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Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V)
Author: Talleyrand-Périgord, Charles Maurice de, prince de Bénévent, 1754-1838
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V)" ***

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http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



  Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
  conservée et n'a pas été harmonisée.



  MÉMOIRES

  DU PRINCE

  DE TALLEYRAND

  PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES

  PAR

  LE DUC DE BROGLIE

  DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE


  IV


  PARIS
  CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1891

  Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
  pays y compris la Suède et la Norvège.



  DIXIÈME PARTIE (_Suite_)

  RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

  (1830-1832)



  MÉMOIRES

  DU

  PRINCE DE TALLEYRAND



  Illustration: LE PRINCE DE TALLEYRAND
  AMBASSADEUR DE FRANCE A LONDRES



RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1830-1832)


En résumant les divers points de l'affaire belge au commencement du
mois de janvier 1831, nous étions arrêtés à _La Haye_, par le roi des
Pays-Bas, qui finissait par céder sur l'indépendance de la Belgique,
mais qui y mettait des conditions inacceptables quant aux frontières,
au partage de la dette; à _Bruxelles_, par le congrès qui menaçait
toujours de voter la réunion de la Belgique à la France, c'est-à-dire
la guerre européenne, ou d'appeler au trône le duc de Nemours pour
s'assurer, par la protection de la France, l'annexion du grand-duché
de Luxembourg, ce qui conduisait également à la guerre; à _Paris_, par
la crainte que le choix du prince Léopold de Saxe-Cobourg ne parût une
concession humiliante faite à l'Angleterre; enfin, à _Londres_, par
les plénipotentiaires de Russie, qui, autorisés par leur souverain, à
signer l'acte qui prononçait l'indépendance de la Belgique, avaient
reçu défense expresse de consentir à un autre choix, comme
souverain de ce pays, qu'à celui d'un prince de la maison de Nassau.

Il fallait sortir de ce dédale par une marche nette et ferme. Je me
décidai à proposer aux trois autres puissances dans la conférence de
ne pas s'arrêter au refus de la Russie, quant au choix du souverain,
car il n'était pas nécessaire que les reconnaissances arrivassent
simultanément; et la Belgique serait un royaume, lorsque quatre des
grandes puissances l'auraient reconnu pour tel. J'insistai également
pour qu'on passât outre devant les résistances des Belges et des
Hollandais, et j'écrivis ceci à Paris[1]:

«... La question n'est plus dans telle et telle limite, dans une
portion plus ou moins forte de la dette; elle n'est plus dans la
maison de Nassau ou dans celle de Bavière,--elle est tout entière dans
le système guerroyant ou dans le système pacifique. Le premier aura
infailliblement ce qu'il veut, soit de la réunion de la Belgique à la
France, soit du choix accepté de M. le duc de Nemours. Le second sera
satisfait par le choix du prince de Naples que la conférence est
disposée à adopter. Mais il faut que le gouvernement français, avec
les formes de la décision, s'assure des dispositions de la Belgique.
M. de Celles, s'il agit franchement dans cette vue, peut être utile à
cette combinaison. Alors il faut que notre ministère se prépare à
livrer au parti Mauguin et au parti Lamarque, bataille sur le terrain
napolitain, car certainement il s'élèvera quelque opposition, soit à
Bruxelles soit à Paris. Si pour nous embarrasser, les intrigants de
Paris font proclamer M. le duc de Nemours, un refus formel du roi
nous met à l'aise vis-à-vis des puissances. La réponse dilatoire dont
parle la dépêche du 2, que je viens de recevoir, porterait, je le
crains, un coup très fâcheux à la confiance des cabinets. La Russie,
toujours prête à s'emparer de la politique de l'Angleterre,
profiterait de cette circonstance pour pousser à l'extrême les
hostilités de sociétés qui ont ici une très grande influence. Si donc
le roi, comme c'est mon opinion, se croit assez fort pour conserver la
paix, il faut un refus absolu de M. le duc de Nemours. Il y a, ce me
semble, en France, une erreur généralement répandue: c'est celle de
croire que nous pouvons conserver la paix avec l'Angleterre en faisant
la guerre contre le continent; il est bien certain cependant qu'il
faudrait des sacrifices incompatibles avec notre dignité, et qui
probablement seraient insuffisants pour la désintéresser. M. de
Flahaut, qui n'en était pas convaincu à son arrivée, a fini par en
être persuadé[2]. Il s'agit donc de savoir si la France est en état de
faire la guerre au continent: je pense que oui: mais est-elle en état
de faire la guerre au continent et à l'Angleterre? Je ne le pense pas.
Je suis effrayé, lorsque je lis nos journaux et nos discussions
parlementaires, de la singulière ignorance, des préjugés et de
l'aveugle présomption qui y règnent. On remarque ici que le ton de nos
discussions s'altère; on nous blâme, on s'inquiète de notre
effervescence, mais on ne nous redoute pas.

  [1] Le prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (3 janvier 1831).

  [2] On se rappelle que le comte de Flahaut avait été envoyé à
  Londres par le général Sébastiani pour proposer à M. de
  Talleyrand un plan de partage de la Belgique. (Voir tome III, p.
  410.)

»Voilà ce qu'il est de mon devoir de ne pas dissimuler. Je pourrais
beaucoup ajouter sur la difficulté d'une position qui fait qu'on
est chargé des affaires d'un pays en ébullition, auprès de gens qui
sont encore dans les vieilles routes. Mon dévouement me donne le
courage de lutter ici contre la vieille jalousie anglaise, si prête à
reparaître, sans espérer plaire à ma propre patrie...

»M. le duc de Nemours refusé, si la Belgique persiste dans ce choix ou
dans celui du duc de Leuchtenberg, on doit rappeller les commissaires
anglais et français qui sont à Bruxelles et ne plus recevoir
qu'ensemble les communications que les Belges voudraient faire. S'ils
se remettent en guerre avec la Hollande, ou la Hollande avec eux,
comme on ne veut pas avoir la guerre auprès de soi, il faut bloquer
les ports du pays, quel qu'il soit, qui a attaqué. Et cela fait, on
restera tranquille et on laissera le temps fournir quelque combinaison
raisonnable...»


Je crus que ces observations avaient produit quelque effet à Paris, en
recevant la réponse suivante du général Sébastiani, en date du 5
janvier:

    «Mon prince,

»Nous n'avons jamais balancé sur le parti que nous prendrions
relativement à la Belgique. Nous refuserons sans balancer, et sa
réunion à la France, et la couronne pour M. le duc de Nemours[3]. Nous
avons pensé, il est vrai, que d'autres arrangements que son
indépendance affermiraient mieux la paix de l'Europe; mais nous
attendrons que cette conviction soit passée dans l'esprit des
grandes puissances, et notamment dans celui de l'Angleterre. Quelque
éloigné que puisse être ce moment, nous saurons l'attendre.

  [3] Sur les sentiments du roi et de la famille royale au sujet de
  l'élection du duc de Nemours, voir à l'Appendice, p. 481, une
  lettre de Madame Adélaïde à M. de Talleyrand.

»Le roi des Français donnera à l'Europe l'exemple d'un grand
désintéressement et d'une loyauté politique qui pourra servir de
modèle. Il en a la ferme volonté, mon prince, et il me charge de vous
le dire. Ainsi, vous pouvez prendre des engagements positifs à cet
égard avec les puissances, sans craindre que rien puisse ébranler sa
résolution. La paix, mon prince, sera votre ouvrage, et après une
telle déclaration, rien ne me paraît devoir en compromettre la
conservation. Notre langage avec les Belges a toujours été net et
positif. J'espère encore qu'ils ne feront pas de folies.

»La confiance du roi dans votre haute sagesse et dans votre dévouement
pour son service est telle, qu'il se repose sur vous du parti à
prendre dans ce qui intéresse la dignité de sa couronne et l'intérêt
de notre patrie.»

Assuré par les déclarations contenues dans cette lettre, que je
pouvais compter sur l'appui du roi, je m'inquiétais moins, en quoi
j'avais tort, on va le voir, des entraînements auxquels pourraient se
laisser aller le général Sébastiani et les autres ministres, et fort
peu, je l'avoue, des dispositions des Belges que l'un des commissaires
de la conférence à Bruxelles, M. Bresson, ne me dépeignait pas
cependant sous des couleurs bien favorables. Je ne m'attendais donc
pas à la surprise qu'on nous préparait de ce côté.

Une nouvelle candidature au trône de Belgique avait tout à coup surgi
à Bruxelles, celle du prince Othon de Bavière âgé de quatorze ans. Le
général Sébastiani, informé de ce fait par M. Bresson, lui avait
écrit sur-le-champ que le gouvernement français verrait sans
répugnance le choix du prince Othon, s'il était bien convenu qu'il
épouserait une fille du roi des Français[4].M. Bresson avait
communiqué aux membres principaux du congrès la lettre du général
Sébastiani, qui ne tarda pas à être publiée, imprimée, affichée même
dans les rues de Bruxelles.

  [4] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de
  Talleyrand. (Appendice, p. 482.)

Une pareille communication empruntait un caractère de grande
importance, quand elle était faite par un agent représenté comme ayant
à la fois les pouvoirs de la conférence et ceux du gouvernement
français[5].

  [5] En outre de cette publication, M. le comte d'Arschot avait lu
  à la tribune du congrès, le 8 janvier, deux lettres de MM.
  Gendebien et Rogier, dans lesquelles les envoyés belges à Paris
  disaient que M. Sébastiani leur avait formellement promis de
  reconnaître le prince Othon qui épouserait la princesse Marie
  d'Orléans (voir les _Débats_ du 11 janvier). Cette candidature du
  prince Othon n'eut pas de suite. Le parti qui le soutenait ne
  tarda pas à lui substituer le duc de Leuchtenberg.

Dès que j'avais eu connaissance qu'il était question du prince Othon,
j'avais écrit le 6 janvier à Paris qu'il n'aurait l'assentiment de
personne[6]. «... Ce prince, disais-je, ne peut monter sur le trône
qu'entouré de conseillers, qui, par leur nombre et leurs relations,
n'inspirent aucune confiance aux cabinets de l'Europe[7]. Nous
n'avons pas encore la nouvelle de la détermination qui aura été prise;
mais au départ du dernier courrier, il était annoncé comme probable
que le choix tomberait sur lui[8] et comme il n'a que quatorze ans,
c'est M. de Mérode qui devait être placé auprès de lui, faisant les
fonctions de régent. Ce grand parti a été pris avec une légèreté qui
paraît extraordinaire à tout le monde; car, premièrement, on ne sait
pas si le roi de Bavière y consentirait; secondement, un royaume
nouveau, placé entre les mains d'un enfant, ne paraît pas bien
raisonnable; troisièmement, une royauté nouvelle qui commence par une
régence est susceptible d'être entourée d'intrigues, et quatrièmement,
M. de Mérode a en France des relations qui, probablement à tort,
inquiéteraient quelques puissances.»

  [6] _Le prince de Talleyrand au comte Sébastiani._--Cette lettre
  est datée du 7 janvier dans le texte des archives.--Nous
  continuerons comme précédemment à indiquer les variantes des deux
  textes. On remarquera que M. de Talleyrand n'a généralement
  inséré ici que des fragments de sa correspondance avec M.
  Sébastiani. Il n'entrait pas dans notre plan de rétablir en note
  le texte intégral des dépêches, et nous nous en sommes tenus aux
  variantes existant dans les passages cités. Des points de
  suspension indiqueront les coupures.

  [7] Variante:... _et à Bruxelles on s'occupe de faire un roi qui
  vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne s'il ne doit_
  monter sur le trône qu'entouré de conseillers, qui par _leurs
  noms_... etc.

  [8] Variante:... _sur le jeune prince Othon de Bavière
  qui déjà était destiné au trône de la Grèce_.

Trois jours après, le 9 janvier, lorsque les détails de ce qui s'était
passé à Bruxelles furent connus de la conférence, je renouvelai dans
mes dépêches à Paris l'expression du blâme que causait à Londres la
manière dont cette affaire avait été conduite. Je ne m'en tins pas là
et j'écrivis à Madame Adélaïde, soeur du roi, ce que je voulais qu'elle
communiquât à Sa Majesté.


    «Londres, le 9 janvier 1831.

»Je n'ai pas importuné ces jours-ci Mademoiselle de toutes mes
tribulations. Je dois le dire, j'ai été d'autant plus peiné, que j'ai
dû voir un dommage notable dans la marche des affaires; les défiances
sont augmentées, et il faut beaucoup d'efforts et toute la confiance
que l'on veut bien avoir ici en moi, pour que la position de
l'ambassadeur de France ne soit pas changée. Mes propres
susceptibilités sont bien peu de chose; mais je suis vivement atteint
par ce qui peut nuire au service du roi. Mademoiselle va en avoir la
preuve. C'est par le corps diplomatique que j'ai connu la lettre
_affichée_ à Bruxelles. Je suis resté fort embarrassé devant un fait
aussi positif, et qui ôte à mes paroles le crédit dont elles ont tant
besoin. Dans une semblable position, tout autre eût sans doute quitté
son poste, et les membres de la conférence, qui craignaient mon
départ, m'ont plusieurs fois déclaré que mon départ serait un signal
de rupture. Je suis donc resté, et par le désir de n'entraver par
aucune considération personnelle la marche des affaires, et parce que,
ambassadeur de Mademoiselle, j'aurais cru lui faire quelque peine en
quittant ainsi la place où elle m'avait désiré. Mais je ne saurais y
rester utilement, si l'on ne trouve pas de moyen de rendre à mes
paroles toute leur force et de donner une sorte de satisfaction aux
puissances réunies ici. Il paraît, d'après les journaux, car les
dépêches de Paris n'en parlent pas, que M. Bresson a, sans
autorisation, fait placarder la lettre du général Sébastiani. Je
demande donc que le zèle imprudent de M. Bresson soit blâmé; qu'il
soit renvoyé à son poste de Londres, et que je sois autorisé à
déclarer que l'intention du cabinet français n'est pas de s'isoler,
dans la question belge, de la marche adoptée par les grandes
puissances[9]. Je voudrais bien aussi qu'on lût plus  attentivement
mes dépêches pour que l'on ne confondît pas de simples propositions
avec des déterminations absolues. Cela éviterait de m'écrire que le
protocole, _qui n'a pas existé, est entaché de partialité_. Il faut
que l'affaire belge reste uniquement confiée à la conférence, sans
quoi nous serons toujours accusés de jouer un jeu double. Le roi y
gagnera de ne plus être importuné par les intrigues des Belges qui se
remuent beaucoup trop à Paris...»

  [9] Voir à l'Appendice, p. 483, une lettre de M. Bresson à M. de
  Talleyrand.

Les membres de la conférence, rassurés par les déclarations très
nettes que je dus leur faire au sujet du prince Othon de Bavière,
signèrent sur ma proposition le protocole numéro 9 dans lequel,
laissant de côté cette question, comme si elle n'existait pas pour
nous, nous invitâmes de la manière la plus ferme, d'une part, le roi
des Pays-Bas, à lever le blocus du port d'Anvers qui était une des
grandes causes d'irritation pour les Belges; et, de l'autre, les
Belges à faire cesser les hostilités qu'ils entretenaient aux environs
de Maëstricht.

J'insistai à Paris, pour qu'on laissât faire à lord Ponsonby à
Bruxelles toutes les tentatives en faveur des princes de Nassau, dans
la conviction où j'étais que, ces tentatives n'aboutissant à rien, le
gouvernement anglais prendrait plus fortement parti pour le prince de
Saxe-Cobourg, qui restait toujours pour moi le candidat préférable. Le
comité diplomatique du congrès de Bruxelles avait chargé plusieurs de
ses membres de se rendre à Paris et à Londres pour s'entendre avec
nous sur le prince qui nous conviendrait le mieux, et c'était sur
cette députation que je comptais pour faire prévaloir un choix
raisonnable; je ne me trompai pas dans mes prévisions. L'homme le plus
intelligent de cette députation, M. Van de Weyer, entra dès lors
en relation avec le prince de Cobourg et servit habilement ses
intérêts à Bruxelles, en dépit de tous les incidents qui traversèrent
la candidature du prince.

Je cherchai à apaiser les inquiétudes qu'on me témoignait chaque jour
de Paris, en écrivant à Mademoiselle le 12 janvier[10]:

«Je n'ai pas écrit ces jours-ci à Mademoiselle parce que je voulais
répondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bonté de me
demander un conseil; il m'est impossible de répondre catégoriquement
sur un état de choses qui non seulement est fort compliqué, mais qui
se modifie d'heure en heure. La lenteur des Anglais, la mobilité des
Belges, l'obstination des Hollandais, l'obligation de négocier avec
des personnes qui n'arrivent que péniblement à des concessions
opposées à leurs goûts et souvent à leurs intérêts, rendent tout
difficile. Souvent, il faut reprendre le lendemain ce qui a été décidé
la veille; il faut détruire avec de nouveaux raisonnements l'effet
d'une lettre de lord Ponsonby qui ne voit pas toujours de même que M.
Bresson. La présence et l'influence du prince d'Orange, le soutien que
lui prête madame de Lieven, amie particulière de lord Grey: voilà des
obstacles sans cesse renaissants, et qui décourageraient un zèle et
une affection moins sincères et moins vifs que ceux que j'ai dans le
coeur. Je ne vois pas qu'il y ait dans ce moment-ci un conseil positif
à donner. La marche du roi a été admirable dans tout ceci: je demande
encore quelques jours d'une conduite aussi mesurée; je suppose que
dans ce court délai, le gouvernement anglais sera de nouveau
détrompé sur les chances du prince d'Orange en Belgique; et c'est
alors que nous pourrons soutenir avec avantage et autorité, soit le
prince de Bavière, soit le prince de Naples, mais surtout ce
dernier...»

  [10] Cette lettre est une réponse à la lettre de Madame Adélaïde
  du 3 janvier qui est insérée à l'Appendice, p. 481.

Le 13 janvier, de nouveau, je lui mandais:

«... Je conçois bien que les lenteurs de la conférence de Londres
déplaisent à Mademoiselle; j'ose dire que je n'en suis pas moins
contrarié, quoique je ne sois pas obsédé, comme l'est le roi, de
toutes les importunités et de tout le mouvement des faiseurs
politiques, toujours si pressés chez nous et qui gênent tant nos
ministres. Le cabinet anglais n'est jamais pressé de rien parce qu'il
n'a point à satisfaire à des impatiences aussi importunes. A Paris, on
ne songe qu'à pousser le gouvernement, et ici on ne songe qu'à
retenir. Ce qui entrave aussi beaucoup notre marche, et nous fait
employer un temps considérable en explications de toute nature, ce
sont les communications faites et publiées par les Belges[11]. Il faut
interpréter toutes les conversations plus ou moins exactes qu'ils
livrent au public, et réparer le moins mal possible les fautes que ces
débutants en politique font chaque jour. Le ministère anglais désire
que la question belge soit terminée avant le 3 février. Le roi aura vu
dans le protocole numéro 9 que, malgré les obstacles, nous arrivons à
quelque résultat, et que tout le monde y arrive ensemble. Il n'y a
point de conférence aujourd'hui, ce qui fait que je vais à Brighton
faire ma cour au roi et prendre l'air...»

  [11] Allusion à plusieurs faits qui s'étaient passés à Bruxelles.
  Voir page 8. Voir également, page 25, l'incident
  Sébastiani-Rogier.

A mon retour de Brighton, j'eus un long entretien avec lord Grey; j'en
rendis compte le 17 janvier à Paris[12]:

«... J'ai vu ce matin lord Grey pendant très longtemps; j'ai pu
m'expliquer avec lui d'une manière très nette; j'y étais autorisé, et
par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce
mois[13] et par des renseignements que je me suis procurés ici, qui
m'ont prouvé que les affaires de M. le prince d'Orange n'étaient pas
en aussi bon état que le gouvernement anglais aime à se le persuader.
J'ai dit à lord Grey que les lenteurs avaient changé la disposition
des esprits; que le parti du prince d'Orange était moins fort qu'on ne
le pensait; que les catholiques n'en voulaient point et n'en
voudraient jamais; que ceux qui désiraient la réunion à la France
étaient contre lui; que suivre la direction dans laquelle on était
aujourd'hui, c'était s'exposer à tous les malheurs d'une guerre
civile; qu'une guerre civile en Belgique touchait de trop près la
France, pour ne pas finir par compliquer toutes les questions; qu'il
fallait enfin en venir au choix d'un souverain; et que ce souverain ne
pouvait être qu'un catholique, et choisi parmi les princes Jean de
Saxe, Othon de Bavière ou Ferdinand de Naples[14].

  [12] _Le prince de Talleyrand au général Sébastiani._ (Dépêche
  déjà publiée.)

  [13] Voir cette lettre à l'Appendice, p. 484.

  [14] Charles-Ferdinand prince de Capoue. Il est généralement
  connu dans ces _Mémoires_ sous le nom de prince Charles.

»Lord Grey m'a alors répondu qu'ils avaient tenu à voir le prince
d'Orange pour suivre ses chances jusqu'à leur terme, afin qu'une fois
perdu, la Russie n'eût plus à nous l'opposer et se décidât à
marcher avec nous; que, quant au prince de Bavière, il ne savait pas
pourquoi nous ne préférions pas le prince Charles, frère du
roi.--Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononcé violemment contre la
dernière révolution de France, et que nous ne voulons pas avoir près
de nous un prince disposé à prendre part à tout ce que la politique
anti-française pourrait concevoir.--Mais le prince Othon de Bavière
est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie
par une régence et quels seraient les régents? Quelques-uns de ces
hommes turbulents dont nous avons tant à nous plaindre.--Pourquoi donc
ne pas choisir le prince de Naples, ai-je dit, il n'a pas cet
inconvénient, puisqu'il a dix-huit ans?--Il n'en a que dix-sept[15],
m'a-t-il répondu, et d'ailleurs il vous appartient de trop près pour
ne pas nous embarrasser devant le parlement.--J'ai fait remarquer à
lord Grey que ce n'était point un inconvénient réel; qu'une pareille
objection aurait pu être faite lorsqu'il était question du prince
Léopold de Saxe-Cobourg et qu'elle ne m'avait point arrêté[16]; que,
du reste, notre intention était de nous entendre avec l'Angleterre;
mais qu'il nous fallait sortir de l'état dangereux dans lequel la
Belgique plaçait l'Europe, et la France en particulier; que bien
certainement le choix fait par eux et par nous serait adopté, et qu'il
fallait, pour y arriver, se faire des concessions réciproques. Les
motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples
et de Bavière, lui ai-je dit en terminant, ne me paraissent pas
suffisants, et si l'Europe est embrasée pour de tels motifs, ce n'est
pas à nous qu'on adressera des reproches.

  [15] Le prince Charles de Naples était né le 10 octobre 1811.

  [16] C'était en effet ce qu'on reprochait on France au prince de
  Cobourg qui passait pour très anglais. Voir à l'Appendice, p.
  481, une lettre de Madame Adélaïde au prince de Talleyrand.

»Il m'est resté de cette longue conversation que, les chances du
prince d'Orange évanouies, le choix s'établirait entre les trois
maisons que j'ai désignées plus haut. Mes efforts porteront sur le
prince de Naples; mais, pour conserver ma position vis-à-vis des
membres de la conférence, je dois laisser épuiser la combinaison du
prince d'Orange...»

A côté, je devrais dire au-dessus de cette question, on le voit très
compliquée, du choix du futur souverain de la Belgique, il y en avait
une autre qui était plus immédiatement menaçante: c'était celle de la
reprise des hostilités entre les Hollandais et les Belges, à laquelle
se liait inévitablement une guerre générale et européenne. Le roi de
Hollande, qui, comme nous l'avons dit, souhaitait par-dessus tout
cette dernière, dans la pensée qu'elle amènerait la restauration de
son gouvernement en Belgique, travaillait avec obstination à l'amener.
En bloquant l'Escaut et le port d'Anvers, il suspendait tout le
commerce de la Belgique, et causait ainsi une irritation extrême parmi
les Belges, qui, par mesure de représailles, bloquaient la ville de
Maëstricht, occupée par une faible garnison hollandaise. Ces deux
faits étaient en opposition directe avec l'armistice conclu sous les
auspices de la conférence. Aussi avions-nous, par un de nos
protocoles, signifié au roi de Hollande d'avoir à lever le blocus de
l'Escaut, au plus tard le 20 janvier, et aux Belges de cesser les
hostilités autour de Maëstricht[17].

  [17] Protocole du 9 janvier 1831.

On n'avait encore obéi ni d'un côté ni de l'autre. Le roi de Hollande
faisait marcher des troupes sur Maëstricht, et la Prusse était assez
disposée à l'aider dans cette entreprise. Les partis bonapartiste et
républicain à Bruxelles, qui avaient profité de l'irritation qu'y
causait le blocus de l'Escaut pour provoquer les hostilités du côté de
Maëstricht, n'attendaient que le moment où la lutte serait engagée
pour demander le secours de là France, avec l'espérance qu'ils
nourrissaient, tout comme le roi de Hollande, mais dans un autre but,
qu'une guerre générale conduirait au renversement du gouvernement
français et à la réunion de la Belgique à la France, devenue
république.

Il était urgent de pourvoir à ces dangers. La conférence renouvela au
roi de Hollande l'injonction formelle de lever le blocus de l'Escaut,
et menaça les Belges, s'ils ne cessaient leurs tentatives sur
Maëstricht, de faire bloquer leurs ports par une escadre
anglo-française. Il avait été proposé par quelques membres de la
conférence d'employer l'armée prussienne pour empêcher la marche des
Belges sur Maëstricht; je m'y étais péremptoirement opposé, et c'est
ainsi que j'avais fait prévaloir la menace du blocus des ports belges.
Je trouvais dans ce moyen l'avantage qu'il avait été déjà proposé par
moi, à l'égard des ports hollandais, lorsqu'il s'était agi de forcer
le roi Guillaume à la levée du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon
intention était encore de le faire valoir, si le 20 janvier notre
protocole du 9 n'avait pas reçu son exécution.

Mais toutes ces mesures n'étaient que des palliatifs provisoires qui
ne nous tiraient pas de dangers permanents. J'en avais médité une
pendant plusieurs jours, que je regardais comme décisive, en ce
qu'elle mettrait fin aux espérances du parti révolutionnaire en
Belgique et en France, aussi bien qu'aux tentatives
réactionnaires du roi Guillaume; c'était une déclaration par les
puissances de la neutralité de la Belgique. Je la soumis à la
conférence dans sa séance du 20 janvier, où j'eus la satisfaction de
la faire adopter et consigner dans le protocole de ce jour[18]. Le
compte rendu de cette séance que j'adressai à Paris, le 21 janvier
fera connaître l'importance du résultat que j'avais obtenu[19].

  [18] Le protocole du 20 janvier comprenait deux séries de
  décisions. Il fixait les limites de la Belgique et de la Hollande
  sur le pied du _statu quo_ 1790; il proclamait ensuite en ces
  termes la neutralité du nouvel État:

  »... Les plénipotentiaires... sont unanimement d'avis que les cinq
  puissances devaient à leur intérêt bien compris, à leur union, à
  la tranquillité de l'Europe, et à l'accomplissement des vues
  consignées dans leur protocole du 20 décembre, une manifestation
  solennelle, une preuve éclatante de la ferme détermination où
  elles sont, de ne rechercher dans les arrangements relatifs à la
  Belgique comme dans toutes les circonstances qui pourront se
  présenter encore, aucune augmentation de territoire, aucune
  influence exclusive, aucun avantage isolé, et de donner à ce pays
  lui-même ainsi qu'à tous les États qui l'environnent les
  meilleures garanties de repos et de sécurité. C'est par suite de
  ces maximes, c'est dans ces attentions salutaires que les
  plénipotentiaires ont résolu d'ajouter aux articles précédents
  ceux qui se trouvent ci-dessous:

  »ARTICLE V.--La Belgique, dans les limites telles qu'elles seront
  arrêtées et tracées conformément aux bases posées dans les
  articles 1,2 et 4 du présent protocole, formera un État
  perpétuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette
  neutralité perpétuelle ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de
  son territoire dans les limites mentionnées ci-dessus.

  »ARTICLE VI.--Par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue
  d'observer cette même neutralité envers tous les autres États, et
  de ne porter aucune atteinte à leur tranquillité intérieure ou
  extérieure.»

  [19] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de
  Talleyrand (Appendice, p. 489.)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[20].

  [20] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Monsieur le comte,

»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre conférence
d'hier. Vous y verrez que, m'attachant à l'idée que je vous avais
exprimée dans ma dépêche du 10 de ce mois, numéro 70, nous sommes
parvenus à faire reconnaître en principe par les plénipotentiaires la
neutralité de la Belgique. J'ai été fort secondé par lord Palmerston,
dans lequel je trouve toujours de la droiture et des dispositions
pacifiques très réelles.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a été longue et
difficile; l'importance de cette résolution était bien sentie par tous
les membres de la conférence, ce qui fait que notre séance a duré huit
heures et demie.

»La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même
position que la Suisse, et renverse, par conséquent, le système
politique adopté en 1815 par les puissances, et qui avait été élevé en
haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique, à l'aide
desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombent,
pour ainsi dire, à la suite de cette résolution, et nous sommes
désormais dégagés d'entraves importunes. Les conditions humiliantes
proposées en 1815 décidèrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue
qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer à rétablir la
position de la France de ce côté.

»Vous jugerez comme moi, monsieur le comte, l'avantage immense que
cette résolution produira pour le maintien de la paix. Les Belges, se
trouvant isolés et libres de choisir une forme de gouvernement en
harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront
d'inquiéter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles à
diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber
que sur eux-mêmes. Quant à la France, j'ai lieu d'espérer qu'elle y
verra une satisfaction éclatante pour le passé et un gage de sécurité
pour l'avenir.

»Les difficultés que j'ai éprouvées dans la discussion ont surtout
porté sur la dernière partie du protocole dans laquelle j'ai fait
insérer que d'autres pays seraient libres de s'associer à la
neutralité reconnue de la Belgique. J'ai pensé que cela fournirait
plus tard la meilleure solution possible à l'épineuse question du
duché de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prévoyant le même
résultat, a résisté longtemps; mais je l'ai enfin emporté et le
paragraphe a été rédigé, quoiqu'un peu plus vaguement, comme je le
désirais[21].

  [21] Le même jour, 21 janvier, lord Palmerston écrivait à lord
  Granville:

    «Mon cher Granville,

  »Le protocole que je vous envoie est le résultat de deux longues
  journées de travail... Talleyrand voulait que le Luxembourg fût
  compris dans la neutralité, mais à cela on objecta que ce duché
  appartient à un souverain qui est indépendant et à une
  confédération dont il est membre; que la conférence n'a pas le
  droit de traiter de guerre et de paix pour le Luxembourg, ce droit
  n'appartenant qu'au souverain du pays et à la confédération...

  »... Talleyrand s'est débattu comme un lion, a prétendu qu'il ne
  consentirait pas à la neutralité de la Belgique, si le Luxembourg
  n'entrait pas dans cette neutralité, et a fini par dire qu'il
  voulait en échange Philippeville et Marienbourg... Enfin, nous
  avons fini par le faire entrer en arrangement par le moyen qui
  rend les jurés unanimes, par la faim. Entre neuf et dix heures il
  s'est rendu à nos propositions, très content au fond du coeur, j'en
  suis sûr, de voir la neutralité de la Belgique établie...»
  (_Correspondance intime de lord Palmerston_ traduite en français
  par Aug. Craven, I, 9.)

»Du reste, la question du duché de Luxembourg, ressortant de la
Confédération germanique, ne doit pas être traitée ici où il n'y
aurait que des difficultés de la part des personnes intéressées, sans
pouvoirs pour les résoudre.

»Il a été convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant
quelques jours le protocole à Bruxelles; nous pensons qu'il est plus
convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont
indiqués...»

Cette grande victoire, car aujourd'hui encore, je la considère comme
telle, venait à point pour me permettre de calmer les inquiétudes
qu'on m'exprimait incessamment de Paris et de Bruxelles et qui sont à
peu près résumées dans les lettres suivantes du général Sébastiani et
de M. Bresson.

LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, 16 janvier 1831.

    »Mon prince,

»Je vous prie de lire la séance d'hier avec une sérieuse attention (la
séance de la Chambre des députés de France du 15 janvier). La pétition
d'un Belge a fourni au général Lamarque l'occasion de prononcer un
discours dans lequel il a examiné la politique extérieure du
gouvernement depuis la révolution de Juillet. Les affaires de la
Belgique étaient évidemment le sujet qu'il se proposait de traiter.
Ses attaques ont été violentes, et il avait pour but de nous entraîner
à la guerre. J'ai refusé de relever le gant, et la Chambre entière a
approuvé ma réserve. Mais le parti doctrinaire, qui se proposait
d'aborder ces questions, s'est dit offensé, et M. Guizot a occupé
longtemps la tribune. M. Mauguin lui a répondu avec véhémence, avec
passion, et, il faut le reconnaître, a fait vibrer ces cordes
nationales si retentissantes dans le pays. M. Dupin n'a pas été
heureux dans sa réponse, et le général La Fayette n'a pas montré son
habileté accoutumée dans toutes les questions de parti. L'effet de
cette séance sur la nation sera de nature à imposer au gouvernement
une marche encore plus circonspecte, s'il est possible. Nous devons
éviter, non seulement de blesser les intérêts et la dignité de la
France, mais nous devons encore ménager son orgueil, et, il faut
le dire, ses voeux.

»La tentative que fait dans ce moment le ministère anglais en
Belgique, il ne faut pas se le dissimuler, compromet la paix de
l'Europe. Le prince d'Orange a un parti, mais faible, timide, vaincu,
moins encore par les armes que par les haines nationales. Nous avons
longtemps servi la cause de ce prince; nous avons cherché à la faire
triompher dans sa personne ou dans celle de ses enfants; nos efforts
ont été impuissants. Le désir sincère de la paix, qui est la base de
notre politique, a dirigé et dirigera encore notre conduite à l'égard
de la Belgique.

»Le prince d'Orange va renouveler ses entreprises avec l'appui de
l'influence anglaise[22]. Nous demeurerons étrangers à ce mouvement;
mais nous prévoyons avec douleur que nous ne saurions l'être aux
conséquences qu'il peut traîner à sa suite. Si le voeu libre des Belges
appelle le prince d'Orange à la couronne, nous respecterons ce choix,
parce que l'indépendance de la Belgique sera toujours l'objet de notre
respect. Mais, vous avez vu, mon prince, quel a été le succès de la
proposition faite au congrès par M. Maclagan[23].

  [22] M. de Talleyrand avait envoyé à Paris la preuve de
  l'intervention anglaise en Belgique en faveur du prince d'Orange.
  (Appendice, p. 486).

  [23] M. Maclagan était alors député d'Ostende. A la séance du 12
  janvier, il présenta une motion en faveur du prince d'Orange, ce
  qui provoqua un violent tumulte.

  Voici en quels termes le compte rendu officiel relate cet
  incident:

  _M. Maclagan_ ne veut pas des combinaisons présentées (le duc de
  Leuchtenberg et le prince Othon). Les puissances se réservent de
  nous faire la loi; nous ne sommes pas indépendants. Le prince
  d'Orange nous rapporterait le Limbourg, le Luxembourg, la rive
  gauche de l'Escaut, et les puissances... (Au mot de prince
  d'Orange, des cris à l'ordre! à bas, se font entendre de toutes
  parts. La plus grande effervescence règne dans l'assemblée...)

  _M. le président._--Je rappelle à M. Maclagan, qu'il a sans doute
  oublié que le congrès a exclu à jamais toute la famille d'Orange.
  (Bravo, bravo!) (On entend dans le tumulte la voix de M. A. de
  Rodenbach qui crie:--Il est Anglais, M. Maclagan, il est Anglais!
  il n'est pas Belge, à l'ordre!)

  _M. le président._--Je connais mon devoir, je rappelle M. Maclagan
  à l'ordre...

  _M. Maclagan_ prétend qu'il faudrait que le congrès revînt sur sa
  décision de l'exclusion pour donner liberté entière à ses
  commissaires. (Les cris recommencent de nouveau et M. Maclagan
  quitte définitivement la tribune.)

»Le ministère anglais s'est-il bien représenté toute la différence qui
existe entre la situation de la Belgique avant l'exclusion des Nassau,
et sa situation actuelle? Tout était possible et permis alors; mais
aujourd'hui un armistice a été conclu et mis sous la garantie des
grandes puissances, postérieurement à l'exclusion des Nassau; la
séparation de la Hollande et de la Belgique a été prononcée, et
l'indépendance de la Belgique reconnue. Comment le prince d'Orange
pourrait-il, par exemple, recourir aux forces hollandaises sans
blesser le principe de l'armistice, de la séparation et de
l'indépendance? Le prince d'Orange voudra-t-il entreprendre la
conquête de la Belgique, avec ses partisans belges? Mais alors il se
trouve aux prises avec les forces du gouvernement provisoire, du
congrès, et commence une guerre civile que la France ne peut pas voir
d'un oeil indifférent à ses portes. Qui saurait d'ailleurs prévoir tout
ce qui pourrait naître de cette guerre civile? Avouez-le, mon prince,
cette tentative a trop le caractère d'une imprudence, pour que je
puisse y reconnaître les pensées prévoyantes et sages d'un
gouvernement tel que celui de l'Angleterre. Toutefois la prudence de
lord Grey et de lord Palmerston me rassure. Trompés par de faux
renseignements, par les espérances actives, inquiètes du prince
d'Orange, ce qui vient de se passer dans le congrès les aura éclairés,
et ils auront révoqué, je n'en doute pas, les instructions qu'ils ont
données à lord Ponsonby.

»Notre attitude sera calme, notre conduite loyale, mais notre anxiété
se conçoit aisément. L'attitude de la conférence, la vôtre, mon
prince, dans d'aussi graves circonstances, sont bien difficiles. Je
conçois que vous soyez fatigué de tout ceci, quoiqu'on n'ait jamais
montré un plus noble caractère, une plus haute capacité que vous
l'avez fait. Qu'on ne perde jamais de vue, à Londres, que le canon de
la Belgique retentit en France, et que dans le monde on ne peut pas
être sage tout seul...»

De son côte, M. Bresson m'écrivait le 17 janvier de Bruxelles:


    «Mon prince,

»Je dois vous prévenir que lord Ponsonby écrit ce soir à lord
Palmerston: _qu'il a reçu de bonne source l'information qu'un avis de
mettre en état de siège et d'approvisionner les citadelles de Namur,
Liège, Huy, a été envoyé du_ DÉPARTEMENT DE LA GUERRE DE FRANCE _au
gouvernement belge_. J'ignore si ce fait a quelque fondement, et, s'il
est exact, comment lord Ponsonby est parvenu à le connaître. Mais,
comme il serait possible que des explications vous fussent demandées,
j'ai cru prudent de vous avertir à l'avance.

»J'ai lu avec un plaisir indicible, dans les journaux, la lettre de M.
Sébastiani à M. F. Rogier[24]. Il ne fallait pas moins qu'une pareille
leçon au congrès et au gouvernement belge[25].

  [24] Firmin Rogier, diplomate belge, né en 1791, fut d'abord
  professeur de l'Université de France. Après 1815, il entra dans
  le journalisme, et combattit le gouvernement du roi Guillaume. En
  1830, il fut nommé secrétaire de légation à Paris et fit pendant
  quelque temps fonction de chargé d'affaires. Il devint plus tard
  ministre plénipotentiaire et ne se retira qu'en 1864.

  [25] Un incident peu correct avait à ce moment jeté quelque
  aigreur entre le cabinet français et le gouvernement belge. M. de
  Celles avait lu à la tribune des lettres de M. Firmin Rogier et
  de M. Bresson, relatives à la candidature du duc de Leuchtenberg.
  Le comte Sébastiani avait été à juste titre mécontent que le
  gouvernement belge livrât à la publicité des documents
  essentiellement secrets, et que des paroles qu'il avait
  prononcées dans une conversation familière avec M. Rogier eussent
  été rapportées officiellement. Il s'en plaignit vivement à M.
  Rogier et lui écrivit la lettre suivante:


    «Paris, 14 janvier.

    »Monsieur,

  »Vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient
  rendu compte d'une manière infidèle des lettres que vous aviez
  écrites au gouvernement provisoire; mais ils vous attribuent
  aujourd'hui une nouvelle dépêche où il m'est impossible de
  reconnaître ce qui a été dit dans nos derniers entretiens.

  »Comme ministre, je n'ai jamais eu à entretenir le roi d'aucun
  arrangement relatif à sa famille. Le roi n'a donc pu m'accorder ni
  refuser ce qui ne lui a point été demandé. J'ajouterai que soit
  comme homme, soit comme interprète des pensées royales, je ne me
  serais jamais expliqué avec une telle légèreté sur la famille d'un
  prince dont le roi estime la mémoire, et sous les ordres duquel je
  m'honore d'avoir longtemps combattu pour la gloire et
  l'indépendance de la France.

  »Je me plais à croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit
  n'est pas votre ouvrage: s'il en était autrement, je me verrais
  obligé de n'avoir plus de relations avec vous que par écrit.


    »J'ai l'honneur, etc.

    »HORACE SÉBASTIANI.»

»Le parti français mécontent, M. de Stassart[26] en tète, se propose,
pour se venger de nous, de tâcher de prendre le congrès par
surprise et de faire inopinément élire M. le duc de Leuchtenberg, sous
prétexte que les Belges n'ont plus que ce moyen de faire acte
d'indépendance. J'espère qu'ils échoueront; j'y mettrai, du moins,
tous mes efforts.

  [26] M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, était
  alors vice-président du congrès.

»Le parti du prince d'Orange se met de son côté en mesure. La crise
approche et je suis loin d'être sans inquiétude. Il m'est bien
important de connaître votre pensée sur le prince d'Orange et le
prince Léopold. Nous avons affaire à forte partie et fort soutenue de
Paris. Le bruit a couru pendant trois jours que les généraux
Exelmans[27], Fabvier[28] et Lallemand[29] étaient incognito à
Bruxelles. On les dit maintenant partis pour Namur et Liège. C'est de
ce côté qu'éclatera un mouvement français, si le mouvement orangiste a
lieu à Gand et ici.

  [27] Le général comte Exelmans (1775-1852), l'un des plus
  brillants généraux de cavalerie de Napoléon. Il était alors pair
  de France. Il devint en 1849 grand chancelier de la Légion
  d'honneur, maréchal de France et sénateur.

  [28] Le général baron Fabvier, né en 1782, entré à l'armée en
  1804, fut sous l'empire chargé de diverses missions en Turquie,
  puis en Perse. En 1814 il dut signer la capitulation de Paris.
  Mis en disponibilité sous la Restauration, il passa en Grèce en
  1823, et prit du service dans la guerre de l'indépendance. En
  1830, il devint maréchal de camp, commandant de place à Paris,
  puis lieutenant général (1839) et pair de France (1845). En 1848,
  il fut élu député et nommé ambassadeur à Constantinople, puis à
  Copenhague. Il mourut en 1855.

  [29] Le général Charles Lallemand, né en 1774, s'engagea en 1793,
  et était général de brigade en 1815. Condamné à mort par
  contumace à la deuxième Restauration, il passa en Amérique,
  revint en France en 1830, devint membre de la Chambre des pairs
  et mourut en 1839.

»Nous aurons bien de la peine à arriver ici à une solution
satisfaisante. C'est moins la bonne volonté que les lumières qui
manquent au congrès, mais il est ingouvernable...»


Tout cela était fort compliqué et il fallait, pour sortir de ce dédale
d'intrigues, s'attacher à une ligne de conduite ferme, sans se laisser
détourner du but par des incidents journaliers. Il n'y en avait pas
d'autre pour nous, dans mon opinion, que de rester solidement unis à
l'Angleterre; notre union contenait les trois autres puissances et
assurait la paix. J'étais d'ailleurs parfaitement convaincu que la
répulsion contre la maison de Nassau était trop forte en Belgique pour
que le prince d'Orange pût y être rétabli. Ainsi, je ne voyais aucun
risque à laisser l'Angleterre poursuivre cette chance; je savais que
le cabinet avait besoin qu'elle fût reconnue épuisée et impraticable
pour se présenter devant le parlement, qu'un certain sentiment de
pudeur l'obligeait à donner ce témoignage de condescendance à la
Hollande, dont l'Angleterre gardait les colonies qui avaient servi
d'équivalent aux provinces belges[30], et j'étais sûr enfin que le
ministère anglais me tiendrait compte, plus tard, de la bonne foi que
nous montrions en ne nous opposant pas ouvertement à l'élection du
prince d'Orange. Fort de toutes ces considérations, je résolus de ne
pas me préoccuper autant du choix du souverain pour la Belgique que du
soin d'élargir et d'affermir la séparation de ce pays de la Hollande.

  [30] Par convention en date du 13 août 1814, l'Angleterre
  s'engageait à restituer au roi des Pays-Bas les colonies dont
  elle s'était emparée au cours de la guerre, à l'exception de la
  colonie du Cap et de diverses possessions sur la côte de Guyane
  et sur la côte de Malabar.

Le protocole du 20 janvier avait établi les premières bases de cette
séparation en prononçant en même temps, la neutralité perpétuelle de
la Belgique. C'était ce qu'il fallait développer et faire accepter par
le roi de Hollande. Ce souverain venait déjà de se soumettre de fort
mauvaise grâce, il est vrai, au protocole par lequel nous lui avions
imposé la levée du blocus de l'Escaut: c'était une cause
permanente d'irritation pour les Belges qui se trouvait ainsi écartée.

Je croyais avoir choisi la meilleure voie et je la suivais activement
quand M. de Flahaut apparut de nouveau à Londres, porteur d'une lettre
du général Sébastiani et chargé de reproduire le fameux projet de
partage de la Belgique, que j'avais cru enseveli dans l'oubli. M. de
Flahaut s'était croisé en route avec le courrier qui portait à Paris
la déclaration de neutralité; il ne la connaissait pas, par
conséquent. Une lettre du général Sébastiani du 21 janvier, était le
thème au moyen duquel on voulait me faire partager les terreurs que
causait à Paris la possibilité de l'élection du duc de Leuchtenberg;
c'était sur ce thème que M. de Flahaut, devait s'étendre. Voici la
lettre:

    «Mon prince,

»Vous aurez appris presque aussitôt que nous la situation de la
Belgique. C'est le 28 que le congrès élira un souverain, et tout fait
craindre que son choix ne se déclare en faveur de M. le duc de
Leuchtenberg. M. Bresson a reçu l'ordre de déclarer officiellement que
son élection ne serait point reconnue par la France[31]. Il doit
renouveler le refus de consentir à l'élection de M. le duc de Nemours
et à la réunion de la Belgique à la France. Ce que demandent les
Belges, ce que désirent les Français est cependant cette réunion, et
bientôt, peut-être, nous serons hors d'état de l'empêcher. Nous
continuerons nos efforts pour la prévenir; mais nous n'osons plus
croire à leur efficacité. Notre force est usée dans cette lutte
ingrate. Le voeu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche des
hommes dont vous appréciez le plus la prudence et dont vous honorez le
plus le caractère. Notre situation est telle que le roi et le conseil
n'ont pas cru qu'elle pût vous être fidèlement représentée par des
dépêches, et le gouvernement du roi s'est décidé à vous envoyer M. le
comte de Flahaut, qui pourra vous faire connaître toute la vérité et
la mettre sous les yeux de Sa Majesté britannique. C'est là sa
mission; c'est à vous d'en tirer le parti le plus utile au service du
roi et de la France. Il est inutile de vous écrire une longue lettre.
M. de Flahaut vous dira tout ce qu'il vous importe de savoir. Le temps
presse; sachons mettre à profit les jours, les heures, et conservons
cette paix qui, seule, peut sauver l'ordre social en Europe.

»_P.-S._--Nous avons été tellement pris de court par le terme fatal du
28 que nous n'avons pu vous consulter avant de prendre le parti
d'envoyer à Londres.»

  [31] Voir la lettre de M. Bresson au prince de Talleyrand.
  (Appendice p. 487.)


Ce fut après avoir pris lecture de cette lettre que M. de Flahaut
essaya de me démontrer qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut pour
la France et l'Europe que le partage de la Belgique. Je me prononçai
de la manière la plus forte contre cette idée à mes yeux aussi
impolitique qu'impraticable, et je répondis ensuite à M.
Sébastiani[32]:

  [32] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Monsieur le comte,

»M. le comte de Flahaut est arrivé avant-hier soir ici et m'a remis la
lettre dont vous l'aviez chargée pour moi. Je vous remercie de l'avoir
choisi pour me l'apporter.

»La levée du blocus d'Anvers et l'irritation du roi de Hollande
prouvent que la conférence avait été, comme cela était son but, assez
rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le résultat qu'elle
voulait.

»La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations
précieuses sur les idées et les intentions du gouvernement du roi, au
sujet des affaires que je suis chargé de suivre ici et sur la
disposition des esprits en France. Je regrette toutefois qu'il ait
quitté Paris avant que ma dépêche du 21 vous soit parvenue. La
nouvelle qu'elle contenait de la résolution adoptée par la conférence,
doit nécessairement influer sur les vues du roi et de son conseil,
ainsi que sur la conduite que l'on devra tenir avec la Belgique. Je
continue à me féliciter de la déclaration de neutralité qui, jusqu'à
présent, a été accueillie avec une grande approbation par les hommes
d'État de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous, à quelque parti
qu'ils appartiennent, la considèrent comme un acte de grande
politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer
le maintien de la paix par la facilité qu'il offre de concilier, sinon
toutes les prétentions, du moins, tous les intérêts essentiels. Je
dois ajouter qu'en y accédant, ils pensent sans aucune exception que
cet acte est tout entier à l'avantage de la France.

»Je conçois qu'au point où l'état des choses est parvenu en Belgique,
et que dans les embarras vers lesquels il semble entraîner la France
et l'Europe, les esprits se soient jetés dans les combinaisons les
plus opposées. La neutralité reconnue rend impossible aujourd'hui la
plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage
la question du prince de Naples, à laquelle d'abord on avait mis
ici tant d'opposition. Je crois même qu'on arriverait à un succès
complet _sur ce point_, en rendant la ville d'Anvers, port franc, ou
plutôt en en faisant une ville anséatique, et il ne m'est pas démontré
_encore_ qu'on ne puisse arriver à ce résultat, sans qu'Anvers cesse
d'appartenir, comme port libre, à la Belgique. C'est, depuis le jour
où le protocole a été signé, la ligne dans laquelle je suis entré et
dans laquelle je persisterai à marcher, si vous ne me donnez pas des
ordres contraires.

»Cette combinaison a l'avantage de montrer à quel point serait inutile
toute concession faite à l'Angleterre sur le continent. Je dirai même
que c'est pour éloigner toute idée à cet égard que je me suis attaché
au système que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que
le nom du roi et le vôtre se trouvassent liés à une clause, qui, à mon
sens, aurait placé notre gouvernement sur la ligne de ceux qui ne
pensent pas aux jugements de l'avenir.

»L'histoire est là pour témoigner des difficultés que traîna à sa
suite l'occupation de Calais par les Anglais, et elle est là aussi
pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent
délivré la France de cette honte. Ses leçons ne doivent point être
perdues pour nous; les mêmes fautes pourraient produire les mêmes
résultats et ternir l'éclat de cette fleur d'indépendance qui est
attachée à tous les actes du gouvernement du roi. Je suis sûr que son
haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrêter longtemps à une
pareille idée qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays,
n'écarterait pas les reproches que l'on ferait à l'emploi de notre
politique continentale.

»Personne ne serait tenté de nier que la réunion de la Belgique à la
France offrirait des avantages à cette dernière, quoiqu'un
agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes idées sur
la politique française; je conviens que cette réunion populariserait
pendant quelque temps le gouvernement qui l'aurait obtenue, malgré les
inconvénients qu'y trouverait l'industrie française; mais croyez
aussi, monsieur le comte, que cette popularité serait bien passagère,
s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de
réputation qui ne fût ébranlée par un acte de cette espèce; il n'y a
personne qui ne reproche à la paix de Teschen d'avoir introduit les
Russes en Europe; quel jugement sévère ne porterait-on pas sur ceux
qui introduiraient l'Angleterre sur le continent? Il ne faut jamais se
mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux.

»Je suis convaincu, monsieur le comte, que si vous étiez
plénipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom à un acte que
les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient
pas même justifier[33]...»

  [33] Voir à l'Appendice, p. 488, la lettre que M. de Talleyrand
  écrivait dans le même sens à Madame Adélaïde.

Je ne sais pas si cette dépêche convainquit ceux auxquels elle était
adressée; mais elle eut du moins pour effet que je n'entendis plus
parler du malencontreux projet de partager la Belgique.

Pour être juste envers tous, il faut dire qu'il n'y avait rien de très
singulier à ce que l'atmosphère de Paris, à cette époque,
troublât les meilleurs esprits; j'en trouve la preuve dans quelques
passages de la lettre suivante, que le duc de Dalberg m'écrivait sous
la date du 22 janvier:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Mon cher prince,

»Rien ici ne se relève ni ne se consolide. Les affaires de la Belgique
compromettent tout le monde, à commencer par votre chef, si chef il y
a. Les affaires de Laffitte le déconsidèrent tellement comme président
du conseil, qu'elles nuisent beaucoup à ce qui est au-dessus. M.
Thiers est montré au doigt pour ses turpitudes.

»Je causais hier avec Pasquier et Sémonville. Nous étions à nous
demander comment tout cela pourrait se soutenir? Sémonville disait: Je
revois le temps du Directoire. Il n'y a que Soult qui fait sa besogne
et qui organise quatre cent mille hommes aux dépens des finances.
Lorsqu'ils seront sur pied, peut-on les entretenir sans guerre? Si on
fait la guerre, peut-on reprendre le système de pillage et de
réquisition? Ce sont des questions insolubles. Le désordre et
l'anarchie sont derrière la toile, parce que l'autorité n'est nulle
part. On a si étrangement échauffé les esprits, qu'on n'entend plus
parler que des injures que la France a reçues en 1814 et en 1815 et
qu'il faut venger en reprenant la ligne du Rhin. On est stationnaire,
comme l'est un Chinois, lorsqu'on soutient que ce sont autant de
folies qui finiront par bouleverser le pays.

»Votre conférence de Londres est singulièrement commentée par le
congrès de Bruxelles; il serait temps que cela finisse! Comment
ne trouve-t-on pas un chef militaire qui marche sur Bruxelles et
finisse l'existence de ce congrès?

»La Pologne occupe beaucoup les esprits, mais elle n'épuise pas les
bourses. Le comité polonais n'a pu réunir jusqu'ici que soixante mille
francs, dont vingt mille de M. de La Fayette.

»Ce pauvre M. de Mortemart[34] joue le rôle de M. de Caulaincourt avec
moins de sagacité et de talent[35].

  [34] Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, duc de Mortemart,
  né en 1787, émigra en 1791, revint en France sous le Consulat, et
  devint officier d'ordonnance de l'empereur. A la Restauration il
  fut nommé pair de France (1814) et maréchal de camp, puis
  ambassadeur en Russie. Le 29 juillet 1830, Charles X le chargea
  de former un cabinet, mais ses efforts échouèrent et il se rallia
  à Louis-Philippe. Il fut chargé d'une mission extraordinaire à
  Pétersbourg et accrédité définitivement à ce poste en 1831. Il
  devint sénateur en 1852 et mourut en 1876.

  [35] M. de Caulaincourt avait été ambassadeur sous l'empire où il
  avait la mission délicate de ramener l'opinion des Russes au
  régime de la France d'alors. (_Note de M. de Bacourt._)

»Quelle est votre idée, mon prince, sur le chef à donner à la Grèce?
Le prince Paul de Wurtemberg[36] tourmente tout le monde par son
impatience à y être appelé. On ne l'écoute guère ici; la minorité du
prince de Bavière paraît favorable à Capo d'Istria qu'on devrait
laisser en place.

  [36] Paul prince de Wurtemberg, né en 1785, marié en 1805 à la
  princesse Catherine, fille du duc de Saxe-Altenbourg, mort le 16
  avril 1852. Il était le frère du roi de Wurtemberg.

»Les nominations de M. de Bouillé à Calrsruhe et de M. Alleye à
Francfort ont fort déplu. On regarde ce dernier appelé à désunir,
autant qu'il le pourra, la Confédération. Il produira, je crois,
l'effet opposé. On n'explique pas le goût du roi à faire de tels
choix...»


Il fallait une certaine persévérance pour ne pas se laisser
décourager, soit par ces échos de Paris, soit par les extravagances
des Belges et par les résistances obstinées du roi des Pays-Bas. Je ne
me sentis pas ébranlé néanmoins, et je poursuivis avec fermeté la
ligne que je m'étais tracée, sans me soucier des velléités imprudentes
de Paris, pas plus que du duc de Leuchtenberg qu'on voulait faire
nommer à Bruxelles, sûr qu'il ne serait pas reconnu par les
puissances, et je pressai la conférence de consolider l'oeuvre de la
séparation de la Belgique de la Hollande. Dans notre séance du 27
janvier, nous abordâmes les questions financières et commerciales qui
se rapportaient à cette séparation, et nous les résolûmes dans une
mesure d'équité qui devait, plus tard, concilier les véritables
intérêts des deux parties. En envoyant le protocole de cette séance à
Paris, j'écrivis le 29 janvier[37]:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.

  [37] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»Je vous envoie le protocole de notre conférence du 27; il traite de
plusieurs questions financières et commerciales relatives à la
séparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a été rédigé
par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte de Matusiewicz, qui
ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont proposé de prendre pour
la séparation aux mêmes principes qui avaient dirigé l'union. Ces deux
plénipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possédaient sur cette
matière des connaissances qui nous manquaient à tous, et à moi en
particulier. Du reste, en l'adressant à nos commissaires à Bruxelles,
nous y avons joint des instructions par lesquelles nous les
autorisons à juger le moment le plus opportun pour en faire la remise
au gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole
soulevât des difficultés nouvelles à Bruxelles, je vous engage à en
retarder la publication jusqu'à ce que vous connaissiez ce qu'auront
fait nos commissaires à Bruxelles, après avoir sondé l'opinion des
gens avec lesquels ils sont le plus en rapport[38].

  [38] Ce protocole du 27 janvier ne renfermait pas des _décisions_
  mais de simples _propositions_ de la conférence, qui n'avaient
  aucune force exécutoire. Il proposait un projet pour le partage
  des dettes entre les deux pays, et donnait le droit à la Belgique
  de participer au commerce colonial hollandais.--Il ne faut pas
  perdre de vue cette circonstance sur laquelle M. de Talleyrand
  reviendra plus tard.

»Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs
questions traitées dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il
satisfaisait à une grande partie des besoins des deux pays. Le roi de
Hollande est suffisamment bien traité pour que les rapports entre lui
et la Belgique n'occasionnent pas des difficultés continuelles qui
finiraient par être insurmontables. De l'autre côté, les Belges,
grands industriels et grands producteurs, auront des débouchés qui ne
les mettront pas dans la nécessité de faire toujours la contrebande
avec la France. L'opinion des gens les plus versés en ces matières, en
Angleterre, est que, si on s'arrêtait à d'autres bases plus
défavorables à la Hollande, il serait impossible à ce pays d'exister à
cause des charges énormes dont il serait accablé. C'est à vous d'en
juger dans votre sagesse; vous trouverez sans doute que cela touche à
des questions de haute politique...»


Je prévoyais bien que ces mesures, pas plus que la déclaration de
la neutralité de la Belgique, n'étaient de nature à satisfaire, pour
le moment, ni aux impatiences de Paris, ni aux exigences de Bruxelles
et de La Haye; mais l'essentiel était de maintenir la bonne harmonie
entre nous et l'Angleterre, et d'imposer par là aux autres cabinets
les résolutions raisonnables, et autant que possible équitables que
nous aurions arrêtées entre nous deux. Le reste n'était, pour moi, que
secondaire. Je cherchais les véritables intérêts de la France là où je
croyais les trouver réellement, et non dans des rêves qui ne pouvaient
conduire qu'à sa ruine.

En effet, une guerre générale, fût-ce même seulement contre les trois
puissances du Nord, devait nous être fatale, car elle aurait pris tout
de suite un caractère révolutionnaire qui aurait détaché de nous
l'Angleterre. Il fallait donc l'éviter par-dessus tout dans d'aussi
fâcheuses conditions; mais il fallait l'empêcher par des moyens qui,
non seulement ne fussent pas déshonorants pour la France, mais qui
même tournassent à son avantage. Ce que j'avais fait jusqu'à présent
entrait parfaitement dans ce but. Ainsi, au lieu du royaume des
Pays-Bas, composé de sept millions d'habitants, avec une ligne
formidable de forteresses tournées contre nous, nous avions déjà
obtenu la séparation en deux de ce royaume et, sur notre frontière,
une Belgique neutre réduite à quatre millions d'habitants. Cette
neutralité, sur laquelle on essaya d'abord de plaisanter comme d'une
impossibilité, est cependant plus solide et sera, j'espère, plus
durable qu'on ne le suppose, tant que la France ne tentera pas des
guerres générales et révolutionnaires contre l'Europe entière, ce
qu'une saine politique ne doit pas admettre dans ses calculs. Si la
France a une guerre contre l'Angleterre, nous aurions un intérêt égal
à celui de l'Allemagne, à ce qu'on respectât la neutralité de la
Belgique; et si, au contraire, c'est contre l'Allemagne que la France
fait la guerre, sans que l'Angleterre y participe, celle-ci défendra
la neutralité de la Belgique. Dans tous les cas donc, cette neutralité
est garantie à condition, bien entendu, que nous, les premiers, nous
la respecterons en tout temps. La neutralité de la Belgique assurée
est, de Dunkerque à Luxembourg, une défense égale à celle que nous
trouvons de Bâle à Chambéry par la neutralité de la Suisse. Cette
neutralité, consentie à Londres par la conférence des grandes
puissances, j'avoue que le choix du souverain qui régnerait en
Belgique avait perdu beaucoup de son importance pour moi, parce que
j'étais sûr d'avance que le premier intérêt de ce souverain, quel
qu'il fût, serait de ménager la France et de vivre dans de bons
rapports avec elle. Ce qu'il fallait surtout, c'est que la séparation
de la Belgique de la Hollande fût faite sur des bases assez équitables
pour que les deux pays pussent exister l'un et l'autre, et qu'après un
certain temps donné à l'apaisement des passions, ils pussent reprendre
entre eux des rapports convenables. C'est vers ce but qu'ont toujours
tendu mes efforts pendant ma mission à Londres et, en cela, je ne
crois pas m'être trompé. Après cette digression qui ne me semble pas
inutile, rentrons dans le courant des faits qui devaient retarder bien
longtemps encore l'accomplissement de mes vues et, pour commencer,
citons une lettre de M. Bresson, du 30 janvier, de Bruxelles:

    «Mon prince,

»Les choses empirent ici de moment en moment; les passions sont
arrivées à leur dernier degré d'exaspération. Je prévoyais bien
que, d'un instant à l'autre, nous avions à craindre quelque
combinaison funeste, quand j'appuyais celle du prince de Bavière,
neutre et inoffensive de sa nature. Je vous le disais alors: tous les
dangers nous environnent; nous les avons maintenant en face.
Malheureusement la désapprobation est venue trop vite; l'incertitude a
succédé à un plan fait; le champ s'est rouvert aux malveillants et aux
intrigants, et leur temps n'a pas été perdu.

»Le prince de Naples présenté à temps, ou toute autre combinaison
neutre, il y a six semaines, quand je demandais que tout fût
subordonné au choix du chef de l'État, aurait eu les meilleures
chances. Mais il eût fallu le concours, l'assistance de l'Angleterre.
Ce concours, cette assistance, nous ne les avons pas eus, _même contre
le duc de Leuchtenberg_; on lui a laissé gagner du terrain; on n'a pas
arrêté cette pensée _qu'il serait agréable aux puissances, précisément
parce qu'il était hostile à la France_: et aujourd'hui on fait des
voeux et des démarches en sa faveur. Il en est résulté ce qui devait
être, que les amis de la France, de leur propre mouvement, malgré nos
déclarations antérieures, lui opposent le seul candidat qui puisse le
vaincre, M. le duc de Nemours. Ainsi nous voilà placés entre un choix
hostile à la France et un choix hostile aux puissances; cruelle
alternative qui ne peut se résoudre, de part ou d'autre, que par
d'affreux malheurs.

»L'on s'est abusé, dès le principe, sur les chances du prince
d'Orange, et l'on a persévéré, parce que l'on ne voyait que des gens
d'une même couleur. Sans doute, et je l'ai pensé, et je vous l'ai
écrit, le prince d'Orange, rappelé par l'opinion, tranchait toutes les
difficultés. Mais, mon prince, ce n'était plus de l'antipathie,
c'était devenu de la fureur. J'ai entendu les propos les plus atroces;
des misérables s'offraient publiquement pour lui porter le premier
coup, s'il revenait. Le prince d'Orange était impossible sans la
guerre civile. Ce peuple ne se rend ni à la raison, ni à l'intérêt; il
obéit à la passion. Les jours du prince, au milieu de ces énergumènes,
n'eussent point été en sûreté. C'est cependant à l'espoir de le
ramener que l'on a sacrifié tous les termes moyens que nous avons
offerts; aujourd'hui, l'on n'a plus que l'abîme devant soi.
Qu'arrive-t-il? L'on veut rejeter sur autrui les fautes que l'on a
soi-même commises. L'on y met de l'irritation et l'on s'oublie dans
ses paroles. Mais qu'on prenne garde d'être rappelé à la modération!

»Les circonstances étaient si graves, mon prince, que j'ai cru devoir
aller à Paris les exposer moi-même au roi et au ministre. Mon voyage
n'a duré que soixante-six heures. Pendant mon absence, le protocole du
20 janvier (celui de la neutralité) est arrivé à lord Ponsonby et a
été communiqué par lui. Vous le croirez à peine. Il renferme une
grande pensée; il devait exciter la reconnaissance et l'admiration; eh
bien, il provoque la colère! Jugez de ces hommes par ce seul fait. Le
journal ci-joint vous donnera les détails. Demain ou après, la
protestation sera discutée au congrès[39]...»

  [39] Le congrès avait été fort irrité de l'intention manifestée
  par la conférence de régler elle-même les questions intéressant
  la Belgique. Cette phrase notamment du protocole du 20 janvier:
  «La Hollande et la Belgique possédant des enclaves sur leurs
  territoires respectifs, il sera effectué par les soins des cinq
  cours tels échanges et arrangements entre les deux pays qui leur
  assureront l'avantage réciproque d'une entière contiguïté de
  possession...» etc., avait éveillé les susceptibilités de
  l'assemblée. Enfin la question du Luxembourg avait irrité le
  patriotisme des députés. Aussi, à la séance du 29 janvier, la
  lecture du protocole souleva de violentes protestations. «La
  souveraineté nationale, disait un député, M. Nothomb, est
  transférée de Bruxelles au Foreign Office.--Le 30, une
  protestation fut votée par 163 voix contre 9.

J'ai cité cette lettre, autant pour indiquer quel était l'état des
choses à Bruxelles, que pour faire voir le danger que présentent
souvent les rapports d'un agent trop passionné. M. Bresson était
certainement un homme capable et intelligent; mais il voulait
justifier la faute qu'il avait commise en appuyant la candidature du
prince de Bavière, sans l'autorisation de la conférence dont il était
le commissaire; et il lui fallait accuser avec emportement son
collègue lord Ponsonby et dépeindre en traits de feu, et avec une
évidente exagération, la disposition des esprits à Bruxelles. Il avait
fait une course à Paris, où on avait cru à toutes ses paroles; et le
contre-coup m'en vint ensuite à Londres. Heureusement que je ne me
laissais ni affliger ni détourner de mes plans par les ardeurs
intempestives des autres. Mon idée restait bien arrêtée, au sujet du
choix du souverain de la Belgique. Mon candidat était et est resté
constamment le prince Léopold de Saxe-Cobourg; et je ne m'agitais pas
du bruit qu'on faisait partout sur cette question. J'avais l'espoir:
1º que le roi Louis-Philippe refuserait le trône pour son fils, M. le
duc de Nemours; 2º que les puissances repousseraient le duc de
Leuchtenberg; 3º que jamais les Belges ne pourraient s'entendre pour
rappeler le prince d'Orange. Aussi, sans me préoccuper de ce point, je
voulais poursuivre, comme je l'ai dit, ce qui, à mes yeux, était la
vraie question, la séparation complète et sans retour possible entre
la Belgique et la Hollande. Mais, si j'étais tranquille de ce côté,
les soucis ne me manquaient pas d'autre part; et tout le mois de
février se passa dans de perpétuelles inquiétudes sur la marche
des événements intérieurs en France, et sur les hésitations du
gouvernement français. Ceci demande quelques explications.

J'ai dit que la conférence, par son protocole du 27 janvier, avait
arrêté un partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, et
quelques autres arrangements commerciaux. Ce protocole était
essentiellement provisoire; et sauf la question des limites que nous
avions fixées d'après la situation des deux pays en 1790, la seule qui
pouvait être admise, le reste de ce protocole était discutable, et
pouvait être modifié selon les explications qui seraient fournies par
les deux parties.

J'avais écrit dans ce sens à Paris, mais là on prenait avec ardeur
parti exclusivement pour les Belges; on avait donc blâmé les
arrangements proposés dans le protocole, comme trop défavorables à la
Belgique; et j'avais été, moi-même, blâmé pour avoir apposé ma
signature au protocole.

Quelques jours après la signature de ce protocole, plusieurs membres
de la conférence, alarmés des nouvelles venues de Bruxelles, et qui
représentaient comme incessantes les intrigues de la France en faveur
de l'élection du duc de Nemours, proposèrent, le 1er février, de
rédiger un protocole dans lequel les cinq puissances prendraient
l'engagement formel, en imitation de ce qui avait été fait dans le
temps pour le choix du souverain de la Grèce, qu'en aucun cas le
souverain de la Belgique ne pourrait être choisi parmi les princes des
familles qui régnaient dans les cinq cours représentées à la
conférence de Londres. Je me refusai formellement à signer ce
protocole qui semblait manifester de la méfiance envers la France,
à laquelle, seule en ce moment, il paraissait devoir s'appliquer.

Ces explications données pour l'éclaircissement de ce qui va suivre,
je me bornerai maintenant à insérer chronologiquement les extraits de
mes dépêches et de lettres écrites et reçues pendant le mois de
février. La marche des faits y sera clairement suivie.


  LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[40]

  [40] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 1er février 1831.

    »Monsieur le comte,

»Je sors de notre conférence qui s'est prolongée aujourd'hui jusqu'à
huit heures et demie du soir; l'heure de la marée presse le courrier
que je vous expédie, et il me reste bien peu de temps pour vous
écrire. Cependant, comme en prenant lecture du protocole que j'ai
l'honneur de vous envoyer, vous verrez que j'ai refusé d'y apposer ma
signature, je vous dois une explication de ce refus.

»Lorsque le plénipotentiaire anglais a ouvert l'opinion qui a prévalu
dans la conférence et qui se trouve consignée dans le protocole, je
m'y suis opposé en déclarant que je ne pouvais voir dans cette
résolution qu'une démarche directe contre la France; qu'elle ne me
semblait pas favorable au maintien de la bonne harmonie entre les
puissances, et que, d'ailleurs, les termes mêmes des protocoles
numéros 11 et 12, sur lesquels on s'appuyait, développaient d'une
manière suffisante les vues des cinq puissances; en effet, voici les
termes de ces protocoles:

«_Protocole nº 11._--Les plénipotentiaires ont été unanimement d'avis
que les cinq puissances devaient à leurs intérêts bien compris, à leur
union, à la tranquillité de l'Europe et à l'accomplissement des vues
consignées dans le protocole du 20 décembre, une manifestation
solennelle, une preuve éclatante de la ferme détermination où elles
sont, de ne chercher dans les arrangements relatifs à la Belgique,
comme dans toutes les circonstances qui pourront se présenter encore,
aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun
avantage isolé.»

»_Protocole nº 42._--Le souverain de la Belgique doit nécessairement
satisfaire, par sa position personnelle, à la sûreté des États
voisins.»

»J'ai cru, monsieur le comte, qu'après des stipulations aussi
formelles, il devenait inutile de donner de nouvelles explications;
c'est pourquoi j'ai demandé à en référer au gouvernement du roi, et à
provoquer des instructions que vous ne tarderez pas, je pense, à me
transmettre.

»L'article du protocole relatif à la Grèce auquel lord Palmerston a
fait allusion, est ainsi conçu et se trouve sous la date du 22 mars
1829: «En aucun cas, le chef ne pourra être choisi parmi les princes
des familles qui règnent dans les cours signataires...»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 3 février 1831.

    »Mon prince,

«Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours a été nommé et
proclamé roi des Belges, à quatre heures vingt-cinq minutes précises
de cet après-midi.

»Il y avait cent quatre vingt-onze votants, au premier tour de
scrutin: M. le duc de Nemours a obtenu quatre-vingt-neuf voix; M. le
duc de Leuchtenberg, soixante-sept; et M. l'archiduc Charles
d'Autriche, trente-cinq. Cent une voix étaient nécessaires.

»Au second tour, il y avait cent quatre-vingt-douze votants. La
majorité absolue nécessaire était de quatre-vingt-dix-sept suffrages:
M. le duc de Nemours l'a précisément obtenue; M. le duc de
Leuchtenberg a eu soixante-quatorze voix, et l'archiduc vingt et une.

»Le président du congrès a proclamé le duc de Nemours roi des Belges,
à la condition d'accepter la constitution décrétée par le congrès.

»Le plus grand enthousiasme et la plus grande tranquillité règnent
dans la ville...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[41].

  [41] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 4 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai reçu hier au soir votre lettre du 31 janvier et, ce matin, celle
du 1er février auxquelles je m'empresse de répondre.

»Vous verrez d'abord, par l'annexe ci-jointe au protocole numéro 12
que je n'ai pu vous envoyer plus tôt, parce qu'elle n'a pu être
expédiée qu'hier au soir de la chancellerie, que quelques-unes des
objections que vous soulevez dans vos dépêches avaient été résolues
par les principes renfermés dans cette annexe. Ainsi, vous remarquerez
que, pour ne pas trop nous éloigner du système qui a été adopté,
le second paragraphe relatif aux affaires financières et commerciales
porte pour titre: _Arrangements proposés_, ce qui laisse aux parties
le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre
indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre
propre autorité toutes les questions qui sont énumérées dans le
protocole; et cela est tellement évident que, dans les instructions
données à nos commissaires à Bruxelles, nous leur avons recommandé de
sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport
sur l'effet probable de ce protocole; et nous laissions en même temps
à leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je
vous ai écrit dans ce sens, par ma lettre du 29 janvier.

»L'opinion que vous avez sur le peu d'importance, pour la Belgique, du
commerce qui lui serait accordé avec les colonies hollandaises est en
opposition avec celle de tous les négociants distingués de la cité de
Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont été consultés, que
c'est à ce commerce que la Belgique a dû, pendant ces quinze dernières
années, les développements de son industrie; les pétitions des deux
Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prévoyez de
la part de la Hollande, dans l'exécution de cette condition, seraient,
je crois, aisément levés lors du traité définitif: on imposerait alors
des garanties auxquelles il serait impossible à la Hollande
d'échapper.

»Nous n'avons pu trancher, comme vous paraissez le supposer, la
question du grand-duché de Luxembourg; elle a été renvoyée à ceux qui
ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations à ce sujet,
contenues dans ma dépêche numéro 74, n'ont pu vous échapper.

»Quant à la fixation du territoire et des frontières de la Belgique,
il me semble qu'il était impossible de les arrêter autrement que nous
l'avons fait. Nous voulions reconnaître l'indépendance de la Belgique;
pour arriver à ce but, il fallait que l'on sût ce que c'était que la
Belgique, et par conséquent déterminer les frontières du pays que nous
appelions à l'indépendance. Aurions-nous pu, sans injustice, en fixer
d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la
Belgique formaient deux États séparés? La conférence a d'ailleurs
formellement déclaré, dans son protocole du 20 janvier, que les deux
parties régleraient sous sa médiation les enclaves ou les cessions qui
faciliteraient les arrangements définitifs. Cela rentre, comme vous le
voyez, dans les bornes que vous attribuez à la conférence.

»Vous m'annoncez, monsieur le comte, que le gouvernement du roi n'a
point adhéré au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je
l'avoue, dans quel but il aurait adhéré ou pas adhéré à un acte
provisoire qui ne renferme que des stipulations éventuelles, ainsi que
le démontre l'annexe que je vous envoie aujourd'hui.

»En répondant à la partie de votre lettre du 1er février, relative au
souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler
l'inquiétude que m'inspire la résolution à laquelle vous semblez vous
être arrêté, dans le cas où le congrès désignerait M. le duc de
Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard à
exprimer votre refus: une réponse dilatoire, en pareil cas, exciterait
au plus haut point le mécontentement de l'Angleterre; elle y verrait
la confirmation des intrigues qu'elle reproche à tort au gouvernement
français; et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter de
cette circonstance et de vous accuser d'entretenir des
arrière-pensées. Voilà mon opinion, monsieur le comte, telle que je me
la suis formée d'après mes rapports avec le cabinet anglais.

»Quant à M. le prince de Naples, je ne crois pas qu'il soit nécessaire
de suspendre votre décision pour rendre ses chances plus favorables.
C'est à vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer a
Bruxelles pour ce choix. Vous avez pu voir, par ma correspondance, que
j'ai préparé ici les dispositions des ministres anglais et des membres
de la conférence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en
vous déclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous
n'éprouverons plus d'opposition de la part du gouvernement anglais,
qui est sûr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le
temps nécessaire pour des instructions retardera celui de la Russie.
On changerait ces heureuses dispositions par de l'irrésolution dans
les démarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la
paix avec l'Angleterre, qui aujourd'hui nous est encore assuré et qui
doit être notre unique but...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 5 février 1831[42].

»Une réflexion dont le roi me charge de vous faire part, mon cher
prince, et dont je suis persuadée que vous sentirez toute la
justesse, relativement au dernier protocole que vous avez, avec tant
de raison, refusé de signer, c'est que les puissances mêmes ne peuvent
l'assimiler à celui qui avait été conclu pour la Grèce, en ce que la
circonstance est tout à fait différente. Pour la Grèce, c'étaient les
trois puissances qui choisissaient, qui nommaient le souverain; ici
c'est le congrès belge et la Belgique, dont les cinq puissances ont
reconnu l'indépendance, qui doit choisir librement son souverain.

  [42] Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'en
  suivant l'ordre chronologique dans lequel les lettres sont
  écrites, M. de Talleyrand ne pouvait pas placer les réponses
  exactement à la suite des lettres mêmes et qu'il fallait dans ce
  temps-là, de deux à trois jours, selon l'état de la mer, pour
  qu'une lettre parvînt de Londres à Bruxelles ou à Paris et _vice
  versa_. (_Note de M. de Bacourt._)

»Voilà Nemours élu, malgré le refus soutenu du roi et de son
gouvernement; le courrier, persistant et réitérant ce refus et le
portant de nouveau à M. Bresson, est parti hier pour Bruxelles, quatre
heures avant que la nouvelle de l'élection de Nemours, par dépêche
télégraphique, nous soit parvenue. Nous sommes par conséquent, franc
et loyal, mon cher prince; nous avons le bon droit de notre côté; vous
en ferez bon et habile usage, et j'ai la ferme confiance que nous en
sortirons bien et avec honneur et gloire; nous ne voulons, ne
souhaitons, et cela sincèrement, que le véritable bien de tous et sans
intérêt personnel. La vérité triomphera de la ruse et de l'intrigue;
et vous aurez la gloire et la satisfaction d'y contribuer puissamment
par votre talent et tous vos moyens.

Il me tarde, plus que je ne puis vous le dire, d'avoir de vos
nouvelles; mais il faut parler maintenant des grosses dents à Londres,
mon cher prince. On nous joue, on nous laisse dans un état qui n'est
ni la paix ni la guerre, et la Belgique prête à tomber dans une
anarchie affreuse. Cela n'est plus supportable; il faut qu'on
s'entende et qu'on marche franchement à un arrangement, à une
combinaison qui leur convienne et qui leur donne sécurité; et de cette
manière, tout ira bien. Mais pour eux, pour nous, et pour tout,
cela presse plus que je ne puis vous le dire. L'expérience (si sur
certaines personnes elle sert à quelque chose) doit bien leur prouver
qu'il n'y a déjà eu que trop de temps perdu par un vilain et sot
espoir du prince d'Orange, auquel on doit bien voir maintenant qu'il
n'y a pas moyen de penser et qu'il faut absolument rejeter...»

J'ai la certitude que Madame Adélaïde, en écrivant cette lettre, et le
roi qui la dictait étaient parfaitement sincères dans leurs
déclarations; mais que devais-je penser en recevant le même jour et de
la même date cette lettre de Bruxelles?


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 5 février 1831.

    »Mon prince,

»Forcés de changer notre position et de nous engager dans une lutte
que nous aurions voulu éviter, nous n'avions plus qu'un parti à
prendre: il fallait vaincre et nous avons vaincu. Mais aujourd'hui,
nous avons à penser aux suites de ce succès non encore affermi.

»Une pensée m'est venue, qui, si elle est accueillie par vous, peut
porter quelque fruit. Le prince d'Orange peut, en quelque sorte, se
considérer comme dépossédé par nous. Si nous lui trouvons quelques
dédommagements dont la paix et l'équilibre de l'Europe s'arrangent, en
même temps que lui; s'il les reçoit de notre influence, de notre
intervention amicale, nous aurons à la fois fait un acte de
bienveillance et de politique; nous faciliterons la solution de
toutes les questions compliquées qui vont sortir de l'élection de M.
le duc de Nemours et nous adoucirons plus d'une irritation qu'elle va
produire.

»Le prince d'Orange est beau-frère de l'empereur de Russie[43]; il est
agréable à l'Angleterre; il est doux de caractère; ses manières ont du
charme; son esprit du chevaleresque; ses légèretés, ses inconséquences
qui, dans ce pays de rigidité catholique, lui ont porté des coups
funestes, ailleurs, peuvent être vues d'un oeil plus indulgent. La
Pologne demande un roi; elle semble résolue à une longue et sanglante
résistance. Si l'empereur de Russie peut, avant le combat, être amené
à composition, il cédera en faveur du prince d'Orange plus facilement
que pour tout autre; et si, sur notre initiative et par notre
insistance, un pareil dénouement est donné à la révolution polonaise,
nous aurons à la fois servi la cause d'une nation généreuse, ramené
vers nous des esprits hostiles ou alarmés, recomposé le système
européen détruit par le partage de la Pologne, et affermi le trône de
M. le duc de Nemours. Avec vous, mon prince, il serait oiseux d'entrer
dans tous les développements de cette idée. Je me borne à vous la
soumettre. Toutefois, je vous expédie cette lettre par estafette; ce
peut être un calmant bon à appliquer dans les premiers moments.

  [43] On se rappelle que le prince d'Orange avait épousé la
  grande-duchesse Anne, soeur de l'empereur Nicolas.

»Je me suis déjà employé et je continuerai de m'employer pour que les
chefs de l'insurrection de Gand ne soient pas mis à mort[44]. Le
règne de notre jeune et aimable prince commencerait bien par un acte
de clémence; il faut le lui tenir en réserve.

  [44] Le 2 février un mouvement orangiste avait éclaté à Bruges et
  à Gand. Le lieutenant-colonel Grégoire souleva son régiment
  cantonné à Bruges. A sa tête, il pénétra dans Gand et força le
  gouverneur à proclamer le prince d'Orange. Mais il fut aussitôt
  attaqué dans la ville, battu et arrêté. Le mouvement n'eut pas de
  suite.

»Je ne pourrais vous peindre avec trop de force l'effet que produirait
sur ce pays un refus, ou une acceptation seulement conditionnelle de
Sa Majesté. Ce serait instantanément le bouleversement de toutes
choses, la guerre civile, la cocarde orange, la cocarde française, le
désordre, le meurtre et l'anarchie dans toutes leurs fureurs. Nous ne
pouvons plus regarder en arrière, mon prince. Un mouvement rétrograde
serait mille fois plus dangereux qu'une attitude ferme et décisive.

»La protestation de notre gouvernement contre le protocole du 27
janvier me destitue en quelque sorte de mes fonctions de commissaire
de la conférence. Je l'avais communiquée à M. Van de Weyer; parce que
je savais qu'elle nous donnerait les voix dissidentes du Limbourg et
du Luxembourg; il l'a montrée; et puis il se l'est laissé arracher, et
elle a été lue à la tribune et imprimée.

»Il y a un point très délicat qui, si le roi accepte pour M. le duc de
Nemours, entraîne une autre protestation contre le protocole du 20
janvier; car dans nos quatre-vingt-dix-sept voix, il y en a vingt du
Luxembourg; et si nous reconnaissons Luxembourg comme hollandais, nous
invalidons l'élection. Un tendre engagement va plus loin qu'on ne
pense. Mais le prince d'Orange, _seulement proposé_ par nous pour
la Pologne, peut arranger bien des choses...»

J'ignore si la belle conception politique exposée dans cette lettre
sortait uniquement du cerveau de M. Bresson, mais l'aplomb avec lequel
il la faisait valoir doit me faire supposer qu'il se sentait appuyé
quelque part. Quoi qu'il en fût, je ne me donnai pas même la peine de
répondre à de pareilles absurdités. Mais continuons les extraits de
dépêches:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[45].

  [45] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 6 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»Le conseil des ministres anglais est assemblé en ce moment pour
délibérer sur une dépêche qui vient d'être reçue de Lord Ponsonby et
par laquelle il annonce que M. Bresson a fait répandre dans Bruxelles
une espèce de déclaration du gouvernement français. Cette déclaration
dont je n'ai pas connaissance renferme, dit-on, l'assurance positive
de ne point reconnaître les derniers protocoles de la conférence de
Londres[46]. Elle a produit ici le plus fâcheux effet, et c'est facile
à concevoir. En chargeant leurs plénipotentiaires à Londres de
pourvoir aux embarras qu'avait amenés le soulèvement de la Belgique,
les cinq puissances ont eu en vue d'empêcher des complications qui
devaient troubler la paix de l'Europe. C'était par suite de
traités entre toutes les puissances qu'en 1814, la Belgique avait été
réunie à la Hollande; du moment où cette union était rendue impossible
par la révolution belge, ces mêmes puissances ont eu l'obligation de
rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au
maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient le plus de
garanties pour les intérêts de chacun. Tel a été le principe dirigeant
de la conférence de Londres. Une déclaration, telle que celle que l'on
annonce avoir été faite à Bruxelles au nom du gouvernement français,
attaquerait nécessairement ce principe et prouverait que la France
n'est plus d'accord avec les autres puissances. Nous nous
trouverions ainsi séparés, par le fait, de la politique du reste de
l'Europe.

  [46] Il est nécessaire de faire ressortir ici la situation
  singulièrement délicate de M. Bresson à Bruxelles. Dépendant à la
  fois de la conférence et du général Sébastiani, il lui était
  souvent bien difficile d'obéir également aux ordres de Londres et
  de Paris. Ainsi le cabinet français avait tout d'abord refusé de
  reconnaître les protocoles des 20 et 27 janvier et celui du 7
  février: le premier, fixant les limites de la Hollande et de la
  Belgique; le deuxième, réglant certaines questions commerciales
  et financières résultant de la séparation; le troisième,
  confirmant la résolution déjà annoncée du roi Louis-Philippe de
  refuser la couronne offerte au duc de Nemours. M. de Talleyrand
  avait signé ces protocoles et les avait envoyés à M. Bresson pour
  être communiqués au gouvernement belge. Or, presque le même jour,
  le général Sébastiani, qui avait fait prévaloir à Paris une ligne
  de conduite opposée à celle de M. de Talleyrand, écrivait à M.
  Bresson:

    «Paris, 1er février.

    »Monsieur,

  »Si comme je l'espère, vous n'avez pas encore communiqué au
  gouvernement belge le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez
  à cette communication parce que le gouvernement du roi n'a pas
  adhéré à ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans
  celle de la fixation de l'étendue et des limites des territoires
  belges et hollandais, nous avons toujours entendu que le concours
  et le consentement libre des deux États étaient nécessaires. La
  conférence de Londres est une médiation, et l'intention du
  gouvernement du roi est qu'elle n'en perde jamais le caractère.

    »Recevez, etc.

    »HORACE SÉBASTIANI.»

  M. Bresson communiqua cette lettre à M. Van de Weyer, président du
  comité diplomatique, qui la lut au congrès, le 3 février. C'est à
  cet incident, qui dut à juste titre étonner M. de Talleyrand,
  qu'il fait allusion dans sa lettre du 6 février.

»On s'étonne avec raison, ce me semble, que le cabinet français qui
voulait manifester sa désapprobation des derniers protocoles de la
conférence, ne se soit pas adressé uniquement à cette conférence et
non aux Belges, auxquels le dernier protocole même ne devait pas être
communiqué. Une telle démarche, je ne dois pas vous le dissimuler,
monsieur le comte, a excité ici les plaintes les plus amères et a
rendu ma position extrêmement difficile. Vous ne devez pas perdre de
temps à arrêter les conséquences funestes que cela pourrait avoir, si
vous ne voulez pas laisser se développer les mauvaises dispositions de
quelques puissances à notre égard. Ma dernière dépêche vous aura
démontré qu'il n'avait jamais pu être question d'adhésion ou de non
adhésion, de votre part, à un protocole renfermant seulement des
propositions. Il sera donc aisé de revenir sur une démarche inutile
et, au moins, imprudente.

»J'ai appris ce matin par un courrier de M. Bresson le résultat des
délibérations du congrès de Bruxelles; je suis convaincu que sans
aucun retard le roi refusera la couronne qui est offerte à M. le duc
de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui
tendraient à consulter les puissances seront regardées comme
dilatoires, et qu'un refus net, spontané, pourra seul retenir
l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous échapper. Vos
dépêches m'ont autorisé à déclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai
fait, et je persiste à croire que les assurances que j'ai données
seront appuyées par le roi et par vous.

»L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et acceptera sans
aucun doute le choix du prince de Naples, mais je le répète,
c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part d'accorder M.
le duc de Nemours aux Belges.

»Vous le voyez, monsieur le comte, c'est une question de paix ou de
guerre immédiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est
pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la
paix.

»Je vous prie de m'écrire le plus promptement possible une lettre que
je puisse montrer aux membres de la conférence et dans laquelle vous
m'ordonnerez de déclarer que l'intention du gouvernement du roi n'est
en aucune façon de s'isoler des autres puissances.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.[47]

  [47] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 7 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»Le conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a
duré plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occupé de la
question de l'élection de M. le duc de Nemours. Tous les ministres
sont tombés d'accord, en cas de reconnaissance de cette élection par
la France, sur la nécessité d'une guerre immédiate. Si je suis bien
informé, on aurait même résolu d'apporter la plus grande énergie dans
cette guerre.

»Telles étaient les résolutions adoptées par le cabinet anglais,
monsieur le comte, lorsque j'ai reçu hier à sept heures du soir votre
dépêche du 4. Averti comme je l'étais des décisions du conseil, je
n'ai pas perdu de temps pour communiquer à lord Grey et à lord
Palmerston les assurances que renfermait votre dépêche; elles ont
été accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres,
ainsi que par les membres du corps diplomatique à qui j'en ai donné
connaissance. J'ai cherché à voir beaucoup de monde dans le courant de
la soirée, afin de détruire l'effet du conseil du matin. On a
généralement reconnu la loyauté qui dirigeait le gouvernement
français, et on la regarde comme la garantie principale du maintien de
la paix.

»Il est de mon devoir cependant de vous faire connaître l'effet
qu'avaient produit ici l'élection de M. le duc de Nemours, et surtout
la déclaration qui aurait été faite au nom de la France, à Bruxelles,
sur son refus de connaître nos derniers protocoles. Ces deux faits ont
été considérés, non seulement dans la Cité et parmi les négociants,
mais encore dans les classes élevées de la société comme une cause
imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont
déclaré que la décision du cabinet anglais sur ce point servirait de
règle de conduite à leurs gouvernements. Ce langage a totalement
changé aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cédé la place aux
protestations de paix et d'amitié.

»J'ai pu juger en cette circonstance, monsieur le comte, de
l'importance que notre gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui,
évidemment, qu'on attend désormais la paix ou la guerre, car on compte
pour peu la Belgique; on y fait trop de folies pour inspirer un grand
intérêt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle
nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous répéter que
c'est en fondant notre politique sur une union intime avec
l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions
hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances;
elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre gouvernement,
tandis qu'en nous en séparant, nous amenons inévitablement une
guerre générale dont il est aisé de saisir tous les dangers. En
supposant même les plus grands succès sur le continent, pourront-ils
compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie?
Empêcheront-ils les factions de soulever l'intérieur de la France? Les
puissants armements que l'Angleterre serait en état de faire, et dont
je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une idée des résultats
qu'aurait pour nous une guerre maritime.

»Je suis convaincu, et je vous le déclare sous ma propre
responsabilité, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous
parler en adoptant une conduite tout à la fois ferme et prudente,
telle qu'elle convient au roi et à la France. Mais il faut songer que
le cabinet anglais n'est jamais dirigé que par ses intérêts, et que
c'est en les ménageant habilement sans y mettre cependant une
condescendance qui blesse les nôtres, qu'on peut espérer de sa part un
rapprochement intime.

»J'ai remarqué, et avec grand plaisir, le passage de votre dernière
dépêche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre
politique de celle des autres puissances de l'Europe. Je crois que
cette résolution aura pour nous les plus heureux résultats. Il faut
bien se pénétrer de l'idée qu'il n'y a point de sainte alliance quand
la France est dans la conférence. Cela répond à beaucoup de phrases de
tribune.

»Je vous envoie le protocole de notre conférence de ce jour, que le
roi, à ce que j'espère, lira avec plaisir[48].

  [48] Ce protocole déclarait que les puissances ne reconnaîtraient
  en aucun cas le duc de Leuchtenberg comme roi des Belges. (_Note
  de M. de Bacourt._)


  LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[49].

  [49] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 8 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai eu l'honneur de recevoir hier soir quelques instants après le
départ de M. le comte de Flahaut, votre dépêche du 5 de ce mois. Je
puis juger par son contenu, que vos inquiétudes se sont renouvelées au
sujet de la Belgique. Je n'en suis point surpris. La position dans
laquelle s'est placé le gouvernement, doit nécessairement lui créer
chaque jour de nouveaux embarras. Il est un moyen facile, à ce que je
crois, d'en sortir, mais il faut qu'il soit employé avec une
résolution prompte et ferme.

»Le refus de la couronne de Belgique pour M. le duc de Nemours fait à
Paris, et l'assurance donnée à Londres que M. le duc de Leuchtenberg
ne serait pas reconnu par les puissances, mettent le gouvernement du
roi en état de déclarer que, comme il est d'accord avec la conférence
sur la nécessité de régler les affaires de la Belgique d'une manière
propre à concilier les intérêts de toutes les puissances, il abandonne
désormais à la conférence le soin d'y pourvoir.

»En faisant une telle déclaration, vous vous débarrassez d'une
question qu'il est hors de votre pouvoir de terminer sans le concours
des autres puissances. Si vous le tentiez, vous les indisposeriez
contre vous et vous soulèveriez de nouvelles difficultés. Il est
impossible, dans mon opinion, qu'aucune puissance puisse se charger
seule de diriger la Belgique, tandis que les pouvoirs réunis dans
les mains de la conférence lui donnent l'espoir d'y parvenir. Cette
conférence laissera divaguer, sans s'en embarrasser, sur les limites
du droit d'intervention ou de non intervention; et elle croira avoir
rempli religieusement ses devoirs si elle conserve la Belgique
indépendante, la Belgique n'inquiétant pas ses voisins, et avec tout
cela la paix en Europe.

»Il me semble, monsieur le comte, que le roi ne doit trouver aucun
inconvénient grave à la démarche que je conseille aujourd'hui; elle
s'accorde tout à la fois avec sa dignité et avec ses intérêts.

»Du reste, je dois vous dire que si cette démarche n'avait pas lieu,
ma présence ici cesserait d'être utile au service du roi et aux
affaires de la France. J'ai dû supporter les circonstances,
désagréables pour moi, de la publication faite par M. Bresson à
Bruxelles, parce que j'étais sûr que si je me retirais de la
conférence, les quatre autres plénipotentiaires l'auraient quittée
immédiatement; et je n'aurais pas voulu être cause d'un événement qui
aurait eu les suites les plus fâcheuses. Mais vous devez comprendre
qu'à l'avenir il me serait impossible de jouer ici un autre rôle que
celui qui convient à l'ambassadeur du roi!...


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[50].

  [50] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 9 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai l'honneur de vous adresser copie du protocole de notre
conférence d'hier. Nous avons dû, comme vous le verrez en en
prenant lecture, réclamer l'exécution de l'armistice qui continue à
être violé par les troupes belges aux environs de Maëstricht.
L'ouverture de l'Escaut par le roi de Hollande ne laisse au
gouvernement provisoire aucune justification pour la violation
évidente d'un engagement pris envers les puissances. Les termes de cet
engagement sont positifs. «La faculté sera accordée de part et d'autre
de communiquer librement par terre et par mer, avec les territoires,
places et points que les troupes respectives occupent hors des limites
qui séparaient la Belgique des Provinces-Unies des Pays-Bas, avant le
traité de Paris du 30 mai 1814.»

«Lorsqu'il s'est agi de transmettre aux commissaires à Bruxelles les
instructions dont vous trouverez également une copie jointe, on a
encore considéré M. Bresson comme commissaire de la conférence; c'est
un peu par égard pour moi, qu'on a fermé les yeux sur ce qui s'était
passé à Bruxelles, mais cette situation ne peut pas durer. Je vous
engage à renvoyer M. Bresson ici, où je lui ferai reprendre en bien
peu de temps la position dans laquelle il était.

»Nos conférences vont se ralentir un peu; il sera convenable de les
suspendre pour donner aux esprits le temps de se calmer. Quand les
Belges ne trouveront, soit à Paris soit à Londres, que de la froideur,
il est probable que le langage de la raison se fera entendre, et c'est
alors que des agents adroits pourront leur mettre dans l'esprit le
choix du prince Charles de Naples que vous désirez, et auquel
l'Angleterre ne s'oppose pas. Je crois que ce moment de relâche est
utile pour arriver à la paix qui est et continuera d'être ici mon
unique but...»


    «Londres, le 10 février 1831[51].

  [51] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»Vous m'avez chargé de témoigner au gouvernement anglais les
inquiétudes que pouvaient donner les démarches que continuait à faire
à Bruxelles lord Ponsonby dans l'intérêt du prince d'Orange. J'ai eu à
ce sujet un entretien avec lord Palmerston à qui j'ai dit le motif que
nous avions pour que des efforts, dont le résultat ne pouvait être
qu'une guerre civile, ne fussent pas continués. Lord Palmerston m'a
très bien compris et m'a dit que des ordres allaient être expédiés à
lord Ponsonby pour qu'il eût à cesser de se mêler, à l'avenir, de ce
qui concernait les affaires du prince d'Orange...

»J'ai reçu[52] ce matin votre dépêche du 8, par laquelle vous
m'annoncez que Sa Majesté, dans le but de prévenir, à Bruxelles, de
fâcheuses scènes de trouble et de désordre, s'est déterminée à
différer la communication officielle de son refus à la députation
belge[53], venue à Paris pour offrir à M. le duc de Nemours la
couronne de Belgique. Comme cette détermination est en tout point
contraire aux déclarations que M. de Flahaut et moi avons faites aux
ministres anglais pour obtenir l'exclusion du duc de Leuchtenberg, je
me suis décidé à ne point parler de votre dépêche de ce matin à
lord Palmerston. Quelles que puissent être les raisons qui ont motivé
la résolution du roi, tout retard dans le refus ne sera ici qu'une
occasion de soupçon; et je crois que nous devons par-dessus tout les
éviter. Depuis l'arrivée des journaux de Paris, j'ai reçu ce matin
trois lettres de membres du cabinet anglais, les mieux disposés pour
nous, qui me témoignent le désir qu'un refus net et ferme du
gouvernement français fournisse une nouvelle preuve de sa loyauté et
mette fin à toutes les incertitudes...»

  [52] Seconde dépêche officielle du 10 février déjà publiée.

  [53] Cette députation était composée de dix membres: MM. Surlet
  de Chokier, Félix de Mérode, d'Arschot, Gendebien, Lehon, de
  Brouckère, Marlet, l'abbé Bouqueau, Barthélémy et de Rodes. Les
  députés arrivèrent à Paris le 6 février. Ce n'est que le 17
  qu'ils furent reçus officiellement, et que leur roi leur notifia
  son refus. (Voir les _Débats_ du 19 février.)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[54].

  [54] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 12 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»Je dois vous remercier de votre dépêche du 9; elle renferme des
assurances de la part du roi et de la vôtre qui contribueront
puissamment à ramener les esprits que les dernières circonstances
avaient éloignés de nous.

»Il est un point cependant de votre lettre qui ne satisfera pas
complètement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication
précise. Vous me dites, au sujet de la démarche au moins imprudente de
M. Bresson, à Bruxelles: «qu'il serait possible que le bruit du
protocole du 27 janvier se fût répandu à Bruxelles; qu'il y eût
produit un très mauvais effet et que M. Bresson, pour calmer les
esprits ombrageux et très irritables, eût été amené à publier la non
adhésion du gouvernement français aux stipulations de ce protocole.»

»Je comprends et je parviendrai peut-être à faire comprendre ici
quelles sont les raisons qui ont déterminé la démarche de M. Bresson,
mais il est absolument nécessaire que vous me déclariez dans une
lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras
du moment qu'on est effectivement parvenu à éviter par ce moyen, et
que vous n'avez jamais cessé d'être en tous points d'accord avec la
conférence. C'est une déclaration dans ce sens qui seule pourra
rassurer le cabinet anglais et les membres de la conférence; elle sera
d'ailleurs en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons
dit, et, sans appuyer sur l'intérêt personnel que j'y ai, je dois vous
dire qu'elle est attendue ici par vos amis comme une garantie de leurs
paroles...»


    «Londres, le 13 février 1831[55].

  [55] Dépêche officielle déjà publiée.

»Monsieur le comte,

»Hier soir, après le départ du courrier que je vous ai expédié, j'ai
reçu de lord Palmerston communication d'une lettre écrite par lord
Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refusé de
présenter au comité diplomatique du congrès le protocole numéro 15 de
notre conférence du 7 février[56].

»Cette nouvelle démonstration de M. Bresson me place ici dans les plus
grands embarras. J'ai pu essayer de justifier jusqu'à un certain
point la publication faite à Bruxelles de votre lettre en la faisant
considérer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en être de même
pour le refus de présenter le protocole du 7 février.

  [56] Ce protocole contenait, de la part de M. de Talleyrand, une
  nouvelle affirmation, faite au nom de son gouvernement, que le
  roi n'accepterait pas la couronne offerte au duc de Nemours. Il
  ajoutait, au sujet de la candidature du duc de Leuchtenberg que
  ce prince ne serait reconnu par aucune des cinq cours. M.
  Bresson, en agissant comme il le faisait, se bornait à obéir aux
  ordres qu'il avait reçus de Paris. (Voir à ce sujet p. 53 et
  note.)

»M. Bresson est parti de Londres, chargé des pouvoirs de la
conférence; c'est en cette qualité que pendant deux mois il a
correspondu avec nous et, tout à coup, sans prévenir cette même
conférence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition
directe à ses ordres. Une pareille conduite doit paraître inexplicable
aux esprits les moins prévenus. Aussi chacun ici répète qu'il est
évident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester
d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de
présenter celui du 7 février. On attribue sa conduite à des ordres
reçus du gouvernement français, et comme ces ordres seraient en
opposition directe avec les communications que vous m'avez chargé de
faire ici, cela répand sur la politique de notre cabinet une défiance
qu'un gouvernement nouveau doit, par-dessus tout, chercher à éviter.

»L'ignorance dans laquelle vous m'avez laissé sur les motifs qui ont
dirigé M. Bresson dans ces derniers temps, a rendu ma position
extrêmement difficile ici, car je parais ignorer les intentions du
gouvernement du roi, ou bien être d'accord, soit avec Paris, soit avec
Bruxelles, pour induire la conférence en erreur.

»Ce que je viens de vous dire, monsieur le comte, ne naît pas d'une
susceptibilité personnelle, mais j'y ai trouvé pour le gouvernement
français des inconvénients réels qu'il était de mon devoir de vous
faire connaître et que vous saurez sans doute apprécier.

»J'ai besoin, je le répète, d'une explication franche et nette de tout
ce qui s'est passé entre Paris et Bruxelles: ce n'est qu'avec cette
explication que je pourrai reprendre près du cabinet anglais et de la
conférence une position utile au service du roi. Il faut de plus
montrer qu'on ne confond pas ce qui a été fixé, comme le protocole du
20 janvier, avec ce qui n'a été que proposé, comme le protocole du 27.

»Celui du 20 est basé sur l'ancienne division de la Hollande et de la
Belgique, et, la carte à la main, elle ne peut pas être contestée.
Celui du 27 peut être sujet à discussion, mais on a bien été obligé de
proposer des bases, puisque, après avoir demandé que les commissaires
belges qui ont été envoyés ici eussent des pouvoirs, quand on les leur
a demandés, ils ont déclaré qu'ils n'en avaient pas. L'affaire
devenait interminable sans cela.

»Vous ne pouvez pas trop tôt faire revenir ici M. Bresson, car sa
présence prolongée à Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquiétudes de
tous les cabinets...»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 11 février 1831.

    »Mon prince,

»J'ai reçu avant hier et aujourd'hui, avec les documents qui les
accompagnaient, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
sous les dates des 7 et 9 du courant.

»Vous êtes si indulgent, mon prince, que vous ne laissez arriver
jusqu'à moi l'expression de votre mécontentement que sous une
forme énigmatique. Je ne puis qu'être touché de ménagements si remplis
de bienveillance, et si je pouvais me croire coupable, mes regrets
s'en seraient accrus mille fois. Mais, je l'avoue, je n'ai pu un
moment supposer que vous ne connaissiez pas à Londres, par le
département, en même temps que moi à Bruxelles, la détermination
adoptée par le ministre de ne pas adhérer au protocole du 27 janvier,
et dans l'empressement que j'ai mis à vous expédier la nouvelle de
l'élection de M. le duc de Nemours, j'ai oublié de vous adresser ce
qui était, non pas un placard affiché dans les rues, mais un document
imprimé du congrès[57]. Quant aux communications et publications
usitées en pareil cas, il serait trop sévère d'en rendre ici un agent
diplomatique responsable. Le gouvernement belge n'a, à cet égard,
gardé aucune mesure.

  [57] C'est-à-dire que la lettre du général Sébastiani à M.
  Bresson du 1er février n'avait pas été placardée dans les rues,
  comme l'avait cru M. de Talleyrand d'après les bruits qui
  couraient à Londres, mais seulement lue au congrès et
  naturellement imprimée dans le compte rendu de la séance.

»Pour tout ce qui se rapporte au choix du chef de l'État, je croirais
imprudent de confier des détails au papier. Je vous les donnerai tous
verbalement, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir; et peut-être
alors, quand vous connaîtrez surtout ceux de mon voyage à Paris,
serez-vous plus porté à me plaindre qu'à me blâmer.

»Combien je regrette que le protocole du 7 courant (celui qui
repoussait le duc de Leuchtenberg) n'ait pas été arrêté il y a un
mois! la crise qui se prépare et qui, je le crois, sera terrible,
aurait probablement été évitée.

»Ce protocole, mon prince, est arrivé avant-hier. Lord Ponsonby l'a
communiqué, sans même me consulter. M. Van de Weyer le lui a renvoyé
hier, sous prétexte que le congrès ayant élu M. le duc de Nemours, ne
pouvait recevoir de réponse à cette élection que par la députation en
ce moment à Paris. Vous trouverez dans le journal ci-joint les débats
auxquels cet incident a donné lieu dans le congrès. L'on m'assure, en
ce moment, que lord Ponsonby veut aujourd'hui adresser directement la
communication au président même de l'assemblée. Si j'eusse été
consulté par lui, je l'aurais certainement prié de suspendre de
quelques jours cette communication. Dans l'état d'extrême agitation du
pays, elle arrivait trop dépouillée des ménagements désirables. Le roi
seul peut adoucir l'effet du refus et calmer les susceptibilités qu'il
va éveiller.

»Mais, mon prince, je n'ai pas eu le choix. Voici une phrase du billet
d'envoi de lord Ponsonby:

«L'on m'a donné à entendre que la conférence n'avait pas jugé
convenable de vous engager à coopérer avec moi à la communication de
ce protocole; elle attend l'explication ou le désaveu de la lettre du
1er février, c'est-à-dire celle du comte Sébastiani que vous avez
communiquée au congrès.»

»De ce moment, j'ai dû me considérer comme suspendu, jusqu'à nouvel
éclaircissement, de mes fonctions de commissaire de la conférence; et
c'est cet éclaircissement, mon prince, que je viens aujourd'hui vous
prier de me donner. Hier, les instructions, sous la date du 8 février,
sont bien arrivées adressées collectivement à lord Ponsonby et à moi.
Mais je l'ai prié de les mettre seul à exécution jusqu'à ce que
j'eusse référé à la conférence ce paragraphe de sa lettre qui
indique une distinction faite par elle entre lui et moi, et une sorte
d'interruption de sa confiance. Ayez la bonté de me dire si elle me
considère encore comme revêtu du même caractère et des mêmes pouvoirs
que lord Ponsonby.

»Votre lettre du 9, mon prince, me rend à l'espérance. Retourner près
de vous, c'est tout ce que j'ambitionne depuis que je vous ai quitté.
Ici, pour avoir tour à tour, fidèlement, rempli les instructions de la
conférence et du gouvernement du roi, l'on me désigne ouvertement à
l'animadversion des hommes de parti; une troupe de misérables m'a
publiquement insulté il y a trois semaines; ma vie est tous les jours
menacée par des lettres anonymes, dans les cafés et les tabagies. Le
chagrin est au fond de mon coeur; ma santé est délabrée. J'ai passé par
de cruelles épreuves et je n'en recueillerai probablement que des
reproches. Il est si commode de sacrifier un pauvre diable[58]!»

  [58] A la suite de ces incidents M. Bresson dut quitter
  Bruxelles. (Voir à l'Appendice, p. 490, la lettre qu'il écrivit à
  cette occasion à M. de Talleyrand.)

Le _pauvre diable_ n'eut pas autant à se plaindre qu'il le redoutait.
On ne voulut pas le renvoyer près de moi, de peur qu'il ne me donnât
des éclaircissements trop précis sur ce qui s'était passé entre lui et
Paris; mais, à quelques semaines de là, on lui donna le poste de
ministre plénipotentiaire à Hanovre, et peu de mois après, à Berlin.
J'en fus bien aise, comme je l'étais aussi d'avoir été l'auteur de sa
fortune en l'envoyant de Londres à Bruxelles. J'étais d'ailleurs
informé qu'à Paris la vérité finirait par se faire jour; ainsi le duc
de Dalberg m'écrivait:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 12 février 1831.

    »Mon prince,

»Votre lettre du 8 m'indique deux vérités dont depuis longtemps mon
esprit est pénétré: l'une que les cinq puissances seules, d'accord
entre elles, doivent dicter la loi aux Belges, livrés par leurs
turbulentes passions à l'influence de nos jacobins de Paris;--l'autre,
que d'ici partent de misérables intrigues, parce que ceux qui nous
régissent sont désunis et incapables.

»Vous avez bien fait d'avaler la couleuvre qui s'est élevée contre la
conférence de Londres et ses actes. On vous en saura gré, parce que la
France ne veut de la guerre, ni pour la réunion de la Belgique, ni
bien moins pour l'élection du duc de Nemours.

«Si la combinaison du prince de Naples peut réussir, tant mieux; mais
j'en doute. Les députés belges ne la goûtent pas. Ce qui m'est resté
des paroles que j'ai entendues des plus capables d'entre eux, c'est:
1º que les trois quarts du pays ne se soucient pas de la réunion avec
la France; 2º qu'à l'exception de ceux qui se sont compromis dans la
révolution, tous désirent la séparation complète de la Hollande, en
admettant la souveraineté de la maison de Nassau, pour reprendre les
liens de commerce et d'industrie établis entre les deux pays.

»Le prince de Naples ne les flatte pas, parce qu'ils disent qu'il
n'écarte aucun des embarras qui naissent pour eux des douanes qui les
resserrent et les asphyxient...»

Deux jours plus tard, le duc de Dalberg m'écrivait encore à la suite
des scandaleux événements qui avaient eu lieu à Paris, le pillage et
l'incendie de l'archevêché[59]... Sa lettre est caractéristique.

  [59] Une émeute avait éclaté à Paris le 14 février à l'occasion
  de l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Un service avait eu
  lieu à Saint-Germain-l'Auxerrois. Le peuple dévasta cette église
  et l'archevêché.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, 14 février 1831.

    »Mon prince,

»Notre situation se gâte de plus en plus. Les scènes d'hier, que
l'autorité pouvait prévoir et qu'elle devait prévenir, ont été graves.
L'église de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-Germain-l'Auxerrois ont
été pillées. L'archevêché est entièrement ravagé. Le séminaire de
Saint-Sulpice a été également attaqué. L'autorité est méconnue
partout. Les sottes intrigues à l'égard de la Belgique ont déconsidéré
le roi et son ministère à un point que je ne puis vous l'exprimer. On
risque de se faire des affaires en voulant les expliquer et les
excuser par le désir d'un père qui veut obtenir des avantages pour le
pays et pour sa famille. L'esprit public, qui a plus de sagacité que
de calme, est profondément irrité et n'a pas été dupe un moment de
tout cela.

Le parti de la guerre veut, dans son délire, l'attirer à tout prix.
Comme il a vu que la Belgique ne la donnait pas, il a mis
l'Italie en mouvement, et le _Fayettisme_ a poussé sa pointe sur
Modène et Bologne où tout était prêt et où se trouve le foyer des
associations italiennes[60]. Mon avis est que les Autrichiens agiront
et qu'il ne faut pas arriver bêtement avec le principe de _non
intervention_, et que nous devons ramener le règlement des affaires
italiennes à une nouvelle conférence.

  [60] La révolution éclata à Modène le 3 février. Le duc fut
  contraint de s'enfuir, et un gouvernement provisoire s'établit
  avec un dictateur et trois consuls. Le 4 février, l'insurrection
  triompha également à Bologne. Le prolégat pontifical dut se
  retirer, et un gouvernement provisoire fut installé.

»Avant tout, il ne faut pas que les cinq puissances se brouillent et
que la guerre éclate entre elles. Je ne suis pas bien persuadé qu'on
puisse sauver l'ordre des choses en Europe; mais, s'il y a encore un
salut, c'est bien décidément celui qui peut résulter d'une entente
réfléchie entre les grands cabinets.

»Si M. Sébastiani avait voulu me croire, il ne serait pas à présent la
risée du corps diplomatique ni des Chambres; il aurait opposé du
caractère aux intrigues du Palais-Royal. Il a agi dans l'affaire belge
comme dans l'affaire de Grèce. Par une telle direction, on ne sait où
on va. Les Belges, ici, ne paraissent pas disposés à accueillir le
prince de Naples. Ils disent qu'ils ne veulent pas d'un prince qui ne
peut leur apporter que du macaroni et des capucins. Les intrigues de
M. de Celles les poussent, à ce que je crois, à attendre autre chose
du _temps_. Qu'on hâte donc à Londres les décisions et qu'on se mette
en mesure pour qu'elles soient plus que des paroles.

M. Sébastiani disait à une personne dont je le tiens: «--Mais ces
conférences de Londres sont des conversations, et rien de plus.»--Je
suis sûr qu'il l'a dit et cependant je suis sûr aussi qu'il ne le
croit pas. Mais comme dit très bien Rigny[61]: _Il met ses pieds dans
tous les souliers._ Il voit tous les matins, et Châtelain[62], et
Bertin de Vaux[63]. Tout cela fait pitié. En attendant, le pays s'en
va. Laffitte m'a avoué qu'il ne trouverait pas à emprunter dix
millions à longue échéance pour le Trésor. Et puis, on parle de faire
la guerre! La paix, mon cher prince, ou tout va au diable!

  [61] Henry Gauthier, comte de Rigny, né en 1782, entra dans la
  marine en 1798. Il était capitaine de vaisseau en 1816,
  contre-amiral en 1825 et vice-amiral après la bataille de
  Navarin, où il commandait la flotte française. Le 13 mars 1831,
  il fut nommé ministre de la marine. En 1834, il passa aux
  affaires étrangères. Il quitta ce poste l'année suivante, mais
  garda le titre de ministre d'État jusqu'à sa mort (1835).

  [62] Propriétaire du _Courrier français_, journal de l'opinion la
  plus violente dans l'opposition révolutionnaire. (_Note de M. de
  Bacourt._)

  René Théophile Châtelain, né en 1790, avait servi dans les armées
  de l'empire. Il quitta le service en 1830 et entra dans le
  journalisme, collabora longtemps au _Courrier français_ et au
  _National_, et mourut en 1838.

  [63] Propriétaire du _Journal des Débats_, qui soutenait le
  gouvernement. (_Note de M. de Bacourt._)

  Louis-François Bertin de Vaux, né en 1766, débuta dès 1793 dans le
  journalisme en combattant les partis révolutionnaires dans le
  _Journal français_, l'_Éclair_ et le _Courrier universel_. Après
  le 18 brumaire, il fonda le _Journal des Débats_, qui tout d'abord
  s'occupa presque exclusivement de littérature et d'art. Impliqué
  dans une conspiration royaliste, Bertin passa huit mois au Temple,
  et fut ensuite déporté à l'île d'Elbe. De retour à Paris au bout
  de peu de temps, il reprit la direction de son journal, mais le
  gouvernement ne tarda pas à s'approprier cet organe de publicité.
  Il lui imposa un nouveau directeur, Fievée, et changea son nom en
  celui de _Journal de l'Empire_. Malgré cela, le _Journal de
  l'Empire_ fut saisi en 1811 et la propriété en fut confisquée au
  profit de l'État. M. Bertin ne la recouvra qu'en 1814. En 1815, il
  suivit le roi à Gand où il rédigea le _Moniteur_ de Gand. Sous la
  Restauration, M. Bertin se rangea dans l'opposition modérée. En
  1830, il adopta avec empressement la monarchie nouvelle. Le
  _Journal des Débats_ était à cette époque le premier organe du
  parti monarchique, et il le demeura pendant toute la durée du
  gouvernement de juillet. Bertin mourut en 1841.

»Pozzo me disait hier: «J'ai bien prévenu Sébastiani que l'Angleterre
ne comprendrait rien à l'intrigue de Bruxelles, et que Flahaut
pèserait une once dans le poids d'une négociation. M. de Talleyrand,
je lui rends cette justice, a été le seul qui ait vu les choses comme
il fallait les voir...»

Il paraît que M. Sébastiani n'avait pas été convaincu par les
arguments de M. Pozzo, ou s'était irrité d'avoir été pris dans ses
propres intrigues. Il m'écrivit pour se plaindre de la manière dont
procédait la conférence et pour me prescrire de ne plus accepter
désormais aucun protocole qu'_ad referendum_.

Voici la dépêche par laquelle je lui répondis:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[64].

  [64] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 15 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 12, et je ne puis mettre trop
d'empressement à répondre à son contenu.

»Il m'est facile de juger d'après votre lettre que la direction suivie
par la conférence n'a point eu l'approbation du gouvernement du roi,
et que, dans ce cas, j'aurais eu le tort d'adopter cette même manière
de voir. Il devient nécessaire que je vous donne quelques explications
à ce sujet.

»Lorsque je quittai Paris au mois de septembre dernier, on me donna,
un quart d'heure avant mon départ, quelques instructions
générales sur des questions qui n'ont point eu leur application depuis
que je suis ici: on me promit de m'envoyer promptement des
instructions détaillées; depuis cette époque, je les ai sollicitées en
vain, et j'ai dû me guider sur la seule recommandation que renferment
presque toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, c'est-à-dire, de maintenir la paix en conservant intacte
la dignité de la France. C'est de ce point que je suis parti, monsieur
le comte, dans tous mes rapports avec la conférence, et je crois être
parvenu, non sans quelque difficulté, à remplir le but que se
proposait le roi. Vous ne partagez pas cette opinion, et vous désirez
que je n'agisse désormais que d'après des instructions spéciales. Je
me soumettrai à vos ordres, mais je croirais manquer à mon devoir, si
je ne vous laissais pas entrevoir les inconvénients graves
qu'entraînera à sa suite cette manière de traiter les affaires.

»Elle ôtera à la conférence une partie de l'autorité qu'elle avait
prise sur l'opinion, en plaçant chacun de ses membres dans une
dépendance qui arrêtera toute négociation, et je puis vous en donner
un exemple: le protocole de la neutralité de la Belgique a été signé
après une conférence qui a duré dix heures et demie, et deux jours
après, le plénipotentiaire prussien ne l'aurait probablement pas
signé.

»Ceci me conduit à vous dire que, dans la question des limites, il n'y
a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance
de la Belgique[65] dont la fixation des limites était la conséquence.

  [65] Variante: _de l'indépendance_ de la Belgique.

»Les limites sont un fait, et ce fait est ancien, la conférence n'a
fait autre chose que le déclarer: la géographie est là pour dire ce
qu'était la Belgique et ce qu'était la Hollande, avant leur réunion.
On n'a rien changé au territoire des deux pays, et on n'a pas même
décidé la question des enclaves. Ce ne pourrait être qu'avec la pensée
de donner ou de retrancher à l'une des deux parties quelque chose de
son ancien territoire, ont dit tous les membres de la conférence,
qu'on pourrait attaquer la base qui a été adoptée, et c'est ce
changement-là qui serait une véritable intervention. Il est donc
évident que dans le protocole du 20 janvier, la conférence ne s'est
point écartée, et n'a pas voulu s'écarter du principe de la non
intervention[66]. Je suis bien aise de vous faire remarquer, encore
une fois, que la conférence, sur ces deux points qui paraissent avoir
principalement fixé votre attention, ne s'est point écartée du
principe de la non intervention.

  [66] Variante: _Quant à la question des dettes, on a fait
  seulement des propositions d'après lesquelles on demande à être
  conduit dans une route juste et équitable._

Le gouvernement anglais, qui depuis M. Canning est fort susceptible
sur ce principe, établit la même doctrine, et n'aurait pas consenti
plus que nous à s'en écarter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui,
dans les mêmes termes que j'emploie avec vous, au parlement
d'Angleterre.

Du reste, je dois vous dire que, si dans ma propre opinion la guerre
devenait trop imminente en refusant ma signature à un des protocoles
proposés par les membres de la conférence et qui ne toucherait pas aux
intérêts _réels_[67] de la France, je croirais retrouver dans mes
anciennes instructions générales le devoir de le signer. Je
répondrai demain à ce que vous m'écrivez relativement à lord Ponsonby
et à M. de Krüdener.[68]»

  [67] Supprimé dans le texte des archives.

  [68] Le général Sébastiani avait annoncé à M. de Talleyrand que
  M. de Krüdener, envoyé par le prince de Lieven, avait ouvertement
  proposé à Bruxelles le prince d'Orange et que lord Ponsonby
  l'appuyait énergiquement.--M. de Krüdener était un ancien
  diplomate russe. Il se trouvait à Bruxelles sans mission
  officielle, et était l'agent actif du prince d'Orange dont la
  Russie défendait les intérêts. Il avait proposé de le faire
  excepter de l'exclusion prononcée contre sa famille. M. de
  Krüdener fut expulsé par ordre du congrès. (Voir JUSTE, _Congrès
  de Bruxelles_, I, 275)


    «Londres, le 16 février 1831[69].

  [69] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»J'ai, en exécution des ordres du gouvernement, parlé à lord
Palmerston du rappel de lord Ponsonby; je crois qu'il aurait été aisé
de l'obtenir avant la publication de votre lettre faite par M. Bresson
et le refus de ce dernier d'exécuter les ordres de la conférence; mais
aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la même
ligne vis-à-vis de la conférence et le cabinet anglais n'est pas
disposé à y consentir.

»Je vous ai déjà écrit que lord Palmerston avait transmis des ordres à
lord Ponsonby pour continuer à observer les dispositions des esprits,
sans se mêler en aucune manière des intérêts de M. le prince d'Orange.
Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimulé que la combinaison
qui placerait ce prince sur le trône belge avait toujours paru à son
gouvernement la plus propre à terminer promptement les affaires de
Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, désire voir le terme;
mais il ne croit plus à son succès.

»J'ai aussi parlé au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des
menées qu'on attribue à M. de Krüdener à Bruxelles. Il m'a répondu que
M. de Krüdener était à Londres, par congé, qu'il avait eu envie de
connaître par lui-même l'état de choses en Belgique; qu'il l'avait
chargé de lui en rendre compte; il m'a assuré positivement qu'il ne
lui avait donné aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince
d'Orange, et qu'il devait se borner à instruire sa cour de ce qu'il
aurait observé sur les chances que le prince pouvait avoir dans le
pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est
conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se
trouvent en ce moment à Londres, agissant dans cet intérêt. M. de
Krüdener serait bien peu propre à remplir une mission toute
d'intrigue, car vous savez qu'il est presque complètement sourd. Vous
vous rappellerez que, par le protocole numéro 15, que je vous prie de
vous faire remettre sous les yeux, le gouvernement provisoire a été
invité à faire arrêter les troupes qui se rapprochaient de Maëstricht
et à les replacer, comme il en était convenu, dans les limites de
l'armistice[70]. Comme la réponse se fait beaucoup attendre et que les
Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de
Maëstricht, si demain elle n'était pas arrivée, nous serions, pour
être justes, obligés de laisser le roi de Hollande rétablir ses
communications avec cette ville. Il avait précédemment arrêté la
marche de ses troupes au reçu du protocole. Nous nous réunissons
demain pour cet objet.

  [70] Le protocole numéro 15 ne contient aucune stipulation de ce
  genre. (Voir page 64). M. de Talleyrand n'a-t-il pas plutôt en
  vue le protocole numéro 9 du 9 janvier (voir page 17) ou celui
  (nº 16) du 8 février? (Voir page 60).

  »Je vous envoie le numéro du _Times_ de ce jour; vous y trouverez
  le premier discours de lord Palmerston depuis qu'il est ministre
  des affaires étrangères; il faut le lire attentivement parce qu'il
  a été remarqué par l'aplomb qu'il a mis dans sa réponse aux
  différentes questions qui lui avaient été faites[71]. Vous
  trouverez aussi dans ce même journal un article qui renferme
  l'opinion de toute l'Angleterre sur la mesure dans laquelle
  doivent se tenir les membres du parlement qui questionnent les
  ministres et les ministres qui leur répondent. Cet article me
  paraît utile à faire connaître...»

  [71] Séance de la Chambre des communes du 15 février. Lord
  Palmerston répond à une interpellation sur les affaires de
  Belgique et notamment sur la concentration de troupes françaises
  dans le département du Nord.


Ma mémoire ne me rappelle pas que M. Sébastiani m'ait jamais répondu à
ces deux dernières dépêches. Je continue à citer les miennes qui
suivirent.


    «Londres, le 17 février 1831[72].

  [72] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»Je puis vous faire connaître les dispositions du cabinet anglais et
des membres de la conférence sur le choix du prince de Naples comme
souverain de la Belgique.

»Les ministres anglais, malgré leur prédilection pour M. le prince
d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cachée, ne mettront cependant aucune
opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non
plus compter sur leur concours pour le faciliter.

»Le plénipotentiaire autrichien m'a exprimé son désir de voir
réussir cette combinaison; il a même ajouté, sur la demande que je lui
ai faite s'il y avait un agent autrichien à Bruxelles, qu'il n'y en
avait pas, et que s'il y en avait eu un, il n'aurait sûrement fait
aucune difficulté de seconder les intérêts du prince de Naples.

»Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur ce point; mais j'ai
reçu de lui l'assurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir
tout ce qui tendrait au rétablissement de l'ordre en Belgique et à
mettre fin à des embarras dont il redoutait les conséquences pour les
pays voisins.

»Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs
rapports ensemble, il n'a pas dû me communiquer son opinion sur un
choix qui n'entre pas dans les vues de sa cour. Mais le prince
Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de
Naples, il était convaincu qu'on amènerait la Russie à le reconnaître
plus tard, et je pense comme lui.

»Vous pouvez juger d'après cela, monsieur le comte, de l'état des
esprits sur cette question. C'est au gouvernement du roi qu'il
appartient maintenant d'arrêter positivement le parti qu'il veut
prendre et d'employer tous ses efforts à Bruxelles pour le faire
réussir. S'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y
rencontrera pas du moins de l'opposition de leur part, je m'en crois
sûr.

»Je dois vous dire que, dans toutes les conversations que j'ai eues
ici, à ce sujet, on ne m'a exprimé que des intentions pacifiques. Les
ministres anglais et tous les plénipotentiaires ont protesté du vif
désir de leurs gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression
quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondées de
guerre.

»Je sors d'une conférence dans laquelle a été rédigé le protocole que
je vous ai annoncé hier. On se perdrait dans une foule d'embarras si
on ne tenait pas aux choses précédemment convenues entre la
conférence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adressé
qu'à lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refusé de présenter le
dernier et que la conférence ne le regarde plus comme son agent en
Belgique. D'après la disposition des esprits, je vous engage même, si
votre intention était de le renvoyer ici, de retarder son retour...


    «Londres, le 19 février 1831.

    »Monsieur le comte[73],

  [73] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.

»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole numéro 18 de notre
conférence d'hier. Vous y trouverez l'adhésion du roi de Hollande aux
protocoles du 20 et du 27 janvier. Cette adhésion est pleine et
entière, mais elle n'a été obtenue qu'avec peine, et les résolutions
dont il était menacé par la conférence l'ont décidé à céder.

»Un schooner anglais débarqué à Poole a apporté la nouvelle qu'au
moment où il a quitté Lisbonne, on se battait dans les rues; le
mouvement était très prononcé; les prisons avaient été forcées. Dom
Miguel s'était mis à la tête des troupes[74]...»

  [74] Le 7 février, le gouvernement de dom Miguel avait donné
  l'ordre d'activer le jugement des prisonniers politiques. Un
  décret du 9 février établissait à cet effet des commissions
  militaires munies de pouvoirs exorbitants. Cette conduite
  provoqua une émeute et un mouvement en faveur de dona Maria. La
  répression fut rigoureuse et sanglante. Deux Français furent
  arrêtés et déportés en Afrique.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 21 février 1831.

    »Mon cher prince,

»Si on vous demande où la France sera entraînée d'ici à six mois,
dites hardiment que vous ne pouvez pas le calculer. Le roi marche avec
la minorité, comme l'a fait Bonaparte, comme l'ont fait Louis XVIII et
Charles X, et il me paraît à moi que M. Laffitte est un M. de Polignac
avec les jacobins, comme M. de Polignac était l'aveugle instrument des
émigrés.

»Tous les partis provoquent la dissolution de la session actuelle, et
elle ne peut plus ne pas avoir lieu. On disait hier que la querelle
entre le ministre Montalivet[75] et le préfet de la Seine (M. Odilon
Barrot[76]) finirait par la retraite du premier. M. d'Argout
devait le remplacer, et Rigny était désigné pour la marine. Avec les
hommes qui nous gouvernent, on peut s'amuser à répéter mille
combinaisons de ce genre sans tomber juste. Il n'y a que les faits qui
parlent. Tous les esprits sont noirs d'appréhensions diverses. Si nous
avons le bonheur de conserver la paix, peut-être nous tirerons-nous
encore de cette crise intérieure et verrons-nous reparaître un peu de
calme; mais cela est dans les grandes incertitudes...

  [75] Le comte Bachasson de Montalivet, né en 1801, entra en 1823,
  par hérédité, à la Chambre des pairs. En 1830, il devint ministre
  de l'intérieur (2 novembre), puis ministre de l'instruction
  publique et des cultes (13 mars 1831), et de nouveau ministre de
  l'intérieur après la mort de Casimir Périer (1832). Il se retira
  le 10 octobre 1832, devint intendant général de la liste civile,
  et reprit deux fois encore le portefeuille de l'intérieur, en
  1836 et 1837. Il rentra dans la vie privée en 1848. En 1879, il
  fut nommé sénateur inamovible et mourut l'année suivante.

  [76] Odilon Barrot, né en 1791, fils du conventionnel de ce nom,
  avait été, sous la Restauration, avocat à la Cour de cassation.
  En 1830, il était secrétaire de la commission municipale, et fut
  comme tel l'un des commissaires chargés d'escorter Charles X. Il
  devint ensuite député et préfet de la Seine; à la suite de
  l'émeute du 14 février contre laquelle il ne sut ou ne voulut
  rien faire; il fut publiquement pris à partie par M. de
  Montalivet, alors ministre de l'intérieur, et révoqué peu de
  jours après. Il conserva son siège à la Chambre jusqu'en 1852. En
  février 1848, il avait été chargé par le roi de former un cabinet
  avec M. Thiers, mais ne put y réussir. Au mois de décembre, il
  entra dans le premier cabinet du prince président. Il se retira
  de la vie publique en 1852. En 1872, il devint vice-président du
  Conseil d'État et mourut l'année suivante.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[77].

  [77] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 23 février 1831.

    »Monsieur le comte,

Les événements qui se sont passés à Paris pendant la semaine dernière
ont causé dans Londres une inquiétude difficile à décrire. L'absence
totale des nouvelles de France pendant les journées des 19, 20 et 21,
a servi parfaitement les joueurs à la baisse, qui ont répandu les
bruits les plus alarmants, et qui ont atteint leur but en produisant
une dépréciation assez considérable dans les fonds publics. Depuis la
révolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable
agitation à la Bourse, et parmi toutes les classes de la société; les
idées de guerre se sont accréditées de façon à faire hausser les
polices d'assurance à un prix très élevé. Je crois avoir tenu le
langage le plus convenable en cette circonstance, mais l'ignorance
dans laquelle j'étais de ce qui se passait à Paris a rendu ma position
très difficile. Ma maison ne désemplissait pas de personnes qui
venaient chercher des nouvelles.

»J'ai reçu hier votre dépêche du 19 et je regrette de ne l'avoir pas
eue plus tôt. D'après les ordres qu'elle renferme, je n'aurais
probablement admis qu'_ad referendum_ le protocole que j'ai l'honneur
de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrêté la minute le 19.
Si, conformément à votre lettre du 19 que je n'ai reçue que le 22,
j'avais refusé de le signer, je me serais mis en opposition avec ce
que vous m'avez écrit plusieurs fois, c'est que vous vouliez marcher
avec la conférence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez sûrement
que la conférence n'a voulu faire que l'exposé des motifs qui l'ont
guidée depuis qu'elle est assemblée; l'esprit de justice et la
modération qui ont dirigé toutes ses délibérations y sont rappelés de
manière à montrer qu'elle n'a point dépassé les bornes qui lui étaient
imposées, tout à la fois par les droits des nations, et par le respect
des traités. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans
les protocoles précédents[78].

  [78] Le protocole du 19 février n'est qu'une longue déclaration
  de principes par laquelle la conférence expose les motifs qui
  l'ont déterminée à intervenir en Belgique. Elle déclare que les
  traités ne perdent pas leur puissance quels que soient les
  changements qui surviennent dans l'organisation intérieure des
  peuples; qu'en particulier l'esprit du traité de 1814 survivait à
  la dislocation du royaume des Pays-Bas, et qu'il appartenait aux
  puissances d'aviser à rétablir l'équilibre de l'Europe; que la
  tranquillité et la sécurité de la communauté européenne limitent
  les droits de chaque État; que les puissances ont le droit et le
  devoir de prévenir toute source de conflit qui pourrait dégénérer
  en guerre générale.

  En conséquence de ces principes, la conférence décide:

  1º Que les arrangements arrêtés par le protocole du 20 janvier
  étaient fondamentaux et irrévocables;

  2º Que l'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux
  conditions dudit protocole;

  3º Que le principe de la neutralité de la Belgique était
  obligatoire pour les cinq puissances;

  4º Que les cinq puissances se reconnaissaient le plein droit de
  déclarer que le souverain de la Belgique doit répondre par sa
  situation personnelle au principe d'existence de la Belgique,
  satisfaire à la sûreté des autres États, accepter le protocole du
  20 janvier, et être à même d'en assurer aux Belges la libre
  jouissance.

»Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la conférence de se rassembler
d'ici à quelque temps; mais quel que soit à l'avenir le but de ses
réunions ou le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma
signature sur aucun acte essentiel, avant d'en avoir reçu
l'autorisation du roi, ainsi que vous me le recommandez par votre
dépêche du 19.

»J'avais fait part à la conférence et aux ministres anglais en
particulier, de votre désir de voir rappeler de Bruxelles lord
Ponsonby, en même temps que M. Bresson, qui maintenant ne se trouvent
plus placés sur la même ligne. Il m'a été répondu qu'on ne pouvait pas
établir de parité dans la position de ces deux agents; que lord
Ponsonby, commissaire de la conférence, n'avait pas cessé d'exécuter
les ordres qu'il avait reçus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi
de la conférence, a refusé de présenter les protocoles qu'il était
chargé de communiquer. J'ai déjà essayé plusieurs fois de montrer
combien la présence de lord Ponsonby était inutile à Bruxelles et même
y avait été nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici
rendent le succès de mes démarches très difficile[79]; d'autant plus
que lord Palmerston, tenant à la main une dépêche de lord
Granville[80], m'a dit:

«Le gouvernement français commence à rendre justice à lord Ponsonby et
ne croit plus qu'aucune de ses démarches soit faite en opposition à ce
que peut désirer la France.» Du reste, ici personne n'a aucune
confiance dans les chances du prince d'Orange...»

  [79] Lord Ponsonby était en effet le beau-frère de lord Grey.

  [80] Thomas Leveson Gower, comte Granville, né en 1773, entra à
  la Chambre des communes à vingt-deux ans, fut lord de la
  trésorerie en 1800, puis chancelier de l'échiquier en 1802, et
  ambassadeur à Pétersbourg en 1804. En 1815, il entra à la Chambre
  des lords et fut nommé ministre à La Haye, alla ensuite à Paris,
  quitta ce poste en 1828, mais y fut de nouveau envoyé de 1831 à
  1834 et de 1835 à 1841. Il mourut en 1846.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 23 février 1831.

»... Mademoiselle ne trouvera dans le protocole que j'envoie
aujourd'hui à Paris aucune résolution nouvelle; il ne contient que le
résumé de ce qui a été fait jusqu'ici, et que l'énoncé des principes
fondamentaux et conservateurs d'après lesquels nous avons agi. Je me
flatte que le roi sera satisfait de l'esprit qui nous a dirigés. J'ose
assurer que ce n'est qu'en restant étroitement unis aux principes qui
ont guidé les membres de la conférence que nous pourrons, non
seulement terminer l'affaire belge, mais encore empêcher la vieille
Europe de crouler de toutes parts et d'engloutir les trônes, les rois,
les institutions et les libertés.

»Je ne parlerai pas à Mademoiselle des tristes pensées qui m'ont
préoccupé depuis quelques jours. Je ne veux me livrer à aucun
découragement et, de quelque couleur qu'on peigne au dehors l'état de
la France, je me repose sur la haute sagesse du roi pour faire
triompher la sainte cause de la liberté, pure de toutes les taches
dont on cherche à la souiller.

»Je crois que le roi, restant, comme il le voulait, d'après ce que
l'on m'a écrit, avec les quatre puissances, va être à l'aise avec
toutes les affaires belges dont il faut se mêler le moins
possible; s'il y a de l'odieux, il faut le renvoyer à la conférence.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[81].

  [81] Dépêche officielle déjà publiée.


    «Londres, le 24 février 1831.

    »Monsieur le comte,


»Je dois vous parler de l'effet qu'à produit le discours du roi en
réponse à la députation belge. Il a eu beaucoup de succès à Londres,
et ce matin à la grande réunion qui a eu lieu à la cour pour le jour
de naissance de la reine, plusieurs personnes m'en ont parlé, et
toutes avec éloge. On était encore fort occupé à cette réunion des
nouvelles de Paris qui avaient donné une inquiétude extraordinaire. Je
n'exagère pas en vous disant que si je m'étais séparé des quatre
puissances en refusant de signer le protocole du 19, on aurait cru à
la guerre et les fonds seraient tombés le même jour de trois à quatre
pour cent, ce qui aurait eu une forte action sur ceux de Paris.

»Vous aurez remarqué que dans le protocole du 19, on ne cite que le
traité de 1814 qui a été aussi heureux que les circonstances pouvaient
le permettre pour notre pays, car les ennemis, au bout de six
semaines, avaient quitté le territoire français: l'ancienne France
était agrandie, ses limites rectifiées à son avantage, et par la
possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon, préservé, n'était
pas, comme aujourd'hui, si près d'être une frontière; le musée
Napoléon était intact; les archives françaises restaient enrichies de
celles de Venise et de Rome. On n'a pas parlé du traité de 1815,
auquel je n'ai rien à réclamer, puisque j'ai donné ma démission pour
ne pas le signer; mais je dois convenir cependant qu'il a été suivi de
quinze ans de paix.

»Vous m'avez écrit dans vos lettres du 9 et du 17 de ce mois qu'il
fallait marcher avec les puissances; cela est nécessaire plus que
jamais; je ne sais ce qui sortira de la grande crise européenne
actuelle, mais il faut rester le plus longtemps possible avec les
quatre puissances. Cette union est féconde en ressources et ne doit
pas être difficile à soutenir devant les Chambres...»

Je n'étais pas tout à fait exact quand j'écrivais que tout le monde
avait approuvé le discours que le roi Louis-Philippe avait adressé à
la députation belge, en refusant la couronne qu'elle venait lui offrir
pour M. le duc de Nemours. Je retrouve un billet que le premier
ministre lord Grey, m'adressait à l'occasion de ce discours, et qui
laisse percer une méfiance que les faits seuls ont pu détruire plus
tard.


LORD GREY TO PRINCE TALLEYRAND[82]

    «Downing-Street, February 19, 1831.

    »_Dear prince Talleyrand,_

»_Accept my best thanks for sending me the answer of your king to the
Belgians deputies. I think it will probably be criticized as
indicating under the expression of regret too much desire for the
crown which is refused; but looking at the substance, I am quite
satisfied with it._

»_I will only add my sincere and earnest wish that nothing may arise
to disappoint our endeavours to procure peace._

    »_I am, dear..._

    »GREY.»

  [82] LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND

    «Downing-Street, 19 février 1831.

    »Cher prince Talleyrand,

  »Agréez mes meilleurs remerciements pour m'avoir envoyé la réponse
  de votre roi aux députés belges. Je pense qu'elle sera
  probablement critiquée, comme indiquant, sous des expressions de
  regret, trop de désir pour la couronne qu'on refuse; mais en
  s'attachant à la substance même de cette réponse, j'en suis
  complètement satisfait.

  »J'ajouterai seulement mon souhait sincère et ardent pour que rien
  ne survienne qui puisse tromper nos efforts à maintenir la paix.

    »Je suis...

    »GREY.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[83].

  [83] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 25 février 1831.

    »Monsieur le comte,

»Le jour de naissance de Sa Majesté la reine a été célébré hier dans
Londres avec beaucoup d'enthousiasme de la part des différentes
classes de la nation. Des fêtes, de brillantes illuminations, les cris
de joie du peuple, témoignaient l'attachement qu'on porte au souverain
et démentaient les injurieuses publications de quelques pamphlétaires.

»Les séances du Parlement prennent chaque jour plus d'intérêt; le
ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget.
L'hésitation qu'il a montrée dans quelques-unes de ses démarches
enhardit l'opposition et décourage ses partisans. C'est dans quelques
jours que sera présenté le bill sur la réforme parlementaire; il
devrait servir à fortifier le ministère, mais, comme probablement il
ne satisfera pas toutes les exigences du parti de la réforme, il
deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une
réforme complète comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans
leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se réunissent et
la position du cabinet anglais aurait à en souffrir.

»L'état du continent occupe tous les esprits; les troubles de Paris,
les attaques contre le clergé, la révolution d'Italie[84],
l'inquiétude qui règne en Allemagne, ont été de graves sujets de
réflexion. Il ont eu une grande influence sur les transactions
commerciales et les ont presque suspendues en ce moment[85].

  [84] Les insurrections de Modène, de Parme et de la Romagne.

  [85] Variante: _Les polices d'assurance augmentent chaque jour._

»Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que
c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances, qu'on
pourra parvenir à arrêter les rapides progrès que fait partout le
désordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosh[86] qui ne peut
pas être suspect dans cette question. Cet homme distingué dont la
carrière a été toute d'opposition aux divers gouvernements du
continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes
puissances que peut se rétablir la tranquillité de l'Europe. C'est par
elle seule, dit-il, qu'on doit espérer de dominer les dangers du
despotisme, de l'anarchie et plus tard des gouvernements militaires
qu'une guerre de principes attirerait sur le monde...»

  [86] Sir James Mackintosh, né en 1765, orateur et publiciste
  anglais. Il entra à la Chambre des communes en 1802 et fut nommé
  assesseur à Bombay. De retour en Angleterre, il rentra au
  parlement, et devint l'un des orateurs les plus influents du
  parti whig. En 1830, il fit partie du cabinet whig comme
  commissaire pour l'Inde. Il mourut en 1832. Sir James Mackintosh
  était un jurisconsulte éminent. Son nom brilla égale ment dans
  les lettres et la philosophie.


    «Londres, le 25 février 1831[87]

  [87] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»J'ai été appelé ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres
membres de la conférence. C'était pour y prendre connaissance d'une
dépêche de lord Ponsonby qui annonce que le siège de Maëstricht
continue et que les communications de cette place avec le Brabant
septentrional et Aix-la-Chapelle sont complètement interrompues.

»Après la lecture de cette dépêche on a ouvert l'avis de dresser un
protocole dans lequel on déclarerait l'intention d'employer
immédiatement contre les Belges, et conformément au protocole numéro
10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour réprimer ce nouvel acte
de rupture de l'armistice. D'après les ordres que j'avais reçus de
vous, j'ai dit que je voulais en référer à ma cour avant de rien
signer sur un objet aussi grave. Il a été alors décidé que lord
Palmerston expédierait un courrier à lord Granville et que ce dernier
serait chargé de vous faire connaître les intentions des
plénipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez
offrir pour faire exécuter les stipulations d'un acte consenti par le
gouvernement belge lui-même. Lord Granville devra vous rappeler que
vous avez approuvé la cessation des hostilités entre les Hollandais et
les Belges et les conditions qui en étaient la garantie, et
qu'aujourd'hui le but de la conférence était de maintenir la stricte
exécution d'une convention adoptée par toutes les parties.

»La communication qui vous sera faite à ce sujet se fera, j'en suis
sûr, avec toute la déférence que vous pouvez désirer, car on tient
beaucoup, pour la tranquillité de l'Europe, si près d'être troublée, à
agir sur toutes choses d'accord avec vous...»


    «Londres, le 27 février 1831[88].

  [88] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»Vous m'aviez chargé d'avoir une explication avec M. le prince de
Lieven sur le voyage de M. de Krüdener à Bruxelles et sur les
démarches qu'il aurait faites dans cette ville en faveur de M. le
prince d'Orange. J'ai eu cette explication, ainsi que j'ai déjà eu
l'honneur de vous le mander; et le résultat a été que le prince de
Lieven a rappelé M. de Krüdener qui est en ce moment à Londres. Je
puis ajouter, à ce sujet, qu'on a totalement abandonné ici toutes les
tentatives et même toutes les espérances relatives à M. le prince
d'Orange.

»On répand le bruit que la mission de M. le duc de Mortemart à
Pétersbourg a été sans succès[89]; c'est par des lettres de Francfort
que cette nouvelle est parvenue ici. J'aime à croire qu'on ne doit pas
y donner plus de confiance qu'à celle qui vous sera peut-être revenue,
qu'en Russie on disait que les plénipotentiaires russes à Londres
n'avaient admis les derniers protocoles qu'_ad referendum_. Il vous
aura été facile de démentir ce bruit qui est tout à fait sans
fondement: la signature du prince de Lieven et du comte Matusiewicz
sur tous les protocoles a été simple et complète et, je crois, fort
utile pour nous.

  [89] On se rappelle que le duc de Mortemart avait été envoyé en
  ambassade extraordinaire à Londres, avec mission de négocier un
  rapprochement entre les deux gouvernements.

  »La nomination de M. le baron Surlet de Chokier à la régence de la
  Belgique a été connue ici hier matin[90]. Si, comme on l'annonce,
  le roi a accrédité M. le général Belliard[91] à Bruxelles, il me
  semble que rien ne peut plus s'opposer au retour de M. Bresson à
  Londres, après quelques semaines de séjour à Paris. Je me
  chargerai de lui refaire sa position et je pense que sa présence
  en Angleterre pourra être utile à sa carrière...

  [90] Après le vote de la constitution belge et le refus de la
  couronne par le duc de Nemours, le congrès décréta qu'une régence
  serait établie pour gouverner le pays jusqu'à ce que la nation se
  soit mise d'accord avec les cinq puissances sur le choix d'un
  souverain (23 février). Le lendemain, M. Surlet de Chokier fut
  élu régent par le congrès par 108 voix contre 43 à M. de Mérode
  et 5 à M. Gerlache.

  [91] Le général comte Belliard, né en 1769, s'engagea en 1792,
  prit part à toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire.
  Général depuis 1796, il devint en mars 1814 colonel général de la
  cavalerie de la garde. Louis XVIII le nomma pair de France et
  major général. Il reprit du service sous les Cent-jours et vécut
  à l'écart sous la deuxième Restauration. En 1831, il fut nommé
  ministre plénipotentiaire à Bruxelles. Il mourut peu après, le 28
  janvier 1832.

»Je regrette que vous n'ayez pas reçu le protocole numéro 19 assez
tôt, pour vous servir de plusieurs des faits et arguments qu'il
renferme et qui auraient montré à quel point les attaques auxquelles
vous avez eu à répondre dans la séance du... étaient peu
fondées[92]...»

  [92] C'est la séance du 23 février. Le général Sébastiani avait
  fait à la Chambre une communication sur la politique étrangère et
  exposé les motifs pour lesquels le roi avait refusé la couronne
  pour le duc de Nemours. Le général Lamarque et M. Mauguin
  s'étaient élevés avec véhémence contre la conduite du cabinet en
  cette circonstance. «Je ne puis que m'affliger, avait conclu le
  premier, du refus du trône de la Belgique; je ne puis surtout que
  gémir de la marche incertaine, des hésitations, des
  contradictions qui, mises au grand jour, nous ont fait voir notre
  diplomatie dans une nudité dont elle ne doit pas s'enorgueillir.»


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 27 février 1831.

    »Mon cher prince,

»La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut
être obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel
état de choses. L'autorité n'est exercée nulle part; l'intrigue est
partout.

»Vous avez bien raison en disant que la conférence de Londres est le
seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la
maintenir à tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre
position intérieure? Le ministère, par sa complète incapacité et par
son goût de s'appuyer sur l'extrême gauche, s'est placé avec la
Chambre de manière que je ne vois plus la possibilité de replâtrer un
accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement évitera-t-il des
bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres?

»Les derniers événements[93] s'éclaircissent suffisamment pour prouver
qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a été exploité par le
parti républicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il
l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et
le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force à
ce parti, et si demain La Fayette voulait être président d'une régence
de la France, il y serait appelé et renvoyé vingt-quatre heures après.

  [93] L'émeute des 14 et 15 février à Paris.

»Votre correspondance avec le roi et avec le ministère doit vous faire
connaître ce que l'on veut. Quant à moi et à mes amis, nous nous
demandons d'où partira le coup de tonnerre qui renversera le misérable
édifice que nous avons devant nous. Une royauté qui ne sait se faire
obéir; une Chambre des pairs qui est sans base, même dans la loi; une
Chambre des députés qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde
nationale qui se dégoûte et qu'on empêche de frapper au besoin; une
troupe de ligne qui ne sait à qui elle a à obéir. Voilà ce qui se
voit. Trouvez et indiquez des remèdes à une telle anarchie.

»Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menées pour
soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empêcher, ou
pour rétablir l'ordre. Après le traité de Westphalie on avait
constitué une armée d'exécution pour faire respecter les décisions
prises. Il faudra bien en venir là; mais avant tout, il faudrait être
convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples
s'établissent.

»Il me paraît démontré que nous retournerons au régime militaire après
de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitté Gênes, le 18 de
ce mois; tout, à cette époque, était encore tranquille; mais, quoique
ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgés formée à Lyon
pour envahir la Savoie[94], on n'a agi pour l'arrêter que lorsqu'elle
s'était mise en mouvement. Puis on s'étonne que l'Europe cherche de la
sécurité en s'armant et combattant la révolution!...

  [94] A la suite de désordres qui avaient éclaté en Savoie, les
  réfugiés sardes qui étaient en grand nombre sur la frontière
  française, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes
  dans leur patrie. Cinq à six cents d'entre eux entraînant un
  certain nombre de gardes nationaux de Lyon, tentèrent de mettre
  ce projet à exécution. Ils furent dispersés le 25 février par un
  escadron de cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite.

»Votre prétendu chef Sébastiani met, comme disent Rigny et
Rayneval[95], ses pieds dans tous les souliers. Le rédacteur Châtelain
déjeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le
premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous[96].

  [95] François-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, né en 1778,
  successivement secrétaire d'ambassade à Stockholm, à Pétersbourg,
  à Lisbonne, puis de nouveau à Pétersbourg, secrétaire de la
  légation française au congrès de Châtillon, consul général à
  Londres (1814), chef de la chancellerie au ministère (1810),
  sous-secrétaire d'État (1821). Il fut ensuite ministre à Berlin,
  à Berne, puis ambassadeur à Vienne (1829). Rappelé en 1830, il
  vivait à Paris dans la retraite, lorsque Casimir Périer, sur la
  recommandation de M. de Talleyrand, l'envoya à Madrid. Il y
  mourut en 1836.

  [96] Voir le _Courrier français_ du 28 février. Nous allons citer
  quelques extraits de cet article pour montrer quel était l'état
  d'opinion de l'opposition républicaine contre laquelle le cabinet
  français et M. de Talleyrand avaient à lutter:

  «Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux,
  parlait d'un protocole qui venait d'être signé et qui bouleversait
  tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre
  politique... On concevrait à peine qu'une réunion diplomatique
  dont les actes sont destinés à être connus de l'Europe entière,
  osât proclamer que les traités de 1815 ont été faits de nation à
  nation, au moment même où les nations parquées, morcelées,
  partagées et traitées comme un vil bétail, se soulèvent dans la
  moitié de l'Europe, pour sortir d'une situation antipathique à
  leurs intérêts et à leur nature. Mais M. de Talleyrand est là, et
  sa présence rend probable tout ce qui sera tenté pour le maintien
  des traités auxquels il a pris part... Il est certain, que la
  politique de l'Europe, que la politique de la France se fait à
  Londres d'une manière contraire à nos intérêts, puisque c'est M.
  de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à Londres quelque
  chose de semblable à ce qu'annonce le _Temps_, le ministère n'a
  plus rien à faire qu'à rappeler son ambassadeur, et à user de la
  liberté qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre
  générale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus être
  représentés par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer
  notre indépendance... La diplomatie paraît trop disposée à oublier
  ce qu'est la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire
  encore, ce qu'elle peut donner d'impulsion à l'Europe quand elle
  le voudra. Il n'y a qu'un mot à dire pour qu'elle s'en souvienne.
  Si l'on veut des bouleversements, soit! il suffit de donner le
  signal, et, avant un an, on verra qui sera debout.»

»Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait la
guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan[97], ce sera à l'aide d'une
convention. Que le roi y regarde!

»Agréez mes félicitations de ne pas vivre au milieu du délire qui
m'étourdit...»

  [97] Le maréchal Jourdan, alors âgé de soixante-neuf ans, avait
  dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, passé un
  instant aux affaires étrangères. Il se retira dès le 11 août, fut
  nommé gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833.


Un état de choses tel que celui décrit ici par le duc de Dalberg ne
pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas été fâché
de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte était
le représentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de
sortir de cette espèce d'anarchie. Il fallait congédier le ministère,
ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti
conservateur de la Chambre des députés un homme énergique qui, fort
heureusement, s'y trouvait à souhait: c'était M. Casimir Périer[98].
Quelques difficultés s'élevèrent entre lui et le maréchal Soult, au
sujet de la présidence du conseil; elles devaient être aisément
surmontées. Mais il n'en fut pas de même quant aux conditions que M.
Périer mettait à son entrée aux affaires et qui ne plaisaient pas au
roi. Celui-ci dut céder à la fin devant un danger qui menaçait de tout
emporter, et le 13 mars on parvint à constituer un ministère qui
prit le nom de son chef, M. Périer[99]. Le roi obtint de conserver le
général Sébastiani au ministère des affaires étrangères[100].

  [98] Casimir Périer, né à Grenoble en 1777, avait d'abord été
  officier du génie. Après avoir quitté le service, il fonda avec
  son frère une grande maison de banque, dont l'importance devint
  rapidement considérable. En 1817, il entra à la Chambre des
  députés, et siégea dans l'opposition jusqu'en 1830. Après les
  journées de Juillet, il devint président de la Chambre et
  ministre sans portefeuille dans le cabinet du 11 août. Chef du
  cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir qu'un an, et mourut du
  choléra le 16 mai 1832.

  [99] Le cabinet du 13 mars fut ainsi composé: MM. Casimir Périer,
  président du conseil et ministre de l'intérieur; Barthe, garde
  des sceaux; le général Sébastiani, ministre des affaires
  étrangères; le baron Louis, ministre des finances; le maréchal
  Soult, ministre de la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la
  marine; le comte de Montalivet, ministre de l'instruction
  publique et des cultes; le comte d'Argout, ministre du commerce
  et des travaux publics.--Il n'est pas sans intérêt de constater
  quel fut l'effet produit en Angleterre par l'avènement du nouveau
  cabinet. Voici ce qu'écrivait lord Palmerston à lord Granville:

    [_Particulière_]

    _Foreign Office_, 15 mars 1831.

    Mon cher Granville,

  Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Périer; cet
  événement est, nous l'espérons, de nature à procurer la paix à la
  France et à l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau
  ministre et faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a
  grande confiance en lui et considère sa nomination comme un gage
  de paix... (_Correspondance intime de lord Palmerston._)

  [100] Voir à l'Appendice, p. 491, la lettre par laquelle le
  général Sébastiani annonçait au prince de Talleyrand la formation
  du nouveau ministère.

Pendant que ces arrangements se faisaient à Paris, la conférence de
Londres eut un peu de relâche par suite de l'occupation que donnaient
au cabinet anglais les premières discussions du bill de réforme. Ce
bill avait été présenté à la séance de la Chambre des communes du 1er
mars par lord John Russell[101], qui était, en général, écouté avec
bienveillance par la Chambre. Il serait inutile à mon but
d'entrer ici dans les détails de cette grande mesure qui est appelée à
exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint
le sujet de discussions prolongées dans les deux chambres du
Parlement: je me bornerai à en mentionner les résultats à mesure
qu'ils se représenteront.

  [101] Lord John Russell, troisième fils du duc de Bedford, né en
  1792, entra à vingt et un ans à la Chambre des communes, et
  siégea dans le parti whig. En 1830, il fut nommé trésorier
  général militaire et, bien qu'il n'eût pas de siège dans le
  cabinet, fut chargé avec trois membres du ministère de préparer
  le projet de loi de réforme électorale, au sujet de laquelle il
  avait récemment, comme simple député, présenté une motion.

  Le bill fut présenté aux Communes le 1er mars 1831, voté en
  première lecture à la majorité d'une voix, puis repoussé à la
  deuxième lecture. Après la dissolution du parlement et l'élection
  d'une nouvelle assemblée, il fut adopté par 345 voix contre 236
  (21 septembre). Porté le 22 septembre à la Chambre des pairs, il
  fut rejeté. Présenté de nouveau en décembre avec de légères
  modifications, la Chambre renvoya la discussion à trois mois.
  Enfin, le 4 juin 1832, il fut adopté par les pairs. C'est en
  grande partie à lord Russell que fut dû ce résultat. En 1835,
  celui-ci devint ministre de l'intérieur, et en 1839 ministre des
  colonies. En 1846, il fut nommé premier lord de la trésorerie et
  resta à la tête des affaires jusqu'en 1852. En décembre de la même
  année, il passa aux affaires étrangères, puis fut successivement
  ministre sans portefeuille, président du conseil, et ministre des
  colonies (1855). Il quitta le pouvoir la même année, demeura le
  chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le traité de
  commerce avec la France, et fut créé pair en 1861. Il succéda à
  lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut en
  1878.

J'avais de mon côté à continuer dans ma correspondance une discussion
d'un autre genre, à l'occasion des affaires belges qu'à Paris on
s'obstinait à ne pas vouloir envisager au même point de vue que moi.
Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby fût rappelé de
Bruxelles en même temps que M. Bresson, et pour que la conférence se
montrât plus favorable aux intérêts de la Belgique, à laquelle on
prétendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la
conférence de partialité pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci,
avec plus de vérité peut-être, faisait retentir l'Europe de ses
plaintes contre nous, parce que appelés par lui, disait-il, pour lui
porter secours, nous avions sanctionné une révolution qui lui enlevait
plus de la moitié de ses États.

Le ministère Laffitte, ou plus exactement, le général Sébastiani,
aurait bien voulu, je pense, séparer la politique de la France de
celle des quatre puissances dans la question belge, tant il était
dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et
républicains qui tour à tour le flattaient d'obtenir la réunion de la
Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre
révolutionnaire. Mais la nécessité des choses le ramenait toujours
vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et
en Espagne l'obligèrent à réclamer le concours, au moins de
l'Angleterre.

Les révolutionnaires italiens encouragés par leurs amis de Paris,
avaient fait une levée de boucliers dans les États du pape[102]; deux
membres de la famille Bonaparte s'y étaient rendus, et le gouvernement
français, moins effrayé de la lutte qui s'y était engagée que de
l'intervention autrichienne qui ne pouvait guère manquer d'en être la
conséquence, m'invita à me concerter avec l'Angleterre pour empêcher
par une entente commune des puissances si cela était possible,
l'action particulière de l'Autriche. On désirait aussi à Paris que les
affaires d'Espagne fussent traitées en commun entre la France et
l'Angleterre.

  [102] Bologne s'était insurgée le 2 février 1831 contre le
  gouvernement pontifical. La Romagne entière et l'Ombrie suivirent
  son exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles
  et le prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut
  de maladie à Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur
  Napoléon III, faillit également périr à Ancône.

J'écrivis en réponse à ces ouvertures, le 5 mars 1831, au général
Sébastiani[103]:

    «Monsieur le comte,

»J'ai reçu aujourd'hui 5 les deux dépêches que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois[104]. (L'une concernait
l'affaire du grand-duché de Luxembourg et l'autre les affaires
d'Italie.)

  [103] Dépêche officielle déjà publiée.

  [104] Variante: _ainsi que les pièces qui y étaient jointes_.

»Je me suis pénétré des instructions qu'elles renferment et je m'y
conformerai en tout point. Je me vois à regret obligé de retarder les
communications que ces dépêches me mettront dans le cas de faire au
ministère anglais. La discussion de la réforme parlementaire qui se
prolonge à la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la
nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres
affaires sérieuses en ce moment[105].

  [105] Variante: _On pense que les débats finiront dans la séance
  du 7. Je verrai aussitôt après lord Palmerston._

»Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir à la Chambre: M.
Wynn, le ministre de la guerre, a déclaré qu'après avoir mûrement
réfléchi sur le bill proposé de la réforme, il ne pouvait lui donner
son approbation et qu'il se retirait du ministère[106]...

  [106] M. Wynn fut remplacé par sir Henry Parnell qui, dans la
  session suivante se retira pour le même motif.

»J'ai vu MM. de Bülow et de Wessenberg, relativement à l'affaire du
Luxembourg[107]. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils étaient
embarrassés pour écrire _à Francfort_[108] lorsqu'ils savaient que les
engagements pris envers eux n'étaient pas tenus, et qu'à la date du 28
février la place de Maëstricht continuait à être bloquée par les
troupes belges, malgré les assurances données par le gouvernement
de la Belgique et les ordres qu'avait reçus le général Mellinet[109].
L'inexécution des ordres donnés par le gouvernement rend toute espèce
de négociations difficile. Je les ai assurés que le régent avait
ordonné, sous menace de destitution, au général Mellinet de reprendre
les positions fixées par l'armistice, et ils m'ont répondu qu'aussitôt
qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne
manqueraient pas d'écrire à Francfort pour retarder tous les
mouvements proposés par la Diète germanique[110]...»

  [107] Variante: ... _dont vous me parlez dans votre lettre du 22_.

  [108] Supprimé dans le texte des archives.

  [109] François-Aimé Mellinet né en 1769, fils du conventionnel de
  ce nom, était colonel en 1793. Il devint sous-inspecteur aux
  revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef d'état-major de
  la jeune garde. Il vécut dans la retraite jusqu'en 1830, passa
  alors en Belgique à la tête d'un corps de volontaires, commanda
  l'artillerie de Bruxelles dans les journées de septembre, et fut
  mis à la tête des troupes qui bloquaient Maëstricht. Le régent
  lui ayant retiré son commandement, il se fixa à Bruxelles, où il
  devint le chef du parti républicain. En 1848, il provoqua un
  mouvement révolutionnaire, fut arrêté, condamné à la détention et
  mourut peu après (1852).

  [110] La Diète venait d'être saisie par le roi Guillaume, qui en
  sa qualité de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la
  Confédération germanique, d'une demande de secours. Dans la
  séance du 18 mars, elle allait décréter la formation d'un corps
  de vingt-quatre mille hommes, pour rétablir dans le grand-duché
  l'autorité du roi des Pays-Bas. En même temps elle donnait des
  ordres pour approvisionner et mettre en état les forteresses de
  la Confédération.


    «Londres, le 8 mars 1831[111].

 [111] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»J'ai lu avec une grande attention, dans la dépêche que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois, les informations que
vous me donnez sur l'état de l'Italie. Je partage complètement
vos vues sur les rapports de la France avec le Piémont. Quant au plan
que vous avez adopté à l'égard des États du pape, je crois qu'il
serait très utile et possible à réaliser. J'en ai entretenu le prince
Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux plénipotentiaires
autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop éloignés de ce projet, et
quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur ce point,
j'ai pu juger qu'ils étaient disposés à adopter vos idées et qu'ils
écriraient à Vienne dans ce sens.

»J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans
laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du
1er. L'impression qui m'est restée de cette conservation est qu'il
sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les
difficultés qui ont été élevées par vous sur plusieurs de nos
protocoles sont de nature à pouvoir être expliquées.

»Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il
agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne,
dans le but d'amener le gouvernement pontifical à des concessions qui
placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains
séculières. Il a fort loué notre conduite envers le Piémont et m'a
exprimé une grande satisfaction des ordres donnés aux autorités
françaises de la frontière pour le désarmement des réfugiés
piémontais.

»Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits à
l'idée qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes
espagnoles de la frontière des Pyrénées, si, de votre côté, vous
obligiez les réfugiés espagnols à se rendre dans le nord de la France.
Je suis fondé à croire que vous pouvez traiter avec avantage
cette question avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Du reste, tout ce
que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera
soutenu par le ministère anglais.

»Immédiatement après ma conversation avec lord Palmerston, la
conférence s'est réunie pour entendre la lecture de la dépêche
ostensible que j'ai reçue de vous; j'ai trouvé là aussi une impression
assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous
avons dû remettre notre prochaine séance à vendredi, à cause des
débats parlementaires qui ne laissent pas un instant de liberté à lord
Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des
différents points traités dans votre lettre. Si l'on propose la
rédaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'_ad referendum_,
et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...»

En même temps que j'écrivais ces dépêches, je mandais à Madame
Adélaïde:

«Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point désirable
vis-à-vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui
que, pour leur propre repos, il est nécessaire que celui du roi ne
soit plus troublé. Bien loin, par conséquent, de désirer ce qui
pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'inquiéter de
tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des départements et de la
Chambre, indique des dispositions au désordre. Aucune des puissances
ne songe plus à troubler la paix; toutes en désirent la conservation,
et si elle n'est pas préservée, ce sera l'esprit inquiet et
envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause.

»Cet esprit imprévoyant est toujours prêt sacrifier les besoins réels
du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on
ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres,
c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trône du roi
Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;--avec
la guerre, il naît d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonné de faire
tout pour l'éviter; vous avez désiré que je rendisse la disposition
des différentes cours amicale pour la nôtre; j'y suis parvenu
complètement, et j'espère que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en
vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite.

»Je ne puis m'empêcher de remarquer que je n'ai point encore de
réponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on
aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique de Londres et
Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de
l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en parlent, ils en
altèrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication
exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au service du
roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce, notre cour est
placée en première ligne, et que, quand je parle d'un traité, c'est de
celui de 1814. La France, par ce traité, restait grande et forte;
c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de départ;
je me suis retiré devant la tache qu'en 1815 on a imprimée au pays, et
je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce
soit...»

J'écrivais également à la princesse de Vaudémont, mon amie, et qui
était traitée avec confiance par Madame Adélaïde:

«Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit
à Paris; mais il n'y a moyen de s'établir bien qu'en se tenant dans la
région élevée. Il n'y a point d'appui à trouver avec des gens étourdis
et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-être,
mais plus tard; aujourd'hui c'est un intérêt secondaire. La force des
choses la mène à la France; mais il faut faire la France, et la France
ne peut se faire bien et sûrement qu'en se mêlant avec les grandes
puissances qui aujourd'hui _la réclament;_ car voilà où j'ai mené les
choses à Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donné
beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le
roi que j'aime et _Mademoiselle_. Laissons les petits intérêts et ne
pensons qu'aux grands. Il vaut mieux être d'accord avec les grandes
puissances, être sur le même pied qu'elles, être ami de l'ordre établi
avec elles, que d'être ami de MM. Van de Weyer et Cie.

»Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoyé est
raisonnable. Les difficultés que l'on fait chez nous sont bien
petites. On dit qu'il y a partialité pour la Hollande. Cela est
parfaitement faux, car on n'a rien voulu décider sur la question des
dettes. _On propose des bases_ susceptibles d'être changées quand les
partis seront en présence. On nous reproche d'être Hollandais; la
Hollande nous reproche d'être Belges. Le roi de Hollande nous dit des
sottises tous les matins; il est parfaitement mécontent. On est bien
près d'être juste quand tout le monde se plaint. En France, on
n'écoute qu'un côté, c'est celui de M. de Celles, et en vérité
celui-là n'est pas respectable.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[112].

  [112] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 13 mars 1831.

    »Monsieur le comte,

»La conférence que nous devions avoir hier a été encore ajournée, et
c'est seulement demain que nous nous réunirons au Foreign Office. Je
vous ferai connaître ensuite le résultat de la communication de votre
lettre ostensible aux membres de la conférence, ainsi que les
résolutions qui seront proposées. Je prendrai _ad referendum_ ce qui
sera adopté par les autres membres, et le gouvernement du roi ayant
fait des réserves aux protocoles des 20 et 27 janvier, je ne dois
point signer sans ordres une pièce de laquelle il résulterait qu'il y
a du dissentiment entre mon gouvernement et la conférence.

»Je me suis rendu hier chez lord Palmerston pour l'entretenir des
divers objets traités dans vos dernières dépêches. Je lui ai d'abord
parlé des événements de Varsovie et des conséquences dangereuses
qu'ils pouvaient avoir pour le repos de l'Europe, si l'empereur
Nicolas n'adoptait pas envers les Polonais des principes de modération
et de générosité. Lord Palmerston est entré entièrement dans nos idées
à ce sujet: l'ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg sera chargé de
demander au cabinet russe le maintien des stipulations de 1814, en
vertu desquelles le royaume de Pologne a été joint à l'empire de
Russie; il insistera surtout pour que la Pologne ne cesse pas de
former un État distinct, et qu'elle ne puisse être réunie comme
province russe. Lord Palmerston apprécie comme nous l'importance
qu'il y a pour l'Europe à faire écouter la voix de la raison à
Pétersbourg et je dois être assuré par son langage que les
instructions envoyées à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie, seront
d'accord avec celles que vous avez données à M. le duc de Mortemart.

»J'ai fait part ensuite à lord Palmerston des observations contenues
dans votre lettre du 7, relative aux affaires de la Grèce. Il m'a
répondu que le prince de Lieven venait précisément de lui communiquer
une dépêche de sa cour, qui explique l'espèce d'embarras qu'éprouve la
Russie dans la question de l'agrandissement des frontières de la
Grèce. Comme il y aura, sur le prêt fait aux Grecs, une portion
employée à indemniser le gouvernement turc pour le territoire qu'il
perdra par l'effet de la nouvelle délimitation, la Russie à qui cet
argent reviendra en définitive, puisqu'il servira à acquitter la
contribution imposée par le traité d'Andrinople, a trouvé plus délicat
de ne pas paraître en première ligne lorsqu'il s'est agi de réclamer
une augmentation de territoire en faveur des Grecs. Voilà, m'a dit
lord Palmerston, la raison qui a décidé le cabinet de Pétersbourg à
laisser faire les premières démarches par l'Angleterre et la France
réunies; mais il est disposé à y joindre les siennes pour appuyer la
demande en faveur de la Grèce quand le moment en sera jugé opportun.
Le prince de Lieven m'a fait demander un entretien pour une
communication; j'ai lieu de croire que ce sera la même qu'il a faite à
lord Palmerston et dont je viens de vous rendre compte.

»Quant à la situation du Portugal et aux questions qui s'y rattachent
et qui faisaient l'objet de votre dépêche du 4 de ce mois, lord
Palmerston, auquel j'en ai parlé, m'a développé les raisons qui
s'opposent à ce que l'Angleterre agisse en commun avec la France pour
obtenir le redressement des griefs que ces deux puissances ont à faire
valoir contre le gouvernement portugais. L'Angleterre a des traités
particuliers avec le Portugal qui lui donnent des avantages dont nous
ne jouissons pas, et qui l'obligent à agir seule dans les affaires et
les rapports qu'elle a avec ce pays. Ainsi, pour vous citer un
exemple, lorsqu'il s'élève une difficulté au sujet d'une affaire qui
intéresse essentiellement un Anglais, le gouvernement anglais a le
droit, s'il le trouve convenable, de la faire juger par un magistrat
portugais désigné par lui seul. Du reste, je puis vous dire que la
reconnaissance de dom Miguel est plus éloignée que jamais, et que,
quels que soient les projets futurs de l'Angleterre sur le Portugal,
elle ne fera rien sans nous prévenir...

»La question de la réforme a fait des progrès ces jours derniers; les
pétitions en sa faveur arrivent de toutes parts et le ministère se
croit assuré de la majorité dans le parlement...»


Ainsi que je le disais précédemment, un nouveau ministère s'était
formé le 13 mars à Paris, à la tête duquel était M. Périer, dans
l'intervalle des négociations dont je viens de rendre compte. Le duc
de Dalberg m'écrivait au sujet de ce ministère:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 15 mars 1831.

»Une nouvelle administration se présente, mon cher prince; elle
remplace la plus sotte, la plus incapable, la plus méprisable que la
France a vu être chargée de ses intérêts. La banqueroute arrivait
à pas de géant. L'indignation était telle que probablement la Chambre
eût hésité de confier à MM. Laffitte et Thiers les quatre douzièmes
provisoires. Il serait bon que les journaux anglais la missent au
néant. La camaraderie révolutionnaire ici est si forte que nos
journaux n'ont pas le courage de la juger comme elle le mérite. M.
Laffitte en attendant, _s'est laissé forcer la main_ pour placer
cinquante à soixante de ses parents et de ses habitués, et pour
mettre, à l'époque de sa liquidation, neuf de ses commis dans les
premières places de l'administration.

»Le nouveau ministère se soutiendra-t-il au milieu du désordre des
idées et de ce déchaînement d'insubordination qui dissout toute
organisation? Il faut, pour qu'il se soutienne, deux choses:--qu'on ne
transige pas avec les émeutes dans les rues; on y est décidé;
soixante-dix mille hommes sont autour de Paris; trois régiments de
cavalerie sont entrés dans la ville; espérons que les faits répondront
aux intentions. Il faut après que la nouvelle Chambre (et il en faut
une) donne la majorité au ministère. J'ai l'idée que les élections
ramèneront en force les hommes du centre gauche, la victoire alors
peut être assurée. Le midi enverra plus de carlistes; les visites
domiciliaires ont irrité tous les partis. Voilà ce qu'on y a gagné.

»Quant au dehors, le maintien du général Sébastiani est une faute. Il
n'est que l'instrument de la faiblesse et de l'intrigue qui
prédominaient au Palais-Royal. Le général Sébastiani ne veut pas la
guerre et il n'a pas su assurer la paix. Voilà la grande faute.

»Casimir Périer veut conserver la paix, mais les choses me paraissent
bien gâtées. A force de motiver des armements disproportionnés, en
répandant que l'Europe veut nous attaquer, on a tellement monté
les têtes qu'on ne sait plus les calmer. Les discours des gens qui
entourent le roi, tels que les Vatout[113], les Rumigny[114], les
Trévise, font pitié. On croirait qu'on n'a qu'à avaler l'Europe, et
qu'elle est déjà à la barrière Saint-Denis...»

  [113] Jean Vatout, né en 1792, était entré sous l'empire dans
  l'administration préfectorale. En 1822 il fut attaché à la maison
  du duc d'Orléans; en 1831 il fut élu député, et siégea à la
  Chambre jusqu'en 1848. Il fut, sous le gouvernement de Juillet,
  nommé président du conseil des bâtiments civils. Il entra à
  l'Académie en 1848, mais mourut la même année.

  [114] Marie-Théodore de Gueulluy comte de Rumigny, né en 1789,
  entra en 1805 à l'armée et était colonel en 1814. Sous la
  Restauration, il devint l'aide de camp du duc d'Orléans. Il fut
  nommé général de brigade en 1830, et chargé de la pacification de
  la Vendée et de la Bretagne. Il prit part à l'expédition d'Anvers
  et fut élu député en 1831. Il accompagna Louis-Philippe en exil
  en 1848, et fut mis à la retraite par le gouvernement provisoire.
  Il mourut en 1860.

Le 19 mars, j'écrivis au général Sébastiani[115]:

  [115] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Monsieur le comte,

»J'ai reçu la nuit dernière la dépêche que vous m'avez fait l'honneur
de m'adresser sous la date du 16 de ce mois. La proclamation du régent
de Belgique au sujet du grand-duché de Luxembourg a produit ici la
plus fâcheuse impression[116], et les explications pleines de
sagesse que renferme votre lettre à cet égard me font vivement
regretter que la proclamation n'ait pas paru quinze jours plus tôt.
Les instructions que vous avez données au général Belliard m'auraient
bien utilement servi pour calmer l'irritation que les nouvelles folies
du gouvernement belge[117] ont excitée ici. J'aurais pu peut-être
arrêter l'envoi de quelques vaisseaux anglais dans l'Escaut, qui est
annoncé aujourd'hui, et mettre le plénipotentiaire prussien en état de
donner des assurances plus positives à la Diète de Francfort.

  [116] Le 5 mars, le gouverneur général envoyé dans le Luxembourg
  par le roi des Pays-Bas, le duc Bernard de Saxe-Weimar, publia
  une proclamation du roi qui promettait une amnistie pour tous les
  habitants du grand-duché qui feraient acte de soumission. En
  réponse à cet acte le régent de Belgique, M. Surlet do Chokier,
  lança à son tour une proclamation où il adjurait les
  Luxembourgeois de rester unis à la Belgique et de repousser les
  avances du roi. Il concluait ainsi: «Au nom de la Belgique,
  acceptez l'assurance que vos frères ne vous abandonneront
  jamais.» Ce défi porté aux décisions de la conférence causa une
  vive émotion en Europe et irrita singulièrement les
  plénipotentiaires de Londres.

  [117] Variante... _des Belges_.

»Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, je ne négligerai pas de tirer
tout le parti possible de votre dépêche du 16; la ferme résolution de
marcher avec les puissances, exprimée à Bruxelles et à Londres,
amènera, je l'espère, d'heureux résultats que des retards trop
prolongés ont rendu plus difficiles à obtenir...»

J'avais eu soin d'ailleurs, la veille, d'adresser à M. Casimir Périer
la lettre suivante que je relis encore aujourd'hui avec plaisir, comme
un exposé vrai des idées politiques qui ont dirigé ma conduite pendant
ma mission à Londres.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 28 mars 1831.

    »Monsieur,

»Après quinze jours d'agitations, d'embarras, de tristes prévisions
sur le sort de notre belle France, l'horizon s'éclaircit et
toutes les espérances se raniment et se rattachent à votre nom,
monsieur: c'est avec une joie réelle que je l'ai trouvé dans le
_Moniteur_. Il satisfait tous les bons esprits de l'Angleterre; il
convient aux hommes éclairés du continent que les grands intérêts de
l'Europe ont réunis ici, et je puis ajouter aux nombreux amis de la
France qui s'y trouvent: je suis presque chargé de vous en exprimer
leur satisfaction.

»Je dois maintenant au président du conseil de lui rendre compte de
l'esprit qui a dirigé la conduite de l'ambassadeur de France à
Londres.

»Son but principal a été de conserver la paix qui, dans son opinion,
peut seule affermir notre nouvelle dynastie, maintenir la France dans
le rang qu'elle doit occuper et sauver toute cette vieille Europe
d'une décomposition bien menaçante. Cette paix, je ne me résoudrais à
la sacrifier qu'à l'indépendance de notre patrie; et jamais à aucune
époque, elle n'a été moins attaquée. C'est ce qui m'a porté, en
opposition avec nos jeunes exaltations françaises, à considérer la
question belge comme moins importante qu'on n'a voulu le croire en
France. J'ai regretté que le mouvement des esprits chez nous cherchât
à s'appuyer sur une poignée de gens en pleine anarchie, et qu'on
essayât par trop de complaisances à résoudre une question dont le
temps et la force des choses nous rendront certainement les maîtres à
une époque plus opportune, mais qui, jusque-là, ne nous donnerait que
des embarras. Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un
pouvoir quelque part et le malheur du moment c'est de n'en offrir
presque aucun. Je n'en aperçois plus qu'un seul: il n'existe à mes
yeux que dans l'accord des cinq puissances qui, tel qu'il est, n'a
rien de commun avec la Sainte-Alliance. La non intervention,
appliquée à l'intérieur des États qui changent ou modifient leur
gouvernement, détruit la base sur laquelle s'appuyait la Sainte
Alliance, et c'est là la non intervention dépouillée de ce qu'elle a
de chimérique. Éclairées par l'expérience, les puissances réunies ici
sauront faire les concessions nécessaires, tout en offrant à la
société les garanties et les barrières dont il est impossible qu'elle
puisse se passer; c'est là, dans ma manière de voir, le vrai point
d'appui de notre nouveau gouvernement. Il a fallu faire désirer à
l'Europe notre établissement et notre conservation, comme la chose
dont elle avait elle-même le plus grand besoin: j'y suis parvenu.
Bientôt, nous exercerons une influence première, mais il faut, avant,
rassurer le dehors sur les projets de guerre que l'on nous suppose, et
nous montrer plus maîtres du dedans que nous ne l'avons été depuis
trois mois.

»Le principe de la non intervention, fort commode en lui-même et fort
approprié à telle circonstance, n'est plus qu'une absurdité quand on
le regarde comme absolu, quand on veut l'étendre sur les points les
plus éloignés les uns des autres. Ce principe est un moyen pour
l'esprit, c'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer. Voilà comme le
comprenait M. Canning, et puisque c'est une affaire d'esprit, vous
saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument qui est plus
souvent un expédient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour
agir.

»Je désire vivement que vous trouviez ma politique analogue à celle
que vous voudrez adopter. Du reste, je suis trop vieux pour n'avoir
pas appris le doute, et pour n'être pas tout disposé à m'éclairer de
toutes les réflexions que vous voudrez bien me faire arriver, et à
suivre la marche qui vous paraîtra utile.

»J'ai l'honneur de vous renouveler...

J'ai lieu de croire que cette lettre produisit quelque impression sur
M. Casimir Périer qui, d'ailleurs, était bien déterminé à suivre une
politique plus sensée que celle du cabinet précédent. C'était à cette
détermination qu'étaient dues les modifications dans le langage de M.
Sébastiani qui se manifestaient déjà dans sa dépêche du 16 mars.
Aussi, pour le maintenir dans ces nouvelles dispositions, je me hâtai
de lui écrire sous la date du 20 mars[118]:


    «Monsieur le comte,

»J'ai entretenu ce matin lord Palmerston, le prince Esterhazy et le
baron de Bülow, de votre dépêche du 16[119]; ils ont été tous trois
fort satisfaits de ce que je leur en ai dit, et m'ont témoigné le
désir de voir enfin la France se dégager des embarras que lui
suscitent les affaires de la Belgique. Ce pays, m'ont-ils dit chacun
séparément, ne cherche qu'à entraîner la France; il est poussé par des
intrigants dont le but est bien loin d'être favorable à la
tranquillité de la France et qui voudraient la compromettre avec
l'Europe. «La Belgique a prouvé, m'a dit M. de Bülow, que la
conférence l'avait bien jugée, quand elle s'était servie dans le
protocole numéro 7 du mot d'indépendance _future_.»

  [118] Dépêche officielle déjà publiée.

  [119] Voir page 111.

»Je vous ai dit là l'opinion fixe des quatre puissances avec
lesquelles il nous importe de marcher et qui sont bien disposées à
marcher avec nous. Les trois membres de notre conférence que j'ai vus
ce matin m'ont encore répété, chacun en particulier, les assurances
les plus positives que leurs gouvernements désiraient que l'ordre
de choses actuel s'affermît en France, que la paix fût maintenue en
Europe, et que la France y tînt la place que naturellement elle doit y
occuper; tous en sentent le besoin et c'est là, m'ont-ils dit, ce qui
motivera toujours leurs opinions. Du reste, les plénipotentiaires de
Prusse et d'Autriche m'ont promis d'écrire à Francfort, et j'ai
l'espoir que leurs avis arrêteront les entreprises que nous redoutons
de la part de la Confédération germanique...

»M. le prince d'Orange s'est embarqué ce matin à Londres pour la
Hollande, après avoir joui de tous les genres de plaisirs de cette
capitale; il exprimait assez hautement ses regrets de la quitter; sa
manière de vivre ici lui a donné peu de considération...»

La promesse que m'avaient faite les ministres d'Autriche et de Prusse
d'écrire à Francfort, n'était pas superflue. La proclamation du régent
du Belgique, dans laquelle il annonçait hautement l'intention de
réclamer pour son pays la possession du grand-duché de Luxembourg,
avait excité au plus haut point le mécontentement de la Diète
germanique; elle allait probablement prendre des mesures de rigueur,
mais, grâce aux communications que j'avais pu faire à MM. Esterhazy et
de Bülow, ils arrêtèrent les résolutions hostiles qu'on préparait à
Francfort, en insistant surtout sur la confiance que devait inspirer
le nouveau ministère français.

On m'avait chargé, de Paris, de proposer au gouvernement anglais
d'envoyer un agent anglais en Italie pour y aider l'action que notre
diplomatie exerçait afin d'apaiser les troubles qui venaient de se
manifester, particulièrement dans les États du pape, et
d'empêcher, si cela était possible, l'intervention des Autrichiens. Je
dus écrire quelques mots à ce sujet à lord Palmerston qui était retenu
à la Chambre des communes par la discussion du bill de réforme. La
Chambre adopta ce bill dans la nuit du 22 au 23 mars, à la majorité
d'_une_ voix[120], et lord Palmerston à cette occasion me répondit le
billet suivant:


    «Mon cher prince,


»Je vous remercie de vos félicitations. Notre devise est: _Un me
suffit._

  [120] Ce n'est pas le bill de réforme lui-même qui fut ainsi voté
  dans la nuit du 22 mars, mais seulement le passage à la deuxième
  lecture. Le principe du bill était donc admis, mais le projet du
  ministère devait échouer à la deuxième lecture.

»Sir Brook Taylor, un diplomate excellent, se trouve maintenant à
Florence, ayant passé l'hiver à Rome pour sa santé; il est précisément
l'homme qu'il nous faut et je lui expédierai les instructions
nécessaires sans délai, afin qu'il retourne à Rome pour coopérer avec
vous et l'Autriche[121].

  [121] On se rappelle que le cabinet français avait invité
  l'Angleterre à agir de concert avec lui en Italie pour prévenir
  une intervention de l'Autriche. (Voir pages 100 et 103.)

»Il paraît, d'après les dernières nouvelles de Florence, que Bologne
n'est pas Varsovie, que la révolution s'y flétrit devant le vent qui
souffle du Milanais, et que Bianchetti[122] et un autre dont j'oublie
le nom venaient d'arriver en Toscane, voulant s'embarquer à Livourne
pour se réfugier en France ou en Angleterre. Nous n'aurons pas grande
difficulté à faire un raccommodement entre le pape et ces
révoltés. Tout à vous.

    »PALMERSTON.»

  [122] Le comte César Bianchetti, ancien chambellan de l'empereur
  Napoléon, qui était l'un des chefs de l'insurrection de la
  Romagne.

C'est ainsi que toutes les questions qui agitaient alors l'Europe
venaient, en définitive, aboutir à Londres et me mettaient dans
l'obligation d'étudier ces questions, pour être en état de les
discuter avec le cabinet anglais et de marcher d'accord avec lui.
Cette affaire d'Italie était un nouvel et grave embarras pour le
gouvernement français, mais avant de la traiter, je dois continuer à
citer des dépêches indiquant la marche des autres questions.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[123].

  [123] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 25 mars 1831.

    »Monsieur le comte,

Je n'ai pas négligé de parler à diverses reprises à lord Palmerston
des affaires de Pologne, ainsi que vous me l'avez recommandé dans
plusieurs de vos dépêches. D'après le langage de ce ministre, je suis
fondé à croire que le cabinet anglais attache de l'intérêt à la cause
polonaise et que des instructions ont été adressées par lui à lord
Heytesbury[124], son ambassadeur à Pétersbourg, pour y faire entendre
la voix de la modération. Il me paraît qu'il serait utile de charger
M. le duc de Mortemart d'entrer en communication avec lord Heytesbury
sur ce point, et je dois croire que celui-ci a des ordres qui ne
contrarieront en aucune manière les instructions que vous avez données
au duc de Mortemart. Des démarches officieuses faites simultanément
par ces deux ambassadeurs ne manqueraient certainement pas de produire
quelque effet. Le motif de ces démarches doit être de réclamer près du
cabinet russe le maintien des traités de 1814 qui assurent à la
Pologne une existence indépendante sous le sceptre de l'empereur de
Russie. Comme le manifeste de ce souverain laisse supposer qu'en cas
de non soumission des Polonais, il les réduirait par la force, pour
les réunir ensuite à l'empire, une telle mesure anéantirait un article
important du traité de 1814, dont les puissances ont le droit de
demander l'exécution. Il me semble que ce point de départ donnera de
la force à tout ce qui peut être dit en faveur des Polonais.

  [124] William A'Court, baron Heytesbury né en 1779, entra à la
  Chambre des communes en 1817, fut en 1820 nommé ambassadeur à
  Madrid, puis à Lisbonne (1824). De retour à Londres il fut créé
  pair d'Angleterre (1828), et peu après, accrédité à Pétersbourg.
  Il y resta jusqu'en 1833. Après dix ans de retraite il fut nommé
  vice-roi d'Irlande (1844) mais ne resta que deux ans en
  fonctions.

J'ai vu ce matin le nouvel envoyé belge ici, M. le comte
d'Arschot[125]; dans le cours de notre conversation, nous sommes peu
entrés dans le fond des affaires qui l'amenaient à Londres, parce que
la proclamation du régent a engagé tous les ministres qui sont à
Londres à témoigner de la froideur au député belge. J'ai pu cependant
me servir utilement d'une phrase de votre lettre du 16, qui dit que la
France n'est disposée à accorder son appui à la Belgique qu'autant
qu'elle ne se jettera pas sans provocation dans des voies propres à
troubler la paix de l'Europe. Cette phrase, riche en
développements, dans lesquels je lui ai montré beaucoup d'intérêt, m'a
conduit à finir l'entretien par l'idée que j'ai voulu lui laisser de
la manière dont la conférence comprenait la position de son pays. «La
Belgique d'aujourd'hui, lui ai-je dit, est la Belgique de 1790, plus
l'évêché de Liège[126]; son indépendance est au moment d'être
reconnue, et la neutralité lui est garantie par toutes les puissances;
tous ces avantages lui sont assurés à la seule condition de ne pas
troubler le repos des autres nations.»

  [125] Le comte d'Arschot-Schoonhoven, né en 1771, membre de la
  commission chargée de reviser la loi fondamentale (1815) membre
  de la première Chambre des états généraux de 1825 à 1830, grand
  maréchal du palais et sénateur sous le règne de Léopold Ier. Il
  mourut en 1846.

  [126] Liège était autrefois le siège d'un évêché souverain.
  L'évêque était prince de l'Empire. En 1801, la principauté avait
  été réunie à la France par la paix de Lunéville. En 1815, elle
  avait été cédée au roi des Pays-Bas. En 1831, elle échut à la
  Belgique.

»J'attends le moment où vous m'informerez du résultat des dépêches
écrites de Londres aux membres de la Diète germanique, pour les
arrêter dans les résolutions hostiles que la proclamation du régent
les avait disposés à prendre; vos démarches directes auront sûrement
produit l'effet que vous en attendiez...»


    «Londres, le 28 mars 1831[127].

  [127] Dépêche officielle déjà publiée.

    »Monsieur le comte,

»... J'ai dû voir de nouveau séparément tous les membres de la
conférence pour pressentir leur opinion sur le choix du futur
souverain de la Belgique, et je me suis utilement servi des réflexions
contenues dans votre lettre du 24. Ils m'ont tous répété ce que je
vous mandais hier à ce sujet; c'est-à-dire qu'on ne peut s'arrêter au
choix du souverain de la Belgique, avant d'avoir déterminé les
limites du pays sur lequel ce souverain doit régner. On s'exposerait,
en agissant autrement, à placer ce prince dans le même embarras
qu'éprouve aujourd'hui le régent; il serait obligé, en acceptant la
souveraineté, de jurer une constitution dans laquelle se trouve un
article qui énonce le maintien de l'intégrité d'un territoire qu'il a
plu aux Belges d'étendre à leur gré. Il est facile de prévoir qu'un
tel engagement jetterait dans de nouvelles difficultés. Les
plénipotentiaires sont donc unanimes dans l'opinion qu'il est
absolument nécessaire, avant tout, d'adopter purement et simplement le
protocole qui fixe les limites du territoire de la Belgique. Ils
reconnaissent, en même temps, que, plus tard, on devra entrer en
arrangement sur les enclaves qui conviendront le mieux à la Belgique
et à la Hollande. C'est alors que la question du duché de Bouillon
sera aisément résolue[128].

  [128] Le duché de Bouillon faisait alors partie du grand-duché de
  Luxembourg. En 1831, il fut attribué à la Belgique.

»Le prince de Naples offre, pour le gouvernement du roi, des avantages
et des inconvénients que vous êtes mieux que moi en position de juger.
Quant au prince de Saxe-Cobourg, je n'ai vu paraître de la part des
membres de la conférence devant lesquels j'ai prononcé son nom, aucune
opposition contre sa personne. Le cabinet anglais, qui, comme je l'ai
souvent écrit, pensait toujours que le prince d'Orange aurait été le
choix le plus convenable, a cependant aujourd'hui abandonné cette
idée; il se ralliera sans chaleur à la combinaison du prince de
Saxe-Cobourg.

»Je n'ai point pu parler nominativement du choix à faire à
l'ambassadeur de Russie, parce que ses instructions ne lui permettent
pas de porter son intérêt sur un autre prince que le prince d'Orange.
Cela, du reste, n'arrête rien dans les affaires de la Belgique. Ce
qu'il nous fallait, c'est que la Russie ne fût point opposée à
l'indépendance, et cela a été obtenu. La reconnaissance du souverain
viendra plus tard.

»La démolition des forteresses que vous réclameriez, dans le cas où le
prince de Saxe-Cobourg serait élu, m'a toujours paru une chose que
l'on obtiendrait facilement parce que, à mon sens, elle a perdu son
intérêt depuis la déclaration de neutralité. Je sais qu'en France on
n'a pas attaché à cette déclaration toute l'importance qu'elle mérite;
je persiste à croire néanmoins que la neutralité était le meilleur
moyen de finir la question des forteresses, qui, à mon départ de
Paris, paraissait aux meilleurs esprits une question dans laquelle
tous les amours-propres étaient engagés, beaucoup de millions perdus
et qui devenait insoluble. Du reste, nous ne sommes point appelés à la
traiter en ce moment et je devrai, sans doute, revenir sur ce
point[129].

  [129] Voir pages 357, 363 et notes.

»Mon opinion personnelle sur le choix du prince, réduit, comme vous le
faites dans votre dépêche, entre le prince de Naples et le prince de
Saxe-Cobourg, est qu'il faut s'arrêter à celui des deux que vous aurez
le plus de chances de faire élire. Au point où en étaient les choses
il y a quatre mois, le prince de Saxe-Cobourg paraissait plus facile
qu'aucun autre. Depuis ce temps-là, vos directions ayant été
différentes, je ne m'en suis plus occupé...


    «Londres, le 5 avril 1831.

    »Monsieur le comte[130],

  [130] Dépêche officielle déjà publiée.

»Dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai
dû souvent vous presser de répondre à la note qui vous a été adressée
par MM. les plénipotentiaires des quatre cours, parce que le temps que
l'on met à donner son assentiment ou des explications fournit à des
interprétations quelquefois malveillantes et rend tout plus difficile.
On cherche à mettre d'accord le silence de notre cabinet avec votre
adhésion aux limites de la Hollande et de la Belgique, telle que j'ai
dû la comprendre et en parler d'après votre dépêche du 30 mars, et
telle qu'elle se trouve dans les lettres reçues ici des ambassadeurs
qui sont en France.

»Si cependant la question des forteresses vous laissait quelques
doutes, pourquoi ne pas les exprimer dans la réponse que vous avez à
faire aux plénipotentiaires des quatre puissances? La disposition des
cabinets est de s'entendre. Il y a quelque inquiétude, mais je ne vois
nulle part aucune irritation; je dois même dire que les explications
données par notre cabinet, relativement à Bologne, ont plutôt rassuré
qu'alarmé, et que tout le monde espère qu'elles produiront à Vienne
l'effet que vous en attendez.

»Je vois qu'ici on se refroidit chaque jour sur le choix du prince
d'Orange comme souverain de la Belgique; on n'y prend plus d'intérêt
réel, et il ne sera fait par aucun gouvernement (j'en excepte la
Russie) des démarches en sa faveur.

»Il vous est sans doute revenu que la cause des Belges perd tous
les jours en Angleterre des partisans; on les trouve bien peu préparés
à recevoir l'indépendance. Dans un pays où le bon sens domine, comme
en Angleterre, les délibérations du congrès de Bruxelles n'ont pas
beaucoup de faveur.

»Le discours de M. le président du conseil (M. Casimir Périer) a fait
ici une grande sensation et tout le monde répétait hier cette phrase:
«Les promesses de politique intérieure sont dans la constitution;
s'agit-il des affaires du dehors, il n'y a de promesses que les
traités[131].»

    »Recevez...

  [131] Discours prononcé à la Chambre des députés, le 30 mars
  1831.

J'écrivais le même jour à Madame Adélaïde d'Orléans:


    «Londres, le 5 avril 1831.

»J'ose supplier Mademoiselle d'avoir pitié de son vieux serviteur et
d'exiger qu'on lui envoye, sans plus de délai, soit M. Bresson, soit
quelqu'un pour le remplacer. Depuis le départ de M. Bresson pour
Bruxelles, il y a cinq mois, je n'ai eu aucun premier secrétaire de
légation et je n'ai eu auprès de moi que M. de Bacourt dont, à la
vérité, j'ai été parfaitement content, mais qui, depuis dix jours, est
gravement malade à la suite d'un travail forcé. La totalité du
travail, conférences, rendez-vous, détails d'ambassade, roule sur moi
maintenant et, malgré ma bonne volonté et le travail trop assidu
auquel je me livre, je ne puis faire aller les choses comme je le
voudrais.

»Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argumentation
politique, mais j'oserai lui dire que nous sommes arrivés au
point où il nous faut la paix assurée dans peu de temps, sans quoi
nous serons entraînés par le mauvais esprit d'un petit nombre
d'intrigants audacieux à une guerre dont les chances me font trembler
pour les objets de mon plus tendre dévouement. La paix nous sera
acquise par une déclaration bien faite de la France aux Belges. On y
reconnaîtrait les anciennes limites de la Belgique, sauf à convenir de
quelques échanges et de la démolition des forteresses. Il est
essentiel que cette déclaration soit faite officiellement et à
Bruxelles et à la conférence, et cela est d'autant plus nécessaire que
toutes les informations reçues par le ministère anglais portent qu'on
est tout près de céder, à Bruxelles, aux décisions de la conférence,
lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances en ce
qui regarde la Belgique.

»Je retarde par tout moyen une explosion du côté de la Confédération
germanique, mais les jours sont comptés, et les retards qui
viendraient de Paris pourraient être d'un grand danger. Je supplie
Mademoiselle de porter toute son attention sur l'importance dont il
est que les affaires de la Belgique se terminent. Je le lui demande
avec une conviction prise dans une occupation continuelle et dans un
dévouement complet...»


L'entrée de M. Casimir Périer au pouvoir avait eu promptement une
bonne influence sur la direction des affaires intérieures de France
et, heureusement, ne tarda pas à en exercer une également favorable
sur nos affaires extérieures et notamment sur ce qui concernait la
question belge. Le gouvernement français se décida enfin à accepter le
protocole de la conférence du 20 janvier qui fixait les limites entre
la Hollande et la Belgique. Le général Sébastiani m'annonça cette
acceptation par une dépêche du 4 avril. On va voir ce qui l'avait
motivée. Les dépêches et lettres qui suivent suffiront pour mettre au
fait des divers incidents qui vinrent s'y mêler.

Je commence par les lettres de M. Casimir Périer.


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.


    «Paris, le 2 avril 1831.

    »Mon cher prince,

»Vous m'excuserez d'employer la main d'un de mes fils, mais mon
écriture est un chiffre dont aucun cabinet n'a la clef.

»Je regrette vivement que d'innombrables occupations m'aient empêché
de vous remercier plus tôt de tout ce que vous me dites d'aimable. Je
n'ai nullement désiré ce qui m'arrive: dans les circonstances où nous
sommes, le pouvoir n'a rien qui captive; mais puisque j'y suis appelé,
je suis heureux de voir que je trouve confiance et appui dans le parti
de l'expérience et des lumières. Je voudrais que votre bienveillance
ne vous trompât pas et, qu'en effet, mon nom pût faire quelques amis
de plus à mon pays.

»Si cela peut arriver quelque part, c'est en Angleterre. A mon avis,
les deux pays doivent s'unir de plus en plus; ils ont au fond même
cause. C'est ce que les préjugés ne voient point, mais l'expérience le
prouvera.

»Je dirai maintenant à l'ambassadeur de France que nous tenons à la
paix, mais que nous sommes portés à croire qu'on y doit tenir autant
que nous. Ainsi, avec la ferme volonté d'être sages, nous ne
transigerons sur aucun de nos droits. La France, en maintenant la
paix, rend à l'Europe un assez grand service pour que l'Europe lui en
tienne compte. Je crois aussi que, par notre sagesse, nous sommes
plus utiles aux nations qu'en faisant du prosélytisme à main armée.

»J'ai dit, au reste, toute ma politique à la tribune. Je n'en ai pas
deux. Je vous dirai toujours là-dessus toute ma pensée, et s'il
survenait le moindre changement dans mes vues, je vous écrirais
aussitôt.

»Je sais que vous vous occupez en ce moment du trône de Belgique. On
désire que, par un seul et même acte, les frontières du nouvel État
soit définitivement fixées. Il est fort à souhaiter que des
difficultés étrangères au fond de l'affaire n'en retardent pas la
conclusion. En général, il importe aujourd'hui que la politique se
décide à temps. Les tergiversations ont été jusqu'ici, je le sais,
bien malgré vous, ce qui a le plus nui au succès de nos affaires. Il
ne faut pas qu'elles se renouvellent, car elles pourraient amener des
difficultés véritables.

»Votre intime et profonde connaissance des hommes et des choses, mon
prince, vous suggérera les moyens de faire prévaloir nos idées.
Veuillez m'écrire souvent; j'ai besoin de bien savoir. Je compte en
tout sur votre habile et franche coopération.

»Je vous ai envoyé mon fils; je vous demande pour lui vos bontés. Je
désire qu'il se forme au monde et aux affaires. Il ne pouvait être
mieux nulle part qu'auprès de vous.

    »Agréez...»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 4 avril 1831.

»Je n'ai pas dû, mon prince, céder sur-le-champ au désir que
j'éprouvais d'établir avec vous des communications directes dont
je me promets les plus heureux résultats pour le bien du pays. Au
moment où le roi m'a appelé à former son conseil et à prendre une part
importante à la direction du gouvernement, les affaires intérieures
ont réclamé mes premiers soins. Leur situation était connue; elle
avait été depuis longtemps le sujet de mes réflexions; j'ai pu agir
sans délai et sans hésitation et d'après des vues et des plans arrêtés
à l'avance.

»Nos relations avec l'étranger, non moins hérissées de difficultés,
échappaient davantage, et par leur complication et par le secret qui
doit les envelopper, aux investigations des hommes qui ne
participaient pas à la direction des affaires.

»Ces relations ont dû être pour moi, dès mon entrée au conseil,
l'objet d'une étude sérieuse. Cette étude, qui ne rentre pas dans les
spécialités du ministère qui m'est réservé, ne saurait être complète
encore; j'ai besoin surtout de m'éclairer de lumières nouvelles.

»La dépêche, délibérée au conseil, qui vous parviendra en même temps
que cette lettre, m'est une occasion de réclamer de vous, celles qui
vous permettent de me communiquer une expérience qui n'a point de
rivale en Europe, et votre position comme représentant de la France
dans ces conférences diplomatiques qui peuvent influer d'une manière
si grave sur ses destinées.

»J'ai approuvé la note diplomatique dont il s'agit; je l'ai crue
appropriée à la situation générale de l'Europe, à l'état des
négociations et aux événements récents qui sont venus compliquer la
question de la paix ou de la guerre. Mais mon adhésion est l'effet de
ma confiance dans l'opinion de mes collègues qui, presque tous,
ont fait partie du dernier cabinet, plus encore que d'une conviction
fondée sur l'appréciation personnelle des faits diplomatiques
antécédents et de la marche de négociations auxquelles j'étais resté
étranger.

»J'attends de vous, mon prince, que vous vouliez bien me communiquer
confidentiellement, par l'un des prochains courriers, s'il est
possible, votre opinion sur la convenance de la note qui vous est
adressée. J'y ai adhéré surtout parce qu'il m'a été assuré qu'elle
était parfaitement en harmonie avec l'esprit qui a dirigé les
négociations relatives au sort de la Belgique, et qu'elle les
seconderait dans le sens de l'impulsion que vous avez jugé utile de
leur donner. Il me serait agréable d'acquérir par vous, mon prince, la
certitude que la note est propre à nous faire avancer vers le but que
le gouvernement s'est proposé. Si, au contraire, elle vous paraissait
insuffisante ou incomplète, sous quelque rapport que ce soit, il
m'importerait d'être fixé à cet égard, afin que les futures
résolutions du cabinet pussent concourir d'une manière plus efficace à
la solution heureuse d'une question qui est une difficulté grave dans
les rapports de la France avec les grandes puissances, en même temps
qu'elle ne cesse de fournir un aliment aux inquiétudes et à
l'agitation qui travaillent dans l'intérieur.

    »Agréez...»


M. Bresson, qui était venu passer quelques jours à Londres, à la fin
du mois de mars, avant de quitter définitivement son poste, m'écrivait
de son côté.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 5 avril 1831.

    »Mon prince,

»J'ai mis la plus vive sollicitude à bien remplir vos instructions et
vous saurez ce soir que la conférence aura satisfaction complète, à
quelques formes près sur lesquelles je pense qu'il est bon de se
montrer facile, par ménagement pour les amours-propres qui se trouvent
compromis. Mon principal argument a été qu'aussi longtemps que les
Belges se croiraient un point d'appui hors de la conférence, ils
seraient moins disposés à se soumettre aux nécessités et à ouvrir les
yeux à la raison. J'ai été stimulé par le désir de racheter mes torts
involontaires et de témoigner de ma reconnaissance pour votre
indulgente bonté et pour celle de MM. les membres de la conférence que
j'ai eu l'honneur de voir à mon dernier séjour à Londres. Veuillez,
mon prince, leur faire connaître les sentiments qui m'ont dirigé.

»Le ministère entre franchement dans la voie qu'il s'est tracée et
l'impulsion donnée par M. Périer est forte. Je ne doute pas que la
dissolution de la Chambre ne lui renvoie une majorité, dans nos
départements de l'Est même, qui sont sujets à caution. Quant à vous,
personnellement, mon prince, tous ceux dont l'opinion peut vous être
quelque chose vous regardent comme l'espoir et le gage de la paix à
Londres; et la paix est non seulement le voeu presque général, elle est
une nécessité. Les concessions faites au parti turbulent _n'engagent
pas et ne conduisent pas_ aussi loin que ce parti pense: vous
comprendrez, mon prince, que je fais allusion à _ce dont_ M.
Périer m'a promis de vous parler dans sa lettre particulière.

»Les nouvelles de Belgique ne sont pas bonnes. Le parti de la réunion
pure et simple s'est grossi des difficultés du moment et de ce qu'on
appelle le morcellement du pays, qui rend, dit-on, l'existence
d'indépendance impossible. Le prince de Saxe-Cobourg gagne; mais on
écrit que son mariage avec une princesse française serait une
condition _sine qua non_. Au reste, l'effet produit en France par son
élection décidera de cette union...»


Je ne retrouve pas la lettre par laquelle le général Sébastiani
m'invitait à tenir pour non avenues les prescriptions qu'il m'avait
imposées au sujet du protocole de la conférence du 20 janvier qui
fixait les limites de la Belgique. La dépêche qu'on va lire fera
deviner le sens de sa lettre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[132].

  [132] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 6 avril 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 4 avril. Je ne doute pas qu'elle
ne satisfasse, à beaucoup d'égards, la conférence à laquelle je dois
la communiquer lundi ou mardi prochain. Vous serez peut-être étonné
que je remette cette communication jusqu'à cette époque; mais cela est
indispensable parce que plusieurs des membres de la conférence sont
absents de Londres.

»La grande difficulté _qui reste_[133] sera celle qui surviendra des
échanges que vous réclamez, à raison de la position de Maëstricht. Je
ferai tous mes efforts, et me servirai de tous vos arguments pour
obtenir ce que vous me prescrivez à cet égard dans votre dépêche du 4.
Le succès aurait été plus facile il y a deux mois. Les Belges
n'avaient pas encore autant excité qu'ils l'ont fait depuis, la
défiance que je retrouve partout aujourd'hui. En général j'observe, et
je crois qu'il est bon de remarquer que le temps est contre nous; il
ne simplifie rien et il apporte des difficultés de plus.

  [133] Supprimé dans le texte des archives.

»Dans une de vos dépêches précédentes, vous me parliez des résolutions
qui devaient être prises au sujet des places fortes; mon opinion à cet
égard est que vous obtiendrez les démolitions que vous devez désirer,
mais je croirais que cette question doit être remise après le choix du
roi; l'amour-propre[134] pourrait aujourd'hui s'en offenser. Ce sera
avec le roi, comme une exigence de la part de la conférence, que cette
question sera le plus avantageusement traitée.

  [134] Variante: _belge_.

»Lord Grey sera prévenu de la communication que vous me chargez de
faire à la conférence avant tous les autres ministres, parce que je
suis engagé à passer la journée de vendredi dans la maison de campagne
où il se trouve, et j'aurai une occasion de l'entretenir de l'objet
_de la réunion_[135] de la conférence que je vais demander. Pour les
affaires qui sont en discussion, j'aime mieux parler qu'écrire.

  [135] Supprimé dans le texte des archives.

  »J'ai vu ce matin M. le baron de Bulow et M. le prince Esterhazy.
  Ils écriront demain à Francfort, comme vous le désirez. M. le
  prince Esterhazy écrira à M. de Münch[136] lui-même pour l'engager
  à maintenir la Diète dans un système de lenteur et de conciliation
  au sujet du grand-duché de Luxembourg. J'ai beaucoup insisté pour
  que leur action fût prompte et décisive, parce que je sens combien
  sont importantes les considérations que renferme votre dépêche à
  cet égard...

  [136] Édouard-Joachim, comte de Münch-Bellinghausen, diplomate
  autrichien, était d'abord entré dans la carrière administrative
  et avait été maire de Prague. En 1823, il fut nommé
  plénipotentiaire à la Diète germanique. On sait que l'Autriche
  avait la présidence de la Diète, ce qui donnait à son
  plénipotentiaire une situation considérable. M. de Münch devint
  ministre d'État en 1841. Il se retira en 1848.

»Je vous remercie d'avoir rétabli les faits que n'a pas voulu se
rappeler M. le général Lamarque lorsqu'il m'a attaqué à la
Chambre[137]. Je n'ai pas lu ce que vous avez répondu à cet égard
parce que je n'ai pas encore reçu les journaux français du 5, qui sont
les seuls qui rendent compte de cette séance; mais je suis sûr que j'y
retrouverai les preuves de notre ancienne amitié. Il est singulier
qu'on veuille me regarder comme ayant été membre de la
Sainte-Alliance, tandis que c'est à Aix-la-Chapelle[138], deux ans
après mon ministère, que M. de Richelieu a adhéré à ce nouveau pacte.

  [137] Le général Lamarque dans la séance du 4 avril avait
  violemment attaqué la politique extérieure du cabinet. M. de
  Talleyrand était pris à partie et accusé de défendre l'oeuvre du
  congrès de Vienne.

  [138] C'est le congrès d'Aix-la-Chapelle (septembre-octobre 1818)
  qui mit fin à l'occupation étrangère de la France, moyennant une
  indemnité pécuniaire de la part de celle-ci. En outre, un traité
  formel fit entrer la France dans la Sainte-Alliance dont elle
  avait été écartée en 1815.

  »Si c'est pour dire que la conférence rappelle la
  Sainte-Alliance par ses actes, il y a là, en vérité, une trop
  forte erreur. Il ne faut, pour s'en convaincre, que comparer ce
  qui a été fait à Naples et en Espagne[139] avec ce qui vient
  d'être fait en Belgique, dont la conférence, au bout de deux mois,
  a proclamé l'indépendance...»

  [139] Intervention de l'Autriche à Naples en 1821; le général
  Frimont rétablit le pouvoir absolu du roi Ferdinand IV; guerre
  d'Espagne (1823): la France vient au secours de Ferdinand VII et
  l'aide à triompher des constitutionnels.


Le général Sébastiani, qui avait montré assez de mauvaise grâce à
m'accorder le secrétaire d'ambassade que je demandais pour suppléer M.
de Bacourt tombé gravement malade, dut céder devant l'impérieuse
insistance de M. Casimir Périer. M. Sébastiani voulait m'imposer une
de ses créatures, tandis que je lui avais demandé de m'envoyer M.
Tellier, rédacteur, congédié par lui des bureaux du ministère des
affaires étrangères, et qui m'était recommandé par M. Bourjot, son
ancien chef. M. Tellier arriva enfin à Londres et m'apporta une lettre
de M. Casimir Périer. Il était en même temps chargé par lui de me dire
que le gouvernement du roi était fermement déterminé à maîtriser les
Belges, comme il venait de dompter les émeutes à Paris; qu'il était
temps de montrer _du coeur_ et _de la résolution_, mais que, pour
faciliter l'action du gouvernement et le populariser, pour enlever des
prétextes à ses détracteurs, il lui était nécessaire d'obtenir
l'évacuation des parties des États pontificaux que les troupes
autrichiennes occupaient.

M. Périer désirait vivement que des stipulations fussent arrêtées
promptement sur ce point. Il m'écrivait lui-même:


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 8 avril 1831.

    »Mon prince,

»Je vous confirme la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire
dernièrement, et par laquelle je vous annonçais la dépêche relative
aux affaires de Belgique, que vous avez dû recevoir du ministre des
affaires étrangères. Je vous priais de m'indiquer quelles étaient les
modifications que vous croiriez convenable de nous proposer quant au
système de conduite que nous voulions adopter à l'égard de la
Belgique, et qui nous a paru conforme au protocole que vous avez signé
à Londres. Nous sommes décidés à parler haut à cette poignée
d'individus qui, depuis trop longtemps, ont dominé notre politique
extérieure, comme les faiseurs d'émeutes ont dominé notre politique
intérieure. Nous pensons que, d'accord avec vous, il nous sera facile
d'atteindre ce but.

»Nos affaires vont très bien ici; nous sommes sûrs de l'intérieur et
nous avons la certitude de maintenir la paix, si l'Autriche nous donne
satisfaction pour l'occupation des États romains. Il doit y avoir
moyen d'arranger les choses d'une manière honorable pour les deux
pays. L'Angleterre, si elle est sincère, et si elle veut nous appuyer,
peut seconder efficacement cet arrangement désirable.

»Toutes les nouvelles que nous recevons de Vienne et de Russie sont
des plus rassurantes. La dernière dépêche de M. le duc de Mortemart
est des plus satisfaisantes, bien qu'elle soit partie avant qu'on ait
connaissance en Russie de la composition du nouveau ministère.

»La Chambre sera prorogée sous peu de jours[140], et nous avons
l'espoir d'obtenir toutes nos lois à une grande majorité. La séance
d'aujourd'hui a été excellente; la loi sur le crédit extraordinaire de
cent millions n'a eu contre elle que trente-deux boules noires.

  [140] La Chambre fut prorogée au 15 juin par ordonnance du 20
  avril.

»Vous êtes placé si haut, mon prince, à l'extérieur et à l'intérieur,
que j'attache le plus grand prix à connaître votre opinion sur la
marche que nous voulons suivre; je vous serai donc très reconnaissant
de me transmettre vos idées et vos vues à cet égard.

»Vous aurez dû être satisfait du dernier discours du général
Sébastiani à la Chambre; il vous a rendu la justice qui vous était
due; il en était temps, et il l'a fait de la meilleure grâce du monde.

»C'est M. Tellier qui est porteur de ma lettre. J'ai enfin décidé M.
le général Sébastiani à le faire partir de préférence à M. Bresson,
sachant que cela vous était agréable...»


Cette lettre de M. Périer et les rapports qui me venaient de Paris,
constataient que nous étions enfin sortis de la fâcheuse ornière où
les affaires avaient été si longtemps arrêtées par le fait de quelques
intrigants. Je pouvais compter sur le concours efficace de M. Périer
et c'était très important pour le succès de ma mission en Angleterre.
M. Périer n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit,
mais, en revanche, il possédait à un haut degré le sens droit et ferme
des gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune; il cherchait son but, le
découvrait et y marchait résolument. Il eut même cette rare bonne
fortune que ses défauts devinrent des qualités dans la position
difficile où il se trouvait. Il était entier, quelque peu obstiné et
parfois emporté; mais tout cela prit l'apparence d'une volonté ferme
et indomptable et produisit les meilleurs effets à une époque où les
faiblesses des uns, les intrigues et les violences des autres, avaient
besoin de rencontrer une puissante barrière. Je n'eus pour ma part
qu'à me louer de mes relations avec lui, et je reconnais avec plaisir
que sa présence aux affaires contribua beaucoup à faciliter la
solution de celles qui m'étaient confiées.

Je rendis compte à M. Sébastiani de la séance de la conférence dans
laquelle j'avais communiqué sa dépêche du 4 avril.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[141].

  [141] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 13 avril 1831.

    »Monsieur le comte,

»Les membres de la conférence sont rentrés en ville avant-hier et se
sont réunis hier. J'ai dû leur donner communication de la dépêche que
vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 4 de ce mois. Cette
communication a produit une impression favorable; on a vu avec plaisir
le gouvernement du roi unir intimement ses intentions avec celles de
la conférence; j'ai remarqué aussi que la situation générale de la
France, les progrès de l'esprit public et les succès nombreux du
gouvernement de Sa Majesté étaient justement et convenablement
appréciés par chacun des membres. Il m'a été demandé de laisser
prendre copie de cette dépêche, mais je m'y suis refusé parce que le
nom de M. d'Appony[142] s'y trouvait, et que nous devons éviter tout
ce qui pourrait mécontenter l'Autriche...

  [142] Antoine-Rudolphe, comte d'Appony, était alors ambassadeur
  d'Autriche à Paris. Né en 1782, il avait été précédemment
  accrédité à Florence, à Rome et à Londres. Il demeura plus de
  vingt ans à Paris qu'il ne quitta qu'en 1849. Il mourut en 1852.
  Le comte d'Appony était l'un des plus intimes confidents du
  prince de Metternich.

»La prochaine séance aura lieu jeudi ou vendredi; les affaires du
parlement ne permettent pas une réunion plus rapprochée. La conférence
vous répondra promptement et, dans mon opinion, de manière à vous
satisfaire.

»Je crois, monsieur le comte, ne devoir pas encore occuper la
conférence du contenu de votre dépêche du 8; mais j'en ai déjà
entretenu séparément chacun de ses membres, et les dispositions dans
lesquelles je les ai trouvés me donnent lieu de croire et d'assurer
que la plus grande partie de nos demandes, et les plus importantes,
seront admises.

»J'ai prié l'ambassadeur d'Autriche, ainsi que le ministre de Prusse,
de remarquer combien il était à désirer que leurs cabinets
apportassent moins de délais dans l'examen des questions qui leur sont
déférées, et dont l'intérêt général fait souhaiter la solution. Au
reste, les dépêches que M. le prince Esterhazy m'a communiquées, et
qui répondent aux demandes que je l'ai prié de faire parvenir à la
cour de Vienne, ne permettent pas de douter que M. le prince de
Metternich ne soit entièrement disposé à seconder les désirs et les
espérances que le gouvernement du roi lui a fait connaître. Ces
dépêches parlent aussi, de la manière la plus favorable, de la
sécurité que la sagesse du gouvernement français est faite pour
inspirer aux autres États de l'Europe. Quant aux dispositions de
l'Angleterre à notre égard, elles ne cessent pas d'être bonnes, et ce
cabinet nous secondera dans tout ce que M. de Sainte-Aulaire[143] est
chargé de demander à _Rome_[144].

  [143] Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né en
  1778, avait été chambellan de l'empereur et préfet de la Meuse
  (1813). Sous la première Restauration, il fut préfet de la
  Haute-Garonne. Il entra à la Chambre en 1815, fut écarté en 1816
  par la limite d'âge, fixée à quarante ans, mais fut réélu en
  1818, et siégea dans l'opposition modérée. Il échoua aux
  élections en 1823, mais rentra au Parlement en 1827 et devint
  vice-président de la Chambre, puis pair de France en 1829. En
  1830, il entra dans la diplomatie, fut accrédité à Rome (1831),
  puis à Vienne (1833) et à Londres (1841). Il se retira en 1847 et
  vécut dans la retraite jusqu'à sa mort (1854). M. de
  Sainte-Aulaire était membre de l'Académie française. Sa fille
  avait épousé le duc Decazes, en 1818.

  [144] Supprimé dans le texte des archives.

»Le bill sur la réforme reparaîtra lundi; on s'attend à une discussion
vive, parce que le ministère doit proposer des modifications qui ne
diminueront pas les opposants, mais qui, au contraire, feront perdre
des votes aux partisans de la réforme.»


Nos affaires marchaient mieux du côté de Paris, du moins, pour ce qui
concernait celles que j'avais à traiter. Les complications de tout
genre ne manquaient pas cependant, tant à l'intérieur qu'au dehors; on
ne sortait de l'une que pour tomber dans une autre. On ne pouvait pas
espérer que la seule présence de M. Périer à la tête du cabinet
apaiserait toutes les discordes et rétablirait le bon ordre. Aussi le
duc de Dalberg m'écrivait-il:


    «Paris, le 12 avril 1831.

»On vous dira, mon cher prince, que les choses se fortifient ici; je
n'en crois pas un mot; la dissolution de la société va son train.
M. Périer vient de faire une faute incalculable par son décret qui
rétablit la statue de Bonaparte sur la colonne de la place
Vendôme[145]. Le parti bonapartiste, dirigé par les républicains et
les anarchistes, va prendre une nouvelle force. Il exigera la rentrée
de toute la famille Bonaparte, et elle servira de prétexte à des
intrigues dont le gouvernement ne sera pas le maître. Le nonce m'a dit
qu'en Italie on ne voulait plus conserver cette famille. Si on ne
s'était pas arrêté ici sur la _non intervention_ dans les affaires de
l'Italie, le prince de Metternich était prêt à se servir du duc de
Reichstadt pour augmenter les divisions en France. Prenez cela pour
positif.

  [145] Voir le rapport de Casimir Périer précédant l'ordonnance du
  roi ordonnant le rétablissement de la statue de Napoléon
  (_Journal des Débats_, du 12 avril).

»Les affaires de Pologne donnent une nouvelle face à la situation
générale. La coalition du dehors est pour le moment moins à craindre
que les embarras du Trésor, qui sont croissants. L'emprunt du 19 doit
se faire à tout prix ou les payements seront suspendus[146]. Et que
faire alors de nos quatre cent cinquante mille hommes?»

  [146] Emprunt de cent vingt millions en cinq pour cent qui fut
  réalisé le 19 avril. On avait d'abord voulu le réaliser par
  souscription publique, mais on ne reçut ainsi que vingt millions.
  Une société se forma alors, composée de toutes les notabilités
  financières de Paris, qui accepta l'emprunt au taux de
  quatre-vingt-quatre francs, et sauva ainsi la situation.

Sous l'humeur un peu exagérée de M. de Dalberg, il y avait un fond de
vérité; il n'en fallait pas moins aller droit son chemin et pourvoir
autant qu'on le pouvait aux difficultés incessantes que chaque jour
apportait. On va en voir surgir de nouvelles dont les dépêches
suivantes rendaient compte.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[147].

  [147] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 16 avril 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'ai reçu votre dépêche du 12[148], qui a pour objet de faire sentir
les graves motifs d'inquiétude que donnerait à la France l'entrée des
troupes de la Confédération germanique dans le grand-duché de
Luxembourg. Vous y exprimez aussi, monsieur le comte, la crainte que
la Diète ne soit entraînée à la guerre par l'influence de son
président, et vous faites observer avec raison que le mouvement des
troupes fédérales ne doit pas être réglé isolément à Francfort, en
ajoutant que les représentants des cinq puissances réunis à Londres
sont appelés à juger le moment où cette grande mesure pourra être
devenue indispensable.

  [148] Variante: ... _la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
  m'adresser le 12 de ce mois. Cette dépêche avait pour but_...

»Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces
différentes observations.

»Le gouvernement du roi ayant désiré, dès l'origine du différend entre
la Belgique et la Confédération germanique, que la Diète ne prît
aucune résolution précipitée et adoptât, au contraire, pour système,
une lenteur sagement calculée, j'ai agi dans ce sens auprès des
membres de la conférence dont les souverains sont liés à la
Confédération germanique; et je ne peux pas renoncer à croire que
leurs conseils n'aient eu, jusqu'à présent, une forte influence
sur les délibérations de Francfort, car, si un corps fédéral a été
désigné, il y a longtemps, vous aurez sans doute remarqué avec quelle
lenteur on s'est occupé de son organisation définitive.

»La Diète aurait persévéré probablement dans ce système de
temporisation, si, dans ces derniers temps, la proclamation du régent
de Belgique, relative au grand-duché de Luxembourg, les discussions et
les actes du congrès, n'étaient pas venus donner au corps germanique
des motifs de mécontentement assez graves pour déterminer la Diète à
songer à l'emploi des moyens de rigueur, afin de se mettre à l'abri de
tout reproche.

»Cependant, monsieur le comte, d'après les ordres que vous m'avez
transmis, j'ai eu une conférence avec M. le prince Esterhazy et M. le
baron de Bülow que je trouve toujours disposés à se prêter aux vues de
conciliation, et je les ai engagés à employer leurs bons offices
auprès du président de la Diète, afin de faire suspendre toutes les
résolutions hostiles que l'on avait été disposé à adopter à Francfort.

»Les communications journalières que j'ai avec ces deux membres de la
conférence me laissent peu de doute sur les dispositions actuelles de
la Diète, et tout me porte à croire qu'elles ne sont pas de nature à
nous inquiéter. Ses mesures militaires n'annoncent point l'intention
d'agir immédiatement; ce ne sont encore que des _préparatifs_; et vous
aurez remarqué, sans doute, à quelle distance elle va chercher ses
soldats; ce sont les contingents du Holstein, d'Oldenbourg, des villes
anséatiques et du Mecklembourg, qu'elle appelle à marcher au delà du
Rhin, tandis qu'elle avait sous la main d'autres contingents qu'elle
aurait pu faire agir bien plus rapidement. Elle ne l'a pas voulu
et elle a évité aussi de faire un appel aux Prussiens, prévoyant que
leur intervention aurait entraîné des inconvénients.

»Il me paraît donc démontré que les intentions de la Diète et ses
mesures militaires n'ont aucun caractère qui puisse faire craindre une
prochaine agression. Quant au président de cette assemblée, que des
informations particulières vous dépeignent comme partisan d'une guerre
contre la Belgique, je ne pense pas que son influence puisse
l'emporter sur la volonté de son gouvernement, et nous savons
parfaitement, soit par les démarches auxquelles s'est prêté le prince
Esterhazy, soit par les communications directes et indirectes de sa
cour, que l'Autriche n'a nulle envie d'allumer la guerre sur aucun
point de l'Europe.

»La Diète, au surplus, n'est pas maîtresse de prononcer seule dans une
affaire aussi grave: la conférence conserve toujours la faculté de lui
adresser des avis; et je puis certifier, monsieur le comte, qu'il ne
partira de Francfort aucun ordre d'attaque avant que la conférence y
ait fait connaître qu'il n'existe plus de moyen d'accommodement.

»Les succès répétés et brillants des Polonais ont produit ici, comme
en France, la plus vive sensation[149]. Si les mouvements qui ont
éclaté en Lithuanie, sur des points rapprochés de la Courlande, ont
pour résultat de donner aux Russes un plus grand nombre d'adversaires,
il faudra reconnaître que l'insurrection de Varsovie aura eu des
conséquences bien plus graves que celles qu'on avait d'abord
calculées[150].

  [149] Les Polonais avaient été vainqueurs à Grochow (19 février).
  Après la bataille indécise de Praga (25 février), ils eurent de
  nouveau l'avantage à Waver, à Dembe-Wilkie (30 et 31 mars) et à
  Inganie (10 avril). Varsovie était dégagée et les Russes rejetés
  au delà du Bug. En même temps, la Lithuanie s'insurgeait, et une
  armée polonaise allait soulever la Volhynie.

  [150] Variante: _qu'on avait pu d'abord entrevoir_.

»Les amis de l'ordre et de la paix ne peuvent qu'applaudir, monsieur
le comte, au langage que vous avez tenu dans les dernières séances de
la Chambre des députés; c'est ainsi, comme vous le dites à la fin de
votre dépêche, _que nous imposerons aux brouillons qui agitent la
Belgique_.

»Les discussions parlementaires ici offrent peu d'incidents
remarquables depuis deux jours; mais, elles prendront un grand intérêt
lundi ou mardi...»


    «Londres, le 19 avril 1831.

    »Monsieur le comte[151].

  [151] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
  Pallain.

»J'ai reçu de lord Palmerston une communication de laquelle il résulte
que quelques sujets de Sa Majesté Britannique ayant souffert en
Portugal[152] des insultes et des avanies que le gouvernement
portugais a plutôt favorisées qu'arrêtées, le gouvernement anglais
avait envoyé deux bâtiments de guerre avec ordre de demander des
réparations et des indemnités. Dans le cas où elles ne seraient pas
obtenues, le commandant de ces forces a été autorisé à déclarer qu'il
se ferait justice, lui-même, et qu'il agirait avec rigueur sur
les bâtiments portugais qu'il rencontrerait en mer...»

  [152] Depuis plusieurs mois, l'Angleterre avait à se plaindre des
  offenses du Portugal. Dès l'automne de 1830, un vaisseau anglais
  avait été capturé par des navires portugais. A Lisbonne, les
  résidents anglais étaient en butte à toutes sortes de vexations.
  En avril 1831, le cabinet anglais envoya une escadre dans le
  Tage. Le gouvernement portugais capitula (2 mai).--La France
  suivit cet exemple et demanda satisfaction pour les traitements
  indignes qu'avaient subis à Lisbonne deux négociants français.
  Sur le refus du Portugal, les navires de ce pays qui se
  trouvaient dans les ports français furent saisis. En outre, une
  escadre sous les ordres de l'amiral Roussin se disposait à partir
  pour l'entrée du Tage (9 juillet).


    «Londres, le 20 avril 1831.

    »Monsieur le comte[153],

  [153] Dépêche officielle déjà publiée.

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16
de ce mois relativement aux traitements hostiles que des Français ont
éprouvés en Portugal. Une communication que m'a donnée lord
Palmerston, et dont je vous ai entretenu par ma lettre d'hier, vous
prouvera que les Anglais n'hésitent point à agir eux-mêmes et seuls
dans la question qu'ils ont avec le Portugal; ils demandent une
réparation qu'ils détermineront; et s'ils ne l'obtenaient pas, la
prise des navires portugais trouvés en mer serait la suite du refus
qui serait fait par les agents de dom Miguel; mais on ne doute pas que
la lâcheté qui accompagne toujours la cruauté, ne le fasse céder
immédiatement et qu'il ne fasse toutes les réparations convenables.

»Je vous fais connaître la marche que suit le gouvernement anglais
parce que vous trouverez peut-être qu'une conduite analogue est celle
qui convient davantage. Lord Palmerston est persuadé que des menaces
suffiront.

»J'ai donné beaucoup d'attention, monsieur le comte, aux informations
que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, relativement aux
habitants de Samos[154], mais depuis quelque temps, sans perdre de vue
les questions de la Grèce, il a été moins possible de s'en
occuper, soit à cause des affaires de la Belgique, soit par une
conséquence naturelle des travaux parlementaires des ministres
anglais. J'espère que nous aurons bientôt une conférence à ce sujet.

  [154] L'île de Samos avait été laissée à la Turquie, ainsi que
  Candie, mais la conférence s'occupait d'imposer à la Porte des
  conditions propres à sauvegarder la liberté des habitants de ces
  îles.

»Le ministère vient de perdre la majorité sur un amendement du général
Gascoyne, dans la question de la réforme[155]; il est assemblé en ce
moment pour aviser aux moyens de sortir de l'embarras que cet échec
lui donne; vous lirez avec plaisir les débats qui ont duré jusqu'à
cinq heures du matin. Je ne saurai que trop tard pour l'heure de la
poste, la résolution du conseil d'aujourd'hui; demain, j'aurai
l'honneur de vous l'écrire...»

  [155] C'est le 19 avril que le bill reparut aux Communes. On y
  discuta l'amendement du général Gascoyne, qui tendait à conserver
  à l'Angleterre et au pays de Galles le même nombre de
  représentants, c'est-à-dire à maintenir tous les _bourgs
  pourris_. Le ministère s'opposa à cet amendement qui fut
  néanmoins voté par 299 voix contre 291.


    «Londres, le 22 avril 1831.

    »Monsieur le comte[156],

  [156] Dépêche officielle déjà publiée.

»Je vous annonçais, par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire
hier, que le ministère avait éprouvé un échec et que le conseil était
alors assemblé pour aviser aux moyens de sortir d'embarras. Sa
position était devenue encore plus difficile dans le cours de la
journée d'hier, parce qu'un membre de la Chambre de pairs, lord
Wharncliffe[157] avait annoncé qu'il ferait la proposition d'une
adresse au roi afin de supplier Sa Majesté de ne pas consentir à la
dissolution du Parlement que ses ministres pourraient lui proposer.

  [157] James Stuart, lord Wharncliffe, né en 1776, entra d'abord à
  l'armée, mais quitta le service en 1801 et fut élu aux Communes
  où il siégea dans le parti tory. En 1826, il succéda à son père à
  la Chambre des lords. Il fut en 1831 l'un des adversaires du bill
  de réforme. En 1834, il devint lord du sceau privé dans le
  cabinet de M. Peel. En 1841, il revint aux affaires comme
  président du conseil. Il mourut en 1845.

»Cet état de choses--le doute dans lequel on était sur les intentions
du roi--les influences que des personnes de sa famille, dont les
opinions sont fort opposées, pouvaient exercer sur Sa Majesté,--la
gravité de la réforme en elle-même--tout avait contribué à répandre
depuis vingt-quatre heures une grande incertitude dans les esprits.

»Hier matin, cependant, le ministère avait obtenu du roi la promesse
positive que le Parlement serait dissous, sous la condition[158] que
le bill relatif au douaire de la reine, serait voté avant la
dissolution, ce qui aurait entraîné un délai d'un ou deux jours; mais
l'annonce de la proposition de lord Wharncliffe ayant fait sentir au
cabinet qu'on allait avoir à lutter contre de nouveaux embarras que
tout délai ne ferait qu'accroître, Sa Majesté s'est déterminée à
prononcer immédiatement la prorogation qui, d'après l'usage, est
suivie dans les vingt-quatre heures de la dissolution. Le roi s'est
rendu aujourd'hui à cet effet au Parlement.

  [158] Variante: ... _et Sa Majesté désirait seulement que_ le
  bill relatif au douaire de la reine _fût voté avant la
  dissolution_, ce qui aurait entraîné, etc...

»Vous savez, monsieur le comte, qu'il doit s'écouler maintenant un
délai de quarante jours, avant qu'une nouvelle chambre puisse être
réunie; chaque parti va mettre ce délai à profit, pour s'assurer des
suffrages; et les plus grands efforts vont avoir lieu pour faire
triompher l'une ou l'autre opinion. Tous les membres du Parlement se
disposent déjà à quitter Londres pour se rendre sur les divers
points où ils ont à préparer leur élection.

»Il est arrivé hier à Londres quatre députés belges, M. le comte de
Mérode, M. Villain XIV[159], l'abbé de Foere[160] et M. de
Brouckère[161]. Ces députés viennent, à ce que l'on présume, proposer
la couronne au prince Léopold de Saxe-Cobourg. Dans ma première
dépêche j'aurai l'honneur de vous faire connaître l'objet positif de
leur mission; la forme qu'ils auront adoptée pour la remplir et la
réponse qui y sera faite _par le prince_. Il est probable que cette
réponse sera conçue dans des termes évasifs et que Son Altesse Royale
évitera d'exprimer une acceptation ou un refus positif avant que la
Belgique ait adhéré au protocole du 20 janvier. _Telle est du moins
l'opinion de ceux qui vivent dans l'intimité du prince_[162]...

  [159] Charles-Hippolyte Villain XIV, diplomate belge, né en 1796.
  Il avait siégé dans les états de la Flandre occidentale, et, en
  1830, fut élu au congrès. Sous le règne du roi Léopold, il fut
  ministre à Florence (1840), à Turin et à Naples (1855).

  [160] Léon de Foere, né en 1787, était vicaire à Bruges. Dès
  1815, il se mêla à la politique et fonda une revue «pour
  réveiller l'esprit national», qui lui valut de nombreuses
  poursuites. En 1830, il fut élu député de Bruges. Au congrès, il
  fut un des chefs du parti anti-français. Constamment réélu
  jusqu'en 1848, il se retira alors de la vie publique et mourut en
  1851.

  [161] Henry de Brouckère, né en 1801, était procureur du roi en
  1830. Il se rallia avec empressement à la révolution et fut élu
  député. En 1840, il devint gouverneur civil d'Anvers. Il fut
  nommé ministre d'État en 1847 et président du conseil en 1852. Il
  se retira en 1855. Il rentra à la Chambre en 1857, mais ne revint
  plus aux affaires. Il était le chef du parti libéral.

  [162] Supprimé dans le texte des archives.

»Je vous envoie le discours prononcé ce matin par le roi au
Parlement...»


    «Londres, le 25 avril 1831.

    »Monsieur le comte[163],

  [163] Dépêche officielle déjà publiée.

»J'ai reçu ce matin[164] la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 22 de ce mois.

  [164] Variante: _par M. Casimir Périer_.

»J'ai éprouvé une véritable satisfaction, en voyant que le
gouvernement du roi avait donné son adhésion aux protocoles numéros 21
et 22[165], et qu'il ne faisait que quelques légères observations que
je présenterai à la conférence en les appuyant des arguments contenus
dans votre dépêche.

  [165] Le protocole numéro 21 (17 avril) constatait l'adhésion
  officielle de la France au protocole du 20 janvier, et réglait
  quelques points de détail relatifs aux arrangements territoriaux
  à intervenir entre la Belgique et la Hollande. Le protocole
  numéro 22, signé le même jour, décidait que le commissaire de la
  conférence à Bruxelles recevrait l'ordre de communiquer au
  gouvernement belge le protocole du 27 janvier, qui fixait la base
  de séparation des deux États et qu'il lui demanderait son
  adhésion formelle à cet acte, en exigeant de la part de la
  Belgique l'abandon de toute prétention sur le Luxembourg. En cas
  de refus, le commissaire avait l'ordre de quitter immédiatement
  Bruxelles, et les puissances avertissaient le gouvernement de
  Belgique qu'elles se réservaient de forcer par les armes les
  troupes belges à évacuer le territoire hollandais.

»J'aurais fait immédiatement cette communication si lord Palmerston
n'était à Cambridge pour y préparer sa réélection; il ne doit être de
retour qu'au milieu de la semaine prochaine mais, dans cet intervalle,
j'aurai soin de voir séparément les autres membres de la conférence.

»La demande que fait le gouvernement du roi, d'établir un concert
entre les cinq puissances afin de régler le nombre de troupes qui
pourront être employées dans le Luxembourg et pour fixer l'époque à
laquelle elles devront agir, me paraît juste et conforme aux
conseils de la prudence; je pense que la conférence sera naturellement
disposée à l'admettre[166].

  [166] Variante: ... _est si juste et si conforme_ aux conseils de
  la prudence _que la conférence sera sans doute_ naturellement
  disposée à l'admettre.

»Quant à l'évacuation de Venloo et de la citadelle d'Anvers, il ne
paraît pas qu'il puisse s'élever de difficultés à ce sujet, quand les
Belges auront pleinement adhéré au protocole du 20 janvier.

»A l'égard des échanges à opérer entre la Hollande et la Belgique,
vous avez su, monsieur le comte, que, par le protocole numéro 21, la
conférence avait déclaré qu'elle regardait cette question comme
précoce, et qu'elle pensait qu'il fallait l'ajourner jusqu'au moment
où elle aurait été éclaircie par les travaux des commissaires
démarcateurs. Il me sera extrêmement difficile de changer ici la
manière de voir[167] sur ce point; il me sera sans doute objecté, que
le roi de Hollande ayant déjà adheré au protocole des limites, ce
serait s'exposer de sa part à beaucoup de difficultés s'y l'on
cherchait aujourd'hui à y apporter des modifications[168]. Cependant
je ferai tous mes efforts pour amener les plénipotentiaires à entrer
dans les idées que vous m'exprimez.

  [167] Variante: ... de changer la manière de voir _des
  plénipotentiaires_ sur ce point, _qui m'objecteront_.

  [168] Variante: _à modifier cet acte_

»Le délai que vous voudriez faire accorder aux Belges pour se
prononcer définitivement me paraîtrait, je l'avoue, par trop prolongé,
s'il allait jusqu'au 1er juin. Je penserais qu'il serait peut-être
plus avantageux pour le gouvernement de Sa Majesté, comme pour le
gouvernement anglais, de se présenter devant les Chambres qui,
dans chaque pays, se rassemblent à la même époque, après avoir terminé
toutes les affaires principales de la Belgique.

»Le prince Léopold a déclaré aux députés de ce pays qui sont venus lui
offrir la couronne, qu'il l'accepterait le jour où la Belgique aurait
adhéré au protocole des limites fixées par les cinq puissances, dont
il ne voulait pas se séparer. Une partie de ces députés a déjà quitté
Londres; ils ne se sont présentés, ni chez moi, ni chez aucun membre
de la conférence.

»L'Angleterre est livrée en ce moment à une agitation très grande et
qu'elle n'avait pas éprouvée depuis la révolution de 1688. La question
de la réforme parlementaire occupe tous les esprits, éveille tous les
intérêts et place, pour ainsi dire, la nation dans deux camps opposés.
Personne ne reste neutre, et chaque individu qui appartient à un
parti, s'y abandonne sans réserve, en y livrant aussi sa fortune. Des
souscriptions sont ouvertes de part et d'autre; elles s'élèvent déjà à
des sommes immenses, et un seul engagement monte à cent mille livres
sterling...

»L'Irlande ajoute à son état habituel l'agitation que lui communique
l'Angleterre, et de graves désordres en agitent en ce moment la partie
méridionale. Il me semble que cet état de choses offre à la France le
moyen de trouver dans la tranquillité tous les avantages que
l'Angleterre perd par l'agitation.

»Sir Frédéric Lamb est nommé ambassadeur à la cour de Vienne[169].--Le
duc de Broglie vient d'arriver ici...»

  [169] Sir Frédéric Lamb était le frère de lord Melbourne.


    «Londres, le 26 avril 1831.

    »Monsieur le comte[170],

  [170] Dépêche officielle déjà publiée.

»J'ai eu l'honneur de vous mander hier qu'une partie des députés
belges avait quitté Londres. Cette information n'est pas exacte. Au
moment où ces députés allaient partir, le prince Léopold les a fait
inviter à dîner; ils se sont rendus chez lui. Lord Grey s'y trouvait
aussi. On a beaucoup agité les affaires de la Belgique; la discussion
qui avait eu lieu a été reprise, et le prince Léopold, en persistant
dans la réponse que je vous ai fait connaître hier, a donné à son
opinion de nouveaux motifs et de nouveaux développements.

»Il a été décidé que l'abbé de Foere partirait seul ce soir et que les
autres députés resteraient ici à attendre le résultat des efforts
qu'il va faire à Bruxelles... Le langage qu'on a tenu à ces députés se
réduit à ceci : «Adhérez d'abord au protocole du 20 janvier, faites
élire votre souverain; ces deux choses terminées, vous négocierez des
échanges et vous pouvez être assurés que vous trouverez des
dispositions bienveillantes dans la conférence lorsqu'elle sera
appelée à régler les points sur lesquels vous ne pourriez pas vous
entendre.»

»Lord Grey augure bien de la conversation que le prince Léopold et lui
ont eue avec les députés, quoiqu'il ne se dissimule pas que les choses
soient encore loin d'être terminées.

»Lord Palmerston n'est pas encore de retour; ainsi, le jour de notre
conférence n'est pas encore fixé. Je persiste dans les opinions que je
vous exprimais dans ma lettre d'hier, et je crois qu'en général
vous serez content des réponses qui vous seront faites...

»On fait grand bruit ici d'une note du général Guilleminot au
Reis-Effendi, qui renferme, dit-on, trois déclarations. La première a
pour objet de montrer à la Porte ottomane que les principes du
gouvernement français étant diamétralement opposés à ceux que
professent la Russie et l'Autriche, une guerre avec ces deux
puissances est inévitable. La seconde déclaration annonce que
l'Angleterre, ou demeurera neutre, ou se déclarera l'alliée de la
France. La troisième a pour but de montrer à la Porte qu'elle doit
songer à son indépendance et aux mauvaises chances que lui ferait
courir une alliance avec les puissances opposées à la France[171].

  [171] Voir au sujet de cet incident une dépêche de l'ambassadeur
  anglais à Constantinople. (Appendice p. 491.)

»J'ai dû répondre, quand on m'a parlé de cette note, que je n'avais
aucune connaissance de ce que l'on me disait avoir été fait à
Constantinople, et que la loyauté de mon souverain et de son
gouvernement ne permettait pas d'y croire...»

Les démarches du général Guilleminot à Constantinople, dont il est
question dans cette dépêche, m'avaient en effet valu des plaintes
extrêmement vives de la part du cabinet anglais. En l'absence de lord
Palmerston qui était occupé de son élection à Cambridge, le premier
ministre lord Grey m'avait témoigné une grande irritation de la
conduite de notre ambassadeur. Dans l'ignorance où j'étais des faits,
je ne puis lui exprimer que de l'incrédulité. Le lendemain, en
m'envoyant les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre à
Constantinople, qui étaient aussi précis que possible, il
m'écrivait:


LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND[172].

    _«Downing-street, april 26, 1831._

    _»My dear prince,_

_»I send herewith copies of the information which has reachen this
government respecting the procedings of the French minister at
Constantinople._

prononcé le 26 juin 1831._]

    «Messieurs,

»Je suis profondément sensible au voeu dont le congrès belge vous a
constitué les interprètes.

»Cette marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse qu'elle
n'avait pas été recherchée par moi.

»Les destinées humaines n'offrent pas de tâche plus noble et plus
utile que celle d'être appelé à maintenir l'indépendance d'une nation
et à consolider ses libertés.

»Une mission d'une aussi haute importance peut seule me décider à
sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays auquel
j'ai été attaché par les liens et les souvenirs les plus sacrés, et
qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie.

»J'accepte donc, messieurs, l'offre que vous me faites, bien entendu
que ce sera au congrès des représentants de la nation à adopter les
mesures qui, seules, peuvent constituer le nouvel État et, par là, lui
assurer la reconnaissance des États européens.

»Ce n'est qu'ainsi que le congrès me donnera la faculté de me dévouer
tout entier à la Belgique, et de consacrer à son bien-être et à sa
prospérité les relations que j'ai formées dans les pays dont l'amitié
lui est essentielle et de lui assurer, autant qu'il dépendra de mon
concours, une existence indépendante et heureuse.

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU PRINCE LÉOPOLD[254].

  [254] Cette lettre se trouve dans le recueil de M.
  Pallain.

    «Hanover Square, Londres, 27 juin 1831, une heure du matin.

    »Monseigneur,

»Je viens de lire à l'instant la réponse que Votre Altesse Royale a
adressée dans la soirée aux députés belges. Je vais l'expédier à
Paris. Mon gouvernement sera sans doute charmé de la conclusion d'une
affaire aussi difficile et aussi compliquée; mais je regrette vivement
que notre ministère ne trouve pas dans votre discours ce qu'il faut
pour diminuer les préventions françaises. J'avais supplié Votre
Altesse Royale de ne pas se montrer attachée uniquement à
l'Angleterre, dans la réponse qu'elle devait faire aux Belges, et je
vois avec beaucoup de peine, dans votre intérêt même, monseigneur, que
vous avez omis au dernier moment la phrase conciliante, utile et
prudente que vous aviez permis à l'ambassadeur de France de vous
remettre par écrit, que je vous ai rappelée hier au soir et que vous
m'aviez promis d'y insérer. Quand il s'agit de faciliter le présent et
d'assurer l'avenir, il faut éviter avec soin de blesser les vanités et
les préjugés.

»Je suis...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[255].

  [255] Dépêche officielle déjà publiée.

    «Londres, le 27 juin 1831.

    »Monsieur le comte,

»J'avais remis au prince Léopold deux ou trois phrases qui devaient
être placées dans sa réponse aux députés belges et qui, je crois,
auraient produit un bon effet. Il m'avait promis de les y insérer, et
cependant, je ne les y ai pas trouvées.

»J'en ai été fort mécontent, et j'ai écrit immédiatement au prince
Léopold la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer hier une
copie. Ce matin, j'ai reçu une réponse que je joins ici parce qu'elle
contient des explications dont on pourra tirer parti dans un temps ou
dans un autre.

»La question belge me paraît aujourd'hui posée aussi bien qu'elle peut
l'être, et je pense que le gouvernement du roi sera à portée de
repousser les attaques qui pourraient être faites à ce sujet. Quand
des écrivains de parti viendront maintenant comparer la conférence de
Londres à la Sainte-Alliance, ils seront de mauvaise foi, car la paix
de l'Europe et l'indépendance de la Belgique ont été les résultats de
cette conférence, et il n'y a rien de commun entre ces résultats et
ceux qu'a obtenus la Sainte-Alliance.

»Les députés belges sont partis cette nuit. M. le baron de Wessenberg
qui, ainsi que je vous l'ai mandé hier, va se rendre à La Haye,
quittera Londres ce soir. J'ai l'honneur de vous envoyer copie du
protocole numéro 26[256] dont il sera porteur et des instructions qui
lui sont remises. Elles sont confidentielles et doivent être secrètes.
J'ai cru devoir écrire au chargé d'affaires de France à La Haye, pour
qu'il contribuât, en tout ce qui pourrait dépendre de lui, au succès
de la mission de M. de Wessenberg, et pour qu'il agît de concert avec
lui, afin que la France ne parût pas étrangère aux démarches qui vont
avoir lieu. Vous jugerez sans doute à propos de lui donner des
instructions à ce sujet.

  [256] C'est le protocole du 26 juin qui renfermait les
  18 articles que la conférence proposait comme préliminaires de
  paix à la Hollande et à la Belgique.

»Les motifs du voyage de l'empereur dom Pedro, à Londres, ne sont pas
encore connus; il est logé en hôtel garni et prend le titre de duc
de Bragance.

»Je crois devoir encore inviter le gouvernement du roi à tenir
extrêmement secrets les arrangements auxquels on s'est arrêté pour les
affaires de la Belgique. Il ne faut pas que les ennemis de la paix
puissent agir auprès de la population belge et des membres du congrès,
pour empêcher l'adoption des articles que les députés portent à
Bruxelles[257]...»

  [257] C'est avec cette lettre que se termine le premier
  volume de M. Pallain sur l'ambassade de Talleyrand à Londres, le
  seul qui soit encore publié. Notre travail de comparaison des
  deux textes doit donc forcément prendre fin.

RÉPONSE DU PRINCE LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND[258].

  [258] Cette lettre se trouve dans l'ouvrage de M.
  Pallain. Voir à l'Appendice, p. 492, la lettre que M. de
  Talleyrand écrivait à Madame Adélaïde en lui transmettant cette
  réponse.

    «Marlborough House, 27 juin 1831.

    »Mon cher prince,

»Ce que j'ai dit par rapport à l'Angleterre est simplement la relation
d'un fait historique _passé_. J'avais bien désiré dire quelque chose
de plus positif sur la France; mais j'ai mis les mots que vos
collègues disaient venir de vous, dans le projet de la conférence.

»Mais, sentant la nécessité de faire quelque chose de plus _après mon
discours, j'ai invité toute la députation à s'exprimer en mon nom,
officiellement et fortement,_ sur une chose dans le congrès qui
m'était d'une grande importance:

»Que je savais que quelques journaux signalaient le présent
arrangement comme hostile à la France: que rien ne pouvait _être plus
faux_; que des relations très intimes avec la famille régnante
actuellement en France avaient existé depuis de longues années; qu'il
n'y avait que peu de pays que je connaissais mieux que la France, y
ayant beaucoup habité depuis ma jeunesse, et que, loin d'être hostile
contre elle, je la considérais une alliée aussi importante qu'utile
pour la Belgique.

»Ceci ne peut manquer d'être connu amplement quand ils seront arrivés
_et d'être imprimé de suite_. Je pense que vous devriez communiquer ce
que je viens vous dire à votre gouvernement, auquel je suis
sincèrement reconnaissant pour toutes les marques de confiance et de
bienveillance dont il m'a honoré.

»Je dois ajouter que les députés m'ont prié de donner quelques mots
d'explication au régent, qu'il était indispensable de dire au congrès
que son adoption des articles me suffirait à moi, pour l'empêcher de
croire que mon acceptation véritable serait soumise à l'adoption de la
Hollande.

    »Agréez...

    »LÉOPOLD.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.

    «Londres, le 29 juin 1831.

    »Monsieur le comte,

»Les plénipotentiaires hollandais se sont rendus hier soir chez lord
Grey et lui ont exprimé des plaintes fort vives contre la conférence,
mais ils ne lui ont pas remis de protestation par écrit, comme le
bruit s'en était répandu. Aujourd'hui, au surplus, les
difficultés ne peuvent plus venir de leur part; elles se développeront
à La Haye; c'est par cette raison que nous devons être satisfaits que
les articles joints au protocole numéro 26 y arrivent avec la
signature des plénipotentiaires des cinq puissances; cette
circonstance fera sentir au roi des Pays-Bas qu'il ne pourra être
appuyé ouvertement, dans sa résistance, par aucun cabinet ayant de
l'influence en Europe.

»Si le gouvernement de Sa Majesté se détermine à reconnaître le prince
Léopold comme roi de la Belgique, immédiatement après l'adoption des
articles par le congrès de Bruxelles, je crois que cette
reconnaissance sera utile à l'établissement de ce pays, et je crois
aussi qu'il serait avantageux pour la France de pouvoir ranger les
affaires de Belgique, sauf quelques questions de détail, au nombre des
affaires terminées...»


Les affaires de Belgique étaient moins _terminées_ que je le disais
dans cette dépêche, et on ne le verra que trop par ce qui suit, mais
j'aurais désiré que le gouvernement français s'en préoccupât moins et
employât son habileté à détourner l'attention publique de ce côté.
C'est à quoi tendait l'insinuation que je glissais dans ma dépêche,
qui, je dois en convenir, vint fort mal à propos, car, au moment même
où nous croyions toucher au terme de cette pénible négociation, de
nouvelles et plus graves complications surgirent tout à coup et purent
nous faire penser qu'elle allait nous échapper. J'ai donné
précédemment de trop longs extraits, peut-être, de mes dépêches, mais
je l'ai fait dans le double but, de bien éclairer les divers points
qui se rattachaient aux affaires que j'avais à traiter, et aussi
d'enseigner aux jeunes négociateurs entre les mains desquels ces
souvenirs peuvent tomber un jour, que la patience doit être un des
premiers principes de l'art de négocier. Je serai plus sobre désormais
dans les citations de mes dépêches; les lettres que je recevais
offriront sans doute plus d'intérêt et appuieront mieux mes récits.

J'avais expédié mes dernières dépêches à Paris par un des secrétaires
de l'ambassade, M. Casimir Périer fils, qui, aussitôt après son
arrivée, m'écrivit:


M. CASIMIR PÉRIER FILS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 5 juillet 1831.

    »Mon prince,

»Porteur de bonnes nouvelles, et jaloux, suivant le désir de Votre
Altesse, d'être le premier à les annoncer, j'ai fait bonne diligence
et rien n'était encore su avant mon arrivée. M. le ministre des
affaires étrangères et mon père, que j'ai vu peu d'instants après lui,
m'ont accueilli avec une satisfaction marquée et m'ont paru heureux de
voir, au moment des élections, la question de Belgique, sinon
terminée, du moins beaucoup simplifiée. Quoi qu'en puissent dire les
journaux du _mouvement_, l'opinion de la majorité s'est déclarée ici
en faveur des résultats de cette longue et fatigante négociation. Les
gens raisonnables, et il y en a encore, malgré ce qui se voit tous les
jours, savent rendre hautement hommage à ce que la France doit à son
ambassadeur.

»Quant aux affaires de l'intérieur, j'ai trouvé le ministère moins
inquiet sur le résultat des événements de ce mois que je ne
devais m'y attendre. On prend des mesures pour prévenir des scènes
fâcheuses; des fêtes seront sans doute destinées à occuper le peuple
en célébrant les anniversaires d'une révolution que quelques gens
voudraient lui faire recommencer. Il n'y a rien encore de bien arrêté
sur ces projets.

»D'un autre côté, à la veille des élections, les partis sont en
présence, sans qu'aucun d'eux ose se promettre la victoire. A Paris,
mon père a beaucoup de chances dans le premier arrondissement; mais il
est à craindre que les autres collèges se montrent moins modérés.

»Au reste, le ministère, quel que soit le résultat de la lutte
électorale, paraît décidé à se présenter devant les Chambres. Il sait
que les hommes réunis en assemblée ne sont souvent plus les mêmes
qu'ils se montraient isolément, et il sent trop bien à quel point la
partie est sérieuse, pour ne pas voir s'évanouir, avant de se retirer,
toutes les chances de succès...»


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 5 juillet 1831.

    »Mon prince,

»Vous avez obtenu un succès dont je vous félicite et vous remercie au
nom du roi qui en sent toute l'importance. Si, comme je l'espère, vous
pouvez y ajouter celui de la démolition des places élevées contre nous
depuis 1815, la France entière applaudira à un arrangement qui lui
assure une paix longue et honorable. Le prince Léopold doit sentir que
ce n'est qu'à ce prix qu'il peut compter sur l'amitié d'un voisin
puissant et qui désire sincèrement s'unir avec lui par des liens
indissolubles. Il faut calmer l'irritation d'un pays qui ne pourrait
supporter plus longtemps les affronts de la Sainte Alliance, votre
ennemie personnelle, et qui préluda par votre éloignement des affaires
au système d'abaissement de notre patrie qu'elle a suivi depuis cette
funeste époque. Le nouveau roi belge sera populaire en France, le jour
où on y apprendra qu'il ne partage pas les passions haineuses de nos
ennemis et que nous lui inspirons une confiance méritée. Il faut
d'ailleurs qu'on nous aide à vaincre les ennemis de l'ordre social en
Europe, et ce triomphe ne peut être obtenu que le jour où les
défiances injustes auront fait place à des sentiments qui nous sont
dus. C'est au nom de votre gloire, mon prince, que je vous recommande
cette affaire, la plus délicate et la plus importante de toutes. Notre
repos intérieur en dépend.

»Le roi est enchanté de son voyage, qui a produit un excellent effet.
Nous espérons que nos élections seront très bonnes; nous aurons
toutefois beaucoup de nouveaux députés peu accoutumés aux affaires. On
parle d'un mouvement pour le 14 juillet qui probablement n'aura pas
lieu ou qu'il sera facile de réprimer. La présence de la Chambre et
les précautions que prend le gouvernement, nous rassurent sur les
journées des 27, 28 et 29.

»Il paraît que le général russe veut tenter le passage de la Vistule
près de la frontière prussienne. Le général polonais a trop disséminé
ses forces. L'insurrection lithuanienne prend un caractère sérieux; la
Volhynie, la Podolie exigent la présence de forces assez
considérables, et l'Ukraine elle-même montre peu d'affection pour la
Russie. Votre lettre m'a fait un plaisir que vous concevrez
facilement...»


Cette lettre du général Sébastiani offre cela de curieux qu'à
travers l'encens dont il essayait assez maladroitement de m'enivrer,
on retrouve les idées que les factions bonapartiste et républicaine
travaillaient alors à faire prévaloir en France pour enflammer
l'opinion publique, en réveillant d'anciennes passions au lieu de
chercher à les apaiser. La question des forteresses belges qu'il
recommandait si spécialement à mes soins avait été déjà réglée par un
protocole secret de la conférence, du mois d'avril précédent[259],
protocole auquel je n'avais bien entendu, pris aucune part, si ce
n'est de le provoquer. Les plénipotentiaires des quatre cours
d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, avaient
reconnu qu'à la suite de la déclaration d'indépendance et de
neutralité de la Belgique, un certain nombre de forteresses belges
devraient être démolies. Cela devait nous suffire pour le moment;
l'exécution du fait admis ne pouvait manquer de s'effectuer plus tard.
Mais à Paris, on insistait pour qu'elle fût immédiate, afin de la
publier pompeusement devant les Chambres et de s'en faire un moyen de
popularité. Il fallait bien trouver une façon de satisfaire à cette
exigence et j'obtins de la conférence que le roi pourrait dans
son discours faire mention de la décision prise à l'égard de la
démolition des forteresses.

  [259] Protocole du 17 avril:

  Les plénipotentiaires des quatre cours ont été unanimement d'avis que
  la nouvelle situation de la Belgique, sa neutralité reconnue par
  la France, doit changer son système de défense militaire; que les
  forteresses sont trop nombreuses pour être efficacement défendues;
  que l'inviolabilité du territoire belge offre une sécurité qui
  n'existait pas auparavant, et qu'enfin une partie de ces
  forteresses, élevées sous des circonstances différentes, pourront
  être démolies.

  En conséquence, les plénipotentiaires ont décidé qu'une
  négociation aurait lieu entre la Belgique et les quatre grandes
  puissances pour déterminer le nombre et le choix des forteresses
  qui doivent être démolies.

  ESTERHAZY, WESSENBERG, PALMERSTON,
  BÜLOW, LIEVEN, MATUSIEWICZ.

  Ensuite de ce protocole une convention fut signée le 16 décembre
  1831 entre les représentants des quatre cours et la Belgique, qui
  ordonnait la démolition des forteresses de Menin, Ath, Mons,
  Philippeville et Marienbourg. Les autres forteresses devaient être
  entretenues en bon état par la Belgique.

En général, et c'était là ma plus grande difficulté, à Paris on ne
jugeait les affaires qu'à un point de vue exclusivement français, sans
faire aux autres la part qui leur était due. S'agissait-il des
affaires de la Belgique, on ne pensait qu'aux Belges, sans songer
qu'il y avait un roi des Pays-Bas, des intérêts duquel les autres
cabinets étaient obligés de tenir compte. On oubliait, ou on feignait
d'oublier qu'il y avait un parlement anglais devant lequel le cabinet
anglais devait répondre des mesures qu'il adoptait, et on ne
s'occupait que de ce qu'on aurait à répondre à la Chambre des députés
de France[260]. Dans la situation compliquée de l'Europe, une pareille
disposition me créait constamment des embarras infinis; mon devoir
était d'en sortir le mieux possible: ce n'était pas aisé. Dans la
circonstance dont il s'agit ici, je pressai le prince Léopold de
donner au gouvernement français des assurances qui pussent le
tranquilliser, et je tirai de lui la lettre suivante:


    «Marlborough-House, 11 juillet 1831.

    »Mon cher prince,

»Je ne perds pas de temps pour répondre aux observations que vous
m'avez communiquées relativement à la destination future des
places fortes construites en conséquence des traités de 1815. Mon
opinion est que les relations entre la France et la Belgique doivent
être basées _sur la confiance et l'amitié_.

»Ne voyant aucune raison pourquoi la nation belge n'approuverait point
les vues conciliatrices des cinq puissances, vous pouvez compter sur
ma coopération sincère pour l'adoption de toute mesure qui aura pour
objet l'adoption de ces bases.

    »Agréez...

    »LÉOPOLD.»

  [260] «... Le gouvernement français nous répète sans
  cesse qu'il faut faire ou ne pas faire de certaines choses, afin
  de satisfaire l'opinion publique en France, mais il devrait se
  rappeler qu'il existe un sentiment public en Angleterre aussi
  bien qu'en France; et que, quoi que ce sentiment ne soit pas
  aussi facilement excité par les petites choses que l'esprit
  public en France, il y a cependant des points (et la Belgique en
  est un) sur lesquels ce sentiment est extrêmement susceptible et
  où une fois réveillé, il ne serait pas facile à apaiser.» (_Lord
  Palmerston à lord Granville, 11 août 1831.--Correspondance intime
  de lord Palmerston._)] e prince Léopold m'écrivait cette lettre
  aussi prudente et réservée que lui-même, il était déjà roi des
  Belges. Il avait été élu la veille par le congrès de
  Bruxelles[261], qui avait préalablement adopté les dix-huit
  articles préliminaires proposés par la conférence à la majorité
  de cinquante-six voix; cent vingt-six voix contre soixante-dix.
  C'était une grande victoire remportée sur ce point; on ne me
  laissa pas beaucoup de temps pour en jouir: la lettre suivante,
  fort remarquable, de M. Casimir Périer, appelait déjà mon
  attention sur un autre point, où il n'y avait malheureusement pas
  moyen d'espérer un succès.

  [261] Voir à l'Appendice, p. 493, une lettre de lord
  Palmerston à M. de Talleyrand, à ce sujet.


LE PRÉSIDENT DU CONSEIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 juillet 1831.

    »Mon prince,

»Je profite, pour m'entretenir quelques moments avec vous du départ de
mon fils qui vous porte une dépêche importante sur les affaires de
Pologne, délibérée d'un commun accord en conseil des ministres.

»Peut être trouverez-vous, mon prince, notre démarche un peu vive;
mais la situation des Polonais, notre correspondance de
Saint-Pétersbourg, la disposition des esprits en France, toujours de
plus en plus sympathique pour la cause polonaise, et enfin l'attitude
prise vis-à-vis de la France par notre article du _Messager_, ainsi
que l'approche de la session, ne permettaient pas de ne pas donner
suite, dans tous les cas, aux premières démarches que nous avons
faites près le gouvernement russe, et le conseil a cru d'une bonne
politique de faire une tentative près le cabinet de Londres, quel
qu'en doive être le résultat. Nous attachons d'ailleurs un grand prix
à recevoir une réponse prompte; et nous ne pouvons que nous en
remettre, à cet égard, à vos soins et à votre sagesse[262].

  [262] Une démarche toute platonique en faveur des
  Polonais avait déjà été faite par la France auprès du czar dans
  le courant de juin. Elle n'avait pas eu de résultat. C'est alors
  que sous la pression de plus en plus violente de l'opinion
  publique, le cabinet français proposa à l'Angleterre et à la
  Prusse d'unir leurs efforts aux siens pour faire adopter une
  médiation commune. La dépêche dont parle ici M. Casimir Périer
  développait sur ce point le plan du gouvernement du roi. A Berlin
  comme à Londres on refusa d'intervenir.

Une dépêche télégraphique de M. de Sainte-Aulaire, arrivée à l'instant,
nous annonce que d'un accord commun et par un engagement pris en
présence de tous les ambassadeurs, les troupes autrichiennes auront
évacué entièrement les États romains avant le 15 juillet[263].

  [263] On se rappelle qu'à la suite des insurrections
  survenues dans les États de l'Église, les Autrichiens étaient
  entrés dans Bologne (21 mars). Le cabinet des Tuileries demanda
  l'évacuation. L'Autriche répondit en exigeant que les puissances
  garantissent le pouvoir temporel du pape. De son côté, la France
  déclara ne vouloir souscrire un pareil engagement que si le pape
  accordait les réformes libérales demandées par les insurgés.
  L'Autriche finit par céder et retira ses troupes le 15 juillet.

Restent les affaires de Belgique. Les nouvelles qui nous en
parviennent aujourd'hui sont meilleures: on nous annonce pour demain
ou après-demain une solution favorable, à une majorité de cent vingt
voix sur cent quatre-vingts. Je l'espère, je le désire plus encore,
mais je n'y croirai positivement qu'après l'événement. Si, toutefois,
les choses se dénouent ainsi, il serait urgent que le prince Léopold
prît la résolution de se rendre de suite en Belgique. L'esprit
révolutionnaire anime les hommes du mouvement; et ceux de l'ordre et
de la résistance manquent d'un chef et d'un point d'appui.

»Le général Sébastiani vous entretient des places fortes; il nous
tarde, mon prince, d'être fixés à cet égard.

»Notre mouvement électoral touche à sa fin; mon fils vous porte la
liste des députés nommés jusqu'à six heures du soir aujourd'hui. La
première impression du public est favorable aux résultats connus; ce
ne sera point encore la convention que nous promettait M. Odilon
Barrot; j'espère que ce ne sera pas non plus l'assemblée législative.
Les hommes modérés paraissent jusqu'à présent faire le plus grand
nombre; nous espérons que les élections à connaître conserveront la
même physionomie. Si ces hommes joignent à l'esprit de modération
politique un patriotisme courageux, nous pourrons peut-être résister;
mais la cause de tous les maux que l'on peut craindre tient surtout à
l'audace de nos adversaires, fortifiée par l'attitude faible, et, l'on
pourrait dire, peureuse de nos partisans. Tout dépendra, au surplus,
du premier moment. Je crains bien d'ailleurs que le pays ne sente pas
assez la gravité de la maladie dont il est atteint, et qu'il ne tienne
les yeux fermés à la lumière, jusqu'à ce qu'il se réveille au bruit
d'une catastrophe. Sans doute, elle est encore éloignée, mais je la
regarderais comme inévitable, si, dès le début de la session qui
va s'ouvrir, le gouvernement n'était soutenu par la Chambre dans
l'attitude vigoureuse et ferme qu'il doit prendre.

»Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je m'exprime sur la
situation, à mon avis, de nos affaires. N'allez pas croire cependant
que je désespère de nos efforts; je suis loin de cette pensée; et je
dirai même que le remède serait encore assez facile peut-être, si la
question intérieure n'était pas dominée, sans cesse, par la question
étrangère et réciproquement; mais cette réaction de deux questions si
vives, l'une sur l'autre, et l'appui que la question étrangère trouve
dans le parti militaire, ainsi que dans la disposition un peu
fanfaronne de notre nation, rendent évidemment la gravité de notre
position très difficile à surmonter. On s'imagine que nous avons
encore à notre disposition les armées de l'empereur et les finances de
la restauration, et que nous pouvons payer tout à la fois la solde et
la rente; en faisant une guerre partielle, les armées ne nous
manqueraient pas, sans doute, mais on ne songe pas qu'il est
impossible que le premier coup de canon n'entraîne une guerre
générale. Espérons que le bon sens du pays, aidé du souvenir des maux
passés, prévaudra pour le sauver de l'esprit de vertige qui ne s'est
emparé que de trop des têtes.

    »Agréez...»


Je comprenais fort bien l'intérêt que le gouvernement du roi
témoignait pour la cause polonaise que M. Périer me recommandait si
fortement dans cette lettre. Je n'avais pas besoin d'être stimulé dans
ce sens. Les efforts que j'avais faits près de l'empereur Napoléon en
1807 et au congrès de Vienne en 1815 en faveur de la Pologne, j'étais
tout prêt à les faire encore près du gouvernement anglais, mais
je rencontrai là froideur et résistance. Les tories étaient nettement
opposés à la Pologne et lord Grey, retenu par madame de Lieven,
cherchait des prétextes pour éviter toute intervention de l'Angleterre
dans une cause que l'on regardait comme perdue. Les motifs d'humanité
n'ont guère qu'un poids relatif dans la politique anglaise; et
personne n'aurait osé soutenir alors publiquement qu'il fallait
entreprendre la guerre contre la Russie pour sauver la Pologne. A mon
grand regret, je ne parvins pas à arracher une démarche un peu
efficace pour cette belle cause de la part du cabinet anglais. Après
en avoir informé M. Périer et le gouvernement, j'écrivis à Madame
Adélaïde d'Orléans une lettre qui peint assez bien la situation du
moment.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 20 juillet 1831.

»Mademoiselle aura sûrement reçu du prince Léopold lui-même une lettre
écrite sur le sol français qu'il a voulu traverser pour avoir une
occasion de plus de témoigner au roi son respect et son attachement.
Ses dernières paroles, la veille au soir du jour où il est parti pour
Bruxelles, ont exprimé son désir d'appartenir au roi par les liens les
plus plus directs[264]. J'ai laissé sans réponse aucune ce qu'il me
disait, mais je dois l'écrire à Mademoiselle.

  [264] M. de Talleyrand insistait sur ce point dans une
  lettre à madame de Vaudémont. (Voir à l'Appendice, p. 493.)

Dom Pédro avait la plus grande envie d'aller à Paris; il trouve dans le nom
de sa femme quelques motifs qui l'en empêchent et il ne veut
pas être un embarras[265]. Je lui donne à dîner demain; sa pente
actuelle est toute française.

  [265] L'empereur dom Pedro avait épousé en secondes
  noces (1829) la princesse Amélie-Augusta-Eugénie de Beauharnais,
  fille du prince Eugène.

On est ici encore bien froid sur la cause polonaise. Les Russes abondent
depuis l'arrivée de la grande-duchesse Hélène[266] et de madame de
Nesselrode; ils font une course de vingt-quatre heures à Sidmouth
où la grande-duchesse prend les bains, et ils reviennent à Londres
parler contre la Pologne. Le prince Paul de Wurtemberg a été voir
sa fille, et actuellement il est ici où il cherche à prouver que
personne n'est plus propre que lui à être roi de Grèce. Je ne crois
pas qu'aucun membre du corps diplomatique soit de son avis.

  [266] Frédérique-Charlotte-Marie (Hélène-Pawlowna) née
  en 1807, fille du prince Paul de Wurtemberg, mariée en 1824 à
  Michel Pawlowitch, frère de l'empereur Nicolas.

J'attends avec impatience le discours du roi; je crois que les places
fortes de la Belgique y figureront d'une manière qui sera agréable
à Mademoiselle. Le roi de Hollande se montre très difficile; j'ai
été très fâché que pendant que M. de Wessenberg a été à La Haye, il
ne s'y soit trouvé aucun ministre français. M. de Wessenberg l'a
beaucoup regretté. Un Français avait des motifs différents à faire
valoir pour amener l'acceptation. Nous éprouverons par la Hollande
encore bien des difficultés. Des pertes réelles et une humeur
naturelle rendent les bons conseils lents à se faire jour...»


Les nouvelles de La Haye étaient, en effet, assez gênantes pour la
conférence. M. de Wessenberg n'avait pu parvenir à surmonter la
mauvaise humeur du roi, qui, après toutes les concessions qu'il
avait faites précédemment, ne voulait plus en ajouter de nouvelles, et
qui avait nettement refusé de consentir à celles que renfermaient les
dix-huit articles préliminaires envoyés au congrès belge et adoptés
par celui-ci. Il fallait donc chercher quelque biais pour sortir de
l'impasse où nous nous trouvions arrêtés; il n'y en avait pas d'autre
que de proposer un traité définitif, quoique les préliminaires ne
fussent pas acceptés: cela était fort peu correct, mais les
circonstances étaient assez extraordinaires pour obliger à sortir des
voies ordinaires. Seulement, il était difficile d'espérer que
l'Autriche, la Russie, la Prusse voudraient nous suivre sur ce
terrain, qui, il faut le reconnaître, n'était pas précisément celui du
droit; et il est probable que nous ne serions pas parvenus à maintenir
la bonne harmonie sur ce point dans la conférence, si le roi Guillaume
n'était venu lui-même à notre secours, en commettant, comme on le
verra bientôt, une faute qui devait achever de gâter sa position.

Il y avait du moins un fait résultant de ce refus du roi de Hollande:
c'est que la conférence n'avait pas sacrifié les intérêts de la
Belgique, ainsi que le prétendaient et les journaux français et
l'opposition dans notre Chambre des députés. En attendant, voici la
réponse que Madame Adélaïde me fit à la lettre que j'ai citée plus
haut:


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 30 juillet 1831.

»Il y a un an qu'à pareil jour, mon cher prince, nous étions dans une
grande et juste agitation; et certes, nous ne pouvons que nous
féliciter de la généreuse et courageuse résolution prise alors
par mon frère, et du résultat qu'a sa loyale et noble conduite. Il
vient d'en recevoir une douce récompense dans ce moment par la
manifestation la plus franche et la plus vraie de l'amour que toute
notre population ressent pour lui, pendant les trois jours de fête qui
viennent de se passer.

»Je n'ai jamais rien vu de pareil à l'enthousiasme raisonné, à
l'affection, à la confiance qui lui ont été témoignés, qui étaient sur
toutes les physionomies; c'est un véritable triomphe! Il est bien
remarquable et bien consolant pour l'avenir, qu'au bout d'un an,
malgré des souffrances réelles et les travaux faits pour induire cette
bonne et brave population dans l'erreur, on retrouve chez elle encore
plus d'enthousiasme et de volonté pour maintenir celui en qui elle a
confiance et qu'elle a choisi. Cela prouve bien pour son bon sens et
son bon jugement qui méritent vraiment toute confiance aussi. Je suis
bien heureuse de ces trois jours qui ont été excellents. Je suis bien
sûre que vous partagerez de tout votre coeur ma satisfaction; aussi
est-ce avec bien de l'empressement que je viens m'en entretenir avec
vous et vous remercier en même temps de vos deux bonnes lettres des 20
et 25 juillet, ce qu'à mon grand regret je n'ai pu faire jusqu'à ce
jour. Je suis enchantée que vous soyez assez content du discours de
notre bien-aimé roi; à la Chambre, il a produit un excellent effet, et
celui de l'annonce de la destruction des places fortes de la Belgique
n'est pas moins bon et était bien nécessaire pour notre pays.

»Je suis fâchée de la manière fausse dont les Belges ont pris cela
dans le premier moment; c'est une fausse susceptibilité, dont à la
réflexion ils reviendront sûrement, car c'est une vérité que
c'est autant dans leur intérêt que dans le nôtre, et ils le sentiront.
J'avoue que cela ne m'inquiète pas et je suis persuadée qu'ils seront
bientôt d'accord et avec nous, sur cela.

»Le prince Léopold m'a écrit une bonne et excellente lettre de Calais,
en réponse à celle où je lui reprochais de n'avoir rien dit pour la
France dans son premier discours à la députation belge. Cette fois-ci,
il a dit un mot à la France; mais comment, en répondant au beau et
juste discours de M. Surlet de Chokier, n'a-t-il pas parlé de notre
roi dont le régent de la Belgique lui faisait un si bel et juste
éloge? C'est une grande maladresse dont, je vous avoue, j'ai été
étonnée, et j'en dirai certainement un petit mot au prince Léopold, en
répondant à une petite lettre très aimable qu'il vient encore de
m'écrire. Je connais depuis longtemps son désir d'appartenir à notre
roi par les liens les plus directs; mais vous comprendrez que je ne
puis rien dire à cet égard.

»Dom Pedro est arrivé ici le 26, au moment où nous allions nous mettre
à table; nous avions un grand dîner ce jour-là qui a été un peu
retardé pour lui, et de la musique le soir, à laquelle il a aussi
assisté, ainsi qu'aux trois jours de fête suivants: cela a été un beau
et bon spectacle à lui donner; il a dû être très satisfait de la
réception que lui a faite notre roi. J'aurais voulu qu'il nous laissât
ici sa femme et la petite reine sa fille, et s'il entendait bien son
véritable intérêt, après avoir fait sa visite en Angleterre, il
reviendrait avec elle ici; mais je crains qu'il n'ait pas d'idée bien
arrêtée.

»Vous me demandez ce que je pense de la Chambre. La manifestation
qu'elle a faite au roi, lors de son discours, me donne l'espoir
qu'elle sera bonne. Je suis dans l'impatience d'avoir des
nouvelles de ces si intéressants et braves Polonais; c'est sur cela
que l'opinion est surtout bien vive dans ce moment, et je suis désolée
de voir l'Angleterre si froide à leur égard.

    »Adieu, mon cher prince...»


J'ai voulu donner dans toute son étendue cette lettre qui témoigne si
bien des illusions de plus d'un genre, qu'une personne même aussi
sensée que Madame Adélaïde pouvait partager. Mais laissons là les
illusions: les faits ne vinrent que trop promptement nous rappeler à
la réalité. Le roi des Pays-Bas, irrité de voir l'indépendance de la
Belgique se consolider par l'élection et l'acceptation du prince
Léopold, blessé de n'être appuyé par aucune puissance dans ses
résistances, et se flattant sans doute de l'espoir d'amener une guerre
générale en Europe, prit tout à coup la résolution désespérée de faire
attaquer la Belgique par l'armée que commandait son fils le prince
d'Orange. Le 4 août, il faisait annoncer à la conférence la rupture de
l'armistice, et le 5, ses troupes entraient sur le territoire belge.
D'un autre côté, le roi Léopold, à peine entré en possession de la
couronne, se trouvait aux prises avec d'inextricables difficultés. Il
avait été convenu avant son départ de Londres, qu'aussitôt installé à
Bruxelles, il enverrait deux commissaires belges, chargés des pouvoirs
nécessaires pour négocier, sous la médiation de la conférence, un
traité définitif de séparation entre la Hollande et la Belgique,
d'après les bases des dix-huit articles. Le cabinet qu'il avait formé
se refusait nettement à l'envoi des commissaires et prétendait que les
Belges pouvaient traiter avec les Hollandais, sans se rencontrer. Le
roi Léopold avait immédiatement fait connaître cette difficulté à
la conférence, en lui rendant compte des hostilités des Hollandais et
du secours qu'il avait réclamé de la France. Il fallait pourvoir avant
tout aux effets de ces nouvelles et fâcheuses complications. Et, chose
assez singulière dans un pareil moment, j'étais depuis douze jours
sans aucune communication de mon gouvernement. Il n'y avait cependant
pas de temps à perdre pour prendre une résolution. La conférence
dressa un protocole, dans lequel, en blâmant sévèrement la rupture de
l'armistice de la part des Hollandais, elle approuvait l'emploi pour
un temps limité d'une armée française, dont l'entrée en Belgique avait
été sollicitée par le roi Léopold, et décidait qu'une escadre anglaise
irait défendre les côtes belges et repousser de ce côté les attaques
des Hollandais[267]. Ce protocole était essentiel pour empêcher qu'une
conflagration générale ne résultât de l'intervention armée de la
France en Belgique.

  [267] Protocole, numéro 31 (6 août 1831).

  La conférence décidait en outre que les troupes françaises devaient se
  borner à refouler les Hollandais hors du territoire belge sans
  entrer en Hollande. De plus, elles ne devaient investir ni
  Maëstricht, ni Venloo pour ne pas s'approcher de la frontière
  allemande. Enfin le gouvernement français devait s'engager à
  rappeler ses troupes aussitôt après la cessation des hostilités.

  Ce protocole n'avait pas été aisé à obtenir de la conférence car
  l'entrée des troupes françaises en Belgique causait une indicible
  émotion au cabinet anglais. Lord Palmerston allait jusqu'à accuser
  la France de s'entendre secrètement avec la Hollande. «Voilà,
  écrivait-il le 5 août à lord Granville, une jolie escapade du roi
  des Pays-Bas. Je ne puis deviner ce qui l'a mordu; nous
  soupçonnons un peu la France... Talleyrand, si vous vous le
  rappelez, m'a proposé il y a quelque temps d'exciter les
  Hollandais à rompre l'armistice afin de soulever un cri de
  réprobation contre eux, de couvrir la Belgique de troupes et
  ensuite de tout arranger selon notre bon plaisir. Serait-ce la
  réalisation du premier acte du complot?» (_Correspondance intime
  de lord Palmerston._)

Je ne puis mieux faire connaître les péripéties de cette grave
affaire qu'en donnant la correspondance qu'elle amena entre Madame
Adélaïde et moi.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 août 1831.

»Je suis bien sûre, mon cher prince, que vous n'aurez pas été moins
surpris que nous de l'inconcevable levée de boucliers du roi de
Hollande, qui, certes, justifie bien entièrement et fait bien sentir
l'immense avantage que nous donne la sage, noble et belle conduite de
notre bien-aimé roi et de son gouvernement envers la Belgique; et
combien il est heureux que vous ayez conduit et terminé, avec autant
de zèle, de prudence et d'habileté, cette si importante et difficile
négociation qui, par l'accord fait entre les cinq puissances, nous
autorise à voler au secours de ce malheureux pays, son roi le
réclamant, contre l'infâme agression qui lui est faite par le roi de
Hollande, sans s'inquiéter des traités convenus et qui viennent d'être
conclus entre les cinq puissances, ni sans même les consulter sur
cette coupable et inconcevable démarche, que je ne puis m'expliquer
qu'en le considérant comme fou.

»Il me paraît impossible qu'à la demande de secours et d'assistance
que le roi des Belges a demandée à l'Angleterre, elle n'envoie pas
sur-le-champ son escadre dans l'Escaut, comme notre roi a envoyé ses
deux fils et son armée en Belgique[268]; mais vous jugez avec quelle
impatience nous attendons de le savoir par vous! Je suis bien
convaincue que pour terminer par une paix stable cette lutte
inconcevable et si inattendue, le meilleur moyen, c'est que
l'Angleterre s'unisse franchement à nous, ce que je vous avoue que
j'ai la confiance qu'elle fera. Il me paraît de toute impossibilité
que la Prusse, malgré ses liens de parenté et son affection pour la
maison de Nassau, l'appuie dans cette tentative, entreprise contre les
traités qu'elle vient elle-même de signer et contre tout droit des
gens[269]. Le mal est que, dans l'origine, les puissances ne lui ont
pas parlé le langage franc et ferme qui l'eût persuadé; mais, au
contraire, il a vu le désir de le ramener, de le maintenir en
Belgique, et c'est ce qui lui donne la confiance de faire cette
inconcevable entreprise; il se flatte d'entraîner ainsi une guerre
générale.

  [268] Le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Le premier
  commandait une brigade de cavalerie, et le second, un régiment de
  lanciers. L'armée était sous le commandement du maréchal Gérard.

  [269] Madame Adélaïde se trompe ici. Le roi des Pays-Bas
  n'avait encore signé aucun traité avec personne; le tort qu'il
  avait, était d'avoir rompu un armistice qu'il avait conclu huit
  mois auparavant sous la médiation des cinq puissances. (_Note de
  M. de Bacourt._)] notre roi désire particulièrement savoir de
  vous, et qu'il me charge de vous demander directement et en
  confiance, c'est ce que vous croyez qu'il y a à faire pour
  terminer ceci par un arrangement définitif qui ne laisse plus dans
  cette incertitude de la paix ou de la guerre, et qui nous permette
  de faire revenir nos troupes de Belgique, le plus tôt possible, ce
  que mon frère désire, sans que cela compromette nos intérêts et
  ceux du roi des Belges, et l'indépendance de ce pays. Vous aurez
  été content de l'admirable lettre que notre cher roi a écrite au
  roi des Belges... De grâce, écrivez-moi le plus tôt possible...»


    «Paris, le 9 août 1831.

»J'étais loin de m'attendre, mon cher prince, quand je vous ai écrit
avant-hier, à l'inconcevable conduite du roi Léopold envers notre roi,
la France et notre armée! Comment, pour toute réponse à l'admirable
lettre que notre roi lui écrit le 4, en réponse à la sienne du 3, dans
laquelle il demande secours, nous ne voyons que le pauvre prétexte,
pour ne pas dire plus, d'un article de la constitution belge, que le
moindre raisonnement ne peut pas soutenir, mis en avant et appuyé par
les inconvenants et sots articles de quelques gazettes belges! et, à
l'heure qu'il est, pas encore une ligne de lui à notre roi! cela me
passe[270]. En attendant, j'espère qu'en ce moment, notre armée entre
en Belgique, en évitant les places fortes, mais en marchant droit
contre les Hollandais qui dévastent et désolent ce malheureux pays.
L'ordre de notre roi est de voler à son secours et d'en chasser les
Hollandais. Je suis fière, je vous l'avoue, de la grandeur, de la
générosité de notre roi et de sa conduite. Je suis certaine que vous
le serez aussi et que vous la ferez bien valoir, que vous en tirerez
bon parti pour nous amener une paix honorable et stable et avantageuse
pour l'humanité et l'Europe.

  [270] Il y avait en Belgique un parti qui supportait
  impatiemment l'idée de devoir son salut à la France et qui
  voulait garder pour soi l'honneur de repousser les Hollandais. M.
  de Muelnaere, ministre des affaires étrangères, qui partageait
  ces idées, déclara que la constitution interdisait à toute armée
  étrangère d'occuper le territoire belge si ce n'est en vertu
  d'une loi, et il supplia le roi Léopold de ne pas permettre que
  l'armée française passât la frontière. Le roi céda et écrivit en
  ce sens à Paris. Mais après la dispersion de l'armée de la Meuse,
  il se ravisa et pria le maréchal Gérard de hâter sa marche.

Je suis indignée du discours de lord Aberdeen à la Chambre des pairs,
ce que, me connaissant bien, vous comprendrez et sentirez mieux qu'un
autre. Mais je suis enchantée de la réponse que lui a faite lord Grey;
notre roi en est très touché; vous ferez bien de le lui dire[271]. Il
paraît, d'après les gazettes anglaises, que l'escadre a l'ordre
d'entrer dans l'Escaut, et que le gouvernement anglais et la
conférence jugent le coup de tête du roi de Hollande, comme il mérite
de l'être, ce qui me fait un extrême plaisir; mais je ne serai bien
satisfaite que quand je saurai tout cela par vous, et que vous m'aurez
donné votre manière de voir, votre opinion sur tout cela; aussi,
est-ce avec une indicible impatience que j'attends vos premières
lettres. Je suis bien fâchée que le pauvre roi Léopold n'ait pas
franchement suivi son premier mouvement, et qu'il n'ait pas eu un bon
conseil auprès de lui pour lui faire sentir la maladresse et la faute
qu'il faisait en se laissant aller au second, où je crois qu'il a été
entraîné par de mauvaises insinuations.

  [271] Chambre des pairs, séance du 6 août:

  _Lord Aberdeen_ s'élève avec violence contre l'intervention française à
  Lisbonne et l'inaction de l'Angleterre. Il somme le cabinet de
  protéger l'indépendance de dom Miguel] «Le gouvernement, dit-il,
  n'a pas à s'inquiéter du caractère du roi de Portugal, mais bien à
  voir quel est de fait le souverain de ce pays. Notre position
  vis-à-vis de dom Miguel est la même que vis-à-vis du roi des
  Français après qu'il eût saisi l'héritage de son jeune neveu, en
  faveur duquel Charles X avait abdiqué. Je dis plus: si au lieu du
  duc d'Orléans actuel, on eût choisi ce monstre d'Égalité, notre
  politique ne devrait-elle pas toujours être la même?...

  _Lord Grey._--Je ne parlerai pas des expressions du noble comte
  lorsqu'il a dit que le roi des Français a _saisi_ l'héritage de
  son neveu...

  _Lord Aberdeen._--Je n'ai pas dit _saisi_ mais _occupé_.

  _Lord Grey._--Cela ne mérite pas de réponse. J'aime bien mieux
  féliciter lord Aberdeen lui-même et ses anciens collègues de la
  promptitude qu'ils ont mise à reconnaître le souverain actuel de
  la France. La conduite de la France dans les affaires de Portugal
  a été pleine de franchise et de loyauté...»] Je crains que le
  retard de l'arrivée de nos troupes en Belgique n'ait exposé son
  armée, car on dit que, malgré le sage conseil de notre roi, il
  veut s'exposer à une bataille dont les conséquences seraient bien
  funestes pour lui, s'il la perdait, ce qui est assez probable,
  d'après ce que l'on dit de l'état de son armée. »Adieu, mon cher
  prince...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 10 août 1831.

»Je reçois la lettre de Mademoiselle du 7, et je m'empresse d'y
répondre.

»Mademoiselle me fait une question à laquelle le protocole porté par
Neukomm répond en grande partie, car il indique la route à suivre pour
arriver à un arrangement définitif. Ce protocole a été longuement et
vivement discuté; les plénipotentiaires russes surtout ont été très
difficiles à amener au système que nous avons adopté; nous y avons
passé huit heures un jour et six le lendemain; je crois avoir obtenu
tout le possible dans un moment où les esprits de tous les partis
étaient fort agités. Si le roi de Hollande cède, nous n'aurons plus
que des stipulations de détail, qui éprouveront, je l'espère, de moins
grandes difficultés que celles qu'il a fallu surmonter dans cette
épineuse affaire. Nos troupes pourront alors se retirer; et peut-être,
finir elles-mêmes, en rentrant en France, la question des forteresses.
Mon opinion est que cela déplaira, mais ne donnera que de l'humeur. Je
ne parle que des forteresses élevées par la Sainte-Alliance contre
nous. La marche de nos troupes a fort effrayé les esprits; mais
c'était surtout la marche en avant qui inquiétait tout le monde; ce
qu'elles feraient du côté de Maëstricht peut amener des complications
graves; mais ce qu'elles feront en se retirant sera supporté, parce
qu'on sera surtout bien aise qu'elles se retirent. On se paye par là
des frais de la guerre; et il doit être plus commode au roi des Belges
qu'une opération de cette nature, qui tôt ou tard doit se faire, soit
faite par nous, dont il est obligé de demander les armées, tant les
moyens militaires qu'il a à sa disposition sont faibles. Il me semble
aussi que la destruction des forteresses par la main même des armées
françaises plairait à tous les Français et satisferait les exigences
les plus susceptibles...»


    «Londres, le 11 août 1831.

»J'ai fait ce matin à lord Grey la commission de Mademoiselle. Il en a
été extrêmement touché, et m'a dit avec émotion: «Vous ne pouvez pas
trop dire au roi combien je suis sensible à ce qu'il a la bonté de me
faire dire.» Après quelques moments de silence, lord Grey m'a demandé
si je connaissais les dépêches que lord Palmerston venait de recevoir
de Hollande. Je lui ai dit que d'abord j'avais dû venir chez lui et
que j'allais, en le quittant, chez lord Palmerston qui avait indiqué
une conférence pour deux heures. «Vous allez, m'a-t-il dit, y lire une
lettre de La Haye qui annonce que les ordres ont été donnés pour que
les troupes hollandaises rentrent immédiatement en Hollande. Vous
connaissez tous les embarras que nous avons ici; vous avez dû voir
toute l'agitation produite par l'entrée de vos troupes en Belgique. Je
vous conjure d'engager le roi à les rappeler en France, au moment
où il aura connaissance officielle des ordres donnés par le roi de
Hollande. Nous avons besoin de cette preuve de modération de votre
part. Cela est essentiel pour nous et pour vous. Dites-le de ma part
au roi. Deux gouvernements qui veulent être franchement d'accord se
doivent des égards de circonstance; et je vous répète que nos embarras
seraient extrêmes ici, si vous ne retiriez pas vos troupes.»

»Je suis monté chez lord Palmerston, qui m'a lu la lettre de M.
Verstolk[272]; elle est explicite sur le rappel des troupes
hollandaises. Il me semblerait bien grave de refuser à l'Angleterre ce
qu'elle demande aujourd'hui, car les dernières vingt-quatre heures ont
changé la question. La retraite des troupes hollandaises, d'une part,
et la demande du roi Léopold qu'il a fait connaître ici sont deux
incidents considérables. Il est certain que le ministère anglais ne
saurait affronter le récri général qui s'élèverait contre lui si, les
Hollandais se retirant, nous restions en Belgique. Les tories ne sont
pas les seuls qui blâment la conduite du cabinet anglais dans la
question hollandaise; et le _leading article_ du _Times_ d'aujourd'hui
(journal ministériel) en est un symptôme très remarqué. Mais, comme il
ne faut pas cependant que notre mouvement militaire reste sans
résultat pour la France, il faudrait, ce me semble, obtenir ou
arracher de la Belgique et de son roi le consentement pur et simple,
mais officiel, de la démolition des forteresses. Le maréchal
Gérard[273] pourrait aisément faire ce traité en s'en allant. Le roi
Léopold, avant de quitter Londres, m'avait écrit à ce sujet une lettre
que j'ai envoyée à cette époque au gouvernement. Ce prince, arrivé à
Bruxelles, n'a plus tenu le même langage; mais aujourd'hui, il faut
que son langage soit positif.

  [272] Jean Gilbert Verstolk van Soelen, homme d'État
  hollandais, né en 1777, était juge à Rotterdam en 1801, puis
  directeur de la Gueldre. Sous la domination française, il fut
  nommé préfet de la Frise. En 1815 il devint administrateur du
  grand-duché de Luxembourg, puis ministre à Pétersbourg. En 1825
  il entra au ministère des affaires étrangères et y demeura
  jusqu'en 1840. Il mourut en 1845.

  [273] Maurice-Étienne comte Gérard né en 1773, engagé
  volontaire en 1791, général de division en 1812; il se signala
  particulièrement en 1814 et en 1815. Il quitta le service sous la
  Restauration et fut élu député. En 1830, il devint maréchal de
  France et ministre de la guerre, et fut mis en 1831 à la tête de
  l'armée du Nord. Il fut en 1835 nommé grand chancelier de la
  Légion d'honneur et il mourut en 1855.

Quand une fois nous n'aurons plus à traiter la question des
forteresses qu'avec les quatre puissances, les choses seront fort
avancées, parce qu'elles sont fortement engagées dans le protocole du
17 avril.

»L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se
passer en Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique
possible, et que c'est par des idées de partage que l'Europe
trouverait la garantie positive d'une paix générale. Mais l'Angleterre
est bien éloignée de cette idée. On avait partout aussi d'autres
idées; les ambitions avaient pris d'autres routes. Où en est-on à cet
égard en France?

»Voilà une lettre bien longue; les vieux serviteurs ne sont jamais
courts, mais ils sont tendrement et sincèrement attachés...»

Quels autres conseils pouvais-je donner au gouvernement français, dans
des circonstances qui révélaient de pareilles complications? C'était
le roi Léopold qui ne voulait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier,
et les fanfaronnades des Belges qui aboutissaient à une fuite
honteuse devant les Hollandais[274]. On pouvait bien certes être tenté
de croire qu'il n'y avait point de Belgique, et point de roi des
Belges. Mais cela était fort peu commode quand on n'avait voulu le
partage d'aucun côté. En Angleterre, on craignait d'augmenter la
puissance française; en France, on voulait M. le duc de Nemours; les
Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; l'Autriche
aurait assez aimé que le désordre se prolongeât afin de tenir la
France gênée de ce côté. Tout cela avait conduit où l'on était. Mon
affaire était que cela y conduisît sans guerre, et il n'y en avait
point encore. Cela nous avait, en tout cas, donné le temps de faire
une armée. L'essentiel était que M. Périer restât au pouvoir, parce
que l'opinion du dehors était tout entière à lui; les gens tranquilles
et le commerce en France lui appartenaient; il ne fallait donc pas se
laisser faire la loi par une poignée de factieux. J'y étais bien
résolu, ainsi qu'à tirer tout le parti possible de cette crise un peu
vive, pour en finir avec cette fastidieuse affaire. Comme toujours, on
ne m'y aidait guère du côté de la France où se manifestaient de
nouvelles exigences, à mesure que j'obtenais des concessions à
Londres. Les lettres suivantes le constateront suffisamment.

  [274] Les Belges avaient été battus le 8 août à Hasselt
  et le 12 à Louvain.

MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 13 août 1831.

    »Mon cher prince,

»Vous avez fait beaucoup jusqu'à présent, et à merveille. Le roi le
mandait avant-hier dans une lettre au maréchal Gérard, et qu'il
attendait que vous feriez encore plus, et que votre habileté
parviendrait à obtenir ce qui est nécessaire pour obtenir une paix
stable; et maintenant la seule démolition des places fortes en
Belgique ne serait pas regardée comme une satisfaction suffisante, ni
une sécurité assez grande d'après la tentative que vient de faire le
roi de Hollande, qui, à la vérité, sans la décision prompte de notre
roi et l'arrivée de notre armée en Belgique, aurait eu succès, du
moins momentanément; cela est bien prouvé, le roi Léopold aurait été
détrôné. Nous voulons le soutenir autant que cela dépendra de nous;
mais pour que cela soit possible au roi, à son gouvernement, il faut
que vous parveniez à obtenir une réparation, un dédommagement qui
satisfasse l'amour-propre national et l'opinion générale à cet égard,
de notre propre pays. C'est avec une parfaite conviction, et en toute
amitié et confiance que je vous le dis: _c'est de la plus grande
importance_ pour notre cher roi, son gouvernement, et votre propre
existence comme son ambassadeur.

»Nous savons ce matin par dépêche télégraphique que mes neveux
Chartres et Nemours sont entrés hier à Bruxelles, à deux heures après
midi, aux acclamations et à la joie de toute la population qui les
attendait avec une impatience extrême, et qui était dans un tel état
de terreur de l'arrivée des Hollandais, que, la veille, M. d'Arschot
n'avait trouvé d'autre moyen de les calmer qu'en faisant préparer un
dîner pour mes neveux à l'hôtel d'Arenberg, en disant qu'ils allaient
arriver. Ici, la discussion de l'adresse dans la Chambre des députés
se continue; l'on espère qu'il y aura une bonne majorité; il est
certain que ces derniers événements ont été d'une grande utilité
pour le gouvernement et lui ont donné beaucoup de force; mais il ne
faut pas se dissimuler que tous ces avantages seraient perdus et nous
feraient même tomber plus bas que nous ne l'étions avant, si, à la
suite, il n'y avait pas un acte, un dédommagement qui satisfasse notre
nation. Cela ne peut être en meilleures mains que dans les vôtres, mon
cher prince; je sens que la tâche est difficile, mais vous la
surmonterez, j'en suis sûre, surtout ayant force et bon droit de votre
côté.»


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 14 août 1831.

    »Mon prince,

»Ma dépêche officielle d'aujourd'hui vous fait connaître notre
situation. Les débats de la Chambre des députés vous montreront nos
embarras. La Belgique est une question délicate qui exige des
ménagements de tous les genres et de tous les instants. Notre
politique n'est ni changée ni modifiée; nous voulons conserver la paix
sans exigences déraisonnables qui pourraient blesser les puissances;
mais il faut ménager la susceptibilité d'un pays qui se croit offensé
par des places qui ont été construites contre nous. C'est toujours le
traité que vous avez repoussé en 1815 qui est notre grande difficulté.

»Nous ne voulons pas le déchirer, mais les puissances doivent prouver
à la France que le système de haine qui nous l'imposa n'est plus le
sentiment qui les dirige. Vous pouvez seul leur faire entendre
utilement cette vérité. Votre haute position en Europe et à Londres,
la confiance que vous inspirez achèveront une union sincère entre
les États dont le concert et l'accord peuvent préserver l'ordre social
des dangers qui le menacent. Aussitôt que le territoire belge sera
évacué par l'armée hollandaise, vingt mille hommes de l'armée
française rentreront en France. Le maréchal Gérard ne conservera que
trente mille hommes qui rétrograderont jusqu'à Nivelles, et en deçà.
Cette diminution de nos forces est une garantie que nous nous
empressons de donner à nos alliés de la loyauté de nos intentions.
Vous voyez que vos observations ont exercé une grande influence sur
nos résolutions. Nous désirons donner au cabinet anglais toutes les
preuves d'intérêt; mais notre position est plus embarrassante encore
que la sienne. Votre présence à Londres nous rassure sur la
conservation d'une paix qui est l'objet de tous nos voeux et que vous
avez désirée, comme nous, digne et honorable. La Chambre commence à se
rapprocher du ministère, et si nos affaires étrangères deviennent plus
faciles, une grande majorité nous est assurée. Ce n'est pas le cabinet
français que nous désirons conserver, mais la paix.»

C'étaient là de belles paroles, mais il était plus aisé de les écrire
que de satisfaire aux prétentions qu'elles dissimulaient. J'avais
obtenu de la conférence la sanction de l'entrée des troupes françaises
en Belgique, pour secourir le roi Léopold contre l'invasion
hollandaise; on reconnaissait que cette décision de la conférence
avait donné une grande force au gouvernement français devant les
Chambres. Maintenant, celui-ci demandait la démolition des forteresses
qui avait été accordée en principe dès le mois d'avril par les
puissances représentées dans la conférence de Londres, et il aurait
voulu que l'occupation française en Belgique se prolongeât
jusqu'à l'entière démolition des forteresses exécutée sur l'ordre des
puissances. Évidemment c'était impossible à obtenir, du moment surtout
où les troupes hollandaises s'étaient retirées dans leurs limites, sur
l'ordre de la conférence. La sécurité des Belges et de leur nouveau
roi étant assurée par cette mesure, la prolongation du séjour des
troupes françaises en Belgique ne pouvait plus qu'exciter la méfiance
de toutes les puissances et provoquer dans le parlement anglais des
attaques sans réponse contre le ministère qui aurait succombé[275].
Les tories qui lui auraient succédé, engagés par leurs attaques mêmes
contre l'occupation de la Belgique par l'armée française, auraient été
intraitables sur ce point, et la guerre devenait inévitable. Il
fallait donc aider le cabinet anglais à se soutenir et ne pas mettre
en avant des exigences mal fondées du côté de la France où une partie
du gouvernement cédait à de malfaisantes influences. On pourra en
juger par ce que m'écrivait à cet égard le duc de Dalberg.

  [275] L'attitude que le cabinet anglais entendait
  conserver sur la question de la retraite des troupes françaises
  et de la démolition des forteresses ressort clairement de la
  lettre suivante de lord Palmerston à lord Granville:

  [_Particulière_]

    «Foreign Office, 17 août 1831.

    »Mon cher Granville,

  »Je viens de causer avec Talleyrand, qui m'a donné à lire une
  lettre particulière que Sébastiani lui a écrite le 14. Dans cette
  lettre, Sébastiani annonçait le retour en France de vingt mille
  Français, et le repliement du reste sur Nivelles, mais il y avait
  un vilain passage relativement aux forteresses insinuant qu'il
  fallait en venir à un arrangement avant que les Français
  évacuassent entièrement la Belgique.

  »Talleyrand m'a demandé ce que je pensais de cette lettre. J'ai
  dit que son gouvernement se trompait s'il croyait que nous
  puissions jamais mêler la question des forteresses avec celle de
  l'évacuation de la Belgique; que le gouvernement français s'était
  engagé à évacuer la Belgique, et que nous devions nous attendre à
  le voir remplir son engagement; que quant aux forteresses, nous ne
  pouvions même prendre en considération la question de leur
  démolition avant que les troupes françaises soient hors de la
  Belgique. Nous avons la ferme intention de démanteler plusieurs de
  ces forteresses belges, mais nous ne souffrirons jamais que la
  France nous fasse la loi à cet égard à la pointe de la
  baïonnette.» (_Correspondance intime de lord Palmerston._)


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 13 août 1831.

    »Mon cher prince,

»Je n'ai que le temps de vous dire que la Providence veille sur la
France plus que ceux qui la gouvernent. On s'occupe à faire
l'éducation de deux cents nouveaux députés appelés plus convenablement
à régir les affaires d'une commune qu'à décider celles d'un empire. Je
crois qu'il y a depuis deux jours amélioration dans les esprits.
L'invasion hollandaise donne un immense avantage, abat le caquet des
révolutionnaires belges et français, fournit l'occasion au
gouvernement de montrer un peu de vigueur, et prouve que l'Angleterre
ne se sépare pas des intérêts créés par la révolution de Juillet. Je
conseille de hâter un arrangement final entre la Hollande et les
Belges, et de tenir une balance juste et équitable pour _la première_.
Il vous faut le consentement du roi de Hollande, ou vous n'avez rien
fini.

»Le bavardage qui éclate de la tribune française devient insipide.
D'un autre côté, il est plus que temps que la _camaraderie_ du
Palais-Royal avec l'ordure de la révolution cesse. On se demande en
Europe comment l'autorité peut se retremper ainsi. MM. d'Appony et
Pozzo se plaignent du langage que tiennent hors de France, en Italie
et en Allemagne, les agents français. Vous pouvez être sûr que, dès
qu'en Italie il y a un autre mouvement insurrectionnel, les
Autrichiens tomberont dessus. A mon avis, ils feront bien.

»Cet excellent Casimir Périer que nous avons tenu par les cheveux pour
qu'il ne nous échappe pas, ne parle que de sa retraite. Les plus
plates intrigues s'ourdissent maintenant pour composer un ministère
qui doit lui succéder. Les chefs en sont Odilon Barrot, Salverte,
Clauzel[276] auquel on a donné bêtement le bâton de maréchal pour
augmenter son influence. Tout cela s'écarte de toute raison; et vous
pouvez vous croire heureux d'être éloigné de tant de folies...»

  [276] Bertrand Clauzel, né en 1772, capitaine à la légion des
  Pyrénées en 1792, devint général de brigade en 1799, et fit
  toutes les campagnes de l'empire notamment en Espagne. Condamné à
  mort par contumace en 1815 pour sa conduite pendant les
  Cent-jours, il s'enfuit en Amérique, revint en France après
  l'amnistie (1820) et fut élu député en 1827. En 1830, il reçut le
  commandement de l'armée d'Algérie, fut rappelé en 1831 et nommé
  maréchal de France (30 juillet). Nommé gouverneur général en
  1835, il revint en France l'année suivante à la suite de l'échec
  de l'expédition de Constantine. Il mourut en 1842.

Le duc de Dalberg indiquait dans cette lettre l'idée à laquelle
j'avais résolu de m'attacher, aussitôt que nous serions sortis de la
crise actuelle des affaires belges: c'était de poursuivre sans relâche
la conclusion d'un traité définitif qui réglerait ces affaires;
seulement, j'étais bien décidé, si le roi de Hollande persistait
dans son système d'opposition à un arrangement final, à me contenter
d'un traité solennel entre les cinq grandes puissances et la Belgique,
convaincu que j'étais qu'un pareil traité mettrait les Belges à l'abri
d'une nouvelle invasion hollandaise et assurerait le maintien de la
paix. Mais il fallait, avant d'en arriver là, apaiser les
effervescences de Paris, et satisfaire aux exigences de la situation
vraiment embarrassante du cabinet anglais; dans ce but, j'écrivis à
Madame Adélaïde:


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 17 août 1831.

»Je ne songe qu'à une seule chose, c'est au service du roi, c'est au
bien réel de la France que tant de passions compromettent étrangement.
Les hasards aussi, il faut en convenir, trompent sans cesse nos
calculs et nos efforts; et la complication actuelle me paraît sans
contredit la plus fâcheuse de cette longue et pénible négociation. En
effet, l'entrée de nos troupes en Belgique était forcée, et leur
sortie présente des difficultés qui, à ce qu'il paraît, sont de nature
à compromettre l'existence du ministère sage, ferme, pacifique et
éclairé dont le roi s'est entouré. Il faut à notre esprit français
excité par les démonstrations militaires, soit des victoires, soit des
conquêtes. La retraite des Hollandais rend les victoires impossibles;
et l'intérêt, bien ou mal entendu des puissances, s'oppose aux
conquêtes. Pendant que ce dilemme occupe les conseils du roi, il se
passe ici des choses qui ont aussi leur importance.

»Le jour où nos troupes ont passé la frontière, ce jour-là même,
a commencé une réaction dans l'esprit anglais, dont le _Times_, qu'il
est bon que vous lisiez, offre des symptômes frappants[277].

  [277] «... Vous aurez vu le langage violent du _Times_ contre la
  France: nous ne pouvons l'empêcher. Le _Times_ éclate de temps en
  temps et va son train, mais le ton qu'il a adopté dernièrement ne
  peut pas avoir fait grand mal, car cela a dû servir à convaincre
  les Français que le langage du gouvernement anglais dans la
  question belge aurait pu être plus vif encore sans aller au delà
  du sentiment général.» (Lord Palmerston à lord Granville, 26
  août. _Correspondance intime de lord Palmerston._)

»Cette réaction s'est visiblement étendue; elle menace essentiellement
le cabinet actuel; elle devient nationale; elle place _la réforme_
même sur le second plan. Les vieilles jalousies se réveillent, les
susceptibilités se montrent partout, car il y a une fibre anglaise
qui, depuis deux cents ans, appartient si complètement à la question
de la Hollande et des Pays-Bas qu'on ne saurait la faire vibrer
impunément. Lord Grey et le cabinet tout entier ne se dissimulent pas
et ne me cachent pas qu'il y va non seulement de leur existence mais
de la conservation de la paix. S'ils consentaient à la présence
prolongée de nos troupes en Belgique, les tories, qui comprennent que
la guerre seule peut éloigner la réforme, pousseraient à la guerre de
tous leurs efforts, et trouveraient dans l'amour-propre national un
écho qui leur a manqué jusqu'à présent dans le pays. Si le ministère
de lord Grey quittait, il serait remplacé par des hommes qui seront
hostiles à tout ce qui s'est fait pour maintenir la paix. Pour que
lord Grey reste, il faut qu'il puisse dire que nos troupes rentrent en
France, ou qu'il se décide à faire contre nous ce que voudra son pays.

»Dans cette situation, quel est le moyen de tout concilier? Il ne se
présente pas à mon esprit; je vois des inconvénients partout.
Cependant, le parti qui me paraîtrait en avoir le moins serait
celui-ci: c'est sur la demande du roi Léopold que les troupes du roi
sont entrées en Belgique; c'est à son secours que nous nous sommes
portés avec un empressement et avec des dépenses qu'il doit
reconnaître. Il n'est pas moins certain que nous lui avons rendu des
services signalés ainsi qu'à tout son pays qui devenait la proie de la
guerre en peu d'heures. Une marque de reconnaissance nous est due,
quelques dédommagements nous sont acquis. Les demander à la
conférence, ce serait faire une démarche illusoire; les Anglais nous
diraient: nous n'en demandons pas, et les autres membres de la
conférence s'inquiéteraient. Il me semble que c'est au roi Léopold
lui-même qu'il faut s'adresser. Une convention directe de souverain
indépendant à souverain indépendant me paraîtrait propre à nous faire
sortir de l'embarras dans lequel nous sommes. Si donc le maréchal
Gérard et le général Belliard allaient droit au prince Léopold avec la
force et la promptitude que l'on met à une convention militaire, et
s'ils lui disaient: «La retraite de nos troupes dépend de telle chose;
prenez l'avis de votre conseil; faites jurer le secret, nous le
garderons avec Paris et signez dans deux heures», ce qui serait fait
là serait fait; et il faudrait bien que, sans guerre, les puissances
s'en accommodassent, car le traité aurait été fait entre princes
reconnus et qui ont le droit de faire, en observant les formes fixées
dans leur propre pays, tout ce qui leur convient. Le prince Léopold
n'a pas consulté le congrès pour appeler les forces de la France à son
secours; il n'aurait pas plus besoin de l'appeler pour les faire
retirer. C'est l'urgence qui doit régler toute cette question.

»Personne ici n'a été sensible à la retraite de vingt mille hommes de
nos troupes, parce que trente mille suffisent pour conquérir toute la
Belgique quand en Belgique, il n'y a que des Belges.

»Je n'ai pas parlé, dans ma dépêche d'aujourd'hui, de l'idée que
renferme cette lettre-ci parce que, avec le roi, il est de mon devoir
de tout hasarder, et qu'avec un cabinet il faut rester dans les bornes
de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai aujourd'hui dans l'esprit
vaut quelque chose. Je passe ma vie à chercher des expédients; si cela
ne vaut rien, il vaudra peut-être mieux rester dans la ligne que
demande lord Grey qui, encore ce matin, s'est engagé à la démolition
des places fortes, lorsque le moment en sera venu. Il veut que cela
soit fait, mais il ne veut pas que cela le soit par nous.

»J'ai remis au chargé d'affaires de dom Pedro la lettre du roi; il
doit l'envoyer aujourd'hui. Dom Pedro est parti hier avec toute sa
famille; il est peu content de son dernier séjour en Angleterre...»


    »Londres, le 19 août 1831.

»J'avais, à la fin de ma dernière lettre, parlé à Mademoiselle de
l'idée que l'on pouvait avoir de traiter avec le prince Léopold, mais
ce que je proposais devait être parfaitement _secret_. Du moment que
l'on veut faire quelque chose de patent, on échouera et l'on déplaira
à toutes les puissances. Au point où en sont les choses, on ne peut
plus, sans danger, s'occuper que de rendre officielle la lettre qui
m'a été écrite par le prince Léopold au moment de son départ; la
copie en est à Paris; soyez sûre que les places seront abattues: lord
Granville en répétera l'assurance au roi; moi, personnellement, je
n'en doute pas. Je crois, en vérité, qu'il n'y aurait aujourd'hui
qu'un moyen de l'empêcher, ce serait de vouloir le faire soi-même.
Cela deviendrait une question d'amour-propre et, entre grandes
nations, on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener.

»Le roi aura une bonne nouvelle à apprendre à dom Pedro: le comte de
Villaflor est débarqué à Saint-Michel[278] avec quinze cents hommes et
il est le maître de l'île, dans laquelle il y avait beaucoup
d'artillerie et deux mille hommes de troupes réglées. Ainsi, voilà
cinq mille hommes, y compris ce qui était à Terceira, qui sont à la
disposition de la jeune reine dont la vie aventureuse exigeait qu'elle
fût plus jolie.

  [278] L'île de Saint-Michel est la plus importante de l'archipel
  des Açores. Le comte de Villaflor s'en empara le 1er août, au nom
  de la régence de Terceira. Le comte de Villaflor, général en chef
  des troupes de dom Pedro, était né en 1790. Engagé à dix-huit
  ans, il était général de brigade en 1826, au début de la guerre
  civile. Il prit parti pour dom Pedro. En 1829 il se rendit à
  Terceira, d'où il partit en 1831 à la tête de l'expédition qui
  détermina la chute de dom Miguel et l'avènement de dona Maria. En
  1836, il devint premier ministre pendant quelques mois. Durant
  toute la durée des troubles qui agitèrent si longtemps le
  Portugal, il demeura constamment le défenseur de la reine dona
  Maria et de la charte libérale. Il mourut en 1860. Le comte de
  Villaflor avait été créé duc de Terceira en 1833.

»Le ministère anglais vient d'avoir un échec parlementaire; il faut
espérer qu'il s'en relèvera, nous en avons besoin[279]...»

  [279] A la séance de la Chambre des communes du 19 août, le
  marquis de Chandos avait présenté un amendement qui tendait à
  accorder le droit de suffrage à tous les cultivateurs qui
  possédaient à bail, depuis un an, une terre de la valeur de
  cinquante livres sterling. Cet amendement, bien que combattu par
  le ministère, avait passé à la majorité de deux cent
  quarante-deux voix contre cent quarante-huit.

Après de longues discussions dans la conférence, pendant lesquelles
je soutins avec vigueur que la prolongation du séjour des troupes
françaises était nécessaire à la sécurité de la Belgique, nous
convînmes cependant d'imposer au roi de Hollande un nouvel armistice
de six semaines, durant lequel un traité définitif serait conclu entre
la Hollande et la Belgique sous la garantie des cinq puissances. Le
protocole numéro 34, qui contenait ces stipulations, déclarait en même
temps que, moyennant de pareilles garanties, la présence des troupes
françaises en Belgique cessait d'être indispensable et qu'elles
devraient se retirer sans cependant fixer un terme précis à leur
retraite. Les ministres anglais avaient insisté pour obtenir cette
déclaration comme vitale pour l'existence du cabinet. On va voir qu'à
Paris on se considérait également comme perdu si les troupes
françaises devaient se retirer de Belgique avant qu'on ait obtenu soit
la démolition immédiate des forteresses, soit de nouvelles garanties
de leur démolition future. Le roi Louis-Philippe lui-même,
ordinairement plus calme et plus habile que son entourage, se laissa
aller à des soupçons et à des inquiétudes qui se peignent très bien
dans les lettres de lui que je vais donner, et qui, à mon sens, font
plus d'honneur à son patriotisme et à sa loyauté qu'à sa prévoyance
politique. Il m'expédia en toute hâte le général Baudrand, aide de
camp de son fils, que je vis arriver à Londres porteur des lettres
suivantes:


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce samedi 27 août 1831.

»J'éprouve, mon cher prince, le besoin de m'ouvrir confidentiellement
à vous sur le protocole que vous venez de signer. Si de pareils
actes peuvent, comme je le conçois très bien, servir au maintien du
cabinet anglais, je ne peux pas vous cacher qu'ils sont de nature à
perdre mon gouvernement et à tout remettre en question parmi nous.
L'honneur de la France qui m'est confié et qui est le mien, sa sûreté
dont je suis le garant et qui fait la mienne, tout se réunit pour
m'interdire de me regarder comme étant lié par ce protocole, si
d'autres mesures ne viennent le modifier et le rendre acceptable à mes
ministres. J'ai voulu vous en prévenir moi-même et vous demander de
faire tous vos efforts pour les faire adopter. Ce sera un bien grand
service que vous me rendrez, et je trouve que la rédaction du second
paragraphe vous en laisse la latitude.

»Je vous avoue, mon cher prince, qu'il y a quelque chose d'étrange à
mes yeux dans la marche de la conférence. J'ai envoyé une armée en
Belgique pour défendre son ouvrage; sans la présence de cette armée,
la Belgique était conquise et Léopold était détrôné. J'ai promis de
rappeler mes troupes dès qu'il n'y aurait plus de danger de voir les
Belges et leur nouveau souverain à la merci des Hollandais, et la
chose a été entendue ainsi; mais que peut-il et que doit-il même
arriver si je me décidais à rappeler toute l'armée en France par suite
de votre dernier protocole? Nous nous retrouverions dans la même
position où il a fallu une décision instantanée et un miracle de
rapidité dans l'exécution pour sauver la Belgique et le trône de
Léopold. Nous ne devons pas nous exposer de nouveau à d'aussi grands
dangers. La Hollande tient aujourd'hui plus de cent mille hommes aux
portes de la Belgique, et les Belges n'ont rien, absolument rien à
leur opposer. Ainsi, si, dédaignant de nouveau la foi de l'armistice,
la Hollande envahissait une seconde fois le territoire belge, ou
si seulement la suspension d'armes expirait sans qu'il y ait eu de
traité de conclu, il est clair que le renversement du trône belge
serait encore plus facile et plus certain qu'il ne l'était cette
fois-ci; et on peut donc se demander si la conférence veut réellement
laisser détruire ce qu'elle avait presque conduit à terme avec tant de
soins et d'efforts, ou si elle veut que Léopold, livré à lui-même et
dénué de moyens, tombe détrôné, sans défense, et que la Belgique, en
proie à l'anarchie, désolée, ruinée par le double fléau de la guerre
et des inondations, ne voie plus de salut pour elle qu'en retournant
aux Nassau?

»En vérité, mon cher prince, je dois vous le dire avec toute la
franchise de l'amitié qui m'attache à vous, je ne comprends pas
comment cette situation de la Belgique, comment celle de mon
gouvernement et la mienne vous ont échappé à tel point que vous n'ayez
fait nulle difficulté de signer ce singulier protocole. Il faut, de
toute nécessité, que vous trouviez le moyen de nous tirer de cette
crise qui menace, au plus haut degré, la paix de l'Europe. Mon
ministère vous en indique un, qu'il me paraît facile de faire adopter;
car, le repousser serait justifier des soupçons dont, je vous l'ai
dit, je ne me défends pas sans peine[280].

  [280] L'expédient proposé par le cabinet était que les troupes
  françaises ne sortissent de Belgique qu'après avoir obtenu du
  gouvernement belge l'engagement formel de procéder à la
  démolition des forteresses. C'est dans ce but que M. de
  Talleyrand obtint du gouvernement anglais qu'il ne presserait pas
  outre mesure la retraite des troupes françaises, et qu'en même
  temps le cabinet des Tuileries envoya à Bruxelles M. de
  Latour-Maubourg, chargé de négocier sur la question des
  forteresses un arrangement secret avec le roi Léopold.

»Enfin, mon cher prince, soyez convaincu et sachez convaincre vos
collègues de la conférence que tout ce qui m'était humainement
possible de faire, je l'ai fait; qu'après avoir donné à mes alliés des
garanties aussi fortes de la pureté de mes intentions, j'en dois à mon
pays de plus efficaces que celles qui résultent de votre dernier
protocole, et cela sous peine de me voir dans l'impuissance de
contenir la fureur et l'impétuosité de la nation. C'est la
connaissance parfaite que j'ai, mon cher prince, de cet état de choses
qui m'a fait désirer et presser aussi vivement la démolition des
places; car ce sont elles qui, considérées d'un côté et de l'autre
comme des objets de tentation qu'il ne faut pas laisser à portée ou en
vue des joueurs, sont aujourd'hui la cause de tous les embarras, la
source de toutes les alarmes. Pesez bien tout ce que je vous dis là,
et vous verrez que mon empressement à voir terminer cette affaire est
la preuve la plus positive de la loyauté de mes intentions envers la
Belgique et de la droiture de la politique de mon gouvernement envers
l'Angleterre et les autres puissances. Croyez aussi que c'est la même
droiture et la même loyauté qui nous portent à ne pas vouloir retirer
toutes nos troupes de la Belgique avant qu'il ait été pris des mesures
efficaces pour assurer la conservation de Léopold sur son trône. Vous
connaissez ce prince; l'amitié que je lui porte ne doit pas m'empêcher
de dire que son caractère est un sûr garant qu'il ne nous aurait pas
demandé de garder nos troupes, s'il n'avait pas eu la conviction qu'il
ne pouvait pas s'en passer.

»Une autre considération bien forte, c'est que le roi de Hollande a eu
bien de la peine à rassembler, à entretenir et à solder ses cent dix
mille hommes, mais qu'il ne peut pas payer longtemps cette force
_factice_; et que, par conséquent, il est évident qu'il ne la conserve
sur pied que pour envahir la Belgique, où les distances sont si
courtes qu'il est toujours probable que celui qui entre le premier
devance partout son adversaire. Loin de diminuer cette armée
disproportionnée, le roi de Hollande continue à l'augmenter et fait
recruter à tout prix dans toute l'Allemagne. Or, je le demande, quelle
confiance peut-on mettre dans un armistice avec lui, quand le
licenciement de cette armée n'y serait pas stipulé?

»Mais je m'aperçois, mon cher prince, que ma lettre est déjà plus
longue que je ne l'aurais voulu. Ne l'attribuez qu'à mon désir de vous
parler à coeur ouvert, et j'aime à croire que vous ne verrez dans ma
franchise qu'une preuve de plus de mon amitié et de tous mes
sentiments pour vous.

    »Votre affectionné,

    »LOUIS-PHILIPPE.»


Le roi ajoutait dans une autre petite lettre de la même date du 27
août, à quatre heures:


«Après vous avoir écrit cette longue lettre, mon cher prince, je me
suis décidé à vous l'envoyer par le lieutenant général Baudrand, aide
de camp de mon fils aîné, qui est revenu hier de la Belgique avec lui.
Il connaît parfaitement l'état de ce pays et la position pénible, même
précaire, du roi Léopold qui n'a ni troupes ni administration, en
sorte que ce serait le vouer à l'anéantissement que de lui refuser la
force morale et réelle que la présence de notre corps de troupes peut
seule lui assurer après la secousse terrible qu'il vient d'éprouver.

»J'ai une grande confiance dans le général Baudrand, et je sais que
les rapports qu'il a eus avec l'armée anglaise en 1816 l'ont fait
connaître avantageusement en Angleterre, où il pourra, si vous le
croyez utile, présenter un tableau vrai de l'état des choses tant en
France qu'en Belgique...»

Le général Baudrand m'apportait aussi des lettres de Mademoiselle et
du général Sébastiani, écrites dans le même sens que celle du roi. Je
ne donnerai que la lettre du général Sébastiani, plus alarmé peut-être
encore que le roi.

LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 27 août 1831.

    »Mon prince,

»Le trente-quatrième protocole nous place dans une situation dont il
est impossible de calculer les résultats. Le plus probable et le plus
imminent est, sans doute, la dissolution du ministère. Il est
impossible que nous résistions à l'évacuation immédiate de la
Belgique, sans autre garantie que celle d'une suspension d'armes de
six semaines, lorsque la Hollande conserve et augmente son armée de
cent mille hommes et vient de montrer si peu d'égards pour les
engagements qu'elle prend envers les puissances.

»Il ne suffit pas que nous soyons convaincus que la suspension d'armes
proposée nous conduirait, sans nouveaux dangers pour le roi Léopold, à
une paix prochaine et durable; il faut encore que la nation et les
chambres partagent cette conviction, et nous ne saurions l'espérer. La
Belgique est dans l'anarchie; son armée est dissoute; le roi Léopold
ne peut réorganiser ni son armée ni l'administration publique,
s'il n'est pas protégé par une force quelconque. L'affaire des places
nous donne des soupçons que trop de circonstances font naître.

»L'indulgente et obligeante désapprobation dont le roi de Hollande est
l'objet ne nous rassure pas. Tous les ministres des puissances à La
Haye, y compris M. Bagot[281], ambassadeur d'Angleterre, se rendirent
chez madame la princesse d'Orange pour la féliciter sur les victoires
du prince, aussitôt que la nouvelle de la bataille de Louvain parvint
dans cette résidence. Nous vous envoyons le général Baudrand pour vous
faire connaître l'état actuel de nos affaires; vous nous le renverrez
le plus tôt que vous le pourrez; il est à votre disposition.
Arrangez-nous cette affaire si vous voulez prévenir la formation d'un
ministère belliqueux. Nous attendons tout de votre habileté et de
votre amour pour la paix. Nous sommes dans une véritable crise...»

  [281] Sir Charles Bagot, né en 1781, membre du conseil privé,
  ministre plénipotentiaire à La Haye, plus tard gouverneur général
  du Canada. Il mourut en 1843.

En même temps que le général Baudrand m'apportait ces cris d'alarme,
on avait expédié M. de Latour-Maubourg à Bruxelles pour y faire signer
par le roi Léopold et son gouvernement une convention dans laquelle
ils s'engageraient à la démolition de certaines forteresses. J'avais
été prévenu assez à temps, mais pas par mon gouvernement, pour pouvoir
avertir M. de Latour-Maubourg des difficultés qu'il rencontrerait et
des pièges qu'on lui tendrait.

Aussi m'écrivit-il de Bruxelles le 28 août:


M. DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 28 août 1831.

    »Mon prince,

»La lettre que vous avez bien voulu m'adresser ici m'est arrivée
récemment. L'objet spécial pour lequel je suis venu en Belgique n'est
point encore terminé; ici, sont des gens craintifs, méfiants,
empressés d'obtenir plus que de donner, et préoccupés du soin
d'assurer leur responsabilité contre les attaques futures de la
tribune. On m'assurait, à mon départ de Paris, qu'il s'agissait d'une
chose simple; à mon arrivée, j'ai pu me convaincre qu'elle était très
compliquée. Je pressentais l'écueil que m'ont signalé vos paroles
transmises par Paris; je l'ai évité avec soin, heureux d'avoir vos
directions, et je crois y avoir réussi... Le ministre d'Angleterre, M.
Adair[282], est mécontent des alarmes que montre le ministère belge, à
l'occasion du dernier protocole numéro 34. Si les six semaines de
l'armistice s'écoulent sans qu'on ait pu terminer la négociation, nous
resterons désarmés, disent les ministres, et sans garantie contre les
attaques de notre ennemi. La France ne pourra plus, comme elle l'a
fait à présent, nous secourir de l'aveu de toutes les puissances et
sans compromettre la paix générale. Nous leur disons que dans ce cas,
un nouvel armistice protecteur comme les autres les mettra à l'abri
des tentatives de la Hollande. Nous ne réussissons pas à les
convaincre. Ils assurent que le roi Guillaume continue à recruter; que
le Rhin est couvert de bateaux conduisant en Hollande des hommes sans
uniforme, mais complètement équipés et provenant, selon eux, de
régiments licenciés par la Prusse. Il est certain que, jusqu'au moment
où la conférence aura réussi à amener la réduction de l'armée
hollandaise, nous aurons de la peine à leur inspirer de la
sécurité...»

  [282] Sir Robert Adair, diplomate anglais, né en 1763, entra tout
  jeune au parlement où il siégea dans les rangs des whigs, fut
  chargé d'une mission spéciale à Vienne en 1806, puis à
  Constantinople. De 1831 à 1851, il fut accrédité à Bruxelles. A
  son retour, il fut nommé membre du conseil privé. Il mourut en
  1855.

Je m'étais mis en mesure, même avant de recevoir les lettres du roi et
du général Sébastiani du 27 août, de satisfaire autant du moins qu'il
était possible de le faire, aux demandes que contenaient ces lettres;
et sur mes très vives instances, la conférence consentit à fermer les
yeux sur la prolongation du séjour des troupes françaises en Belgique,
sans toutefois exprimer le consentement par écrit: c'était tout ce
qu'il nous fallait. Après avoir obtenu de la conférence cette nouvelle
concession, j'attendis quelques jours pour laisser au général Baudrand
le temps de juger l'état des esprits à Londres et je répondis par lui,
au roi Louis-Philippe, la lettre suivante:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

    «Londres, le 2 septembre 1831.

    »SIRE,

»Votre Majesté m'écrit elle-même; c'est me traiter avec une bonté dont
je sens tout le prix, et qui augmenterait encore mon attachement à sa
personne et mon zèle pour son service, s'il en était besoin. L'un et
l'autre m'ont dirigé vers la conservation honorable de la paix
que le roi m'avait donnée pour mot d'ordre quand j'ai quitté la
France. Les nombreux événements qui se sont succédé depuis sur tous
les points du globe n'ont pas rendu cette paix moins nécessaire, mais
ils ont contribué à la rendre plus difficile. Les dernières
circonstances surtout, en mettant les intérêts de la France et de
l'Angleterre en présence, nous ont fait arriver au point le plus
délicat de la question. J'ose espérer qu'elle se résoudra
pacifiquement et que, cette compétition éludée, nous arriverons enfin
à un état définitif qui assurerait pour quelque temps la tranquillité
de l'Europe. Cet état définitif ne sera cependant que relatif, car il
ne faut pas nous dissimuler que nous ne faisons que du provisoire;
mais, pour peu que ce provisoire se prolonge assez pour permettre à la
France de reprendre tranquillement son niveau, la solution effective
tournera nécessairement à son profit. C'est là l'esprit dans lequel
j'ai conduit ici tout ce dont j'ai été chargé. J'ai cru, je l'avoue,
avoir beaucoup avancé nos affaires par le trente-quatrième protocole
qui a excité à Paris un mécontentement dont j'ai peine à me rendre
compte. Il ne contient rien de plus qu'un armistice, et j'ai pensé que
moins nous disions, mieux nous faisions; y stipuler officiellement
quelque chose sur le séjour de nos troupes en Belgique, m'a paru
impossible.

»M. le général Baudrand que j'ai mené chez tous les membres du
cabinet, et que j'ai ensuite engagé à y aller seul, vous fera
connaître sûrement sa manière de voir à cet égard: et je m'en rapporte
parfaitement à ce que son bon esprit lui aura fait observer. On ne
pressera pas ostensiblement la rentrée de nos troupes. On fermera,
autant que possible, les yeux sur le plus ou moins de lenteur de
leur retraite; mais le cabinet anglais est dans l'impossibilité de
rien accorder par écrit sur leur séjour prolongé; et toutes les
démarches du roi Léopold, ainsi que toutes les miennes, resteront sans
effet devant la question d'_être_ ou de _ne pas être_ que le parlement
place chaque jour devant les ministres.

»Je dois supplier le roi de me permettre une réflexion que je crois
bien essentielle à son service. C'est que le plus grand danger, dans
les moments de crise, vient du zèle des personnes nouvelles dans les
affaires. Ce zèle-là empêche de distinguer les choses importantes de
celles qui ne sont que d'un intérêt secondaire; je vois avec peine que
Votre Majesté n'ait pas de ministre à La Haye. Ici, je ne suis occupé
qu'à écarter et qu'à aplanir les difficultés. Si j'avais voulu
attacher de l'importance aux récits officieux, aux inquiétudes
bienveillantes des petits nouvellistes, nous aurions dû nous croire
menacés par toute l'Europe, et toujours à la veille d'une guerre
générale, dont heureusement il n'a été question que dans les journaux.
Si Votre Majesté veut bien lire, avec l'attention qu'Elle porte à
tout, la dépêche de ce jour que j'adresse au département, Elle y verra
l'état réel des choses et des esprits. Je la supplie d'avoir confiance
dans ce qu'elle renferme. J'ai toujours cru que la question des places
fortes ne pourrait pas se traiter patemment par d'autres que par les
quatre puissances dont les représentants sont réunis ici et que la
mission trop évidente de M. de Latour-Maubourg se trouverait entravée
par la susceptibilité qu'elle créerait chez les ministres de Russie,
de Prusse et d'Autriche. Je crains que ma prévision ne soit juste,
mais cela ne me fait pas douter un moment que les puissances ne
tiennent les engagements qu'elles ont pris par le protocole du
mois d'avril, et qu'elles ont renouvelés plusieurs fois avec moi
depuis cette époque.

»Je remercie le roi de m'avoir envoyé le général Baudrand. Je désirais
qu'un homme de sa confiance particulière vît l'Angleterre dans ce
moment-ci...»

J'écrivis également à M. Casimir Périer.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 3 septembre 1831.

»Il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire,
mais je vous savais si occupé de toutes nos grandes questions
politiques que je n'ai pas voulu vous donner une lettre de plus à
lire, et j'ai laissé M. votre fils, vous mander tout ce qui se passe
ici; je suis sûr qu'il le fait bien et je m'en rapporte à ce qu'il
vous écrit; je le mets en mesure de bien juger, je suis parfaitement
content du travail dont je le charge. J'arrête son zèle, parce que
dans notre carrière, le zèle n'est que nuisible. La réserve que je
prescris n'est pas trop populaire, mais je la crois utile.

»Nous sommes arrivés à un moment si important et si délicat que je ne
saurais assez appeler votre attention sur la direction que j'ai à
recevoir de Paris. Il est évident que si l'on est calme, si on laisse
le temps agir, nous arriverons d'ici à six semaines, et en vérité,
cela n'est pas long, à la signature d'un traité définitif qui nous
assurera la paix que nous avons voulu avoir, sans avoir froissé les
vanités anglaise et française qui sont aussi susceptibles l'une que
l'autre. Si l'on n'était pas en France aussi ignorant des intérêts du
dehors qu'on l'est, on serait bien persuadé que nous avons obtenu
depuis un an une position que jamais on n'a pu espérer d'avoir dans la
première année d'une révolution. Mais ne brusquons rien: nous serons
refusés si nous demandons officiellement des choses que l'on est
décidé à nous accorder. Les places fortes seront abattues, c'est sûr;
une convention qui le dirait aujourd'hui nuirait au gouvernement
anglais, assez pour menacer son existence. Ce que je demande, c'est
que nous n'effarouchions pas trop par trop de mouvement. Votre
présence au ministère est de tous les arguments, celui qui me sert le
plus pour calmer les inquiétudes que les brouillons donnent et
renouvellent sous toutes les formes depuis un an. Il est positif que
tant que vous serez au ministère, personne ne croira que l'Europe
puisse être troublée. Laissez-moi vous répéter que vous êtes
essentiel, non seulement pour les destinées de la France, mais pour la
conservation de l'ordre en Europe; vous rendez les gouvernements plus
forts; c'est là ce qui m'est dit de tous côtés.

»Adieu, monsieur, je vous renouvelle l'assurance...»

Après avoir apaisé ainsi, au moins pour quelque temps les perpétuelles
agitations qui se mêlaient toujours à Paris, dans la direction des
affaires extérieures, je ne songeai plus qu'à la négociation d'un
traité définitif entre la Hollande et la Belgique, sous la médiation
des cinq puissances. Les circonstances étaient plus favorables pour
cette oeuvre. Les grands cabinets avaient été mécontents de
l'échauffourée hollandaise en Belgique, qui, un moment, avait menacé
d'amener la guerre générale: ils seraient donc mieux disposés à
imposer une solution au roi de Hollande; la Belgique, un peu honteuse
de sa défaite et de la nécessité dans laquelle elle s'était
trouvée de recourir à la protection de la France, devait, de son côté,
être portée à en finir et à sortir de son pénible état d'incertitude.
Aussi s'était-on décidé, à Bruxelles, à nommer un envoyé, chargé de
pleins pouvoirs, pour conclure le traité définitif: c'était M. Van de
Weyer qui arriva à Londres dans les premiers jours du mois de
septembre. Ce mois était un peu trop rempli pour mon âge et mes
forces, car, pendant qu'il fallait suivre notre fatigante négociation,
le couronnement du roi d'Angleterre eut lieu le 8 septembre. La
cérémonie, du reste fort belle, fut très fatigante. Il fallait être à
Westminster à huit heures et demie du matin et y rester jusqu'à quatre
heures et demie du soir, puis, dans la soirée, assister à un grand
dîner au Foreign Office. Vers la fin du même mois, le bill de _Reform_
devait être porté devant la Chambre des pairs, circonstance qui ne
rendait pas les ministres anglais très maniables à traiter.

Sous ce dernier rapport, un incident frivole en apparence, mais, pour
moi sérieux dans ses résultats, était venu, depuis quelque temps,
compliquer mes relations avec lord Palmerston et les rendre parfois
assez difficiles. Je me vois obligé d'en faire mention, quelque
ridicule qu'il puisse paraître, parce qu'il a eu réellement des
conséquences très incommodes pour moi.

Il existe en Angleterre une collection de caricatures politiques dont
l'origine remonte, m'a-t-on dit, au ministère de lord Chatham. Un
dessinateur habile de cette époque fit des caricatures sur les
principaux personnages du temps à l'occasion des divers événements
politiques qui se produisaient. Ces caricatures étaient signées _H.
B._, ce qui a fait donner ce nom à cette collection. Une
caricature qui en faisait partie, avait été publiée dans le courant de
l'année 1831. Elle était intitulée: _The lame leading the blind_ (le
boiteux dirigeant l'aveugle), et représentait la parfaite ressemblance
de lord Palmerston et la mienne. Il n'y avait rien là qui sortît des
bornes ordinaires du libelle et de la caricature, mais il paraît que
lord Palmerston en fut profondément blessé, et je ne tardai pas à
m'apercevoir qu'il était disposé, volontairement ou involontairement,
à me le témoigner. Depuis lors, jusqu'à ce que je quittasse
l'Angleterre en 1834, j'ai retrouvé bien des fois les traces de ce
ressentiment. Je n'y pouvais rien changer; il n'y avait pas d'autre
ressource que de n'y pas faire attention, si je ne voulais pas
compromettre le succès des affaires que j'avais à traiter avec lui;
c'est le parti que je pris et auquel je me tins scrupuleusement, mais
je dois dire que cela était parfois assez incommode.

Cette disposition de lord Palmerston, heureusement n'entrava pas mes
efforts pour arriver à la conclusion du traité que je considérais
comme le seul moyen d'assurer solidement le maintien de la paix. Le
cabinet dont il faisait partie n'avait pas moins d'intérêt que nous à
mettre fin à l'affaire belge. Les lettres qu'on va lire montreront
que, pour le moment, c'était de Paris principalement que venaient les
difficultés qui menaçaient de compromettre mon oeuvre.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce samedi 3 septembre 1831.

»J'ai travaillé, mon cher prince, à une carte que vous envoie le
général Sébastiani, et quoiqu'il vous donne sûrement toutes les
explications nécessaires, je suis bien aise de vous faire part des
avantages que présente, selon moi, la démarcation que nous proposons.

»Un des points auxquels je tiens le plus, c'est que nos propositions
puissent non seulement obtenir l'assentiment cordial du gouvernement
anglais, mais qu'elles lui facilitent de repousser les attaques
intérieures auxquelles il est en butte, parce que nul ne désire plus
que moi que lord Grey et ses collègues restent au ministère. J'ai cru
qu'il fallait que la démarcation nouvelle conciliât les intérêts
anglais avec les exigences naturelles et équitables de la Belgique.
Ainsi, j'ai reconnu, que d'un côté, la Belgique avait le droit de
demander que les écluses de ses cours d'eau et que les digues qui la
protègent contre les inondations ne fussent pas au pouvoir des
Hollandais, parce qu'il ne peut pas y avoir sûreté ou indépendance
pour elle, tant qu'il dépend de son voisin d'inonder ses campagnes, de
la ruiner pour des années et de mettre Bruges et Gand dans la mer.
J'ai reconnu d'autre part que la Hollande avait droit de conserver de
ce côté une frontière bien défendue, et j'ai cru qu'un des meilleurs
moyens de satisfaire l'Angleterre et de mettre la responsabilité des
ministres anglais à l'abri de toute attaque fondée, était que la
Hollande continuât à posséder tout le cours du Hondt ou Escaut
principal, et qu'elle eût même sur la rive gauche une barrière
suffisante pour en garantir la possession.

»Je crois, mon cher prince, qu'en examinant notre carte, vous
trouverez ces divers avantages réunis par la nouvelle démarcation,
car, s'il est vrai que, pour que la Belgique soit indépendante, il
faille que la Hollande renonce au droit ou au pouvoir, que lui
donnait la démarcation de 1790, de l'inonder quand cela lui convenait,
il faut d'abord qu'elle abandonne: 1º l'écluse qui est littéralement
l'écluse de Bruges et la clef de toutes les eaux de la West-Flandre;
2º le sas de Gand (et sas veut dire écluse), qui est de même l'écluse
de Gand et de même aussi la clef des eaux de l'Ost-Flandre, et par
conséquent, que la frontière belge soit portée en avant de ces
écluses, c'est-à-dire, à la limite du premier canal qui se trouve en
avant des digues, à travers lesquelles on pourrait toujours faire des
coupures comme on vient de le pratiquer d'une manière si déplorable,
si ces digues n'appartenaient pas à la Belgique.

»Je crois donc qu'on ne peut pas garantir la sûreté et l'indépendance
de la Belgique, si on ne porte pas sa frontière à la ligne proposée;
et je crois aussi, qu'en l'y arrêtant, la Hollande n'abandonne que des
moyens d'attaque sur la Belgique, et qu'elle conserve tous les moyens
de défense qu'elle peut désirer pour elle-même. Elle perd le sas de
Gand, Philippine, Ardenbourg et l'Écluse et un territoire de douze à
treize lieues carrées; mais elle conserve le cours de l'Escaut intact,
tel qu'elle le possède aujourd'hui. Elle conserve toute l'île de
Cadsand où se trouve la forteresse de Breskens qui garde l'embouchure
de l'Escaut du côté du sud, comme Flessingue du côté du nord; elle
conserve Terneuse et les places fortes de l'Ysendyke, Axel et Hulst,
qui suffisaient pour lui constituer une barrière derrière la ligne des
canaux de séparation, qui en forment déjà une excellente par
eux-mêmes.

»Je crois donc qu'en adoptant cette démarcation, sauf les légères
modifications que les localités, mieux reconnues sur les lieux,
pourraient indiquer, on établirait une neutralité parfaite entre
les deux États depuis Anvers jusqu'à la mer; puisque tous les deux
étant à l'abri de leurs agressions réciproques, toute collision entre
eux deviendrait impossible.

»Mais je ne puis assez vous répéter, mon cher prince, que c'est la
situation actuelle des deux États qui m'inquiète plus que leur avenir.
Je ne conçois pas comment, dans le dernier protocole, les puissances,
qui, toutes, veulent et ont besoin de la paix, ne se sont pas occupées
de la réduction de l'armée hollandaise. Une armée hollandaise de plus
de cent mille combattants me paraît une monstruosité, dans l'ordre
politique de l'Europe, dont l'existence ne peut être prolongée sans
les plus grands dangers. Déjà, c'est à elle seule que doit être
attribuée la nécessité où nous avons été placés d'entrer en Belgique;
et c'est elle seule qui en retarde l'évacuation totale. Une fois cette
armée réduite au taux raisonnable que comportent la sûreté et les
ressources financières de la Hollande, il n'y aura plus de difficultés
sur rien, parce qu'il y aura sécurité pour tous, et c'est la mesure la
plus efficace pour parvenir à ce désarmement général que je désire
vivement pour tant de raisons, et surtout parce que je le regarde
comme le meilleur moyen d'assurer la paix de l'Europe. Dites bien à
lord Grey et à lord Palmerston que la réduction de cette armée est
aussi le meilleur moyen de rassurer en France et en Belgique, et que
c'est cela qui calmerait toutes les exigences et toutes les craintes,
aussi bien que _toutes les espérances de guerre_ pour ceux qui ont le
travers de la désirer. Malheureusement, mon cher prince, je dois vous
dire que tous les rapports que nous recevons, indiquent une marche
contraire, et qu'il paraît que le roi de Hollande continue à recruter
pour son armée tous les vagabonds qu'il peut ramasser en Europe,
en telle sorte que le dernier état de sa force effective présente un
total de cent quatorze mille hommes.

»De tels faits, mon cher prince, sont plus frappants, selon moi, que
tous les raisonnements que je pourrais présenter pour démontrer que ce
n'est pas dans des vues de paix et de défense que le roi de Hollande
s'est chargé d'un pareil fardeau, et qu'il n"y a pas un moment à
perdre pour le contraindre à en exonérer ses États et ses voisins. Je
suis convaincu que l'intérêt de l'Angleterre est bien d'accord avec le
nôtre à cet égard, et que c'est même également celui de toutes les
autres puissances.

»Je vous remets une note explicative relativement à la carte de
délimitation que le général Sébastiani vous envoie.

»Je veux encore vous dire que j'ai engagé dom Pedro à faire une course
à Londres, pour assister au couronnement du roi d'Angleterre, croyant,
d'après ce que vous avez mandé, faire en cela une chose qui serait
agréable au roi et à son gouvernement. Je ne sais pas encore ce qu'il
fera.

»Je vous renouvelle, de tout mon coeur, mon cher prince, l'assurance de
toute mon amitié, et de tous mes sentiments pour vous.

    »Votre affectionné,

    »LOUIS-PHILIPPE.»


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 septembre 1831.

    »Mon prince,

»Je reçois dans cet instant vos dépêches du 5, sous les numéros 215 et
216. Il paraît que la conférence et le cabinet de Londres ne se
doutent pas de la situation de la France. Veuille le ciel que le fruit
de tant de soins ne soit pas perdu! Le ministère whig pourrait bien
avoir immolé à ses convenances le repos du monde. Je vais communiquer
vos lettres au roi; le conseil se réunit demain. Dans quelques moments
j'aurai un entretien avec M. Périer. Je suis bien fâché que votre voix
ait été impuissante pour ramener aux conseils de la raison.
Aurions-nous été seuls modérés et de bonne foi? Dieu seul pourrait
nous dire où nous conduiront les affaires de la Belgique.

    »Tout à vous...»


    «Paris, le 10 septembre 1831.

    »Mon prince.

»Parmi les raisons qui nous portent à différer jusqu'au 30 de ce mois
l'évacuation complète de la Belgique, il en est une qui ne pouvait
trouver place dans ma dépêche officielle, mais que je ne veux pourtant
pas vous laisser ignorer. Nous touchons au moment où les débats
législatifs doivent s'ouvrir sur la question de la pairie.
Nécessairement, ces débats mettront de nouveau les passions en jeu.
Nous avons pensé que ce serait leur donner un aliment ou un prétexte
de plus, si nous faisions coïncider avec cette discussion la rentrée
en France de notre armée tout entière; et c'est ce que nous avons
voulu éviter. Vous pourrez, mon prince, faire confidentiellement usage
de cette considération près de vos collègues, dans le cas où vous le
jugeriez nécessaire pour empêcher qu'il n'y eût réclamation de leur
part contre l'époque assignée par nous à l'évacuation.

»Je quitte à l'instant la Chambre. Quelques membres de l'opposition
ont ramené sur le tapis les affaires de Belgique, la question de la
Pologne, et celle de la conduite de la Prusse, à l'égard des Polonais.
Nous avons évité de nous laisser entraîner sur ce terrain, et nous
avons jugé d'autant plus inutile de répondre à nos adversaires, que la
grande majorité de la Chambre se montrait fatiguée de les voir
éternellement reproduire des opinions et des assertions, dont nous
avions déjà fait bonne et complète justice...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 15 septembre 1831.

»Vous êtes étonnée qu'ici on n'entre pas plus dans les convenances du
ministère français. On vous trompe quand on vous dit cela. Le
ministère français est aimé et soutenu ici par les gens qui comptent,
dans quelque parti qu'ils soient. Cela est positif. Mais on trouve que
nous avons trop d'activité et que nous sommes trop faiseurs; et un
gouvernement nouveau qui est faiseur inquiète tout le monde. Nous
avons besoin de nous vieillir, et l'action produit l'effet contraire.
Quand on est conquérant, l'action continuelle s'explique; mais quand
on arrive par le choix populaire, c'est la tranquillité que l'on
demande au souverain. Les passions ne peuvent être étouffées par lui
qu'au moyen de la paix. Il faut ne parler que de paix, la mettre dans
tous les discours, dans tous les actes. C'est là, ce qui établit, et
cela uniquement. On ne peut trop repousser toutes les fantaisies
militaires des personnes qui entourent notre famille royale. Ces
gens-là ne veulent et ne savent que cela; ce n'est pas notre intérêt
de jamais les écouter. Il faut être bien pour eux, mais ne leur
donner aucun crédit. Établissons-nous. Le roi et sa famille ont de
quoi être aimés par la France; on a besoin d'eux. S'il y a paix, c'est
par eux que le bien-être vient; s'il y a guerre, c'est par les hommes
d'armée qui veulent plaire aux vanités du pays, et ces vanités-là ne
durent qu'un temps. Le roi fonde, et la paix est son seul moyen.

    »Adieu...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 17 septembre 1831.

»... Au Palais-Royal, on devrait se rappeler que _tout, absolument
tout_ ce qui a été entrepris par Paris, l'a été sans succès. On a même
été obligé de revenir sur ce qu'on avait demandé; et ici, cela n'est
jamais arrivé pour aucune chose que j'ai faite. Tout cela tient à une
envie de faire qu'il faut bien passer aux personnes nouvelles dans les
affaires. Pour les forteresses, ils sont bien obligés de revenir ici
où tout était fait, comme je l'ai écrit depuis trois mois, sans que
les choses fussent autrement qu'elles ne sont. L'action quand elle ne
sert pas, nuit. Le désarmement du roi de Hollande aura lieu; mais il
faut faire le traité, et il sera fait dans le mois d'octobre. Ne
croyez pas à une rupture d'armistice; je déclare positivement que du
côté de la Hollande, elle n'aura pas lieu. Les puissances ne le
veulent pas et le roi est averti à ce sujet. Tenez cela pour sûr. Nous
ferons le traité et il faut le faire tel, que le roi de Hollande
puisse le signer; sans sa signature à lui, l'affaire de la Belgique
reste en l'air. C'est là le principe; et quand cinq puissances
prennent le pouvoir, il faut qu'elles restent dans les principes. La
Hollande sera ce qu'elle était en 1790, ayant de plus une partie
du Luxembourg. On pourrait faire mieux en faisant du nouveau, mais on
entrerait dans une mer d'intrigues et de prétentions. Ce que je vous
écris là, c'est uniquement pour vos conversations[283].

    »Adieu...»

  [283] Conversations avec Madame Adélaïde qui les rendait au roi.
  (_Note du prince de Talleyrand._)


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Neuilly, ce 15 septembre 1831.

»Il y a déjà quelques jours, mon cher prince, qu'en remettant des
dépêches à lire, le général Sébastiani me remit très exactement une
lettre de vous, mais elle se glissa dans la pile de papiers à lire et
à signer dont mon bureau n'est que trop souvent encombré et, malgré
mon impatience de la lire et de connaître votre opinion à laquelle
j'attache toujours un grand prix, ce n'est qu'hier que j'ai pu la
retrouver, et je ne perds pas un instant à vous en remercier. La scène
a déjà changé d'aspect. Vous nous voyez arrivés au point le plus
délicat de cette grande affaire de la Belgique, par la nécessité de
tout compromettre dans un sens ou dans l'autre, soit en laissant nos
troupes dans la Belgique par une avant-garde; soit en les retirant
totalement, et, jamais, comme vous le dites avec raison, il n'y eut
rien de plus délicat. Peut-être même m'est-il permis de dire qu'il a
fallu plus de loyauté et de résolution pour décider que nos troupes
évacueraient la Belgique le 30 septembre, qu'il n'en avait fallu, le 4
août, pour les y faire entrer à l'instant même; et, ce qui est encore
plus singulier et non moins vrai, c'est que ce sont les mêmes
motifs et le même objet qui ont déterminé ces deux mesures que la
présomptueuse superficialité de notre époque essaiera peut-être de
représenter comme contradictoires. La première mesure a obtenu
l'assentiment général et le succès l'a confirmée; et si la seconde
n'obtient pas d'abord autant d'approbation, cependant, j'ai la
confiance que ses résultats, dans l'une ou l'autre hypothèse de la
reprise ou de la non reprise des hostilités par les Hollandais, lui
assureront en définitive cette unanimité d'assentiment qui lui aura
peut-être manqué dans le début.

    ... et pour être approuvés,
    De semblables desseins veulent être achevés.


»C'est donc pour vous demander moi-même, mon cher prince, toute
l'assistance que vous êtes si capable de me donner pour parvenir à cet
heureux achèvement, que je vous écris encore.

»Il me semble qu'il y a trois points principaux à négocier et à régler
par le traité définitif entre la Hollande et la Belgique; car je ne
parle pas de celui des dettes, dont la base, mal posée, selon moi, au
mois de janvier, me paraît avoir été convenablement et équitablement
rectifiée par les dix-huit articles[284].

  [284] Sur la question du partage de la dette entre la Hollande et
  la Belgique, la conférence avait eu à choisir entre deux
  systèmes: ou bien «laisser subsister la communauté des charges,
  confondre les dettes, et rendre chacun des États solidaire», ou
  bien partager la dette eu égard à son origine, affranchir la
  Belgique de ce qu'elle n'avait pas contracté et répartir entre
  les deux pays, dans une juste proportion, les charges créées e n
  commun depuis 1815. Le protocole du 27 janvier avait adopté le
  premier système, se fondant sur un protocole du 21 juillet 1814
  qui établissait la communauté des charges. Le traité des dix-huit
  articles adopta le second que le congrès belge avait toujours
  soutenu. Un protocole du 6 octobre suivant régla le partage de la
  dette conformément à ce principe.]

»Ces trois points sont:

»1º L'attribution du pays de Luxembourg à la Belgique, moyennant un
prix équitable, et la conservation de la forteresse de Luxembourg et
de sa banlieue à la Confédération germanique.

»2º La conservation de Maëstricht à la Hollande, en compensant
ailleurs à la Belgique les droits de l'évêque de Liège, et en
arrangeant une contiguïté de territoire entre Maëstricht et la
Hollande, qui n'existait point en 1790.

»3º Une garantie contre les inondations de la Flandre belge, en
attribuant à la Belgique la possession des écluses de ses eaux et des
digues qui la protègent contre la mer, sans laquelle son indépendance
serait une chimère, puisque la possession des écluses et des digues en
est la clef et le boulevard.

»Je ne vois plus à craindre de difficulté sérieuse sur le premier
point, et je crois qu'il n'y en aura aucune de la part du roi des
Belges sur le second, si le troisième lui est accordé, mais il nous
témoigne une grande répugnance à dire qu'il concédera le second
jusqu'à ce qu'il ait acquis la certitude qu'on lui concédera le
troisième. Je dois avouer que je le trouve raisonnable, car je pense,
comme lui, qu'il ne peut pas se soutenir en Belgique, s'il ne
l'obtient pas.

»La possession de la forteresse de Maëstricht, est sans doute une
grande gêne et même un grand danger pour la Belgique, mais des
traités peuvent la protéger efficacement de ce côté, et pourvu que la
frontière soit bien établie et que le transit de la forteresse soit
bien assuré aux bateaux belges qui descendent et remontent la Meuse,
je crois que la chose serait bien arrangée; tandis que du côté de la
Flandre il ne peut y avoir de sûreté et d'indépendance pour la
Belgique, qu'en portant sa frontière aux eaux mortes, et en lui
attribuant ainsi la possession des écluses et des digues qui peuvent
seules préserver son territoire _actuel_ du danger des inondations. La
carte aux lignes rouges et jaunes a eu pour but de déterminer ce qui
était rigoureusement nécessaire pour atteindre ce but, et pour
démontrer que cette cession n'enlèverait à la Hollande que des moyens
d'attaque et ne porterait aucun préjudice réel à ses moyens de
défense. Elle ne lui coûterait que quatre petites villes, à la vérité
fortifiées, quelques villages, moins de six mille habitants, et douze
lieues et demie carrées d'un pays toujours désolé par la fièvre, ce
que les souvenirs de Walcheren doivent bien établir en
Angleterre[285].

  [285] Expédition tentée en 1809 contre Anvers. Les troupes
  anglaises furent entièrement décimées par les fièvres dans l'île
  de Walcheren, située à l'embouchure de l'Escaut; leurs débris
  assaillis par Bernadotte durent se rembarquer.

»Je sais, mon cher prince, que la première objection à cette
combinaison, c'est que, en 1790, la Hollande possédait ce territoire;
mais il est juste aussi de considérer qu'à cette époque la Flandre
belge faisait partie de cette grande monarchie autrichienne, dont la
politique était toujours unie à celle de la Hollande, et, dans l'appui
de laquelle la Hollande trouvait cette protection précieuse dont elle
ne pouvait se passer; et il ne faut pas oublier que de son côté,
l'Autriche sacrifiait le commerce et la richesse de la Belgique à
ceux de la Hollande en consentant à la fermeture de l'Escaut, et en
laissant ruiner Anvers, Gand et Bruges, au profit d'Amsterdam et de
Rotterdam.

»Un tel état de choses n'existant plus, et ne pouvant plus exister,
les rapports réciproques qui en résultaient ne peuvent pas exister
davantage; et la Belgique, devenue indépendante et neutre, ne peut
plus exister sous les mêmes conditions et restrictions que quand elle
était une ou plusieurs provinces autrichiennes.

»J'ai voulu vous communiquer ces réflexions, mon cher prince, telles
qu'elles se présentent à moi, pour vous convaincre que ce n'est pas en
haine de la Hollande, sentiment qui est bien loin de moi; car je
désire sa conservation autant que personne, ni de même, en
prédilection pour la Belgique, que nous insistons pour cette cession
des douze lieues carrées de la Flandre zélandaise à la Belgique; mais
que c'est uniquement pour établir la séparation des deux États sur la
seule base praticable, qui est la séparation des intérêts et
l'indépendance réciproque, et en faisant cesser ainsi toutes les
causes de collision entre eux. Je ne comprends pas de bon traité
définitif, qui n'aurait pas cette base, et c'est ce qui nous porte à
ne pas vouloir en admettre d'autre que celui où elle serait adoptée.
Mais mon papier, qui finit, m'avertit de finir aussi en vous
renouvelant de tout mon coeur, l'assurance de l'amitié que vous me
connaissez pour vous.

»_P.-S._--Veuillez aussi, mon cher prince, ne pas laisser perdre de
vue que, même sous le point de vue commercial, la cession des douze
lieues carrées ne porterait plus un préjudice matériel à la Hollande,
depuis qu'elle a nécessairement perdu la fermeture de l'Escaut,
et que l'ouverture de ce grand débouché rend à la ville d'Anvers le
commerce qu'elle avait perdu. N'oubliez pas non plus l'état de
désolation et de ruine où la Flandre belge a été précipitée pour
plusieurs années et qu'il est pourtant juste qu'on trouve des
compensations, tant pour ces inondations que rien ne justifiait[286]
que pour les dépenses et les autres maux occasionnés et produits par
l'invasion de l'armée hollandaise en Belgique que rien ne justifiait
davantage. Il ne me paraît ni équitable en soi-même, ni conforme à la
dignité des puissances, qu'il n'y ait aucune expiation pour la
violation de l'armistice à _trois jours_ de notification au lieu d'_un
mois_, et au mépris de la garantie de la conférence. Sans doute, il ne
faut rien exiger de la Hollande qui puisse compromettre son existence
future, mais il faut aussi ne pas compromettre celle de la Belgique,
et je suis persuadé, non seulement que cet équilibre peut se concilier
avec l'arrangement que nous proposons et que je vous recommande de
soutenir, mais que c'est à peu près le seul moyen de l'établir.»

  [286] Les Hollandais avaient, dès l'ouverture des hostilités,
  rompu plusieurs digues aux environs d'Anvers pour arrêter les
  mouvements de l'armée belge.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, lundi, 19 septembre 1831.

»Je vous avais tellement accablé de mes lettres et de mon écriture,
depuis quelque temps, mon cher prince, que j'ai voulu vous en laisser
reposer, sachant surtout combien vous étiez occupé et tout ce que vous
aviez à écrire. Mais aujourd'hui, je suis sûre de vous faire
plaisir, en vous donnant de nos nouvelles et en vous disant ce qui se
passe ici et qui vous arrive certainement d'une manière fort exagérée.
Malheureusement depuis samedi soir les émeutes ont recommencé[287].
Les agitateurs de tous les partis ont espéré trouver une chance
favorable dans la triste nouvelle de la défaite des Polonais et de la
prise de Varsovie, d'après la sympathie très grande qui existe pour
eux ici. Ils ont donc lancé leur meute, car ce n'est véritablement que
cela, et malgré tous leurs efforts, la population n'y prend aucune
part. Il y a beaucoup de curieux, de badauds et des petits groupes
d'agitateurs qui excitent à l'anarchie, au désordre: les carlistes,
les bonapartistes, les soi-disant républicains sont parfaitement
d'accord sur ce point; leur langage est le même et leur seul but est
de renverser Louis-Philippe, c'est ce qui est certain. Heureusement
ils ne trouvent pas d'écho; la population, le pays, ne veut pas de
cela. Au milieu de la foule, vous ne voyez tout au plus qu'une
centaine d'hommes, d'enfants, de misérables qui crient:--_Vive la
Pologne! à bas les ministres!_

  [287] Insurrection des 16-19 septembre.

»Hier soir, il y en a eu beaucoup d'arrêtés, et entre autres deux
chefs des _Amis du peuple_ qui avaient déjà figuré dans les autres
émeutes. Tout est fort tranquille en ce moment, dans ce quartier-ci;
la foule et les agitateurs se sont portés vers la Chambre des députés
où on s'attend qu'il y aura émeute dans l'espoir d'effrayer la
Chambre; et moi, j'ai celui que cela produira l'effet contraire sur la
majorité et que, joint aux explications, aux discours que comptent y
faire le président du conseil et le ministre des affaires
étrangères, cela fera sentir à la saine partie de la Chambre la
nécessité de se rallier et de soutenir fortement et franchement le
gouvernement du roi et le ministère, pour réprimer tous ces partis et
leur espoir qui est le renversement de tout. Dans ces derniers
troubles, le carlisme y est pour beaucoup. Il est évident que ce sont
des gens payés et que l'émeute se compose d'étrangers, de réfugiés et
de tous les repris de justice.»


    «Mardi, 10 septembre 1831.

»Je reprends ma lettre que je n'ai pu finir hier. Ce que je prévoyais
s'est heureusement vérifié hier à la séance de la Chambre qui a été
excellente. Le discours du général Sébastiani a été parfait; il a
répondu victorieusement à l'attaque et aux absurdes accusations de M.
Mauguin qu'il a complètement battu. Le général a eu le plus grand
succès, ainsi que le président du conseil et M. Barthe[288]. Le
ministère a eu la victoire, et la Chambre a manifesté d'excellentes
dispositions dans cette séance. Il y a eu des groupes et de
l'agitation toute la journée, cette émeute est revenue le soir du côté
du Palais-Royal, il y a eu des cris d'à bas les ministres... La garde
nationale et la troupe de ligne les ont dissipés et la nuit a été très
tranquille. La garde nationale est dans la meilleure disposition,
furieuse contre les agitateurs; et voulant agir et en finir, ils
ne demandent qu'à tomber dessus; ils sont pour cela et en tout dans la
plus parfaite harmonie avec la ligne. Les journaux hostiles rendent
compte ce matin, de ce qui s'est passé hier au soir, de la manière la
plus mensongère: ils disent entre eux que les soldats étaient ivres:
ils n'avaient pas eu une goutte de vin et on ne leur avait donné que
de l'eau et du vinaigre, mais tout cela est toujours pour tâcher
d'exciter la population, mais cela manquera.

  [288] Félix Barthe, né en 1795, avocat à Paris sous la
  Restauration, procureur général près la cour de Paris en 1830,
  député, puis ministre de l'instruction publique (déc. 1830),
  garde des sceaux (1831), pair de France et premier président de
  la Cour des comptes (1834), de nouveau ministre de la justice
  dans le cabinet Molé (1837-1839). En 1852 il fut nommé sénateur
  et mourut en 1863.

»Aujourd'hui il n'y a rien eu jusqu'à présent, mais il se forme encore
de nouveaux petits groupes; ils enragent de voir que la Chambre leur
échappe, et je crois bien qu'ils feront encore quelques tentatives de
désordre. Ils voyent qu'ils perdent la partie, ils font tous leurs
efforts, mais les mesures sont bien prises et cela sera réprimé. La
bonne disposition de la Chambre est une grande chose. Le maréchal
Soult doit parler aujourd'hui, et j'espère que demain ou après-demain,
au plus tard, nous serons hors de ces odieux cris; je suis persuadée
que s'il y a quelque chose encore, cela sera au moins fort peu de
chose.

»Chartres (le duc d'Orléans) est de retour de son petit voyage à
l'armée et en Belgique, depuis hier matin. Le roi des Belges a été
parfait pour lui: son armée s'organise et cela est bien nécessaire,
car il est dans une position bien difficile.

»Je veux encore vous dire, mon cher prince, que le roi n'est pas moins
pressé que vous de voir le traité définitif conclu entre la Hollande
et la Belgique, car c'est le gage de la paix. Il me dit qu'il n'a
d'inquiétude que sur la partie de la Flandre Zélandaise, sans laquelle
la Belgique ne peut pas exister. Il me disait tout à l'heure de vous
faire apercevoir ce que sera l'établissement d'une ligne de
douanes hollandaises entre Bruges et l'Écluse, et surtout entre Gand
et le Sas de Gand qui, depuis plus de trente ans, sont en libre
communication, mais il ajoutait: «Dites à mon ambassadeur que je
compte sur lui pour obtenir de la conférence, ce à quoi aucun autre ne
pourrait peut-être pas parvenir, c'est de bien reconnaître que Léopold
en Belgique est le gage de la paix et que par conséquent, la cession
par le roi de Hollande des douze lieues carrées doit être le _sine qua
non_ du traité, car la raison dit, et Léopold en est bien convaincu,
qu'il ne pourra pas se soutenir sans cela.»

»Ainsi, mon cher prince, vous qui êtes si persuasif, déployez votre
éloquence, et si vous réussissez, vous aurez rendu au roi, à la France
et à l'Europe le plus grand service qui ait peut-être jamais été
rendu.

»Le roi des Belges a les mêmes craintes pour Maëstricht et la rive
droite de la Meuse. On lui dit qu'il faut qu'il s'y résigne mais s'il
n'obtient pas l'autre partie, il est bien probable qu'il succombera et
ne pourra pas tenir. Si cela arrivait, il faut frémir, car, alors ne
serait-ce pas inévitablement la guerre? J'ai bien besoin de savoir ce
que vous en pensez.

»Adieu...»

Me faut-il encore répéter, après la lecture de pareilles lettres, ce
qu'était ma position dans la conférence, dont les membres étaient
aussi bien informés que moi de ce qui se passait à Paris? Représentant
d'un gouvernement chaque jour menacé d'être renversé, je devais
néanmoins me montrer exigeant pour obtenir des concessions et arracher
de nouveaux territoires du roi des Pays-Bas, déjà dépouillé de la
plus grande partie de ses États. Et on s'étonnait à Paris, quand je
n'y parvenais pas immédiatement; on accusait les gouvernements
représentés à Londres d'être méfiants envers la France, et moi d'être
leur dupe. Mais poursuivons.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 23 septembre 1831.

»Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci parce que la ville de Londres et
tous les journaux étaient remplis des choses les plus effrayantes
arrivées à Paris. Aujourd'hui, il paraît, par les lettres, que l'on
est un peu plus calme et j'écris. J'envoie par le courrier
d'aujourd'hui un protocole signé le 19[289], et qui, dans mon opinion,
replace le gouvernement français dans la position que les derniers
jours de faiblesse lui ont ôtée. La route ouverte par ce protocole est
la route du salut. Je désire que le roi en sente toute la valeur, et
je crois qu'il le fera. C'est un protocole de principes qui nous met
d'accord avec ce que nous avons fait, et qui établit que c'est
l'ordre et la paix qui nous ont conduit. De plus, nous sommes d'accord
avec tous les traités existants. Les Belges ont leurs droits, mais ils
ne peuvent pas attaquer ceux des autres.

  [289] Protocole numéro 41, signé le 15 septembre et non le 19. Il
  prend acte de la déclaration du prince de Talleyrand qui annonce
  que le gouvernement français retire de la Belgique le dernier
  corps de troupes, lequel n'y avait été laissé que sur la demande
  expresse du souverain de ce pays, et que la retraite de ce corps
  commencera le 25 septembre pour être entièrement effectuée le 30.

  En réponse à cette déclaration, les plénipotentiaires des quatre
  cours «ont témoigné au plénipotentiaire de France, la satisfaction
  avec laquelle ils la reçoivent. Cette nouvelle manifestation des
  principes élevés que la France fait présider à sa politique et de
  son amour pour la paix avait été attendue par ses alliés avec une
  confiance entière, et les plénipotentiaires prient le prince de
  Talleyrand d'être persuadé que leurs cours sauront apprécier à sa
  juste valeur la détermination prise par le gouvernement français.»

  »Depuis les événements de Juillet, rien n'avait causé à Londres
  une pareille inquiétude à celle qui, dans toutes les classes, a
  existé pendant trois jours, et cela n'est pas encore tout à fait
  fini. Adieu, je suis fatigué. Dites bien à Mademoiselle que c'est
  par une marche de principes que l'on prend une situation forte et
  honorable. Sans cela, on est entouré d'intrigants de tous genres.
  Je crois que le protocole d'aujourd'hui met le roi à son aise sur
  toutes les affaires de la Belgique. Il peut toujours dire: «Ce
  n'est pas moi, c'est la conférence.» Il vaudrait encore mieux ne
  rien dire du tout. Ne perdez pas de temps pour voir Mademoiselle.»


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 24 septembre 1831.

  »Vous avez, monsieur, remporté un triomphe dont l'Europe entière
  vous sait gré[290]. Comme Français, je vous remercie au nom de
  notre patrie commune: elle vous devra de reparaître brillante
  et honorée. Nous faisons ici ce que nous croyons devoir conduire à
  ce désarmement dont vous avez parlé si à propos. Il sera, si nous
  l'obtenons, principalement dû à cette laborieuse semaine que vous
  avez si heureusement terminée.

  [290] Le ministère avait eu à subir dans les séances des 19, 20,
  21 et 22 septembre une série d'interpellations de plusieurs
  députés de l'opposition. La question extérieure fit
  particulièrement les frais du débat, car les événements de
  Varsovie avaient surexcité les esprits. La politique intérieure
  fut également vivement attaquée. Après de longs discours de MM.
  Mauguin, Lamarque et Thiers, et les répliques de MM. Casimir
  Périer et Sébastiani, la Chambre vota le 22 septembre par 221
  voix contre 136 un ordre du jour par lequel «elle se déclarait
  satisfaite des explications données par les ministres et se
  reposait en leur sollicitude pour la dignité extérieure de la
  France.»

  »Je laisse à M. votre fils, à vous parler de nos angoisses passées
  et de notre satisfaction actuelle. Tous les bons esprits de
  l'Angleterre, et là ils sont nombreux, ont partagé notre
  sollicitude.

  »Adieu, monsieur, je n'ai à souhaiter pour vous et pour la France
  que la santé...»


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 24 septembre 1831.

»Mademoiselle a raison: je crois tout à fait à l'amitié de Sébastiani;
il vient de m'en donner une preuve nouvelle en me faisant connaître
par le télégraphe l'heureuse issue de la séance du 22, si importante
pour nos affaires et dont j'attendais le résultat avec une agitation
qui m'a donné la fièvre hier. Ce n'est pas la première fois, j'ose le
dire, que je l'ai eue dans de semblables circonstances. A mon âge, les
nerfs s'ébranlent aisément, mais j'espère n'avoir plus cette triste
preuve de dévouement à donner aux intérêts du roi. Ces intérêts ont
été noblement et habilement défendus dans la Chambre des députés; le
retentissement ici en est heureux et je l'ai fait valoir autant que
possible.

»Dans le traité qui nous occupe, je vois chacun animé d'un bon esprit;
tout le monde a envie de faire de la bonne besogne. Nous avons
communiqué à chacune des parties la proposition de l'autre; ils
nous présenteront, lundi 26, leurs observations, et c'est dans la
discussion qui suivra que je ferai valoir les arguments que le roi a
eu la bonté de me fournir. On est disposé à être juste et équitable
pour tout le monde et à en finir.

»Les arrivages de Lisbonne nous ont appris hier de nouvelles cruautés
de dom Miguel; elles faciliteront les efforts de M. de Palmella[291],
que j'ai revu hier avec grand plaisir et qui part dans peu de jours
pour Paris.

  [291] Le marquis de Palmella était alors l'ambassadeur de dom
  Pedro à Londres. Il fut peu après mis à la tête de la régence de
  Terceira, puis devint ministre des affaires étrangères et
  président du conseil. M. de Palmella avait autrefois connu M. de
  Talleyrand à Vienne où il représentait le Portugal au congrès.

»Le ministère anglais n'est occupé que de _la réforme_; les pétitions
arrivent de tous côtés: le 3 octobre est le jour où commencera le
grand débat...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 27 septembre 1831.

»L'affaire des forteresses donne de l'embarras et j'en suis très
fâché; mais le fait est qu'elle a été gâtée par l'envoi de M. de
Latour-Maubourg à Bruxelles. Depuis un an, je m'attache à montrer que
nous ne sommes occupés que d'avoir une action commune avec les autres
puissances et particulièrement avec l'Angleterre. Tout ce que j'avais
obtenu de confiance à cet égard a été détruit par cette affaire à part
que l'on a fait faire par M. de Latour-Maubourg à Bruxelles. Vous vous
rappelerez qu'à cette époque je vous ai mandé tout cela. Aujourd'hui,
il faut se tirer de la position où cela nous a mis, et tâcher de ne
pas perdre la confiance que l'on avait en nous. C'est difficile, et
cette fin de question m'est parfaitement désagréable.--Nous sommes
dans le brouillard depuis huit jours; cela n'arrange pas ma tête qui
est déjà fort en malaise par cette affaire des forteresses, qui aurait
été toute seule si l'on n'était pas venu s'en mêler de Paris. J'ai
voulu avant tout montrer que j'étais sans intrigue: c'était là ma
force. A Paris, on n'a pas voulu de cette manière si simple et on a
fait une petite intrigue de côté qui, aujourd'hui, a engagé les autres
à prendre des précautions contre nous. Tout cela m'ennuie à la mort.

»Adieu...»


La lettre suivante d'un ami du général Sébastiani, d'un des
conseillers très écoutés au Palais-Royal, et qui désirait plus encore
me remplacer à Londres que de garder son poste de ministre à Berlin où
il ne résida que trois mois, est un assez curieux témoignage de
l'influence qu'exerce le changement de résidence sur certains esprits.


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Berlin, le 25 septembre 1831.

»J'ai reçu hier le protocole numéro 41 que vous avez eu la bonté de
m'envoyer; sans cette bonté, je ne saurais pas un mot de ce qui se
fait, car le ministère ne donne aucune information à son ministre à
Berlin. Je trouve que les termes (du protocole) en sont excellents et
réparent la position ridicule, embarrassante où nous avait placé le
discours du maréchal Soult[292]. Il eût fallu, pour agir
conformément à ses paroles, manquer aux engagements les plus clairs et
les plus solennels.

  [292] Le maréchal Soult avait déclaré que l'armée française
  resterait en Belgique jusqu'à ce que l'indépendance de ce pays
  ait été solennellement proclamée et reconnue.

»Je compte quitter Berlin ce soir pour profiter du congé que le roi
m'a donné. Voilà trois semaines que je ne suis pas du tout bien et
j'ai besoin aussi d'aller à Paris pour mes affaires. Vous y verrai-je?
Il me semble que vous surtout avez le droit de vous reposer, si, le
10, votre tâche est finie. Vous avez bien raison de dire qu'il n'y a
de salut pour nous que dans la paix. La guerre nous livre soit aux
étrangers, soit à nos brouillons. Les Polonais servent ces derniers de
tout leur coeur et je commence à me détacher d'eux. Ils s'aliéneront,
par cette conduite, leurs meilleurs amis. Ils nous font aujourd'hui un
crime de nos bons sentiments pour eux. En attendant, leurs armées se
flattent d'obtenir de meilleurs termes par la résistance, et je crois
qu'ils ne font qu'un peu plus gâter leurs affaires, car, petit à
petit, les soldats quittent leurs régiments et retournent chez eux. Il
eût mieux valu profiter des bonnes dispositions de Paskiewicz[293];
mais si le courage est l'attribut de cette belliqueuse nation, on ne
peut pas dire qu'elle se distingue par la raison.

  [293] Ivan Foderowitch Paskiewicz, feld-maréchal russe né en
  1777, fit les campagnes de 1805, 1806, 1812 et 1813. En 1826, il
  reçut le commandement de l'armée du Caucase. En 1831, il remplaça
  le maréchal Diebitsch à la tête de l'armée de Pologne, et reçut
  après la paix le grade de feld-maréchal et le titre de prince de
  Varsovie. Il fut en même temps nommé vice-roi de Pologne. En
  1849, il commanda les troupes russes envoyées en Hongrie. Enfin,
  en 1854, mis à la tête de l'armée du Danube, il fut grièvement
  blessé devant Silistrie. Il mourut en 1856.

»On dit que Romarino est entré en Gallicie avec dix mille hommes et
que l'armée de Modlin fait mine de vouloir se jeter en Prusse[294].
Vous connaissez...

  [294] Après la paix de Varsovie, les débris de l'armée polonaise
  sous la conduite des généraux Romarino et Rybinski se retirèrent
  sur Modlin. Après une résistance désespérée ils se dispersèrent
  et se réfugièrent en Prusse et en Autriche. Le général Romarino
  passa en Gallicie le 16 septembre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 30 septembre 1831.

»Lisez le _Times_ d'aujourd'hui 30. Il faut le lire dans l'original,
parce que les journaux français le défigureront, avec ou sans mauvaise
intention. Lord Londonderry[295] m'a attaqué sur l'influence que
j'exerçais sur la conférence et sur le ministère anglais; et tout cela
avec des épithètes d'adresse et de finesse qui étaient plutôt
malveillantes. Le duc de Wellington s'est levé et a vivement repoussé
les attaques faites contre moi; il a surtout insisté sur ce que
je défendais avec fermeté les intérêts de la France, sans que jamais
personne ait pu attaquer la loyauté et la franchise de mon caractère.
(Cela vous apprendra que cet homme qui vous aime est très franc et
très loyal). Lord Rolland a parlé après le duc de Wellington; il a
parlé dans le même sens et avec beaucoup de force. Ainsi, tous les
partis ce sont réunis d'une manière très flatteuse pour moi[296].

  [295] Charles-William Stewart, marquis de Londonderry, le frère
  de lord Castlereagh: on l'a déjà connu au congrès de Vienne sous
  le nom de lord Stewart. Voici le passage de son discours qui a
  trait à M. de Talleyrand.--Chambre des pairs; séance du 29
  septembre: _Le marquis de Londonderry._--«La France cherche tous
  les moyens de diminuer l'influence de l'Angleterre et de la
  forcer à plier sous son ascendant. L'astucieux diplomate qui la
  représente ici n'est pas plus tôt battu à un poste qu'il se
  replie sur l'autre... Je me suis servi d'une forte expression en
  parlant du personnage qui dirige maintenant chez nous les
  négociations de la France. Je ne crois pas qu'on puisse trouver
  dans le monde entier un caractère semblable à celui de ce
  personnage. Il a été successivement ministre de Napoléon, de
  Louis XVIII et de Charles X. Quand on voit les ministres de
  l'Angleterre courir l'un après l'autre consulter un tel
  personnage, on éprouve un dégoût qui est tout naturel. Si vos
  seigneuries veulent savoir sur quelle base est fondée mon opinion
  sur le prince de Talleyrand, je les invite à lire le mémoire
  qu'il a adressé au premier consul le 15 brumaire an XI».

  [296] Voici l'extrait du _Times_ avec la traduction dont il est
  question dans ce passage:


    HOUSE OF LORDS

    _Thursday, september 29th 1831._

    After lord Londonderry's attack on
    M. de Talleyrand, Lord Goderich said
    in the course of his speech:

    Another part of his noble friend's
    speech to which he desired to advert,
    was that which related to prince de
    Talleyrand, whom his noble friend had
    supposed to have great influence upon
    the councils of this country, and whom,
    proceeding on that supposition and upon
    certain parts of that illustrious person's
    past life, this noble friend has thought
    he was justified in pursuing with the
    most acrimonious animadversion although
    an ambassador from a friendly
    power. (_Loud cries of «hear»_) His noble
    friend, to do him justice, had not dipped
    his arrows so deeply in gall on
    this as on a former occasion; but still
    he must say that he had, even on this
    occasion, indulged in language the most
    imprudent and the most indiscreet that
    any public man could be betray'd into,
    with regard to an ambassador of a
    friendly power. (_Cheers._) He would not
    willingly have touched upon this part
    of his noble friend's speech because he
    thought the sooner it was forgotten,
    the better; but then, if he were silent,
    with regard to it, it might be supposed
    that the government were of opinion
    that those animadversions were not misplaced;
    and of that, were the case, the
    plain inference was, that prince de
    Talleyrand ought not to be allowed to
    remain here. If the government entertained
    the same opinion as his noble
    friend of prince de Talleyrand, it would
    be their duty to represent to His Majesty
    the king of the French that they could
    not transact business with such a person.
    He felt it necessary, therefore, to speak
    as he had spoken respecting these aspersions
    of the character of an individual
    whose station ought to have shielded
    him from such an assault. (_Cheers._) He
    knew that his noble friend would say
    that, because he protested against this
    indiscreet, imprudent and unjustifiable
    language, the government was truckling
    to France. Let him, however remind his
    noble friend, that prince de Talleyrand
    had been the Minister of the last two
    kings of France; that prince de Talleyrand
    had also had a large and important
    share in the deliberations of the congress
    of Vienna; the result of which deliberations
    the noble marquis thought so
    wise and so good. (_Cheers._) Surely,
    the noble marquis might have thought
    of these facts; but if he had, he would
    never have inter'd upon the unjust as
    well as the invidious occupation of
    ransacking every portion of prince de
    Talleyrand's life and bringing-up in
    judgment against him as present deeds
    and acts of this day, transactions which
    had taken place when the circumstances
    of France were so different, and when
    no man could act as his reason or his
    inclination dictated; but as the strong
    and uncontrolable tide of affairs compelled
    him to fashion his course.

    THE DUKE OF WELLINGTON.--Before
    he stated what his view of the subject
    was (l'emploi d'officiers français dans
    l'armée belge) he must be allow'd to
    say a few words respecting an illustrious
    individual (prince de Talleyrand) who
    had been so strongly animadverted
    upon by his noble friend near him.
    True it was that that illustrious individual
    had enjoy'd in a very high degree
    the confidence of his noble friend's
    deceased relative; and true it also was,
    that none of the great measures which
    had been resolved upon at vienna and
    at Paris had been concerted or carried
    on without the intervention of that
    illustrious person. He had no hesitation
    in saying that both at that time, in
    every one of the great transactions that
    took place then, and in every transaction
    in which he had been engaged with
    prince de Talleyrand since, the latest
    of which had occured during the short
    period in which he (the duke of Wellington)
    had been in His Majesty's
    councils after the late revolution in
    France,--he had no hesitation in declaring
    that in all those transactions,
    from the first to the last of them, no
    man could have conducted himself
    with more firmness and ability with
    regard to his own country, or with
    more uprightness and honor in all his
    communications with the ministers of
    other countries, than prince de Talleyrand.
    (_Cheers._) They had heard a good
    deal of prince de Talleyrand from many
    quarters; but he felt himself bound to
    declare it to be his sincere and conscientious
    belief that no man's public
    and private character, had ever been so
    much beleid as both the public and
    the private character of that illustrious
    individual had been. (_Much cheering._)
    He had thought it necessary in common
    justice, to say this much of an individual
    respecting whose conduct and
    character he had had no small means
    of forming a judgment.

    LORD HOLLAND--There was one part
    of the noble Duke's speech which had
    given him the greatest pleasure and
    which reflected the highest credit upon
    the noble Duke. He need hardly say that
    he alluded to the temper, the manliness
    and generosity with which the noble
    Duke had animadverted upon what had
    fallen from the noble marquis with
    regard to prince de Talleyrand. On public
    as well as on private grounds, he
    thanked the noble Duke for that part of
    his speech. There could be little difference
    of opinion as to the injustice and the
    want of generosity, of speaking in harsh
    and insulting terms respecting the ambassador
    of a friendly power, resident amongst
    us. On the other hand he felt that there
    could be no good taste in dwelling
    upon the virtue and the merit of a man's
    own acquaintance in an assembly like
    that of their Lordships; yet he trusted
    that he might be allowed to observe
    that forty years acquaintance with the noble
    individual who had been alluded to,
    enabled him to bear his testimony to the
    fact, that although those forty years had
    been passed during a time peculiarly
    fraught with calumnies of every description,
    there had been no man's private
    character more shamefully traduced,
    and no man's public character more mistaken
    and misrepresented, than the
    private and public character of prince de
    Talleyrand.


    CHAMBRE DES LORDS

    _Séance du jeudi 29 septembre 1831._

    Après l'attaque de lord Londonderry
    contre M. de Talleyrand, Lord Goderich
    dit dans la suite de son discours:

    Il y a un autre point du discours de
    mon noble ami auquel je désire m'arrêter:
    c'est celui qui concerne le prince de
    Talleyrand qu'il suppose exercer une
    grande influence sur les ministres de ce
    pays; se fondant sur cette supposition et
    sur certains faits de la vie passée de
    cet illustre personnage, mon noble ami
    a pensé qu'il pouvait l'accabler des plus
    âpres censures quoiqu'il soit ambassadeur
    d'une puissance amie. (_Cris,
    écoutez._) Pour être juste, je dois reconnaître
    que mon noble ami n'a pas aujourd'hui
    trempé ses flèches aussi
    profondément dans le fiel qu'il l'avait
    fait à une autre occasion; cependant je
    dois dire que dans cette occasion-ci
    même, il s'est permis le langage le plus
    imprudent et le plus inconvenant auquel
    un homme public puisse se laisser
    aller à l'égard de l'ambassadeur d'une
    puissance amie. (_Applaudissements._) Je
    me serais volontiers abstenu de toucher
    à cette partie du discours de mon noble
    ami, parce que je pense qu'il vaut mieux
    qu'elle soit oubliée le plus tôt possible;
    mais alors si je gardais le silence sur
    ces attaques, on pourrait supposer que
    le gouvernement croit quelles ne sont
    pas mal fondées; et, si cela était le cas,
    la conséquence naturelle serait qu'on
    ne devrait pas supporter ici le prince
    de Talleyrand. Car si le gouvernement
    avait de lui la même opinion que mon
    noble ami, son devoir serait de représenter
    au roi des Français qu'il ne peut
    pas traiter les affaires avec une telle
    personne. J'ai donc jugé qu'il était nécessaire
    de parler comme je l'ai fait,
    au sujet d'attaques contre le caractère
    d'un individu dont la position aurait dû
    le mettre à l'abri. (_Applaudissements._)
    Je sais que mon noble ami dira que
    le gouvernement est soumis à la France,
    parce que je proteste contre son inconvenant,
    imprudent et injustifiable langage.
    Mais je lui rappellerai que le prince
    de Talleyrand a été le ministre des deux
    derniers rois de France et qu'il a eu
    aussi une grande et importante part
    dans les délibérations du congrès de
    Vienne, dont le résultat est considéré
    comme si bon et si sage par le noble
    marquis. (_Applaudissements._) Le noble
    marquis aurait certainement pu penser
    à ces faits; mais s'il y avait songé, il
    ne se serait pas livré à des recherches
    aussi injustes que haineuses sur toutes
    les époques de la vie du prince de Talleyrand,
    et il n'aurait pas été prendre
    pour base de son jugement, sur les faits
    actuels et les actes d'aujourd'hui, des
    faits qui avaient eu lieu lorsque les circonstances
    étaient si différentes en
    France, et lorsqu'aucun homme ne
    pouvait agir comme sa raison ou son
    inclination l'y aurait porté; mais comme
    le puissant et irrésistible courant des
    affaires le forçait a régler sa conduite.

    LE DUC DE WELLINGTON.--Avant que
    j'expose ma manière de voir sur le sujet
    en question (l'emploi d'officiers français
    dans l'armée belge), il doit m'être permis
    de dire quelques mots au sujet d'un
    illustre individu qui a été si fortement
    attaqué par mon noble ami qui siège
    près de moi. Il est vrai que cet illustre
    individu a joui à un très haut degré de
    la confiance du parent décédé, lord
    Castlereagh, de mon noble ami; et il est
    également vrai qu'aucune des grandes
    mesures qui ont été adoptées à vienne
    et à Paris, n'a été concertée ou exécutée
    sans l'intervention de cet illustre personnage.
    Je n'ai aucune hésitation à
    déclarer que, soit à cette époque, dans
    les grandes négociations qui ont eu lieu,
    soit dans celles que j'ai traitées depuis
    lors avec le prince de Talleyrand, et
    dont les dernières se sont passées durant
    la courte période pendant laquelle
    j'étais dans les conseils de Sa Majesté,
    après la dernière révolution de France,--je
    n'ai aucune hésitation, dis-je, à
    déclarer que dans toutes ces négociations,
    de la première à la dernière,
    aucun homme ne pouvait se conduire
    avec plus de fermeté et d'habileté dans
    l'intérêt de son propre pays, ou avec
    plus de droiture et d'honneur dans toutes
    ses communications avec les ministres
    des autres pays, que le prince de Talleyrand.
    (_Applaudissements._) Vous avez
    entendu dire beaucoup de choses sur le
    prince de Talleyrand, et de bien des
    côtés différents; mais je me sens obligé
    de déclarer que ma conviction sincère
    et consciencieuse est que jamais le caractère
    public et privé d'un homme n'a
    été autant travesti que l'a été le caractère
    privé et public de cet illustre
    individu. (_Grands applaudissements._)
    J'ai pensé qu'il était nécessaire, équitablement,
    de dire tout ceci d'une personne
    sur la conduite et le caractère de
    laquelle j'ai eu de nombreux moyens de
    former mon jugement.

    LORD HOLLAND.--Il y a une partie du
    discours du noble duc qui m'a causé le
    plus grand plaisir et qui lui fait le plus
    grand honneur. J'ai à peine besoin de
    dire que je veux parler de l'esprit, de la
    fermeté et de la générosité avec lesquels
    le noble duc avait repoussé ce qui a été
    dit du prince de Talleyrand, par le noble
    marquis. Dans l'intérêt public aussi bien
    que comme homme privé, je remercie
    le noble duc pour cette partie de son discours.
    Il ne peut y avoir une opinion
    différente sur l'injustice et le manque
    de générosité qu'il y a à parler dans des
    termes âpres et insultants de l'ambassadeur
    d'une puissance amie résidant
    parmi nous. D'un autre côté, je sens
    qu'il ne serait pas de bon goût de m'étendre
    sur les qualités et les mérites d'un
    homme de ma connaissance, dans une
    assemblée comme celle de vos seigneuries;
    cependant j'espère qu'il me sera permis
    de dire que quarante années de relation
    avec le noble individu auquel il a
    été fait allusion, m'ont mis en état de
    rendre témoignage à ce fait, que, quoique
    ces quarante années se soient écoulées
    à une époque particulièrement fertile
    en calomnies de toute espèce, il n'a
    pas existé d'homme dont le caractère
    privé ait été plus honteusement diffamé
    et le caractère public plus méconnu et
    plus faussement représenté que le caractère
    privé et public du prince de Talleyrand.

  Si on se rend compte de la droiture et de la véracité bien connues
  du duc de Wellington et de l'amitié qui a existé pendant quarante
  ans entre lord Holland et le prince de Talleyrand, l'esprit le
  plus prévenu devra apprécier ce que cette séance de la Chambre des
  pairs d'Angleterre a de particulièrement honorable pour M. de
  Talleyrand. Il ne faut pas perdre de vue que le duc de Wellington
  était le chef de l'opposition dont faisait partie l'attaquant, le
  marquis de Londonderry, et que les lords Goderich et Holland
  étaient membres du ministère. (_Note de M. de Bacourt._)

»A Paris pour lequel je me tue, personne n'imagine d'en faire autant.
On se croit quitte de tout quand vous m'avez écrit quelques paroles
douces et je suis porté à croire que l'on a raison.--Le sort du bill
de _réforme_ est encore incertain: mais ce qu'il y a de sûr, c'est
que, le bill adopté ou rejeté, les ministres resteront.--A présent,
nous avons des conférences de cinq à six heures chaque jour; nous
voulons finir et nous finirons.--Le roi de Hollande n'attaquera pas,
quoi qu'en disent tous les journaux et tous les messieurs de Celles et
Cie. Si même il était nécessaire de prolonger de quelques jours
l'armistice, je crois qu'il s'y prêterait.--Qu'on nous laisse faire et
l'on finira suffisamment bien.

»Adieu...»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 1er octobre 1831.

»J'ai reçu, mon prince, les deux lettres que vous avez bien voulu
m'adresser; vous savez tout le plaisir que j'éprouve à avoir
directement de vos nouvelles.

»J'ai été extrêmement sensible à ce que vous voulez bien me dire
d'obligeant à l'occasion des événements de la semaine dernière. Je
n'ai fait dans cette circonstance, avec quelque danger peut-être, que
ce que réclamaient la gravité des désordres et la nécessité de déjouer
de coupables projets, armés du prétexte d'un événement extérieur.

»Parvenus cette fois encore à rétablir l'ordre, à surmonter un mal qui
a eu ses retentissements dans de tristes débats parlementaires, nous
ne négligerons aucun effort de notre dévouement pour arracher la
France aux périls dont ce mal la menace et avec elle la civilisation
de l'Europe. Ainsi que de votre côté, mon prince, vous vous appliquez
si noblement à le faire, aussi longtemps qu'il me sera donné de
pouvoir rester à la tête des affaires, j'emploierai toutes les forces
qui sont en moi à l'oeuvre si difficile de rasseoir l'ordre social si
ébranlé par les attaques des partis, et, en général, si peu
courageusement défendu par les hommes de bien.

»Nous avons reçu, mon prince, votre dernière dépêche à laquelle était
joint le quarante-quatrième protocole. La conférence, mue par le
sentiment de la nécessité de terminer les affaires belges, s'est
décidée à prendre l'initiative. Elle a résolu de dresser un projet de
traité définitif entre les deux pays[297]. Nous ne pouvons méconnaître
l'opportunité de cette mesure.

  [297] En exécution du traité préliminaire des dix-huit articles,
  la conférence avait proposé le 24 septembre un projet de traité
  définitif qu'elle adressa aux plénipotentiaires hollandais et
  belges. Ceux-ci répondirent le 26 par deux contre-projets
  entièrement dissemblables. La conférence jugea que les deux
  parties ne pourraient jamais s'entendre si on les laissait à
  elles-mêmes; elle dressa un protocole (nº 44 du 26 sept.) dans
  lequel elle décidait de fixer de sa propre autorité les articles
  du projet de traité. C'est en suite de ce protocole que fut
  arrêté le traité des vingt-quatre articles.

»Nous sommes également pressés, sans doute, de voir enfin cette
question résolue, et d'ôter ainsi aux passions les prétextes qu'elles
y cherchent; mais par-dessus tout, nous tenons, mon prince, à ce que
les bases établies par le général Sébastiani, dans ses diverses
dépêches, puissent être consacrées dans le projet de traité, et si,
pour obtenir plus complètement, plus sûrement ce résultat, le délai du
10 octobre était trop rapproché, nous devrions alors désirer que ce
terme pût recevoir une prorogation de quinze jours.

»Il importe essentiellement dans la position où nous sommes placés,
que la solution des affaires belges satisfasse aux vues comme aux
nécessités du gouvernement. Cette solution renferme jusqu'à un certain
point la question de notre maintien possible au pouvoir.

»Pour cela, mon prince, une séparation entre les deux pays qui enlève
à l'un et à l'autre tout motif ou prétexte de collision, la
possibilité pour chacun d'eux de jouir en paix de l'indépendance qui
lui est nécessaire et des avantages attachés à leur position
respective, des conditions, en un mot, dont la France puisse exiger
efficacement l'adoption, sont des nécessités dont votre haute sagesse
est certainement bien pénétrée.

»Des propositions ont été entendues par le gouvernement sur la pensée
de placer un prince de la maison de Nassau sur le trône de la Grèce.
Sans préjuger le sort de ces propositions, on pourrait les envisager
comme une cause possible de plus de facilité dans les arrangements, en
ce qui concerne la Hollande. Le gouvernement ne serait pas éloigné de
les écouter dans cette vue.

»Agréez...»

M. Casimir Périer fait allusion, dans le dernier paragraphe de sa
lettre, à l'idée qui avait été mise en avant par la Russie de
dédommager le roi des Pays-Bas, en donnant le trône de Grèce au fils
cadet de ce souverain, le prince Frédéric, qui était son fils de
prédilection, mais le roi lui-même repoussa cette proposition qui
n'eut pas d'autre suite.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 3 octobre 1831.

»Votre lettre en date du 29 passé, mon cher prince, m'a fait un
véritable bien. Vous aviez observé un si long silence que je ne savais
m'en expliquer le motif. Malgré la multiplicité de vos occupations,
j'espérais toujours que vous trouveriez un moment pour me parler de
votre santé et de votre bien-être. Vous ne pouvez douter que personne
ne forme des voeux plus sincères pour votre bonheur que je ne le fais.

»Je félicite l'Europe et la France en particulier si, par un
_arbitrage équitable_, la question batave finit. Aussi longtemps que
la question de la guerre est pendante, il ne faut pas croire qu'il
soit possible de ramener la confiance. Personne ne se fait illusion
sur les conséquences de la guerre. Elle doit amener des
bouleversements sur plusieurs points, et la France aurait tort de se
flatter qu'ils seraient à son avantage. Toutes mes relations en Italie
et en Allemagne me confirment que si les peuples ont applaudi à la
révolution de Juillet, tous voient et jugent les conséquences des
fautes qui se commettent ici.

»Un ami, dans une haute position en Allemagne, m'écrit: »Votre France
et votre Paris commencent réellement à nous dégoûter. Prenez-y garde!
un beau jour, vous pourriez facilement dans une guerre générale avec
nous avoir le sort de la Belgique dans la dernière bagarre avec la
Hollande. Il n'est pas écrit dans le ciel que, partout et toujours la
victoire sera fidèle aux armées françaises. Rappelez-vous les
dernières années de Louis XIV et de Napoléon. Cette soi-disant
sympathie des peuples se perd de plus en plus. On est fatigué de vos
émeutes, de vos intrigues, de vos inconséquences, et du bavardage
insultant de vos factions.»

»Des voyageurs reviennent de Cologne. Ils confirment cette même
observation. A Cologne, les Prussiens tiennent un parc d'artillerie de
deux cents pièces attelées. Le comte Nostitz[298] qui y commande une
partie de l'armée, a dit à une personne que je ne puis nommer:--Nous
défendrons contre la France notre traité. Qu'elle fasse ce qu'elle
voudra chez elle, mais qu'elle cesse de troubler la situation de ses
voisins. Notre armée désire la guerre, nous pouvons entrer en campagne
avec deux cent mille hommes. Notre organisation et notre nombre nous
assurent des succès. Le prince de Metternich s'est engagé avec nous.
Les Autrichiens et les contingents allemands présenteront le même
nombre sur le Rhin, et ils en auront autant avec les Piémontais en
Italie. Si le roi de France ne veut être que le roi du jacobinisme
qu'il cherche un autre théâtre que l'Europe. Nous nous défendrons.

  [298] Le comte de Nostitz-Rieneck, général de cavalerie, né en
  1777. Il fit les campagnes de 1806, 1813,1814 et 1815. Après la
  paix, il commanda la cavalerie de la garde. En 1830, le prince
  Guillaume, frère du roi, ayant été envoyé dans les provinces
  rhénanes comme gouverneur civil et militaire, le comte de Nostitz
  l'accompagna en qualité de chef d'état-major. Il quitta l'armée
  en 1848 et fut en 1850 nommé ministre à Hanovre. Il se retira en
  1859 et mourut en 1866.

»A Munich, le roi s'est livré entièrement au prince de Wrède. Soixante
mille Bavarois sont à la disposition du cabinet de Vienne.
Pfeffel[299] n'a pas reçu depuis six mois un mot de réponse à toutes
les balivernes qu'on lui débite ici au ministère des affaires
étrangères. Il y a à Munich un M. Mortier[300] qui est haut et
cassant, qui déplaît au roi et à tout le monde et auquel on tourne le
dos. On y regrette Rumigny[301] qui était commère, mais qui ne
tracassait pas.

  [299] Chrétien Hubert, baron Pfeffel de Kriegelstein, fils de
  l'historien et du diplomate de ce nom qui avait servi autrefois
  dans les bureaux de M. de Vergennes. Né en 1765, il entra dans la
  diplomatie au service de la Bavière, et mourut en 1835 à Paris
  comme ministre plénipotentiaire de ce pays.

  [300] Le baron Hector Mortier, neveu du maréchal duc de Trévise,
  né en 1797, était premier secrétaire à Berlin sous la
  Restauration. Après la révolution de Juillet, il fut nommé
  ministre plénipotentiaire à Munich, puis à Lisbonne (1833), à la
  Haye (1835), à Berne (1839) et à Parme (1844). Il avait été créé
  pair de France en 1845. En 1851, il devint premier chambellan du
  prince Jérôme Napoléon et mourut en 1864.

  [301] M. de Rumigny était le frère du général de ce nom, aide de
  camp du roi.

»Louis de Rohan est de retour à Vienne. Il dit qu'on y est furieux
contre tout ce qui est Français, et qu'on est prêt à la plus
vigoureuse défense. Un de mes amis en Suisse, chef d'un des cantons,
m'écrit en date du 20 septembre:

«Les troubles qui nous agitent ont tous une origine qui part de vos
clubs. Mauguin, qui a fait cet été un voyage en Suisse, a excité les
esprits. Plusieurs de nos chefs qui sont allés à Paris, se vantent
d'être encouragés par La Fayette, Lamarque, et poussent nos
démagogues. Tout cela est odieux et vous préparera de grands malheurs.
L'Europe ne peut pas vivre ainsi.»

»Quant à la Pologne, mon cher prince, vous devez avoir de meilleures
informations que je ne puis vous en offrir. Voici, au reste, ce que
j'en pense et ce que je sais. La révolution de la Pologne était toute
dans l'armée; la guerre, toute sur la Vistule. Les cabinets
connaissent les noms de vingt-sept individus partis de Paris pour
opérer le mouvement à Varsovie. Les premiers succès étaient dus à une
brillante armée polonaise, fournie de tout, prête à entrer en
campagne, et qui tenait vingt à trente millions en caisse. Des noms
respectables furent entraînés; on croyait à des secours d'ici. Ils
étaient promis!!! Le maréchal Diebitsch a attaqué avec des forces
incomplètes. L'hiver a été l'allié des Polonais. Quand les Russes ont
eu leur armée réunie et que la Vistule était passée, la victoire a
fait ce qu'elle fait pour l'ordinaire: elle s'est décidée pour les
gros bataillons. Les Polonais ont été malmenés; Varsovie s'est rendue;
l'armée polonaise, que l'empereur Nicolas ne veut plus laisser
subsister, s'est retirée; elle a négocié, mais en attendant les
réponses de Saint-Pétersbourg, elle s'est presque dissoute. Il n'y a
plus dix mille hommes sous les armes. En un seul jour six cents
officiers ont fait leur soumission. La défection est générale. Cette
révolution avait commencé par des assassinats et des crimes; elle a
fini de même.

»Voici, je crois, le système que le cabinet russe va suivre. 11
n'admettra l'intervention d'aucun autre cabinet. Il laissera subsister
_limite_ et _nom_ du royaume de Pologne; mais il ne consentira plus ni
à l'existence d'une diète, ni à celle d'une armée polonaise. Et, à mon
avis, il a raison. Dans le moment présent, il n'y a d'habileté qu'en
organisant une autorité forte et en la maintenant. Le Palais-Royal a
tellement ébranlé tous les liens de la société politique, qu'il est
temps d'y regarder de près. Je conseille à notre ministère de se
pénétrer de cette vérité. C'est dans ce même besoin que j'applaudis à
toutes les dispositions favorables aux Hollandais. De plus, permettez
que je vous soumette une observation fondée sur des faits historiques.
La Hollande, forte et puissante, comme État qui a une marine, importe
beaucoup plus à la France que la Belgique bavarde et turbulente comme
elle l'est et le sera encore longtemps. Il y a quelques jours que j'ai
fait cette observation à M. Casimir Périer. Cette sollicitude pour la
révolution belge me paraît absurde. Tout ce qui sera rendu à la
Hollande sera bien donné. Voilà, au moins, mon avis.

»J'en étais là, mon cher prince, lorsqu'on m'a apporté les journaux
anglais qui rendent compte des folies de lord Londonderry. Il est ce
qu'il a toujours été, mais je vous fais mon compliment du résultat de
ce débat parlementaire, aussi honorable que possible pour votre
position et dont je me réjouis pour vous.

»Tâchez, mon cher prince, que l'affaire batave finisse. Si le roi de
Hollande insiste sur du territoire au lieu d'argent, il faut le lui
donner. Le Luxembourg a deux cent quarante mille habitants. La
forteresse reste avec un rayon; cela peut compter pour quarante mille
habitants. Eh bien! les deux cent mille restant peuvent être donnés
autour de Venloo et de Maëstricht. Quelle importance y a-t-il que les
Belges aient quelques villages de plus ou de moins? L'essentiel est
qu'on conserve la paix. Il y a eu avant-hier une assez vive discussion
à ce sujet entre M. Sébastiani, Werther[302] (ministre de Prusse)
et Pozzo. Une personne présente m'en a fait le récit. Le premier se
soulevait contre le résultat de _l'arbitrage_. Il prétendait qu'il ne
pouvait pas le défendre à la tribune; il disait même que plutôt que
d'y adhérer, la France retirerait ses pouvoirs et verrait sans regret
la fin de la conférence; M. de Werther le combattit; Pozzo dit peu;
mais en sortant du salon, il dit à Werther: «Pourquoi vous
disputiez-vous avec lui? vous savez bien que ce n'est pas avec lui
qu'on fait les affaires.»

  [302] Ministre de Prusse à Paris. Son fils fut plus tard
  ambassadeur de Prusse à Paris. Il était encore accrédité en 1870,
  au moment de la guerre.

»Je pense donc, mon prince, que M. Périer ne vous laissera pas dans
l'embarras. Il faut finir, comme vous l'observez très bien. Plus tard
on reconnaîtra l'immense service que vous avez rendu à la France.

»Je ne vous parle pas de nos Chambres. Celle des députés est stupide,
et le ministère et le roi ont abandonné celle des des pairs. C'est une
des plus grosses inconséquences dans le nombre de celles qui se
commettent tous les jours.

»Agréez...»


Je n'acceptai pas comme complètement exact _tout_ ce que contenait
cette lettre de M. de Dalberg; mais je dois reconnaître qu'il y avait
beaucoup de vrai.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 3 octobre 1831.

»Je trouve qu'à Paris on prend très mal les affaires de la Belgique
dans le moment actuel. On veut faire une Belgique en prenant dans
un endroit ou dans un autre; c'est bien aisé: tout le monde sait faire
cela; mais, ce n'est pas la question. Il s'agit de remettre la
Hollande et la Belgique dans la situation respective où elles étaient
l'une vis-à-vis de l'autre en 1790. Avant cette époque, la Hollande
n'inondait pas la Belgique; il y avait un traité de 1785 qui empêchait
ce genre de désordre[303]. On peut le renouveler et la proximité de la
France aura bien plus d'influence sur la Hollande que n'en avait
l'Autriche qui était si éloignée. En vérité, toutes les difficultés
que l'on fait à Paris et qui sortent du cerveau et des machinations de
M. de Celles sont bien faibles; elles peuvent toutes être résolues par
un enfant. Il est cependant singulier que l'on soit la dupe d'un
mauvais sujet comme M. de Celles, qui ne peut pas retourner en
Belgique, et qui craint que les affaires ne s'arrangent. C'est une
affaire de laquelle dépend la paix ou la guerre, cette affaire belge;
elle pourrait se finir bien; et j'appelle _bien_, à l'avantage des
Belges, sans mettre le roi de Hollande dans la position de refuser son
adhésion. Pourquoi prendre à quelqu'un? Est-ce là un traité juste? Ici
on ne consentira pas à ce que l'on veut en France. C'est vraiment
chercher des embarras. Ma raison ne me laisse voir que des malheurs si
on reste dans les idées folles dans lesquelles les faiseurs nous
jettent.

  [303] Article VI du traité du 8 novembre 1785 entre les Pays-Bas
  et l'empereur.

»Adieu, je voudrais bien n'avoir que de l'humeur; mais j'ai plus que
cela, j'ai du chagrin...»


    «Londres, le 4 octobre 1831.

»La première discussion du bill de _réforme_ a eu lieu hier à la
Chambre des lords; elle continue aujourd'hui, et peut-être ne
finira-t-on que demain. On est toujours dans la même incertitude;
cependant, on croit que quelques évêques se sont rapprochés du
ministère dans la soirée d'hier. Il y avait dans la Chambre et autour
de la Chambre un monde prodigieux. Je vais maintenant à une
conférence. Nous sommes près de finir, si à Paris on ne veut pas faire
une Belgique chimérique; mais on peut, si on le veut, avoir une vraie
Belgique. On fera des stipulations, pour empêcher les inondations; on
aura aux écluses des commissaires belges et des commissaires
hollandais; ainsi, il n'y aura plus de danger de ce côté. La Belgique
aura deux routes de communication de plus pour déboucher ses produits
et ses marchandises en Allemagne. Elle aura une augmentation de
population de cinquante mille âmes, et la France verra détruire les
forteresses que M. de Latour-Maubourg a désignées et pour lesquelles
nous avons ici le général Goblet[304]. Il me semble que cela est assez
pour être content. Enfin, finissons et cherchons dans la paix une
force nouvelle. C'est là où le gouvernement trouvera des appuis
et des forces de tout genre....»

  [304] Albert-Joseph Goblet comte d'Alviella, général belge né en
  1790, sortit en 1811 de l'École polytechnique et servit jusqu'en
  1815 dans les armées françaises. A cette date, il passa au
  service du roi des Pays-Bas. En 1830 il se rallia au gouvernement
  provisoire belge qui le nomma général de brigade et ministre de
  la guerre. En 1831, il fut envoyé à Londres comme commissaire
  près la conférence. En 1832 il devint ministre des affaires
  étrangères. En 1836 il fut élu député, et l'année suivante envoyé
  à Lisbonne comme ministre plénipotentiaire. De retour en Belgique
  (1843) il rentra aux affaires étrangères. Il se retira en 1845.
  Il fut à plusieurs reprises élu député, et siégea toujours dans
  le parti libéral. Il mourut en 1873.


LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 4 octobre 1831.

    »Mon cher prince,

»J'avais chargé le baron de Stockmar[305] d'une lettre pour vous;
comme il a été malade, il se peut bien qu'il n'ait pu encore vous la
remettre.

  [305] Christian-Frédéric baron de Stockmar, né à Cobourg en 1787,
  était médecin dans cette ville. Il y fut connu du prince Léopold
  qui en 1815 l'attacha à sa personne et l'emmena à Londres. Il
  demeura auprès de lui durant tout son séjour en Angleterre, fut
  choisi comme médecin par la famille royale et vécut
  particulièrement dans l'intimité du duc de Kent, père de la reine
  Victoria. Sa situation devint bientôt importante. Il fut le
  conseiller et le confident influent et très écouté de la reine
  Victoria. Aussi ses souvenirs et notes historiques qu'il a
  laissés sont-ils une source d'informations très précieuses pour
  l'histoire de cette époque. M. Saint-René-Taillandier en a tiré
  matière pour une série d'articles qui ont paru dans la _Revue des
  Deux Mondes_ de 1876 à 1878. Après être resté de longues années à
  Londres, M. de Stockmar se retira à Cobourg où il mourut en 1863.

»Nous nous trouvons ici dans l'attente du courrier de La Haye. Le
temps pressant, j'ai dû faire mes arrangements militaires comme si la
guerre était certaine, mais que faire? Je ne puis pas attendre le
dernier moment. Poussez la conférence à quelque mesure _énergique_; il
est évident que le roi de Hollande voudrait embrouiller les affaires
pour y gagner. Cependant, il est bien désirable pour tout le monde que
cette guerre ne se fasse point. Vous pouvez compter sur mes
sentiments, vous les connaissez; je puis me flatter d'avoir contribué
au maintien de la paix, et je ne cesserai de le faire. Mon objet a
toujours été de maintenir la bonne harmonie entre la France et
l'Angleterre; j'y ai réussi jusqu'à présent; soutenez-moi de votre
côté. J'y trouve le _véritable salut_ de l'Europe entière. Il faut
cependant que, dans la crise actuelle, la conférence montre de
_l'énergie_; sans cela, la confusion dans les affaires _va être
grande_.

»Offrez mes hommages à madame de Dino; conservez-moi un peu de
bienveillance, et agréez l'expression de mes sentiments distingués.

    »LÉOPOLD.»


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 4 octobre 1831.

    »Mon cher prince,

»M. de Mortemart est arrivé (de Pétersbourg). On répand qu'il a été
très bien traité par l'empereur Nicolas à son départ. N'en croyez
rien: l'empereur a été poli, voilà tout. Croyez encore que Pozzo n'a
plus la confiance de son maître. L'empereur voulait le rappeler.
Nesselrode l'a soutenu en priant l'empereur de consentir qu'il se
retirât également de son poste de ministre des affaires étrangères.
L'empereur, alors, a suspendu sa décision.

»Si on ne met ici la plus grande prudence dans les relations avec la
coalition, nous aurons la guerre au printemps. C'est mon opinion qu'on
finisse l'affaire batave, ou _La Haye_ reste une boîte de Pandore.

»A Berlin, le roi seul se refuse à faire la guerre; Flahaut y a fait
une pauvre figure.

»Ici, l'affaire de la pairie tourne vers l'adoption du projet de M.
Teste[306], invention de Sémonville. On l'espérait hier. Je crois
qu'on n'est sûr de rien.»

  [306] M. Teste avait proposé un amendement aux termes duquel la
  pairie se transmettait au fils aîné du pair à condition qu'il
  serait déclaré _digne_ par un collège électoral. Cet amendement
  fut repoussé.

  Jean-Baptiste Teste, né en 1780, avait été avocat à Paris, puis à
  Nîmes et commissaire général de police à Lyon sous les Cent-jours.
  Proscrit à la deuxième Restauration il se réfugia à Liège où il
  demeura jusqu'en 1830. Il revint alors à Paris, fut élu député en
  1831, devint vice-président de la Chambre, puis garde des sceaux
  en 1839, ministre des travaux publics en 1840, pair de France et
  premier président de la Cour de cassation en 1843. Impliqué en
  1847 dans le procès intenté au général Cubières, il fut traduit
  devant la Cour des pairs, et condamné à trois ans de prison. Il
  mourut en 1850.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 octobre 1831.

»J'ai été plus longtemps que je ne voulais, mon cher prince, sans vous
écrire; mais nous avons été dans un tel culbutis pour nous installer
aux Tuileries, et j'y suis si en l'air encore et si mal établie, que,
pour moi, et jusqu'à ce que je puisse aller dans le logement du
capitaine des gardes que l'on arrange, autant que cela est possible,
je suis, à la lettre, en campement. Mais, toute affaire cessante, j'ai
besoin de vous exprimer combien je jouis du triomphe que vous venez
d'avoir dans le parlement d'Angleterre, et de m'en féliciter de tout
mon coeur avec vous. Maintenant, ce qu'il nous faut à la suite de cela,
c'est un bon traité pour la Belgique, qui donne sécurité et assurance
que le roi de Hollande n'aura plus autant de facilité pour inonder ce
malheureux pays, ou y rentrer si la fantaisie lui en revenait, qu'il
désarme, et que vous puissiez vous reposer un peu de toutes vos
fatigues, que je vois avec peine, d'après ce que vous me mandez de
votre santé qui nous est bien nécessaire. J'espère cependant que vous
ne vous ressentez plus de cet accès de fièvre dont vous me parliez
dans votre dernière lettre. Il me tarde bien d'en avoir l'assurance
par vous-même. Nous attendons aussi avec impatience le résultat de la
seconde lecture du bill de réforme.

»Notre installation dans ces tristes et détestables Tuileries produit,
à ce qu'on assure, un excellent effet. Nous avons bien besoin de cette
consolation, car cela a été un bien grand sacrifice pour notre cher
roi, de quitter son beau et charmant Palais-Royal, notre berceau, et
que nous aimons tant, pour venir dans ce triste palais, le plus
incommode du monde, où il est impossible de s'arranger d'une manière
commode et agréable, sans y faire de grands changements et de grands
travaux. Mais, patience! il ne faut avoir en vue que le but et y
marcher sans s'arrêter à ce qui plaît ou ne plaît pas, et faire tous
les sacrifices pour l'atteindre. C'est ce que fait notre bien-aimé
roi, de la meilleure grâce du monde et d'une manière admirable et
touchante; et j'ai toujours la confiance qu'il en sera amplement
récompensé, ce dont j'ai un grand besoin, quand je vois que sa vie,
depuis qu'il est roi, n'a été qu'une succession de sacrifices et de
privations. Heureusement, au milieu de tout cela, sa santé se soutient
très bonne; il me charge de mille et mille choses pour vous ainsi que
la reine, qui trouve, avec trop de raison, une immense différence du
logement qu'elle quitte au Palais-Royal, à celui qu'elle trouve ici:
c'est celle du bien au mal. Chartres et Nemours sont partis dimanche
dans la nuit pour Maubeuge; nous avons de très bonnes nouvelles de
leur arrivée....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 8 octobre 1831.

»Le bill de la réforme a été rejeté à la Chambre des lords; la
majorité contre a été de quarante et une voix; c'est beaucoup plus
qu'on ne croyait. Ce nombre empêchera probablement de faire des pairs.
Tous les esprits sont en suspens et chacun se demande quel parti
prendront le roi et le ministère. Il y a un conseil de cabinet en
permanence depuis ce matin. On ignore quel en sera le résultat....»


    «Londres, le 12 octobre 1831.

»... Je reçois chaque jour des apologies sur ce que l'on a fait si
étourdiment à Bruxelles, en affichant une lettre de Sébastiani qui
disait qu'on ne reconnaît pas les décisions de la conférence. Cela a
fait ici un si mauvais effet, que l'on est obligé d'abandonner cette
démarche et de l'attribuer à des causes locales qui exigeaient que
pour empêcher des folies, on fît une pareille communication. Tout cela
ne fait pas respecter la marche du gouvernement; on se presse trop en
toute chose. L'Angleterre n'estime pas cela. L'empereur Napoléon, qui
était un homme de _mouvement_, me savait toujours gré de ce que je
retardais l'exécution, ce qui lui donnait le temps d'abandonner des
résolutions prises trop vite.--Je resterai jusqu'au bout dans ma
manière de voir; je veux faire tout pour la paix: c'est là ma mission;
et tout ce qu'il sera indispensable de faire pour cela, je le ferai,
sans regarder qui je blesse ou ne blesse pas....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA DUCHESSE DE BAUFFREMONT.

    «Londres, le 13 octobre 1831.

»... Il y a eu hier soir quelque train à Londres. On a cassé les
vitres du duc de Wellington, celles de lord Bristol[307] et du marquis
de Londonderry. Aujourd'hui tout est tranquille. Dans les campagnes il
y a eu aussi quelques désordres, mais ils n'ont pas été nombreux. Je
crois que l'assurance que l'on a que le ministère restera, va faire
finir tous ces troubles-là. Mais ce n'est pas moins un moment
difficile et dont la vue est pénible pour ceux surtout qui savent ce
que c'est que les mouvements politiques dont le peuple s'empare.

  [307] Frédéric-William Hervey marquis de Bristol, né en 1769,
  membre de la Chambre des communes de 1796 à 1803. A cette date,
  il succéda à son père à la Chambre des lords. Il fut ministre des
  affaires étrangères de 1801 à 1803. Lord Bristol était l'un des
  membres les plus ardents du parti tory et l'adversaire du bill de
  réforme. Il mourut en 1859.

»J'ai des conférences ici tous les jours et je crois que nos affaires
de Belgique seront finies de la part de la conférence dans huit jours.
Mais après, il faudra les adhésions des rois de Hollande et de
Belgique et les ratifications des grands cabinets de l'Europe....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 22 octobre 1831.

»J'espère qu'enfin nous touchons au terme et que l'affaire si
difficile de la Belgique va être terminée. Le jour où j'en aurai la
certitude sera le plus beau jour de ma vie, car j'aurai servi à faire
quelque chose qui, sous tous les rapports, doit convenir au roi et à
Mademoiselle. Il me semble que tout va devenir plus facile en France;
on ôte aux malveillants un grand moyen d'attaque, et le bienfait de la
paix doit réunir tous les intérêts autour du trône. Je suis bien
heureux, je vous vois grande et tranquille.

»Il faut à présent jeter les esprits actifs vers les améliorations
intérieures dont, par la paix, ils peuvent s'occuper sans crainte. La
décentralisation de l'administration doit, à ce qu'il me semble, être
la première occupation du roi. Il faut donner à tout le monde quelque
chose à faire.

»On est bien fort pour montrer, comme le roi d'Angleterre l'a fait
dans son discours[308], à quel point la conférence a été utile et à
quel point le travail de cette conférence est loin de tout ce qui est
sorti de la Sainte-Alliance. J'écrirais des volumes sur tout cela et
Mademoiselle le sait bien mieux que moi.

  [308] Discours prononcé le 20 octobre pour proroger le parlement.

»Je la prie....»

Ainsi que cette lettre le dit, la conférence avait avancé dans l'oeuvre
de médiation qu'elle poursuivait si péniblement depuis près d'un an,
entre la Hollande et la Belgique. Elle avait dû nécessairement revenir
sur quelques-unes de ses résolutions précédentes, dont les événements
avaient modifié les bases. Elle en expliqua ses motifs dans ses
protocoles du 15 octobre; je me bornerai à en citer ici quelques
extraits:

«Ne pouvant abandonner à de plus longues incertitudes des questions
dont la solution immédiate est devenue un besoin pour l'Europe;
forcés de les résoudre, sous peine d'en voir sortir l'incalculable
malheur d'une guerre générale; éclairés, du reste, sur tous les points
en discussion, par les informations que M. le plénipotentiaire belge,
et MM. les plénipotentiaires des Pays-Bas leur ont données, les
soussignés n'ont fait qu'obéir à un devoir dont leurs cours ont à
s'acquitter envers elles-mêmes, comme envers les autres États, et que
tous les essais de conciliation directe envers la Hollande et la
Belgique ont encore laissé inaccompli; ils n'ont fait que respecter la
loi suprême d'un intérêt européen du premier ordre; ils n'ont fait que
céder à une nécessité de plus en plus impérieuse, en arrêtant les
conditions d'un arrangement définitif que l'Europe, amie de la paix et
en droit d'en exiger la prolongation, a cherché en vain, depuis un an,
dans les propositions faites par les parties, ou agréées tour à tour
par l'une d'elles et rejetées par l'autre....

»... Les cinq cours se réservant la tâche et prenant l'engagement
d'obtenir l'adhésion de la Hollande (et de la Belgique) aux articles
dont il s'agit, quand même elle commencerait par les rejeter;
garantissant de plus leur exécution et convaincues que ces articles
fondés sur des principes d'équité incontestables offrent à la Belgique
(et à la Hollande) tous les avantages qu'elle est en droit de
réclamer, ne peuvent que déclarer ici leur ferme détermination de
s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, au renouvellement
d'une lutte qui, devenue aujourd'hui sans objet, serait pour les deux
pays la source de grands malheurs, et menacerait l'Europe d'une guerre
générale que le premier devoir des cinq puissances est de prévenir.
Mais, plus cette détermination est propre à rassurer la Belgique (et
la Hollande) sur son avenir et sur les circonstances qui y causent
maintenant de vives alarmes, plus elle autorisera les cinq cours à
user également de tous les moyens en leur pouvoir, pour amener
l'assentiment de la Belgique (de la Hollande) aux articles ci-dessus
mentionnés, dans le cas où, contre toute attente, elle se
refuserait....»

A la suite des protocoles du 15 octobre, la conférence avait rédigé
les bases de la séparation, entre la Hollande et la Belgique, en
vingt-quatre articles qu'elle avait adressés à La Haye et à Bruxelles
en réclamant l'adhésion des deux gouvernements à ces articles. Cette
mesure de la conférence était irrévocable et mettait ainsi à l'abri
d'un renouvellement des hostilités entre les deux parties, puisque
c'était désormais l'Europe qui avait tranché leur différend. La
correspondance qui suit fera voir que la question était jugée dans ce
sens à Paris, ainsi qu'elle le fut partout.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Londres, le 19 octobre 1831.

»C'est avec bien de l'empressement, et de bien bon coeur, mon cher
prince, que je viens me féliciter avec vous de votre immense et beau
succès en terminant d'une manière aussi heureuse, cette longue et si
compliquée affaire de la Belgique. Notre cher roi me charge aussi de
vous bien dire combien il en est heureux, et satisfait _de son
ambassadeur_. Je suis sûre que c'est le meilleur remerciement que je
puisse vous faire de sa part. Je regarde que cela nous assure la paix;
et cela est tout, car, avec elle, la confiance renaîtra et avec cela
la prospérité de notre chère et belle France. Cette bonne et grande
nouvelle fait un effet prodigieux et cause une joie générale. J'espère
que maintenant vous pourrez vous reposer et soigner votre santé, en
jouissant de vos succès et des grands résultats qu'ils auront. Je ne
doute pas un instant de l'acceptation du roi des Belges; certes, ils
doivent être contents.

»Quant au roi de Hollande, il faudra bien qu'il se contente de ce que
la conférence a fait pour lui. Je vous avoue que ce côté ne me
tourmente pas.

»Ce qui est une bien bonne chose aussi, c'est que le ministère anglais
reste, et que tout se calme et se tranquillise par la juste confiance
qu'il inspire[309].

  [309] On avait craint que le cabinet anglais ne se retirât devant
  le vote de la Chambre des lords qui avait repoussé le bill de
  réforme.

»Dieu veuille que notre grande question de la pairie se termine bien!
nous sommes dans la même incertitude à cet égard, que vous l'étiez en
Angleterre sur le bill de réforme. Du reste, mon cher prince, je suis
toujours remplie de confiance, et il me semble que nous marchons
bien....»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 3 novembre 1831.

»Je n'ai pas besoin de vous dire, mon prince, combien j'ai ressenti de
satisfaction en recevant les dernières lettres que vous m'ayez fait
l'honneur de m'écrire. Le retour de mon fils, porteur de la première
de ces lettres, ne devait me rien laisser à désirer, puisque je
recevais à la fois de vos nouvelles et la certitude que l'oeuvre si
importante et si difficile confiée à votre haute sagesse était enfin
accomplie.

»Cette oeuvre, mon prince, vous l'avez menée à fin à notre plus grande
satisfaction possible; elle est et demeurera, malgré les attaques des
passions et des vils intérêts qu'elle déjoue, un nouvel et immense
service rendu au pays. L'effet s'en est promptement fait sentir, bien
que les partis aient cherché, comme ils cherchent encore, à inspirer
des craintes sur l'accueil réservé à cette grande détermination par
les parties qu'elle intéresse directement.

»La paix maintenue, la paix reposant désormais sur de solides bases,
est un événement qui ne peut avoir pour la France que des résultats
favorables, sous le double rapport de sa politique au dehors et de son
état intérieur; et cet événement, qui justifie si bien votre opinion
sur l'utilité de la conférence, nous le devons, la France le doit, mon
prince, à vos nobles efforts; et ce n'est pas ce qui me cause le moins
de satisfaction. La postérité vous rendra cette justice entière que,
dans les temps d'agitations sociales, les hommes chargés des intérêts
publics ne doivent point attendre des contemporains.

»Ainsi, mon prince, je vous le dis avec plaisir, notre situation est
sans nul doute améliorée par le maintien de la paix en Europe; mais
nous ne devons pas nous dissimuler qu'il nous reste beaucoup à faire
encore; que le problème n'est pas encore résolu, et qu'il faut trouver
le point d'appui.

»Parmi les difficultés intérieures qui nous restent à surmonter, celle
de la pairie n'est pas la moins ardue. Diverses considérations non
sans gravité, et qui ne sauraient échapper à vos lumières, nous
faisaient désirer de pouvoir éviter, jusqu'après l'adoption de la
loi, de faire une adjonction à la Chambre des pairs, mais nous avons
reconnu que cela n'était pas possible et qu'une promotion immédiate
était indispensable....

»Nous avons reçu hier la nouvelle de l'acceptation des vingt-quatre
articles par la Chambre des représentants de la Belgique; tout annonce
que le Sénat suivra immédiatement cet exemple[310]. La Hollande, nous
devons le croire, acceptera. Ainsi vont se trouver aplanies les
difficultés périlleuses du dehors; ainsi se trouvera accompli ce grand
devoir qui, dans l'état actuel des peuples de l'Europe, était imposé
aux hommes placés à leur tête: celui de prévenir entre eux toute
collision. Heureux effet, mon prince, de cette confiance que vous avez
su inspirer dans les vues franches et loyales du gouvernement du roi.

  [310] Le traité des vingt-quatre articles fut adopté le 1er
  novembre par la Chambre des députés à la majorité de 59 voix
  contre 38, et le 3 novembre par le Sénat par 35 voix contre 8.

»La fatigue que vous avez éprouvée, mon prince, pouvait me faire
craindre pour votre santé. Vos dernières nouvelles, en se taisant à
cet égard, me font espérer que vous ne vous en ressentez plus. Je ne
puis, toutefois, me défendre de vous engager à ménager beaucoup une
santé si précieuse à l'État et qui m'est particulièrement bien
chère....»


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, 4 novembre 1831.

    »Mon cher prince,

»... Le ministère continue à négocier avec la Chambre des pairs pour
la faire consentir à se suicider. M. Périer est venu deux fois
chez moi pour traiter cette question. Je n'ai pu admettre que le roi
et le ministère n'aient, par leur faute, compromis cette question;
mais j'ai pris l'engagement d'aider à écarter une trop grande
dissidence entre les deux Chambres. Pour faire passer la loi, il
faudra nommer trente ou quarante pairs, et, à ma connaissance, dix ou
douze nominations ont été refusées. Cependant, je crois qu'on arrivera
à une transaction.

»M. Sébastiani nous a donné encore un nouvel échantillon de sa manière
de diriger les affaires de son ministère. Personne ne conserve un
doute que le _duplicata_ adressé au général Guilleminot n'ait point eu
de _primata_[311]....»

  [311] On se rappelle les motifs qui avaient provoqué le rappel du
  général Guilleminot ambassadeur à Constantinople (voir page 153).
  De retour à Paris le général prit la parole à la Chambre des
  pairs (séance du 2 novembre) et pour se justifier, déclara que
  n'ayant jamais reçu aucune instruction du gouvernement français,
  il ne pouvait être accusé d'y avoir contrevenu; qu'à la vérité il
  avait reçu avec son ordre de rappel le duplicata d'une dépêche
  qui lui aurait été envoyée précédemment, mais que cette dépêche,
  il ne l'avait jamais reçue. Le général Sébastiani protesta qu'il
  avait envoyé cette dépêche, et la question ne fut pas élucidée.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 10 novembre 1831.

»... Le roi de Hollande fera traîner son acceptation jusqu'au retour
du courrier qu'il a envoyé à Pétersbourg, pour s'assurer de l'opinion
du cabinet, qu'il croit différer de celle des plénipotentiaires russes
à Londres. La réponse viendra dans les premiers jours de décembre, et
celle qu'il fera faire à la conférence par ses plénipotentiaires
suivra. Ainsi, nous avons naturellement vingt jours à attendre.
Cela donne le temps aux journaux de dire et d'écrire toutes sortes de
conjectures, toutes plus insensées les unes que les autres....»


    «Londres, le 15 novembre 1831.

»Nos articles sont signés. Les Belges vont crier, mais ils ont tort;
tout est fait équitablement et, je crois, favorise les Belges, ce que
je voulais, surtout du côté de la frontière qui touche la France. La
Belgique paye beaucoup moins de la dette publique, qu'elle ne le
faisait avant la séparation; ainsi, elle n'a rien à dire. Sa
population est augmentée et le commerce intérieur, par les facilités
qu'on lui donne, va beaucoup gagner; deux routes de commerce entre la
Belgique et l'Allemagne, la jouissance de tous les canaux intérieurs,
la jonction de l'Escaut au Rhin, et l'application de tout ce qui a été
fait à Mayence pour la navigation des fleuves à la Belgique qui en
jouira immédiatement.

»Je suis horriblement fatigué; hier notre conférence jusqu'à cinq
heures du matin, et avant-hier jusqu'à quatre. Je crois avoir obtenu
tout ce qui était possible d'obtenir. Il faut que la France appuie par
tous ses moyens à Bruxelles nos articles qui sont excellents....»


Voici comment la conférence avait procédé pour arriver au résultat que
j'indique dans ma lettre à madame de Vaudémont:

Les Chambres belges après des débats très animés, avaient accepté les
vingt-quatre articles que nous avions adressés le 15 octobre aux
gouvernements hollandais et belge; mais le ministère belge avait
pris l'engagement de ne donner son adhésion définitive:

1º Qu'après avoir obtenu ou tenté d'obtenir quelques modifications aux
articles;

2º Qu'après avoir acquis la certitude que le roi, élu par les Belges,
serait immédiatement reconnu.

Le plénipotentiaire belge à Londres nous avait remis le 12 novembre
une note pour faire valoir ces restrictions[312]. La conférence lui
répondit le même jour que les vingt-quatre articles ne pouvaient subir
de modification et qu'il n'était plus au pouvoir des cinq puissances
d'en consentir une seule; par une seconde note du 14 novembre, la
conférence prévint le plénipotentiaire belge que rien ne s'opposait à
ce que les vingt-quatre articles reçussent la sanction d'un traité
entre les cinq puissances et la Belgique, ce qui satisfaisait à la
demande de reconnaître le roi élu par les Belges.

  [312] Par sa note du 12 novembre, M. Van de Weyer demandait, sur
  le premier chef:

  1º La revision des calculs qui avaient servi à la conférence de
  base pour le partage de la dette entre la Hollande et la Belgique;

  2º Une rectification de frontières en faveur de la Belgique, sur
  les points où la ligne frontière séparait des usines
  métallurgiques du minerai nécessaire à leur exploitation;

  3º Le libre accès et la libre navigation de la Moselle pour les
  habitants du Luxembourg.

Cependant, la conférence informa le 13 novembre les plénipotentiaires
hollandais de l'acceptation de la Belgique et leur offrit l'initiative
de la signature du traité. Leur réponse ayant été négative, le 15
novembre le traité fut signé entre les plénipotentiaires des cinq
cours et celui de la Belgique[313].

  [313] Voir ce traité dans l'Annuaire de Lesur ou le Recueil des
  traités de Martens.

Ce traité reproduisait d'abord les vingt-quatre articles auxquels on
ajouta les trois suivants:

ARTICLE XXV.--Les cours d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, garantissent à Sa Majesté le roi des Belges
l'exécution de tous les articles qui précèdent.

ARTICLE XXVI.--A la suite des stipulations du présent traité, il y
aura paix et amitié entre Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, le roi
des Français, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et
d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de Russie d'une part, et Sa
Majesté le roi des Belges de l'autre part, leurs héritiers et
successeurs, leurs États et sujets respectifs à perpétuité.

ARTICLE XXVII.--Le présent traité sera ratifié et les ratifications en
seront échangées à Londres dans le terme de deux mois, ou plus tôt, si
faire se peut.

Après la signature de ce traité, on aurait pu croire que la question
du sort de la Belgique, qui depuis près d'un an tenait l'Europe en
suspens, était définitivement réglée, sinon en ce qui concernait le
Hollande, du moins en ce qui touchait la Belgique et les cinq
puissances, mais on va voir que la chose n'était pas aussi simple, et
que j'étais loin encore du terme de mes travaux. Comme précédemment,
je laisserai parler la correspondance qui éclairera mieux que je ne
pourrais le faire moi-même, sur les nouvelles difficultés qui
survinrent.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 16 novembre 1831.

»... Nous avons signé hier le traité avec la Belgique: voilà le prince
Léopold reconnu ainsi que son pays. C'est une grande affaire de faite.
La signature des cinq puissances à ce traité entraîne
nécessairement l'adhésion du roi de Hollande. Il n'y a entêtement qui
tienne, il faudra qu'il cède. Je crois qu'aux Tuileries on verra avec
plaisir le courrier que j'envoie pour porter ce traité. C'est le
premier que fait le roi, et il est utile à la France dont il couvre la
frontière et à la Belgique qu'il rend indépendante.

»Je suis loin de penser à retourner à Paris; je ne l'ai dit à
personne; c'est un des contes que fait madame de Flahaut, qui pense
toujours à venir en Angleterre où elle ne peut pas venir parce qu'elle
y est détestée, et parce que son mari n'est pas un assez gros
personnage pour l'ambassade de Londres; car, sous d'autres rapports,
il conviendrait. Il est aimable, connaît assez de monde et parle bien
anglais; mais ici ce n'est pas tout.

»Je vais à Brighton respirer et faire ma cour au roi. Je viens de
travailler outre mesure et j'ai besoin de repos. Dites-moi quel est le
prétendu homme d'État qui a fait l'histoire de la Restauration? Cela
n'est vrai que chronologiquement, c'est plein de faussetés et
d'ignorance[314]....»

  [314] Voir page 350.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 18 novembre 1831.

»Le traité est arrivé hier soir, mon cher prince, je ne puis vous
exprimer le plaisir que m'a fait la vue de la guirlande des cachets
des représentants des cinq puissances, posés sur nos très chères
couleurs. C'est une immense affaire que vous venez de terminer, j'ai
besoin de m'en féliciter avec vous et de vous en faire mon compliment,
du meilleur de mon coeur. Car, certes, il a fallu tout votre zèle,
tout votre talent, votre habileté pour arriver à cet heureux résultat
si important pour le bonheur de notre chère patrie et en vérité pour
celui de toute l'Europe.

»Ce qu'il faut maintenant, pour que cette grande affaire soit
réellement terminée, c'est d'obliger le roi de Hollande à se prononcer
et à exécuter le traité. Il est bien essentiel pour _tous_ que cela se
fasse promptement, mais particulièrement pour le roi des Belges, car,
si cette incertitude se prolongeait, elle le remettrait envers ses
sujets, dans une position bien fâcheuse et qui serait tout à fait
contraire à la dignité et aux engagements des cinq puissances qui
viennent de signer ce traité. Je suis convaincue que vous voyez de
même à cet égard et que tous vos efforts vont tendre à l'exécution
prompte et parfaite du traité, ce qui est de la plus grande
importance, du moins cela me paraît ainsi, comme de le faire signer au
roi de Hollande.

»Rien de nouveau encore sur notre loi de la pairie qui est aussi une
bien grande affaire. Je suis dans la même ignorance et la même attente
à cet égard que la dernière fois que je vous ai écrit. Madame de
Vaudémont m'a fait part de votre dernière lettre et j'ai donné
connaissance de ce que vous y mandiez, à qui de droit....»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce samedi 19 novembre 1831.

    »Mon cher prince,

»Le traité de Londres du 15 novembre 1831 sera une grande époque dans
l'histoire. Plus ses conséquences se développeront, plus la
France appréciera le grand service que vous venez de lui rendre, et je
suis pressé de vous témoigner combien je m'associe à cette
appréciation et à tous les sentiments que ce grand succès doit
inspirer pour vous. C'est une belle réponse à toutes les attaques par
lesquelles on a vainement essayé de fausser la marche de mon
gouvernement et la vôtre pendant le cours de ces longues et
laborieuses négociations. C'est pour moi la plus douce récompense de
la constance et de la ténacité avec lesquelles je vous ai soutenu
ainsi que le général Sébastiani dans toutes les phases de cette longue
lutte. La voilà enfin terminée d'une manière aussi solide
qu'honorable, car je regarde le traité que vous venez de signer comme
la fin des coupables espérances de ceux qui se croyaient certains de
tout bouleverser par la guerre et qui ne la proclamaient inévitable
qu'afin de se donner plus de moyens de l'allumer. Il est remarquable
que c'était à la fois le langage des absolutistes et celui des
propagandistes dans tous les pays, et ne vous dissimulez pas que pour
achever de paralyser leurs efforts, il faut encore obtenir que le roi
de Hollande signe et exécute le traité dans le plus court délai.

»Vous nous donnez l'assurance qu'il va s'y décider et j'en accepte
l'augure avec d'autant plus de plaisir que je crois que ce n'est pas
seulement notre intérêt particulier et même l'intérêt général de
l'Europe qui doivent le faire désirer, mais que c'est éminemment le
sien propre et celui de la Hollande qui lui prescrivent de renoncer au
système de procrastination pour lequel il paraît pencher, et duquel je
pense qu'on ne peut attendre que des malheurs pour lui-même et pour
ses voisins. Il me semble que l'heureux accord qui s'est établi
entre tous les plénipotentiaires de la conférence et que vous avez si
efficacement contribué à maintenir, devrait suffire pour lui faire
sentir que c'est le meilleur parti qu'il puisse prendre aujourd'hui.

«Vous connaissez, mon cher prince, tous les sentiments....»


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 19 novembre 1831.

«Vous voilà donc au but: ce n'est pas sans peine. Ce sera un bien
grand résultat que d'être parvenu à maintenir la paix au milieu de
toutes ces révolutions et ces déchirements. Qui aurait pu croire que
le royaume des Pays-Bas, cette oeuvre de la Sainte-Alliance, hostile à
la France, pût être anéantie sans une guerre générale? Il fallait
toute votre habileté. Vous avez été bien servi par le ministère
actuel; mais auparavant, vous n'avez pas été sans difficultés partant
d'ici. Mais vous voilà au port; car je ne crois pas à une véritable
opposition, ni de la Hollande, ni de la Belgique. On a envoyé hier le
maréchal Gérard à Bruxelles, pour bien dire qu'il n'y avait aucun
appui à attendre d'ici pour une résistance aux conditions stipulées.
On avait songé à m'y envoyer; mais Gérard vaut infiniment mieux et
aura une voix bien plus puissante.

»La loi sur la pairie a été votée par les députés à une majorité de
trois cent quarante-six voix; il n'y a guère moyen de résister à une
manifestation aussi prononcée. Cependant, on ne sait pas encore ce que
feront les pairs. Des folies, je présume....»


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 21 novembre 1831.

»Votre petite lettre du 15 ne m'est parvenue qu'hier au soir. Je vous
remercie du fond de mon coeur. Chaque fois que vous m'écrivez vous
m'allumez un flambeau au milieu des ténèbres, et je vois que vous
poursuivez avec vigueur la carrière que la conférence a entreprise. La
séparation de la Belgique d'avec la Hollande brise une forte machine
de guerre placée sur notre frontière et sur les points les plus
vulnérables. _Cela vous est dû_: et il n'y a que la crasse ignorance
de nos députés et de nos journalistes, leur mauvaise foi, leur
inspiration passionnée qui empêchent qu'on le dise et qu'on le
reconnaisse.

»Le roi de Hollande a droit de ressentir vivement les façons peu
courtoises de ses alliés. Comme la Prusse et la Russie consentent à
sacrifier leurs relations de famille et que ces deux cabinets
paraissent agir avec sincérité pour maintenir l'état de paix en
Europe, je crois que le roi de Hollande accédera aux conventions déjà
arrêtées; et si même, son consentement n'arrive pas dans les premiers
jours de décembre, il ne peut tarder beaucoup au delà. Vous lui avez
laissé, au reste, deux mois de temps, et je suppose que vous l'avez
fait pour qu'il ait le temps de recevoir des réponses du nord. Il
accédera donc, mais il restera, comme ses ancêtres Guillaume II et
III, l'ennemi le plus irréconciliable de la France, et il formera
autour de lui un foyer d'intrigues pour renverser ce qui existe ici.
Il y a pour cela de puissants éléments, et l'alliance faite dans ce
sens entre le carlisme et le bonapartisme, peut seconder et nourrir
ses efforts.

»Pour le moment, l'attitude des cabinets de l'Europe est calme.
Ils réfléchissent sur leur position, et regardent autour d'eux. Mais
le ressentiment et la défiance germent dans leurs entrailles, et
comment pourrait-il en être autrement? Nos tribunes, les intrigues
révolutionnaires qui partent d'ici sans que le gouvernement puisse ou
veuille l'empêcher, le langage insensé et insultant de nos journaux,
sont autant d'excitations pour eux, à resserrer fortement les traités
de Chaumont, signés contre la _Révolution française_. Je crois être
sûr que les trois grandes cours se sont entendues de nouveau à ce
sujet. Le langage de leurs légations en Allemagne, et en Italie,
mielleux avec nos agents, est très excitant avec les petits États. On
représente la France comme exigeant la plus sévère surveillance et on
cherche à assurer et à fortifier les liens d'une étroite alliance, en
cas qu'ici le parti révolutionnaire et du mouvement reprendrait le
dessus. Il est impossible qu'il en soit autrement. Jusqu'à ce que
l'Europe ait la conviction que la révolution de Juillet se consolide,
il n'y aura pour la France _accueil nulle part_.

»Cependant, si dans deux ans ce qui a été établi est fortifié, croyez
qu'à l'heure qu'il est, ici et à Pétersbourg, on pense déjà à un
mariage, et que Pozzo, qui a vu manquer celui du duc de Berry,
travaille celui qui peut être en projet. C'est même dans cet avenir
que la demande du roi de Bavière pour son fils a été déclinée à
Pétersbourg. Je ne doute pas que, si on pénètre ce projet à Londres et
à Vienne, ces cours ne cherchent à le contrecarrer, comme cette
dernière fait ce qu'elle peut à Naples pour en éloigner une princesse
d'Orléans. Tout cela, mon cher prince, me prouve que la confiance a
quelque peine à s'établir, et qu'il faut éviter tout ce qui peut
l'altérer.

»Vous me demandez, qui est _l'homme d'État_ qui publie la médiocre
histoire de la Restauration? C'est un nommé Capefigue[315] journaliste
et auteur de quelques autres ouvrages. Lié avec Mignet, il a eu, sous
M. Molé, accès aux archives; il va chez Molé et Pasquier qui ont lu et
corrigé sa publication. Il a cherché pendant plusieurs années à réunir
un tas d'anecdotes en causant avec les uns et les autres; et il a
conçu son plan pour se faire de l'argent. Après la publication des
deux premiers volumes, j'ai fait sa connaissance, par M. Buchon[316];
j'ai voulu lui faire corriger quelques faits avancés par lui, mais mes
efforts ont été inutiles. Il écrit pour son libraire; il veut faire
dix volumes; et, pour les remplir, il accapare tout ce qui lui vient
sous la main. M. Decazes s'est maintenant emparé de lui, et il lui
fournit des matériaux pour écrire ce qui regarde son ministère. M.
Capefigue avait, il y a quelque temps, une note qu'il disait lui être
venue de Londres et de gens qui vous sont attachés. Elle renfermait
l'idée d'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui
se négociait. Il en a fait des articles pour quelques journaux, on en
a causé; mais les initiés ont tout de suite dit que c'était une
mystification; que M. de Metternich, peut-être, en laissait percer la
possibilité, mais que, dans le fond, il s'en tiendrait à
l'alliance continentale avec les deux cours de Berlin et de
Pétersbourg.

  [315] Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue, né à Marseille en 1801,
  journaliste et publiciste. Il collabora sous la Restauration à un
  grand nombre de journaux, principalement au _Messager des
  Chambres_ qui défendait le ministère Martignac. Il se fit
  également connaître par un grand nombre d'ouvrages historiques
  que, dans les premiers temps, il signait habituellement du
  pseudonyme: _un homme d'État_. Il mourut en 1872.

  [316] Jean-Alexandre Buchon, journaliste et publiciste. Sous la
  Restauration il écrivit dans le _Censeur européen_ et le
  _Constitutionnel_. Il s'occupa également d'histoire et publia les
  _Chroniques nationales françaises_, en 47 volumes.

»A l'heure qu'il est, il ne faut pas vouloir jeter la division parmi
les puissances. Le monde se fond, se dissout, sous les coups de
l'anarchie mentale qui a envahi la société humaine. Il faut
constamment parler de réformer les abus, y toucher un peu, mais
recréer de l'autorité.

»Les événements de Bristol[317] et ceux dont Londres peut être menacé,
révèlent la plaie profonde qui ronge sourdement le sein de
l'Angleterre. Lord Grey et son compère M. Brougham ont saisi la
réforme sur une trop vaste échelle. C'est M. Necker avec son
_doublement du tiers_. Quand les masses sont soulevées, sont poussées
par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrêter? C'est
sous ce point de vue que le succès de la révolution belge produit un
mauvais effet et il s'agit de le neutraliser. L'empereur Nicolas, en
attendant, s'en est chargé en Pologne. Il faut ramener du repos dans
les esprits, ou tout ira au diable.

  [317] Une émeute sanglante avait éclaté le 29 octobre à Bristol,
  à l'occasion de l'arrivée dans cette ville de sir Ch. Wetherell,
  député aux Communes, qui s'était montré particulièrement ardent
  contre le bill de réforme. Pendant deux jours, la ville avait été
  dominée par les émeutiers qui incendièrent la plupart des
  monuments publics.

»En Allemagne, on commence à être fou. Les tribunes de Munich et de
Carlsruhe sont en délire. On se demande, à Berlin et à Vienne, comment
y parer? Je conseille d'établir, par la diète de Francfort, que les
débats ne seront pas publics et que les droits de la _confédération
générale_ ne sont pas sujets à être discutés. Cela servira d'arrêt.

»Notre Chambre des pairs a enfin reçu aujourd'hui son coup de
grâce[318]. M. Casimir Périer et le roi en font un cadavre. Le premier
médite de dissoudre la Chambre des députés après que le budget de 1832
sera voté. Je ne le conseille pas. On en aurait probablement une plus
mauvaise. Il faut laisser celle-ci épuiser ses sottises.

»Le prince Paul de Wurtemberg me prie de vous rappeler ses voeux et son
ambition de courir les chances de ce malheureux Capo d'Istria. Je
crois que le choix de sa personne comme roi de Grèce ne serait pas
mauvais....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 2 décembre 1831.

»... Je ne sais rien de cette affaire de Lyon que par les
journaux[319]; elle inquiète ici. Le souvenir de Bristol et la crainte
de Manchester[320] ne laissent pas le pays sans quelque souci. On
désire ardemment que cela finisse et que l'on trouve quelque
arrangement qui, sans être trop une concession, satisfasse les gens
qui n'ont pas de quoi vivre avec la journée qui leur est payée dans
les grandes fabriques. C'est un problème qui est difficile à
résoudre. Mon opinion n'est pas que la population soit trop nombreuse
pour la totalité du territoire, mais elle n'est pas bien distribuée et
c'est de cette distribution dont le gouvernement devrait s'occuper.
Et, pour le faire, au lieu de donner des secours en masse dans tel
endroit, dans une grande ville, il faut ordonner un travail dans un
département où il y a beaucoup de défrichements à faire, beaucoup de
marais à dessécher. Ce travail-là, on le payerait à des hommes d'un
autre département qui y viendraient, car on vient toujours où il y a
un travail et un salaire. Ainsi en Auvergne, en Limousin, en
Nivernais, en Berry, on n'a pas les bras suffisants; il faut faire des
efforts là pour y appeler du monde. Cela soulagerait des provinces où
il y a trop, et cela enrichirait les provinces qui manquent. En Berry,
par exemple, nous avons besoin de trois cent mille âmes; en Nivernais,
on manque aussi. Des avantages accordés à ceux qui iraient en
appelleraient beaucoup: c'est là de la bonne administration....»

  [318] Allusion à l'ordonnance du 20 novembre qui créait
  trente-six nouveaux pairs. Cette ordonnance avait pour but de
  modifier la majorité de la Chambre haute et la rendre favorable
  au projet de loi voté par la Chambre des députés qui décidait
  l'abolition de l'hérédité de la pairie.--Le 27 décembre suivant,
  en effet, la Chambre des pairs se prononçait contre l'hérédité à
  la majorité de trente-trois voix.

  [319] Une insurrection avait éclaté à Lyon le 21 novembre,
  provoquée par une baisse de prix sur les soies. Le mouvement
  n'avait rien de politique. Après deux jours de combat les troupes
  durent évacuer la ville. Il fallut attendre une armée de
  trente-deux mille hommes commandée par le maréchal Soult et le
  duc d'Orléans pour y rentrer.

  [320] On craignait à Manchester une répétition des scènes de
  Bristol.


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 4 décembre 1831.

    »Mon prince,

»Il y a longtemps que j'éprouve le besoin de vous adresser de nouveau
l'expression de la gratitude que nous devons à vos soins dans le cours
difficile des négociations au milieu desquelles vous avez assuré au
représentant de la France le rang et l'influence qui lui
appartiennent.

»Le gouvernement n'attendait pas moins de cette haute expérience dont
les inspirations ont si heureusement préparé le traité qui vient
de fonder les relations des grandes puissances sur le pied d'une
égalité politique et d'une communauté d'intérêts désormais
incontestable pour tout le monde.

»Je me félicite, mon prince, d'avoir à vous remercier à la fois comme
président du conseil du roi, comme député, comme Français, de la part
notable que vous avez prise à cette importante transaction qui
commence, en quelque sorte, l'ère nouvelle d'un autre droit public
dont l'unique objet sera d'assurer le repos des peuples et le
développement paisible des bienfaits de la civilisation.

»Mais l'Europe, mon prince, entrée ainsi dans cette voie, ne peut plus
permettre à personne, vous le sentez comme moi, d'y semer des
obstacles. Je ne doute donc pas que vous n'ayez insisté, et que vous
n'insistiez encore avec persévérance, pour écarter les vaines
difficultés que le roi de Hollande semble essayer d'opposer encore aux
déterminations des puissances. Il est temps d'en finir. Le roi le veut
aussi sincèrement que ses alliés qui se sont engagés, comme lui, à
assurer l'exécution des vingt-quatre articles, et j'ose réclamer de
votre part les soins les plus actifs pour ajouter cette dernière
garantie à l'oeuvre de pacification dont l'affermissement doit d'autant
plus vous tenir à coeur que vous y avez eu le plus de part. C'est
l'accompagnement indispensable du désarmement général qui est dans la
volonté et dans l'intérêt de tous et dont un incident isolé ne doit
pas contrarier plus longtemps l'exécution.

»Je ne puis, mon prince, vous parler des intérêts de l'État sans y
trouver, avec empressement, l'occasion de m'applaudir des relations
plus étroites qu'ils ont établies entre nous deux et que la
présence de mon fils près de vous me rend si précieuse. Je suis
heureux de penser qu'il contribue, par son assiduité et son zèle, à
vous rappeler sans cesse les sentiments de son père, et je fais des
voeux ardents pour que son avenir témoigne à tous, un jour, sous quels
auspices il est entré au service du roi et du pays....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 10 décembre 1831.

    »Monsieur,

»Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 4 de ce
mois, votre amitié vous fait dire des choses dont je sens tout le
prix. Vous oubliez que ce que j'ai eu à faire a été bien moins
difficile, du moment où l'administration de notre pays a été dirigée
par une volonté forte et avec cet esprit de franchise auquel j'entends
chaque jour donner les plus grands éloges et qui est devenu un gage de
sécurité pour l'Europe.

»L'obstination du roi de Hollande nous empêche de dire aujourd'hui que
les affaires de Belgique sont terminées, mais le fait est que plus tôt
ou plus tard, c'est-à-dire dans plus ou moins de semaines, il faudra
qu'il cède. La marche méthodique que nous suivons nous a réussi avec
la Belgique; en ne précipitant rien, nous réussirons de même avec la
Hollande. L'accord qui existe et qu'il faut soigneusement entretenir
entre les grandes puissances finira par écarter les difficultés qui
existent encore. Les réponses de Pétersbourg doivent, à ce que dit le
prince de Lieven, arriver sous peu de jours et dissiperont les
illusions que le roi Guillaume se fait encore. Attendons, s'il
est nécessaire. Ne pas se presser dans les démarches que l'on a à
faire a un grand avantage: c'est que, quand on ne se presse pas, cela
prouve qu'on est bien.

»Permettez-moi de vous engager à laisser l'assemblée faire des
économies tant que cela lui plaît; cela ne vaut pas la peine de rompre
des lances tous les matins; le bon sens fera changer bientôt tout ce
que l'amour de la popularité aura fait faire cette année. Comme la
liste civile est fixée pour tout le règne, c'est elle seule qui mérite
vos efforts.

»Je suis fort aise que vous me laissiez encore quelque temps M. votre
fils. Dans le courant de sa carrière, il trouvera bien peu de
circonstances où il y ait tant à apprendre. Non seulement les affaires
politiques qu'il suit avec moi, mais les discussions parlementaires de
cette année, lui serviront toute sa vie. Je ne saurais donner trop
d'éloges à son caractère, à son assiduité, au désir qu'il a d'être
utile et aux développements que fait son esprit chaque jour.

»Je vous renouvelle, monsieur....

»_P.-S._--Ne vous découragez pas! C'est là tout ce que l'Europe vous
demande.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 15 décembre 1831.

Une réponse de Hollande est arrivée; elle a quarante pages in-folio
et je suis obligé de la lire. Je vous assure que j'aimerais mieux lire
quarante pages de votre mauvaise écriture.--En résultat, le roi de
Hollande accepte les limites, se soumet à la répartition de la dette
et demande qu'il soit fait, entre lui et la Belgique, un traité qu'il
veut négocier, pour établir la navigation sur les rivières et les
droits sur les canaux[321].... Cela veut dire qu'il adopte ce qui est
bon pour lui, c'est-à-dire les limites, et qu'il se refuse à ce qui
convient à la Belgique, c'est-à-dire à la libre navigation des fleuves
et des canaux.

  [321] Ce mémoire daté du 14 décembre, proteste contre la
  communauté de la surveillance du pilotage, du balisage et de la
  police de l'Escaut; il revendique le cours de ce fleuve sur le
  territoire hollandais comme une propriété hollandaise; il s'élève
  également contre la participation des Belges à la navigation des
  eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin.

Tout cela s'arrangera, mais avec peine. Le roi Léopold nous embarrasse
un peu en déclinant son engagement sur les forteresses, engagement
qu'il a pris avec M. de Latour-Maubourg et dans une lettre qu'il a
écrite au roi Louis-Philippe[322]. Il faudra bien aussi que cela
s'arrange sans trop se fâcher. Le principe de la démolition est établi
et reconnu, l'injure faite à la France est réparée et
quarante-cinq millions que coûtent aux alliés les forteresses sont
perdus. Voilà le vrai résultat de ce traité qui serait meilleur sans
la _négociation à part_ que l'on a voulu faire à Bruxelles et qui a
mis ici tout le monde en méfiance....»

  [322] Le gouvernement belge avait signé le 8 septembre
  l'engagement suivant: «Sa Majesté le roi des Belges a autorisé le
  soussigné, ministre des affaires étrangères à communiquer au
  gouvernement français, par la voie de M. le marquis de
  Latour-Maubourg, qu'elle consent et s'occupe, conformément au
  principe posé dans le protocole du 17 avril 1831, à prendre de
  concert avec les quatre puissances aux frais desquelles les
  forteresses ont été en partie construites, des mesures pour la
  prompte démolition des forteresses de Charleroi, Mons, Tournai,
  Ath et Menin, érigées depuis 1815 dans le royaume des Pays-Bas.»

  Or, au cours de la négociation engagée à Londres sur cette
  question des forteresses, le général Goblet, plénipotentiaire
  belge, voyant la répugnance de la conférence à admettre le
  démantèlement de Tournai et de Charleroi, laissa substituer à ces
  places celles infiniment moins importantes de Philippeville et de
  Marienbourg. Le cabinet français protesta vivement, se fondant sur
  l'engagement formel pris le 8 septembre par le gouvernement belge.
  A quoi le roi Léopold répliqua que cette convention n'était pas un
  engagement ferme, mais de simples préliminaires qui n'engageaient
  à rien. La France dut accepter le fait accompli. La convention du
  14 décembre entre la Belgique d'une part et les quatre cours de
  l'autre consacra cette substitution.--Les pages qui vont suivre
  développeront la suite de ces négociations. Voir également sur
  cette grave question des forteresses: _Une Mission à Londres en
  1831_ par le général Goblet.


    «Londres, le 17 décembre 1831.

»... Je vais aller entendre la lecture de la note de quarante pages,
envoyée au Foreign Office avant-hier. Quand on a raison, on n'écrit
pas quarante pages.--A Paris, on sera mécontent du traité sur les
forteresses; mais cette affaire se traite sans moi dans des
conférences des quatre puissances et du plénipotentiaire belge. La
France recommande, mais ne répond pas et n'entraîne pas. C'est, du
reste, lord Grey qui est effrayé de la motion de lord Aberdeen[323],
soutenue par le duc de Wellington, ce qui rend plus difficile à
défendre la question des forteresses. Depuis que l'on a transporté à
Bruxelles la négociation des forteresses, on a ici de la méfiance.
Cette affaire, _traitée à part_, a déplu depuis qu'elle est devenue
publique. J'avais recommandé le secret, on ne l'a pas gardé....»

  [323] Lord Aberdeen avait eu dès ce moment la pensée de proposer
  à la Chambre des pairs une motion contre le traité des 24
  articles et la convention du 14 décembre; mais une indisposition
  du duc de Wellington qui lui avait promis son appui le détermina
  à renvoyer sa motion après les vacances de Noël (séance du 16
  décembre); elle eut lieu le 26 janvier. Lord Grey défendit
  victorieusement la politique du cabinet, et la Chambre lui donna
  raison par 132 voix contre 95.

Pour l'intelligence de cette lettre et de celles qui vont suivre, il
est indispensable de revenir encore une fois sur cette affaire de la
démolition des forteresses belges. C'est à l'époque où je suis
parvenu qu'elle me causa les plus graves difficultés, puisqu'elle
retarda quelque temps l'envoi des ratifications françaises au traité
du 15 novembre. Dussé-je répéter des explications déjà données, je
reprendrai la question à son origine; elle était assez importante pour
me valoir l'indulgence de ceux qui seront condamnés à lire ceci.

J'ai déjà dit qu'à mon instigation et par un protocole que je n'avais
point signé, les plénipotentiaires des quatre cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient admis le principe de
la démolition d'un certain nombre de places fortes belges. Je crois
devoir donner ici ce protocole même qui porte la date du 17 avril
1831:

«Les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et
de Russie s'étant réunis, ont porté leur attention sur les forteresses
construites aux frais des quatre cours, depuis l'année 1815, dans le
royaume des Pays-Bas, et sur les déterminations qu'il conviendrait de
prendre à l'égard de ces forteresses, lorsque la séparation de la
Belgique d'avec la Hollande serait définitivement effectuée.

»Après avoir mûrement examiné cette question, les plénipotentiaires de
quatre cours ont été unanimement d'opinion que la situation nouvelle
où la Belgique serait placée et sa neutralité reconnue et garantie par
la France devraient changer le système de défense militaire adopté
pour le royaume des Pays-Bas; que les forteresses dont il s'agit
seraient trop nombreuses pour qu'il ne fût pas difficile aux Belges de
fournir à leur entretien et à leur défense; que d'ailleurs
l'inviolabilité, unanimement admise, du territoire belge offrait une
sûreté qui n'existait pas auparavant; qu'enfin une partie des
forteresses construites dans des circonstances différentes
pourrait désormais être rasée.

»Les plénipotentiaires ont éventuellement arrêté, en conséquence, qu'à
l'époque où il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les
puissances qui prennent part aux conférences de Londres, il serait
entamé entre les quatre cours et ce gouvernement une négociation à
l'effet de déterminer celles desdites forteresses qui devraient être
démolies.»


Ce protocole est aussi net et catégorique que possible; j'en avais eu
connaissance au moment de sa signature. Il existait donc un engagement
décisif sur ce point de la part des quatre puissances. A l'époque du
départ du prince Léopold pour Bruxelles, on se souviendra que j'avais
cherché à obtenir de lui une déclaration écrite qui confirmât de sa
part la résolution adoptée par les quatre puissances. Le prince ne me
fit, j'en conviens, qu'une réponse assez vague, mais des termes de
laquelle, cependant, il était possible de faire découler un
engagement. Le gouvernement français ne s'était contenté ni de cette
lettre, ni du protocole du 17 avril, qui, à la vérité, n'avait point
été publié. Il voulait, à l'ouverture des Chambres françaises, pouvoir
proclamer un fait qui était de nature à produire un certain effet sur
la nouvelle Chambre qu'on réunissait et, en général, sur les esprits
en France. Les plénipotentiaires des quatre cours consentirent encore,
sur ma demande, à ce qu'on donnât la publicité au protocole du 17
avril, qui me fut, en conséquence, notifié officiellement par eux le
14 juillet. Ils en adressèrent également une notification au
gouvernement belge, le 29 du même mois; mais avant cette dernière
notification, le roi Louis-Philippe, en ouvrant les Chambres le
23 juillet, avait annoncé la démolition des forteresses. De là, grande
rumeur à Bruxelles et embarras du roi Léopold qui, en présence du
récri des Belges, témoigna d'abord quelque hésitation à remplir la
condition qui lui avait été imposée par les quatre cours. On s'alarma,
à mon sens, inutilement à Paris, et on envoya sur-le-champ M. de
Latour-Maubourg à Bruxelles pour arracher un consentement du
gouvernement belge, qui se trouvait en même temps fort compromis par
la malencontreuse expédition des Hollandais contre lui. Le roi des
Belges, pressé par les circonstances, finit par donner, le 8
septembre, une déclaration qui énonçait que, _conformément au principe
posé dans le protocole du 17 avril_, il s'occupait à prendre, de
concert avec les quatre puissances, des mesures pour la démolition
d'un certain nombre de forteresses désignées. M. de Latour-Maubourg
emporta cette déclaration à Paris, et le général Goblet arriva à
Londres muni des pouvoirs du gouvernement belge, pour y suivre, avec
les plénipotentiaires des quatre cours, la négociation indiquée dans
le protocole du 17 avril.

La publicité donnée à ce protocole par le discours du roi
Louis-Philippe avait provoqué aussi des débats dans le parlement
anglais sur cette question. Lord Grey, à la Chambre des pairs, et lord
Palmerston, à la Chambre des communes, avaient dû déposer le protocole
du 17 avril, en faisant bien remarquer qu'il ne s'agissait que d'une
négociation entre les quatre cours et la Belgique, dont la France
était exclue. Ils imposèrent ainsi le silence aux clameurs de
l'opposition. Mais leurs inquiétudes s'éveillèrent lorsqu'ils
apprirent qu'une négociation à part se suivait à Bruxelles entre M. de
Latour-Maubourg et le gouvernement belge, pendant que les troupes
françaises occupaient encore la Belgique; c'était un démenti donné à
leurs assertions devant le Parlement. Lord Granville exprima ces
inquiétudes à M. Sébastiani, qui, pour les apaiser, demanda que les
quatre puissances fissent un nouveau protocole, confirmatif de celui
du 17 avril, par lequel on lierait plus explicitement le gouvernement
belge à l'obligation de démolir un certain nombre de forteresses et
qui remplacerait la convention faite à Bruxelles. On y consentit, mais
on oublia seulement, dans le protocole dressé à cette occasion, le 29
août 1831, de faire mentionner les forteresses à démolir, comme on
l'avait fait dans la convention de Bruxelles entre M. de
Latour-Maubourg et le gouvernement belge.

Non seulement, on me tint en dehors de toutes ces transactions, mais
le gouvernement français lui-même en garda le secret envers moi. Je
n'en ressentis pas moins les effets de la méfiance que ces manières de
procéder ne pouvaient manquer d'inspirer aux plénipotentiaires des
quatre cours; j'eus beaucoup de peine à la détruire pour ce qui me
concernait personnellement.

Cette méfiance exploitée par le général Goblet, plénipotentiaire belge
à Londres, fit apporter des modifications dans la désignation des
forteresses à démolir. Ainsi, dans la déclaration donnée par le roi
des Belges à M. de Latour-Maubourg, c'étaient les forteresses de
Charleroy, Mons, Tournai, Ath et Menin, qui devaient être démolies;
tandis que, dans une convention signée le 14 décembre entre les
plénipotentiaires des quatre cours et le général Goblet, c'étaient les
forteresses de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg qui
étaient désignées comme devant être démolies. C'est cette dernière
convention qui donna lieu à la correspondance qui va suivre, et
que nous croyons maintenant avoir élucidée[324].

  [324] Il ne sera peut-être pas inutile de compléter cet exposé en
  résumant les diverses phases de la négociation des forteresses
  depuis la convention du 14 décembre jusqu'au règlement définitif
  de la question. C'est qu'en effet cette convention, loin de clore
  la discussion, la ranima. Les lettres qui vont suivre nous
  mettent au fait des péripéties du débat, mais on en suivrait
  difficilement le fil si l'on n'en connaissait par avance les
  lignes principales.

  Le cabinet français fut mécontent de la convention du 14 décembre,
  et cela pour deux raisons: la première est qu'il eût voulu voir
  substituer Charleroi et Tournai à Philippeville et à Marienbourg;
  la deuxième et la plus importante c'est que, d'après le texte de
  l'article 1er, les puissances semblaient s'adjuger «une sorte de
  patronage présent et à venir sur les forteresses à démolir»,
  d'autant plus que la France avait été exclue de cette convention.
  On a vu, en effet, qu'elle avait été signée uniquement entre les
  quatre puissances d'une part et la Belgique de l'autre.

  M. de Talleyrand reçut l'ordre d'obtenir des puissances qu'elles
  modifiassent la convention sur ces deux points et le cabinet des
  Tuileries ajouta qu'il ferait attendre la ratification du traité
  du 15 novembre jusqu'à ce que satisfaction ait été donnée à la
  France. M. de Talleyrand différait sur cette question d'opinion
  avec le ministère. Il craignait de voir pour un détail qu'il
  assurait être secondaire compromettre toute son oeuvre. Aussi
  voulut-il user d'un moyen dilatoire en proposant d'ajourner la
  discussion sur Philippeville et Marienbourg (voir p. 388), mais ce
  biais fut peu goûté à Paris où l'on réclamait une solution prompte
  et franche. Ce n'est que le 23 janvier, et après bien des
  atermoiements, que M. de Talleyrand obtint des puissances la
  déclaration reproduite page 407 qui mit fin à la discussion.
  Toutefois le cabinet français n'obtint pas gain de cause sur la
  question de Philippeville et Marienbourg.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 16 décembre 1831.

    »Mon cher prince,

»Les dépêches que le général Sébastiani vient de me communiquer, me
font voir que la négociation relative à la démolition des forteresses
prend une tournure qui me cause beaucoup d'inquiétude, et qui m'est
personnellement doublement pénible, par suite de l'engagement
solennel que j'ai pris à cet égard envers les Chambres et la nation
sur la foi qui m'était donnée. C'est ce qui me détermine à vous en
écrire moi-même, outre tout ce que le général Sébastiani vous mande
officiellement, pour que vous soyez dépositaire de mes sentiments
personnels et que vous puissiez même, au besoin, les faire connaître à
ceux auprès desquels j'aime à croire qu'ils auraient quelque poids.

»Je dois donc commencer par vous dire, mon cher prince, que je
n'aurais pas signé les arrangements relatifs à la Belgique; que
surtout je n'aurais pas accepté sa neutralité perpétuelle, si je ne
m'étais pas fié à l'engagement de la démolition des places érigées
pour nous menacer, et si j'avais pu croire qu'on voulût laisser
subsister, sur un territoire neutre, des arsenaux d'hostilités. Et
qu'on y pense bien, mon cher prince, en point de droit, cette
conservation des places nous donne celui de ne pas les respecter, et
après les promesses qui nous avaient été données, elle serait à mes
yeux un objet de guerre légitime. Je n'ai pas besoin de vous dire que
par là je prétende m'engager à la faire dans ce cas, mais seulement
que le droit en serait incontestable, et que la question de la faire
ou de ne pas la faire deviendrait optionnelle. Je ne crois pas qu'il
convienne à l'Angleterre, ni à aucune des puissances de la conférence,
de placer la France dans une position où elle croie avoir ce droit,
surtout après la bonne foi et la loyauté que nous avons mises l'été
dernier à évacuer ces places après les avoir occupées.

»Actuellement on me demandera pourquoi je ne désire pas que
Philippeville et Marienbourg soient rasées comme les autres places, et
je répondrai à cette question, avec la même sincérité, que ces
deux places n'ont pas été construites comme les autres avec les
deniers des puissances, mais que la France les a cédées, et que c'est
précisément parce qu'elles ont été françaises, que l'orgueil national
considérera leur démolition comme une insulte[325]. Il ne faut pas se
dissimuler, mon cher prince, que la cession de ces deux places est une
plaie toujours saignante pour nos vanités nationales, que la voix du
pays serait disposée à me reprocher ainsi qu'à mon gouvernement de
n'en avoir pas exigé la restitution péremptoirement et à tous risques,
et je crois pouvoir avancer qu'il n'y a de moyens de la calmer que de
conserver Philippeville et Marienbourg et de détruire les autres
places.

  [325] Les deux places fortes de Philippeville et Marienbourg
  avaient été réunies à la France par le traité des Pyrénées
  (1659). Le traité de 1815 les lui avait enlevées.

»Mais, si au lieu de cet arrangement sur lequel je croyais pouvoir
compter, la France voit détruire Philippeville et Marienbourg, tandis
qu'on conserve Ypres, Tournai et Charleroy, je crois qu'il en
résultera une sensation dont les conséquences sont effrayantes; et, en
fait, il est certain qu'Ypres d'une part, et de l'autre Charleroy et
Namur, liées par le point central de Tournai, présentent à la France
une ligne d'opérations qui réduit la neutralité belge à une illusion.
La conservation de ces places est, d'ailleurs, un mauvais calcul tant
pour la France que pour les puissances, dans l'état actuel des choses;
car, il faut bien le dire, sans vouloir, à Dieu ne plaise! élever des
soupçons contre personne, une perfidie ou une surprise peuvent
toujours, tant que ces places subsistent, les faire tomber au pouvoir
de l'une ou de l'autre partie, et, par conséquent, leur existence
est tout à la fois une cause d'inquiétude et d'attraction dont il est
désirable, de part et d'autre, de se débarrasser.

»Il est d'ailleurs fort désirable, dans l'intérêt de la Belgique, et
même dans celui de l'Europe, qu'elle ne soit pas écrasée de dépenses,
qu'elle aurait de la peine et que même elle ne pourrait probablement
pas supporter. Tel serait, cependant, l'entretien des places qu'on
voudrait conserver, et surtout celui des garnisons, sans lesquelles il
m'est, plus qu'à un autre, permis de dire qu'elles seraient à notre
merci, ce dont je ne me soucie nullement. La France ne pourrait jamais
consentir à ce que ces places fussent considérées comme un dépôt des
puissances entre les mains du roi des Belges, et qu'à défaut de
troupes belges, on s'avisât de vouloir en confier la garde à des
étrangers, car ce serait non seulement créer une cause légitime de
guerre, mais placer la France dans la nécessité de la faire pour s'y
opposer. Mais l'exclusion du roi des Belges de la Confédération
germanique est suffisante pour écarter toute crainte à cet égard, et
seulement on doit dire que, plus il est évident que la Belgique est,
par elle-même, hors d'état d'entretenir ces places à ses frais et d'y
mettre des garnisons suffisantes, plus il est nécessaire, dans tous
les intérêts, qu'elles soient démolies.

»Je sais, mon cher prince, que votre opinion et celle de mes ministres
sont d'accord avec celle que je viens de vous manifester, mais j'étais
bien aise que vous connussiez mes sentiments personnels, car j'aime
toujours à vous les confier et à saisir toutes les occasions de vous
témoigner combien j'apprécie tout ce que vous avez fait dans la
mission épineuse où vous venez d'obtenir un succès aussi brillant pour
vous qu'important pour la France et pour moi. J'espère que vous allez
achever de le consolider, en faisant prendre à la négociation sur les
forteresses une meilleure direction que celle qu'on paraît disposé à
lui donner. MM. Périer et Sébastiani vous seconderont de leur mieux,
comme ils l'ont fait constamment; et vos efforts réunis préserveront
la France et l'Europe des dangers que cette fausse direction pourrait
faire naître; car, ne vous y trompez pas, ceci est grave; et nous
avons affaire à des opinions très irritables.

»Recevez, mon cher prince, l'assurance de tous les sentiments que vous
me connaissez depuis longtemps pour vous, et qui sont bien
sincères....»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 19 décembre 1831

»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, de votre lettre du 15
décembre, et je suis charmée que vous ayez été content de la mienne;
mais je ne puis vous dire combien j'ai été surprise et affligée de la
manière dont la conférence essaie de finir l'affaire des forteresses
et de la conduite du roi Léopold, dans cette circonstance, qui est en
opposition avec les engagements qu'il a pris. Tout cela est mal et
vilain, surtout quand du côté de notre cher roi et de son
gouvernement, il n'y a que loyauté et franchise. Il est _impossible_
de se laisser jouer ainsi. Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas
assisté aux conférences où cette détestable décision a été prise, car
je suis bien sûre que vous l'auriez empêchée. Maintenant c'est à
vous d'en faire revenir. Je sens que c'est une tâche difficile, mais
ce sont celles-là qui vous conviennent, et il me semble que vous avez
de bonnes et belles armes à employer pour cela, en faisant valoir
toute la franchise, la loyauté de notre cher roi dans toute cette
affaire; et encore, au mois d'août, en retirant nos troupes de ces
forteresses de la Belgique, se confiant en l'honneur de ceux qui
faisaient alors de belles promesses, qu'il faut, mon cher prince, que
vous fassiez exécuter. Cela est bien grave et de la plus grande
importance pour notre bien-aimé roi et la France, et c'est une grande
et belle tâche que vous avez à remplir; et je vous avoue que je crois
que quand la conférence sera bien convaincue que le roi _ne veut pas_
accéder à cet arrangement, elle fera celui qui peut convenir à la
dignité de la France.

»C'est parce que le roi voyait cette tendance, qu'il se décida à
envoyer M. de Maubourg à Bruxelles, traiter directement cette affaire
avec le roi Léopold, et obtenir de lui un _engagement_, ce que vous ne
pouviez faire de Londres et que, vous conviendrez, il est bien bon
d'avoir maintenant.

»Je suis indignée de toute cette affaire, mais cependant, mon cher
prince, j'ai toute confiance en notre bon droit, en votre zèle et en
votre talent, pour seconder les efforts de notre cher roi, ce qui me
donne la conviction intime qu'il sortira de cette vilaine affaire avec
avantage. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et que vous me disiez
ce que vous en pensez; mais, pour cette fois, il faut tout finir et
faire expliquer ce roi de Hollande et tenir ce que l'on a promis.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

    «Londres, le 22 décembre 1831.

    »SIRE,

»Votre Majesté attache une grande importance à la démolition des
places fortes en Belgique, qui ont été élevées pour rappeler nos
défaites, et elle sent que c'est à Elle à effacer ces témoignages
insultants de nos malheurs. Mais, Sire, ce serait voir d'une manière
trop sombre ce qui vient de se passer que de l'attribuer à un retour
vers la Sainte-Alliance.

»Les gages de sagesse et de modération que votre gouvernement donne
chaque jour à l'Europe ont détruit à jamais cette ligue formée contre
la liberté des peuples.

»Je suis désolé de ce qu'il arrive de ce côté-ci, où vous avez la
bonté de me supposer quelque influence, de l'inquiétude ou même des
peines pour Votre Majesté. Je voudrais n'avoir à lui annoncer que des
résultats sur lesquels ses yeux se reposassent avec plaisir.

»Les intrigues belges, où se laisse apercevoir toute la faiblesse d'un
gouvernement nouveau et incertain, ont amené la convention dont nous
avons à nous plaindre. Les graves circonstances où se trouve le
ministère anglais, et la crainte exagérée que lui inspirent les
attaques amères de lord Aberdeen ont également servi l'intrigue belge.
Le mal est venu de Bruxelles, le remède ne peut venir que du même
point. Ce que je dis là n'a pas pour objet de m'épargner aucune
démarche, car j'en fais vis-à-vis de tous les hommes importants,
non seulement auprès des membres de la conférence, mais aussi auprès
de tout ce qui est influent dans le cabinet anglais. Le soir, quand je
me rends compte de ma journée, ma conviction augmente, et je reste
persuadé qu'une action utile ne peut venir que de la Belgique. Aussi,
cela ne peut être que de l'influence de Votre Majesté sur le roi
Léopold que pourront venir les changements que vous désirez.

»Cette question est pleine de difficultés, parce que la manière
d'arriver à une solution qui nous convienne serait que le gouvernement
belge ne ratifiât pas, et ce moyen-là, qui peut-être est le seul
véritable, a le danger de compromettre le sort du traité du 15
novembre qui forme, entre nous et les puissances, des liens qu'il
serait très malheureux de voir s'affaiblir dans l'état actuel de
l'Europe.

»Les observations si fortes et si sages que fait Votre Majesté m'ont
fourni de nouveaux moyens de discussion avec lord Grey et lord
Palmerston, et avec des formes plutôt tristes qu'animées, je crois
n'avoir rien oublié de ce qui pouvait les bien convaincre de votre
juste mécontentement. Lord Grey qui professe une sincère admiration
pour Votre Majesté, a éprouvé une vive douleur de la manière dont
cette affaire des forteresses était saisie en France. Lord Palmerston
regrette aussi que la négociation donne des résultats qui déplaisent
au gouvernement de Votre Majesté. C'est à tel point que je crois
qu'ils disent sincèrement, quand ils assurent qu'ils ne comprennent ni
l'un ni l'autre que le gouvernement du roi en soit aussi blessé que je
leur ai dit qu'il devait l'être.

»Je suis vraiment désolé, Sire, des contrariétés que Votre Majesté
éprouve, mais j'ai besoin de croire que ce n'est ma faute en aucune
manière. Tout aurait été évité, si les Belges avaient agi ici avec
moins de mystère, pour ne pas dire, avec moins d'intrigue, et
peut-être aussi si l'engagement de Bruxelles avait été tenu plus
secret.

»Je suis....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 27 décembre 1831.

»A la manière dont a été conduite par les Belges l'affaire des
forteresses, je crois qu'aujourd'hui il est impossible d'arriver à
faire ce que désire le roi. Mademoiselle doit être bien sûre que j'y
ai employé tous mes efforts. Mais, à présent, regardons bien l'affaire
en elle-même, et nous trouverons que son importance n'est pas bien
grande. On abat des forteresses, celles qui sont près de nous, Ath et
Mons: ainsi, voilà une réparation faite à la France. Il faut prendre
cela du bon côté et se souvenir, pour une autre occasion, qu'il ne
faut pas abandonner à eux-mêmes les gouvernements nouveaux et faibles.

»Dans la crise qui est toujours menaçante et qui le sera longtemps
encore en Europe, il est du premier intérêt que les gouvernements, qui
ont une analogie quelconque, marchent ensemble. L'affaire de la
Pologne réunit, par leur intérêt, trois gouvernements; deux seuls ont
un intérêt divers; il faut que ceux-là restent unis, et fassent même
pour cela des sacrifices, si cela est nécessaire. Je confie mon
opinion à Mademoiselle pour qu'elle veuille bien en faire usage avec
qui de droit....»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce 26 décembre 1831.

    »Mon cher prince,

»Votre lettre du 22 me paraît exiger quelques explications de ma part,
et je suis d'autant plus empressé de vous les donner, moi-même, que le
général Sébastiani est bien malade[326], ce qui m'afflige
profondément, qu'il est tout à fait hors d'état de vous écrire et de
s'occuper d'aucune affaire, et que je tiens infiniment à vous
développer ma manière de voir sur cette grande et importante affaire
de la Belgique.

  [326] Le général Sébastiani venait d'avoir une attaque
  d'apoplexie. Voir à ce sujet une lettre de l'amiral de Rigny à M.
  de Talleyrand (Appendice p. 494).

»On nous fait quelques reproches, parmi lesquels un surtout vous
paraît fondé; car, quoique vous m'ayez ménagé avec votre obligeance
ordinaire pour moi, en ne m'en parlant pas dans votre lettre, vous en
avez souvent parlé dans vos dépêches: c'est celui de la mission à
Bruxelles de M. de Latour-Maubourg. Si cette mission avait un
caractère de méfiance, ce ne pouvait être, dans ma manière de voir,
qu'envers le roi Léopold ou le gouvernement belge, mais nullement
envers vous, mon cher prince, ni même envers les quatre puissances.
Relativement à vous, ni moi ni mes ministres, nous n'avions ni ne
pouvions avoir ni soupçons, ni méfiance d'aucun genre. Le protocole du
17 avril était en quelque sorte votre ouvrage, et c'était évidemment à
vous que la France devait de l'avoir obtenu. Il y a plus: vous aviez
eu l'heureuse idée de demander au roi Léopold une lettre qui
contînt un engagement sur la démolition des forteresses, c'est-à-dire
à peu près la même chose que ce qui était l'objet de la mission de M.
de Latour-Maubourg; et la lettre qu'il vous a adressée était moins un
engagement qu'un avertissement qu'il ne s'engageait à rien. Il était
donc assez naturel, surtout après le petit service que nous lui avions
rendu dans l'intervalle, que nous cherchassions à obtenir de lui à
Bruxelles l'engagement qu'il ne vous avait pas donné à Londres.

»Ce n'était pas plus un acte de méfiance envers les puissances que ne
l'avait été votre demande au roi Léopold. C'était uniquement le désir
d'obtenir de lui un engagement semblable à celui que les puissances
nous avaient donné par le protocole du 17 avril, afin que les deux
parties, qui devaient faire entre elles et sans nous un traité sur des
objets qui ne nous étaient étrangers que sous le point de vue
pécuniaire, fussent liées à nous par un engagement semblable. Certes,
mon cher prince, nous avons quelque droit d'exiger des puissances de
ne pas être accusés de méfiance envers elles, quand on considère en
outre ce qu'a été la conduite de la France, dans tout le cours de
l'affaire de la Belgique et surtout la manière dont les places belges
ont été évacuées, après qu'il n'avait tenu qu'à nous de les faire
sauter en l'air dix fois pour une. Si mes contemporains ne me rendent
pas toute la justice que je crois mériter à cet égard, au moins, j'ai
la confiance que je l'obtiendrai de la postérité.

»Je vois aussi par une de vos dépêches, qu'on nous reproche d'avoir
gâté l'affaire en ayant donné trop de publicité au protocole du 17
avril.

»Ici, mon cher prince, je vous rappelerai qu'avant que mon conseil eût
décidé qu'il en serait parlé dans le discours du trône, le général
Sébastiani vous a consulté, et que vous avez cru, comme nous, que cela
pouvait se faire, et je puis vous assurer que si nous avons cru que
cette communication serait utile pour satisfaire notre orgueil
national, nous avons cru aussi qu'il était bon de montrer que les
puissances ne cherchaient pas à le blesser, ni à léser en rien les
intérêts de la France, mais nous avons cru surtout que rien n'était
plus propre que cette communication pour réconcilier l'opinion
publique au choix du prince Léopold, qui, comme vous savez, avait eu
peu de succès en France, où, en général, on ne voyait en lui, qu'un
lieutenant de l'Angleterre ou de la Sainte-Alliance. Nous avons voulu
montrer à la France et à la Belgique où cela n'aurait pas mieux
réussi, que le système de 1815 était abandonné par les puissances, que
la dissolution du royaume des Pays-Bas qui suffisait pour le rendre
impossible, en était un gage, aussi bien que la démolition des
forteresses de 1815 et l'exclusion du roi des Belges de la
Confédération germanique; et je n'ai aucun doute, mon cher prince, que
tout cela n'ait été éminemment utile, tant pour maintenir la paix, que
pour soutenir mon gouvernement dans l'intérieur et raffermir celui du
roi Léopold en Belgique.

»Ce n'est donc pas la valeur intrinsèque de ces actes qui a fait
prendre à la négociation sur les forteresses, la tournure que nous
déplorons à présent; mais c'est l'action simultanée et peut-être
réunie de l'opposition des tories et des intrigues belges. Vous avez
très bien fait de le faire sentir aux ministres anglais; car, c'est ce
qui doit leur démontrer qu'il n'est pas plus conforme à leurs
intérêts qu'aux nôtres, que le traité de M. Van de Weyer ou de M.
Goblet, soit maintenu dans les termes où il a été signé. Le roi
Léopold et son gouvernement devraient le sentir bien mieux encore;
car, que deviendront-ils, si, par suite de cette malheureuse
anicroche, ils amènent l'annulation du traité que la conférence des
cinq puissances a signé le 15 novembre? Vous le dites avec raison, mon
cher prince, et c'est d'autant plus à craindre, que c'est certainement
ce que veut le roi de Hollande et peut-être ce que l'empereur de
Russie veut aussi. C'est là ce que je crois que vous pouvez faire
valoir avec beaucoup d'effet auprès du gouvernement anglais; et nul
n'est plus capable que vous, de donner à ces craintes, qui ne sont que
trop fondées, tout le développement dont elles sont susceptibles.

»Je ne crains pas d'avancer, mon cher prince, qu'il n'est pas plus
dans la pensée du gouvernement anglais que dans celle du gouvernement
français de vouloir allumer la guerre, et qu'au contraire l'un et
l'autre éprouvent également le besoin de la paix et le désir de la
conserver; mais la paix est dans la solution à l'amiable de la
question belge, et cette solution ne peut s'opérer que par l'union
intime de la France et de l'Angleterre; mais pour que cette réunion se
maintienne, il faut s'entendre à l'avance, avant de conclure avec
d'autres des arrangements qui pourraient la troubler. Or, c'est là ce
qui résulte de la cachotterie qu'on nous a faite à Londres et à
Bruxelles, des arrangements qu'on faisait sur les places. On ne
voulait pas que nous intervinssions dans cette négociation, parce que
nous n'avions pas concouru à celle qui avait précédé; et c'était
simple, mais, si on nous avait communiqué ce qu'on voulait conclure,
on ne se serait pas mis, et on ne nous aurait pas mis dans la
position embarrassante dont il faut tous vos efforts et tous vos
moyens pour nous tirer aujourd'hui. Mais, si le gouvernement anglais
se pénètre bien, d'une part, que nous n'avons _aucune arrière-pensée_
dans ce que nous lui demandons, et que, de l'autre, nous ne lui
demandons que de ne pas perpétuer ou renouveler un système impossible,
qui est celui d'après lequel on avait constitué le royaume des
Pays-Bas, il ne verra plus que le danger qui nous menace du côté de la
Hollande et de la Russie, il fera modifier le traité des places de
manière que le roi Léopold ne soit pas placé à l'avenir dans des
rapports différents avec quatre des cinq puissances, de ceux qui sont
établis avec toutes les cinq. Ceci doit être pour la France, un _sine
qua non_, et le reste est secondaire.

»Quoique cette lettre soit déjà beaucoup trop longue, je veux encore
vous faire observer quelle serait la position du roi Léopold, s'il
ratifiait un traité avec quatre puissances collectives, avant que la
quatrième eût, non seulement ratifié ce traité particulier, mais, même
le traité général des cinq puissances, qui établit l'indépendance de
son État, et l'en reconnaît roi? Je crois donc que, par la force des
choses, la ratification du traité avec les quatre puissances ne
saurait avoir lieu tant que la Russie n'a pas adhéré à celui du 15
novembre, d'autant plus que tant que la Russie n'y a pas adhéré,
aucune des cinq puissances ne peut plus être appelée à le ratifier, et
la France, moins qu'aucune, tant que le traité des places n'aura pas
été modifié. Mais s'il l'était, ce qui me paraît devoir être possible,
puisqu'en fait il n'y a aucune divergence réelle d'intérêts entre les
cinq puissances sur les forteresses, alors, l'action réunie de la
France et de l'Angleterre forcerait le roi de Hollande à ratifier
et la Russie ne s'y refuserait plus. Sans cet accord croyez-le, mon
cher prince, non seulement le roi de Hollande ne ratifiera pas, mais
le roi Léopold aura peut-être beaucoup de peine à se maintenir en
Belgique où, selon moi, il ne peut se soutenir que par l'appui et
l'accord sincère de la France et de l'Angleterre. Cet appui et cet
accord, mon gouvernement n'a cessé de le donner et désire vivement le
continuer; mais il faut qu'on nous le rende possible et qu'on n'exige
pas de nous ce qu'on n'accepterait pas soi-même.

»Ceci est mille fois trop long, mais puisqu'il est écrit, qu'il parte.
Je l'envoie tout ouvert à M. Périer, pour qu'il le lise avant de vous
l'adresser, et je vous renouvelle, de tout mon coeur, l'assurance de
tous les sentiments que vous me connaissez pour vous.

»LOUIS-PHILIPPE.

»_P.-S._--Savez-vous bien que ce Marienbourg qu'on classe dans les
forteresses est une malheureuse bicoque qui a cinq bastions en
_terre_, et dont la superficie est la même que celle du _parterre_ des
Tuileries?»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 27 décembre 1831.

    »Mon prince,

»J'ai l'honneur de vous annoncer que le général Sébastiani étant assez
gravement malade, le roi m'a chargé, par intérim, du portefeuille des
affaires étrangères. Sans la triste circonstance qui a rendu
nécessaire cette décision, je me féliciterais avec empressement de me
voir ainsi appelé à entretenir avec vous des communications
officielles et suivies. Veuillez m'excuser, d'ailleurs, si j'abrège
cette lettre et n'entre pas ici dans quelques détails sur notre
situation. Je vous annoncerai pourtant que la Chambre des pairs a,
dans la séance de ce jour, adopté l'article 1er de la loi sur la
pairie, à une majorité de cent trois voix contre soixante-sept.
J'aurai l'honneur de vous écrire plus longuement demain....»


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 28 décembre 1831.

    »Mon cher prince,

»Je ne veux pas qu'une nouvelle année commence sans que mes voeux pour
votre bonheur se confondent avec tous ceux qui vous seront offerts;
croyez-les bien sincères.

»La Chambre des pairs vient, comme on pouvait s'y attendre, de se
suicider. C'est un monument de lâcheté qui peut compter parmi ceux du
sénat de Napoléon. Une manifestation pénible a été observée à ce
sujet. Tous les pairs disaient que c'était au roi seul qu'il fallait
reprocher d'avoir amené de telles circonstances. Si, un jour, une
nouvelle crise éclate, celui qui la dominera trouvera, avec le
principe de l'hérédité, grand accueil au Luxembourg. C'est
l'observation que m'a faite M. de Bassano qui a voulu être mon voisin.

»Je ne me suis pas trompé sur les réponses venues de Pétersbourg pour
les affaires belges. De nouveaux indices, venus de là et de Berlin,
font désirer que d'autres protocoles satisfassent le roi de Hollande.

»Le rapport de la navigation intérieure est inadmissible, même pour
les Hollandais; elle resterait une source inépuisable de tracasseries;
comment Wessenberg, qui connaît ces détails, ne l'a-t-il pas vu?

»_Votre chef_ Sébastiani doit son accident aux manières bouffonnes
avec lesquelles il s'est présenté à la tribune du Luxembourg. Il
s'était gonflé comme un crapaud pour faire effet: le sang lui a porté
à la tête. Le public et le corps diplomatique désirent que M. Périer
le remplace. On avait pensé à joindre Mounier[327] à d'Argout; le
premier se refuse à faire partie du ministère.

  [327] Claude, baron Mounier, né en 1784, auditeur au Conseil
  d'État en 1806, puis intendant de Saxe-Weimar et de Silésie,
  intendant des bâtiments de la couronne, conseiller d'État (1815)
  et pair de France en 1817. Il refusa le ministère en 1820, mais
  fut nommé directeur général de l'administration départementale.
  Sous la monarchie de Juillet il continua de siéger à la Chambre
  des pairs jusqu'à sa mort (1843).

»La confiance en l'avenir se perd de plus en plus. Le langage des
agents russes y contribue beaucoup. On observe qu'évidemment le
général Pozzo n'a plus le secret de son gouvernement. Les Autrichiens
disent aussi que, tôt ou tard, il faudra faire revenir la Belgique à
la Hollande.

»Le public se demande comment sont gérées les affaires de la France au
dehors, pendant qu'il n'y a de ministre ni à Pétersbourg, ni à Berlin,
ni à Copenhague, ni à Madrid, ni à Constantinople. Les plaintes se
multiplient dans les bureaux sur ce défaut complet de protection dans
ces différents pays. Il est bon que vous sachiez tout cela....»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Berlin, le 29 décembre 1831.

    »Mon prince,

»J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire
le 20 du courant. Je n'ai pu voir MM. de Bernstorff et Ancillon,
mais je me suis arrangé pour que cette lettre fût en leur possession
assez longtemps pour qu'ils la communiquassent au roi, s'ils le
jugeaient convenable. J'ai fait plus: ce sont des paroles si hautes et
si sages que, partout où elles arriveront, elles ne peuvent produire
que le bien, et l'empereur de Russie, lui-même, en recevra un extrait,
moins le premier paragraphe. J'espère, mon prince, que vous daignerez
m'approuver. Malheureusement, le temps possible n'y est plus pour que
la démarche du roi de Prusse, s'il s'y détermine, amène, avant le 15
janvier, un changement si désirable dans les résolutions de l'empereur
de Russie[328].

  [328] Il s'agissait d'une démarche directe du roi de Prusse près
  de l'empereur de Russie pour le déterminer à ratifier le traité
  du 15 novembre. (_Note de M. de Bacourt._)

»Le cabinet prussien, dont les intentions sont bien franches et bien
loyales, n'a rien négligé pour faire apercevoir à Saint-Pétersbourg
tous les dangers d'un désaccord sur l'acte important du 15 novembre,
entre les cinq puissances dont les ministres l'ont signé. Nous n'avons
plus qu'une faible espérance que ces représentations aient produit
leur effet. Le roi de Prusse ne retire pas sa promesse de ratifier,
mais MM. de Bernstorff et Ancillon pensent que la non ratification de
l'une des cinq puissances annule le traité. Leur argument est que la
solidarité a été la base de toutes les transactions de la conférence
et que l'appel du roi des Pays-Bas a été adressé aux cinq puissances,
ainsi que le voulait le protocole d'Aix-la-Chapelle. Je crois
important, néanmoins, que la ratification de la Prusse soit donnée
telle quelle, et j'espère qu'elle vous sera envoyée au terme
péremptoire du traité. Si des incidents imprévus devaient détruire cet
acte qui terminait tout, peut-être faudrait-il recourir aux deux
moyens proposés par M. Ancillon. Je pense seulement que le second,
c'est-à-dire _la déclaration unanime des cinq puissances, que la
Hollande et la Belgique ne_ POURRONT _reprendre les hostilités_,
serait le vrai point de départ à prendre: le premier ou son
équivalent, c'est-à-dire _des offres de médiation de la conférence
pour un traité entre la Hollande et la Belgique, sur les bases des
vingt-quatre articles_, pourrait alors être essayé.

»Quand M. Ancillon me fit l'honneur de me communiquer, en octobre, ces
vingt-quatre articles, je mis aussitôt le doigt sur celui qui accorde
aux Belges la navigation intérieure, et je lui prédis que toutes les
difficultés y prendraient leur source. Il a eu pour effet de
rapprocher le roi des Pays-Bas et ses sujets qui, avant cette clause,
ne voyaient et ne sentaient pas de même dans la question belge...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 30 décembre 1831.

»Je m'occupe sans relâche de l'affaire des forteresses dont je crois
qu'aujourd'hui l'on exagère l'importance. Cette affaire a pris une
fausse direction à Bruxelles; les soupçons, les méfiances, qui gâtent
tout, ont porté chacun à prendre trop de sûretés. De là les reproches
et les protocoles secrets. Du reste, il faut en sortir de notre mieux,
et je crois que le roi aura été frappé des observations et des
explications qui lui auront été données par lord Granville; mais il
faut arriver à quelque chose de plus. J'aurai l'honneur d'écrire au
roi dès que j'en saurai davantage...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 30 décembre 1831.

»Je suis vraiment fâché de l'accident de Sébastiani; il avait
quelquefois des inconvénients, mais il avait aussi des avantages. Il
avait de l'habileté, du savoir vivre, et je suis sûr qu'il était
amical; tout cela est quelque chose; c'est une perte pour le roi qu'il
servait bien. Voilà l'affaire des pairs finie, et finie sans secousse
ministérielle. A présent, il faut finir celle de la Belgique et nous y
arriverons, quoi que l'on en dise. Je pourrai bien y mourir comme
Sébastiani, mais c'est là mon champ de bataille. Plaise à Dieu que ce
soit le champ d'honneur!--Vos Belges sont faibles et faux, de plus ils
se font battre dans le pays de Luxembourg[329]; tout cela n'est pas
bien honorable.--J'espère toujours les ratifications de Berlin avant
le 15 janvier; et si nous avons celles de Berlin, nous n'attendrons
pas longtemps celles de Vienne. Pétersbourg montrera sa puissance,
comme à Paris on montre son élégance, en arrivant tard...»

  [329] Une insurrection orangiste avait éclaté le 20 décembre dans
  le Luxembourg sous la conduite du baron de Torcano. Les insurgés,
  d'abord vainqueurs, avaient proclamé le rétablissement du roi
  Guillaume. Les gardes civiques et les troupes belges eurent
  bientôt raison de ce mouvement.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 2 janvier 1832.

»J'ai reçu, monsieur, la dépêche du département en date du 30 du mois
dernier, et je crois qu'outre la réponse officielle contenue dans
ma dépêche d'aujourd'hui, il est du devoir de l'amitié si sincère que
je vous ai vouée, d'appeler l'attention sur le manque d'exactitude
dans les faits et les raisonnements de ce qui m'a été écrit de Paris.
Le zèle s'y montre d'ailleurs un peu trop, et il me semble aussi qu'il
ne faut pas que la plume d'un chef de division devienne jamais
l'interprète de sa propre pensée. Dans le genre d'affaires que nous
avons à suivre, il est important de ne pas bâtir de système, car un
système dans les affaires politiques est bientôt appuyé sur des
suppositions et alors on peut s'égarer. Il faut, au contraire, ne
chercher dans les actes que ce qui s'y trouve véritablement. Si l'on
se faisait dans les bureaux des affaires étrangères une étude de
suivre les démarches des puissances, en leur supposant toujours des
projets de Sainte Alliance, on créerait un fantôme qui finirait par
tout dénaturer et tout embrouiller. Votre excellent esprit saura
donner une meilleure direction aux travaux auxquels vous présidez.

»Je vois avec le plus vif regret que l'affaire des forteresses, qui,
si les journaux s'en emparent, peut donner quelque ennui au
gouvernement, mais qui, au fond, n'est que très secondaire, ait
retardé les progrès que faisait une affaire d'une bien autre
importance, c'est celle du désarmement à laquelle vous aviez donné une
si heureuse impulsion. Vous trouverez là, une réponse péremptoire à
ceux qui ne voient partout que Sainte Alliance. Y a-t-il apparence
d'une ligue semblable quand tous les cabinets, même celui de Russie,
expriment le désir de diminuer leurs armées, afin de soulager les
peuples? Craignons, monsieur, permettez-moi de le dire, qu'en
attachant trop d'importance à l'affaire des forteresses, nous
n'ayons l'air de flatter ou de ménager un peu trop le parti exagéré
que les puissances regardaient comme vaincu depuis votre entrée au
ministère. Le pavillon de la Sainte-Alliance s'est abaissé devant
celui de la France dans le protocole du 17 avril; nous pourrions
désirer, mais nous ferions mal de demander quelque chose de plus. Le
principe de la destruction commence; la destruction commencée, nous
devons, à tout prendre, être satisfaits.

»De grâce, monsieur, reprenez bien vite le désarmement, qui ajoutera
une gloire si pure à tous vos succès, et qui allégera si heureusement
le budget de la France. Nous avons dû augmenter nos charges quand nous
nous sommes crus menacés, mais, je ne pense pas que nous devions les
prolonger pour des combinaisons assez indifférentes au résultat
définitif, car ce qui reste de places en Belgique, ou tombera en
ruine, ou deviendra notre propriété dans un temps quelconque. Tout ce
qui est réellement utile à l'établissement de la France se
consolidera, si nous conservons notre position actuelle avec
l'Angleterre. C'est à la détruire que tendent les efforts des
puissances: j'espère et je crois qu'elles échoueront....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 2 janvier 1832.

»Je voudrais savoir au juste comment est Sébastiani. On me mande d'un
côté qu'il est très malade, et d'autres disent que, avec quelques
jours de repos, il se remettra, et pourra rentrer dans les affaires.
Dites-moi ce qu'il y a de vrai, c'est toujours vous que je crois.
Quand j'aime, je crois; j'ai eu tort quelquefois, mais c'est égal, ma
nature est ainsi. L'affaire des forteresses qui agite tant les têtes
de Paris, et surtout celles de nos chefs, n'est au fond qu'une affaire
de second ordre. Ayons les ratifications de la Prusse et de
l'Autriche, et soyons unis à l'Angleterre: voilà ce qui est
véritablement notre affaire essentielle. Le reste est de la
pointillerie qui arrivera tôt ou tard mais qui arrivera
nécessairement. Il fallait obtenir le principe des forteresses; nous
l'avons: ainsi le roi doit être content. J'ai fait tout au monde pour
obtenir les ratifications au traité du 15 novembre: je les espère. Je
ne me soucie beaucoup que de celles de Vienne et de Berlin: celles-là
arrivées, les autres céderont; même votre bien-aimé roi de Hollande.
Je travaille trop, j'écris tous les jours, je finirai par avoir, comme
Sébastiani, quelque mauvaise aventure.»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 1er janvier 1832.

    »Mon prince

»Je profite du départ d'un courrier de MM. de Rothschild pour vous
envoyer le discours du roi en réponse aux ambassadeurs. Ce discours
est plus pacifique que nos rapports diplomatiques. Cependant nous
pensons toujours que vous parviendrez à faire changer les dispositions
du cabinet anglais, relativement aux places belges. Je crois que nous
finirons par obtenir, sans condition, les ratifications de la Prusse
et de l'Autriche.

»J'attends en ce moment l'ambassadeur d'Angleterre qui doit me
faire connaître la communication de son cabinet aux cours de Berlin et
de Vienne, relativement aux retards apportés par la Russie à la
ratification du traité du 15 novembre. Si cette communication est
ferme et réclame impérieusement l'exécution des promesses faites, je
ne doute nullement, qu'elle ne détermine la Prusse et surtout
l'Autriche dont le système politique paraît se rapprocher davantage,
sur cette question, du système anglais.

»Des dépêches que je reçois aujourd'hui de M. Bresson, m'annoncent que
la Prusse, au milieu de toutes ses hésitations, n'a pas osé,
cependant, s'engager définitivement à suivre la marche que la Russie
paraît adopter. Je pense donc que, si nous tenons ferme, ainsi que
nous en avons le droit, nous parviendrons à vaincre cet obstacle.

»Restera le traité des forteresses qu'il faudra nécessairement
modifier et je désire vivement pour notre tranquillité comme pour
celle de l'Europe, que vous parveniez, ainsi que j'ai eu l'honneur de
vous le dire dans ma lettre confidentielle, à obtenir ces
modifications que nous jugeons indispensables. Je dois ajouter que
l'attitude que nous avons prise ici vis-à-vis des ambassadeurs, en
témoignant notre mécontentement avec mesure, mais avec énergie, nous
paraît avoir fait une grande impression.

»Nous ne voulons pas abuser de notre situation, mais avec la franchise
et la loyauté que nous avons mises dans toutes nos relations, nous
avons droit de nous attendre à les voir respecter.

»Recevez, mon prince....»


M. DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 2 janvier 1832.

»Je crois pouvoir vous annoncer le rétablissement de Sébastiani.
Aujourd'hui, il est tellement mieux que j'espère pour lui une
convalescence plus rapide que je n'osais d'abord m'en flatter. Sa
maladie est arrivée dans un moment inopportun, mais je ne crois pas
que cela amène de changement dans le ministère. Il sera en état de
reprendre les affaires avant que son successeur intérimaire d'Argout,
ait eu le temps de se mettre au fait.

»On est inquiet ici du bruit qui se répand que les ratifications ne
vous arriveront pas le 15. Ce serait bien malheureux, et donnerait
beaucoup de force au parti de la guerre; et si une fois elle commence,
au lieu de quelques millions de florins et d'une navigation de
quelques canaux, il s'agira de la destruction de la France ou du
renversement de tous les trônes de l'Europe; car, même les gens sages
d'ici s'armeront d'un bâton surmonté d'un bonnet rouge. Après tous les
efforts qu'on a faits pour la conservation de la paix, si les
gouvernements étrangers se jouent de nous et désavouent leurs
ambassadeurs, il n'y aura plus qu'à tirer l'épée.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 5 janvier 1832.

»J'envoie aujourd'hui une énorme liasse de papiers qui probablement
ennuieront encore plus à lire qu'ils ne m'ont ennuyé à écrire. J'ai
trouvé un biais pour cette question des forteresses qui occupe
beaucoup trop le roi[330]. J'ai obtenu là tout ce qu'il était possible
d'obtenir dans des circonstances que, par les arrangements faits à
Bruxelles, on avait rendues très difficiles. On doit être maintenant
sans crainte du fantôme qu'on appelle Sainte-Alliance et qui jamais
n'existera tant que nous serons bien avec l'Angleterre. C'est là le
véritable appui de notre nouvelle dynastie. Tout ira sans guerre en
Europe tant que nous serons unis à l'Angleterre. La France n'avait
jamais eu ce système politique, il était réservé au roi de montrer sa
valeur. Je finirai brillamment ma carrière en attachant mon nom à ce
grand rapprochement....»

  [330] M. de Talleyrand, voyant l'hostilité que rencontrait à
  Paris la convention du 14 décembre, et devant le refus des
  puissances de substituer Tournai et Charleroi à Philippeville et
  Marienbourg avait proposé la rédaction suivante: «Les
  plénipotentiaires des quatre cours ont commencé par arrêter la
  démolition de Mons, Ath et Menin, se réservant de déterminer plus
  tard le sort des autres places.» Le cabinet français n'admit pas
  cette solution, car elle laissait toujours supposer que la France
  reconnaissait aux puissances le droit ultérieur de disposer
  souverainement des forteresses belges.


NOTE REMISE PAR M. LE BARON PASQUIER, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES
PAIRS, A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

  [_Pour être communiquée par elle à M. le prince de Talleyrand_]

    «Paris, mercredi 4 janvier 1832.

»Il est important que M. de Talleyrand sache ceci:

»J'arrive de chez le président du conseil, et j'ai eu avec lui une
longue conversation sur les affaires extérieures du moment. Sa
position, relativement à ces affaires, est réellement fort difficile,
et comme tout le monde, au dedans comme au dehors, a intérêt à le
conserver, il est bon qu'on le sache pour agir en conséquence. Je l'ai
trouvé plein de confiance en M. de Talleyrand et sentant bien que lui
seul peut conduire jusqu'au port la barque de ces négociations dans
lesquelles il a montré tant d'habileté. Cette habileté n'a jamais été
plus nécessaire qu'en ce moment. Il y a deux points en litige: les
ratifications et le traité signé entre les quatre puissances sur les
places fortes de Belgique. En eux-mêmes, ces points ne sont peut-être
pas aussi graves qu'on le suppose, mais qu'importe, si l'effet est le
même? Ainsi, les ratifications arriveront un peu plus tôt, un peu plus
tard, je n'en doute pas. L'affaire des places fortes touche plus aux
amours-propres qu'aux intérêts réels, mais c'est à cause de cela
précisément, qu'elle acquiert une véritable importance. S'il fallait
avouer le traité tel qu'il est, je ne crois pas que le ministère
actuel ni aucun ministère pût tenir a cet aveu. On y verrait trop
clairement une humiliation, et il n'y aurait pas de bonne explication
qui pût effacer ou seulement couvrir cet aperçu. Si donc l'Angleterre
veut que l'ordre actuel se consolide en France, et il me semble
qu'elle y a un véritable intérêt, il faut que son cabinet se prête à
quelque arrangement sur ce point. Je ne doute pas que l'affaire dans
l'un et l'autre pays, n'ait à lutter contre la même nature de
difficultés; ainsi le ministère anglais veut ménager son opposition
tory, comme celui de France veut ménager son opposition libérale et
républicaine, mais la partie n'est pas égale et la position ici est
bien autrement menaçante.

»M. de Talleyrand a déjà rendu d'immenses services, mais, suivant moi,
il n'en peut pas rendre à l'avenir un plus grand que celui qui en
est attendu aujourd'hui, car celui-là consolidera tous les autres. Il
consisterait à amener un nouvel arrangement et surtout une nouvelle
forme d'arrangement sur les places fortes. A mon sens, quel que soit
cet arrangement, il est indispensable qu'il soit consenti et _signé_
par les cinq puissances; autrement on le tiendra toujours ici pour un
affront et il y aura explosion. Dans la réalité, quand la France
demande la démolition de quelques places fortes, on pourrait très
bien, si on le voulait, voir dans cette demande une preuve de sa bonne
foi, car il est évident qu'à une première rupture, ces places
tomberont entre ses mains, et il vaudrait mieux, pour elle, les avoir
fortifiées que rasées.

»Qu'on y pense donc à deux fois, avant de faire d'une question si
oiseuse en elle-même une cause de rupture. Que cette question
s'arrange au contraire; et on ne voit pas ce qui pourrait ensuite
s'opposer à une union fort intime entre la France et l'Angleterre,
union dont les deux États ne tarderont pas à sentir les avantages.

»M. de Talleyrand a déjà tant fait pour avancer cette oeuvre! il faut
espérer qu'il l'accomplira. Autrement on ne peut s'empêcher
d'entrevoir de grands embarras, pour ne pas dire plus.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 7 janvier 1832.

»J'ai reçu votre lettre du 5 et la lettre de M. Pasquier qui y était
jointe.--La mission de M. de Maubourg, qu'on me jette à la tête ici
dans toutes mes conférences me gêne beaucoup. Le refrain est:
«Vous vous servez de nous, quand cela vous convient, et vous faites
vos affaires à part, quand vous jugez que cela vous est utile.» La
confiance ne s'établit pas comme cela. J'envoie à Paris M. Tellier
expliquer ce qu'on n'a pas l'air de comprendre. J'ai tant écrit,
dicté, conféré que je suis à bout de force.--Les forteresses, le
principe de démolition adopté, sont une très petite affaire, si l'on
veut la bien comprendre; le fait est que personne n'y met
d'importance. L'amour-propre seul, et assez bêtement, est engagé. S'il
n'y a pas guerre, elles tomberont, parce que personne ne les réparera;
s'il y a guerre, nous les prendrons, voilà le vrai. Faites mes amitiés
à celui qui vous a donné la note.»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Berlin, le 7 janvier 1832.

    »Mon prince,

»La Prusse n'échangera les ratifications qu'elle envoie demain à
Londres, que si les autres puissances sans exception ratifient.»

»Le cabinet prussien est très embarrassé. Il aurait certainement
désiré que l'empereur de Russie ratifiât purement et simplement.
Aujourd'hui il ne veut se compromettre ni envers lui, ni envers nous,
et il se croit à couvert par son interprétation de la nature des actes
de la conférence. Dès le premier moment, il n'a pas approuvé le traité
du 15 novembre. Il ratifiait toutefois, par amour de la paix, trait
distinctif de sa politique et des inclinations du roi. Il n'aurait
fait que deux réserves: la première, _des droits de la
Confédération sur le Luxembourg_; la seconde, _que la Prusse ne
participerait jamais à des mesures coercitives actives contre le roi
des Pays-Bas_.--Le refus de Pétersbourg est survenu, accompagné de
sollicitations pressantes à la Prusse et à l'Autriche de suivre cet
exemple. Peut-être n'était-on pas éloigné de céder, mais j'ai
sur-le-champ déclaré qu'il n'y aurait en pareil cas d'autre
alternative pour notre gouvernement que de prendre sous sa garantie la
Belgique, telle que les vingt-quatre articles l'avaient constituée, et
d'annoncer hautement que la Hollande, pas plus que toute autre
puissance, n'y toucherait. Alors l'on a fait de plus mûres réflexions,
et, après bien des hésitations, l'on a pris le parti équivoque dont je
rends compte à Paris, et que je vous communique, en résumé, par ma
dépêche télégraphique.

»L'empereur de Russie ne réussira pas à entraîner le cabinet prussien
dans des résolutions violentes ou dans des mesures hostiles. L'on
comprend ici tous les avantages que l'on retire du _statu quo_, et
l'on veut les conserver. Je suis convaincu que M. de Bülow aura pour
instructions de se prêter à tous les termes moyens, à toutes les
combinaisons qui empêcheront la rupture des négociations ou la
scission d'une ou plusieurs puissances. M. Ancillon m'a en propres
termes déclaré, _que le roi de Prusse se considérait comme le gardien
de la paix en Europe; que son système politique reposait tout entier
sur l'impartialité et la défensive, et qu'il respecterait toujours les
droits de ceux qui respecteraient les siens_.

»Vous avez les ratifications: elles sont signées du roi, mais
l'échange en sera suspendu aussi longtemps que toutes les autres
puissances n'apporteront pas les leurs. Ce n'est pas ce que vous
désirez, mon prince, mais c'est beaucoup cependant. L'empereur de
Russie reste isolé dans son refus et il attendait plus de
condescendance....»


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Stanhope Street, 3 janvier 1832.

    »Mon cher prince,

»Le rapport qu'Esterhazy et Wessenberg viennent de me faire de la
communication qu'ils ont reçue de leur cour est beaucoup moins mauvais
que celui que votre gouvernement croit avoir reçu du comte Appony. Il
paraît que la cour de Vienne admet que la conférence se trouvait dans
la nécessité de faire un arbitrage entre la Hollande et la Belgique;
que cette même cour approuve l'acte d'arbitrage soutenu dans les
vingt-quatre articles; qu'elle considère ces articles, acceptés qu'ils
sont par la Belgique, comme constituant une convention solennelle
entre le gouvernement belge et les cinq puissances; et que, puisque le
traité n'est effectivement que les articles, la cour de Vienne est
résolue de ratifier le traité; que, cependant, elle veut ajourner la
ratification pour le moment, dans l'espoir d'amener la cour de Russie.

»Vous voyez que tout ceci n'a pas l'air d'une déclaration officielle,
faite par l'Autriche, au nom de la Russie et de la Prusse.

»Je suis bien fâché que votre cour pense à refuser sa ratification au
traité du 15 novembre, parce que la convention du 14 décembre lui
déplaît. Mais comment pourrait-elle trouver des raisons valables pour
lier ensemble deux transactions entièrement différentes et
séparées? Comment pourrait-elle refuser sa ratification sans vous
désavouer et sans vous rappeler? Et quel serait le triomphe que cela
donnerait à tous ceux qui ont toujours tâché de nous inspirer des
soupçons de la France! Cette manière de traiter si à la légère les
transactions solennelles entre les gouvernements est-elle bien propre
à donner de la confiance à ceux qui auront affaire, à l'avenir, avec
la France? Mais je suis sûr qu'il est inutile que je vous suggère
toutes les considérations graves qui n'auront pas manqué de se
présenter déjà à votre esprit par rapport à ce sujet désagréable....»

On peut juger, par cette lettre de lord Palmerston, la nature des
résistances que je rencontrais à Londres pour satisfaire aux exigences
du gouvernement français à l'égard de la convention du 14 décembre
relative à la démolition de certaines forteresses. J'étais parvenu
cependant à obtenir quelques concessions, sous la forme d'un protocole
interprétatif de la convention. Je l'envoyai à Paris par le premier
secrétaire de mon ambassade, M. Tellier, que je chargeai en même temps
d'explications développées. La suite des lettres mettra au fait des
résultats de cette nouvelle tentative de négociation.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 10 janvier 1832.

»J'espère que toutes les explications que j'ai données, et toutes
celles que porte M. Tellier, amèneront notre cabinet à une
détermination qui nous conservera en bons rapports avec l'Angleterre,
car c'est ce à quoi je travaille depuis dix-huit mois, et ce qui fera
notre salut.--Mon opinion est qu'il y aura retard, mais pas refus dans
les ratifications. Une fois arrivées et échangées, il faudra laisser
aller les choses un peu toutes seules. Il n'y aura plus qu'un roi de
Grèce à faire. En avez-vous un dans la tête? On dit qu'il faut pour la
Grèce, dans la situation où elle est, un roi qui ait des qualités et
des défauts. Cela a fait, à ce que j'entends dire, penser un peu au
prince Paul de Wurtemberg. Il a de tout cela; quelque peu de qualités,
instruction, esprit, tout cela pas mal, et des défauts en
abondance....»


    «Londres, le 12 janvier 1832.

»J'ai reçu, il y a une heure, votre lettre du 10; j'ai lu avec
beaucoup d'attention les informations qu'elle contient. Voici où en
sont les affaires. Le 31, positivement, nous aurons les ratifications
de l'Autriche et de la Prusse; celles de la Russie, viendront plus
tard; on ne les attendra pas pour faire l'échange.

»Ce point obtenu, la Hollande entrera en quelques explications, et
nous ferons tout ce qui sera possible; le fait est que nous voulons
tout arranger et finir. Les difficultés ne peuvent pas venir de la
Belgique; elles ne peuvent venir que de la France, qui, par de doubles
intrigues, embarrasse toujours ses affaires. Il est de fait, que, sans
la mission de M. de Latour-Maubourg à Bruxelles, et sans les
conférences de Sébastiani avec lord Granville, qui ont amené le
protocole du 29 août dont, à Paris, on ne m'a pas même donné
connaissance, les choses ne seraient pas arrivées à une suite de
difficultés dont il est très difficile de sortir.

»Le protocole dont je parle n'est point mon oeuvre: c'est celui des
quatre puissances, qui l'ont fait passer par lord Granville, qui l'a
remis à Sébastiani. Je n'ai connu son existence que par une lettre de
Belliard qu'il m'a écrite à la fin de décembre. Est-ce là faire et
conduire des affaires? On embrouille tout, et puis l'on revient à moi.
Tout cela commence à m'ennuyer. Cependant, j'irai jusqu'au bout. Je
veux bien finir l'affaire dont je me suis chargé. On la gâtera après,
si l'on veut....»


Pendant que j'écrivais lettres et dépêches dans ce sens de Londres,
voici celles qu'on m'adressait de Paris.


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 9 janvier 1832.

    »Prince,

»Ma dépêche officielle, qui vous parviendra en même temps que cette
lettre, vous fait connaître quelles sont les diverses solutions que
peut recevoir la difficulté grave qu'ont fait naître le traité du 14
décembre et l'insuffisance des modifications qui y sont apportées par
la note diplomatique que vous avez reçue des ambassadeurs des quatre
puissances. Comme une dépêche ne comporte pas l'explication détaillée
des motifs qui s'opposent à ce que le gouvernement du roi consente à
l'échange des ratifications qui emporteraient son adhésion aux
principes consacrés par le traité du 14 décembre, si, préalablement,
il n'était modifié, j'ai prié mon frère Camille[331] de se rendre
auprès de vous. Les entretiens que j'ai eus avec lui l'ont mis au fait
de la question; il vous confirmera ce que j'ai eu l'honneur de vous
dire sur les effets fâcheux de la faute grave qu'ont faites les
puissances, en laissant l'opinion si longtemps incertaine sur leurs
dispositions à échanger les ratifications, et sur la nécessité de
donner aux actes qui termineront cette délicate négociation telle
forme qui puisse les rendre irréprochables aux yeux d'un peuple,
jaloux, à si juste titre, de ce qui peut toucher à l'honneur national.

  [331] Camille Périer, ancien auditeur au conseil d'État et ancien
  préfet sous l'Empire et la Restauration. Était député depuis
  1828. Créé pair en 1837.

»Dans une conférence que j'ai eue ce matin avec lord Granville, j'ai
réitéré l'assurance des dispositions du gouvernement du roi, de
resserrer les liens qui unissent les deux peuples et de persévérer
dans le système politique qui a concilié leurs intérêts depuis la
révolution de Juillet; mais j'ai expliqué les motifs qui ne nous
permettraient pas d'accepter le traité du 14 décembre. Mes
communications se sont étendues confidentiellement jusqu'aux moyens de
résoudre les difficultés nouvelles qu'il a fait naître. Ces moyens
n'ont été, de sa part, le sujet d'aucune objection, ce qui me donne
l'espoir que vous trouverez dans le concours du cabinet britannique,
un appui efficace pour faire agréer l'un d'entre eux....»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 11 janvier 1832.

    »Prince,

»J'ai reçu avec un vif intérêt les dépêches que vous m'avez adressées
par M. Tellier. Vous aurez vu, par celle que j'ai chargé mon
frère de vous porter et que vous devez posséder au moment où j'écris,
que nous nous étions en quelque sorte rencontrés sur la manière de
sortir des embarras que cause au cabinet de Londres et au nôtre le
traité du 14 décembre relatif aux forteresses. Je désire bien vivement
que vous puissiez terminer cette importante affaire.

»Vous verrez, prince, par ma dépêche officielle de ce jour que nous
vous laissons une latitude de plus que par celles qui vous ont été
portées par mon frère; puisque en définitive, si vous ne pouviez pas
terminer, ainsi que nous vous l'avons indiqué par le protocole que je
vous ai fait passer, nous nous contenterions de l'expédient qui nous
est présenté dans votre dépêche numéro 291. Mais il est indispensable,
prince, que la déclaration soit claire et explicite dans tout son
contenu, comme le protocole que nous vous avons adressé[332]. Il faut
que le royaume de Belgique et son roi soient entièrement affranchis de
tout engagement antérieur ou postérieur aux actes des cinq puissances
qui ont reconnu l'indépendance et la neutralité de la Belgique: c'est
là ce que le pays demande à tort ou à raison: c'est ce qu'il veut, et
amis ou ennemis, tout le monde nous abandonnerait si nous cédions sur
ce point. Quant au fond de la question, nous n'y ajoutons pas plus
d'importance qu'elle ne mérite; peu nous importe que, sauf
Philippeville et Marienbourg, qui ne font point partie des places
comprises dans les catégories du protocole du 17 avril, telle ou telle
forteresse soit démolie; mais une fois que les quatre puissances
auront déterminé les places qui doivent l'être, qu'elles n'aient aucun
droit de suite sur ces forteresses, à moins que ce ne soit en commun
pour les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre.

  [332] Le cabinet des Tuileries désirait obtenir des puissances
  une déclaration explicite qu'elles n'entendaient, garder sur les
  forteresses belges aucune espèce de suzeraineté. M. de Talleyrand
  obtint gain de cause sur ce point (Voir page 407).

»J'attendrai, avec bien de l'impatience pour notre pays et pour notre
cabinet, la réussite de cette affaire; mais, lors même que les trois
puissances viendraient à ne pas donner de suite leur ratification, il
suffit que la France et l'Angleterre soient d'accord, par l'échange de
leurs ratifications respectives, pour que l'effet moral de cette
détermination prévienne toute idée sérieuse de collision qui pourrait
amener la guerre, car, il serait évident pour tout le monde que, la
France et l'Angleterre, une fois d'accord, il ne fût pas difficile,
pour ne pas dire impossible, aux autres gouvernements de ne pas
accéder aux déterminations de ces deux grandes puissances.

»Je ne vous répéterai pas, prince, ce que j'ai déjà eu l'honneur de
vous dire, que notre politique, à l'égard de l'Angleterre, est
entièrement conforme à la vôtre. Je charge M. Tellier, avec qui je
suis entré dans quelques détails, de vous le réitérer expressément, et
de vous dire combien il est urgent pour l'Europe et pour nous, que
nous puissions entrer franchement dans le système de désarmement que
nous avons annoncé si positivement sur la foi des promesses de tous
les ambassadeurs, lesquels nous avaient assuré de la manière la plus
formelle que les ratifications de leurs cabinets au traité du 15
novembre, ne seraient qu'une affaire de forme. Je veux bien croire
encore qu'il n'y a aucune mauvaise intention de la part des
différentes puissances et surtout de celle de l'Autriche et de la
Prusse, mais elles ont commis une faute bien grande, si elles veulent
sincèrement la paix, ainsi qu'elles nous en ont donné si souvent
l'assurance, en ne ratifiant pas aux époques convenues, et en
ébranlant ainsi la puissance et la force morale de notre cabinet, dans
son système de paix et de désarmement. Si la difficulté relative aux
forteresses disparaît entre nous et l'Angleterre, et que nos
ratifications soient échangées, nous parerons encore une fois à ce
danger. La chute de nos fonds publics, l'inquiétude générale qui règne
dans les esprits, vous en révéleront l'imminence, mieux encore que je
ne pourrais le faire.

»Notre sort, prince, est dans vos mains. Je me confie sans réserve à
votre haute sagesse et à votre patriotisme, pour amener à terme une
négociation dont peuvent dépendre la paix de notre pays et la
civilisation du monde. Je remets à M. Tellier la lettre de lord
Palmerston qui n'a été lue que de Sa Majesté et de moi.

    «Agréez....»
    CASIMIR PÉRIER.

»_P.-S._--Je recommande à vos bontés mon frère s'il se trouve encore
auprès de vous.»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    »Paris, ce 11 janvier 1832.

»Je reçois dans le moment, mon cher prince, votre lettre du 8 apportée
par M. Tellier, et j'avais reçu celle du 5, il y a deux jours. Quoique
j'eusse eu un grand plaisir à vous voir, à vous entendre, et aussi à
me faire entendre de vous, cependant, je préfère infiniment que vous
ne soyez pas venu, car, outre la fatigue et l'incommodité d'une course
pareille par le temps qu'il fait, j'aurais regardé comme un véritable
malheur que vous ne fussiez pas à Londres, lorsque les dépêches
que M. Périer vous a adressées par son frère y seront parvenues.

»Je pense qu'elles auront calmé vos inquiétudes, et que les
propositions qu'elles contiennent vous auront paru de nature à
trancher toutes les difficultés et à faire sortir _les cinq
puissances_ de la fausse position où le déplorable traité du 14
décembre les a placées les unes envers les autres. Je le désire
vivement, et j'espère que le gouvernement anglais y aura vu une
nouvelle preuve du prix que mon gouvernement met, ainsi que moi, à
entretenir cordialement entre nous cette union qui est le meilleur
garant de la paix de l'Europe et de la stabilité de l'ordre social.
Arrangeons ce traité de manière à ce que les anciens engagements du
roi des Pays-Bas ne soient pas contractés par le roi des Belges et à
ce que, à l'avenir, sa position, ses rapports et ses engagements
soient identiquement les mêmes avec toutes les cinq puissances; à ce
qu'aucune de ces puissances ne conserve sur ses places et sur son
territoire une suzeraineté particulière, et rien ne pourra plus
troubler ni notre union avec l'Angleterre ni, par conséquent, la paix
générale. Vous pouvez affirmer, mon cher prince, comme je sais au
reste que M. Périer vous le mande, avec plus de détails, que c'est là
tout ce que veut la France, mais que c'est ce qu'elle veut, et qu'il
est vraiment extraordinaire qu'on puisse voir dans une demande aussi
juste, aussi simple et aussi modérée, autre chose que ce qu'elle est
et qu'on veuille y chercher des prétextes pour élever des soupçons et
pour nous accuser d'arrière-pensées que notre propre proposition
dément d'une manière aussi formelle et que, j'ose dire, toute ma
conduite et celle de mon gouvernement aurait dû suffire pour
repousser. Au reste, il est vraiment singulier que ce soit ceux
qui nous ont fait un mystère de ce traité, tandis qu'on faisait de sa
signature un _sine qua non_ de celle de celui du 15 novembre qui nous
était commun, qui croient avoir le droit de nous soupçonner, et _qu'un
défaut de sincérité_, qui tout au moins, n'est pas de notre côté, pût
porter atteinte à la confiance que nous demandons, et dont il me
semble que l'Angleterre a eu tant de preuves de notre part.

»Il y a plus: c'est parce que nous avions la pleine conviction que les
vues du gouvernement actuel, relativement à la Belgique, étaient
entièrement conformes aux nôtres, que nous nous sommes endormis dans
une sécurité aussi complète sur la négociation des places. C'est
précisément parce que nous n'avions aucune inquiétude de son côté, que
nous n'avons pas cherché à obtenir d'autre engagement de sa part que
celui du protocole du 17 avril; mais c'est aussi parce que, d'après ce
qui s'était passé, nous ne pouvions pas avoir la même confiance dans
le gouvernement belge, que nous avons voulu avoir un gage spécial de
sa part, que nous lui avons envoyé M. de Latour-Maubourg, mission à
laquelle nous avons exprès donné la plus grande publicité, que nous
avons communiquée dans tous ses détails à lord Granville et à sir
Robert Adair qui ont eu une connaissance préalable de ce que nous
demandions, avec lesquels on est convenu des formes et des termes de
l'engagement demandé au roi des Belges, engagement qui a été contracté
avec leur pleine connaissance et même avec leur approbation, sans
laquelle le roi Léopold ne l'aurait pas signé.

»J'avoue, mon cher prince, que je ne conçois pas encore, malgré toutes
les explications qui nous ont été données sur les soupçons que
cette mission avait excités, comment elle a pu en faire naître aucun.
Mais laissons là le passé et occupons-nous exclusivement du présent et
de l'avenir.

»Nous sommes persuadés que c'est la crainte des attaques des tories,
secondée par des intrigues belges, qui ont déterminé la forme et les
termes du traité du 14 décembre. Nous croyons que le gouvernement
anglais actuel a renoncé à tout système de Sainte-Alliance, et qu'il
n'est pas plus favorable à celui de faire de la Belgique _une tête de
pont_ contre la France, auquel a été substitué le système bien plus
sage, et que nous avons adopté, de la neutralité permanente et de
l'indépendance de ce nouvel État.

»L'exécution franche, pleine et entière de ce système d'indépendance
et de neutralité belge est pareillement tout ce que nous réclamons,
tout ce que nous voulons. Nous n'avons aucune arrière-pensée ni sur
Philippeville et Marienbourg, ni sur quoi que ce soit. Nous
n'attachons pas la moindre importance à ces deux places qui n'ont
d'autre valeur pour la France que celle des souvenirs qui s'y
rattachent, souvenirs qu'on aurait dû ménager davantage au lieu d'en
faire un sujet d'irritation. Mon gouvernement n'a jamais eu d'autre
intention que de la calmer, et c'est uniquement dans cette vue qu'il
en a parlé. C'était pour pouvoir dire qu'il l'avait fait, mais que
quand il avait trouvé que cette réclamation pouvait entraver le grand
objet de la paix générale, il s'en était désisté; et, en effet, vous
savez qu'il n'en a pas été question depuis, ni à Londres, ni à
Bruxelles, au moins _par nous_, car je crois que beaucoup d'autres
s'en sont occupés en sens contraire, et le traité du 14 décembre en
est une preuve suffisante.

»Nous étions tellement soigneux d'éviter tout ce qui pourrait
réveiller les souvenirs de Philippeville et de Marienbourg que, quand
l'armée française est entrée en Belgique, il était défendu au maréchal
Gérard de faire occuper ces deux places.

»Je vous prie, mon cher prince, de vouloir bien dire de ma part à lord
Palmerston, en lui faisant mes compliments, que telle est ma politique
personnelle autant que celle de mon gouvernement, et vous pourrez
ajouter, si cependant vous pouvez le faire sans que cela le pique, ce
que je vous prie particulièrement d'éviter, que ce n'est que par votre
dépêche que j'ai eu connaissance des assertions du _National_ que je
ne lis pas plus que les autres journaux, et qui est l'ennemi le plus
acharné de ma personne et de mon gouvernement. Je désire, s'il veut
continuer à s'en faire rendre compte, que ce soit toujours pour
prendre le _contre pied_ de tout ce qui sera extrait du _National_, de
_la Tribune et Cie_.

»Je vous renouvelle toujours bien sincèrement, mon cher prince,
l'assurance de mon ancienne amitié pour vous.

»LOUIS-PHILIPPE.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 14 janvier 1832.

»Voilà la ratification de Prusse arrivée; un courrier de Berlin l'a
apportée ce matin: ainsi voilà la question belge fortifiée d'une
puissante adhésion. La ratification d'Autriche sera ici la semaine
prochaine, à ce que l'on croit, mais sûrement avant la fin du
mois. C'est une grande chose de faite: il faut croire que cette
épineuse affaire de Belgique sera terminée sans guerre. Il faut que la
paix joue son rôle qui est d'amortir les passions. Les hommes du
mouvement perdront par la paix, la plus grande partie de leurs moyens
de troubles....»


    «Londres, le 17 janvier 1832.

»... Je tâche de faire donner sur la démolition des forteresses les
explications que l'on m'a demandées de Paris. Je crois que j'en
obtiendrai de satisfaisantes, mais c'est très difficile. Vous savez ce
que c'est qu'une affaire mal entamée et qu'on a voulu conduire dans
deux endroits. J'ai eu ici plus de peine pour réparer que pour faire.
Ce mot de _faiseur_, que l'on employait autrefois, me revient bien
souvent à l'esprit; mais il faut s'en arranger, parce que c'est une
nature d'esprit que l'on ne peut pas changer, et ce pauvre Sébastiani
était né comme cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une assez bonne
dose d'esprit.--Est-il vrai que l'on prépare de fortes attaques contre
le budget? J'espère et je compte que tout le monde doit souhaiter que
le ministère en sorte avec avantage, car nous avons tous besoin de
tout ce que M. Périer a de force de caractère et de capacité pour
ramener l'ordre. Le roi a essentiellement besoin de lui. C'est
l'opinion de tout le monde ici. M. Périer hors du ministère, toutes
les puissances croiraient à un nouvel ordre de choses. Le Parlement
rentre aujourd'hui, mais il n'y aura rien d'important que la semaine
prochaine....»


    «Londres, le 19 janvier 1832.

»Je crois que tous les cabinets se rapprochent un peu de nous et que
les ratifications nous arriveront. Si quelques-unes traînent un peu,
cela ne change rien à la résolution. Ce sont plutôt des égards pour le
roi de Hollande que toute autre chose qui ont occasionné les retards.
J'arriverai, je crois, à ce que désire notre gouvernement sur les
forteresses; nous aurons des explications que les plus susceptibles ne
pourront pas blâmer....»


    «Londres, le 23 janvier 1832.

»M. Camille Périer retourne ce soir à Paris. Il y porte des pièces
qui, à ce que je crois, satisferont. C'est le résultat d'efforts
continus pendant quinze jours. J'ai, ce que je n'aime guère, employé
la ténacité la plus importune, mais j'ai réussi; il n'y avait aucun
moyen d'obtenir davantage. Je vous assure que je travaille trop, mais
j'en viendrai à mon honneur....»

Pour faire comprendre ce que M. Camille Périer emportait à Paris, je
dois placer ici un extrait de la convention du 14 décembre 1831, entre
les quatre puissances et la Belgique, relativement aux forteresses. Je
me bornerai à citer le texte de l'article 1er de cette convention, qui
est le plus important:

«ARTICLE PREMIER.--En conséquence des changements que l'indépendance
et la neutralité de la Belgique ont apportés dans la situation
militaire de ce pays, ainsi que dans les moyens dont il pourra
disposer pour sa défense, les hautes parties contractantes conviennent
de faire démolir parmi les places fortes élevées, réparées ou étendues
dans la Belgique depuis 1815, en tout ou en partie, aux frais des
cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie,
celles dont l'entretien ne constituerait désormais qu'une charge
inutile.

»D'après ce principe, tous les ouvrages de fortification des places de
Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seront démolis dans les
délais fixés par les articles ci-dessous.»

Les articles suivants règlent le mode de démolition.


Le gouvernement français ayant voulu voir dans la rédaction de cet
article que les quatre puissances proclamaient une sorte de patronage
particulier, présent et à venir, sur les forteresses à démolir,
patronage dont la France avait été exclue, je dus insister pour
obtenir des plénipotentiaires de ces puissances une déclaration
catégorique qui mît fin à toute incertitude à cet égard.

Après des efforts infinis, je parvins à leur faire adopter la
déclaration suivante qui porte la date du 23 janvier 1832:

«Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie, en procédant à l'échange des ratifications de la
convention du 14 décembre dernier, déclarent à cette occasion:

»1º Que les stipulations de la convention du 14 décembre dernier,
motivées par le changement survenu dans la situation politique de la
Belgique, ne peuvent et ne doivent être entendues que sous la réserve
de la souveraineté pleine et entière de Sa Majesté le roi des Belges
sur les forteresses indiquées dans ladite convention, ainsi que sous
celle de la neutralité et de l'indépendance de la Belgique,
indépendance et neutralité qui, garanties aux mêmes titres et aux
mêmes droits par les cinq puissances, établissent sous ce rapport un
lien identique entre elles et la Belgique;

»2º Que les sommes dont il est question dans l'article V ne sont
mentionnées que pour décompte, l'intention des cours étant que, si le
décompte offrait un résidu, ce résidu serve à soulager la Belgique
dans les dépenses qu'elle aura à faire pour la démolition des
forteresses indiquées dans l'article premier;

»3º Qu'enfin, la réserve faite par les quatre cours à l'article VI,
n'ayant rapport qu'aux articles II et III, ne s'applique par
conséquent qu'aux places à démolir.

»Par cette déclaration sur les trois points qui précèdent, les
plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie placent hors de doute que toutes les clauses de la
convention du 14 décembre sont en parfaite harmonie avec le caractère
de puissance indépendante et neutre, qui a été reconnu à la Belgique
par les cinq cours.»

C'est cette déclaration que M. Camille Périer emporta à Paris et qu'on
trouva enfin suffisamment explicite.


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 23 janvier 1832.

»Prince, j'ai vu avec une vive satisfaction par votre dépêche
officielle et surtout par votre lettre particulière, que vous comptiez
obtenir les modifications que nous avions demandées, relatives à la
convention du 14 décembre, si contraire à nos droits et, j'ose dire à
notre dignité.

»M. Van de Weyer doit avoir reçu maintenant les instructions les plus
positives de son gouvernement qui lui ordonne de s'entendre avec vous
pour vous faire modifier les articles qui nous avaient justement
blessés.

»Nous espérons donc, prince, que vous serez en mesure de lever les
obstacles qui s'opposaient à l'échange des ratifications du traité du
15 novembre, et que nous vous avions signalés par le modèle de
protocole que nous avions fait passé, en vous exprimant, de la manière
la plus formelle, l'impossibilité où nous serions de ratifier si nous
n'obtenions pas une entière satisfaction sur tous ces points.

»Maintenant, prince, que vous connaissez toutes nos difficultés, si
elles sont résolues, ainsi que vous m'en donnez l'espérance, d'une
manière conforme à nos voeux et à nos instructions, nous ne voyons
aucun inconvénient à ce que vous échangiez les ratifications pour le
31 de ce mois. Ce sera un immense service que vous aurez rendu et ce
sera une obligation de plus que vous aura l'Europe.

»Si l'Angleterre et nous ratifions seuls avant les puissances, il
faut, je crois, nous réserver le moyen de ne pas refermer toute voie
de conciliation entre la Hollande et la Belgique, en ce qui concerne
la navigation; il faut surtout que l'Angleterre ne puisse pas nous
opposer un jour, notre signature au traité du 15 novembre, comme un
_sine qua non_ qui mettrait un obstacle invincible à ces modifications
qui sont le seul prétexte raisonnable d'opposition que puisse faire le
roi Guillaume dans la position où il se trouve placé.

»J'approuve, prince, ce que vous me dites, de ne pas faire une chose
trop importante de ces ratifications, vis-à-vis des autres cabinets;
mais cette démarche leur donnera à penser, et tout en ne voulant
point nous séparer d'eux, il est bon cependant qu'ils voient que nous
pouvons marcher sans eux: il ne leur échappera pas, comme vous le
dites fort bien, qu'un semblable accord entre nous et l'Angleterre,
est, au fait, un traité offensif et défensif....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 27 janvier 1832.

»Le ministère anglais s'est très bien tiré de l'attaque de lord
Aberdeen[333]. Lord Grey qui lui a répondu, a placé dans son discours
des choses très bien pour la France. Le duc de Wellington a soutenu
lord Aberdeen, mais il a respecté toutes les convenances qui avaient
été toutes violées par lord Aberdeen. Allez, n'écoutez pas les petits
politiques de la société; le fait est que c'est de notre union avec
l'Angleterre que sortira notre établissement et pas d'ailleurs; toute
ma politique se borne à cela.

  [333] Lord Aberdeen avait interpellé le cabinet sur les affaires
  de Belgique et s'était élevé violemment contre l'intervention
  française (Voir les _Débats_ du 30 janvier).

»J'attends avec impatience des nouvelles de tout ce que j'ai envoyé
par M. Camille Périer. Je crois que l'on fera ce que je demande; il
faut que je reçoive les ratifications avant le 31....»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 29 janvier 1832.

»C'est avec bien de l'empressement, mon cher prince, que je viens vous
remercier de votre lettre du 23, et vous témoigner tout le
plaisir qu'elle m'a fait en m'annonçant que la plus forte difficulté
de cette longue et pénible négociation de la Belgique est surmontée.
Je m'en félicite avec vous de bien bon coeur, et il est assurément bien
juste de vous en adresser les compliments. Certes, c'est une belle et
grande chose que cette question belge se soit terminée de cette
manière, surtout ayant été, il faut malheureusement en convenir, si
mal secondé par eux, car cette dernière difficulté est leur ouvrage,
et je comprends parfaitement ce qu'elle a été pour vous. Il faut se
consoler de ce qui froisse un peu la petite vanité, la gloriole
nationale, si vous voulez, en se répétant ce que vous m'écrivez: «_Il
n'y avait rien de plus à obtenir._» Et, certes, Philippeville et
Marienbourg ne valent pas la guerre. L'essentiel est obtenu, voilà le
vrai, grâce à votre zèle et à votre habileté.

»J'espère et je désire bien, comme vous me le mandez, que le mois
prochain soit le terme définitif de vos travaux. Je sais, mon cher
prince que vous avez grand besoin de pouvoir vous soigner et vous
reposer un peu, et c'est encore admirable que votre santé ait aussi
bien supporté tant de fatigues morales et physiques. Je souhaite du
fond de mon coeur, que vous n'ayez plus qu'à jouir de vos succès et des
heureux résultats qu'ils auront pour notre chère France et pour notre
bien-aimé roi qui aurait aussi grand besoin de repos.

»Sébastiani est infiniment mieux, et même tout à fait bien. La
difficulté maintenant est d'obtenir de lui qu'il se soigne assez
longtemps et qu'il ne reprenne pas trop tôt les affaires, ce que je
crois bien important pour consolider son rétablissement....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 31 janvier 1832.

»J'ai échangé ce soir les ratifications de la France avec la Belgique,
et, ce qui est excellent, c'est que l'Angleterre a échangé tout comme
moi, ses ratifications avec les Belges: ainsi voilà une affaire bien
finie. L'Angleterre et la France réunies en même temps, c'est plus que
je n'osais l'espérer. A présent, il faut patienter: le reste viendra;
n'exigeons rien; ne triomphons pas trop, n'embarrassons pas
l'Angleterre de ce qu'elle a fait, et que tous les tories, petits et
grands lui reprocheront demain. Ne lui laissons pas voir que d'être
liée avec nous, lui fait faire plus de mouvement qu'elle ne veut.
C'est une affaire de prudence et de conduite. Il faut ménager le
ministère anglais; il a ici de grands embarras. Mon opinion est que
les ratifications de Prusse et d'Autriche ne se feront pas attendre
longtemps[334]; celles de Russie viendront plus tard, mais viendront.
Cela fait, on attendra la Hollande, et ce qu'elle dira ne fera rien à
personne. L'Espagne a mis une fois, quatre-vingts ans à faire une
reconnaissance toute pareille, et cela n'a pas dérangé l'Europe qui
avait fait ses affaires de son côté.--Je ne sais rien de la France au
dedans; je ne lui trouve pas trop bonne mine, mais je sais qu'au
dehors, nous sommes, par ce que nous venons de faire, placés comme le
roi devait le désirer, sans trop l'espérer.

  [334] Sur les sentiments du cabinet de Berlin à cet égard, voir à
  l'Appendice page 495 une lettre de M. Bresson à M. de Talleyrand.

»Cela doit bien étonner et bien fâcher les petits messieurs à non
intervention, qui criaient et croyaient à la guerre.--Nous avons pris
une forme excellente, c'est de laisser le protocole ouvert, et c'est
sur la proposition de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. On
doit être content aux Tuileries de la rédaction de ce protocole...»

LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 4 février 1832.

    »Mon cher prince,

»J'ai beaucoup entendu parler dans ma jeunesse, des talents du comte
d'Avaux et de la longueur et de la difficulté des négociations du
traité de Westphalie. C'était l'enfance de la diplomatie; et je crois
que les quinze mois de la conférence de Londres, les cinquante-cinq
protocoles toujours signés d'accord par les plénipotentiaires des cinq
grandes puissances présentent un spectacle bien plus imposant de
talents et de difficultés vaincues que tout ce qui l'avait précédé. Il
sera beau pour vous, pour mes ministres et j'ose dire aussi pour moi,
qu'en sortant de la révolution de Juillet, cette grande crise ait été
conduite de manière à nous faire arriver au résultat que nous obtenons
enfin, sans que la paix intérieure de la France, ait été troublée, et
sans que l'Europe soit devenue la proie de l'embrasement dont elle
était menacée.

»Vous voyez, mon cher prince, que je partage votre opinion, que les
ratifications de la France et de l'Angleterre échangées en même temps
assurent l'échange des trois autres, car c'est presque devenu un lieu
commun que de dire que, quand la France et l'Angleterre sont
d'accord, il n'y a plus à craindre la guerre en Europe. J'ai toujours
cru que nos deux puissances pouvaient s'entendre et se mettre
d'accord, sans que ni l'une ni l'autre eussent rien à perdre de leur
honneur national et de leurs intérêts politiques, mais j'ai cru aussi
que pour que nos deux nations approuvassent cet accord, il fallait
rendre évident que leurs gouvernements n'en avaient rien sacrifié; et
voilà, mon cher prince, ce qui fait que j'ai souvent insisté avec tant
de force sur quelques points de la négociation que mon gouvernement
avait grande raison de vouloir rectifier. A présent, le succès a
couronné ses efforts et les vôtres, et c'est là sans doute la
meilleure réponse à toutes les invectives dont nous sommes tous les
objets.

»Je désire vivement, mon cher prince, que les ratifications des autres
puissances ne se fassent pas attendre longtemps. C'est leur intérêt
comme le nôtre, car c'est l'échange complet qui convaincra tous les
incrédules qu'ils doivent renoncer à leurs espérances de guerre et de
bouleversement. C'est là ce qui les convaincra de la stabilité de
l'ordre de choses actuel et de l'impuissance de leurs efforts pour le
renverser.

»C'est toujours de tout mon coeur, mon cher prince, que je vous
renouvelle l'assurance de toute mon amitié pour vous....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 6 février 1832.

»Je supplie Mademoiselle de me donner de ses nouvelles. La nuit du 2
février a dû être une nuit d'angoisses, et quoique le danger[335]
n'ait été connu que lorsque déjà il n'existait plus, vous avez dû
avoir des heures bien pénibles. Il est bien dur, quand on ne songe,
comme vous le faites tous, qu'à faire du bien, de rencontrer à chaque
pas des difficultés, des intrigues de tout genre. Je m'inquiète sans
savoir rien; personne ne m'écrit. Je vous conjure, Mademoiselle, de ne
pas me laisser, sur ce qui est d'un tel intérêt pour vous, dans une
ignorance complète...»

  [335] M. de Talleyrand fait ici allusion au complot dit de la rue
  des Prouvaires. Deux à trois mille hommes avaient été embauchés
  par l'agent légitimiste Poncelet pour tenter un coup de main sur
  la famille royale. La police arrêta les chefs du complot dans la
  nuit du 1er au 2 février dans une maison de la rue des
  Prouvaires, et le mouvement fut étouffé.


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, lundi 7 février 1832.

    »Mon cher prince,

»C'est vraiment bien aimable et bien bon à vous de m'avoir écrit, tout
de suite, à deux heures du matin, au moment où les ratifications entre
la Belgique, l'Angleterre et la France venaient d'être faites. Je ne
puis assez vous dire combien j'en suis vivement touchée, et c'est de
tout mon coeur que je vous en remercie. Cette bonne et importante
nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager un peu notre
bien-aimé roi de tout ce qu'il a à souffrir des infâmes complots des
carlistes et des républicains qui, pour le moment, sont parfaitement
d'accord dans leurs intrigues et leur bien coupable but. Vous savez
par les journaux l'absurde mais exécrable conspiration qui vient
d'être arrêtée, grâce à Dieu, au commencement de son exécution.
La police, en cette occasion, a été parfaitement bien faite, car tout
cela a été fait sans que cela causât la moindre agitation dans Paris.
Cela s'est passé pendant notre grand bal du 2, qui n'en a pas moins
duré jusqu'à cinq heures du matin. On disait tout bas dans le bal
qu'on s'attendait à quelque tentative d'émeute pour la nuit, mais on
était loin de croire que ce fût une chose aussi grave. Ce n'est qu'à
trois heures, au moment où nous nous retirions du bal, la reine et
moi, que nous avons appris les arrestations que l'on venait de faire
de cette bande armée. Ils ne peuvent plus faire d'émeute dans la rue;
la population n'en veut pas; ils en viennent aux conspirations, aux
horreurs, comme la machine infernale du temps de Napoléon. Il y a cent
dix personnes arrêtées, toutes prises les armes à la main. Ainsi, pour
cette fois, il ne peut y avoir de doute sur leurs bonnes intentions.
J'espère que cela mènera à un bon résultat, et je suis persuadée que
cela sera avantageux pour le gouvernement. Le roi est d'un calme, d'un
sang-froid admirable. Je vous avoue que je le trouve sans cesse
beaucoup trop confiant; c'est un sujet de discussion entre nous...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.

    «Londres, le 13 février 1832.

»... L'empereur de Russie envoie le comte Orloff[336] à La Haye, pour
déclarer au roi que, s'il ne se décide pas à adhérer aux articles de
la conférence, il ne peut en aucune manière, ni dans aucun cas,
compter sur son appui. Cela retardera l'envoi des ratifications russes
probablement de huit ou dix jours, mais il est positif qu'on est
décidé à les envoyer...»

  [336] Alexis Foedorowitch, comte puis prince Orloff, né en 1786,
  servit dans l'armée russe durant les guerres de l'empire. Il
  devint général en 1828. En 1829, il signa le traité d'Andrinople
  avec la Porte, et fut en 1830 nommé ambassadeur à Constantinople.
  En 1832, il fut chargé d'une mission importante à La Haye et à
  Londres; de retour en Russie, il reçut le commandement de l'armée
  envoyée en Turquie contre Ibrahim-pacha, et signa le traité
  d'Unkiar-Skelessi (1833). Il fut ensuite nommé conseiller d'État,
  directeur de la police secrète, prit part aux conférences de
  Berlin et d'Olmütz (1853) et représenta la Russie au congrès de
  Paris (1856). Il reçut peu après le titre de prince, fut nommé
  président du conseil de l'empire et du conseil des ministres. Il
  mourut en 1861.


    «Londres, le 14 février 1832.

»... Je n'ai appris l'envoi de troupes en Italie que comme un fait;
comme projet, je ne le savais pas[337]. Mais je suppose que l'on s'est
entendu à cet égard avec le gouvernement autrichien; car, sans cela,
il y aurait des complications qui donneraient plus d'embarras qu'il
n'y aurait d'avantages. Du reste, je ne sais rien, et je raisonne sur
tout cela un peu en aveugle, ce qui fait que je n'en parlerais pas à
une autre personne qu'à vous. C'est bien assez d'avoir à se mêler
de ce qu'on est chargé de faire; il serait fou de se mêler de ce qui
regarde les autres, surtout quand on le sait mal.

  [337] Il s'agit de l'expédition d'Ancône. Cette ville fut occupée
  le 22 février 1832. On se rappelle qu'en juillet 1831, M. Périer
  avait obtenu le retrait des troupes autrichiennes du territoire
  pontifical. Mais peu de mois après, de nouveaux soulèvements
  éclatèrent dans les États de l'Église. Le pape fit appel aux
  Autrichiens qui accoururent aussitôt (janvier 1832) M. Périer vit
  dans ce fait une atteinte à la dignité de la France, et voulut
  que celle-ci partageai avec l'Autriche l'honneur de défendre le
  Saint-Siège. De là l'expédition d'Ancône. La colère de l'Autriche
  fut très vive mais impuissante, et les autres cabinets furent
  également émus. M. Pozzo reçut l'ordre de quitter Paris si
  l'ambassadeur d'Autriche demandait ses passeports. A Londres,
  l'opposition tory fit entendre de violentes récriminations.
  Toutefois, tout se borna en paroles.--M. de Talleyrand blâma
  cette expédition, malgré une lettre de Madame Adélaïde qui lui
  exposait les idées du roi et du cabinet à ce sujet. Voir à
  l'Appendice, page 496.

»Je vous ai écrit hier l'arrivée à La Haye du comte Orloff. Cette
mission retardera probablement de dix ou douze jours les
ratifications, mais elle les assure...»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 13 février 1832.

    »Prince,

»J'ai tardé plus que je l'aurais voulu à répondre aux deux lettres
particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les
premières discussions du budget ont été pour moi pénibles et
laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions
importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des
retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes
pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter
jusqu'au bout, à ne pas faire de questions ministérielles de celles
qui ne seront que purement financières, et nous continuerons à faire
tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique, à
l'affermissement duquel vous avez, prince, si puissamment contribué au
dehors.

»J'ai reçu hier, avec les ratifications belges que vous m'avez
envoyées, votre dépêche du ... J'y ai vu avec la plus grande
satisfaction, ce que vous me dites du discours de lord Palmerston, que
je me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du roi
s'applaudit vivement de cette conformité de vues et de sentiments,
dont les deux pays peuvent attendre de si heureux résultats.
Cette manifestation franche et sincère peut répondre à bien des choses
et nous être véritablement utile. Nous y trouvons une confirmation de
notre système de politique étrangère justifié par un aussi heureux
succès dans son but le plus important.

»Ma première dépêche officielle, prince, vous donnera des détails
étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir,
je m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu
d'espérer que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui
avons fait faire et sera déterminée par elles à ne pas laisser
subsister définitivement le refus de nous permettre d'occuper Ancône,
refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la
nouvelle[338].

  [338] Le général Cubières avait été envoyé à Rome pour aviser le
  pape de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises. Le pape
  fut d'abord vivement irrité de ce coup de force, et fit entendre
  de vives protestations à M. de Sainte-Aulaire. Ce n'est que le 16
  avril qu'une convention intervint entre le cabinet des Tuileries
  et la cour de Rome, aux termes de laquelle le pape autorisait
  l'occupation française.

»Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre _d'entrer_ à Ancône, le
seul cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancés. Dans
cette supposition, elles se porteraient sur _Civita Vecchia_ qu'elles
occuperaient.

»Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à
l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne
qu'autant qu'elle sera de courte durée; montrer au Saint-Siège que
nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement
promises aux puissances[339].

  [339] L'occupation autrichienne n'avait pris fin en juillet 1831
  que sur la promesse du pape faite à la France, médiatrice, et à
  l'Autriche d'une amnistie et de réformes libérales.

»Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante,
nous ne comptons pas nous éloigner de notre système politique que nous
avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme et digne de
la France, et nous éviterons aussi longtemps que nous le pourrons, une
collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos efforts...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 17 février 1832.

»... En Angleterre, jusqu'à présent, on ne fait autre chose que
regarder la question portugaise; je suis étonné du peu d'intérêt que
l'on y porte dans un sens ou dans l'autre. Quand le dénouement
approchera, peut-être que cela changera. La réforme et la Belgique se
sont emparé de toute la sollicitude du pays. Je commence à croire que
j'ai quelque succès à Paris, car je vois qu'on me libellise dans les
journaux et dans les pamphlets. Il faut se soumettre à cela quand on
veut servir son pays et que l'on cherche les moyens d'arrêter le flot
populaire. Au surplus, cela passera comme le reste...»


    «Le 24 février 1832.

»Il n'y aura pas de congrès quant à présent, personne n'y pense. Le
comte Orloff tient en suspens: il ne s'est ouvert _tout à fait_ à
personne à Berlin. Pozzo, s'il en parle, fait des contes; il n'en sait
pas plus que M. de Liéven qui ne sait rien. Le comte Orloff a dû
arriver le 20 à La Haye, il y restera cinq ou six jours, au plus huit,
et de là, il vient ici. Si Lamb[340] et Esterhazy ont emporté
l'envoi des ratifications de l'Autriche, comme ils ont dû le faire; si
Metternich a le bon esprit de ne pas vouloir placer l'Autriche à la
remorque de la Russie, alors nous n'aurons plus d'embarras d'aucun
genre: il faudra bien que la morgue russe cède...»

  [340] Ambassadeur d'Angleterre à Vienne.


    «Le 25 février 1832.

»On m'écrit que Maubreuil va reparaître sur la scène pour faire
quelque plaidoyer rempli d'injures contre moi, en ma qualité de
président du gouvernement provisoire en 1814[341]. Ce sera une ou deux
matinées de scandale, et cela finira par une fin de non recevoir. Du
reste, cela ne m'ennuie et ne me trouble guère. C'est dans les
singularités du temps d'être attaqué par un homme que l'on n'a jamais
vu et qui, en 1814, avait mis la décoration de la Légion d'honneur à
la queue de son cheval, et que cet homme-là ait pour lui des libéraux
de la fabrique actuelle.»

  [341] Maubreuil, qui depuis plusieurs années était entièrement
  oublié, essaya de rappeler l'attention sur lui en intentant un
  procès à M. de Talleyrand. Il le perdit le 1er mars devant la
  cour de Paris.--L'affaire, au reste, ne fit aucun bruit.


    «Le 27 février 1832.

»... Je ne sais rien du comte Orloff que des on-dit, mais je sais que
quelque demande qu'il fasse, je ne soumettrai jamais la France à
changer une virgule à un traité que j'ai signé. Il faut que les autres
puissances ratifient; cela fait, je deviens coulant, je consens à ce
que, de gré à gré, il soit fait des modifications entre la Belgique et
la Hollande; je les facilite, je les encourage autant que je peux. Je
vais plus loin, car je suis prêt à garantir, si l'Angleterre consent à
le faire avec nous, le traité qui sera fait par la Hollande et la
Belgique. Voilà toute ma marche: elle sera invariable. Je suis dans
l'opinion que je parviendrai à ce que je veux faire, et cela ne sera
pas bien long...»


    «Le 28 février 1832.

»... Nous avions obtenu du pape toutes les concessions que les
libéraux pouvaient raisonnablement demander. Cela obtenu, les libéraux
se révoltent encore; nous n'avons plus à nous en mêler. C'est une
question de police que le pape fait faire comme cela lui convient le
mieux. Mais nous avions fait ce que nous devions aux principes que
nous professons en engageant le pape et en obtenant de lui d'entrer
dans la route où les idées de l'époque dans laquelle il vit le forcent
de se tenir. A présent cela ne nous regarde plus. C'est avec ce
langage qu'on donnerait confiance à l'Europe et que l'on serait sûr de
n'être inquiété par personne. Et puis, on fait connaître son système
de gouvernement, ce qui est commode pour tout le monde. Voilà comme je
raisonne au milieu de mes brouillards.

»Savez-vous que l'expédition de dom Pedro, avec mon idée de
neutralité, réussira très probablement si l'on s'en rapporte à tout ce
qui vient de Lisbonne, qui est plus sûr que ce qui vient de
Pozzo[342]. Tenons-nous unis à l'Angleterre et nous sommes maîtres de
nous établir dans notre intérieur sans être dérangés par le dehors, ce
dont Metternich enrage. L'Espagne dont on veut effrayer le monde n'a
pas un écu et manque de souliers; c'est bien là l'armée de moines
déchaussés, comme il y en a par douzaines dans ce qu'on appelle la
péninsule.

  [342] Dom Pedro venait de partir pour son expédition de Portugal.
  Parti de Belle-Isle le 13 février, il aborda à Terceira le 3
  mars. Il parut le 8 juillet devant Porto.

»Ici, les partis s'aigrissent: chaque parti croit qu'il aura
l'avantage lors de la discussion à la Chambre des pairs. Je crois que
le ministère aura la majorité à la seconde lecture, mais, dans le
comité où l'on ne vote plus par procuration, la question n'est pas
aussi sûre[343]. Lord Grey a répondu dans le Parlement d'une manière
qui doit convenir au gouvernement français, en versant beaucoup de
dédain sur lord Aberdeen, qui a été d'une âcreté et d'un goût
détestable dans son langage sur la France. Tenons-nous bien où nous
sommes; disons-le, montrons-le et nous nous retirons de toutes nos
difficultés.»

  [343] On sait que, d'après la procédure parlementaire anglaise,
  tout bill public doit être discuté successivement par la Chambre
  des communes et par la Chambre _réunie en comité_. Ce mot
  «comité» ne signifie nullement dans le cas présent une commission
  élue par l'assemblée à l'effet de discuter le bill: le _comité_
  comprend toute la Chambre. Lorsque la réunion du comité a été
  prononcée, le speaker quitte le fauteuil, et à partir de ce
  moment, par une fiction que l'usage a consacrée, la séance de la
  Chambre est suspendue et celle du comité commence.


Je ne m'arrêterai un moment sur ce qui concerne les affaires d'Italie
et l'occupation d'Ancône dans les lettres qui précèdent et dans celles
qui vont suivre, que pour constater que j'étais en dissentiment sur
ces points avec le gouvernement français. Je croyais qu'il s'était
engagé là précipitamment dans de nouvelles difficultés, avant d'avoir
résolu celles qui tenaient depuis dix-huit mois la paix en suspens, et
je ne trouvais pas cela une saine politique. Je n'ignorais pas qu'à
Paris, l'opposition jetait les hauts cris à propos de l'entrée des
troupes autrichiennes dans les légations, mais je pensais qu'avec
un peu plus de fermeté, on aurait pu résister à ces cris et attendre
le moment, où le traité du 15 novembre 1831 ratifié par toutes les
puissances, le cabinet français aurait été mieux placé pour exiger la
retraite des troupes autrichiennes des États pontificaux, en menaçant
d'y transporter une expédition française pour obtenir leur libération.
J'ai la certitude qu'il aurait obtenu l'assentiment du gouvernement
anglais à une manière d'agir fondée sur les traités et sur le principe
de non intervention, cette fois sagement appliqué. Quoi qu'on en ait
dit, il y aurait eu plus de dignité et de véritable vigueur dans cette
politique que dans la furtive prise d'Ancône, d'où il devait nous être
plus difficile encore de sortir qu'il ne l'avait été d'y entrer.
Chacun pourra apprécier mon opinion que je tenais à bien exprimer ici,
et qui se trouvera d'ailleurs dans ma correspondance à travers ce qui
se rapportait à l'affaire belge. Celle-ci qui était ma véritable
préoccupation, continuait à passer par des péripéties qui auraient pu
lasser le plus patient. Ainsi, M. Bresson m'écrivait de Berlin, le 23
février, qu'il venait d'expédier un courrier à Paris, pour y annoncer
que l'empereur Nicolas était décidé à désavouer ses plénipotentiaires
à Londres, qu'il ne ratifierait pas le traité du 15 novembre, et qu'il
l'avait signifié au gouvernement prussien; puis, quelques jours plus
tard, je recevais de lui la lettre suivante qui disait tout le
contraire:


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.


    «Berlin, le 1er mars 1832.

    »Mon prince,

»Je n'ai qu'un moment avant le départ du courrier pour vous annoncer
qu'un courrier russe, qui a passé ici ce matin à quatre heures,
porte au comte Orloff l'ordre de déclarer au roi des Pays-Bas: «que
l'empereur a vu avec une extrême affliction le projet de traité
communiqué à la conférence par les plénipotentiaires hollandais[344];
qu'il considère que le roi, en se refusant à admettre comme convenue
la séparation politique de la Belgique, remet en question toutes les
négociations suivies par les puissances depuis dix-huit mois; qu'agir
ainsi, c'est vouloir la guerre et non la paix, et que, si le roi
n'abandonne pas cette proposition _inadmissible_, l'empereur _pourra
bien_ se considérer comme affranchi des engagements qui le lient et
modifier sur plusieurs points les instructions du comte Orloff,
particulièrement dans cette disposition essentielle de ne reconnaître
le roi Léopold qu'après qu'il l'aurait été par le roi des Pays-Bas
lui-même.»

  [344] Projet de traité communiqué confidentiellement à la
  conférence par les plénipotentiaires des Pays-Bas en date du 30
  janvier 1832.--Martens, t. XXIII, p. 349.

»Le chargé d'affaires de Russie à La Haye fera cette communication si
le comte Orloff a déjà quitté cette ville pour se rendre à
Londres....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 1er mars 1832.

»Il n'y a point de nouvelles. La malle de Hollande est en retard de
cinq jours. Je ne sais quel jour arrivera le comte Orloff, mais on
l'attend chez les Lieven qui donnent des bals pour prouver que sa
venue à Londres leur fait plaisir. Le fait est qu'ils en sont
très peinés. Je persiste dans l'opinion que tout s'arrangera et, à peu
de jours près, dans le temps que je vous ai indiqué.

»Le roi de Bavière accepte pour son fils Othon la couronne de
Grèce[345]; c'est un choix dans lequel le _désintéressement_ des
puissances se montre, ce qui était nécessaire à faire, et d'ailleurs,
le seul prince de l'Europe qui se soit montré favorable aux Grecs est
le roi de Bavière. Je n'ai point indiqué ce choix, mais je m'y suis
prêté, faute de mieux. Le prince Paul de Wurtemberg n'était pour
personne un choix qui inspirât de la confiance; le prince Frédéric des
Pays-Bas ne voulait pas; le prince de Saxe[346] et le margrave
Guillaume de Bade[347] avaient refusé. Bolivar[348] était mort. Qui
pouvait-on prendre?»

  [345] La couronne de Grèce avait été offerte par la conférence au
  prince Othon dans le courant de janvier. Son père accepta en son
  nom, et le 7 mai suivant, une convention définitive fut signée en
  ce sens à Londres entre la Bavière d'une part, la France, la
  Russie et l'Angleterre de l'autre.

  [346] Le prince Jean de Saxe, né en 1801, marié en 1822 à Amélie,
  fille du roi Maximilien de Bavière. Il monta sur le trône en 1854
  et mourut en 1873. Il avait été patronné pour le trône de Grèce
  par la France.

  [347] Guillaume-Louis-Auguste, margrave de Bade né en 1792, marié
  à Élisabeth princesse de Wurtemberg. Il mourut en 1859.

  [348] Simon Bolivar, le fameux libérateur de l'Amérique du sud
  (1783-1830). Il avait été en 1819 nommé dictateur de la Colombie
  et du Venezuela. Il s'était démis de ses fonctions peu de mois
  avant sa mort.


    «Le 6 mars 1832.

»Cette prise d'Ancône, me met dans un embarras extrême. Pourquoi donc
y entrer par force? Est-ce que l'on n'était pas convenu avec
l'Autriche de ce que l'on ferait? Il faut, pour sortir de là, que
le pape fasse ce qu'il avait promis, que l'on désavoue l'officier qui
commandait l'escadre, et que l'on fasse dire par l'Angleterre, à
Vienne, que nous sommes prêts à nous retirer au moment où le pape aura
tenu l'engagement qu'il a pris avec les plénipotentiaires d'Autriche,
d'Angleterre et de France. Et tout cela doit être fait dans un moment.
Le temps ne répare point les étourderies; il faut réparer avant qu'on
ait pu s'aigrir et se porter à des mesures qui pourraient devenir
embarrassantes. Si j'étais M. Périer, voilà ce que je ferais, et si
j'étais auprès de lui, voilà ce que je lui conseillerais. Mais, comme
j'ai le bonheur de ne pas m'être mêlé de cette affaire et de ne pas
avoir eu mon opinion à donner, je ne veux pas que vous prononciez mon
nom sur cela. Si l'on vous demande ce que dit M. de Talleyrand, vous
répondrez: «Cela ne le regarde pas; il a assez d'affaires avec le
comte Orloff, et je ne crois pas que ce qui se passe en Italie les
rende plus faciles.»

»Nos amis en Angleterre sont désolés; ils vont être attaqués au
Parlement et ne sauront que répondre aujourd'hui sur cette diable
d'expédition. Le ministère sera pressé fortement par les arguments
âcres de lord Aberdeen. Les Autrichiens seront mal; cette affaire
d'Ancône va leur servir de prétexte....»


    «Le 7 mars 1832.

»... On attend le comte Orloff par le bateau à vapeur du 9. Si vous
voyez le roi, dites-lui que l'Angleterre a besoin que l'officier qui,
à ce que l'on me mande, est entré à Ancône hors de ses instructions,
soit désavoué. En tout, quand on a une affaire importante, il ne faut
pas la compliquer par des intérêts qui lui nuisent, quoiqu'ils lui
soient étrangers....»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 7 mars 1832. 8 heures du soir.

»Mon prince, en sortant de la séance de la Chambre, je me hâte de vous
envoyer le discours que je viens de prononcer dans la discussion
générale sur le budget des affaires étrangères. Vous apprendrez avec
plaisir, mon prince, que cet exposé de la politique du gouvernement a
obtenu un plein succès.

»J'ai reçu ce matin de Vienne, tant au sujet des ratifications que des
affaires d'Italie, des nouvelles satisfaisantes. Cependant, comme on
m'écrivait encore sous la première impression, je ne puis savoir quel
parti on essayera peut-être de tirer de notre entrée un peu
irrégulière à Ancône et surtout de ce que le consentement du
Saint-Siège n'avait pas été donné d'une manière assez explicite.

»Je ne vous écris pas longuement aujourd'hui, mon prince parce que je
pense que vous serez bien aise de recevoir des premiers des nouvelles
de la séance de ce jour....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 13 mars 1832.

»Le roi des Pays-Bas se sert aujourd'hui de l'affaire d'Ancône et de
l'espoir que la _Réforme_ ne passera pas, pour retarder le départ du
comte Orloff; cela m'est insupportable.

»M. Ouvrard[349] se mêle aussi avec M. de La Rochejacquelein[350] de
toutes les affaires du roi de Hollande et tous les moyens d'intrigue
qu'il fournit au roi sont accueillis. Je ne me découragerai pas, mais
cette affaire-là me tuera. Cette nouvelle difficulté, qui arrête
encore le comte Orloff à La Haye, m'est très désagréable. A présent,
on doit convenir que si nous n'avions pas eu la ratification de
l'Angleterre, et si nous n'étions pas liés avec elle, nous serions
aujourd'hui dénués de toute force. En restant comme nous sommes,
accolés à l'Angleterre, nous nous en tirerons; c'est là la base solide
de notre dynastie. J'y attache le plus grand prix. Le bill de la
_Réforme_ passera tel qu'il est, à la seconde lecture; il peut y avoir
quelque amendement lorsqu'il sera porté au comité; sur cela, on n'est
pas d'accord. Mon opinion n'est pas que les changements altèrent les
principes du bill....»

  [349] Julien Ouvrard (1770-1847), fameux financier dont la
  fortune date de la Révolution et de l'empire. Après 1830 il fut
  mêlé à toutes les intrigues politiques du temps et se mit au
  service du roi de Hollande, de dom Miguel et de don Carlos.

  [350] Henry, marquis de La Rochejacquelein, neveu du célèbre
  général vendéen, né en 1805, pair de France sous la Restauration,
  député en 1842, et sénateur sous l'empire.


    «Le 15 mars 1832.

»A la contrariété près, il ne faut voir dans le retard du comte Orloff
qu'une douzaine de jours de plus de délai, car les ratifications
arriveront, j'en suis sûr, et sans l'affaire d'Ancône, elles seraient
déjà ici. Mais on a tant dit à La Haye que cela changerait les
résolutions du cabinet de Pétersbourg et qu'il fallait attendre, avant
de venir à Londres, l'effet que cela aurait produit et qui ferait
peut-être changer les instructions qu'avait le comte Orloff, qu'il a
consenti à rester. Mais nous serons si raides ici qu'il faudra bien
qu'il arrive. Je donne à tout cela quinze jours. Sans la prise
flibustière d'Ancône, tout aurait été fini le 10, comme je l'avais
dit. S'il n'y a pas de nouvel incident, tout le sera le 30.--Voilà mon
opinion fixe.--Je ne me soucie pas que vous parliez du mauvais effet
d'Ancône, parce que cela ferait tort au ministère, et qu'il faut
l'aider par tout moyen....»


M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 14 mars 1832.

    »Prince,

»Cette lettre vous sera remise par mon fils qui va rejoindre son
poste. Il vous annoncera que le général Sébastiani, dont la santé est
meilleure, a repris ce matin son portefeuille. Je crois lui laisser
les affaires étrangères dans un moment où la France a pris une
attitude convenable sous tous les rapports vis-à-vis des puissances,
et où nous avons plus que jamais l'espérance d'arriver à la paix, au
désarmement, à ce résultat qui a été le but de tous nos voeux et de
tous nos efforts. Nous comptons toujours pour y parvenir, prince, sur
votre bonne et puissante coopération. Je vous avouerai que l'ardent
désir de réussir à assurer cette paix, si nécessaire au pays, peut
seul me faire résister à la pénible tâche dont je me trouve chargé. La
session qui va finir a été bien fatigante pour moi. Nous avons trouvé
dans la Chambre un esprit et une tendance qui sont la conséquence
naturelle et prévue par nous d'un déplacement tel que celui qui est
résulté de la dernière loi électorale. Nous avons, en grande
partie, affaire à des hommes dont la tête ne pense point, dont les
mains ne sont propres qu'à détruire, nullement à édifier. C'est avec
cela qu'on peut faire facilement des révolutions sans les consolider.
Nous avons donc trouvé sur notre route parlementaire bien des
obstacles. Nous avons été, en dernier lieu, contrariés par des
économies embarrassantes pour nous, sans profit aucun pour la France.
Je dois le dire, cependant, la vérité, que nous n'avons pas hésité à
faire entendre souvent tout haut, n'a pas été totalement perdue. On
commence à revenir dans le pays à des idées d'ordre et de
gouvernement. Sans qu'on nous accuse de nous avancer trop, nous
pouvons affirmer qu'à aucune époque, notre position intérieure n'a été
plus solide et plus forte contre les attaques qu'elle ne l'est
aujourd'hui.

»Je ne m'étendrai pas, prince, sur nos rapports avec les puissances;
mes deux derniers discours vous auront tout dit sur notre système de
politique intérieure. Avec l'échange des ratifications que nous
attendons impatiemment, nous n'avons plus rien à coeur que de voir
promptement terminer les affaires d'Italie. Je pense qu'on y arrivera
avec l'aide des représentations des puissances auprès de la cour de
Rome.

»J'ai eu ce matin à ce sujet une réunion des ministres des cinq cours.
Deux partis y ont été discutés: le premier, de continuer l'occupation
simultanée des troupes autrichiennes et françaises, en sollicitant la
prompte solution des différends du Saint-Siège avec les légations;--le
second, de faire remplacer les troupes actuellement occupantes par des
Suisses venant du royaume de Naples. Cependant, comme cette dernière
mesure entraînerait de longs délais, nous désirons bien que les
affaires soient terminées avant le temps nécessaire pour sa mise à
exécution. Tout ceci n'a été cependant qu'une simple conversation
entre les ministres des cinq cours et moi....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 17 mars 1832.

»Aujourd'hui, malgré tous les moyens dilatoires employés par le roi
des Pays-Bas, je dois croire que les ratifications du comte Orloff
arriveront ici en même temps que lui, et qu'il sera ici au plus tard
dans quinze jours. Les ministres hollandais ont reçu leur courrier et
un mémoire, mais je crois qu'ils auront de la difficulté à nous faire
une communication parce que le roi trouve qu'il n'est pas de sa
dignité de nous faire une communication nouvelle avant que nous lui
ayons fait une réponse à la note jointe au projet de traité qu'il nous
a fait remettre il y a un mois. Mais comme je suis décidé, ainsi que
l'Angleterre, à ne rien écouter avant que les ratifications soient
arrivées[351], ils sont fort embarrassés de trouver un moyen pour
entrer en matière avec nous. C'est cette résolution-là qui forcera les
ratifications d'arriver.--Mais il faut qu'à Paris on finisse les
affaires d'Ancône, qui servent de prétexte à tout ce que l'on aime à
dire contre le gouvernement français à La Haye. Les malveillants
attribuent toujours le système de délai de la Hollande à l'espoir
que le ministère anglais ou le ministère français sera forcé de
quitter les affaires....»

  [351] Lord Palmerston et M. de Talleyrand marchaient absolument
  ensemble sur ce point. (Voir à l'Appendice trois lettres qui en
  font foi, pages 496, 497 et 498).


    «Le 22 mars 1832.

»L'effet produit par cette affaire d'Ancône augmente chaque jour. Tout
le monde est effrayé et on a dans la bouche: «Voilà les formes
révolutionnaires qui reviennent.»--Le dernier courrier envoyé par le
comte Orloff a été motivé par les affaires d'Italie. Le pape a envoyé
partout la proclamation du capitaine Gallois[352]; elle anime tout le
monde, amis et ennemis. Si nous étions dans cette situation au moment
où se décidera l'affaire de la réforme, je ne sais pas ce qui
arriverait. Je vous avoue qu'il me paraîtrait bien dur, après dix-huit
mois de difficultés vaincues d'échouer au port, par une fantaisie
d'expédition dénuée de sens commun. Qu'est-ce que deux ou trois mille
hommes, à Ancône quand les Autrichiens en ont soixante-mille dans le
Milanais? C'est vraiment de la démence....»

  [352] Le capitaine de vaisseau Gallois commandait l'escadre
  envoyée à Ancône. Il devint contre-amiral en 1835.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.

    «Londres, le 22 mars 1832.

»La confiance, je dirai l'amitié que vous me témoignez, monsieur me
font un devoir d'attirer votre attention sur l'extrême importance des
circonstances actuelles; l'entreprise d'Ancône les a fort
compliquées; il en est résulté un grand effarement chez nos amis, et
une vive satisfaction chez les ennemis de notre gouvernement, qui y
cherchent des arguments pour attaquer jusqu'à la loyauté de notre
cabinet, ce qui n'avait pas été fait depuis que vous êtes à la tête du
ministère. Votre grande droiture a donné à notre ministère une force
qu'il ne faut pas perdre; vous en auriez moins pour combattre les
folies intérieures, si vous cessiez d'être regardé par l'Europe comme
le conservateur du bon droit et du bon ordre.

»Terminons donc, je vous en supplie, l'affaire d'Ancône, et faites-en
porter la peine à quelques subalternes qui se sont trop souvenus des
temps révolutionnaires. L'opinion de tous les partis se prononce ici
sur cette question d'une façon embarrassante; le cabinet anglais ne
sait comment l'expliquer, ni comment la justifier. Vous verrez, par ma
dépêche de ce jour, en termes adoucis, de quelle manière le roi
d'Angleterre m'en a parlé ce matin. Si cette fâcheuse affaire n'était
pas terminée avant la question de la réforme, et si la réforme
tournait mal pour le ministère de lord Grey, je ne sais vraiment où
nous en serions. En vérité, trois mille hommes à Ancône sont trop peu
de chose pour que la France puisse y trouver une satisfaction
d'amour-propre; et cependant, notre séjour sur ce point menace
d'embraser tout le midi et augmente les difficultés et prolonge les
délais dans les affaires du nord.

»Vous verrez, monsieur, dans cette lettre que j'écris à regret,
combien je suis préoccupé des intérêts de notre gouvernement, et de
votre gloire en particulier.

»Agréez....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 27 mars 1832.

»Le comte Orloff arrive décidément demain à Londres. Il n'a rien
obtenu à La Haye; le roi s'est refusé à tout. Nous aurons d'ici à peu
de jours les ratifications de Prusse et d'Autriche, c'est sûr. La
déclaration que le comte Orloff a donnée en partant s'exprime très
fortement sur ce que l'empereur Nicolas a voulu être utile au roi. Il
y dit que le roi s'étant refusé à ses conseils, il ne pouvait compter
sur aucun appui de sa part.--Les choses marchent comme je l'ai voulu:
nous triompherons, mais il ne faut pas que les Belges aillent faire
des folies. Quel est le ministre qu'on veut envoyer de chez nous à
Bruxelles? On ne saurait trop choisir un homme prudent. La séance
d'hier sur la réforme a été bonne pour le ministère; le bill passera à
la seconde lecture qui aura lieu jeudi le 5 avril; viendra ensuite le
comité où se feront quelques propositions d'amendements....»


    «Le 28 mars 1832.

»Le comte Orloff est arrivé cette nuit, comme je vous l'annonçais
hier. Il est venu chez moi ce matin. J'ai laissé, à cette première
visite toute la réserve d'une visite de politesse. Il m'a parlé de son
voyage en Hollande; il m'a dit du bien de M. de Mareuil (je l'ai cité
dans ma dépêche) et tenait, à ce qu'il m'a paru, à dire qu'il avait
catégoriquement demandé par _oui_ ou par _non_ au roi, s'il adoptait
les vingt-quatre articles. Le roi lui ayant dit que _non_, il a remis
une déclaration dont M. de Fagel a la copie, et il est parti pour
Londres. C'est là tout ce que l'on sait aujourd'hui[353]....»

  [353] Voici cette déclaration qui est assez décisive:

  «Après avoir épuisé tous les moyens du persuasion et toutes les
  voies de conciliation pour aider Sa Majesté le roi des Pays-Bas à
  établir par un arrangement à l'amiable et conforme tout à la fois
  à la dignité de sa couronne et aux intérêts de ses sujets qui lui
  sont restés fidèles, la séparation des deux grandes divisions du
  royaume des Pays-Bas, l'empereur ne se reconnaît plus dorénavant
  la possibilité de lui prêter aucun appui ni secours.

  »Quelque périlleuse que soit la situation où le roi vient de se
  placer et quelles que puissent être les conséquences de son
  isolement, Sa Majesté Impériale faisant taire quoique avec un
  regret inexprimable, les affections de son coeur, croira devoir
  laisser la Hollande supporter seule la responsabilité des
  événements qui peuvent résulter de cet état de choses.

  »Fidèle à ses principes, elle ne s'associera pas à l'emploi de
  moyens coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des
  Pays-Bas par la force des armes à souscrire aux vingt-quatre
  articles. Mais, considérant qu'ils renferment les seules bases sur
  lesquelles puisse s'effectuer la séparation de la Belgique et de
  la Hollande ... Sa Majesté Impériale reconnaît comme juste et
  nécessaire que la Belgique reste dans la jouissance actuelle des
  avantages qui résultent pour elle desdits articles et notamment de
  celui qui stipule sa neutralité déjà reconnue en principe par le
  roi des Pays-Bas lui-même. Par une conséquence naturelle de ce
  principe, Sa Majesté Impériale ne saurait s'opposer aux mesures
  répressives que prendrait la conférence pour garantir et défendre
  cette neutralité, si elle était violée par une reprise des
  hostilités de la part de la Hollande....»


    «Le 30 mars 1832.

»On avait promis d'envoyer des troupes françaises en Italie, si les
Autrichiens entraient dans les États du pape.--Voilà ce qu'on vous a
dit; eh bien, cela n'a pas le sens commun. A qui a-t-on promis? Est-ce
au pape?--Il n'a rien demandé à la France.--Est-ce à
l'Autriche?--C'est ridicule à penser.--C'est donc à M. Mauguin ou à M.
Lamarque: voilà un bel engagement! Peut-on comparer la position de
l'Autriche, vis-à-vis de Rome, à la position de la France? Quand il y
a des mouvements populaires dans les légations, l'Autriche, qui
est voisine, est menacée; la France l'est-elle?--Je vous le répète:
lord Holland, sir Francis Burdett[354], lord Grey, trouvent que cette
expédition ne peut pas se défendre, et ils le disent tous très
amicalement, mais c'est leur opinion. Une affaire pour laquelle il
faut toujours donner des explications est très certainement une très
mauvaise affaire. Je la défends de mon mieux, mais parce qu'il est de
mon devoir de défendre ce que fait le gouvernement; mais il ne sortira
de là que des embarras, parce que cela change la position
anti-propagandiste que nous avons voulu prendre. Et en vérité, dans un
temps où il y a une Vendée en mouvement, un Midi qui s'y met dans
beaucoup d'endroits, c'est une folie de faire intervenir les questions
et les démêlés avec Rome, qui agit dans la Vendée et dans plusieurs
villes du Midi. Finissons l'affaire d'Ancône, et tout ira bien pour le
reste. Je m'en charge. Ce matin encore, le comte Orloff, me disait:
«C'est une chose que nous ne pouvons pas comprendre d'une manière
plausible, que cette expédition; du reste cela ne me regarde pas. Je
vous parle de cela parce que n'étant qu'un voyageur bénévole, je puis
parler de tout....»

  [354] Sir Francis Burdett (1770-1844). Il entra à la Chambre des
  communes en 1796 où il devint un des principaux leaders du parti
  whig. Il représentait le bourg de Westminster en 1831, et soutint
  énergiquement le bill de réforme.


    «Le 4 avril 1832.

»La Russie se fait bien attendre. L'ordre d'échanger les ratifications
n'est pas encore arrivé; probablement on l'aura demain; mais cela
plaît aux Russes, qui veulent croire qu'on les attend; ce qui n'est
pas tout à fait vrai, quoique au fond cela convînt assez. Cela se
borne là, car on peut compter la chose comme faite....»


Dans l'intervalle de nos négociations, le choléra qui était depuis
plusieurs mois à Londres, éclata à Paris et le président du conseil,
M. Casimir Périer, en avait été atteint[355], ce qui donna lieu à la
lettre suivante du général Sébastiani:


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 12 avril 1832.

    »Mon prince,

»Je puis vous parler aujourd'hui, en toute certitude et toute
confiance de l'état de M. le président du conseil. Non seulement il
est hors de danger, mais on ne met plus en doute qu'il ne puisse assez
prochainement reprendre ses travaux. J'étais, quant à moi, très décidé
à quitter les affaires, si sa santé eût exigé qu'il rentrât dans la
vie privée. Fort heureusement pour la France et pour l'Europe, nous le
conserverons à la tête du ministère, et tous les intérêts de premier
ordre qui se rattachent d'une manière si étroite au système que nous
avons adopté trouveront ainsi, dans la continuation assurée de ce
système, les garanties dont ils ont besoin.

  [355] Le choléra s'était répandu en Europe vers la fin de 1831.
  En janvier 1832, il était à Londres. Le 29 mars, il fut signalée
  Paris, où il prit immédiatement une intensité redoutable. Le 3
  avril, M. Casimir Périer en fut atteint à la suite d'une visite
  qu'il avait faite à l'Hôtel-Dieu avec le duc d'Orléans. Il lutta
  six semaines contre le fléau et finit par succomber le 16 mai.

»Au reste, mon prince, comme vous le pouvez croire, les adversaires du
gouvernement n'ont pas manqué d'exploiter les incertitudes auxquelles
devait d'abord donner lieu le malaise grave de M. le président du
conseil, pour chercher à préparer les esprits à de nouvelles
combinaisons ministérielles. Mais leur impuissance à cet égard était
chose trop notoire pour qu'ils pussent faire impression, et bientôt,
avertis eux-mêmes de leur peu d'influence par le caractère soutenu de
l'anxiété publique, ils ont jugé devoir changer leurs batteries et
exprimer le voeu que M. Périer restât aux affaires, pour le voir
succomber plus tard, ont-ils dit, sous les efforts de son propre
système.

»Tout cela, mon prince, n'est que ridicule, et n'a rien d'alarmant. Le
ministère continuera à marcher d'un pas ferme dans les mêmes voies, et
si la convalescence de M. le président du conseil lui commande d'user,
pendant quelque temps encore, de grands ménagements, les circonstances
n'exigent plus heureusement de lui qu'il se prodigue en efforts et en
travaux comme il a dû le faire depuis plus d'une année. La session
touche à sa fin. Demain ou après-demain, la Chambre des députés sera
close de fait: ils ont hâte de terminer et de retourner dans leurs
foyers. Vous aurez pu en juger par la rapidité avec laquelle ils ont
voté les derniers projets de loi.

»Le gouvernement du roi va donc se trouver moins entravé, plus libre
dans sa marche: il n'aura plus à perdre, en discussions si souvent
oiseuses, quelquefois même si inopportunes, un temps que les intérêts
positifs du pays réclament presque tout entier. La cause de la paix ne
pourra qu'y gagner et il ne dépendra pas de nous, mon prince, que
toutes les puissances ne mettent à profit cet intervalle pour
resserrer et fortifier des liens dont la durée leur importe à toutes
au même titre.

    »Recevez....»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 16 avril 1832.

»Les ratifications autrichienne et prussienne sont ici; le pouvoir de
les échanger y est aussi, mais on exprime de Berlin un grand désir que
l'on attende, si on le peut, la réponse au courrier russe. Tout cela a
pour objet de placer la responsabilité sur MM. de Bülow et de
Wessenberg, qu'on n'aime pas à Berlin et à Vienne, parce qu'ils ont
signé le traité du 15 novembre. Je les presse, mais toutefois en les
ménageant, parce que le fait est qu'à l'époque de la signature du
traité ils ont été fort bien, très courageux et très décidés, croyant
qu'ils faisaient ce qui était utile à leurs gouvernements. Tout sera
décidé demain au soir. Attendra-t-on trois ou quatre jours de plus, ou
finira-t-on demain? Je n'ai pas encore d'opinion sur cela....»


    «Le 16 au soir.

»Je vous ai écrit ce matin, à moitié endormi. La séance de la Chambre
des lords n'a fini qu'à sept heures du matin, et j'ai voulu, avant de
me coucher, faire annoncer le succès du ministère anglais par le
télégraphe. Voilà une affaire bien finie, la majorité a été de neuf
voix. Ainsi j'avais exactement annoncé au gouvernement quel serait le
résultat de cette grande et importante affaire. Le comité pour régler
les détails du bill de réforme, ne se réunira qu'après Pâques, car
tout le monde est fatigué et veut aller à la campagne. Rien de nouveau
de la Russie. On attend parce qu'on ne peut faire autrement, mais tout
le monde est dans une forte impatience. Je tiendrai bon jusqu'à
la fin. Je ne veux penser à mon âge que quand les ratifications seront
venues; mais alors, j'y penserai un peu et je le dirai sérieusement.
Je me suis plu à finir ma carrière par une grande chose et par une
grande marque de dévouement: la grande chose, c'est la paix et notre
union avec l'Angleterre: le dévouement, c'est d'avoir donné deux
années de temps, de fatigue de tête, de changement de vie, à
l'établissement au dehors de notre dynastie à qui il faut à tout prix
donner des bases solides; et c'est en Angleterre qu'elle les trouvera;
et je vous assure bien que ce n'est pas à Ancône, dont les embarras se
feront sentir, quoi que l'on en dise. On a trop cru faire quelque
chose d'agréable à l'opposition; tout cela a été mal compris: il ne
faut pas chercher à lui plaire, parce qu'on ne lui plaira jamais. Il
faut la contenir, et on le peut. Je raisonne là tout à mon aise, parce
que je ne suis et ne voudrais être pour rien dans le pouvoir....»


    «Le 17 avril au soir 1832.

»La réponse au courrier du 14 mars envoyé par le comte Orloff
lorsqu'il était à La Haye, est arrivée à l'ambassade russe, et, comme
elle n'est pas définitive, demain nous passerons outre et nous
engagerons les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse à faire leur
échange de ratifications avec le plénipotentiaire belge. Ainsi, demain
18, à quatre heures, cela sera fini; il ne restera plus que la Russie
qui viendra certainement à la fin du mois. Attendre plus longtemps
aurait été une marque de déférence pour la Russie qui aurait été trop
forte. Des égards, je les comprends; mais de la déférence qui aurait
l'air d'une reconnaissance de supériorité, nous ne pouvons, nous
ne voulons l'admettre. Ainsi demain, tout tranquillement, nous
laisserons la Russie de côté, et nous aurons les deux autres
ratifications échangées. Il ne faut être raide que quand il le faut;
mais, quand il le faut, il faut être inébranlable....»


    «Le 23 avril 1832.

»Je ne comprends rien à ce qu'on m'écrit de notre ministère des
affaires étrangères de Paris sur les ratifications de Prusse et
d'Autriche. Le fait est que les ministres autrichien et prussien
n'étaient autorisés à faire leur échange qu'avec le consentement des
Russes, et ce consentement ils ne l'ont pas eu,--ou bien en même temps
que les Russes, c'est-à-dire plus tard qu'ils ne l'ont fait, puisque
les ratifications russes ne sont pas encore arrivées. Je me figure que
c'est pour m'ôter le petit mérite de cette affaire que l'on se donne
la peine de dire que M. de Bülow avait reçu l'ordre positif d'échanger
sur-le-champ. Au reste, cela me fait peu de chose; ici on sait bien ce
qui en est....»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 20 avril 1832.

»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, d'avoir chargé madame de
Vaudémont de me communiquer la lettre que vous lui écriviez le 17, ce
qu'elle a fait hier avec un aimable empressement pour moi, et à six
heures le roi a reçu, par dépêche télégraphique, la confirmation de
l'importante et si bonne nouvelle de l'échange des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse, faite le 18, comme vous l'annonciez la
veille[356]. J'ai besoin de vous en exprimer tout de suite ma
satisfaction et de vous en faire tous mes compliments, car c'est bien
à vos peines, à votre habileté et à votre fermeté, surtout dans cette
dernière circonstance, que nous devons cet heureux résultat qui nous
assure l'immense et incalculable avantage de la paix, à laquelle je
croyais depuis longtemps. Mais le retard prolongé des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse donnait une arme puissante à tous nos
ennemis pour en faire douter, et semer l'inquiétude à cet égard, ce
qui était un grand mal. Grâce à vous, c'est enfin fini; et sans
attendre la ratification de la Russie, ce qui est une grande et belle
victoire pour vous, et je suis bien convaincue que personne autre que
vous n'aurait pu la remporter.

  [356] La ratification de l'Autriche contenait une réserve au
  sujet _des droits de la Confédération germanique quant aux
  articles qui concernent l'échange d'une partie du Limbourg contre
  une partie du Luxembourg_. En outre, par une déclaration insérée
  au protocole, le plénipotentiaire autrichien prévoyait la
  _nécessité_ d'une négociation ultérieure entre la Hollande et la
  Belgique pour la conclusion d'un traité comprenant les
  vingt-quatre articles avec les modifications que les cinq
  puissances auront jugé admissibles.

  La ratification prussienne était pure et simple dans ses termes.
  Toutefois, M. de Bülow adhéra verbalement à la réserve de
  l'Autriche et, en outre, fit insérer au protocole une déclaration
  témoignant des _vives sympathies_ de son gouvernement pour celui
  de la Haye, et de son désir de voir ajouter ultérieurement au
  traité des articles additionnels qui pourraient améliorer la
  situation de la Hollande.

»Cette bonne nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager et
consoler un peu notre bon roi de toutes ses peines et de ses soucis.
Ce malheureux choléra nous attaque ici d'une manière bien vive et bien
cruelle et nous plonge dans la tristesse; c'est une affreuse calamité.
M. Périer l'a eu bien fortement; il est en convalescence, mais il
paraît que les convalescences de cette maladie sont bien longues. M.
d'Argout aussi a été attaqué bien vivement. Vous jugez dans
quelle anxiété cela met le roi...»


    »Le samedi, 21 avril.

»Je reprends cette lettre que je n'ai pu finir hier.--Toutes les
difficultés étrangères tendent à s'aplanir, car la roi a reçu hier
soir la nouvelle que le pape consent à ce que nos troupes restent à
Ancône le temps que les troupes autrichiennes resteront dans ses
États; et le matin il avait reçu celle du rappel du cardinal
Albani[357]. Je suis contente de vous donner ces bonnes nouvelles qui,
j'espère, vous réconcilieront un peu avec notre expédition d'Ancône,
et que, si vous ne croyez pas qu'elle ait fait du bien (manière de
voir que quelques personnes de votre connaissance et _de la mienne_
ont), vous conviendrez au moins qu'elle n'a pas fait de mal, et c'est
beaucoup.

  [357] Joseph Albani, de l'illustre famille romaine de ce nom,
  était commissaire apostolique dans la Romagne, où il s'était
  signalé par des rigueurs excessives. Son rappel fut le signal
  d'une détente et d'un apaisement dans le pays. Le cardinal mourut
  en 1834.

»Le _Courrier anglais_ a fait un bon article, que je lisais ce matin,
sur le droit de Louis-Philippe au trône, au sujet de la détestable
phrase[358] de sir Robert Peel, dans la discussion de lundi sur
les captures brésiliennes. Mais je voudrais qu'on eût bien établi que
dom Miguel avait accepté la régence et que, par conséquent, il n'avait
qu'en dépôt la couronne de dona Maria, qu'il s'est appropriée; tandis
que Louis-Philippe n'avait pris aucun engagement, qu'il ne voulait
absolument pas de la royauté et qu'il ne s'est déterminé à l'accepter
que quand il a eu la conviction qu'il n'y avait que ce moyen de sauver
notre chère France de l'anarchie et des plus grands malheurs. Ce n'est
qu'alors qu'il s'est rendu _au voeu unanime_; car il l'était à cette
époque, dont vous avez été témoin comme moi...»

  [358] A la séance de la Chambre des communes du 16 avril, il
  s'éleva une discussion à propos des réclamations de sujets
  anglais contre la capture de bâtiments de commerce anglais faite
  par le gouvernement brésilien au moment où il était en guerre
  avec la République Argentine. Le Brésil avait promis une
  indemnité qui n'avait jamais été payée. Sir R. Peel prit la
  parole et transporta immédiatement la question sur le terrain
  politique: il protesta contre l'appui donné par l'Angleterre à
  dom Pedro. Il compara dom Miguel à Louis-Philippe. «En quoi,
  dit-il, ses droits sont-ils moins bons que ceux de Louis-Philippe
  à la couronne de France. Certes, ce n'est pas sous le rapport de
  la légitimité...»


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 24 avril 1832.

»... La lettre que j'ai reçue de Mademoiselle est toute pleine
d'Ancône. Je suis charmé que cette affaire prenne une tournure
régulière; c'est la forme révolutionnaire qu'avait eue cette
entreprise qui avait blessé tous nos amis. Les Autrichiens étaient
appelés; nous ne l'étions pas; voilà l'énorme différence.

»Quand l'empereur Napoléon est entré en Espagne, détestable entreprise
d'où date le décroissement de sa puissance, il s'était fait appeler
par le roi d'Espagne et il avait mis du soin à ce que cela fut
observé. Nous sortons d'une révolution, et en pareille position, quand
on veut s'établir, il faut montrer à tous les gouvernements,
naturellement inquiets, que l'on n'est pas révolutionnaire. C'est à
cela que je me suis attaché ici, et voilà pourquoi j'ai réussi...»


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 24 avril 1832.

»... Nos affaires intérieures et extérieures iraient bien sans la
fâcheuse complication produite par la maladie de M. Périer, celle de
d'Argout, et l'état de Sébastiani, quoique ce dernier se soit fort
remis depuis quelque temps. M. Périer n'a plus de choléra, mais une
guérison de la façon de Broussais[359] équivaut à une maladie
mortelle. En attendant, les intrigues ministérielles vont leur train,
et il existe toujours des faux frères.»

  [359] Le docteur Broussais, professeur à la faculté de Paris
  (1772-1838), le chef de l'école physiologique qui, après avoir
  été fort en vogue, était tombée dans un discrédit complet.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 1er mai 1832[360].

  [360] M. de Talleyrand écrivait le soir de ce même jour une autre
  lettre à madame de Vaudémont qu'on lira également avec
  intérêt.--Voir à l'Appendice, p. 498.

»Comment voulez-vous que je parle de ratifications russes avant qu'on
les sache à Paris? Ce n'est que par Paris que je les sais et ce n'est
que d'hier au soir qu'elles sont arrivées ici, tandis qu'à Paris, vous
les connaissez depuis trois jours.

»Lord Palmerston ne revient de la campagne que jeudi 3; d'ici là, nous
ne saurons rien que mal. Le 3, nous aurons une conférence, et
j'écrirai ce jour-là au département et à vous.»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 29 avril 1832.

»Voilà la ratification de la Russie arrivée, c'est un beau triomphe,
mon cher prince, et qui nous assure la première chose de toutes: la
paix.--Notre roi avait besoin de cette grande et bonne nouvelle pour
le consoler et le dédommager des nouveaux embarras que lui cause la
maladie de M. Périer, qui l'afflige beaucoup. Malheureusement sa
convalescence n'est réellement pas établie, et il est dans un état qui
laisse la plus grande incertitude sur le résultat qu'il aura. Mais,
qu'il se prolonge ou non, le roi tient à suivre le même système de
gouvernement, qui, je sais, est le vôtre aussi. C'est pour cela que,
même sans en rien dire à notre cher roi, à qui je ne veux pas, surtout
dans ce moment, donner un nouveau tourment de plus, je viens vous
consulter sur une nouvelle difficulté que l'état de santé de notre
pauvre général Sébastiani, dont je ne suis pas tout à fait contente,
me fait craindre.

»S'il était dans le cas de ne pouvoir rentrer aux affaires étrangères,
quel serait votre avis sur le choix bien important de la personne qui
pourrait le remplacer? Je vous le demande en toute confiance, et vous
pouvez me répondre de même, étant bien certain que cela restera _entre
vous et moi_. Mais je tiens beaucoup à savoir votre avis sur cet objet
que je regarde comme bien essentiel et sur lequel vous avez tant de
lumières, avant que la chance arrive. Je remettrai cette petite
lettre-ci à madame de Vaudémont, pour vous la faire passer d'une
manière sûre, mais elle ignore entièrement son objet; et vous
jugez combien je mets de prix à ce que cela soit tout à fait secret de
vous à moi, et que personne ne puisse se douter de la demande que je
vous fais, d'autant que ce n'est qu'une prévoyance pour l'avenir, et
qu'une indiscrétion risquerait de troubler et de gâter le présent....»


Cette lettre de Madame Adélaïde, quoi qu'elle contînt sur l'ignorance
du roi, avait été probablement dictée par lui, pour me sonder sur les
vues personnelles que je pouvais avoir dans la question qui en faisait
le sujet. D'autres personnes m'avaient écrit de Paris, pour savoir si
je ne voudrais pas entrer au ministère, soit à la place de M. Périer,
soit à celle du général Sébastiani, si ces deux ministres se
retiraient. On m'adressa même plusieurs envoyés, chargés de me faire
des ouvertures de divers côtés, sur le même sujet. C'est ce qui me
détermina à écrire la lettre suivante au baron Louis qui avait été
employé comme intermédiaire près de moi, en le priant de faire de ma
lettre l'usage qu'il jugerait utile.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU BARON LOUIS.

    «Londres, le 3 mai 1832.

»Il y avait bien longtemps que je n'avais vu de votre écriture, mon
cher Louis. Votre lettre m'a fait plaisir; elle est de confiance, et
me replace par là, dans la situation où j'ai toujours voulu être avec
vous.

»Voici mon opinion: il faut se dévouer pour ce qu'on sait faire et ne
jamais entreprendre ce que l'on n'est pas sûr de faire mieux que les
autres. C'est pour cela que je vous désirais aux finances; et
personne ne pouvait y être mieux que vous: c'est pour cela aussi que
je suis venu à Londres, croyant que j'étais plus propre qu'aucun autre
à maintenir la paix. Nous avons eu raison tous deux, car nos finances
vont bien, et la paix est assurée. J'en reste là pour ma vie
politique. Il y a cinquante ans que je sers la France, car c'est
toujours elle qu'on a dû servir. Vous avez pensé et agi de même. A
toutes les époques il y a eu du bien à faire ou du mal à empêcher;
voilà pourquoi, quand on aime son pays, on peut, et dans mon opinion,
on doit le servir sous tous les gouvernements qu'il adopte.

»A présent, je dois vous dire que je resterai ici jusqu'à ce que je me
sois bien assuré que le but de mon voyage a été atteint, ou qu'il est
au moment de l'être. Je demanderai ensuite un congé de quatre mois
pour aller aux eaux, et pour mes propres affaires dont, depuis deux
ans je ne sais rien, car, depuis que je suis à Londres, je ne pense
pas une minute à autre chose qu'à ce qui conduit au résultat dont on
avait tant de besoin, car sans la paix, personne ne peut dire où nous
aurions été entraînés.

»Ainsi, ne pensez pas à moi pour aucune place ministérielle; je
refuserais, c'est positif. Vous me parlez d'un ministre des affaires
étrangères; il n'y en a que deux que l'on puisse prendre: M. de Rigny
ou M. de Sainte-Aulaire. Tout autre, dans les circonstances actuelles,
serait un mauvais choix, et rejetterait le dehors dans son système de
méfiance dont M. Périer et moi, l'avons tiré. M. de Bassano, serait un
choix _funeste_, et d'anciens serviteurs de l'empereur, tels que vous
et moi, doivent en être pénétrés plus que personne: car enfin, il a
perdu son maître. On le tient avec raison pour incapable et
hostile. Adieu. Écrivez moi le parti que l'on est disposé à prendre.

    »Mille amitiés.... TALLEYRAND.»



LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 5 mai 1832.

»A trois heures du matin, les ratifications avec la Russie ont été
échangées; et cela a été une très longue et très difficile affaire,
parce que la ratification n'a pas été pure et simple[361]. Il a fallu
la fortifier, et je crois que nous y sommes parvenus. Je n'ai été
occupé que de cela pendant trente-six heures. Aujourd'hui les choses
sont bien arrangées. Le comte Orloff est parti cette nuit.--J'écris
officiellement et particulièrement pour demander un congé de quatre
mois, avec liberté d'en faire usage à l'époque que je croirai la plus
convenable. J'ai essentiellement besoin de repos; depuis vingt mois,
je ne vis que pour arriver où je suis parvenu hier. Il faut que je
pense à mes jambes, à mes yeux, et que j'aille regarder mes affaires.
Je demande M. Durant de Mareuil pour me remplacer ici, sans que cela
fasse tort à son avancement, le désignant comme seul qui soit propre à
une chose difficile....»

  [361] La ratification russe portait une réserve importante.
  L'empereur Nicolas ne ratifiait que «sauf les modifications et
  amendements à apporter dans un arrangement définitif entre la
  Hollande et la Belgique aux articles 9, 12 et 13». Or les
  articles en question relatifs à la navigation des eaux
  intermédiaires et au partage de la dette étaient précisément ceux
  que le cabinet de la Haye refusait de reconnaître.


    «Londres, le 8 mai 1832.

»La première schédule du bill de réforme est celle qui désigne un
certain nombre de bourgs qui perdront leur privilège; la seconde
schédule est celle qui désigne un certain nombre de grandes villes qui
acquerront le privilège électoral.

»Lord Lyndhurst[362] a proposé que la seconde schédule fût discutée la
première. Cette motion, attaquée par le chancelier lord Holland et
lord Grey et défendue par lord Harrowby et quelques autres de ce côté,
a été adoptée par cent cinquante et une voix contre cent seize,
c'est-à-dire à une majorité de trente-cinq voix contre le ministère.

  [362] John Singleton Copley, baron de Lyndhurst, né en 1772,
  avait d'abord été député aux Communes. Il fut lord chancelier
  dans le cabinet Wellington. Il se démit en 1830 au moment de la
  chute du cabinet tory, fut de nouveau revêtu de cette charge en
  1834 et en 1841. Il mourut en 1863.

»Lord Ellenborough[363] a fait, en forme de proposition, des
objections au bill dans le sens plus que libéral; c'était dans la vue
de dépopulariser le ministère. Il a agi comme notre _Gazette de
France_ avec son vote universel. Dans la peur d'être libéral, tous ces
gens-là, de tous les pays, se font radicaux. N'est-il pas singulier
que lord Ellenborough prenne ses formes politiques chez M.
Genoude[364]? Quel singulier temps! Lord Grey et le chancelier sont
partis ce matin pour Windsor avec la demande de faire soixante pairs
ou l'offre de leur démission. Ils ne reviendront que dans la
nuit. Voilà où en sont les choses...»

  [363] Édouard Law, comte d'Ellenborough, succéda en 1818 à son
  père à la Chambre des lords, où il siégea dans le parti tory. Il
  fut, en 1834 et 1841, président du bureau des affaires de l'Inde,
  gouverneur général de l'Inde en 1841, premier lord de l'amirauté
  en 1846, et président du bureau de contrôle de l'Inde en 1858.

  [364] Antoine-Eugène Genoude, né en 1792, fut d'abord professeur
  de l'Université. Il se fit plus tard un nom comme publiciste et
  journaliste ultra-royaliste sous la Restauration. Après 1830, il
  continua la lutte en faveur de la légitimité dans la _Gazette de
  France_ dont il était le propriétaire et le principal rédacteur.
  Il fut élu député en 1846 et mourut en 1849. M. Genoude était
  entré dans les ordres en 1834. Au moment de la discussion de la
  loi électorale, la _Gazette de France_ avait demandé le suffrage
  universel dans le seul but de faire de l'opposition au cabinet
  qui réclamait le cens de deux cents francs.


    «Londres, le 9 mai 1832, dix heures du matin.

»Le roi a accepté la démission des ministres. Il n'a encore appelé
personne pour former un nouveau gouvernement[365].

»Il faut, chez nous, montrer une grande tranquillité, suivre la même
marche, garder les mêmes ministres; attendre le retour de la santé de
M. Périer et se féliciter de ce qu'on a fait un arrangement en Italie
et de ce que toutes les ratifications sont échangées...»

[Footnote 365: Le roi avait refusé le 8 mai de créer les soixante pairs
que réclamaient lord Grey et lord Brougham. Il préféra accepter la
démission des ministres. Le duc de Wellington fut chargé de composer un
nouveau cabinet, mais ses négociations échouèrent, en même temps qu'une
vive opposition contre tout changement de ministère se manifestait dans
l'opinion publique. Finalement, après une crise qui dura dix jours,
lord Grey retira sa démission, et le cabinet fut reconstitué.]

    «Le 10 mai 1832.

»... Ici, rien n'est encore décidé; on est dans les pourparlers et
probablement la journée se passera comme cela. De grâce, faites que
chez nous on ne montre que de la curiosité sur le changement du
ministère anglais. Il faut être tranquille et c'est l'avantage de la
tranquillité que de paraître, aux yeux des autres, sans inquiétude
parce qu'on est inébranlable.

«L'affaire de madame la duchesse de Berry prouve que c'est bien
peu de chose que le parti carliste[366]. Il n'y a de parti dangereux
que celui de la république, et celui-là a raison de croire que tous
les mouvements, de quelque côté qu'ils viennent, lui sont bons. Notre
gouvernement, au contraire, doit désirer la stabilité partout; c'est
la manière de se bien établir. J'aurais bien des choses à dire sur
cela, mais c'est trop pour une lettre...»

  [366] Madame la duchesse de Berry avait débarqué le 29 avril sur
  la côte de Provence; le lendemain, se produisit à Marseille une
  tentative d'insurrection qui fut immédiatement réprimée. La
  duchesse, voyant sa cause compromise dans le Midi, traversa
  secrètement la France, gagna la Vendée et arriva vers le 15 mai
  au château de Dampierre, en Saintonge. Là elle prépara le
  soulèvement qui allait éclater dans l'ouest dans la nuit du 3 au
  4 juin.


    «Le 12 mai 1832.

»Rien n'est fait complètement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le duc
de Wellington et lord Lyndhurst sont nommés et ont accepté.

»Si dans une pareille circonstance on cherche chez nous de la force
dans les révolutionnaires, on rendra tout difficile et aucune
difficulté ne peut être levée avec des hommes pris dans le mouvement.
L'Europe s'arrangera de nous tranquilles et s'en arrangera
parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais.
Il faut sortir de cette idée-là; il n'y a rien à faire si on verse de
ce côté...»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce 12 mai 1832.

»En effet, mon cher prince, et je jouis de vous le dire, vous
avez bien heureusement atteint le but principal de la grande mission
que je vous avais confiée. Aussi ce succès, qui a paru tant de fois
s'éloigner de nous, est une réponse accablante à toutes les diatribes
de nos journalistes, dont il a démenti les absurdes prédictions. Il ne
fallait rien moins que votre persévérance, votre habileté et votre
dévouement pour résoudre ainsi une des questions les plus difficiles
et les plus épineuses que la diplomatie européenne ait jamais eu à
trancher, et il est bien juste, à présent, que vous vous donniez un
peu de relâche par le congé que vous me demandez. Je vous l'accorde
avec d'autant plus de plaisir que cela me procurera celui de vous
revoir, de causer avec vous et de vous parler de mon ancienne et
constante amitié pour vous.

»Mes ministres concourent entièrement dans le désir que vous me
témoignez que M. de Mareuil soit chargé de l'intérim pendant votre
absence qui ne sera que momentanée et, dont, comme vous me le
demandez, vous jugerez la convenance quant à l'époque. M. de Mareuil
ira vous rejoindre quand nous aurons pu le remplacer convenablement à
La Haye, poste dont vous sentez sûrement l'importance, et d'où nous ne
recevons que de mauvaises nouvelles ou de mauvais symptômes.

»L'espoir d'allumer la guerre se conserve dans ce cabinet, et ils
croient que tant que le roi de Hollande pourra prolonger son refus, il
restera des chances de collision entre les puissances. Aussi, je crois
que les chances de guerre ne seront tout à fait détruites que quand le
roi de Hollande aura signé son traité avec le roi des Belges, et
surtout quand la citadelle d'Anvers sera évacuée et le traité du 15
novembre complètement exécuté, ce que nous pourrons bien encore
avoir quelque peine à obtenir; d'autant plus que la dissolution du
ministère de lord Grey va probablement ranimer l'espérance du roi de
Hollande, qui devrait pourtant savoir que l'Angleterre ne changera pas
son système de politique extérieure et que l'accord des cinq
puissances ne sera point troublé.

»Cependant, mon cher prince, il me semble que vous ne devez pas songer
à quitter Londres jusqu'à ce que les choses aient repris leur
assiette, et c'est un nouveau sacrifice que je n'hésite pas à vous
demander. Dès que le ministère sera réorganisé, la conférence aura à
s'occuper de la réponse du roi de Hollande qui sera encore un refus si
j'en juge par ce qu'il vient de répondre au sujet de M. de Thorn[367].
Je suis persuadé que cette arrestation et ces réponses altières ont
pour cause l'espoir d'entraîner les Belges dans des hostilités et de
parvenir ainsi à engager une guerre. J'espère que nous déconcerterons
ces funestes projets; mais jusqu'à ce qu'ils soient déjoués, nous
aurons grand besoin de vous à Londres et, je le répète, l'affaire ne
sera finie que quand le roi de Hollande aura signé un traité avec le
roi des Belges et évacué la citadelle d'Anvers. Tâchons que cela ait
lieu le plus tôt possible.

»En attendant, mon cher prince, je vous renouvelle...»

  [367] M. de Thorn, sénateur et gouverneur pour le roi des Belges
  de la province de Luxembourg, avait été arrêté par ordre du
  gouvernement hollandais le 17 avril 1832. Le roi Guillaume par
  une note du 7 mai, mettait comme conditions de sa libération,
  l'élargissement des individus arrêtés en Belgique depuis la
  révolution et le désistement de toutes poursuites contre les
  contumaces. M. de Thorn ne fut mis en liberté que le 23 novembre
  suivant.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 16 mai 1832.

»Le ministère Grey reste; les détails de l'arrangement se font à
l'heure où je vous écris. La crise se simplifie. Certainement, nous
venons de passer les trois jours les plus singuliers que l'histoire
d'aucun pays puisse fournir. Chacun reprend sa place ce soir. Je
désire fort que tout ce qui s'est passé soit bien compris à Paris, et
bien compris, cela ne fait pas tort au caractère du duc de Wellington,
comme homme.--J'ai reçu mon congé et Durant partira pour Londres quand
je lui écrirai; il est officiellement nommé. Lord Granville retourne à
Paris. Je ne profiterai de mon congé que quand les choses seront bien
établies ici, et auront repris la marche accoutumée.

»Le dîner du roi hier a été singulier; nous n'avions ni ministres, ni
grands officiers.--Les démissions subsistaient encore jusqu'à dix
heures du soir...»


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, 16 mai 1832.

    »Mon prince,

»J'ai à vous annoncer une triste nouvelle. M. Périer a terminé ce
matin son honorable et laborieuse carrière.

»Vous partagerez avec moi, mon prince, avec tous ceux qui avaient
apprécié le dévouement éclairé de ce généreux citoyen, la douleur
profonde que nous cause sa perte prématurée--perte qui nous est
d'autant plus sensible aujourd'hui, qu'une crise dont on espérait
une heureuse issue, nous a fait conserver jusqu'aux derniers jours,
l'espoir de le voir rendu aux affaires et au pays.

»Dans ces premiers moments, donnés tous aux regrets d'une si noble
existence si tristement tranchée, rien n'a pu encore être arrêté, dont
il soit important, mon prince, que vous soyez informé.

»Lorsque les rangs de ceux auxquels on aimait à rattacher son estime
et ses affections, s'éclaircissent, c'est un besoin que de se
rapprocher encore de ceux qui vous restent. Que la douloureuse
nouvelle qui fait le sujet de ma lettre me soit une occasion de vous
renouveler, mon prince, les expressions de mon attachement et de ma
confiance dans le vôtre.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Le 23 mai 1832.

»La séance d'hier à la Chambre des pairs s'est passée comme je l'avais
prévu. Beaucoup de pairs de l'opposition se sont retirés, beaucoup
n'ont pas voté, ce qui a donné au ministère une majorité de
cinquante-cinq voix, dans la question assez importante qui a été
décidée[368]. Les autres articles auront le même sort, très
probablement, et la question sera terminée à ce que je crois, mercredi
30.

  [368] La Chambre avait voté l'article du bill qui conférait la
  franchise électorale à l'un des faubourgs de Londres; cette
  clause avait été combattue avec acharnement par l'opposition
  tory, ainsi que toutes celles qui augmentaient le nombre des
  représentants des grands centres de population.

»La mort de M. Périer a fait ici une peine qui s'exprime de
toutes les manières et dans toutes les classes. On a remarqué avec
étonnement que M. le duc d'Orléans n'ait pas porté un des cordons du
dais. Ici, cela a été dans plusieurs occasions, pour des hommes
importants, le prince de Galles, le duc d'York[369]. Chaque pays, il
est vrai, a ses habitudes, mais nous n'avons pas d'habitudes, et nos
précédents sont en Angleterre. Du reste, c'est une chose peu
importante et c'était plutôt une observation de la société, dont une
partie aime à blâmer.--Mandez-moi quand Sébastiani va aux eaux. Je
voudrais, et cela me paraît naturel, arriver avant son départ.»

  [369] Frédéric duc d'York et d'Albany, deuxième fils du roi
  George III, né en 1763, marié à la princesse Frédérique, fille du
  prince royal de Prusse. Il mourut en 1827.


    «Londres, le 24 mai 1832.

»Les tories sont en petit nombre à la Chambre des pairs; le bill passe
fort tranquillement: la discussion d'hier n'a pas été aussi aigre que
celle des jours précédents. Cela n'atténue pas la haine qui est fort
vive dans les partis, mais cela en ajourne l'action. Le roi a fait
dire qu'il voulait que le bill fût adopté, et il le sera. Ceux qui
sont opposés s'absentent.

»M. de Rémusat[370] est arrivé ici avec sa femme: il m'apporte des
lettres de Paris... Rien de nouveau sur la Hollande; les ministres
hollandais ici n'ont point de réponse à la dernière communication
qu'ils ont été chargés par la conférence de transmettre à La Haye.--Je
n'ai ni affection ni le contraire pour les Belges; je les ai
incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils
fassent des folies qui nous conduiraient peut-être à une guerre
générale, et ils ont assez peu de tête pour ne pas comprendre cela...»

  [370] François-Marie-Charles comte de Rémusat, né en 1797, neveu
  de Casimir Périer, était alors député de Muret. Il devint
  sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1836, et ministre de
  l'intérieur en 1840. Il vécut dans la retraite sous l'empire. En
  1871, il fut nommé ministre des affaires étrangères et mourut en
  1875.


    «Le 25 mai 1832.

»Depuis la mort de M. Périer, le ton des dépêches de notre département
des affaires étrangères ne me convient pas; il y a un changement
sensible. Je ne m'en apercevrai pas, mais cela m'engage à ne pas
retarder mon départ. Je redoute le voyage de Compiègne[371]. Il va
rendre les Belges plus difficiles et rien ne peut s'arranger qu'avec
quelques facilités de leur part. On se croit bien habile quand on sait
faire quelques difficultés! Belle science! Tout le monde sait faire
cela. Mais ne résister que jusqu'où il faut, savoir s'arrêter, c'est
ce que très peu de gens savent. Le roi de Hollande ne demande qu'à
faire naître des motifs de délai, et le moyen n'est pas de le forcer,
d'abord parce que cela n'est pas aisé, mais de plus, parce que cela
n'est ni juste, ni profitable. Je persisterai dans ce sens-là tant que
je serai chargé des affaires de France. Pendant mon absence, j'espère
qu'on fera de même, mais je n'en suis pas sûr. Du reste, Durant, si on
le laisse faire, est plus propre que personne à suivre ma ligne.

  [371] Le roi Louis-Philippe se rendait à Compiègne pour y
  rencontrer le roi des Belges, et convenir des préliminaires du
  mariage de celui-ci avec la princesse Louise d'Orléans. (_Note de
  M. de Bacourt._)

»Nous sommes dans un singulier temps et singulier partout. Que de
choses j'ai eu sous les yeux, depuis quinze jours! il y a pour parler
un an.--Les Anglais envoient une flotte pour regarder le Tage: je
suppose qu'on fera de même chez nous. Quand il y a des menaces de
troubles quelque part, il faut protéger les hommes de son pays qui
peuvent être exposés...»


    «Londres, le 27 mai 1832.

»Dans huit jours la troisième lecture du bill de réforme sera faite et
le bill aura passé précisément comme il aura été proposé. Ainsi
l'humeur des tories les privera de quelques améliorations qui auraient
eu lieu dans la discussion.--Chaque jour j'ai une conversation avec
madame de Rémusat, qui, au nom de tous les amis de M. Périer, me
presse d'accepter la présidence du conseil à Paris. Je suis très
flatté de leur opinion, mais je suis décidé à ne rien accepter. Je
réponds cela doucement et tranquillement, comme l'on fait quand on est
invariable...»


    «Le 28 mai.

»Nous avons eu ce matin une grande réunion à la cour pour fêter le
jour de naissance du roi: la cour était fort brillante; les deux
partis s'y trouvaient, et avec les formes de la meilleure compagnie.
Je ne sais rien de Hollande, le roi veut inquiéter les Belges et
espère par ce moyen que quelques hostilités ou du moins quelques pas
faits sur son territoire, motiveront de sa part, sans qu'on puisse le
lui reprocher quelque mouvement hostile...»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Saint-Cloud, ce dimanche soir, 27 mai 1832.

    »Mon prince,

»Je n'avais pas besoin de tout ce que vous me dites sur la réserve et
la discrétion que vous comptez mettre à vous absenter du poste
important où vous avez rendu de si grands services à la France et à
moi, pour être bien sûr que vous ne vous en éloignerez que quand votre
absence ne présentera plus de chances fâcheuses. Je désire vivement
que ce moment ne soit pas trop retardé, mais j'avoue que je ne crois
pas qu'il soit arrivé. Le général Sébastiani vous aura informé de
l'entrevue qui va avoir lieu à Compiègne entre le roi Léopold et moi.
Vous en connaissez les causes et vous pouvez en pressentir les objets.
Une fois les ratifications des grandes puissances échangées, nous
avons cru que l'entrevue ne devait pas être retardée davantage, et que
cela était même important pour accélérer celle du roi de Hollande. Je
ne mène aucune de mes filles à Compiègne et vous concevez que, plus
cette entrevue peut influer sur la destinée de ma fille aînée, plus
j'ai dû éviter de les y conduire. J'y vais donc seulement avec la
reine, ma soeur et mon second fils.

»J'avais écrit bien longuement au roi Léopold, et malheureusement sans
succès, pour le presser d'accéder à la proposition de la conférence en
déclarant qu'il était prêt à entrer en négociation avec le roi de
Hollande; il a fait, ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout
le contraire; il prend sur lui bien maladroitement les chances de
refus que le roi de Hollande paraissait décidé à lui
épargner[372]. J'espère cependant que cela n'est pas irrévocable et
qu'avec l'aide du général Sébastiani qui vient à Compiègne, nous
parviendrons à le retirer de la fausse route où il s'est engagé. Mais
il n'en est que plus pressant, mon cher prince, que la conférence
agisse envers le roi de Hollande, de manière à faire cesser sa
résistance dans le plus court délai. Il faut surtout lui faire évacuer
la citadelle d'Anvers, car c'est là le noeud de l'affaire. C'est à
l'Angleterre à frapper le coup décisif et c'est, dans tous les sens,
ce qui nous convient le mieux à nous mêmes et ce qui me paraît le plus
conforme à l'intérêt général de l'Europe.

  [372] La conférence avait signé le 4 mai un protocole par lequel
  elle invitait la Belgique et la Hollande à entamer immédiatement
  des négociations pour signer un traité définitif. Le roi Léopold
  répondit à cette invitation par une note en date du 11 mai, qui
  déclarait qu'il ne se prêterait à des négociations qu'autant que
  le traité du 15 novembre aurait eu un commencement d'exécution.
  Il exigeait l'évacuation du territoire belge, notamment celle
  d'Anvers, et la libre navigation de la Meuse. Par suite d'une
  indiscrétion, cette note ayant été publiée dans les journaux
  avant sa remise officielle à la conférence, le cabinet belge en
  signa une autre que le général Goblet porta à Londres au
  commencement de juin. Elle reproduisait en termes catégoriques la
  première note du 11 mai. Quant au gouvernement hollandais, il
  répondit également par une note en date du 7 mai à la conférence.
  Par cette note, il déclarait «qu'il voyait avec un regret infini
  les plénipotentiaires des cinq cours regarder le traité du 15
  novembre comme la base invariable de la séparation, de
  l'indépendance, et de l'état de possession de la Belgique, tandis
  que de son côté il devait persister à considérer ce traité comme
  essentiellement opposé au protocole du 27 janvier 1831».

»Tout absorbé, comme de raison, dans l'énorme affaire du bill de
réforme, le gouvernement anglais ne peut guère s'occuper avant qu'il
soit passé, des intérêts continentaux; mais, une fois cette affaire
terminée, il n'y a pas un moment à perdre pour adresser au roi de
Hollande le langage catégorique qui peut seul le déterminer à en
finir. Croyez bien qu'il est pénétré autant que nous que la paix de
l'Europe ne sera entièrement assurée que quand le général Chassé sera
sorti de la citadelle d'Anvers et qu'il aura traité avec Léopold.
C'est donc sur ce point que vous devez diriger toutes vos batteries
diplomatiques; et ce n'est qu'après avoir obtenu ce dernier succès,
sans doute le plus difficile de tous, que vous aurez terminé la grande
tâche que vous avez entreprise avec tant de dévouement et que vous
avez conduite avec tant de talent et d'habileté.

»Je n'en dirai pas davantage, mon cher prince, et je me bornerai à
vous renouveler de tout mon coeur l'assurance de ma sincère amitié pour
vous.

    »LOUIS-PHILIPPE.

»_P.-S._--J'ai signé, comme vous le désiriez, des lettres de créance
pour M. de Mareuil, qui se rendra auprès de vous aussitôt que le
marquis de Dalmatie[373] sera arrivé à La Haye.»

  [373] Napoléon-Hector Soult, marquis, puis duc de Dalmatie, fils
  du maréchal. Né en 1801, il servit dans l'armée, devint capitaine
  d'artillerie, mais donna sa démission en 1830 et entra dans la
  diplomatie. Il fut successivement accrédité à Stockholm (1831), à
  la Haye (1832), à Turin et à Berlin. En 1813 il fut élu député.
  Il mourut en 1857.


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, le 28 mai 1832.

    »Mon prince,

»Je pars dans quelques heures pour Compiègne, où je compte arriver
dans la soirée. Nous y recevrons demain le roi Léopold, et nous
traiterons avec lui de l'affaire qui l'y amène. Cette rencontre,
dont vous aurez sans doute apprécié la valeur, me sera une occasion
précieuse d'agir plus directement et sans intermédiaires sur les
dispositions du chef du gouvernement belge et de le convaincre que le
salut de son pays, auquel notre souverain consent à unir par un lien
nouveau les destinées du nôtre, est attaché à sa confiance comme à son
adhésion les plus entières aux projets de notre cabinet et à ceux de
nos alliés. Ce sera continuer à Compiègne l'oeuvre que vous avez si
habilement conduite à Londres et vous serez exactement informé de tous
les résultats qui pourront vous intéresser.

»Après les affaires de l'État, il faut encore, mon prince, que je vous
dise quelques mots des nôtres. Mon médecin m'a ordonné les eaux de
Bourbonne et mon projet est de m'y rendre vers le 2 juillet prochain.
Parmi les motifs qui ont déterminé mes arrangements et qui m'ont
décidé à retarder jusqu'à cette époque un voyage que je crois
nécessaire à ma santé, vous voudrez bien compter, mon prince, mon
désir de vous attendre à Paris et de m'y rencontrer avec vous. Après
une absence, que les événements ont faite si longue en si peu de
temps, vous devez vous douter de tout le prix que j'attache à quelques
heures d'entretien avec vous, et aussi de la joie que j'aurai à vous
renouveler de vive voix les expressions d'un attachement dont je vous
prie, d'agréer ici...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 2 juin 1832.

»Je me donne de la peine pour que Durant trouve notre affaire avec les
Hollandais en disposition de rapprochement, et je crois que
véritablement, l'intérêt hollandais forcera le roi de traiter. Tous
les appuis sur lesquels il comptait lui manquent. Je resterai
jusqu'après l'arrivée de Durant que j'établirai. On est ici fort en
gracieusetés pour moi; on me fait donner ma parole d'honneur de
revenir. Je promets, mais je dépends de l'état de la France: c'est là
ce qui me décidera. J'ai fait ce qu'un autre ne pouvait pas faire,
c'est d'avoir conservé les cinq puissances ensemble; elles y sont;
ainsi, si je le veux, ma mission est remplie, et on la croyait plus
que difficile. Le roi fera, j'espère, quelque acte qui prouve bien à
toute l'Europe qu'il reste dans le système de M. Périer pour le
dedans, et dans le mien pour le dehors...»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Saint-Cloud, le 2 juin 1832.

»J'ai été si en l'air, depuis huit jours, mon cher prince, que, malgré
le désir que j'en avais, il m'a été impossible de vous écrire. De
retour depuis hier au soir de notre course à Compiègne, je viens avec
empressement vous donner des nouvelles de ce petit voyage qui a été
très satisfaisant sous tous les rapports. Notre cher roi a été
accueilli sur toute sa route, comme il le mérite, avec les témoignages
de la plus vive affection; et sa présence, ses discours, comme
toujours ont produit à Compiègne le meilleur effet, ce qui me fait
sincèrement regretter qu'il ne puisse voyager davantage; car, rien ne
peut remplacer le bien que font ses paroles.--Nous sommes parfaitement
contents du roi Léopold; il est impossible d'être mieux sur tous les
points, qu'il ne l'est maintenant; il a été parfait et excellent.
Aussi la grande affaire du mariage vient de se décider et je
tiens à être la première à vous l'annoncer; seulement, l'époque où il
se fera n'est pas encore décidée, mais ce sera, au plus tard, dans le
mois d'août. Ce mariage, si convenable, sous les rapports politiques,
est aussi, tant par le caractère du roi Léopold, son amitié pour nous
et la proximité des deux pays, celui qui, d'après les goûts de notre
chère Louise, peut lui offrir le plus de chances de bonheur. Mais la
pauvre bonne petite est bien affectée de la perspective de se séparer
de son père, de sa mère et de nous tous; cela ne peut être autrement.
Ce qu'il faut, à présent, pour assurer la sécurité et le bonheur de
cette union, c'est que vous obteniez l'évacuation d'Anvers par les
Hollandais; cela est de la plus grande importance, non seulement pour
la Belgique, qui est toujours inquiète tant qu'ils sont là, mais, pour
nous aussi, car en France comme en Belgique, la généralité ne croira
véritablement à la paix que lorsque le roi de Hollande sera mis à la
raison et soumis au traité du 15 novembre. Il vous reste encore cette
grande et bonne oeuvre à faire conclure, et il est bien essentiel pour
le repos général que cela soit prompt.

»Nous avons heureusement de très bonnes nouvelles des chouans et de la
Vendée; grâce aux mesures prises par le gouvernement, et à la bonne
disposition des masses et de toutes les gardes nationales de ces pays,
le projet du soulèvement général y est entièrement déjoué et démontré
impossible. Il y a certainement des malheurs partiels à déplorer; et
ceux qui excitent ainsi à fomenter une guerre civile sont bien
criminels; mais, en résultat, je ne doute pas que cela ne soit un mal
pour un bien. Ce qui paraît incroyable, mais malheureusement ce qui
est, c'est que l'on ignore encore d'une manière positive où est
madame la duchesse de Berry, si elle est en France ou en Espagne[374].
Cette incertitude est très fâcheuse, non pas pour ce qu'elle peut
faire, mais pour l'inquiétude et l'agitation où cela laisse.

  [374] On sait que la duchesse de Berry se trouvait alors en
  Vendée.

»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres. Il fait très bien
dans son voyage, et je crois qu'il est très utile dans ce moment dans
le Midi. Il ne reviendra qu'à la fin de ce mois ou au commencement de
l'autre. Et vous, mon cher prince, quels sont vos projets? Il me tarde
de recevoir une lettre de vous, et que vous me mandiez aussi ce que
vous pensez sur ce qui se passe en Angleterre. J'en reste là
aujourd'hui, désirant que cette lettre puisse partir le plus tôt
possible. Recevez, de nouveau, mon cher prince...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 7 juin 1832.

»L'estafette est arrivée et je n'ai point de lettres de vous
aujourd'hui, où toute la ville est remplie de nouvelles déplorables de
Paris. Je suis horriblement inquiet[375]...»

  [375] Il y eut à Paris, à la suite de l'enterrement du général
  Lamarque, une émeute terrible qui éclata le 5 juin et qui se
  prolongea jusqu'au milieu de la journée du 6; ces deux journées
  sont connues historiquement sous le nom de _journées de juin_.
  (_Note de M. de Bacourt._)


LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Bruxelles, le 5 juin 1832.

    »Mon très cher prince,

»J'ai reçu votre aimable lettre par M. de Bacourt peu de temps avant
mon départ pour Compiègne, et je voulais attendre mon retour pour
causer avec vous. Vous connaissez les liens d'amitié qui m'unissent
depuis longtemps à la famille royale; vous pouvez donc facilement vous
faire une idée de mon bonheur de passer plusieurs jours avec elle. Le
roi, la reine et Madame Adélaïde vous sont également et sincèrement
attachés, et nous avons beaucoup causé de vous.

»Le mariage avec la princesse Louise a donc été finalement arrêté, à
la satisfaction de tous les partis. Cet événement paraît faire du
plaisir en France, et les masses, qu'on ne peut guère influencer,
m'ont donné de grandes marques de bienveillance. Les affaires de la
Vendée inspiraient quelque inquiétude; cependant, je pense que cela
pourrait donner de la force au gouvernement. Veuillez, dans votre
sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur;
l'extrême indulgence que le roi avait accordée jusqu'à présent à ce
parti lui en donne doublement le droit.

»Malgré une absence d'une semaine, et la distance considérable à
laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en
Belgique: je pense que j'ai droit de _faire sonner cela bien haut_.
Mais il est temps qu'on finisse; l'armée et les chauds patriotes
désirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver où il me
serait impossible de les retenir.

»L'Angleterre est déterminée à en finir; rien de plus facile. Qu'on
stationne une flottille dans la Manche, et qu'on fasse connaître aux
Hollandais qu'après un certain jour ils perdront l'arriéré de la
dette, et que l'on déduira journellement une partie du capital de la
dette; je crois que ces deux mesures exerceraient une grande influence
sans offrir de danger. La dernière réponse de la Hollande rend
l'exécution du traité urgente.

»Pour moi, on peut être sûr que je ferai ce qui me sera possible pour
le maintien de la paix, et j'ai sur ce point fidèlement exécuté ma
tâche; mais qu'on se mette _bien en tête_, qu'on ne me renversera plus
sans que je me défende à outrance et sans que j'en fasse tomber bien
d'autres. J'ai pris là-dessus mes résolutions avec le plus grand
sang-froid.

»Pour la tranquillité de la France, il est de la plus haute importance
que la question belge soit entièrement terminée. Louis-Philippe m'a
dit lui-même, et avec raison, que la confiance ne renaîtra en France
que quand on aura vu cette conclusion.

»Les témoignages que vous donnez à M. Van de Weyer, m'ont fait
beaucoup de plaisir; il les mérite et il a été bien injustement traité
ici.

»Veuillez me rappeler au souvenir de Madame de Dino, si toutefois elle
ne m'a pas entièrement oublié, et soyez persuadé des sentiments
d'estime et d'une sincère amitié que je vous porterai toujours.

    »LÉOPOLD.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 8 juin 1832.

»Je commence ma lettre avant d'avoir des nouvelles de Paris. Je ne
sais rien depuis le 6, neuf heures du matin; jugez de mon tourment.
J'espère que cela finira à l'avantage du pouvoir, et que le pouvoir
saura en profiter pour rétablir par des moyens forts et
constitutionnels l'ordre si gravement troublé. C'est dans l'ordre
constitutionnellement établi qu'il faut chercher la popularité; c'est
là où elle est bonne. Les caresses à la canaille l'enhardissent et ne
produisent pas d'autre effet.

»On dit que le roi s'est montré avec beaucoup de tranquillité et de
fermeté le 5 au soir et toute la nuit du 6 qu'il a passée à cheval: on
l'approuve beaucoup ici...»


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Paris, ce vendredi 7 juin 1832.

    »Mon cher prince,

»Je sais que le général Sébastiani vous a instruit en détail des
événements dont Paris vient d'être le théâtre.--Vous partagerez ma
douleur que le sang français ait coulé; mais vous partagerez aussi la
juste satisfaction que j'éprouve de pouvoir me glorifier de n'avoir
pas plus provoqué cette lutte que de n'avoir rien omis de ce qui
pouvait la terminer heureusement et honorablement pour la France et
pour moi. Ceux qui avaient tant répété au dedans et au dehors que le
trône de Juillet tomberait, devant l'union des carlistes et des
républicains, comme les murailles de Jéricho devant les trompettes de
Gédéon, doivent maintenant reconnaître qu'une nationalité franche et
complète, un respect religieux pour la foi jurée et pour les
institutions, les lois et les libertés de son pays, sont de meilleurs
boulevards pour le trône que le pouvoir absolu, avec sa tourbe de
courtisans et tous ses satellites.

»Mais après avoir remporté cette grande victoire, il faut la
consolider en profitant de la force qu'elle nous donne pour faire
cesser au dehors toutes les incertitudes et toutes les tergiversations
qui pourraient encore compromettre notre sûreté extérieure et troubler
la paix générale.

»Je vous ai félicité bien sincèrement, mon cher prince, du grand
succès que vous avez obtenu en faisant ratifier le traité du 15
novembre par les cinq grandes puissances réunies; mais il est autant
de leur dignité que d'une nécessité absolue pour la France et pour
l'Angleterre que l'_exécution du traité_ ratifié suive immédiatement
l'_échange déjà effectué des cinq ratifications_. Je vous avoue que le
soixante-troisième protocole me paraît, sur ce point, d'une pâleur et
d'une faiblesse qui m'ont étonné[376]. Mais, quoi qu'il en soit, à
présent que cette marque d'égard a été encore donnée au roi de
Hollande, la manière dont elle a été accueillie par lui est une raison
de plus pour adopter un autre langage et lui fixer un terme précis
pour remettre la citadelle d'Anvers au roi des Belges. Je crois que le
gouvernement anglais est disposé, comme nous, à faire cette
déclaration catégorique au roi de Hollande, et qu'il n'ignore pas plus
que nous que ce n'est qu'en contraignant Sa Majesté néerlandaise à
évacuer cette citadelle qu'on l'amènera à reconnaître l'indépendance
de la Belgique et à signer le traité avec le roi Léopold.

  [376] Ce protocole avait été dressé le 31 mai en réponse à une
  note adressée à la conférence par les plénipotentiaires
  hollandais, qui contenait de nouvelles propositions.

  La conférence déclarait dans ce protocole «que les propositions de
  cette note ne différaient en rien de celles qui, adressées il y
  avait plus de deux mois au comte Orloff à la Haye, avaient motivé
  de sa part la déclaration du 27 mars dernier»;

   Qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu pour la conférence de
  tenir compte de ladite note «et qu'il lui restait à s'occuper des
  résolutions que la gravité des circonstances réclamait de sa
  part.»

»Je suis persuadé que les trois puissances, la Prusse, l'Autriche et
même la Russie, s'attendent à ce que la France et l'Angleterre se
réunissent pour faire cette déclaration au roi de Hollande et qu'elles
ne chercheront pas à y mettre obstacle, parce qu'elles n'ignorent pas
plus que nous que cette déclaration est le seul moyen de faire cesser
la résistance du roi de Hollande, et de lui arracher la triste
espérance qu'il conserve toujours de devenir le perturbateur de la
paix de l'Europe. Je crois d'ailleurs qu'il est facile défaire
comprendre à ceux qui désirent que nous n'attaquions pas le roi de
Hollande, que le seul moyen de l'empêcher est de ne lui laisser aucun
doute qu'il sera attaqué, s'il n'évacue pas la citadelle d'Anvers au
jour fixé par nous. De notre côté, vous pouvez bien assurer le
gouvernement anglais et la conférence que nous désirons vivement être
dispensés d'envoyer nos troupes assiéger cette citadelle, mais que
nous sommes décidés à le faire s'il ne nous reste pas d'autre moyen de
le contraindre à effectuer cette évacuation au jour nommé, et je le
croirais très bien fixé au 1er de juillet prochain.

»Si, comme je n'en doute guère, le gouvernement anglais s'accorde avec
le mien pour adopter cette marche, alors je crois qu'il serait
convenable que vous lissiez, de concert avec lord Palmerston, une
déclaration aux plénipotentiaires hollandais, que vous ne recevrez
plus aucune communication de leur part, jusqu'à ce que leur souverain
ait donné un gage de sa disposition à accéder aux vues des cinq
puissances en évacuant la citadelle d'Anvers, et que, si cette
évacuation n'est pas effectuée le 1er juillet, les ports de la
Hollande seront bloqués par nos escadres combinées.

»Je crois savoir que ce mode conviendra à l'Angleterre, et quant à
nous, nous le préférons infiniment à celui beaucoup plus dispendieux
de faire rentrer nos troupes en Belgique, ce qui d'ailleurs nous
exposerait à des complications que nous cherchons de toutes manières à
éviter, mais dont nous sommes pourtant décidés à courir la chance, si
on persistait dans le système de la tergiversation que nous ne devons
ni ne pouvons tolérer plus longtemps.

»Vous voyez, mon cher prince, que selon l'expression vulgaire, j'ai
voulu vous _vider mon sac_ parce que je sais bien que vous n'en ferez
qu'un bon usage, et que j'aime toujours à m'ouvrir à vous, en toute
confiance, selon la vieille habitude que je désire conserver toujours
avec vous. J'en étais d'autant plus pressé que la circonstance est
grave après la crise dont nous venons de triompher, et qu'il est bien
désirable que vous profitiez du peu de temps que vous serez encore à
Londres pour donner à cette affaire la direction que vous avez plus de
moyens que tout autre de lui imprimer.

»Je n'ai plus le temps de vous parler de mon entrevue à Compiègne avec
le roi Léopold. Je vous dirai seulement que nous y avons arrêté son
mariage avec ma fille aînée, et que, d'ailleurs, je l'ai trouvé dans
de si bonnes dispositions que j'ai facilement obtenu de lui tout ce
que je vous avais annoncé que je lui demanderais. Il m'a promis en
outre, de renvoyer M. Van de Weyer à Londres immédiatement.

»Bonsoir, mon cher prince, vous connaissez toute mon amitié pour
vous.»

    »LOUIS-PHILIPPE.»


MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Tuileries, vendredi 8 juin 1832.

»Je m'empresse, mon cher prince, aussitôt que j'en ai l'instant, de
venir vous donner de nos nouvelles, étant bien sûre que vous en
désirez vivement, après les événements aussi importants que ceux qui
viennent de se passer. Il y a eu une soirée, une nuit et une journée
bien pénibles et bien douloureuses par le sang qui a été versé. Cela
était préparé de longue main par les deux factions qui n'en font
qu'une maintenant, les carlistes et les républicains, et sans nul
doute, cette conspiration se lie avec celle du Midi et de la Vendée.
Notre cher bien-aimé roi, comme toujours, a décidé et enlevé la
victoire par sa présence ici, sa détermination, son courage et son
énergie. Aussitôt qu'il sut à Saint-Cloud, le mardi soir, ce qui se
passait à Paris, il commanda ses chevaux et nous montâmes en voiture
avec lui, la reine, Nemours, le maréchal Gérard et moi, et sur toute
la route, toutes les personnes qui s'y trouvaient, toutes les
charrettes, toutes les voitures publiques retentissaient de cris de:
«Vive le roi!» de même en arrivant à Paris. Et rien ne peut vous
donner une idée de l'enthousiasme de la troupe et de la garde
nationale qui se trouvaient sur la place du Carrousel. Lorsqu'il alla
les passer en revue, en les quittant, il leur dit: _A demain, mes
chers camarades, je compte sur vous_. Ce mot fut répété avec
transport: _Oui, oui, à demain, demain!_ Et en effet ils ont tous été
admirables, et notre cher roi a été les animer de nouveau, en se
montrant dans tout Paris et allant bien contre l'avis du maréchal
Lobau qui voulait l'en empêcher, dans les lieux où les balles
sifflaient encore; grâce au ciel, elles l'ont respecté. Le maréchal
Gérard, qui était avec lui m'a dit qu'il n'avait jamais vu un
enthousiasme comparable à celui de toute la population qui se portait
en foule sur ses pas, et qui criait: _Vive le roi, à bas les
carlistes, à bas les républicains!_ Ils disaient aussi : _Mettez Paris
en état de siège_; et beaucoup se rapprochaient le plus possible du
roi, en lui disant: _Surtout pas de grâce aux carlistes!_ Jamais notre
cher roi n'a reçu plus de témoignages d'affection, de dévouement, que
dans ce moment. Sur-le-champ, toutes les gardes nationales de la
banlieue sont arrivées, et elles ont fait des merveilles; ils se sont
battus comme des lions. Hier, toutes celles du département de
Seine-et-Oise sont arrivées et celle du Havre, en apprenant les
événements, voulait marcher. Ah! notre cher Louis-Philippe est bien
fort et bien identifié avec notre bonne et chère nation. Ceci est une
bonne réponse pour tous ceux qui doutaient qu'il pût se maintenir et
qu'il eût la force de lutter contre les factions. J'espère que
maintenant les puissances de l'Europe seront rassurées à cet égard et
persuadées que Louis-Philippe sait être fort et énergique quand cela
est nécessaire au salut de son pays.

»Cette coupable et indigne conspiration a fait verser le sang; nous en
gémissons; mais les résultats sont immenses. Je crois que c'est un bon
moment pour obtenir de la conférence, d'en finir avec le roi de
Hollande et de le mettre à la raison, de faire exécuter le traité
signé par les cinq puissances. En vérité, l'on ne peut plus donner ni
un motif ni une excuse pour prolonger davantage cet état d'incertitude
si nuisible et si contraire aux intérêts de la France et de la
Belgique. Votre zèle et votre habileté doivent emporter celte décision
et j'espère que vous nous apporterez cette bonne nouvelle, mon
cher prince.

»Notre cher roi veut vous écrire et compte le faire, aussitôt qu'il en
trouvera l'instant, parce qu'il est bien pressé de l'évacuation de la
citadelle d'Anvers; et qu'à cet égard, la conférence ne tarde plus à
prendre les moyens de le faire faire au roi de Hollande, par force, si
l'on ne peut l'obtenir de bonne volonté.

»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres; il est très content
de son voyage. Nous savons par dépêche télégraphique qu'il est arrivé
à Marseille le 7 juin à trois heures, au milieu d'un concours immense
de peuple, et des acclamations les plus vives. Toutes nos santés sont
bonnes; je désire que vous puissiez m'en dire autant de la vôtre.
Voilà donc le bill de réforme passé.

    »Recevez, mon cher prince...»


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.

    «Londres, le 10 juin 1832.

»A présent, tout le monde est convaincu ici que c'est le peuple à
Paris, qui a attaqué; aussi, tout le monde approuve la conduite du
gouvernement. Il faut qu'il tire de cette circonstance, assez de force
pour que jamais pareille crise ne puisse arriver. Le roi doit se
souvenir que dans toutes les crises où le pouvoir a eu le dessus, les
élections ont été bonnes; et que dans toutes celles où il a eu le
dessous, les élections ont été mauvaises.--Il faut de plus renvoyer
tous les réfugiés sans exception; ils ne sont bons à rien à Paris. Il
faut les diviser dans les départements, par petites portions; les
réfugiés du Midi dans les villes du Nord, et les réfugiés du Nord dans
celles du Midi. La Loire fait la démarcation. Espagnols et Portugais,
en Normandie et en Picardie; Piémontais en Flandre; Polonais à Alger;
ils s'y battront ou coloniseront...»


    «Le 11 juin 1832.

»Si l'on a distribué de l'argent et beaucoup d'argent aux émeutiers de
Paris, il me paraît impossible que l'on ne découvre pas d'où cet
argent-là est sorti. La discrétion n'est pas commune chez des gens qui
reçoivent cinq, dix, vingt francs.--Je suis, relativement à la
Hollande, disposé à presser une décision, mais je ne pense pas qu'il
faille rien précipiter. Avant tout, dans notre position, plus que
jamais, il ne faut pas nous séparer d'action d'avec les quatre
puissances. C'est là la force du roi et de sa dynastie. Il ne faut pas
perdre un moment cette idée de vue. Je suppose et je crois que
l'Angleterre irait aujourd'hui avec nous; mais bientôt tous les
cabinets feraient des efforts pour la séparer. Est-on sûr qu'elle
résiste? qu'elle résiste longtemps? S'il y avait un changement de
ministère ici, qu'arriverait-il? Il ne faut pas croire qu'ici il n'y
ait pas un parti puissant contre nous. Tout cela donne à penser. Une
décision prompte peut nous mener bien loin. Nous faisons encore une
démarche; celle-là faite, tous les moyens de conciliation sont
épuisés[377]; et alors il faudra se faire dire par les puissances
qui n'agissent pas, que nous sommes libres et que nous pouvons agir.
Voilà, ma manière de voir. Croyez bien qu'au dehors, les troubles,
même les troubles les mieux réprimés, font croire qu'il peut y avoir
d'autres troubles plus tard, dans un autre moment, et cela ne donne
pas une confiance entière. Ainsi, ne nous séparons pas des quatre
puissances, ou, que ce soit de leur avis...»

  [377] La conférence avait, en effet, renoué des négociations avec
  le roi des Pays-Bas par le protocole nº 65 du 11 juin. Il
  renfermait les concessions que la conférence croyait pouvoir
  accorder aux Pays-Bas. Le 30 juin, les plénipotentiaires
  hollandais répondirent, mais leur réponse ne terminait pas encore
  le différend. Toutes ces pièces se trouvent dans le
  vingt-troisième volume de la collection de Martens, pages 415 et
  suivantes.


    «Le 12 juin 1832.

»J'attends Durant, je lui remettrai dans les mains une position que je
crois être excellente: l'union des cinq grandes puissances établie, et
cette union formée sur le maintien des principes et de la propriété.
Cela seul peut arrêter les efforts que l'esprit du temps fait pour
détruire la civilisation actuelle et arriver à une civilisation
chimérique. Dites-moi quand le roi m'attend. Je ne quitterai que quand
je ne serai plus essentiel ici; cela est sûr, mais je voudrais savoir
quand on m'attend. Comme je ne veux être rien en France, j'aime autant
n'arriver que quand les choses seront complètement rentrées dans
l'ordre, et quand toutes les places et situations seront fixées. Je ne
suis bon qu'ici; il faut faire ce à quoi on est appelé; aussi j'y
reviendrai quoi qu'on en dise. Je partirai d'ici au plus tard le 21,
et je serai le 24 à Paris...»


    «Londres, 15 juin 1832.

»J'attends donc Durant dimanche 17. Je lui donnerai pour les
présentations le 18 et 19. Cela fait, et quelques directions données,
je m'acheminerai doucement vers Paris. J'arrange les choses de manière
qu'après avoir épuisé tous les égards, l'Angleterre et nous soyons les
maîtres d'agir comme cela nous conviendra et sans qu'il en
résulte de froid, avec les autres puissances. J'ai pris sur moi le
délai, jusqu'au 30 juin, parce que je regarde, comme affaire
principale, l'union des trois puissances, et que je suis sûr qu'après
avoir consenti à ce retard qu'elles désiraient, elles trouveront toute
simple une action maritime combinée de la France et de l'Angleterre.
Le cabinet français voulait aller plus vite, mais je crois qu'il
cédait un peu à la précipitation belge, qui pousse notre ministère par
M. Lehon. Le général Goblet qui est à Londres, et M. Van de Weyer qui
est à Bruxelles, pensent de même. Ainsi je persiste, et, en vérité,
quinze jours de retard ne sont pas grand chose, quand on est sûr
d'avoir par cette complaisance, l'assentiment des grandes puissances
qui sont engagées vis-à-vis de nous. Et puis, c'est fait, et je suis
sûr que c'est bien fait. Je vous écris dans un intervalle de la
conférence de ce matin où nous allons décider du sort de M.
Thorn[378]. Nous engageons la Confédération germanique à ordonner
qu'il soit mis en liberté, et de passer outre malgré les obstacles
qu'y met le roi de Hollande. Il ne restera à Durant que de suivre ma
ligne: union avec l'Angleterre, accord entre les cinq puissances,
armement de concert avec l'Angleterre, pour forcer le roi de Hollande
à rendre à la Belgique son territoire, et surtout pour le forcer à
évacuer Anvers. Il me semble que c'est avoir mis et laissé les
affaires de France de ce côté, en bonne position.»

  [378] M. Thorn, sujet belge, avait été arrêté par les autorités
  hollandaises dans la place de Luxembourg, dont le territoire
  était au roi des Hollandais mais qui était une forteresse de la
  Confédération. (_Note de M. de Bacourt._)

Je partis en effet, de Londres le 20 juin, et quelques heures avant
mon départ, je reçus le billet suivant de lord Palmerston:


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    «Foreign Office, 19 juin 1832.

    »Mon cher prince,

»Je viens de recevoir les trois notes[379] que j'ai signées et que
j'expédierai tout de suite.

  [379] Note adressée en triple exemplaire aux plénipotentiaires
  d'Autriche, de Prusse et de Russie de la part des
  plénipotentiaires français et anglais, en date du 19 juin.

  Cette note déclarait que les plénipotentiaires français et anglais
  ne s'étaient prêtés à une nouvelle négociation avec le roi des
  Pays-Bas que dans le seul but de ne pas rompre l'unité d'action
  des cinq puissances; que le résultat de cette nouvelle négociation
  était de suspendre l'exécution du traité du 15 novembre: qu'il
  était regrettable que les plénipotentiaires des trois puissances
  n'aient pu, faute d'instructions, assigner un terme à cette
  suspension; que toutefois les soussignés croyaient devoir prévenir
  les plénipotentiaires des trois cours, qu'ils ne pouvaient
  considérer cette suspension comme illimitée, et que si au 31 août,
  le roi des Belges réclamait l'exécution du traité du 15 novembre,
  leurs gouvernements ne pourraient pas lui refuser satisfaction.

»Adieu encore une fois, donnez de bons conseils où vous allez, soignez
bien votre santé, remettez-vous vite des longues fatigues de nos
conférences, et revenez ici bientôt, mais surtout revenez.

    »Tout à vous. «PALMERSTON.»

J'arrivai à Paris le 22 juin.



FIN DE LA DIXIÈME PARTIE



APPENDICE


Nous avons consacré, comme nous l'avions déjà fait dans le volume
précédent, un appendice à un certain nombre de lettres particulières
ou confidentielles qui nous ont paru offrir un intérêt
particulier.--Toutes ces lettres, extraites des papiers de M. de
Talleyrand, ont été copiées sur les originaux autographes qui existent
dans les papiers du prince.


MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[380].

  [380] Voir pages 6, 12 et 16.

    «Paris, le 3 janvier 1831.

»Cette malheureuse affaire de la Belgique tourmente notre cher roi,
plus que je ne puis vous le dire, mon cher prince, et le met dans un
embarras dont il ne voit pas comment il peut sortir. Vous connaissez
toute notre amitié, tout notre attachement pour le prince de Cobourg,
et certainement il serait celui qui conviendrait le mieux au roi, sous
tous les rapports; mais malheureusement, on ne voit ici en lui qu'un
agent anglais, et, il faut le dire, il est d'une impopularité extrême;
s'il arrivait au trône de Belgique en épousant une de nos petites, on
regarderait cela comme une vente faite de ce pays à l'Angleterre, et
le roi ne peut ni ne veut s'exposer à cette chance, qui pourrait lui
faire perdre toute sa popularité ici, et qui probablement par la même
raison ne conviendrait pas non plus à la Belgique. Ce qu'elle veut
c'est Nemours ou d'être réunie à la France: ce dernier parti
amènerait infailliblement la guerre: il faut donc aussi l'éviter.
Nemours, les puissances n'en voudraient sûrement pas non plus, et
d'ailleurs, même quand elles y consentiraient, il présente des
difficultés si grandes, que le roi est loin de le désirer. Il faudrait
nommer une régence: comment et par qui la composer? Qui envoyer avec
cet enfant? Cet avenir pour lui effraye son père et le roi, qui n'y
voit qu'embarras, obstacles et difficultés sans avantages certains. De
plus, la fâcheuse question du Luxembourg vient encore aggraver les
difficultés; les Belges ne veulent point reconnaître la décision de la
Diète à cet égard, cela les anime de plus en plus, et leur fait
désirer d'amener la guerre, et ajoutez par-dessus tout cela la
mauvaise foi du roi de Hollande qui ne cesse de tromper, et qui de son
côté fait tout ce qu'il peut pour amener une guerre, et qui, par son
indigne conduite envers eux, exaspère tout ce malheureux pays. Le
prince Charles de Naples, personne n'en veut. Le roi ne sait
véritablement où donner de la tête dans cette malheureuse affaire qui
le désole, parce qu'il lui est impossible de voir quel parti il y a à
prendre...

»... De grâce, écrivez-moi en toute confiance votre avis, et ce que
vous pensez qu'il y a de mieux à faire; mais pensez bien à
l'irritation qui existe ici, et très grande, sur cette question belge,
et le désir bien prononcé de notre nation de la voir redevenir
française, car il n'y a que le roi qui y mette de la délicatesse, et
il faut toute la confiance, et l'amour qu'on a pour lui, pour faire
patienter à cet égard. Mais si dans les arrangements, on croyait y
voir un accord fait à l'avantage d'une puissance étrangère, ce serait
du plus grand danger pour le roi lui-même, et notre paix intérieure.
Ayez bien cela dans la pensée, parce que cela est.»


MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[381].

  [381] Voir page 8.

    «Paris, le 5 janvier 1831.

»Le parti ardent ici voudrait nous embarbouiller dans les affaires de
la Belgique et entraîner la France dans la guerre, en faisant
demander la réunion par la Belgique, et arborer la cocarde tricolore
française: il se flatte que cet entraînement serait irrésistible, mais
il se flatte en vain. Mon frère a déclaré qu'il ne céderait pas à cet
entraînement et qu'on verrait si c'est le roi ou les étudiants de
Paris qui doivent décider la question de la paix ou de la guerre...

»Il était bien tourmenté avant-hier, ne voyant plus quelle combinaison
pouvait convenir aux Belges, et vous demandait vos conseils pour en
trouver une; mais une dépêche de M. Bresson lui ayant appris que les
Belges étaient disposés à appeler le prince Othon de Bavière, il a
immédiatement fait taire toute autre considération et s'est emparé de
cette ouverture, non pas de manière à ce qu'on puisse dire qu'il
voulait imposer ce prince ou tout autre à la Belgique, mais pour
exprimer qu'il n'y avait aucune opposition, qu'il croyait instant d'en
finir, et que, par conséquent, il verrait ce choix avec plaisir...»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[382].

  [382] Voir page 11.

    [_Particulière_]    «Bruxelles, le 13 janvier 1831.

    »Mon prince,

»J'ai reçu avant-hier soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 9 courant et les documents qui l'accompagnaient. J'ai pris
si à coeur le chagrin de vous avoir déplu que j'attache le plus grand
intérêt à vous faire comprendre les circonstances qui ont amené la
combinaison subite qui, je le sens bien aujourd'hui, ne pouvait
convenir à la conférence. Les partis républicain et français avaient
dressé toutes leurs batteries; nous étions serrés de près; nous
craignions ou un mouvement populaire ou une proclamation de la réunion
à la France du côté de Liège et de Verviers. L'on pensait qu'à la
moindre complication, le congrès se prononcerait pour M. le duc de
Nemours. Ces dangers étaient imminents, et ceux que redoutait le plus
notre gouvernement. Il fallut faire une diversion, et offrir un but
quelconque aux gens sages et modérés. On mit en avant le choix d'un
prince de Bavière, et comme on m'avait écrit de Paris que tout
valait mieux que M. le duc de Nemours ou la réunion, et que je crus
que nous n'avions pas quarante-huit heures devant nous, je ne vis
aucune objection à cette idée et je laissai faire. Mais, mon prince,
je désire que la conférence comprenne bien que ce qui a été fait à cet
égard l'a été en opposition aux manoeuvres infatigables du parti qui
veut la guerre, sans autre vue et sans arrière-pensée. Lord Ponsonby
qui a connu toutes mes démarches peut l'affirmer, et l'affirmera, j'en
suis sûr.

»Au reste, mon prince, aussitôt après avoir reçu votre lettre, j'ai
fait tous mes efforts pour éclairer les membres qui adoptaient, cette
combinaison sur les inconvénients si frappants que vous m'indiquiez,
et ils l'ont abandonnée. Nous aurons maintenant le temps de nous
reconnaître. Le congrès vient, il est vrai, de décider dans sa séance
d'aujourd'hui qu'il ne serait pas envoyé de commissaires spéciaux, ni
à Londres, ni à Paris, pour faciliter le choix du chef de l'État; mais
la négociation reste confiée aux agents que vous avez près de vous, et
nous n'avons plus à craindre de ces déterminations soudaines et
précipitées dont nous avons été menacés il y a dix jours...»


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[383].

  [383] Voir page 14.

    [_Cabinet_]

    «Paris, le 14 janvier 1831.

    »Mon prince,

»... La nouvelle direction que lui (M. Bresson) ont imprimée vos
dépêches a été un objet de surprise pour le roi, et celle que lord
Ponsonby a reçue de son gouvernement nous inquiète sérieusement sur
l'issue de la question belge[384]. Les conseils qu'il donne
encouragent les partisans fort peu nombreux du prince d'Orange et
irritent les partis catholique, républicain et constitutionnel. L'état
révolutionnaire se prolonge, et il portera des fruits amers. Le
renouvellement des hostilités ne pourra plus être prévenu, et il
serait difficile de prévoir jusqu'où il peut conduire. Est-ce le
prince de Cobourg, que l'on cache, que l'on prépare et que l'on
espère?

  [384] Sur le dissentiment qui existait alors entre M. de
  Talleyrand et le cabinet français, et dont M. Bresson supportait
  les conséquences, voir page 54. Lord Ponsonby recevait de son
  côté des instructions en faveur du prince d'Orange.

»Cette combinaison est devenue impossible. Nous avons été franchement
pour celle des princes de la maison de Nassau, aussi longtemps que
nous avons pensé qu'elle avait quelques chances de succès. Nous avons
accueilli avec autant de sincérité et d'empressement celle du prince
de Cobourg, mais le temps nous a révélé la vérité: il faut aux Belges
un prince catholique. Qu'on le prenne dans les maisons de Saxe, de
Naples ou de Bavière, peu nous importe, pourvu qu'il fasse cesser
l'anarchie et qu'il commence immédiatement un gouvernement régulier.
La ministère anglais respecte l'opinion publique, et il a raison; mais
il doit sentir qu'il faut que nous la respections aussi; et la France
a montré assez de générosité, de loyauté et de désintéressement pour
qu'elle exerce quelque influence sur le choix d'un souverain qui doit
régner à ses portes. Si les affaires de Belgique touchent la politique
de l'Angleterre et des autres puissances, elles intéressent à la fois
notre politique et notre propre sûreté. La conférence de Londres a
trop présumé de son influence en Belgique; sa marche lente et mesurée
a peut-être un peu trop rappelé la vieille politique et les pénibles
négociations du traité de Westphalie...

»Je suis sûr, mon prince, que vous commencez vous-même à vous fatiguer
de ce rôle complaisant qu'on voudrait imposer à la France, et que vous
ne voulez accepter que celui qui convient à un roi puissant et à une
grande nation. L'Europe ne comprendra bien notre politique que
lorsqu'elle saura que ce n'est pas la crainte de la guerre qui nous
arrête, mais bien la crainte de voir bouleverser l'ordre social en
Europe, de déchaîner toutes les tempêtes et de mettre partout aux
prises les peuples et les gouvernements. Cette crainte seule est digne
de nous, parce qu'elle est morale, parce qu'elle est politique et
prévoyante. On oublie trop aussi que notre action sur les voeux du pays
a ses bornes, et qu'il serait imprudent pour nous et funeste pour
l'Europe de les dépasser...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[385].

  [385] Voir page 22.

    «Londres, le 16 janvier 1831.

»J'envoie à Mademoiselle une pièce qui l'intéressera et dont, hors le
roi et elle, personne ne doit avoir connaissance. Faite au nom du
prince d'Orange, c'est lord Grey qui en est le véritable auteur. Il y
met un tel prix et un intérêt tel, que nous n'avons pas pu nous
opposer à ce que cette nouvelle tentative fût essayée. Si elle
réussit, les choses s'arrangeront d'après les premiers souhaits du
roi; si elle manque son effet, nous aurons le champ plus libre pour
tout ce que nous croirons bon et utile de proposer et d'obtenir...»

Pièce incluse dans la lettre précédente.


LETTRE DU PRINCE D'ORANGE A ...[386]

  [386] Cette lettre a été écrite par le prince d'Orange aux
  personnes qu'il croit dévouées à sa cause en Belgique. (_Note du
  prince de Talleyrand._)

«Les derniers événements de la Belgique ont attiré sur moi, sur ma
famille et sur la nation, des malheurs que je ne cesserai de déplorer.

»Cependant, au milieu de ces calamités, je n'ai jamais renoncé au
consolant espoir qu'un temps viendrait où la pureté de mes intentions
serait reconnue et où je pourrais personnellement coopérer à
l'heureuse entreprise de calmer les divisions et de faire renaître la
paix et la prospérité d'un pays auquel m'unissent les liens à jamais
sacrés du devoir et de la plus tendre affection.

»Le choix d'un souverain pour la Belgique, depuis sa séparation d'avec
la Hollande, a été accompagné de difficultés qu'il est inutile de
décrire. Puis-je croire sans présomption que ma présence offre
aujourd'hui la meilleure et la plus satisfaisante solution de ces
difficultés?

»Nul doute... que les cinq puissances, dont la confiance est si
nécessaire à acquérir, ne voient dans un tel arrangement le plus sur,
le plus prompt, le plus facile moyen de raffermir la tranquillité
intérieure et d'assurer la paix générale de l'Europe.

»Nul doute que des communications récentes et détaillées, venues des
villes principales et de plusieurs provinces de la Belgique, n'offrent
la preuve frappante de la confiance que m'accorde encore une grande
partie de la nation...

»Le passé, en autant qui me concerne, sera voué à l'oubli; je
n'admettrai aucune distinction personnelle motivée par des actes
politiques, et mes constants efforts tiendront à unir au service de
l'État, sans exclusion et sans égard à leur conduite passée, les
hommes que leurs talents et leur expérience rendent les plus capables
de bien remplir des devoirs publics.

»Je vouerai les soins les plus assidus à assurer à l'Église catholique
et à ses ministres la protection attentive du gouvernement et à les
entourer du respect de la nation...

»Un de mes plus vifs désirs, comme un de mes premiers devoirs, sera de
joindre mes efforts à ceux de la législature afin de compléter les
arrangements qui, fondés sur la base de l'indépendance nationale,
donneront de la sécurité à nos relations au dehors et viendront à la
fois améliorer et étendre nos moyens de prospérité intérieure...

»Je viens ainsi, avec toute la franchise et la sincérité que réclamait
notre commune position, de me placer devant la nation belge. C'est sur
les lumières qui la guident dans l'appréciation des besoins du pays,
c'est sur son attachement à sa liberté que repose mon principal
espoir. Il ne reste plus qu'à rassurer que, dans ma démarche
d'aujourd'hui, j'ai bien moins consulté mon propre intérêt que mon vif
et invariable désir de voir des mesures réparatrices, des mesures de
paix et de conciliation mettre à jamais un terme à tous les maux dont
la Belgique est encore affligée.»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[387].

  [387] Voir page 28.

    [_Particulière_]

    «Bruxelles, le 20 janvier 1831 à une heure du matin.

    »Mon prince,

»Les partisans de M. le duc de Leuchtenberg avaient tout disposé
pour frapper leur grand coup dans ces quarante-huit heures. M. le duc
de Bassano et M. Mejan[388] sont les moteurs principaux de ce projet
déplorable. Il m'a fallu, pour parer à ces dangers imminents, assumer
une grande responsabilité que je ne puis justifier que par mon vif
désir de prévenir de grands malheurs.

  [388] Étienne, comte Mejan, né en 1766, avocat puis journaliste
  sous la Révolution. Au 18 brumaire, il devint secrétaire général
  de la préfecture de la Seine. Il suivit ensuite le prince Eugène
  en Italie, devint secrétaire de ses commandements, puis
  conseiller d'État, et en 1816 fut choisi par le prince pour être
  gouverneur de ses enfants. Il mourut en 1846.

»J'ai déclaré que si M. le duc de Leuchtenberg était élu, je romprais
à l'instant même toute communication avec le gouvernement belge et que
je quitterais Bruxelles dans les vingt-quatre heures. Cette
déclaration nous a bien servis.

»Il me paraît impossible qu'on vous ait laissé ignorer nos
instructions sur le prince de Naples et le prince Othon de Bavière; je
ne les spécifierai donc pas ici.

»Il n'y avait pas force égale pour opposer le prince de Naples au
prince de Leuchtenberg, mais force suffisante pour créer une
diversion. Nous nous y sommes attachés en jetant au travers de ces
intrigues la proposition d'un terme moyen. Les conclusions du rapport
de la section centrale, qui tendaient à ce qu'on procédât dès
aujourd'hui au choix du souverain, n'ont pas obtenu la priorité...»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[389].

  [389] Voir page 31.

«Le 24 janvier 1831.

»L'arrivée de M. de Flahaut, qui a pu répondre à toutes mes questions
et me dire de bonnes paroles sur le Palais-Royal et sur Paris, m'a
fait grand plaisir. 11 a trouvé nos affaires de Belgique plus avancées
qu'il ne le supposait, et il a déjà pu s'assurer que cette neutralité
si péniblement obtenue apparaissait à tous les bons esprits, au milieu
de toutes les discussions actuelles, comme la seule solution du
grand problème. Je suis convaincu que l'esprit prompt et délicat de
Mademoiselle en aura apprécié tous les avantages. Je crois, en effet,
que cette mesure était la seule qui pût nous laisser avec la paix et
la seule par laquelle nous désintéressons l'Angleterre sans établir sa
suprématie. Lui abandonner une situation matérielle en Belgique, ce
serait lui donner au nord un nouveau Gibraltar et nous nous
trouverions un jour quelconque vis-à-vis d'elle clans une position
analogue à celle de la péninsule. Un semblable expédient sacrifierait
d'une manière trop dangereuse l'avenir au présent et nous coûterait un
prix qu'on pourrait tout au plus accorder à dix batailles perdues. La
réunion du reste de la Belgique serait un faible équivalent pour ce
premier pas sur le continent. Si la France avait besoin do s'étendre,
c'est vers la ligne du Rhin qu'elle devrait porter ses regards; c'est
là que ses vrais intérêts l'appellent, c'est là qu'il y a de la vraie
puissance et d'utiles frontières à acquérir; mais aujourd'hui la paix
vaut de beaucoup mieux que tout cela: la Belgique nous apporterait
plus d'embarras que d'avantages, et les avantages, la neutralité nous
les assure presque tous...»


MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[390].

  [390] Voir page 19.

    «Paris, 28 janvier 1831.

    »Mon cher prince,

»... Certes, M. de Flahaut ne s'attendait pas, à son départ d'ici, de
ce qu'il a trouvé fait en arrivant auprès de vous: c'est un brave
succès[391]; il n'a pas fallu moins que votre zèle et votre talent
pour y arriver et nous sommes bien touchés et bien convaincus du motif
qui vous en fait doublement jouir. Certainement, comme vous le dites,
toutes les personnes qui pensent, qui réfléchissent, sentent les
avantages, pour nous de cette neutralité, qui sont très grands, et
vous verrez que la discussion d'hier, à la Chambre des députés, a été
très bonne et tout à fait à l'avantage du gouvernement[392] que
la Chambre soutient surtout par la crainte d'un ministère de l'extrême
gauche et pour l'en éloigner; car il ne faut pas se dissimuler que le
voeu d'une grande masse, en France, pour ne pas dire de la généralité,
est la réunion de la Belgique et que la traînasserie, la lenteur que
l'Angleterre a mise à faire décider le congrès belge au choix d'un
souverain nous met, et vis-à-vis de la France et vis-à-vis de la
Belgique, dans un très grand embarras, et cela, de la part de
l'Angleterre, par l'arrière-pensée de pouvoir ramener le prince
d'Orange. La question inadmissible du duc de Leuchtenberg est arrivée:
nous ne pouvions ne pas la rejeter. L'Angleterre le sent et l'avoue,
mais en même temps, lord Ponsonby dit qu'il n'a pas d'instructions à
cet égard. Voilà donc la question compliquée de nouveau d'une manière
bien pénible et tourmentante, et cela à qui la faute? Pas à nous,
certes, qui avons été bien franchement, bien loyalement et bien
droitement...»

  [391] Le protocole du 20 janvier qui assurait la neutralité de la
  Belgique et qui avait été fort bien accueilli aux Tuileries.

  [392] Séance du 27 janvier. M. Mauguin avait interpellé le
  général Sébastiani sur l'attitude du gouvernement au sujet de la
  question polonaise.


    «Samedi matin, 29 janvier.

»_P.-S._--Nous apprenons qu'il ne reste plus à Bruxelles d'alternative
possible qu'entre Nemours et Leuchtenberg. Croirait-on qu'ainsi placé,
lord Ponsonby donne une préférence décidée à Leuchtenberg? En vérité,
cela passe toute croyance. C'est pourtant certain. Ce qui l'est moins,
mais ce qu'on dit, et ce que le langage de lord Ponsonby ne rend que
trop probable, c'est que M. Van de Weyer a apporté de Londres
l'assurance que l'Angleterre reconnaîtrait Leuchtenberg s'il était
élu[393].

  [393] M. Van de Weyer se trompait, car huit jours plus tard, le 7
  février, la conférence de Londres signait un protocole qui
  excluait le duc de Leuchtenberg.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[394]

  [394] Voir page 69.

    «Bruxelles, le 8 mars 1831.

    »Mon prince,

»Ne pouvant obtenir de la conférence une décision à mon égard, je
me détermine à aller au-devant. J'ai l'honneur de vous adresser ma
démission des fonctions de son commissaire en Belgique. Je la lui
transmets en même temps par lord Ponsonby.

»Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris à la conférence et que
je vous prie de lui soumettre, et copies de mes lettres à lord
Ponsonby et à M. Van de Weyer.

»Je compte partir vendredi ou samedi pour Paris. J'y ferai un court
séjour; mon plus vif désir est de me retrouver bientôt près de
vous[395].»

  [395] M. Bresson ne revint pas à Londres. Après un court séjour
  en France, il fut envoyé à Berlin où au bout de quelques mois, il
  fut définitivement accrédité.


LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[396].

  [396] Voir page 98.

    «Paris, le 20 mars 1831.

    »Mon prince,

»Je n'ai rien à vous apprendre sur la formation du ministère. Vous
connaissez comme moi les membres qui le composent: le parti de la paix
y est fort jusqu'à l'unanimité. Je pense que vous feriez bien d'écrire
un mot à M. Casimir Périer, qui sera charmé de recevoir une lettre de
vous. Il donne de l'unité à l'action du gouvernement et se montre
décidé à combattre les anarchistes avec vigueur...

»... M. Laffitte a quitté les affaires avec peine et montre un peu
d'irritation. L'état de sa fortune est la principale cause de sa
défaite politique; la bourse poussait des clameurs qui avaient des
échos dans les Chambres.

»La grande affaire aujourd'hui est celle des élections, je crois
qu'elles nous donneront une Chambre modérée et qui sera un véritable
appui pour l'ordre et le gouvernement.

»Je crois que nous éviterons la guerre. Si les Autrichiens n'entrent
pas dans les États du Saint-Siège, la paix est assurée; je me suis
dévoué à sa conservation.»


TRADUCTION D'UNE DÉPÊCHE DE SIR R. GORDON[397] A LORD PALMERSTON[398].

  [397] Sir R. Gordon, frère de lord Aberdeen, était ambassadeur de
  la Grande-Bretagne près de la Porte.

  [398] Voir page 153.--On se rappelle que le général Guilleminot,
  ambassadeur de France à Constantinople, fut rappelé à la suite
  des incidents qui font l'objet de cette dépêche.

    [_Confidentielle_]

    «Constantinople, 31 mars 1831.

    »Milord,

»Depuis ma dernière dépêche confidentielle du 25, le reis-effendi m'a
assuré que l'ambassadeur de France a présenté une note à la Porte qui,
quoique plus réservée que ses communications verbales contient les
trois points importants qui suivent:

»1º Les principes du gouvernement français sont si diamétralement
opposés à ceux professés par la Russie et l'Autriche, qu'une guerre
entre la France et ces deux puissances est inévitable;

»2º Dans cette guerre, l'Angleterre restera neutre, ou se déclarera
l'alliée de la France;

»3º L'ambassadeur de France prie instamment la Porte, de la part de
son gouvernement, de prendre les mesures nécessaires pour assurer son
indépendance, avertissant le gouvernement ottoman que si, au
contraire, il épousait la cause opposée aux principes et aux vues de
la nation française, la Porte chercherait en vain plus tard, à être
exemptée des pertes qu'elle aurait à subir comme une conséquence
nécessaire de la guerre.

»J'ai l'honneur...

    »_Signé_: R. GORDON.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS[399].

  [399] Voir page 230.

    «27 juin 1831.

»Après avoir ennuyé Mademoiselle des copies de ma correspondance
nocturne par le courrier d'aujourd'hui, je dois encore lui
communiquer la réponse du prince Léopold que je reçois à l'instant,
quoiqu'elle ne satisfasse pas toutes mes exigences françaises, et que
les conversations ne remplacent que faiblement ce qui aurait été bien
plus utile à dire officiellement. Cependant il faut se tenir pour
satisfait parce que le contraire serait maintenant sans but. Toujours
est-il bon que ma lettre d'hier ait provoqué l'explication écrite du
prince qui tient un peu de l'excuse. Il cherche à se justifier sur ce
que d'autres membres de la conférence ont pu lui dire: il eût été plus
simple et plus droit de s'arrêter à la phrase écrite de ma main, que
je lui avais laissée.

»A présent, espérons que les Belges si portés à l'indiscrétion
n'oublieront pas les assurances de dévouement que le prince leur a
faites pour la France...

»Mademoiselle se souviendra que les premières nouvelles de tout ce que
j'ai écrit ces jours-ci doivent venir de Bruxelles.

»Wessenberg va rendre plus facile le roi des Pays-Bas. C'est une
terrible tâche que nous lui donnons là.»


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[400].

  [400] Voir page 244.

    «Samedi, 9 juillet 1831.

    »Mon cher prince,

»Nous avons des lettres de Bruxelles du 6, au soir. Tout allait bien,
et on comptait sur une majorité très considérable. On croyait que de
cent soixante-quatorze, qui voteraient, il y aurait cent vingt-cinq
pour; mais ce qui prouve incontestablement que les propositions
seraient acceptées, c'est que Van de Weyer s'était inscrit pour parler
en leur faveur; et notre petit ami, comme les dieux de Caton, aime à
se trouver du côté des vainqueurs, et il n'aurait pas changé de côté,
s'il n'avait pas eu un fort pressentiment que la victoire allait se
ranger avec les propositions et le prince.

»Le discours de Lebeau a converti plusieurs, entre autres
Rodenbach[401] et Coppens[402] et on disait à Bruxelles que ce
discours avait fait parler un bègue et avait fait voir clair à un
aveugle. On croyait cependant que la décision ne se ferait
qu'aujourd'hui.»

  [401] Alexandre Rodenbach, né en 1786, homme politique et
  littérateur belge. Sous le gouvernement du roi Guillaume, il
  s'était fait un nom comme journaliste libéral. Aussi fut-il élu
  député en 1830. Il demeura à la chambre jusqu'en 1866 et mourut
  en 1869. M. Rodenbach était aveugle depuis l'âge de onze ans.

  [402] Député au congrès et l'un des membres les plus bouillants
  de l'assemblée.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[403].

  [403] Voir page 248.

«15 juillet 1831.

»Le roi de Hollande n'a pas encore répondu; mais le pouvoir de
Wessenberg n'a pas été plus loin que d'obtenir quelques jours de
délai. Sa réponse ne sera donnée que jeudi au soir et alors Wessenberg
partira le vendredi (qui est aujourd'hui). Mon opinion est que malgré
quelques explications qui ont été données, la réponse du roi sera
mauvaise. Quel parti tirera-t-il de son humeur? Je n'en sais rien, car
les choses sont à tel point qu'il n'y a plus moyen de céder. On peut
adoucir par des explications, mais il n'est pas possible d'aller plus
loin. Le prince Léopold n'en part pas moins demain 16; il croit plaire
chez vous, et c'est son projet en allant par Calais. Il désire
passionnément épouser une de nos princesses; ce matin, il me le
répétait encore. On est bien fou en France quand on veut faire du
prince Léopold un prince anglais; il est parfaitement le contraire.
Cette dernière difficulté du roi de Hollande nous est fort
désagréable, et je crois qu'elle est fort inutile pour lui, il faut
attendre les premières lettres, elles nous apprendront au plus juste
sa disposition...»

L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND[404].

  [404] Voir page 372.

    «Paris, le 28 décembre 1831.

    »Mon prince,

»Vous aurez vu, comment hier nous sommes sortis de la question de
la pairie. Il y a dans l'autre Chambre une sorte de frémissement
révolutionnaire qui indique assez ce qui fût arrivé du retour du rejet
de la loi: tel est le pays.

»Sébastiani a eu une fausse attaque d'apoplexie; il va mieux, mais on
pense qu'il sera quelque temps hors d'état de s'occuper d'affaires.
Son inquiétude, à cet égard, est manifeste. Pozzo s'en réjouit sans
contrainte, et promet de plus grandes facilités pour les affaires.
Demain, il doit réunir le corps diplomatique au sujet des plans
belges, et il me promettait hier soir, qu'il parlerait de manière à
substituer la démolition de Tournai à celle de Philippeville et
Marienbourg. Si cet arrangement vous paraissait sortable, veuillez
m'en faire dire un mot par madame de Dino; j'agirai ici en
conséquence: cela m'est plus facile maintenant.

»Veuillez...

    »DE RIGNY.»


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[405].

  [405] Voir page 412.

    «Berlin, le 26 janvier 1832.

    »Mon prince,

»... J'ai su que votre lettre du 20 décembre avait été mise sous les
yeux de Sa Majesté le roi de Prusse. Il a écrit à l'empereur pour le
presser de se rattacher aux vues de ses alliés, _dans des termes
plutôt trop vifs que trop doux_, m'a dit M. de Bernstorff. Ainsi, mon
prince, l'effet que vous désiriez a été produit.

»En apprenant l'ajournement de l'échange des ratifications au 31
janvier, l'on a beaucoup regretté ici qu'on ne l'eût pas fixé au 1er
mars. Hier, j'ai fait de nouvelles instances pour obtenir la
ratification pure et simple au traité du 15 novembre; elles ont été
infructueuses. M. le ministre d'Angleterre, chargé par son
gouvernement d'une démarche analogue, n'a pas été plus heureux. La
Prusse se maintient dans la position qu'elle a prise depuis le refus
de l'empereur de Russie, et l'ajournement n'a rien changé à sa manière
de voir. Il y a seulement une modification qui me paraît assez
importante aux instructions de M. de Bülow. On le charge
d'indiquer à la conférence si, le 31 janvier, une ou plusieurs
puissances jugent à propos d'échanger leurs ratifications avec le
plénipotentiaire belge, de laisser pour les autres le protocole ouvert
jusqu'à un terme défini, le 15 mars par exemple, toujours avec la
réserve de la part de la Prusse que le traité à cette époque même, ne
serait valable qu'autant que toutes les puissances successivement
auraient ratifié en toute forme. C'est un autre mode d'ajournement qui
a ses inconvénients et ses avantages. M. Ancillon pense que cet
intervalle de temps serait employé avec profit soit à ramener la
Russie aux décisions prises par la conférence, soit à vaincre ou à
satisfaire le roi des Pays-Bas. On minuterait un traité définitif
entre la Hollande et la Belgique, et on le proposerait aux deux
parties; ou bien encore, on ajouterait aux vingt-quatre articles
quelques dispositions additionnelles et explicatives qui pourraient
décider l'acceptation du cabinet de La Haye, ou déterminer la Russie à
se considérer comme libre de tout engagement et de tout ménagement
envers elle. Telles sont les idées du cabinet de Berlin. J'ai cru, mon
prince, qu'il vous serait intéressant de les connaître.»


MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[406].

  [406] Voir page 417.

    «Tuileries, 4 mars 1832.

»... Nous voilà donc à Ancône, et en toute loyauté et franchise, car
le pape et les Autrichiens savaient que s'ils rentraient une seconde
fois dans les États du pape nous irions à Ancône; cela avait été
annoncé depuis longtemps. Je crois bien, de vous à moi, qu'ils se
flattaient que nous ne l'oserions pas, comme le roi de Hollande se
flattait que nous n'entrerions pas en Belgique: ainsi, par cette même
raison, je vous avoue, mon cher prince, que je suis bien aise que nous
ayons tenu parole en cela comme en tout le reste. Tous les
ambassadeurs ont été instruits, au même moment que l'ordre en a été
donné, du départ de notre expédition, et comme nous ne voulons
certainement pas de révolution en Italie, mais, au contraire, engager
à prendre tous les moyens qui peuvent l'éviter, ce qui sera
expliqué bien clairement et qui l'est certainement déjà, je ne puis me
tourmenter du résultat de cette expédition qui prouve aux puissances
que nous tenons ce que nous avançons, ce qui à mes yeux est un très
grand avantage.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[407].

  [407] Voir page 432.

    «Stanhope-street, le 15 mars 1832.

    »Mon cher prince,

»Notre cabinet a pris en considération, hier au soir, la question de
savoir quelle serait la meilleure marche à suivre sur la proposition
qu'on nous annonce de la part de la Hollande, et l'opinion de notre
gouvernement est que je ne puis rien dire ni faire en conférence,
excepté de demander aux plénipotentiaires des trois cours:
ratifiez-vous, ou ne ratifiez-vous pas? Il nous paraît que tant que
les cinq cours ne sont pas sur la même ligne par rapport à la question
tout importante de la ratification, il est impossible pour la
conférence de répondre à la communication hollandaise, ou de faire à
la Hollande une communication quelconque.

»Si nous sommions le roi de Hollande de nous donner réponse
catégorique quant à l'acceptation des vingt-quatre articles dans un
délai fixe, cela voudrait naturellement dire que, le terme échu, nous
procéderions à l'exécution du traité, bon gré malgré la Hollande. Mais
les trois cours seraient-elles prêtes à concourir avec nous, pour
concerter des moyens coercitifs? Non, du moins à ce qu'il paraît. Donc
la même demande ne signifierait pas la même chose pour toutes les
cours. De notre part la question impliquerait: mesures coercitives; de
la part des trois cours: abandon, mais inaction. Il nous paraît donc
que nous ferions bien de nous tenir sur le terrain que nous occupons
maintenant, et de ne pas nous laisser entraîner en aucune discussion
ni en aucune action commune comme conférence, avant de savoir avec
certitude si nous sommes deux ou cinq.

»Si vous pouvez vous rendre au bureau aujourd'hui entre trois et
quatre heures, vous pourrez me dire alors quel est votre avis sur cet
affaire.

»Tout à vous.»


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON[408].

  [408] Voir page 432.

[_Particulière_]

    «Le 17 mars 1832.

    »Dear lord Palmerston,

»Je crois comme vous qu'après tant d'attente nous sommes
rigoureusement obligés d'avoir une conférence pour demander aux
plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse la détermination qu'ils
auront prise relativement à l'échange des ratifications. Tous les
égards ont été observés, tous les délais naturels ont été grandement
accordés. Il me semble que les choses sont à leur terme, et que ce
serait abuser de notre influence en Belgique que de retarder encore le
moment de la délivrer de l'inquiétude qui l'agite.

»Aujourd'hui, prolonger de nouveau les délais serait un excès de
condescendance qui pourrait même être qualifié autrement.

»Demain après le lever je me rendrai chez vous prêt à faire tout ce
qui vous conviendra et à conserver intacte la dignité que nos deux
pays réunis doivent avoir.»


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[409].

  [409] Voir page 432.

    «Stanhope-street, le 5 avril 1832.

    »Mon cher prince,

»Je vous prie de vous rendre au bureau à trois heures. Bülow n'a pas
encore son autorisation, et je crois qu'il faudra que nous fassions en
conférence la demande dont nous avons parlé. Je voudrais vous proposer
que nous disions aux plénipotentiaires des trois cours: deux mois se
sont passés depuis le 31 janvier, le protocole de ratification reste
encore ouvert; la saison est devenue meilleure, les routes se
sont desséchées. Avez-vous tous, reçu vos ratifications, et êtes-vous
prêts à les échanger? Et vous qui ne l'êtes pas, ayez la bonté de
constater sur le protocole les raisons qui vous en empêchent.
J'inviterai le comte Orloff afin que nous puissions lui parler.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[410].

  [410] Voir page 446.

    «1er mai au soir 1832.

»Les ratifications sont arrivées, elles sont conditionnelles; mais
j'arrangerai cela, et je les rendrai simples par les déclarations que
j'obtiendrai des Russes: du reste ne parlez pas de cela à personne du
tout, parce que les ordres que je pourrais recevoir de quelque nature
et de quelque personne qu'elles fussent, me gêneraient et je veux
avoir fini vendredi. Mais pour cela il faut qu'on ne m'écrive pas;
ainsi parfait et complet silence. L'espoir de vous voir le mois
prochain me donne tous les moyens de ma jeunesse et de mon expérience
pour les affaires dont je suis chargé et à la fin desquelles je veux
arriver bien. Adieu je me tue peut-être, mais le réussirai. Je
voudrais que tous les employés du gouvernement en fissent autant pour
assurer la paix.

»Adieu chère amie.»

FIN DE L'APPENDICE ET DU TOME QUATRIÈME



TABLE DU TOME QUATRIÈME

DIXIÈME PARTIE (_Suite_).

RÉVOLUTION DE 1830 (_suite_)

APPENDICE



PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20,--14876-10-91.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V)" ***

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