays-Bas et les exigences ridicules des Belges
causaient des embarras à la conférence, la bonne intelligence qui
existait entre ses membres donnait la certitude qu'on viendrait à bout
de surmonter ces embarras. D'ailleurs, la nouvelle du soulèvement de
la Pologne, qui nous parvint au commencement de décembre, devenait un
puissant motif de plus pour la Russie, la Prusse et l'Autriche, de se
montrer conciliantes dans le règlement de l'affaire belge. Mais elle
n'était pas de nature à produire le même effet à Paris, où elle
exaltait fortement les têtes, précisément au moment où le procès des
ministres de Charles X allait provoquer peut-être de dangereuses
agitations dans le peuple.

On savait que le parti révolutionnaire employerait toutes ses
ressources pour tirer parti de cet incident. Le gouvernement serait-il
assez fort pour maintenir l'ordre et faire respecter le cours de la
justice? C'était là le sujet de vives inquiétudes à Paris; et ces
inquiétudes pas plus que leur cause, ne rendaient bien commode la
situation de l'ambassadeur de France à Londres. Un négociateur n'a pas
aisément le ton haut et ferme quand on peut lui demander à chaque
instant: Votre gouvernement existe-t-il encore à l'heure qu'il est?
Triste résultat des temps révolutionnaires qu'il faut savoir dominer,
mais qui porte souvent à de douloureuses réflexions.

Cependant, je ne me laissai pas aller au découragement, et je saisis
avec énergie l'ouverture que m'offrirent l'entêtement du roi des
Pays-Bas et les meilleures dispositions du congrès de Bruxelles, pour
atteindre le but que je me proposais avant tout: la dissolution du
royaume des Pays-Bas.

Voici ce que j'écrivais le 17 décembre à M. Sebastiani[403]:

  [403] Dépêche officielle déjà publiée. De même pour les dépêches
  suivantes des 20 et 21 décembre.


«Monsieur le comte,

»L'ambassadeur des Pays-Bas a annoncé qu'il était malade. Je pensais
qu'il voulait faire servir cette indisposition à retarder les travaux
de la conférence, et je viens d'apprendre une détermination de son
souverain qui me confirme dans l'opinion que ce prince cherche tous
les moyens d'entraver nos résolutions. M. Falck a reçu l'avis,
qu'après la réception du protocole de notre cinquième conférence, le
roi des Pays-Bas avait désigné pour se rendre à Londres M. Zuylen de
Nyeweldt[404], en qualité de second plénipotentiaire, afin d'y porter
de nouvelles instructions. Il est évident que cette nomination n'est
qu'une mesure dilatoire, car personne n'est plus capable que M. Falck
de suivre les affaires du roi ici. D'ailleurs, toutes les réticences
de M. Falck, dans ces derniers temps, et surtout aujourd'hui, ne
prouvent que trop qu'il est embarrassé et que son gouvernement n'est
pas de bonne foi.

  [404] Hugo, baron de Zuylen de Nyeweldt (1781-1853), diplomate
  hollandais, fut d'abord secrétaire d'ambassade à Paris (1805) et à
  Madrid (1807). Il se retira lors de l'avènement du roi Louis
  Bonaparte. Après 1814, il rentra dans la diplomatie, fut ministre
  à Stockholm, à Constantinople, et plénipotentiaire à Londres. Il
  devint ministre d'État en 1833, puis ministre des affaires
  étrangères et enfin ministre des cultes (1842). Il se retira en
  1848.

»Après avoir mûrement réfléchi sur cet incident, j'ai pensé qu'il n'y
avait qu'un moyen de mettre un terme à nos incertitudes: c'était de
demander la prompte déclaration de l'indépendance de la Belgique. Je
me crois fondé à faire cette demande, parce que dès le principe de
nos négociations il a été convenu que pendant que la France
emploierait son influence pour décider les Belges à signer un
armistice, l'Angleterre emploierait la sienne pour amener le roi de
Hollande à prendre le même parti. Nous avons pleinement réussi: les
Belges consentent à tout et nous leur devons le prix de la
condescendance qu'ils nous ont témoignée. Le cabinet anglais, malgré
tous ses efforts qui ont été très sincères, n'a pu obtenir de la cour
de La Haye la déclaration positive que nous devions naturellement
recevoir[405]. Le caractère du roi de Hollande est un obstacle à tout,
mais cet obstacle il faut le surmonter, et je ne connais pas d'autres
moyens d'y parvenir, que de faire déclarer[406] par la conférence
l'indépendance de la Belgique. Mon projet est donc d'en parler avant
la conférence à lord Palmerston, et d'en faire ensuite la proposition
formelle aux plénipotentiaires[407] des quatre puissances. Si
j'obtiens cela demain, et je l'espère, nous aurons fait un grand pas.

  [405] Variante: _attendre_.

  [406] Variante: _demain_.

  [407] Variante: _commissaires_.

»Il est possible qu'après ma conférence avec lord Palmerston, je
l'engage à faire lui-même la proposition: il serait préférable qu'elle
vînt de lui, parce qu'elle aurait plus d'influence sur le roi des
Pays-Bas. Du reste, je jugerai ce qui conviendra le mieux et après la
conférence, je vous expédierai le courrier que vous m'avez envoyé...»

       *       *       *       *       *

Puisque j'ai cité cette dépêche, je ne puis mieux faire que de
continuer à citer celles qui la suivirent et qui expliqueront plus
clairement qu'aucun récit, comment les choses se passèrent.


«Londres, le 20 décembre 1830.

»Monsieur le comte,

»Je vous annonçais dans ma dernière dépêche, le renvoi pour le
lendemain de votre courrier, mais la marche et la longueur de nos
conférences ne m'ont pas permis de remplir cette intention, et c'est
aujourd'hui seulement que je suis en état de vous faire connaître un
important résultat de nos délibérations. La conférence s'est réunie
chaque jour, et l'une de nos séances s'est prolongée pendant plus de
sept heures. Vous ne vous étonnerez pas, monsieur le comte, d'aussi
longues discussions quand vous saurez que le plénipotentiaire anglais
et moi étions seuls décidés sur la question de l'indépendance de la
Belgique et qu'il fallait amener les quatre autres plénipotentiaires à
partager notre opinion. Mais j'attachais trop de prix à remplir les
intentions du roi, pour ne pas presser autant que je le pouvais une
résolution qu'il nous était si utile de faire prendre.

»Je vous envoie donc le protocole de notre conférence qui vient d'être
signé dans le moment; vous remarquerez qu'il renferme tout ce que,
raisonnablement, nous pouvions désirer; j'espère que le roi en sera
satisfait. La signature de l'ambassadeur de Russie était bien
précieuse à avoir, et vous l'y verrez.[408]

»Recevez...»

  [408] C'est du protocole du 20 décembre 1830 que date
  l'indépendance de la Belgique. En raison de son importance nous
  croyons devoir l'insérer ici:

  Les plénipotentiaires des cinq cours ayant reçu l'adhésion
  formelle du gouvernement belge à l'armistice qui lui avait été
  proposé et que le roi des Pays-Bas a aussi accepté, et la
  conférence ayant ainsi, en arrêtant l'effusion du sang, accompli
  la première tâche qu'elle s'était imposée, les plénipotentiaires
  se sont réunis pour délibérer sur les mesures ultérieures à
  prendre, dans le but de remédier au dérangement que les troubles
  survenus en Belgique ont apporté dans le système établi par les
  traités de 1814 et de 1815.

  En formant par les traités en question l'union de la Belgique avec
  la Hollande, les puissances signataires de ces mêmes traités, et
  dont les plénipotentiaires sont assemblées dans ce moment, avaient
  eu pour but de fonder un juste équilibre en Europe et d'assurer le
  maintien de la paix générale.

  Les événements des quatre derniers mois ont malheureusement
  démontré que _cet amalgame parfait et complet que les puissances
  voulaient opérer entre ces deux pays_ n'avait pas été obtenu,
  qu'il serait désormais impossible à effectuer, qu'ainsi l'objet
  même de l'union de la Belgique avec la Hollande se trouve détruit,
  et que dès lors il devient indispensable de recourir à de nouveaux
  arrangements pour accomplir les intentions à l'exécution
  desquelles cette union devait servir de moyen.

  Unie à la Hollande et faisant partie intégrante du royaume des
  Pays-Bas, la Belgique avait à remplir sa part des devoirs
  européens de ce royaume, et des obligations que les traités lui
  avaient fait contracter envers les autres puissances. Sa
  séparation d'avec la Hollande ne saurait la libérer de cette part
  de ces devoirs et de ces obligations.

  La conférence s'occupera conséquemment de discuter et déconcerter
  les nouveaux arrangements les plus propres à combiner
  l'indépendance future de la Belgique avec les stipulations des
  traités, avec les intérêts et la sécurité des autres puissances et
  avec la conservation de l'équilibre européen. A cet effet, la
  conférence, tout en continuant ses négociations avec le
  plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Pays-Bas, engagera le
  gouvernement provisoire de la Belgique à envoyer à Londres le plus
  tôt possible des commissaires munis d'instructions et de pouvoirs
  assez amples pour être consultés et entendus sur tout ce qui
  pourra faciliter l'adoption définitive des arrangements dont il a
  été fait mention plus haut.

  Ces arrangements ne pourront affecter en rien les droits que le
  roi des Pays-Bas et la confédération germanique exercent sur le
  grand-duché de Luxembourg.

    ESTERHASY,
    TALLEYRAND,
    BULOW,
    LIEVEN,
    WESSENBERG,
    PALMERSTON,
    MATUSIEWICZ.


«Londres, le 21 décembre 1830.

»Monsieur le comte,

»J'étais pressé hier par le désir de faire partir le courrier qui vous
portait le protocole de notre conférence: aujourd'hui, je puis mieux
apprécier l'importance de la résolution qui a été adoptée, et il m'est
déjà possible de vous annoncer qu'elle a produit un grand effet parmi
les personnages influents de ce pays qui en ont eu connaissance. On la
regarde, sinon comme une garantie de maintien de la paix, du moins
comme enlevant aux partisans de la guerre, un moyen puissant d'agiter
les esprits. Je partage assez cette opinion, et je persiste à croire
que même dans les circonstances actuelles de l'Europe, la
reconnaissance par les cinq grandes puissances de la Belgique comme
État indépendant doit avoir pour nous un utile résultat.

»Les événements survenus en Pologne m'ont rappelé ce que, bien jeune
encore, j'avais éprouvé avec toute la France, lors du premier partage
de ce pays. Il est impossible d'oublier l'impression qu'il produisit
dans le siècle dernier; la politique de la France en fut flétrie, et
jamais le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, et le
cardinal de Rohan, ambassadeur à Vienne, ne se sont relevés de la
honte d'avoir ignoré les négociations qui précédèrent ce grand acte
d'injustice et de spoliation.

»Plus tard, l'occasion la plus favorable se présenta pour rétablir le
royaume de Pologne: l'empereur Napoléon pouvait, _en 1807 et en
1812_[409], rendre à ce pays son indépendance si importante pour
l'équilibre européen; il ne le voulut pas et ce n'est pas à vous,
monsieur le comte, que j'aurai besoin de rappeler la grande faute qui
fut commise alors. En 1814, les chances de la guerre nous avaient
amenés au point de ne pouvoir plus songer[410] qu'à notre propre
existence, et nous dûmes garder le silence lorsque se consomma
l'asservissement de la Pologne. Aujourd'hui que notre voix a repris
son importance dans les conseils de l'Europe, il ne doit[411] plus en
être de même. Je crois que, sans troubler la paix, il vous serait
possible, avec l'appui de l'Angleterre et en choisissant bien le
moment, d'offrir notre médiation et de faire tourner les derniers
événements[412] de la Pologne à l'avantage de l'Europe. Il n'est
personne aujourd'hui qui ne comprenne que le royaume de Pologne,
fortement constitué, formerait la meilleure barrière contre les
envahissements menaçants de la Russie. Il se présente bien des moyens
qui tendraient à faire obtenir ce résultat, et si l'Angleterre voulait
entrer franchement dans nos vues, je pense qu'on trouverait dans le
grand duché de Posen, en Gallicie, dans les provinces polonaises de la
Russie, en Finlande, peut-être même en Suède et en Turquie, des moyens
puissants d'action contre la Russie. Il me semble qu'il serait
possible d'atteindre le but dont je vous parle, sans faire la guerre;
le cabinet de Saint-Pétersbourg, bien conseillé, céderait peut-être
avec le temps à des démarches bien[413] combinées.

  [409] Supprimé dans le texte des archives.

  [410] Variante: _pourvoir_.

  [411] Variante: _peut_.

  [412] Variante: ... il vous serait possible, avec l'appui de
  l'Angleterre, _de faire, en choisissant bien le moment d'offrir
  notre médiation, tourner les derniers événements_...

  [413] Variante: _habilement_.

»Tout ceci exigerait beaucoup de développements, et j'ai voulu
seulement présenter quelques réflexions auxquelles je donnerais plus
de suite, si vos idées à cet égard se trouvaient d'accord avec les
miennes.

»Recevez...»

       *       *       *       *       *

Pendant que j'obtenais à Londres, de la conférence, l'importante
déclaration de l'indépendance de la Belgique, le gouvernement
français remportait à Paris une grande et glorieuse victoire sur le
parti révolutionnaire, et le 22 décembre, le procès des ministres de
Charles X se dénouait devant la cour des pairs, sans qu'il y ait eu
une condamnation capitale prononcée, et sans que l'émeute eût entravé
le cours de la justice. J'en reçus la nouvelle, je l'avoue, avec une
immense satisfaction, et la lettre par laquelle Madame Adélaïde me
l'annonça est trop honorable pour elle et me causa trop de plaisir
pour que je ne l'insère pas ici.


«Paris, le 23 décembre 1830.

»Nous voilà enfin dehors de la crise de cet affreux procès; ce grand
drame s'est terminé d'une manière digne de notre révolution et du roi
qui nous gouverne. Certes, il a fallu toute sa force, tout son calme
et sa patience pour arriver à un aussi beau et heureux dénouement. Il
en jouit doublement dans ce moment, où il reçoit tous les témoignages
d'affection et d'amour qu'on a pour lui. Il vient de sortir à cheval
aux acclamations générales pour faire la tournée des arrondissements
et exprimer à la si brave et excellente garde nationale sa
satisfaction de son admirable conduite qui est au-dessus de tous les
éloges. Nous venons de passer trois jours bien pénibles, mais nous en
sommes bien dédommagés maintenant. Je sais que le général Sebastiani
vous a expédié un courrier hier soir et que vous aurez déjà les bonnes
nouvelles quand cette lettre vous parviendra; il était bien essentiel
que vous fussiez bien au fait; sans doute, il en sera arrivé beaucoup
de fausses à Londres et des plus alarmantes, car cela a été une
tactique bien évidente de répandre l'effroi et la terreur. Ici même,
il arrivait d'un quartier à l'autre les plus fâcheuses et les plus
fausses nouvelles. Sans le sang-froid et le calme du roi, cela aurait
pu mener à prendre les mesures les plus fausses.

»Je vous félicite de tout mon cœur de l'heureux résultat de vos
conférences; c'est un beau et bien satisfaisant succès, dont je jouis
doublement et pour vous et pour nous, mon cher prince. Le roi en est
dans la joie et il est fier des succès de l'ambassadeur _de son
choix_. Il me charge de mille et mille belles choses pour vous. Ce qui
nous inquiète maintenant, c'est le sort des pauvres Polonais, je
crains bien pour eux[414]...

  [414] Voir la réponse que M. de Talleyrand fit à cette lettre le
  26 décembre. (Appendice, p. 466.)

       *       *       *       *       *

Nos affaires avaient donc pris une meilleure tournure; la fin du
procès des ministres détendait la situation à Paris, tandis que
l'indépendance de la Belgique, consentie de bon accord entre les cinq
grandes puissances, assurait, du moins pour le moment, le maintien de
la paix. C'était beaucoup gagner, mais il restait encore bien
d'épineuses difficultés à résoudre. Le ministère présidé par M.
Laffitte, n'avait ni force ni crédit en France, pas plus qu'à
l'étranger; le commerce et l'industrie étaient ruinés; les affaires ne
reprenaient pas; les tendances et les faiblesses de ce ministère ne
pouvaient pas rassurer les esprits.

A l'indépendance proclamée de la Belgique se rattachait une
complication assez grave, celle du grand-duché de Luxembourg, qui
tenait à la confédération germanique par des rapports particuliers.
Les Belges prétendaient garder cette province qui, en 1814, avait été
donnée au roi des Pays-Bas, comme indemnité de ses possessions
personnelles en Allemagne, et dans laquelle se trouvait une forteresse
fédérale, liée au système général de défense de la confédération. Il
fallait donc à la fois désintéresser la confédération et satisfaire
les prétentions du roi des Pays-Bas et celles des Belges. Ce fut
l'objet de longues négociations qui durèrent plusieurs années et qui
finirent par un arrangement convenable, mais qui, pendant longtemps,
causèrent de grands soucis; car à mesure que l'horizon politique
s'éclaircissait en Europe, les puissances allemandes se montrèrent
plus récalcitrantes à faire des concessions.

Le protocole de la conférence du 20 décembre qui prononçait
l'indépendance de la Belgique, provoqua naturellement les plaintes les
plus vives à La Haye. Le roi des Pays-Bas nous fit adresser une
protestation véhémente contre notre décision. On ne peut nier qu'il
avait des motifs fondés de se plaindre, si on se rappelle que les
provinces belges lui avaient été cédées en 1814, en échange des
colonies hollandaises dont l'Angleterre s'était emparée. Mais c'était
à l'Angleterre de se tirer de ce mauvais pas; quant à moi, je n'avais
qu'une considération à faire prévaloir, c'est que le royaume des
Pays-Bas ayant été formé en haine et comme menace contre la France, il
était démontré que cette œuvre avait fait son temps et ne pouvait
durer davantage. La conférence reçut la protestation du roi des
Pays-Bas, n'y répondit pas, et continua ses travaux pour consolider
l'indépendance de la Belgique, résolue de les terminer sans le
concours du roi des Pays-Bas, s'il persistait dans son opposition.

J'ai déjà dit, je crois, qu'avant la réunion de la conférence des cinq
puissances, pour régler les affaires de la Belgique, il en existait
une autre à Londres composée des représentants de la France, de la
Grande-Bretagne et de la Russie, qui s'occupait de l'arrangement des
affaires de la Grèce. On sait qu'en vertu du traité conclu entre ces
trois puissances, le 3 juillet 1827[415] l'indépendance de la Grèce
avait été reconnue. Depuis la conclusion de ce traité, on avait dû
employer de longues négociations pour obtenir d'abord l'assentiment de
la Porte ottomane à ce démembrement de son empire; puis la
reconnaissance par les autres puissances du nouvel État, qui, depuis
un an, était gouverné provisoirement par le comte Capo d'Istria. Les
trois cours protectrices de la Grèce s'étaient occupées dans le
principe, avec zèle, à consolider l'indépendance qu'elles avaient
procurée; mais dans les derniers temps ce zèle s'était un peu
refroidi, soit par les entraves qu'apportait dans les négociations la
Russie, qui s'était aperçue que l'indépendance de la Grèce ne lui
assurait pas les avantages sur lesquels elle avait compté, soit aussi
par suite des événements qui venaient de se passer en France et qui
avaient troublé tous les cabinets. Il devenait cependant important de
mettre un terme aux incertitudes qui existaient encore sur le sort
définitif de la Grèce; en conséquence, la conférence des trois
puissances fut de nouveau appelée à se rassembler, et nous eûmes une
séance à la fin du mois de décembre 1830. Avant de parler de cette
séance, il est nécessaire de rappeler sommairement les faits qui
allaient former l'objet de nos délibérations.

  [415] Le traité est du 6 juillet 1827, et non du 3. Il fut négocié
  et signé à Londres par le prince de Polignac, lord Dudley et le
  prince de Lieven. Les trois puissances s'engageaient à offrir leur
  médiation aux deux parties et à faire adopter un arrangement sur
  les bases suivantes: Les Grecs relèveront du sultan comme d'un
  seigneur suzerain. Ils lui payeront une redevance annuelle. Ils
  seront gouvernés par des autorités civiles qu'ils nommeront
  eux-mêmes, mais à la nomination desquelles la Porte aura une part
  déterminée.--Un article additionnel ajoutait que si la Porte
  persistait à refuser un arrangement pacifique, les puissances
  signataires prêteraient à la Grèce l'appui de la force.

Le traité du 3 juillet 1827 avait arrêté les bases de l'indépendance
de la Grèce; il déterminait les limites du nouvel État; ses rapports
avec la Turquie; la constitution qui le régirait... et les trois
puissances protectrices, en se réservant le droit de désigner le
prince qui serait appelé à gouverner la Grèce, avaient autorisé le
comte Capo d'Istria, réclamé par les vœux des Grecs eux-mêmes, à
aller administrer provisoirement le pays[416]. Dès qu'on eut
connaissance en Grèce des conditions du traité, des plaintes
s'élevèrent sur la démarcation des frontières qu'on avait assignées au
nouvel État. Le comte Capo d'Istria ne tarda pas à appuyer ces
plaintes. Mais la Russie, comme je l'ai déjà dit, avait perdu de son
zèle pour les intérêts de la Grèce; l'Angleterre n'était pas non plus
bien disposée pour elle; son emprunt avait été fait à Londres pendant
la guerre de l'indépendance; et le gouvernement provisoire de la
Grèce, non seulement n'en payait pas les intérêts, mais refusait de le
garantir. Cet incident, et peut-être aussi un peu la prévision que le
voisinage de la Grèce indépendante serait gênant pour le gouvernement
des îles Ioniennes[417], et que la marine marchande des Grecs pourrait
faire une concurrence nuisible à la marine anglaise, avaient fort
dépopularisé la cause de la Grèce en Angleterre. La France seule était
restée, sans arrière-pensée, fidèle à cette cause; c'est une justice
qui doit être rendue au gouvernement de Charles X, et il y avait
d'autant plus de mérite qu'après la catastrophe qui le renversa du
trône, le pauvre roi ne faisait qu'un seul reproche à son
gouvernement, celui d'avoir enco uragé l'insurrection en reconnaissant
l'indépendance de la Grèce.

  [416] Capo d'Istria, né à Corfou en 1776. Élu chef suprême pour
  sept ans par l'assemblée nationale de Trezène (31 mars 1827), il
  arriva en Grèce en janvier 1828, et garda le pouvoir pendant près
  de quatre ans. Il fut assassiné le 9 octobre 1831.

  [417] Depuis les traités de 1815, les îles Ioniennes étaient sous
  le protectorat de l'Angleterre. Elles étaient constituées en
  république. Le pouvoir exécutif y appartenait à un sénat dont le
  président était nommé par l'Angleterre. Un commissaire anglais
  faisait fonction de ministre des affaires étrangères.--En 1863,
  les îles firent retour à la Grèce.

Quoi qu'il en soit, cette question des limites mal réglées de la Grèce
avait amené, on va le voir, des complications de plus d'un genre.
Après beaucoup de pourparlers, les trois cours avaient offert la
souveraineté de la Grèce au prince Léopold de Saxe-Cobourg, veuf de la
princesse Charlotte d'Angleterre, qui l'avait acceptée. Mais quand il
s'agit de discuter les conditions de cette acceptation[418], le prince
Léopold déclara nettement qu'il fallait que les trois puissances lui
accordassent la garantie d'un emprunt considérable nécessaire à
l'établissement de son gouvernement, et surtout qu'on fît obtenir de
meilleures limites au nouvel État. On rejeta ces propositions, et le
prince Léopold retira son acceptation. Il fallut chercher un autre
prince pour le remplacer, et c'était là où en étaient les choses
lorsque la révolution de Juillet éclata en France. Les commissaires
des trois cours en Grèce, appuyant en cela les instances du comte Capo
d'Istria, sollicitaient qu'on mît fin à l'état précaire qui existait
dans le pays déchiré par les factions et par les ambitions de quelques
chefs.

  [418] La conférence de Londres, par le protocole du 3 février
  1830, avait décidé que la Grèce constituerait une monarchie
  indépendante, et que ses limites au nord seraient tracées par une
  ligne allant de l'embouchure du fleuve Aspro, jusqu'à celle du
  Sperchius. Un autre protocole du même jour agréait le prince
  Léopold comme roi du nouvel État. Le 11 février suivant le prince
  adressa à la conférence une note où il réclamait comme ligne
  frontière les limites du canton de Vlochos et la chaîne du mont
  Œta. En outre il exigeait d'être garanti contre toute agression
  étrangère par un corps de troupes suffisant, et demandait qu'on
  lui fournît des subsides pendant les premières années de son
  établissement. La conférence refusa de céder sur la question des
  limites, et le prince refusa définitivement la couronne (21 mai).

Telle était la situation quand lord Palmerston convoqua une réunion de
la conférence le 28 décembre 1830. Voici le compte rendu de cette
séance que j'adressai à Paris[419]:

  [419] Dépêche officielle déjà publiée.


«Nous avons eu, ce matin, une conférence sur la Grèce. Lord Palmerston
y a fait la lecture des derniers protocoles qui avaient été arrêtés
dans les conférences auxquelles mon prédécesseur avait pris part, et
qui, par le refus du prince Léopold, n'avaient eu aucun résultat.
L'agrandissement du territoire de la Grèce a été convenu entre nous.
Cela fait, j'ai cherché à établir que puisqu'on voulait faire des
changements aux derniers protocoles auxquels la Porte avait donné son
acquiescement, il valait mieux proposer la ligne la plus convenable à
la Grèce, que de changer pour une amélioration trop peu importante, et
que la ligne du golfe de Volo à celui d'Arta me semblait la plus
convenable. Lord Palmerston a soutenu très bien cette proposition
qu'il a fait valoir par de fortes raisons tirées de toutes ses
correspondances.

»La Russie ne manifeste plus le même intérêt pour la Grèce, depuis
qu'elle a rétabli ses anciennes relations avec la Porte ottomane[420],
ce qui rend ses plénipotentiaires extrêmement circonspects et peu
disposés à rien prendre sur eux-mêmes.

  [420] Traité de paix d'Andrinople (14 septembre 1829).

»Dans cet état de choses, nous sommes convenus que l'Angleterre
chargerait M. Dawkins, _son commissaire en Grèce_[421], de dire
confidentiellement au comte Capo d'Istria que la frontière de la Grèce
peut être améliorée, et le prierait de ne pas divulguer les intentions
des trois cours; mais de chercher quelque prétexte plausible pour ne
pas ordonner l'évacuation, comme cela était convenu, des points de
l'Acarnanie et de l'Étolie qui se trouveraient occupés par les Grecs.
Pendant que cette démarche se fera, les plénipotentiaires russes
demanderont à leur gouvernement l'autorisation de signer les actes
nécessaires pour obtenir l'amélioration des limites de la Grèce par
une convention faite de gré à gré, moyennant une somme d'argent
quelconque. Cette somme serait prise sur l'emprunt qui doit être
garanti par les trois puissances...

  [421] Supprimé dans le texte des archives.

»Si l'on parvient à obtenir ces changements de la Porte ottomane, les
commissaires démarcateurs auraient les mêmes fonctions à remplir. Il
serait alors important que le commissaire français s'y rendît
promptement et prît part à tout le travail qui doit être fait pour que
les Grecs sussent bien que la France défend leurs intérêts.

»Je vous prie de me confirmer les ordres qui ont été donnés à mon
prédécesseur, ou de m'en donner de nouveaux si vous aviez quelque
autre projet sur le choix d'un souverain de la Grèce; mais, si vous
persistez, comme il me paraît que les autres puissances sont portées à
le faire, à nommer l'un des fils du roi de Bavière, il serait
important que l'administration du pays fût conservée au comte Capo
d'Istria et il faudrait même le prier, sa santé étant très faible, de
présenter un plan de régence.

»Vous voudrez bien vous rappeler que le gouvernement s'est engagé, par
un acte du 3 mai 1830, à garantir l'emprunt de soixante millions
convenu par l'article 4 du protocole du 20 février 1830. J'ai besoin
de vos ordres à cet égard.

»Recevez...»


J'écrivais encore deux jours après sur le même sujet[422]:

  [422] Dépêche officielle déjà publiée.


«Dans ma dépêche d'avant-hier, je vous entretenais du résultat de ma
dernière conférence sur les affaires de la Grèce avec lord Palmerston
et le prince de Lieven. Les conversations que j'ai eues depuis, sur ce
sujet, avec les ministres anglais, m'ont démontré que le choix de leur
gouvernement, comme souverain du nouvel État grec, était fixé sur le
prince Othon de Bavière. Ce n'est donc plus comme un projet, mais
comme un point à peu près arrêté, que nous devons considérer cette
résolution du cabinet de Londres; mon prédécesseur avait été, du
reste, autorisé à y donner son adhésion. Dans une correspondance qui
avait eu lieu avec le roi de Bavière, on en était venu jusqu'à
demander quel revenu personnel il ferait à son fils, pour qu'à son
début en Grèce il ne se trouvât pas à charge au pays...»

Je reviendrai plus tard sur cette question de la Grèce, quand les
événements nous y ramèneront. A l'époque où nous sommes parvenus il
était moins urgent de songer au prince qui devait gouverner la Grèce
qu'à celui qui serait choisi pour gouverner les provinces belges, car
à ce dernier choix se rattachait l'apaisement du parti révolutionnaire
en Belgique, et même en France, et par conséquent, le maintien de la
paix en Europe. On a déjà vu que le nom du prince Léopold de
Saxe-Cobourg avait été prononcé. Lord Ponsomby l'avait appuyé près du
comité diplomatique du congrès de Bruxelles[423] ce qui signifiait
qu'il était approuvé par le cabinet anglais, et j'avais pu m'en
assurer dans mes conversations avec lord Grey et lord Palmerston. Le
président du comité diplomatique belge, M. Van de Weyer, était en ce
moment en route pour Paris et Londres, où il était chargé de faire
agréer le prince Léopold.

  [423] Le comité diplomatique avait été nommé le 20 novembre par le
  gouvernement provisoire pour l'expédition des affaires étrangères.
  Il se composait de M. Van de Weyer, président, du comte de Celles,
  du comte d'Arschot, de MM. Destriveaux et Nothomb.

Ce prince lui-même s'était adressé directement à moi pour me
consulter, et je m'étais empressé de lui répondre que, pour ma part,
je verrais avec grand plaisir réussir sa candidature. Et en effet, je
ne trouvais aucun prince en Europe, qui pût aussi bien convenir que
lui à cette situation délicate et compliquée. J'avais eu occasion de
le connaître au congrès de Vienne, où il avait montré beaucoup
d'esprit et de loyauté, en soutenant les intérêts du roi de Saxe
contre la Prusse et la Russie; et je me souvenais du ferme courage
avec lequel il avait résisté alors aux cajoleries comme aux menaces
de l'empereur Alexandre dans l'armée duquel il avait cependant servi
pendant plusieurs années. Le prince Léopold, devenant roi des Belges
et épousant une princesse française, me semblait le meilleur choix à
faire pour résoudre la difficulté qui nous occupait. Le temps a prouvé
que je ne me trompais pas. Mais ce choix dérangeait les calculs de
quelques intrigants de Bruxelles qui voulaient lier leurs intérêts
personnels à ceux du gouvernement français, et qui cherchaient à
l'entraîner dans leur intrigue. Ils commencèrent par ébruiter le
projet de choisir le prince Léopold, qui avait été communiqué
confidentiellement, comme je viens de le dire, au comité diplomatique
du congrès de Bruxelles. M. de Celles, qui était membre de ce comité,
s'était hâté de l'écrire à ses amis à Paris, de façon que quelques
membres de l'extrême gauche de la Chambre des députés se hâtèrent de
s'emparer de ce projet comme d'un moyen d'attaque contre le
gouvernement français. On va juger avec quel effet:


LE GÉNÉRAL SEBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 30 décembre 1830.

»Mon prince,

»La discussion qui s'est engagée dans la Chambre à la suite des
derniers mouvements vient de se terminer. Elle a épuisé la défiance
qui était dans les esprits, et qui était le mal réel de notre
situation. L'ordre est tout à fait consolidé, car la tranquillité des
esprits est revenue; et tout nous porte à espérer que la marche du
gouvernement ne sera plus embarrassée désormais par les incidents
fâcheux que l'irritation et l'inquiétude faisaient naître chaque
jour.

»Les questions étrangères ont été débattues à la tribune pendant cette
discussion. Elles l'ont été sous l'empire des préoccupations et des
préjugés que la situation intérieure devait inévitablement produire.
La question de la Belgique a occupé une grande partie des séances
d'hier et d'aujourd'hui. Les ministres du roi se sont renfermés dans
une réserve qui n'a point empêché la manifestation la plus nette et
plus positive de leurs intentions pacifiques et de leur éloignement
pour la propagande.

»Le prince de Cobourg a été attaqué avec véhémence: hier, par M.
Mauguin, aujourd'hui par M. le général Lamarque. Cet orage qui a
éclaté dans la Chambre avait été formé par les journaux, et, il faut
le reconnaître, par l'opinion publique. Le roi, qui a pour le prince
de Cobourg une sincère amitié, en est d'autant plus affligé, qu'il
voit l'impossibilité de ramener à cette pensée l'esprit public. Il
faudra donc jeter nos regards sur un autre prince qui puisse convenir
en même temps à la Belgique, à la France, à l'Europe, et ce n'est pas
la moindre des difficultés que vous avez à résoudre.

»Les Belges, en totalité, voudraient, ou que leur pays fût réuni à la
France, ou que le duc de Nemours fût appelé à régner sur eux. Pour
obtenir ce résultat important, ils consentiraient volontiers à ce
qu'Anvers devînt une ville libre, et ils iraient peut-être jusque-là
pour Ostende. La France verrait dans la réunion de la Belgique, ou
dans le choix du duc de Nemours une juste réparation du passé et le
repos de son avenir. Cet arrangement deviendrait pour l'Europe un gage
de paix. Mais cependant nous ne voudrions pas, pour y parvenir, nous
placer dans une situation violente qui nous obligerait à faire la
guerre contre l'Europe entière et à y ébranler tout l'ordre social
déjà chancelant. Toutefois, la pensée d'un système politique qui
serait si complet pour nous, et pour les autres États doit s'offrira
votre esprit, mon prince, avec tout ce qu'elle a de grand et de vrai.
S'il faut l'abandonner, ce sera un sacrifice d'autant plus pénible
qu'aucune idée d'ambition n'en altère la pureté.

»Dans l'exclusion de la maison de Nassau, la Belgique, il ne faut pas
se le dissimuler, a compris celle de toutes les maisons protestantes
et mêmes des dynasties allemandes sans en excepter la Bavière et la
Saxe. D'ailleurs, un prince bavarois, lorsque le chef de cette maison
possède Landau, qui est un démembrement de la France, ne saurait être
accueilli avec plaisir ici.

»Le frère du roi de Naples, jeune prince de dix-neuf ans, qui montre
de l'esprit et un noble caractère, serait encore celui dont
probablement l'élévation rencontrerait le moins d'obstacles dans
l'esprit de la nation française.

»C'est à vous, mon prince, qu'est confiée la haute mission de résoudre
une question aussi délicate et aussi compliquée, d'une manière
conforme à la dignité et aux intérêts de notre pays. Le roi attend
votre réponse avec une impatience que vous concevrez facilement. Votre
expérience, votre sagesse consommée, nous éclaireront sur ce qu'il est
possible de faire avec l'assentiment des grandes puissances.
L'Angleterre serait-elle encore dans les voies d'une politique étroite
et jalouse? Son gouvernement, aujourd'hui si éclairé, ne pourrait-il
s'en affranchir, pour ne voir dans l'arrangement à prendre sur la
Belgique, qu'une combinaison propre à prévenir assez longtemps la
guerre pour permettre à la raison d'étendre son empire en Europe?

»Le roi a vu ce matin M. Gendebien[424]. Il lui a parlé avec une
franchise affectueuse et ne lui a point dissimulé que sa politique ne
pourrait jamais être accusée de mauvaise foi, et qu'il accomplirait
tous les engagements qu'il avait pris avec les puissances de ne pas
faire tourner à son avantage la révolution de la Belgique. Il a donc
repoussé la proposition de la réunion et celle de l'élévation de son
fils. Du reste, mon prince, l'Europe est plus intéressée que nous à
faire disparaître cette cause de guerre, toujours renaissante et
toujours active. Nous espérons qu'elle aura une heureuse issue.

»Agréez...

»HORACE SEBASTIANI.»

  [424] Jean-François Gendebien, né en 1753, député du Hainaut au
  congrès belge en 1790, et président du congrès. Après la réunion à
  la France, il fut élu aux Cinq-Cents et au Corps législatif. Après
  1815, il siégea aux états généraux des Pays-Bas. En 1830, il fut
  élu au congrès belge qu'il présida quelque temps comme doyen
  d'âge. Il fut plus tard nommé président du tribunal de Mons et
  mourut en 1838.


En même temps que je recevais cette lettre, le commissaire français de
la conférence à Bruxelles, M. Bresson, m'écrivait celle-ci:


«Bruxelles, le 31 décembre 1830.

»Mon prince,

»Mes inquiétudes redoublent sur l'état de ce pays. Le roi de Hollande,
par sa fermeture de l'Escaut, a détruit tous les desseins de la
conférence. Le désordre, l'anarchie et la guerre civile sont à nos
portes. Je ne sais que conseiller, mais il n'y a qu'une grande mesure,
qu'une grande pensée, qui puissent détourner l'orage qui se grossit.
Un prince français est impossible; il entraîne la guerre; et cependant
ce n'est peut-être que par une concession de ce genre que l'on
contiendra la turbulence de la Belgique. Que dire? Que faire? Une
pareille solution est au-dessus de mes forces.

»Lord Ponsomby prétend qu'il a meilleur espoir que moi. Je souhaite de
tout mon cœur qu'il ne se trompe pas, mais son pays ne joue pas aussi
gros jeu que le nôtre, et il est bien naturel que nos alarmes soient
plus vives.

»Daignez agréer...»

       *       *       *       *       *

On voit que l'horizon s'était fort rembruni à Bruxelles par le fait
des intrigues de M. de Celles et de ses amis, et que ceux-ci avaient
même fini par gagner le général Sebastiani à leur opinion. La lettre
qu'on vient de lire prouve qu'il était entré dans leur intrigue ou que
son jugement, ordinairement assez sain et perspicace, était obscurci
par les informations erronées qu'il avaient reçues. Il fallait, en
tout cas, être insensé pour croire que les grandes puissances seraient
jamais amenées à consentir à la réunion de la Belgique à la France,
ou, ce qui revenait au même, à l'élévation du duc de Nemours au trône
de Belgique, sans une guerre acharnée dans laquelle la France devait
triompher seule contre quatre.

J'ai déjà nommé plusieurs fois M. de Celles sans expliquer ce qu'il
était et comment il avait pu acquérir une espace d'influence en
Belgique et à Paris. Le comte de Celles, issu d'une famille noble de
la Belgique, était jeune encore à l'époque de la conquête de la
Belgique par la République française, mais il avait su cependant se
faire distinguer dès ce temps par le dévergondage de sa conduite et
par des excès de plus d'un genre. Il s'était rallié un des premiers
parmi les Belges, au système impérial de Napoléon, par lequel il avait
été attaché au conseil d'État d'abord, puis nommé préfet,
successivement de Nantes et d'Amsterdam. Il avait encore l'exécration
des Hollandais, autant par la rigueur excessive avec laquelle il
faisait exécuter les mesures les plus acerbes du régime impérial, que
par le cynisme de sa conduite et de ses habitudes. Après la
dissolution de l'empire, il était resté dans l'obscurité pendant
quelques années, puis il avait été élu membre de la seconde chambre
des Pays-Bas, où il s'était rangé dans l'opposition. Plus tard, à la
suite d'un voyage qu'il avait fait à Rome, il se rapprocha du roi des
Pays-Bas, embarrassé dans ce temps-là de ses relations avec la cour de
Rome, il sut persuader à ce souverain que personne ne le servirait
aussi utilement que lui auprès du gouvernement pontifical, se vantant
de ses idées philosophiques et antireligieuses qui l'empêcheraient
d'être dupe, et du crédit que la piété de sa femme lui avait acquis à
Rome. Le roi des Pays-Bas le nomma son ambassadeur près du
Saint-Siège; et, en effet, quelques mois après, M. de Celles
concluait un concordat[425], qui ne remplit pas toutefois l'attente du
roi, et qui devint même en partie la source des dissensions
religieuses en Belgique et du mécontentement des catholiques belges
contre le roi des Pays-Bas. M. de Celles avait repris sa place à la
seconde Chambre; mais il était également déconsidéré près des
Hollandais pour sa conduite passée, et près des catholiques belges qui
l'accusaient d'avoir cherché à trahir leurs intérêts au profit de ceux
du roi.

  [425] Ce concordat fut signé le 18 juin 1827, sous le pontificat
  du pape Léon XII. Il portait que le concordat de 1801, signé entre
  Pie VII et le premier consul, resterait en vigueur pour les
  provinces méridionales du royaume et serait appliqué aux provinces
  septentrionales avec les modifications suivantes: Chaque diocèse
  aura son chapitre et son séminaire.--Lorsqu'il s'agira de pourvoir
  à une vacance d'un siège épiscopal, le chapitre présentera une
  liste de candidats que le roi devra agréer. Cet agrément obtenu,
  le chapitre pourra choisir sur cette liste tel membre qu'il lui
  plaira. L'élection sera ensuite déférée au pape pour l'institution
  canonique. Le pape compléta ces dispositions par des lettres
  apostoliques, où il se réservait le droit, pour la première
  organisation, de fournir lui-même l'Église belge de ses pasteurs.
  Les évêques pourraient prêter serment au roi, mais ils devaient
  choisir eux-mêmes leurs grands vicaires, ainsi que tous les curés,
  et avoir pleine autorité sur les séminaires. Enfin tous les
  ecclésiastiques devaient recevoir une dotation de la couronne.

Telle était la situation de M. de Celles lors de la révolution de
1830. Il se jeta des premiers dans cette révolution, et élu membre du
congrès national par le parti libéral, il avait été nommé
vice-président du comité diplomatique, chargé de traiter toutes les
questions qui concernaient les affaires extérieures de la Belgique.

M. de Celles avait épousé la fille du général de Valence, marié à une
fille de madame de Genlis. Madame de Celles avait une sœur mariée au
maréchal Gérard, devenu ministre de la guerre après la révolution de
Juillet. L'autre fille de madame de Genlis, madame la marquise de
Lawoestine, mariée en Belgique, avait laissé un fils, qui s'était
distingué comme l'un des coryphées du parti bonapartiste en France. On
voit combien cette parenté offrait de liens à M. de Celles, par madame
de Genlis avec le Palais-Royal, et par le maréchal Gérard avec le
gouvernement. C'est par là qu'il intriguait et ameutait pour obtenir
la réunion de la Belgique à la France, ou, au moins, la royauté de M.
le duc de Nemours, dans la pensée que le résultat serait pour lui une
grande position en France et le sortirait de la Belgique où il sentait
qu'il était déconsidéré.

Je me suis trop étendu, peut-être, sur ce personnage fort peu
intéressant, mais cette digression était nécessaire pour faire
connaître le foyer des intrigues qui venaient gêner la marche de nos
affaires en Angleterre.

C'est sous ces auspices, assez peu favorables, que finit l'année 1830;
année mémorable par les événements qui ont marqué son cours.



APPENDICE


Nous avons inséré dans le présent Appendice un certain nombre de
lettres relatives aux événements de 1830-1832, extraites des papiers
de M. de Talleyrand, et qui, bien que n'ayant pas été introduites par
lui dans le texte de ses _Mémoires_, nous ont cependant paru offrir un
certain intérêt historique ou documentaire. Toutes ses lettres ont été
copiées littéralement sur les textes autographes du prince et de ses
correspondants.

On trouvera notamment des lettres de M. de Talleyrand à Madame
Adélaïde et à la princesse de Vaudémont. On sait, en effet, qu'il
entretenait avec la sœur du roi Louis-Philippe une correspondance
très suivie, où il la tenait au courant de toutes les phases de la
négociation qui se poursuivait à Londres. Ces lettres étaient ensuite
mises sous les yeux du roi. Elles étaient entièrement confidentielles
et tout à fait distinctes de la correspondance officielle de
l'ambassadeur avec le cabinet.

Quant aux lettres à de la princesse Vaudémont, très ancienne et intime
amie de M. de Talleyrand, elles étaient également le plus souvent du
temps communiquées par elle à la famille royale, ce qui les rend
d'autant plus significatives.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[426].

  [426] Voir page 327.

Valençay, 20 mai 1830.

Je lis la fameuse ordonnance[427], et j'y vois que chacun est troublé
dans ses arrangements d'été. Jusqu'à présent, cela me paraît un coup
d'État contre les séjours à la campagne; plus tard nous verrons
peut-être mieux.

  [427] L'ordonnance du 16 mai qui dissolvait la Chambre des
  députés.

L'expédition d'Alger prend la forme d'une étourderie, qui, peut-être,
pourrait conduire à des choses sérieuses. Aussi pourquoi le ministère
anglais qui se mêle de faire des constitutions au Brésil[428] ne se
mêle-t-il pas de faire des ministres à Paris? Cela serait utile à tout
le monde.--Dans les circonstances actuelles je crois que cela serait
important: alors, lié avec l'Angleterre, on tiendrait le langage que
l'on voudrait; et toutes les petites _oppositions de pays_ céderaient.
Je sais bien qu'il n'est pas bien agréable d'être soumis à la volonté
d'un autre, mais si cet autre ne sait pas ce qu'il veut, cela est
insupportable.

  [428] Allusion à la politique du ministère Wellington, qui
  soutenait plus ou moins ouvertement dom Miguel contre son frère
  dom Pedro empereur du Brésil.

Il faut croire que les affaires du dehors ne se compliqueront pas;
mais, avec ce ministère, peut-on être sûr de quelque chose? Tout se
fait avec étourderie, et le résultat de l'étourderie peut être un
embarras réel. Si cette entreprise d'Alger est un expédient pour
faciliter quelque direction dans l'intérieur, _on se trompe beaucoup_.
Il y avait des moyens plus simples: il fallait diminuer les impôts.
Depuis le gouvernement de l'empereur, ils ont été augmentés de deux
cents millions et plus, tandis qu'en Angleterre, ils ont été diminués
depuis la même époque de quatre cents millions de francs. Je fais là
des réflexions d'un vrai campagnard; je veux du moins ne pas les
rendre trop longues, et je finis.

Adieu...

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[429].

  [429] Voir page 327.

Valençay, 11 juin 1830.

Il part d'ici quelqu'un pour Paris: j'en profite pour vous écrire
quelques mots.

_Le moment décisif approche_: je ne vois ni boussole ni pilote, et
rien ne peut empêcher un naufrage: c'est là ce qui inquiète tout le
monde, et tout le monde de toutes les classes...

La mort du roi d'Angleterre est un événement. Tout se complique et
nous n'avons ni tête pour conduire, ni ciseaux pour couper les nœuds.
Moralement et physiquement l'année est aux orages: il y en a ici deux
par jour depuis une semaine. Cela n'a pas empêché l'archevêque et le
préfet de faire de belles et longues promenades.

L'Angleterre restera-t-elle avec le même ministère? Elle fera bien si
elle ne change pas. Quand un pays comme le nôtre est si loin d'être
tranquille, les autres doivent rester immobiles.

       *       *       *       *       *

LE COMTE MOLÉ AU PRINCE DE TALLEYRAND[430].

  [430] Voir page 342.

Paris, ce 1er octobre 1830.

... Par votre lettre du 27, mon prince, vous m'annoncez que vous avez
eu un premier entretien d'abord avec lord Aberdeen, et ensuite avec le
duc de Wellington. J'y cherchais avidement, je l'avoue, le mot de
Belgique, et c'est avec surprise que je ne l'ai trouvé nulle part. Les
événements qui se pressent dans ce pays semblent exiger que nous nous
expliquions. J'aurais désiré savoir de vous dans quelle disposition
vous aviez trouvé sur cette matière vos deux interlocuteurs. Voici le
langage que nous tenons ici, avec lequel vous aurez certainement fait
concorder le vôtre.

Aussi longtemps que durera la lutte entre le roi des Pays-Bas et cette
portion de ses sujets, nous resterons renfermés dans les limites de la
neutralité la plus exacte; nous repousserons inébranlablement de la
part des Belges toutes les ouvertures qui tendraient à se réunir à
nous; mais s'ils étaient les plus forts dans la lutte, s'ils se
rendaient indépendants, nous ne souffririons pas qu'à main armée un
gouvernement quelconque leur fût imposé. Si on veut dès à présent
faire entrer cette grande question dans les voies de la négociation,
nous nous y prêterons et chercherons sincèrement et de concert avec
les autres cabinets à trouver une solution qui en ménageant les
intérêts de tout le monde, puisse être _librement_ acceptée par la
Belgique. Pensez-y bien, mon prince; mieux que personne vous saurez
concourir à résoudre ce problème, et trouver un arrangement qui
satisfasse à la fois le principe d'indépendance nationale que notre
existence est intéressée à faire respecter, et qui affermisse la paix
générale au lieu de l'ébranler.--Notre ministre Bertin de Veaux[431]
part demain pour La Haye avec des instructions rédigées dans ce même
esprit. Pour mieux éviter tout ce qui pourrait donner de l'ombrage, il
prendra sa route par le pays de Luxembourg ou par Gand, afin de ne pas
donner lieu aux démonstrations qui l'auraient accompagné dans son
passage à Bruxelles. Enfin le gouvernement provisoire établi à
Bruxelles a envoyé ici un député choisi par ses membres. Ce député est
arrivé hier et j'ai refusé de le voir.

  [431] Louis-François Bertin de Veaux, frère du fondateur du
  _Journal des Débats_ (1771-1842). Il fut élu député en 1820, et
  devint pair de France en 1832. Il accepta en 1830 une mission à La
  Haye, mais revint très peu de temps après à Paris.

Malgré le silence gardé dans votre lettre, mon prince, je ne doute pas
qu'il n'ait été question de ces graves affaires dans votre conférence
avec les ministres anglais, et que je ne reçoive de vous bientôt une
dépêche qui m'apprenne les dispositions que vous avez rencontrées.

J'en dirai autant du Portugal sur lequel lord Stuart m'a fait
une communication importante: je vous écrirai bientôt plus
particulièrement sur cet objet, et auparavant j'aurai reçu de vous,
je l'espère, quelques détails sur la résolution que voudrait prendre
le cabinet anglais.

Agréez, mon prince, les nouvelles assurances de ma haute considération
et de mon inviolable attachement,

MOLÉ.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[432].

  [432] Voir page 357.

Londres, 2 octobre 1830.

Mademoiselle m'a ordonné de lui écrire, j'obéis.

Ma traversée a été mauvaise, mais deux heures après, je n'y pensais
plus.

Londres, au premier aspect, m'a paru beaucoup plus beau que je ne
l'avais laissé; il y a des quartiers absolument neufs. Mademoiselle ne
le reconnaîtrait pas. La population en est fort augmentée; il y a
aujourd'hui quinze cent mille âmes, si l'on peut désigner par âmes les
égoïstes qui l'habitent. J'y ai trouvé à mon grand étonnement le 24
septembre un assez beau soleil; les ministres en avaient profité pour
aller à la campagne; je voudrais bien que les nôtres et surtout le roi
pussent quelquefois en faire autant.

Charles X doit quitter le bord de la mer: il accepte la superbe maison
de lord Arundel, qui est à cinquante milles environ dans les terres:
le gouvernement anglais lui avait fait insinuer qu'en résidant si près
de la mer, il donnerait prétexte à beaucoup d'intrigants de s'établir,
par des passages souvent répétés, comme chargés de commissions qu'ils
n'auraient jamais reçues. C'est du duc de Wellington que je tiens ce
petit détail. Le gouvernement anglais est sur cette question très
loyal.

Charles X a écrit à Vienne pour demander à résider dans les États
héréditaires; on ne connaît pas encore la réponse qui lui a été faite.

Je crois aujourd'hui le duc très convaincu que le mouvement français
de la fin de juillet n'a été conduit par personne, que l'indignation a
été le lien général, qu'il n'y a pas eu une seule intrigue; que M. le
duc d'Orléans a été forcé d'accepter la lieutenance générale du
royaume, et plus tard la couronne; qu'en l'acceptant, il a rempli un
devoir, et qu'en remplissant ce devoir il a rendu un service essentiel
à toute l'Europe.

Le roi a ici beaucoup d'admirateurs et beaucoup de personnes qui
l'aiment; son éloge est dans toutes les bouches...

Le vœu de tous nos partisans à têtes politiques est que le ministère
reste et que la Chambre ne soit pas dissoute. Ce que je dis là, je
l'ai recueilli chez nos amis les plus chauds...

... On ne me tient pas assez informé des nouvelles de Belgique. Ce que
j'apprends à cet égard me vient toujours par le cabinet anglais.

       *       *       *       *       *

LE COMTE MOLÉ AU PRINCE DE TALLEYRAND[433].

  [433] Voir page 342.

Paris, 4 octobre 1830.

Prince,

Vous me demandez des nouvelles par le télégraphe et moi je vous
demande ce qui se passe à Londres. Votre lettre du 1er octobre que je
reçois à l'instant me le laisse complètement ignorer. Le roi me charge
de vous dire qu'il a appris hier dans son cercle que l'Angleterre
avait fait une réponse négative à la demande de secours du roi des
Pays-Bas.

Après vos deux conférences avec le duc de Wellington et lord Aberdeen,
vous auriez droit de vous plaindre si le gouvernement anglais vous en
avait fait un mystère, et cependant, le roi ne peut croire qu'il vous
ait communiqué sa réponse puisque vous ne nous en avez rien dit.

Je ne sais pas davantage s'il vous a laissé ignorer ses dispositions à
l'égard du Portugal mais lord Stuart m'a fait, il y a trois jours, sur
ce sujet une communication importante dont je serais étonné que vous
n'ayez rien su à Londres.

Vous sentirez certainement, mon prince, la nécessité où je suis de
vous demander une tout autre nature de correspondance. La vôtre
jusqu'ici me tient dans une ignorance des dispositions du cabinet de
Londres et de vos communications avec lui qui deviendrait nuisible aux
affaires et aux intérêts dont vous et moi, nous sommes chargés.

Agréez les nouvelles assurances de ma haute considération et de mon
attachement.

MOLÉ.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[434].

  [434] Voir pages 329, 340, 343.

Londres, 7 octobre 1830.

Mademoiselle doit, je pense, être frappée de l'amélioration de notre
position, car les nouvelles de France me paraissent telles que nous
pouvons le souhaiter pour l'intérieur et l'état du dehors que je puis
juger ici me semble dans la route qui doit convenir au roi: il
s'améliore chaque jour. Son ambassadeur jouit ici d'une considération
que n'avaient pas ceux de Charles X. Les prévenances pour notre
ambassade arrivent de partout. Les dires qui circulent si abondamment
à Londres sur les plus petites comme sur les plus grandes choses,
depuis les clubs jusqu'aux salons, sont de nature à nous prouver que
nous avons pris la vraie route des affaires et de la société. La
question de la Belgique est dans la voie où elle doit être pour éviter
la guerre. Chaque jour amène un progrès en ce sens, mais si l'on
voulait forcer par une hâte importune la marche du cabinet anglais, si
on ne laissait pas le temps émousser ce qui est un peu anguleux, on
ferait, je crois, de la moins bonne besogne. Je trouve à cet égard les
affaires étrangères un peu trop pressées.

Voilà toutes les reconnaissances que le temps et la réflexion ont fait
arriver. La Prusse et l'Autriche se placent sous l'influence et
l'impulsion anglaises dans toutes les complications belges, et cette
influence-là sera favorable à la conservation de la paix. Je regarde
cela comme un bienfait du temps: il fallait lui laisser faire tout son
effet, permettre aux esprits de revenir de leur première surprise; il
fallait que quelques préventions s'effaçassent, et, surtout, il
fallait laisser à notre gouvernement le temps de rassurer par ses
actes le dehors qui était si disposé à nous croire voisins de
l'anarchie. Il n'y a pas de démarche qui n'eût été fâcheuse si elle
avait été faite à travers de l'effervescence des clubs. Maintenant les
choses sont placées où elles doivent l'être et je crois qu'ici nous
avons fait ce qu'il y avait de plus commode pour le gouvernement
français en faisant arriver de Londres des ouvertures d'intelligence.
L'initiative de notre part me paraissait devoir nous mettre moins à
l'aise, et je regrette que l'on en ait jugé autrement à Paris. J'ai
trouvé un peu de jeunesse dans la démarche qui a été faite directement
par M. Molé au duc de Wellington, et que je n'ai connue que par lui:
il s'est par là exposé à trouver prise depuis deux jours la
détermination qui en était l'objet. Du reste, c'est fait et il ne faut
jamais revenir sur ce qui est fait.

Ma présentation a eu lieu hier: j'ai eu tout sujet d'en être satisfait
et le discours que Mademoiselle connaissait a été fort approuvé, même
dans l'intérieur du roi. Je crois que l'impression en plaira à Paris.
Parlant au nom de notre roi et de la France, je me suis retrouvé avec
ma voix de l'Assemblée constituante.

Mademoiselle me permettra de la quitter pour le soleil qui est si rare
ici, et dont je vais jouir quelques moments.

_P.-S._--J'envoie pour Mademoiselle toute seule la copie d'une lettre
que j'écris aujourd'hui à M. Molé. C'est une lettre toute particulière
qui tient à ce que j'ai cru utile de faire finir quelques dispositions
à aigreur que je veux toujours éviter[435].

  [435] Voir cette lettre page 344.

       *       *       *       *       *

MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[436].

  [436] Voir pages 329, 344, 352.

Paris, 8 octobre 1830.

... L'observation faite par le duc de Wellington sur l'inconvénient de
la résidence de Charles X au bord de la mer est parfaitement juste: il
est certain que ce sont des allées et venues continuelles qui ne
peuvent être bonnes à rien. Je suis bien aise que le duc soit enfin
arrivé à juger avec plus de justice notre grande et belle révolution,
et la conduite si noble et si loyale de mon bien-aimé frère. Tout va
bien ici et se fortifie, se consolide de jour en jour. Je ne trouve
rien de plus généreux et de plus touchant que la pétition des blessés
pour demander à la Chambre des députés l'abolition de la peine de mort
pour délits politiques: il y a des doutes si cette loi pourra passer
tout de suite; j'espère encore cependant qu'elle sera faite.--M. de
Montesquiou[437] est arrivé hier à quatre heures de Naples et de Rome,
apportant les reconnaissances et les lettres de créances du roi de
Naples au prince de Castelcicala[438] et celle du pape au nonce: je
suis charmée que cette dernière soit arrivée aussi vite; cela aplanira
tout à fait les embarras et les difficultés du clergé; du moins il ne
pourra plus y avoir de prétexte. Nous attendons aussi Athalin d'un
instant à l'autre. Sa dernière lettre était du 18 septembre: il était
enchanté de l'empereur qui a été des plus aimables pour lui[439]...
Les affaires de la Belgique nous ont bien tourmentés, mais,
heureusement, il me parait, d'après ce que l'on dit, que cela se
civilise un peu, et qu'heureusement, et ce que je vous souhaite de
tout mon cœur, la paix générale ne sera pas troublée.

  [437] Le comte de Montesquiou avait été chargé de faire
  reconnaître le nouveau gouvernement français par les cours de
  Naples et de Rome.

  [438] Ambassadeur du roi des Deux-Siciles à Paris. Il occupait
  cette charge depuis 1814 et avait été précédemment ambassadeur à
  Londres et en 1796 président de la junte d'État créée par le
  ministre Acton.

  [439] Le général baron Athalin, aide de camp du roi, avait été
  envoyé en mission auprès de l'empereur de Russie pour lui notifier
  l'avènement du roi Louis-Philippe.

Vous vous plaignez qu'on ne vous tient pas assez informé des nouvelles
de Belgique; quoique je ne veuille pas, et que sous aucun rapport, ma
correspondance avec vous puisse être une correspondance politique, je
vous dirai en confiance, par intérêt pour vous, et pour la chose que
nous voulons qui marche bien et faire réussir, qu'on se plaint aussi
ici que vos dépêches ne sont pas assez détaillées, et que vous ne
tenez pas assez au fait des nouvelles. Ceci est de vous à moi, et je
vous demande que cela y reste; je suis sûre que vous rendrez justice à
mon motif.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[440].

  [440] Voir page 348.

15 octobre 1830.

... Les ministres étrangers sont toujours dans les mêmes rapports avec
nous aux conférences. Ce que le duc de Wellington propose ou soutient
est toujours adopté par eux. Je crois qu'il est fort important pour
nous que nous le conservions à la tête des affaires, au moins jusqu'à
ce que le sort de la Belgique soit décidé, car nous ne pouvons nous
dissimuler que la Russie ne cherche à contrarier toutes nos démarches
vis-à-vis des cours sur lesquelles elle a de l'influence. Aussi le
langage de M. de Matusiewicz est-il un peu changé. M. de Lieven arrive
ici sous peu de jours. Madame de Lieven, éloignée du duc depuis le
ministère de M. Canning, cherche à se rapprocher de lui.

La majorité ou la minorité dans la séance où l'on ira aux voix sur la
proposition de M. Brougham me paraît d'une grande importance; vous en
serez instruite immédiatement après la séance, mais probablement
Rothschild aura déjà son courrier. Le ministère anglais est toujours
instruit par lui dix ou douze heures avant l'arrivée des dépêches de
lord Stuart, et cela ne peut pas être autrement. Les bateaux sur
lesquels les courriers de la maison Rothschild s'embarquent, sont à
leur maison, ne prennent point de passagers et partent par tous les
temps...

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[441].

  [441] Voir page 348.

Londres, 15 octobre 1830.

Je vous écris par M. de La Rochefoucauld[442] qui nous quitte à mon
grand regret. C'est un excellent jeune homme, bon caractère et bon
esprit: il n'y a pas de bien que je ne lui souhaite. C'est ce qui fait
que je désire qu'il aille à Berlin comme premier secrétaire, parce que
cela l'avance dans sa carrière, mais, s'il n'y va pas, il désire, et
moi aussi, revenir à Londres.

  [442] Le comte Hyppolyte de La Rochefoucauld, second secrétaire à
  Londres, venait d'être nommé premier secrétaire à Berlin.

Je suis ici parfaitement content de la franchise et de la loyauté du
cabinet anglais et particulièrement du duc. On peut et on doit être en
confiance avec le duc, si l'on veut faire quelque chose de bien et de
solide. Nous en avons besoin: que ce soit populaire ou non, c'est là
ce qu'il faut, parce que c'est là ce qui établira bien notre nouvelle
dynastie. Je vous dis là toute ma conviction; il n'y a que cela de
solide et je désire vivement que le roi et Mademoiselle en soient
convaincus; Molé, cela m'est égal, parce que, quand il sentira que
c'est là son intérêt, il marchera dans ce sens...

J'ai été à la campagne hier chez lady Jersey, qui a une maison que
vous aimeriez passionnément: elle est belle, ornée de bon goût et
pleine des plus belles vieilleries. Le duc y est venu; il se porte
bien, et quelque chose que l'on vous dira à Paris, il est et sera le
maître. Adieu.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[443].

  [443] Voir page 348.

Londres, 19 octobre 1830.

J'arrive de la campagne; j'ai profité du beau soleil que nous avons
ici pour aller chez lady Jersey: le duc y était, et quand il n'est pas
à Londres la présence des ambassadeurs n'est pas de rigueur. Aussi
Matusiewicz y était-il.

Vous avez enfin la reconnaissance de Pétersbourg: je crois que Pozzo
aurait autant aimé qu'elle nous arrivât la première, mais le retard ne
nous aura pas été préjudiciable...

Je suppose que dans le cabinet de M. Molé l'Angleterre n'est pas très
à la mode: c'est Pozzo qui l'a fait ministre. Je crois du reste qu'il
se servira utilement de son influence pour l'établissement de notre
gouvernement. Pozzo est homme d'esprit, et aimerait bien à conserver à
Paris les conférences d'où sortira le sort de la Belgique. Le duc de
Wellington désire vivement qu'elles se passent ici, et il a raison:
les ministres qui sont ici sont sous son influence, et le duc a un
autre nom en Europe que Pozzo et Molé. Aussi finirons-nous en quinze
jours, peut-être en moins de temps, toute cette grande affaire qui, si
elle tourne mal, embraserait l'Europe: car il ne faut pas se
dissimuler que c'est l'Angleterre qui a déterminé la reconnaissance de
Pétersbourg. Du reste, je ne me mêle pas de cela, parce que j'aurais
l'air d'y être intéressé, mais Stuart est placé pour dire de grosses
et fortes vérités à cet égard: vous pouvez lui en parler.

En réduisant les choses au plus simple, si les conférences ont lieu à
Paris, c'est Pozzo qui aura la grande main; si elles sont ici, c'est
le duc de Wellington qui est plus intéressé à ce qu'il s'établisse un
bon ordre de choses en Belgique qu'aucun autre.

Adieu: je vous prie de bien lire cette lettre et de la brûler.--Mon
opinion fixe est que l'intérêt de la France (et c'est là ce qui fixe
mon opinion) est que cette grande affaire se décide ici.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[444].

  [444] Voir page 348.

Londres, 22 octobre 1830.

Le duc de Wellington, chère amie, comprend notre révolution comme elle
doit être comprise. Depuis longtemps la marche du gouvernement de ce
pauvre Charles X lui faisait prévoir une catastrophe: aussi elle ne
l'a pas surpris. Aujourd'hui son opinion est aussi éloignée de celle
des carlistes que de celle des républicains, et, si nous ne faisons
pas de folies, si nous ne cherchons pas l'impossible, il contribuera
de tout son pouvoir à l'établissement de notre dynastie. C'est d'ici
que peuvent sortir la paix ou la guerre, car les dispositions de
l'Angleterre à notre égard décideront de celles de l'Europe, et nous
aurions grand tort de chercher notre appui ailleurs.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[445].

  [445] Voir page 344.

29 octobre 1830.

Il est possible que je n'aie pas répété assez en détail les
conversations que j'ai pu avoir avec le ministère anglais; je prie
Mademoiselle de s'en prendre à un principe que m'a donné l'empereur
Napoléon, et dont je me suis trouvé bien pendant quinze ans. Il
désignait comme inférieurs les ambassadeurs à conversation (c'est
ainsi qu'il les nommait), parce que leurs conversations, disait-il,
sont plus ou moins fabriquées par le désir de plaire à leur propre
gouvernement, et cela ne vaut et n'apprend rien. Il ne prisait que
ceux qui ne transmettaient à leur gouvernement que l'impression
générale qu'ils avaient reçue et à laquelle il croyait plus ou moins
selon l'intelligence qu'il supposait à celui qui écrivait.

       *       *       *       *       *

LA DUCHESSE DE DINO A MADAME ADÉLAÏDE[446].

  [446] Voir page 370.

2 novembre 1830.

... Je rentre à l'instant de la séance royale. Madame lira le
discours. Mais ce que j'ai le besoin de lui dire, c'est que lorsque la
voiture de l'ambassadeur de France a paru, les vivats, les hurrahs,
les _Louis-Philippe for ever! No Charles the Xth!_ ont commencé, et
cela a duré depuis _the house of lords_ jusqu'à _Bond-Street_.--Il y a
eu aussi beaucoup de _Vivat Prince Talleyrand!_ et quand je suis
revenue avec des gens portant la cocarde tricolore, le peuple a crié:
_A French lady!_ et on m'a saluée et crié des vivats tout le long de
la route.--Tous les princes de la famille royale dans la salle sont
venus me demander des nouvelles de notre Roi, de Mademoiselle, de la
Reine, et me demander (je dois le dire) avec inquiétude si notre
ministère était changé. Le roi avait fait préparer une tribune à part
pour M. de Talleyrand, afin qu'il pût être assis; mais cette bonté n'a
pas été acceptée et M. de Talleyrand est resté toujours sur ses jambes
dans la tribune diplomatique.

L'enthousiasme pour le roi a été très vif dans le peuple; il doit être
fort content de sa journée. Je demande pardon à Madame d'un
post-scriptum plus long que la lettre elle-même, mais j'ai pensé qu'il
pouvait y avoir quelque intérêt dans les détails de cette matinée.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[447].

  [447] Voir page 379.

10 novembre 1830.

Londres est assez calme aujourd'hui; il y a encore de loin en loin
quelques groupes dans la cité, mais l'effervescence tombe. Le duc
était ce matin au lever du roi où je l'ai vu; il était fort
tranquille, et a répondu comme je le voulais à la demande que je lui
faisais de reprendre nos conférences interrompues depuis quelques
jours. Je crois que demain il nous proposera de nous réunir à deux
heures.

Lorsque l'on apprit avant-hier qu'il n'y aurait pas de dîner dans la
cité, le marquis de Wellesley[448] dit tout haut dans la Chambre des
pairs: _This is the boldest act of cowardise I ever heard of._
Mademoiselle trouvera que c'est plus spirituel que fraternel.

  [448] Le marquis Wellesley (1760-1842), frère aîné du duc de
  Wellington, ancien gouverneur de l'Inde, ancien lord-lieutenant
  d'Irlande.

Il n'y aura rien de remarquable sur les affaires ministérielles avant
le 16. Tous les moyens de l'opposition sont en mouvement. Le duc a de
la confiance dans sa propre position: il croit qu'il aura la majorité
contre la motion de M. Brougham. Dans six jours, cette grande lutte
sera décidée. Je n'ai et personne n'a d'opinion sur le résultat de
cette séance, parce qu'il y a un grand nombre de membres nouveaux dont
l'opinion n'est pas connue...

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[449].

  [449] Voir page 396.

19 novembre 1830.

Le ministère sera connu demain: voici ce dont je me crois sûr ce soir
(_suit la liste donnée_, p. 396).

... On sollicite le duc de Wellington de prendre le commandement
général de l'armée qu'avait M. Hill[450]. C'est le roi lui-même qui
fait cette négociation. Je crois que M. Grant[451] a un portefeuille,
mais je n'en suis pas sur.

  [450] Le général vicomte Hill, né en 1772, était un vétéran des
  guerres de la révolution et de l'empire. Il reçut en 1828 le
  commandement en chef de l'armée anglaise et le garda presque
  jusqu'à sa mort (1842).

  [451] Charles Grant, lord Glenelg, né en 1780, avait été président
  du bureau du commerce sous le ministère Wellington. Il entra dans
  le cabinet Grey comme président du bureau de contrôle des affaires
  de l'Inde.

Cette administration-là sera forte, et nous sera favorable; j'ai
beaucoup de rapports de société avec les principaux membres qui la
composent; ils parlent tous, bien des changements arrivés et _exigés_
en France: c'est le mot dont ils se servent. Ils veulent que
l'Angleterre et la France soient d'accord sur toutes les affaires
qu'elles peuvent avoir avec les autres puissances; ils regardent comme
un besoin pour la tranquillité de l'Europe la prospérité de la France
et sa force, et tous parlent du roi avec un grand respect. C'est ce
que me disait ce matin Frédéric Lamb[452] que je voudrais voir
ambassadeur à Paris.

  [452] Frédéric Lamb, né en 1782, était le frère de lord Melbourne.
  Il avait été ambassadeur à Vienne (1813), puis à Munich
  (1815-1820) et en Espagne (1825). En 1841, il entra à la Chambre
  des lords sous le titre de lord Beauvale, et hérita en 1849 du nom
  de son frère. Il mourut en 1852.

Tous les ambassadeurs ayant donné à dîner au prince d'Orange, et
celui-ci ayant fait la première visite à l'ambassadeur du roi, j'ai
cru que je devais lui proposer de dîner chez moi. Comme les
invitations ici se font huit à dix jours d'avance, je me trouve avoir
invité les principaux membres de l'ancien ministère et des personnes
considérables de la cour qui donneront probablement demain leur
démission: c'est un peu gauche; mais il y a dix jours on ne prévoyait
rien de ce qui est arrivé.

... Mademoiselle aura dit quelques paroles qui auront fait que
l'ambassade de Londres n'est plus négligée comme elle l'était par le
ministère. Depuis huit jours j'ai reçu plus de dépêches et de dépêches
bien faites qu'il ne m'en avait été écrit pendant les deux mois
précédents. J'en remercie Mademoiselle....

       *       *       *       *       *

LE COMTE BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[453].

  [453] Voir page 409.

    [_Particulière._]

Bruxelles, le 24 novembre 1830.

Mon prince,

M. de Langsdorf m'est arrivé ce matin. Il m'apportait l'ordre
d'insister près du gouvernement provisoire et du congrès pour arrêter
la discussion sur l'exclusion définitive de la maison de Nassau.

J'ai fait de vains et longs efforts: cent soixante-une voix contre
vingt-huit viennent de la prononcer. Voilà qui complique bien des
choses.

Je reviendrai sur la question du Luxembourg. La restriction à la
déclaration présente un sens équivoque; elle semblerait donner à
entendre que la Belgique réclame le grand-duché en lui conservant ses
rapports avec la confédération germanique.

La négociation de l'armistice avance. Je ne crois pas qu'elle ait à
souffrir de l'événement d'aujourd'hui. Dans la conférence d'hier au
soir, nous avons établi les points principaux: l'acceptation
respective de l'armistice, la ligne de 1814, etc. Ainsi la prétention
à _toute_ la rive gauche de l'Escaut et aux _enclaves_ du Limbourg est
écartée. La contestation ne porte plus que sur le sens plus ou moins
étendu de l'article 2, du protocole du 17, et sur le renvoi des
prisonniers. J'espère pouvoir vous en rendre bientôt compte. Mais (et
il n'y a pas lieu de s'en étonner) nous ne savons pas encore si la
Hollande a de son côté pris des mesures pour l'exécution d'une
suspension d'armes. S'il y a mauvaise foi ou inutile lenteur dans ce
quartier-là, il faut renoncer à tout...

Je mets aux pieds de madame Dino, et vous offre, mon prince, l'hommage
de mon plus respectueux attachement et de ma sincère reconnaissance.

       *       *       *       *       *

LE COMTE BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[454].

  [454] Voir page 409.

    [_Particulière._]

Bruxelles, le 2 décembre 1830, 11 heures du soir.

Quoique mes doigts me refusent le service, il faut, mon prince, que je
vous communique les points importants d'une dépêche que j'adresse ce
soir à M. Sebastiani, en réponse à celle qu'il m'a écrite le 28
novembre, et qu'il vous aura sans doute fait connaître. Je lui envoie
le double de celle d'aujourd'hui pour Londres et des documents qui
l'accompagnent. Ainsi, il est inutile, mon prince, que vous la lui
expédiiez.

«Le congrès en excluant à perpétuité la maison de Nassau de tout
pouvoir en Belgique, a voulu non seulement annuler les droits
antécédents qu'elle pouvait faire valoir à la couronne, mais encore
s'ôter à soi-même celui de l'y rappeler par une élection libre. Voilà
malheureusement comment il comprend la résolution qu'il a prise, et
comment il l'a annoncée à la nation. Votre Excellence apercevra sans
peine combien peu, dans cette position de la question, il reste de
chances de le ramener, en faveur d'un des fils du prince d'Orange, à
une exception qu'il a voulu s'interdire. Je dois dire, cependant, que
depuis ce grand coup porté, l'inquiétude, le doute, le regret, ont
pris chez un grand nombre la place du premier emportement. Si l'avis
eût été donné plus tôt, il eût eu son effet, et beaucoup ont gémi
d'être engagés et compromis si avant. Il ne serait pas impossible de
tirer parti de ce retour vers des idées plus calmes et plus saines...

»Il y a une chose que j'éprouve quelque embarras à dire, qui est
vraie, cependant, c'est que si l'occupation du Luxembourg par la
confédération germanique pouvait paraître naturelle et juste en
France, et si elle ne devait pas entraîner le plus dangereux conflit,
nous n'aurions pas trop à nous en plaindre, car la peur qu'elle
inspirerait ici nous faciliterait prodigieusement la solution de la
question belge dans l'intérêt de la paix générale. Mais la paix
resterait-elle possible après l'occupation du Luxembourg?...

»... Avant l'élection du souverain, nous pouvons compter sur quatre ou
cinq semaines. Cette étrange pensée d'un roi indigène est abandonnée à
peu près: je puis le garantir à Votre Excellence. Je puis aussi vous
donner l'assurance que si nous devons abandonner toute espérance de
faire comprendre aux Belges ce qu'il y aurait pour eux de facilités et
de sécurité dans l'adoption d'un membre de la maison Nassau, nous
pourrons du moins les amener à renoncer à ce projet absurde de mettre
un roi en ballottage et à solliciter préalablement pour un autre choix
l'assentiment des puissances. Je sais même de science certaine que M.
de Van de Weyer partira dans quelques jours pour Paris; qu'il y
soumettra à Votre Excellence un projet de nature à concilier les
intérêts _français et anglais_ (le prince Léopold et une princesse
française), ou quelque autre combinaison analogue; qu'après avoir pris
vos idées, il ira s'adresser à la conférence de Londres et consulter
les siennes. Seulement, pour ménager l'amour-propre toujours très
susceptible d'un peuple et d'hommes à leur début, si vous n'agréez pas
la proposition qui vous sera faite, peut-être faudra-t-il permettre
que celle que vous y substituerez, au lieu d'être donnée ici comme de
vous, ait l'air d'être partie du pays même. Mais c'est pour un grand
bien, un innocent subterfuge.

»Je vous adresserai directement M. Van de Weyer ainsi qu'à M. le
prince de Talleyrand, afin qu'il ne tombe pas en compagnie qui ne
demanderait pas mieux que de l'égarer.»

Voilà, mon prince, des faits certains, et qu'il peut vous être bon de
connaître. J'attends impatiemment de vos nouvelles. Que ne suis-je
près de vous! J'ai ici de cruels moments et de l'ouvrage au-dessus de
mes forces.

Agréez, mon prince, tout mon dévouement et tout mon respect.

       *       *       *       *       *

MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, 9 décembre 1830.

... Plus votre congrès tarde à traiter avec les Belges, à leur faire
une proposition susceptible d'être acceptée par eux, plus les
difficultés augmentent. Je crains toujours d'après ce que nous savons
de leurs dispositions, et de _science certaine_, qu'à la suite de
cette déclaration déjà si fâcheuse de l'exclusion de la maison
d'Orange, ils n'en fassent une seconde qui serait encore bien plus
fâcheuse et plus embarrassante pour nous: celle de proclamer Nemours
pour leur roi. Il faut donc se dépêcher, d'accord avec les autres
puissances, de leur offrir un autre choix, sans cela, cette nouvelle
pomme de discorde nous arrivera, d'autant plus que ces malheureux
Belges ont le funeste aveuglement de ne pas craindre la guerre mais de
la désirer, et nous avons de faux esprits ici de même avis qu'eux.

Le _Moniteur_ annonce la nomination du maréchal Mortier comme
ambassadeur en Russie; le roi s'était refusé jusqu'à présent à cette
publication d'après la maussaderie, pour ne pas dire plus, de
l'empereur de Russie; mais dans la circonstance actuelle, il a cru
devoir faire un petit sacrifice personnel en se rendant à l'avis de
son conseil qui était unanime sur cela en faisant l'annonce de cette
nomination dans le _Moniteur_. Pozzo en est dans la joie: il croit que
cela va aplanir beaucoup de choses, surtout jointe à l'ouverture qui
va être faite à l'empereur Nicolas de lui envoyer en mission
extraordinaire une personne qui doit lui plaire et en qui, du moins,
il a eu dans un temps confiance et estime: vous savez sans doute de
qui je veux parler[455].

  [455] Le duc de Mortemart.

12 décembre[456].

  [456] Voir page 418.

Madame de Dino ayant retardé son départ, j'avais laissé là ma lettre
que je reprends, et, dans cet intervalle, quelle grande nouvelle que
celle de la révolution à Varsovie! qu'il me tarde de savoir ce que
vous en pensez à Londres! Ces pauvres Polonais, depuis si longtemps
sacrifiés, m'intéressent, et je crains qu'ils ne soient accablés.
Cependant les noms qui sont à la tête de ce mouvement, me font espérer
qu'il a un peu d'importance. Quant à nous, cela nous donnera
certainement du temps.

Ah! si la Prusse et l'Autriche voulaient bien entendre leurs intérêts,
qu'il serait beau pour l'Angleterre et pour nous d'obtenir un ordre de
choses plus supportable et plus doux pour cette malheureuse Pologne!
L'intérêt pour elle est ici bien vif et bien général.

Les puissances recueillent à présent ce que la Sainte-Alliance a semé,
et si elles ne veulent pas le voir et sentir que pour se maintenir
elles doivent changer leur système, je crains bien que nous ne voyions
l'Europe en feu car elles y seront forcées; et il vaut mieux prévenir;
mais comment espérer qu'elles le feront d'après ce que nous voyons?
Mais cependant, j'espère beaucoup de l'Angleterre et de vous.

Il paraît, d'après les dernières lettres venues de Belgique qu'on y
devient plus raisonnable et plus sage, plus disposé à entrer en
pourparlers et à consentir à ce qui sera possible...

... J'en reste là de ma lettre. Madame de Dino vous dira tout ce que
je n'écris pas; que la translation des ministres au Luxembourg s'est
passée très tranquillement et qu'aujourd'hui, il y a eu une petite
tentative de faite par une centaine de jeunes gens et autres pour
troubler l'ordre au convoi de Benjamin Constant, en criant à la sortie
du Temple pour le faire porter au Panthéon; que la garde nationale a
été parfaite; que le peuple ne s'en est mêlé en rien, et que cela a
été déjoué sur-le-champ. On les a fait taire, et le corps a été porté
au cimetière du Père-Lachaise sans désordre ni rien. C'est un bon
préalable au procès.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[457].

  [457] Voir page 420.

Londres, 13 décembre.

Mademoiselle voudra bien dire au roi que lord Grey et lord Palmerston
ont été passer deux jours à Claremont chez le prince Léopold de
Saxe-Cobourg. Il ne paraît pas douteux que dans ce petit voyage qui
est annoncé comme besoin de se reposer, on ne parle du futur souverain
de la Belgique. Cette affaire et les suites directes qu'elle aurait
méritent que le roi y porte son attention royale et sa prévoyance
paternelle. Le prince Léopold dîne chez moi le 17. S'il me disait
quelque chose qui fût plus que de la conversation courante, je
l'engagerais à écrire directement à Mademoiselle. Du reste, le projet
du prince Léopold est d'aller vers la fin du mois ou le commencement
du mois prochain à Paris...

... Je voudrais bien que Mademoiselle eût la bonté d'envoyer un
portrait du roi à la légation de France en Angleterre. Je lui ferai
plus tard la même demande pour Valençay; mais là, je ne pourrai pas ne
pas oser demander un portrait de Mademoiselle.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[458].

  [458] Voir page 420.

Mardi, 14 décembre 1830.

Je viens d'avoir une conversation intéressante avec lord Palmerston:
«Voilà, lui ai-je dit, l'armistice près d'être conclu; il me semble
qu'il est temps d'aborder la grande question du souverain de la
Belgique.» Il s'y est montré fort disposé et même assez préparé.
Beaucoup de noms ont été proposés; plusieurs, comme celui du prince
Paul de Wurtemberg, n'ont pas même été discutés.--«Vous ne voulez pas
de l'archiduc Charles?» Je lui ai dit qu'il était dans mes exclusions
ainsi que le duc de Leuchtenberg, et que s'il me pressait un peu,
j'excluerais même M. de Mérode. J'ai dû alors lui dire: «Les Belges
pensent beaucoup à M. le duc de Nemours, mais le roi veut détourner
cette proposition. Je ne sais pas s'il y réussira, mais je l'espère.
En tout, il est dans une situation singulière: il est obligé
d'employer, pour refuser, toute la volonté et tout l'art que d'autres
mettent pour obtenir.--Il serait difficile de faire adopter par les
puissances M. le duc de Nemours, m'a dit lord Palmerston, mais
cherchons quelqu'autre qui pourrait par un mariage rassurer tout le
monde.--Ce que j'appelle tout le monde, lui ai-je dit, c'est vous et
nous.» Tout cela nous rapprochait beaucoup du prince Léopold qui
épouserait une de nos princesses, et dont le nom a été prononcé par
lord Palmerston. J'ai montré un peu d'étonnement, comme si cette idée
ne m'était jamais venue; mais mon étonnement avait un peu l'air d'une
découverte heureuse. J'ai dû dire que j'écrirais aujourd'hui à Paris
toute cette conversation et que nous la reprendrions bientôt.

Voilà où en sont les choses. Il est clair que la Belgique, donnée au
prince Léopold qui épouserait une princesse de France, paraîtrait aux
Anglais un arrangement qui pourrait se faire. Je crois, si cette idée
vous plaisait, qu'il faudrait que la proposition fût faite à la
conférence par lord Palmerston, et je me chargerais de la lui faire
faire. Si vous pensez autrement, ordonnez. Je crois que l'on fera ce
qui vous conviendra davantage...

       *       *       *       *       *

M. BESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[459].

  [459] Voir page 409.

    [_Particulière._]

Bruxelles, le 25 décembre 1830, à minuit.

Mon prince,

M. Van de Weyer se trouvait à Paris lorsque le protocole du 20
décembre y est arrivé. M. le comte Sebastiani le lui a communiqué. La
peur lui a pris aussitôt, et il est revenu ici en toute hâte. Il
s'imaginait tout perdu. Si nous avions parlé de Luxembourg, et il l'a
dit à Paris, nous n'avions parlé de rien. Mais M. le comte Sebastiani
l'a autorisé a faire connaître au congrès que l'indépendance avait été
déclarée en principe par la conférence de Londres, et il doit
l'annoncer demain; puis, aussitôt après, il se mettra en route pour
aller vous trouver avec d'amples pouvoirs. Nous ne paraîtrons pas dans
tout cela. Il faut en finir avec ce pays, mon prince; d'un instant à
l'autre, par le plus léger accident, il peut nous échapper et
s'abandonnera quelque résolution désastreuse.

A Paris, M. Van de Weyer a abordé la question du prince. Il a demandé
le duc de Nemours. On ne lui a rien dit du prince Léopold. On a voulu
savoir si un prince de Naples ou un prince de Bavière pourrait
prendre. Il n'y a rien eu de convenu. Qui que ce soit, qu'on le leur
donne vite; il n'y a pas un moment à perdre. A chaque embarras qui se
présente, leur grand argument pour s'en tirer est de prendre la
cocarde tricolore. Le pays, sans le Luxembourg, serait trop incomplet.
Il faut lui faire un sort supportable si l'on veut qu'il y tienne et
qu'il ne reste pas disposé à se donner à son voisin.

M. Sebastiani m'écrit aujourd'hui en propres termes que si le roi de
Hollande ne lève pas le blocus de bonne grâce, la France se chargera
de le lui faire lever de force. Soit, mais si l'on en vient là, il
serait à désirer que l'Angleterre fût de moitié dans l'exécution de
ces mesures coercitives. Il y aurait danger à nous en charger seuls.
J'envoie ce soir par courrier à M. de La Rochefoucauld[460] une
dépêche du ministre, qui le charge de faire connaître au gouvernement
hollandais ces dispositions du gouvernement du roi. C'est à cette
extrémité peut-être que le roi Guillaume a voulu amener les choses.

  [460] Le comte Polydore de la Rochefoucauld premier secrétaire à
  La Haye.

J'ai reçu, mon prince, après vos deux lettres du 25, celle que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16. Je me résigne à rester
puisque vous le désirez. Mais nous sommes loin du but encore, et je ne
vous reverrai de longtemps.....

... Daignez agréer, mon prince, l'assurance de mon plus respectueux
dévouement.

       *       *       *       *       *

LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[461].

  [461] Voir page 429.

26 décembre 1830.

Cette mémorable semaine a été consacrée ici à l'affreuse inquiétude
sur l'état de Paris[462], et pour moi surtout qui n'ai pas quitté un
moment le Palais-Royal. Aussi n'ai-je aucune nouvelle à apprendre à
Mademoiselle, mais j'ai à lui dire que jamais poids plus lourd et plus
pénible n'a approché mon cœur. La sagesse du roi saura la rendre
productive en force gouvernementale. Cette crise lui aura fait
connaître les vrais et les faux amis de son gouvernement, et lui aura
par là, rendu un immense service. Je ne me suis jamais senti plus le
serviteur du roi qu'il y a deux jours, ni plus fier de le représenter
qu'aujourd'hui. Je supplie mademoiselle de faire agréer au roi mon
hommage et de recevoir elle-même mon tendre et respectueux compliment
ainsi que mes vœux de bonne et heureuse année.

  [462] Le procès des ministres commencé le 15 décembre ne s'était
  terminé que le 21, et pendant ce temps les émeutes avaient été
  journalières dans Paris.


FIN DE LA DIXIÈME PARTIE ET DU TOME TROISIÈME



TABLE DU TOME TROISIÈME


 HUITIÈME PARTIE (_Suite_).

CONGRÈS DE VIENNE (_Suite_)                              1


 NEUVIÈME PARTIE

SECONDE RESTAURATION (1815)                            191

APPENDICE                                              301


 DIXIÈME PARTIE

RÉVOLUTION DE 1830 (1830-1832)                         323

APPENDICE                                              447



PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, 20, RUE BERGÈRE.--9370-6-91.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du prince de Talleyrand, Volume III (of V)" ***

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