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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 2 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 2 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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corrigées.

Le titre d'illustration "Le Premier Consul et quelques ingénieurs" a
été rajouté lors de la création de ce fichier. Le titre original
n'étant pas lisible.]



               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE



                   FAISANT SUITE

       À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



                 PAR M. A. THIERS



                   TOME DEUXIÈME



        [Illustration: Emblème de l'éditeur.]



                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845



LIVRE CINQUIÈME.

HÉLIOPOLIS.

     État de l'Égypte après le départ du général Bonaparte.--Profond
     chagrin de l'armée; son désir de retourner en France.--Kléber
     excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
     sur l'état de la colonie.--Ce rapport, destiné au Directoire,
     parvient au Premier Consul.--Faussetés dont il est
     plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilité de la
     conserver à la France.--Kléber, entraîné lui-même par le
     sentiment qu'il avait encouragé, est amené à traiter avec les
     Turcs et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch, stipulant
     l'évacuation de l'Égypte.--Refus des Anglais d'exécuter la
     convention, et leur prétention d'obliger l'armée française à
     déposer les armes.--Noble indignation de Kléber.--Rupture de
     l'armistice et bataille d'Héliopolis.--Dispersion des
     Turcs.--Kléber les poursuit jusqu'à la frontière de Syrie.--Prise
     du camp du visir.--Répartition de l'armée dans la
     Basse-Égypte.--Retour de Kléber au Kaire, afin de réduire cette
     ville qui s'était insurgée sur ses derrières.--Temporisation
     habile de Kléber.--Après avoir réuni ses moyens, il attaque et
     reprend le Kaire.--Soumission générale.--Alliance avec
     Murad-Bey.--Kléber, qui croyait ne pouvoir garder l'Égypte
     soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
     des Turcs et contre les Égyptiens révoltés.--Ses fautes
     glorieusement effacées.--Émotion des peuples musulmans en
     apprenant que l'Égypte est aux mains des infidèles.--Un
     fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
     assassiner Kléber.--Mort funeste de ce dernier, et conséquences
     de cette mort pour la colonie.--Tranquillité présente.--Kléber et
     Desaix avaient succombé le même jour.--Caractère et vie de ces
     deux hommes de guerre.


[En marge: Août 1799.]

[En marge: Départ du général Bonaparte.]

En août 1799, le général Bonaparte, décidé par les nouvelles d'Europe
à quitter subitement l'Égypte, avait ordonné à l'amiral Ganteaume de
faire sortir du port d'Alexandrie les frégates _la Muiron_ et _la
Carrère_, seuls bâtiments qui lui restassent depuis la destruction de
la flotte, et de les mouiller dans la petite rade du Marabout. C'est
là qu'il voulait s'embarquer, à deux lieues à l'ouest d'Alexandrie. Il
emmenait avec lui les généraux Berthier, Lannes, Murat, Andréossy,
Marmont, et les deux savants de l'expédition qu'il chérissait le plus,
Monge et Berthollet. Le 2 août (5 fructidor an VII), il se rendit au
Marabout, et s'embarqua précipitamment, craignant toujours de voir
apparaître l'escadre anglaise. Les chevaux qui avaient servi au
trajet, ayant été abandonnés sur la plage, s'enfuirent au galop vers
Alexandrie. La vue de ces chevaux tout sellés, et privés de leurs
cavaliers, causa une sorte d'alarme; on crut qu'il était arrivé
quelque accident à des officiers de la garnison, et on fit sortir du
camp retranché un détachement de cavalerie. Bientôt un piqueur turc,
qui avait assisté à l'embarquement, expliqua ce que c'était, et Menou,
qui seul avait été initié au secret, annonça dans Alexandrie le départ
du général Bonaparte, et la désignation qu'il avait faite du général
Kléber pour lui succéder. Kléber avait reçu un rendez-vous à Rosette
pour le 23 août; mais le général Bonaparte, pressé de s'embarquer,
était parti sans l'attendre. D'ailleurs, en imposant à Kléber le
pesant fardeau du commandement, il n'était pas fâché de lui laisser un
ordre absolu, qui ne permît ni contestation ni refus.

[En marge: Chagrin de l'armée en apprenant le départ du général en
chef.]

Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
voulut d'abord pas y ajouter foi; le général Dugua, commandant à
Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même, et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur
du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie, pour
les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que
le regret de la patrie, et qui devient violente, quand la distance, la
nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du
retour, viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion
éclatait en murmures, quelquefois même en suicides. Mais la présence
du général en chef, son langage, son activité incessante, faisaient
évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et
occuper les autres, il captivait au plus point les esprits, et ne
laissait pas naître, ou dissipait autour de lui, des ennuis qui
n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on
ne reverrait plus la France; qu'on ne pourrait plus franchir la
Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à
Aboukir; mais le général Bonaparte était là, avec lui on pouvait aller
en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie, ou se faire une
patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle
de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des
expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement
irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des
désastres de la république, l'avait entraîné à retourner en France. On
ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait
eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il
avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité
de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce
qui lui semblait désormais inexécutable. Mais, se sauver seul, en
laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une
cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs: car il
en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les
plus brillantes de sa carrière!

[En marge: Conduite de Kléber dans ces circonstances.]

Kléber n'aimait pas le général Bonaparte, et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
d'Égypte, pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait
laissé vivre sous le Directoire: et aujourd'hui il en était aux
regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le
laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme,
si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le
faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait
pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à
commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il
commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle, si des actes
héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans
l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple, tout
le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte, et
qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se
mêlèrent à cette passion du retour, pour altérer l'esprit de l'armée,
et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.

[En marge: Divisions intestines.]

Une vieille rivalité divisait alors, et divisa long-temps encore les
officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient
les uns les autres, ils avaient la prétention de faire la guerre
autrement, et de la faire mieux; et, bien que cette rivalité fût
contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la
cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était
venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition
d'Égypte; au contraire, les officiers originaires de l'armée d'Italie,
quoique fort tristes de se voir si loin de France, étaient favorables
à cette expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en
chef. Après le départ de celui-ci, toute retenue disparut. On se
rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec
lui, ce qui d'ailleurs commençait à être dans toutes les âmes, que la
conquête de l'Égypte était une entreprise insensée, à laquelle il
fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins
des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou,
Davout, Desaix, surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Des lors
on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste, l'autre le parti
anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent. Il achevait la
conquête de la Haute-Égypte, où il livrait de beaux combats et
administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc
pas être opposée dans ce moment à celle de Kléber. Pour comble de
malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte,
voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas
le nommer commandant en chef, et lui avait laissé l'ordre de revenir
très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était
universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents
administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouverné la colonie, et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.

[En marge: Sept. 1799.]

Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
quitter. La première impression une fois passée, les esprits, sans se
remettre tout à fait, furent pourtant ramenés à plus de calme et de
justice. On tint d'autres discours; on se dit qu'après tout le général
Bonaparte avait dû voler au secours de la France en péril; et que
d'ailleurs l'armée une fois établie en Égypte, ce qu'il avait pu faire
de mieux pour elle, c'était d'aller à Paris pour y exposer vivement sa
situation et ses besoins, et réclamer des secours, que lui seul
pouvait arracher à la négligence du gouvernement.

[En marge: Kléber se saisit du commandement.]

Kléber retourna au Kaire, se saisit du commandement avec une sorte
d'appareil, et vint se loger sur la place Ezbekyeh, dans la belle
maison arabe qu'avait occupée son prédécesseur. Il déploya un certain
faste, moins pour satisfaire ses goûts que pour imposer aux Orientaux,
et voulut faire sentir son autorité en l'exerçant avec vigueur. Mais
bientôt les soucis du commandement qui lui étaient insupportables, les
nouveaux dangers dont les Turcs et les Anglais menaçaient l'Égypte, la
douleur de l'exil, qui était générale, remplirent son âme du plus
sombre découragement. Après s'être fait rendre compte de l'état de la
colonie, il adressa au Directoire une dépêche pleine d'erreurs, et la
fit suivre d'un rapport de l'administrateur des finances, Poussielgue,
rapport dans lequel les choses étaient présentées sous le jour le plus
faux, et surtout le plus accusateur à l'égard du général Bonaparte.

[En marge: Rapport de Kléber au Directoire.]

Dans cette dépêche et ce rapport, datés du 26 septembre (4 vendémiaire
an VIII), le général Kléber et l'administrateur Poussielgue disaient
que l'armée, déjà diminuée de moitié, se trouvait en ce moment
réduite à 15 mille hommes environ; qu'elle était à peu près nue, ce
qui était fort dangereux dans ces climats, à cause de la différence de
température entre le jour et la nuit; que l'on manquait de canons, de
fusils, de projectiles, de poudre, toutes choses difficiles à
remplacer, parce que le fer coulé, le plomb, les bois de construction,
les matières propres à fabriquer la poudre, n'existaient pas en
Égypte; qu'il y avait un déficit considérable dans les finances, car
on devait aux soldats 4 millions sur la solde, et 7 ou 8 millions aux
fournisseurs sur leurs divers services; que la ressource d'établir des
contributions était déjà épuisée, le pays étant prêt à se soulever, si
on en frappait de nouvelles; que l'inondation n'étant pas abondante
cette année, et par suite la récolte s'annonçant comme mauvaise, les
moyens et la volonté d'acquitter l'impôt seraient également nuls chez
les Égyptiens; que des dangers de tout genre menaçaient la colonie;
que les deux anciens chefs des Mamelucks, Murad-Bey et Ibrahim-Bey, se
soutenaient toujours, avec plusieurs mille cavaliers, l'un dans la
Haute-Égypte, l'autre dans la Basse-Égypte; que le célèbre pacha
d'Acre, Djezzar, allait envoyer à l'armée turque un renfort de 30
mille soldats excellents, anciens défenseurs de Saint-Jean-d'Acre
contre les Français; que le grand visir lui-même, parti de
Constantinople, était déjà parvenu aux environs de Damas avec une
puissante armée; que les Russes et les Anglais devaient joindre une
force régulière aux forces irrégulières des Turcs; que dans cette
extrémité, il restait une seule ressource, celle de traiter avec la
Porte; et que le général Bonaparte en ayant donné l'exemple et
l'autorisation expresse dans les instructions laissées à son
successeur, on allait essayer de stipuler avec le grand visir une
sorte de domination mixte, au moyen de laquelle la Porte occuperait la
campagne d'Égypte, et percevrait le miri ou impôt foncier, la France
occuperait les places et les forts, et percevrait le revenu des
douanes. Kléber ajoutait que le général en chef avait bien vu venir la
crise, et que c'était là le véritable motif de son départ précipité.
M. Poussielgue terminait son rapport par une calomnie: le général
Bonaparte, en quittant l'Égypte, avait, disait-il, emporté 2 millions.
Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, que M. Poussielgue avait
été comblé des bienfaits du général Bonaparte.

Telles furent les dépêches envoyées au Directoire par Kléber et M.
Poussielgue. Le général Bonaparte y était traité comme un homme qu'on
suppose perdu, et qu'on ne ménage guère. On le croyait en effet exposé
au double danger d'être pris par les Anglais, ou sévèrement condamné
par le Directoire pour avoir quitté son armée. Quel eût été l'embarras
de ceux qui écrivaient ces dépêches, s'ils avaient su qu'elles
seraient ouvertes et lues par l'homme objet de leurs calomnies, devenu
aujourd'hui chef absolu du gouvernement?

Kléber, trop insouciant pour s'assurer par lui-même de la véritable
situation des choses, ne songeant seulement pas à examiner si les
états qu'il envoyait étaient d'accord avec ses propres assertions,
Kléber ne croyait pas mentir: il transmettait par négligence et
mauvaise humeur les ouï-dire que la passion avait multipliés autour de
lui, au point de les convertir en une espèce de notoriété publique.
Ces dépêches furent confiées à un cousin du directeur Barras, et
accompagnées d'une multitude de lettres dans lesquelles les officiers
de l'armée exhalaient un désespoir aussi injuste qu'imprudent. Ce
cousin du directeur Barras fut arrêté par les Anglais; il jeta
précipitamment à la mer le paquet de dépêches dont il était porteur;
mais ce paquet surnagea, fut aperçu, recueilli, et envoyé au cabinet
britannique. On verra bientôt ce qui résulta de ces fâcheuses
communications, tombées au pouvoir des Anglais, et publiées dans toute
l'Europe.

Toutefois, Kléber et M. Poussielgue avaient adressé leurs dépêches à
Paris, en double expédition. Cette double expédition, envoyée par une
voie différente, parvint en France, et fut remise aux mains du Premier
Consul.

[En marge: Faussetés du rapport de Kléber.]

Qu'y avait-il de vrai dans ce tableau tracé par des imaginations
malades? On en jugera bientôt d'une manière certaine par les
événements eux-mêmes; mais, en attendant, il faut rectifier les
fausses assertions qu'on vient de lire.

L'armée, suivant Kléber, était réduite à 15 mille hommes; cependant,
les états envoyés au Directoire portaient 28,500 hommes. Lorsque, deux
ans plus tard, elle fut ramenée en France, elle comptait encore dans
ses rangs 22 mille soldats, et, dans ces deux ans, elle avait livré
plusieurs grandes batailles, et d'innombrables combats. En 1798, il
était parti de France en divers convois 34 mille hommes; 4 mille
étaient restés à Malte; 30 mille étaient donc arrivés à Alexandrie.
Plus tard, 3 mille marins, débris des équipages de la flotte détruite
à Aboukir, vinrent renforcer l'armée, et la portèrent de nouveau à 33
mille hommes. Elle avait perdu 4 à 5 mille soldats de 1798 à 1799;
elle était donc réduite en 1800 à environ 28 mille, dont 22 mille
combattants au moins.

L'Égypte est un pays sain, où les blessures guérissent avec une
extrême rapidité; il y avait cette année peu de malades et point de
peste. L'Égypte était pleine de chrétiens, Grecs, Syriens ou Cophtes,
demandant à s'enrôler dans nos rangs, et pouvant fournir d'excellentes
recrues, au nombre de 15 ou 20 mille. Les noirs du Darfour, achetés et
affranchis, procurèrent jusqu'à 500 bons soldats à une seule de nos
demi-brigades. D'ailleurs, l'Égypte était soumise. Les paysans qui la
cultivent, habitués à obéir sous tous les maîtres, ne songeaient
jamais à prendre un fusil. Sauf quelques émeutes dans les villes, il
n'y avait à craindre que des Turcs indisciplinés venant de loin ou des
mercenaires anglais transportés à grand'peine sur des vaisseaux.
Contre de tels ennemis l'armée française était plus que suffisante, si
elle était commandée, non pas avec génie, mais seulement avec bon
sens.

[En marge: Moyens de vivre.]

[En marge: État des munitions.]

Kléber disait, dans sa dépêche, que les soldats étaient nus; mais le
général Bonaparte avait laissé du drap pour les vêtir, et, un mois
après l'envoi de cette dépêche, ils étaient entièrement habillés à
neuf. En tout cas, l'Égypte abondait en étoffes de coton; elle en
produisait pour toute l'Afrique. Il n'eût pas été difficile de se
pourvoir de ces étoffes en les achetant, ou en les exigeant comme une
partie de l'impôt. Quant aux vivres, l'Égypte est le grenier des pays
qui manquent de céréales. Le blé, le riz, le boeuf, le mouton, les
volailles, le sucre, le café, y étaient alors à un prix dix fois
moindre qu'en Europe. Le bon marché était si grand, que l'armée,
quoique ses finances ne fussent pas très-riches, pouvait payer tout ce
qu'elle consommait; c'est-à-dire se conduire en Afrique beaucoup mieux
que les armées chrétiennes ne se conduisent en Europe, car on sait
qu'elles vivent sur le pays conquis, sans rien payer. Kléber disait
qu'il manquait d'armes, et il restait 11,000 sabres, 15,000 fusils, 14
ou 1,500 bouches à feu, dont 180 de campagne. Alexandrie, qu'il disait
dépourvue d'artillerie depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre, comptait
plus de 300 pièces de canon en batterie. Quant aux munitions, il
restait 3 millions de cartouches d'infanterie, 27,000 cartouches à
canon confectionnées, et des ressources pour en fabriquer, car il y
avait encore dans les magasins 200,000 projectiles et 1,100 milliers
de poudre. Les événements subséquents démontrèrent la vérité de ces
allégations, puisque l'armée se battit encore deux ans, et laissa aux
Anglais des approvisionnements considérables. Que serait devenu, en
effet, en si peu de temps, l'immense matériel soigneusement accumulé
par le général Bonaparte, sur la flotte qui transporta l'armée en
Égypte?

[En marge: Finances.]

À l'égard des finances, le rapport de Kléber était également faux. La
solde était au courant. Il est vrai qu'on n'était pas encore fixé sur
le système financier le plus propre à nourrir l'armée, sans fatiguer
le pays; mais les ressources existaient, et en maintenant seulement
les impôts déjà établis, on pouvait vivre dans l'abondance. Il était
dû sur les impositions de l'année de quoi pourvoir à toutes les
dépenses courantes, c'est-à-dire plus de 16 millions. On n'était donc
pas réduit à soulever les populations par l'établissement de
contributions nouvelles. Les comptes des finances présentés plus tard
prouvèrent que l'Égypte, en étant fort ménagée, pouvait fournir 25
millions par an. À ce taux, elle ne payait pas la moitié de ce que lui
arrachaient avec mille vexations les nombreux tyrans qui l'opprimaient
sous le nom de Mamelucks. D'après le prix des denrées en Égypte,
l'armée pouvait vivre avec 18 ou 20 millions. Quant aux caisses, le
général Bonaparte les avait si peu épuisées, qu'il n'avait pas même
touché, en partant, la totalité de son traitement.

[En marge: Hostilités dont l'Égypte était menacée.]

Relativement aux dangers prochains dont la colonie était menacée,
voici encore la vérité. Murad-Bey, découragé, courait la Haute-Égypte
avec quelques Mamelucks. Ibrahim-Bey, qui, sous le gouvernement des
Mamelucks, partageait avec lui la souveraineté, se trouvait alors dans
la Basse-Égypte, vers les frontières de Syrie. Il n'avait pas 400
cavaliers, loin d'en avoir quelques mille. Djezzar-Pacha était
renfermé dans Saint-Jean-d'Acre. Loin de préparer un secours de 30
mille hommes pour l'armée du visir, il voyait, au contraire, avec
beaucoup de déplaisir l'approche d'une nouvelle armée turque,
maintenant surtout que son pachalick était délivré des Français. Quant
au grand visir, il n'avait pas dépassé le Taurus. Les Anglais avaient
leurs troupes à Mahon, et songeaient en ce moment à les employer en
Toscane, à Naples, ou sur le littoral de la France. Quant à une
expédition russe, c'était une pure fable. Les Russes n'avaient jamais
songé à faire un si long trajet, pour venir au secours de la politique
anglaise en Orient.

Les habitants n'étaient pas aussi disposés qu'on le disait à un
soulèvement. En ménageant, comme l'avait prescrit le général
Bonaparte, les scheiks, qui sont les prêtres et les gens de loi des
Arabes, on devait bientôt se les attacher. Déjà même nous commencions
à nous faire un parti parmi eux. Nous avions d'ailleurs pour nous les
Cophtes, les Grecs, les Syriens, qui, étant tous chrétiens, se
conduisaient à notre égard en amis et en auxiliaires utiles. Ainsi,
rien d'imminent de ce côté n'était à craindre. Il n'est pas douteux
que, si les Français éprouvaient des revers, les Égyptiens, avec
l'ordinaire mobilité des peuples conquis, feraient comme venaient de
faire les italiens eux-mêmes, ils se joindraient au vainqueur du jour
contre le vainqueur de la veille. Cependant ils appréciaient la
différence de domination entre les Mamelucks, qui les pressuraient et
n'avaient jamais que le sabre à la main, et les Français, qui
respectaient leurs propriétés, et faisaient rarement tomber des têtes.

Kléber avait donc cédé à de dangereuses exagérations, triste produit
de la haine, de l'ennui, et de l'exil. À côté de lui, le général
Menou, voyant toutes choses sous les couleurs les plus favorables,
croyait les Français invincibles en Égypte, et envisageait
l'expédition comme le début d'une révolution prochaine et considérable
dans le commerce du monde. Les hommes ne sauraient jamais se défendre
assez de leurs impressions personnelles, dans ces sortes
d'appréciations. Kléber et Menou étaient d'honnêtes gens, de bonne foi
tous deux; mais l'un voulait partir, l'autre rester en Égypte: les
états les plus clairs, les plus authentiques, signifiaient pour eux
les choses les plus contraires; la misère et la ruine pour l'un,
l'abondance et le succès pour l'autre.

[En marge: Instructions laissées en partant par le général Bonaparte.]

Quelle que fût d'ailleurs la situation, Kléber et son parti se
rendaient gravement coupables en songeant à l'évacuation, car ils n'en
avaient pas le droit. Il est vrai que le général Bonaparte, dans des
instructions pleines de sagesse, examinant tous les cas possibles,
avait prévu le cas même où l'armée serait obligée d'évacuer
l'Égypte.--Je vais, avait-il dit, en France; soit comme particulier,
soit comme homme public, j'obtiendrai qu'on vous envoie des secours.
Mais si, au printemps prochain (il écrivait en août 1799), vous n'avez
reçu ni secours ni instructions, si la peste avait détruit au delà de
1,500 hommes, indépendamment des pertes de la guerre; si une force
considérable, à laquelle vous seriez incapables de résister, vous
pressait vivement, négociez avec le visir; consentez même, s'il le
faut, à l'évacuation, sauf une condition, celle du recours au
gouvernement français; et, en attendant, continuez à occuper. Vous
aurez ainsi gagné du temps, et il est impossible que dans l'intervalle
vous ne soyez pas secourus.--Ces instructions étaient fort sages; mais
le cas prévu était loin d'être réalisé. Il eût fallu d'abord être au
printemps de 1800; il eût fallu qu'à cette époque aucun secours, aucun
ordre ne fût parvenu en Égypte; il eût fallu avoir perdu par la peste
une partie de l'effectif, être pressé enfin par des forces
supérieures: or, rien de pareil n'était arrivé, et n'arriva. Une
négociation ouverte sans ces conditions était donc un acte de
véritable forfaiture.

[En marge: Desaix.]

[En marge: Nov. 1799.]

[En marge: Tentative de débarquer 8 mille janissaires repoussée.]

En septembre 1799 (vendémiaire an VIII), Desaix, ayant achevé la
conquête et la soumission de la Haute-Égypte, avait laissé deux
colonnes mobiles à la poursuite de Murad-Bey, auquel il avait offert
la paix à condition de devenir vassal de la France. Il était revenu
ensuite au Kaire par ordre de Kléber, qui voulait se servir de son
nom dans les malheureuses négociations qu'il allait entreprendre. Sur
ces entrefaites, l'armée du visir, depuis long-temps annoncée, s'était
avancée lentement. Sir Sidney Smith, qui convoyait avec ses vaisseaux
les troupes turques destinées à voyager par mer, venait de conduire
devant Damiette 8 mille janissaires. Le 1er novembre 1799 (10 brumaire
an VII), un premier débarquement de 4 mille janissaires s'opéra vers
le Bogaz de Damiette, c'est-à-dire à l'entrée de la branche du Nil qui
passe devant cette ville. Le général Verdier, qui avait mille hommes
seulement à Damiette, sortit avec cette troupe, se porta au delà du
fort de Lesbeh, sur une langue de terre étroite, au bord de laquelle
les Turcs avaient débarqué; et, sans donner aux 4 mille janissaires
restants le temps d'arriver, attaqua les 4 mille déjà mis à terre.
Malgré le feu de l'artillerie anglaise, placée avantageusement sur une
vieille tour, il les battit. Il en noya ou passa au fil de l'épée plus
de 3 mille, et reçut les autres prisonniers. Les chaloupes
canonnières, voyant ce spectacle, rebroussèrent chemin vers leurs
vaisseaux, et ne débarquèrent pas le reste des troupes turques. Les
Français n'avaient eu que 22 hommes tués et 100 blessés.

À la première nouvelle de ce débarquement, Kléber avait expédié Desaix
avec une colonne de 3 mille hommes; mais ce dernier, inutilement
envoyé à Damiette, avait trouvé la victoire remportée, et les Français
pleins d'une confiance sans bornes. Ce brillant fait d'armes aurait dû
servir d'encouragement à Kléber; malheureusement il était dominé à la
fois par son chagrin et par celui de l'armée. Il avait entraîné les
esprits, qui l'entraînaient à leur tour, vers la fatale résolution
d'une évacuation immédiate. Les mauvais propos à l'égard du général
Bonaparte reprenaient leur cours. Ce jeune téméraire, disait-on, qui
avait livré aux hasards l'armée française, et s'était livré lui-même à
d'autres hasards en bravant les mers et les croisières anglaises pour
rentrer en France, ce jeune téméraire avait dû succomber dans la
traversée. Les sages généraux formés à l'école du Rhin devaient
revenir d'une folle illusion, et ramener en Europe de braves soldats,
indispensables à la République, aujourd'hui menacée de toutes parts.

[En marge: Kléber partageant le chagrin de l'armée songe à négocier.]

Dans cette disposition d'esprit, Kléber avait envoyé au visir, qui
était entré en Syrie, un de ses officiers, pour lui faire de nouvelles
ouvertures de paix. Déjà le général Bonaparte, voulant brouiller le
visir avec les Anglais, avait eu l'idée d'essayer des négociations,
qui, de sa part, n'étaient qu'une feinte. Ses ouvertures avaient été
reçues avec assez de défiance et d'orgueil. Celles de Kléber obtinrent
un meilleur accueil, par l'influence de sir Sidney Smith, qui
s'apprêtait à jouer un grand rôle dans les affaires d'Égypte.

[En marge: Sir Sidney Smith.]

Cet officier de la marine anglaise avait beaucoup contribué à empêcher
le succès du siége de Saint-Jean-d'Acre; il en était fier, et il avait
imaginé une ruse de guerre, suivant l'expression des agents anglais;
ruse consistant à profiter d'un moment de faiblesse pour arracher aux
Français leur précieuse conquête. En effet, toutes les lettres
interceptées de nos officiers montrant clairement qu'ils étaient
dévorés du désir de retourner en France, sir Sidney Smith voulait
amener l'armée à négocier, lui faire souscrire une capitulation, et,
avant que le gouvernement français eût le temps de donner ou de
refuser sa ratification, la mettre en mer sur-le-champ, et la jeter
ensuite sur le rivage d'Europe. C'est dans cette vue qu'il avait
disposé le grand visir à écouter les ouvertures de Kléber. Quant à
lui, s'attachant à combler les officiers français de prévenances, il
leur laissait arriver des nouvelles d'Europe, mais en ayant soin de ne
donner passage qu'aux nouvelles antérieures au 18 brumaire. Kléber, de
son côté, venait d'envoyer un négociateur à sir Sidney Smith, car les
Anglais étant maîtres de la mer, il voulait les faire intervenir dans
la négociation pour que le retour en France fût possible. Sir Sidney,
empressé d'accueillir ce message, s'était montré disposé à entrer en
arrangement, ajoutant d'ailleurs qu'en vertu d'un traité du 5 janvier
1799, dont il avait été le négociateur, il existait une triple
alliance entre la Russie, l'Angleterre et la Porte, que ces puissances
s'étaient obligées à tout faire en commun, que, par conséquent, aucun
arrangement avec la Porte ne pourrait être valable et exécutoire, s'il
n'était fait d'accord avec les agents des trois cours. Sir Sidney
Smith prenait dans ses communications le titre de _Ministre
plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique près la Porte Ottomane,
commandant son escadre dans les mers du Levant_.

[En marge: Déc. 1799.]

Sir Sidney Smith se donnait là un titre qu'il avait eu, mais qu'il
n'avait plus depuis l'arrivée de lord Elgin comme ambassadeur à
Constantinople; et, en réalité, il n'avait en ce moment que le pouvoir
qu'un chef militaire a toujours, celui de signer des conventions de
guerre, des suspensions d'armes, etc.

[En marge: Négociations à bord du vaisseau _le Tigre_ entre Desaix et
sir Sidney Smith.]

Kléber, sans y regarder de plus près, sans savoir s'il traitait avec
des agents suffisamment accrédités, s'engagea d'une manière aveugle
dans cette voie périlleuse, où l'entraînait un sentiment commun à
toute l'armée, et où il aurait trouvé l'ignominie, si, heureusement
pour lui, le ciel ne l'avait doué d'une âme héroïque, qui devait se
relever avec éclat dès qu'il reconnaîtrait l'étendue de sa faute. Il
entra donc en négociation, et offrit à sir Sidney Smith, ainsi qu'au
visir, lequel s'était avancé jusqu'à Gazah en Syrie, de nommer des
officiers munis de pleins pouvoirs pour traiter. Répugnant à recevoir
les Turcs dans son camp, ne voulant pas, d'un autre côté, risquer ses
officiers au milieu de l'armée indisciplinée du grand visir, il
imagina de choisir pour lieu des conférences le vaisseau _le Tigre_,
que montait sir Sidney Smith.

Sir Sidney, qui ne croisait qu'avec deux vaisseaux (ce qui, pour le
dire en passant, prouvait suffisamment la possibilité pour la France
de communiquer avec l'Égypte), sir Sidney n'en avait plus qu'un dans
ce moment; l'autre, _le Thésée_, était en réparation à Chypre. L'état
de la mer l'obligeant souvent à s'éloigner, les communications
n'étaient ni régulières ni promptes avec la terre. Il fallut quelque
temps pour avoir son adhésion. Enfin sa réponse arriva; elle portait
qu'il allait se montrer successivement devant Alexandrie et Damiette,
pour recevoir à son bord les officiers que Kléber lui enverrait.

Kléber désigna Desaix et l'administrateur Poussielgue, celui qui avait
si maladroitement calomnié le général Bonaparte, et que les Égyptiens,
dans leurs relations arabes, ont qualifié de _visir du sultan Kléber_.
Poussielgue était l'avocat de l'évacuation, Desaix tout le contraire.
Ce dernier avait fait les plus grands efforts pour résister au
torrent, pour relever le coeur de ses compagnons d'armes; et il ne
s'était chargé de la négociation entamée par Kléber que dans l'espoir
de la traîner en longueur, et de laisser arriver de France des secours
et des ordres. Kléber, pour s'excuser aux yeux de Desaix, lui disait
que c'était le général Bonaparte qui le premier avait commencé les
pourparlers avec les Turcs, que d'ailleurs il avait prévu lui-même, et
autorisé d'avance un traité d'évacuation dans le cas d'un danger
imminent. Desaix, mal informé, espérait toujours que le premier navire
arrivant de France éclaircirait ces obscurités, et changerait
peut-être les déplorables dispositions de l'état-major de l'armée. Il
partit avec M. Poussielgue, ne put joindre sir Sidney Smith dans les
parages d'Alexandrie, le trouva devant Damiette, et parvint à bord du
_Tigre_ le 22 décembre 1799 (1er nivôse an VIII). C'était le moment
même où le général Bonaparte venait d'être investi du pouvoir en
France.

Sir Sidney Smith, qui était charmé d'avoir à son bord un
plénipotentiaire tel que Desaix, lui fit l'accueil le plus flatteur,
et tâcha, par tous les moyens de persuasion, de l'amener à l'idée
d'évacuer l'Égypte.

[En marge: Conditions apportées par Desaix.]

Desaix sut parfaitement se défendre, et fit valoir les conditions que
son chef l'avait chargé de demander. Ces conditions, inacceptables de
la part du commodore anglais, convenaient fort à Desaix, qui voulait
gagner du temps; elles étaient très-mal calculées de la part de
Kléber, car leur exagération rendait tout accord impossible. Mais
Kléber cherchait dans leur étendue même une excuse à sa faute. Il
demandait, par exemple, que l'armée, se retirant avec les honneurs de
la guerre, avec armes et bagages, pût descendre sur tel point du
continent qu'il lui plairait de choisir, afin d'apporter à la
République le secours de sa présence, là où elle le jugerait plus
utile. Il demandait que la Porte nous restituât sur-le-champ les Îles
Vénitiennes, devenues propriétés françaises depuis le traité de
Campo-Formio, c'est-à-dire Corfou, Zante, Céphalonie, etc., et
occupées dans le moment par des garnisons turco-russes; que ces îles,
et surtout celle de Malte, bien plus importante, restassent à la
France; que la possession lui en fût garantie par les signataires du
traité d'évacuation; que l'armée française, en se retirant, pût en
renforcer et en ravitailler les garnisons; enfin que le traité qui
liait la Porte, la Russie et l'Angleterre fût annulé sur-le-champ, et
la triple alliance d'Orient anéantie.

Ces conditions étaient déraisonnables, il faut le dire; non pas
qu'elles fussent un équivalent exagéré de ce qu'on abandonnait en
abandonnant l'Égypte, mais parce qu'elles étaient inexécutables. Sir
Sidney le fit sentir à Kléber. Des officiers, traitant d'une simple
suspension d'armes, ne pouvaient pas comprendre des objets aussi
étendus dans leur négociation. Zante, Céphalonie, Corfou étaient
occupées par des troupes turques et russes, il fallait donc recourir
non-seulement à Constantinople, mais à Pétersbourg. Malte relevait de
la suzeraineté du roi de Naples; on n'en pouvait pas disposer sans le
consentement de ce prince, qui avait toujours refusé de la céder à la
France. Déposer en ce moment des troupes françaises dans cette île,
c'était pour ainsi dire décider la question. On y trouverait des
croisières ou des garnisons de toutes les puissances coalisées, qui ne
se retireraient pas sur un ordre de sir Sidney Smith ou du grand
visir. L'Angleterre ne consentirait d'ailleurs jamais à une condition
qui assurerait Malte à la France. Débarquer l'armée française sur un
point du continent, où elle pourrait changer les combinaisons de la
guerre par son apparition inattendue, était une hardiesse qu'un simple
commodore, commandant une station navale, ne pouvait se permettre.
Enfin, abolir le traité de la triple alliance, c'était demander à sir
Sidney Smith de défaire à lui seul, sur son bord, un traité ratifié
par trois grandes puissances, et qui avait acquis pour l'Orient une
grande importance. En supposant que toutes ces stipulations fussent
acceptées par les cours dont le consentement était nécessaire, il
fallait envoyer à Naples, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à
Constantinople; dès lors, ce n'était plus une convention militaire
d'évacuation, comme celle qui fut signée à Marengo, exécutable à
l'instant même. Si on en référait à Londres, on était par suite obligé
d'en référer à Paris, ce que Kléber ne voulait pas. Tout cela
évidemment allait fort au delà des termes d'une capitulation
militaire.

Sir Sidney Smith n'eut pas de peine à faire entendre ces raisons aux
négociateurs français. Mais il était urgent de régler sur-le-champ
deux objets, le départ des blessés et des savants attachés à
l'expédition, pour lesquels Desaix demandait des sauf-conduits, et
secondement une suspension d'armes; car l'armée du grand visir,
quoique marchant lentement, allait bientôt se trouver en présence de
l'armée française. Elle était arrivée, en effet, devant le fort
d'El-Arisch, premier poste français sur la frontière de Syrie, et
l'avait sommé de se rendre. Kléber, averti de cette circonstance,
avait écrit à Desaix, et lui avait prescrit d'exiger, comme
indispensable condition de ces pourparlers, que l'armée turque
s'arrêtât sur la frontière.

[En marge: Départ de sir Sidney Smith pour le camp du grand visir.]

Le premier point, celui du départ des blessés et des savants,
dépendait de sir Sidney Smith: il y consentit avec beaucoup
d'empressement et de courtoisie. Quant à l'armistice, sir Sidney
déclara qu'il allait le demander, mais que l'obtenir ne dépendait pas
de lui, car l'armée turque était composée de hordes fanatiques et
barbares, et c'était chose difficile de faire avec elle des
conventions régulières, et surtout d'en assurer l'exécution. Pour
aplanir cette difficulté, il imagina de se transporter au camp du
visir, qui était aux environs de Gazah. Il y avait en effet quinze
jours qu'on négociait à bord du _Tigre_, flottant au gré des vents
entre les parages de l'Égypte et de la Syrie; on s'était dit tout ce
qu'on avait à se dire, et la négociation ne pouvait continuer d'une
manière utile qu'auprès du grand visir lui-même. Sir Sidney Smith
proposa donc de s'y rendre, de convenir là d'une suspension d'armes,
d'y préparer l'arrivée des négociateurs français, s'il croyait pouvoir
leur promettre sûreté et respect. Cette proposition fut acceptée. Sir
Sidney, profitant d'un instant favorable, se fit jeter à la côte dans
une embarcation, non sans avoir couru quelques dangers, et donna
rendez-vous au capitaine du _Tigre_ dans le port de Jaffa, où
Poussielgue et Desaix devaient descendre à terre, si le lieu des
conférences était transporté au camp du grand visir.

[En marge: Armée du grand visir.]

Au moment où le commodore anglais arriva auprès du visir, un événement
horrible venait de se passer à El-Arisch. L'armée turque, composée
pour la moindre partie de janissaires, et pour la plus grande partie
de ces milices asiatiques que les lois musulmanes mettent à la
disposition du sultan, présentait une masse confuse et indisciplinée,
fort redoutable pour tout ce qui portait l'habit européen. Elle avait
été levée au nom du Prophète, en disant aux Turcs que c'était le
dernier effort à faire pour chasser les infidèles de l'Égypte; que le
redoutable _Sultan de feu_, Bonaparte, les avait quittés; qu'ils
étaient affaiblis, découragés; qu'il suffisait de se montrer à eux
pour les vaincre; que toute l'Égypte était prête à se soulever contre
leur domination, etc. Ces choses et d'autres, redites en tout lieu,
avaient amené 70 ou 80 mille Musulmans fanatiques autour du visir. Aux
Turcs s'étaient joints les Mamelucks. Ibrahim-Bey, depuis quelque
temps retiré en Syrie, Murad-Bey, qui par un long détour était
descendu des cataractes aux environs de Suez, s'étaient faits les
auxiliaires de leurs anciens compétiteurs. Les Anglais avaient façonné
pour cette armée une espèce d'artillerie de campagne, attelée avec des
mulets. Les Arabes Bédouins, dans l'espérance de piller bientôt les
vaincus, quels qu'ils fussent, avaient mis à la disposition du visir
quinze mille chameaux, pour l'aider à franchir le désert qui sépare la
Palestine de l'Égypte. Le généralissime turc avait dans son état-major
à demi barbare quelques officiers anglais, et plusieurs de ces
coupables émigrés, qui avaient enseigné à Djezzar-Pacha l'art de
défendre Saint-Jean-d'Acre. On va voir de quoi ces misérables
transfuges devinrent la cause.

[En marge: Prise du fort d'El-Arisch et massacre d'une partie de la
garnison française.]

Le fort d'El-Arisch, devant lequel se trouvaient les Turcs en ce
moment, était, au dire du général Bonaparte, l'une des deux clefs de
l'Égypte; Alexandrie était l'autre. Suivant lui, une troupe venant par
mer ne pouvait débarquer en grand nombre que sur la plage
d'Alexandrie. Une troupe venant par terre, et ayant à traverser le
désert de Syrie, était obligée de passer à El-Arisch, pour s'abreuver
aux puits qui sont placés en cet endroit. Aussi avait-il ordonné de
grands travaux autour d'Alexandrie, et fait mettre en état le fort
d'El-Arisch. Une troupe de 300 hommes avec des vivres et des munitions
y tenait garnison; un courageux officier, nommé Cazals, la
commandait. L'avant-garde turque s'étant portée à El-Arisch, le
colonel Douglas, officier anglais au service de la Turquie, somma le
commandant Cazals de se rendre. Un émigré français déguisé porta la
sommation. Des pourparlers s'établirent, et il fut dit aux soldats que
l'évacuation de l'Égypte était imminente, que déjà on l'annonçait
comme résolue, qu'elle serait bientôt inévitable, qu'il y avait
cruauté à vouloir les obliger de se défendre. Les coupables sentiments
que les chefs avaient trop encouragés dans l'armée, firent alors
explosion. Les soldats qui gardaient El-Arisch, en proie comme tous
leurs camarades au désir de quitter l'Égypte, déclarèrent au
commandant qu'ils ne voulaient pas combattre, et qu'il fallait songer
à rendre le fort. Le brave Cazals, indigné, les convoqua, leur parla
le plus noble langage, leur dit que s'il y avait des lâches parmi eux,
ils pouvaient se séparer de la garnison, et se rendre au camp des
Turcs, qu'il leur en laissait la liberté, et que lui résisterait
jusqu'à la mort, avec les Français restés fidèles à leur devoir. Ces
paroles réveillèrent un moment, dans le coeur des soldats, le
sentiment de l'honneur. La sommation fut repoussée, et l'attaque
commença. Les Turcs n'étaient pas capables d'enlever une position tant
soit peu défendue. Les batteries du fort éteignirent tous leurs feux.
Cependant, dirigés par les officiers anglais et émigrés, ils avaient
poussé leurs tranchées jusqu'au saillant d'un bastion. Le commandant
fit faire une sortie par quelques grenadiers, afin de chasser les
Turcs du premier boyau. Le capitaine Ferray, chargé de la diriger, ne
fut suivi que par trois grenadiers. Se voyant abandonné, il retourna
vers le fort. Dans l'intervalle, les révoltés avaient abattu le
drapeau, mais un sergent de grenadiers l'avait relevé. Une lutte s'en
était suivie. Pendant cette lutte, les misérables qui voulaient se
rendre, jetèrent des cordes à quelques Turcs: ces féroces ennemis, une
fois hissés dans le fort, fondirent le sabre à la main sur les
malheureux qui leur en avaient ouvert l'entrée, et massacrèrent une
grande partie d'entre eux. Les autres, ramenés à eux-mêmes, se
réunirent au reste de la garnison, se défendirent en désespérés, et
furent la plupart égorgés. Quelques-uns, en petit nombre, obtinrent
une capitulation, grâce au colonel Douglas, et durent la vie à
l'intervention de cet officier.

Ainsi tomba le fort d'El-Arisch. C'était un premier effet du fâcheux
état des esprits dans l'armée, un premier fruit que les chefs
recueillaient de leurs propres fautes.

On était au 30 décembre (9 nivôse): la lettre écrite par sir Sidney
Smith au grand visir, pour lui proposer une suspension d'armes,
n'avait pu arriver à temps, et prévenir le triste événement
d'El-Arisch. Sir Sidney Smith avait des sentiments généreux. Ce
massacre barbare d'une garnison française le révolta, lui fit craindre
surtout la rupture des négociations. Il se hâta d'envoyer des
explications à Kléber, tant en son nom qu'au nom du grand visir; et il
y ajouta l'assurance formelle que toute hostilité cesserait pendant
les négociations.

[En marge: Janv. 1800.]

À la vue de ces hordes, qui ressemblaient, plutôt à une migration de
peuplades sauvages qu'à une armée allant au combat, qui le soir se
battaient entre elles pour des vivres ou pour un puits, sir Sidney
Smith conçut des craintes au sujet des plénipotentiaires français. Il
exigea que les tentes destinées à les recevoir fussent dressées dans
le quartier même du grand visir et du reis-effendi, présents tous deux
à l'armée; qu'une garde composée de troupes d'élite fût placée autour
de ces tentes; il fit dresser les siennes dans le voisinage, et enfin
il se pourvut d'un détachement de marins anglais, afin de garantir de
tout accident lui-même et les officiers français confiés à sa foi. Ces
précautions prises, il envoya chercher à Jaffa MM. Poussielgue et
Desaix, pour les amener au lieu des conférences.

Kléber, en apprenant le massacre d'El-Arisch, ne s'indigna pas autant
qu'il aurait dû le faire; il sentait que toutes les négociations
pouvaient être rompues s'il s'animait trop sur ce sujet. Il réclama
plus fortement encore la suspension d'armes; et toutefois, par
précaution, et pour être plus près du lieu des conférences, il quitta
le Kaire, et transporta son quartier général à Salahieh, à la
frontière même du désert, à deux marches d'El-Arisch.

[En marge: Négociations transportées au camp du visir.]

Pendant ce temps, Desaix et Poussielgue, contrariés par les vents,
n'avaient pu débarquer à Gazah que le 11 janvier (21 nivôse), et
arriver à El-Arisch que le 13. Les conférences commencèrent dès leur
arrivée, et Desaix indigné faillit rompre les négociations. Ces Turcs,
ignorants et barbares, interprétant à leur façon la conduite des
Français voyaient dans leur disposition à traiter, non pas le désir
immodéré de rentrer en France, mais la peur de combattre. Ils
exigeaient donc que l'armée se rendît prisonnière de guerre. Desaix
voulut faire cesser à l'instant même toute espèce de pourparlers; mais
sir Sidney intervint, ramena les parties à des termes plus modérés, et
proposa des conditions honorables, s'il pouvait y en avoir de telles
pour une pareille résolution. Il n'était plus possible de mettre en
avant les premières conditions de Kléber. Lui-même l'avait senti après
les lettres qui lui avaient été écrites du vaisseau _le Tigre_, et il
ne parlait plus des Îles Vénitiennes, de Malte, du ravitaillement de
ces îles. Cependant, pour colorer sa capitulation, il tenait encore à
un point, c'est que la Porte se retirât de la triple alliance. Ceci, à
la rigueur, se pouvait négocier à El-Arisch, puisqu'on avait sous la
main le grand visir et le reis-effendi; mais on ne pouvait guère le
demander au négociateur anglais, dont cependant l'intervention était
indispensable. Aussi bien cette condition fut-elle mise de côté, comme
les autres. C'était un vain artifice que Kléber et ses conseillers
employaient envers eux-mêmes, pour déguiser à leurs propres yeux
l'indignité de leur conduite.

[En marge: Conditions acceptées de part et d'autre.]

Bientôt enfin on traita de l'évacuation pure et simple, et de ses
conditions. Après de longs débats, il fut convenu que toute hostilité
cesserait pendant trois mois; que ces trois mois seraient employés par
le visir à réunir dans les ports de Rosette, d'Aboukir et
d'Alexandrie, les vaisseaux nécessaires au transport de notre armée;
par le général Kléber à évacuer le haut Nil, le Kaire, les provinces
environnantes, et à concentrer ses troupes sur les points
d'embarquement; que les Français s'en iraient avec armes et bagages,
c'est-à-dire avec les honneurs de la guerre; qu'ils emporteraient les
munitions dont ils auraient besoin, et laisseraient les autres; qu'à
partir du jour de la signature ils cesseraient d'imposer des
contributions, et abandonneraient à la Porte celles qui resteraient
dues; mais qu'en retour l'armée française recevrait trois mille
bourses, valant alors trois millions de francs, et représentant la
somme nécessaire à son entretien pendant l'évacuation et la traversée.
Les forts de Katieh, Salahieh, Belbeïs, formant la frontière de
l'Égypte du côté du désert de Syrie, devaient être remis dix jours
après la ratification, le Kaire après quarante jours. Il était convenu
que la ratification serait donnée sous huit jours par le général
Kléber tout seul, sans recours au gouvernement français. Enfin, sir
Sidney Smith s'engageait, en son propre nom et au nom du commissaire
russe, à fournir des passe-ports à l'armée, afin qu'elle pût traverser
les croisières anglaises.

Les commissaires français commirent ici une erreur de forme qui était
grave. La signature de sir Sidney Smith était indispensable, car, sans
cette signature, la mer demeurait fermée. Ils auraient dû exiger de
Sidney Smith, puisqu'il était le négociateur de cette convention,
qu'il la signât. Alors se serait éclairci le mystère de ses pouvoirs.
On aurait su que le commodore anglais, ayant eu autrefois des pouvoirs
pour traiter avec la Porte, n'en avait plus dans le moment, lord
Elgin étant arrivé comme ministre à Constantinople; qu'il n'avait
aucune instruction spéciale pour le cas présent, que seulement il
avait de fortes présomptions d'espérer l'approbation de sa conduite à
Londres. Peu instruits des usages diplomatiques, les plénipotentiaires
français crurent que sir Sidney Smith, offrant des passe-ports, avait
la faculté d'en donner, et que ces passe-ports seraient valables.

[En marge: Desaix avant de signer en réfère à Kléber.]

Le projet de convention était terminé, il ne restait plus qu'à le
signer. Mais le noble coeur de Desaix était révolté de ce qu'on
l'obligeait à faire. Avant de mettre son nom au bas d'un tel acte, il
manda son aide-de-camp Savary, lui enjoignit de se rendre au
quartier-général de Salahieh, où se trouvait Kléber, de lui
communiquer le projet de convention, et de lui déclarer qu'il ne
signerait ce projet qu'après en avoir reçu de sa part l'ordre formel.
Savary partit, se rendit à Salahieh, et s'acquitta auprès de Kléber de
la commission dont il était chargé. Kléber, qui sentait confusément sa
faute, voulut, pour la couvrir, assembler un conseil de guerre, où
furent appelés tous les généraux de l'armée.

[En marge: Conseil de guerre.]

Le conseil fut assemblé le 21 janvier 1800 (1er pluviôse an VIII). Le
procès-verbal en existe encore. Il est pénible de voir de braves gens,
qui avaient versé leur sang, qui allaient le verser encore pour leur
patrie, accumuler de misérables faussetés pour colorer une indigne
faiblesse. Cet exemple doit servir de leçon aux militaires; il doit
leur apprendre qu'il ne suffit pas d'être fermes au feu, et que le
courage de braver les balles et les boulets est la moindre des vertus
imposées à leur noble profession. On fit valoir dans ce conseil de
guerre la nouvelle, connue alors en Égypte, que la grande flotte
franco-espagnole avait repassé de la Méditerranée dans l'Océan, d'où
résultait la conclusion qu'il n'y avait plus aucun secours à espérer
de la France; on en donna pour preuve les cinq mois écoulés depuis le
départ du général Bonaparte, cinq mois pendant lesquels aucune dépêche
n'était arrivée. On se fit un argument du découragement de l'armée
qu'on avait soi-même contribué à produire; on cita ce qui venait de se
passer à Rosette et à Alexandrie, où les garnisons s'étaient conduites
comme celle d'El-Arisch, menaçant de se révolter si elles n'étaient
ramenées immédiatement en Europe; on prétendit que l'armée active
était réduite à 8 mille hommes; on exagéra démesurément la force de
l'armée turque; on parla d'une prétendue expédition russe qui allait
se joindre au grand visir, expédition qui n'existait que dans
l'imagination exaltée de ceux qui voulaient déserter l'Égypte à tout
prix; on établit comme bien positive l'impossibilité de résister,
assertion qui devait être bientôt démentie d'une manière héroïque par
ceux mêmes qui la faisaient valoir; enfin, pour rentrer autant que
possible dans les instructions du général Bonaparte, on allégua
quelques cas de peste, fort douteux, et du reste parfaitement inconnus
dans l'armée.

Cependant, malgré tout ce qui venait d'être dit, les partisans de
l'évacuation étaient loin de se conformer aux instructions laissées
par le général Bonaparte. Il avait posé pour conditions: 1º qu'il ne
fût arrivé aucun secours, aucun ordre au printemps de 1800; 2º que la
peste eût enlevé quinze cents hommes, outre les pertes de la guerre;
3º que le danger fût assez grand pour rendre toute résistance
impossible: et, ces circonstances réalisées, il avait recommandé de
gagner du temps en négociant, et de n'admettre l'évacuation que sous
clause de ratification par la France.--Or, on était en janvier
seulement de l'année 1800, il n'y avait point de peste, point de
danger pressant, et il s'agissait de résoudre l'évacuation immédiate,
sans recours à la France.

[En marge: Résistance de Davout.]

Un homme qui a montré à la guerre mieux que du courage, c'est-à-dire
du caractère, le général Davout, depuis maréchal et prince d'Eckmuhl,
osa seul résister à ce coupable entraînement. Il ne craignit pas de
tenir tête à Kléber, dont tout le monde subissait l'ascendant; il
combattit avec énergie le projet de capitulation. Mais il ne fut pas
écouté, et, par une condescendance fâcheuse, il consentit à signer la
résolution du conseil de guerre, en laissant écrire dans le
procès-verbal qu'elle avait été adoptée à l'unanimité.

Davout néanmoins prit Savary à part, et le chargea d'affirmer à Desaix
que, s'il voulait rompre la négociation, il trouverait de l'appui dans
l'armée. Savary retourna au camp d'El-Arisch, fit connaître à Desaix
ce qui s'était passé, et ce qu'il était chargé de lui dire de la part
de Davout. Mais Desaix, lisant au bas de la délibération le nom de
Davout, répondit vivement à Savary: À qui voulez-vous donc que je me
fie, lorsque celui même qui désapprouve la convention, n'ose pas
conformer sa signature à son opinion? On veut que je désobéisse, et on
n'ose pas soutenir jusqu'au bout l'avis qu'on a ouvert!--Desaix,
quoique désolé, mais voyant le torrent, et y cédant lui-même, apposa
sa signature, le 28 janvier, sur cette malheureuse convention, célèbre
depuis sous le titre de convention d'El-Arisch (8 pluviôse).

[En marge: Signature de la convention d'El-Arisch stipulant
l'évacuation de l'Égypte.]

La chose faite, on commençait à en sentir la gravité. Desaix, revenu
au camp, s'en exprimait avec douleur, et ne dissimulait pas son
profond chagrin d'avoir été choisi pour une telle mission, et forcé de
la remplir par un ordre du général en chef. Davout, Menou et quelques
autres se répandaient en propos amers; la division éclatait de toutes
parts au camp de Salahieh.

Cependant on s'apprêtait à partir; le gros de l'armée était tout à la
joie de quitter ces parages lointains, et de revoir bientôt la France.
Sir Sidney Smith avait regagné son bord. Le visir s'approchait, et
prenait possession, l'une après l'autre, des positions retranchées de
Katieh, de Salahieh, de Belbeïs, que Kléber, pressé d'exécuter la
convention, lui remettait fidèlement. Kléber retournait au Kaire pour
faire ses dispositions de départ, rappeler à lui les troupes qui
gardaient la Haute-Égypte, concentrer son armée, et la diriger ensuite
sur Rosette et Alexandrie, aux époques convenues pour l'embarquement.

[En marge: Effet produit en Europe par les dépêches d'Égypte.]

Pendant que ces événements se passaient en Égypte, conséquences
funestes d'un sentiment que les chefs de l'armée avaient secondé au
lieu de le combattre, d'autres événements avaient lieu en Europe,
conséquences exactes des mêmes causes. En effet, les lettres et
dépêches envoyées par duplicata, étaient, comme on l'a vu, arrivées en
même temps à Paris et à Londres. La dépêche accusatrice dirigée contre
le général Bonaparte, et destinée au Directoire, avait été remise au
général Bonaparte lui-même, devenu chef du gouvernement. Il avait été
révolté de tant de faiblesses et de faussetés; mais il sentait le
besoin que l'armée avait de Kléber, il estimait les grandes qualités
de ce général, et, ne prévoyant pas que le découragement pût aller
chez lui jusqu'à l'abandon de l'Égypte, il dissimula ses propres
griefs. Il se hâta donc de faire partir de France des instructions, et
l'annonce des grands secours qu'il préparait.

[En marge: Ordre donné par les Anglais d'exiger que l'armée française
se rende prisonnière de guerre.]

De son côté, le gouvernement britannique, auquel étaient parvenues en
double les dépêches de Kléber, et un grand nombre de lettres écrites
par nos officiers à leurs familles, les fit publier toutes, dans le
but de montrer à l'Europe la situation des Français en Égypte, et de
brouiller entre eux les généraux Kléber et Bonaparte. C'était un
calcul tout simple de la part d'une puissance ennemie. En même temps,
le cabinet anglais avait reçu avis des ouvertures faites par Kléber au
grand visir et à sir Sidney Smith. Croyant l'armée française réduite à
la dernière extrémité, il se hâta d'envoyer l'ordre formel de ne lui
accorder aucune capitulation, à moins qu'elle ne se rendît prisonnière
de guerre. M. Dundas employa même à la tribune du parlement des
expressions odieuses. Il faut, dit-il, faire un exemple de cette
armée, qui, en pleine paix, a voulu envahir les états de nos alliés;
l'intérêt du genre humain veut qu'elle soit détruite.

[En marge: Fév. 1800.]

Ce langage était barbare; il peint la violence des passions qui
remplissaient alors le coeur des deux nations. Le cabinet anglais
avait pris à la lettre les exagérations de Kléber et de nos officiers;
il regardait les Français comme réduits à subir toutes les conditions
qu'on voudrait leur imposer, et, sans prévoir ce qui se passait, il
commit la légèreté de donner à lord Keith, commandant en chef dans la
Méditerranée, l'ordre absolu de ne signer aucune capitulation sans la
condition expresse de retenir l'armée française prisonnière.

[En marge: Regrets de sir Sydney Smith en recevant les nouveaux ordres
d'Angleterre.]

L'ordre, parti de Londres le 17 décembre, parvint à l'amiral Keith,
dans l'île de Minorque, vers les premiers jours de janvier 1800, et,
le 8 du même mois, cet amiral se hâta de communiquer à sir Sidney
Smith les instructions qu'il venait de recevoir de son gouvernement.
Il fallait du temps, surtout dans cette saison, pour traverser la
Méditerranée. Les communications de lord Keith n'arrivèrent à sir
Sidney Smith que le 20 février. Celui-ci en fut désolé. Il avait agi
sans instruction précise de son gouvernement, comptant que ses actes
seraient approuvés; il se trouvait donc compromis à l'égard des
Français, car il pouvait être accusé par eux de déloyauté. Mieux
instruit d'ailleurs du véritable état des choses, il savait bien que
Kléber ne consentirait jamais à se rendre prisonnier de guerre, et il
voyait la convention d'El-Arisch, si habilement arrachée à une
faiblesse d'un moment, tout à fait compromise. Il se hâta d'écrire à
Kléber pour lui exprimer sa douleur, pour l'avertir loyalement de ce
qui se passait, l'engager à suspendre sur-le-champ la remise des
places égyptiennes au grand visir, et le conjurer d'attendre de
nouveaux ordres d'Angleterre, avant de prendre aucune résolution
définitive.

[En marge: Mars 1800.]

Malheureusement, quand ces avis de sir Sidney Smith parvinrent au
Kaire, l'armée française avait déjà exécuté en partie la convention
d'El-Arisch. Elle avait remis aux Turcs toutes les positions de la
rive droite du Nil, Katieh, Salahieh, Belbeïs, et quelques-unes des
positions du Delta, notamment la ville de Damiette et le fort de
Lesbeh. Les troupes étaient déjà en marche pour Alexandrie, avec les
bagages et les munitions. La division de la Haute-Égypte avait livré
le haut Nil aux Turcs, et se repliait sur le Kaire, pour se réunir
vers la mer au reste de l'armée. Desaix, profitant de l'ordre qu'il
avait reçu de se rendre en France, et ne voulant pas prendre part aux
détails de cette honteuse retraite, était parti avec Davout, qui, de
son côté, ne pouvait plus demeurer auprès de Kléber. Kléber, oubliant
ses démêlés avec Davout, avait voulu le retenir, et lui avait offert
le grade de général de division, qu'il pouvait conférer en qualité de
gouverneur de l'Égypte. Davout avait refusé, en disant qu'il ne
voulait pas que son avancement portât la date d'un événement aussi
déplorable. Mais tandis que Desaix et Davout s'embarquaient, M. de
Latour-Maubourg, arrivant de France avec les dépêches du Premier
Consul, les rencontra sur la plage; il annonçait la révolution du 18
brumaire, et l'élévation au suprême pouvoir du général Bonaparte.
Ainsi Kléber, au moment où il venait de se dessaisir des positions
fortifiées, apprenait la non-exécution de la convention d'El-Arisch,
et la nouvelle, non moins grave pour lui, de l'établissement du
gouvernement consulaire.

Mais c'était assez de faiblesse pour un grand caractère; on allait,
par une offre déshonorante, rappeler Kléber à lui-même, et en faire ce
qu'il était véritablement, un héros. Il fallait ou se rendre
prisonnier, ou se défendre dans une situation bien pire que celle
qu'on avait déclarée insoutenable, dans le conseil de guerre de
Salahieh; il fallait ou subir le déshonneur, ou accepter une lutte
désespérée: Kléber n'hésita pas, et on va voir que, malgré une
situation fort empirée, il sut faire ce qu'il avait jugé impossible
quelques jours auparavant, et se donna ainsi à lui-même le plus noble
des démentis.

[En marge: Ordres donnés par Kléber.]

Kléber contremanda sur-le-champ tous les ordres précédemment adressés
à l'armée. Il ramena de la Basse-Égypte jusqu'au Kaire une partie des
troupes qui avaient déjà descendu le Nil; il fit remonter ses
munitions; il pressa la division de la Haute-Égypte de venir le
rejoindre, et signifia au grand visir de s'arrêter dans sa marche vers
le Kaire, sans quoi il commencerait immédiatement les hostilités. Le
grand visir lui répondit que la convention d'El-Arisch était signée,
qu'elle devait être exécutée; qu'en conséquence il allait s'avancer
sur la capitale. Au même instant arriva au quartier-général un
officier parti de Minorque, porteur d'une lettre de lord Keith à
Kléber. Entre autres expressions, cette lettre contenait les
suivantes: «J'ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté Britannique de
ne consentir à aucune capitulation avec l'armée que vous commandez,
excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait
prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux contenus
dans le port d'Alexandrie.»

Kléber, indigné, fit mettre à l'ordre de l'armée la lettre de lord
Keith, en y ajoutant ces simples paroles:

[En marge: Proclamation aux troupes.]

SOLDATS! ON NE RÉPOND À DE TELLES INSOLENCES QUE PAR DES VICTOIRES;
PRÉPAREZ-VOUS À COMBATTRE.

Ce noble langage retentit dans tous les coeurs. La situation était
bien changée depuis le 28 janvier, jour de la signature de la
convention d'El-Arisch! Alors on tenait toutes les positions
fortifiées de l'Égypte; on dominait les Égyptiens, qui étaient soumis
et tranquilles; le visir se trouvait au delà du désert. Aujourd'hui,
au contraire, on avait livré les postes les plus importants; on
n'occupait plus que la plaine; la population était partout en éveil;
le peuple du Kaire, excité par la présence du grand visir, qui était à
cinq heures de marche, n'attendait que le premier signal pour se
révolter. Le lugubre tableau tracé dans le conseil de guerre, où la
convention d'El-Arisch avait été débattue, ce tableau, faux alors,
était rigoureusement vrai aujourd'hui. L'armée française allait
combattre dans la plaine qui borde le Nil, ayant en tête le visir
avec 80 mille hommes, et sur ses derrières les 300 mille habitants du
Kaire, prêts à se soulever: et elle était sans crainte! Glorieuse
réparation d'une grande faute!

[En marge: Vains efforts de sir Sydney Smith pour empêcher le
renouvellement des hostilités.]

Des agents de sir Sidney Smith étaient accourus pour s'interposer
entre les Français et les Turcs, et faire entendre de nouvelles
paroles d'accommodement. On venait, disaient-ils, d'écrire à Londres;
lorsque la convention d'El-Arisch y serait connue, elle serait
certainement ratifiée; dans cette situation il fallait suspendre les
hostilités et attendre.--Le grand visir et Kléber y consentaient, mais
à des conditions inconciliables. Le grand visir voulait qu'on lui
livrât le Kaire; Kléber voulait, au contraire, que le visir rebroussât
chemin jusqu'à la frontière. Dans un tel état de choses, combattre
était la seule ressource.

[En marge: Bataille d'Héliopolis livrée le 20 mars.]

Le 20 mars 1800 (29 ventôse an VIII), avant la pointe du jour, l'armée
française sortit du Kaire, et se déploya dans les riches plaines qui
bordent le Nil, ayant le fleuve à gauche, le désert à droite, et en
face, mais au loin, les ruines de l'antique Héliopolis. (Voir la carte
nº 11.) La nuit, presque lumineuse dans ces climats, rendait les
manoeuvres faciles, sans toutefois les rendre distinctes pour
l'ennemi. L'armée se forma en quatre carrés: deux à gauche sous le
général Reynier, deux à droite sous le général Friant. Ils étaient
composés de deux demi-brigades d'infanterie chacun, rangées sur
plusieurs lignes. Aux angles et en dehors, se trouvaient des
compagnies de grenadiers, adossées aux carrés eux-mêmes, leur servant
de renfort pendant la marche ou les charges de la cavalerie, et s'en
détachant pour voler à l'attaque des positions défendues, quand
l'ennemi voulait tenir quelque part. Au centre de la ligne de
bataille, c'est-à-dire entre les deux carrés de gauche et les deux
carrés de droite, la cavalerie était disposée en masse profonde, ayant
l'artillerie légère sur ses ailes. À quelque distance en arrière et à
gauche, un cinquième carré, moindre que les autres, était destiné à
servir de réserve. On pouvait évaluer à un peu moins de dix mille
hommes, les troupes que Kléber venait de réunir dans cette plaine
d'Héliopolis. Elles étaient fermes et tranquilles.

Le jour commençait à paraître. Kléber, qui, depuis qu'il était général
en chef, déployait, pour imposer aux Égyptiens, une sorte de luxe,
était revêtu d'un riche uniforme. Monté sur un cheval de grande
taille, il vint montrer aux soldats cette noble figure, qu'ils
aimaient tant à voir, et dont la fière beauté les remplissait de
confiance.--Mes amis, leur dit-il en parcourant leurs rangs, vous ne
possédez plus en Égypte que le terrain que vous avez sous vos pieds.
Si vous reculez d'un seul pas, vous êtes perdus!--Le plus grand
enthousiasme accueillit partout sa présence et ses paroles; et, dès
que le jour fut fait, il donna l'ordre de marcher en avant.

[Illustration: KLÉBER. (À Héliopolis.)]

On n'apercevait encore qu'une partie de l'armée du visir. Dans cette
plaine du Nil qui s'étendait devant nous, se voyait le village
d'El-Matarieh, que les Turcs avaient retranché. Il y avait là une
avant-garde de 5 à 6 mille janissaires, très-bons soldats, escortés de
quelques mille cavaliers. Un peu au delà, un autre rassemblement
paraissait vouloir se glisser entre le fleuve et notre aile gauche,
pour aller soulever le Kaire sur nos derrières. En face, et beaucoup
plus loin, les ruines de l'antique Héliopolis, un bois de palmiers, de
fortes ondulations de terrain, dérobaient aux yeux de nos soldats le
gros de l'armée turque. On pouvait estimer à 70 ou 80 mille hommes la
réunion de toutes ces forces, tant le corps principal que le corps
placé à El-Matarieh, et le détachement en marche pour pénétrer dans la
ville du Kaire.

Kléber fit charger d'abord par un escadron des guides à cheval le
détachement manoeuvrant sur notre gauche pour s'introduire dans le
Kaire. Les guides s'élancèrent au galop sur cette troupe confuse. Les
Turcs, qui ne craignaient jamais la cavalerie, reçurent le choc, et le
rendirent à leur tour. Ils enveloppèrent complètement nos cavaliers,
et allaient même les tailler en pièces, lorsque Kléber envoya à leur
secours le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons, qui,
fondant sur l'épais rassemblement, au milieu duquel les guides étaient
comme enveloppés, le dispersèrent à coups de sabre, et le mirent en
fuite. Les Turcs s'éloignèrent alors à perte de vue.

Cela fait, Kléber se hâta d'attaquer le village retranché
d'El-Matarieh, avant que le gros de l'armée ennemie eût le temps
d'accourir. Il chargea de ce soin le général Reynier, avec les deux
carrés de gauche; et lui-même avec les deux carrés de droite, opérant
un mouvement de conversion, prit position entre El-Matarieh et
Héliopolis, afin d'empêcher l'armée turque de venir au secours de la
position attaquée.

Reynier, arrivé près d'El-Matarieh, détacha les compagnies de
grenadiers qui doublaient les angles des carrés, et leur ordonna de
charger le village. Ces compagnies s'avancèrent en formant deux
petites colonnes. Les braves janissaires ne voulurent pas les
attendre, et marchèrent à leur rencontre. Nos grenadiers, les recevant
de pied ferme, firent sur eux une décharge de mousqueterie à bout
portant, en abattirent un grand nombre, puis les abordèrent baïonnette
abaissée. Tandis que la première colonne de grenadiers attaquait de
front les janissaires, la seconde les prenait en flanc, et achevait de
les disperser. Puis les deux colonnes réunies se jetèrent dans
El-Matarieh, au milieu d'une grêle de balles. Elles fondirent à coup
de baïonnette sur les Turcs qui résistaient, et, après un grand
carnage, elles demeurèrent maîtresses de la position. Les Turcs
s'enfuirent dans la plaine, et, se joignant à ceux que les guides; les
chasseurs et les dragons venaient de disperser tout à l'heure,
coururent en désordre vers le Kaire, sous la conduite de Nassif-Pacha,
le lieutenant du grand visir.

Le village d'El-Matarieh, plein de dépouilles à la façon des
Orientaux, offrait à nos soldats un ample butin. Mais on ne s'y arrêta
pas; soldats et généraux sentaient le besoin de n'être pas surpris au
milieu d'un village, par la masse des troupes turques. L'armée,
reprenant peu à peu son ordre du matin, s'avança dans la plaine,
toujours formée en plusieurs carrés, la cavalerie au milieu. Elle
dépassa les ruines d'Héliopolis, et aperçut au delà un nuage de
poussière qui s'élevait à l'horizon, et s'avançait rapidement vers
nous. À gauche se montrait le village de Seriaqous; à droite, au
milieu d'un bois de palmiers, le village d'El-Merg, situé au bord d'un
petit lac, dit lac des Pèlerins. Une légère élévation de terrain
courait de l'un à l'autre de ces villages. Tout à coup ce nuage mobile
de poussière s'arrêta, puis se dissipa sous un souffle de vent, et
laissa voir l'armée turque, formant une longue ligne flottante de
Seriaqous à El-Merg. Placée sur l'élévation du terrain, elle dominait
un peu le sol sur lequel nos troupes étaient déployées. Kléber alors
donna l'ordre de se porter en avant. Reynier, avec les deux carrés de
gauche, marcha vers Seriaqous; Friant, avec les deux carrés de droite,
se dirigea sur El-Merg. L'ennemi avait répandu un bon nombre de
tirailleurs en avant des palmiers qui entourent El-Merg. Mais un
combat de tirailleurs ne pouvait guère lui réussir contre des soldats
comme les nôtres. Friant envoya quelques compagnies d'infanterie
légère, qui firent bientôt rentrer ces Turcs détachés dans la masse
confuse de leur armée. Le grand visir était là, dans un groupe de
cavaliers, dont les armures brillantes reluisaient au soleil. Quelques
obus dispersèrent ce groupe. L'ennemi voulut répondre par le
déploiement de son artillerie; mais ses boulets, mal dirigés,
passaient par-dessus la tête de nos soldats. Bientôt ses pièces furent
démontées par les nôtres, et mises hors de combat. On vit alors les
mille drapeaux de l'armée turque s'agiter, et une partie de ses
escadrons fondre du village d'El-Merg sur les carrés de la division
Friant. Les profondes gerçures du sol, effet ordinaire d'un soleil
ardent sur une terre long-temps inondée, retardaient heureusement
l'impétuosité des chevaux. Le général Friant, laissant arriver ces
cavaliers turcs, ordonna tout à coup un feu de mitraille presque à
bout portant, et les renversa par centaines. Ils se retirèrent en
désordre.

Ce n'était là que le prélude d'une attaque générale. L'armée turque
s'y préparait visiblement. Nos carrés attendaient de pied ferme, deux
à droite, deux à gauche, la cavalerie au milieu, faisant face devant
et derrière, et couverte par deux lignes d'artillerie. Au signal donné
par le grand visir, la masse de la cavalerie turque s'ébranle tout
entière. Elle fond sur nos carrés, se répand sur leurs ailes, les
tourne, et enveloppe bientôt les quatre fronts de notre ordre de
bataille. L'infanterie française, que les cris, le mouvement, le
tumulte de la cavalerie turque ne troublent point, demeure calme, la
baïonnette baissée, faisant un feu continu et bien dirigé. En vain ces
mille groupes de cavaliers tourbillonnent autour d'elle; ils tombent
sous la mitraille et les balles, arrivent rarement jusqu'à ses
baïonnettes, expirent à ses pieds, ou se détournent, et fuient pour ne
plus reparaître.

Après une longue et effroyable confusion, le ciel, obscurci par la
fumée et la poussière, s'éclaircit enfin, le sol se découvre, et nos
troupes victorieuses aperçoivent devant elles une masse d'hommes et de
chevaux, morts ou mourants; et au loin, aussi loin que la vue peut
s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens.

Le gros des Turcs se retirait en effet vers El-Kanqah, où ils avaient
campé la nuit précédente, sur la route de la Basse-Égypte. Quelques
groupes seulement allaient rejoindre les rassemblements qui, le matin,
s'étaient dirigés vers le Kaire, à la suite de Nassif-Pacha, le
lieutenant du grand visir.

Kléber ne voulait laisser aucun repos à l'ennemi. Nos carrés,
conservant leur ordre de bataille, traversèrent la plaine d'un pas
rapide franchissant Seriaqous, El-Merg, et s'avancèrent jusqu'à
El-Kanqah. Nous y arrivâmes à la nuit; l'ennemi, se voyant serré de
près, se mit à fuir de nouveau en désordre laissant à notre armée les
vivres et les bagages dont elle avait grand besoin.

[En marge: Résultats de la bataille d'Héliopolis.]

Ainsi, dans cette plaine d'Héliopolis, dix mille soldats, par
l'ascendant de la discipline et du courage tranquille, venaient de
disperser 70 ou 80 mille ennemis. Mais, afin d'obtenir un résultat
plus sérieux que celui de quelques mille morts ou blessés, couchés sur
la poussière, il fallait poursuivie les Turcs, les rejeter dans le
désert, et les y faire périr par la faim, la soif, et le sabre des
Arabes. L'armée française était épuisée de fatigue. Kléber lui accorda
un peu de repos, et ordonna la poursuite pour le lendemain.

[En marge: Quelques débris de l'armée du visir se jettent dans le
Kaire.]

Nous comptions à peine deux ou trois centaines de blessés ou de morts,
car, dans ce genre de combat, une troupe en carré qui ne s'est pas
laissé entamer, fait peu de pertes. Kléber, en ce moment, entendait
le canon du côté du Kaire; il se doutait bien que les corps qui
avaient tourné sa gauche, étaient allés seconder la révolte de cette
ville. Nassif-Pacha, lieutenant du visir, Ibrahim-Bey, l'un des deux
chefs mamelucks, y étaient entrés, en effet, avec 2 mille Mamelucks, 8
ou 10 mille cavaliers turcs, quelques villageois révoltés des
environs, en tout une vingtaine de mille hommes. Kléber avait laissé à
peine 2 mille hommes dans cette grande capitale, répartis dans la
citadelle et les forts. Il ordonna au général Lagrange de partir à
minuit même, avec quatre bataillons, pour aller à leur secours. Il
prescrivit à tous les commandants de troupes restés au Kaire de
prendre de fortes positions, de se maintenir en communication les uns
avec les autres, mais de n'essayer avant son retour aucune attaque
décisive. Il craignait de leur part quelque fausse manoeuvre, qui
compromettrait inutilement la vie de ses soldats, chaque jour plus
précieuse, à mesure qu'on était plus décidément condamné à rester en
Égypte.

[En marge: Conduite de Murad-Bey pendant la bataille.]

Pendant tout le temps qu'avait duré la bataille, le second chef des
Mamelucks, Murad-Bey, celui qui avait autrefois partagé avec
Ibrahim-Bey la domination de l'Égypte, qui se distinguait de son
collègue par une bravoure brillante, par une générosité chevaleresque,
et beaucoup d'intelligence, était resté sur les ailes de l'armée
turque, immobile, à la tête de six cents cavaliers superbes. La
bataille finie, il s'était enfoncé dans le désert, et avait disparu.
C'est en conséquence d'une parole donnée à Kléber qu'il avait agi de
la sorte. Murad-Bey, transporté récemment au quartier-général du
visir, avait senti renaître en lui la vieille jalousie qui depuis
long-temps divisait les Turcs et les Mamelucks. Il avait compris que
les Turcs voulaient recouvrer l'Égypte, non pour la rendre aux
Mamelucks, mais pour la posséder eux-mêmes. Il avait donc songé à se
rapprocher des Français, dans le but de s'allier à eux s'ils
triomphaient, ou de leur succéder s'ils étaient vaincus. Cependant,
agissant avec circonspection, il n'avait pas voulu se prononcer tant
que les hostilités ne seraient pas définitivement reprises, et avait
promis à Kléber de se déclarer pour lui après la première bataille.
Cette bataille était livrée, elle était glorieuse pour les Français,
et sa sympathie pour eux en devait être grandement augmentée. Nous
pouvions espérer de l'avoir sous peu de jours pour allié déclaré.

[En marge: Poursuite de l'armée turque.]

Au milieu même de la nuit qui suivit la bataille, après quelques
heures de repos accordées aux troupes, Kléber fit sonner le réveil, et
se mit en marche pour Belbeïs, afin de ne laisser aucun répit aux
Turcs. (Voir la carte nº 12.) Il y arriva dans la journée de
très-bonne heure. C'était le 21 mars (30 ventôse). Déjà le visir, dans
sa fuite rapide, avait dépassé Belbeïs. Il avait laissé dans le fort
et la ville un corps d'infanterie, et dans la plaine un millier de
cavaliers. À l'approche de nos troupes, ces cavaliers s'enfuirent. On
chassa les Turcs de la ville, on les enferma dans le fort, où, après
l'échange de quelques coups de canon, le manque d'eau, l'épouvante les
décidèrent à se rendre. Cependant le fanatisme était grand parmi ces
troupes turques; quelques hommes aimèrent mieux se faire tuer que de
livrer leurs armes. Pendant ce temps la cavalerie du général Leclerc,
battant la plaine, saisit une longue caravane de chameaux qui se
dirigeait vers le Kaire, et qui portait les bagages de Nassif-Pacha et
d'Ibrahim-Bey. Cette capture révéla plus complètement à Kléber le
véritable projet des Turcs, qui consistait à faire insurger
non-seulement la capitale, mais les grandes villes de l'Égypte. Averti
de ce dessein, et voyant que l'armée turque ne tenait nulle part, il
détacha encore le général Friant avec cinq bataillons sur le Kaire,
pour appuyer les quatre bataillons partis la veille d'El-Kanqah, sous
la conduite du général Lagrange.

Le lendemain, 22 mars (1er germinal), il se mit en route pour
Salahieh. Le général Reynier le précédait à la tête de la division de
gauche; il marchait lui-même à la suite avec les guides et le 7e de
hussards. Venait enfin le général Belliard avec sa brigade, reste de
la division Friant. Pendant le trajet, on reçut un message du grand
visir qui demandait à négocier. On ne répondit que par un refus.
Arrivé près de Karaïm, à moitié chemin de Salahieh, on entendit une
canonnade; peu après on aperçut la division Reynier formée en carré,
et aux prises avec une multitude de cavaliers. Kléber fit dire à
Belliard de hâter sa marche, et lui-même, avec la cavalerie, se
rapprocha en toute hâte du carré de Reynier. Mais, à cette vue, les
Turcs qui attaquaient la division Reynier, aimant mieux avoir affaire
à la cavalerie qu'à l'infanterie française, se rabattirent sur les
guides et le 7e de hussards que Kléber amenait avec lui. Leur charge
fut si subite que l'artillerie légère n'eut pas le temps de se mettre
en batterie. Les conducteurs furent sabrés sur leurs pièces; Kléber,
avec les guides et les hussards, se trouva un instant dans le plus
grand danger, surtout parce que les habitants de Karaïm, croyant que
c'en était fait de cette poignée de Français, étaient accourus avec
des fourches et des faux pour les achever. Mais Reynier envoya
sur-le-champ le 14e de dragons, qui dégagea Kléber à temps. Belliard,
qui avait forcé le pas, arriva immédiatement après avec son
infanterie, et on tailla en pièces quelques centaines d'hommes.

Kléber, pressé d'arriver à Salahieh, hâta sa marche, remettant à son
retour la punition de Karaïm. La chaleur du jour était accablante; le
vent soufflait du désert; on respirait avec un air brûlant une
poussière fine et pénétrante. Hommes et chevaux étaient épuisés de
fatigue. On arriva enfin à Salahieh vers la chute du jour. On était là
sur la frontière même d'Égypte, à l'entrée du désert de Syrie, et
Kléber s'attendait pour le lendemain à une dernière action contre le
grand visir. Mais le lendemain matin, 23 mars (2 germinal), les
habitants, de Salahieh vinrent à sa rencontre, en lui annonçant que le
visir fuyait dans le plus grand désordre. Kléber accourut, et vit
lui-même ce spectacle, qui lui prouva combien il s'était exagéré le
danger des armées turques.

[En marge: Le visir repasse le désert.]

[En marge: Prise du camp du visir.]

Le grand visir, prenant avec lui cinq cents cavaliers, les meilleurs,
s'était enfoncé avec quelques bagages dans le désert. Le reste de son
armée fuyait dans tous les sens; une partie courait vers le Delta,
une autre restée à Salahieh demandait grâce à genoux; une autre enfin,
ayant voulu chercher asile dans le désert, périssait sous le sabre des
Arabes. Ces derniers, après avoir convoyé l'année turque, étaient
demeurés à la frontière, sachant qu'il y aurait des vaincus, et dès
lors du butin à recueillir. Ils avaient deviné juste; car, trouvant
l'armée turque complètement démoralisée et incapable de se défendre,
même contre eux, ils égorgeaient les fuyards pour les piller. Au
moment où Kléber arriva, ils avaient envahi le camp abandonné du
visir, et s'y étaient abattus comme une nuée d'oiseaux de proie. À la
vue de notre armée, ils s'envolèrent sur leurs rapides chevaux,
laissant à nos soldats d'abondantes dépouilles. Il y avait là, dans un
espace retranché d'une lieue carrée, une multitude infinie de tentes,
de chevaux, de canons, une grande quantité de selles et de harnais de
toute espèce, 40 mille fers de chevaux, des vivres à profusion, de
riches vêtements, des coffres déjà ouverts par les Arabes, mais pleins
encore de parfums d'aloès, d'étoffes de soie, de tous les objets enfin
qui composaient le luxe brillant et barbare des armées orientales. À
côté de douze litières en bois sculpté et doré se trouvait une voiture
suspendue à l'européenne, de fabrique anglaise, et des pièces de canon
avec la devise: _Honni soit qui mal y pense_; témoignage certain de
l'intervention très-active des Anglais dans cette guerre.

Nos soldats, qui n'avaient rien apporté avec eux, trouvèrent dans le
camp turc des vivres, des munitions, un riche butin, et des objets
dont la singularité leur donnait à rire; ce qu'ils étaient toujours
disposés à faire, après un court moment de tristesse. Étrange
puissance du moral sur les hommes! aujourd'hui victorieux, ils ne
voulaient plus quitter l'Égypte, et ne se regardaient plus comme
condamnés à périr dans un exil lointain!

Lorsque Kléber se fut assuré de ses propres yeux que l'armée turque
avait disparu, il résolut de rebrousser chemin, pour faire rentrer
dans le devoir les villes de la Basse-Égypte, et surtout celle du
Kaire. Il fit les dispositions suivantes. Les généraux Rampon et
Lanusse furent chargés de parcourir le Delta. Rampon devait marcher
sur la ville importante de Damiette, qui était au pouvoir des Turcs,
et la reprendre. Lanusse devait se tenir en communication avec Rampon,
balayer le Delta depuis la ville de Damiette jusqu'à celle
d'Alexandrie, et réduire successivement les bourgades révoltées.
Belliard avait pour mission générale d'appuyer ces diverses
opérations, et pour mission spéciale de seconder Rampon dans son
attaque sur Damiette, et de reprendre lui-même le fort de Lesbeh, qui
ferme l'une des bouches du Nil. Kléber laissa en outre Reynier à
Salahieh, pour empêcher les restes de l'armée turque, engagés dans le
désert, de Syrie, d'en revenir. Celui-ci devait demeurer en
observation sur la frontière, jusqu'à ce que les Arabes eussent achevé
la dispersion des Turcs, et revenir ensuite au Kaire. Enfin Kléber
partit lui-même le lendemain 24 mars (3 germinal) avec la 88e
demi-brigade, deux compagnies de grenadiers, le 7e de hussards, le 3e
et le 14e de dragons.

[En marge: Retour de Kléber au Kaire.]

[En marge: Insurrection du Kaire.]

Il arriva au Kaire le 27 mars. De graves événements s'y étaient passés
depuis son départ. La population de cette grande ville, qui comptait
près de 300 mille habitants, qui était mobile, passionnée, portée au
changement comme toute multitude, avait cédé aux suggestions des
émissaires turcs, et s'était jetée sur les Français dès qu'elle avait
entendu le canon d'Héliopolis. Accourue tout entière sous les murs de
la ville pendant la bataille, et voyant Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey
avec quelques mille cavaliers et janissaires, elle avait cru ceux-ci
vainqueurs. Ils s'étaient bien gardés de la détromper, et lui avaient
affirmé, au contraire, que les Français venaient d'être exterminés, et
le grand visir de remporter une victoire complète. À cette nouvelle,
50 mille individus s'étaient levés au Kaire, à Boulaq, à Gyzeh. Armés
de sabres, de lances, de vieux fusils, ils projetaient d'égorger les
Français restés parmi eux. Mais 2 mille hommes retranchés dans la
citadelle et dans les forts qui dominaient la ville, pourvus de vivres
et de munitions, présentaient une résistance difficile à vaincre.
Repliés à temps presque tous, ils avaient réussi à se renfermer dans
des lieux fortifiés. Quelques-uns cependant avaient été en grand
péril: c'étaient ceux qui, au nombre de 200 seulement, tenaient
garnison dans la maison du quartier-général. Cette belle maison,
occupée autrefois par le général Bonaparte, depuis par Kléber et les
principales administrations, se trouvait située à l'une des extrémités
de la ville, donnant d'un côté sur la place Ezbekyeh, la plus belle
du Kaire, de l'autre sur des jardins adossés au Nil. (Voir la carte nº
13.) Les Turcs et la populace soulevée voulurent envahir cette maison
et y égorger les deux cents Français qui l'occupaient. Cela leur était
d'autant plus facile que le général Verdier, qui gardait la citadelle
placée à l'autre extrémité du Kaire, ne pouvait pas venir à leur
secours. Mais les braves soldats qui se trouvaient dans la maison du
quartier-général, tantôt avec un feu bien nourri, tantôt avec des
sorties audacieuses, firent si bien, qu'ils continrent cette multitude
féroce, et donnèrent au général Lagrange le temps d'arriver. Il avait
été détaché, comme on l'a vu, le soir même de la bataille, avec quatre
bataillons. Il arriva le lendemain à midi, entra par les jardins, et
rendit dès lors la maison du quartier-général inexpugnable.

[En marge: Massacre des chrétiens.]

Les Turcs, ne voyant pas moyen de vaincre la résistance des Français,
s'en vengèrent sur les malheureux chrétiens qu'ils avaient sous la
main. Ils commencèrent par massacrer une partie des habitants du
quartier européen; ils tuèrent plusieurs négociants, pillèrent leurs
maisons, et enlevèrent leurs filles et leurs femmes. Ils recherchèrent
ensuite ceux des Arabes qui étaient accusés de bien vivre avec les
Français, et de boire du vin avec eux. Ils les égorgèrent, et firent,
comme de coutume, succéder le pillage au massacre. Ils empalèrent un
Arabe qui avait été chef des janissaires sous les Français, et qui
était chargé de la police du Kaire; ils traitèrent de même celui qui
avait été secrétaire du divan institué par le général Bonaparte. De là
ils passèrent au quartier des Cophtes. Ceux-ci, comme on le sait,
descendent des anciens habitants de l'Égypte, et ont persisté dans le
christianisme, malgré toutes les dominations musulmanes qui se sont
succédé dans leur pays. Leurs richesses étaient grandes et provenaient
de la perception des impôts, que les Mamelucks leur avaient déléguée.
On voulait punir en eux des amis des Français, et piller surtout leurs
maisons. Fort heureusement pour ces Cophtes, leur quartier formait la
gauche de la place Ezbekyeh, et s'appuyait au quartier-général. Leur
chef d'ailleurs était riche et brave: il se défendit bien, et parvint
à les sauver.

Au milieu de ces horreurs, Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey étaient honteux
eux-mêmes de ce qu'ils faisaient ou laissaient faire. Ils voyaient
périr avec regret des richesses qui devaient leur appartenir, s'ils
restaient en possession de l'Égypte. Mais ils permettaient tout à une
populace dont ils n'étaient plus maîtres, et voulaient d'ailleurs par
ces massacres la tenir en haleine contre les Français.

[En marge: Avril 1800.]

Sur ces entrefaites, arriva le général Friant, détaché de Belbeïs,
puis enfin Kléber lui-même. Tous deux entrèrent par les jardins de la
maison du quartier-général. Quoique vainqueur de l'armée du visir,
Kléber avait une grave difficulté à surmonter, c'était de conquérir
une ville immense, peuplée de 300 mille habitants, en partie révoltés,
occupée par 20 mille Turcs, construite à l'orientale, c'est-à-dire
percée de rues étroites, et divisée en massifs qui étaient de vraies
forteresses. Ces massifs, prenant leur jour en dedans, ne montrant au
dehors que des murs élevés, avaient au lieu de toits des terrasses,
d'où les insurgés faisaient un feu plongeant et meurtrier. Ajoutez que
les Turcs étaient maîtres de toute la ville, excepté la citadelle et
la place Ezbekyeh. Quant à cette dernière place, ils l'avaient en
quelque sorte bloquée, en fermant par des murs crénelés les rues qui
venaient y aboutir.

Les Français n'avaient que deux moyens d'attaque: c'était de faire du
haut de la citadelle un feu destructeur de bombes et d'obus, jusqu'à
ce qu'on eût réduit la ville; ou bien de déboucher par la place
Ezbekyeh, en renversant toutes les barrières élevées à la tête des
rues, et en prenant d'assaut, et un à un, tous les quartiers. Mais le
premier moyen pouvait amener la destruction d'une grande cité qui
était la capitale du pays, et dont on avait besoin pour vivre; le
second exposait à perdre plus de soldats que n'en auraient coûté dix
batailles comme celle d'Héliopolis.

[En marge: Habile temporisation de Kléber.]

Kléber montra ici autant de prudence qu'il venait de montrer d'énergie
dans les combats. Il résolut de gagner du temps, et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-même. Il avait envoyé presque tout son
matériel dans la Basse-Égypte, croyant être à la veille de
l'embarquement. Il enjoignit à Reynier, dès que l'armée du visir
aurait été entièrement jetée au delà du désert, dès que Damiette et
Lesbeh seraient repris, de remonter le Nil avec sa division tout
entière, et les munitions qui étaient nécessaires au Kaire. En
attendant, il fit bloquer toutes les issues par lesquelles la ville
communiquait avec le dehors. Bien que les révoltés se fussent procuré
des vivres en pillant les maisons des Égyptiens, ordinairement
remplies de provisions, bien qu'ils eussent forgé des boulets, fondu
même des canons, il était impossible que la disette ne se fît pas
bientôt sentir parmi eux. Ils devaient aussi finir par se détromper
sur l'état général des choses en Égypte, par savoir que les Français
étaient partout victorieux, et l'armée du visir dispersée; ils
devaient surtout se diviser prochainement, car leurs intérêts étaient
fort opposés. Les Turcs de Nassif-Pacha, les Mamelucks d'Ibrahim-Bey,
et le peuple arabe du Kaire, ne pouvaient être long-temps d'accord.
Par toutes ces raisons, Kléber crut devoir temporiser, et négocier.

[En marge: Alliance avec Murad-Bey.]

Pendant qu'il gagnait du temps, il acheva son traité d'alliance avec
Murad-Bey, en se servant de la femme de ce prince mameluck, qui était
en Égypte une personne universellement respectée, douée de beauté et
même d'esprit. Il lui accorda la province de Saïd sous la suzeraineté
de la France, et à condition de payer un tribut, représentant une
grande partie des impôts de cette province. Murad-Bey s'engagea de
plus à combattre pour les Français, et les Français s'engagèrent,
s'ils se retiraient jamais, à lui faciliter l'occupation de l'Égypte.
Murad-Bey, comme on le verra plus tard, fut fidèle au traité qu'il
venait de souscrire, et commença par chasser de la Haute-Égypte un
corps turc qui l'avait occupée.

Par le moyen de Murad-Bey et des cheiks secrètement amis de la France,
Kléber entama ensuite des négociations avec les Turcs entrés dans le
Kaire. Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey commençaient, en effet, à craindre
d'être enfermés dans la ville, pris par les Français, et traités à la
turque. Ils savaient d'ailleurs que l'armée du visir était
complètement dispersée. Ils se prêtèrent donc volontiers à des
pourparlers, et consentirent à une capitulation, en vertu de laquelle
ils pouvaient se retirer sains et saufs. Mais, au moment où cette
capitulation allait être conclue, les révoltés du Kaire, qui se
voyaient abandonnés à la vengeance des Français, furent saisis
d'effroi et de fureur, firent rompre les pourparlers, menacèrent
d'égorger ceux qui voulaient les abandonner, donnèrent même de
l'argent aux Turcs pour les engager à combattre. Une attaque de vive
force était donc indispensable pour achever la soumission.

La Basse-Égypte étant rentrée dans le devoir, Reynier était remonté
avec son corps, et un convoi de munitions. Il forma l'investissement
d'une partie de l'enceinte du Kaire, du nord au levant, c'est-à-dire
du fort Camin à la citadelle; le général Friant campa vers le
couchant, dans les jardins de la maison du quartier-général, entre la
ville et le Nil; la cavalerie Leclerc fut placée entre les divisions
Reynier et Friant, battant la campagne; le général Verdier occupa le
sud.

[En marge: Commencement des opérations pour reprendre le Kaire.]

Les 3 et 4 avril (13 et 14 germinal), un détachement du général Friant
commença la première attaque. Elle avait pour but de dégager la place
Ezbekyeh, qui était notre principal débouché. On débuta par le
quartier cophte, qui en formait la gauche. Les troupes s'engagèrent
avec la plus grande bravoure dans les rues qui traversaient ce
quartier en divers sens, tandis que plusieurs détachements faisaient
sauter les maisons tout autour de la place Ezbekyeh, afin de s'ouvrir
des issues dans l'intérieur de la ville. Pendant ce temps, la
citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population. Ces
attaques réussirent, et nous rendirent maîtres de la tête des rues qui
aboutissaient sur la place Ezbekyeh. Les jours suivants on enleva une
éminence placée près le fort Sulkouski, que les Turcs avaient
retranchée, et qui dominait le quartier cophte. On disposait ainsi
toutes choses pour une attaque générale et simultanée. Avant de donner
cette attaque, Kléber fit sommer les révoltés une dernière fois: ils
refusèrent d'écouter cette sommation. Attachant toujours beaucoup de
prix à ménager la ville, innocente d'ailleurs des fureurs de quelques
fanatiques, Kléber voulut parler aux yeux par le moyen d'un exemple
terrible. Il fit attaquer Boulaq, faubourg détaché du Kaire, sur les
bords du Nil.

[En marge: Prise de Boulaq.]

Le 15 avril (25 germinal), la division Friant cerna Boulaq, et fit
pleuvoir sur cette malheureuse bourgade une grêle de bombes et d'obus.
Favorisés par ce feu, les soldats s'élancèrent à l'assaut, mais
trouvèrent une vive résistance de la part des habitants et des Turcs.
Chaque rue, chaque maison devint le théâtre d'un combat acharné.
Kléber fit suspendre un instant cet horrible carnage, pour offrir leur
pardon aux révoltés: ce pardon fut repoussé. L'attaque alors fut
reprise; le feu se propagea de maison en maison, et Boulaq en flammes
essuya la double horreur d'un incendie et d'un assaut. Cependant, les
chefs de la population s'étant jetés aux pieds du vainqueur, Kléber
fit cesser l'effusion du sang, et sauva les restes de ce malheureux
faubourg. C'était le quartier où étaient situés les magasins du
commerce; on y trouva une immense quantité de marchandises, qui furent
préservées des flammes au profit de l'armée.

[En marge: Prise du Kaire.]

Cet horrible spectacle avait été aperçu de toute la population du Kaire.
Profitant de l'effet qu'il devait produire, Kléber fit attaquer la
capitale elle-même. Une maison attenante à celle du quartier-général, et
encore occupée par les Turcs, avait été minée; le feu fut mis à la mine;
Turcs et révoltés sautèrent en l'air. Ce fut le signal de l'attaque. Les
troupes de Priant et de Belliard débouchèrent par toutes les issues de
la place Ezbekyeh, tandis que le général Reynier se présentait par les
portes du nord et de l'est, et que Verdier, des hauteurs de la
citadelle, couvrait la ville de bombes. Le combat fut acharné. Les
troupes de Reynier franchirent la porte de Bab-el-Charyeh, placée à
l'extrémité du grand canal, et chassant devant elles Ibrahim-Bey et
Nassif-Pacha, qui la défendaient, les serrèrent tous deux contre la 9e
demi-brigade, laquelle, ayant pénétré par le point opposé, avait tout
refoulé dans sa marche victorieuse. Les corps français se joignirent
après avoir fait un affreux carnage. La nuit sépara les combattants.
Plusieurs mille Turcs, Mamelucks et révoltés avaient succombé; quatre
cents maisons étaient en flammes.

[En marge: Retraite des Turcs qui s'étaient jetés dans le Kaire.]

Ce fut le dernier effort de la révolte. Les habitants, qui avaient
long-temps retenu les Turcs, mirent le plus grand empressement à les
supplier de sortir du Kaire, et de leur laisser ainsi la liberté de
négocier avec les Français. Kléber, auquel ces scènes meurtrières
répugnaient, et qui tenait à épargner ses soldats, ne demandait pas
mieux que de traiter. Les agents de Murad-Bey lui servirent
d'intermédiaires. Le traité fut bientôt conclu. Nassif-Pacha et
Ibrahim-Bey durent se retirer en Syrie, escortés par un détachement de
l'armée française. Ils avaient la vie sauve pour toute condition. Ils
sortirent du Kaire le 25 avril (5 floréal), laissant à la merci des
Français les malheureux qu'ils avaient poussés à la révolte.

[En marge: Soumission de toute l'Égypte.]

Ainsi se termina cette lutte sanglante, qui avait commencé par la
bataille d'Héliopolis le 20 mars, et qui finissait le 25 avril par le
départ des derniers lieutenants du visir, après 35 jours de combats,
entre 20 mille Français d'une part, et de l'autre toutes les forces de
l'empire ottoman, secondées par la révolte des villes égyptiennes. De
grandes fautes avaient amené ce soulèvement, et provoqué cette
horrible effusion de sang. Si, en effet, les Français n'avaient pas
fait mine de se retirer, jamais les Égyptiens n'auraient osé se
soulever. La lutte se serait bornée à un combat brillant mais peu
dangereux, entre nos carrés d'infanterie et la cavalerie turque. Mais
un commencement d'évacuation amenant une explosion populaire dans
quelques villes, il fallut les reprendre d'assaut, ce qui fut plus
meurtrier qu'une bataille. Oublions les fautes de Kléber pour honorer
sa belle et vigoureuse conduite! Il n'avait pas cru pouvoir défendre
contre les Turcs l'Égypte paisible et soumise, et il venait d'en faire
la conquête en trente-cinq jours, contre les Turcs, les Égyptiens
soulevés, avec autant d'énergie que de prudence et d'humanité.

[En marge: Humanité de Kléber.]

Dans le Delta, toutes les villes étaient rentrées dans une complète
soumission. Murad-Bey avait chassé de la Haute-Égypte le détachement
turc de Dervich-Pacha. Partout les vaincus tremblaient devant le
vainqueur, et s'attendaient à un châtiment terrible. Les habitants du
Kaire surtout, qui avaient commis d'affreuses cruautés sur les Arabes
attachés aux Français, sur les chrétiens de toutes les nations,
étaient saisis d'effroi. Kléber, qui était humain et habile, se serait
bien gardé de répondre à des cruautés par des cruautés. Il savait que
la conquête, odieuse à tout peuple, ne devient tolérable aux yeux de
ceux qui la subissent, qu'au prix d'un bon gouvernement, et ne peut se
légitimer aux yeux des nations éclairées que par de grands desseins
accomplis. Il se hâta donc d'user modérément de sa victoire. Les
Égyptiens étaient persuadés qu'on allait les traiter durement; ils
croyaient que la perte de leur tête et de leurs biens expierait le
crime de ceux qui s'étaient révoltés. Kléber les assembla, leur montra
d'abord un visage sévère, puis leur pardonna, en se bornant à frapper
une contribution sur les villes insurgées.

[En marge: Mai 1800.]

Le Kaire paya dix millions, fardeau peu onéreux pour une aussi grande
cité. Les habitants se regardèrent comme fort heureux d'en être
quittes à ce prix. Huit autres millions furent imposés sur les villes
rebelles de la Basse-Égypte.

Cette somme permit de payer sur-le-champ la solde arriérée, ainsi que
les vivres dont l'armée avait besoin, de soigner les blessés,
d'achever les fortifications commencées. C'était une ressource
précieuse, en attendant que le système des impositions fût amélioré et
mis en recouvrement. Une autre ressource, tout à fait inattendue,
s'offrit dans le moment. Soixante-dix navires turcs venaient d'entrer
dans les ports de l'Égypte, pour transporter l'armée française. Les
dernières hostilités donnaient le droit de les retenir. Ils étaient
chargés de marchandises qui furent vendues au profit de la caisse de
l'armée. Grâce à ces ressources diverses, on fournit abondamment à
tous les services, sans aucune réquisition en nature. L'armée se
trouva dans l'abondance, et les Égyptiens, qui n'espéraient pas s'en
tirer à si bon marché, se soumirent avec une parfaite résignation.
L'armée, fière de ses victoires, confiante dans ses forces, sachant
que le général Bonaparte était à la tête du gouvernement, ne douta
plus qu'on ne vint bientôt à son secours. Kléber avait dans les champs
d'Héliopolis conquis la plus noble des excuses pour ses fautes d'un
moment.

[En marge: Mesures administratives.]

Il assembla les administrateurs de l'armée, les gens les plus
instruits du pays, et il s'occupa d'organiser les finances de la
colonie. Il rendit la perception des contributions directes aux
Cophtes, qui en étaient autrefois chargés; il créa quelques impôts de
douane et de consommation. Le total des revenus devait monter à 25
millions, et suffisait à tous les besoins de l'armée, qui ne
dépassaient pas 18 ou 20 millions. Il fit entrer dans les rangs de nos
demi-brigades des Cophtes, des Syriens, des noirs même, achetés dans
le Darfour, et dont quelques sous-officiers, commençant à parler la
langue du pays, entreprirent l'instruction. Ces nouveaux soldats,
versés dans les cadres, y combattirent aussi bien que les Français, à
côté desquels ils avaient l'honneur de servir. Kléber ordonna
l'achèvement des forts entrepris autour du Kaire, fit travailler à
ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, de Rosette, situés sur les
côtes. Il poussa vivement les travaux d'Alexandrie, et imprima une
nouvelle activité aux recherches savantes de l'Institut d'Égypte. Tout
reprit, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, l'aspect d'un
établissement solide et durable. Deux mois après, les caravanes de
Syrie, d'Arabie, du Darfour, commencèrent à reparaître au Kaire.
L'accueil hospitalier qu'elles reçurent assurait leur retour.

Si Kléber avait vécu, l'Égypte nous eût été conservée, au moins
jusqu'au jour de nos grands malheurs. Mais un événement déplorable
allait enlever ce général, au milieu de ses exploits et de son sage
gouvernement.

[En marge: Fanatisme excité dans tous les pays musulmans.]

Ce n'est jamais sans danger qu'on ébranle profondément les grands
sentiments de la nature humaine. L'Islamisme tout entier s'était ému
de la présence des Français en Égypte. Les fils de Mahomet avaient
ressenti un peu de cette exaltation qui les poussa autrefois contre
les croisés. On entendit retentir, comme au douzième siècle, les cris
de la guerre sainte; et il y eut des dévots musulmans qui firent voeu
d'accomplir le _combat sacré_, lequel consiste à tuer un infidèle. En
Égypte, où l'on voyait les Français de près, où l'on appréciait leur
humanité, où l'on pouvait les comparer aux soldats de la Porte,
surtout aux Mamelucks; en Égypte enfin, où l'on était témoin de leur
respect pour le prophète (respect ordonné par le général Bonaparte),
l'aversion pour eux était moindre; et, quand ils quittèrent plus tard
le pays, le fanatisme était déjà sensiblement refroidi. On venait même
d'apercevoir en certains endroits, pendant la dernière insurrection,
de vrais signes d'attachement pour nos soldats, au point que les
agents anglais en avaient été surpris. Mais dans le reste de l'Orient
on n'était frappé que d'une chose, c'était l'invasion par les
infidèles d'une vaste contrée musulmane.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Un fanatique part de la Palestine pour assassiner Kléber.]

Un jeune homme, natif d'Alep, nommé Suleiman, qui était en proie à une
grande exaltation d'esprit, qui avait fait des voyages à la Mecque et
à Médine, qui avait étudié à la mosquée El-Azhar, la plus célèbre et
la plus riche du Kaire, celle où l'on enseigne le Koran et la loi
turque, qui voulait enfin entrer dans le corps des docteurs de la foi,
se trouvait errant dans la Palestine, quand les débris de l'armée du
visir la traversèrent. Il fut témoin des souffrances, du désespoir de
ses coreligionnaires; son imagination malade en fut vivement émue.
L'aga des janissaires, qui avait eu occasion de le voir, excita
encore son fanatisme par ses propres suggestions. Ce jeune homme
offrit d'assassiner le _sultan des Français_, le général Kléber. On
lui donna un dromadaire, et une somme d'argent pour faire le voyage.
Il se rendit à Gazah, traversa le désert, vint au Kaire, s'enferma
plusieurs semaines dans la grande mosquée, où étaient reçus les
étudiants, les pauvres voyageurs, aux frais de ce pieux établissement.
Les riches mosquées sont en Orient ce qu'étaient autrefois en Europe
les couvents; on y trouve la prière, l'enseignement religieux, et
l'hospitalité. Le jeune fanatique s'ouvrit de son projet aux quatre
scheiks principaux de la mosquée, qui étaient les chefs de
l'enseignement. Ils furent effrayés de sa résolution, des conséquences
qu'elle pouvait entraîner, lui dirent qu'il ne réussirait pas, et
causerait de grands malheurs à l'Égypte, mais se gardèrent néanmoins
d'avertir les autorités françaises.

[En marge: 14 juin. Assassinat de Kléber.]

Quand ce malheureux fut assez confirmé dans sa résolution, il s'arma
d'un poignard, suivit Kléber plusieurs jours, et, n'ayant pu
l'approcher, imagina de pénétrer dans le jardin du quartier-général,
et de s'y cacher dans une citerne abandonnée. Le 14 juin il se
présenta devant Kléber, qui se promenait avec l'architecte de l'armée,
Protain, et lui montrait les réparations à entreprendre dans la maison
du quartier-général, pour y faire disparaître les traces des bombes et
des boulets. Il s'approcha comme pour demander une aumône, et, tandis
que Kléber se disposait à l'écouter, il s'élança, et lui plongea
plusieurs fois son poignard dans le coeur. Kléber tomba sous la
violence de ces coups. L'architecte Protain, qui tenait un bâton, se
jeta sur l'assassin, le frappa violemment à la tête, mais fut renversé
à son tour par un coup de poignard. Aux cris des deux victimes, les
soldats accoururent, relevèrent leur général expirant, cherchèrent et
saisirent l'assassin, qu'ils trouvèrent blotti derrière un monceau de
décombres.

[En marge: Douleur de l'armée.]

[En marge: Supplice de Suleiman.]

[En marge: Kléber et Desaix morts le même jour.]

Quelques minutes après cette scène tragique, Kléber n'était plus.
L'armée versa sur lui des larmes amères. Les Arabes eux-mêmes, qui
avaient admiré sa clémence après leur révolte, unirent leurs regrets à
ceux de nos soldats. Une commission militaire, réunie sur-le-champ,
jugea l'assassin, qui avoua tout. Il fut condamné suivant les lois du
pays, et empalé. Les quatre scheiks qui avaient reçu sa confidence
eurent la tête tranchée. On crut devoir à la sûreté des chefs de
l'armée ces sanglants sacrifices. Vaine précaution! Avec Kléber,
l'armée avait perdu un général, et la colonie un fondateur, qu'aucun
des officiers restés en Égypte ne pouvait remplacer. Avec Kléber,
l'Égypte était perdue pour la France! Menou, qui lui succéda par
ancienneté d'âge, était partisan ardent de l'expédition; mais, malgré
son zèle, il était tout à fait au-dessous d'une telle tâche. Un seul
homme pouvait égaler Kléber, le surpasser même dans le gouvernement de
l'Égypte, c'était celui qui trois mois auparavant s'était embarqué
dans le port d'Alexandrie pour se rendre en Italie, et qui tombait à
Marengo, le même jour, presque au même instant, où Kléber succombait
au Kaire: c'était Desaix! Tous deux étaient morts le 14 juin 1800,
pour l'accomplissement des vastes desseins du général Bonaparte.
Singulière destinée de ces deux hommes, toujours placés à côté l'un de
l'autre pendant leur vie, rapprochés encore au jour de leur mort, et
pourtant si différents par tous les traits de l'âme et du corps!

[En marge: Caractère de ces deux généraux.]

Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble
figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient
sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit
était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse et
exclusivement Plutarque et Quinte-Curce: il y cherchait l'aliment des
grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était
capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait
ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général
Bonaparte, mais en murmurant: il commanda quelquefois, mais sous le
nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une
sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en
homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son
rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était
licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé,
comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore
corrompu les caractères.

Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il
n'avait point l'extérieur militaire. Mais, héroïque au feu, bon avec
les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il
était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son
esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre,
son application à ses devoirs, son désintéressement, en faisaient un
modèle accompli de toutes les vertus guerrières; et tandis que Kléber,
indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix
était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors
sauvages, il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation.
Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était
enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, et avait voulu voir de ses
yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il
parcourait ces champs, théâtres d'une immortelle gloire, lorsqu'il
rencontra, sans le chercher, le général en chef de l'armée d'Italie,
et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage
que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement
touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais
ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté
de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui
ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant
pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un
dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde.
Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences,
feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement
Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans
les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une
même destinée.

Du reste, tout demeura tranquille en Égypte après la mort de Kléber.
Le général Menou, dès qu'il eut pris le commandement, se hâta de faire
partir d'Alexandrie le bâtiment _l'Osiris_, pour annoncer en France le
bon état présent de la colonie, et la fin déplorable de son second
fondateur.


FIN DU LIVRE CINQUIÈME.



LIVRE SIXIÈME.

ARMISTICE.

     Vastes préparatifs pour secourir l'armée d'Égypte,--Arrivée de M.
     de Saint-Julien à Paris.--Impatience du cabinet français de
     traiter avec lui.--Malgré l'insuffisance des pouvoirs de M. de
     Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entraîne à signer des articles
     préliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
     Duroc pour Vienne.--État de la Prusse et de la Russie.--Démarche
     adroite du Premier Consul à l'égard de l'empereur Paul.--Il lui
     renvoie six mille prisonniers russes sans rançon, et lui offre
     l'île de Malte.--Enthousiasme de Paul 1er pour le général
     Bonaparte, et mission donnée à M. de Sprengporten pour
     Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
     du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Siége.--La cour
     d'Espagne, et son intimité avec le Premier Consul.--État
     intérieur de cette cour.--Envoi du général Berthier à Madrid.--Ce
     représentant du Premier Consul négocie un traité avec Charles IV,
     tendant à donner la Toscane à la maison de Parme, et la Louisiane
     à la France.--Érection du royaume d'Étrurie.--La France reprend
     faveur auprès des puissances de l'Europe.--Arrivée de M. de
     Saint-Julien à Vienne.--Étonnement de sa cour à la nouvelle des
     articles préliminaires signés sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
     de Vienne, qui s'était engagé à ne pas traiter sans
     l'Angleterre.--Désaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
     négociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
     Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la négociation,
     exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
     l'Égypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
     d'accorder l'armistice proposé.--Le Premier Consul veut alors une
     négociation directe et immédiate avec l'Autriche, ou la reprise
     des hostilités.--Manière dont il a profité de la suspension
     d'armes pour mettre les armées françaises sur un pied
     formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
     Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
     d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden, accordant
     une nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq
     jours.--Désignation de M. de Cobentzel pour se rendre au congrès
     de Lunéville.--Fête du 1er vendémiaire.--Translation du corps de
     Turenne aux Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que
     lui laisse l'interruption des hostilités, pour s'occuper de
     l'administration intérieure.--Succès de ses mesures
     financières.--Prospérité de la Banque de France.--Payement des
     rentiers en argent.--Réparation des routes.--Rentrée des
     prêtres.--Difficultés pour la célébration du dimanche et du
     décadi.--Nouvelle mesure à l'égard des émigrés.--État des
     partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
     révolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement à
     leur égard.--Influences en sens contraires auprès du Premier
     Consul.--Rôle que jouent auprès de lui MM. Fouché, de Talleyrand
     et Cambacérès.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
     Premier Consul, et réponse faite à ce prince.--Complot de
     Ceracchi et Aréna.--Agitation des esprits en apprenant ce
     complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
     profiter pour l'élever trop tôt au pouvoir suprême.--Pamphlet
     écrit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation où l'on est de
     désavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte, privé du ministère de
     l'intérieur, est envoyé en Espagne.


[En marge: Juillet 1800.]

[En marge: Le cabinet britannique revient sur ses premiers ordres, et
accepte la convention d'El-Arisch.]

Tandis que le navire _l'Osiris_ portait en Europe la nouvelle de ce
qui s'était passé sur les bords du Nil, il partait des ports
d'Angleterre des ordres tout contraires à ceux qui avaient été
expédiés auparavant. Les observations de sir Sidney Smith venaient
d'être accueillies à Londres. On avait craint de désavouer un officier
anglais qui s'était présenté comme investi de pouvoirs de son
gouvernement; on avait surtout reconnu la fausseté des dépêches
interceptées, et mieux apprécié la difficulté d'arracher l'Égypte à
l'armée française. On avait donc ratifié la convention d'El-Arisch, et
invité lord Keith à la faire exécuter. Mais il n'était plus temps,
comme on vient de le voir; la convention était dans le moment déchirée
l'épée à la main, et les Français, rétablis dans la possession de
l'Égypte, ne voulaient plus l'abandonner. Les ministres anglais
devaient recueillir de leur conduite si légère, des regrets amers, et
de violentes attaques dans le parlement.

[En marge: Regrets que la mort de Kléber fait éprouver au Premier
Consul.]

Le Premier Consul, de son côté, apprit avec joie la consolidation de
sa conquête. Malheureusement la nouvelle de la mort de Kléber lui
arrivait presque en même temps que la nouvelle de ses exploits. Ses
regrets furent vifs et sincères. Il dissimulait rarement, et tout au
plus quand il y était forcé par un devoir ou par un grand intérêt,
mais toujours avec effort, parce que la vivacité de son humeur lui
rendait la dissimulation difficile. Mais dans le cercle étroit de sa
famille et de ses conseillers, il ne déguisait rien; il montrait ses
affections, ses haines avec une extrême véhémence. C'est dans cette
intimité qu'il laissa voir le profond chagrin que lui causait la mort
de Kléber. Il ne regrettait point en lui, comme en Desaix, un ami; il
regrettait un grand général, un chef habile, plus capable que personne
d'assurer l'établissement des Français en Égypte; établissement qu'il
regardait comme son plus bel ouvrage, mais que le succès définitif
pouvait seul convertir, de tentative brillante, en entreprise grande
et solide.

[En marge: Les agents royalistes répandent que le Premier Consul a
fait assassiner Kléber et Desaix.]

Le temps, semblable à un fleuve qui emporte tout ce que les hommes
jettent dans ses eaux rapides, le temps a emporté les odieux
mensonges, imaginés alors par la haine des partis. Cependant il en est
un qu'il est instructif de citer ici, quoiqu'il soit profondément
oublié. Les agents royalistes répandirent, et les journaux anglais
répétèrent, que Desaix et Kléber, faisant ombrage au Premier Consul,
avaient été assassinés par ses ordres, l'un à Marengo, l'autre au
Kaire. Il ne manqua pas de misérables et d'imbéciles pour le croire,
et aujourd'hui on est presque honteux de rappeler de telles
suppositions. Ceux qui font ces inventions infâmes devraient
quelquefois se placer en présence de l'avenir, et rougir en songeant
au démenti que le temps leur prépare.

[En marge: Préparatifs maritimes pour porter des secours en Égypte.]

Le Premier Consul avait déjà donné des ordres pressants aux flottes de
Brest et de Rochefort, afin qu'elles se préparassent à passer dans la
Méditerranée. Bien que nos finances fussent dans un état beaucoup
meilleur, cependant, obligé à faire de grands efforts sur terre, le
Premier Consul ne pouvait pas faire sur mer tous ceux qu'il aurait
jugés utiles. Toutefois il ne négligea rien pour mettre la grande
flotte de Brest en mesure de sortir. Il sollicita de la cour d'Espagne
les ordres nécessaires pour que les amiraux Gravina et Mazzaredo,
commandant la division espagnole, concourussent aux mouvements de la
division française. En réunissant les escadres des deux nations
bloquées dans Brest depuis un an, on pouvait mettre en ligne quarante
vaisseaux de haut bord. Le Premier Consul voulait que, profitant de la
sortie de cette immense force navale, les vaisseaux français
disponibles à Lorient, à Rochefort, à Toulon, les vaisseaux espagnols
disponibles au Ferrol, à Cadix, à Carthagène, se joignissent à la
flotte combinée pour en augmenter la puissance. Ces divers mouvements
devaient être dirigés de manière à tromper les Anglais, à les jeter
dans une grande perplexité, et, pendant ce temps, l'amiral Ganteaume,
prenant avec lui les bâtiments qui marchaient le mieux, devait se
dérober, et porter en Égypte six mille hommes d'élite, de nombreux
ouvriers, et un immense matériel.

[En marge: Moyens employés pour communiquer continuellement avec
l'Égypte.]

L'Espagne se prêtait volontiers à cette combinaison, qui avait au
moins l'avantage de ramener dans la Méditerranée, et par suite dans
ses ports, l'escadre de Gravina, inutilement renfermée dans la rade de
Brest. Mais elle ne voyait d'objection à ce projet que dans le mauvais
état des deux flottes, et dans leur profond dénûment. Le Premier
Consul fit de son mieux pour lever cette objection, et bientôt les
vaisseaux des deux nations se trouvèrent pourvus du nécessaire. En
attendant il voulait que, tous les cinq ou six jours, l'armée d'Égypte
eût de ses nouvelles. Il donna des ordres pour que de tous les Ports
de la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie comprises, on fît partir des
bricks, des avisos, de simples bâtiments marchands, portant des
boulets, des bombes, du plomb, de la poudre, des fusils, des sabres,
du bois de charronnage, des médicaments, du quina, des grains, des
vins, tout ce qui manquait enfin à l'Égypte. Il ordonna de plus que
chacun de ces petits bâtiments portât quelques ouvriers, maçons ou
forgerons, quelques canonniers et quelques cavaliers d'élite. Il en
fit noliser à Carthagène, Barcelone, Port-Vendre, Marseille, Toulon,
Antibes, Savone, Gênes, Bastia, Saint-Florent, etc. Il traita même
avec des négociants algériens, pour faire expédier en Égypte des
cargaisons de vin dont l'armée était privée. Par son ordre une troupe
de comédiens fut réunie, un matériel théâtral fut préparé, et le tout
devait être envoyé à Alexandrie. Des abonnements furent pris aux
meilleurs journaux de Paris, pour le compte des principaux officiers
de l'armée, afin de les tenir au courant de ce qui se passait en
Europe. On ne négligea rien, en un mot[1], de ce qui pouvait soutenir
le moral de nos soldats exilés, et les mettre en communication
continuelle avec la mère-patrie.

         [Note 1: Tout cela est extrait de la nombreuse correspondance
         du Premier Consul avec les départements de la guerre et de la
         marine.]

Sans doute plusieurs de ces bâtiments étaient exposés à être pris,
mais le plus grand nombre avaient chance d'arriver, et arrivèrent en
effet, car la vaste côte du Delta ne pouvait être exactement fermée.
Le même succès n'attendait pas les efforts tentés pour approvisionner
Malte, que les Anglais tenaient rigoureusement bloquée. Ils
attachaient un prix immense à s'emparer de ce second Gibraltar; ils
savaient que le blocus pouvait avoir ici un effet certain, car Malte
est un rocher qui ne s'alimente que par la mer, tandis que l'Égypte
est un vaste royaume qui nourrit même ses voisins. Ils apportaient
donc une grande constance à investir la place, et à lui faire sentir
les horreurs de la famine. Le brave général Vaubois, disposant d'une
garnison de quatre mille hommes, ne craignait pas leurs attaques; mais
il voyait diminuer d'heure en heure les provisions destinées à faire
vivre ses soldats, et ne recevait malheureusement pas des ports de la
Corse des ressources suffisantes pour remplacer ce qui était consommé
chaque jour.

[En marge: Le commandement de l'armée d'Égypte conservé à Menou.]

Le Premier Consul s'occupa beaucoup aussi de choisir un chef capable
de commander l'armée d'Égypte. La perte de Kléber était désolante,
surtout en considération de ceux qui pouvaient être appelés à le
remplacer. Si Desaix était demeuré en Égypte, le mal eût été
facilement réparé. Mais Desaix était revenu, et mort. Ceux qui
restaient n'étaient pas dignes d'un tel commandement, Reynier était un
bon officier, élevé à l'école de l'armée du Rhin, savant, expérimenté,
mais froid, irrésolu, sans ascendant sur les troupes. Menou était
très-instruit, brave de sa personne, enthousiaste de l'expédition,
mais incapable de diriger une armée, et frappé de ridicule, parce
qu'il avait épousé une femme turque, et s'était fait mahométan
lui-même. Il se faisait appeler Abdallah Menou, ce qui égayait les
soldats, et diminuait beaucoup le respect dont un commandant en chef a
besoin d'être entouré. Le général Lanusse, brave, intelligent, plein
d'une chaleur qu'il savait communiquer aux autres, paraissait au
Premier Consul mériter la préférence, quoiqu'il manquât de prudence.
Mais le général Menou avait pris le commandement par ancienneté d'âge.
Il était difficile de faire arriver en Égypte un ordre avec certitude;
les Anglais pouvaient intercepter cet ordre, et, sans le communiquer
textuellement, en faire soupçonner le contenu, de manière à rendre le
commandement incertain, à diviser les généraux, et à troubler la
colonie. Il laissa donc les choses dans le même état, et confirma
Menou, ne le croyant pas d'ailleurs aussi profondément incapable qu'il
l'était véritablement.

[En marge: Suite des événements en Europe.]

Il faut maintenant revenir en Europe, pour assister à ce qui se
passait sur ce théâtre des grands événements du monde. La lettre que
le Premier Consul avait adressée de Marengo même à l'empereur
d'Allemagne, lui était parvenue avec la nouvelle de la bataille
perdue. On sentit alors à Vienne les fautes qu'on avait commises, en
repoussant les offres du Premier Consul au commencement de l'hiver, en
s'obstinant à supposer la France épuisée et incapable de continuer la
guerre, en refusant de croire à l'armée de réserve, en poussant
aveuglément M. de Mélas dans les gorges de l'Apennin. L'autorité de M.
de Thugut en fut considérablement affaiblie, car c'était à lui seul
qu'on imputait toutes ces erreurs de conduite et de prévoyance.
Cependant à ces fautes, déjà si graves, on venait d'en ajouter une non
moins grave, celle de se lier plus étroitement encore avec les
Anglais, sous l'impression du désastre de Marengo. Jusqu'ici le
cabinet de Vienne n'avait pas voulu accepter leurs subsides, mais il
crut devoir se donner sur-le-champ le moyen de réparer les pertes de
cette campagne soit pour être en mesure de traiter plus
avantageusement avec la France, soit pour être en mesure de lutter de
nouveau contre elle, si ses prétentions étaient trop grandes. Il
accepta donc 2 millions et demi de livres sterling (62 millions de
francs). En retour de ce subside il prit l'engagement de ne pas faire
la paix avec la France avant le mois de février suivant, à moins
toutefois que la paix ne fût commune à l'Angleterre et à l'Autriche.
Ce traité fut signé le 20 juin, le jour même où arrivait à Vienne la
nouvelle des événements d'Italie. L'Autriche se liait donc au sort de
l'Angleterre pour sept mois encore; mais elle espérait passer l'été en
négociations, et gagner l'hiver avant que les hostilités pussent
recommencer. Du reste, le cabinet impérial était résigné à la paix; il
voulait seulement la négocier en commun avec l'Angleterre, et surtout
ne pas faire de trop grands sacrifices en Italie. À cette condition,
il ne demandait pas mieux que de la conclure.

[En marge: Envoi de M. de Saint-Julien à Paris.]

[En marge: Nature de sa mission.]

L'empereur employa, pour porter sa réponse à la lettre du Premier
Consul, le même officier qui lui avait apporté cette lettre,
c'est-à-dire M. de Saint-Julien, auquel il accordait beaucoup de
confiance. La réponse cette fois était directe, et personnellement
adressée au général Bonaparte. Elle contenait la ratification du double
armistice signé en Allemagne et en Italie, et l'invitation de
s'expliquer confidentiellement, et en toute franchise, sur les bases de
la future négociation. M. de Saint-Julien avait pour mission spéciale de
sonder le Premier Consul sur les conditions que la France voudrait
mettre à la paix, et, de son côté, d'en dire assez sur les intentions de
l'empereur, pour que le cabinet français fût amené à manifester les
siennes. La lettre dont M. de Saint-Julien était porteur, pleine de
protestations flatteuses et pacifiques, renfermait un passage dans
lequel l'objet de sa mission était clairement spécifié: «J'écris à mes
généraux, disait Sa Majesté impériale, pour confirmer les deux
armistices et en régler le détail. Quant au surplus, je vous ai envoyé
le général-major de mes armées, comte de Saint-Julien: il est pourvu de
mes instructions, et chargé de vous faire observer combien il est
essentiel de n'en venir à des négociations publiques, propres à livrer
prématurément tant de peuples à des espérances peut-être illusoires,
qu'après avoir connu d'une manière au moins générale, si les bases que
vous voulez proposer pour la paix sont telles qu'on puisse se flatter
d'arriver à ce but désirable.

                                        Vienne, 5 juillet 1800.»

L'empereur laissait entrevoir, vers la fin de cette lettre, les
engagements qui le liaient à l'Angleterre, et qui lui faisaient
désirer une paix commune à toutes les puissances belligérantes.

[En marge: Arrivée de M. de Saint-Julien à Paris.]

M. de Saint-Julien arriva le 21 juillet à Paris (2 thermidor an VIII),
et fut accueilli avec beaucoup d'empressement. C'était le premier
envoyé de l'empereur qu'on eût vu depuis long-temps en France. On
fêtait en lui le représentant d'un grand souverain, et un messager de
paix. Nous avons déjà dit quel vif désir le Premier Consul éprouvait
de mettre fin à la guerre. Personne ne lui contestait la gloire des
combats; il en désirait aujourd'hui une autre, moins éclatante, mais
plus nouvelle, et actuellement plus profitable à son autorité, celle
de pacifier la France et l'Europe. Dans cette âme ardente, les désirs
étaient des passions. Il recherchait alors la paix, comme depuis on
lui a vu rechercher la guerre. M. de Talleyrand ne la désirait pas
moins, parce que déjà il aimait à se donner ostensiblement, auprès du
Premier Consul, le rôle de modérateur. C'était un excellent rôle à
jouer, surtout plus tard; mais maintenant pousser le Premier Consul à
la paix, c'était ajouter une impatience à une autre, et compromettre
le résultat en voulant trop le hâter.

[En marge: Conférences entre M. de Talleyrand et M. de Saint-Julien.]

[En marge: M. de Saint-Julien consent à signer des préliminaires de
paix.]

Le lendemain même de son arrivée, 22 juillet (3 thermidor), M. de
Saint-Julien fut invité à une conférence chez le ministre des
relations extérieures. On s'entretint du désir réciproque de terminer
la guerre, et de la meilleure manière d'y réussir. M. de Saint-Julien
écouta tout ce qu'on lui dit sur les conditions auxquelles la paix
pouvait être conclue, et, de son côté, fit à peu près connaître tout
ce que souhaitait l'empereur. M. de Talleyrand se pressa trop d'en
conclure que M. de Saint-Julien avait des instructions secrètes et
suffisantes pour traiter, et lui proposa de ne pas se borner à une
simple conversation, mais de rédiger en commun des articles
préliminaires de paix. M. de Saint-Julien, qui n'était pas autorisé à
se permettre une démarche aussi grave, car les engagements de
l'Autriche envers l'Angleterre s'y opposaient absolument, M. de
Saint-Julien objecta qu'il n'avait aucun pouvoir pour concourir à un
traité. M. de Talleyrand lui répondit que la lettre de l'empereur
l'autorisait complètement, et que, s'il voulait convenir de quelques
articles préliminaires, et les signer, sauf ratification ultérieure,
le cabinet français, sur la simple lettre de l'empereur, le
considérerait comme suffisamment accrédité. M. de Saint-Julien, voué à
l'état militaire, n'ayant aucune expérience des usages diplomatiques,
eut la simplicité d'avouer à M. de Talleyrand son embarras, son
ignorance des formes, et lui demanda ce qu'il ferait à sa place. Je
signerais, répondit M. de Talleyrand.--Eh bien, soit, reprit M. de
Saint-Julien, je signerai des articles préliminaires, qui n'auront de
valeur qu'après la ratification de mon souverain.--Cela ne fait pas
doute, répliqua M. de Talleyrand; il n'y a d'engagement valable entre
nations que ceux qui ont été ratifiés.

[En marge: Conditions de ces préliminaires.]

Cette étrange manière de se communiquer ses pouvoirs est consignée
tout au long dans le protocole, encore existant, de cette négociation.
On se vit tous les jours, les 23, 24, 27, 28 juillet (4, 5, 8, 9
thermidor an VIII). On discuta tous les sujets importants sur lesquels
les deux nations avaient à s'entendre. Le traité de Campo-Formio fut
adopté pour base, sauf quelques modifications. Ainsi, l'empereur
abandonnait à la République la limite du Rhin, depuis le point où ce
fleuve sort du territoire suisse, jusqu'à celui où il entre sur le
territoire batave. À propos de cet article, M. de Saint-Julien
demanda, et obtint un changement de rédaction. Il voulut que ces
expressions: _L'empereur concède la ligne du Rhin_, fussent changées
en celles-ci: _L'empereur ne s'oppose point à ce que la République
française conserve les limites du Rhin._ Cette manière de s'exprimer
avait pour but de répondre aux reproches du corps germanique, qui
avait accusé l'empereur de livrer à la France le territoire de la
confédération. Il fut convenu que la France ne conserverait aucune des
positions fortifiées qui avaient action sur la rive droite (Kehl,
Cassel, Ehrenbreitstein), que les ouvrages en seraient rasés, mais
qu'en retour l'Allemagne ne pourrait élever aucun retranchement, ni en
terre ni en maçonnerie, à la distance de trois lieues du fleuve.

Voilà pour ce qui concernait les limites de la France avec
l'Allemagne. Il restait à régler ce qui concernait les limites de
l'Autriche avec l'Italie. Le cinquième article secret de Campo-Formio
avait stipulé que l'Autriche recevrait en Allemagne une indemnité pour
certaines seigneuries qu'elle abandonnait sur la rive gauche du Rhin,
indépendamment des Pays-Bas, dont elle avait fait depuis long-temps le
sacrifice à la France. L'évêché de Salzbourg devait composer cette
indemnité. L'empereur aurait mieux aimé qu'on l'indemnisât en Italie;
car les acquisitions qu'il faisait en Allemagne, surtout dans les
principautés ecclésiastiques, étaient à peine des acquisitions
nouvelles, la cour de Vienne ayant déjà dans ces principautés une
influence et des priviléges qui équivalaient presque à une
souveraineté directe. Au contraire, les acquisitions qu'il obtenait en
Italie avaient l'avantage de lui donner des pays qu'il ne possédait
encore à aucun degré, et surtout d'étendre sa frontière et son
influence dans une contrée, objet constant de l'ambition de sa
famille. Par ces mêmes motifs, la France devait préférer que
l'Autriche s'agrandît en Allemagne plutôt qu'en Italie. Cependant ce
dernier point fut concédé. Le traité de Campo-Formio rejetait
l'Autriche sur l'Adige, et attribuait à la République Cisalpine le
Mincio et la célèbre place de Mantoue. La prétention de l'Autriche,
cette fois, était d'obtenir le Mincio, Mantoue, plus les Légations,
ce qui était exorbitant. Le Premier Consul allait bien jusqu'à lui
accorder le Mincio et Mantoue, mais il ne voulait à aucun prix lui
céder les Légations. Il consentait tout au plus à les donner au
grand-duc de Toscane, à condition qu'en retour la Toscane passerait au
grand-duc de Parme, et le duché de Parme à la Cisalpine. Le grand-duc
de Parme eût considérablement gagné à cet échange, ce qui était une
satisfaction accordée à l'Espagne, dans des vues que nous ferons
connaître plus tard.

M. de Saint-Julien répondait que, sur ce dernier point, son souverain
n'était pas préparé à émettre un avis définitif; que ces translations
de maisons souveraines d'un pays dans un autre, étaient peu conformes
à sa politique; que c'était par conséquent un objet à régler plus
tard. Pour éluder la difficulté, on se contenta de dire dans les
articles préliminaires que l'Autriche recevrait en Italie les
indemnités territoriales qui lui étaient précédemment accordées en
Allemagne.

L'officier autrichien, métamorphosé ainsi en plénipotentiaire,
témoigna au nom de son souverain beaucoup d'intérêt pour
l'indépendance de la Suisse, mais fort peu pour celle du Piémont, et
parut insinuer que la France pourrait se payer en Piémont de ce
qu'elle abandonnerait à la maison d'Autriche en Lombardie.

On s'en tint donc à ces conditions fort générales: limites du Rhin
pour la France, avec la démolition de Kehl, Cassel, Ehrenbreitstein;
indemnités particulières de l'Autriche prises en Italie, au lieu de
l'être en Allemagne; ce qui signifiait que l'Autriche ne serait pas
réduite à la limite de l'Adige. Mais, il faut le dire, outre ce qu'il
y avait de vain à traiter avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, il y
avait quelque chose de plus vain encore, c'était de tenir pour
articles préliminaires de paix, des articles où la seule question
contestable, la seule pour laquelle l'empereur fît la guerre, la
frontière de l'Autriche en Italie, n'était pas même résolue d'une
manière générale; car, pour la frontière du Rhin, il y avait
long-temps que personne ne songeait plus sérieusement à nous la
contester.

On ajouta aux articles précédents quelques dispositions accessoires:
on convint, par exemple, qu'un congrès serait réuni sur-le-champ; que,
pendant la durée de ce congrès, les hostilités seraient suspendues,
les levées en masse qui se faisaient en Toscane licenciées, les
débarquements anglais dont on menaçait l'Italie, ajournés.

[En marge: Signature des préliminaires par MM. de Saint-Julien et de
Talleyrand.]

M. de Saint-Julien, que le désir de jouer un rôle considérable
entraînait au delà de toutes les bornes raisonnables, avait de temps
en temps des scrupules sur l'étrange hardiesse qu'il se permettait.
Mais, pour le rassurer, M. de Talleyrand consentit à promettre, sur sa
parole d'honneur, que ces articles préliminaires resteraient secrets,
et qu'ils ne seraient considérés comme ayant une valeur quelconque
qu'après la ratification de l'empereur. Le 28 juillet 1800 (9
thermidor an VIII), ces fameux articles préliminaires furent signés à
l'hôtel des affaires étrangères, à la grande joie de M. de Talleyrand,
qui, en voyant M. de Saint-Julien si préparé sur toutes les
questions, croyait sérieusement que cet officier avait des
instructions secrètes pour traiter. Cependant il n'en était rien, et
M. de Saint-Julien n'était si bien informé que parce qu'on avait
voulu, à Vienne, le mettre en mesure de provoquer et de recevoir les
confidences du Premier Consul, relativement aux conditions de la paix
future. Le ministre français n'avait pas su pénétrer cette
circonstance, et, par le désir de signer un acte qui ressemblât à un
traité, avait commis une erreur grave.

Le Premier Consul, ne s'occupant pas des formes observées par les deux
négociateurs, et s'en reposant à cet égard sur M. de Talleyrand, ne
songeait, lui, qu'à une chose, c'était à faire expliquer l'Autriche,
pour savoir si elle voulait la paix, et à la lui arracher par une
nouvelle campagne, si elle ne paraissait pas la vouloir. Mais pour
cela il eût mieux valu la sommer de s'expliquer dans un délai donné,
que d'entrer dans une négociation illusoire et puérile, à la suite de
laquelle la dignité des deux nations allait se trouver compromise, et
leur rapprochement devenir plus difficile.

[En marge: Duroc accompagne M. de Saint-Julien à Vienne.]

[En marge: Instructions dont il est porteur.]

M. de Saint-Julien ne crut pas devoir attendre à Paris la réponse de
l'empereur, ainsi qu'on l'y engageait; il désira porter lui-même les
préliminaires à Vienne, sans doute pour expliquer à son maître les
motifs de son étrange conduite. Il partit de Paris le 30 juillet (11
thermidor), accompagné de Duroc, que le Premier Consul envoyait en
Autriche, comme il l'avait déjà envoyé en Prusse, pour y voir la cour
de près, et lui donner une idée avantageuse de la modération et de la
politique du nouveau gouvernement. Duroc, ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, méritait, par son bon sens et son excellente tenue, les
missions de ce genre. Le Premier Consul lui avait d'ailleurs donné par
écrit des instructions, où tout était prévu avec une attention
minutieuse. D'abord, à chaque circonstance qui ferait présumer les
intentions de l'Autriche par rapport aux préliminaires, Duroc devait
sur l'heure même envoyer un courrier à Paris. Jusqu'à la ratification,
il lui était recommandé de garder un silence absolu, et de paraître
ignorer sur toutes choses les intentions du Premier Consul. Si la
ratification était accordée, il était autorisé à dire d'une manière
positive que la paix pouvait être signée en vingt-quatre heures, si on
la voulait sincèrement. Il devait sous diverses formes faire savoir
que si l'Autriche se contentait du Mincio, de la Fossa-Maestra et du
Pô, ce qui était la ligne tracée par la convention d'Alexandrie; que
si, de plus, elle admettait la translation du duc de Parme en Toscane,
du duc de Toscane dans les Légations, il n'y avait aucun obstacle à
une conclusion immédiate. Ces instructions contenaient ensuite des
règles de langage pour tous les sujets que la conversation pouvait
faire naître. Il était défendu à Duroc de se prêter à aucune
plaisanterie contre la Prusse et la Russie, alors peu aimées à Vienne,
parce qu'elles étaient hors de la coalition. Il lui était recommandé
de garder une grande réserve à l'égard de l'empereur Paul, dont le
caractère était dans toutes les cours un sujet de railleries; il
devait dire beaucoup de bien du roi de Prusse, visiter le grand-duc de
Toscane, ne laisser voir aucune des passions que la Révolution avait
excitées, ni dans un sens ni dans un autre. Royalistes ou Jacobins,
tout cela devait être présenté par lui comme aussi vieux en France que
les Guelfes et les Gibelins en Italie. Il lui était prescrit en
particulier de ne montrer aucune haine à l'égard des émigrés, excepté
toutefois à l'égard de ceux qui avaient porté les armes contre la
République. Il avait ordre de dire en toute occasion que la France
était le pays de l'Europe le plus attaché à son gouvernement, parce
que c'était celui de tous les pays où les circonstances avaient fourni
au gouvernement l'occasion de faire le plus de bien. Il devait enfin
présenter le Premier Consul comme n'ayant point de préjugés, ni ceux
d'autrefois, ni ceux d'aujourd'hui, comme indifférent aux attaques de
la presse anglaise, car il ne savait pas l'anglais.

Duroc partit avec M. de Saint-Julien, et, bien que le secret des
préliminaires eût été gardé, cependant les nombreuses conférences de
l'envoyé de l'empereur avec M. de Talleyrand avaient été remarquées de
tout le monde, et on disait tout haut qu'il était porteur des
conditions de la paix.

Nos prodigieux succès en Italie et en Allemagne avaient dû
naturellement exercer une influence considérable, non-seulement sur
l'Autriche, mais sur toutes les cours de l'Europe, amies ou ennemies.

[En marge: Effet de nos succès militaires sur les cours de l'Europe.]

[En marge: La Prusse.]

À la nouvelle de la bataille de Marengo, la Prusse, toujours neutre
par système, mais bienveillante pour nous en proportion des
événements, la Prusse avait témoigné au Premier Consul une vive
admiration, et n'avait plus dit, à partir de ce moment, une seule
parole qui pût laisser un doute sur l'attribution à la France de la
ligne du Rhin tout entière. Il ne s'agissait plus, suivant elle, que
d'être juste dans la répartition des indemnités dues à tous ceux qui
perdaient des territoires à la rive gauche du Rhin, et sage dans le
règlement des limites générales des grands États. Elle ajoutait même
qu'il convenait d'être ferme envers l'Autriche, et de réprimer son
insatiable ambition. Tel était le langage qu'on tenait tous les jours
à notre ambassadeur à Berlin.

[En marge: La Russie.]

M. d'Haugwitz, et surtout le roi Frédéric-Guillaume, dont la
bienveillance était sincère, informaient journellement le général
Beurnonville des progrès rapides que le Premier Consul faisait dans
l'esprit de Paul Ier. Comme on l'a déjà vu, ce prince, mobile et
enthousiaste, passait depuis quelques mois, d'une passion
chevaleresque contre la Révolution française à une admiration sans
bornes pour l'homme qui représentait aujourd'hui cette révolution. Il
en était venu à une véritable haine pour l'Autriche et pour
l'Angleterre. Bien qu'on eût obtenu de ce changement de dispositions
un premier résultat, fort important, celui de l'immobilité des Russes
sur la Vistule, cependant le Premier Consul aspirait à mieux encore.
Il voulait entrer en rapports directs avec l'empereur Paul, et il
soupçonnait la Prusse de prolonger cet état équivoque, pour rester
l'unique intermédiaire de nos relations avec la plus puissante des
cours du Nord.

[En marge: Le Premier Consul imagine de rendre à Paul Ier les
prisonniers russes sans rançon.]

Il imagina un moyen qui obtint un succès complet. Il restait en France
six ou sept mille Russes, pris l'année dernière, et n'ayant pu être
échangés, parce que la Russie n'avait point de prisonniers à nous
rendre. Le Premier Consul avait proposé à l'Angleterre et à
l'Autriche, qui détenaient en leurs mains un certain nombre de nos
soldats et de nos marins, d'échanger ces Russes contre pareil nombre
de Français. Toutes deux certainement devaient à la Russie un tel
procédé, car les Russes n'avaient encouru la captivité qu'en servant
les desseins de la politique anglaise et autrichienne. La proposition
fut pourtant refusée. Sur-le-champ, le Premier Consul eut l'heureuse
idée de rendre sans condition à Paul Ier les prisonniers que nous
avions. C'était un acte de générosité habile, et peu onéreux pour la
France, qui n'avait rien à faire de ces prisonniers, dès qu'ils ne
pouvaient plus lui procurer des Français en échange. Le Premier Consul
accompagna cet acte des procédés les plus propres à toucher le coeur
impressionnable de l'empereur Paul. Il fit armer et habiller les
Russes aux couleurs de leur souverain; il leur rendit même leurs
officiers, leurs drapeaux et leurs armes. Il écrivit ensuite une
lettre au comte de Panin, ministre des affaires étrangères à
Pétersbourg, pour lui dire que l'Autriche et l'Angleterre, n'ayant pas
voulu procurer leur liberté aux soldats du czar, qui étaient devenus
prisonniers en servant la cause de ces puissances, le Premier Consul
ne voulait pas détenir indéfiniment ces braves gens, et qu'il les
renvoyait sans condition à l'empereur; que c'était de sa part un
témoignage de considération pour l'armée russe, armée que les Français
avaient appris à connaître et à estimer sur les champs de bataille.

[En marge: Le Premier Consul offre l'île de Malte à l'empereur Paul.]

On employa, pour faire arriver cette lettre, la voie de Hambourg. Elle
fut transmise par M. de Bourgoing, notre ministre en Danemark, à M. de
Muraview, ministre de Russie à Hambourg. Mais telle était la crainte que
Paul Ier inspirait à ses agents, que M. de Muraview refusa de recevoir
cette lettre, n'osant pas manquer aux ordres antérieurs de son cabinet,
qui interdisaient toute communication avec les représentants de la
France. M. de Muraview se contenta de rendre compte à sa cour de ce qui
s'était passé, et de lui faire connaître l'existence et le contenu de la
lettre dont il avait refusé de se charger. À cette démarche, le Premier
Consul en ajouta une autre encore plus efficace auprès du monarque
russe. Voyant bien que Malte ne pouvait pas tenir long-temps, et que
cette île, rigoureusement bloquée, serait obligée, faute de vivres, de
se rendre aux Anglais, il imagina de la donner à Paul. On sait que ce
prince, enthousiaste des anciens ordres de chevalerie, et de celui de
Malte en particulier, s'était fait décerner le titre de grand-maître de
Saint-Jean-de-Jérusalem, qu'il s'était promis de rétablir cette
institution religieuse et chevaleresque, et qu'il tenait à Pétersbourg
de fréquents chapitres de l'ordre, pour en décerner la décoration aux
princes et aux grands personnages de l'Europe. On ne pouvait pas aller
plus directement à son coeur qu'en lui offrant l'île qui était le siége
de l'ordre dont il s'était fait le chef. La chose était habilement
conçue sous tous les rapports. Ou les Anglais, qui allaient la prendre,
consentiraient à la restituer, et alors on la tirait de leurs mains; ou
bien ils refuseraient, et Paul Ier était capable, pour ce sujet, de leur
déclarer la guerre. Cette fois on chargea un officier russe, M. de
Sergijeff, qui était au nombre des prisonniers détenus en France, de se
rendre à Pétersbourg pour porter les deux lettres relatives aux
prisonniers et à l'île de Malte.

[En marge: Satisfaction de Paul Ier.]

[En marge: Envoi de M. de Sprengporten à Paris.]

Quand ces diverses communications arrivèrent à Pétersbourg, elles y
produisirent leur inévitable effet. Paul fut vivement touché, et se
livra dès lors sans retenue à toute son admiration pour le Premier
Consul. Il choisit sur-le-champ un vieil officier finlandais, M. de
Sprengporten, autrefois sujet suédois, homme très-respectable,
très-bien disposé pour la France, et très en faveur à la cour de
Russie. Il le nomma gouverneur de l'île de Malte, le chargea de se
mettre à la tête des six mille Russes prisonniers qui étaient en
France, et d'aller, avec cette force toute organisée, prendre
possession de l'île de Malte, de la main des Français. Il lui ordonna
de passer par Paris, et de remercier publiquement le Premier Consul. À
cette démonstration Paul ajouta une démarche plus effective encore: il
enjoignit à M. de Krudener, son ministre à Berlin, qui avait été
chargé quelques mois auparavant de renouer les relations de la Russie
avec la Prusse, d'entrer en communication directe avec le général
Beurnonville, notre ambassadeur, et lui donna les pouvoirs nécessaires
pour négocier un traite de paix avec la France.

[En marge: Ordre à M. de Krudener de négocier avec le général
Beurnonville à Berlin.]

M. d'Haugwitz, qui trouvait peut-être que la réconciliation marchait
trop vite, car la Prusse allait perdre son rôle d'intermédiaire le
jour où les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg seraient en
rapports directs, M. d'Haugwitz s'arrangea pour être l'agent
ostensible de cette réconciliation. Jusque-là, M. de Krudener et M. de
Beurnonville se rencontraient à Berlin, chez les ministres des
diverses cours, sans s'adresser la parole. M. d'Haugwitz les invita un
jour tous les deux à dîner; après le dîner, les mit en présence l'un
de l'autre, puis les laissa en tête-à-tête dans son propre jardin,
pour leur ménager la liberté de s'expliquer entièrement. M. de
Krudener exprima ses regrets à M. de Beurnonville de n'avoir pu se
rapprocher plus tôt de la légation française, excusa le refus fait à
Hambourg de recevoir la lettre du Premier Consul, par l'existence
d'ordres antérieurs, et enfin s'expliqua fort au long sur les
nouvelles dispositions de son souverain. Il lui annonça l'envoi de M.
de Sprengporten à Paris, et lui avoua la vive satisfaction que Paul
Ier avait éprouvée en apprenant la restitution des prisonniers, et
l'offre de rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Enfin,
de tous ces objets il passa au plus sérieux, c'est-à-dire aux
conditions de la paix. La Russie et la France n'avaient rien à démêler
entre elles. Elles ne s'étaient fait la guerre pour aucun intérêt de
territoire ou de commerce, mais pour une dissemblance dans la forme de
leur gouvernement. Elles n'avaient donc, pour ce qui les concernait
directement, qu'à écrire un article portant que la paix était rétablie
entre les deux puissances. Cette circonstance seule indiquait combien
la guerre avait été peu raisonnable. Mais la guerre avait entraîné des
alliances, et Paul, qui se piquait d'une grande fidélité à ses
engagements, demandait une seule chose, c'était qu'on ménageât ses
alliés. Ils étaient au nombre de quatre: c'étaient la Bavière, le
Wurtemberg, le Piémont et Naples. Il demandait pour les quatre
l'intégrité de leurs États. Rien n'était plus facile, moyennant
toutefois une explication: c'est que l'on regarderait cette condition
comme remplie, si ces princes obtenaient une indemnité pour les
provinces que leur enlèverait la République française. La chose fut
ainsi entendue, et admise par M. de Krudener. En effet, la
sécularisation des États ecclésiastiques d'Allemagne, et leur partage
proportionnel entre les princes laïques qui avaient perdu tout ou
partie de leurs États, par suite de l'abandon de la rive gauche du
Rhin à la France, était une chose depuis long-temps convenue de tout
le monde. Elle avait été admise même au congrès de Rastadt, sous le
Directoire. L'arrangement n'était pas moins facile pour les princes
italiens, alliés de Paul Ier. Le Piémont perdait Nice et la Savoie; on
pouvait l'indemniser en Italie, moyennant que l'ambition autrichienne
fût contenue dans cette contrée, et qu'on ne lui permît pas de s'y
trop étendre. Sur ce point, Paul Ier, très-irrité contre le cabinet de
Vienne, disait, comme la Prusse, qu'il fallait tenir tête à l'Autriche
et ne lui accorder que ce qu'on ne pourrait pas lui refuser. Quant au
royaume de Naples, la France n'avait rien à lui prendre, mais elle
avait une conduite odieuse à punir, des outrages à venger. Toutefois
le Premier Consul était homme à pardonner, à une condition qui était
de nature à plaire fort à Paul Ier, aussi mal disposé pour les Anglais
que pour les Autrichiens, c'est que le cabinet de Naples expierait ses
torts par une rupture formelle avec la Grande-Bretagne. Sur tous ces
points on était à peu près d'accord. On devait l'être chaque jour
davantage, par le mouvement naturel des choses, et par l'entraînement
du caractère de Paul Ier, qui, d'un état de mécontentement contre ses
anciens alliés, allait passer sans transition à un état de guerre
ouverte.

[En marge: Génie et bonheur du Premier Consul.]

La réconciliation de la France avec la Russie était donc à peu près
accomplie, et même publique, car le départ de M. de Sprengporten pour
Paris venait d'être officiellement annoncé. Paul Ier, l'ennemi furieux
de la France, devenait ainsi son ami, son allié, contre les puissances
de l'ancienne coalition! La gloire et la profonde adresse du Premier
Consul avaient produit ce singulier changement. Une circonstance
fortuite et grave allait le rendre encore plus complet: c'était la
querelle des neutres, soulevée par les violences de l'Angleterre sur
les mers. Il semble que tout se réunissait à la fois pour favoriser
les desseins du Premier Consul, et on est tenté d'admirer en ce moment
son bonheur autant que son génie.

On dirait en effet, à voir les choses d'ici-bas, que la fortune aime
la jeunesse, car elle seconde merveilleusement les premières années
des grands hommes. N'allons pas toutefois, comme les poètes anciens,
la faire aveugle et capricieuse: si elle favorise si souvent la
jeunesse des grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de
Napoléon, c'est qu'ils n'ont pas encore abusé de ses faveurs. Le
général Bonaparte était heureux alors, parce qu'il avait mérité de
l'être; parce qu'il avait raison contre tout le monde, au dedans,
contre les partis, au dehors, contre les puissances de l'Europe. Au
dedans, il ne voulait que l'ordre et la justice; au dehors, que la
paix, mais une paix avantageuse et glorieuse, comme a droit de la
vouloir celui qui n'a pas été l'agresseur, et qui a su être
victorieux. Aussi le monde revenait-il avec un empressement singulier,
à la France représentée par un grand homme, si juste et si fort! Et si
ce grand homme avait rencontré des circonstances heureuses, il n'y en
avait pas une qu'il n'eût fait naître, ou dont il n'eût habilement
profité. Il y a quelques jours un de ses lieutenants, prévenant ses
ordres, accourait au bruit du canon, pour lui rendre la victoire à
Marengo; mais que n'avait-il pas fait pour préparer cette victoire!
Aujourd'hui un prince, atteint de folie sur l'un des premiers trônes
de l'univers, venait offrir une proie facile à son habileté
diplomatique; mais avec quelle condescendance adroite il avait su
flatter cette folie! L'Angleterre, par sa conduite sur les mers,
allait bientôt ramener vers la France toutes les puissances maritimes;
mais on va voir que d'art il avait mis à les ménager, et à laisser à
l'Angleterre le rôle de la violence. La fortune, cette maîtresse
capricieuse des grands hommes, n'est donc point aussi capricieuse
qu'on se plaît à la faire. Tout n'est point caprice quand elle les
favorise, caprice quand elle les quitte; et, dans ses prétendues
infidélités, les torts le plus souvent ne sont pas de son côté. Mais
parlons un langage plus vrai, plus digne de ce grave sujet: la
fortune, ce nom païen donné à la puissance qui régit toutes choses
ici-bas, c'est la Providence favorisant le génie qui marche dans les
voies du bien, c'est-à-dire dans les voies tracées par sa sagesse
infinie.

[En marge: Violences des Anglais à l'égard des neutres.]

Voici l'heureuse circonstance qui devait rallier définitivement les
puissances du Nord à la politique du Premier Consul, et lui procurer
des auxiliaires sur l'élément même où il avait le plus besoin d'en
trouver, c'est-à-dire sur les mers. Les Anglais venaient de commettre
de nouvelles violences contre les neutres. Ils ne pouvaient souffrir
que les Russes, les Danois, les Suédois, les Américains,
fréquentassent tranquillement tous les ports du monde, et prêtassent
leur pavillon au commerce de la France et de l'Espagne. Ils avaient
déjà violé l'indépendance du pavillon neutre, surtout à l'égard de
l'Amérique, et c'est parce que les Américains ne s'étaient pas assez
défendus, que le Directoire avait voulu sévir contre eux, en leur
imposant des traitements presque aussi rigoureux que ceux que leur
faisaient essuyer les Anglais. Le général Bonaparte avait réparé cette
faute, en rapportant les plus dures des dispositions adoptées par le
Directoire, en instituant le tribunal des prises, chargé de dispenser
une meilleure justice aux vaisseaux capturés; en rendant hommage, dans
la personne de Washington, à l'Amérique tout entière; en appelant
enfin à Paris des négociateurs pour rétablir avec elle des relations
d'amitié et de commerce. C'est dans ce moment même que l'Angleterre,
comme irritée par le mauvais succès de sa politique, semblait devenir
plus oppressive envers les neutres. Déjà des actes odieux avaient été
commis par elle sur les mers; cependant les derniers passaient toutes
les bornes, non-seulement de la justice, mais de la prudence la plus
vulgaire.

[En marge: Principe du droit des neutres.]

Ce n'est pas le lieu d'exposer ici tous les détails de cette grave
contestation; il suffira d'en faire connaître les points principaux.
Les neutres prétendaient que la guerre qu'il plaisait à certaines
grandes nations de se faire les unes aux autres, ne devait en rien
gêner leur propre négoce, qu'ils avaient même le droit de recueillir
le commerce, dont les puissances belligérantes se privaient
volontairement. En conséquence, ils prétendaient fréquenter librement
tous les ports du monde, naviguer même entre les ports des nations
belligérantes, aller, par exemple, de France et d'Espagne en
Angleterre, d'Angleterre en Espagne et en France, et, ce qui était
plus contestable, aller des colonies aux métropoles, aller du Mexique
en Espagne pour y porter les métaux qui, sans leur secours,
n'auraient jamais pu arriver en Europe. Ils soutenaient que le
_pavillon couvre la marchandise_, c'est-à-dire que leur pavillon de
puissance étrangère à la guerre couvrait, contre toute espèce de
recherches, la marchandise transportée sur leurs vaisseaux; que, sur
leur bord, la marchandise française était insaisissable pour les
Anglais, la marchandise anglaise pour les Français, comme un Français,
par exemple, eût été inviolable sur les quais de Copenhague ou de
Pétersbourg pour la puissance britannique; en un mot, que le vaisseau
d'une nation neutre était aussi sacré que les quais mêmes de sa
capitale.

Les neutres ne consentaient qu'à une exception. Ils reconnaissaient ne
devoir pas porter des marchandises propres à la guerre, car il était
contraire à l'idée même de la neutralité, qu'ils fournissent à l'une
des nations belligérantes des armes contre l'autre. Mais ils
entendaient limiter cette interdiction aux seuls objets confectionnés
pour la guerre, tels que fusils, canons, poudre, projectiles, objets
d'équipement de toute espèce, etc.; et, quant aux vivres, ils ne
voulaient considérer comme vivres interdits, que ceux qui étaient
préparés pour l'usage des armées, comme le biscuit, par exemple.

S'ils admettaient une exception quant à la nature des marchandises
transportables, ils en admettaient encore une autre quant aux lieux à
parcourir, mais à condition qu'elle fût exactement définie. Cette
seconde exception était relative aux ports véritablement bloqués, et
gardés par une force navale, capable d'en faire le siége, ou de les
prendre par disette en les bloquant. Pour ce cas, ils reconnaissaient
qu'entrer dans un port bloqué, c'était gêner l'une des deux nations
dans l'usage de son droit, en l'empêchant de prendre les places de son
ennemie par attaque ou par famine, que c'était par conséquent venir au
secours de l'une des deux contre l'autre. Mais ils demandaient que le
blocus fût précédé de déclarations formelles, que le blocus fût réel,
exécuté par une force telle qu'il y eût danger imminent à le violer;
et ils n'admettaient pas que, par une simple déclaration de blocus, on
pût interdire à volonté, au moyen d'une pure fiction, l'entrée de tel
ou tel port, quelquefois même l'étendue entière de certains rivages.

Enfin, comme il fallait s'assurer si un bâtiment appartenait
véritablement à la nation dont il arborait le pavillon, s'il portait
ou non des marchandises qualifiées contrebande de guerre, les neutres
consentaient à être visités, mais exigeaient que cette visite fût
faite avec certains égards, convenus et fidèlement observés. Ils
considéraient surtout comme une règle essentielle, que la visite ne
pût avoir lieu, si les vaisseaux de commerce étaient convoyés par un
vaisseau de guerre. Le pavillon militaire, ou royal, devait, suivant
eux, avoir ce privilége d'être cru sur parole, quand il affirmait sur
l'honneur de sa nation, que les bâtiments convoyés étaient de sa
nation d'abord, et ensuite qu'ils ne portaient aucun des objets
interdits. S'il en était autrement, disaient-ils, un simple brick
faisant la course pourrait arrêter un convoi, et avec ce convoi, une
flotte de guerre, peut-être un amiral. Qui sait même? un corsaire
pourrait arrêter ou M. de Suffren ou lord Nelson!

[En marge: Résumé des doctrines des neutres.]

Ainsi les doctrines soutenues par les neutres pouvaient se réduire à
quatre points principaux.

Le pavillon couvre la marchandise, c'est-à-dire, interdit de
rechercher la marchandise ennemie sur le pont d'un vaisseau neutre,
étranger aux nations belligérantes.

Il n'y a de marchandise interdite, que la contrebande de guerre. Cette
contrebande ne consiste que dans les objets confectionnés pour l'usage
des armées. Le blé, par exemple, les munitions navales, n'en sont pas.

On ne peut interdire que l'accès d'un port réellement bloqué.

Enfin tout bâtiment convoyé ne peut être visité.

Tels étaient les principes soutenus par la France, la Prusse, le
Danemark, la Suède, la Russie et l'Amérique, c'est-à-dire par
l'immense majorité des nations: principes fondés sur le respect des
droits d'autrui, mais absolument contestés par l'Angleterre.

[En marge: Doctrines de l'Angleterre.]

Elle soutenait en effet qu'à ces conditions le commerce de ses ennemis
se ferait sans obstacle, par le moyen des neutres (ce qui, pour le
dire en passant, n'était pas exact, car ce commerce ne pouvait
continuer par le moyen des neutres, qu'en abandonnant à ceux-ci la
plus grande partie des bénéfices, et en faisant ainsi essuyer à la
nation obligée de recourir à eux, un énorme dommage); elle prétendait
donc saisir la marchandise française ou espagnole sur quelque bâtiment
que ce fût. Elle soutenait que certaines marchandises, sans être
confectionnées, telles que le blé, les matières navales, étaient un
véritable secours porté à une nation en temps de guerre. Elle voulait
qu'une déclaration de blocus suffît, sans la présence d'une force
navale, pour interdire l'entrée de certains ports ou parages; et enfin
que les neutres, sous prétexte de se faire convoyer, ne pussent pas
échapper à la surveillance des puissances belligérantes.

Si l'on désire savoir quel était au fond le grave intérêt caché sous
les sophismes des publicistes britanniques, le voici. L'Angleterre
voulait empêcher qu'on ne portât aux Espagnols les riches métaux du
Mexique, principal aliment de leur opulence; aux Français, le sucre et
le café, dont ils ne savaient pas se passer; aux uns et aux autres,
les bois, le chanvre, les fers du Nord, nécessaires à leur marine.
Elle voulait au besoin pouvoir les affamer en cas d'une mauvaise
récolte de grains, comme elle avait fait en 1793, par exemple; elle
voulait pouvoir frapper d'interdit des pays entiers, sans l'obligation
d'un blocus réel; elle voulait enfin, à force de recherches, de
vexations, d'obstacles de tout genre, ruiner le commerce de toutes les
nations, de manière que la guerre, qui, pour les peuples commerçants,
est un état de détresse, devînt pour ses négociants, ce qu'elle était
en effet, un temps de monopole et de prospérité extraordinaire. À
l'égard des Américains, elle avait une intention plus inique encore:
c'était d'enlever leurs matelots, sous prétexte qu'ils étaient
Anglais; confusion facile à faire, grâce à la conformité des langues.

En 1780, pendant la guerre d'Amérique, Catherine la Grande avait formé
la ligue des neutres pour résister à ces prétentions. Le Premier
Consul, profitant de l'amitié naissante de Paul, de l'irritation
croissante des neutres, des violences inouïes des Anglais, mit tous
ses soins à en susciter une pareille en 1800.

Dans ce moment, la contestation se présentait sous une seule forme,
celle du droit de visite. Les Danois, les Suédois, pour échapper aux
vexations des croiseurs anglais, avaient imaginé le moyen de naviguer
en convois nombreux, et de faire escorter ces convois par des frégates
portant pavillon royal. Il faut ajouter qu'ils ne manquaient jamais à
l'honneur de leur pavillon, et se gardaient bien d'escorter de faux
Danois ou de faux Suédois, ou de couvrir de la contrebande dite de
guerre. Ils ne songeaient qu'à échapper à des vexations devenues
intolérables. Mais les Anglais, voyant là une manière d'éluder la
difficulté, et de continuer le commerce des neutres, s'obstinaient à
exercer le droit de visite, même à l'égard des bâtiments convoyés.

[En marge: Mauvais traitements des Anglais à l'égard des frégates
suédoises la _Troya_ et la _Hulla-Fersen_.]

L'année précédente, deux frégates suédoises, la _Troya_ et la
_Hulla-Fersen_, accompagnant des bâtiments de commerce suédois,
avaient été violentées par les escadres anglaises, et obligées de
souffrir la visite du convoi qu'elles escortaient. Le roi de Suède
avait envoyé devant un conseil de guerre les capitaines des deux
frégates, pour ne s'être pas défendus. Cet exemple avait un moment
arrêté les Anglais, qui craignaient d'être exposés à tirer le canon
contre les puissances du Nord. Ils avaient donc un peu plus ménagé les
vaisseaux suédois. Mais des exemples récents venaient de faire
renaître la difficulté, et de pousser la Suède, le Danemark, au
dernier degré d'exaspération.

[En marge: Noble conduite de la frégate danoise la _Freya_.]

Dans l'hiver de 1799 à 1800, la frégate danoise la _Haufersen_,
capitaine Vandockum, qui convoyait une flottille de bâtiments
marchands dans la Méditerranée, fut arrêté par l'escadre de l'amiral
Keith; elle voulut résister, reçut des coups de canon, et fut conduite
à Gibraltar. Une contestation des plus vives s'engagea sur ce sujet,
entre le cabinet anglais et le cabinet danois, et elle durait encore,
lorsqu'au mois de juillet, la frégate danoise la _Freya_, escortant un
convoi de sa nation, fut rencontrée dans la Manche par une division
anglaise. Celle-ci voulut exercer le droit de visite; le commandant de
la _Freya_, capitaine Krabe, résista noblement aux sommations de
l'amiral anglais, et refusa de laisser visiter son convoi. La force
fut employée avec une indigne violence; le capitaine Krabe se
défendit, fut criblé, et obligé de se rendre à la supériorité de
l'ennemi, car il n'avait à opposer qu'une frégate à six vaisseaux de
guerre. La _Freya_ fut amenée aux Dunes.

[En marge: Les Anglais enlèvent deux frégates espagnoles, dans la rade
de Barcelone, en usurpant le pavillon suédois.]

À cet événement vint bientôt s'en ajouter un autre, d'une nature
différente, mais plus odieux et plus grave. À l'entrée de la rade de
Barcelone se trouvaient deux frégates espagnoles à l'ancre. Les
Anglais formèrent le projet de les enlever. Il ne s'agissait pas ici
du droit des neutres, mais d'un vrai guet-apens à tenter, pour entrer
impunément dans un port ennemi, sans être reconnus. Ils aperçurent en
cet endroit une galiote suédoise, la _Hoffnung_, et résolurent de s'en
servir pour exécuter l'acte de brigandage qu'ils avaient médité. Ils
se jetèrent dans des chaloupes, montèrent sur la galiote, mirent le
pistolet sur la gorge au capitaine suédois, et l'obligèrent à
s'approcher en silence des deux frégates espagnoles, sans faire
connaître par aucun signe la violence dont il était l'objet. La
galiote s'approcha donc des deux frégates espagnoles, qui, ne se
méfiant pas du pavillon suédois, puisqu'il était neutre, se laissèrent
aborder. Alors les Anglais s'élancèrent brusquement à l'abordage,
surprirent les deux frégates presque dépourvues d'équipages, s'en
emparèrent, et sortirent du port de Barcelone avec cette proie
indignement conquise.

Cet événement produisit en Europe un éclat extraordinaire, et indigna
toutes les nations maritimes, dont on ne se contentait plus de violer
les droits, mais dont on outrageait le pavillon, en le faisant servir,
à son insu, à des actes de la plus infâme piraterie. L'Espagne était
déjà en guerre avec la Grande-Bretagne, elle ne pouvait donc rien
faire de plus; mais elle eut recours à la Suède, dont on avait usurpé
le pavillon, pour lui dénoncer ce fait odieux, plus offensant encore
pour la Suède que pour l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour
envenimer la querelle de l'Angleterre avec les neutres. Dans ce moment
surtout, la modération dont le Premier Consul venait de faire preuve à
leur égard, était de nature à rendre plus sensible la violence
britannique. La Suède exigea des réparations; le Danemark en avait
déjà demandé. Derrière ces deux cours se trouvait la Russie, qui,
depuis la ligue de 1780, se regardait comme solidaire des puissances
de la Baltique, dans toutes les questions qui intéressaient leurs
droits maritimes.

[En marge: Août 1800.]

M. de Bernstorff, pour le Danemark, soutint la plus vive controverse
avec le cabinet de Londres, au moyen de notes que la France publia, et
qui font autant d'honneur au ministre qui les a écrites, qu'à la
nation qui les a revêtues de son seing, et qui eut bientôt à les
appuyer de ses armes. Une simple chaloupe canonnière, disaient les
Anglais, portant le pavillon d'un État neutre, pourra donc convoyer le
commerce du monde, et soustraire à notre surveillance le négoce de nos
ennemis, qui se ferait en temps de guerre aussi facilement qu'en temps
de paix! Une escadre entière, répondait M. de Bernstorff, serait donc
obligée d'obtempérer aux sommations du plus misérable corsaire, de se
rendre à sa requête, et de laisser visiter devant elle le convoi
qu'elle escorterait! La parole d'un amiral, faisant une déclaration
sur l'honneur de sa nation, ne vaudrait pas contre le doute d'un
capitaine de corsaire, qui aurait le droit de vérifier la déclaration
par une visite! L'une de ces hypothèses est bien plus inadmissible
que l'autre!

[En marge: Convention momentanée avec le Danemark.]

Pour appuyer ses doctrines par des moyens de terreur, le cabinet
anglais, qui venait d'envoyer lord Withworth à Copenhague, le fit
suivre d'une escadre de 16 vaisseaux, qui croisaient en ce moment à
l'entrée du Sund. La présence de cette escadre produisit une vive
sensation parmi toutes les puissances de la Baltique; elle émut
non-seulement le Danemark, contre lequel elle était dirigée, mais la
Suède, la Russie, la Prusse elle-même, dont le commerce était
intéressé aussi à la libre fréquentation des mers. Les quatre
signataires de l'ancienne neutralité armée de 1780, entamèrent une
négociation, avec le but avoué de préparer une nouvelle ligue contre
la tyrannie maritime des Anglais. Le cabinet de Londres, qui craignait
cependant un tel événement, insistait vivement à Copenhague pour
terminer le différend; mais loin d'offrir des satisfactions, il avait
la singulière audace d'en demander. Il voulait, en l'effrayant,
arracher le Danemark à la ligue, avant qu'elle fût formée.
Malheureusement le Danemark avait été surpris, le Sund n'était pas
défendu, Copenhague n'était pas garanti contre un bombardement. Dans
cet état de choses, il fallut céder momentanément pour gagner l'hiver,
saison pendant laquelle les glaces défendraient la Baltique, et
donneraient à tous les neutres le temps de faire leurs préparatifs de
résistance. Le 29 août (11 fructidor an VIII), le Danemark fut obligé
de signer une convention, dans laquelle on ajournait la question du
droit des gens, et on réglait uniquement le dernier différend survenu
à propos de la _Freya_. La _Freya_ devait être réparée dans les
arsenaux anglais, et restituée; mais, pour le moment du moins, le
gouvernement danois renonçait à faire convoyer ses bâtiments de
commerce.

Cette convention n'avait rien terminé. L'orage, au lieu de se
dissiper, allait bientôt grossir, car les quatre cours du Nord étaient
fort irritées. Le roi de Suède, dont l'honneur n'était pas encore
satisfait, se préparait à faire un voyage à Pétersbourg, pour
renouveler l'ancienne ligue de neutralité; et Paul Ier, qui n'aimait
pas les termes moyens, débuta par un acte des plus énergiques.
Apprenant la contestation avec le Danemark, et la présence d'une
flotte anglaise à l'entrée du Sund, il mit le séquestre sur les
capitaux appartenant aux Anglais, comme garantie des dommages qui
pourraient être apportés au commerce russe. Cette mesure devait être
maintenue jusqu'à ce que les intentions du gouvernement anglais
fussent complètement éclaircies.

[En marge: Événements dans le midi de l'Europe.]

[En marge: Décadence de l'Espagne.]

Tout se disposait donc dans les cours du Nord, de manière à favoriser
les desseins du Premier Consul. Les événements le servaient à souhait.
Les choses n'allaient pas moins bien dans le midi de l'Europe,
c'est-à-dire en Espagne. On voyait là tomber en dissolution l'une des
plus belles monarchies du globe, au grand détriment de l'équilibre
européen, à la grande douleur d'une nation généreuse, indignée du rôle
qu'on lui faisait jouer dans le monde. Le Premier Consul, dont
l'esprit infatigable embrassait tous les objets à la fois, avait déjà
dirigé du côté de l'Espagne les efforts de sa politique, et cherché à
tirer le parti le plus avantageux pour la cause commune, de cette cour
dégénérée.

Nous ne retracerions pas le triste tableau qui va suivre, s'il n'était
vrai d'abord, et s'il n'était nécessaire, ensuite, à l'intelligence
des grands événements du siècle.

[En marge: Singulière destinée de la maison de Bourbon dans ce
siècle.]

Le roi, la reine d'Espagne, le prince de la Paix, occupaient depuis
longues années l'attention de l'Europe, et donnaient un spectacle bien
dangereux pour la royauté, déjà tant compromise alors dans l'estime
des peuples. On eût dit que l'illustre maison de Bourbon était
destinée, à la fin de ce siècle à perdre la royauté en France, à
Naples, en Espagne: car, dans ces trois royaumes, trois rois d'une
imbécile faiblesse livraient leur sceptre à la risée et au mépris du
monde, en le laissant aux mains de trois reines ou légères, ou
violentes, ou dissolues.

Les Bourbons de France, soit faute, soit malheur, avaient été dévorés
par la Révolution française; à force de la provoquer follement, ceux
de Naples avaient été chassés une première fois de leur capitale; ceux
d'Espagne, avant de laisser tomber leur sceptre aux mains du soldat
couronné que cette révolution avait produit, n'avaient rien vu de
mieux à faire que de se donner à lui. Ils s'étaient déjà rapprochés de
la France sous la Convention; ils devaient se rapprocher d'elle bien
plus volontiers encore, lorsque la Révolution, au lieu d'une anarchie
sanguinaire, leur offrait un grand homme, disposé à les protéger,
s'ils suivaient ses conseils. Heureux ces princes s'ils avaient suivi
les conseils, alors excellents, de ce grand homme! Heureux lui-même
s'il s'était borné à leur en donner!

[En marge: Le roi Charles IV.]

Le roi d'Espagne, Charles IV, était un honnête homme, point dur et
brusque comme Louis XVI, plus agréable de sa personne, mais moins
instruit, et d'une faiblesse encore plus grande. Il se levait fort
matin, non pour vaquer à ses devoirs royaux, mais pour entendre
plusieurs messes, et descendre ensuite dans ses ateliers, où, mêlé à
des tourneurs, des forgerons, des armuriers, dépouillé comme eux de
ses habits, il travaillait dans leur compagnie, à des ouvrages de
toute espèce. Aimant beaucoup la chasse, il préférait le travail des
armes. De ses ateliers il se rendait à ses écuries, pour assister aux
soins donnés à ses chevaux, et se livrait avec ses palefreniers aux
plus incroyables familiarités. Après avoir employé ainsi la première
moitié de sa journée, il prenait un repas solitaire, auquel la reine
et ses enfants même n'étaient pas admis, et consacrait l'autre moitié
de la journée à la chasse. Plusieurs centaines de chevaux et de
domestiques étaient mis en mouvement pour ce plaisir quotidien, qui
était sa passion dominante. Après avoir couru comme un jeune homme, il
rentrait au palais, donnait un quart d'heure à ses enfants, une
demi-heure à la signature des actes résolus par la reine et les
ministres, se livrait au plaisir du jeu avec quelques seigneurs de sa
cour, quelquefois sommeillait avec eux jusqu'à l'heure de son dernier
repas, qui était suivi du coucher, fixé tous les jours à la même
heure. Telle était sa vie, sans que jamais un seul changement y fût
apporté dans l'année, excepté pendant la semaine sainte, consacrée
tout entière à des pratiques religieuses. Du reste, honnête homme,
fidèle à sa parole, doux, humain, religieux, d'une chasteté
exemplaire, quoique étranger à la reine depuis qu'elle lui en avait
fait donner l'ordre par ses médecins, il n'avait d'autre part aux
scandales de sa cour, aux fautes de son gouvernement, que de les
laisser commettre, sans les voir, sans y croire, pendant la durée d'un
long règne.

[En marge: La reine Louise de Parme.]

À côté de lui, la reine, soeur du duc de Parme, élève de Condillac,
qui avait fait pour elle et pour son frère de beaux ouvrages
d'éducation, menait une vie toute différente, et qui ferait bien peu
d'honneur au célèbre philosophe instituteur de sa jeunesse, si les
philosophes pouvaient ordinairement répondre de leurs disciples. Elle
avait près de cinquante ans, et certains restes de beauté qu'elle
cherchait à perpétuer au moyen de soins infinis. Entendant, comme le
roi, la messe tous les jours, elle employait à correspondre avec
quantité de personnes, et particulièrement avec le prince de la Paix,
le temps que Charles IV consacrait à ses ateliers et à ses écuries.
Dans cette correspondance, elle mandait au prince de la Paix les
affaires de la cour et de l'État, et en recevait le récit des
puérilités ou des scandales de Madrid. Elle terminait sa matinée en
donnant une heure à ses enfants, et une heure aux soins du
gouvernement. Pas un acte, pas une nomination, pas une grâce,
n'allaient à la signature royale, avant de lui avoir été soumis. Le
ministre qui se fût permis une telle infraction aux conditions de sa
faveur, eût succombé sur-le-champ. Elle prenait seule, comme le roi,
son repas du milieu du jour; le reste de l'après-midi était consacré
aux réceptions, dont elle s'acquittait avec beaucoup de grâce, et au
prince de la Paix, qui obtenait chaque jour plusieurs heures de son
temps.

[En marge: Le prince de la Paix.]

On sait que le prince de la Paix n'était plus ministre à l'époque dont
nous parlons. M. d'Urquijo, que nous ferons connaître tout à l'heure,
l'avait remplacé; mais ce prince n'en était pas moins la première
autorité du royaume. Ce personnage singulier, incapable, ignorant,
léger, mais de belle apparence, comme il faut être pour réussir dans
une cour corrompue, dominateur arrogant de la reine Louise, régnait
depuis vingt ans sur cette âme vide et frivole. Ennuyé de sa haute
faveur, il la partageait volontiers avec d'obscurs favoris, se livrait
à mille désordres, qu'il racontait à son esclave couronnée, se
plaisant à la désespérer par ses récits, la maltraitant même,
disait-on, de la manière la plus grossière: et cependant il conservait
un empire absolu sur cette princesse, qui ne savait pas lui résister,
qui ne pouvait pas vivre heureuse si elle ne l'avait vu tous les
jours. Après lui avoir livré long-temps le gouvernement sous le titre
officiel de premier ministre, elle le lui livrait tout autant
aujourd'hui, quoiqu'il n'eût plus ce titre, car rien ne se faisait en
Espagne que par sa volonté. Il disposait de toutes les ressources de
l'État, et il avait chez lui des sommes énormes en numéraire, tandis
que le trésor, condamné à la plus grande gêne, vivait d'un
papier-monnaie discrédité, et réduit à moitié de sa valeur. La nation
s'était presque habituée à ce spectacle; elle ne s'indignait que
lorsqu'un scandale nouveau, extraordinaire, faisait monter la rougeur
au front des braves Espagnols, dont la résistance héroïque montra
bientôt qu'ils étaient dignes d'un autre gouvernement. Au moment où
l'Europe retentissait des grands événements qui se passaient sur le Pô
et le Danube, la cour d'Espagne était frappée d'un scandale inouï, et
qui avait failli lasser la patience de la nation. Le prince de la
Paix, de désordres en désordres, venait d'aboutir à un mariage avec
une parente de la famille royale. Un fruit était né de cette union. Le
roi et la reine, voulant tenir eux-mêmes l'enfant nouveau-né sur les
fonts baptismaux, avaient procédé avec tout le cérémonial en usage
pour le baptême des infants. Les plus grands seigneurs de la cour
s'étaient vus contraints à faire le service qu'on aurait exigé d'eux,
s'il se fût agi d'un rejeton de la royauté. On avait donné à cet
enfant dans les langes les grands ordres de la couronne, et des
présents magnifiques; le grand-inquisiteur avait officié dans la
cérémonie religieuse. Il est vrai que cette fois l'indignation était
montée au comble, et que chaque Espagnol s'était cru personnellement
outragé par cet odieux scandale. Les choses en étaient venues à ce
point, que les ministres espagnols s'en ouvraient eux-mêmes avec les
ambassadeurs étrangers, et particulièrement avec l'ambassadeur de
France, qui était leur recours accoutumé dans la plupart de leurs
embarras, et qui tenait de leur propre bouche les affreux détails que
nous rapportons ici.

Au milieu de ces turpitudes, le roi seul, entouré par son épouse d'une
surveillance continuelle, ignorait tout, ne se doutait de rien. Ni les
cris de ses sujets, ni la révolte accidentelle de quelques grands
d'Espagne, se soulevant contre le service qu'on exigeait de leur part,
ni les assiduités inexplicables du prince de la Paix, ne pouvaient
dessiller ses yeux. Ce pauvre et bon roi tenait même quelquefois ce
singulier propos, qui embarrassait tous les assistants condamnés à
l'entendre: Mon frère de Naples est un sot, qui se laisse mener par sa
femme.--Il faut ajouter que le prince des Asturies, depuis Ferdinand
VII, élevé loin de la cour, et avec une incroyable dureté, détestait
le favori, dont il connaissait l'influence criminelle, et que sa juste
haine pour le favori finissait par se convertir chez lui en une haine
involontaire pour son père et sa mère.

Quel spectacle, à la fin du dix-huitième siècle, au commencement du
dix-neuvième, quand le trône de France venait de s'écrouler avec
éclat, et quand sur ses débris venait de s'élever un jeune capitaine,
simple, sévère, infatigable, plein de génie! Combien de temps la
monarchie espagnole pouvait-elle résister au dangereux effet de ce
contraste?

La maison d'Espagne, au milieu de ces désordres, était saisie parfois
de pressentiments confus, et se prenait souvent à craindre une
révolution. L'antique attachement des Espagnols pour la royauté et
pour la religion, la rassurait sans doute; mais elle craignait de voir
arriver la Révolution par les Pyrénées, et elle cherchait à conjurer
le danger par une déférence entière envers la République française.
L'incroyable brutalité du cabinet anglais, les emportements de Paul
Ier à son égard, au moment de la seconde coalition, avaient achevé de
la jeter complètement dans nos bras. Elle trouvait cela commode, même
honorable, depuis que le général Bonaparte avait ennobli, par sa
présence au pouvoir, toutes les relations des cabinets avec le
gouvernement de la République.

[En marge: Attachement du roi Charles IV pour le Premier Consul.]

Le bon roi Charles IV s'était épris, quoique de loin, d'une sorte
d'amitié pour le Premier Consul. Ce sentiment augmentait chaque jour,
et on est douloureusement affecté quand on songe comment devait finir,
sans perfidie du côté de la France, mais par un inconcevable
enchaînement de circonstances, comment devait finir ce singulier
attachement. C'est un grand homme que le général Bonaparte, disait
sans cesse Charles IV. La reine le disait aussi, mais plus froidement,
parce que le prince de la Paix, porté à critiquer quelquefois ce que
faisait la cour d'Espagne, dont il n'était plus le ministre,
paraissait blâmer le penchant qu'on témoignait pour le gouvernement
de la France. Cependant le Premier Consul, informé par M. Alquier,
notre ambassadeur, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qu'il
fallait absolument acquérir à Madrid la bonne volonté du prince de la
Paix, le Premier Consul avait envoyé à ce favori des armes
magnifiques, sorties de la manufacture de Versailles. Cette attention
du plus grand personnage de l'Europe avait touché la vanité du prince
de la Paix. Quelques soins de notre ambassadeur avaient achevé de nous
le conquérir, et depuis lors la cour d'Espagne tout entière semblait
se donner à nous sans réserve.

[En marge: Le ministre d'Urquijo.]

On ne rencontrait un peu de résistance que chez le ministre d'Urquijo,
caractère bizarre, naturellement ennemi du prince de la Paix dont il
était le successeur, et n'aimant pas beaucoup plus le général
Bonaparte. M. d'Urquijo, d'extraction populaire, doué de quelque
énergie, s'étant attiré l'inimitié du clergé et de la cour pour
d'insignifiantes réformes, qu'il avait essayées dans l'administration
du royaume, inclinait, d'une manière étonnante pour un Espagnol de ce
temps, vers les idées révolutionnaires. Il était lié avec beaucoup de
démagogues français, et partageait jusqu'à un certain point leur
aversion pour le Premier Consul. Il avait le mérite de vouloir
réformer les abus les plus criants, de chercher, par exemple, à
diminuer les revenus du clergé et la juridiction des agents de la cour
de Rome. Il était pour cet objet en instance auprès du Saint-Siége;
mais en faisant cette tentative, il s'était exposé à de graves
dangers. Ayant, en effet, contre lui le prince de la Paix, il était
perdu si l'influence romaine se joignait pour le renverser à
l'influence intérieure du palais. Touché de quelques attentions de M.
Alquier, témoin d'ailleurs du penchant du roi et de la reine, M.
d'Urquijo avait fini à son tour par admirer le général Bonaparte,
qu'il était non-seulement naturel, mais tout à fait à la mode
d'admirer alors.

[En marge: Charles IV fait don de seize chevaux magnifiques au Premier
Consul.]

Le penchant du roi devint bientôt on ne peut pas plus vif. Ayant vu
les armes envoyées au prince de la Paix, il conçut et exprima le désir
d'en avoir de pareilles. On se hâta d'en faire fabriquer de
magnifiques, qu'il reçut avec une véritable joie. La reine aussi
désira des parures, et madame Bonaparte, dont le goût était renommé,
lui envoya tout ce que Paris produisait en ce genre de plus recherché
et de plus élégant. Charles IV, généreux comme un Castillan, ne voulut
pas rester en arrière, et prit soin de s'acquitter d'une manière toute
royale. Sachant que des chevaux seraient agréables au Premier Consul,
il dépeupla de leurs plus beaux sujets les haras d'Aranjuez, de
Medina-Coeli et d'Altamire, pour trouver d'abord six, puis douze, puis
seize chevaux, les plus beaux de la Péninsule. On ne sait où il se
serait arrêté, si on ne l'avait modéré dans son ardeur. Il employa
deux mois à les choisir lui-même, et personne ne pouvait mieux
s'acquitter de ce soin, car il était un parfait connaisseur. Il
composa en outre un nombreux personnel pour les conduire en France,
désigna pour cette mission ses meilleurs écuyers, les fit revêtir de
livrées magnifiques, et mit seulement une condition à tout ce faste,
c'est que pendant le voyage en France on ferait entendre à ses
palefreniers la messe chaque dimanche. On lui promit ce qu'il
désirait, et sa joie de faire un beau présent au Premier Consul, fut
alors sans mélange. Tout en aimant la France, ce prince excellent
croyait qu'on ne pouvait y demeurer quelques jours, sans perdre
entièrement la religion de ses pères.

L'éclat de ces démonstrations convenait fort au Premier Consul. Il lui
plaisait, il regardait comme utile, de montrer à l'Europe, et même à
la France, les successeurs de Charles-Quint, les descendants de Louis
XIV, s'honorant de leurs relations personnelles avec lui. Mais il
recherchait des avantages plus solides dans ses relations
diplomatiques, et visait à un but plus sérieux.

[En marge: La reine d'Espagne sollicite un agrandissement pour la
maison de Parme.]

Le roi et la reine d'Espagne aimaient avec passion l'un de leurs
enfants, c'était l'infante Marie-Louise, laquelle avait épousé le
prince héréditaire de Parme. La reine, soeur, comme nous l'avons dit,
du duc régnant de Parme, avait uni sa fille à son neveu, et concentré
sur ces deux têtes ses plus chères affections, car elle avait un
attachement extrême pour la maison dont elle était issue. Elle rêvait
pour cette maison un agrandissement en Italie; et comme l'Italie
dépendait du vainqueur de Marengo, c'est en lui qu'elle avait mis
toutes ses espérances, pour obtenir l'accomplissement de ses voeux. Le
Premier Consul, averti des désirs secrets de la reine, n'eut garde de
négliger ce moyen, d'arriver à ses vues, et il fit partir pour Madrid
son fidèle Berthier, afin de profiter de la circonstance qui se
présentait. Ce fut son premier soin au retour de Marengo. S'il avait
dépêché l'un de ses aides-de-camp à Berlin et à Vienne, il voulut
faire plus pour la cour d'Espagne; il voulut lui envoyer l'homme qui
avait le plus de part à sa gloire, car Berthier était alors le
Parménion du nouvel Alexandre.

[En marge: Mission de Berthier en Espagne.]

C'est dans le moment même où le Premier Consul négociait avec M. de
Saint-Julien les préliminaires de paix, où il séduisait le coeur si
inflammable de Paul Ier, et fomentait dans le Nord la querelle des
neutres, c'est dans ce moment qu'il expédia en toute hâte le général
Berthier à Madrid. Celui-ci partit vers la fin d'août (commencement de
fructidor), sans titre officiel, mais avec la certitude de produire un
grand effet par sa seule présence, et avec des pouvoirs secrets pour
traiter des sujets les plus graves.

[En marge: Conditions auxquelles le Premier Consul est prêt à
satisfaire les désirs de la reine d'Espagne.]

Son voyage avait plusieurs objets: le premier était de visiter les
principaux ports de la Péninsule, d'examiner leur état, leurs
ressources, et d'y presser, l'argent à la main, des expéditions pour
Malte et pour l'Égypte. Berthier s'acquitta rapidement de ce soin, et
courut ensuite à Madrid, remplir la mission plus importante dont il
était chargé. Le Premier Consul voulait bien accorder un
agrandissement de territoire à la maison de Parme, il était même
disposé à joindre à cet agrandissement un titre nouveau, celui de roi,
ce qui aurait mis le comble aux voeux de la reine; mais il demandait
qu'on lui payât ces largesses de deux façons: d'abord, en rétrocédant
la Louisiane à la France; secondement, en faisant une injonction
menaçante à la cour de Portugal, pour la décider à faire la paix avec
la République, et à rompre avec l'Angleterre.

[En marge: La Louisiane demandée comme équivalent de la Toscane.]

Voici les motifs du Premier Consul pour exiger de telles conditions.
Depuis la mort de Kléber, il commençait à concevoir des inquiétudes
pour la conservation de l'Égypte, et il partageait avec tous les gens
de son temps l'ambition des possessions lointaines. La rivalité de la
France avec l'Angleterre, qui ne combattaient depuis un siècle que
pour les Indes orientales et occidentales, avait exalté au plus haut
point la passion d'avoir des colonies. Si l'Égypte venait à nous être
ravie, le Premier Consul voulait avoir fait quelque chose pour la
grandeur coloniale de la France. Il regardait sur la carte du monde,
et voyait une magnifique province, placée entre le Mexique et les
États-Unis, autrefois possédée par la France, cédée dans un temps
d'abaissement par Louis XV à Charles III, fort menacée par les Anglais
et les Américains tant qu'elle serait dans les mains impuissantes des
Espagnols, de peu de valeur pour ceux-ci, qui possédaient une moitié
du continent américain, mais d'une grande valeur pour les Français qui
n'avaient rien dans cette partie de l'Amérique, et pouvant devenir
féconde quand l'activité de ces derniers se concentrerait spécialement
sur son territoire: cette province était la Louisiane. Si l'Égypte
perdue ne pouvait plus nous fournir le dédommagement de
Saint-Domingue, le Premier Consul espérait le trouver dans la
Louisiane.

[En marge: Contrainte exercée à l'égard du Portugal pour l'obliger à
rompre avec les Anglais.]

Il la demandait donc formellement à l'Espagne pour prix d'un
territoire en Italie. Il exigeait accessoirement qu'on lui fît don
d'une partie des vaisseaux espagnols bloqués dans la rade de Brest.
Quant au Portugal, il voulait profiter de la position géographique de
l'Espagne à son égard, et de la parenté qui unissait les deux maisons
régnantes de la Péninsule, pour le détacher de l'alliance anglaise. Le
prince de Brésil, gouverneur du Portugal, était, en effet, gendre du
roi et de la reine d'Espagne. On avait donc à Madrid, outre la
puissance du voisinage, l'influence de famille, et c'était bien le cas
de se servir de ce double moyen, pour chasser les Anglais de cette
partie du continent. Les Anglais, une fois exclus du Portugal, lorsque
déjà les côtes de la Prusse, du Danemark, de la Russie et de la Suède
allaient leur être fermées, lorsque Naples, condamnée à subir les
volontés de la France, allait recevoir l'ordre de leur interdire ses
ports, les Anglais devaient être bientôt exclus du continent tout
entier.

Telles furent les conditions que Berthier eut ordre de porter à
Madrid. Il fut parfaitement accueilli par le roi, la reine, le prince
de la Paix, et par tous les grands d'Espagne fort curieux de voir
l'homme dont le nom figurait toujours à-côté du nom du général
Bonaparte, dans le récit des guerres contemporaines. Les conditions de
la France paraissaient rigoureuses, cependant elles ne pouvaient
rencontrer une sérieuse résistance. Le ministre d'Urquijo seul,
craignant l'effet que cette cession pourrait produire sur les
Espagnols, semblait résister un peu plus que la cour. On fit valoir,
pour le rassurer, des raisons qui étaient incontestablement bonnes. On
lui dit qu'il fallait beaucoup de territoire aux bords encore
inhabités du Mississipi, pour présenter un équivalent des moindres
possessions en Italie; que les Espagnols avaient besoin, dans le golfe
du Mexique, d'alliés tels que les Français contre les Anglais et les
Américains; que si la Louisiane avait beaucoup de valeur pour la
France, privée de toutes ses possessions coloniales, elle n'en avait
presque aucune pour l'Espagne, déjà si riche dans le Nouveau-Monde;
qu'une augmentation d'influence en Italie valait bien mieux pour
l'Espagne, qu'un territoire lointain, placé dans une région où elle
avait plus de pays qu'elle n'en pouvait exploiter et défendre; enfin,
que c'était une ancienne possession française arrachée à la faiblesse
de Louis XV, et que Charles III lui-même, dans sa loyauté bien connue
du monde, avait un moment refusée, tant il trouvait qu'elle lui était
peu due. Ces raisons étaient excellentes, et certainement l'Espagne,
en cette circonstance, ne donnait pas plus qu'elle ne recevait. Mais
ce qui décida M. d'Urquijo, plus que tous les arguments les meilleurs,
ce fut la crainte de blesser la France, et de faire manquer une
combinaison à laquelle sa cour tenait avec une sorte de passion.

On convint d'un traité éventuel, par lequel le Premier Consul
promettait de procurer au duc de Parme une augmentation d'états en
Italie, de 1200 mille âmes environ; de lui assurer en outre le titre
de roi, et la reconnaissance de ce nouveau titre de la part de tous
les souverains de l'Europe, à l'époque de la paix générale. En retour,
l'Espagne, dès qu'une partie de ces conditions serait remplie, devait
rétrocéder à la France la Louisiane, avec l'étendue qu'avait cette
province lorsqu'elle fut cédée par Louis XV à Charles III, et donner
en plus six vaisseaux de ligne, gréés, armés, prêts à recevoir leurs
équipages. Ce traité, signé par Berthier à Madrid, remplit la reine de
joie, et porta au comble l'engouement de la cour d'Espagne pour le
Premier Consul.

La dernière condition, qui avait pour but de contraindre le Portugal à
rompre avec l'Angleterre, était facile, car elle entrait dans les
intérêts de l'Espagne, autant que dans ceux de la France. L'Espagne,
en effet, était aussi intéressée que la France à enlever des armes à
l'Angleterre, et surtout à l'exclure du continent. Le Premier Consul
ne faisait en cela que réveiller son impardonnable apathie, et la
pousser à se servir d'une influence, dont elle aurait dû avoir fait
usage depuis long-temps. Il allait plus loin dans ses projets à cet
égard; il proposait à Charles IV, si la cour de Lisbonne ne se rendait
pas immédiatement à l'injonction qui lui serait faite, de franchir la
frontière du Portugal avec une armée, de s'emparer d'une ou deux
provinces, et de les garder comme gages, afin d'obliger plus tard
l'Angleterre, pour sauver les états de son allié, à restituer les
colonies espagnoles qu'elle avait conquises. Quant à lui, si Charles
IV ne se croyait pas assez fort pour tenter cette entreprise, il lui
offrait le secours d'une division française. Ce bon roi n'en demandait
pas tant. Le prince de Brésil était son gendre; il ne voulait donc
pas lui enlever des provinces, dussent-elles servir uniquement de gage
pour la restitution des provinces espagnoles. Mais il lui adressa les
exhortations les plus pressantes, et y ajouta même des menaces de
guerre, si ses conseils n'étaient pas écoutés. La cour de Lisbonne
promit d'envoyer immédiatement un négociateur à Madrid, pour conférer
avec l'ambassadeur de France.

Berthier revint à Paris comblé des faveurs de la cour d'Espagne, et
put affirmer au Premier Consul qu'il avait à Madrid des coeurs
entièrement dévoués. Les magnifiques chevaux donnés par Charles IV
arrivèrent à peu près à cette époque, et furent présentés sur la place
du Carrousel au Premier Consul, dans l'une de ces grandes revues, où
il se plaisait à montrer aux Parisiens et aux étrangers les soldats
qui avaient vaincu l'Europe. Une foule immense de curieux vint
contempler ces beaux animaux, ces écuyers richement vêtus, qui
rappelaient les anciennes pompes royales, et qui prouvaient la
considération, les soins empressés des plus vieilles cours de l'Europe
pour le nouveau chef de la République française.

[En marge: Arrivée de trois négociateurs américains à Paris.]

Dans ce moment survinrent à Paris trois négociateurs américains, MM.
Olivier Ellsworth, Richardson Davie, et Van-Murray, chargés de
rapprocher la France et les États-Unis. Cette république, dominée par
l'intérêt beaucoup plus que par la reconnaissance, gouvernée surtout
alors par la politique du parti fédéraliste, s'était rapprochée de la
Grande-Bretagne pendant la dernière guerre, et avait manqué
non-seulement à la France, mais à elle-même, en désertant les
principes de la neutralité maritime. Malgré le traité d'alliance de
1778, auquel elle devait l'existence, traité qui l'obligeait à
n'accorder à personne des avantages commerciaux qui ne fussent en même
temps communs aux Français, elle avait concédé à la Grande-Bretagne
des avantages particuliers et exclusifs. Abandonnant le principe que
_le pavillon couvre la marchandise_, elle avait admis que la propriété
ennemie pût être recherchée sur un vaisseau neutre, et saisie si son
origine était reconnue. C'était là une conduite aussi malhabile que
peu honorable. Le Directoire, naturellement fort irrité, avait eu
recours au système des représailles, en déclarant que la France
traiterait les neutres comme ils se laisseraient traiter par
l'Angleterre. De rigueurs en rigueurs, on en était arrivé avec
l'Amérique à un état de guerre presque déclaré, mais sans hostilités
de fait.

C'est cet état de choses que le Premier Consul avait à coeur de faire
cesser. On a vu quels honneurs il avait fait rendre à Washington, dans
la double intention d'agir au dedans et au dehors; il nomma trois
plénipotentiaires, son frère Joseph Bonaparte, et les deux conseillers
d'État Fleurieu et Roederer, pour s'entendre avec les plénipotentiaires
américains, et pressa vivement la conclusion de la négociation, afin de
donner prochainement un nouvel adversaire à l'Angleterre, en plaçant une
puissance de plus sur la liste de celles qui s'engageraient à faire
observer les vrais principes de la neutralité maritime. Le premier
obstacle au rapprochement était l'article par lequel l'Amérique avait
promis de faire partager à la France les avantages commerciaux accordés
par elle à toutes les nations. Cette obligation de ne rien faire pour
les autres sans le faire aussitôt pour nous causait aux Américains
d'assez grands embarras. Leurs négociateurs ne se montraient pas
disposés à céder sur ce point, mais ils paraissaient prêts à reconnaître
et à défendre les droits des neutres, et à rétablir dans leurs
stipulations avec la France les principes dont ils avaient fait
l'abandon en traitant avec l'Angleterre. Le Premier Consul, qui tenait
beaucoup plus aux principes de la neutralité maritime qu'aux avantages
commerciaux du traité de 1778, devenus illusoires dans la pratique, le
Premier Consul enjoignit à son frère de passer outre, et de conclure un
arrangement avec les envoyés américains, pourvu qu'on obtînt d'eux une
complète et solennelle reconnaissance des principes du droit des gens,
qu'il importait de faire prévaloir. Cette difficulté levée, on fut
bientôt d'accord sur le reste et on s'apprêtait dans le moment à signer
un traité de réconciliation avec l'Amérique.

[En marge: Arrivée à Paris de M. Spina, archevêque de Corinthe, chargé
de négocier pour le Saint-Siége.]

Un autre rapprochement beaucoup plus important encore, celui de la
République avec le Saint-Siége, commençait à s'opérer. Le nouveau
pape, élu dans l'espérance vague d'un raccommodement avec la France,
avait vu se réaliser cette espérance, à laquelle il devait son
élévation. Le général Bonaparte, comme nous l'avons dit, revenant de
Marengo, avait fait parvenir quelques ouvertures à Pie VII par le
cardinal Martiniana, évêque de Verceil, en assurant qu'il n'avait pas
l'intention de rétablir les Républiques Romaine et Parthénopéenne,
enfantées par le Directoire. Il avait certainement assez en Italie, de
la République Cisalpine à constituer, à diriger, à défendre contre la
politique et les intérêts de toute l'Europe. Le général Bonaparte
avait demandé en retour que le nouveau pontife usât de sa puissance
sur les âmes pour l'aider à rétablir en France la concorde et la paix.
Le Pape reçut avec joie le comte Alciati, neveu du cardinal
Martiniana, chargé de porter les ouvertures du Premier Consul; il le
renvoya sur-le-champ à Verceil, pour déclarer en son nom, que, disposé
à seconder les intentions du Premier Consul relativement à un objet si
important et si cher à l'Église, il désirait auparavant connaître
d'une manière un peu plus précise les vues du cabinet français. Le
cardinal écrivit donc de Verceil à Paris pour faire part des
dispositions et des désirs du nouveau pape. Le Premier Consul en
réponse, demanda un négociateur avec lequel il pût s'expliquer
directement, et le Pape désigna aussitôt monsignor Spina, évêque de
Corinthe, nonce du Saint-Siége à Florence. Ce négociateur, après
s'être rendu d'abord à Verceil, se décida ensuite à partir pour Paris,
sur les vives instances du Premier Consul, qui voulait, en attirant
auprès de lui cette négociation, être plus sûr de la faire réussir.
C'était, de la part du Premier Consul, une tentative délicate que
d'amener à Paris un représentant du Saint-Siége, surtout dans l'état
des esprits, qui n'étaient pas préparés encore à un spectacle de ce
genre. Il était convenu que monsignor Spina n'aurait aucun titre
officiel, et se dirait archevêque de Corinthe, chargé de traiter avec
le gouvernement français des affaires du gouvernement romain.

[En marge: Suite de la négociation entreprise avec M. de
Saint-Julien.]

[En marge: Duroc arrêté aux avant-postes autrichiens.]

[En marge: M. de Saint-Julien est désavoué, et les préliminaires sont
considérés comme non avenus.]

Pendant ces négociations, si activement et si habilement dirigées avec
toutes les puissances, M. de Saint-Julien, signataire et porteur des
préliminaires de paix, s'était dirigé sur Vienne, en compagnie de
Duroc. Sentant bien l'imprudence de sa conduite, il n'avait pas
dissimulé à M. de Talleyrand, qu'il n'était pas sûr de pouvoir
conduire Duroc jusqu'à Vienne. L'illusion du ministre ne lui avait pas
permis de croire à cette difficulté, et il avait été convenu que M. de
Saint-Julien et Duroc passeraient par le quartier-général de M. de
Kray, établi près de l'Inn, à Alt-OEttingen, pour obtenir de ce
général des passe-ports qui permissent à Duroc de pénétrer en
Autriche. Ils arrivèrent au quartier-général le 4 août 1800 (16
thermidor an VIII); mais Duroc fut retenu, et ne put franchir la
limite tracée par l'armistice. C'était un premier signe peu favorable
de l'accueil destiné aux préliminaires. M. de Saint-Julien se rendit
alors tout seul à Vienne, disant à Duroc qu'il allait demander des
passe-ports pour lui, et les expédier au quartier-général s'il les
obtenait. M. de Saint-Julien se transporta donc auprès de l'empereur,
et lui remit les articles qu'il avait signés à Paris, sauf la
ratification, et sauf le secret. L'empereur fut très-surpris et
très-mécontent de la singulière latitude que M. de Saint-Julien avait
donnée à ses instructions. Ce n'étaient pas précisément les conditions
contenues dans les articles préliminaires qui lui déplaisaient,
c'était la crainte d'être compromis auprès de l'Angleterre, qui venait
de l'aider de son argent, et qui était fort soupçonneuse. Il voulait
bien aller jusqu'à connaître les intentions du Premier Consul, en
faisant connaître une partie des siennes, mais il n'aurait voulu à
aucun pris signer un acte quelconque, car cela supposait une
négociation ouverte sans la participation du cabinet britannique.
Aussi, malgré le danger de provoquer un orage du côté de la France, le
cabinet impérial prit le parti de désavouer M. de Saint-Julien. Cet
officier fut publiquement très-maltraité, et envoyé en quelque sorte
en exil, dans l'une des provinces reculées de l'empire. Les
préliminaires furent considérés comme non avenus, ayant été signés,
quoique provisoirement, par un agent sans caractère et sans pouvoir.
Duroc ne reçut point de passe-ports, et après avoir attendu jusqu'au
13 août (25 thermidor), il dut reprendre la route de Paris.

[En marge: Offre de l'Autriche d'ouvrir un congrès.]

Tout cela, indépendamment des délais apportés à la conclusion de la
paix, était assez désagréable à dire au Premier Consul, et l'Autriche
avait à craindre l'effet d'une semblable communication sur son
caractère irritable. Il était bien possible qu'il quittât Paris
sur-le-champ, se mît à la tête des armées de la République, et marchât
sur Vienne. La cour d'Autriche résolut donc, tout en désavouant les
préliminaires, de ne pas faire de ce désaveu une rupture, et de
proposer au gouvernement français l'ouverture immédiate d'un congrès.
Lord Minto, représentant du cabinet britannique auprès de l'empereur,
consentait à laisser négocier l'Autriche, mais à condition que
l'Angleterre fût comprise dans la négociation. On s'entendit avec lui
pour proposer des conférences diplomatiques, auxquelles l'Angleterre
et l'Autriche prendraient également part. En conséquence. M. de Thugut
écrivit à M. de Talleyrand, à la date du 11 août (23 thermidor), que,
tout en désavouant la conduite imprudente de M. de Saint-Julien,
l'empereur n'en désirait pas moins vivement la paix; qu'il proposait
donc l'ouverture immédiate d'un congrès, en France même, à Schélestadt
ou Lunéville, comme on voudrait; que la Grande-Bretagne était prête à
y envoyer un plénipotentiaire, et que, si le Premier Consul s'y
prêtait, la paix générale pouvait être bientôt rendue au monde. Tout
cela était accompagné des expressions les plus propres à calmer le
caractère impétueux de l'homme qui gouvernait alors la France.

[En marge: Irritation du Premier Consul en apprenant le désaveu de M.
de Saint-Julien.]

[En marge: La question soumise au Conseil d'État.]

Lorsque le Premier Consul reçut ces nouvelles, il en conçut une vive
irritation. Il était offensé d'abord du désaveu de l'officier qui
avait traité avec lui, et ensuite il voyait avec chagrin la paix
s'éloigner. Il apercevait surtout, dans la présence de l'Angleterre au
milieu de la négociation, une cause de délais interminables, car la
paix maritime était bien plus difficile à conclure que la paix
continentale. Dans le moment, et sous l'empire d'une première
impression, il voulait faire un éclat, dénoncer l'Autriche comme ayant
manqué de bonne foi, et recommencer les hostilités sur-le-champ. M. de
Talleyrand, sentant bien qu'il s'était mis lui-même dans son tort, en
négociant avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, s'efforça de calmer
le Premier Consul. La matière fut soumise au Conseil d'État. Ce grand
corps, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tribunal administratif, était
alors un vrai conseil de gouvernement. Le ministre lui adressa un
rapport détaillé. «Le Premier Consul, disait-il dans ce rapport, a
jugé à propos de convoquer extraordinairement le Conseil d'État, et,
se confiant à sa discrétion comme à ses lumières, il m'a chargé de lui
faire connaître tous les détails les plus particuliers de la
négociation qui a été suivie avec la cour de Vienne.» Après avoir
exposé cette négociation, comme on aurait pu le faire devant un
conseil de ministres, M. de Talleyrand reconnaissait que le
plénipotentiaire autrichien n'avait pas de pouvoirs, qu'en négociant
avec lui on avait dû prévoir la possibilité d'un désaveu, qu'en
conséquence on ne pouvait sur ce sujet _établir une polémique
d'apparat_, et qu'il fallait renoncer à un éclat. Mais, rappelant
l'exemple des négociations pour la paix de Westphalie, qui avaient
précédé de beaucoup la signature du traité de Munster, et pendant
lesquelles on avait à la fois négocié et combattu, il proposait
d'accepter l'ouverture d'un congrès, et en même temps de recommencer
les hostilités.

C'est en effet ce qu'il y avait de plus sage à faire. Il fallait
traiter, puisque les puissances ennemies en adressaient l'offre à la
France, mais profiter de ce que nos armées étaient toutes prêtes à
rentrer en campagne, et de ce que les armées autrichiennes n'étaient
pas encore remises de leurs défaites, pour forcer l'Autriche à
négocier sérieusement, et à se séparer de l'Angleterre.

[En marge: Le Premier Consul consent à une négociation commune,
comprenant toutes les puissances, à la condition d'un armistice
naval.]

On pouvait toutefois essayer une chose, qui avait aussi ses avantages,
et le Premier Consul la saisit avec son ordinaire sagacité.
L'Angleterre proposait une négociation commune. Il y avait, à
l'admettre dans un congrès, le danger d'y introduire une partie
contractante peu pressée de conclure, le danger surtout de compliquer
la paix continentale de toutes les difficultés de la paix maritime: le
temps s'écoulerait donc dans des négociations, ou peu sincères ou
rendues plus difficiles; on laisserait passer la saison des combats,
on donnerait aux armées autrichiennes un répit dont elles avaient
grand besoin. C'étaient là de graves inconvénients. Mais on pouvait
trouver un dédommagement à tout cela: c'était, puisque l'Angleterre
demandait à être admise dans la négociation, de l'y admettre, mais à
une condition, celle de conclure aussi un armistice maritime. Si
l'Angleterre consentait à une telle chose, les bénéfices de
l'armistice maritime surpassaient de beaucoup les inconvénients de
l'armistice continental; car nos flottes, pouvant circuler en liberté,
auraient le moyen d'approvisionner Malte, et de porter en Égypte des
soldats et du matériel. Pour un avantage pareil, le Premier Consul se
serait exposé volontiers à faire une campagne de plus sur le
continent. L'armistice maritime était sans doute quelque chose de
très-nouveau, de peu usité dans le droit des gens; mais il fallait
bien que l'alliance anglo-autrichienne payât de quelque manière le
sacrifice que nous faisions de notre côté en suspendant la marche de
nos légions sur Vienne.

[En marge: M. Otto, chargé à Londres de proposer l'armistice naval.]

Nous avions en permanence à Londres un négociateur sage, adroit, M.
Otto, qui était là pour y traiter les affaires relatives aux
prisonniers de guerre. Il avait même été choisi par notre cabinet,
dans le but de s'en servir à la première occasion, pour faire ou
écouter des ouvertures. On le chargea spécialement de s'adresser au
cabinet britannique, et d'aborder directement la question d'un
armistice naval. Le Premier Consul trouvait à cette façon de procéder
l'avantage d'aller plus vite, et de traiter directement ses affaires,
ce qu'il aimait toujours mieux que d'employer des intermédiaires. On
donna le 24 août (6 fructidor an VIII) des instructions à M. Otto,
conformes à ce nouveau projet de négociation. Le même jour on répondit
aux communications de Vienne par une lettre fort dure. Dans cette
lettre, on attribuait au traité de subsides, signé le 20 juin dernier,
le refus d'admettre les préliminaires; on déplorait dédaigneusement la
dépendance dans laquelle l'empereur s'était placé à l'égard de
l'Angleterre; on acceptait un congrès à Lunéville, mais on ajoutait
qu'en négociant il fallait cependant combattre, puisqu'en proposant
une négociation commune, l'Autriche n'avait pas eu la précaution de
préparer comme condition naturelle, une suspension d'armes sur terre
et sur mer. C'était une manière d'engager la diplomatie autrichienne à
intervenir elle-même à Londres, afin d'obtenir l'armistice naval.

Les communications s'établirent à Londres entre M. Otto et le
capitaine George, chef du _Transport-office_. Elles durèrent tout le
mois de septembre. M. Otto proposa, au nom de la France, que les
hostilités fussent suspendues sur terre et sur mer; que la circulation
fût permise à tous les vaisseaux de commerce et de guerre des nations
belligérantes; que les ports appartenant à la France ou occupés par
ses armées, tels que ceux de Malte et d'Alexandrie, fussent assimilés
aux places de Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt en Allemagne,
lesquelles, tout en étant bloquées par nos armées, pouvaient cependant
recevoir des vivres et des approvisionnements. M. Otto, traitant
franchement, convint que la France trouverait à cela de grands
avantages, mais ajouta qu'il lui en fallait de très-grands, pour la
dédommager de la concession qu'elle faisait, en laissant passer l'été
sans achever la destruction des armées autrichiennes.

[En marge: Sept. 1800.]

[En marge: Contre-projet de l'Angleterre relativement à l'armistice
maritime.]

On avait, par cette demande, exigé de l'Angleterre un sacrifice que
rien n'était capable de lui arracher. C'était, en effet, permettre le
ravitaillement de Malte et de l'Égypte, et peut-être assurer pour
toujours ces deux possessions à la France; c'était permettre aussi à
la grande flotte franco-espagnole de sortir de Brest, de passer dans
la Méditerranée, et d'y prendre une position qui la rendrait de
nouveau maîtresse de cette mer, pendant un temps plus ou moins long.
L'Angleterre ne pouvait donc vouloir d'une telle proposition.
Cependant le danger de l'Autriche la touchait fort; elle avait un
grand intérêt à ne pas la laisser écraser, car, l'Autriche écrasée, le
général Bonaparte, ayant toute la liberté de ses moyens, était capable
de tenter quelque entreprise formidable contre les îles britanniques.
En conséquence, elle crut devoir faire des sacrifices à un intérêt de
ce genre, et, tout en se récriant sur l'étrangeté d'un armistice sur
mer, elle présenta un contre-projet à la date du 7 septembre 1800 (20
fructidor an VIII). D'abord elle acceptait Lunéville pour lieu du
congrès, et désignait M. Thomas Grenville, frère du ministre des
affaires étrangères, pour traiter de la paix générale. Ensuite elle
proposait le système suivant, quant à l'armistice maritime. Toutes les
hostilités seraient suspendues sur terre et sur mer; la suspension
d'armes serait non-seulement commune aux trois parties belligérantes,
l'Autriche, l'Angleterre et la France, mais à leurs alliés. Cette
disposition avait pour but de délivrer le Portugal des instances
menaçantes de l'Espagne. Les places maritimes qui étaient bloquées,
telles que celles de Malte et d'Alexandrie, seraient assimilées aux
places d'Allemagne, et approvisionnées tous les quinze jours,
proportionnément à la consommation opérée dans l'intervalle de temps
écoulé. Les vaisseaux de guerre de haut bord, stationnés dans les
ports de Brest et autres, ne pourraient pas changer de station pendant
l'armistice.

Ce contre-projet était, de la part de l'Angleterre, plutôt un
témoignage de bonne volonté envers l'Autriche, qu'une concession
effective sur le point important de la négociation. Malte pouvait sans
doute gagner quelque chose à être approvisionnée pendant quelques
mois; mais l'Égypte n'avait pas besoin de vivres. C'étaient des
soldats, des fusils, des canons, qu'il lui fallait, et pas du tout des
grains, dont elle pouvait donner à tout le monde.

Cependant la France, en cédant sur quelques points, pouvait trouver
encore d'assez grands avantages à l'armistice naval, pour l'admettre,
même avec des modifications.

[En marge: Dernière proposition de Premier Consul relativement à
l'armistice naval.]

Le 21 septembre (4e jour complémentaire an VIII), le Premier Consul
fit une proposition, qui fut la dernière. Il consentait à ce que les
vaisseaux de ligne de haut bord ne pussent pas changer de station, ce
qui condamnait l'escadre combinée de l'Espagne et de la France à
rester bloquée dans Brest; il demandait que Malte fût ravitaillée tous
les quinze jours à raison de 10 mille rations par jour; il consentait
à ce que l'Égypte demeurât bloquée; mais il demandait que six frégates
pussent partir de Toulon, aller à Alexandrie, et en revenir sans être
visitées.

Son intention était ici assez claire, et il avait raison de ne pas
déguiser un intérêt, que tout le monde devinait à la première vue. Il
voulait armer ces six frégates en flûtes, les charger d'hommes et de
munitions de guerre, et les envoyer en Égypte. Il espérait qu'elles
pourraient porter quatre mille soldats, beaucoup de fusils, de sabres,
de bombes, de boulets, etc. Il avait ainsi tout sacrifié pour se
réduire à son objet essentiel, le ravitaillement de Malte, et le
recrutement de l'armée d'Égypte.

[En marge: Impossibilité de s'entendre avec
l'Angleterre.--Interruption des pourparlers.]

Mais la difficulté, quelqu'effort qu'on fît de part et d'autre pour
l'amoindrir, restait au fond la même. Car il s'agissait de conserver
Malte et l'Égypte à la France, intérêt à l'égard duquel l'Angleterre
ne voulait pas transiger. Il n'y avait donc pas moyen de s'entendre.
La négociation fut abandonnée, sur le refus qu'on fit à Londres
d'admettre le dernier projet d'armistice naval.

Avant de rompre définitivement ces pourparlers, le Premier Consul, à
titre de bon procédé, laissa une dernière proposition à l'Angleterre.
Il lui offrait, en renonçant à tout armistice, de traiter cependant
avec elle, mais dans une négociation séparée de celle qui allait
s'engager avec l'Autriche.

On était en septembre 1800; plusieurs mois s'étaient écoulés en vaines
négociations, depuis les victoires de Marengo et d'Hochstett, et le
Premier Consul ne voulait pas perdre plus de temps sans agir.

[En marge: Le Premier Consul veut reprendre les hostilités avec
l'Autriche.]

L'Autriche menacée avait répondu qu'elle ne pouvait pas forcer
l'Angleterre à signer un armistice maritime; qu'elle offrait, quant à
elle, de négocier sur-le-champ; qu'elle avait nommé M. de Lherbach
pour se rendre à Lunéville; qu'il allait s'y rendre immédiatement; que
M. Thomas Grenville attendait de son côté des passe-ports; qu'on
pouvait donc négocier sans délai; mais qu'il n'était pas nécessaire de
reprendre les hostilités pendant les négociations, et de verser encore
des torrents de sang humain. Le Premier Consul, qui apercevait bien
l'intention secrète de tirer en longueur, et de gagner l'hiver, n'en
persistait pas moins à dénoncer les hostilités, et avait donné des
ordres en conséquence. Il avait parfaitement employé les deux mois
écoulés, et mis la dernière main à l'organisation des armées. Voici
quelles étaient, à cet égard, ses nouvelles dispositions.

[En marge: Soins donnés aux armées pendant la durée de l'armistice.]

Moreau, comme nous l'avons dit, avait été obligé de renvoyer le
général Sainte-Suzanne sur le Rhin avec quelques détachements, pour
réunir les garnisons de Mayence et de Strasbourg, et tenir tête aux
partisans levés par le baron d'Albini, dans le centre de l'Allemagne.
C'était là un affaiblissement pour l'armée de Moreau, et en même temps
un moyen insuffisant de couvrir ses derrières. Le Premier Consul, afin
de prévenir tout danger de ce côté, s'était hâté de compléter l'armée
batave, placée sous les ordres d'Augereau. Il l'avait formée de 8
mille Hollandais et de 12 mille Français, les uns et les autres tirés
des troupes qui gardaient la Hollande et des départements du nord. Ces
troupes, les plus fatiguées par les campagnes précédentes, refaites
depuis par le repos, complétées par des recrues, présentaient
maintenant des corps excellents. Augereau s'était porté à Francfort;
il contenait là, par sa présence, les levées mayençaises du baron
d'Albini, et les détachements autrichiens laissés dans les environs.
Cette précaution prise, le corps de Sainte-Suzanne réorganisé, fort de
18 mille hommes à peu près, était revenu sur le Danube, et formait de
nouveau l'aile gauche de Moreau. Par ce retour, l'armée active du
Rhin se trouvait portée à plus de 100 mille hommes.

Lorsque l'armée de réserve s'était jetée en Italie, elle avait dû
laisser en arrière une partie des corps destinés à la composer, et
dont on n'avait pas eu le temps d'attendre la complète formation. Au
lieu de 60 mille hommes, effectif projeté, elle n'en avait réuni que
40 et quelques mille. Le Premier Consul, avec ces corps restés en
arrière, avait formé une seconde armée de réserve, confiée à
Macdonald, forte de 15 mille hommes, et l'avait placée dans les
Grisons, en face du Tyrol; ce qui avait permis à Moreau d'attirer à
lui son aile droite, commandée, comme on sait, par Lecourbe, et de
réunir au besoin sous sa main la masse entière de ses forces, s'il lui
fallait forcer la barrière de l'Inn.

De son côté l'armée d'Italie, établie sur les bords du Mincio par la
convention d'Alexandrie, dispensée aussi, par la présence de
Macdonald, de s'occuper de la Suisse et du Tyrol, avait pu rapprocher
ses ailes de son corps de bataille, et se concentrer de manière à
entrer immédiatement en action. Composée des troupes qui avaient passé
le Saint-Bernard, de celles qui avaient été tirées d'Allemagne par le
Saint-Gothard, enfin des troupes de Ligurie qui avaient défendu Gênes
et le Var, reposée, recrutée, elle présentait une masse totale de 120
mille hommes environ, dont 80 mille réunis sur le Mincio. Masséna en
avait d'abord été nommé le général en chef, et seul en effet il était
capable de la bien commander. Malheureusement de fâcheux démêlés
s'étaient élevés entre l'administration de l'armée et les
gouvernements italiens. L'armée, quoique transportée au milieu de la
fertile Italie, et maîtresse des riches magasins laissés par les
Autrichiens, n'avait cependant pas joui de tout le bien-être auquel
ses longues souffrances lui donnaient droit. On prétendait que les
agents de l'administration avaient vendu une partie de ces magasins. À
côté de cela les gouvernements du Piémont et de la Cisalpine se
disaient écrasés de contributions de guerre, et refusaient de les
payer. Au milieu de cette confusion, on accusait beaucoup
l'administration française; on faisait même remonter les plaintes
jusqu'au général Masséna. Bientôt la clameur devint telle, que le
Premier Consul se crut obligé de rappeler Masséna, et de le remplacer
par Brune. Brune, avec infiniment d'esprit et de courage, était au
fond un général médiocre, et un politique plus médiocre encore. Il
était l'un des chefs les plus ardents du parti démagogique; ce qui, du
reste, ne l'empêchait pas d'être fort dévoué au Premier Consul, qui
lui en savait beaucoup de gré. N'ayant pu lui donner un commandement
actif pendant la campagne du printemps, le Premier Consul voulut lui
en donner un pendant la campagne d'automne. Sa victoire de Hollande le
recommandait fort à l'opinion publique, mais le rappel de Masséna
était un malheur pour l'armée et pour le Premier Consul lui-même.
Masséna aigri allait, malgré lui, devenir un sujet d'espérance pour
une foule d'intrigants, qui, dans ce moment, s'agitaient encore. Le
Premier Consul ne l'ignorait pas, mais il ne voulait souffrir le
désordre nulle part, et on ne saurait l'en blâmer.

À ces quatre armées, le Premier Consul avait joint un cinquième
rassemblement de troupes autour d'Amiens. Il avait détaché, des
demi-brigades restées dans l'intérieur, les cadres des compagnies de
grenadiers, les avait recrutées avec de beaux hommes, et en avait
formé un superbe corps de 9 à 10 mille soldats d'élite, qu'il
destinait à se rendre en hâte sur les côtes, si les Anglais opéraient
un débarquement quelque part, ou à passer en Italie, pour y remplir
l'office qu'Augereau remplissait en Allemagne, celui de couvrir les
ailes et les derrières de l'armée principale. Murat en avait été nommé
général en chef.

On avait fait tout cela, sous le rapport du recrutement, au moyen de
la levée ordonnée par le Corps Législatif, et sous le rapport de la
dépense, au moyen des ressources financières récemment créées. Rien ne
manquait maintenant à ces divers corps; ils étaient bien nourris, bien
armés; ils avaient des chevaux, et un matériel complet.

On comprend que le Premier Consul fût impatient d'utiliser de tels
moyens, pour arracher la paix à l'Autriche, avant l'hiver. Il ordonna
donc à Moreau et à Brune de se rendre à leur quartier-général, pour se
préparer à recommencer les hostilités. Il enjoignit à Moreau de
prévenir le général autrichien, dans les délais stipulés par
l'armistice, et ne lui permit de prolonger la suspension d'armes qu'à
une seule condition, c'est que l'empereur abandonnerait à l'armée
française les trois places actuellement bloquées, Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt. À cette condition, il consentait à donner encore cinq ou
six semaines de répit. Ces places, en effet, en valaient la peine. En
les occupant, on obtenait une base d'opérations excellente sur le
Danube; on ramenait en ligne le corps qui les bloquait; on se donnait
en outre le temps de pousser une aile de l'armée d'Italie sur la
Toscane et le royaume de Naples, pays où les levées en masse se
continuaient à l'instigation de l'Autriche, et avec l'argent de
l'Angleterre. Tels furent les ordres expédiés au quartier-général de
Moreau.

[En marge: L'Autriche de son côté, a fait des préparatifs.]

De son côté, l'empereur d'Allemagne, mettant le temps à profit, avait
employé avec la plus grande activité les subsides fournis par
l'Angleterre. Il pressait les nouvelles levées ordonnées en Bohême,
Moravie, Hongrie, Styrie et Carinthie. Le ministre anglais, Wickam,
avait établi une espèce de comptoir en plusieurs villes d'Allemagne,
afin d'acheter des soldats, qui allaient se battre pour la coalition.
Au moyen d'un nouveau subside, les corps bavarois et wurtembergeois
venaient d'être considérablement augmentés. Indépendamment des fonds
donnés à l'Autriche, des recruteurs anglais avaient pris à la solde
directe de leur gouvernement deux régiments composés de bateliers
levés sur les fleuves de l'Allemagne, et destinés à en faciliter le
passage. Dix mille paysans exécutaient moyennant un salaire, et sous
la direction des ingénieurs autrichiens, des retranchements
formidables sur toute la ligne de l'Inn, depuis le Tyrol jusqu'à la
réunion de ce cours d'eau avec le Danube. Tout était en mouvement
depuis Vienne jusqu'à Munich. L'état-major de l'armée autrichienne
avait été changé en entier. M. de Kray, malgré son expérience, sa
vigueur sur le champ de bataille, avait partagé la disgrâce de M. de
Mélas. L'archiduc Ferdinand lui-même, qui servait sous ses ordres,
avait été écarté. L'archiduc Jean, jeune prince fort instruit, fort
brave, mais sans expérience de la guerre, la tête pleine de théories,
l'imagination frappée des manoeuvres du général Bonaparte, et voulant
à tout prix les imiter, avait été appelé au commandement suprême des
armées impériales. C'était une de ces nouveautés qu'on essaye
volontiers dans les moments désespérés. L'empereur s'était rendu de sa
personne à l'armée pour la passer en revue, et la ranimer par sa
présence.

[En marge: L'empereur d'Allemagne se rend au quartier-général de son
armée pour juger de l'état des choses.]

[En marge: Armistice de Hohenlinden, qui prolonge de 45 jours la
suspension d'armes, moyennant la remise de Philipsbourg, Ulm et
Ingolstadt.]

Il y passa plusieurs jours, accompagné de M. de Lherbach, le
négociateur chargé de se rendre à Lunéville, et du jeune archiduc
Jean. Après avoir tout vu, tout examiné en compagnie de ses
conseillers, il reconnut que rien n'était prêt, que l'armée n'était
point encore assez rétablie, sous le rapport matériel et moral, pour
recommencer immédiatement les hostilités. M. de Lherbach fut donc
chargé de se rendre au quartier-général de Moreau, pour savoir si on
pourrait arracher encore quelques jours d'armistice au gouvernement
français. M. de Lherbach apprit de Moreau les conditions que le
Premier Consul mettait à une nouvelle suspension d'armes. Il
consentit avec regret à ces conditions, et le 20 septembre (3e jour
complémentaire de l'an VIII), il conclut avec le général Lahorie, dans
le village de Hohenlinden, destiné à devenir bientôt célèbre, une
nouvelle prolongation d'armistice. Les places de Philipsbourg, Ulm,
Ingolstadt, durent être remises à l'armée française, pour en disposer
comme elle le voudrait. En retour, l'armistice était prolongé de
quarante-cinq jours à compter du 21 septembre, y compris quinze jours
d'avertissement pour la reprise des hostilités, si plus tard elles
devaient recommencer encore.

[En marge: Chagrin de l'empereur. Exaspération de l'opinion publique à
Vienne.]

[En marge: Retraite de M. de Thugut remplacé par M. de Lherbach.]

L'empereur rentra dans Vienne, peu satisfait de l'apparition qu'on lui
avait fait faire à l'armée, car cette apparition n'avait eu d'autre
résultat que d'abandonner aux Français les plus fortes places de
l'empire. Ce prince était dévoré de chagrin. Son peuple partageait ses
sentiments, et accusait M. de Thugut de s'être entièrement livré à
l'Angleterre. La reine Caroline de Naples venait d'accourir, avec
l'amiral Nelson et lady Hamilton, pour soutenir à Vienne le parti de
la guerre; mais la clameur publique était grande. On reprochait à M.
de Thugut des fautes graves, telles que le refus, au commencement de
l'hiver, d'écouter les propositions pacifiques du Premier Consul, la
mauvaise direction des opérations militaires, l'obstination à ne pas
admettre l'existence de l'armée de réserve, même quand elle passait le
Saint-Bernard, la concentration des principales forces de l'empire en
Ligurie, dans le dessein de complaire aux Anglais qui se flattaient
d'occuper Toulon, l'engagement enfin pris avec le gouvernement
britannique de ne pas traiter sans lui, engagement signé le 20 juin,
dans un moment où il aurait fallu, au contraire, se réserver toute
liberté. Ces reproches étaient en grande partie fondés; mais, fondés
ou non, ils avaient la sanction des événements, car rien n'avait
réussi à M. de Thugut, et les peuples ne jugent que d'après le
résultat. M. de Thugut fut donc obligé de céder aux circonstances, et
se retira, en conservant toutefois une assez grande influence sur le
cabinet autrichien. M. de Lherbach fut chargé de le remplacer dans la
direction des relations extérieures; et on choisit, pour remplacer M.
de Lherbach au congrès de Lunéville, un négociateur fort connu, M.
Louis Cobentzel, qui était personnellement agréable au général
Bonaparte, avec lequel il avait négocié le traité de Campo-Formio. On
espérait que M. de Cobentzel serait plus propre qu'aucun autre à
établir de bonnes relations avec le gouvernement français, et que,
placé à Lunéville, à quelque distance de Paris, il ne manquerait pas
de se rendre quelquefois dans cette capitale, pour entrer en rapports
directs avec le Premier Consul.

[En marge: Fête du 1er vendémiaire.]

La remise à l'armée française des trois places d'Ulm, Ingolstadt et
Philipsbourg, venait fort à propos pour la célébration de la fête du
1er vendémiaire. Elle devait raviver les espérances de paix, en
rendant évidente la situation extrême de l'Autriche. Cette fête, l'une
des deux que la Constitution avait conservées, était destinée à
célébrer l'anniversaire de la fondation de la République. Le Premier
Consul voulait qu'elle n'eût pas moins d'éclat que celle du 14
juillet, relevée si à propos par la remise aux Invalides des drapeaux
conquis dans la dernière campagne; il voulait qu'elle se distinguât
par un caractère aussi patriotique, mais plus sérieux, de toutes
celles qui avaient été données pendant le cours de la Révolution, et
surtout qu'elle fût exempte du ridicule, attaché à l'imitation des
usages antiques dans les temps modernes.

[En marge: Caractère des fêtes publiques pendant la Révolution et sous
le Consulat.]

La religion, il faut le dire, laisse un grand vide dans les solennités
des peuples, quand elle en est bannie. Des jeux publics, des
représentations théâtrales, des feux éclairant la nuit de leur éclat,
peuvent occuper en partie la journée d'un peuple, assemblé pour se
réjouir d'un événement heureux, mais ne sauraient la remplir tout
entière. Dans tous les temps, les nations ont été disposées à venir
célébrer leurs victoires au pied des autels; et elles ont fait de
leurs cérémonies publiques un acte de reconnaissance envers la
Divinité. Mais, des autels, la France n'en avait pas alors! Ceux qui
avaient été élevés à la déesse Raison, pendant le régime de la
Terreur, ceux que les théophilanthropes chargeaient innocemment de
quelques fleurs pendant le régime licencieux du Directoire, étaient
couverts d'un ridicule ineffaçable: car, en fait d'autels, il n'y a de
respectables que ceux qui sont anciens. Or, le vieil autel catholique
de la France n'était pas encore relevé. Il ne restait dès lors que des
cérémonies en quelque sorte académiques, sous le dôme des Invalides;
des discours élégants, tels que pouvait les faire M. de Fontanes; ou
des chants patriotiques, tels que pouvaient les inventer Méhul ou
Lesueur. Le Premier Consul sentait tout cela; il chercha donc à
remplacer le caractère religieux par un caractère profondément moral.

L'hommage à Washington, la remise des drapeaux de Marengo, avaient
déjà fourni le sujet des deux fêtes célébrées sous son consulat; il
sut trouver dans un grand acte réparateur le sujet de la fête du 1er
vendémiaire an IX (23 septembre 1800).

Lors de la violation des tombes de Saint-Denis, on avait trouvé
parfaitement conservé le corps de Turenne. Au milieu des emportements
de la populace, un mouvement involontaire de respect avait sauvé ce
corps de la profanation commune. Déposé d'abord au Jardin des Plantes,
il avait été confié ensuite à un homme, M. Alexandre Lenoir, dont le
zèle pieux, digne d'être honoré par l'histoire, nous avait conservé
une foule d'antiques monuments, qu'il avait réunis dans le musée des
Petits-Augustins. C'était là que se trouvaient les restes de Turenne,
plutôt exposés à la curiosité qu'au respect des peuples. Le Premier
Consul imagina de placer sous le dôme des Invalides, et sous la garde
de nos vieux soldats, la dépouille de ce grand homme. Honorer un
général illustre et un serviteur de l'ancienne monarchie, c'était
rapprocher les gloires de Louis XIV de celles de la République,
c'était rétablir le respect du passé sans outrager le présent,
c'était, en un mot, toute la politique du Premier Consul, sous la
forme la plus noble et la plus touchante. Cette translation devait
s'opérer le dernier jour complémentaire de l'an VIII (22 septembre),
et le lendemain, 1er vendémiaire an IX (23 septembre), devait se poser
la première pierre du monument consacré à Kléber et Desaix. Ainsi,
dans ce moment, où notre terre, obéissant aux lois qui règlent ses
mouvements, mettait fin à un grand siècle, et donnait naissance à un
autre, bien grand à son tour s'il est digne un jour de ses
commencements, dans ce moment, le Premier Consul voulut placer le
double hommage au héros des temps passés, et aux deux héros du temps
présent. Pour ajouter à l'éclat de ces deux cérémonies, il imita
quelque chose de ce qui s'était pratiqué à la Fédération de 1790, et
il fit demander à tous les départements de lui envoyer des
représentants, qui, par leur présence, donnassent à ces fêtes un
caractère non pas seulement parisien, mais national. Les départements
s'empressèrent de répondre à cet appel, et de choisir des citoyens
distingués, que la curiosité, le désir de voir de près le calme
succédant au trouble, la prospérité aux misères de l'anarchie, le
désir surtout d'approcher, d'entretenir un grand homme, attirèrent en
foule à Paris.

[En marge: Translation du corps de Turenne aux Invalides.]

Le cinquième jour complémentaire an VIII (22 septembre), les autorités
publiques se rendirent au musée des Petits-Augustins, pour aller
chercher le char sur lequel était posé le corps de Turenne. Sur ce
char, attelé de quatre chevaux blancs, était placée l'épée du héros
de la monarchie, conservée dans la famille de Bouillon, et prêtée au
gouvernement pour cette noble cérémonie. Quatre vieux généraux,
mutilés au service de la République, tenaient les cordons du char; en
avant un cheval pie, semblable à celui que montait souvent Turenne,
harnaché comme les chevaux l'étaient alors, et conduit par un nègre,
reproduisait avec exactitude quelques images du siècle auquel on
rendait hommage. Autour du char marchaient les invalides, et puis
quelques-unes des belles troupes qui revenaient des bords du Pô et du
Danube. Ce singulier et noble cortége traversa Paris au milieu d'une
foule immense, et se rendit aux Invalides, où l'attendait le Premier
Consul, entouré des envoyés des départements, tant ceux de la vieille
France de Louis XIV que ceux de la France nouvelle: ces derniers
représentaient la Belgique, le Luxembourg, les provinces rhénanes, la
Savoie, le comté de Nice. Le précieux dépôt qu'apportait ce cortége,
fut placé sous le dôme. Carnot, ministre de la guerre, prononça un
discours simple et convenable; et, pendant qu'une musique d'un genre
grave remplissait les voûtes de l'édifice, le corps de Turenne fut
déposé dans le monument où il repose aujourd'hui, où il allait bientôt
être rejoint par son compagnon de gloire, l'illustre et vertueux
Vauban, où il devait être rejoint un jour par l'auteur des grandes
choses que nous racontons ici, où il restera certainement, entouré de
cette auguste compagnie, pendant la durée des siècles accordés par le
ciel à la France.

Si, dans des temps comme les nôtres, où la foi est refroidie, quelque
chose peut remplacer, égaler peut-être les pompes de la religion, ce
sont de tels spectacles!

Le soir de ce jour, on voulut offrir au peuple de la capitale un
amusement moins grossier que de coutume: on lui donna gratuitement la
représentation du _Tartufe_ et du _Cid_. Le Premier Consul assistait à
cette représentation. Sa présence, son intention devinée
instinctivement par ce peuple sensible et intelligent, tout concourut
à maintenir dans cette réunion tumultueuse une décence parfaite, et
peu ordinaire dans les représentations gratuites. Le silence ne fut
troublé que par le cri mille fois répété de _Vive la République! Vive
le général Bonaparte!_

[En marge: Première pierre du monument destiné à Kléber et Desaix.]

Le lendemain, le Premier Consul, accompagné, comme la veille, des
autorités publiques et des envoyés des départements, se rendit à la
place des Victoires. C'est là que devait s'élever un monument dans le
style égyptien, destiné à recevoir les restes mortels de Kléber et de
Desaix, que le Premier Consul voulait faire reposer l'un à côté de
l'autre. Il en posa la première pierre, et se transporta ensuite à
cheval aux Invalides. Là, le ministre de l'intérieur, qui était son
frère Lucien, prononça sur l'état de la République un discours qui fit
une vive impression. Certains passages furent fort applaudis, celui-ci,
entre autres, relatif au siècle présent et au siècle de Louis XIV: «On
dirait qu'en ce moment ces deux grands siècles se rencontrent, et se
donnent la main sur cette tombe auguste!»--L'orateur, en disant ces
paroles, montrait la tombe de Turenne. Des applaudissements unanimes lui
répondirent, et prouvèrent que tous les coeurs, sans renier le présent,
voulaient reprendre du passé ce qui méritait d'être repris! Et, pour que
le spectacle fût complet, pour que, dans ces scènes d'ailleurs si
nobles, les illusions ordinaires de la nature humaine eussent leur part,
l'orateur s'écriait encore: _Heureuse la génération qui voit finir par
la République, la révolution qu'elle a commencée sous la monarchie!_

Pendant cette cérémonie, le Premier Consul avait reçu une dépêche
télégraphique, annonçant l'armistice de Hohenlinden, et la remise des
trois places de Philipsbourg, Ulm, Ingolstadt. Il transmit à son frère
Lucien une note, qui fut lue aux assistants, et couverte de plus
d'applaudissements que l'allocution académique du ministre de
l'intérieur. Malgré le respect dû aux lieux, les cris de _Vive
Bonaparte! Vive la République!_ ébranlèrent les voûtes du noble
édifice. Une publication immédiate faite dans Paris, produisit une
satisfaction plus sérieuse que toutes les réjouissances destinées à
l'amusement de la multitude. On ne craignait pas la guerre; on était
plein de confiance dans le génie du Premier Consul, et dans le courage
des armées françaises, s'il fallait la continuer; mais, après tant de
batailles, après tant de troubles, on désirait jouir en paix de la
gloire acquise, et de la prospérité qui commençait à poindre.

[En marge: Commencement de prospérité intérieure.]

Cette prospérité faisait, en effet, des progrès rapides. Si la
présence seule du général Bonaparte avait suffi, au 18 brumaire, pour
remettre les esprits, pour les rassurer, les calmer, leur rendre
l'espérance, ce devait être bien autre chose aujourd'hui que les
succès de nos armées, le retour empressé de l'Europe vers nous, la
perspective d'une paix prochaine et brillante, enfin la tranquillité
partout rétablie, avaient réalisé les espérances, conçues dans un
premier moment de confiance.

Ces espérances devenaient des réalités, et l'on peut dire que, dans
les dix mois écoulés, de novembre 1799 à septembre 1800, la France
avait changé de face. Les fonds publics, expression vulgaire mais
positive de l'état des esprits, s'étaient élevés de 12 francs (taux
réel auquel se vendait une rente de cinq francs, la veille du 18
brumaire) à 40 francs. Ils tendaient à s'élever à 50.

[En marge: Les rentiers payés pour la première fois en argent.]

Les rentiers venaient de recevoir un semestre en argent, chose qui ne
s'était jamais vue, depuis le commencement de notre révolution. Ce
phénomène financier avait produit un grand effet, et ne paraissait pas
l'une des moindres victoires du Premier Consul. Comment avait-il pu
opérer ce prodige?... c'était une énigme que le gros du public
expliquait par cette puissance singulière, qu'on lui reconnaissait
déjà, de faire tout ce qu'il voulait.

[En marge: Rentrée des impôts. Succès qu'obtiennent les obligations
des receveurs généraux.]

Mais il n'y a pas de miracle en ce monde; il n'y a d'autre cause aux
succès réels que le bon sens, secondé par une volonté forte. Telle
était aussi la cause unique des résultats heureux, obtenus par
l'administration du Premier Consul. Il avait d'abord porté remède au
mal véritable, qui consistait dans les lenteurs de la perception des
impôts; il avait, dans ce but, établi une agence spéciale pour la
confection des rôles, trop complaisamment laissée autrefois aux
communes. Cette agence spéciale, stimulée par les préfets, autre
création du gouvernement consulaire, avait dressé les rôles arriérés
de l'an VII et de l'an VIII, et les avait terminés pour l'an IX, année
dans laquelle on entrait (septembre 1800 à septembre 1801). Ainsi,
pour la première fois depuis la révolution, les rôles de l'année
courante allaient être mis en recouvrement, dès le premier jour de
cette année. Les receveurs généraux, percevant l'impôt exactement,
pouvaient donc acquitter exactement les obligations mensuelles qu'ils
avaient souscrites, et les avaient, en effet, toujours acquittées à la
fin de chaque mois. Nous avons dit que, pour assurer le crédit de ces
obligations, le trésor avait exigé des receveurs un cautionnement en
numéraire, lequel cautionnement, déposé à la caisse d'amortissement,
devait servir à payer celles de ces obligations qui seraient
protestées. Il n'avait pas fallu plus d'un million sur les 20 millions
composant la somme totale des cautionnements, pour suffire au payement
des obligations restées en souffrance. Aussi avaient-elles acquis tout
de suite, un crédit égal à celui du meilleur papier de commerce.
D'abord elles ne s'étaient escomptées qu'à trois quarts pour cent par
mois, c'est-à-dire à 9 pour cent par an; aujourd'hui on trouvait à les
escompter à 8 et même à 7. C'était un intérêt fort modique, en
comparaison surtout de celui que le gouvernement avait supporté
jusque-là. Or, comme les contributions directes sur le budget total de
500 millions, en représentaient environ 300, le trésor avait eu, dès
le premier jour de l'exercice, ces 300 millions dans ses mains, en
valeurs d'une réalisation facile. Au lieu de ne rien recevoir ou
presque rien, comme autrefois, et de ne recevoir que tardivement le
peu qui lui était versé, il avait, dès le 1er vendémiaire, la
meilleure partie du revenu public à sa disposition. Tel avait été le
résultat de la confection des rôles en temps utile, et de ce système
de lettres de change mensuelles, tirées, sous le titre d'obligations,
sur la caisse des receveurs généraux: en ôtant à ceux-ci le prétexte
du retard dans les rentrées, on avait pu leur imposer la condition du
versement à jour fixe.

L'année VIII qui venait de s'écouler (septembre 1799 à septembre 1800)
n'avait pas été aussi facile que l'an IX promettait de l'être. Il
avait fallu retirer tous les papiers antérieurement émis, _bons
d'arrérage_, _bons de réquisition_, _délégations_, etc. On avait
retiré ces papiers, soit par l'acquittement des contributions
antérieures, soit par le moyen de certains arrangements convenus avec
les porteurs. Le revenu de l'an VIII avait dû être diminué d'autant,
et il en était résulté un déficit pour cet exercice. Mais les
victoires de nos armées les ayant transportées sur le pays ennemi, le
trésor se trouvait immédiatement soulagé du fardeau de leur entretien,
et, avec quelques biens nationaux, qui commençaient à se vendre
avantageusement, on pouvait couvrir plus tard le déficit de cette
année. L'exercice de l'an IX ne devait présenter aucune de ces
difficultés. On n'avait plus émis de _bons d'arrérage_, car les
rentiers allaient être désormais payés en argent; de _bons de
réquisition_, car les armées étaient nourries ou par le trésor
français ou par le trésor étranger; de _délégations_ enfin, car, ainsi
que nous l'avons rapporté ailleurs, le Premier Consul avait adopté un
système invariable à l'égard des traitants avec l'État: il leur
donnait ou rien, ou de l'argent; et de l'argent, il leur en donnait
déjà plus que les gouvernements précédents. Toutes les semaines il
tenait un conseil de finances. Il se faisait présenter dans ce conseil
le tableau des ressources et celui des besoins de chaque ministère,
choisissait entre les besoins les plus urgents, et leur distribuait
exactement, mais jamais au delà, les ressources dont la rentrée était
assurée. Avec cette suite, cette fermeté de conduite, on n'était plus
exposé à émettre du papier, et, ne versant plus de valeurs fictives
dans la circulation, on ne devait plus en retrouver. L'an IX ne
pouvait donc amener que du numéraire au trésor.

[En marge: Moyens employés par le gouvernement pour faire réussir la
Banque de France.]

Les rentiers venaient d'être payés par la Banque de France. Il n'y
avait que six mois que cette Banque existait, et déjà elle avait pu
émettre pour une somme considérable de billets, accueillis par le
public comme de l'argent même. Les besoins du commerce, et la conduite
du gouvernement à l'égard du nouvel établissement, avaient déterminé
ce succès rapide. Voici comment la chose s'était passée. Sur les
cautionnements en numéraire, il avait suffi d'un million sur vingt,
pour soutenir le crédit des obligations. Le reste était demeuré sans
emploi; et quelque pressante que fût la tentation d'employer ces 19
millions à satisfaire des besoins urgents, le gouvernement n'avait pas
hésité à s'imposer les privations les plus dures, pour consacrer 5
millions en achats d'actions de la Banque, dont il lui avait
sur-le-champ versé la valeur. Il ne s'était pas borné là, et il avait
déposé chez elle, en compte courant, le surplus des fonds disponibles.
Le compte courant se compose des sommes qu'on verse à condition de les
retirer à volonté, suivant les besoins de chaque jour. Ayant tout à
coup de telles ressources à sa disposition, la Banque s'était pressée
de faire l'escompte, d'émettre des billets, lesquels, toujours
acquittés en argent à la volonté des porteurs, avaient acquis en
quelques mois la valeur du numéraire. Aujourd'hui cela peut paraître
fort ordinaire, car on voit, dans de petites villes, ce phénomène
s'opérer de la manière la plus facile, et une foule de banques
prospérer le jour même de leur fondation. Mais alors, après tant de
banqueroutes, après l'aversion que les assignats avaient inspirée pour
le papier, c'était une sorte de merveille commerciale, due à un
gouvernement qui avait surtout le don d'inspirer la confiance.

[En marge: La Banque se charge de payer les rentiers.]

Le trésor songea dès lors à confier à la Banque divers services,
avantageux pour elle et pour l'État, notamment celui de payer les
rentes. Il fit cela par le moyen d'une négociation parfaitement
simple. Les obligations des receveurs généraux valaient de bonnes
lettres de change. Le trésor offrit donc à la Banque d'en escompter
pour une vingtaine de millions, ce qui présentait pour elle une
opération fort avantageuse, car c'était de l'escompte à 6 ou 7 pour
cent, et une opération parfaitement sûre, car ces obligations étaient
devenues des valeurs infaillibles. La Banque dut, en conséquence,
payer un semestre aux rentiers, qui reçurent de ses mains de l'argent
ou des billets, à leur volonté.

Ainsi, en quelques mois, le gouvernement, en sachant s'imposer des
privations, s'était déjà procuré un instrument puissant, qui, pour dix
ou douze millions de secours qu'il avait reçus momentanément, pouvait
désormais rendre des services pour des centaines de millions.

[En marge: La propriété foncière seule en souffrance au milieu du
bien-être général qui commence à renaître.]

L'aisance financière renaissait donc de toutes parts. Il n'y avait
qu'une seule souffrance sensible, au milieu du bien-être général,
c'était la souffrance de la propriété foncière. Au plus fort de nos
troubles, les propriétaires de terres ou de maisons avaient eu
l'avantage de ne pas payer l'impôt, grâce au retard dans la confection
des rôles, ou de le payer presque avec rien grâce aux assignats.
Aujourd'hui il en était autrement. Il fallait payer l'arriéré d'abord,
puis le courant, et le tout en numéraire. Pour les petits
propriétaires, la charge était lourde. On avait d'abord alloué 5
millions de non-valeurs au budget, dans l'intention de décharger les
contribuables trop gênés; il fallut consacrer au même objet une somme
bien supérieure. C'était une espèce de compte en _profits et pertes_,
ouvert aux contribuables, par suite duquel on leur abandonnait le
passé, afin d'en obtenir l'exact acquittement du présent. La propriété
foncière ne peut pas suffire seule, dans un État, aux charges
publiques. Il faut absolument que les consommations soient imposées
pour suffire à ces charges. La Révolution, en abolissant les impôts
sur les boissons, sur le sel, sur diverses denrées, avait fermé l'une
des deux sources nécessaires de la richesse publique. Le temps n'était
pas venu de la rouvrir encore. C'était l'une des gloires destinées
plus tard au restaurateur de l'ordre et de la société en France. Mais
il avait auparavant bien des préjugés à vaincre. En créant les octrois
à la porte des villes, pour subvenir aux besoins des hôpitaux, il
avait fait un premier essai utile, et qui habituait les esprits à
cette restauration, tôt ou tard indispensable.

Bien que la propriété foncière fût pour un moment très-chargée, un
sentiment général de bien-être n'en était pas moins répandu dans
toutes les classes. De toutes parts on se sentait renaître, et on
trouvait en soi le courage d'entreprendre et de travailler.

[En marge: Dégradation générale des routes en France.--Efforts pour
les réparer.]

Mais il y avait de bien autres efforts à faire dans cette société
bouleversée, pour y remettre chaque chose, non pas en un parfait état,
comme on pouvait y aspirer avec le temps, mais seulement en un état
supportable. On vient de voir ce qu'il avait fallu faire pour les
finances; il y avait un service tout aussi important, et tout aussi
désorganisé que celui des finances, c'était celui des routes. Elles
étaient devenues à peu près impraticables. On sait qu'il faut, non pas
quelques années, mais quelques mois seulement de négligence, pour
changer en fondrières ce sol artificiel que les hommes créent sur la
terre, pour y rouler leurs fardeaux. Or, il y avait environ dix ans
que les routes étaient presque abandonnées en France. Sous l'ancien
régime, on avait pourvu à leur entretien au moyen des corvées, et
depuis la Révolution, au moyen d'une somme portée au budget général,
laquelle n'avait pas été plus exactement acquittée que les sommes
destinées aux autres services. Le Directoire, voyant ce qui se
passait, avait été conduit à l'idée d'une ressource spéciale, qu'on ne
pût pas aliéner, qui ne pût pas faire défaut; et, pour arriver à ce
but, avait établi une taxe d'entretien, et créé des barrières pour la
percevoir. Cette taxe avait été affermée aux entrepreneurs des routes
eux-mêmes, qui, mal surveillés, fraudaient à la fois sur la perception
de la taxe, et sur l'emploi de ses produits. D'ailleurs elle était
insuffisante. Elle rapportait au plus 13 ou 14 millions par an, et il
en aurait fallu 30. Dans les trois années VI, VII, VIII, on n'avait
pas consacré aux routes au delà de 32 millions, et il en aurait fallu
100 au moins, pour réparer les ravages que le temps avait produits, et
suffire à l'entretien annuel.

Le Premier Consul, ajournant l'adoption d'un système complet, eut
recours au moyen le plus simple, celui de venir avec les fonds
généraux de l'État au secours de ce service important. Il laissa
exister la taxe, son mode et son emploi actuels, se bornant à les
mieux surveiller, et donna tout de suite 12 millions sur l'an IX,
somme considérable pour ce temps-là. Cette somme devait servir à
réparer les principales chaussées allant du centre aux extrémités de
la République, de Paris à Lille, de Paris à Strasbourg, de Paris à
Marseille, de Paris à Bordeaux, de Paris à Brest. Il se proposait de
transporter plus tard, de ces routes à d'autres, le fonds qu'il venait
de leur consacrer, d'augmenter ce fonds proportionnément à l'aisance
croissante du Trésor, et de l'employer concurremment avec la taxe,
jusqu'à ce qu'on eût remis la viabilité en France dans l'état où elle
doit être en tout pays civilisé.

[En marge: Les canaux de Saint-Quentin et de l'Ourcq.]

Les canaux de Saint-Quentin, de l'Ourcq, entrepris vers la fin de
l'ancien régime, ne présentaient partout que des fossés à moitié
comblés, des montagnes à demi percées, des ruines, en un mot, plutôt
que des travaux d'art. Il y envoya sur-le-champ des ingénieurs, y alla
lui-même, et ordonna des plans définitifs, pour signaler, par des
ouvrages de haute utilité publique, les premiers moments de la paix
prochainement attendue.

[En marge: Brigandage sur les grandes routes.--Premiers efforts pour
le réprimer.]

Ce n'était pas seulement leur dégradation qui rendait les routes
impraticables, c'était aussi le brigandage qui les infestait dans un
grand nombre de provinces. Les Chouans, les Vendéens, restés sans
emploi depuis la fin de la guerre civile, et ayant contracté des goûts
que la paix ne pouvait satisfaire, ravageaient les grandes routes de
la Bretagne, de la Normandie, et des environs de Paris. Les
réfractaires qui avaient voulu échapper à la conscription, quelques
soldats de l'armée de Ligurie, que la misère avait poussés à déserter,
commettaient les mêmes brigandages sur les routes du centre et du
midi. Georges Cadoudal, revenu d'Angleterre avec beaucoup d'argent, et
caché aujourd'hui dans le Morbihan, dirigeait secrètement cette
nouvelle chouannerie. Il fallait pour réprimer ce désordre des
colonnes mobiles nombreuses, et des commissions militaires à leur
suite. Le Premier Consul avait déjà formé quelques-unes de ces
colonnes, mais les troupes lui manquaient. Tandis que le Directoire
avait gardé trop de troupes au dedans, lui en avait gardé trop peu.
Mais il disait avec raison que lorsqu'il aurait battu les ennemis du
dehors, il viendrait bientôt à bout de ceux du dedans.--Patience,
répondait-il aux gens qui lui parlaient avec effroi de ce genre de
désordre, donnez-moi un mois ou deux, j'aurai alors conquis la paix,
et je ferai une prompte et complète justice de ces coureurs de grandes
routes.--La paix était donc alors en toutes choses la condition
indispensable du bien. En attendant néanmoins, il s'appliquait à
remédier aux désordres les plus urgents.

[En marge: Concours de toutes les classes de prêtres, pour l'exercice
du culte.]

Nous avons dit précédemment qu'il avait consenti à substituer au
serment autrefois exigé des prêtres une simple promesse d'obéissance
aux lois, qui ne pouvait gêner leur conscience en aucune manière. Ils
avaient aussitôt reparu en foule, et on voyait à la fois, se disputant
les fonctions du culte, les prêtres constitutionnels qui avaient
prêté serment à la Constitution civile du clergé, les prêtres non
assermentés qui n'avaient fait que la promesse d'obéissance aux lois,
ceux enfin qui n'avaient fait ni le serment ni la promesse. Les
prêtres appartenant aux deux premières classes étaient en concurrence
les uns avec les autres pour obtenir les églises, qu'on leur prêtait
plus ou moins facilement, suivant l'humeur très-variable des autorités
locales. Ceux qui avaient dénié toute espèce de déclaration se
livraient clandestinement, dans l'intérieur des maisons, aux pratiques
du culte, et passaient, aux yeux de beaucoup de fidèles, pour les
seuls ministres de la vraie religion. Enfin, pour ajouter à la
confusion, venaient les théophilanthropes, qui remplaçaient les
catholiques dans les églises, et certains jours déposaient des fleurs
sur les autels où d'autres avaient dit la messe. Ces ridicules
sectaires célébraient des fêtes en l'honneur de toutes les vertus, du
courage, de la tempérance, de la charité, etc. À la Toussaint, par
exemple, ils en avaient consacré une au respect des aïeux. Pour les
catholiques sincères, c'était une profanation des édifices religieux,
que le bon sens, et le respect dû aux croyances dominantes,
commandaient de faire cesser.

[En marge: L'abbé Bernier chargé de traiter avec monsignor Spina pour
l'arrangement des affaires religieuses.]

Pour mettre fin à ce chaos, il fallait un accord avec le Saint-Siége,
accord au moyen duquel on pût réconcilier ceux qui avaient prêté le
serment, ceux qui avaient fait la promesse, ceux enfin qui avaient
refusé l'un et l'autre. Mais monsignor Spina, envoyé du Saint-Siége,
venait à peine d'arriver à Paris, et, surpris de s'y trouver, se
cachait à tous les regards. Le sujet à traiter était aussi délicat
pour lui que pour le gouvernement. Le Premier Consul, discernant avec
un tact rare les hommes et l'emploi auquel ils étaient propres, avait
opposé à cet Italien rusé le personnage le plus capable de lui tenir
tête, c'était l'abbé Bernier, qui, après avoir long-temps dirige la
Vendée, l'avait enfin réconciliée avec le gouvernement. Il l'avait
attiré à Paris, se l'était attaché par le plus honorable de tous les
liens, le désir de contribuer au bien public et d'en partager
l'honneur. Rétablir la bonne intelligence entre la France et l'Église
romaine, c'était pour l'abbé Bernier continuer et achever la
pacification de la Vendée. Les entrevues avec monsignor Spina
commençaient à peine, et on ne pouvait pas s'en promettre un résultat
immédiat.

Il importait d'arriver le plus tôt possible à un arrangement des
affaires religieuses, car la paix avec le Saint-Siége n'était pas
moins désirable pour le repos des esprits, que la paix avec les
grandes puissances de l'Europe. Mais, en attendant, il restait une
foule de désordres, ou fâcheux, ou singuliers, auxquels le Premier
Consul essayait de pourvoir de son mieux par des arrêtés consulaires.
Déjà, par son arrêté du 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799), il avait
empêché que les autorités locales, souvent peu favorables aux prêtres,
ne les contrariassent dans l'exercice de leur religion. Disposant,
comme nous l'avons dit ailleurs, des édifices du culte, elles ne
voulaient souvent les livrer aux prêtres que les jours de décadi, et
non pas les jours du dimanche, prétendant que le décadi était le seul
jour de fête reconnu par les lois de la République. L'arrêté que nous
avons rapporté plus haut avait pourvu à cette difficulté en obligeant
les autorités locales à livrer les édifices du culte aux prêtres les
jours indiqués par chaque communion. Mais cet arrêté n'avait pas
résolu toutes les difficultés relatives aux dimanches et aux décadis.
Il y avait ici un conflit entre les lois et les moeurs, qu'il faut
faire connaître, pour donner une idée de l'état de la société
française à cette époque.

[En marge: Le calendrier grégorien et le calendrier républicain.]

Dans son goût passionné pour l'uniformité et la symétrie, la
Révolution ne s'était pas bornée à introduire l'uniformité dans toutes
les mesures de longueur, de surface, de poids, et à les ramener à des
unités naturelles et immuables, comme une fraction du méridien, ou la
pesanteur spécifique de l'eau distillée; elle avait voulu introduire
la même régularité dans la mesure du temps. Elle avait donc divisé
l'année en douze mois égaux, de trente jours chacun, en la complétant
par l'ingénieuse invention des cinq jours complémentaires. Elle avait
divisé le mois en trois _décades_ ou semaines, de dix jours chacune,
réduit ainsi les jours de repos à trois par mois, et substitué aux
quatre dimanches du calendrier grégorien les trois _décadis_ du
calendrier républicain. Sans contredit, sous les rapports
mathématiques, ce dernier calendrier valait bien mieux que l'ancien;
mais il blessait les idées religieuses, il n'était pas celui de la
généralité des peuples, celui de l'histoire, et il ne pouvait
triompher d'habitudes invétérées. Le système métrique, après quarante
ans d'efforts, de rigueurs législatives, et malgré d'incontestables
avantages commerciaux, vient à peine de s'établir définitivement:
comment espérer qu'on pourrait maintenir le calendrier républicain
contre une coutume de vingt siècles, contre l'usage du monde entier,
contre la puissance de la religion? Il faut, quand on réforme, se
contenter de réformer pour détruire des souffrances réelles, pour
rétablir la justice là où elle manque; mais réformer pour le plaisir
des yeux ou de l'esprit, pour mettre la ligne droite où elle n'est
pas, c'est trop exiger de la nature humaine. On crée à volonté les
habitudes d'un enfant, on ne refait pas celles d'un homme mûr. Il en
est de même pour les peuples: on ne renouvelle pas les habitudes d'une
nation qui compte quinze siècles d'existence.

[En marge: Arrêté des Consuls relatif au dimanche et au décadi.]

Aussi le dimanche revenait-il de toutes parts. Dans certaines villes
on fermait les ateliers et les boutiques le dimanche; dans d'autres on
les fermait le _décadi_; souvent dans la même ville, dans la même rue,
le contraste existait, et présentait le spectacle d'une fâcheuse lutte
d'idées et de moeurs. Du reste, sans l'intervention de certaines
autorités, le dimanche eût prévalu partout. Le Premier Consul, par un
nouvel arrêté du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), décida que
chacun serait libre de chômer quand il lui plairait, d'adopter comme
jour de repos le jour qui serait le plus conforme à ses goûts ou à ses
opinions religieuses, et que les administrations, astreintes à suivre
le calendrier légal, seraient seules obligées de choisir le _décadi_
pour la suspension de leurs travaux. C'était assurer le triomphe du
dimanche.

[En marge: Octob. 1800.]

Le Premier Consul avait raison de seconder le retour à une habitude
ancienne et générale, raison surtout s'il voulait rétablir la religion
catholique, comme il le voulait en effet, et avait raison de le
vouloir.

[En marge: Empressement des émigrés à rentrer.--Nouvelles mesures à
leur égard.]

Les émigrés attirèrent de nouveau son attention. Nous avons déjà parlé
de leur empressement à rentrer dès les premiers jours du Consulat: cet
empressement n'avait fait qu'augmenter, en voyant de quel repos
jouissait la France, dans quelle sécurité vivaient tous ceux qui
habitaient son sol. Mais quelque désir qu'on éprouvât de faire cesser
la proscription dont ils étaient frappés, il ne fallait pas, pour
faire cesser un désordre, car la proscription en est un, en faire
naître un autre, car une réaction précipitée est un désordre aussi, et
des plus graves. Ces émigrés rentrants trouvaient ou d'anciens
proscripteurs qui avaient contribué à les persécuter, ou des
acquéreurs qui avaient acquis leurs biens, pour du papier; ils étaient
pour les uns et pour les autres, ou des ennemis inquiétants, ou au
moins des témoins importuns, et ils n'étaient pas assez sages pour ne
point abuser de la clémence du gouvernement à leur égard.

Ils profitaient avec ardeur de la loi, rendue quelques mois
auparavant, laquelle prononçait la clôture de la liste des émigrés.
Ceux qui avaient été omis sur cette liste s'étaient hâtés de jouir de
la disposition qui les concernait. Ne pouvant plus être inscrits que
par l'autorité des tribunaux ordinaires, ce qui constituait pour eux
un faible danger, ils vivaient tranquilles, et étaient presque tous
rentrés. Ceux qui avaient été portés sur la liste, et que la loi
renvoyait devant les autorités administratives, pour réclamer leur
radiation, profitaient de l'esprit du temps pour se faire radier. Ils
demandaient d'abord des _surveillances_, c'est-à-dire, comme nous
l'avons expliqué, la faculté de rentrer temporairement sous la
surveillance de la haute police; puis se faisaient délivrer, par des
amis ou des complaisants, de faux certificats, constatant qu'ils
n'avaient pas quitté la France pendant la Terreur, qu'ils s'étaient
seulement cachés pour se soustraire à l'échafaud, et ils obtenaient
ainsi leur radiation, avec une incroyable facilité. La liste composée
autrefois par les autorités locales, avec l'étourderie de la
persécution, comprenait 145 mille individus, et formait neuf volumes.
Aujourd'hui on mettait autant d'étourderie à radier qu'on en avait mis
à inscrire, et les émigrés étaient par milliers rétablis dans tous
leurs droits. Les uns, dont les biens n'avaient pas été vendus encore,
s'adressaient aux membres du gouvernement pour obtenir la levée du
séquestre; ils sollicitaient, suivant l'usage, les hommes qu'ils
injuriaient la veille, qu'ils devaient injurier le lendemain, et le
plus souvent madame Bonaparte elle-même, qui avait été autrefois liée
avec la noblesse française, grâce au rang qu'elle occupait dans le
monde. Que les émigrés dont les biens n'étaient pas vendus, les
recouvrassent, au prix de quelques démarches suivies d'ingratitude, le
mal n'était pas grave; mais ceux dont les biens avaient été aliénés se
rendaient dans les provinces, s'adressaient aux nouveaux
propriétaires, et souvent, à force de menaces, d'importunités, ou de
suggestions religieuses au lit des mourants, se faisaient rendre à bas
prix le patrimoine de leurs familles, par des procédés qui n'étaient
pas beaucoup plus avouables que les moyens par lesquels on les avait
dépouillés.

La rumeur était, en ce moment, assez générale pour attirer l'attention
du Premier Consul. Il voulait réparer les cruautés de la Révolution,
mais avant tout il ne voulait alarmer aucun des intérêts créés par
elle, et devenus légitimes avec le temps. En conséquence, il crut
devoir prendre une mesure qui n'était qu'une partie de ce qu'il fit
plus tard, mais qui remit un peu d'ordre dans ce chaos de
réclamations, de rentrées précipitées, de tentatives dangereuses.
Après une discussion approfondie au Conseil d'État, l'arrêté suivant
fut pris le 20 octobre 1800 (28 vendémiaire an IX).

D'abord, tous les radiés antérieurement, n'importe l'autorité qui les
avait radiés, ou la légèreté avec laquelle on avait procédé à leur
égard, étaient valablement retranchés de la liste des émigrés.
Certaines inscriptions collectives, sous la désignation d'enfants ou
d'héritiers des émigrés, étaient considérées comme non avenues. Les
femmes en puissance de mari quand elles avaient quitté la France, les
enfants mineurs de seize ans, les prêtres sortis du territoire pour
obéir aux lois de déportation, les individus compris sous la
qualification de laboureurs, journaliers, ouvriers, artisans,
domestiques; les absents dont l'absence était antérieure à la
Révolution, les chevaliers de Malte présents à Malte pendant nos
troubles, tous étaient rayés définitivement. On retranchait aussi de
la liste les noms des victimes qui avaient péri sur l'échafaud:
c'était une réparation due à leurs familles et à l'humanité. Ces
retranchements accordés, on maintenait, sans exception, ceux qui
avaient porté les armes contre la France, ceux qui exerçaient des
fonctions dans la maison civile ou militaire des princes exilés, ceux
qui avaient reçu des grades ou des titres des gouvernements étrangers,
sans autorisation du gouvernement français, etc. Le ministre de la
justice devait nommer neuf commissaires, celui de la police neuf
aussi; à ces dix-huit commissaires le Premier Consul devait ajouter
neuf conseillers d'État; ces vingt-sept personnages réunis étaient
chargés d'arrêter la nouvelle liste des émigrés, d'après les bases
indiquées. Les émigrés définitivement radiés étaient obligés de faire
la promesse de fidélité à la Constitution, s'ils voulaient demeurer
sur le territoire, ou obtenir la levée du séquestre sur leurs biens
non vendus. Ils étaient condamnés à rester sous la surveillance de la
haute police jusqu'à la conclusion de la paix générale, et un an après
cette conclusion. Cette précaution fut prise en faveur des acquéreurs
de biens nationaux. Quant aux émigrés définitivement maintenus sur la
liste, il ne pouvait, pour le présent, être statué sur leur compte; ce
qui les concernait fut remis à des temps postérieurs.

Cet arrêté, dans les circonstances actuelles, était tout ce qu'on
pouvait faire de plus raisonnable. Il retranchait de la liste de
proscription la grande masse des inscrits; il réduisait cette liste à
un petit nombre d'ennemis déclarés de la Révolution, et remettait le
sort de ceux-ci à des temps postérieurs. Ainsi, quand la République
serait définitivement victorieuse de l'Europe, universellement
reconnue, solidement établie, quand la ferme volonté qu'avait le
Premier Consul de protéger les acquéreurs de biens nationaux, les
aurait suffisamment rassurés, on pourrait probablement achever cet
acte de clémence, et rappeler enfin tous les proscrits, même ceux qui
avaient été criminels envers la France. Pour le moment, on se bornait
à trancher plusieurs questions embarrassantes, et à mettre fin à
beaucoup d'intrigues.

[En marge: État des partis. Leurs dispositions à l'égard du Premier
Consul après une année de gouvernement.]

On voit que de difficultés de tout genre ce gouvernement avait à
vaincre, pour remettre l'ordre dans une société bouleversée, pour être
clément et juste envers les uns, sans être alarmant et injuste envers
les autres. Mais s'il avait des peines, la France l'en dédommageait
par une adhésion, on peut dire, unanime. Dans les premiers jours qui
avaient suivi le 18 brumaire, on s'était jeté dans les bras du général
Bonaparte, parce qu'on cherchait la force, quelle qu'elle fût, et que,
d'après les actes du jeune général en Italie, on espérait que cette
force serait mise au service du bon sens et de la justice. Un seul
doute restait encore, et diminuait un peu l'empressement à se donner à
lui. Se maintiendrait-il plus long-temps que les gouvernements qui
l'avaient précédé? Saurait-il gouverner aussi bien qu'il avait su
combattre? Ferait-il cesser les troubles, les persécutions? Serait-il
de tel ou tel parti?... Mais les onze ou douze mois écoulés levaient
ces doutes à vue d'oeil. Son pouvoir se consolidait d'heure en heure;
depuis Marengo surtout, la France et l'Europe pliaient sous son
ascendant. Quant à son génie politique, il n'y avait qu'une voix parmi
ceux qui l'approchaient: c'était un grand homme d'État au moins autant
qu'un grand capitaine. Quant à la direction de son gouvernement, elle
était aussi évidente que son génie. Il était de ce parti modéré, qui
ne voulait plus de persécution d'aucun genre, qui, disposé à revenir
sur plusieurs des choses que la Révolution avait faites, ne voulait
pas revenir sur toutes, et, au contraire, était résolu à maintenir ses
principaux résultats. Ces doutes levés, on venait à lui avec
l'empressement de la joie et de la reconnaissance.

[En marge: La portion modérée de chaque parti.]

[En marge: Les patriotes modérés.]

Il y a dans tous les partis deux portions: l'une nombreuse, sincère,
qu'on peut amener à soi en réalisant les voeux du pays; l'autre, peu
nombreuse, inflexible, factieuse, qu'on désespère en réalisant ces
voeux, loin de la contenter, parce qu'on lui ôte ses prétextes. Sauf
cette dernière portion, tous les partis étaient satisfaits, et se
donnaient franchement au Premier Consul, ou se résignaient du moins à
son gouvernement, si leur cause était inconciliable avec la sienne,
comme les royalistes, par exemple. Les patriotes de quatre-vingt-neuf,
et dix ans auparavant c'était la France à peu près tout entière, les
patriotes de quatre-vingt-neuf, portés d'abord avec enthousiasme vers
la Révolution, ramenés bientôt en arrière à la vue du sanglant
échafaud, disposés aujourd'hui à penser qu'ils s'étaient trompés
presque en toutes choses, croyaient enfin avoir trouvé sous le
gouvernement consulaire ce qu'il y avait de réalisable dans leurs
voeux. L'abolition du régime féodal, l'égalité civile, une certaine
intervention du pays dans ses affaires, pas beaucoup de liberté,
beaucoup d'ordre, le triomphe éclatant de la France sur l'Europe, tout
cela, quoique bien différent de ce qu'ils avaient souhaité d'abord,
mais suffisant aujourd'hui à leurs yeux, tout cela leur semblait
assuré. M. de La Fayette, qui, sous bien des rapports, ressemblait à
ces hommes, sauf qu'il était moins désabusé, M. de La Fayette, sorti
des cachots d'Olmutz par un acte du Premier Consul, prouvait, par ses
assiduités fort désintéressées auprès de lui, l'estime qu'il avait
pour son gouvernement et l'adhésion de ses pareils. Quant aux
révolutionnaires plus ardents, qui, sans être attachés à la Révolution
par leur participation à des excès condamnables, tenaient à elle par
conviction et par sentiment, ceux-là savaient gré au Premier Consul
d'être le contraire des Bourbons, et d'en assurer l'exclusion
définitive. Les acquéreurs de biens nationaux, quoique offusqués
parfois de son indulgence à l'égard des émigrés, ne doutaient pas de
sa résolution de maintenir l'inviolabilité des propriétés nouvelles,
et tenaient à lui comme à une épée invincible, qui les garantissait du
seul danger réel pour eux, le triomphe des Bourbons et de l'émigration
par les armes de l'Europe.

[En marge: Les royalistes modérés.]

Quant à cette portion timide et bienveillante du parti royaliste, qui
demandait, avant tout, de n'avoir plus à craindre l'échafaud, l'exil,
la confiscation, qui pour la première fois, depuis dix ans, commençait
à ne pas les avoir en perspective, elle était presque heureuse, car
pour elle ne plus craindre c'était presque le bonheur. Tout ce que le
Premier Consul ne donnait pas encore, elle aimait pour ainsi dire à
l'attendre de lui. Voir le peuple à ses ateliers, la bourgeoisie à ses
comptoirs, la noblesse au gouvernement, les prêtres à l'autel, les
Bourbons aux Tuileries, et le général Bonaparte à leurs côtés, dans la
plus haute fortune imaginable pour un sujet, eût été pour ces
royalistes la perfection. De ces choses, il y en avait trois ou
quatre, qu'ils discernaient déjà clairement dans les actes et les
projets du Premier Consul. Quant à la dernière, celle de revoir les
Bourbons aux Tuileries, ils étaient disposés, dans leur crédulité
bienveillante, à l'attendre de lui, comme une des merveilles de son
génie imprévu; et, si la difficulté de croire qu'on livrât ainsi à
d'autres une couronne qu'on tenait dans ses mains, arrêtait ceux qui
avaient quelque clairvoyance, ils en prenaient leur parti.--Qu'il se
fasse roi, disaient-ils, mais qu'il nous sauve, car la monarchie peut
seule nous sauver.--Un grand homme, à défaut d'un prince légitime,
leur semblait acceptable; mais à tout prix il leur fallait un roi.

Ainsi, en assurant aux patriotes de quatre-vingt-neuf l'égalité
civile; aux acquéreurs de biens nationaux, aux patriotes les plus
prononcés, l'exclusion des Bourbons; aux royalistes modérés, la
sécurité, le rétablissement de la religion; à tous l'ordre, la
justice, la grandeur nationale, il avait conquis la masse honnête et
désintéressée de tous les partis.

[En marge: La portion violente et implacable de chaque parti.]

Restait ce qui reste toujours, la portion implacable de ces partis,
celle que le temps ne parvient à changer qu'en l'emportant dans la
tombe. Ce sont ordinairement ou les plus convaincus ou les plus
coupables qui la composent, et ce sont les derniers sur la brèche.

[En marge: Les patriotes exaltés.]

Les hommes qui pendant le cours de la Révolution s'étaient souillés de
sang, ou signalés par des excès impossibles à oublier; d'autres qui
sans avoir rien à se reprocher, avaient été portés à la démagogie par
la violence de leur caractère, ou la nature de leur esprit; les
furieux de la Montagne, les rares survivants de la fameuse Commune,
les anciens Jacobins et Cordeliers, étaient irrités en proportion des
succès du nouveau gouvernement. Ils appelaient le Premier Consul un
tyran, qui voulait faire en France une contre-révolution complète,
abolir la liberté, ramener les émigrés, les prêtres, peut-être même
les Bourbons, pour se faire leur vil serviteur. D'autres, moins
aveuglés par la colère, disaient qu'il songeait à se faire tyran à son
profit, qu'il voulait étouffer la liberté dans son propre intérêt.
C'était un César, qui appelait le poignard des Brutus. Ils parlaient
de poignards, mais ne faisaient qu'en parler; car l'énergie de ces
hommes, fort épuisée par dix ans d'excès, commençait à tourner en
violence de langage. On verra bientôt, en effet, que ce n'était point
parmi eux que devaient se trouver les hommes à poignard. La police
était sans cesse à leur suite, pénétrant dans tous leurs
conciliabules, les observant avec une attention continuelle. Il y en
avait auxquels il ne fallait que du pain: le Premier Consul, sur le
conseil du ministre Fouché, leur en donnait volontiers, ou, s'ils
avaient quelque valeur, faisait mieux, et leur donnait des fonctions.
Ce n'étaient plus alors, au dire des autres, que des misérables,
vendus au tyran. S'il y en avait même, qui seulement par fatigue
devinssent un peu plus calmes, comme il arrivait alors à quelques
personnages fameux, tels que Santerre et plusieurs autres, la
qualification d'hommes vendus les atteignait à l'instant même. Suivant
l'usage des partis, ces démagogues incorrigibles cherchaient, dans les
mécontents réels ou supposés du jour, le héros imaginaire qui devait
réaliser leurs rêves. On ne sait à quels indices Moreau leur avait
paru devoir être jaloux du Premier Consul; apparemment parce qu'il
avait acquis assez de gloire, pour être le second personnage de
l'État. Ils l'avaient sur-le-champ porté aux nues. Mais Moreau venait
d'arriver à Paris; le Premier Consul lui avait fait l'accueil le plus
flatteur, lui avait donné des pistolets enrichis de pierreries,
portant les titres de ses batailles: ce n'était plus qu'un valet. Le
démagogue Brune, d'abord cher à leur coeur, avait, par son esprit,
attiré l'attention du Premier Consul, obtenu sa confiance, et reçu le
commandement de l'armée d'Italie: c'était un valet aussi. Mais au
contraire Masséna, privé un peu brusquement du commandement de cette
armée, était mécontent, et ne se contenait guère: sur-le-champ il
avait été déclaré le sauveur futur de la République, et devait se
mettre à la tête des vrais patriotes. Ainsi de Carnot, qu'ils
appelaient un royaliste au 18 fructidor, dont ils demandaient et
obtenaient alors la proscription, et qui, privé aujourd'hui du
portefeuille de la guerre, redevenait à leurs yeux un grand citoyen:
ainsi de Lannes, qui aimait le Premier Consul, il est vrai, mais qui
était républicain décidé, et qui tenait parfois des propos assez vifs
sur le retour des prêtres et des émigrés: ainsi de M. Sieyès lui-même,
de M. Sieyès, odieux d'abord aux républicains, pour avoir été le
principal complice du 18 brumaire, puis objet de leurs railleries pour
les mécomptes dont le Premier Consul avait payé ses services, et enfin
déjà presque agréable à leurs yeux, parce que, peu satisfait de sa
nullité, il montrait ce qu'il avait montré à tous les pouvoirs, un
visage froid et désapprobateur. Carnot, Lannes, Sieyès, devaient se
joindre à Masséna, pour relever la République à la première occasion.
Enfin, ce qui peindra la niaise crédulité des partis expirants, le
ministre Fouché, qui était un des deux principaux conseillers du
Premier Consul, et qui n'avait rien à désirer, le ministre Fouché,
parce qu'il connaissait bien ces patriotes, les redoutait peu, et leur
donnait parfois des secours, sachant que c'étaient des langues à faire
taire plutôt que des bras à désarmer: le ministre Fouché devait se
joindre à Masséna, Carnot, Lannes, Sieyès, pour abattre le tyran et
sauver la liberté menacée.

[En marge: Les royalistes exaltés.]

La faction royaliste avait, comme la faction révolutionnaire, ses
sectaires implacables, raisonneurs aussi crédules, mais conspirateurs
plus redoutables. C'étaient les grands seigneurs de Versailles,
rentrés ou prêts à rentrer; les intrigants, chargés des tristes
affaires des Bourbons, allant et venant de la France à l'étranger pour
nouer des trames puériles, ou pour gagner quelque argent; enfin les
hommes de main, soldats dévoués de Georges, prêts à tous les crimes.

[En marge: Propos des émigrés rentrés.]

Les premiers, grands seigneurs habitués à discourir, s'en tenaient à
des propos sur le Premier Consul, sur sa famille, sur son
gouvernement. Ils vivaient à Paris, à peu près comme étrangers à la
France, daignant regarder à peine ce qui s'y passait, sollicitant
quelquefois leur radiation de la liste des émigrés, ou la levée du
séquestre sur leurs biens non vendus. Ils allaient pour cela chez
madame Bonaparte, ceux du moins qui avaient été liés avec elle
lorsqu'elle était épouse de M. de Beauharnais. Ils y allaient le
matin, jamais le soir, étaient reçus à l'entresol des Tuileries, dont
elle avait fait son appartement particulier, solliciteurs empressés
pendant qu'ils s'y trouvaient, s'excusant fort d'y avoir paru dès
qu'ils en étaient sortis, et faisant valoir pour excuse le désir
d'obliger des amis malheureux. Madame Bonaparte avait le tort
d'accepter ces relations équivoques; et son mari, quoiqu'en étant
importuné souvent, les souffrait néanmoins par complaisance pour sa
femme, par désir aussi de tout savoir, et d'avoir des communications
avec tous les partis. Il y avait peu de ces solliciteurs qui, pour eux
ou pour leurs proches, ne fussent devenus les obligés du gouvernement;
mais la liberté de leur langage n'en était nullement diminuée. Tout ce
qu'on faisait pour eux était, à leurs yeux, chose due: on les avait
dépouillés de leurs biens, et, si on les leur rendait, c'était un
devoir, un acte de repentir, dont ils ne voulaient avoir de
reconnaissance à personne. Ils se raillaient de tout et de tout le
monde, même de l'embarras de madame Bonaparte, qui, si elle était
fière d'appartenir au premier homme du siècle, semblait presque
honteuse d'appartenir au chef du gouvernement, et qui était à la fois
trop bonne et trop faible, pour les écraser du légitime orgueil
qu'elle aurait dû ressentir. Ils se raillaient de tout le monde,
disons-nous, excepté cependant du Premier Consul, qu'ils trouvaient
grand général, mais politique médiocre, sans suite dans les idées,
favorisant un jour les jacobins, un autre jour les royalistes, n'ayant
de volonté qu'à la guerre, parce que la guerre était son métier, et là
encore inférieur à Moreau, sous plus d'un rapport. Sans doute il avait
eu d'éclatants succès; ces messieurs en convenaient; tout jusqu'ici
lui avait réussi; mais combien cela durerait-il de temps?... L'Europe,
il est vrai, n'était pas aujourd'hui capable de lui résister; mais,
vainqueur au dehors, le serait-il au dedans, de toutes les difficultés
dont il était entouré? Les finances semblaient s'améliorer, mais le
papier, qui avait été la ressource éphémère de tous les gouvernements
révolutionnaires, était encore la ressource de celui-ci. On ne voyait
partout qu'obligations des receveurs généraux, billets de la Banque de
France, etc. Ce nouveau papier ne finirait-il pas comme le papier
avait toujours fini? On se suffisait aujourd'hui tant bien que mal,
parce que les armées se nourrissaient en pays conquis; mais, à la
paix, quand elles rentreraient sur le territoire, comment ferait-on
pour fournir à leur entretien? La propriété foncière était écrasée, et
bientôt le contribuable ne pourrait ni ne voudrait payer l'impôt. On
parlait, il est vrai, de la satisfaction de certaines classes, prêtres
et émigrés, bien traitées par le gouvernement actuel; mais ce
gouvernement rappelait les émigrés sans leur rendre leurs biens.
C'étaient des ennemis qu'il transportait du dehors au dedans, et qui
n'en étaient que plus dangereux. Il rappelait les prêtres, mais sans
leur rendre leurs autels. Accorder ainsi toutes choses à moitié,
c'était faire des obligés d'un jour, qui devaient se convertir en
ingrats le lendemain. Bonaparte, comme l'appelaient ces royalistes,
car ils ne daignaient jamais lui donner son titre légal, Bonaparte ne
savait faire les choses que d'une manière incomplète. Il avait permis
de célébrer le dimanche, mais il n'avait pas osé abolir le _décadi_,
et la France, livrée à elle-même, était revenue tout entière au
dimanche. Ce n'était pas la seule des choses du passé, auxquelles elle
reviendrait, dès qu'on lui en donnerait l'exemple ou la liberté.
Bonaparte, en rétablissait tantôt ceci, tantôt cela, commençait
lui-même une contre-révolution, qui l'entraînerait bientôt plus loin
qu'il ne voulait aller. À force de ressusciter une foule de choses,
irait-il jusqu'à restaurer la monarchie, et même à la restaurer pour
lui, en se faisant roi ou empereur? il ne ferait ainsi que rendre la
contre-révolution plus certaine, en se chargeant de l'opérer de ses
propres mains. Bientôt sur ce trône restauré, il faudrait les princes
qui étaient seuls dignes de l'occuper; et, en rétablissant
l'institution, il l'aurait rétablie pour les Bourbons[2]!

         [Note 2: Ce n'est pas de fantaisie que je peins les émigrés
         de ce temps. Le langage que je leur prête est littéralement
         extrait des volumineuses correspondances adressées à Louis
         XVIII, et rapportées par ce prince en France. Laissées
         pendant les Cent-Jours aux Tuileries, déposées depuis aux
         archives des affaires étrangères, elles contiennent le
         singulier témoignage des illusions et des passions de ce
         temps. Quelques-unes sont fort spirituelles, et toutes fort
         curieuses.]

Il arrive quelquefois à la haine de deviner juste, parce qu'elle aime
à supposer des fautes, et que malheureusement les fautes sont toujours
ce qu'il y a de plus probable. Seulement, dans son ardente impatience,
elle devance les temps. Ces légers discoureurs ne savaient pas jusqu'à
quel point ils disaient vrai; mais ils ne savaient pas aussi qu'avant
que leurs prédictions s'accomplissent, il faudrait que le monde fût
remué quinze ans, il faudrait que cet homme dont ils parlaient ainsi
eût fait de sublimes choses, commis d'immenses fautes, et qu'avant la
fin de tout cela, ils auraient le temps de se démentir, de renier leur
cause, d'abandonner ces princes seuls légitimes à leurs yeux, de
servir ce maître éphémère, de le servir et de l'adorer! ils ne
savaient pas que, si la France revenait un jour aux pieds des
Bourbons, elle y viendrait, comme jetée par la tempête au pied d'un
arbre séculaire, et jetée pour un moment!

[En marge: Georges et ses sicaires.]

Plus bas, conspiraient autrement qu'en paroles, les intrigants au
service des Bourbons, et plus bas encore, mais plus dangereusement,
les agents de Georges, les mains pleines de l'argent venu
d'Angleterre. Georges, depuis son retour de Londres, était dans le
Morbihan, se cachant à tous les yeux, jouant l'homme résigné qui
revient à ses champs, mais implacable en réalité, ayant juré dans son
coeur, ayant juré aux Bourbons, de succomber ou de détruire le Premier
Consul. Livrer une sorte de bataille aux grenadiers de la garde
consulaire, était impossible; toutefois il y avait parmi les hommes de
la chouannerie, des bras tout prêts à recourir à la dernière ressource
des partis vaincus, c'est-à-dire à l'assassinat. On pouvait trouver
parmi eux une bande prête à tout, aux crimes les plus noirs comme aux
tentatives les plus téméraires. Georges, ne sachant pas encore le
moment, le lieu qu'il faudrait choisir, les tenait en haleine,
communiquant avec eux par des affidés, leur livrant les grandes routes
pour vivre, ou une portion de l'argent reçu à profusion du cabinet
britannique.

[En marge: Erreur du Premier Consul sur la nature des dangers qui le
menacent.]

Le Premier Consul, satisfait des hommages de la France, de l'adhésion
unanime des hommes sincères et désintéressés de tous les partis,
s'inquiétait médiocrement des propos des uns, des complots des autres.
Entièrement appliqué à son oeuvre, il songeait peu aux vains discours
des oisifs, quoiqu'il fût loin d'y être insensible; mais actuellement,
il était trop absorbé par sa tâche pour donner grande attention à ces
discours. Il ne songeait pas beaucoup plus aux complots dirigés contre
sa personne; il les considérait comme une de ces chances qu'il bravait
tous les jours sur les champs de bataille, avec l'indifférence du
fatalisme. Du reste, il se trompait même sur la nature de ses dangers.
Venu au 18 brumaire pour arracher le pouvoir au parti révolutionnaire,
l'ayant dans le moment pour ennemi principal, il s'en prenait à ce
parti de tout ce qui arrivait, et semblait n'en vouloir qu'à lui seul.
Les royalistes n'étaient à ses yeux, du moins alors, qu'un parti
persécuté, qu'il fallait tirer de l'oppression. Il savait bien qu'il y
avait des scélérats parmi eux; mais il avait pris l'habitude, en
vivant avec les modérés, de n'attendre de violence que de la part des
révolutionnaires. L'un de ses conseillers, toutefois, cherchait à
redresser cette erreur de son esprit: c'était M. Fouché, le ministre
de la police.

[En marge: Les hommes composant le gouvernement et ayant quelque
influence auprès du Premier Consul.]

[En marge: La police et les affaires étrangères formaient les deux
seuls ministères importants.]

Dans ce gouvernement, réduit presque à un homme, tous les ministres
s'étaient effacés, excepté deux, MM. Fouché et de Talleyrand. Seuls
ils avaient conservé le privilége d'être tant soit peu aperçus, à
travers cette auréole éblouissante dont le général Bonaparte était
entouré, et dans laquelle disparaissaient toutes les figures, hors la
sienne. Le général Berthier venait de remplacer Carnot au département
de la guerre, parce qu'il était plus souple, plus résigné au rôle
modeste de comprendre et de rendre les idées de son chef, ce qu'il
faisait avec une clarté, une précision vraiment admirables. Ce n'était
pas un petit mérite que d'être le digne chef d'état-major du plus
grand capitaine du siècle, et peut-être de tous les siècles. Mais
Berthier, à côté du Premier Consul, ne pouvait avoir aucune importance
comme directeur des opérations militaires. La marine, à cette époque,
attirait peu l'attention. Les finances n'exigeaient que l'application
ferme et persévérante, mais obscure, de quelques principes d'ordre,
posés une fois pour toujours. La police, au contraire, avait une
grande importance, à cause du vaste arbitraire dont le gouvernement
était armé; et, avec la police, les affaires étrangères, à cause des
relations à rétablir avec le monde entier. Pour la police, il fallait
au Premier Consul un homme qui connût les partis et les individus dont
les partis se composaient: c'était la cause de l'influence acquise par
le ministre Fouché. À l'égard des affaires extérieures, quoique le
Premier Consul fût le meilleur personnage à présenter à l'Europe, il
fallait pourtant un intermédiaire de tous les instants, plus doux,
plus patient que lui: et c'était la cause de l'influence acquise par
M. de Talleyrand. MM. Fouché et de Talleyrand se partageaient donc la
seule portion de crédit politique dont jouissaient alors les
ministres.

[En marge: Ce qu'était la police sous le Consulat et l'Empire.]

La police n'était pas à cette époque ce qu'elle est heureusement
devenue depuis, une simple surveillance sans pouvoir, chargée
uniquement d'avertir et de saisir la justice. Elle était le dépôt,
dans les mains d'un seul homme, d'un immense arbitraire. Le ministre
de la police pouvait exiler ceux-ci comme révolutionnaires, ceux-là
comme émigrés rentrés; assigner aux uns et aux autres le lieu de leur
résidence, souvent même les jeter dans une maison de force, sans
craindre les révélations de la presse ou de la tribune, alors
impuissantes et décriées; il pouvait lever ou maintenir le séquestre
sur les biens des proscrits de toutes les époques, rendre ou retirer à
un prêtre son église, supprimer ou réprimander un journal qui
déplaisait, enfin désigner tout individu à la défiance ou à la faveur
d'un gouvernement, qui avait dans ce moment un nombre extraordinaire
de places à distribuer, et qui eut bientôt les richesses de l'Europe à
prodiguer à ses créatures. Le ministre auquel les lois du temps
conféraient de telles attributions, quoique placé sous l'autorité
supérieure et vigilante du Premier Consul, avait donc sur toutes les
existences un pouvoir redoutable.

[En marge: M. Fouché, ministre de la police.]

M. Fouché, chargé d'exercer ce pouvoir, ancien oratorien et ancien
conventionnel, était un personnage intelligent et rusé, ni bon ni
méchant, connaissant bien les hommes, surtout les mauvais, les
méprisant sans distinction; employant l'argent de la police à nourrir
les fauteurs de troubles, autant qu'à les surveiller; toujours prêt à
donner du pain ou une place aux individus fatigués d'agitations
politiques; procurant ainsi des amis au gouvernement, s'en procurant
surtout à lui-même; se créant mieux que des espions crédules ou
trompeurs, mais des obligés qui ne manquaient jamais de l'instruire de
ce qu'il avait intérêt à savoir; ayant de ces obligés dans tous les
partis, même parmi les royalistes, qu'il savait ménager et contenir à
propos; toujours averti à temps, n'exagérant jamais le danger, ni à
lui-même ni à son maître; distinguant bien un imprudent d'un homme
vraiment à craindre, sachant avertir l'un, poursuivre l'autre;
faisant, en un mot, la police mieux qu'on ne l'a jamais faite, car
elle consiste à désarmer les haines autant qu'à les réprimer; ministre
supérieur, si son indulgence extrême avait eu un autre principe que
l'indifférence la plus complète au bien et au mal; si son activité
incessante avait eu un autre mobile qu'un besoin de se mêler de tout,
qui le rendait incommode et suspect au Premier Consul, et lui donnait
souvent les apparences d'un intrigant subalterne: du reste, sa
physionomie, intelligente, vulgaire, équivoque, rendait bien les
qualités et les défauts de son âme.

Le Premier Consul, jaloux de sa confiance, ne l'accordait pas
facilement, à moins qu'il n'eût pour les hommes une estime entière. Il
se servait de M. Fouché, mais en se défiant de lui. Aussi cherchait-il
quelquefois à le suppléer ou à le contrôler, en donnant de l'argent à
son secrétaire de Bourrienne, au commandant de Paris, Murat, surtout à
son aide-de-camp Savary, pour se composer ainsi plusieurs polices
contradictoires. Mais M. Fouché savait toujours convaincre de
gaucherie et de puérilité ces polices secondaires, se montrait seul
bien informé, et, tout en contrariant le Premier Consul, le ramenait
néanmoins à lui, par cette manière de traiter les hommes, dans
laquelle il n'entrait ni amour ni haine, mais une application suivie à
les arracher, un à un, à la vie agitée des factions.

[En marge: Opinion de M. Fouché sur les partis, et les dangers dont
ils menaçaient le gouvernement.]

M. Fouché, fidèle à demi au parti révolutionnaire, ménageait
volontiers ses anciens amis, et osait, à leur sujet, contredire le
Premier Consul. Connaissant bien leur situation morale, appréciant
surtout les scélérats du royalisme, il ne cessait de répéter que le
péril, s'il y en avait, était bien plus du côté des royalistes que du
côté des révolutionnaires, et qu'on aurait lieu de s'en apercevoir
bientôt. Il avait même le mérite, qu'il n'eut pas long-temps, de
soutenir qu'on ferait bien de déserter un peu moins la Révolution et
ses idées. Entendant déjà les flatteurs de l'époque, dire qu'il
fallait aller plus vite en réaction, ne pas tenir compte des préjugés
de la Révolution, et revenir à quelque chose qui ressemblât à la
monarchie, moins les Bourbons, il osait blâmer, sinon le but, du moins
l'imprudence avec laquelle certaines gens y marchaient. Tout en
admettant la justesse de ses avis, donnés avec bon sens, mais sans
franchise et sans dignité, le Premier Consul en était frappé, mais pas
content. Il reconnaissait, en ne l'aimant pas, les services de ce
personnage.

[En marge: M. de Talleyrand.--Ses opinions et son rôle auprès du
Premier Consul.]

M. de Talleyrand jouait un rôle en tout contraire: il n'avait ni
affection pour M. Fouché, ni ressemblance avec lui. Tous deux, anciens
prêtres, et sortis, le premier du haut clergé, le second du bas
clergé, n'avaient de commun, que d'avoir profité de la Révolution pour
dépouiller, l'un la robe du prélat, l'autre le petit habit du
professeur oratorien. C'est un spectacle étrange, il faut l'avouer,
spectacle qui peint bien cette société profondément bouleversée, que
ce gouvernement, composé d'un militaire et de deux prêtres abjurateurs
de leur état, et, quoique ainsi composé, n'en ayant pas moins
d'éclat, de grandeur, d'influence dans le monde.

[Illustration: Talleyrand.]

M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M.
de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états: on
trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération
naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à
l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût
ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à
cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de
reparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il
était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou
impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce,
personnage enfin des plus singuliers, et tel qu'une révolution seule
en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en
même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand
État: car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du
travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à
plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était
nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un
ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression
que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un
autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le Premier Consul, qui ne
laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de
guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les
ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois,
il avait un mérite moral, c'était d'aimer la paix sous un maître qui
aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un
tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables
services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et
d'action du Premier Consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, son
penchant même à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître
impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction.
Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, même moins, tout en
étant aussi employé, et plus agréable.

Du reste, M. de Talleyrand disait tout le contraire de ce que disait
M. Fouché. Aimant l'ancien régime, moins les personnes et les préjugés
ridicules d'autrefois, il conseillait de refaire le plus tôt possible
la monarchie, ou l'équivalent, en se servant de la gloire du Premier
Consul à défaut de sang royal; ajoutant que, si on voulait avoir la
paix prochaine et durable avec l'Europe, il fallait se hâter de lui
ressembler. Et, tandis que le ministre Fouché, au nom de la
Révolution, conseillait de n'aller pas trop vite, M. de Talleyrand
conseillait, au nom de l'Europe, de n'aller pas si lentement.

[En marge: Caractère et rôle de M. Cambacérès.]

Le Premier Consul prisait le bon sens vulgaire de M. Fouché, mais
goûtait les grâces de M. de Talleyrand, n'en croyait absolument ni
l'un ni l'autre, sur aucun sujet, et, quant à sa confiance, l'avait
donnée, donnée tout entière, mais à un autre que ces deux hommes,
c'était à son collègue Cambacérès. Celui-ci, peu brillant par
l'esprit, avait un bon sens rare, et un dévouement sans bornes au
Premier Consul. Ayant tremblé dix ans de sa vie sous des proscripteurs
de toute espèce, il aimait avec une sorte de tendresse le maître
puissant qui lui procurait enfin la faculté de respirer à l'aise. Il
chérissait sa puissance, son génie, sa personne, de laquelle il
n'avait reçu, et n'espérait recevoir que du bien. Connaissant les
faiblesses des hommes, même les plus grands, il conseillait le Premier
Consul, comme il faut conseiller quand on veut être écouté, avec une
bonne foi parfaite, des ménagements infinis, jamais pour faire briller
sa sagesse, toujours pour être utile à un gouvernement, qu'il aimait
comme lui-même, l'approuvant toujours en public, en toutes choses,
quoi qu'il eût fait, ne se permettant de le désapprouver qu'en secret,
dans un tête-à-tête absolu avec le Premier Consul; se taisant quand il
n'y avait plus de remède, et que la critique ne pouvait être qu'un
vain plaisir de blâmer; parlant toujours, et avec un courage bien
méritoire chez le plus timide des hommes, quand il était temps de
prévenir une faute, ou d'agir sur la conduite générale des affaires.
Et, comme s'il fallait qu'un caractère qui se contient sans cesse,
s'échappe au moins par quelque côté, le consul Cambacérès laissait
voir avec ses inférieurs une vanité puérile, vivait avec quelques
courtisans subalternes, qui brûlaient devant lui un encens grossier,
se promenait presque tous les jours au Palais-Royal dans un costume
ridiculement magnifique, et cherchait, dans la satisfaction d'une
gourmandise devenue proverbiale, des plaisirs qui suffisaient à son
âme vulgaire et sage. Qu'importent au surplus quelques travers, à côté
d'une raison supérieure!

[En marge: Sentiments du Premier Consul pour son collègue Cambacérès.]

Le Premier Consul pardonnait volontiers ces travers à son collègue, et
faisait de lui un cas considérable. Il appréciait ce bon sens
supérieur, qui ne voulait jamais briller, mais être utile, qui
éclairait toutes choses d'une lumière tempérée et vraie. Il appréciait
surtout la sincérité de son attachement, riait de ses travers,
toujours avec égards, et lui rendait le plus grand des hommages, celui
de ne dire tout qu'à lui, de n'être jamais inquiet que de son
jugement. Aussi ne recevait-il d'influence que de lui seul, influence
à peine soupçonnée, et à cause de cela très-grande.

Le consul Cambacérès était propre surtout à tempérer ses emportements
à l'égard des personnes, sa précipitation à l'égard des choses. Au
milieu de ce conflit de deux tendances opposées, l'une poussant à une
réaction précipitée, l'autre, au contraire, combattant cette réaction,
M. Cambacérès, inflexible quand il s'agissait du maintien de l'ordre,
était, dans tout le reste, toujours prononcé pour qu'on allât moins
vite. Il ne contestait pas le but auquel on tendait visiblement.
Qu'on décernât un jour au Premier Consul tout le pouvoir qu'on
voudrait, soit, mais pas trop tôt, répétait-il sans cesse. Il voulait
surtout qu'on préférât toujours la réalité à l'apparence, le pouvoir
véritable à ce qui n'en était que l'ostentation. Un Premier Consul
pouvant tout ce qu'il voulait pour le bien, lui semblait valoir
beaucoup mieux qu'un prince couronné, gêné dans son action. Agir et se
cacher, surtout ne jamais agir trop vite, composait toute sa sagesse.
Ce n'est pas là le génie sans doute, mais c'est la prudence; et pour
fonder un grand État, il faut des deux.

M. Cambacérès avait pour le Premier Consul un autre genre d'utilité
que celui de le conseiller avec une raison supérieure, c'était de
gouverner le Sénat. Ce corps, ainsi que nous l'avons dit, avait une
immense importance, puisqu'il faisait toutes les élections. Dans les
premiers moments, on l'avait en quelque sorte abandonné à M. Sieyès,
comme dédommagement du pouvoir exécutif, déféré tout entier au général
Bonaparte. M. Sieyès, d'abord satisfait d'abdiquer, et vivant à sa
terre de Crosne, commençait à ressentir quelque humeur de sa nullité,
car il n'y a jamais eu d'abdication sans regret. S'il avait eu de la
volonté et de la suite, il aurait pu enlever le Sénat au Premier
Consul, et alors il ne serait plus resté d'autre ressource qu'un coup
d'État. Mais M. Cambacérès, sans bruit, sans ostentation, s'insinuant
peu à peu dans ce corps, y occupait le terrain que la négligence
boudeuse de M. Sieyès lui abandonnait. On savait que c'était par lui
qu'il fallait parvenir au Premier Consul, source de toute faveur, et
c'est à lui qu'on s'adressait en effet. Il en profitait avec un art
infini et toujours caché, pour contenir ou ramener les opposants. Mais
cela se faisait avec une telle discrétion que personne ne songeait à
s'en plaindre. Dans un temps où le repos était devenu la vraie
sagesse, où le repos même était nécessaire pour faire renaître un jour
le goût de la liberté, on n'ose blâmer, on n'ose appeler du nom de
corrupteur, l'homme qui d'un côté tempérait le maître imposé par les
événements, et de l'autre arrêtait les imprudences d'une opposition
qui n'avait ni but, ni à-propos, ni lumières politiques.

[En marge: Le consul Lebrun.]

Quant au consul Lebrun, le général Bonaparte le traitait avec égards,
même avec affection, mais comme un personnage se mêlant peu des
affaires, l'administration exceptée. Il le chargeait de veiller au
détail des finances, et de le tenir surtout au courant de ce que
faisaient ou pensaient les royalistes, dont ce troisième consul était
souvent entouré. C'était une oreille, un oeil qu'il avait parmi eux,
n'attachant d'ailleurs qu'un pur intérêt de curiosité à ce qui pouvait
venir de ce côté.

[En marge: Famille du Premier Consul.]

[En marge: Joseph et Lucien Bonaparte.]

Pour avoir une idée exacte de l'entourage du Premier Consul, il faut
dire un mot de sa famille. Il avait quatre frères, Joseph, Lucien,
Louis et Jérôme. Nous ferons connaître, en leur temps, les deux
derniers. Joseph et Lucien avaient seuls alors quelque importance.
Joseph, l'aîné de tous, avait épousé la fille d'un riche et honorable
négociant de Marseille. Il était doux, assez fin, agréable de sa
personne, et causait à son frère moins d'ennuis qu'aucun autre.
C'était à lui que le Premier Consul réservait l'honneur de négocier la
paix de la République, avec les États de l'ancien et du nouveau monde.
Il l'avait chargé de conclure le traité qui se préparait avec
l'Amérique, et venait de le nommer plénipotentiaire à Lunéville,
cherchant ainsi à lui ménager un rôle qui plût à la France. Lucien,
actuellement ministre de l'intérieur, était un homme d'esprit, mais
d'un esprit inégal, inquiet, ingouvernable, et n'ayant pas assez de
talent, quoiqu'il en eût, pour racheter ce qui lui manquait sous le
rapport du bon sens. Tous deux flattaient le penchant du Premier
Consul à s'élever jusqu'au pouvoir suprême; et cela se conçoit. Le
génie du Premier Consul, sa gloire, étaient choses à lui personnelles:
une qualité seule pouvait être transmissible à sa famille, c'était la
qualité princière, s'il la prenait un jour, en la préférant à celle de
premier magistrat de la République. Ses frères étaient de ceux qui
disaient avec le moins de retenue, que la forme actuelle du
gouvernement n'avait été qu'une transition, imaginée pour ménager les
préjugés révolutionnaires, mais qu'il fallait en prendre son parti, et
que si on voulait fonder quelque chose de vraiment stable, on ne
pouvait se dispenser de donner au pouvoir plus de concentration,
d'unité et de durée. La conclusion de tout cela était facile à tirer.
Le Premier Consul, comme tout le monde le sait, n'avait pas d'enfants,
ce qui embarrassait fort ceux qui rêvaient déjà la transformation de
la république en monarchie. Il était en effet difficile de prétendre
qu'on voulait assurer la transmission régulière et naturelle du
pouvoir, dans la famille d'un homme qui n'avait pas d'héritiers.
Aussi, bien que dans l'avenir ce défaut d'héritiers pût être un
avantage personnel pour les frères du Premier Consul, c'était alors un
argument contre leurs projets, et ils reprochaient souvent à madame
Bonaparte un malheur, dont ils la disaient la cause. Brouillés avec
elle par jalousie d'influence, ils l'avaient peu ménagée auprès de son
mari, et la poursuivaient de leurs propos, répétant sans cesse et bien
haut, qu'il fallait absolument au Premier Consul une femme qui lui
donnât des enfants, que ce n'était point là un intérêt privé, mais
public, et qu'une résolution à cet égard devenait indispensable, si on
voulait assurer l'avenir de la France. Ils lui faisaient répéter par
toutes les bouches ces funestes discours, pleins pour elle de la plus
sinistre conclusion. L'épouse en apparence si fortunée du Premier
Consul était donc, en ce moment, bien loin d'être heureuse.

[En marge: Madame Bonaparte.]

Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au
jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et
maintenant partageait avec lui une place qui commençait à ressembler à
un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous
les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme
infini, elle savait plaire beaucoup plus que des femmes qui lui
étaient supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa
conduite dépeinte à son mari, sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il
revint d'Égypte, le remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une
épouse, qu'à tort ou à raison il croyait coupable. Elle pleura
long-temps à ses pieds; ses deux enfants, Hortense et Eugène de
Beauharnais, très-chers tous les deux au général Bonaparte, pleurèrent
aussi: il fut vaincu, et ramené par une tendresse conjugale, qui,
pendant bien des années, fut victorieuse chez lui de la politique. Il
oublia les fautes vraies ou supposées de Joséphine, et l'aima encore,
mais jamais comme dans les premiers temps de leur union. Les
prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses, auxquelles chaque
jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des mouvements
d'impatience, dont il n'était pas maître; mais il pardonnait avec la
bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité
long-temps contre une femme, qui avait partagé les premiers moments de
sa grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de
lui, semblait avoir amené la fortune avec elle.

[Illustration: Joséphine.]

Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,
superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les
Jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient
la visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable,
et assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné
Beauharnais, mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient
l'épouse d'un parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince
de l'Europe; ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs,
tout en affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à
leur faire part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle
s'appliquait même à faire naître chez eux un genre d'illusion, auquel
ils se prêtaient volontiers, c'est qu'au fond le général Bonaparte
n'attendait qu'une occasion favorable pour rappeler les Bourbons, et
leur rendre un héritage qui leur appartenait. Et, chose singulière,
cette illusion, qu'elle se plaisait à provoquer chez eux, elle aurait
presque voulu la partager aussi; car elle eût préféré voir son époux
sujet des Bourbons, mais sujet protecteur de ses rois, entouré des
hommages de l'ancienne aristocratie française, plutôt que monarque
couronné par la main de la nation. C'était une femme d'un coeur
très-faible. Bien que légère, elle aimait cet homme qui la couvrait de
gloire et l'aimait davantage depuis qu'elle en était moins aimée.
N'imaginant pas qu'il pût mettre un pied audacieux sur les marches du
trône, sans tomber aussitôt sous le poignard des républicains ou des
royalistes, elle voyait confondus dans une ruine commune, ses enfants,
son mari, elle-même. Mais, en supposant qu'il parvînt sain et sauf sur
ce trône usurpé, une autre crainte assiégeait son coeur: elle n'irait
pas s'y asseoir avec lui. Si on faisait un jour le général Bonaparte
roi ou empereur, ce serait évidemment sous prétexte de donner à la
France un gouvernement stable, en le rendant héréditaire; et
malheureusement les médecins ne lui laissaient plus l'espérance
d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce sujet la singulière
prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors en vogue, qui lui
avait dit: Vous occuperez la première place au monde, mais pour peu de
temps.--Elle avait déjà entendu les frères du Premier Consul prononcer
le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines de l'Europe
auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat extérieur
dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis. Chaque
progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur, et des
chagrins à sa vie; et, si elle parvenait à échapper à ses peines
cuisantes, c'était par une légèreté de caractère, qui la sauvait des
préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour
elle, ses brusqueries, quand il s'en permettait, réparées à l'instant
même par des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la
rassurer. Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par
un tourbillon étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions,
sur le hasard; et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de
sa fortune. Elle essayait, en attendant, de détourner son mari des
idées d'une grandeur exagérée, osait même lui parler des Bourbons,
sauf à essuyer des orages, et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui
faire préférer M. de Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce
dernier en gré, parce que, tout jacobin qu'il était, disait-elle, il
osait faire entendre la vérité au Premier Consul; et à ses yeux, faire
entendre la vérité au Premier Consul, c'était lui conseiller la
conservation de la République, sauf à augmenter son pouvoir
consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant se rendre plus forts
en pénétrant dans la famille du Premier Consul, s'y introduisaient en
flattant chaque côté comme il aimait à être flatté. M. de Talleyrand
cherchait à complaire aux frères, en disant qu'il fallait imaginer
pour le Premier Consul une autre position que celle qu'il tenait de la
Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à madame Bonaparte, en
disant que l'on commettait de graves imprudences, et qu'on perdrait
tout, en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer dans sa
famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait
singulièrement au Premier Consul. Il le témoignait souvent, et, quand
il avait quelque communication à faire aux siens, en chargeait son
collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,
ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de
ce genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.

[En marge: Singulière démarche de Louis XVIII auprès du Premier
Consul.]

Une circonstance assez étrange venait de donner à toutes ces
agitations intérieures un objet présent et positif. Le prince, qui fut
depuis Louis XVIII, exilé alors, avait tenté une démarche singulière,
et peu réfléchie. Beaucoup de royalistes, pour expliquer et excuser
leur retour vers le nouveau gouvernement, feignaient de croire ou
croyaient en effet, que le général Bonaparte voulait rappeler les
Bourbons. Ces hommes, qui n'avaient pas lus ou pas su lire, l'histoire
de la révolution d'Angleterre, et y découvrir les terribles leçons
dont elle est pleine, venaient tout à coup d'y découvrir une analogie
qui charmait leurs espérances: c'était le rappel des Stuarts par le
général Monck. Ils supprimaient Cromwell, dont cependant le rôle était
assez grand pour n'être pas oublié. Ils avaient fini par produire une
opinion factice, qui était arrivée jusqu'à Louis XVIII. Ce prince,
doué de tact et d'esprit, avait eu la maladresse d'écrire au général
Bonaparte lui-même, et lui avait fait parvenir plusieurs lettres,
qu'il croyait dignes, mais qui ne l'étaient pas, et qui ne prouvaient
qu'une chose, les illusions ordinaires de l'émigration. Voici la
première de ces lettres.

                                        «20 février 1800.

     Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que
     vous, monsieur, n'inspirent jamais d'inquiétude. Vous avez
     accepté une place éminente, et je vous en sais gré. Mieux que
     personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour
     faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France de ses
     propres fureurs, vous aurez rempli le premier voeu de mon coeur:
     rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre
     mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l'État pour que je
     puisse acquitter par des places importantes la dette de mes aïeux
     et la mienne.

                                        LOUIS.»

Le Premier Consul fut fort surpris en recevant cette lettre, et
demeura incertain, ne sachant s'il fallait y répondre. Elle lui avait
été transmise par le consul Lebrun, qui l'avait reçue lui-même de
l'abbé de Montesquiou. Le Premier Consul, absorbé par la multiplicité
des affaires au début de son gouvernement, laissa passer le temps sans
faire de réponse. Le prince, impatient comme un émigré, écrivit une
seconde lettre encore plus empreinte de la crédulité de son parti,
encore plus regrettable pour sa dignité. La voici.

     «Depuis long-temps, général, vous devez savoir que mon estime
     vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de
     reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis.
     Quant à mes principes, je suis Français: clément par caractère,
     je le serais encore par raison.

     »Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le
     conquérant de l'Italie et de l'Égypte, ne peut pas préférer à la
     gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps
     précieux: nous pouvons assurer le repos de la France; je dis
     _nous_, parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne
     le pourrait sans moi.

     »Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je
     suis impatient de rendre la paix à mon peuple.

                                        LOUIS.»

Cette fois, le Premier Consul ne crut pas pouvoir se dispenser de
répondre. Au fond, il n'avait jamais eu aucun doute sur ce qu'il avait à
faire à l'égard des princes déchus. Indépendamment de toute ambition,
il regardait comme impraticable et funeste le rappel des Bourbons.
C'est de conviction qu'il les repoussait, quel que fût d'ailleurs son
désir d'être le maître de la France. Sa femme avait été instruite de son
secret, son secrétaire aussi; et bien qu'il ne leur fît pas l'honneur de
les admettre à de telles délibérations, il leur donna ses motifs. Sa
femme s'était jetée presque à ses pieds, pour le supplier de laisser au
moins quelque espérance aux Bourbons; il la repoussa avec humeur, et
s'adressant à son secrétaire: Vous ne connaissez pas ces gens-là, lui
dit-il; si je leur rendais leur trône, ils croiraient l'avoir recouvré
par la grâce de Dieu. Ils seraient bientôt entourés, entraînés par
l'émigration; ils bouleverseraient tout, en voulant tout refaire, même
ce qui ne peut pas être refait. Que deviendraient les nombreux intérêts
créés depuis quatre-vingt-neuf? Que deviendraient, et les acquéreurs de
biens nationaux, et les chefs de l'armée, et tous les hommes qui ont
engagé dans la révolution, leur vie et leur avenir? Après les hommes,
que deviendraient les choses? Que deviendraient les principes pour
lesquels on a tant combattu? Tout cela périrait, mais ne périrait pas
sans conflit; il y aurait une affreuse lutte; des milliers d'hommes
succomberaient Jamais, non jamais, je ne prendrai une aussi funeste
résolution.--Il avait raison. Tout intérêt personnel à part, il faisait
bien. Sa dictature, qui retardait l'établissement de la liberté
politique en France, liberté d'ailleurs bien difficile alors, sa
dictature achevait le triomphe de la Révolution française, que Waterloo
même, à condition d'arriver quinze ans plus tard, ne pouvait plus
détruire.

Sa réponse devait être conforme à sa pensée, et ne pas laisser plus
d'espérances qu'il n'en voulait donner. On ne peut juger que par le
texte même de sa lettre, de la grandeur d'expression avec laquelle il
répondit à l'imprudente démarche du prince exilé.

                   «Paris, le 20 fructidor an VIII (7 septembre 1800).

     »J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie des choses
     honnêtes que vous me dites.

     »Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France; il vous
     faudrait marcher sur cinq cent mille cadavres.

     »Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France;
     l'histoire vous en tiendra compte.

     »Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille: je
     contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de
     votre retraite.

                                        BONAPARTE.»

Il se répandit de cela quelque chose, et les desseins personnels du
Premier Consul n'en devinrent que plus évidents.

Ce sont toujours les tentatives des partis contre un pouvoir naissant,
qui hâtent ses progrès, et l'encouragent à oser tout ce qu'il médite.
Une tentative plus ridicule que criminelle, des républicains contre le
Premier Consul, hâta une démonstration, tout aussi ridicule, de la
part des hommes qui voulaient précipiter son élévation: ni l'une ni
l'autre n'aboutirent.

[En marge: Ridicule complot de Ceracchi et Aréna.]

Les déclamateurs patriotes, plus bruyants et beaucoup moins
redoutables que les agents du royalisme, se réunissaient souvent chez
un ancien employé du comité de salut public, resté sans fonctions. Il
s'appelait Demerville; il parlait beaucoup, colportait des brochures
contre le gouvernement, et n'était guère capable de faire davantage.
Chez lui se rendaient le Corse Aréna, l'un des membres des Cinq-Cents
qui avaient fui par la fenêtre, lors du 18 brumaire; Topino-Lebrun,
peintre de quelque talent, élève de David, participant à l'exaltation
révolutionnaire des artistes de ce temps-là; puis beaucoup de réfugiés
italiens, qui étaient exaspérés contre le général Bonaparte, de ce
qu'il protégeait le Pape, et ne rétablissait pas la République
Romaine. Le principal, le plus bruyant de ces derniers, était un
sculpteur du nom de Ceracchi. Ces brouillons, ordinairement assemblés
chez Demerville, y tenaient les propos les plus absurdes. Il fallait,
disaient-ils, en finir; on avait beaucoup de monde avec soi, Masséna,
Carnot, Lannes, Sieyès, Fouché lui-même. Il n'y avait qu'à frapper le
tyran, et tous les vrais républicains se prononceraient alors; tous se
réuniraient pour relever la République expirante. Mais il fallait
trouver un Brutus pour frapper le nouveau César. Il ne s'en présentait
pas. Un militaire sans emploi, nommé Harrel, vivant par désoeuvrement
et par misère avec ces déclamateurs, indigent et mécontent comme eux,
leur parut l'homme de main dont ils avaient besoin. Ils lui firent des
propositions, qui l'effrayèrent beaucoup. Dans son agitation, il
s'ouvrit à un commissaire des guerres, avec lequel il avait quelques
liaisons, et qui lui conseilla de faire part de ce qu'il savait au
gouvernement. Ce nommé Harrel alla trouver le secrétaire du Premier
Consul, M. de Bourrienne, et le général Lannes, commandant de la garde
consulaire. Le Premier Consul, averti par eux, fit donner par la
police de l'argent à Harrel, ainsi que l'ordre de se prêter à tout ce
que lui proposeraient ses complices. Ces misérables conspirateurs
croyaient avoir rencontré dans cet individu un véritable homme
d'exécution; mais ils trouvaient que ce n'était pas assez d'un. Harrel
leur proposa de leur en amener d'autres. Ils y consentirent, et Harrel
leur amena des agents de M. Fouché. Après avoir donné dans ce piége,
ils songèrent à se procurer des poignards, pour armer Harrel et ses
compagnons. Cette fois ils s'en chargèrent eux-mêmes, et apportèrent
des poignards achetés par Topino-Lebrun. Enfin ils firent choix du
lieu pour frapper le Premier Consul, et ce fut l'Opéra, nommé alors
théâtre des Arts. Ils fixèrent le moment, et ce fut le 10 octobre (18
vendémiaire an IX), jour où le Premier Consul devait assister à la
première représentation d'un opéra nouveau. La police avertie avait
pris ses précautions. Le Premier Consul se rendit au théâtre de
l'Opéra, suivi de Lannes, qui, veillant sur lui avec la plus grande
sollicitude, avait doublé la garde, et placé autour de sa loge les
plus braves de ses grenadiers. Les prétendus assassins vinrent en
effet au rendez-vous, mais pas tous, et pas armés. Topino-Lebrun n'y
était pas, Demerville non plus. Aréna et Ceracchi se présentèrent
seuls. Ceracchi s'était plus approché que les autres de la loge du
Premier Consul, mais il était sans poignard. Il n'y avait de hardis,
de présents sur les lieux, et d'armés, que les conspirateurs placés
par la police sur le théâtre du crime. On arrêta Ceracchi, Aréna, et
successivement tous les autres, mais la plupart chez eux, ou dans les
maisons dans lesquelles ils étaient allés chercher un refuge.

Cette affaire produisit un grand éclat; elle ne le méritait pas.
Certainement, la police, que les hommes ignorants, étrangers à la
connaissance des choses, accusent ordinairement de fabriquer elle-même
les complots qu'elle découvre, la police n'avait pas inventé celui-ci,
mais on peut dire qu'elle y avait pris trop de part. Les conspirateurs
souhaitaient sans aucun doute la mort du Premier Consul, mais ils
étaient incapables de le frapper de leurs propres mains, et en les
encourageant, en leur fournissant ce qui était le plus difficile à
trouver, de prétendus exécuteurs, on les avait entraînés dans le
crime, plus qu'ils ne s'y seraient engagés, si on les avait livrés à
eux-mêmes. Si tout cela ne devait aboutir qu'à une punition sévère
mais temporaire, comme on doit l'infliger à des fous, soit; mais les
envoyer à la mort par une telle voie, c'était plus qu'il n'est permis
de faire, même quand il s'agit de protéger une vie précieuse. On n'y
regardait pas alors de si près; on instruisit sur-le-champ une
procédure, qui devait conduire ces malheureux à l'échafaud.

[En marge: Entraînement général dont le Premier Consul est l'objet au
bruit de cette tentative d'assassinat.]

Cette tentative causa une épouvante générale. Jusqu'ici, ce qu'on
avait vu pendant la Révolution, c'était ce qu'on appelait alors des
journées, c'est-à-dire des attaques à main armée; mais on était
rassuré contre de tels assauts par la puissance militaire du
gouvernement. On n'avait pas songé encore à l'assassinat, et à la
possibilité de voir le Premier Consul frappé à l'improviste, malgré
l'entourage de ses grenadiers. La tentative de Ceracchi, dont le
ridicule n'était pas connu, fut une sorte d'avertissement, qui effraya
tout le monde. La crainte de se voir replongé dans le chaos envahit
tous les esprits, et fit naître en faveur du Premier Consul une sorte
d'entraînement. La foule courut aux Tuileries. Le Tribunat, le seul
des corps de l'État qui fut réuni en ce moment, puisqu'il tenait une
séance par quinzaine dans l'intervalle des sessions, s'y rendit en
corps. Toutes les autorités publiques suivirent cet exemple. Une
multitude d'adresses furent envoyées au Premier Consul. Elles
pouvaient toutes se résumer par ces paroles du corps municipal de
Paris:

«Général, disait-il, nous venons, au nom de nos concitoyens, vous
exprimer l'indignation profonde qu'ils ont ressentie à la nouvelle de
l'attentat médité contre votre personne. Trop d'intérêts se rattachent
à votre existence, pour que les complots qui l'ont menacée ne
deviennent pas un sujet de douleur publique, comme les soins qui
l'ont garantie seront un sujet de reconnaissance et de joies
nationales.

»La Providence qui en vendémiaire an VIII vous ramena d'Égypte, qui à
Marengo sembla vous préserver de tous les périls, qui enfin, le 18
vendémiaire an IX, vient de vous sauver de la fureur des assassins,
est, permettez-nous de le dire, la providence de la France, bien plus
que la vôtre. Elle n'a pas voulu qu'une année si belle, si pleine
d'événements glorieux, destinée à occuper une si grande place dans le
souvenir des hommes, fût terminée tout à coup par un crime
détestable..... Que les ennemis de la France cessent de vouloir votre
perte et la nôtre; qu'ils se soumettent à cette destinée qui, plus
puissante que tous les complots, assurera votre conservation et celle
de la République... Nous ne vous parlons pas des coupables, ils
appartiennent à la loi...»

Ces adresses, jetées toutes dans le même moule, répétaient au Premier
Consul qu'il n'avait pas le droit d'être clément, que sa vie
appartenait à la République, et devait être défendue comme le bonheur
public, dont elle était le gage. Il faut ajouter que ces
manifestations étaient sincères. Tout le monde se croyait en péril
avec le Premier Consul. Quiconque n'était pas factieux souhaitait sa
conservation. Les royalistes croyaient, s'il venait à mourir,
rebrousser chemin vers l'échafaud ou l'exil; les révolutionnaires
croyaient voir la contre-révolution triomphante par les armes de
l'étranger.

Le Premier Consul apporta un soin particulier, et digne de remarque,
à diminuer l'opinion qu'on se faisait du péril auquel il avait été
exposé. Il ne voulait pas qu'on crût que sa vie dépendait du premier
venu, et regardait cela comme aussi nécessaire à sa sûreté qu'à sa
dignité. S'entretenant avec les autorités chargées de le complimenter,
il leur disait à toutes que le danger dont on était si alarmé, n'avait
eu rien de sérieux; il leur expliquait comment, entouré des officiers
de la garde consulaire, et d'un piquet de ses grenadiers, il était
complétement garanti contre les sept ou huit misérables qui avaient
voulu l'atteindre. Il croyait, beaucoup plus que ses paroles ne
pouvaient le faire supposer, au péril dont sa vie était menacée; mais
il jugeait utile de se montrer à toutes les imaginations, entouré des
grenadiers de Marengo, et inaccessible, au milieu d'eux, aux coups des
assassins.

[En marge: Pamphlet de M. de Fontanes qui produit un grand effet.]

De plus graves complots que celui dont on faisait tant de bruit, et
ourdis par d'autres mains, se préparaient dans l'ombre. On en avait le
vague sentiment, et on se disait que ces tentatives se renouvelleraient
plus d'une fois. Ce fut pour les partisans du Premier Consul, une
occasion de répéter qu'il fallait quelque chose de plus stable qu'un
pouvoir éphémère, reposant sur la tête d'un seul homme, et pouvant
disparaître sous le coup de poignard d'un assassin. Les frères du
Premier Consul, MM. Roederer, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, de
Talleyrand, de Fontanes, et beaucoup d'autres, étaient dans ces idées,
les uns par conviction, les autres pour plaire au maître, tous, comme il
arrive ordinairement, par un mélange de sentiments sincères et
intéressés. Il sortit de là un pamphlet anonyme, fort singulier, fort
remarquable, qui avait, disait-on, pour auteur Lucien Bonaparte, mais
qui par la rare élégance du langage, par la connaissance classique de
l'histoire, aurait dû être attribué à son véritable auteur, c'est-à-dire
à M. de Fontanes lui-même. Ce pamphlet fut l'occasion d'un assez grand
mouvement dans les esprits, pour mériter d'être mentionné ici. Il marque
l'un des pas que fit le général Bonaparte, dans la carrière du pouvoir
suprême. Le titre était celui-ci: PARALLÈLE ENTRE CÉSAR, CROMWELL, MONCK
ET BONAPARTE. L'auteur comparait d'abord le général Bonaparte à
Cromwell, et ne lui trouvait aucune ressemblance avec ce personnage
principal de la révolution d'Angleterre. Cromwell, disait-il, était un
fanatique, un chef de factieux sanguinaire, assassin de son roi,
vainqueur uniquement dans la guerre civile, conquérant de quelques cités
ou provinces d'Angleterre, un barbare enfin, qui avait ravagé les
universités d'Oxford et de Cambridge. C'était un scélérat habile, ce
n'était pas un héros. L'analogue de Cromwell dans la Révolution
française serait Robespierre, si Robespierre avait eu du courage, et si,
la France n'ayant eu à combattre que la Vendée, il en avait été le
vainqueur. Le général Bonaparte, au contraire, étranger aux maux de la
Révolution, avait couvert d'une gloire immense des crimes qui n'étaient
pas les siens. Il avait aboli la fête barbare instituée en l'honneur du
régicide; il mettait fin aux horreurs du fanatisme révolutionnaire; il
honorait les sciences et les arts, rétablissait les écoles, ouvrait le
temple des arts. Il n'avait pas fait la guerre civile; il avait conquis,
non des cités, mais des royaumes. Quant à Monck, qu'avait de commun cet
esprit incertain, ce transfuge de tous les partis, ne sachant où il
marchait, ayant fait échouer le vaisseau de la révolution à la
monarchie, comme il aurait pu le faire échouer à la république, qu'avait
de commun ce triste personnage avec le général Bonaparte, cet esprit si
ferme, sachant si clairement ce qu'il voulait?... Le titre de duc
d'Albemarle avait pu contenter la vanité du vulgaire général Monck,
«mais croit-on que le bâton de maréchal, ou que l'épée de connétable,
suffît à l'homme _devant qui l'univers s'est tu?_... Ne sait-on pas
qu'il est de certaines destinées qui appellent la première place?... Et
d'ailleurs, si Bonaparte pouvait jamais imiter Monck, ne voit-on pas que
la France serait replongée dans les horreurs d'une nouvelle révolution?
Les tempêtes au lieu de se calmer renaîtraient de toutes parts...»

Après avoir repoussé ces comparaisons, l'auteur ne trouvait dans toute
l'histoire, d'analogue au général Bonaparte, que César. Il lui
reconnaissait la même grandeur militaire, la même grandeur politique,
mais il lui découvrait une dissemblance. César, à la tête des
démagogues romains, avait opprimé le parti des honnêtes gens, et
détruit la république; le général Bonaparte, au contraire, avait
relevé en France le parti des honnêtes gens, et rabaissé celui des
méchants.

Tout cela était vrai; l'oeuvre entreprise jusqu'ici par le général
Bonaparte était bien plus morale que celle de César.

Après toutes ces comparaisons, il fallait conclure... Heureuse la
république, s'écriait l'auteur, _si Bonaparte était immortel!_ «Mais
où sont, ajoutait-il, où sont ses héritiers? où sont les institutions
qui peuvent maintenir ses bienfaits et perpétuer son génie? le sort de
trente millions d'hommes ne tient qu'à la vie d'un seul homme!
Français, que deviendriez-vous si à l'instant un cri funèbre vous
annonçait que cet homme a vécu?»

L'auteur examinait ici les chances diverses qui se présenteraient à la
mort du général Bonaparte. Retomberait-on sous le joug d'une
assemblée? mais le souvenir de la Convention était là, pour éloigner
de l'esprit de tout le monde une pareille supposition. Se jetterait-on
dans les bras du gouvernement militaire? mais où était l'égal du
général Bonaparte? La République comptait sans doute de grands
généraux, mais lequel effaçait assez tous les autres, pour prévenir
toute rivalité, et empêcher que les armées ne s'égorgeassent, dans
l'intérêt de leur chef particulier?... À défaut du gouvernement des
assemblées, à défaut du gouvernement des prétoriens, voulait-on
recourir à la dynastie _légitime_, qui était sur la frontière, tendant
les bras à la France?... mais c'était la contre-révolution, et le
retour de Charles II et de Jacques II en Angleterre, le sang
ruisselant à leur apparition, étaient des exemples suffisants pour
éclairer les peuples... et si l'on avait besoin d'exemples plus
récents, la rentrée que la reine de Naples et son imbécile époux
venaient de faire dans leur royaume infortuné, était une leçon écrite
en caractères de sang!... FRANÇAIS! VOUS DORMEZ AU BORD D'UN ABÎME!
Tel était le dernier mot de ce singulier écrit.

Tout ce qu'il contenait, sauf les flatteries de langage, était vrai;
mais c'étaient des vérités bien prématurées, à en juger par
l'impression qu'elles produisirent. Lucien, ministre de l'intérieur,
employa les moyens dont il disposait, pour répandre cet écrit dans
toute la France. Il en remplit Paris et les provinces, ayant bien soin
d'en cacher l'origine. Le pamphlet produisit un grand effet. Au fond,
il disait ce que tout le monde pensait; mais il exigeait de la France
un aveu qu'un orgueil fort légitime ne lui permettait pas encore de
faire. On avait aboli, huit ans auparavant, une royauté de quatorze
siècles, et il fallait sitôt venir avouer aux pieds d'un général de
trente ans, qu'on s'était trompé, et le prier de faire revivre cette
royauté dans sa personne! On voulait bien lui donner un pouvoir égal à
celui des rois, mais il fallait au moins sauver les apparences, ne
fût-ce que dans l'intérêt de la dignité nationale. D'ailleurs, ce
jeune guerrier avait remporté d'admirables victoires, déjà rendu un
commencement de sécurité au pays; mais il commençait à peine la
réconciliation des partis, la réorganisation de la France, la
rédaction de ses lois; il n'avait surtout pas encore donné la paix au
monde. Il lui restait donc bien des titres à conquérir, qu'il était
assuré, d'ailleurs, de réunir bientôt sur sa glorieuse tête.

L'impression fut générale et pénible. De tous côtés les préfets
mandèrent que l'écrit produisait un fâcheux effet, qu'il donnait
quelque raison à la faction démagogique, que les Césars provoquaient
des Brutus, que la brochure était imprudente et regrettable. À Paris,
l'impression était la même. Dans le sein du Conseil d'État, la
désapprobation ne se cachait point. Le Premier Consul, soit qu'il eût
pris part au pamphlet, soit qu'il eût été compromis à son insu par des
amis impatients et maladroits, crut devoir le désavouer, surtout aux
yeux du parti révolutionnaire. Il appela M. Fouché, et lui demanda
publiquement comment il laissait circuler de tels écrits.--Je connais
l'auteur, répondit le ministre.--Si vous le connaissez, reprit le
Premier Consul, il fallait le mettre à Vincennes.--Je ne pouvais pas
le mettre à Vincennes, ajouta M. Fouché, car c'était votre propre
frère.--À ce mot, le général Bonaparte se plaignit amèrement de ce
frère, qui l'avait déjà compromis plus d'une fois. L'aigreur
s'ensuivit à l'égard de Lucien Bonaparte. Un jour, celui-ci n'ayant
pas été exact à un conseil des ministres, ce qui lui arrivait souvent,
et beaucoup de plaintes s'élevant contre son administration, le
Premier Consul témoigna sur son compte un vif mécontentement, et parut
même vouloir le révoquer immédiatement. Mais le consul Cambacérès
conseilla d'y mettre plus d'égards, et de ne pas enlever à Lucien le
portefeuille de l'intérieur, sans lui donner un dédommagement
convenable. Le Premier Consul y consentit. M. Cambacérès imagina
l'ambassade d'Espagne, et fut chargé de l'offrir à Lucien. Il la lui
fit accepter sans difficulté. Lucien partit, et bientôt on ne songea
plus à l'imprudent pamphlet.

Ainsi une première tentative d'assassinat contre le Premier Consul
avait provoqué en sa faveur une première tentative d'élévation; mais
l'une était aussi folle, que l'autre était maladroite. Il fallait que
le général Bonaparte achetât, par de nouveaux services, une
augmentation d'autorité, que personne ne définissait encore avec
précision, mais que tout le monde prévoyait confusément dans l'avenir,
et à laquelle lui ou ses amis aspiraient déjà d'une manière ouverte.
Du reste, sa fortune allait lui fournir, en services rendus, en
dangers évités, des titres immenses auxquels la France ne résisterait
plus.

FIN DU LIVRE SIXIÈME.



LIVRE SEPTIÈME.

HOHENLINDEN.

     Paix avec les États-Unis et les Régences Barbaresques.--Réunion
     du Congrès de Lunéville.--M. de Cobentzel se refuse à une
     négociation séparée, et veut au moins la présence d'un
     plénipotentiaire anglais, pour couvrir la négociation réelle
     entre l'Autriche et la France.--Le Premier Consul, afin de hâter
     la conclusion, ordonne la reprise des hostilités.--Plan de la
     campagne d'hiver.--Moreau est chargé de franchir l'Inn, et de
     marcher sur Vienne.--Macdonald avec une seconde armée de réserve
     a ordre de passer des Grisons dans le Tyrol.--Brune avec 80 mille
     hommes est destiné à forcer l'Adige et le Mincio.--Plan du jeune
     archiduc Jean, devenu généralissime des armées
     autrichiennes.--Son projet de tourner Moreau, manqué par des
     fautes d'exécution.--Il s'arrête en route, et veut assaillir
     Moreau dans la forêt de Hohenlinden.--Belle manoeuvre de Moreau,
     supérieurement exécutée par Richepanse.--Mémorable bataille de
     Hohenlinden.--Grands résultats de cette bataille.--Passage de
     l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens.--Armistice de
     Steyer.--L'Autriche promet de signer la paix
     immédiatement.--Opérations dans les Alpes et en Italie.--Passage
     du Splugen par Macdonald, au milieu des horreurs de
     l'hiver.--Arrivée de Macdonald dans le Tyrol
     italien.--Dispositions de Brune pour passer le Mincio sur deux
     points.--Vice de ces dispositions.--Le général Dupont essaie un
     premier passage à Pozzolo, et attire sur lui seul le gros de
     l'armée autrichienne.--Le Mincio est forcé, après une effusion de
     sang inutile.--Passage du Mincio et de l'Adige.--Heureuse fuite
     du général Laudon au moyen d'un mensonge.--Les Autrichiens battus
     demandent un armistice en Italie.--Signature de cet armistice à
     Trévise.--Reprise des négociations à Lunéville.--Le principe
     d'une paix séparée admis par M. de Cobentzel.--Le premier Consul
     veut faire payer à l'Autriche les frais de cette seconde
     campagne, et lui impose des conditions plus dures que dans les
     préliminaires de M. de Saint-Julien.--Il pose pour _ultimatum_ la
     limite du Rhin en Allemagne, la limite de l'Adige en
     Italie.--Courageuse résistance de M. de Cobentzel.--Cette
     résistance, quoique honorable, fait perdre à l'Autriche un temps
     précieux.--Pendant qu'on négocie à Lunéville, l'empereur Paul, à
     qui le Premier Consul avait cédé l'île de Malte, la réclame des
     Anglais, qui la refusent.--Colère de Paul Ier.--Il appelle à
     Pétersbourg le roi de Suède, et renouvelle la ligue de
     1780.--Déclaration des neutres.--Rupture de toutes les cours du
     Nord avec la Grande-Bretagne.--Le Premier Consul en profite pour
     être plus exigeant envers l'Autriche.--Il veut, outre la limite
     de l'Adige, l'expulsion de l'Italie de tous les princes de la
     maison d'Autriche.--Le grand-duc de Toscane doit avec le duc de
     Modène être transporté en Allemagne.--M. de Cobentzel finit par
     céder, et signe avec Joseph Bonaparte, le 9 février 1801, le
     célèbre traité de Lunéville.--La France obtient pour la seconde
     fois la ligne du Rhin dans toute son étendue, et reste à peu près
     maîtresse de l'Italie.--L'Autriche est rejetée au delà de
     l'Adige.--La République Cisalpine doit comprendre le Milanais, le
     Mantouan, le duché de Modène et les Légations.--La Toscane
     destinée à la maison de Parme, sous le titre de royaume
     d'Étrurie.--Le principe des sécularisations posé pour
     l'Allemagne.--Grands résultats obtenus par le Premier Consul dans
     l'espace de quinze mois.


[En marge: Traité de paix avec les États-Unis.]

Joseph Bonaparte venait de signer à Morfontaine, avec MM. Ellsworth,
Davie et Van-Murray, le traité qui rétablissait la paix entre la
France et l'Amérique. C'était le premier traité conclu par le
gouvernement consulaire. Il était naturel que la réconciliation de la
France avec les différentes puissances du globe commençât par la
république qu'elle avait en quelque sorte mise au monde. Le Premier
Consul avait permis qu'on ajournât les difficultés relatives au traité
d'alliance du 6 février 1778; mais en revanche il avait exigé
l'ajournement des réclamations des Américains relatives aux bâtiments
capturés. Il jugeait avec raison que, dans le moment, il fallait se
contenter de la reconnaissance des droits des neutres. C'était donner
sur les mers un allié de plus à la France, et un ennemi de plus à
l'Angleterre; c'était un nouveau ferment ajouté à la querelle maritime
qui s'élevait dans le Nord, et qui de jour en jour devenait plus
grave. En conséquence les principaux articles du droit des neutres,
tel au moins que le professent la France et tous les États maritimes,
ces articles furent insérés intégralement dans le nouveau traité.

Ces articles étaient ceux que nous avons déjà fait connaître.

1º _Le pavillon couvre la marchandise_, par conséquent le neutre peut
transporter toute marchandise ennemie, sans être recherché.

2º Il n'y a d'exception à cette règle que pour la contrebande de
guerre, et cette contrebande ne s'étend pas aux denrées alimentaires,
ni aux munitions navales, bois, goudrons, chanvres, mais uniquement
aux armes et munitions de guerre confectionnées, telles que _poudre,
salpêtre, pétards, mèches, balles, boulets, bombes, grenades,
carcasses, piques, hallebardes, épées, ceinturons, pistolets,
fourreaux, selles de cavalerie, harnais, canons, mortiers avec leurs
affûts, et généralement toutes armes, munitions de guerre, et
ustensiles à l'usage des troupes_.

3º Le neutre peut aller de tout port à tout port; il n'y a d'exception
à sa liberté de naviguer qu'à l'égard des ports réellement bloqués, et
il n'y a de ports réellement bloqués que ceux qui sont gardés par une
force telle qu'il y ait un danger sérieux à vouloir forcer le blocus.

4º Le neutre doit subir la visite pour constater sa qualité véritable;
mais le visiteur doit se tenir à portée de canon, n'envoyer qu'un
canot et trois hommes; et si le neutre est convoyé par un bâtiment de
guerre, la visite ne peut avoir lieu, la présence du pavillon
militaire étant une garantie suffisante contre toute espèce de
fraude.

Le traité contenait d'autres stipulations de détail, mais ces quatre
dispositions principales, qui constituent véritablement le droit des
neutres, étaient une importante victoire; car les Américains, en les
adoptant, étaient obligés d'en exiger l'application à leur commerce de
la part des Anglais, ou bien forcés de faire la guerre.

La signature de ce traité fut solennellement célébrée à Morfontaine,
belle terre que Joseph, plus riche que ses frères, grâce à son
mariage, avait acquise depuis quelque temps. Le Premier Consul s'y
rendit, accompagné d'une société nombreuse et brillante. D'élégantes
décorations, placées dans le château et les jardins, montraient
partout la France et l'Amérique unies. On porta des toasts analogues à
la circonstance. Le Premier Consul proposa celui-ci: «Aux mânes des
Français et des Américains, morts sur le champ de bataille, pour
l'indépendance du Nouveau-Monde.»

Lebrun proposa cet autre: «À l'union de l'Amérique avec les puissances
du Nord, pour faire respecter la liberté des mers.» Enfin Cambacérès
proposa le troisième: AU SUCCESSEUR DE WASHINGTON!

[En marge: Nov. 1800.]

[En marge: Arrivée de M. de Cobentzel à Lunéville.]

[En marge: M. de Cobentzel pour quelques jours à Paris.]

On attendait avec impatience M. de Cobentzel à Lunéville, pour savoir
si sa cour était disposée à conclure la paix. Le Premier Consul, s'il
n'était pas satisfait de la marche des négociations, était décidé à
reprendre les hostilités, quelque avancée que fût la saison. Il ne
comptait plus les obstacles pour rien, depuis qu'il avait franchi le
Saint-Bernard, et croyait qu'on pouvait se battre sur la neige et la
glace, aussi bien que sur une terre couverte de verdure ou de
moissons. L'Autriche, au contraire, désirait gagner du temps, parce
qu'elle s'était engagée avec l'Angleterre à n'accepter aucune paix
séparée, avant le mois de février suivant, c'est-à-dire février 1801
(pluviôse an IX). Craignant fort la reprise des hostilités, elle
venait de faire demander une troisième prolongation d'armistice. Le
Premier Consul avait péremptoirement refusé, par le motif que M. de
Cobentzel n'était pas encore arrivé à Lunéville. Il ne voulait se
laisser vaincre à cet égard que lorsqu'il verrait le plénipotentiaire
autrichien rendu sur le lieu même de la négociation. Enfin M. de
Cobentzel arriva le 24 octobre 1800 à Lunéville. Il fut reçu à la
frontière et sur toute la route, au bruit du canon, et avec de grands
témoignages de considération. Le général Clarke avait été nommé
gouverneur de Lunéville, pour en faire les honneurs aux membres du
congrès, et pour qu'il pût s'acquitter convenablement de ce soin, on
avait mis à sa disposition des fonds et de beaux régiments. Joseph s'y
était rendu de son côté, accompagné de M. de Laforêt pour secrétaire.
À peine M. de Cobentzel était-il arrivé, que le Premier Consul, tenant
à se convaincre par lui-même des dispositions du négociateur
autrichien, lui adressa l'invitation de venir passer quelques jours à
Paris. M. de Cobentzel[3] n'osa pas s'y refuser, et s'achemina vers
Paris avec beaucoup de déférence. Il y était rendu le 29 octobre. On
lui accorda sur-le-champ une nouvelle prolongation d'armistice de
vingt jours. Le Premier Consul l'entretint ensuite de la paix, et des
conditions auxquelles on pourrait la conclure. M. de Cobentzel n'était
pas fort rassurant sur la question d'une négociation séparée, et,
quant aux conditions, il apportait des prétentions tout à fait
déplacées. L'Autriche avait sur l'Italie des vues impossibles à
satisfaire, et elle voulait, si on ne lui accordait qu'en Allemagne
les indemnités promises en Italie par le traité de Campo-Formio, elle
voulait, ou en Bavière, ou dans le Palatinat, ou en Souabe, des
concessions de territoire exorbitantes. Le Premier Consul se permit
quelques mouvements de vivacité. Cela lui était arrivé déjà dans les
négociations de Campo-Formio, avec ce même M. de Cobentzel; mais,
l'âge et la puissance venant, il se contenait encore moins
qu'autrefois. M. de Cobentzel se plaignit amèrement, disant n'avoir
jamais été traité de la sorte, ni par Catherine, ni par Frédéric, ni
par l'empereur Paul lui-même. Il demanda donc à retourner à Lunéville,
et on le laissa repartir, imaginant qu'il valait mieux négocier pied à
pied avec lui, par l'intermédiaire de Joseph. Ce dernier, doux, calme,
et assez intelligent, était plus propre que son frère à ce travail de
patience.

         [Note 3: Napoléon a dit à Sainte-Hélène que M. de Cobentzel
         avait voulu venir à Paris pour gagner du temps. C'est une
         erreur de mémoire. La correspondance diplomatique prouve le
         contraire.]

[En marge: Retour de M. de Cobentzel à Lunéville.]

[En marge: Échange de pouvoirs entre Joseph Bonaparte et M. de
Cobentzel.]

M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte, réunis à Lunéville, échangèrent
leurs pleins pouvoirs le 9 novembre (18 brumaire). Joseph avait ordre
de lui adresser les trois questions suivantes: 1º avait-il
l'autorisation de traiter? 2º avait-il celle de traiter séparément de
l'Angleterre? 3º traiterait-il pour l'empereur, au nom seul de la
maison d'Autriche, ou au nom de l'empire germanique tout entier?

[En marge: Après échange des pouvoirs, M. de Cobentzel refuse de
traiter sans l'Angleterre.]

Les pouvoirs échangés et reconnus valables, ce qu'on examina d'une
manière très-minutieuse, à cause de la mésaventure de M. de
Saint-Julien, on s'expliqua sur la limite de ces pouvoirs. M. de
Cobentzel n'hésita pas à déclarer qu'il ne pouvait pas traiter sans la
présence au congrès d'un plénipotentiaire anglais. Quant à la question
de savoir s'il traiterait pour la maison d'Autriche seule ou pour
l'empire tout entier, il déclara qu'il lui fallait des instructions
nouvelles.

[En marge: Déclaration du Premier Consul et annonce d'une prochaine
reprise des hostilités.]

Ces réponses furent mandées à Paris. Sur-le-champ le Premier Consul
fit annoncer à M. de Cobentzel que les hostilités seraient reprises à
la fin de l'armistice, c'est-à-dire aux derniers jours de novembre;
que le congrès, du reste, ne serait pas tenu de se dissoudre; que, les
hostilités continuant, on pourrait négocier, mais que les armées
françaises ne s'arrêteraient dans leur marche que lorsque le
plénipotentiaire autrichien aurait consenti à traiter sans
l'Angleterre.

[En marge: Occupation de la Toscane.]

Dans ces entrefaites, le Premier Consul avait pris à l'égard de la
Toscane une précaution devenue indispensable. Le général autrichien
Somma-Riva y était resté avec quelques centaines d'hommes,
conformément à la convention d'Alexandrie; mais il continuait de faire
des levées en masse, avec l'argent de l'Angleterre. Dans le moment, on
annonçait un débarquement à Livourne de ces mêmes troupes anglaises,
que depuis si long-temps on promenait de Mahon au Ferrol, du Ferrol à
Cadix. Les Napolitains, de leur côté, s'avançaient sur Rome, et les
Autrichiens s'étendaient dans les Légations, au delà des limites
tracées par l'armistice, s'efforçant ainsi de tendre la main à
l'insurrection toscane. Le Premier Consul voyant que, pendant que l'on
cherchait à gagner du temps, on s'apprêtait à mettre l'armée française
entre deux feux, enjoignit au général Dupont de marcher sur la
Toscane, et à Murat, commandant du camp d'Amiens, de se rendre
sur-le-champ en Italie. Il avait plusieurs fois averti les Autrichiens
de ce qu'il était prêt à faire, si on ne suspendait les mouvements de
troupes commencés en Toscane; et voyant qu'on ne tenait aucun compte
de ses avis, il en avait effectivement donné l'ordre. Le général
Dupont avec les brigades Pino, Malher, Carra-Saint-Cyr, traversa
rapidement l'Apennin, et occupa Florence, tandis que le général
Clément allait de Lucques à Livourne. Nulle part on ne trouva de
résistance. Cependant les insurgés se réunirent dans la ville
d'Arezzo, qui s'était déjà signalée contre les Français, lors de la
retraite de Macdonald en 1799. Il fallut la prendre d'assaut, et la
punir. Cela fut fait, moins sévèrement peut-être qu'elle ne l'avait
mérité par sa conduite envers nos soldats. La Toscane fut dès lors
soumise tout entière. Les Napolitains furent arrêtés dans leur marche,
et les Anglais repoussés du sol d'Italie, au moment même où ils
allaient entrer à Livourne. Deux jours plus tard ils débarquaient 12
mille hommes.

[En marge: Secrète ouverture de l'Autriche.]

De toute part les armées étaient en mouvement depuis les bords du
Mein jusqu'aux bords de l'Adriatique, depuis Francfort jusqu'à
Bologne. Les hostilités d'ailleurs étaient dénoncées. L'Autriche
effrayée fit une dernière tentative par l'intermédiaire de M. de
Cobentzel, tentative qui prouvait sa bonne volonté d'en finir, mais
l'embarras résultant de ses malheureux engagements avec l'Angleterre.
M. de Cobentzel s'adressa donc à Joseph Bonaparte, et, prenant un ton
de confiance, lui demanda plusieurs fois si on pouvait compter sur la
discrétion du gouvernement français. Rassuré à cet égard par Joseph,
il lui montra une lettre, dans laquelle l'empereur témoignant les
inquiétudes qu'il venait de témoigner lui-même, relativement au danger
d'une indiscrétion, mais s'en remettant à sa connaissance des hommes
et des choses, l'autorisait à faire l'ouverture qui suit. L'Autriche
consentait enfin à se détacher de l'Angleterre, et à traiter
séparément, à deux conditions, auxquelles elle tenait d'une manière
absolue: premièrement un secret inviolable jusqu'au 1er février 1801,
époque où finissaient ses engagements avec l'Angleterre, avec promesse
formelle, si la négociation ne réussissait pas, de rendre toutes les
pièces écrites de part et d'autre; secondement l'admission d'un
plénipotentiaire anglais à Lunéville, pour couvrir par sa présence la
négociation véritable. À ces deux conditions, l'Autriche consentait à
traiter immédiatement, et demandait une nouvelle prolongation
d'armistice.

[En marge: Réponse du Premier Consul.]

La proximité de Paris permit une réponse immédiate. Le Premier Consul
ne voulut à aucun prix admettre un négociateur anglais à Lunéville.
Il consentait bien à suspendre de nouveau les hostilités, à la
condition d'une paix signée secrètement, si cela convenait à
l'Autriche, mais signée en quarante-huit heures. Les conditions de
cette paix se trouvaient déjà fort éclaircies par la discussion sur
les préliminaires. C'étaient les suivantes. Le Rhin pour frontière de
la République française en Allemagne; le Mincio pour frontière de
l'Autriche en Italie, au lieu de l'Adige qu'elle avait en 1797, mais
avec la cession de Mantoue à la Cisalpine; le Milanais, la Valteline,
Parme et Modène à la Cisalpine; la Toscane au duc de Parme; les
Légations au duc de Toscane; enfin, comme dispositions générales,
l'indépendance du Piémont, de la Suisse, de Gênes. C'était le fond des
préliminaires Saint-Julien, avec une seule différence, l'abandon de
Mantoue à la Cisalpine, pour punir l'Autriche de son refus de
ratification. Mais le Premier Consul exigeait que le traité fût signé
en quarante-huit heures, autrement il annonçait la guerre immédiate et
à outrance. Dans le cas de l'acceptation, il s'engageait à un secret
absolu jusqu'au 1er février, et à une nouvelle suspension des
hostilités.

L'Autriche ne voulait ni aller aussi vite, ni concéder autant de
choses en Italie. Se faisant des illusions sur les conditions qu'elle
était en mesure d'obtenir, elle rejeta la proposition française. Les
hostilités furent donc immédiatement reprises. M. de Cobentzel et
Joseph restèrent à Lunéville, attendant, pour se faire de nouvelles
communications, les événements qui allaient se passer à la fois sur
le Danube, sur l'Inn, sur les Grandes-Alpes et sur l'Adige.

[En marge: Reprise des hostilités.]

La reprise des hostilités avait été annoncée pour le 28 novembre (7
frimaire an IX). Tout était prêt pour cette campagne d'hiver, l'une
des plus célèbres et des plus décisives de nos annales.

[En marge: Plan de la campagne d'hiver.]

Le Premier Consul avait disposé cinq armées sur le vaste théâtre de
cette guerre. Son projet était de les diriger de Paris, sans se mettre
de sa personne à leur tête. Toutefois il n'avait pas renoncé à se
rendre en Allemagne ou en Italie, et à prendre le commandement direct
de l'une d'elles, si un revers imprévu, ou toute autre cause, rendait
sa présence nécessaire. Ses équipages étaient à Dijon, tout prêts à
s'acheminer sur le point où il serait obligé de se transporter.

Ces cinq armées étaient celles d'Augereau sur le Mein, de Moreau sur
l'Inn, de Macdonald dans les Grisons, de Brune sur le Mincio, de Murat
en marche vers l'Italie, avec les grenadiers d'Amiens. Augereau avait
sous ses ordres 8 mille Hollandais, 12 mille Français, en tout 20
mille hommes; Moreau, 130 mille, dont 110 mille à l'armée active.
L'armée de celui-ci avait été portée à cette force considérable, par
le recrutement, par la rentrée des malades et des blessés, par la
réunion du corps de Sainte-Suzanne. La remise de Philipsbourg, d'Ulm,
d'Ingolstadt, avait en outre permis à Moreau de concentrer toutes ses
troupes entre l'Isar et l'Inn. Macdonald pouvait disposer de 15 mille
hommes dans les Grisons. Brune en Italie était à la tête de 125 mille
soldats, dont 80 mille sur le Mincio, 12 mille en Lombardie, Piémont
et Ligurie, 8 mille en Toscane, 25 mille aux hôpitaux. Le corps de
Murat présentait une force de 10 mille grenadiers. Cela faisait un
total de 300 mille combattants. Si on ajoute à ce nombre 40 mille
hommes en Égypte et aux colonies, 60 mille dans l'intérieur et sur les
côtes, on verra que la République, depuis l'administration du Premier
Consul, comptait à peu près 400 mille soldats sous les armes. Les 300
mille placés sur le théâtre de la guerre, dont 250 mille valides et
capables d'agir immédiatement, étaient pourvus de tout, grâce aux
ressources réunies du trésor, et des contributions sur les pays
conquis. La cavalerie était bien montée, surtout celle d'Allemagne;
l'artillerie était nombreuse et parfaitement servie. Moreau comptait
200 bouches à feu, Brune 180. On était donc bien plus préparé qu'au
printemps, et nos armées avaient en elles-mêmes une confiance sans
bornes.

Des juges éclairés, mais sévères, ont demandé pourquoi le Premier
Consul, au lieu de diviser en cinq corps, l'ensemble de ses forces
actives, n'avait pas, suivant ses propres principes, formé deux
grandes masses, l'une de 170 mille hommes sous Moreau, marchant sur
Vienne par la Bavière; l'autre de 130 mille sous Brune, passant le
Mincio, l'Adige, les Alpes, et menaçant Vienne par le Frioul. C'est en
effet le plan qu'il adopta lui-même en 1805; mais l'exposé des faits
fera comprendre ses motifs, et prouvera avec quelle connaissance
profonde des hommes et des choses, il savait, suivant les
circonstances, diversifier l'application des grands principes de la
guerre.

Nos deux armées principales, celle de Moreau, celle de Brune, étaient
placées des deux côtés des Alpes, à peu près à la même hauteur, la
première le long de l'Inn, la seconde le long du Mincio. (Voir la
carte nº 1.) Moreau devait forcer la ligne de l'Inn, Brune celle du
Mincio. Ces deux armées étaient au moins égales en force numérique,
immensément supérieures en force morale, à celles qui leur étaient
opposées. Restait entre elles deux la chaîne des Alpes, formant en cet
endroit ce qu'on appelle le Tyrol. Les Autrichiens avaient le corps du
général Iller dans le Tyrol allemand, et celui du général Davidovich
dans le Tyrol italien. Le général Macdonald avec les 15 mille hommes
qui lui étaient confiés, et qu'on avait qualifiés du titre de seconde
armée de réserve, devait occuper ces deux corps, et attirer toute leur
attention, en les laissant incertains sur le point d'attaque qu'il
choisirait; car, placé dans les Grisons, il était libre de se jeter ou
directement dans le Tyrol allemand, ou par le Splugen dans le Tyrol
italien. Le titre que portait son armée, les doutes répandus sur sa
force, devaient faire craindre encore quelque coup extraordinaire, et
elle était là pour profiter du prestige produit par le passage du
Saint-Bernard. On n'avait pas assez cru à la première armée de
réserve, on allait trop croire à la seconde. Dès lors Moreau et Brune,
n'ayant plus d'inquiétude du côté des Alpes, pouvaient sans craindre
pour leurs flancs, se porter en avant, avec la totalité de leurs
forces.

La petite armée d'Augereau était destinée à surveiller les levées en
masse de la Franconie et de la Souabe, soutenues par le corps
autrichien de Simbschen. Elle couvrait ainsi la gauche et les
derrières de Moreau. Enfin Murat, avec 10 mille grenadiers et une
forte artillerie, devait jouer à l'égard de Brune, le rôle qu'Augereau
allait jouer à l'égard de Moreau. Il devait couvrir la droite et les
derrières de Brune contre les insurgés de l'Italie centrale, contre
les Napolitains, les Anglais, etc.

Ces précautions de prudence étaient celles qu'il convient de prendre,
quand on reste dans les conditions de la guerre ordinaire. Or le
Premier Consul y était nécessairement enfermé, quand il avait pour
exécuteurs de ses plans, deux généraux comme Brune et Moreau. Moreau,
le meilleur des deux et l'un des meilleurs de l'Europe, n'était
cependant pas homme à faire ce que le Premier Consul, devenu empereur,
fit lui-même en 1805, lorsque, réunissant une force considérable sur
le Danube, et laissant une force moindre en Italie, il marcha d'une
manière foudroyante sur Vienne, ne s'inquiétant ni pour ses flancs ni
pour ses derrières, et plaçant sa sûreté dans la vigueur écrasante des
coups qu'il portait à l'ennemi principal. Mais Moreau, mais Brune,
n'étaient pas hommes à se comporter ainsi. Il fallait donc, en les
dirigeant, se placer dans les conditions de la guerre méthodique; il
fallait garder leurs flancs et leurs derrières, les mettre en sécurité
sur ce qui pouvait se passer autour d'eux, car ni l'un ni l'autre
n'était en mesure de dominer les accidents par la grandeur et la
vigueur de sa marche. C'est pourquoi Macdonald fut placé dans le
Tyrol, Augereau en Franconie, Murat dans l'Italie centrale.

Ces dispositions n'auraient dû changer, que si l'état des affaires
intérieures avait permis au Premier Consul de faire la guerre de sa
personne; mais tout le monde était d'accord qu'il ne devait pas en ce
moment quitter le centre du gouvernement. Son absence, pendant la
courte campagne de Marengo, avait eu d'assez grands inconvénients,
pour ne pas s'y exposer de nouveau, sans une nécessité absolue.

[En marge: Dispositions militaires et forces des Autrichiens dans
cette campagne.]

Les dispositions des Autrichiens étaient de tout point inférieures aux
nôtres. Leurs armées, à peu près égales en nombre aux armées
françaises, ne les valaient d'ailleurs sous aucun autre rapport. Elles
n'étaient pas encore remises de leurs défaites récentes. L'archiduc
Jean commandait en Allemagne, le maréchal Bellegarde en Italie. Le
corps de Simbschen, destiné à former le noyau des levées de la Souabe
et de la Franconie, s'appuyait sur le général Klenau. Celui-ci
commandait un corps intermédiaire, placé à cheval sur le Danube, se
liant par sa droite avec le corps de Simbschen, par sa gauche avec
l'armée principale de l'archiduc. Les généraux Simbschen et Klenau
comptaient à eux deux 24 mille hommes, indépendamment des troupes de
partisans levées en Allemagne. Le général Klenau était destiné à
suivre les mouvements du général Sainte-Suzanne, à se rapprocher de
l'archiduc si Sainte-Suzanne se rapprochait de Moreau, à se réunir au
corps de Simbschen, si Sainte-Suzanne se réunissait à la petite armée
d'Augereau.

L'archiduc Jean avait 80 mille hommes sous sa main, dont 60 mille
Autrichiens en avant de l'Inn, 20 mille Wurtembergeois ou Bavarois
derrière les retranchements de ce fleuve. Le général Iller commandait
20 mille hommes dans le Tyrol, indépendamment de 10 mille Tyroliens.
Le maréchal Bellegarde en Italie était à la tête de 80 mille soldats,
bien établis derrière le Mincio. Enfin, 10 mille Autrichiens, détachés
vers Ancône et la Romagne, devaient seconder les Napolitains et les
Anglais, dans le cas où ceux-ci feraient une tentative vers l'Italie
centrale ou méridionale. C'était donc une force principale de 224
mille hommes, qui, avec les Mayençais, les Tyroliens, les Napolitains,
les Toscans, les Anglais, pouvait s'élever à 300 mille environ. Le
Premier Consul en faisant désarmer les Toscans, en fermant Livourne
aux Anglais, en contenant les Napolitains, avait pris une précaution
fort utile, et fort propre à empêcher l'augmentation des forces
ennemies.

[En marge: Commencement des hostilités.]

Par une sorte de résolution commune, les deux parties belligérantes se
disposaient à vider la querelle en Allemagne, entre l'Inn et l'Isar.
Les opérations avaient commencé le 28 novembre (7 frimaire), par un
temps rigoureux, qui produisait une pluie très-froide en Souabe, une
gelée affreuse dans les Alpes. Tandis qu'Augereau, s'avançant par
Francfort, Aschaffembourg, Wurtzbourg et Nuremberg, livrait un combat
brillant à Burg-Eberach, séparait les levées mayençaises du corps de
Simbschen, et neutralisait ce dernier pour le reste de la campagne;
tandis que Macdonald, après avoir assez long-temps occupé les
Autrichiens vers les sources de l'Inn, s'apprêtait à franchir, malgré
la saison, la grande chaîne des Alpes, pour se jeter hardiment dans le
Tyrol italien, et faciliter à Brune l'attaque de la ligne du Mincio,
Moreau, avec la masse principale de ses forces, s'avançait entre
l'Isar et l'Inn, sur un champ de bataille long-temps étudié par lui,
cherchant une rencontre décisive avec la grande armée autrichienne.

Il est nécessaire de faire bien connaître le terrain sur lequel
allaient se rencontrer les Français et les Autrichiens, dans l'une des
occasions les plus importantes de nos longues guerres. (Voir la carte
nº 14.) Nous avons décrit ailleurs le bassin du Danube, composé de ce
grand fleuve, et d'une suite d'affluents, qui, tombant brusquement des
Alpes, viennent grossir successivement la masse de ses eaux. Ces
affluents, avons-nous dit, sont les lignes que doit défendre une armée
autrichienne qui veut couvrir Vienne, et que doit conquérir une armée
française qui veut marcher sur cette capitale. Dans la campagne d'été,
Moreau, comme on s'en souvient, après avoir pénétré de la vallée du
Rhin dans celle du Danube, et avoir franchi l'Iller, le Lech, l'Isar,
s'était arrêté entre l'Isar et l'Inn. Il était maître du cours de
l'Isar, dont il occupait tous les points principaux, Munich d'abord,
puis Freising, Moosburg, Landshut, etc. Il s'était porté en avant de
ce fleuve, et se trouvait en face de l'Inn, occupé en force par les
Autrichiens.

[En marge: Description du pays compris entre l'Isar et l'Inn.]

L'Isar et l'Inn (voir la carte nº 15), sortis tous les deux des Alpes,
coulent ensemble vers le Danube, séparés par une distance à peu près
constante, de dix à douze lieues. Se dirigeant d'abord au nord, l'Isar
jusqu'à Munich, l'Inn jusqu'à Wasserbourg, ils se détournent tous deux
vers l'est, jusqu'à ce qu'ils tombent dans le Danube, l'Isar à
Deggendorf, l'Inn à Passau. Nous étions maîtres de l'Isar, il fallait
forcer l'Inn; mais l'Inn, large, profond, défendu à sa sortie des
montagnes par le fort de Kufstein, et dans la partie inférieure de son
cours par la place de Braunau, couvert entre ces deux points d'une
quantité de retranchements, l'Inn était une barrière difficile à
franchir. Voulait-on le forcer dans la partie supérieure de son cours,
entre Kufstein, Rosenheim et Wasserbourg, on trouvait des difficultés
locales presque insurmontables; on avait de plus l'armée du Tyrol sur
son flanc droit. Voulait-on le forcer dans la partie inférieure de son
cours, entre Braunau et Passau, près du point où il se réunit au
Danube, on s'exposait à faire par la gauche une marche allongée, dans
un pays difficile, boisé, marécageux, en prêtant le flanc à l'armée
autrichienne, qui par Mühldorf et Braunau, avait le moyen de se jeter
sur l'aile droite de l'armée française. Ces deux inconvénients étaient
jugés extrêmement graves. Si les Autrichiens, ayant soin de se bien
garder et d'observer avec vigilance tous les passages de l'Inn, se
bornaient à la défensive, Moreau pouvait rencontrer des obstacles
presque invincibles. Mais tel n'était pas leur projet. L'offensive
était résolue dans l'état-major autrichien. Le jeune archiduc Jean, la
tête pleine des nouvelles théories inventées par les Allemands, et
jaloux aussi d'imiter quelque chose des grands mouvements du général
Bonaparte, imagina un plan fort étendu, qui n'était même pas mal
conçu, au dire des bons juges. Malheureusement ce plan était vain,
parce qu'il ne reposait pas sur l'appréciation exacte des
circonstances présentes. Le voici, tel qu'on est parvenu à le
connaître.

Moreau était établi sur le terrain qui sépare l'Isar de l'Inn. Entre
Munich et Wasserbourg, ce terrain, formé d'un plateau élevé, couvert
d'une forêt épaisse, s'abaisse en se rapprochant du Danube, et, en
s'abaissant, se déchire, forme des ravins nombreux, reste boisé dans
quelques parties, devient marécageux dans d'autres, ne présente enfin
de tout côté que des accès très-difficiles. Moreau était en possession
de ce plateau, de la forêt qui le couvre, et des routes qui le
parcourent. De Munich, où était son quartier-général, deux routes
aboutissent à l'Inn, l'une donnant directement par Ebersberg sur
Wasserbourg, l'autre obliquant à gauche, et passant par Hohenlinden,
Haag, Ampfing et Mühldorf. L'une et l'autre traversaient la sombre
forêt de sapins, qui recouvre cette région élevée. C'est dans cette
formidable retraite, formée par un pays montueux et boisé, abordable
par deux routes, dont Moreau était maître, qu'il fallait venir le
chercher, pour se mesurer avec lui. Les autres chemins ne consistaient
qu'en des voies fort étroites, destinées uniquement à l'exploitation
des bois, et impraticables pour les gros transports d'une armée.

[En marge: Plan du jeune archiduc Jean.]

Le jeune archiduc projeta une grande manoeuvre. Il ne voulut pas
aborder de front la position de Moreau, mais la tourner, en débouchant
par les ponts de Mühldorf, Neu-OEtting et Braunau. Laissant une
vingtaine de mille hommes, Bavarois, Wurtembergeois, émigrés de Condé,
pour disputer l'Inn, il se proposait de prendre l'offensive avec 60
mille Autrichiens, et de cheminer sur la gauche de Moreau, dans cette
contrée moitié boisée, moitié marécageuse, qui s'étend entre l'Inn et
l'Isar, près des points où ils se réunissent au Danube. Si le jeune
archiduc franchissait rapidement cette contrée difficile, par
Eggenfelden, Neumarkt, Vilsbiburg, et arrivait à temps à Landshut sur
l'Isar, il pouvait remonter l'Isar sur nos derrières, jusqu'à
Freising, le passer à Freising même, se porter ensuite sur une chaîne
de hauteurs qui commence à Dachau, et qui domine la plaine de Munich.
Placé sur ce point, il menaçait dangereusement la ligne de retraite de
Moreau et l'obligeait à évacuer le pays entre l'Inn et l'Isar, à
traverser Munich en toute hâte, afin de prendre une position
rétrograde sur le Lech. Mais, pour assurer le succès d'une telle
manoeuvre, il fallait en avoir bien calculé tous les moyens
d'exécution; et, après s'y être engagé, il fallait un grand caractère
pour en braver les chances menaçantes; car on avait à parcourir un
pays presque impraticable, dans une détestable saison, et en côtoyant
sans cesse un ennemi, qui n'était pas prompt et audacieux, il est
vrai, mais intelligent, ferme, difficile à déconcerter.

[En marge: Premières opérations.]

Les troupes des deux nations étaient en mouvement dès les 26 et 27
novembre (5 et 6 frimaire) pour commencer les hostilités le 28 (7
frimaire). Le général autrichien Klenau, placé sur le Danube pour
soutenir Simbschen contre la petite armée d'Augereau, avait attiré
l'attention du général Sainte-Suzanne, commandant le quatrième corps
de Moreau. Entraînés ainsi l'un et l'autre, assez loin du théâtre
principal des événements, ils étaient sur le Danube, le général
Sainte-Suzanne vers Ingolstadt, le général Klenau vers Ratisbonne.

Moreau avait porté son aile gauche, forte de 26 mille hommes, et
placée sous les ordres du général Grenier, sur la grande route de
Munich à Mühldorf, par Hohenlinden, Haag et Ampfing, lui faisant
occuper ainsi les pentes de cette espèce de plateau, qui s'étend entre
les deux fleuves. Son centre, qu'il commandait en personne, et qui
s'élevait à environ 34 mille hommes[4], occupait la route directe de
Munich à Wasserbourg par Ebersberg. L'aile droite, sous Lecourbe,
d'environ 26 mille hommes, était placée le long de l'Inn supérieur,
aux environs de Rosenheim, observant le Tyrol par une division.
Moreau n'avait par conséquent sous sa main que sa gauche et son
centre, à peu près 60 mille hommes. Il avait mis son armée en
mouvement, pour faire une forte reconnaissance depuis Rosenheim
jusqu'à Mühldorf, et pour forcer l'ennemi à dévoiler ses intentions.
Moreau, qui ne savait pas, comme le général Bonaparte, deviner les
projets de son adversaire, ou les dicter lui-même en prenant fortement
l'initiative, Moreau était réduit à tâtonner, pour découvrir ce qu'il
ne savait ni deviner ni commander. Mais il s'avançait prudemment, et,
s'il était surpris, réparait vite, avec un grand calme, le dommage de
la surprise.

         [Note 4: Le centre était de 30 mille hommes; mais la division
         polonaise de Kniacewitz, qui avait rejoint le général Decaen,
         et la réserve d'artillerie, devaient le porter à 34 ou 35
         mille hommes environ.]

Les journées des 29 et 30 novembre (8, 9 frimaire an IX) furent
employées par l'armée française à reconnaître la ligne de l'Inn, par
l'armée autrichienne à franchir cette ligne, et à traverser le bas
pays, entre l'Inn, le Danube et l'Isar. Moreau força les avant-postes
autrichiens à se replier, porta sa droite sous Lecourbe à Rosenheim,
son centre sous ses ordres directs à Wasserbourg, sa gauche sous
Grenier sur les hauteurs d'Ampfing. De ces hauteurs on domine, mais de
très-loin, les bords de l'Inn. La gauche de l'armée française était un
peu compromise; car, en voulant suivre le mouvement de l'Inn jusqu'à
Mühldorf, elle était à quinze lieues de Munich, tandis que le reste de
l'armée n'en était qu'à dix. Aussi Moreau avait-il eu soin de la faire
soutenir par une division du centre, celle que commandait le général
Grandjean. Mais c'était une faute de s'avancer ainsi en trois corps,
distants à ce point les uns des autres, et de ne pas aborder l'Inn en
masse, en se présentant devant un seul débouché, sauf à faire de
fausses démonstrations sur plusieurs. Cette faute faillit entraîner de
graves conséquences.

[En marge: Déc. 1800.]

[En marge: L'archiduc Jean, effrayé des premières difficultés
d'exécution renonce à son plan.]

L'armée autrichienne avait passé par Braunau, Neu-OEtting, Mühldorf,
et traversé la région basse dont nous avons déjà parlé. Une partie des
troupes de l'archiduc, récemment arrivées, avaient eu à peine le temps
de se reposer. Elles cheminaient péniblement dans cette région tantôt
boisée, tantôt coupée de petites rivières, la Vils, la Rott, l'Isen,
qui descendent du plateau qu'occupait l'armée française. Les petits
chemins qu'il fallait suivre étaient défoncés; les gros transports
avaient la plus grande peine à s'y mouvoir. Le jeune archiduc et ses
conseillers, qui n'avaient prévu aucune de ces circonstances, furent
effrayés de l'entreprise, une fois commencée. Notre aile gauche,
avancée jusque vers Ampfing et Mühldorf, les inquiétait, et leur
faisait craindre d'être coupés de l'Inn. Ils avaient voulu déborder
Moreau, et ils avaient peur d'être débordés à leur tour. Il aurait
fallu prévoir ce danger, et se préparer sur le Danube, entre
Ratisbonne et Passau, une nouvelle base d'opérations, en cas qu'on fût
séparé de l'Inn. Mais on n'en avait rien fait. Dans toute opération
hardie, il faut prévoir d'abord les difficultés d'exécution, puis,
l'exécution commencée, persévérer avec caractère dans ce qu'on a
voulu; car il est rare que les dangers qu'on fait courir à son
adversaire, on ne les coure pas soi-même. L'état-major autrichien,
dès les premiers pas, fut surpris, effrayé de ce qu'il avait projeté,
et changea subitement son plan. Au lieu de persister à gagner l'Isar,
pour le remonter sur nos derrières, il s'arrêta tout court, et imagina
de se rabattre sur notre gauche, pour livrer bataille sur-le-champ.
C'était aborder la difficulté de front, et tout entière; car il
fallait, en remontant le lit des rivières, gravir le terrain élevé que
nous occupions, et pénétrer ensuite dans la forêt, où nous étions
depuis long-temps établis. On pouvait, au début, avoir un avantage sur
notre gauche, un peu compromise; mais, ce succès obtenu, on trouvait
notre armée concentrée dans un vrai labyrinthe, dont elle connaissait
et occupait toutes les issues.

[En marge: L'archiduc Jean se décide à livrer immédiatement bataille.]

Le 1er décembre, en effet (10 frimaire an IX), l'archiduc Jean porta
la plus grande partie de son armée sur notre gauche, par trois chemins
à la fois: la vallée de l'Isen, la grande chaussée de Mühldorf à
Ampfing, enfin le pont de Kraibourg sur l'Inn. La vallée de l'Isen,
prenant naissance sur les flancs du plateau boisé, décrit
précédemment, permettait de tourner la position très-allongée de notre
gauche. Un corps de 15 mille hommes la remontait. Un autre corps
marchait droit sur la grande route de Mühldorf, laquelle, après avoir
gravi les hauteurs d'Ampfing, conduit, à travers la forêt, jusqu'à
Hohenlinden et Munich. Enfin un détachement, franchissant l'Inn à
Kraibourg, passant par Aschau, prenait en flanc notre aile gauche,
malheureusement aventurée jusqu'à Ampfing. Quarante mille hommes
allaient, dans le moment, en aborder vingt-six mille.

[En marge: Combat d'Ampfing, livré le 1er décembre.]

Aussi la journée fut-elle vive et difficile pour ces vingt-six mille
hommes, commandés par le général Grenier. Ney, qui défendait les
hauteurs d'Ampfing, y déploya cette incomparable vigueur qui le
distinguait à la guerre. Il fit des prodiges de bravoure, et réussit à
se retirer sans accident. Menacé par le corps qui avait passé l'Inn à
Kraibourg, et qui pénétrait dans le défilé d'Aschau, il fut
heureusement dégagé par la division Grandjean, que Moreau, comme nous
l'avons dit, avait détachée de son centre pour appuyer sa gauche. La
division Legrand, qui était dans la vallée de l'Isen, remonta cette
vallée en rétrogradant sur Dorfen. Moreau, voyant la supériorité des
Autrichiens, eut le bon esprit de ne pas s'obstiner, et opéra sa
retraite avec le plus grand ordre.

Il ressort de ces premiers mouvements, que Moreau n'avait pas su
pénétrer les projets de l'ennemi, et qu'en s'avançant sur tous les
débouchés de l'Inn à la fois, au lieu de diriger une attaque sur un
seul point, il avait compromis sa gauche. La valeur extraordinaire de
ses troupes, la vigueur de ses lieutenants, qui, dans l'exécution,
étaient des généraux accomplis, avaient tout réparé.

Mais ce n'était là qu'un début insignifiant. Moreau avait abandonné
les abords de sa position, et s'était retiré au centre de la vaste
forêt de Hohenlinden. Il fallait le forcer dans cette redoutable
retraite. Son sang-froid, sa vigueur allaient se retrouver ici, face
à face avec l'inexpérience de l'archiduc, infatué d'un premier succès.

[En marge: Champ de bataille de Hohenlinden.]

Nous avons déjà dit que deux routes traversent la forêt: l'une, de
droite, qui tombe directement de sur l'Inn par Ebersberg et
Wasserbourg; l'autre, de gauche, qui passe par Hohenlinden,
Mattenboett, Haag, Ampfing, et joint l'Inn à Mühldorf, par un trajet
plus allongé. (Voir la carte nº 16.) C'est sur cette dernière route
que les Autrichiens se portaient en masse, les uns suivant le défilé
qu'elle forme à travers la forêt, les autres remontant avec peine le
lit des petites rivières, qui donnaient accès sur le flanc de notre
position. Moreau jugea sur-le-champ cette situation, la jugea
sainement, et conçut une pensée à laquelle il dut de grands résultats:
c'était de laisser engager dans la forêt les Autrichiens, déjà aux
prises avec sa gauche, et puis, lorsqu'ils y seraient bien engagés, de
rabattre son centre de la route d'Ebersberg sur la route de
Hohenlinden, pour les surprendre dans ce coupe-gorge, et les y
détruire. Il fit ses dispositions en conséquence.

La route de gauche, ou de Hohenlinden, adoptée par les Autrichiens,
après avoir quitté les bords de l'Inn et gravi les hauteurs d'Ampfing,
parcourait jusqu'à Mattenboett des coteaux alternativement boisés ou
découverts, puis de Mattenboett à Hohenlinden, s'enfonçait dans un
bois épais, et formait là un long défilé, bordé de hauts sapins. À
Hohenlinden même la forêt s'éclaircissait tout à coup. Une petite
plaine déboisée, et semée de quelques hameaux, s'étendait à droite et
à gauche de la route; au milieu se trouvaient le village de
Hohenlinden, et le relais de poste. C'est là que devait aboutir
l'armée autrichienne, tant la colonne principale, cheminant dans le
défilé de la forêt, que les détachements remontant la rivière de
l'Isen, pour déboucher par diverses issues sur la gauche de notre
position.

Moreau déploya, dans cette petite plaine de Hohenlinden, son aile
gauche sous Grenier, plus la division Grandjean, déjà détachée du
centre, enfin toutes les réserves d'artillerie et de cavalerie.

[En marge: Dispositions de Moreau.]

À droite de la route et du village de Hohenlinden, il plaça la
division Grandjean, commandée ce jour-là par le général Grouchy; à
gauche, la division Ney; plus à gauche encore, à la lisière des bois,
et à la tête des chemins par lesquels devaient arriver les colonnes
autrichiennes remontant la vallée de l'Isen, les divisions Legrand et
Bastoul, l'une et l'autre rangées en avant des villages de Preisendorf
et de Harthofen. Les réserves de cavalerie et d'artillerie étaient en
arrière de ces quatre divisions d'infanterie, déployées au milieu de
la plaine. Le centre, réduit aux deux divisions Richepanse et Decaen,
se trouvait à quelques lieues de là, sur la route de droite, aux
environs d'Ebersberg. Moreau fit parvenir à ces deux divisions
l'ordre, un peu vaguement rédigé, mais positif, de se jeter de la
route de droite sur la route de gauche, d'arriver aux environs de
Mattenboett, et d'y surprendre l'armée autrichienne, engouffrée dans
la forêt. Cet ordre n'était ni précis, ni clair, ni détaillé, comme
doivent l'être des ordres bien conçus et bien donnés, comme l'étaient
ceux du général Bonaparte. Il n'indiquait pas la route à suivre, ne
prévoyait aucun des accidents possibles; il laissait tout à faire à
l'intelligence des généraux Decaen et Richepanse. On pouvait, du
reste, s'en fier à eux, du soin de suppléer à tout ce que ne disait
pas le général en chef. Moreau prescrivit en outre à Lecourbe, qui
formait sa droite vers le Tyrol, au général Sainte-Suzanne, qui
formait sa gauche vers le Danube, de se rapprocher en hâte du lieu sur
lequel allait se passer l'événement décisif de la campagne. Mais l'un
se trouvait à quinze lieues au moins, l'autre à vingt-cinq, et ils
étaient, par conséquent, hors de portée. Ce n'est pas ainsi qu'en
agissait le général Bonaparte, la veille des grandes batailles; il ne
laissait pas, dans de pareils moments, une moitié de ses forces à de
telles distances. Mais, pour amener à temps, sur le point où se
décident les destinées, toutes les parties dont se compose une armée
nombreuse, il faut une prévoyance supérieure, que les plus grands
hommes possèdent seuls, et sans laquelle on peut être encore un
excellent général. Moreau allait combattre près de 70 mille
Autrichiens avec moins de 60 mille Français: c'était plus qu'il n'en
fallait, avec les soldats dont se composaient alors nos légions.

[En marge: Dispositions de l'archiduc Jean.]

L'archiduc Jean, ignorant tout cela, était enivré de son succès du 1er
décembre (10 frimaire). Il était jeune, et il avait vu rétrograder
devant lui cette redoutable armée du Rhin, que, depuis bien des
années, les généraux autrichiens n'avaient plus l'art d'arrêter. Il
se reposa le 2 décembre (11 frimaire), ce qui laissa le temps à Moreau
de faire les dispositions que nous venons de rapporter; et il prépara
tout, pour traverser dans la journée du 3 décembre (12 frimaire), la
vaste forêt de Hohenlinden. Ce général, un peu nouveau dans sa
profession, n'imaginait pas que l'armée française pût lui opposer la
moindre résistance sur la route qu'il allait parcourir. Tout au plus
croyait-il la trouver en avant de Munich.

Il divisa son armée en quatre corps. (Voir la carte nº 16.) Le
principal, celui du centre, composé de la réserve, des grenadiers
hongrois, des Bavarois, de la plus grande partie de la cavalerie, des
bagages, de cent pièces de canon, devait suivre la grande route de
Mühldorf à Hohenlinden, franchir le défilé qu'elle forme à travers la
forêt, et déboucher ensuite dans la petite plaine de Hohenlinden. Le
général Riesch, qui avait passé l'Inn à Kraibourg, dans la journée du
1er décembre, avec une douzaine de mille hommes, devait flanquer le
centre, et déboucher dans l'éclaircie de Hohenlinden, à gauche des
Autrichiens, à droite des Français. À l'autre extrémité de ce champ de
bataille, les corps de Baillet-Latour et de Kienmayer, qui étaient
engagés dans la vallée de l'Isen, devaient continuer à la remonter, et
déboucher à quelque distance l'un de l'autre, le premier par Isen sur
Kronaker et Preisendorf, le second par Lendorf sur Harthofen, tous
deux dans la plaine déboisée de Hohenlinden. Ils avaient ordre de ne
pas perdre de temps, de laisser même leur artillerie en arrière, le
corps du centre en amenant une grande quantité par la chaussée
principale, et de ne porter, en fait de bagages, que ce qui était
nécessaire pour faire la soupe du soldat.

Ainsi les quatre corps de l'armée autrichienne, marchant à une assez
grande distance les uns des autres, dans cette épaisse forêt, un seul,
celui du centre, sur une grande route ferrée, les trois autres dans
des chemins uniquement destinés à l'exploitation des bois, avaient
rendez-vous dans cette éclaircie, qui s'étendait entre Hohenlinden et
Harthofen, exposés à ne pas arriver ensemble, et à faire, pendant le
trajet, bien des rencontres imprévues. Les Bavarois ayant rejoint les
Autrichiens, l'armée de l'archiduc s'élevait en ce moment à 70 mille
hommes.

[En marge: Bataille de Hohenlinden, livrée le 3 décembre 1800.]

Le 3 décembre, au matin, les Français étaient déployés entre
Hohenlinden et Harthofen. Moreau, à cheval avant le jour, était à la
tête de son état-major; et, un peu plus loin, Richepanse et Decaen
exécutaient le mouvement qui leur était prescrit, de la route
d'Ebersberg sur celle de Hohenlinden.

[En marge: Première attaque contre la division Grandjean, à l'entrée
de la plaine de Hohenlinden.]

[En marge: Cette attaque repoussée.]

De leur côté les quatre corps autrichiens s'avançaient simultanément,
chacun le plus vite qu'il pouvait, sentant le prix du temps, dans une
saison où l'on avait si peu de jour, soit pour marcher, soit pour
combattre. Une neige épaisse obscurcissait l'air et empêchait de
distinguer les objets à la distance la plus rapprochée. L'archiduc
Jean, à la tête du centre, s'était enfoncé dans le défilé de la forêt,
de Mattenboett à Hohenlinden, et l'avait presque franchi, bien avant
que le général Riesch à sa gauche, les généraux Baillet-Latour et
Kienmayer à sa droite, eussent pu arriver sur le champ de bataille,
embarrassés qu'ils étaient dans des chemins horribles. Le jeune prince
avait enfin paru à la lisière des bois, en face de la division
Grandjean et de la division Ney, toutes deux rangées en bataille, en
avant du village de Hohenlinden. La 108e demi-brigade, de la division
Grandjean, était déployée, ayant sur ses ailes la 46e et la 57e,
formées en colonne serrée. Le 4e de hussards, le 6e de ligne
l'appuyaient en arrière. De part et d'autre on ouvre un feu très-vif
d'artillerie. Les Autrichiens abordent la 108e, qui leur résiste de
pied ferme. Ils font filer à travers le bois huit bataillons de
grenadiers hongrois, pour la tourner par sa droite. À cette vue, les
généraux Grouchy et Grandjean accourent avec la 46e au secours de la
108e, qui était débordée, et commençait à perdre du terrain. Ils
pénètrent dans le bois, et engagent un combat furieux au milieu des
sapins, presque corps à corps, avec les grenadiers hongrois. Un
bataillon de la 57e s'enfonce plus avant, déborde les Hongrois, et les
oblige à se réfugier dans l'épaisseur de la forêt. La division
Grandjean demeure ainsi victorieuse, et empêche la colonne
autrichienne de se déployer dans la plaine de Hohenlinden.

[Illustration: Moreau. (À Hohenlinden).]

Après quelques instants de repos, l'archiduc Jean dirige une nouvelle
attaque sur Hohenlinden, et sur la division Grandjean. Cette seconde
attaque est repoussée comme la première. Dans ce moment, on
commençait à voir, du côté de Kronaker, les troupes autrichiennes
de Baillet-Latour, qui se montraient à notre gauche, à la lisière des
bois, prêtes à déboucher dans la plaine de Hohenlinden. La neige, qui
avait cessé de tomber pour quelques instants, permettait de les
discerner facilement. Mais elles n'étaient pas encore en mesure
d'agir; et du reste les divisions Bastoul et Legrand s'apprêtaient à
les recevoir. Tout à coup, on aperçoit une sorte d'agitation, de
flottement, dans les troupes autrichiennes du centre, qui n'avaient pu
sortir encore du défilé de la forêt. Quelque chose d'extraordinaire
semble se passer sur leurs derrières. Moreau, avec une sagacité qui
fait honneur à son coup d'oeil militaire, remarque cette circonstance,
et dit à Ney: C'est le moment de charger; Richepanse et Decaen doivent
être sur les derrières des Autrichiens.--Sur-le-champ il ordonne aux
divisions Ney et Grandjean, qui étaient à droite et à gauche de
Hohenlinden, de se former en colonnes d'attaque, de charger les
Autrichiens placés à la lisière de la forêt, et de les refouler dans
ce long défilé, dans lequel ils étaient demeurés enfermés jusqu'ici.
Ney les aborde de front, Grouchy avec la division Grandjean les prend
par le flanc, et tous deux les poussent vivement dans cette gorge, où
ils s'accumulent pêle-mêle, avec leur artillerie et leur cavalerie.

[En marge: Mouvement de Richepanse contre l'armée autrichienne engagée
dans la forêt d'Ebersberg.]

En cet instant même, à l'autre bout du défilé, à Mattenboett, se
passaient les événements que Moreau avaient prévus et préparés.
Richepanse et Decaen, obéissant aux ordres qu'ils avaient reçus de
lui, s'étaient rabattus de la route d'Ebersberg sur celle de
Hohenlinden. Richepanse, le plus rapproché de Mattenboett, était parti
sans attendre Decaen, et s'était enfoncé audacieusement dans cette
contrée de bois, de ravins, qui séparait les deux routes, marchant
pendant qu'on se battait à Hohenlinden, et faisant des efforts inouïs
pour traîner avec lui, dans ces terres inondées, six pièces de petit
calibre. Il avait déjà traversé heureusement le village de
Saint-Christophe, quand le corps du général Riesch, destiné à flanquer
le centre des Autrichiens, y était arrivé; mais il avait dépassé
Saint-Christophe avec une seule brigade, laissant la seconde, celle de
Drouet, aux prises avec l'ennemi. Richepanse, comptant sur Decaen pour
dégager la brigade Drouet, avait, sans perdre un moment, marché sur
Mattenboett, où son instinct militaire lui disait que se trouvait le
point décisif. Bien qu'il ne lui restât que deux demi-brigades
d'infanterie, la 8e et la 48e, un seul régiment de cavalerie, le 1er
de chasseurs, et six bouches à feu, environ six mille hommes, il avait
continué son mouvement, traînant à bras son artillerie, qui roulait
presque toujours dans la boue. Arrivé à Mattenboett, à l'autre bout du
défilé de la forêt, dont nous venons de dire que Ney attaquait la
tête, il rencontre une troupe de cuirassiers, pied à terre, la bride
de leurs chevaux passée à leurs bras; il se jette sur eux, et les fait
prisonniers. Puis se déployant dans le petit terrain ouvert, qui
entoure Mattenboett, il range la 8e à droite, la 48e à gauche, et
lance le 1er de chasseurs sur huit escadrons de cavalerie, qui, en le
voyant, s'étaient formés pour le charger. Le 1er de chasseurs, après
une charge vigoureuse, est ramené, et se replie derrière la 8e
demi-brigade. Celle-ci, croisant la baïonnette, arrête l'élan de la
cavalerie autrichienne. En ce moment, la position de Richepanse
devient critique. Ayant laissé sa seconde brigade en arrière, pour
tenir tête au corps de Riesch, enveloppé lui-même de toutes parts, il
pense qu'il ne doit pas donner aux Autrichiens le temps d'apercevoir
sa faiblesse. Il confie au général Walther, avec la 8e demi-brigade et
le 1er de chasseurs, le soin de contenir l'arrière-garde ennemie, qui
se disposait à combattre, et lui, avec la 48e seulement, il se rabat à
gauche, et prend la résolution hardie de s'enfoncer à la suite des
Autrichiens, dans le défilé de la forêt. Quelque hasardeuse que fût sa
résolution, elle était aussi sensée que vigoureuse; car la colonne de
l'archiduc, engouffrée dans ce défilé, devait avoir en tête le gros de
l'armée française, et, en se jetant en désespéré sur ses derrières, il
était probable qu'on y produirait un grand désordre, et qu'on
amènerait des résultats considérables. Richepanse forme aussitôt la
48e en colonnes, et, marchant l'épée à la main, au milieu de ses
grenadiers, pénètre dans la forêt, essuie sans s'ébranler un feu
violent de mitraille, puis rencontre deux bataillons hongrois, qui
accourent pour l'arrêter. Richepanse veut soutenir de la voix et du
geste ses braves soldats, mais ils n'en ont pas besoin.--Ces hommes-là
sont à nous, s'écrient-ils, marchons.--On marche, en effet, on
culbute les bataillons hongrois. Bientôt on trouve des masses de
bagages, d'artillerie, d'infanterie, accumulées pêle-mêle en cet
endroit. Richepanse cause à cette multitude une terreur indicible, et
la jette dans un affreux désordre. Au même instant il entend des cris
confus à l'autre extrémité de ce défilé. En avançant, ces cris plus
distincts révèlent la présence des Français. C'est Ney qui, partant de
Hohenlinden, a pénétré par la tête du défilé, et a poussé devant lui
la colonne autrichienne, que Richepanse a poussée par derrière, en la
prenant en queue.

Ney et Richepanse se joignent, se reconnaissent, et s'embrassent,
ivres de joie, en voyant un si beau résultat. On fond de toute part
sur les Autrichiens, qui, fuyant dans les bois, se jettent partout aux
pieds du vainqueur. On fait des milliers de prisonniers, on prend
toute l'artillerie et les bagages. Richepanse, abandonnant à Ney le
soin de recueillir ces trophées, revient à Mattenboett, où le général
Walther est resté avec une demi-brigade, et un seul régiment de
cavalerie. Il trouve ce brave général percé d'une balle, porté sur les
bras de ses soldats, mais le visage rayonnant de contentement, et
dédommagé de ses souffrances par la satisfaction d'avoir contribué à
une manoeuvre décisive. Richepanse le dégage, revient à
Saint-Christophe, où il avait laissé la brigade Drouet, seule aux
prises avec le corps de Riesch. Mais toutes ses prévisions s'étaient
vérifiées, dans cette heureuse journée. Le général Decaen était
arrivé à temps, avait dégagé la brigade Drouet, et repoussé le corps
de Riesch, après lui avoir fait un grand nombre de prisonniers.

On était déjà parvenu à la moitié du jour. Le centre de l'armée
autrichienne, enveloppé, avait succombé tout entier. La gauche, sous
le général Riesch, arrivée trop tard pour arrêter Richepanse, atteinte
et rejetée sur l'Inn par Decaen, était en pleine retraite, après avoir
essuyé des pertes considérables. Avec de tels résultats au centre et à
la gauche des Autrichiens, l'issue de la journée ne pouvait plus être
douteuse.

[En marge: Combat à l'extrême gauche, entre les divisions Bastoul et
Legrand, et les corps de Baillet-Latour et Kienmayer.]

Pendant ces événements, les divisions Bastoul et Legrand, placées à la
gauche de l'éclaircie de Hohenlinden, avaient eu sur les bras
l'infanterie des généraux Baillet-Latour et Kienmayer. Ces divisions
avaient fort à faire, car elles étaient inférieures de moitié à
l'ennemi; elles avaient de plus le désavantage du lieu, car la tête
des ravins boisés, par lesquels les Autrichiens débouchaient dans la
petite plaine de Hohenlinden, dominait un peu cette plaine découverte,
et permettait d'y faire un feu plongeant. Mais les généraux Bastoul et
Legrand, sous les ordres du général Grenier, se soutenaient
vigoureusement, secondés par le courage de leurs braves soldats.
Heureusement d'ailleurs, la réserve de cavalerie de d'Hautpoul était
là pour les appuyer, ainsi que la seconde brigade de Ney, celui-ci
n'étant entré dans le défilé qu'avec une seule.

Les deux divisions françaises, d'abord accablées par le nombre,
avaient perdu un peu de terrain. Abandonnant la lisière des bois,
elles s'étaient repliées dans la plaine, mais avec un aplomb rare, et
en montrant à l'ennemi une héroïque fermeté. Deux demi-brigades de la
division Legrand, la 51e et la 42e, ramenées sur Harthofen, avaient à
combattre l'infanterie autrichienne de Kienmayer, et de plus une
division de cavalerie attachée à ce corps. Tantôt faisant un feu
nourri sur l'infanterie, tantôt croisant la baïonnette sur la
cavalerie, elles opposaient à toutes les attaques une résistance
invincible. Mais dans ce moment, Grenier, apprenant la nouvelle du
succès obtenu au centre, forme la division Legrand en colonnes, la
fait appuyer par les charges de la cavalerie de d'Hautpoul, et ramène
le corps de Kienmayer jusqu'à la lisière des bois. De son côté, le
général Bonnet, avec une brigade de la division Bastoul, charge les
Autrichiens, et les culbute dans le vallon dont ils avaient essayé de
sortir. En même temps les grenadiers de la brigade Jola, la seconde de
Ney, fondent sur Baillet-Latour, et le repoussent. L'impulsion de la
victoire, communiquée à ces braves troupes, double leur ardeur et
leurs forces. Elles précipitent enfin les deux corps de Baillet-Latour
et de Kienmayer, l'un sur Isen, l'autre sur Lendorf, dans cette
contrée basse et difficile, de laquelle ils avaient tenté vainement de
déboucher, pour envahir le plateau de Hohenlinden.

[En marge: Grands résultats de cette bataille.]

Moreau revient dans ce moment du fond de la forêt, avec un détachement
de la division Grandjean, afin de porter secours à sa gauche, si
vivement attaquée. Mais là, comme sur tous les autres points, il
trouve ses soldats victorieux, transportés de joie, félicitant leur
général d'un si beau triomphe. Le triomphe était beau en effet.
L'armée autrichienne avait encore plus de peine à sortir de ces bois,
qu'elle n'en avait eu à y pénétrer. On voyait partout des corps
égarés, qui, ne sachant où fuir, tombaient dans les mains de l'armée
victorieuse, et mettaient bas les armes. Il était cinq heures, la nuit
couvrait de ses ombres le champ de bataille. On avait tué ou blessé 7
à 8 mille hommes à l'ennemi, fait 12 mille prisonniers, pris 300
voitures et 87 pièces de canon, résultats bien rares à la guerre.
L'armée autrichienne avait donc perdu en un jour près de 20 mille
soldats, presque toute son artillerie, ses bagages, et, ce qui était
plus grave encore, toute sa force morale.

Cette bataille est la plus belle de celles qu'a livrées Moreau, et
assurément l'une des plus grandes de ce siècle, qui en a vu livrer de
si extraordinaires. On a dit à tort qu'il y avait un autre vainqueur
de Marengo que le général Bonaparte, et que c'était le général
Kellermann. On pourrait dire, avec bien plus de raison, qu'il y a un
autre vainqueur de Hohenlinden que le général Moreau, et que c'est le
général Richepanse; car celui-ci, sur un ordre un peu vague, avait
exécuté la plus belle manoeuvre. Mais, quoique moins injuste, cette
assertion serait injuste encore. Laissons à chaque homme la propriété
de ses oeuvres, et n'imitons pas ces tristes efforts de l'envie, qui
cherche partout un autre vainqueur que le vainqueur lui-même.

Moreau, en s'avançant le long de l'Inn, depuis Kufstein jusqu'à
Mühldorf, sans avoir choisi un point précis d'attaque, sans avoir
concentré sur ce point toutes ses forces, pour ne faire ailleurs que
de simples démonstrations, Moreau avait ainsi exposé sa gauche dans la
journée du 1er décembre. Mais ce ne pouvait être là qu'un avantage
d'un moment laissé à l'ennemi; et en se retirant dans le fond du
labyrinthe de Hohenlinden, en y attirant les Autrichiens, en rabattant
à propos son centre sur sa gauche, d'Ebersberg sur Mattenboett, il
avait exécuté l'une des plus heureuses manoeuvres connues dans
l'histoire de la guerre. On a dit que Richepanse avait marché sans
ordre[5]; cela est inexact: l'ordre avait été donné, ainsi que nous
l'avons rapporté, mais il était trop général, pas assez détaillé. Rien
de ce qui pouvait arriver n'avait été prévu. Moreau s'était borné à
prescrire à Richepanse et à Decaen, de se rabattre d'Ebersberg sur
Saint-Christophe, sans désigner la route, sans prévoir ni la présence
du corps de Riesch, ni aucun des accidents possibles, et même
probables, au milieu de cette forêt remplie d'ennemis; et, sans un
officier aussi vigoureux que Richepanse, il aurait pu recueillir un
désastre au lieu d'un triomphe. Mais la fortune a toujours sa part
dans les succès militaires. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle
fut très-grande ici, et même plus grande que de coutume.

         [Note 5: Napoléon l'a dit par erreur à Sainte-Hélène. Les
         ordres écrits existent, et ont été imprimés dans le mémorial
         de la guerre.]

On a reproché à Moreau, tandis qu'il combattait avec six divisions sur
douze, d'en avoir laissé trois sous le général Sainte-Suzanne sur le
Danube, trois sous le général Lecourbe sur l'Inn supérieur, et d'avoir
ainsi exposé sa gauche, sous le général Grenier, à combattre dans la
proportion d'un contre deux. Ce reproche assurément est plus grave, et
plus mérité; mais ne ternissons pas un aussi beau triomphe, et
ajoutons, pour être justes, que dans les plus belles oeuvres des
hommes il y a des taches, que dans les plus belles victoires il y a
des fautes, des fautes que la fortune répare, et qu'il faut admettre
comme un accompagnement ordinaire des grandes actions guerrières.

Après cette importante victoire, il fallait poursuivre vivement
l'armée autrichienne, marcher sur Vienne, faire tomber, en se portant
en avant, les défenses du Tyrol, déterminer ainsi un mouvement
rétrograde dans toute la ligne des Autrichiens, depuis la Bavière
jusqu'à l'Italie; car la retraite des troupes de l'Inn entraînait
celle des troupes du Tyrol, et la retraite de ces dernières rendait
inévitable l'abandon du Mincio. Mais pour obtenir tous ces résultats,
il fallait forcer l'Inn, puis la Salza, qui se jette dans l'Inn, et
forme une seconde ligne à franchir après la première. Dans le moment,
on pouvait tout attendre de la vive impulsion donnée à notre armée par
la journée de Hohenlinden.

Moreau, dès qu'il eut accordé quelque repos à ses troupes, porta sa
gauche et une partie de son centre sur la route de Mühldorf, menaçant
à la fois les ponts de Kraibourg, Mühldorf et Braunau, afin de
persuader à l'ennemi qu'il voulait traverser l'Inn dans sa partie
inférieure. Mais pendant ce temps Lecourbe, qui, quelques mois
auparavant, avait si glorieusement passé le Danube dans la journée
d'Hochstett, était chargé avec la droite de passer l'Inn, aux environs
de Rosenheim. (Voir la carte nº 15.) Ce général avait découvert un
endroit, celui de Neubeurn, où la rive gauche que nous occupions,
dominait la rive droite occupée par l'ennemi, et où l'on pouvait
établir avantageusement l'artillerie, afin de protéger le passage. Ce
point fut donc choisi. On perdit malheureusement plusieurs jours à
réunir le matériel nécessaire, et ce ne fut que le 9 décembre au
matin, six jours après la grande bataille de Hohenlinden, que Lecourbe
fut en mesure d'agir.

Moreau avait soudainement reporté son armée sur l'Inn supérieur. Les
trois divisions du centre avaient été dirigées de Wasserbourg sur
Aibling, à peu de distance de Rosenheim, prêtes à secourir Lecourbe.
La gauche les avait remplacées dans leurs positions, et le général
Collaud, avec deux divisions du corps de Sainte-Suzanne, avait été
porté en avant de l'Isar, à Erding.

[En marge: Passage de l'Inn le 9 décembre.]

Le 9 décembre au matin (18 frimaire), Lecourbe commença les travaux du
passage devant Neubeurn. C'était la division Montrichard qui devait
franchir l'Inn la première. Le général Lemaire plaça sur les hauteurs
de la rive gauche une batterie de 28 pièces de canon, et balaya tout
ce qui se présentait sur la rive droite. Il n'y avait dans cette
partie de l'Inn que le corps de Condé, trop faible pour opposer une
résistance sérieuse. Après avoir écarté par un feu continu
d'artillerie tous les détachements ennemis, les pontonniers se
jetèrent dans des barques, suivis de quelques bataillons d'élite,
destinés à protéger leurs travaux. En deux heures et demie le pont fut
établi, et la division Montrichard put commencer à déboucher. Elle
s'avança sur les Autrichiens, qui se mirent en retraite, et
descendirent la rive droite de l'Inn, jusque vis-à-vis Rosenheim. Ils
prirent une forte position à Stephanskirchen. Pendant ce mouvement,
les divisions du centre, placées devant Rosenheim même, avaient fait
leurs efforts pour empêcher les Autrichiens de détruire tout à fait le
pont de cette ville. N'y ayant pas réussi, elles remontèrent l'Inn, et
le passèrent à Neubeurn, afin de seconder Lecourbe. Le corps de Condé,
renforcé de quelques secours, s'appuyait d'un côté au pont détruit de
Rosenheim, de l'autre au petit lac de Simm-Sée. Lecourbe fit tourner
ce lac par un détachement, et obligea l'ennemi à se retirer, après une
résistance qui fut peu meurtrière.

L'Inn était donc franchi, et ce formidable obstacle qui devait,
disait-on, arrêter l'armée française, était vaincu. Lecourbe venait
ainsi de cueillir un nouveau laurier, dans la campagne d'hiver. La
marche ne se ralentit pas. Le lendemain on jeta un pont devant
Rosenheim, pour faire passer le reste du centre. Grenier avec la
gauche traversa l'Inn, sur les ponts de Wasserbourg et de Mühldorf,
que l'ennemi avait abandonnés sans les détruire.

Il fallait se hâter de pousser les Autrichiens jusqu'aux bords de la
Salza, qui coule derrière l'Inn, et se réunit à ce fleuve, un peu
au-dessus de Braunau. (Voir la carte nº 15.) La Salza est comme un
second bras de l'Inn lui-même. Quand on veut franchir l'Inn près des
montagnes, il faut en quelque sorte le franchir deux fois, tandis
qu'en le passant aux environs de Braunau, après sa réunion avec la
Salza, on n'a qu'un seul passage à exécuter. Mais alors le volume de
ses eaux est doublé, et la difficulté de le traverser de vive force,
augmentée en proportion. Ce motif, et le désir de surprendre l'ennemi,
qui ne s'attendait pas à voir les Français tenter le passage au-dessus
de Rosenheim, avaient décidé le choix de Moreau.

Lecourbe, appuyé des divisions du centre, s'avança rapidement, malgré
toutes les difficultés que lui présentait ce pays montueux, coupé de
bois, de rivières, de lacs; pays difficile en tout temps, mais plus
difficile encore au milieu de décembre. L'armée autrichienne, quoique
frappée de tant de revers, se maintenait cependant. Le sentiment de
l'honneur, réveillé par le danger de la capitale, lui fit tenter
encore de nobles efforts pour nous arrêter. La cavalerie autrichienne
couvrait la retraite, chargeant avec vigueur les corps français qui
s'avançaient trop témérairement. On passa l'Alz, qui porte les eaux du
lac de Chiem-Sée dans l'Inn; on franchit Traunstein; on arriva enfin
près de la Salza, pas loin de Salzbourg.

Il restait là, devant Salzbourg même, une forte position à occuper.
L'archiduc Jean crut pouvoir y concentrer ses troupes, espérant leur
ménager un succès, qui relèverait leur courage, et ralentirait un peu
l'audacieuse poursuite des Français. Il s'y concentra en effet le 13
décembre (22 frimaire).

[En marge: Position de l'archiduc Jean devant Salzbourg, et danger de
Lecourbe.]

La ville de Salzbourg est placée sur la Salza. (Voir la carte nº 15.)
En avant de cette rivière coule une autre petite rivière, la Saal, qui
descend des montagnes voisines, et vient se joindre à la Salza
au-dessous de Salzbourg. Le terrain entre les deux cours d'eau, est
uni, marécageux, couvert de bouquets de bois, d'un accès partout
difficile. C'est là que l'archiduc Jean avait pris position, la droite
à la Salza, la gauche aux montagnes, le front couvert par la Saal. Son
artillerie battait cette plage unie. Sa cavalerie, rangée sur les
parties découvertes et solides du terrain, était prête à charger les
corps français qui oseraient prendre l'offensive. Son infanterie était
solidement appuyée à la ville de Salzbourg.

Le 14 au matin, Lecourbe, entraîné par son ardeur, franchit à gué la
Saal, essuya plusieurs charges de cavalerie sur les grèves qui bordent
la rivière, et les supporta bravement; mais bientôt, le brouillard
épais qui couvrait la plaine se dissipant, il aperçut en avant de
Salzbourg une ligne formidable de cavalerie, d'artillerie et
d'infanterie. C'était l'armée autrichienne tout entière. En présence
de ce danger il se conduisit avec beaucoup d'aplomb, mais il fit
quelques pertes.

[En marge: Decaen dégage heureusement Lecourbe en passant la Salza.]

Heureusement la division Decaen passait en ce moment la Salza vers
Laufen, d'une manière presque miraculeuse. La veille l'avant-garde de
cette division, trouvant le pont de Laufen détruit, avait parcouru les
rives de la Salza, couvertes partout de tirailleurs ennemis, et
s'était mise à la recherche d'un passage. Elle avait aperçu sur la
rive opposée une barque. À cette vue, trois chasseurs de la 14e, se
jetant à la nage, étaient parvenus sur l'autre bord, malgré le froid
le plus vif, et un courant encore plus rapide que celui de l'Inn.
Après s'être battus corps à corps avec plusieurs tirailleurs
autrichiens, ils avaient enlevé et ramené la barque. Quelques
centaines de Français s'en étaient servis pour passer successivement
sur la rive opposée, avaient occupé un village, tout près du pont
détruit de Laufen, et s'y étaient barricadés de telle manière, qu'un
petit nombre d'entre eux suffisaient à le défendre. Les autres avaient
fondu sur l'artillerie autrichienne, l'avaient enlevée, s'étaient
emparés de tous les bateaux existants sur la rive droite de la Salza,
et avaient ainsi procuré à la division, restée sur la rive gauche, des
moyens de passage. Le lendemain 14 au matin, la division Decaen avait
passé tout entière, et remontant jusqu'à Salzbourg, survint à
l'instant même où Lecourbe se trouvait seul engagé contre toute
l'armée autrichienne. Il était impossible d'arriver plus à propos.
L'archiduc, averti du passage des Français et de leur marche sur
Salzbourg, se hâta de décamper, et Lecourbe fut ainsi dégagé du grave
péril, auquel le hasard et son ardeur l'avaient exposé.

Toutes les défenses de l'Inn et de la Salza étaient donc tombées. Dès
ce moment, aucun obstacle ne couvrait l'armée autrichienne, et ne
pouvait lui rendre la force de résister à l'armée française. Il
restait, il est vrai, 25 mille hommes dans le Tyrol, qui auraient pu
inquiéter nos derrières; mais ce n'est pas quand on est victorieux, et
que la démoralisation s'est emparée de l'ennemi, qu'on a des
tentatives hardies à redouter. Moreau, après avoir laissé le corps de
Sainte-Suzanne, en arrière pour investir Braunau, et occuper l'espace
compris entre l'Inn et l'Isar, Moreau, enhardi par le succès à chaque
pas qu'il faisait, marcha sur la Traun et l'Ens, qui n'étaient plus
capables de l'arrêter. (Voir la carte nº 14.) Richepanse faisait
l'avant-garde, soutenu par Grouchy et Decaen. La retraite des
Autrichiens s'opérait en désordre. À tout instant on ramassait des
hommes, des voitures, des canons. Richepanse livra de brillants
combats à Frankenmarkt, à Voeklabruck, à Schwanstadt. Ayant sans cesse
affaire à la cavalerie autrichienne, il enleva jusqu'à 1,200 chevaux à
la fois. Le 20 décembre (29 frimaire), on avait franchi la Traun, on
marchait sur Steyer, pour y passer l'Ens.

Le jeune archiduc Jean, que tant de désastre avaient complètement
abattu, venait d'être remplacé par l'archiduc Charles, qu'on tirait
enfin de sa disgrâce, pour lui confier une tâche désormais impossible,
celle de sauver l'armée autrichienne. Il arriva, et vit avec douleur
le spectacle que lui offraient ces soldats de l'empire, qui, après
avoir noblement résisté aux Français, demandaient enfin qu'on cessât
de les sacrifier à une politique funeste, et universellement
réprouvée. Il envoya M. de Meerfeld à Moreau, pour proposer un
armistice. Moreau voulut bien accorder quarante-huit heures, à
condition que, dans ce délai, cet officier reviendrait de Vienne, muni
des pouvoirs de l'empereur; mais il stipula toutefois que, dans
l'intervalle, l'armée française pourrait s'avancer jusqu'à l'Ens.

[En marge: Moreau refuse d'entrer dans Vienne.]

Le 21, il passa l'Ens à Steyer; ses avant-postes se montrèrent sur
l'Ips et l'Erlaf. Il était aux portes de Vienne; il pouvait avoir la
tentation d'y entrer, et de se donner la gloire qu'aucun général
français n'avait eue encore, de pénétrer dans la capitale de l'empire.
Mais l'âme modérée de Moreau n'aimait pas à pousser la fortune à bout.
L'archiduc Charles lui engageait sa parole qu'on ne suspendrait les
hostilités que pour traiter immédiatement de la paix, aux conditions
qu'avait toujours exigées la France, notamment celle d'une négociation
séparée. Moreau, plein d'une juste estime pour ce prince, se montra
disposé à l'en croire.

Plusieurs de ses lieutenants l'excitèrent à conquérir Vienne. Il vaut
mieux, leur répondit-il, conquérir la paix... Je n'ai pas de nouvelles
de Macdonald et de Brune; je ne sais pas si l'un a réussi à pénétrer
dans le Tyrol, si l'autre est parvenu à franchir le Mincio. Augereau
est bien loin de moi, bien compromis; je pousserais peut-être les
Autrichiens au désespoir, en voulant les humilier. Il vaut mieux nous
arrêter, et nous contenter de la paix, car c'est pour elle seule que
nous combattons.--

[En marge: Armistice de Steyer, signé le 25 décembre.]

C'étaient là de sages et louables sentiments. Le 25 décembre (4 nivôse
an IX), il consentit donc à signer à Steyer une nouvelle suspension
d'armes, dont les conditions furent les suivantes: Il y avait
cessation d'hostilités en Allemagne, entre les armées autrichiennes et
les armées françaises, commandées par Moreau et Augereau. Les généraux
Brune et Macdonald devaient recevoir l'invitation de signer un
semblable armistice, pour les armées des Grisons et d'Italie. On
livrait aux Français toute la vallée du Danube, le Tyrol compris, plus
les places de Braunau, Wurtzbourg, les forts de Scharnitz et de
Kufstein, etc... Les magasins autrichiens étaient mis à leur
disposition. Aucun détachement de forces ne pouvait être envoyé en
Italie, s'il arrivait qu'une suspension d'armes ne fût pas consentie
par les généraux opérant dans cette contrée. Cette disposition était
commune aux deux armées.

[En marge: Gloire de Moreau.]

Moreau se contenta de ces conditions, comptant avec raison sur la
paix, et la préférant à des triomphes plus éclatants, mais plus
hasardeux. Une belle gloire entourait son nom, car sa campagne d'hiver
surpassait encore celle du printemps. Après avoir franchi le Rhin dans
cette première campagne du printemps, et avoir acculé les Autrichiens
au Danube, pendant que le Premier Consul passait les Alpes; après les
avoir ensuite délogés de leur camp d'Ulm par la bataille d'Hochstett,
et les avoir rejetés sur l'Inn, il avait repris haleine pendant la
belle saison, et, recommençant sa marche en hiver, par le froid le
plus rigoureux, il les avait accablés à Hohenlinden, puis les avait
rejetés de l'Inn sur la Salza, de la Salza sur la Traun et l'Ens, les
poussant en désordre jusqu'aux portes de Vienne. Il leur accordait
enfin, en s'arrêtant à quelques lieues de la capitale, le temps de
signer la paix. Il y avait là sans doute des tâtonnements, des
lenteurs, des fautes enfin, que des juges sévères ont depuis relevées
amèrement, comme pour venger sur la mémoire de Moreau les injustices
commises sur la mémoire de Napoléon; mais il y avait des succès
soutenus, justifiés par une conduite sage et ferme. Il faut respecter
toutes les gloires, et ne pas détruire l'une pour venger l'autre.
Moreau avait su commander cent mille hommes, avec prudence et vigueur;
personne, Napoléon mis à part, ne l'a fait aussi bien dans ce siècle;
et si la place du vainqueur de Hohenlinden est à une immense distance
de celle du vainqueur de Rivoli, de Marengo et d'Austerlitz, cette
place est belle encore, et serait restée belle, si des égarements
criminels, funeste produit de la jalousie, n'avaient souillé plus tard
une vie jusque-là noble et pure.

[En marge: Augereau dégagé par l'armistice, d'une position hasardée.]

L'armistice d'Allemagne arrivait heureusement pour tirer de sa
position hasardée l'armée gallo-batave commandée par Augereau. Le
général autrichien Klenau, qui était toujours resté à une assez grande
distance de l'archiduc Jean, s'était tout à coup réuni à Simbschen,
et, par cette réunion de forces, avait mis Augereau en danger. Mais
celui-ci avait défendu la Rednitz avec bravoure, et avait ainsi gagné
la fin des hostilités. La retraite des Autrichiens en Bohême le tirait
d'embarras, et l'armistice le mettait à couvert contre les périls
d'une position trop dénuée de soutien, depuis que Moreau se trouvait
aux portes de Vienne.

[En marge: Passage du Splugen par Macdonald.]

Pendant ces événements en Allemagne, les hostilités continuaient dans
les Alpes et en Italie. Le Premier Consul, voyant dès le début de la
campagne, que Moreau pouvait se passer du secours de l'armée des
Grisons, avait ordonné à Macdonald de franchir le Splugen, de se jeter
par-dessus la grande chaîne des Alpes, dans la Valteline, de la
Valteline dans le Tyrol italien, de se porter ensuite sur Trente, de
déborder ainsi la ligne du Mincio, pour faire tomber par cette
manoeuvre toute la résistance des Autrichiens dans les plaines
d'Italie. Aucune objection, tirée de la hauteur du Splugen, ou de la
rigueur de la saison, n'avait pu ébranler le Premier Consul. Il avait
constamment répondu que, partout où deux hommes pouvaient poser le
pied, une armée avait le moyen de passer, et que les Alpes étaient
plus faciles à franchir pendant la gelée que pendant la fonte des
neiges, époque à laquelle il avait lui-même traversé le Saint-Bernard.
C'était le raisonnement d'un esprit absolu, qui veut à tout prix
atteindre son but. L'événement prouva que, dans les montagnes, l'hiver
présentait des dangers au moins égaux à ceux du printemps, et que de
plus il condamnait les hommes à d'horribles souffrances.

Le général Macdonald se mit en mesure d'obéir, et le fit avec toute
l'énergie de son caractère. (Voir la carte nº 1.) Après avoir laissé
la division Morlot dans les Grisons, pour garder les débouchés qui
communiquent des Grisons dans l'Engadine (vallée supérieure de l'Inn),
il s'approcha du Splugen. Depuis quelque temps, la division
Baraguay-d'Hilliers était dans la Haute-Valteline, menaçant l'Engadine
du côté de l'Italie, tandis que Morlot la menaçait du côté des
Grisons. Avec le gros de son armée, 12 mille hommes environ, Macdonald
commença son mouvement, et gravit les premières pentes du Splugen. Le
passage de cette haute montagne, étroit et tournant pendant une montée
de plusieurs lieues, présentait les plus grands dangers, surtout dans
cette saison, où de fréquentes tourmentes encombraient la route de
monceaux énormes de neige et de glace. On avait placé l'artillerie et
les munitions sur des traîneaux, et chargé les soldats de biscuits et
de cartouches. La première colonne, composée de cavalerie et
d'artillerie, aborda le passage par un beau temps; mais elle fut tout
à coup assaillie par une tempête affreuse. Une avalanche emporta la
moitié d'un escadron de dragons, et remplit les soldats de terreur.
Cependant on ne perdit pas courage. Après trois jours, la tourmente
ayant cessé, on essaya de nouveau de franchir cette redoutable
montagne. La neige l'avait encombrée. On se faisait précéder par des
boeufs, qui foulaient cette neige en y enfonçant jusqu'au poitrail;
puis des travailleurs la battaient fortement; l'infanterie, en y
passant, achevait de la rendre solide; enfin des sapeurs élargissaient
les passages trop étroits, en taillant la glace à coups de hache.
C'est après tous ces travaux, que la route devenait praticable à la
cavalerie et à l'artillerie. Les premiers jours de décembre furent
ainsi employés à faire passer les trois premières colonnes. Les
soldats endurèrent ces horribles souffrances avec une patience
admirable, se nourrissant de biscuit et d'un peu d'eau-de-vie. La
quatrième et dernière colonne allait enfin atteindre le sommet du col,
lorsqu'une nouvelle tourmente le ferma encore une fois, dispersa en
entier la 104e demi-brigade, et ensevelit une centaine d'hommes. Le
général Macdonald était là. Il rallia ses soldats, les soutint contre
le péril et la souffrance, fit rouvrir avec des efforts inouïs le
chemin barré par des blocs de neige glacée, et déboucha enfin avec
tout le reste de son corps dans la Valteline.

Cette tentative, vraiment extraordinaire, avait transporté au delà de
la grande chaîne, et aux portes même du Tyrol italien, la majeure
partie de l'armée des Grisons. Le général Macdonald, comme il en avait
ordre, chercha dès qu'il eut passé le Splugen, à se concerter avec
Brune, pour se porter aux sources du Mincio et de l'Adige, et faire
tomber ainsi toute la ligne défensive des Autrichiens, qui s'étendait
des Alpes à l'Adriatique.

Brune ne voulut pas se priver d'une division entière pour aider
Macdonald, mais il consentit à détacher la division italienne de
Lecchi, laquelle dut remonter de la vallée de la Chiesa jusqu'à la
Rocca d'Anfo.

[En marge: Attaque du mont Tonal par les soldats de Macdonald.]

[En marge: Macdonald réussit à pénétrer dans le Tyrol.]

Macdonald essaya donc en remontant la Valteline, d'attaquer le mont
Tonal, qui donne entrée dans le Tyrol et la vallée de l'Adige. Mais
ici, quoique la hauteur fût moindre qu'au Splugen, la glace était tout
aussi amoncelée; et, de plus, le général Wukassowich avait couvert de
retranchements les principaux abords du mont Tonal. Le 22 et le 23
décembre, le général Vandamme essaya l'attaque à la tête d'un corps de
grenadiers, et la renouvela plusieurs fois avec un courage héroïque.
Ces braves gens firent des efforts incroyables, mais inutiles.
Plusieurs fois, marchant sur la glace, et à découvert, sous un feu
meurtrier, ils arrivèrent jusqu'aux palissades du retranchement,
essayèrent de les arracher, mais, la terre étant gelée, ne purent y
réussir. Il était inutile de s'obstiner davantage; on résolut de
passer dans la vallée de l'Oglio, de la descendre jusqu'à Pisogno,
pour se porter ensuite dans la vallée de la Chiesa. On voulait ainsi
traverser les montagnes dans une région moins élevée, et par des
passages moins défendus. Macdonald, descendu jusqu'à Pisogno, franchit
les cols qui le séparaient de la vallée de la Chiesa, fit sa jonction
avec la brigade Lecchi vers la Rocca d'Anfo, et se trouva transporté
au delà des obstacles qui le séparaient du Tyrol italien et de
l'Adige. Il pouvait arriver à Trente, avant que le général Wukassowich
eût opéré sa retraite des hauteurs du mont Tonal, et prendre position,
entre les Autrichiens qui défendaient, au milieu des Alpes, les
sources des fleuves, et les Autrichiens qui en défendaient le cours
inférieur, dans les plaines de l'Italie.

[En marge: Situation de Brune sur le Mincio.]

Brune, avant de forcer le Mincio, avait attendu que Macdonald eût fait
assez de progrès, pour que les attaques fussent à peu près
simultanées, dans les montagnes et dans la plaine. Sur 125 mille
hommes répandus en Italie, il avait, comme nous l'avons dit, 100 mille
soldats valides, éprouvés, et remis de leurs souffrances; une
artillerie parfaitement organisée par le général Marmont, et une
excellente cavalerie. Vingt mille hommes à peu près gardaient la
Lombardie, le Piémont, la Ligurie, la Toscane. Une faible brigade,
commandée par le général Petitot, observait les troupes autrichiennes,
qui, sorties de Ferrare, menaçaient Bologne. La garde nationale de
cette dernière ville était prête d'ailleurs à se défendre contre les
Autrichiens. Les Napolitains traversaient de nouveau l'État Romain
pour marcher sur la Toscane; mais Murat, avec les 10 mille hommes du
camp d'Amiens, se portait à leur rencontre. Brune, après avoir pourvu
à la garde des diverses parties de l'Italie, pouvait diriger environ
70 mille hommes sur le Mincio. Le général Bonaparte, qui connaissait
parfaitement ce théâtre d'opérations, lui avait recommandé
soigneusement de concentrer, le plus possible, ses troupes dans la
Haute-Italie; de ne tenir aucun compte de ce que les Autrichiens
entreprendraient vers les rives du Pô, dans les Légations, même en
Toscane; de rester ferme, comme il l'avait fait lui-même autrefois aux
débouchés des Alpes; et il lui répétait sans cesse, que lorsque les
Autrichiens auraient été battus entre le Mincio et l'Adige,
c'est-à-dire sur la ligne par laquelle ils entrent en Italie, tout ce
qui aurait passé le Pô, pénétré dans l'Italie centrale, n'en serait
que plus compromis.

Les Autrichiens firent mine, en effet, de sortir de Ferrare, de
menacer Bologne; mais le général Petitot sut les contenir, et la garde
nationale de Bologne montra de son côté l'attitude la plus ferme.

Brune, se conformant d'abord aux instructions qu'il avait reçues,
s'avança jusqu'au Mincio, du 20 au 24 décembre (29 frimaire au 3
nivôse), enleva les positions que les Autrichiens avaient occupées en
avant de ce fleuve, et fit ses dispositions pour le passer le 25 au
matin. Le général Delmas commandait son avant-garde, le général Moncey
sa gauche, le général Dupont sa droite, le général Michaud sa réserve.
Outre la cavalerie et l'artillerie répandues dans les divisions, il
avait une réserve considérable de cavalerie et d'artillerie.

En racontant les premières campagnes du général Bonaparte[6], nous
avons déjà décrit ce théâtre de tant d'événements mémorables; il faut
néanmoins retracer en quelques mots la configuration des lieux. (Voir
la carte nº 1.) La masse des eaux du Tyrol se jette par l'Adige dans
l'Adriatique: aussi l'Adige forme-t-il une ligne d'une grande force.
Mais, avant de parvenir à la ligne de l'Adige, on en trouve une moins
importante, c'est celle du Mincio. Les eaux de quelques vallées
latérales à celle du Tyrol, d'abord accumulées dans le lac de Garda,
se déversent ensuite dans le Mincio, s'arrêtent quelque peu à Mantoue,
autour de laquelle elles forment une inondation, puis se jettent dans
le Pô. Il y avait donc une double ligne à franchir; celle du Mincio
d'abord, celle de l'Adige ensuite, cette dernière beaucoup plus
considérable et plus forte. Il fallait franchir l'une et l'autre, et
si on le faisait assez promptement pour donner la main à Macdonald,
qui marchait par la Rocca d'Anfo et par Trente sur le Haut-Adige, on
pouvait séparer l'armée autrichienne qui défendait le Tyrol, de
l'armée autrichienne qui défendait le Mincio, et enlever la première.

         [Note 6: _Histoire de la Révolution française._]

La ligne du Mincio, longue tout au plus de 7 à 8 lieues, s'appuyant au
lac de Garda d'un côté, à Mantoue de l'autre, hérissée d'artillerie,
et défendue par 70 mille Autrichiens, sous le commandement du comte de
Bellegarde, n'était pas facile à forcer. L'ennemi avait à Borghetto et
Vallegio un pont bien retranché, qui lui permettait d'agir sur les
deux rives. Le fleuve n'était pas guéable en cette saison; on avait
encore augmenté la masse de ses eaux, en fermant tous les canaux de
dérivation.

[En marge: Dispositions de Brune pour le passage du Mincio.]

Brune, après avoir réuni ses colonnes, eut la singulière idée de
passer le Mincio sur deux points à la fois, à Pozzolo et à Mozzembano.
Sur ces deux points, le lit du fleuve formait un contour, dont la
convexité était tournée de notre côté; de plus, la rive droite, que
nous occupions, dominait la rive gauche qu'occupaient les Autrichiens,
de manière qu'à Mozzembano comme à Pozzolo, l'on pouvait établir des
feux supérieurs et convergents sur la rive ennemie, et couvrir ainsi
l'opération du passage. Mais sur l'un et l'autre point, on trouvait
les Autrichiens solidement assis derrière le Mincio, couverts de gros
retranchements, appuyés ou sur Mantoue ou sur Peschiera. Les avantages
et les inconvénients du passage étaient donc à peu près les mêmes, à
Pozzolo comme à Mozzembano. Mais ce qui devait décider Brune à
préférer l'un des deux points, n'importe lequel, sauf à faire une
fausse démonstration sur l'autre, c'est qu'entre ces deux points se
trouvait une tête de pont, celle de Borghetto, actuellement occupée
par l'ennemi. Les Autrichiens pouvaient donc déboucher par cette tête
de pont, et se jeter sur l'une des deux opérations pour la troubler:
il ne fallait, par conséquent, en essayer qu'une, mais avec toutes ses
forces.

[En marge: Tentative de passer le Mincio sur deux points.]

Brune n'en persista pas moins dans son double projet, apparemment pour
diviser l'attention de l'ennemi, et, le 25 décembre, disposa toutes
choses pour un double passage. Mais des difficultés survenues dans les
transports, difficultés très-grandes en cette saison, empêchèrent que
tout fût prêt à Mozzembano, point où se trouvait Brune lui-même avec
la plus grande partie de ses troupes, et l'opération fut remise au
lendemain. Il semble dès lors que le second passage aurait dû être
contremandé; mais Brune, ayant toujours considéré la tentative vers
Pozzolo comme une simple diversion, pensa que la diversion produirait
bien plus sûrement son effet, si elle précédait de 24 heures
l'opération principale.

[En marge: Combat de Dupont pour passer à Pozzolo.]

Dupont, qui commandait à Pozzolo, était un officier plein d'ardeur; il
s'avança, le 25 au matin, sur le bord du Mincio, couronna
d'artillerie les hauteurs de Molino-della-Volta, qui dominaient la
rive opposée, jeta un pont en très-peu de temps, et, favorisé par un
brouillard épais, réussit à porter sur la rive gauche la division
Wattrin. Pendant ce temps, Brune demeurait immobile avec la gauche et
les réserves à Mozzembano; le général Suchet, placé entre deux avec le
centre, masquait le pont autrichien de Borghetto. Le général Dupont se
trouvait donc avec un seul corps sur la rive gauche, en présence de
toute l'armée autrichienne. Le résultat était facile à prévoir. Le
comte de Bellegarde, allant au plus pressé, dirigea sur Pozzolo la
masse de ses forces. Le général Dupont fit avertir son voisin Suchet
et le général en chef du succès du passage, et du danger auquel ce
succès l'exposait. Le général Suchet, en brave et loyal compagnon
d'armes, courut au secours de la division Dupont: mais, quittant
Borghetto, il fit demander à Brune de pourvoir à la garde de ce
débouché, qu'il laissait découvert par son mouvement vers Pozzolo.
Brune, au lieu d'accourir avec toutes ses forces sur le point où un
accident heureux venait d'ouvrir à son armée le passage du Mincio,
Brune, toujours occupé de son opération du lendemain sur Mozzembano,
ne quitta pas sa position. Il approuva le mouvement du général Suchet,
en lui recommandant toutefois de ne pas trop se compromettre au delà
du fleuve, et se contenta d'envoyer la division Boudet pour masquer le
pont de Borghetto.

Mais le général Dupont, impatient de profiter de son succès, s'était
tout à fait engagé. Il avait passé le Mincio, enlevé Pozzolo, qui est
situé sur la rive gauche, et porté successivement au delà du fleuve
les divisions Wattrin et Monier. L'une de ses ailes était appuyée à
Pozzolo, et l'autre au Mincio, sous la protection des batteries
élevées de la rive droite.

Les Autrichiens marchaient avec tous leurs renforts sur cette
position. Ils étaient précédés par une grande quantité de pièces de
canon. Heureusement notre artillerie, placée à Molino-della-Volta, et
tirant d'une rive à l'autre, protégeait nos soldats par la supériorité
de son feu. Les Autrichiens se précipitèrent avec fureur sur les
divisions Wattrin et Monier. La 6e légère, la 28e et la 40e de ligne,
faillirent être accablées; mais elles résistèrent avec une admirable
bravoure, à tous les assauts réunis de l'infanterie et de la cavalerie
autrichienne. Cependant la division Monier, surprise dans Pozzolo par
une colonne de grenadiers, en fut délogée. Dans ce moment, le corps de
Dupont, détaché de son principal point d'appui, allait être jeté dans
le Mincio. Mais le général Suchet arrivait sur l'autre rive avec la
division Gazan, et apercevant des hauteurs de Molino-della-Volta le
grave péril de son collègue Dupont, engagé avec 10 mille hommes contre
30 mille, se hâta de lui dépêcher des renforts. Retenu toutefois par
les ordres de Brune, il n'osa pas lui envoyer toute la division Gazan,
et ne jeta que la brigade Clauzel au delà du fleuve. Cette brigade
était insuffisante, et Dupont allait succomber malgré ces secours,
lorsque le reste de la division Gazan, couronnant la rive opposée,
d'où l'on pouvait tirer à mitraille, même à coups de fusil sur les
Autrichiens, les accabla d'un feu meurtrier, et les arrêta ainsi tout
court. Les troupes de Dupont soutenues reprirent l'offensive, et
firent reculer les Autrichiens. Le générai Suchet, voyant le danger
croître à chaque instant, prit le parti de faire passer sur l'autre
bord la division Gazan tout entière. On se disputa dès lors avec
acharnement le point important de Pozzolo. Ce village fut pris et
repris six fois. À neuf heures du soir, on se battait encore au clair
de la lune, et par un froid rigoureux. Enfin, les Français restèrent
maîtres de la rive gauche, mais ils avaient perdu l'élite de quatre
divisions. Les Autrichiens avaient laissé 6 mille morts ou blessés sur
le champ de bataille; les Français, à peu près autant. Sans l'arrivée
du général Suchet notre aile droite eût été écrasée; et encore
n'osa-t-il pas s'engager complètement, retenu qu'il était par les
ordres du général en chef. Si M. de Bellegarde avait porté là toute
son armée, ou s'il eût débouché du pont de Borghetto, pendant que
Brune était immobile à Mozzembano, il aurait pu faire essuyer un
désastre au centre et à la droite de l'armée française.

Heureusement il n'en fut rien. Le Mincio se trouvait donc franchi sur
un point. Brune persista dans le projet de le passer le lendemain, 26
décembre, vers Mozzembano, s'exposant ainsi à courir de nouveau les
chances d'une opération de vive force. Il couvrit de 40 pièces de
canon les hauteurs de Mozzembano, et, favorisé par les brouillards de
la saison, réussit à jeter un pont. Les Autrichiens, fatigués de la
journée précédente, croyant peu à un second passage, opposèrent une
moindre résistance que la veille, et se laissèrent enlever les
positions environnantes de Sallionzo et de Vallegio.

[En marge: Toute l'armée, portée au delà du Mincio, marche sur
l'Adige.]

L'armée entière déboucha de la sorte au delà du Mincio, et put
marcher, toutes ses divisions réunies, sur la seconde ligne, celle de
l'Adige. La tête de pont de Borghetto devait tomber naturellement par
le mouvement offensif de nos colonnes. On eut encore le tort de
sacrifier plusieurs centaines de nos braves soldats pour la conquête
d'un point qui ne pouvait tenir. On y prit 1,200 Autrichiens.

Les Français étaient victorieux, mais au prix d'un sang précieux, que
les généraux Bonaparte et Moreau n'auraient pas manqué d'épargner à
l'armée. Lecourbe passait autrement les fleuves d'Allemagne. Brune,
ayant forcé le Mincio, s'avança sur l'Adige, qu'il aurait dû franchir
immédiatement. Il ne fut prêt à en opérer le passage que le 31
décembre (10 nivôse). Le 1er janvier le général Delmas avec
l'avant-garde traversa heureusement le fleuve au-dessus de Vérone, à
Bussolengo. Le général Moncey avec la gauche dut le remonter jusqu'à
Trente, tandis que le reste de l'armée le redescendait pour envelopper
Vérone.

[En marge: Janv. 1801.]

Le comte de Bellegarde se trouvait en ce moment dans un grave péril.
Une partie des troupes du Tyrol sous le général Laudon s'étaient
retirées devant Macdonald, et se repliaient sur Trente. Le général
Moncey, avec son corps, y marchait de son côté, en remontant l'Adige.
Le général Laudon, pris entre les corps de Macdonald et de Moncey,
devait succomber, à moins qu'il n'eût le temps de se sauver dans la
vallée de la Brenta, qui, coulant au delà de l'Adige, vient, après
beaucoup de contours, aboutir à Bassano. Brune, s'il passait
brusquement l'Adige, et poussait vivement le comte de Bellegarde par
delà Vérone, jusqu'à Bassano même, pouvait prévenir sur ce dernier
point le corps du Tyrol, et l'enlever tout entier, en lui fermant le
débouché de la Brenta.

Un acte peu loyal du général Laudon, et la lenteur de Brune, excusée,
il est vrai, par la saison, dégagèrent le corps du Tyrol de tous ces
périls.

[En marge: Le général autrichien Laudon se sauve par un subterfuge.]

Macdonald était en effet parvenu jusqu'à Trente, tandis que le corps
de Moncey s'y était rendu de son côté. Le général Laudon, enfermé
entre ces deux corps, eut recours au mensonge. Il annonça au général
Moncey qu'un armistice venait d'être signé en Allemagne, et que cet
armistice était commun à toutes les armées; ce qui était faux, car la
convention signée à Steyer par Moreau ne s'appliquait qu'aux armées
opérant sur le Danube. Le général Moncey, par excès de loyauté, crut à
la parole du général Laudon, et lui ouvrit les passages qui conduisent
dans la vallée de la Brenta. Celui-ci put ainsi rejoindre le comte de
Bellegarde dans les environs de Bassano.

[En marge: Armistice de Trévise.]

Mais les désastres d'Allemagne étaient connus. L'armée autrichienne,
battue en Italie, poussée par une masse de 90 mille hommes, depuis la
réunion des troupes de Macdonald et de Brune, ne pouvait plus tenir.
Un armistice fut proposé à Brune, qui se hâta de l'accepter, et le
signa le 16 janvier à Trévise. Brune, pressé d'en finir, se contenta
d'exiger la ligne de l'Adige, avec les places de Ferrare, Peschiera,
Portolegnago. Il ne songea pas à se faire donner Mantoue. Ses
instructions cependant lui enjoignaient de ne s'arrêter qu'à l'Isonzo,
et de conquérir Mantoue. Cette place était la seule qui en valût la
peine; car toutes les autres devaient tomber naturellement. Il
importait surtout de l'occuper, pour être fondé, à demander au congrès
de Lunéville qu'elle fût laissée à la Cisalpine.

[En marge: Courtes opérations en Toscane.]

Tandis que ces événements se passaient dans la haute Italie, les
Napolitains pénétraient en Toscane. Le comte de Damas, qui commandait
un corps de 16 mille hommes, dont 8 mille Napolitains, s'était avancé
jusqu'à Sienne. Le général Miollis, obligé de garder tous les postes
de la Toscane, n'avait pas plus de 3,500 hommes disponibles, la
plupart italiens. Il marcha néanmoins sur les Napolitains. Les braves
soldats de la division Pino se jetèrent sur l'avant-garde du comte de
Damas, la culbutèrent, entrèrent de vive force dans Sienne, et
passèrent au fil de l'épée un bon nombre d'insurgés. Le comte de Damas
fut obligé de se replier. D'ailleurs Murat, s'avançant avec ses
grenadiers, allait lui arracher la signature d'un troisième armistice.

La campagne était donc partout finie, et la paix assurée. Sur tous les
points la guerre nous avait réussi. L'armée de Moreau, flanquée par
celle d'Augereau, avait pénétré jusqu aux portes de Vienne; celle de
Brune, secondée par celle de Macdonald, avait franchi le Mincio et
l'Adige, et s'était portée jusqu'à Trévise. Bien qu'elle n'eût point
entièrement rejeté les Autrichiens au delà des Alpes, elle leur avait
enlevé assez de territoire, pour fournir au négociateur français à
Lunéville, de puissants arguments contre les prétentions de l'Autriche
en Italie. Murat allait achevée de soumettre la cour de Naples.

[En marge: Joie du Premier Consul en apprenant les succès des armées
françaises.]

En apprenant la bataille de Hohenlinden, le Premier Consul, qu'on
disait jaloux de Moreau, fut rempli d'une joie sincère[7]. Cette
victoire ne perdait rien à ses yeux de son prix parce qu'elle lui
venait d'un rival. Il se croyait si supérieur à tous ses compagnons
d'armes, en gloire militaire et en influence politique, qu'il
n'éprouvait de jalousie pour aucun d'eux. Voué sans réserve au soin de
pacifier et de réorganiser la France, il apprenait avec une vive
satisfaction tout événement qui contribuait à lui faciliter sa tâche,
dût cet événement agrandir les hommes, dont on devait plus tard faire
ses rivaux.

         [Note 7: M. de Bourrienne dit qu'il _sauta de joie_, et ce
         narrateur est peu suspect, car, bien qu'il dût tout à
         Napoléon, il n'a pas semblé s'en souvenir dans ses Mémoires.]

Ce qui lui déplut dans cette campagne, ce fut l'inutile effusion de
sang français à Pozzolo, et surtout la faute si grave de n'avoir point
exigé Mantoue. Il refusa de ratifier la convention de Trévise, et
déclara qu'il allait ordonner la reprise des hostilités, si la place
de Mantoue n'était immédiatement remise à l'armée française.

[En marge: Reprise des négociations de Lunéville.]

[En marge: Fermeté de M. de Cobentzel.]

Dans ce moment, Joseph Bonaparte et M. de Cobentzel étaient à
Lunéville, dans l'attente des événements qui se passaient sur le
Danube et sur l'Adige. C'est une singulière situation que celle de
deux négociateurs, traitant pendant que l'on se bat, témoins en
quelque sorte du duel de deux grands peuples, et attendant à chaque
instant la nouvelle, non pas de la mort, mais de l'épuisement de l'un
ou de l'autre. M. de Cobentzel montra dans cette occasion une vigueur
de caractère, qui peut être donnée en exemple aux hommes qui sont
appelés à servir leur pays, dans des circonstances malheureuses. Il ne
se laissa déconcerter ni par la défaite des Autrichiens à Hohenlinden,
ni par le passage de l'Inn, de la Salza, de la Traun, etc. À tous ces
événements il répondait, avec un flegme imperturbable, que tout cela
était fâcheux sans doute, mais que l'archiduc Charles était remis de
ses souffrances, qu'il arrivait à la tête des levées extraordinaires
de la Bohême et de la Hongrie, qu'il amenait au secours de la capitale
25 mille Bohémiens, 75 mille Hongrois; qu'en avançant davantage les
Français trouveraient une résistance à laquelle ils ne s'attendaient
pas. Du reste, il persistait dans toutes les prétentions de
l'Autriche, notamment dans celle de ne pas traiter sans un
plénipotentiaire anglais, qui couvrît au moins de sa présence les
négociations réelles qui pourraient s'établir entre les deux
légations. Quelquefois même il lui arrivait de dire qu'il se
retirerait à Francfort, et qu'il ferait évanouir ainsi les espérances
de paix, dont le Premier Consul avait besoin d'entretenir les
esprits. À cette menace, le Premier Consul, qui ne tergiversait guère,
quand on voulait l'intimider, fit répondre à M. de Cobentzel, que,
s'il quittait Lunéville, toute chance d'accommodement serait à jamais
perdue, que la guerre serait poussée à outrance, jusqu'à l'entière
destruction de la monarchie autrichienne.

[En marge: Ordre donné à M. de Cobentzel de conclure la paix.]

[En marge: Conditions de l'Autriche.]

Au milieu de cette lutte diplomatique, M. de Cobentzel reçut la
nouvelle de l'armistice de Steyer, l'ordre de l'empereur de traiter à
tout prix, et surtout de vives instances pour faire étendre à l'Italie
l'armistice déjà convenu pour l'Allemagne; car on n'avait rien fait,
si, ayant arrêté l'une des deux armées françaises qui marchaient sur
Vienne, on laissait l'autre marcher au même but, par le Frioul et la
Carinthie. En conséquence M. de Cobentzel déclara, le 31 décembre,
qu'il était prêt à traiter sans le concours de l'Angleterre, qu'il
consentait à signer des préliminaires de paix ou un traité définitif,
comme on le voudrait, mais qu'avant de se compromettre définitivement
en se séparant de l'Angleterre, il demandait que l'on signât un
armistice, commun à l'Italie et à l'Allemagne, et qu'on s'expliquât
sur les conditions de la paix, au moins d'une manière générale. Quant
à lui, il faisait connaître ses conditions: l'Oglio pour limite de
l'Autriche en Italie, plus les Légations; et en même temps le
rétablissement des ducs de Modène et de Toscane dans leurs anciens
États.

Ces conditions étaient déraisonnables. Le Premier Consul ne les
aurait pas même admises, avant les triomphes de la campagne d'hiver,
et encore moins après.

On se souvient des préliminaires du comte de Saint-Julien. Le traité
de Campo-Formio y était adopté pour base, avec cette différence que
certaines indemnités promises à l'Autriche pour divers petits
territoires, seraient prises en Italie au lieu de l'être en Allemagne.
Nous avons déjà indiqué, ce que cela voulait dire: le traité de
Campo-Formio assignait à la République Cisalpine et à l'Autriche
l'Adige pour limite; en promettant à l'Autriche des indemnités en
Italie, on lui faisait espérer le Mincio, par exemple, au lieu de
l'Adige comme frontière; mais le Mincio tout au plus, et jamais le
territoire des Légations, dont le Premier Consul entendait disposer
autrement.

[En marge: Conditions de la France.]

Les idées du Premier Consul étaient désormais arrêtées. Il voulait que
l'Autriche payât les frais de la campagne d'hiver; il voulait qu'elle
eût purement et simplement l'Adige, et qu'elle perdît ainsi toute
indemnité, soit en Allemagne, soit en Italie, pour les petits
territoires cédés sur la rive gauche du Rhin. Quant aux Légations, il
entendait se les réserver pour le faire servir à diverses
combinaisons. Jusqu'ici elles avaient appartenu à la République
Cisalpine. Son projet était de les lui laisser, ou bien de les
consacrer à l'agrandissement de la maison de Parme, promis par traité
à la cour d'Espagne. Dans ce dernier cas il aurait donné Parme à la
Cisalpine, la Toscane à la maison de Parme, ce qui était un
agrandissement considérable, et les Légations au grand-duc de Toscane.
Quant au duc de Modène, l'Autriche avait promis par le traité de
Campo-Formio de l'indemniser de son duché perdu, au moyen du Brisgau.
C'était à elle à tenir ses engagements envers ce prince.

Le Premier Consul souhaitait une autre chose fort bien entendue, mais
fort difficile à faire accepter à l'Autriche. Il voulait n'être pas
réduit, comme après la paix de Campo-Formio, à tenir un congrès avec
les princes de l'empire, pour obtenir individuellement de chacun
d'eux, l'abandon formel de la rive gauche du Rhin à la France. Il se
souvenait du congrès de Rastadt, terminé par l'assassinat de nos
plénipotentiaires; il se souvenait de la peine qu'on avait eue à
traiter avec chaque prince en particulier, et à convenir avec tous
ceux qui perdaient des territoires, d'un système d'indemnités qui les
satisfît. En conséquence il demandait que l'empereur signât comme chef
de la maison d'Autriche pour ce qui regardait sa maison, et comme
empereur pour ce qui regardait l'Empire. En un mot, il voulait avoir
d'un seul coup la reconnaissance de nos conquêtes, soit de la part de
l'Autriche, soit de la part de la Confédération germanique.

Il ordonna donc à son frère Joseph de signifier à M. de Cobentzel,
comme définitivement arrêtées, les conditions suivantes: la rive
gauche du Rhin à la France.--La limite de l'Adige à l'Autriche et à la
Cisalpine, sans abandon des Légations.--Les Légations au duc de
Toscane.--La Toscane au duc de Parme.--Parme à la Cisalpine.--Le
Brisgau à l'ancien duc de Modène.--Enfin la paix signée par l'empereur
tant pour lui que pour l'Empire.--Quant à l'armistice en Italie, il
voulait bien l'accorder, à condition de la remise immédiate de la
place de Mantoue à l'armée française.

[En marge: Singulière manière de signifier à l'Autriche l'ultimatum de
la France.]

Comme le Premier Consul connaissait la manière de traiter des
Autrichiens, et particulièrement celle de M. de Cobentzel, il voulut
couper court à beaucoup de difficultés, à beaucoup de résistances, à
beaucoup de menaces d'un désespoir simulé; et il imagina une manière
nouvelle de signifier son _ultimatum_. Le Corps Législatif venait de
s'assembler; on lui proposa, le 2 janvier (12 nivôse), de déclarer que
les quatre armées commandées par les généraux Moreau, Brune, Macdonald
et Augereau, avaient bien mérité de la patrie. Un message, joint à
cette proposition, annonçait que M. de Cobentzel venait enfin de
s'engager à traiter sans le concours de l'Angleterre, et que la
condition définitive de la paix était le Rhin pour la France, l'Adige
pour la République Cisalpine. Le message ajoutait que, dans le cas où
ces conditions ne seraient pas acceptées, on irait signer la paix à
Prague, à Vienne et à Venise.

[En marge: Débats avec M. de Cobentzel.]

Cette communication fut accueillie avec transport à Paris, mais causa
une vive émotion à Lunéville. M. de Cobentzel éleva de grandes
doléances contre la dureté de ces conditions, surtout contre leur
forme. Il se plaignit amèrement de ce que la France semblait faire le
traité toute seule, sans avoir à négocier avec personne. Néanmoins il
tint ferme, déclara que l'Autriche ne pouvait pas céder sur tous les
points, qu'elle aimerait mieux succomber les armes à la main que
d'accéder à de telles conditions. M. de Cobentzel consentait cependant
à reculer de l'Oglio jusqu'à la Chiesa, qui coule entre l'Oglio et le
Mincio, à condition d'avoir Peschiera, Mantoue, Ferrare, sans
obligation de démolir ces places. Il consentait à indemniser le duc de
Modène avec le Brisgau; mais il insistait sur la restitution des États
du duc de Toscane. Il parlait de garanties formelles à donner à
l'indépendance du Piémont, de la Suisse, du Saint-Siége, de Naples,
etc... Quant à la paix avec l'Empire, il déclarait que l'empereur
allait demander des pouvoirs à la Diète germanique, mais que ce
monarque ne prendrait pas sur lui de traiter pour elle, sans y être
autorisé. Il insistait encore sur la signature d'un armistice en
Italie, déclarant que, quant à ce qui regardait Mantoue, remettre
cette place à l'armée française, c'était livrer immédiatement l'Italie
aux Français, et s'ôter tout moyen de résistance, si les hostilités
venaient à recommencer. M. de Cobentzel, joignant les caresses à la
fermeté, s'efforça de toucher Joseph, en lui parlant des dispositions
de l'empereur pour la France, et particulièrement pour le Premier
Consul, en lui insinuant même que l'Autriche pourrait bien s'allier à
la République française, et qu'une telle alliance serait fort utile
contre le mauvais vouloir caché, mais réel, des cours du nord.

[En marge: Langage prescrit à Joseph par le Premier Consul.]

Joseph, qui était très-doux, ne laissait pas que d'être sensible à un
certain degré, aux plaintes, aux menaces, aux caresses de M. de
Cobentzel. Le Premier Consul remontait son énergie par de nombreuses
dépêches. Il vous est interdit, lui mandait-il, d'admettre aucune
discussion sur le principe posé dans l'ultimatum: LE RHIN, L'ADIGE.
Tenez ces deux conditions pour irrévocables. Les hostilités ne
cesseront en Italie qu'avec la remise de Mantoue. Si elles
recommencent, le thalweg de l'Adige se trouvera reporté sur la crête
des Alpes Juliennes, et l'Autriche sera exclue de l'Italie. Quand
l'Autriche, ajoutait le Premier Consul, parlera de son amitié et de
son alliance, répondez que les gens qui viennent de se montrer si
attachés à l'alliance anglaise, ne sauraient tenir à la nôtre. Ayez en
négociant l'attitude du général Moreau, et imposez à M. de Cobentzel
l'attitude de l'archiduc Jean.--

[En marge: M. de Cobentzel cède enfin le double principe de la ligne
du Rhin et de l'Adige.]

Enfin, après plusieurs jours de résistance, des nouvelles plus
alarmantes arrivant à chaque instant des bords du Mincio (il faut ne
pas oublier que les événements s'étaient prolongés en Lombardie plus
qu'en Allemagne), M. de Cobentzel consentit, le 15 janvier 1801 (25
nivôse), à ce que l'Adige fût adopté pour limite des possessions de
l'Autriche en Italie. Il cessa de parler du duc de Modène, mais
renouvela la demande formelle du rétablissement du duc de Toscane dans
ses États. Il consentit encore à déclarer que la paix de l'Empire
serait signée à Lunéville, mais après que l'empereur se serait fait
donner des pouvoirs par la Diète germanique. Ce plénipotentiaire
réclamait dans le même protocole l'armistice pour l'Italie, mais sans
accorder la condition que la France y mettait, la remise immédiate de
Mantoue à nos troupes. Sa crainte était, qu'après l'abandon de ce
point d'appui, la France ne lui imposât des conditions plus dures; et,
quelque effrayante que lui parût la reprise des hostilités en Italie,
il ne voulait pas encore se démunir de ce gage.

Cette opiniâtreté à défendre son pays dans une situation si difficile,
était naturelle et honorable; cependant elle finissait par être
imprudente, et elle amena des conséquences que M. de Cobentzel n'avait
pas prévues.

[En marge: Les événements du nord secondent les prétentions du Premier
Consul.]

[En marge: La célèbre déclaration de 1780 renouvelée le 26 décembre
1800.]

[En marge: La Prusse adhère à la déclaration des neutres.]

Ce qui se passait dans le nord contribuait autant que les victoires de
nos armées, à élever les exigences du Premier Consul. Il avait pressé
jusqu'à ce moment la paix avec l'Autriche, d'abord pour avoir la paix,
et ensuite pour se garantir contre les retours si fréquents du
caractère de l'empereur Paul. Depuis quelques mois, il est vrai, ce
prince montrait un vif ressentiment contre l'Autriche et l'Angleterre,
mais une manoeuvre du cabinet autrichien ou anglais pouvait ramener le
czar à la coalition, et alors la France aurait eu encore l'Europe
entière sur les bras. C'est cette crainte qui avait porté le Premier
Consul à braver les inconvénients d'une campagne d'hiver, afin
d'écraser l'Autriche, pendant qu'elle était privée du concours des
forces du continent. La tournure que venaient de prendre les
événements dans le nord lui ôtant toute crainte de ce côté, il était
devenu à la fois plus patient, et plus exigeant. Paul, en effet,
avait rompu formellement avec ses anciens alliés, et s'était jeté tout
à fait dans les bras de la France, avec cette chaleur qu'il mettait à
toutes ses actions. Déjà fort disposé à se conduire ainsi, par l'effet
qu'avaient produit sur son esprit les merveilles de Marengo, la
restitution des prisonniers russes, l'offre de l'île de Malte, enfin
les flatteries adroites et délicates du Premier Consul, il avait été
définitivement entraîné par un dernier événement. On se souvient que
le Premier Consul, désespérant de sauver Malte, étroitement bloquée
par les Anglais, avait eu l'heureuse idée d'offrir cette île à Paul
Ier, que ce prince avait reçu cette offre avec transport, qu'il avait
chargé M. de Sprengporten d'aller à Paris remercier le chef du
gouvernement français, de recevoir les prisonniers russes, et de les
conduire à Malte pour y tenir garnison. Mais dans l'intervalle le
général Vaubois, réduit à la dernière extrémité, avait été contraint
de rendre l'île aux Anglais. Cet événement, qui, en toute autre
circonstance, aurait dû affliger le Premier Consul, le chagrina peu.
J'ai perdu Malte, dit-il, mais j'ai placé la pomme de discorde entre
les mains de mes ennemis.--En effet, Paul se hâta de réclamer auprès
de l'Angleterre le siége de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem; mais
le cabinet britannique se garda de le rendre, et répondit par un refus
pur et simple. Paul n'y tint plus. Il mit l'embargo sur les vaisseaux
anglais, en fit arrêter jusqu'à 300 à la fois dans les ports de la
Russie, et ordonna même de couler à fond ceux qui chercheraient à se
sauver. Cette circonstance, jointe à la querelle des neutres exposée
plus haut, ne pouvait manquer d'amener une guerre. Le czar se mit à la
tête de cette querelle, et, appelant à lui la Suède, le Danemark, la
Prusse même, leur proposa de renouveler la ligue de neutralité
maritime de 1780. Il invita le roi de Suède à venir à Pétersbourg pour
conférer sur ce grave sujet. Le roi Gustave s'y rendit, et fut reçu
magnifiquement. Paul, plein de la manie qui le possédait, tint à
Saint-Pétersbourg un grand chapitre de Malte, reçut chevaliers le roi
de Suède et tous les personnages qui l'accompagnaient, et prodigua
sans mesure les honneurs de l'ordre. Mais il fit quelque chose de plus
sérieux, et renouvela sur-le-champ la ligue de 1780. Le 26 décembre
fut signée, par les ministres de Russie, de Suède et de Danemark, une
déclaration, par laquelle ces trois puissances maritimes s'engageaient
à maintenir, même par les armes, les principes du droit des neutres.
Elles énuméraient tous ces principes dans leur déclaration, sans
omettre un seul de ceux que nous avons déjà mentionnés, et que la
France venait de faire reconnaître par l'Amérique. Elles s'engageaient
en outre à réunir leurs forces, pour les diriger en commun contre
toute puissance, quelle qu'elle fût, qui porterait atteinte aux droits
qu'elles disaient leur appartenir. Le Danemark, quoique fort zélé pour
les intérêts des neutres, aurait voulu cependant ne pas procéder si
vite; mais les glaces le couvraient pour trois mois; il espérait
qu'avant le retour de la belle saison, l'Angleterre aurait cédé, ou
du moins que les préparatifs des neutres de la Baltique seraient
suffisants, pour empêcher la flotte britannique de se présenter devant
le Sund, comme elle venait de le faire au mois d'août. La Prusse, qui
aurait voulu négocier aussi sans se prononcer avec autant de
promptitude; fut entraînée comme la Suède et le Danemark, et adhéra
deux jours après à la déclaration de Pétersbourg.

C'étaient là des événements graves, et qui assuraient à la France
l'alliance de tout le nord de l'Europe contre l'Angleterre; mais ce
n'étaient pas là tous les succès diplomatiques du Premier Consul.
L'empereur Paul avait proposé à la Prusse de s'entendre avec la France
sur ce qui se passait à Lunéville, et de convenir à trois des bases de
la paix générale. Or, les idées que ces deux puissances[8] venaient de
communiquer à Paris, étaient exactement celles que la France cherchait
à faire prévaloir à Lunéville.

         [Note 8: Lettre du roi de Prusse du 14 janvier, communiquée
         par M. de Lucchesini.]

La Prusse et la Russie concédaient sans contestation à la République
française, la rive gauche du Rhin; seulement elles demandaient une
indemnité pour les princes qui perdaient des portions de territoire,
mais uniquement pour les princes héréditaires, et au moyen de la
sécularisation des États ecclésiastiques. C'était justement le principe
que repoussait l'Autriche, et qu'admettait la France. La Russie et la
Prusse demandaient l'indépendance de la Hollande, de la Suisse, du
Piémont, de Naples, ce qui, dans le moment, n'était en rien contraire
aux projets du Premier Consul. L'empereur Paul ne se mêlait des intérêts
de Naples et du Piémont, qu'à cause du traité d'alliance conclu avec ces
États en 1798, lorsqu'il avait fallu les entraîner dans la guerre de la
seconde coalition; mais il n'entendait protéger Naples, qu'à condition
que cette cour romprait avec l'Angleterre. Quant au Piémont, il ne
réclamait qu'une légère indemnité pour la cession de la Savoie à la
France. Il trouvait bon, et la Prusse avec lui, que la France réprimât
l'ambition de l'Autriche en Italie, et la réduisît à la limite de
l'Adige. Paul enfin était si ardent, qu'il demandait au Premier Consul
de se lier étroitement à lui contre l'Angleterre, au point de s'engager
à ne faire de paix avec elle, qu'après la restitution de Malte à l'ordre
de Saint-Jean-de-Jérusalem. C'était plus que ne voulait le Premier
Consul, qui craignait des engagements aussi absolus. Paul, désirant que
les dehors répondissent à l'état vrai des choses, établit, au lieu de
communications clandestines entre M. de Krudener et le général
Beurnonville à Berlin, une négociation publique à Paris même. En
conséquence, il nomma un plénipotentiaire, M. de Kalitscheff, pour aller
traiter ostensiblement avec le cabinet français. M. de Kalitscheff avait
ordre de se rendre immédiatement en France. Ce négociateur était porteur
d'une lettre destinée au Premier Consul, et de plus écrite de la propre
main de l'empereur Paul. Nous avions déjà M. de Sprengporten à Paris,
nous allions avoir M. de Kalitscheff; il n'était pas possible de désirer
une réconciliation plus éclatante de la Russie avec la France.

Tout était donc changé en Europe, au nord comme au midi. Au nord, les
puissances maritimes, en guerre ouverte avec l'Angleterre, cherchaient
à se liguer avec nous et contre elle, par des engagements absolus. Au
midi, l'Espagne s'était enchaînée à nous par les liens les plus
étroits; elle menaçait le Portugal pour l'obliger à rompre avec la
Grande-Bretagne. Enfin l'Autriche, vaincue en Allemagne et en Italie,
abandonnée à nos coups par toutes les puissances, n'avait pour se
défendre que l'audacieuse obstination de son négociateur à Lunéville.

Ces événements, préparés par l'habileté du Premier Consul, venaient
d'éclater, coup sur coup, dans les premiers jours de janvier. La
Prusse et la Russie, en effet, manifestaient leurs vues pour la paix
du Continent, et Paul annonçait de sa propre main au Premier Consul
l'envoi de M. de Kalitscheff, au moment même où M. de Cobentzel,
cédant sur la limite de l'Adige, mais se défendant opiniâtrement sur
tout le reste, refusait la remise de Mantoue pour prix d'un armistice
en Italie.

[En marge: Conséquences des événements du nord à l'égard des
négociations de Lunéville.]

Le Premier Consul voulut suspendre immédiatement la marche de la
négociation à Lunéville. Il fit donner des instructions à Joseph, et
lui écrivit[9] pour tracer à notre légation une conduite nouvelle.
Dans un état de crise comme celui où se trouvait l'Europe, il jugeait
peu convenable de se presser. On pourrait, en effet, avoir trop cédé,
ou stipulé quelque chose qui contrarierait les vues des cours du
nord. Croyant d'ailleurs que M. de Kalitscheff allait arriver sous peu
de jours, il voulait l'avoir vu, avant de s'engager définitivement.
Ordre fut donc donné à Joseph de temporiser au moins pendant dix
jours, avant de signer, et d'exiger des conditions encore plus dures
que les précédentes.

         [Note 9: Lettre du 1er pluviôse (21 janvier). (Dépôt de la
         Secrétairerie d'État.)]

[En marge: Vues définitives du Premier Consul sur l'Italie.]

L'Autriche avait consenti à se renfermer sur l'Adige. Le Premier
Consul voulait entendre aujourd'hui par là, que le duc de Toscane ne
resterait pas en Italie, et recevrait comme le duc de Modène une
indemnité en Allemagne. Son projet définitif était de ne laisser en
Italie aucun prince autrichien. Laisser le duc de Toscane en Toscane,
c'était, suivant lui, donner Livourne aux Anglais; le transporter dans
les Légations, c'était ménager un pied à terre à l'Autriche, au delà
du Pô. En conséquence, il s'arrêtait à l'idée de transférer la Toscane
à la maison de Parme, comme on l'avait stipulé à Madrid; de confier
par conséquent Livourne à la marine espagnole, et de composer dès lors
la République Cisalpine de toute la vallée du Pô; car, d'après ce
plan, elle aurait le Milanais, le Mantouan, Plaisance, Parme, Modène
et les Légations. Le Piémont, situé à l'origine de cette vallée, ne
serait plus qu'un prisonnier de la France. L'Autriche, ramenée au delà
de l'Adige, était jetée à une extrémité de l'Italie; Rome, Naples
étaient confinées à l'autre extrémité; la France, placée au centre par
la Toscane et la Cisalpine, contenait et dominait cette superbe
contrée.

Joseph Bonaparte eut donc pour nouvelles instructions d'exiger, que
le duc de Toscane fût, comme le duc de Modène, transporté en
Allemagne; que le principe de la sécularisation des États
ecclésiastiques servît à indemniser les princes héréditaires
allemands, aussi bien que les princes italiens dépossédés par la
France; que la paix avec l'Empire fût signée en même temps que la paix
avec l'Autriche, sans même attendre les pouvoirs de la Diète; que l'on
ne stipulât rien sur Naples, Rome, le Piémont, par le motif que la
France, tout en voulant conserver ces États, désirait auparavant
s'entendre avec eux sur les conditions de leur conservation; enfin que
Mantoue fût remise à l'armée française, sous peine d'une reprise
immédiate des hostilités.

Rien n'est plus simple, quand une négociation n'est pas terminée,
quand un traité n'est pas signé, rien n'est plus simple que de
modifier les conditions proposées. Le cabinet français était donc dans
son droit, en changeant ses premières conditions; mais il faut
reconnaître que le changement ici était brusque et considérable.

[En marge: Abandon de Mantoue par M. de Cobentzel.]

M. de Cobentzel, pour trop attendre, pour trop demander, pour
s'obstiner à méconnaître sa vraie position, avait perdu le moment
favorable. Suivant sa coutume, il se récria beaucoup, et menaça la
France du désespoir de l'Autriche. Il était pressé néanmoins d'obtenir
l'armistice pour l'Italie, et dès lors résigné à livrer Mantoue; mais
il craignait, après avoir livré ce boulevard, d'être à la merci de la
France, et de voir surgir de nouvelles exigences. Dans cette
disposition d'esprit, il se montra méfiant, questionneur, et ne
rendit Mantoue qu'à la dernière extrémité. Enfin, le 26 janvier (6
pluviôse), il signa la remise de cette place à l'armée française,
moyennant un armistice en Italie, et une prolongation d'armistice en
Allemagne. Les négociateurs firent partir des courriers de Lunéville
même, pour prévenir sur l'Adige une effusion de sang, qui était
imminente.

Les conférences des jours suivants se passèrent, à Lunéville, en vives
discussions. M. de Cobentzel disait qu'on lui avait promis le
rétablissement du grand-duc, le jour même où il avait consenti à la
limite de l'Adige. Joseph répondait que cela était vrai, mais qu'on
accordait le rétablissement de ce prince en Allemagne; que chaque État
profitait de sa situation présente, pour traiter plus avantageusement;
que la France, en agissant ainsi, appliquait les propres principes
exprimés par M. de Thugut, dans ses lettres de l'hiver dernier; que
d'ailleurs le grand-duc, dont il s'agissait maintenant, serait en
Toscane isolé de l'Autriche, et compromis; que dans les Légations, au
contraire, il serait trop bien placé, car il servirait de lien entre
l'Autriche, Rome et Naples, c'est-à-dire entre les ennemis de la
France, et que de cela, on n'en voulait à aucun prix. Il fallait donc
renoncer à le placer soit en Toscane, soit dans les Légations.

Après de vives controverses, M. de Cobentzel semblait consentir enfin
à ce que les indemnités pour le grand-duc fussent prises en Allemagne;
mais il ne voulait pas admettre le principe absolu de la
sécularisation des États ecclésiastiques. Les États ecclésiastiques
étaient à la dévotion de l'Autriche, notamment les trois
électeurs-archevêques de Trêves, de Cologne et de Mayence, tandis que
les princes héréditaires, au contraire, étaient souvent opposés à son
influence dans la Diète germanique. L'Autriche consentait aux
sécularisations, entendues de telle façon, que les petits États
ecclésiastiques serviraient à indemniser non-seulement les princes
héréditaires de Bavière, Wurtemberg, Orange, mais les grands princes
ecclésiastiques, tels que les archevêques de Trêves, Cologne et
Mayence; alors son influence aurait été en partie maintenue en
Allemagne. Joseph Bonaparte avait ordre de se refuser obstinément à
cette proposition. Il ne devait admettre le principe des
sécularisations qu'au profit des princes héréditaires seulement.
Enfin, M. de Cobentzel ne voulait pas signer la paix de l'Empire, sans
pouvoirs de la Diète. À l'en croire, c'était pour ne pas manquer aux
formes; mais, en réalité, c'était pour ne pas rendre trop évident le
rôle qu'on jouait ordinairement à l'égard des membres du corps
germanique, rôle qui consistait à les compromettre avec la France
toutes les fois que l'Autriche y avait intérêt, et à les abandonner
ensuite quand la guerre avait été malheureuse. En 1797, elle avait
livré Mayence à l'armée française, ce qui avait été jugé fort
sévèrement par toute l'Allemagne; et aujourd'hui, signer pour l'Empire
sans pouvoirs de la Diète, semblait à M. de Cobentzel un nouveau fait
bien grave, à joindre à tous les faits antérieurs, que les princes
allemands reprochaient à leur souverain. Joseph Bonaparte répondait à
ces raisons, qu'on découvrait bien le véritable motif de l'Autriche,
qu'elle craignait de se compromettre avec le corps germanique, mais
que ce n'était pas à la France à entrer dans de telles considérations;
que, quant à la question de forme, il y avait l'exemple de la paix de
Baden en 1714, signée par l'empereur, sans les pouvoirs de la Diète;
que d'ailleurs on lui demandait uniquement de sanctionner ce que la
députation de l'Empire avait déjà consenti à Rastadt, c'est-à-dire
l'abandon de la rive gauche du Rhin à la France, et que son refus
serait un triste service rendu à l'Allemagne, car les armées
françaises resteraient dans les territoires occupés par elles, jusqu'à
la paix avec l'Empire, tandis que, si la paix était commune à tous les
princes allemands, l'évacuation suivrait immédiatement les
ratifications.

[En marge: Fév. 1801.]

Ces discussions durèrent plusieurs jours. Cependant M. de Cobentzel
était pressé de conclure. De son côté, la légation française, qui
avait d'abord voulu différer de quelques jours la signature du traité,
avertie aujourd'hui que M. de Kalitscheff ne devait pas arriver aussi
prochainement à Paris qu'on l'avait cru d'abord, ne voyait plus
d'avantage à temporiser; elle désirait en finir aussi. L'ordre, en
effet, venait d'être donné aux deux plénipotentiaires de se mettre
d'accord, et, afin de décider M. de Cobentzel, on avait autorisé
Joseph Bonaparte à faire l'une de ces concessions, qui, au dernier
moment, servent de prétexte à un négociateur épuisé, pour se rendre
avec honneur. Le thalweg du Rhin était la limite assignée à la France
et à l'Allemagne; il en résultait que Dusseldorf, Ehrenbreitstein,
Philipsbourg, Kehl, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, quoique
attachés à la rive gauche par beaucoup de liens, devaient rester à la
confédération germanique. Mais Cassel, faubourg de Mayence sur la rive
droite, était un sujet de contestation, car ce faubourg était
difficile à détacher de la ville même. On autorisa Joseph à céder
Cassel, mais à condition de le démanteler. De la sorte, Mayence
n'était plus une tête de pont fortifiée, donnant passage en tout temps
sur la rive droite du Rhin.

Le 9 février 1801 (20 pluviôse an IX), eut lieu la dernière
conférence. Suivant l'usage, on ne fut jamais plus près de rompre, que
le jour où l'on était près de s'entendre définitivement. M. de
Cobentzel insista vivement sur le maintien du grand-duc de Toscane en
Italie, sur l'indemnité destinée aux princes allemands, indemnité
qu'il voulait rendre commune aux princes ecclésiastiques de premier
ordre, sur l'inconvénient enfin de signer pour le corps germanique,
sans avoir les pouvoirs de la Diète. Un article relatif aux dettes de
la Belgique fit naître aussi de grandes difficultés. Sur tout cela
enfin, il déclara qu'il n'oserait pas conclure sans recourir à Vienne.
Là-dessus, Joseph répondit que son gouvernement lui enjoignait de
déclarer les négociations rompues, si on ne terminait pas sans
désemparer; il ajoutait que cette fois l'Autriche serait rejetée au
delà des Alpes Juliennes. Enfin il céda Cassel, outre toutes les
positions fortifiées de la rive droite, mais à la condition que la
France les démolirait avant de les évacuer, et que ces fortifications
ne seraient pas rétablies.

[En marge: Signature du traité de Lunéville, le 9 février 1801.]

À cette concession, M, de Cobentzel se rendit, et le traité fut signé
le 9 février 1801, à cinq heures et demie du soir, à la grande joie de
Joseph, à la grande douleur de M. de Cobentzel, qui n'avait au surplus
rien à se reprocher, car, s'il avait compromis les intérêts de sa
cour, c'était pour avoir voulu les trop bien défendre.

Tel fut le célèbre traité de Lunéville, qui terminait la guerre de la
deuxième coalition, et, pour la seconde fois, concédait la rive gauche
du Rhin à la France, avec une situation dominante en Italie. En voici
les dispositions essentielles.

Le thalweg du Rhin, depuis sa sortie du territoire helvétique, jusqu'à
son entrée sur le territoire batave formait la limite de la France et
de l'Allemagne. Dusseldorf, Ehrenbreitstein, Cassel, Kehl,
Philipsbourg, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, restaient à
l'Allemagne, mais après avoir été démantelés. Les princes héréditaires
qui faisaient des pertes sur la rive gauche, devaient être indemnisés.
Il n'était pas parlé des princes ecclésiastiques, ni du mode des
indemnités; mais il était bien entendu que tout ou partie des
territoires ecclésiastiques fourniraient la matière de l'indemnité.
L'empereur, à Lunéville comme à Campo-Formio, cédait les provinces
belgiques à la France, ainsi que les petits territoires qu'il
possédait sur la rive gauche, tels que le comté de Falkenstein, le
Frickthal, une enclave entre Zurzach et Bâle. Il abandonnait de plus
le Milanais à la Cisalpine. Il n'obtenait d'autre indemnité pour cela
que les États vénitiens jusqu'à l'Adige, qui lui étaient précédemment
assurés par le traité de Campo-Formio. Il perdait l'évêché de
Salzbourg, qui lui avait été promis par un article secret du même
traité. Sa maison, en outre, était privée de la Toscane, cédée à la
maison de Parme. Une indemnité en Allemagne était promise au duc de
Toscane. Le duc de Modène conservait la promesse du Brisgau.

L'Italie se trouvait donc constituée sur une base beaucoup plus
avantageuse pour la France, qu'à l'époque du traité de Campo-Formio.
L'Autriche continuait d'avoir l'Adige pour limite, mais la Toscane
était enlevée à sa maison, et donnée à une maison dépendante de la
France; les Anglais étaient exclus de Livourne; toute la vallée du Pô,
depuis la Sesia et le Tanaro jusqu'à l'Adriatique, appartenait à la
République Cisalpine, fille dépendante de la République française; le
Piémont enfin, confiné aux sources du Pô, dépendait de nous. Ainsi,
maîtres de la Toscane et de la Cisalpine, nous occupions toute
l'Italie centrale, et nous empêchions les Autrichiens de donner la
main au Piémont, au Saint-Siége et à Naples.

L'Autriche avait perdu à la première coalition la Belgique et la
Lombardie, outre Modène pour sa maison. Elle perdait à la seconde
l'évêché de Salzbourg pour elle-même, la Toscane pour sa maison; ce
qui entraînait une position un peu inférieure en Allemagne, mais
très-inférieure en Italie. Ce n'était pas trop assurément pour tant de
sang répandu, pour tant d'efforts imposés à la France.

Le principe des sécularisations n'était pas explicitement, mais
implicitement posé, puisque l'on promettait d'indemniser les princes
héréditaires, sans parler des princes ecclésiastiques. Évidemment
l'indemnité ne pouvait être demandée qu'aux princes ecclésiastiques
eux-mêmes.

La paix était déclarée commune aux Républiques batave, helvétique,
cisalpine et ligurienne. Leur indépendance était garantie. Rien
n'était dit à l'égard de Naples, du Piémont et du Saint-Siége. Ces
États dépendaient du bon vouloir de la France, qui, du reste, était
liée à l'égard du Piémont et de Naples, par l'intérêt que l'empereur
Paul portait à ces deux cours, et à l'égard du Saint-Siége, par les
projets religieux du Premier Consul.

Cependant le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait encore voulu
s'expliquer avec personne relativement au Piémont. Mécontent du roi de
Sardaigne, qui livrait ses ports aux Anglais, il tenait à conserver sa
liberté, à l'égard d'un territoire placé si près de la France, et qui
lui importait si fort.

L'empereur signait la paix pour lui-même, comme souverain des États
Autrichiens, et pour tout le corps germanique, comme empereur
d'Allemagne. La France promettait secrètement l'emploi de son
influence auprès de la Prusse, pour la disposer à trouver bonne cette
manière de procéder de l'empereur. Les ratifications devaient être
échangées sous trente jours, par l'Autriche et par la France. Les
armées françaises ne devaient évacuer l'Allemagne qu'après que les
ratifications auraient été échangées à Lunéville, mais devaient
l'avoir évacuée entièrement un mois après cet échange.

Ici, comme à Campo-Formio, la liberté de tous les détenus pour cause
politique était stipulée. Il était convenu que les Italiens renfermés
dans les prisons de l'Autriche, Moscati et Caprara notamment, seraient
relâchés. Le Premier Consul n'avait cessé de demander cet acte
d'humanité, depuis l'ouverture du congrès.

Le général Bonaparte était arrivé au pouvoir le 9 novembre 1799 (18
brumaire an VIII); on était parvenu au 9 février 1801 (20 pluviôse an
IX); il s'était par conséquent écoulé quinze mois tout juste, et déjà
la France, en partie réorganisée au dedans, complètement victorieuse
au dehors, était en paix avec le continent, en alliance avec le nord
et le midi de l'Europe contre l'Angleterre. L'Espagne s'apprêtait à
marcher contre le Portugal; la reine de Naples se jetait à nos pieds;
la cour de Rome négociait à Paris l'arrangement des affaires
religieuses.

Le général Bellavène, chargé de porter le traité, partit de Lunéville
le 9 février au soir, et arriva en courrier extraordinaire à Paris. Le
texte même du traité qu'il apportait fut inséré immédiatement au
_Moniteur_. Paris fut soudainement illuminé; une joie vive et générale
éclata de toute part; on rendit mille actions de grâces au Premier
Consul, pour cet heureux résultat de ses victoires et sa politique.

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.



LIVRE HUITIÈME.

MACHINE INFERNALE.

     Complots dirigés contre la vie du Premier Consul.--Trois agents
     de Georges, les nommés Carbon, Saint-Réjant, Limoëlan, forment le
     projet de faire périr le Premier Consul par l'explosion d'un
     baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivôse,
     pour l'exécution de ce crime.--Le Premier Consul sauvé par la
     dextérité de son cocher.--Émotion générale.--Le crime attribué
     aux révolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouché pour
     eux.--Déchaînement des nouveaux courtisans contre ce
     ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il découvre en partie
     la vérité, et la fait connaître; mais on n'en persiste pas moins
     à poursuivre les révolutionnaires.--Irritation du Premier
     Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Délibération à ce sujet
     dans le sein du Conseil d'État.--On se fixe après de longues
     discussions, et on aboutit à la résolution de déporter un certain
     nombre de révolutionnaires sans jugement.--Quelques résistances,
     mais bien faibles, opposées à cet acte arbitraire.--On examine
     s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontanée du
     gouvernement, déférée seulement au Sénat, sous le rapport de la
     constitutionnalité.--Ce dernier projet l'emporte.--La déportation
     prononcée contre cent trente individus qualifiés de
     terroristes.--Fouché, qui les savait étrangers à l'attentat du 3
     nivôse, consent néanmoins à la mesure qui les
     proscrit.--Découverte des vrais auteurs de la machine
     infernale.--Supplice de Carbon et Saint-Réjant.--Injuste
     condamnation de Topino-Lebrun, Aréna, etc.--Session de l'an
     IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le
     Tribunat.--Loi des tribunaux spéciaux pour la répression du
     brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la
     liquidation des années V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an
     IX.--Règlement définitif de la dette publique.--Rejet par le
     Tribunat, et adoption par le Corps Législatif, de ce plan de
     finances.--Sentiment qu'éprouve le Premier Consul.--Continuation
     de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de
     Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du
     Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard établis au Simplon et
     au Mont-Cenis.


[En marge: Déc. 1800.]

[En marge: Les derniers efforts des partis, dirigés contre la personne
du Premier Consul.]

Tandis que la situation extérieure de la France devenait tous les
jours plus brillante, que l'Autriche et l'Allemagne signaient la paix,
que les puissances du nord se liguaient avec nous pour résister à la
domination maritime de l'Angleterre, que le Portugal et le royaume de
Naples se fermaient pour elle, et que tout enfin réussissait comme à
souhait à un gouvernement victorieux et modéré, la situation
intérieure offrait le spectacle, quelquefois horrible, des dernières
convulsions des partis expirants. On a déjà vu, malgré la prompte
réorganisation du gouvernement, le brigandage infestant les grandes
routes, et les factions au désespoir essayant l'assassinat contre la
personne du Premier Consul. C'étaient là les conséquences inévitables
de nos anciennes discordes. Les hommes que la guerre civile avait
formés au crime, et qui ne pouvaient plus se résigner à une vie
paisible et honnête, cherchaient une occupation sur les grands
chemins. Les factions abattues, désespérant de vaincre les grenadiers
de la garde consulaire, essayaient de détruire, par des moyens
atroces, l'invincible auteur de leur défaite.

[En marge: Affreux brigandages sur les grandes routes.]

Le brigandage s'était encore accru à l'approche de l'hiver. On ne
pouvait plus parcourir les routes, sans s'exposer à y être pillé ou
assassiné. Les départements de la Normandie, de l'Anjou, du Maine, de
la Bretagne, du Poitou, étaient comme jadis les théâtres de ce
brigandage. Mais le mal s'était propagé. Plusieurs départements du
centre et du midi, tels que ceux du Tarn, de la Lozère, de l'Aveyron,
de la Haute-Garonne, de l'Hérault, du Gard, de l'Ardèche, de la Drôme,
de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, des Hautes et Basses-Alpes, du Var,
avaient été infestés à leur tour. Dans ces départements, les troupes
de brigands s'étaient recrutées des assassins du midi, qui, sous
prétexte de poursuivre les Jacobins, égorgeaient, pour les voler, les
acquéreurs de biens nationaux; des jeunes gens qui ne voulaient pas
obéir à la conscription, et de quelques soldats que la misère avait
chassés de l'armée de Ligurie, pendant le cruel hiver de 1799 à 1800.
Ces malheureux, une fois engagés dans cette vie criminelle, y avaient
pris goût, et il n'y avait que la force des armes, et la rigueur des
lois, qui pussent les en détourner. Ils arrêtaient les voitures
publiques; ils enlevaient chez eux les acquéreurs de biens nationaux,
souvent aussi les propriétaires riches, les transportaient dans les
bois, comme le sénateur Clément de Ris, par exemple, qu'ils avaient
détenu pendant vingt jours, faisaient subir d'horribles tortures à
leurs victimes, quelquefois leur brûlaient les pieds jusqu'à ce
qu'elles se rachetassent, en livrant des sommes considérables. Ils
s'attaquaient surtout aux caisses publiques, et allaient chez les
percepteurs eux-mêmes, s'emparer des fonds de l'État, sous prétexte de
faire la guerre au gouvernement. Des vagabonds, qui, au milieu de ces
temps de trouble, avaient quitté leur province pour se livrer à la vie
errante, leur servaient d'éclaireurs, en exerçant dans les villes le
métier de mendiants. Ces misérables, s'informant de tout pendant
qu'ils étaient occupés à mendier, signalaient aux brigands leurs
complices ou les voitures à arrêter, ou les maisons à piller.

Il fallait de petits corps d'armée pour combattre ces bandes. Quand on
parvenait à les atteindre, la justice ne pouvait sévir, car les
témoins n'osaient pas déposer, et les jurés craignaient de prononcer
des condamnations. Les mesures extraordinaires sont toujours
regrettables, moins par les rigueurs qu'elles entraînent, que par
l'ébranlement qu'elles causent à la constitution d'un pays, surtout
quand cette constitution est nouvelle. Mais ici des mesures de ce
genre étaient inévitables, car la justice ordinaire, après avoir été
essayée, venait d'être reconnue impuissante. On avait préparé un
projet de loi pour instituer des tribunaux spéciaux, destinés à
réprimer le brigandage. Ce projet, présenté au Corps Législatif réuni
dans le moment, était l'objet des plus vives attaques de la part de
l'opposition. Le Premier Consul, exempt de ces scrupules de légalité,
qui ne naissent que dans les temps calmes, et qui, même lorsqu'ils
arrivent à être petits ou étroits, sont du moins un signe heureux de
respect pour le régime légal, le Premier Consul n'avait pas hésité à
recourir aux lois militaires, en attendant l'adoption du projet
actuellement en discussion. Comme il fallait employer des corps de
troupes pour réprimer ces bandes de brigands, la gendarmerie n'étant
plus assez forte pour les combattre, il crut pouvoir assimiler cette
situation à un état de guerre véritable, qui autorisait l'application
des lois propres à l'état de guerre. Il forma plusieurs petits corps
d'armée, qui parcouraient les départements infestés, et que suivaient
des commissions militaires. Tous les brigands pris les armes à la
main étaient jugés en quarante-huit heures, et fusillés.

L'horreur qu'inspiraient ces scélérats était si grande et si générale,
que personne n'osait élever un doute ni sur la régularité, ni sur la
justice de ces exécutions. Pendant ce temps, des scélérats d'une autre
espèce méditaient, par des moyens différents et plus atroces encore,
la ruine du gouvernement consulaire. Tandis que Demerville, Ceracchi,
Aréna, étaient soumis à une instruction judiciaire, leurs adhérents du
parti révolutionnaire continuaient à former mille projets, plus
insensés les uns que les autres. Ils avaient imaginé d'assassiner le
Premier Consul dans sa loge à l'Opéra, et avaient à peine osé, comme
on a vu, se saisir de leurs poignards. Maintenant ils rêvaient autre
chose. Tantôt ils voulaient provoquer un tumulte à la sortie de l'un
des théâtres, et, au milieu de ce tumulte, égorger le Premier Consul;
tantôt ils voulaient l'enlever sur la route de la Malmaison, et
l'assassiner après l'avoir enlevé. Tout cela, en vrais déclamateurs de
clubs, ils le disaient partout, et tout haut, de telle manière que la
police était informée heure par heure de chacun de leurs projets. Mais
tandis qu'ils parlaient sans cesse, pas un d'eux n'était assez hardi
pour mettre la main à l'oeuvre. M. Fouché les craignait peu, et
néanmoins les surveillait avec une attention continuelle. Cependant,
parmi leurs nombreuses inventions, il en était une plus redoutable que
les autres, et qui avait donné beaucoup d'éveil à la police. Un nommé
Chevalier, ouvrier employé dans les fabrications d'armes, établies à
Paris sous la Convention, avait été surpris travaillant à une machine
affreuse. C'était un baril rempli de poudre et de mitraille, auquel
était ajusté un canon de fusil avec une détente. Cette machine était
évidemment destinée à faire sauter le Premier Consul. L'inventeur fut
saisi, et jeté en prison. Cette nouvelle invention fit quelque bruit,
et contribua davantage à tenir tous les regards fixés sur ceux qu'on
appelait les Jacobins et les terroristes. Leur réputation de
quatre-vingt-treize leur valait d'être plus redoutés qu'ils ne le
méritaient. Le Premier Consul, ainsi que nous l'avons déjà dit,
partageait à leur égard l'erreur du public, et ayant toujours affaire
au parti révolutionnaire, tantôt avec les honnêtes gens de ce parti,
mécontents d'une réaction trop rapide, tantôt avec les scélérats
rêvant le crime dont ils n'avaient plus l'énergie, s'en prenait aux
révolutionnaires de toutes choses, n'en voulait qu'à eux, ne parlait
de punir qu'eux seuls. M. Fouché persistait, mais en vain, à ramener
son attention sur les royalistes. Il aurait fallu des faits graves,
pour redresser l'opinion du Premier Consul, et celle du public à ce
sujet. Malheureusement il s'en préparait d'atroces.

[En marge: Trois agents de Georges envoyés à Paris pour assassiner le
Premier Consul.]

[En marge: Projet de la machine dite infernale.]

Georges, revenu de Londres dans le Morbihan, regorgeait d'argent,
grâce aux Anglais, et dirigeait secrètement les pillards de
diligences. Il avait envoyé à Paris quelques sicaires avec mission
d'assassiner le Premier Consul. Parmi eux se trouvaient les nommés
Limoëlan et Saint-Réjant, tous deux éprouvés dans les horreurs de la
guerre civile, et le second, ancien officier de marine, ayant
quelques connaissances en artillerie. À ces deux hommes s'était joint
un troisième, appelé Carbon, personnage subalterne, digne valet de ces
grands criminels. Arrivés les uns après les autres à Paris, vers la
fin de novembre 1800 (premiers jours de frimaire), ils cherchaient le
moyen le plus sûr de tuer le Premier Consul, et ils avaient fait dans
les environs de Paris, plus d'un essai, avec des fusils à vent. Le
ministre Fouché, averti de leur présence et de leur projet, les
faisait observer avec soin. Mais par la maladresse de deux agents
employés à les suivre, il les avait perdus de vue. Tandis que la
police s'efforçait de ressaisir leurs traces, ces scélérats s'étaient
enveloppés des plus épaisses ténèbres. Ne déclamant pas comme les
jacobins, ne livrant leur secret à personne, ils préparaient un
horrible forfait, qui n'a été égalé qu'une fois, c'est de nos jours.
La machine de Chevalier leur avait inspiré l'idée de faire mourir le
Premier Consul, au moyen d'un baril de poudre chargé de mitraille. Ils
résolurent de disposer ce baril sur une petite charrette, et de le
placer dans l'une des rues étroites qui aboutissaient alors au
Carrousel, et que le Premier Consul traversait souvent en voiture. Ils
achetèrent un cheval, une charrette, et louèrent une remise, en se
faisant passer pour marchands forains. Saint-Réjant qui était, comme
nous venons de le dire, officier de marine et artilleur, fit les
expériences nécessaires, se rendit plusieurs fois au Carrousel, pour
voir sortir des Tuileries la voiture du Premier Consul, calculer le
temps qu'elle mettait à se rendre aux rues voisines, et tout disposer
de manière que le baril fît explosion à propos. Ces trois hommes
adoptèrent, pour l'accomplissement de leur projet, un jour où le
Premier Consul devait se rendre à l'Opéra, afin d'entendre un oratorio
de Haydn, _la Création_, qu'on exécutait pour la première fois.
C'était le 3 nivôse (24 décembre 1800). Ils choisirent pour théâtre du
crime la rue Saint-Nicaise, qui aboutissait du Carrousel à la rue de
Richelieu, et que le Premier Consul avait l'habitude de traverser fort
souvent. Dans cette rue, plusieurs détours consécutifs devaient
ralentir la voiture la mieux conduite. Le jour arrivé, Carbon,
Saint-Réjant et Limoëlan conduisirent leur charrette rue
Saint-Nicaise, et se séparèrent ensuite. Tandis que Saint-Réjant était
chargé de mettre le feu au baril de poudre, les deux autres devaient
se placer en vue des Tuileries, pour venir l'avertir, dès qu'ils
verraient paraître la voiture du Premier Consul. Saint-Réjant avait eu
la barbarie de donner à garder à une jeune fille de quinze ans, le
cheval attelé à cette horrible machine. Quant à lui, il se tenait tout
prêt à mettre le feu.

[En marge: Le Premier Consul sauvé par la dextérité de son cocher.]

Dans ce moment, en effet, le Premier Consul, épuisé de travail,
hésitait à se rendre à l'Opéra. Mais il se laissa persuader par les
vives instances de ceux qui l'entouraient, et partit des Tuileries à
huit heures un quart. Les généraux Lannes, Berthier et Lauriston
l'accompagnaient. Un détachement de grenadiers à cheval lui servait
d'escorte. Heureusement ces grenadiers suivaient la voiture au lieu
de la précéder. Elle arriva dans le passage étroit de la rue
Saint-Nicaise, sans avoir été annoncée, ni par le détachement, ni par
les complices eux-mêmes. Ceux-ci ne vinrent pas prévenir Saint-Réjant,
soit que la peur les en eût empêchés, soit qu'ils n'eussent point
reconnu l'équipage du Premier Consul. Saint-Réjant lui-même n'aperçut
la voiture que lorsqu'elle avait un peu dépassé la machine. Il fut
vivement heurté par un des gardes à cheval, mais il ne se déconcerta
pas, mit le feu, et se hâta de s'enfuir. Le cocher du Premier Consul,
qui était fort adroit, et qui conduisait ordinairement son maître avec
une extrême rapidité, avait eu le temps de franchir l'un des tournants
de la rue, quand l'explosion se fit tout à coup entendre. La secousse
fut épouvantable; la voiture faillit être renversée; toutes les glaces
furent brisées; la mitraille vint déchirer la façade des maisons
voisines. Un des grenadiers à cheval reçut une légère blessure, et une
quantité de personnes mortes ou mourantes encombrèrent sur-le-champ
les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui l'accompagnaient
crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille; ils s'arrêtèrent
un instant, surent bientôt ce qui en était, et continuèrent leur
route. Le Premier Consul voulut se rendre à l'Opéra. Il montra un
visage calme, impassible, au milieu de l'émotion extraordinaire qui de
toutes parts éclatait dans la salle. On disait déjà que, pour
l'atteindre, des brigands avaient fait sauter un quartier de Paris.

[En marge: Colère du Premier Consul contre les Jacobins, auxquels il
attribue la machine infernale.]

[En marge: Déchaînement contre le ministre de la police Fouché.]

Il ne resta que peu de moments à l'Opéra et revint immédiatement aux
Tuileries, où, sur le bruit de l'attentat, une foule immense était
accourue. Sa colère, qu'il avait contenue jusque-là, fit alors
explosion.--Ce sont les Jacobins, les terroristes, s'écria-t-il, ce
sont ces misérables en révolte permanente, en _bataillon carré_ contre
tous les gouvernements, ce sont les assassins des 2 et 3 septembre,
les auteurs du 31 mai, les conspirateurs de prairial; ce sont ces
scélérats qui, pour m'assassiner, n'ont pas craint d'immoler des
milliers de victimes. J'en vais faire une justice éclatante...--Il
n'était pas besoin d'une impulsion partant de si haut, pour déchaîner
l'opinion contre les révolutionnaires. Leur réputation exagérée, et
leurs tentatives depuis deux ou trois mois, étaient de nature à leur
faire attribuer tous les crimes. Dans ce salon, où affluaient surtout
les personnes jalouses de faire remarquer leur empressement, il n'y
eut bientôt qu'un cri contre ce qu'on appelait les terroristes. Les
nombreux ennemis de M. Fouché se hâtèrent de profiter de l'occasion,
et de se répandre en invectives contre lui. Sa police, disait-on, ne
voyait rien, laissait tout faire; elle était d'une indulgence
criminelle pour le parti révolutionnaire. Cela tenait aux ménagements
de M. Fouché pour ses anciens complices. La vie du Premier Consul
n'était plus en sûreté dans ses mains. En un instant, le déchaînement
contre ce ministre fut au comble; le soir même on proclamait sa
disgrâce. Quant à M. Fouché, retiré dans un coin du salon des
Tuileries, avec quelques personnes qui ne partageaient pas
l'entraînement général, il se laissait accuser avec le plus grand
sang-froid. Son air d'incrédulité excitait davantage encore la colère
de ses ennemis. Toutefois il ne voulait pas dire ce qu'il savait, par
la crainte de nuire au succès des recherches commencées. Mais, se
rappelant les agents de Georges, suivis quelque temps par la police,
perdus plus tard de vue, il n'hésitait pas, dans sa pensée, à leur
imputer le crime. Certains membres du Conseil d'État ayant voulu
adresser quelques observations au Premier Consul, et lui exprimer leur
doute sur les vrais auteurs de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, il
s'emporta vivement.--On ne me fera pas prendre le change,
s'écria-t-il; il n'y a ici ni chouans, ni émigrés, ni ci-devant
nobles, ni ci-devant prêtres. Je connais les auteurs, je saurai bien
les atteindre, et leur infliger un châtiment exemplaire.--En disant
cela, sa parole était véhémente, son geste menaçant. Ses flatteurs
approuvaient, excitaient cette colère, qu'il aurait fallu contenir au
lieu de l'exciter, après l'horrible événement qui venait d'ébranler
toutes les imaginations.

Le lendemain les mêmes scènes se renouvelèrent. Suivant un usage
récemment établi, le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, le
Conseil d'État, les tribunaux, les autorités administratives, les
états-majors, se rendirent chez le Premier Consul, pour lui témoigner
leur douleur et leur indignation, sentiments sincères, et
universellement partagés. Jamais, en effet, chose pareille ne s'était
vue. La Révolution avait habitué les esprits aux cruautés des partis
victorieux, mais pas encore aux noires trames des partis vaincus. On
était saisi de surprise et d'épouvante; on craignait le retour de ces
atroces tentatives, et on se demandait avec effroi ce que deviendrait
la France, si l'homme qui retenait seul ces misérables, venait à être
frappé. Tous les corps de l'État, admis aux Tuileries, exprimaient des
voeux ardents pour le héros pacificateur, qui avait promis de donner,
et qui donnait en effet la paix au monde. La forme des discours était
banale, mais le sentiment qui les remplissait tous était aussi vrai
que profond. Le Premier Consul dit au conseil municipal: «J'ai été
touché des preuves d'affection que le peuple de Paris m'a données,
dans cette circonstance. Je les mérite, parce que l'unique but de mes
pensées, de mes actions, est d'accroître la prospérité et la gloire de
la France. Tant que cette troupe de brigands s'est attaquée
directement à moi, j'ai pu laisser aux lois le soin de les punir; mais
puisqu'ils viennent, par un crime sans exemple dans l'histoire, de
mettre en danger une partie de la population de la capitale, la
punition sera aussi prompte que terrible. Assurez, en mon nom, le
peuple de Paris, que cette poignée de scélérats dont les crimes ont
failli déshonorer la liberté, sera bientôt réduite à l'impuissance de
nuire.»

[En marge: Cri de vengeance général contre les auteurs du crime.]

Tout le monde applaudissait à ces paroles de vengeance, car il n'y
avait personne qui, pour son compte, n'en proférât de pareilles. Les
gens sages entrevoyaient avec peine que le lion en colère franchirait
peut-être la barrière des lois; mais la multitude demandait des
supplices. Dans Paris l'agitation était extrême. Les royalistes
rejetaient le crime sur les révolutionnaires, et les révolutionnaires
sur les royalistes. Les uns et les autres étaient de bonne foi, car le
crime était demeuré le secret profond de ses auteurs. Chacun
dissertait sur ce sujet, et, suivant son penchant à condamner tel
parti plutôt que tel autre, trouvait des raisons également plausibles
pour accuser les royalistes ou les révolutionnaires. Les ennemis de la
Révolution, tant anciens que nouveaux, disaient que les terroristes
avaient pu seuls inventer un forfait aussi atroce, et citaient comme
preuve concluante de leur opinion, la machine de l'armurier Chevalier,
récemment découverte. Les gens sages, au contraire, restés fidèles à
la Révolution, demandaient pourquoi les brigands des grandes routes,
les _Chauffeurs_, qui commettaient tant de crimes, qui chaque jour
déployaient un raffinement de cruauté sans exemple, et venaient
notamment d'enlever le sénateur Clément de Ris, pourquoi ces hommes ne
pourraient pas être, aussi bien que les prétendus terroristes, les
auteurs de l'horrible explosion de la rue Saint-Nicaise. Du reste, il
faut ajouter que les esprits calmes pouvaient à peine se faire écouter
en ce moment, tant l'opinion générale était émue, et tendait à
condamner le parti révolutionnaire. Mais, le croirait-on? au milieu de
ce conflit d'imputations diverses, il y avait, des deux côtés, des
hommes assez légers, ou assez pervers, pour tenir un tout autre
langage. Certains royalistes factieux, souhaitant la destruction du
Premier Consul à tout prix, et s'en rapportant à l'opinion commune qui
attribuait le crime aux terroristes, admiraient l'atroce énergie, le
secret profond, qu'il avait fallu pour commettre un tel attentat. Les
révolutionnaires, au contraire, semblaient presque envier de tels
mérites pour leur parti, et il y avait parmi eux des fanfarons de
crime, qui avaient la coupable folie d'être presque fiers de
l'événement exécrable qu'on leur imputait. Il faut des temps de guerre
civile pour rencontrer tant de légèreté et de perversité de langage
chez des hommes qui seraient incapables de commettre eux-mêmes les
actes qu'ils osent approuver.

Au surplus, tous ceux qui parlaient de cet événement étaient dans une
complète erreur. Le ministre Fouché se doutait seul des vrais
coupables.

[En marge: Divers moyens de répression imaginés contre les
révolutionnaires.]

Tandis qu'il était occupé à les découvrir, tout le monde se demandait
comment on pourrait faire pour prévenir désormais des tentatives du
même genre. On était si habitué alors aux mesures violentes, qu'on
trouvait presque naturel de s'emparer des hommes connus pour être
d'anciens terroristes, et de les traiter comme en quatre-vingt-treize
ils avaient traité leurs victimes. Les deux sections du Conseil
d'État, que ce sujet concernait plus particulièrement, les sections de
législation et de l'intérieur, s'assemblèrent deux jours après
l'événement, le 26 décembre (5 nivôse), pour rechercher, entre les
projets divers qui se présentaient à l'esprit, celui qui était le plus
admissible. Comme on discutait alors le projet de loi sur les
tribunaux spéciaux, on imagina d'y ajouter deux articles. Le premier
instituait une commission militaire pour juger les crimes commis
contre les membres du gouvernement; le second attribuait au Premier
Consul la faculté d'éloigner de Paris les hommes dont la présence dans
la capitale serait jugée dangereuse, et de les punir de la déportation
s'ils essayaient de se soustraire à ce premier exil.

[En marge: Discussion dans le sein du Conseil d'État.]

Après l'examen préalable de ce sujet dans le sein des deux sections de
législation et de l'intérieur, le Conseil d'État se réunit tout entier
sous la présidence du Premier Consul. M. Portalis exposa ce qui
s'était passé le matin dans les deux sections, et soumit leurs
propositions au Conseil assemblé. Le Premier Consul, impatient, trouva
ces propositions insuffisantes. Un simple changement de juridiction
lui parut trop peu de chose pour la circonstance. Il voulait enlever
les Jacobins en masse, fusiller ceux qui seraient convaincus d'avoir
participé au crime, et déporter les autres. Mais il voulait faire cela
par mesure extraordinaire, afin d'être plus sûr du résultat.--L'action
d'un tribunal spécial, dit-il, sera lente, et n'atteindra pas les
vrais coupables. Il ne s'agit pas ici de faire de la métaphysique
judiciaire. Les esprits métaphysiques ont tout perdu en France depuis
dix années. Il faut juger la situation en hommes d'État, et y porter
remède en hommes résolus. Quel est le mal qui nous tourmente? Il y a
en France dix mille scélérats, répandus sur le sol entier, qui ont
persécuté tous les honnêtes gens, et qui se sont souillés de sang.
Tous ne sont pas coupables au même degré, il s'en faut. Beaucoup sont
susceptibles de repentir, et ne sont pas des criminels incorrigibles;
mais tant qu'ils voient le quartier-général établi à Paris, et les
chefs formant impunément des complots, ils conservent de l'espérance,
ils se tiennent en haleine. Frappez hardiment les chefs, et les
soldats se disperseront. Ils retourneront au travail, auquel les a
enlevés une révolution violente; ils oublieront cette orageuse époque
de leur vie, et redeviendront des citoyens paisibles. Les honnêtes
gens qui tremblent sans cesse, se rassureront et se rattacheront à un
gouvernement qui aura su les protéger. Il n'y a pas de milieu ici: ou
il faut tout pardonner comme Auguste, ou bien il faut une vengeance
prompte, terrible, proportionnée au crime. Il faut frapper autant de
coupables qu'il y a eu de victimes. Il faut fusiller quinze ou vingt
de ces scélérats, et en déporter deux cents. Par ce moyen on
débarrassera la République de perturbateurs qui la désolent; on la
purgera d'une lie sanglante.....--Le Premier Consul s'animait
davantage en prononçant chacune de ces paroles, et, s'irritant par la
désapprobation même qu'il apercevait sur certains visages: Je suis,
s'écria-t-il, je suis si convaincu de la nécessité et de la justice
d'une grande mesure pour purger la France et la rassurer tout à la
fois, que je suis prêt à me constituer moi seul en tribunal, à y faire
comparaître les coupables, à les interroger, à les juger, à faire
exécuter leur condamnation. La France entière m'applaudira, car ce
n'est pas ma personne que je cherche à venger ici. Ma fortune, qui m'a
préservé tant de fois sur les champs de bataille, saura bien me
préserver encore. Je ne songe pas à moi, je songe à l'ordre social
que j'ai mission de rétablir, à l'honneur national que j'ai mission de
laver d'une souillure abominable.--

Cette scène avait glacé de surprise et de crainte une partie du
Conseil d'État. Quelques hommes partageant les passions sincères, mais
immodérées, du Premier Consul, applaudissaient à ses discours. La
très-grande majorité reconnaissait avec regret dans ses paroles le
langage que les révolutionnaires avaient tenu eux-mêmes quand ils
avaient proscrit des milliers de victimes. Ils avaient dit aussi que
les aristocrates mettaient la République en danger, qu'il fallait s'en
défaire par les moyens les plus prompts et les plus sûrs, et que le
salut public valait bien quelques sacrifices. La différence était
grande assurément; car, au lieu de brouillons sanguinaires, qui, dans
leur aveugle fureur, avaient fini par se prendre eux-mêmes pour des
aristocrates, et par s'égorger les uns les autres, on voyait un homme
de génie marchant avec suite et vigueur vers un noble but, celui de
remettre en ordre la société bouleversée. Malheureusement il voulait y
arriver, non par la lente observation des règles, mais par des moyens
prompts et extraordinaires, comme ceux qu'on avait employés à la
bouleverser. Son bon sens, son coeur généreux, et l'horreur du sang,
alors générale, étaient là, pour empêcher des exécutions sanglantes;
mais, excepté l'effusion du sang, on était disposé à tout se permettre
à l'égard des hommes qu'on qualifiait alors des noms de Jacobins et
de terroristes.

Des objections s'élevèrent dans le sein du Conseil d'État, timidement
toutefois, car le soulèvement qu'inspirait partout le crime de la rue
Saint-Nicaise glaçait le courage de ceux qui auraient voulu opposer
quelque résistance à des actes arbitraires. Cependant un personnage
qui ne craignait pas de tenir tête au Premier Consul, et qui le
faisait sans adresse, mais avec franchise, l'amiral Truguet, voyant
qu'il s'agissait de frapper les révolutionnaires en masse, éleva des
doutes sur les véritables auteurs du crime. On veut, dit-il, se
défaire des scélérats qui troublent la République, soit; mais des
scélérats, il y en a de plus d'un genre. Les émigrés rentrés menacent
les acquéreurs de biens nationaux; les chouans infestent les grandes
routes; les prêtres rentrés enflamment dans le midi les passions du
peuple; on corrompt l'esprit public par des pamphlets.....--L'amiral
Truguet faisait allusion par ces dernières paroles au fameux pamphlet
de M. de Fontanes, dont nous avons parlé plus haut. À ces mots, le
Premier Consul, piqué au vif, et allant droit à son interlocuteur: De
quels pamphlets parlez-vous? lui dit-il.--De pamphlets qui circulent
publiquement, répondit l'amiral Truguet.--Désignez-les, reprit le
Premier Consul.--Vous les connaissez aussi bien que moi, répliqua
l'homme courageux qui osait braver un tel courroux.

On n'avait pas encore vu, dans le sein du Conseil d'État, une scène
pareille. Les circonstances faisaient éclater le caractère impétueux
de l'homme qui tenait alors dans ses mains les destinées de la France.
Là-dessus il s'emporta, et déploya toute l'éloquence de la
colère.--Nous prend-on, s'écria-t-il, pour des enfants? Croit-on nous
entraîner avec ces déclamations contre les émigrés, les chouans, les
prêtres? parce qu'il y a encore quelques attentats partiels dans la
Vendée, va-t-on nous demander comme autrefois de déclarer la patrie en
danger?... La France a-t-elle jamais été dans une situation plus
brillante, les finances en meilleure voie, les armées plus
victorieuses, la paix plus près d'être générale? Si les chouans
commettent des crimes, je les ferai fusiller. Mais faut-il que je
recommence à proscrire, pour le titre de noble, de prêtre, de
royaliste? Faut-il que je renvoie dans l'exil dix mille vieillards,
qui ne demandent qu'à vivre paisibles, en respectant les lois
établies? N'avez-vous pas vu Georges lui-même, faire égorger en
Bretagne de pauvres ecclésiastiques, parce qu'il les voyait se
rapprocher peu à peu du gouvernement? faut-il que je proscrive encore
pour une qualité? que je frappe ceux-ci parce qu'ils sont prêtres,
ceux-là parce qu'ils sont anciens nobles? Ne savez-vous pas, messieurs
les membres du Conseil, qu'excepté deux ou trois, vous passez tous
pour des royalistes? Vous, citoyen Defermon, ne vous prend-on pas pour
un partisan des Bourbons? Faut-il que j'envoie le citoyen Portalis à
Sinnamary, le citoyen Devaisne à Madagascar, et puis que je me compose
un conseil à la Baboeuf? Allons, citoyen Truguet, on ne me fera pas
prendre le change; il n'y a de menaçants pour notre repos que les
septembriseurs. Ils ne vous épargneraient pas vous-même; et vous
auriez beau leur dire que vous les avez défendus aujourd'hui au
Conseil d'État, ils vous immoleraient comme moi, comme tous vos
collègues.--

Il n'y avait qu'un mot à répondre à cette vive apostrophe, c'est qu'il
ne fallait proscrire personne pour une qualité, ni les uns pour la
qualité de royalistes, ni les autres pour celle de révolutionnaires.
Le Premier Consul avait à peine achevé ses dernières paroles, qu'il se
leva brusquement, et mit fin à la séance.

Le consul Cambacérès, toujours calme, avait un art infini pour obtenir
par la douceur ce que son impérieux collègue voulait emporter par
l'unique puissance de sa volonté. Il assembla le lendemain les deux
sections chez lui, s'efforça d'excuser en quelques mots la vivacité du
Premier Consul, affirma, ce qui était vrai, qu'il acceptait volontiers
la contradiction, quand on n'y mêlait ni amertume ni personnalité; et
il essaya de ramener les esprits à l'idée d'une mesure extraordinaire.
Ceci n'était pas digne de sa modération accoutumée; mais quoique
très-habitué à conseiller sagement le Premier Consul, il cédait quand
il le voyait tout à fait résolu, et surtout quand il s'agissait de
réprimer les terroristes. M. Portalis, qui avait le mérite de ne pas
vouloir proscrire les autres, quoiqu'il eût été proscrit lui-même,
revint à l'idée des deux sections, proposant d'ajouter deux articles à
la loi des tribunaux spéciaux. Cependant le consul Cambacérès
insista, et fit prévaloir l'idée d'une mesure extraordinaire, sauf à
la discuter ensuite de nouveau, devant les sections réunies. Dans
cette espèce de huis-clos, les paroles furent encore très-vives. M.
Roederer cria fort contre les Jacobins, imputa leurs crimes aux
ménagements de M. Fouché, et alla jusqu'à provoquer une déclaration du
Conseil d'État, dans laquelle on demanderait la destitution de ce
ministre.

M. Cambacérès réprima tous ces écarts de zèle, et convoqua les
sections chez le général Bonaparte, en présence duquel on tint une
espèce de conseil privé, composé des Consuls, des deux sections de
l'intérieur et de législation, et des ministres des affaires
étrangères, de l'intérieur et de la justice. Les préventions étaient
si grandes contre M. Fouché, qu'on ne l'avait pas même appelé à ces
conférences.

La proposition d'une résolution extraordinaire fut de nouveau
présentée, et longuement discutée. Il fallut plusieurs séances de ce
même conseil privé, avant de se mettre d'accord. Enfin, on convint de
prendre une mesure générale, contre ce qu'on appelait les terroristes.
Mais il restait une question grave, c'était la forme même de cette
mesure. Il s'agissait de savoir si on procéderait au moyen d'un acte
spontané du gouvernement, ou au moyen d'une loi. Le Premier Consul,
ordinairement si hardi, voulait une loi. Il tenait à compromettre les
grands corps de l'État dans cette occasion, et le déclarait assez
ouvertement.--Les Consuls sont irresponsables, dit-il, mais les
ministres ne le sont pas, et celui qui signera une telle résolution
pourrait être un jour recherché. Il ne faut pas compromettre un
individu seul; il faut que le Corps Législatif partage la
responsabilité de l'acte proposé. Les Consuls eux-mêmes, ajouta-t-il,
ne savent pas ce qui peut arriver. Quant à moi, tant que je vivrai, je
ne crains pas que quelqu'un ose venir me demander compte de mes
actions. Mais je puis être tué, et alors je ne réponds pas de la
sûreté de mes deux collègues. Ce serait à votre tour à gouverner,
dit-il en riant au second consul Cambacérès, et _vous n'êtes pas fort
sur vos étriers_. Mieux vaut une loi, pour le présent comme pour
l'avenir.--

Il se passa dans ce moment une scène singulière. Ceux mêmes qui
répugnaient à la mesure voulurent qu'elle fût prise, non pas au moyen
d'une loi, mais au moyen d'une résolution spontanée du gouvernement.
Ils désiraient en faire peser sur le gouvernement la responsabilité
tout entière, et ils ne voyaient pas qu'ils lui laissaient prendre
ainsi la funeste habitude d'agir seul, et de sa pleine autorité. On
dit, pour appuyer cette opinion, que la loi ne passerait pas, que les
avis commençaient à être partagés sur les vrais auteurs du crime, que
le Corps Législatif reculerait devant une liste de proscription, qu'on
s'exposerait dès lors au plus grave des échecs. MM. Roederer et
Regnaud de Saint-Jean-d'Angely se prononcèrent eux-mêmes dans ce sens.
Le Premier Consul répondit à ce dernier: Depuis que le Tribunat vous a
rejeté une ou deux lois, vous êtes saisi d'épouvante. Il y a bien, il
est vrai, quelques Jacobins dans le Corps Législatif, mais ils sont
dix à douze au plus. Ils font peur aux autres, qui savent que, sans
moi, sans le 18 brumaire, on les aurait égorgés. Ces derniers ne me
feront pas défaut en cette occasion; la loi passera.--

[En marge: Résolution de déporter un certain nombre d'hommes qualifiés
de terroristes.]

On insista, et M. de Talleyrand, se rangeant à l'avis de ceux qui
craignaient les chances d'une loi, donna au Premier Consul la raison
la plus capable de le toucher, c'est qu'au dehors l'acte en serait
plus imposant. On y verrait, disait-il, un gouvernement qui osait et
savait se défendre des anarchistes.--Le Premier Consul se rendit à cet
argument, mais imagina un terme moyen qui fut adopté; c'était d'en
référer au Sénat, pour que ce corps examinât si l'acte était
attentatoire ou non à la Constitution. On se souvient sans doute que,
d'après la Constitution de l'an VIII, le Sénat ne votait point les
lois, mais qu'il pouvait les casser, s'il les jugeait contraires à la
Constitution. Il avait le même pouvoir à l'égard des mesures du
gouvernement. L'idée du Premier Consul fut donc trouvée bonne, et on
chargea M. Fouché de dresser une liste des principaux terroristes,
afin de les déporter dans les déserts du Nouveau-Monde. Les deux
sections du Conseil d'État furent chargées de rédiger les motifs. Le
Premier Consul devait signer la résolution, et le Sénat déclarer si
elle était contraire ou non à la Constitution.

[En marge: Janv. 1801.]

[En marge: On commence à se douter des vrais auteurs du crime.]

Cette mesure contre les terroristes, illégale et arbitraire en
elle-même, n'avait pas même la justice que l'arbitraire peut avoir
quelquefois, quand il frappe sur les vrais coupables; car les
terroristes n'étaient pas les auteurs du crime. On commençait alors à
se douter de la vérité. Le ministre Fouché et le préfet de police
Dubois n'avaient cessé de se livrer aux plus actives recherches, et
ces recherches n'étaient pas restées sans succès. La violence de
l'explosion avait fait disparaître presque tous les instruments du
forfait. La jeune fille, à qui Saint-Réjant avait donné le cheval à
garder, avait été mise en pièces; il ne restait que les pieds et les
jambes de cette infortunée. Les bandes de fer appartenant aux roues de
la charrette, avaient été jetées à une grande distance. Partout on
avait trouvé, épars et fort éloignés les uns des autres, les débris
des objets employés à commettre le crime, et propres à en faire
découvrir les auteurs. Cependant il subsistait quelques vestiges de la
charrette et du cheval. On rapprocha ces vestiges, on en composa un
signalement, on le fit connaître au public par la voie des journaux,
et on appela tous les marchands de chevaux de Paris. Par un heureux
hasard, le premier propriétaire du cheval le reconnut parfaitement, et
désigna un marchand grainetier auquel il l'avait vendu. Ce marchand,
appelé, déclara avec une complète franchise tout ce qu'il savait. Il
avait revendu le cheval à deux individus, se faisant passer pour
marchands forains. Il avait communiqué deux ou trois fois avec eux, et
les signalait d'une manière très circonstanciée. Un loueur de
voitures, qui avait prêté pour quelques jours la remise dans laquelle
la charrette avait été déposée, fit aussi une déclaration fort
précise. Il désigna les mêmes individus, et donna des indications tout
à fait conformes à celles qu'on tenait du marchand grainetier. Le
tonnelier qui avait vendu le baril, et l'avait cerclé avec du fer,
fournit des renseignements entièrement concordants avec les premiers.
Toutes ces dépositions s'accordaient parfaitement, quant à la taille,
à la figure, aux vêtements, à la qualification des individus dénoncés.
Lorsque tous ces témoins eurent été entendus, on eut recours à une
épreuve décisive. On tira de prison, pour les faire comparaître devant
eux, plus de deux cents révolutionnaires arrêtés à cette occasion. Ces
confrontations durèrent pendant les journées des 1er, 2, 3 et 4
janvier (11, 12, 13, 14 nivôse), et amenèrent la certitude qu'aucun
des révolutionnaires arrêtés n'était auteur du crime, car aucun
n'était reconnu. Et on ne pouvait douter de la bonne foi des témoins
qui donnaient ces signalements, car presque tous s'étaient
spontanément offerts à déposer, et mettaient un grand zèle à seconder
la police. Il y avait donc certitude à peu près acquise que les
révolutionnaires étaient innocents. La certitude, il est vrai, ne
pouvait devenir complète que par la découverte des véritables auteurs.
Mais une circonstance grave accusait les agents de Georges, envoyés
depuis plus d'un mois à Paris, et toujours considérés par M. Fouché
comme les vrais coupables. Quoiqu'on eût perdu leurs traces,
cependant, jusqu'au 3 nivôse, ils avaient encore été aperçus, tantôt
dans un lieu, tantôt dans un autre, sans qu'on pût arriver jusqu'à les
saisir. Mais, depuis le 3 nivôse, ils avaient entièrement disparu: on
aurait dit qu'ils s'étaient ensevelis sous terre. Cette disparition,
si subite et si complète, à partir du jour du crime, était une
circonstance frappante. Ajoutez à cela que l'un des signalements
donnés par les témoins, concordait tout à fait avec le signalement du
nommé Carbon. M. Fouché, d'après tous ces indices, croyant plus que
jamais que les vrais auteurs étaient les Chouans, se hâta d'envoyer un
émissaire auprès de Georges, pour obtenir des informations sur Carbon,
Saint-Réjant et Limoëlan. Dans l'intervalle, il avait fait assez de
confidences, pour ébranler la conviction de bien des gens, même celle
du Premier Consul, qui cependant ne voulait abandonner sa première
opinion que sur une certitude entière.

Tel était l'état de l'instruction au 4 janvier (14 nivôse), jour où
fut définitivement arrêté l'acte qui frappait les hommes qualifiés de
terroristes[10].

         [Note 10: J'ai comparé les dates de tous les actes de
         l'instruction, avec les dates des résolutions prises à
         l'égard du parti révolutionnaire, et il en résulte que, du 11
         au 14 nivôse (du 1er au 4 janvier), on ne savait qu'une
         chose, c'est que les confrontations avec les hommes qualifiés
         de terroristes n'en avaient fait reconnaître aucun. On avait
         donc de fortes raisons de croire que le parti révolutionnaire
         était étranger au crime de la rue Saint-Nicaise; mais on ne
         put en avoir la certitude complète que beaucoup plus tard,
         c'est-à-dire le 28 nivôse (18 janvier), jour de l'arrestation
         et de la reconnaissance complète de Carbon par les vendeurs
         du cheval, de la charrette et du baril. L'acte contre les
         révolutionnaires est du 14 nivôse (4 janvier): il n'est donc
         pas vrai, comme on l'a dit quelquefois, que cette
         proscription ait eu lieu en parfaite connaissance des vrais
         auteurs du crime, et qu'on ait frappé les révolutionnaires en
         sachant qu'ils étaient innocents. L'acte n'en est pas moins
         grave; mais il faut le donner tel qu'il est, sans l'exagérer
         ni l'atténuer.]

On était successivement tombé d'accord sur tous les points; on n'avait
jamais songé d'une manière sérieuse à un tribunal qui jugerait
sommairement, et ferait fusiller les terroristes; on s'était toujours
arrêté à l'idée de déporter un certain nombre d'entre eux, et, après
bien des discussions, on était convenu de les déporter en vertu d'un
acte des Consuls, déféré à l'approbation du Sénat. Tout étant arrêté
avec les principaux membres du Conseil et du Sénat, le reste ne
pouvait plus être qu'une vaine formalité.

M. Fouché, qui, sans savoir toute la vérité, en connaissait cependant
une partie, M. Fouché, battu de tous les côtés, eut la faiblesse de se
prêter à une mesure dirigée, il est vrai, contre des hommes souillés
de sang, mais point auteurs du crime qu'on voulait punir dans le
moment. De tous ceux qui participèrent à cet acte de proscription, il
était donc le plus inexcusable; mais on l'attaquait de toutes parts,
on l'accusait de complaisance à l'égard des révolutionnaires, et il
n'eut pas le courage de résister. Il fit lui-même au Conseil d'État le
rapport, sur lequel fut fondée la résolution des Consuls.

Dans ce rapport, présenté au Conseil d'État le 1er janvier 1801 (11
nivôse), on dénonçait une classe d'hommes, qui, depuis dix ans,
s'étaient couverts de tous les crimes, qui avaient versé le sang des
prisonniers de l'Abbaye, envahi et violenté la Convention, menacé le
Directoire, et qui, réduits aujourd'hui au désespoir, s'armaient du
poignard pour frapper la République dans la personne du Premier
Consul. _Tous ces hommes_, disait-on, _n'ont pas été pris le poignard
à la main; mais tous sont universellement connus pour être capables de
l'aiguiser et de le prendre._ On ajoutait que les formes tutélaires de
la justice n'étaient pas faites pour eux; on proposait donc de les
enlever, et les déporter hors du territoire de la République.

L'examen du rapport fit naître la question de savoir, si on ne devait
pas y dénoncer les Jacobins comme auteurs du 3 nivôse. Le Premier
Consul eût grand soin de s'y opposer. On le croit, dit-il, mais on ne
le sait pas (il commençait, en effet, à être ébranlé dans sa
conviction); on les déporte pour le 2 septembre, le 31 mai, les
journées de prairial, la conspiration de Baboeuf, pour tout ce qu'ils
ont fait, pour tout ce qu'ils pourraient faire encore.--

Une liste de cent trente individus condamnés à la déportation, suivait
ce rapport. On ne se bornait pas à les déporter; mais, ce qui était
plus cruel peut-être, on ajoutait au nom de plusieurs d'entre eux la
qualification de _Septembriseurs_, sans autre autorité pour les
qualifier ainsi que la notoriété publique.

Le Conseil d'État éprouva une visible répugnance en entendant ces cent
trente noms, car on eût dit qu'il était appelé à rédiger une liste de
proscription. Le conseiller Thibaudeau dit qu'on ne pouvait composer
une telle liste dans le sein du Conseil. Je ne suis pas assez insensé,
repartit avec humeur le Premier Consul, pour vous faire prononcer sur
des individus; je vous soumets seulement le principe de la mesure.--Le
principe fut approuvé; il y eut cependant quelques suffrages
contraires.

On proposa ensuite la question de savoir, si la mesure serait un acte de
haute police de la part du gouvernement, ou une loi rendue dans les
formes accoutumées. On s'était mis d'accord préalablement; on confirma
les résolutions déjà secrètement arrêtées, et il fut décidé que la
mesure serait un acte spontané du gouvernement, déféré seulement au
Sénat, pour prononcer sur la question de constitutionnalité.

[En marge: L'acte de déportation signé par le Premier Consul le 4
janvier.]

Le 4 janvier (14 nivôse), le Premier Consul, après avoir fait rédiger
la liste définitive, prit un arrêté par lequel il déportait hors du
territoire de la République les individus inscrits sur cette liste,
et, sans aucune hésitation, apposa sa signature au bas de cet arrêté.

Le 5 janvier (15 nivôse), le Sénat assemblé renchérit encore sur la
délibération du Conseil d'État, et déclara que la résolution du
Premier Consul était une mesure conservatrice de la Constitution.

Le lendemain ces malheureux furent réunis, et dirigés sur la route de
Nantes, pour être embarqués, et envoyés sur des terres lointaines. Il
y avait parmi eux quelques députés de la Convention, plusieurs Membres
de l'ancienne Commune, tout ce qui restait des assassins de septembre,
et le fameux Rossignol, l'ancien général de l'armée révolutionnaire.
Sans doute ces hommes ne méritaient aucun intérêt, du moins pour la
plupart; mais toutes les formes de la justice étaient violées à leur
égard, et ce qui prouve le danger de la violation de ces formes
sacrées, c'est que plusieurs des désignations faites par la police
furent contestées, et avec une grande apparence de raison. Il fallait
quelque force morale, dans le moment, pour réclamer en faveur de ces
proscrits; cependant il y en eut quelques-uns qui, sur des
recommandations d'hommes courageux, furent justement rayés de la liste
de proscription, et dispensés à Nantes de l'embarquement fatal. Que
sur une recommandation influente, un individu puisse obtenir ou ne pas
obtenir la faveur d'un gouvernement, soit; mais qu'il suffise d'une
recommandation pour être sauvé de la proscription, qu'il suffise de ne
pas trouver un ami ou courageux ou influent, pour y être compris,
voilà ce qui doit révolter tout sentiment de justice, et prouver que,
les formes violées, il ne reste dans la société que le plus horrible
arbitraire! Et néanmoins, ce temps était éclatant de gloire! il était
tout plein de l'amour de l'ordre, de la haine du sang! Mais on sortait
du chaos révolutionnaire, on n'avait aucun respect des règles, on les
trouvait incommodes, insupportables. Quand on parlait de cet acte
arbitraire, il suffisait d'un seul mot pour le justifier. Ces
misérables, disait-on, se sont couverts de sang, ils s'en couvriraient
encore, si on les laissait faire; on les traite bien mieux qu'ils
n'ont traité leurs victimes. Et en effet, si cet acte, sous le rapport
de la violation des formes, égalait tout ce qu'on avait vu aux époques
antérieures, il présentait avec le passé deux différences: on frappait
pour la plupart des scélérats, et on ne versait pas leur sang! Triste
excuse, nous en convenons, mais qu'il faut présenter cependant, pour
faire remarquer que l'année dix-huit cent n'avait rien de commun avec
l'année quatre-vingt-treize.

[En marge: Procès de Ceracchi, Aréna, Demerville et Topino-Lebrun.]

Quand ces malheureux furent acheminés vers Nantes, on eut la plus
grande peine à les sauver des fureurs de la populace, dans toutes les
villes qu'ils traversèrent, tant le sentiment public était prononcé
contre eux. Sous l'empire de ce sentiment, il se passa encore quelque
chose de plus déplorable, ce fut la condamnation de Ceracchi, Aréna,
Demerville et Topino-Lebrun. On se souvient qu'au mois d'octobre
précédent (vendémiaire), ces brouillons étaient entrés dans un
complot, tendant à assassiner le Premier Consul à l'Opéra. Mais aucun
d'eux n'avait eu le courage, ni peut-être même l'intention bien
arrêtée, de contribuer à l'exécution du complot. Les agents de police
qu'on leur fournit, et auxquels ils donnèrent des poignards,
développèrent en eux, plus qu'elle n'y était, la résolution du crime.
Mais, en tout cas, ils ne s'étaient pas présentés sur le lieu de
l'exécution, et Ceracchi, arrêté seul à l'Opéra, n'était pas même armé
de l'un des poignards, qu'ils s'étaient distribués entre eux.
C'étaient des déclamateurs qui souhaitaient certainement la
destruction du Premier Consul, mais qui jamais n'auraient osé la
consommer. On les jugea le 9 janvier (19 nivôse), au moment même où se
passaient les événements que nous venons de raconter. Les avocats,
sentant la terrible influence qu'exerçait sur l'esprit du jury
l'événement du 3 nivôse, firent de vains efforts pour la combattre.
Cette influence fut irrésistible sur le jury, qui est de toutes les
juridictions la plus dominée par l'opinion publique, et qui a les
avantages et les inconvénients de cette disposition. Quatre de ces
malheureux furent condamnés à mort; c'étaient Ceracchi, Aréna,
Demerville et Topino-Lebrun. Ce dernier méritait quelque intérêt, et
devint un éclatant exemple de la cruelle mobilité des destinées,
pendant les révolutions! Ce jeune Topino-Lebrun était peintre de
quelque talent, et élève du célèbre David. Partageant l'exaltation des
artistes, il avait été juré au tribunal révolutionnaire; mais il s'y
était montré beaucoup moins impitoyable que ses collègues. Il fit
venir le respectable défenseur des victimes de ce temps, l'avocat
Chauveau-Lagarde, qui témoigna vainement de son humanité. Singulier
retour de la fortune! l'ancien juré du tribunal révolutionnaire,
accusé à son tour, appelait aujourd'hui à son aide l'ancien défenseur
des victimes de ce sanglant tribunal! Mais ce secours, donné
généreusement, ne put le sauver. Tous les quatre, condamnés le 9
janvier (19 nivôse), furent, après un inutile pourvoi devant le
tribunal de cassation, exécutés le 31 janvier...

[En marge: Découverte des auteurs de la machine infernale.]

Pendant ce temps, l'horrible mystère de la machine infernale
s'éclaircissait peu à peu. M. Fouché avait envoyé auprès de Georges
des agents pour s'informer de Carbon, de ce qu'il était devenu, du
logement qu'il occupait. Il avait appris, par cette voie, que Carbon
avait des soeurs demeurant à Paris, et il avait, de plus, connu leur
domicile. La police s'y rendit, et y trouva un baril de poudre. Elle
obtint de la plus jeune soeur de Carbon la révélation du nouveau
logement dans lequel il était allé se cacher. C'était chez des
personnes fort respectables, les demoiselles de Cicé, soeurs de M. de
Cicé, autrefois archevêque de Bordeaux, et ministre de la justice.
Ces demoiselles, le prenant pour un émigré rentré, dont les papiers
n'étaient pas en règle, lui avaient procuré un refuge chez d'anciennes
religieuses, vivant en commun dans un quartier reculé de Paris. Ces
malheureuses, qui, tous les jours, rendaient grâces au ciel de ce que
le Premier Consul avait échappé à la mort, car elles se considéraient
toutes comme perdues s'il avait cessé de vivre, avaient donné asile,
sans s'en douter, à l'un de ses assassins. La police se transporta
chez elles le 18 janvier (28 nivôse), arrêta Carbon, et avec lui
toutes les personnes qui l'avaient reçu. Il fut le même jour confronté
avec les témoins précédemment appelés à déposer, et reconnu. D'abord
il nia tout, puis finit par avouer sa participation au crime, mais
participation innocente suivant lui; car, à l'en croire, il ignorait à
quel usage la charrette et le baril étaient destinés. Il dénonça
Limoëlan et Saint-Réjant. Limoëlan avait eu le temps de s'enfuir, et
de passer à l'étranger. Mais Saint-Réjant, renversé par l'explosion, à
demi mort pendant quelques minutes, n'avait eu que le temps et la
force de changer de logement. Un agent de Georges, employé à le
soigner, et qu'on avait laissé en liberté dans l'espoir, en suivant
ses traces, de trouver celles de Saint-Réjant, servit à indiquer sa
demeure. On s'y rendit, et on le trouva encore malade des suites de
ses blessures. Bientôt il fut confronté, reconnu, et convaincu par une
foule de témoignages qui ne permettaient aucun doute. On trouva sous
son lit une lettre à Georges, dans laquelle il rapportait avec
quelques déguisements les principales circonstances du crime, et se
justifiait auprès de son chef de n'avoir pas réussi. Carbon et
Saint-Réjant furent envoyés au tribunal criminel, qui fit tomber leurs
exécrables têtes.

Lorsque tous ces détails furent publiés, les accusateurs obstinés du
parti révolutionnaire, les défenseurs complaisants du parti royaliste,
furent surpris et confus. Les ennemis de M. Fouché éprouvèrent aussi
un certain embarras. La sûreté de son jugement était reconnue, et sa
faveur rétablie auprès du Premier Consul. Mais il avait fourni une
arme dont ses ennemis se servirent avec justice. Puisqu'il était si
sûr de son fait, pourquoi, disait-on, avait-il laissé proscrire les
révolutionnaires?--Il méritait en effet ce grave reproche. Le Premier
Consul, qui ne se souciait guère des formes violées, et ne songeait
qu'aux résultats obtenus, ne laissa voir aucun regret. Il trouva que
ce qu'on avait fait, était bien fait, de tous points; qu'il était
débarrassé de ce qu'il appelait _l'état-major des Jacobins_, et que le
3 nivôse prouvait seulement une chose, la nécessité de veiller sur les
royalistes, aussi bien que sur les terroristes.--Fouché, dit-il, a
mieux jugé que beaucoup d'autres; il a raison; il faut avoir l'oeil
ouvert sur les émigrés rentrés, sur les Chouans, et sur tous les gens
de ce parti.--

Cet événement diminua beaucoup l'intérêt qu'inspiraient ces
royalistes, qu'on appelait complaisamment les victimes de la terreur,
et diminua beaucoup aussi le déchaînement contre les révolutionnaires.
M. Fouché y gagna non pas en estime, mais en crédit.

Les douloureux sentiments dont la machine, appelée depuis infernale,
venait d'être la cause, avaient bientôt disparu devant la joie
produite par la paix de Lunéville. Tous les jours ne sont pas heureux,
sous le gouvernement même le plus heureux. Celui du Consulat avait
l'avantage inouï, si des impressions de tristesse s'emparaient un
moment des esprits, de pouvoir les dissiper à chaque instant par un
résultat grand, nouveau, imprévu. Quelques scènes lugubres, mais
courtes, dans lesquelles il figurait comme le sauveur de la France,
que tous les partis voulaient détruire, et après ces scènes, des
victoires, des traités, des actes réparateurs qui fermaient des plaies
profondes ou ravivaient la prospérité publique, tel était le spectacle
qu'alors il donnait sans cesse. Le général Bonaparte en sortait
toujours plus grand, plus cher à la France, plus clairement destiné au
pouvoir suprême.

[En marge: Seconde session du Corps Législatif.]

[En marge: Rejet de la loi sur les archives du royaume.]

La seconde session du Corps Législatif était commencée. On poursuivait
en ce moment la discussion et l'adoption de plusieurs lois, dont la
principale, celle des tribunaux spéciaux, n'avait plus de véritable
importance, après ce qu'on venait de faire. Mais l'opposition du
Tribunat contestait ces lois au gouvernement, cela suffisait pour
qu'il y tînt. La première était relative aux archives de la
République. Elle était devenue nécessaire, depuis que l'abolition des
anciennes provinces avait livré au désordre un grand nombre de vieux
titres et de documents, ou très-utiles encore, ou très-curieux. Il
fallait décider dans quel lieu seraient déposés une foule d'actes,
tels que les lois, les traités, etc. C'était là une mesure d'ordre,
sans aucune signification politique. Le Tribunat vota contre la loi,
et après avoir, suivant l'usage, envoyé ses trois orateurs au Corps
Législatif, en obtint le rejet à une grande majorité. Le Corps
Législatif, quoique fort attaché au gouvernement, était, comme les
assemblées dévouées, jaloux de montrer quelquefois son indépendance
dans les mesures de détail, et il le pouvait assurément sans danger à
propos d'une loi qui se bornait à décider le dépôt, ici ou là, de
certains documents séculaires.

[En marge: Fév. 1801.]

[En marge: Loi sur les justices de paix.]

Les deux assemblées étaient saisies dans le moment d'une loi plus
importante, mais aussi étrangère que la précédente, à la politique. Il
s'agissait des justices de paix, dont le nombre avait été reconnu trop
grand. Portées à six mille, à l'époque de leur première institution,
elles n'avaient pas atteint le but qu'on s'était proposé en les
créant. Les hommes capables de bien remplir de telles fonctions,
manquaient dans beaucoup de cantons. Elles avaient failli par un autre
endroit. On avait voulu leur confier la police judiciaire; elles s'en
étaient mal acquittées, et d'ailleurs le caractère paternel et
bienveillant de leur juridiction, en avait éprouvé une certaine
altération. Le projet du gouvernement proposait deux modifications aux
justices de paix: d'abord leur réduction de six mille à deux mille six
cents, et ensuite l'attribution de la police judiciaire à d'autres
magistrats. Le projet était raisonnable, et présenté dans des
intentions excellentes; mais il rencontra une vive opposition dans le
Tribunat. Plusieurs orateurs parlèrent contre, surtout M. Benjamin
Constant. Néanmoins il fut adopté au Tribunat par 59 voix contre 32,
et au Corps Législatif par 218 contre 41.

Une autre loi, plus sujette à discussion, et d'une nature tout à fait
politique, était présentée dans le moment; c'était la loi qui avait
pour but d'instituer les tribunaux spéciaux. Mais celle-là même avait
perdu sa plus grande utilité, depuis que le Premier Consul avait
institué des commissions militaires, à la suite des colonnes mobiles
qui poursuivaient le brigandage, depuis surtout qu'il n'avait pas
hésité à proscrire arbitrairement les révolutionnaires jugés
dangereux. Ces commissions militaires avaient déjà produit de
salutaires effets. Les juges en habit de guerre qui les composaient,
ne craignaient pas les accusés; ils rassuraient les témoins chargés de
déposer, et souvent ces témoins n'étaient que les soldats eux-mêmes,
qui avaient arrêté les brigands, et les avaient surpris les armes à la
main. Une prompte et rigoureuse justice, venant après l'emploi
très-actif de la force, avait singulièrement contribué à rétablir la
sûreté des routes. Les escortes placées sur l'impériale des
diligences, obligées souvent de livrer des combats meurtriers, avaient
intimidé les brigands. Les attaques étaient moins fréquentes, la
sécurité commençait à renaître, grâce à la vigueur du gouvernement et
des tribunaux, grâce aussi à la fin de l'hiver. La loi proposée venait
donc quand le mal était déjà moindre; mais elle avait une utilité,
celle de régulariser la justice militaire établie sur les grandes
routes, et de faire planer sur le brigandage une mesure permanente et
tout à fait légale. Voici quelle était l'organisation imaginée.

[En marge: Loi sur les tribunaux spéciaux.]

Les tribunaux spéciaux devaient être composés de trois juges
ordinaires, tous membres du tribunal criminel, de trois militaires, et
de deux adjoints, ces derniers choisis par le gouvernement, et ayant
les qualités requises pour être juges. Les militaires ne pouvaient
donc avoir la majorité. Le gouvernement avait la faculté d'établir ces
tribunaux dans les départements où il le croirait utile. Ils étaient
appelés à connaître des crimes commis sur les grandes routes et dans
les campagnes, par des bandes armées, des attentats dirigés contre les
acquéreurs de biens nationaux, et enfin des assassinats tentés avec
préméditation, contre les chefs du gouvernement. Ce dernier article
comprenait les crimes tels que la machine infernale, le complot de
Ceracchi et Aréna, etc. Le tribunal de cassation était chargé de
juger, toutes affaires cessantes, les cas de compétence douteux. Cette
institution devait être abolie de plein droit, deux ans après la paix
générale.

On pouvait objecter à ces tribunaux tout ce qu'on peut objecter à la
justice exceptionnelle. Mais il y avait à dire en leur faveur, que
jamais société plus profondément agitée, n'avait exigé des moyens plus
prompts et plus extraordinaires, pour la calmer. Sous le rapport de la
fidélité à la Constitution, on faisait valoir l'article de cette
constitution, qui permettait au Corps Législatif de la suspendre dans
les départements, où cela serait jugé nécessaire. Le cas des
juridictions extraordinaires était évidemment compris dans cet
article, car la suspension de la Constitution entraînait
l'établissement immédiat de la justice militaire. Du reste, la
discussion était vaine, dans un pays et dans un temps où l'on venait
de proscrire cent trente individus sans jugement, et où l'on venait
d'établir des commissions militaires en plusieurs départements, sans
que l'opinion publique élevât la moindre réclamation. Il faut même le
reconnaître, la loi proposée était, à côté de tous ces faits, un
retour à la légalité. Mais elle fut vivement, aigrement attaquée par
les opposants ordinaires, par MM. Daunou, Constant, Ginguené et
autres. Elle ne passa dans le Tribunat qu'à la majorité de 49 voix
contre 41. Au Corps Législatif, la majorité fut beaucoup plus grande,
car le projet obtint 192 voix contre 88. Mais une minorité de 88 voix
dépassait le chiffre ordinaire de la minorité, dans cette assemblée
toute dévouée au gouvernement. On attribua ce grand nombre de
suffrages négatifs, à un discours de M. Français de Nantes, dans
lequel il fit entendre au Corps Législatif un langage peut-être trop
peu mesuré.--M. Français de Nantes a bien fait, répondit le Premier
Consul, à ses collègues Cambacérès et Lebrun, qui semblaient
désapprouver ce discours. Il vaut mieux avoir moins de voix, et
prouver qu'on sent les injures, et qu'on est décidé à ne pas les
tolérer.--

Le Premier Consul tint des propos beaucoup plus vifs encore, à une
députation du Sénat, qui lui apportait une résolution de ce corps. Il
s'exprima de la manière la plus hardie, et on l'entendit, dans
plusieurs colloques, dire nettement, que si on l'incommodait outre
mesure, que si on voulait l'empêcher de rendre la paix et l'ordre à la
France, il compterait sur l'opinion qu'elle avait de lui, et
gouvernerait par des arrêtés consulaires. À chaque instant son
ascendant s'accroissait avec le succès, sa hardiesse avec son
ascendant, et il ne se donnait plus la peine de dissimuler l'étendue
de ses volontés.

Il rencontra une opposition plus vive encore dans les questions de
finances qui furent les dernières traitées dans cette session. C'était
cependant la partie la plus méritoire des travaux du gouvernement, et
la plus particulièrement due à l'intervention personnelle du Premier
Consul.

[En marge: Lois de finances destinées à liquider le passé.]

[En marge: L'équilibre des dépenses et des recettes rétabli pour l'an
IX.]

Nous avons exposé bien des fois les moyens employés pour assurer la
perception et le versement régulier des revenus de l'État. Ces moyens
avaient parfaitement réussi. Il était rentré en l'an VIII (1799-1800),
la somme de 518 millions, ce qui égalait la valeur d'une année entière
de l'impôt, car le budget en dépenses et en recettes ne s'élevait pas
alors au delà de 500 millions. Sur ces 518 millions, 172 appartenaient
aux années V, VI et VII, et 346 millions à l'an VIII. Tout n'était pas
acquitté pour ces quatre années; il fallait en achever la liquidation,
pour entrer enfin avec l'an IX (1800-1801), qui était l'année
courante, dans une complète régularité. L'an IX devait se suffire à
lui-même, car les impôts pouvaient produire de 500 à 520 millions, et
il ne fallait pas davantage pour couvrir les dépenses du pied de paix.
La comptabilité par exercice avant été établie, et dès lors, les
recettes de l'an IX devant être exclusivement appliquées aux dépenses
de l'an IX, les recettes de l'an X aux dépenses de l'an X, et ainsi de
suite, l'avenir était assuré. Mais pour le passé, c'est-à-dire pour
les années V, VI, VII et VIII, il restait un déficit à combler. On y
consacrait les rentrées quotidiennes, provenant des contributions
arriérées de ces diverses années. Mais ces contributions arriérées,
qu'on demandait principalement à la propriété foncière, la réduisaient
à une gêne fort grande. Dans la réunion des conseils généraux des
départements, réunion qui venait d'avoir lieu pour la première fois,
87 conseils généraux sur 106 avaient réclamé contre le fardeau
excessif des contributions directes. On était donc obligé, comme nous
l'avons dit plus haut, de renoncer à une partie des contributions
arriérées, si l'on voulait exiger dans l'avenir un acquittement
ponctuel et intégral de l'impôt. Une loi fut présentée, afin
d'autoriser les administrations locales à dégrever les contribuables
trop chargés. Cette loi ne rencontra point d'obstacles. Mais il devait
en résulter une insuffisance de ressources assez notable pour les
années V, VI, VII et VIII. On évaluait cette insuffisance pour les
trois années V, VI et VII à 90 millions, et pour l'an VIII en
particulier, à 30 millions. On distinguait l'an VIII (1799-1800) des
années V, VI et VII, parce que l'an VIII appartenait au Consulat.

Il fallait décider comment on ferait face à ces déficits. Il restait
environ 400 millions de biens nationaux disponibles; et c'est ici que
le bon sens du Premier Consul exerça la plus heureuse influence sur
les projets de finances, et fit prévaloir le meilleur emploi possible
de la fortune publique.

[En marge: Moyens employés pour liquider les exercices antérieurs à
l'an IX.]

Ne pouvant pas vendre à volonté les biens nationaux, on avait toujours
disposé de leur valeur par anticipation, au moyen d'un papier qu'on
avait émis sous des noms divers, et qui devait servir à payer ces
biens. Depuis la chute des assignats, le dernier nom imaginé pour
cette sorte de papier, était celui de _rescriptions_. Dans le cours de
l'an VIII, on avait négocié quelques-unes de ces _rescriptions_, avec
moins de désavantage que par le passé, mais avec beaucoup trop de
désavantage encore, pour qu'il fût sage d'y recourir. Ces valeurs se
négociaient à perte dès le premier jour de leur émission, étaient
bientôt avilies, passaient alors dans les mains des spéculateurs, qui,
par ce moyen, achetaient les domaines nationaux à vil prix. C'est
ainsi qu'une ressource précieuse avait été follement dissipée, au
grand détriment de l'État, au grand avantage des agioteurs. Les 400
millions restants, si on réussissait à les sauver du désordre dans
lequel tant d'autres millions avaient péri jusqu'à ce jour, devaient
acquérir bientôt, avec le temps et la paix, une valeur trois ou quatre
fois plus considérable. Le Premier Consul était résolu à ne pas les
dépenser, comme l'avaient été les quelques milliards déjà dévorés.

[En marge: Le Premier Consul substitue les créations de rentes aux
aliénations de biens nationaux.]

Il fallait cependant une ressource immédiate. Le Premier Consul la
chercha dans les rentes, qui déjà, depuis son avénement, avaient
recouvré une certaine valeur. Elles étaient montées, du cours de 10 et
12, à celui de 25 et 30 après Marengo; elles avaient dépassé celui de
50 depuis la paix de Lunéville; on annonçait qu'elles atteindraient le
cours de 60 à la paix générale. À ce taux, on pouvait commencer à en
faire usage; car il y avait moins de dommage à vendre des rentes que
des biens nationaux. Le Premier Consul, sans vouloir ouvrir un
emprunt, imagina de payer avec des rentes certains créanciers de
l'État, et d'affecter à la caisse d'amortissement une somme
équivalente en domaines fonciers, que cette caisse vendrait plus tard,
lentement, à leur valeur véritable, de manière à compenser ainsi
l'augmentation qu'on allait ajouter à la dette publique. Ce fut là le
principe des lois de finances proposées cette année.

[En marge: Liquidation particulière des années V, VI et VII.]

Les créances qui restaient à liquider pour les trois dernières années
du Directoire, V, VI et VII, passaient pour des créances véreuses.
Elles étaient le plus indigne reste des six cents millions de
fournitures, faites sous le Directoire. Pour entrer dans des voies
nouvelles, on voulut respecter ces créances, quelles que fussent leur
origine et leur nature. Elles s'élevaient à une somme d'environ 90
millions; mais presque toutes vendues à des spéculateurs, elles
perdaient 75 pour cent sur la place. On imagina de les acquitter au
moyen d'une rente, constituée au taux de 3 pour cent. Le total de ces
dettes montant à 90 millions, il fallait, à 3 pour cent, une rente de
2,700,000 francs pour y faire face. Cette rente, au prix actuel des
fonds publics, représentait une valeur réelle de 27 ou 30 millions, et
devait en représenter une de 40 au moins, dans les huit ou dix mois
qui ne pouvaient manquer de s'écouler, avant que la liquidation fût
achevée. Les créances qu'il s'agissait d'acquitter, perdant sur la
place 75 pour cent, et le capital de 90 millions dont elles se
composaient, étant réduit en réalité à 22 ou 23, on les payait
beaucoup plus qu'elles ne valaient en leur accordant une rente de
2,700,000 francs, puisque cette rente, vendue sur-le-champ, aurait
produit 27 ou 30 millions, et allait en produire bientôt 40.

[En marge: Liquidation de l'an VIII.]

Les créances de l'an VIII restant à liquider, étaient d'une nature
toute différente. Elles représentaient des services exécutés pendant
la première année du gouvernement consulaire, lorsque déjà l'ordre
régnait dans l'administration. Sans doute, ces services, exécutés dans
un temps où la détresse était grande encore, avaient été payés à un
taux fort élevé; mais il eût été contraire à l'honneur du gouvernement
consulaire, de traiter ses engagements, qui étaient tout récents, qui
n'avaient pas été comme ceux du Directoire rangés au nombre des
valeurs discréditées, et négociés comme tels, de les traiter de la
même manière que ceux qui appartenaient aux années V, VI et VII. On
n'hésita donc pas à solder intégralement, et à sa valeur nominale,
l'excédant des dépenses de l'an VIII. Il était actuellement évalué à
60 millions; mais la rentrée des contributions arriérées de l'an VIII
devait le réduire à 30. On résolut d'en acquitter une partie, 20
millions, avec une rente constituée à 5 pour cent, ce qui faisait un
million de rentes. Nous dirons tout à l'heure comment on fit face au
surplus de 10 millions.

[En marge: Mars 1801.]

L'an IX (1800-1801) semblait devoir se suffire à lui-même, dans
l'hypothèse à peu près certaine d'une fin prochaine de la guerre, car
la paix continentale conclue à Lunéville, devait bientôt amener la
paix maritime. Le budget ne se votait pas alors une année d'avance; il
se votait dans l'année même, pendant laquelle s'exécutait la dépense.
On présentait, par exemple, et on discutait en ventôse an IX, le
budget de l'an IX, c'est-à-dire en mars 1801 le budget de 1801. On
évaluait dans le moment à 415 millions, les dépenses et les recettes
de cet exercice (les frais de perception et divers services locaux
comptés en dehors, ce qui suppose une centaine de millions en plus, et
signifie 515 au lieu de 415). Mais l'évaluation de 415 millions en
dépenses et recettes, était inférieure à la réalité, car alors comme
aujourd'hui la réalité dépassait toujours les prévisions. Nous
montrerons même plus tard que le chiffre de 415 millions monta jusqu'à
500. Heureusement, le produit de l'impôt devait s'élever autant que la
dépense, au-dessus de la somme prévue. On s'attendait bien à ce double
excédant; mais craignant, du reste à tort, que l'excédant des recettes
n'égalât point l'excédant des dépenses, on voulut s'assurer une
ressource supplémentaire. Il restait 10 millions à trouver, comme nous
venons de le dire, pour compléter le solde de l'an VIII; on supposait
qu'il faudrait 20 millions pour le solde de l'an IX: c'étaient 30
millions à se procurer en deux ans. On se décida, pour cette somme
uniquement, à recourir à une aliénation de biens nationaux. Quinze
millions de ces biens à vendre par an, ne dépassaient pas la somme
d'aliénations qu'on pouvait exécuter avec avantage et sans désordre,
dans le cours d'une année. En chargeant de ce soin la caisse
d'amortissement, qui s'en était déjà très-habilement acquittée, on
était assuré d'obtenir à un prix avantageux le placement de cette
portion des domaines de l'État. De la sorte, le passé se trouvait
liquidé, et le présent en équilibre. Il n'y avait plus qu'une seule
opération à exécuter, pour terminer la réorganisation des finances de
l'État, c'était de régler définitivement le sort de la dette publique.

[En marge: Règlement définitif de la dette publique.]

Le moment était venu, en effet, d'en fixer le montant, de mettre les
forces de la caisse d'amortissement en rapport avec ce montant
reconnu, et de faire, dans ce but, un usage convenable des 400
millions de biens nationaux, qui se trouvaient encore à la disposition
de l'État.

La dette publique était telle que l'avait laissée la banqueroute,
banqueroute déclarée par le Directoire, mais préparée par la
Convention et l'Assemblée Constituante. Un tiers de cette dette avait
été maintenu sur le grand livre; c'est la portion que, dans la langue
du temps, on avait appelée _Tiers consolidé_. Un intérêt de 5 pour
cent avait été affecté à ce tiers, sauvé de la banqueroute. Il en
avait été inscrit au grand livre pour 37 millions (intérêt et non pas
capital). Il en restait à inscrire une somme assez considérable. Deux
tiers avaient été _mobilisés_, autre expression du temps, c'est-à-dire
rayés du grand livre, et consacrés au payement des biens nationaux, ce
qui les avait amenés à n'être plus que de véritables assignats. Une
loi postérieure avait achevé de les avilir, en les réduisant à un
seul usage, celui de payer exclusivement les propriétés bâties, et
point du tout les terres ou les bois faisant partie des propriétés
nationales.

Il fallait mettre un terme à cet état de choses, et pour cela porter
au grand livre le reste du _tiers consolidé_, que le gouvernement
antérieur avait différé d'inscrire, pour être dispensé d'en servir
l'intérêt. La justice et le bon ordre des finances voulaient qu'on en
finît. On proposa de porter au grand livre pour un million et demi de
_tiers consolidés_, mais avec intérêt seulement à partir de l'an XII.
Cette partie de la dette, bien qu'ajournée à deux ans sous le rapport
de la jouissance des revenus, acquérait sur-le-champ, par le fait seul
de l'inscription, une valeur presque égale aux portions déjà
inscrites; et on donnait de plus une valeur très-grande à tout le
reste du _tiers provisoire_, par cette démonstration d'exactitude. Il
restait une somme considérable à inscrire, soit en _tiers consolidés_,
proprement dits, soit en dettes des émigrés, que l'État avait prises à
sa charge, en confisquant leurs biens, soit en dettes de la Belgique,
qui avaient été la condition de la conquête. Il y avait enfin les
_deux tiers mobilisés_, fort avilis à cette époque, et dont il était
juste de ménager un emploi aux porteurs. On en offrit la conversion en
_tiers consolidés_, à raison de cinq capitaux pour cent capitaux. Il
était probable que les porteurs se hâteraient d'accepter cette offre.
On proposa de créer pour cela un million de rentes, et si ce premier
essai réussissait, on se promettait d'avoir bientôt absorbé la valeur
entière des _deux tiers mobilisés_. On fixa de plus un délai fatal, à
l'égard des biens nationaux payables en bons des _deux tiers_. Ce
délai fatal expiré, les biens non payés devaient faire retour à
l'État.

On estimait qu'en ajoutant aux 37 millions de _tiers consolidés_, déjà
inscrits au grand livre, la somme de 20 millions de rentes, on ferait
face à la somme du _tiers consolidé_ restant à inscrire, aux _deux
tiers mobilisés_, dont on voulait offrir la conversion, enfin aux
dettes des émigrés et de la Belgique. Le total devait former par
conséquent une dette publique de 57 millions, en rentes perpétuelles.
Il existait 20 millions de rentes viagères, 19 millions de pensions
civiles et religieuses (celles-ci servies à l'ancien clergé dont on
avait pris les biens), et enfin 30 millions de pensions militaires,
c'est-à-dire une dette viagère de 69 millions. Il s'éteignait de
celle-ci environ 3 millions par an. On pouvait donc espérer en
quelques années, au moyen des extinctions sur la dette viagère, de
couvrir les augmentations successives qu'allait subir la dette
perpétuelle, par suite des nouvelles inscriptions au grand livre. On
devait par conséquent, même en liquidant tout le passé, ne jamais
dépasser un chiffre de 100 millions, pour le service annuel de la
dette publique, dont moitié environ en rente perpétuelle, moitié en
rente viagère. La situation devenait alors celle-ci: une dette de 100
millions, un budget de 500 millions, tant en recettes qu'en dépenses,
et de 600 en comptant les frais de perception. C'était une situation
certainement bien meilleure que celle de l'Angleterre, qui avait une
dette annuelle de près de 500 millions, par rapport à un revenu de
mille à onze cents millions. Ajoutez qu'il restait à la France la
ressource des contributions indirectes, c'est-à-dire les impôts sur
les boissons, sur le tabac, sur le sel, etc., non encore rétablis, et
qui devaient fournir un jour d'immenses produits.

Le Premier Consul voulut proportionner les ressources de la Caisse
d'amortissement à l'accroissement de la dette. Il venait de décider la
création de 2,700,000 francs de rentes, pour combler le déficit des
années V, VI et VII, de 1 million pour le déficit de l'an VIII, et de
plusieurs autres millions encore, pour l'inscription du _tiers
consolidé_, pour la conversion _des deux tiers mobilisés_, etc... Il
fit adjuger à la Caisse d'amortissement un capital de 90 millions en
biens nationaux, aliénable à sa convenance, et employable en rachats
de rentes. Le Premier Consul lui fit transférer en outre une rente de
5,400,000 francs appartenant à l'instruction publique, et qui fut
remplacée comme on le verra tout à l'heure.

Les biens nationaux étaient préservés du gaspillage par cette
combinaison, car la Caisse, les aliénant lentement et à propos, ou les
gardant même s'il lui convenait, ne devait pas renouveler les
dilapidations qu'on avait eu jadis à déplorer. Pour sauver le reste
plus sûrement encore, le Premier Consul voulut en appliquer une
notable partie à divers autres services, auxquels il portait une
grande sollicitude, tels que l'instruction publique et les invalides.
L'instruction publique lui paraissait le service le plus important de
l'État, celui surtout auquel un gouvernement éclairé comme le sien,
ayant une société nouvelle à fonder, devait se hâter de pourvoir.
Quant aux invalides, c'est-à-dire aux militaires blessés, ceux-là
composaient en quelque sorte sa famille, étaient les soutiens de son
pouvoir, les instruments de sa gloire: il leur devait tous ses soins;
il leur devait quelque chose du milliard, autrefois promis par la
République aux défenseurs de la patrie.

Le Premier Consul n'aimait pas à voir ces grands services dépendre du
budget, de ses variations, de ses insuffisances. En conséquence il fit
allouer 120 millions de biens nationaux à l'instruction publique, et
40 à l'entretien des Invalides. Il y avait là de quoi doter richement
la noble institution qu'il voulait consacrer un jour à l'enseignement
de la jeunesse française, et de quoi doter aussi plusieurs hospices
d'invalides, comme celui qui doit son origine à Louis XIV. Que ces
allocations fussent ou ne fussent pas maintenues plus tard, c'étaient
pour le moment 160 millions sauvés du désordre des aliénations, et une
décharge annuelle pour le budget. Ainsi sur les 400 millions restant
des biens nationaux, 10 millions étaient donnés aux dépenses de l'an
VIII, 20 à celles de l'an IX, 90 à la Caisse d'amortissement, 120 à
l'instruction publique, 40 aux Invalides. C'était une somme totale de
280 millions sur 400, dont on trouvait un emploi immédiatement utile,
sans recourir au système des aliénations. Sur cette somme de 280
millions, 10 seulement pour l'an VIII, 20 pour l'an IX, devaient être
aliénés en deux ans, ce qui ne présentait aucun inconvénient: les 90
millions affectés à la Caisse d'amortissement ne devaient être vendus
que très-lentement, lorsque la Caisse en aurait indispensablement
besoin, peut-être même pas du tout. Les 120 de l'instruction publique,
les 40 des Invalides, ne pouvaient jamais être mis en vente. Il
restait, sur le total de 400 millions, 120 millions disponibles et
sans affectation. En réalité on n'aliénait que 30 millions sur 400; le
reste demeurait comme gage de divers services, ou comme réserve
disponible, avec la certitude d'acquérir bientôt, au profit de l'État,
une valeur double ou triple au moins.

En résumé, on profitait du retour du crédit pour substituer la
ressource des créations de rentes à celle des aliénations de biens
nationaux; on acquittait avec une très-faible portion de ces biens, et
une création de rentes, le restant à payer des ans V, VI, VII, VIII;
on achevait la liquidation de la dette publique, et on en assurait le
service d'une manière certaine et régulière. Après avoir ainsi réglé
le passé, sauvé le reste des domaines de l'État, fixé le sort de la
dette, on devait avoir annuellement 100 millions de rentes à servir,
des moyens d'extinction suffisants, enfin un budget en équilibre de
500 millions sans les frais de perception, de 600 avec ces frais.

[En marge: Vives attaques contre la liquidation des dettes arriérées.]

Une telle distribution de la fortune publique, conçue avec autant
d'équité que de bon sens, aurait dû rencontrer l'approbation générale.
Cependant une opposition violente s'éleva dans le Tribunat. Les 415
millions demandés pour l'année courante de l'an IX furent accordés
sans difficulté; mais les opposants se plaignirent de ce que le budget
n'était pas voté un an d'avance; reproche injuste, car rien n'était
disposé alors pour une telle manière de procéder. Elle n'était pas
pratiquée encore en Angleterre, et elle faisait même question parmi
les financiers. Les mêmes opposants reprochèrent au règlement de
l'arriéré de renouveler la banqueroute à l'égard des créanciers des
années V, VI et VII, en ne consolidant leurs créances qu'à 3 pour cent
au lieu de 5, comme on le faisait pour ceux de l'an VIII. Ils
reprochèrent au règlement de la dette de priver les porteurs du _tiers
consolidé_ de l'intérêt de leurs rentes pendant deux ans, puisque cet
intérêt ne devait courir qu'à partir de l'an XII. Ces deux reproches
étaient peu fondés; car, ainsi qu'on l'a vu, les créanciers des ans V,
VI et VII, en obtenant une rente constituée à 3 pour cent, recevaient
plus que ne valaient leurs créances; et quant à la portion des _tiers
consolidés_ dont l'inscription était ordonnée, on rendait aux porteurs
un grand service par le fait seul de l'inscription. Si, en effet, on
avait différé cette inscription d'un an ou deux encore, comme avait
déjà fait le gouvernement antérieur, on aurait enlevé aux porteurs
non-seulement l'intérêt, mais le bienfait de la consolidation
définitive. C'était déjà une grande amélioration pour eux que de
reprendre le travail de cette consolidation.

[En marge: Le Tribunat rejette le plan de finances proposé.]

Pour ces minces objections, le Tribunat s'échauffa, ne tint aucun
compte des réponses qui lui furent adressées, et rejeta le plan de
finances à la majorité de 56 voix contre 30, dans la séance du 19
mars (28 ventôse). Quelques cris de Vive la République! éclatèrent
même dans les tribunes, ce qui n'était pas arrivé depuis long-temps,
et ce qui rappelait de sinistres souvenirs de la Convention. Sur la
demande de MM. Riouffe et de Chauvelin, le président fit évacuer les
tribunes.

Le surlendemain, 21 mars (30 ventôse), dernier jour de la session de
l'an IX, le Corps Législatif entendit la discussion du projet. Trois
tribuns devaient l'attaquer, et trois conseillers d'État le défendre.
M. Benjamin Constant était au nombre des trois tribuns. Il fit valoir
d'une manière brillante les objections élevées contre le plan du
gouvernement. Néanmoins le Corps Législatif en prononça l'adoption à
la majorité de 227 voix contre 58. Le Premier Consul devait se tenir
pour satisfait. Mais il ne savait pas, et on ne savait pas encore
autour de lui, qu'il faut faire le bien, sans s'étonner, sans
s'inquiéter des injustices, qui en sont souvent le prix. Et quel homme
eut jamais autant de gloire que le Premier Consul, pour se dédommager
de quelques attaques, ou légères ou indiscrètes? D'ailleurs, malgré
ces attaques, les dispositions étaient excellentes à l'égard du
gouvernement. La majorité dans le Corps Législatif était des cinq
sixièmes au moins, et dans le Tribunat, dont le vote n'était pas
décisif, elle était des deux tiers. Il y avait peu à s'étonner, peu à
s'effrayer de si faibles minorités. Mais, quoique entouré de
l'admiration universelle, l'homme qui gouvernait alors la France ne
savait pas supporter les mesquines critiques dont son administration
était l'objet. Le temps du vrai gouvernement représentatif n'était pas
venu: les opposants n'en avaient pas plus les principes et les moeurs,
que le gouvernement lui-même. Ce qui achèvera de peindre les opposants
du Tribunat, c'est que l'acte odieux contre les révolutionnaires ne
fut pas même de leur part le sujet d'une observation. On profita de ce
que l'acte n'était pas déféré à la Législature pour se taire. On
déclamait sur les choses peu importantes ou irréprochables, on
laissait passer inaperçue une impardonnable infraction à toutes les
règles de la justice. Ainsi vont la plupart du temps les hommes et les
partis.

Du reste, les stériles agitations de quelques opposants, méconnaissant
le mouvement général des esprits et les besoins du temps, faisaient
peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des travaux
immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix
continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.

Au milieu de ses occupations militaires et politiques, le Premier
Consul, ainsi que nous l'avons fait remarquer bien des fois, ne
cessait de donner son attention aux routes, aux canaux, aux ponts, à
l'industrie et au commerce.

[Illustration: Le Premier Consul et quelques ingénieurs.]

[En marge: Routes.]

[En marge: Canaux.]

[En marge: Canal de Saint-Quentin.]

[En marge: Route du Simplon.]

Nous avons déjà dit quel était le délabrement des routes, et quels
étaient les moyens employés par le Premier Consul pour suppléer à
l'insuffisance du produit des barrières. Il avait ordonné un ample
examen de la question; mais, comme il arrive le plus souvent, la
difficulté consistait bien plutôt dans le défaut d'argent, que dans
le choix d'un bon système. Il alla droit au but, et affecta sur le
budget de l'an IX de nouvelles sommes, prises sur les fonds généraux
du trésor, pour continuer les réparations extraordinaires déjà
commencées. On parlait beaucoup aussi de canaux. Les esprits, dégoûtés
des agitations politiques, se reportaient volontiers vers tout ce qui
touchait à l'industrie et au commerce. Le canal connu aujourd'hui sous
le nom de canal de Saint-Quentin, liant la navigation de la Seine et
de l'Oise avec celle de la Somme et de l'Escaut, c'est-à-dire, liant
la Belgique avec la France, était abandonné. On n'avait jamais pu se
mettre d'accord sur la manière d'exécuter le percement, au moyen
duquel on devait passer de la vallée de l'Oise dans celles de la Somme
et de l'Escaut. Les ingénieurs étaient divisés de sentiment. Le
Premier Consul s'y rendit de sa personne, les entendit tous, jugea la
question, et la jugea bien. Le percement fut décidé, et continué dans
la direction la meilleure, celle même qui a réussi. La population de
Saint-Quentin l'accueillit avec transport, et à peine était-il
retourné à Paris, que les habitants de la Seine-Inférieure lui
adressèrent une députation, pour lui demander à leur tour
quarante-huit heures de son temps. Il promit une visite prochaine à la
Normandie. Il fit décider et confier à des compagnies l'établissement,
à Paris, de trois nouveaux ponts sur la Seine, celui qui aboutit au
Jardin des Plantes, et qu'on appelle pont d'Austerlitz, celui qui
rattache l'île de la Cité à l'île Saint-Louis, celui enfin qui conduit
du Louvre au palais de l'Institut. Il s'occupait en même temps de la
route du Simplon, premier projet de sa jeunesse, projet toujours le
plus cher à son coeur, le plus digne de prendre place dans l'avenir, à
côté des souvenirs de Rivoli et de Marengo. On se souvient que, dès
qu'il eut fondé la République Cisalpine, le Premier Consul voulut la
rapprocher de la France par une route qui, partant de Lyon ou de
Dijon, passant à Genève, traversant le Valais, tombant sur le lac
Majeur et Milan, permît en tout temps de déboucher au milieu de la
Haute-Italie, avec cinquante mille hommes et cent bouches à feu. Faute
d'une route pareille, on avait été obligé de franchir le
Saint-Bernard. Maintenant que la République Cisalpine venait d'être
reconstituée au congrès de Lunéville, il était temps plus que jamais,
d'établir une grande communication militaire entre la Lombardie et la
France. Le Premier Consul avait sur-le-champ ordonné les travaux
nécessaires. Le général Turreau, que nous avons vu descendre du
Petit-Saint-Bernard avec des légions de conscrits, pendant que le
général Bonaparte descendait du Grand-Saint-Bernard avec ses troupes
aguerries, le général Turreau avait reçu ordre de porter son
quartier-général à Domo-d'Ossola, au pied même du Simplon. Ce général
devait protéger les travailleurs, et les aider avec les bras de ses
soldats.

[En marge: Hospices établis dans les Alpes.]

À ce magnifique ouvrage, le Premier Consul voulut en ajouter un autre en
commémoration du passage des Alpes. Les Pères du Grand-Saint-Bernard
avaient rendu de véritables services à l'armée française. Aidés de
quelque argent, ils avaient, pendant dix jours, soutenu par des
aliments et du vin les forces de nos soldats. Le Premier Consul en avait
gardé une vive reconnaissance. Il décida l'établissement de deux
hospices semblables, l'un au Mont-Cenis, l'autre au Simplon, tous deux
succursales du couvent du Grand-Saint-Bernard. Ils devaient contenir
quinze religieux chacun, et recevoir de la République Cisalpine une
dotation considérable en biens fonds. Cette république n'avait rien à
refuser à son fondateur. Mais, comme ce fondateur aimait en toutes
choses une prompte exécution, il fit exécuter les travaux de premier
établissement avec l'argent de la France, afin qu'aucun retard ne fût
apporté à ces belles créations. Ainsi, de magnifiques routes, des
établissements d'une noble bienfaisance, devaient attester aux âges
futurs le passage à travers les Alpes du moderne Annibal.

À côté de ces vues grandes ou bienfaisantes, se développaient des vues
d'un autre genre, et qui avaient pour objet une création bien
autrement utile, celle du Code civil. Le Premier Consul avait chargé
de la rédaction de ce code plusieurs jurisconsultes éminents, MM.
Portalis, Tronchet, Bigot de Préameneu. Leur travail était achevé, et
venait d'être communiqué au tribunal de cassation, ainsi qu'aux
vingt-neuf tribunaux d'appel, depuis cours royales. L'avis de toute la
magistrature ainsi recueilli, le travail allait être soumis au Conseil
d'État, et solennellement discuté sous la présidence du Premier
Consul. On se proposait ensuite de le présenter au Corps Législatif
dans la session prochaine, celle de l'an X.

Toujours prêt à ordonner de grands travaux, mais toujours prêt aussi à
récompenser grandement leurs auteurs, le Premier Consul venait
d'employer son influence à porter M. Tronchet au Sénat. Il
récompensait en lui un grand jurisconsulte, un des auteurs du Code
civil, et, ce qui n'était pas indifférent à ses yeux, sous le rapport
de la signification politique, le courageux défenseur de Louis XVI.

Tout s'organisait donc à la fois, avec l'ensemble qu'un esprit vaste
peut mettre dans ses oeuvres, avec la rapidité que peut y apporter une
volonté ardente, et déjà ponctuellement obéie. Le génie qui faisait
ces choses était extraordinaire sans doute; mais, il faut le dire, la
situation aussi extraordinaire que le génie. Le général Bonaparte
avait la France et l'Europe à remuer, et pour levier la victoire; il
avait à rédiger tous les codes de la nation française, et en même
temps tous les esprits disposés à recevoir ses lois; il avait des
routes, des canaux, des ponts à construire, et personne pour lui
contester les ressources; il avait même des nations prêtes à lui
fournir leurs trésors, comme les Italiens, par exemple, pour
contribuer à l'ouverture du Simplon, ou pour doter les hospices placés
au sommet des Alpes. C'est que la Providence ne fait rien à demi: à un
grand génie, elle procure une grande oeuvre, et, à toute grande
oeuvre, un grand génie.

FIN DU LIVRE HUITIÈME.



LIVRE NEUVIÈME.

LES NEUTRES.

     Suite des négociations avec les diverses cours de
     l'Europe.--Traité avec la cour de Naples.--Exclusion des Anglais
     des ports des Deux-Siciles, et obligation contractée par le
     gouvernement napolitain, de recevoir à Otrante une division
     française.--L'Espagne promet d'exiger par la force l'interdiction
     aux Anglais des côtes de Portugal.--Vastes projets maritimes du
     Premier Consul, tendant à faire agir de concert les forces
     navales de l'Espagne, de la Hollande et de la France.--Moyens
     imaginés pour secourir l'Égypte.--L'amiral Ganteaume, à la tête
     d'une division, sort de Brest par une tempête, et se dirige vers
     le détroit de Gibraltar, pour se rendre aux bouches du
     Nil.--Coalition générale de toutes les nations maritimes contre
     l'Angleterre.--Préparatifs des neutres dans la Baltique.--Ardeur
     belliqueuse de Paul Ier.--Détresse de l'Angleterre.--Une affreuse
     disette la tourmente.--Son état financier et commercial avant la
     guerre, et depuis.--Ses charges et ses ressources également
     doublées.--Déchaînement contre M. Pitt.--Son dissentiment avec
     Georges III, et sa retraite.--Ministère Addington.--L'Angleterre,
     malgré ses embarras, fait tête à l'orage, et envoie dans la
     Baltique les amiraux Nelson et Parker, pour rompre la coalition
     des neutres.--Plan de Nelson et de Parker.--Ils se décident à
     forcer le passage du Sund.--La côte suédoise étant mal défendue,
     la flotte anglaise passe le Sund, presque sans difficulté.--Elle
     se porte devant Copenhague.--L'avis de Nelson, avant de s'engager
     dans la Baltique, est de livrer bataille aux Danois.--Description
     de la position de Copenhague, et des moyens adoptés pour défendre
     cette importante place maritime.--Nelson fait une manoeuvre
     hardie, et vient s'embosser dans la _Passe royale_, en face des
     bâtiments danois.--Bataille meurtrière.--Vaillance des Danois, et
     danger de Nelson.--Il envoie un parlementaire au prince régent de
     Danemark, et obtient par ce moyen les avantages d'une
     victoire.--Suspension d'armes de quatorze semaines.--Dans
     l'intervalle, on apprend la mort de Paul Ier.--Événements qui se
     sont passés en Russie.--Exaspération de la noblesse russe contre
     l'empereur Paul, et disposition à se débarrasser de ce prince par
     tous les moyens, même par un crime.--Le comte Pahlen.--Son
     caractère et ses projets.--Sa conduite avec le grand-duc
     Alexandre.--Projet d'assassinat caché sous un projet d'abdication
     forcée.--Scène affreuse au palais Michel, dans la nuit du 23
     mars.--Mort tragique de Paul Ier.--Avènement d'Alexandre.--La
     coalition des neutres dissoute par la mort de l'empereur
     Paul.--Armistice de fait dans la Baltique.--Le Premier Consul
     essaie, en offrant le Hanovre à la Prusse, de la retenir dans la
     ligue des neutres.--L'Angleterre, satisfaite d'avoir dissous
     cette ligue par la bataille du Copenhague, et d'être délivrée de
     Paul Ier, songe à profiter de l'occasion, pour traiter avec la
     France, et pour réparer les fautes de M. Pitt.--Le ministère
     Addington fait offrir la paix au Premier Consul, par
     l'intermédiaire de M. Otto.--Acceptation de cette proposition, et
     ouverture à Londres d'une négociation entre la France et
     l'Angleterre.--La paix va devenir générale sur terre et sur
     mer.--Progrès de la France depuis le 18 brumaire.


[En marge: Le Premier Consul veut profiter de la paix du continent
pour amener la paix maritime.]

La paix avec l'empereur et avec l'Empire ayant été signée à Lunéville,
en février 1801, le Premier Consul était impatient d'en recueillir les
conséquences. Ces conséquences devaient être de conclure la paix avec
les États du continent qui ne s'étaient pas encore rapprochés de la
République, de les contraindre à fermer leurs ports à l'Angleterre, de
tourner contre celle-ci toutes les forces des neutres, de s'unir aux
neutres pour préparer quelque grande opération contre le territoire et
le commerce britanniques, de conquérir enfin par cet ensemble de
moyens la paix maritime, complément indispensable de la paix
continentale. Tout annonçait que ces grandes et heureuses conséquences
ne se feraient pas long-temps attendre.

[En marge: Ratification du traité de Lunéville par la diète le 9
mars.]

La Diète germanique avait ratifié la signature donnée par l'empereur
au traité de Lunéville. On n'avait point à craindre qu'il en fût
autrement, car l'Autriche disposait des États ecclésiastiques, les
seuls véritablement opposés au traité. Quant aux princes séculiers,
comme ils devaient être indemnisés de leurs pertes, avec la ressource
des sécularisations, ils avaient intérêt à voir promptement acceptées
les stipulations arrêtées entre l'Autriche et la France. Ils étaient
en outre placés sous l'influence de la Prusse, que la France avait
disposée à trouver bon ce qu'on venait de faire à Lunéville.
D'ailleurs tout le monde alors voulait la paix, et était prêt à y
contribuer, même par des sacrifices. Seulement la Prusse, en ratifiant
la signature donnée par l'empereur, sans pouvoirs de la Diète, avait
voulu accorder une ratification, qui eût plutôt la forme de la
tolérance que celle de l'approbation, et qui réservât pour l'avenir
les droits de l'Empire. Mais, la proposition de la Prusse, qui, tout
en ratifiant le traité, contenait un blâme indirect pour l'Empereur,
n'obtint point la majorité. Le traité fut ratifié, purement et
simplement, par un _conclusum_ du 9 mars 1801 (18 ventôse an IX). Les
ratifications furent échangées à Paris le 16 mars (25 ventôse). Il ne
restait plus qu'à régler le système des indemnités, ce qui devait être
le sujet de négociations ultérieures.

La paix était donc faite avec la plus grande partie de l'Europe. Elle
n'était pas encore signée avec la Russie, mais on était, comme on va
le voir, engagé avec elle et les cours du Nord, dans une grande
coalition maritime. On avait à Paris deux ministres russes à la fois,
M. de Sprengporten pour l'affaire des prisonniers, M. de Kalitscheff
pour le règlement des questions générales. Ce dernier venait d'arriver
dans les premiers jours de mars (milieu de ventôse).

Restaient la cour de Naples et le Portugal à contraindre, pour que le
continent tout entier fût fermé à l'Angleterre.

[En marge: Marche de Murat sur Naples, afin de contraindre cette cour
à la paix.]

[En marge: Armistice de 30 jours.]

[En marge: Envoi de M. de Gallo à Paris.]

Murat s'était avancé vers l'Italie méridionale avec un corps d'élite,
celui qui avait été formé au camp d'Amiens. Renforcé par plusieurs
détachements tirés de l'armée du général Brune, il s'était porté à
Foligno, afin d'obliger la cour de Naples à condescendre aux volontés
de la France. Sans l'intérêt témoigné par l'empereur de Russie en
faveur de cette cour, le Premier Consul aurait peut-être donné tout de
suite à la maison de Parme le royaume des Deux-Siciles, afin
d'arracher ce beau pays à une famille ennemie. Mais les dispositions
manifestées par l'empereur Paul ne lui permettaient pas une telle
résolution. Il voulait d'ailleurs ménager l'opinion de l'Europe, et,
pour cela, il fallait éviter autant que possible le bouleversement des
anciennes royautés. Il était donc prêt à concéder la paix à la cour de
Naples, pourvu qu'elle rompît avec l'Angleterre. Mais cette
détermination était la plus difficile de toutes à obtenir. Murat
s'avança jusqu'aux frontières du royaume, en ayant soin d'éviter Rome,
et en prodiguant au Pape les plus grands témoignages de respect. La
cour de Naples ne résista plus, et signa un armistice qui stipulait,
suivant les voeux du Premier Consul, l'exclusion des Anglais des ports
des Deux-Siciles. Cependant l'armistice était court; il était de
trente jours; il fallait, les trente jours écoulés, signer une paix
définitive. Le marquis de Gallo, l'un des négociateurs de
Campo-Formio, qui se vantait de connaître le Premier Consul, et
d'avoir sur lui autant d'influence que M. de Cobentzel, s'était rendu
à Paris. Il espérait qu'en s'appuyant sur ces relations toutes
personnelles, sur la protection de la légation de Russie, et sur les
recommandations de l'Autriche, il pourrait obtenir les conditions
désirées par la cour de Naples, et consistant dans la simple
neutralité. La prétention était ridicule, car une cour qui avait donné
le signal de la seconde coalition, qui nous avait fait une guerre
acharnée, qui avait enfin traité les Français indignement, ne devait
pas, lorsqu'elle était à notre discrétion, en être quitte pour se
séparer purement et simplement de l'Angleterre. C'était bien le moins
qu'on l'obligeât, de gré ou de force, à faire contre l'Angleterre
autant qu'elle avait fait contre la France.

[En marge: Renvoi de M. de Gallo.]

M. de Gallo ayant montré quelque suffisance à Paris, ayant même paru
s'appuyer, plus qu'il ne convenait, sur la légation russe, on mit une
prompte fin à sa négociation. M. de Talleyrand lui déclara qu'un
plénipotentiaire français était parti pour se rendre à Florence, que
la négociation était par conséquent transportée dans cette ville,
qu'il ne pouvait d'ailleurs traiter avec un négociateur, qui n'avait
pas le pouvoir de consentir à la seule condition considérée comme
essentielle, c'est-à-dire à l'expulsion des Anglais des ports des
Deux-Siciles, condition qui était désirée par l'empereur Paul autant
que par le Premier Consul lui-même. En conséquence M. de Gallo dut
quitter Paris sur-le-champ. On venait, en effet, de faire partir pour
Florence M. Alquier, rappelé de Madrid depuis que Lucien Bonaparte
avait été envoyé en Espagne. M. Alquier avait des instructions et des
pouvoirs pour traiter.

[En marge: Paix signée avec la cour de Naples le 18 mars.]

[En marge: Clôture des ports des Deux-Siciles aux Anglais.]

[En marge: Le golfe de Tarente occupé par une division de 15 mille
Français.]

Ce plénipotentiaire se rendit à Florence en toute hâte, et y trouva le
chevalier Micheroux, le même qui avait signé un armistice avec Murat,
et qui venait de recevoir les pleins pouvoirs de sa cour. La
négociation, transportée en ces lieux, faite sous les baïonnettes de
l'armée française, ne devait plus rencontrer les mêmes difficultés
qu'à Paris. Le traité de paix fut signé le 18 mars 1801 (27 ventôse an
IX). On peut dire qu'il était modéré, si on le compare à la situation
de la cour de Naples à l'égard de la République française. On laissait
à cette branche de la maison de Bourbon l'intégralité de ses États. On
ne lui demandait que la portion fort insignifiante de territoire,
qu'elle possédait dans l'île d'Elbe. C'était Porto-Longone et la
banlieue environnante. L'île d'Elbe appartenait alors partie à la
Toscane, partie aux Deux-Siciles. L'intention du Premier Consul était
de la donner tout entière à la France. Un historien des traités s'est
fort élevé contre cette prétendue violence, comme si ce n'était pas là
le plus simple droit de la victoire. Sauf cet insignifiant sacrifice,
la cour de Naples ne perdait rien. Elle s'obligeait à fermer ses ports
aux Anglais, à donner à la France trois frégates, armées et rendues à
Ancône. Le Premier Consul les destinait à l'Égypte. La plus importante
stipulation du traité était secrète. Elle obligeait le gouvernement
napolitain à recevoir une division de 12 à 15 mille Français dans le
golfe de Tarente, et à les nourrir pendant tout le temps de cette
occupation. L'intention véritable et sans arrière-pensée du Premier
Consul, était de les porter là, pour secourir l'Égypte. Ainsi placés,
ils n'avaient que la moitié du chemin à faire pour se rendre à
Alexandrie. Un dernier article stipulait la restitution des objets
d'arts qui avaient été choisis à Rome pour la France, qui se
trouvaient tout encaissés quand l'armée napolitaine avait pénétré dans
les États du Pape en 1799, et dont la cour de Naples s'était emparée
pour son propre compte. Une indemnité de 500 mille francs était
accordée aux Français, qui avaient été pillés ou vexés par les bandes
indisciplinées des Napolitains.

Tel fut ce traité de Florence, qu'on peut considérer comme un acte de
clémence, quand on songe à la conduite antérieure de la cour de
Naples, mais qui était parfaitement adapté aux vues du Premier Consul,
uniquement occupé du soin de fermer les ports du continent à
l'Angleterre, et de s'assurer des positions avantageuses pour
communiquer avec l'Égypte.

Il ne stipula rien encore avec le Pape, dont le plénipotentiaire
traitait à Paris la plus importante des questions, la question
religieuse. Il était mécontent du roi de Piémont, qui avait livré la
Sardaigne aux Anglais, et mécontent aussi du peuple piémontais, qui
avait montré des dispositions peu amicales aux Français. Il voulut
donc rester libre de tout engagement, à l'égard de cette partie si
importante de l'Italie.

[En marge: Intimité de la cour d'Espagne avec le Premier Consul.]

[En marge: Chute de M. d'Urquijo.]

[En marge: Le prince de la Paix redevenu personnage influent du
gouvernement espagnol.]

[En marge: Conditions mises par le prince de la Paix à l'opération
dirigée contre le Portugal.]

Restaient l'Espagne et le Portugal. Tout marchait au mieux de ce côté.
La cour d'Espagne, enchantée des stipulations de Lunéville, qui
assuraient la Toscane au jeune infant de Parme, avec le titre de roi,
se montrait tous les jours plus dévouée au Premier Consul et à ses
projets. Un événement prévu, la chute de M. d'Urquijo, loin de nuire à
nos relations, n'avait fait que les rendre plus intimes. On ne l'avait
pas cru d'abord, car M. d'Urquijo était en Espagne une espèce de
révolutionnaire, duquel on aurait dû attendre plus de faveur pour la
France que de la part de tout autre. Mais le résultat avait prouvé que
c'était là une erreur. M. d'Urquijo avait gouverné fort peu de temps.
Voulant corriger certains abus, il avait fait adresser au Pape, par le
roi Charles IV, une lettre tout entière écrite de la main royale, et
qui contenait une suite de propositions pour la réforme du clergé
espagnol. Le Pape, effrayé de voir l'esprit réformateur s'introduire
même en Espagne, s'était adressé au vieux duc de Parme, frère de la
reine, pour se plaindre de M. d'Urquijo, et pour le peindre comme un
mauvais catholique. Il n'en fallait pas davantage pour perdre M.
d'Urquijo dans l'esprit du roi. Le prince de la Paix, ennemi déclaré
de M. d'Urquijo, avait profité de l'occasion, et lui avait porté le
dernier coup pendant un voyage de la cour. Par ces influences réunies,
M. d'Urquijo venait d'être destitué avec une brutalité sans exemple.
On l'avait enlevé de chez lui, et transporté hors de Madrid comme un
criminel d'État. M. de Cevallos, parent et créature du prince de la
Paix, avait été nommé son successeur. Ce prince était redevenu depuis
ce moment, le véritable premier ministre de la cour d'Espagne. Comme
il avait quelquefois montré une certaine opposition à l'alliance
intime avec la France, probablement pour avoir occasion de blâmer le
ministère espagnol, on craignait que cette révolution ministérielle ne
fût nuisible aux projets du Premier Consul. Mais Lucien Bonaparte,
arrivé récemment à Madrid, et jugeant bien la situation, négligea M.
de Cevallos, espèce de titulaire impuissant, et se mit directement en
rapport avec le prince de la Paix. Il fit entendre à ce prince que
c'était lui qu'on regardait à Paris comme le véritable premier
ministre de Charles IV, qu'on s'en prendrait à lui seul de toutes les
difficultés que la politique française rencontrerait en Espagne, et
qu'on serait à son égard, amis ou ennemis, suivant sa conduite. Le
prince de la Paix qui avait soulevé de nombreuses haines, et notamment
celle de l'héritier présomptif, profondément irrité de l'état
d'oppression dans lequel il était condamné à vivre, le prince de la
Paix, qui se sentait perdu si le roi et la reine venaient à mourir,
regarda comme très-précieuse l'amitié des Bonaparte, et se hâta de
préférer leur alliance à leur hostilité. Dès ce jour les affaires se
traitèrent directement entre le prince de la Paix et Lucien. M.
d'Urquijo, se sentant trop faible pour résoudre la question du
Portugal, avait sans cesse différé une explication positive sur ce
sujet. Il avait fait à la France mille promesses, jamais suivies de
résultat. Le prince de la Paix avoua, dans ses entretiens avec Lucien,
que jusqu'ici on n'avait rien voulu faire, que M. d'Urquijo avait
amusé la France avec de belles paroles, mais il déclara qu'il était
prêt, quant à lui, à se concerter avec le Premier Consul, pour agir
efficacement contre le Portugal, si toutefois on parvenait à être
d'accord sur certains points. Il demandait d'abord l'adjonction d'une
division française de vingt-cinq mille hommes, car l'Espagne était
hors d'état d'en mettre plus de vingt mille sur pied, tant cette belle
monarchie était déchue. La présence d'une force française pouvait
alarmer le roi et la reine; il fallait donc pour les rassurer tous les
deux, que cette force fût placée sous le commandement d'un général
espagnol. Ce général devait être le prince de la Paix lui-même. Enfin
les provinces du Portugal dont on allait faire la conquête, devaient
rester en dépôt entre les mains du roi d'Espagne jusqu'à la paix
générale; en attendant, on tiendrait les ports du Portugal fermés à
l'Angleterre.

[En marge: Le prince de la Paix nommé généralissime des troupes
dirigées contre le Portugal.]

[En marge: Une division française se prépare à entrer en Espagne pour
servir sous les ordres du prince de la Paix.]

Ces propositions furent admises par le Premier Consul, avec le plus
grand empressement, et renvoyées à l'acceptation du roi Charles IV. Ce
prince dominé par la reine, qui l'était elle-même par le prince de la
Paix, consentit à la guerre contre son gendre, à condition qu'on
n'enlèverait à celui-ci aucune partie de son territoire, qu'on
l'obligerait seulement à rompre avec les Anglais, et à entrer dans
l'alliance de la France et de l'Espagne. Ces vues ne répondaient pas
tout à fait à celles du prince de la Paix, qui désirait, disait-on à
Madrid, se ménager une principauté en Portugal. Quoi qu'il en soit, il
fut obligé de se soumettre, et il reçut le grade de généralissime.
Sommation fut faite à la cour de Lisbonne de s'expliquer avant quinze
jours, et de choisir entre l'Angleterre et l'Espagne, celle-ci appuyée
par la France. En attendant, on commença, des deux côtés des Pyrénées,
les préparatifs de cette guerre. Le prince de la Paix, devenu
généralissime des troupes espagnoles et françaises, enleva au roi
jusqu'à ses propres gardes, pour arriver à composer une armée. Il
amusa la cour avec des revues, avec des fêtes guerrières, et se livra
aux plus beaux rêves de gloire militaire. Le Premier Consul, de son
côté, se hâta de diriger vers l'Espagne une partie des troupes qui
rentraient en France. Il forma une division de 25 mille hommes, bien
armés et bien équipés. Le général Leclerc était chargé de commander
l'avant-garde. Le générai Gouvion-Saint-Cyr, qu'il regardait avec
raison comme l'un des généraux les plus capables du temps, devait
commander le corps d'armée tout entier, et suppléer à la parfaite
incapacité du prince généralissime.

Il était convenu que ces troupes, mises en mouvement dès le mois de
mars, seraient prêtes à entrer en Espagne, dans le courant d'avril.

L'Europe concourait donc tout entière à nos desseins. Sous l'influence
du Premier Consul, les États du Midi fermaient leurs ports à
l'Angleterre, et les États du Nord se liguaient activement contre
elle. Dans cette situation, il fallait que cette puissance eût des
forces partout: dans la Méditerranée, pour bloquer l'Égypte; au
détroit de Gibraltar, pour arrêter le mouvement des flottes
françaises, de l'une à l'autre mer; sur la côte de Portugal, pour
secourir cet allié menacé; devant Rochefort et Brest, pour bloquer la
grande escadre franco-espagnole, qui était prête à mettre à la voile;
dans le Nord, pour contenir la Baltique, et empêcher le soulèvement
des neutres. Il lui en fallait dans l'Inde enfin, pour y maintenir sa
domination et ses conquêtes.

[En marge: Combinaisons maritimes du Premier Consul.]

Le Premier Consul voulait saisir ce moment unique où les forces
britanniques, obligées d'être partout à la fois, seraient
nécessairement disséminées, pour essayer quelque grande expédition; la
principale, celle qui lui tenait le plus à coeur, avait pour objet de
secourir l'Égypte. Il avait de grands devoirs envers l'armée conduite
par lui au delà des mers, et abandonnée ensuite pour venir au secours
de la France. Il considérait d'ailleurs la colonie fondée sur les
bords du Nil, comme la plus belle de ses oeuvres. Il lui importait de
prouver au monde, qu'en portant trente-six mille hommes en Orient, il
avait, non pas cédé aux inspirations d'une jeune et ardente
imagination, mais tenté une entreprise sérieuse, susceptible d'être
conduite à bonne fin. On a vu les efforts essayés pour négocier un
armistice naval, qui permît de faire entrer six frégates dans le port
d'Alexandrie. Cet armistice, comme on s'en souvient, n'avait pas été
conclu. N'ayant pas assez de ressources financières, pour suffire aux
armements de terre et de mer, le Premier Consul n'avait pas pu
entreprendre encore la vaste opération qu'il projetait pour secourir
l'Égypte. Maintenant, délivré de la guerre continentale, pouvant
exclusivement diriger ses ressources vers la guerre maritime, ayant
l'étendue presque entière des côtes de l'Europe à sa disposition, il
méditait, pour conserver l'Égypte, des projets aussi grands et aussi
hardis que ceux qu'il avait exécutés pour la conquérir. La saison
d'hiver s'y prêtait, en rendant impossible la continuation des
croisières anglaises.

[En marge: Bâtiments partis de tous les ports de France, d'Espagne et
d'Italie, pour porter des secours en Égypte.]

En attendant, des bâtiments de toute espèce, de commerce ou de guerre,
depuis de simples avisos jusqu'à des frégates, partaient de tous les
ports de la Hollande, de la France, de l'Espagne, de l'Italie, et même
des côtes de Barbarie, pour porter en Égypte des nouvelles de France,
des rafraîchissements, des denrées d'Europe, du vin, des munitions de
guerre. Quelques-uns de ces bâtiments étaient pris, mais la plupart
entraient dans Alexandrie, et il ne se passait pas une semaine sans
qu'on eût au Kaire des nouvelles du gouvernement, et des signes de
l'intérêt que lui inspirait la colonie.

[En marge: Modèle d'un vaisseau de 74, adapté aux passes
d'Alexandrie.]

Le Premier Consul formait en outre une marine adaptée aux parages de
l'Égypte. Il avait arrêté le modèle d'un vaisseau de 74, qui pût
joindre à une grande force l'avantage de franchir les passes
d'Alexandrie, sans décharger son artillerie[11]. Les ordres étaient
donnés pour en exécuter un certain nombre, d'après ce modèle.

         [Note 11: Lettre du 1er nivôse an IX (dépôt de la
         secrétairerie d'État).]

Pendant qu'il prenait tous ces soins pour soutenir le moral de l'armée
d'Égypte, en lui envoyant fréquemment des nouvelles et des secours
partiels, le Premier Consul préparait une vaste expédition, pour lui
faire arriver d'un seul coup un grand secours en matériel et en
troupes. Les armées rentraient sur le sol de la France. Elles allaient
peser sur nos finances; mais, en revanche, elles présentaient au
gouvernement de grands moyens, pour inquiéter, peut-être pour frapper
l'Angleterre. Trente mille hommes étaient restés dans la Cisalpine, 10
mille en Piémont, 6 mille en Suisse; 15 mille s'acheminaient vers le
golfe de Tarente; 25 mille se dirigeaient vers le Portugal; 25 mille
étaient stationnés en Hollande. C'étaient 111 mille hommes, qui
devaient vivre encore aux dépens de l'étranger. Le reste allait se
trouver à la charge du trésor français, mais tout à fait à la
disposition du Premier Consul. Un camp se formait en Hollande, un
autre dans la Flandre française, un troisième à Brest. Un quatrième
était déjà réuni dans la Gironde, soit pour le Portugal, soit pour
fournir des troupes d'embarquement à Rochefort. Les corps revenant
d'Italie se réunissaient vers Marseille et Toulon. La division de 15
mille hommes, destinée à se rendre dans le golfe de Tarente, devait
occuper Otrante, en vertu d'un article secret du traité avec Naples, y
couvrir les rades environnantes de nombreuses batteries et préparer un
mouillage, où une flotte pourrait venir embarquer une division de 10
ou 12 mille hommes, afin de les porter en Égypte. L'amiral Villeneuve
était parti pour ordonner sur les lieux mêmes les dispositions
nécessaires à un tel embarquement.

Les forces navales de la Hollande, de la France, de l'Espagne, et
quelques restes de la marine italienne, placés auprès de ces divers
rassemblements de troupes, devaient faire craindre à l'Angleterre des
expéditions dirigées sur tous les points à la fois: sur l'Irlande, sur
le Portugal, sur l'Égypte et les Indes.

[En marge: Distribution des trois marines de France, d'Espagne et de
Hollande.]

Le Premier Consul s'était concerté avec l'Espagne et la Hollande,
relativement à l'emploi des trois marines. En réunissant les débris de
l'ancienne puissance hollandaise, on pouvait encore armer cinq
bâtiments de haut bord et quelques frégates. Il y avait à Brest trente
vaisseaux, dont quinze français, quinze espagnols, retenus dans ce
port depuis deux ans. Le Premier Consul était convenu avec l'Espagne
des dispositions suivantes. Cinq vaisseaux hollandais, réunis à cinq
vaisseaux français et à cinq des vaisseaux espagnols de Brest,
devaient se rendre au Brésil, pour protéger ce beau royaume, et
empêcher l'Angleterre de se dédommager avec les colonies portugaises,
de l'entreprise tentée en ce moment contre le Portugal. Vingt
vaisseaux espagnols et français devaient, suivant cette convention,
rester à Brest, et se tenir prêts à tout moment à jeter une armée en
Irlande. Une division française, sous l'amiral Ganteaume,
s'organisait, dans ce même port de Brest, pour se rendre, disait-on, à
Saint-Domingue et y rétablir les dominations française et espagnole.
Une autre division française s'équipait à Rochefort, et une division
espagnole de cinq vaisseaux au Ferrol, dans le but de porter des
troupes aux Antilles, et de recouvrer la Trinité, par exempte, ou la
Martinique. L'Espagne, par le traité qui lui assurait la Toscane en
échange de la Louisiane, avait promis de donner à la France six
vaisseaux tout armés, de les livrer à Cadix, et de profiter des
ressources de cet ancien arsenal pour réorganiser une partie des
forces qu'elle y avait autrefois.

Le Premier Consul, en faisant ces arrangements, ne disait pas au
cabinet espagnol sa véritable pensée, parce qu'il redoutait
l'indiscrétion de ce cabinet. Il voulait bien envoyer une partie des
forces combinées au Brésil et dans les Antilles, pour y atteindre le
but avoué, et y attirer les flottes anglaises; mais, à Brest, il ne
songeait qu'à une seule expédition, c'était celle de Ganteaume,
annoncée pour Saint-Domingue, et destinée en réalité pour l'Égypte. Il
avait ordonné de choisir les sept vaisseaux de l'escadre, les plus
fins marcheurs, ainsi que deux frégates et un brick. Ces bâtiments
devaient transporter cinq mille hommes de débarquement, des munitions
de tout genre, des bois, des fers, des médicaments, et les denrées
d'Europe les plus désirables en Égypte. Le Premier Consul avait
ordonné de refaire le chargement déjà presque terminé, et de le
recommencer d'après des dispositions nouvelles. Il voulait en effet
que chaque vaisseau contînt un assortiment complet de tous les objets
préparés pour la colonie, et non pas la totalité d'une même chose,
afin que, si l'un d'eux était pris, l'expédition ne manquât pas
entièrement des objets que contiendrait le bâtiment enlevé par
l'ennemi. Cette disposition contrariait les habitudes de la marine,
rendait plus difficile l'arrimage des bâtiments, mais la volonté
absolue du Premier Consul avait vaincu tous les obstacles. Son
aide-de-camp Lauriston était à Brest, joignant aux lettres dont il
était porteur l'influence de sa présence et de ses excitations.

L'expédition de Rochefort, annoncée pour les Antilles, avait encore
l'Égypte pour destination. On travaillait à l'équiper le plus
rapidement possible. L'aide-de-camp Savary en pressait le départ, et y
faisait arriver des troupes, détachées du corps d'armée du Portugal.
La division de 25 mille hommes qui allait bientôt passer les Pyrénées,
étant réunie dans la Gironde, fournissait un moyen commode pour
dissimuler le but de l'expédition de Rochefort. On lui avait emprunté,
en effet, sans que personne s'en doutât, quelques bataillons, afin de
les placer sur l'escadre. Cette escadre devait être confiée au plus
remarquable peut-être des hommes de mer que la France eût alors, à
l'amiral Bruix. Cet amiral joignait à un esprit supérieur, toujours
rare chez les hommes civils comme chez les hommes de guerre, une
grande connaissance de la mer, et s'était signalé en 1799 par la belle
croisière de la Méditerranée, si souvent citée. Lorsqu'au dernier
moment, le général Bonaparte aurait dit son secret au cabinet de
Madrid, l'amiral Bruix devait rallier en passant la division espagnole
du Ferrol, toucher à Cadix pour y rallier la division donnée par
l'Espagne, se rendre ensuite à Otrante, embarquer les troupes réunies
sur ce point, et d'Otrante faire voile vers l'Égypte.

[En marge: Division de Cadix sous Dumanoir.]

Cette division de Cadix, donnée par l'Espagne, se composait de six
beaux vaisseaux, qu'on armait avec la plus grande hâte. L'amiral
Dumanoir venait de partir en poste pour Cadix, afin d'en presser
l'équipement. Des troupes de matelots s'acheminaient par terre vers ce
port. On y envoyait en même temps de petits bâtiments chargés de
marins, pour contribuer en les désarmant à former les équipages des
bâtiments de guerre.

[En marge: Ganteaume sort du port de Brest avec sa division.]

Ces nombreuses expéditions devaient attirer l'attention des Anglais
sur tous les points à la fois, la diviser, la troubler, et l'une
d'elles, profitant de ce trouble, avait la chance presque certaine
d'arriver en Égypte. Voulant profiter de la mauvaise saison, qui
rendait difficile et intermittente la croisière ennemie devant Brest,
le Premier Consul tenait à faire partir avant le printemps l'escadre
de l'amiral Ganteaume. Ses ordres à cet égard étaient formels; mais il
ne lui était pas facile de communiquer à ses généraux de mer l'audace
qui animait ses généraux de terre. L'amiral Ganteaume lui avait paru
hardi et heureux, car c'était lui qui l'avait transporté
miraculeusement d'Alexandrie à Fréjus. Mais ce n'était là qu'une
illusion. Cet officier, marin très-expérimenté, connaissant bien les
parages du Levant, brave au feu, était d'ailleurs un esprit incertain,
et pliant sous le fardeau, dès qu'on le chargeait d'une grande
responsabilité. L'expédition était prête; on avait embarqué plusieurs
familles d'employés, en leur disant qu'elles allaient à
Saint-Domingue; cependant on hésitait encore à partir. Savary, armé
des ordres du Premier Consul, vainquit toutes les difficultés, et
força Ganteaume à mettre à la voile. Des croiseurs ennemis s'en
aperçurent, signalèrent le départ des Français à l'escadre de blocus,
et Ganteaume fut obligé de revenir mouiller dans la rade extérieure,
celle de Bertheaume. Il feignit alors de rentrer dans la rade
intérieure, afin de persuader aux Anglais qu'il n'avait d'autre but
que celui d'exercer ses équipages, en faisant des évolutions.

Enfin, le 23 janvier (3 pluviôse), par une tempête affreuse, qui
dispersa la croisière ennemie, il mit à la voile, et, malgré les plus
grands dangers, sortit heureusement du port de Brest, s'acheminant
vers le détroit de Gibraltar. Le secours de Ganteaume était d'autant
plus désirable, que la fameuse expédition, consistant en quinze ou
dix-huit mille Anglais, tantôt destinée au Ferrol, tantôt à Cadix,
tantôt au midi de la France, se dirigeait dans ce moment vers
l'Égypte. Elle était dans la rade de Macri, vis-à-vis l'île de Rhodes,
attendant la saison des débarquements, et l'achèvement des préparatifs
faits par les Turcs.

L'ordre était donné à tous les journaux de la capitale de ne rien dire
des mouvements qui se remarquaient dans les ports de France, à moins
qu'ils n'empruntassent leurs nouvelles au _Moniteur_[12].

         [Note 12: Voici à ce sujet une lettre curieuse:

         «_Le Premier Consul au ministre de la police générale._

         »Je vous prie, citoyen ministre, de prévenir par une petite
         circulaire les rédacteurs des quatorze journaux, de ne rien
         mettre qui puisse instruire l'ennemi des différents
         mouvements qui s'opèrent dans nos escadres, à moins que cela
         ne soit tiré du journal officiel.

         Paris, le 1er ventôse an IX.» (Dépôt de la secrétairerie
         d'État.)]

Avant de suivre les opérations de nos escadres vers le Midi, il faut
se reporter vers le Nord, et voir ce qui se passait alors entre
l'Angleterre et les neutres.

[En marge: Danger que court en ce moment l'Angleterre.]

Les plus grands dangers s'accumulaient en cet instant sur la tête du
gouvernement britannique. La guerre avait enfin éclaté entre ce
gouvernement et les puissances de la Baltique. La déclaration des
neutres, semblable à celle qu'ils avaient faite en 1780, n'étant
qu'une simple déclaration de leurs droits, l'Angleterre aurait pu
dissimuler encore avec eux, ne pas prendre cette déclaration, qui
s'adressait d'une manière générale à toutes les parties belligérantes,
comme lui étant directement adressée, et s'appliquer pour l'instant à
éviter les collisions, en ayant soin de ménager les bâtiments des
Danois, des Suédois, des Prussiens et des Russes. Elle avait, en
effet, beaucoup plus d'intérêt à se maintenir en paix avec le nord de
l'Europe qu'à gêner le commerce des petites puissances maritimes avec
la France. D'ailleurs le besoin qu'elle éprouvait dans le moment des
blés étrangers, lui rendait à elle-même la liberté des neutres
temporairement nécessaire. À la rigueur, elle n'avait de mesures de
représailles à exercer qu'envers la Russie; car entre tous les membres
de la ligue de neutralité, il n'y avait que l'empereur Paul qui eût
ajouté à la déclaration la mesure de l'embargo. Encore l'avait-il fait
bien plus pour la question de Malte que pour l'un des points contestés
du droit maritime.

Mais l'Angleterre, dans son orgueil, avait répondu à une exposition
de principes par un acte de violence, et frappé d'embargo tous les
navires russes, suédois et danois. Elle n'avait exclu de ces rigueurs
que le commerce de la Prusse, qu'elle ménageait encore, parce qu'elle
espérait la détacher de la coalition, et surtout parce que cette
puissance avait le Hanovre sous sa main.

[En marge: L'Angleterre en 1801, dans la position de la France en
1793.]

[En marge: M. Pitt et le général Bonaparte sont les auteurs de ce
changement de fortune.]

L'Angleterre se trouvait donc à la fois en guerre avec la France et
l'Espagne, ses vieilles ennemies; avec les cours de Russie, de Suède,
de Prusse, ses anciennes alliées; elle venait d'être abandonnée par
l'Autriche depuis la paix de Lunéville, par la cour de Naples depuis
le traité de Florence. Le Portugal, son dernier pied-à-terre sur le
continent, allait lui être enlevé aussi. Sa situation était devenue
celle de la France en 1793. Elle était réduite à lutter seule contre
l'Europe entière, avec moins de dangers, il est vrai, que la France,
et aussi moins de mérite à se défendre, parce que sa position
insulaire la préservait du péril d'une invasion. Mais, pour rendre
cette similitude de situation plus singulière et plus complète,
l'Angleterre était en proie à une affreuse famine. Son peuple manquait
des aliments de première nécessité. Tout cela était dû à l'entêtement
de M. Pitt, et au génie du général Bonaparte. M. Pitt n'ayant pas
voulu traiter avant Marengo, le général Bonaparte ayant désarmé une
partie de l'Europe par ses victoires, et tourné l'autre contre
l'Angleterre par sa politique, étaient incontestablement, l'un et
l'autre, les auteurs de ce prodigieux changement de fortune.

[En marge: Mauvaise récolte en grains, et famine qui en est la suite.]

Le cas était grave pour d'Angleterre, et il faut reconnaître que, dans
ce moment, elle ne se laissa point abattre. La récolte de l'année
précédente en grains, ayant été inférieure d'un tiers aux récoltes
moyennes, toutes les réserves antérieures avaient été consommées.
L'année 1800 ayant encore présenté un déficit d'un quart, la disette
s'en était suivie. Cette disette avait été doublement aggravée par la
guerre générale, et par la guerre particulière avec les puissances
maritimes, parce que les approvisionnements en grains venaient
ordinairement de la mer du Nord. Si donc la mauvaise récolte était la
cause première de la famine, il était vrai de dire que la guerre en
était une cause aggravante. N'aurait-elle influé que sur les prix, par
la gêne apportée au commerce de la Baltique, elle aurait déjà exercé
sur la détresse publique une influence des plus fâcheuses. Tous les
impôts présentaient cette année des déficits inquiétants. L'_income
tax_, les droits sur les consommations, faisaient craindre une
insuffisance dans le revenu de 75 à 100 millions de francs[13]. Les
charges de l'année étaient énormes. Il fallait, pour y suffire,
ajouter aux recettes ordinaires un emprunt de 625 à 650 millions[14].
Le total des dépenses de l'année pour les trois royaumes (l'Irlande
venait d'être réunie), devait, avec les intérêts de la dette créée par
M. Pitt, s'élever à la somme de 1,723 millions de francs[15], somme
énorme en tout temps, mais surtout en 1800, car à cette époque, les
budgets n'avaient pas encore reçu l'accroissement considérable que les
quarante ans écoulés leur ont valu en tout pays. La France, comme nous
l'avons dit, n'avait alors à supporter qu'une dépense de 600 millions.
Le chiffre de la dette anglaise était, suivant l'usage, fort contesté;
mais en prenant les évaluations mêmes du gouvernement[16], elle
s'élevait en capital à 12 milliards 109 millions de francs[17]. Elle
exigeait annuellement, pour le service de l'intérêt et de
l'amortissement, une dépense de 504 millions[18], sans compter la
dette d'Irlande, et les emprunts garantis pour le compte de l'empereur
d'Allemagne. On accusait M. Pitt d'avoir, pour la guerre de la
Révolution, accru le capital de la dette de plus de 7 milliards 500
millions[19]. D'après les aveux du gouvernement, il l'avait accru de 7
milliards 454 millions[20].

         [Note 13: 3 à 4 millions sterling.]

         [Note 14: 25 ou 26 millions sterling.]

         [Note 15: 69 millions sterling.]

         [Note 16: Je tire tous ces chiffres des propositions de
         finances présentées au Parlement en juin 1801 par M.
         Addington, successeur de M. Pitt.]

         [Note 17: 484,365,474 livres sterling.]

         [Note 18: 20 millions 144 mille livres sterling.]

         [Note 19: Plus de 300 millions sterling.]

         [Note 20: 298 millions sterling.]

[En marge: Augmentation simultanée des charges et des ressources de
l'Angleterre pendant la guerre.]

Mais il faut dire que l'Angleterre présentait un véritable phénomène
d'accroissement en tout genre, et que la richesse y était augmentée
dans la même proportion que les charges. Outre la conquête de l'Inde,
achevée par la destruction de Tippoo-Saëb, outre la conquête d'une
partie des colonies françaises, espagnoles et hollandaises, à laquelle
venait de s'ajouter l'acquisition de l'île de Malte, l'Angleterre
avait envahi le commerce du monde entier. D'après les états officiels,
les importations, qui avaient été en 1781, vers la fin de la guerre
d'Amérique, de 318 millions de francs[21], et en 1792, au commencement
de la guerre de la Révolution, de 491 millions[22], venaient, en 1799,
de s'élever à 748 millions[23]. Les exportations en produits
manufacturés de l'Angleterre, qui avaient été en 1781 de 190 millions
de francs[24], en 1792 de 622 millions[25], venaient de s'élever en
1799, à 849 millions[26]. Ainsi tout était triplé depuis la fin de la
guerre d'Amérique, et à peu près doublé depuis la guerre de la
Révolution. En 1788, le commerce anglais avait employé 13,827 navires
et 107,925 matelots; il venait d'employer en 1801, 18,877 navires, et
143,661 matelots. Le revenu des impôts de consommation était monté de
183 millions de francs[27], à 389 millions[28]. La puissance de
l'amortissement, qui était en 1784 de 25 millions de francs[29], se
trouvait portée à 137 millions[30] en 1800.

         [Note 21: 12,724,000 livres sterling.]

         [Note 22: 19,659,000 livres sterling.]

         [Note 23: 29,945,000 livres sterling.]

         [Note 24: 7,633,000 livres sterling.]

         [Note 25: 24,905,000 livres sterling.]

         [Note 26: 33,991,000 livres sterling.]

         [Note 27: 7,320,000 livres sterling.]

         [Note 28: 15,587,000 livres sterling.]

         [Note 29: Un million sterling.]

         [Note 30: 5,500,000 livres sterling.]

[En marge: Forces navales de l'Angleterre en 1801.]

Toutes les forces de l'empire britannique avaient donc reçu un
accroissement du double ou du triple depuis vingt ans, et si la gêne
était grande dans le moment, c'était la gêne du riche. Il est bien
vrai que l'Angleterre avait une dette de plus de 12 milliards, une
charge annuelle de 500 millions pour le service de cette dette;
qu'elle avait à supporter cette année une dépense de 1,700 millions,
et un emprunt à faire de 600 millions, pour subvenir à ses besoins.
Tout cela était énorme sans doute, si on songe d'ailleurs aux valeurs
du temps; mais l'Angleterre avait aussi des forces proportionnées à
ces charges. Quoiqu'elle ne fût pas puissance continentale, elle
comptait 193 mille hommes de troupes réglées, 109 mille de milices et
fencibles, en tout 302 mille hommes. Elle possédait 814 bâtiments de
guerre de toute grandeur, en construction, en réparation, en armement,
en course. Dans le nombre se trouvaient 100 vaisseaux de ligne et 200
frégates sous voile, répandus dans toutes les mers; 20 vaisseaux et 40
frégates de réserve, prêts à sortir des ports. On ne pouvait donc pas
estimer sa force effective, à moins de 120 vaisseaux de ligne et 250
frégates, montés par 120 mille matelots. À ces forces matérielles
colossales, l'Angleterre joignait une foule d'officiers de marine du
plus grand mérite, et à leur tête un grand homme de mer, Nelson.
C'était un caractère bizarre, violent, qu'il ne fallait pas charger
d'un commandement où la politique serait mêlée à la guerre; et tout
récemment encore il en avait donné la preuve à Naples, en laissant
compromettre son nom par des femmes, dans les sanglantes exécutions
ordonnées par le gouvernement napolitain. Mais au milieu du danger
c'était un héros; il y déployait autant d'intelligence que d'audace.
Les Anglais étaient justement fiers de sa gloire.

[En marge: Ce qu'avaient fait la France et l'Angleterre de 1792 à
1804, l'une sur terre, l'autre sur mer.]

L'Angleterre et la France ont rempli le siècle présent de leur
formidable rivalité. Le moment auquel nous sommes parvenus dans ce
récit, est l'un des plus remarquables de la lutte qu'elles ont
soutenue l'une contre l'autre. Toutes deux venaient de combattre
pendant huit années. La France, avec des ressources financières
beaucoup moins vastes, mais plus solides peut-être, parce qu'elles
étaient fondées sur un revenu territorial, la France avec une
population double, avec l'enthousiasme qu'inspire une belle cause,
avait résisté à l'Europe, porté son territoire jusqu'au Rhin et aux
Alpes, obtenu la domination de l'Italie, et une influence décisive sur
le continent. L'Angleterre, avec les produits du commerce du monde,
avec une puissante marine, avait acquis sur les mers la prépondérance
que la France venait d'acquérir sur terre. Elle avait jeté, en les
soldant, les puissances européennes sur sa rivale, et les avait
poussées à se battre, jusqu'à se faire détruire. Mais tandis qu'elle
les exposait à être écrasées pour son service, elle prenait les
colonies de toutes les nations, opprimait les neutres, se vengeait des
succès de la France sur terre, par une intolérable domination sur mer;
et cependant bien que victorieuse sur cet élément, elle n'avait pu
empêcher la France de se créer en Égypte un magnifique établissement
maritime, menaçant même pour les Indes britanniques.

[En marge: Opinion de l'Europe en 1801 à l'égard de la France et de
l'Angleterre.]

Il s'opérait alors, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, un
revirement étrange dans l'opinion générale. La France, admirablement
gouvernée, paraissait, aux yeux du monde, humaine, sage, tranquille,
et, ce qui va si bien ensemble, victorieuse et modérée. Tandis que
tous les cabinets lui revenaient, tous s'apercevaient en même temps du
rôle de dupe qu'ils avaient joué à la suite de la politique anglaise.
L'Autriche s'était fait battre pour l'Angleterre autant que pour
elle-même. Pour cette même Angleterre, l'empire germanique avait été
démembré. Les puissances du Nord, la Russie en tête, reconnaissaient
enfin que, sous prétexte de poursuivre un but moral, en combattant la
Révolution française, elles n'avaient servi qu'à procurer à
l'Angleterre le commerce de l'univers. Aussi tout le monde en cet
instant se tournait-il contre la dominatrice des mers. Paul Ier en
avait donné le signal avec l'impétuosité de son caractère; la Suède
l'avait suivi sans hésiter; le Danemark et la Prusse l'avaient suivi
également, quoique avec moins de résolution. L'Autriche, vaincue et
revenue de ses illusions, dévorait son chagrin en silence, et, pour le
moment du moins, se promettait de résister long-temps à l'influence
des subsides britanniques.

L'Angleterre recueillait les conséquences de la politique qu'elle
avait adoptée; elle avait doublé ses colonies, son commerce, ses
revenus, sa marine, mais elle avait doublé aussi sa dette, ses
dépenses, ses charges, ses ennemis, et elle présentait, à côté d'une
fortune immense, la hideuse misère d'un peuple mourant de faim. La
France, l'Espagne, la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède,
étaient ligués contre elle. La France, l'Espagne et la Hollande
réunies comptaient 80 vaisseaux armés et pouvaient en armer davantage.
La Suède en comptait 28, la Russie 35, le Danemark 23. C'était donc
une masse totale de 166 vaisseaux, force bien supérieure à celle de la
marine britannique. Mais l'Angleterre avait, de son côté, un grand
avantage, c'était d'avoir affaire à une coalition; de plus ses
armements surpassaient en qualité ceux de tous les coalisés. Il n'y
avait que les vaisseaux danois et français qui pussent tenir tête aux
siens; encore le pouvaient-ils difficilement en combattant en escadres
nombreuses, la marine anglaise étant devenue la plus manoeuvrière du
monde. Cependant le danger devenait menaçant, car si la lutte durait,
le général Bonaparte était capable de tenter quelque expédition
formidable, et s'il réussissait à traverser le détroit avec une armée,
l'Angleterre était perdue.

La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. de Thugut,
fléchir devant la fortune naissante du jeune général Bonaparte. M.
Pitt avait eu la plus brillante destinée de son siècle, après celle du
Grand-Frédéric. Il avait quarante-trois ans seulement, et il comptait
déjà dix-sept ans de domination, et d'une domination à peu près
absolue, dans un pays libre. Mais sa fortune était vieille, et celle
du général Bonaparte était jeune au contraire; elle naissait à peine.
Les fortunes se succèdent dans l'histoire du monde, comme les êtres
dans l'univers, elles ont leur jeunesse, leur décrépitude et leur
mort. La fortune bien autrement prodigieuse du général Bonaparte,
devait un jour succomber, mais en attendant elle devait voir succomber
sous son ascendant, celle du plus grand ministre de l'Angleterre.

[En marge: Déchaînement contre M. Pitt.]

[En marge: Ardeur de l'opposition contre M. Pitt ébranlé.]

La Grande-Bretagne semblait menacée d'une espèce de bouleversement
social. Le peuple, réduit à une affreuse disette, se soulevait
partout, pillait dans les campagnes les belles habitations de
l'aristocratie britannique, et dévastait dans les villes les boutiques
de boulangers ou les magasins de denrées. Il se trouvait à Londres en
1801, comme à Paris en 1792, d'aveugles amis de ce peuple, qui
provoquaient des mesures contre les prétendus _accapareurs_, et
réclamaient le _maximum_, sauf, il est vrai, la dénomination, qui
était différente. Cependant ni le gouvernement, ni le Parlement ne
paraissaient disposés à céder à ces folles demandes. On reprochait à
M. Pitt toutes les souffrances du moment; on disait que c'était lui
qui, en accablant le pays d'impôts, en doublant la dette, avait fait
monter les objets de première nécessité à un prix exorbitant; que
c'était lui qui, en s'obstinant à poursuivre une guerre insensée, en
refusant de traiter avec la France, avait fini par tourner toutes les
nations maritimes contre l'Angleterre, et par enlever au peuple
anglais la ressource indispensable des grains de la Baltique.
L'opposition voyant pour la première fois depuis dix-sept ans, M. Pitt
ébranlé, redoublait d'ardeur. M. Fox, qui avait depuis si long-temps
négligé de siéger au Parlement, venait d'y reparaître. MM. Sheridan,
Tierney, les lords Grey et Holland, multipliaient leurs attaques, et
ce qui n'arrive pas toujours aux oppositions passionnées, avaient
raison cette fois contre leurs adversaires. M. Pitt, malgré son
assurance accoutumée, avait peu de chose à répondre, en effet, quand
on lui demandait pourquoi il n'avait pas traité avec la France lorsque
le Premier Consul proposait la paix avant la journée de Marengo?
pourquoi tout récemment encore, et avant Hohenlinden, il n'avait pas
consenti, sinon à l'armistice naval, qui aurait donné aux Français des
chances de se maintenir en Égypte, du moins à la négociation séparée
qui était par eux offerte? pourquoi il avait si maladroitement laissé
perdre l'occasion de faire évacuer l'Égypte, en refusant de ratifier
la convention d'El-Arisch? pourquoi il n'avait pas ménagé les neutres,
en cherchant à gagner du temps avec eux? pourquoi il n'avait pas imité
lord North, qui en 1780 se garda bien de répondre à la déclaration des
puissances maritimes, par une déclaration de guerre? pourquoi il
s'était mis ainsi l'Europe entière sur les bras, pour des questions
douteuses de droit des gens, sur lesquelles toutes les nations
différaient d'avis, et qui, dans ce moment, intéressaient peu
l'Angleterre? pourquoi, dans le but d'interdire à la France l'arrivée
de quelques bois de construction, de quelques fers, de quelques
chanvres, qui n'étaient pas capables de relever sa marine, il exposait
l'Angleterre à être privée de blés étrangers? pourquoi enfin une armée
anglaise s'était vainement promenée de Mahon au Ferrol, du Ferrol à
Cadix, sans aucun résultat utile?--l'opposition, comparant la conduite
des affaires de l'Angleterre avec celle des affaires de la France,
demandait à M. Pitt, avec une amère ironie, ce qu'il avait à dire de
ce jeune Bonaparte, de ce jeune téméraire, qui, suivant le langage
ministériel, devait, comme ses prédécesseurs, n'avoir qu'une existence
éphémère, et qui ne méritait même pas qu'on daignât traiter avec lui?

M. Pitt avait peine à tenir tête à MM. Fox, Sheridan, Tierney, aux
lords Grey et Holland, lui adressant ces pressantes questions à la
face de l'Angleterre, épouvantée du nombre de ses ennemis, et troublée
par les cris d'un peuple affamé demandant du pain sans l'obtenir.

À tout cela M. Pitt répondait faiblement. Il répétait toujours son
argument favori, que, s'il n'avait pas fait la guerre, la constitution
anglaise aurait péri; et il citait comme exemple, Venise, Naples, le
Piémont, la Suisse, la Hollande, les États ecclésiastiques
d'Allemagne, comme si on pouvait croire que ce qui était arrivé à
quelques puissances italiennes ou allemandes de troisième ordre,
serait arrivé à la puissante Angleterre, et à sa constitution
libérale. Il répondait, et cette fois avec plus de raison, que si la
France avait beaucoup grandi sur terre, l'Angleterre avait beaucoup
grandi sur mer; que sa marine s'était couverte de gloire; que si sa
dette et ses impôts étaient doublés, sa richesse était doublée aussi,
et que sous tous les rapports, l'Angleterre était plus puissante
aujourd'hui qu'avant la guerre. Tout cela ne pouvait être contesté. M
Pitt ajoutait, du reste, que le Premier Consul, paraissant établi
d'une manière plus solide, on se disposait à traiter avec lui. Mais
quant à ce qui regardait les droits de la neutralité, il se montrait
inflexible. Si l'Angleterre, disait-il, se rendait aux doctrines des
puissances neutres, il suffirait d'une chaloupe canonnière, pour
convoyer le commerce du monde entier. L'Angleterre ne pourrait plus
rien contre le négoce de ses ennemis; elle ne pourrait plus empêcher
l'Espagne de recevoir les trésors du Nouveau-Monde, ni la France de
recevoir les munitions navales du Nord. Il faut, s'écriait-il, nous
envelopper de notre drapeau, et nous ensevelir sous les mers, plutôt
que de permettre l'admission de tels principes, dans le droit maritime
des nations.

Deux sessions du Parlement venaient de se succéder l'une à l'autre,
sans intervalle. En novembre 1800, s'était assemblé pour la dernière
fois ce qu'on appelait le Parlement d'Angleterre et d'Écosse; en
janvier 1801 s'était assemblé pour la première fois le PARLEMENT UNI
des trois royaumes, en vertu du bill qui réunissait l'Irlande à la
Grande-Bretagne. Dans ces deux sessions, les discussions avaient
continué sans relâche, et avec une singulière violence. M. Pitt était
visiblement affaibli, non pas sous le rapport du nombre des suffrages
dans le Parlement, mais sous le rapport de l'influence et de
l'autorité morales. Tout le monde sentait qu'en s'obstinant à faire la
guerre contre la France, il avait dépassé le but et manqué, la veille
de Marengo, la veille de Hohenlinden, l'occasion de traiter
avantageusement. Manquer l'occasion est, pour les hommes d'État comme
pour les hommes de guerre, un malheur irréparable. Le moment de faire
la paix une fois passé, la fortune avait tourné contre M. Pitt. Il se
sentait, et on le sentait vaincu, par le génie du jeune général
Bonaparte.

[En marge: Mesures relatives à la disette.]

On doit lui rendre, ainsi qu'à l'Angleterre, la justice de reconnaître
que, pendant cette affreuse disette, les mesures employées furent
pleines de modération. Le _maximum_ fut repoussé. On se contenta
d'accorder des primes considérables à l'importation des grains,
d'interdire l'emploi du froment dans la distillerie, de ne plus donner
les secours des paroisses en argent, ce qui aurait augmenté le prix du
pain, mais en matières alimentaires, telles que viandes salées,
légumes, etc. Une proclamation royale, adressée à toutes les classes
aisées qui pouvaient varier leurs aliments, les engageait à faire dans
l'intérieur des maisons la moindre consommation possible de pain.
Enfin on expédia des flottes nombreuses pour aller chercher du riz
dans l'Inde, du blé en Amérique, et dans la Méditerranée. On tâcha
même d'en extraire de France, en faisant la contrebande sur les côtes
de la Bretagne et de la Vendée.

[En marge: Démission de M. Pitt.]

[En marge: Formation du ministère Addington.]

Cependant, au milieu de cette détresse courageusement supportée, M.
Pitt ne négligeait pas le soin de la guerre et il avait tout disposé
pour une campagne audacieuse dans la Baltique, dès que la saison le
permettrait. Il voulait frapper le Danemark, puis la Suède, et se
porter jusqu'au fond du golfe de Finlande, pour y menacer la Russie.
Mais on ignore, même dans sa patrie, si, en cet instant, il souhaitait
sérieusement demeurer à la tête des affaires d'Angleterre. Toujours
est-il qu'il souleva dans le sein du cabinet deux questions, dont
l'une, fort peu convenable dans un tel moment, amena sa retraite. On
a vu qu'après de grands efforts, tentés l'année précédente, il avait
obtenu ce qu'on appelait l'_union de l'Irlande_, c'est-à-dire, la
réunion en un seul, des parlements d'Irlande, d'Écosse et
d'Angleterre. Cette mesure avait semblé une sorte de victoire
politique, en présence surtout des tentatives réitérées de la
République Française pour faire insurger l'Irlande. Mais elle n'avait
été arrachée à l'indépendance des Irlandais, qu'en donnant aux
catholiques l'espérance formelle de leur _émancipation_. On avait dit
en effet aux catholiques que jamais ils n'obtiendraient leur
affranchissement des préjugés d'un parlement irlandais, assertion
parfaitement vraie; mais il paraît qu'on avait fait des promesses,
équivalant à des engagements positifs, ce qu'on ne peut s'empêcher de
considérer comme une faute grave, s'il est vrai que ces engagements
fussent de telle nature, que M. Pitt fût personnellement obligé
d'accorder l'émancipation ou de se retirer. C'était promettre une
chose alors impossible. Quoi qu'il en soit, au mois de février 1801,
dès la première convocation du _parlement uni_, M. Pitt demanda
l'émancipation au roi Georges III. Ce prince, à la fois protestant et
dévot, crut son serment compromis par une telle mesure; il la refusa
obstinément. M. Pitt lui demanda une autre chose, celle-ci fort
sensée, c'était de ne pas considérer l'occupation du Hanovre par la
Prusse, comme un acte d'hostilité, et de ménager cette puissance, afin
de se conserver une relation au moins sur le continent. Le sacrifice
était trop grand pour un prince de la maison de Hanovre. La querelle
entre le roi et le ministre s'échauffa, et, le 8 février 1801, M. Pitt
donna sa démission avec la plupart de ses collègues, MM. Dundas,
Windham, et lord Grenville, etc. Cette démission, après un ministère
de dix-sept années, dans des circonstances si extraordinaires,
produisit la plus vive surprise. On ne put se décider à la regarder
comme naturelle, on prêta des motifs secrets à M. Pitt, et il
s'établit dès lors une opinion populaire, que les historiens ont
propagée depuis, c'est que M. Pitt, voyant venir la nécessité d'une
paix momentanée, avait consenti à se mettre à l'écart pour quelques
mois, afin de laisser faire cette paix par d'autres que par lui, et de
revenir ensuite au timon des affaires, quand cette nécessité d'un
moment serait passée. Ce sont là de ces motifs que le vulgaire prête
aux hommes publics, et que les écrivains mal informés répètent comme
ils les ont recueillis. M. Pitt n'avait prévu ni la paix d'Amiens, ni
sa courte durée[31]; il ne croyait pas, d'ailleurs, la paix
incompatible avec sa présence aux affaires, puisqu'il avait consenti
aux fameuses négociations de Lille en 1797, et que tout récemment
encore il avait nommé M. Thomas Grenville pour se rendre à Lunéville.
Mais M. Pitt s'était beaucoup avancé avec les catholiques; il avait
commis une faute que commettent souvent les hommes publics, celle de
sacrifier à l'intérêt du jour l'intérêt du lendemain. Ayant trop
promis, il sentait l'embarras de manquer à ses promesses, dans une
position grave, où quelques ennemis de plus suffisaient pour
l'accabler. Il est vrai qu'il affirma beaucoup depuis n'avoir jamais
contracté des engagements positifs à l'égard de l'émancipation des
catholiques, et c'était nécessaire pour le justifier d'une telle
imprudence. Quoiqu'on en puisse penser, il n'y eut jamais une occasion
où les périls d'un pays permissent, commandassent au même degré,
d'ajourner l'exécution des engagements pris, car en 1801 l'Angleterre
avait au dedans la famine, et au dehors la guerre avec toute l'Europe.
Cependant M. Pitt se retira, et on ne peut considérer cette retraite
autrement que comme une faiblesse d'un homme supérieur. Il est évident
qu'entouré d'embarras effrayants, M. Pitt ne fut pas fâché d'échapper
à cette situation, sous le prétexte honorable d'une fidélité
inviolable à ses engagements. Il donna sa démission, au grand
désespoir du roi, au grand mécontentement du parti ministériel, au
grand effroi de l'Angleterre, qui voyait, avec une profonde anxiété,
des hommes nouveaux et inexpérimentés, saisir en ce moment le timon
des affaires. M. Pitt se fit remplacer par M. Addington, qui était sa
créature, et qu'il avait fait porter à la présidence des Communes,
pendant une longue suite d'années. Lord Hawkesbury, depuis lord
Liverpool, remplaça M. Grenville aux affaires étrangères. C'étaient
des hommes sages, modérés, mais peu capables, tous deux amis de M.
Pitt, et pendant quelque temps dirigés par ses conseils. Ce fut là le
motif qui contribua, plus qu'aucun autre, à faire dire et croire que
la retraite de M. Pitt était simulée.

         [Note 31: J'ai obtenu les détails que je rapporte ici, de
         plusieurs contemporains de M. Pitt, très-liés avec lui, mêlés
         aux négociations ministérielles de cette époque, et occupant
         encore aujourd'hui des situations éminentes en Angleterre.]

[En marge: Georges III atteint d'un nouvel accès de démence.]

Ces violentes agitations avaient mis la faible raison de Georges III à
une épreuve trop forte. Il fut saisi d'un nouvel accès de démence, et,
pendant près d'un mois, se trouva hors d'état de régner. M. Pitt avait
donné sa démission; M. Addington et lord Hawkesbury étaient ministres
désignés, mais n'étaient pas encore entrés en charge. M. Pitt,
quoiqu'il eût cessé d'être ministre, fut véritablement roi
d'Angleterre, pendant cette crise de près d'un mois, et le fut du
consentement de tout le monde. Des explications eurent lieu sur ce
sujet, dans la Chambre des Communes. Elles étaient d'une nature fort
délicate; elles furent demandées, et données dans le plus noble
langage, par MM. Sheridan et Pitt. Toutes les motions d'usage en
Angleterre sur l'état du pays avaient été suspendues, et il pouvait
venir à quelques esprits défiants la pensée que M. Pitt prolongeait
volontairement l'espèce de royauté dont il jouissait.--Qu'on veuille
bien, dit-il, nous en croire; dans le cas où nous ne pourrions plus
recevoir des ordres de la bouche de Sa Majesté, nous proposerions des
mesures qu'il n'est pas besoin de définir, mais que nous ne ferions
pas attendre un seul jour. Nous restons, par devoir, dans une
situation extraordinaire, et que nous ne voudrions pas, pour tout au
monde, faire durer un instant de plus que la stricte nécessité.--M.
Sheridan répondit à ces paroles, en témoignant l'entière confiance que
ni M. Pitt, ni aucun autre ministre, ne voudrait profiter de l'état
de la santé du roi, pour prolonger d'une minute un pouvoir équivalent
à la royauté même.

La plus délicate réserve fut observée. Le mot qui caractérisait la
véritable situation du roi, celui de folie, ne fut pas prononcé une
seule fois; et on attendit avec anxiété, mais avec une dignité
parfaite, la fin de cette crise extraordinaire. Pendant ce temps, M.
Pitt faisait voter les subsides, que personne ne contestait; les
flottes anglaises se préparaient dans les ports, et les amiraux Parker
et Nelson sortaient d'Yarmouth avec 47 voiles, se dirigeant vers la
Baltique.

Au milieu de mars, le roi fut enfin rétabli. M. Pitt transmit les
rênes du gouvernement à M. Addington et à lord Hawkesbury. Les
nouveaux ministres s'expliquant, suivant l'usage, à leur entrée en
charge, ne manquèrent pas de déclarer à la tribune du Parlement,
qu'ils étaient pleins d'estime pour leurs prédécesseurs, et qu'ils
considéraient leur politique comme une politique salutaire, qui avait
sauvé l'Angleterre. Ils affirmèrent, en conséquence, qu'ils se
conduiraient d'après les mêmes principes et d'après les mêmes
errements.--Que venez-vous donc faire au pouvoir? leur dirent MM.
Sheridan, Grey, Fox. Si c'est pour tenir la même conduite, les
ministres qui sortent étaient beaucoup plus capables que vous de gérer
les affaires du royaume.--

[En marge: Vie et caractère de M. Pitt.]

Des hommes impartiaux, membres du Parlement, blâmèrent M. Pitt
d'abandonner le gouvernement de l'État dans un moment aussi difficile,
et de se retirer sans des raisons suffisantes. L'opposition elle-même
eut le tort de lui reprocher de faire sa retraite aux dépens du roi,
en publiant que le roi refusait l'_émancipation_, mesure extrêmement
populaire. Ce reproche était déraisonnable, et contraire aux vrais
principes constitutionnels. M. Pitt, en se retirant, était bien obligé
de dire pourquoi; et, si le roi lui avait refusé l'_émancipation_, il
avait parfaitement le droit de le déclarer. Il le dit, du reste, dans
un langage d'une extrême convenance. Mais il demeurait évident que ce
refus était plutôt un prétexte qu'un motif véritable, et que M. Pitt
reculait devant une situation plus forte que son courage. Son étoile
venait de pâlir devant une étoile naissante, destinée à jeter un bien
autre éclat que la sienne. Quoiqu'il ait reparu depuis aux affaires,
pour y mourir, sa fin véritable date de ce jour. M. Pitt, après avoir
régné dix-sept ans, laissait son pays accru en richesses et en dettes,
à la fois plus grand et plus chargé. C'était un orateur accompli,
comme organe du gouvernement, un chef de parti habile et puissant,
mais un homme d'État peu éclairé, ayant commis de grandes fautes, et
tout plein des préjugés de sa nation. C'est l'Anglais qui a le plus
haï la France. Cette considération ne doit pas nous rendre injustes:
sachons honorer le patriotisme, même quand il a été employé à
combattre le nôtre.

Bien que M. Addington et lord Hawkesbury ne fussent pas comparables à
M. Pitt, le mouvement était donné, et le navire britannique allait
marcher quelque temps encore, de l'impulsion que lui avait imprimée la
main du ministre déchu. Les subsides étaient demandés et obtenus; les
flottes anglaises étaient lancées vers la Baltique, pour vider la
grande question du droit des neutres, et une armée, transportée sur
les vaisseaux de l'amiral Keith, s'acheminait vers l'Orient pour
disputer l'Égypte aux Français.

L'amiral Parker, marin vieux et expérimenté, sachant se conduire dans
les circonstances difficiles, commandait en chef la flotte de la
Baltique. Nelson était à côté de lui, pour le cas où il faudrait
livrer bataille. Celui-ci, en effet, n'était propre qu'à combattre;
mais il était doué d'un heureux instinct pour la guerre, et raisonnait
bien sur les choses de son état. Il voulait que, sans attendre la
seconde partie de la flotte anglaise, on franchît le Sund, pour se
porter tout de suite à Copenhague, que par un acte de vigueur on
détachât le Danemark de la coalition, et qu'on vînt ensuite se placer
dans la Baltique, au milieu de toutes les flottes coalisées, empêchant
leur jonction, et leur faisant dès lors la loi à toutes. Cette
combinaison était juste, mais on était en mars, les glaces couvraient
encore les mers du nord, et suffisaient à elles seules pour empêcher
une jonction, que du reste Nelson avait raison de craindre, car elle
eût mis fort en danger l'escadre britannique.

Cette escadre, forte de 17 vaisseaux de haut bord, et de 30 frégates
ou bâtiments légers, parut le 30 mars dans le Cattégat. Le Cattégat
est le premier golfe que forme le Danemark, en se rapprochant de la
Suède.

[En marge: La Prusse pour complaire à la Russie et à la France, se
prononce avec énergie.]

Les neutres faisaient leurs préparatifs avec une extrême activité.
L'empereur Paul, plein de son ardeur accoutumée, avait stimulé la
Suède, le Danemark, la Prusse, et menacé de son inimitié ceux qui ne
se montreraient pas aussi zélés qu'il l'était lui-même. Le Danemark et
la Prusse auraient mieux aimé commencer par négocier; mais les menaces
de Paul, les conseils, non pas menaçants, mais sévères du Premier
Consul, accompagnés de la promesse formelle des secours de la France,
avaient entraîné ces deux cours. Le Danemark d'ailleurs, voyant les
Anglais répondre à une déclaration de principes par une déclaration de
guerre, n'avait pas cru qu'il lui fût permis de reculer, et il se
mettait en mesure de résister avec énergie. La Prusse, pressée entre
la Russie et la France, ayant perdu le rôle de médiatrice depuis que
Paul Ier et le Premier Consul s'étaient attachés l'un à l'autre, et,
au lieu de les conduire, réduite à les suivre, attendant dès lors de
leur bonne volonté seule un partage des indemnités allemandes
avantageux à ses intérêts, la Prusse voulut leur complaire par sa
fermeté. Elle tint donc tête à l'Angleterre, et répondit à ses
ménagements, par des protestations de fidélité à la cause des neutres.
Elle interdit aux Anglais toutes les côtes de la mer du Nord, depuis
la Hollande jusqu'au Danemark; elle leur ferma les embouchures de
l'Ems, du Weser, de l'Elbe, et plaça des troupes et des batteries aux
points principaux de ces embouchures. Enfin, elle fit occuper le
Hanovre par un corps d'armée. Cette démarche était la plus grave et la
plus décisive de toutes. Le Premier Consul l'en récompensa par des
témoignages éclatants de satisfaction, et par la promesse positive
d'un partage avantageux pour elle des indemnités germaniques.

Le Danemark, de son côté, fit occuper Hambourg et Lubeck. Le petit
port de Cuxhaven, qui appartenait aux Hambourgeois, et qui était le
seul dans lequel les Anglais auraient pu aborder, avait déjà été
occupé par la Prusse. Ainsi donc, il ne restait aux Anglais que la mer
et leurs vaisseaux. Ils n'avaient pas un seul point où ils pussent
jeter l'ancre. C'était à eux à se rouvrir par la force les accès du
continent.

[En marge: Le Sund.--Pourquoi la côte de Suède n'était pas défendue.]

Il fallait, pour pénétrer du Cattégat dans la Baltique, traverser le
fameux détroit du Sund. (Voir la carte nº 17.) Ce détroit est formé
par le rapprochement de la côte du Danemark avec la côte de Suède.
Entre Helseneur et Helsingborg, il est large de 2,300 toises. Les
batteries, placées sur les deux rivages opposés, pourraient croiser
leurs feux, mais pas assez pour causer un grand dommage à une flotte.
Cependant, comme le canal est plus profond vers la côte de Suède, les
bâtiments de guerre d'une grande dimension sont obligés de se
rapprocher de cette côte, et, en la défendant par des batteries, on
aurait pu rendre le passage difficile pour les Anglais. Mais la côte
suédoise n'était pas armée, et ne l'avait jamais été antérieurement.
En effet, elle ne présente aucun port où les vaisseaux de commerce
soient tentés d'aborder. Il n'y a dans le Sund d'autre port que celui
d'Helseneur, appartenant au Danemark; et de là est venu qu'on a élevé
des défenses sur la côte danoise, et presque aucunes sur la côte
suédoise. On a construit sur la première la forteresse de Kronenbourg,
parfaitement armée. De là aussi est venu l'usage de payer aux Danois,
et point aux Suédois, le péage établi sur le Sund. Dans un tel état de
choses, il aurait fallu créer sur la côte de Suède des ouvrages qui
n'existaient pas. Le roi Gustave-Adolphe, qui était, après Paul, le
plus animé des membres de la ligue, en avait parlé au czar, lors de
son récent voyage à Pétersbourg; mais ils avaient reconnu impossible
de faire le moindre ouvrage, dans cette saison, sur un sol
impénétrable au fer pendant les gelées de l'hiver. Gustave-Adolphe
venait aussi d'avoir une entrevue avec le prince de Danemark, alors
régent du royaume, celui même qui est mort il y a peu d'années (1841),
après un long et honorable règne. Ils s'étaient tous deux entretenus
de ce sujet; et le prince-régent, par une raison particulière au
Danemark, avait paru se soucier fort peu que la Suède armât ses
côtes[32]. Le Sund fut donc faiblement défendu du côté des Suédois. On
se contenta d'une vieille batterie de 8 pièces, établie depuis
long-temps sur le point le plus saillant du rivage. D'ailleurs, bien
qu'on ait beaucoup blâmé cette résolution depuis, il est certain que
le Sund, même fortement armé des deux côtés, n'aurait pas présenté des
dangers sérieux aux Anglais; car, la largeur étant de 2,300 toises,
les vaisseaux placés au milieu du canal se trouvaient à 1,150 toises
des batteries, et devaient en être quittes dès lors pour quelque
dommage dans leur voilure.

         [Note 32: Des assertions fort erronées ont été émises sur ce
         sujet. J'ai eu recours aux témoignages les plus authentiques
         et les plus élevés. Les chancelleries de France, de Suède, de
         Danemark, contiennent la preuve de ce que j'avance ici. Ceux
         qui ont écrit le contraire, Napoléon entre autres, n'ont fait
         que répéter les assertions du temps. Le second passage du
         Sund, qui eut lieu en 1807, époque à laquelle la Suède était
         ennemie du Danemark, et vit avec plaisir le triomphe des
         Anglais, a contribué à accréditer l'idée d'une perfidie de la
         part des Suédois. Mais la première fois, c'est-à-dire en
         1801, la Suède agit avec une parfaite loyauté; elle voulait
         le succès commun, et l'aurait assuré si elle l'avait pu.]

[En marge: Le grand et le petit Belt.]

Il y a encore une autre entrée de la Baltique que celle du Sund, ce
sont les deux bras de mer qui séparent, l'un l'île de Seeland de l'île
de Fionie, l'autre l'île de Fionie de la côte du Jutland, bras connus
sous les noms de grand et petit Belt. Les Anglais devaient être peu
tentés de prendre ce chemin, où ils étaient exposés à rencontrer plus
d'une batterie danoise, mais surtout des bas-fonds, qui rendaient
cette navigation extrêmement dangereuse pour des vaisseaux de haut
bord. Le passage du Sund était donc le plus probable.

[En marge: Préparatifs des Danois.]

Les Danois concentrèrent toute leur défense, non pas au Sund même,
mais plus bas, dans le canal qui fait suite au Sund, c'est-à-dire
devant Copenhague. Les deux côtes de Danemark et de Suède, après
s'être rapprochées vers le Sund, s'éloignent l'une de l'autre, et
forment un canal long de vingt lieues, large de trois à douze, semé de
récifs, de bas-fonds, dans lequel on ne navigue qu'en suivant des
passes étroites, et la sonde à la main. La ville de Copenhague est
située sur la plus importante de ces passes, à vingt lieues environ du
Sund, dans la direction du sud. (Voir la carte nº 17.) C'est là que
les Danois avaient fait de grands préparatifs, et qu'ils attendaient
l'ennemi. Le poste qu'ils occupaient ne fermait pas précisément
l'entrée de la Baltique, comme nous l'expliquerons tout à l'heure,
mais il obligeait les Anglais à venir les combattre dans une position
bien défendue, et préparée de longue main. Le prince royal avait fait
de promptes et nombreuses dispositions. Il avait placé en avant de
Copenhague des bâtiments rasés, chargés de canons, et formant de
redoutables batteries; il armait en outre une escadre de 10 vaisseaux
de ligne, qui n'attendait plus que les matelots de la Norwége pour
compléter ses équipages. On sait que la marine danoise était la
meilleure du Nord.

[En marge: Préparatifs des Suédois et des Russes.]

À ces préparatifs du Danemark se joignaient ceux de la Suède et de la
Russie. La Suède avait disposé des troupes sur ses côtes, depuis
Gothenbourg jusqu'au Sund, et armé Calscrona dans la Baltique, ainsi
que tous les points accessibles de cette mer. Le roi Gustave-Adolphe
pressait l'amiral Cronstedt d'achever l'armement de la flotte
suédoise. Cette flotte comptait déjà 7 vaisseaux et 2 frégates, prêts
à mettre à la voile, dès que la mer serait débarrassée des glaces de
l'hiver. Les Russes avaient 12 vaisseaux tout prêts à Revel, et qui
n'étaient, comme ceux des Suédois, retenus que par les glaces. Les
coalisés n'avaient pas fait, sans doute, tout ce qui aurait été
possible, si à leur tête s'était trouvé un gouvernement actif comme
l'était celui de France à cette époque; mais, en réunissant à temps
les 7 vaisseaux des Suédois, les 12 vaisseaux des Russes, aux
vaisseaux danois devant Copenhague, on aurait formé une flotte de 30
bâtiments de haut bord et de 10 à 12 frégates, établie dans une
position formidable, où les Anglais n'auraient pu combattre sans
péril, et devant laquelle cependant ils n'auraient pu passer en la
négligeant. La négliger, en effet, pour s'engager dans la Baltique,
c'était laisser sur leurs derrières une force imposante, capable de
leur fermer la porte de cette mer, et de leur en interdire la sortie
en cas de revers. Mais pour réunir à temps ces divisions navales, il
aurait fallu une célérité dont les trois gouvernements neutres
n'étaient guère capables. Ils se hâtaient sans doute; mais, comptant
trop sur la prolongation de la mauvaise saison, ils ne s'y étaient pas
pris assez à temps pour préparer leurs moyens, et l'énergique
promptitude des Anglais avait de beaucoup devancé la leur.

[En marge: Sommation adressée par les Anglais au Danemark, avant de
passer le Sund.]

[En marge: Noble réponse du Danemark.]

Le 21 mars, une frégate anglaise toucha à Helseneur, et vint y
débarquer M. Vansittart, chargé de faire une dernière sommation au
gouvernement danois. M. Vansittart remit à M. Drumond, chargé
d'affaires d'Angleterre, l'_ultimatum_ du cabinet britannique. Cet
_ultimatum_ consistait à exiger des Danois qu'ils se retirassent de la
confédération maritime des neutres, qu'ils ouvrissent leurs ports aux
Anglais, et qu'ils revinssent à l'arrangement provisoire du mois
d'août précédent, en vertu duquel ils avaient promis de ne plus
convoyer leurs bâtiments de commerce. Le prince de Danemark rejeta
vivement l'idée d'une telle défection, répondit que le Danemark et ses
alliés n'avaient point fait une déclaration de guerre, qu'ils
s'étaient bornés à publier leurs principes en matière de droit
maritime; que les Anglais étaient les agresseurs, car ils avaient
répondu à des thèses du droit des gens par un _embargo_; que le
Danemark ne commencerait pas les hostilités, mais qu'il repousserait
énergiquement la force par la force. La brave population de Copenhague
appuya noblement par son adhésion le prince qui la représentait avec
tant de dignité. Elle était tout entière sous les armes, et, à l'appel
du prince-régent, avait formé des milices et des corps volontaires.
Huit cents étudiants avaient pris le mousquet; tout ce qui pouvait
tenir une pioche aidait les ouvriers du génie à exécuter les travaux
de défense; on élevait partout des retranchements. MM. Drumond et
Vansittart partirent brusquement de Copenhague, en menaçant cette
ville malheureuse des foudres de l'Angleterre.

Le 24 ils rejoignirent la flotte, qui dès lors fit ses dispositions
pour commencer les hostilités.

[En marge: Conseil de guerre à bord de la flotte anglaise.]

Nelson et le commandant en chef Parker tinrent un conseil de guerre à
bord de la flotte. On discuta le plan des opérations. Les uns
voulaient passer par le Sund, les autres par le grand Belt. Nelson
soutint que peu importait de passer par l'un ou l'autre détroit; qu'il
fallait le plus tôt possible entrer dans la Baltique, et se porter en
avant de Copenhague, afin d'empêcher la jonction des coalisés. Une
fois entrées dans la Baltique, les forces anglaises devaient se
diriger, partie sur Copenhague pour y frapper un coup sur les Danois,
partie sur la Suède et la Russie pour y détruire les flottes du Nord.
On avait une vingtaine de vaisseaux de ligne, 25 ou 30 frégates et
bâtiments de divers échantillons. Il se faisait fort, avec 12
vaisseaux, d'aller détruire toutes les flottes suédoises et russes; le
reste devait attaquer et foudroyer Copenhague. Quant à la passe à
franchir, Nelson aimait mieux braver quelques coups de canon en
forçant le Sund que de braver les bas-fonds dangereux du grand et du
petit Belt.

[En marge: Passage du Sund le 30 mars.]

Parker, moins entreprenant, fit une tentative sur le grand Belt le 26
mars. Plusieurs bâtiments légers de la flottille ayant touché, le
commandant en chef ramena l'escadre, et prit la résolution de forcer le
Sund. Le 30 mars au matin, il s'engagea dans ce passage célèbre. En ce
moment soufflait une bonne brise de nord-ouest, telle qu'il la fallait
pour naviguer dans ce canal, qui se dirige du nord-ouest au sud-est
jusqu'à Helseneur, et descend ensuite presque perpendiculairement du
nord au sud. L'escadre favorisée par le vent s'avançait hardiment, à
égale distance des deux rivages, Nelson à l'avant-garde, Parker au
centre, l'amiral Graves à l'arrière-garde. Les vaisseaux de haut bord
formaient une seule colonne au milieu du canal. Sur leurs flancs, deux
flottilles de bombardes s'étaient rapprochées, l'une de la côte de
Danemark, l'autre de la côte de Suède, pour tirer de plus près sur les
batteries ennemies. Dès que l'escadre fut en vue d'Helseneur, la
forteresse de Kronenbourg se hâta de commencer le feu. Cent bouches de
gros calibre vomirent à la fois des bombes et des boulets rouges. Mais
l'amiral anglais s'étant aperçu que la côte de Suède se taisait, ou à
peu près, car la vieille batterie de huit pièces tirait à peine, s'en
rapprocha aussitôt, et les Anglais passèrent en se raillant des Danois,
dont les projectiles mouraient à deux cents toises de leurs vaisseaux.
La flottille de bombardes, qui avait serré de près le rivage danois,
reçut et envoya une grande quantité de bombes; mais elle eut à peine
quelques blessés, et n'atteignit que quatre hommes parmi les Danois,
dont deux furent tués et deux blessés. Dans Helseneur, une seule maison
eut à souffrir du feu des Anglais, et ce fut, par une singularité
remarquable, la maison du consul d'Angleterre.

La flotte tout entière mouilla vers midi au milieu du golfe, à l'île
de Hueen.

[En marge: Description de Copenhague.]

Le golfe, comme nous venons de le dire, descend du nord au sud, l'espace
de vingt lieues environ; il s'élargit ou se rétrécit depuis trois
jusqu'à douze lieues, et ne présente que quelques passes navigables. À
vingt lieues à peu près au sud, on trouve Copenhague, située à l'ouest
du golfe, sur la côte du Danemark, s'élevant à peine au-dessus des eaux,
et formant un plan légèrement incliné, qui rase la mer de ses feux. Le
golfe est fort large en cet endroit, et divisé par l'île basse de
Saltholm en deux canaux navigables; l'un qui s'appelle passe de _Malmo_,
longe la côte de Suède, et n'est que peu accessible aux grands
bâtiments; l'autre, qui s'appelle _Drogden_, longe la côte de Danemark,
et ordinairement est préféré par la navigation. Ce dernier est divisé
lui-même par un banc de sable qu'on appelle le _Middel-Grund_, en deux
passes: l'une, sous le nom de _Passe-Royale_, côtoie la ville de
Copenhague; l'autre, sous le nom de _Passe-des-Hollandais_, est située
de l'autre côté du _Middel-Grund_. C'est dans la _Passe-Royale_ que les
Danois s'étaient établis, laissant l'autre ouverte aux Anglais, et
songeant ainsi plutôt à défendre Copenhague qu'à interdire l'entrée de
la Baltique à l'ennemi. Mais il était bien certain que Parker et Nelson
ne s'engageraient pas dans la Baltique, sans faire tomber auparavant les
défenses de Copenhague, et sans détruire les forces maritimes que les
neutres y pouvaient réunir.

Les moyens de défense des Danois consistaient en batteries fixes,
situées à droite et à gauche du port, et en une ligne de batteries
flottantes, ou vaisseaux rasés, amarrés dans le milieu de la
_Passe-Royale_, tout le long de Copenhague, de manière à éloigner de
la place le feu de l'ennemi. En commençant par le nord de la position,
se trouvait un ouvrage, dit des _Trois-Couronnes_, construit en
maçonnerie, presque complètement fermé à la gorge, commandant l'entrée
même du port, et liant ses feux avec la citadelle de Copenhague. Il
était armé de 70 pièces de canon, du plus gros calibre. Quatre
vaisseaux de ligue, dont deux à l'ancre, deux sous voile, plus une
frégate sous voile aussi, barraient le chenal qui conduit au port. De
ce fort, dit des _Trois-Couronnes_, en descendant au sud, vingt
carcasses de gros bâtiments, chargées de canons et fortement amarrées,
remplissaient le milieu de la _Passe-Royale_, et venaient se lier à
des batteries en terre, placées sur l'île d'Amack. Ainsi la ligne de
défense des Danois s'appuyait à gauche au fort des _Trois-Couronnes_,
à droite à l'île d'Amack, occupant dans sa longueur, et interceptant
absolument, le milieu de la _Passe-Royale_. L'ouvrage des
_Trois-Couronnes_ ne pouvait être forcé, défendu qu'il était par 70
bouches à feu, et cinq bâtiments, dont trois sous voile. La ligne
d'embossage, au contraire, composée de carcasses immobiles, était trop
longue, pas assez serrée, privée de la ressource des manoeuvres, et,
dans le dessein qu'on avait eu d'obstruer le milieu de la passe,
placée trop en avant du point d'appui de la droite, c'est-à-dire des
batteries fixes de l'île d'Amack. Cette île n'est que la continuation
de la côte sur laquelle Copenhague est assise. La ligne d'embossage
pouvait donc être attaquée par la droite. Si elle eût été composée
d'une division sous voile, capable de se mouvoir, ou bien si elle eût
été plus serrée, plus fortement appuyée au rivage, les Anglais ne
seraient pas sortis sains et saufs de cette attaque. Mais les Danois
tenant beaucoup à leur escadre de guerre, qu'ils n'étaient pas assez
riches pour remplacer si elle venait à être détruite, n'ayant pas
d'ailleurs reçu encore tous leurs matelots de la Norwége, pour
l'équiper, l'avaient renfermée dans l'intérieur du port, et avaient
cru qu'il suffisait de vaisseaux hors de service, pour remplir la
fonction de batteries flottantes contre les Anglais.

Leurs plus braves matelots, commandés par des officiers intrépides,
servaient l'artillerie de ces vieux bâtiments amarrés.

Les Anglais, arrivés à Copenhague bien avant la jonction devant cette
ville de toutes les marines neutres, pouvaient passer à l'est du
_Middel-Grund_, négliger les Danois embossés dans la _Passe-Royale_,
et descendre par la passe dite _des Hollandais_ dans la Baltique. Ils
auraient fait ce trajet, toujours hors de portée des feux de
Copenhague. Mais ils laissaient sur leurs derrières une force
imposante, capable de leur fermer la retraite, en cas qu'un événement
malheureux les ramenât affaiblis, ou dépourvus de ressources, au
passage du Sund. Il valait bien mieux profiter de l'isolement des
Danois, frapper sur eux un coup décisif, les détacher de la
confédération, et, après s'être emparé par ce moyen des clefs de la
Baltique, se porter en toute hâte sur les Suédois et sur les Russes.
Ce plan était à la fois hardi et sage; il réunit les avis, rarement
conformes, de Parker et de Nelson.

[En marge: Avril 1801.]

[En marge: Plan de Nelson.]

Les journées du 31 mars et du 1er avril furent employées à examiner la
ligne des Danois, à sonder les passes, à convenir d'un plan d'attaque.
Nelson, Parker, les plus vieux capitaines de la flotte, et le
commandant de l'artillerie, firent eux-mêmes cette reconnaissance au
milieu des glaces, et quelquefois sous les boulets de l'ennemi. Nelson
soutint qu'avec dix vaisseaux, il se chargerait d'attaquer et
d'enlever la droite de la ligne des Danois. Son projet était de
descendre le long du _Middel-Grund_ par la _Passe-des-Hollandais_, de
le doubler ensuite, de remonter par la _Passe-Royale_, et de venir se
placer vaisseau contre vaisseau, à cent toises de la ligne des Danois.
Il voulait en outre qu'une division de la flotte, sous un brave
officier, le capitaine Riou, attaquât la batterie fixe des
_Trois-Couronnes_, et après en avoir éteint les feux, y débarquât un
millier d'hommes pour la prendre d'assaut. Le commandant en chef
Parker, se tenant à la tête de la réserve, ne devait pas s'engager
dans cette manoeuvre hardie; il était convenu qu'il demeurerait en
arrière pour canonner la citadelle, et recueillir les bâtiments
maltraités.

[En marge: Bataille de Copenhague, livrée le 2 avril.]

Cette manoeuvre, téméraire comme celle d'Aboukir, ne pouvait réussir
qu'avec beaucoup d'habileté et de bonheur. L'amiral Parker y
consentit, à condition qu'on ne s'engagerait pas trop avant dans
l'entreprise, si elle présentait de trop grandes difficultés, et donna
12 vaisseaux à Nelson, au lieu de 10 que celui-ci avait demandés. Le
1er avril au soir, Nelson descendit la _Passe-des-Hollandais_, et vint
mouiller fort au-dessous de Copenhague, à un point de l'île d'Amack,
appelé Drago. Il lui fallait, pour entrer dans la _Passe-Royale_ et la
remonter, un tout autre vent que celui qui l'avait aidé à descendre la
_Passe-des-Hollandais_. Le lendemain au matin, le vent ayant justement
soufflé dans une direction contraire à celle de la veille, il remonta
la _Passe-Royale_, manoeuvrant entre la ligne des Danois et le
bas-fond du _Middel-Grund_. Toutes les passes avaient été sondées;
mais, malgré ce soin, trois vaisseaux échouèrent sur le
_Middel-Grund_, et Nelson ne se trouva en ligne qu'avec 9. Il ne se
déconcerta point, et vint s'embosser très-près de la ligne des Danois,
à une portée qui devait rendre horribles les effets de l'artillerie.
Les trois vaisseaux échoués lui firent faute, surtout pour l'attaque
de la batterie des _Trois-Couronnes_, qui ne put être tentée qu'avec
des frégates.

À 10 heures du matin toute l'escadre anglaise était en position; elle
recevait et rendait un feu épouvantable. Une division de bombardes,
tirant peu d'eau, s'était placée sur le bas-fond du _Middel-Grund_, et
envoyait sur Copenhague des bombes, qui passaient par-dessus les deux
escadres. Les Danois avaient 800 bouches à feu en batterie, et
causaient aux Anglais un dommage considérable. Les officiers
commandant les bâtiments rasés déployèrent une rare intrépidité, et
trouvèrent dans leurs artilleurs le plus noble dévouement. Le
commandant du _Provesten_ en particulier, qui occupait l'extrémité de
la ligne au sud, se conduisit avec un courage héroïque. Nelson,
sentant bien qu'il importait avant tout de priver la ligne danoise de
l'appui qu'elle trouvait aux batteries de l'île d'Amack, avait dirigé
quatre bâtiments contre le _Provesten_ seul. M. de Lassen, commandant
du _Provesten_, se défendit jusqu'à ce qu'il eût fait tuer cinq cents
de ses artilleurs sur six cents; puis il se jeta à la nage avec les
cent qui lui restaient, pour fuir son vaisseau en flammes. Il eut
ainsi la gloire de ne pas amener son pavillon. Nelson reporta dès lors
tous ses efforts contre les autres vaisseaux rasés, et réussit à en
désemparer plusieurs. Cependant à l'autre bout de la ligne le
capitaine Riou était fort maltraité. Trois vaisseaux anglais ayant
échoué sur le _Middel-Grund_, il n'avait que des frégates à opposer
aux batteries des _Trois-Couronnes_, et il en recevait un feu
effroyable, sans espoir de l'éteindre, et de pouvoir donner l'assaut.
Parker, voyant la résistance des Danois, et craignant que les
vaisseaux anglais trop maltraités dans leur gréement, ne fussent
exposés à échouer, voyant surtout le danger du capitaine Riou, donna
l'ordre de cesser le combat. Nelson, apercevant ce signal au grand mât
de Parker, laissa échapper un noble mouvement de colère. Il était
privé de l'usage d'un oeil: il se saisit de sa lunette; et la plaçant
sur son oeil borgne, il dit froidement: Je ne vois pas les signaux de
Parker; et il ordonna de continuer le combat à outrance. Ce fut là une
noble imprudence, suivie, comme il arrive souvent à l'imprudence
audacieuse, d'un heureux succès.

Les bâtiments rasés des Danois, ne pouvant se mouvoir pour aller
chercher un appui sous les batteries de terre, étaient exposés à un
feu destructeur. Le _Danebrog_ venait de sauter, avec un fracas
horrible; plusieurs autres étaient désemparés, et s'en allaient à la
dérive, après avoir fait des pertes d'hommes énormes. Mais les
Anglais, de leur côté, n'étaient pas moins maltraités, et se
trouvaient dans le plus grand péril. Nelson cherchant à s'emparer des
bâtiments danois qui avaient amené leur pavillon, fut accueilli, en
approchant des batteries de l'île d'Amack, par plusieurs décharges
meurtrières. Dans ce moment, deux ou trois de ses vaisseaux se
trouvaient à peu près réduits à l'impossibilité de manoeuvrer, et, du
côté des _Trois-Couronnes_, le capitaine Riou, obligé de s'éloigner,
venait d'être coupé en deux par un boulet. Nelson, presque vaincu, ne
se déconcerta pas, et eut l'idée d'envoyer un parlementaire au prince
de Danemark, qui assistait dans l'une des batteries à cette horrible
scène. Il lui fit dire que si l'on n'arrêtait pas le feu, qui
l'empêchait de se saisir de ses prises, lesquelles lui appartenaient
de droit, puisqu'elles avaient amené leur pavillon, il serait obligé
de les faire sauter avec leurs équipages; que les Anglais étaient les
frères des Danois, qu'ils s'étaient assez battus, et ne devaient pas
se détruire.

Le prince, ébranlé par cet affreux spectacle, craignant pour la ville
de Copenhague, désormais privée de l'appui des batteries flottantes,
ordonna la suspension du feu. Ce fut une faute; car, encore quelques
instants, et la flotte de Nelson, presque mise hors de combat, était
obligée de se retirer à moitié détruite. Une sorte de négociation
s'établit, et Nelson en profita pour quitter sa ligne d'embossage.
Tandis qu'il se retirait, trois de ses vaisseaux, considérablement
avariés, ne pouvant plus manoeuvrer, échouèrent sur le _Middel-Grund_.
Si, en cet instant, le feu avait duré encore, ces trois vaisseaux
eussent été perdus.

Le lendemain, Nelson et Parker, après de grands efforts, relevèrent
leurs bâtiments échoués, et entamèrent une négociation avec les
Danois, dans le but de stipuler une suspension d'armes. Ils en avaient
autant besoin que les Danois, car ils avaient 1,200 hommes morts ou
blessés, et six vaisseaux horriblement ravagés. La perte des Danois
n'était pas de beaucoup supérieure; mais ils avaient trop compté sur
leur ligne de batteries flottantes, et maintenant que ces batteries
étaient détruites, la partie basse de la ville, celle qui est baignée
par la mer, était exposée au bombardement. Ils craignaient surtout
pour le bassin qui contenait leurs bâtiments de guerre, lesquels, à
moitié équipés, immobiles et serrés dans ce bassin, pouvaient être
brûlés jusqu'au dernier. C'était pour eux le sujet d'une cruelle
préoccupation. Ils tenaient, en effet, à leur escadre comme à leur
existence maritime elle-même; car, cette escadre perdue, ils n'étaient
pas en mesure de la remplacer. Dans ce moment, irrités par la
souffrance et le danger, ils se plaignaient de leurs alliés, sans
tenir compte des difficultés qui avaient empêché ceux-ci d'accourir
sous les murs de Copenhague. Les vents contraires, les glaces, le
défaut de temps, avaient retenu les Suédois et les Russes, sans qu'il
y eût de leur faute. Il est vrai que, s'ils fussent venus avec leurs
20 vaisseaux se joindre à la flotte danoise dans la rade où l'on
combattait, Nelson eût échoué dans son audacieuse entreprise, et les
droits de la neutralité maritime auraient triomphé dans cette journée.
Mais le temps avait manqué à tout le monde, et la promptitude des
Anglais avait changé le destin de cette guerre.

[En marge: Situation après la bataille.]

Parker, qui avait craint la témérité de Nelson dans le combat du 2,
jugeait maintenant très-bien la position des Danois, et entendait
tirer toutes les conséquences de la bataille livrée. Il voulait que
les Danois sortissent de la confédération des neutres, qu'ils
ouvrissent leurs ports aux Anglais, et reçussent en outre une force
anglaise, sous prétexte de les mettre à couvert contre le ressentiment
de leurs alliés. Nelson eut le courage de descendre à terre le 3 avril
pour porter ces propositions au prince royal. Il alla dans un canot à
Copenhague, entendit les murmures de cette brave population indignée à
son aspect, et trouva le prince royal inflexible. Ce prince, plus
alarmé la veille qu'il ne l'aurait fallu du danger de Copenhague, ne
voulut cependant jamais consentir à la honteuse défection qu'on lui
proposait. Il répondit qu'il s'ensevelirait plutôt sous les cendres de
sa capitale, que de trahir la cause commune. Nelson revint à bord du
vaisseau amiral sans avoir rien obtenu.

Dans cet intervalle, les Danois, se voyant exposés au danger d'une
seconde bataille, se mirent à l'oeuvre, et ajoutèrent de nouveaux
ouvrages à ceux qui existaient déjà. Ils rendirent plus redoutable
encore la batterie des _Trois-Couronnes_, couvrirent de canons l'île
d'Amack et la partie basse de la ville. Ils amenèrent les vaisseaux,
objet de toute leur sollicitude, dans les bassins les plus éloignés de
la mer, les couvrirent de fumier et de blindages, de manière à les
préserver du feu, et finirent par se rassurer en voyant l'hésitation
des Anglais, qui ne se montraient pas fort pressés de recommencer
cette terrible lutte. Toute la population valide était réunie, partie
sous les armes, partie occupée à préparer les moyens d'éteindre
l'incendie.

[En marge: Armistice de quatorze semaines convenu entre les Danois et
les Anglais.]

Enfin, après cinq jours d'attente, Nelson revint à Copenhague, malgré
les dispositions menaçantes du peuple danois. La discussion fut vive,
et il prit sur lui de faire des concessions, auxquelles l'amiral
Parker ne l'avait pas autorisé. Il convint d'un armistice qui n'était
qu'un véritable _statu quo_. Les Danois ne se retiraient point de la
confédération, mais toutes hostilités étaient suspendues entre eux et
les Anglais, pendant quatorze semaines, après quoi ils devaient se
retrouver dans la même position qu'au jour de la signature de cette
suspension d'armes. L'armistice comprenait seulement les îles danoises
et le Jutland, mais pas le Holstein, de manière que les hostilités
pouvaient continuer sur l'Elbe, et que dès lors ce fleuve restait
interdit aux Anglais. Ceux-ci devaient se tenir à une portée de canon
de tous les ports et vaisseaux danois, excepté dans la _Passe-Royale_,
qu'ils avaient la faculté de traverser librement pour se rendre dans
la Baltique. Défense leur était faite, par conséquent, de s'appuyer
sur aucun des points du territoire danois. Il ne leur était permis d'y
toucher que pour prendre des rafraîchissements et des vivres.

[En marge: Bruit soudainement répandu à Copenhague de la mort de Paul
Ier.]

Ce fut là tout ce que Nelson put obtenir, et c'était, il faut le
reconnaître, tout ce que sa victoire l'autorisait à exiger. Mais,
tandis qu'il quittait Copenhague, une nouvelle sinistre s'y répandait,
et le prince royal, qu'elle avait décidé à traiter, réussit à lui en
soustraire la connaissance. On disait, en effet, dans ce moment, que
Paul Ier venait de mourir subitement. Nelson partit sans connaître
cette nouvelle, qui aurait certainement ajouté beaucoup à ses
prétentions. L'armistice fut instantanément ratifié par l'amiral
Parker. Le prince danois fit aussitôt avertir les Suédois de ne pas
s'exposer inutilement aux coups des Anglais, auxquels ils eussent été
incapables de résister. L'avis était nécessaire; car, après beaucoup
d'efforts, Gustave-Adolphe était parvenu enfin à mettre sa flotte en
état de sortir. Il avait même, dans l'ardeur de son zèle, destitué un
contre-amiral, et mis en jugement un amiral, pour punir les lenteurs
qu'il leur reprochait, du reste, injustement.

Tout cela était superflu. Paul Ier, en effet, avait succombé à
Pétersbourg, dans la nuit du 23 au 24 mars. Un tel événement
terminait, beaucoup plus sûrement que la victoire incomplète de
Nelson, la confédération maritime des puissances du Nord. Paul Ier
avait été l'auteur de cette confédération; il apportait à la faire
réussir cette passion qu'il mettait à toutes choses, et certainement
il eût déployé les plus grands efforts pour réparer le dommage,
d'ailleurs fort partagé, de la bataille de Copenhague. Il aurait
dirigé des forces de terre sur le Danemark, envoyé toutes les flottes
neutres au détroit du Sund, et probablement fait expier aux Anglais
leur cruelle entreprise contre la capitale des Danois. Mais ce prince
avait poussé à bout la patience de ses sujets, et il venait
d'expirer, victime d'une tragique révolution de palais.

[En marge: Caractère de Paul Ier.]

Paul Ier était spirituel et point méchant, mais extrême dans ses
sentiments, et, comme tous les caractères de cette espèce, capable de
bonnes ou de mauvaises actions, suivant les mouvements désordonnés
d'une âme violente et faible. Si une telle organisation est funeste
chez les particuliers, elle l'est bien davantage chez les princes,
bien davantage encore chez les princes absolus. Elle aboutit chez eux
à la folie, quelquefois même à une folie sanguinaire. Aussi tout le
monde commençait-il à trembler à Pétersbourg: les favoris de Paul les
mieux traités n'étaient pas bien certains que leur faveur ne finirait
pas par un exil en Sibérie.

Ce prince, sensible et chevaleresque, avait d'abord éprouvé une vive
sympathie pour les victimes de la Révolution française, et une haine
ardente contre cette révolution. Aussi, tandis que l'habile Catherine
s'était bornée, pendant son règne, à exciter toute l'Europe contre la
France sans remuer un soldat, Paul, arrivé au trône, avait envoyé
Suwarow, avec cent mille Russes, en Italie. Dans la chaleur de son
zèle, il avait interdit tout ce qui venait de France, livres, modes et
costumes. C'était plus qu'il n'en fallait pour indisposer la noblesse
russe, aimant, comme toute l'aristocratie européenne, à médire de la
France, à condition toutefois de jouir de son esprit, de ses usages,
de sa civilisation perfectionnée. Elle avait trouvé insupportable le
zèle contre-révolutionnaire poussé à cet excès.

Bientôt on avait vu Paul, passant aux sentiments contraires, prendre
ses alliés en haine, ses ennemis en affection, remplir ses
appartements du portrait du général Bonaparte, boire publiquement à sa
santé, et, poussant même plus loin le contraste, déclarer la guerre à
la Grande-Bretagne. Cette fois il était devenu à la noblesse russe,
non pas incommode, mais odieux; car il lésait, non plus ses goûts,
mais ses intérêts.

Dans sa vaste étendue, le continent septentrional de l'Europe, fertile
en céréales, bois, chanvres, minerais, a besoin de riches négociants
étrangers qui recherchent ces marchandises naturelles, et donnent en
échange de l'argent ou des objets manufacturés. Ce sont les Anglais
qui se chargent de fournir à la Russie, pour les produits bruts de son
sol, les produits artistement travaillés de leur industrie, et qui
procurent ainsi aux fermiers russes le moyen de payer le fermage des
terres à leurs seigneurs. Aussi le commerce anglais domine-t-il à
Pétersbourg; et c'est là le lien qui, retenant en partie la politique
russe enchaînée à la politique anglaise, retarde une rivalité tôt ou
tard inévitable, entre ces deux grands copartageants de l'Asie.

L'aristocratie russe fut donc exaspérée de la nouvelle politique de
Paul. Si elle avait blâmé chez ce prince un excès de haine contre la
France, elle blâma bien autrement un excès d'amour, quand cet amour si
étrange allait jusqu'à des résolutions ruineuses pour les intérêts de
la grande propriété. À ces froissements de goûts et d'intérêts, Paul
ajoutait des cruautés, qui n'étaient pas naturelles à son coeur,
plutôt bon que méchant. Il avait envoyé une foule de malheureux en
Sibérie. Touché de leurs souffrances, il en avait prononcé le rappel,
mais sans leur rendre leurs biens. Ces infortunés remplissaient
Pétersbourg de leur misère et de leurs plaintes. Importuné de ce
spectacle, il les exila de nouveau. Chaque jour plus défiant, à mesure
que la haine de ses sujets devenait plus sensible à ses yeux, il
menaçait toutes les têtes. Il formait de sinistres projets, tantôt
contre ses ministres, tantôt contre sa femme et ses enfants; et ce
prince, qui n'était que fou, prenait toutes les allures d'un tyran. Il
avait disposé le palais Michel, sa résidence ordinaire, comme une
forteresse, avec bastions et fossés. On eût dit qu'il voulait s'y
garder contre une attaque imprévue. La nuit même il obstruait la porte
qui séparait son appartement de celui de l'impératrice, et préparait
ainsi, sans s'en douter, les causes de sa fin tragique.

Un tel état de choses ne pouvait durer, et devait finir, comme il
avait déjà fini plus d'une fois, dans cet empire qui a marché bien
vite, il est vrai, vers la civilisation, mais en ayant la barbarie
pour point de départ. L'idée de se défaire du malheureux Paul par les
moyens ordinaires, c'est-à-dire par une révolution de palais, là où le
palais est la nation, cette idée envahissait toutes les têtes. Admirez
les effets des institutions! À une autre extrémité de l'Europe, sur
l'un des premiers trônes du monde, se trouvait aussi un prince en
démence, prince entêté, mais pieux et honnête, Georges III. Ce prince,
privé souvent de sa raison pendant des mois entiers, venait de la
perdre encore une fois, dans l'un des moments les plus graves pour
l'Angleterre. Cependant les choses s'étaient passées de la manière la
plus régulière et la plus simple. La constitution plaçant à côté du
roi des ministres qui gouvernent pour lui, cette éclipse de la raison
royale n'avait en rien nui aux affaires de l'État. M. Pitt avait
gouverné pour Georges III, comme il le faisait depuis dix-sept ans;
l'idée d'un crime atroce n'était venue à personne! À Pétersbourg, au
contraire, la vue d'un prince en démence sur le trône faisait naître
les projets les plus sinistres.

Il y avait alors à la cour de Russie un de ces hommes redoutables, qui
ne reculent devant aucune extrémité; qui, dans un gouvernement
régulier, deviendraient peut-être de grands citoyens, mais, dans un
gouvernement despotique, deviennent des criminels, si le crime est,
dans certaines occasions, l'un des moyens non pas approuvés, mais
usités, de ce gouvernement. Il faut réprouver le crime en tout pays;
il faut surtout réprouver les institutions qui le produisent.

[En marge: Le comte Pahlen.]

Le comte Pahlen avait servi avec distinction dans l'armée russe. Il
était imposant de sa personne, et cachait sous les formes dures et
quelquefois familières d'un soldat, un esprit fin et profond. Il était
doué en outre d'une audace singulière, et d'une présence d'esprit
imperturbable. Gouverneur de Saint-Pétersbourg, chargé de la police de
l'empire, initié, grâce à la confiance de son maître, à toutes les
grandes affaires de l'État, il était par le fait plus que par son
titre le principal personnage du gouvernement russe. Ses idées sur la
politique de son pays étaient fortement arrêtées. La croisade contre
la Révolution française lui avait paru aussi déraisonnable, que le
nouveau zèle contre l'Angleterre lui paraissait intempestif. Une
réserve prudente, une neutralité habile, au milieu de la formidable
rivalité de la France et de l'Angleterre, lui semblaient la seule
politique profitable à la Russie. N'étant ni Anglais, ni Français,
mais Russe dans sa politique, il était Russe dans ses moeurs, et Russe
comme on l'était du temps de Pierre-le-Grand. Convaincu que tout
allait périr, si on n'abrégeait pas le règne de Paul, ayant même conçu
des inquiétudes pour sa personne, depuis quelques signes de
mécontentement échappés à l'empereur, il prit résolument son parti, et
s'entendit avec le comte Panin, vice-chancelier, chargé des affaires
étrangères. Tous deux crurent qu'il fallait mettre fin à une situation
devenue alarmante pour l'empire aussi bien que pour les individus. Le
comte Pahlen se chargea d'exécuter la terrible résolution qu'ils
venaient de prendre en commun[33].

         [Note 33: Les détails qui suivent sont les plus authentiques
         qu'on puisse se procurer sur la mort de Paul Ier. En voici la
         source. La cour de Prusse fut vivement touchée de la mort de
         Paul Ier; elle fut surtout indignée du cynisme avec lequel
         certains complices du crime vinrent s'en vanter à Berlin.
         Elle obtint par diverses voies, et surtout par une personne
         très-bien informée, des particularités fort curieuses, qui
         furent réunies dans un mémoire communiqué au Premier Consul.
         Ce sont ces particularités que M. Bignon, alors secrétaire
         d'ambassade auprès de la cour de Prusse, put connaître, et
         qu'il a rapportées dans son ouvrage. Mais les détails les
         plus secrets restaient encore inconnus, lorsqu'une rencontre
         singulière a mis la France en possession du seul récit digne
         de foi qui existe peut-être sur la mort de Paul Ier. Un
         émigré français, qui avait passé sa vie au service de Russie,
         et qui s'y était acquis une certaine renommée militaire,
         était devenu l'ami du comte Pahlen et du général Benningsen.
         Se trouvant avec eux dans les terres du comte Pahlen, il
         obtint un jour de leur propre bouche le récit circonstancié
         de tout ce qui s'était passé à Pétersbourg, dans la tragique
         nuit du 23 au 24 mars. Comme cet émigré mettait un grand soin
         à recueillir par écrit tout ce qu'il voyait ou apprenait, il
         écrivit sur-le-champ le récit fait par ces deux acteurs
         principaux, et l'inséra dans les précieux mémoires qu'il a
         laissés. Ces mémoires manuscrits sont aujourd'hui la
         propriété de la France. Ils rectifient beaucoup d'assertions
         inexactes ou vagues, et, du reste, ne compromettent pas plus
         qu'ils ne l'étaient, les noms déjà compromis dans ce grave
         événement. Seulement ils donnent des détails précis et
         vraisemblables, au lieu des détails faux ou exagérés qu'on
         connaissait déjà. C'est en comparant ces renseignements,
         émanés de témoins si bien informés, avec les renseignements
         recueillis par la cour de Prusse, que nous avons composé le
         récit historique qui suit, et qui nous semble le seul
         vraiment digne de foi, peut-être le seul complet, que la
         postérité pourra jamais obtenir de cette tragique
         catastrophe.]

[En marge: Le grand-duc Alexandre.]

L'héritier du trône était le grand-duc Alexandre, dont le règne s'est
écoulé de nos jours, jeune prince qui annonçait des qualités
heureuses, et qui paraissait alors, ce qu'il n'a pas été depuis,
facile à conduire. C'est lui que le comte Pahlen voulait faire arriver
à l'empire, par une catastrophe prompte, et sans secousse. Il était
indispensable de s'entendre avec le grand-duc héritier, pour avoir son
concours d'abord, et aussi pour n'être pas, le lendemain de
l'événement, traité en assassin vulgaire, qu'on immole en profitant de
son crime. Il était difficile de s'ouvrir avec ce prince, rempli de
bons sentiments, et incapable de se prêter à un attentat contre la vie
de son père. Le comte Pahlen, sans s'ouvrir, sans avouer aucun projet,
entretenait le grand-duc des affaires de l'État, et, à chaque
extravagance de Paul, dangereuse pour l'empire, la lui communiquait,
puis se taisait, sans tirer aucune conséquence. Alexandre en recevant
ces communications, baissait les yeux avec douleur, et se taisait
aussi. Ces scènes muettes, mais expressives, se renouvelèrent
plusieurs fois. Enfin il fallut s'expliquer plus clairement. Le comte
Pahlen finit par faire comprendre au jeune prince, qu'un tel état de
choses ne pouvait se prolonger, sans amener la ruine de l'empire; et,
se gardant bien de parler d'un crime, dont Alexandre n'aurait jamais
écouté la proposition, il dit qu'il fallait déposer Paul, lui assurer
une retraite tranquille, mais à tout prix arracher des mains de ce
monarque le char de l'État, qu'il allait précipiter dans les abîmes.

Alexandre versa beaucoup de larmes, protesta contre toute idée de
disputer l'empire à son père, puis céda peu à peu, devant les preuves
nouvelles du danger dans lequel Paul était prêt à jeter les affaires
de l'État, et la famille impériale elle-même. Paul, en effet,
mécontent des lenteurs de la Prusse dans la querelle des neutres,
parlait de faire marcher quatre-vingt mille hommes sur Berlin. À côté
de cela, dans le délire de son orgueil, il voulait que le Premier
Consul le prît pour arbitre en toutes choses, et que ce personnage si
puissant ne fît la paix avec l'Allemagne, les cours de Piémont, de
Rome, de Naples, et la Porte, que sur les bases tracées par la Russie;
de sorte qu'on pouvait bientôt craindre de n'être pas même d'accord
avec la France, dont on avait si chaudement adopté la politique. À
ces raisons le comte Pahlen ajouta quelques inquiétudes sur la sûreté
de la famille impériale, dont Paul commençait, disait-on, à se méfier.

Alexandre se rendit enfin, mais en exigeant du comte Pahlen le serment
solennel qu'il ne serait pas attenté aux jours de son père. Le comte
Pahlen jura tout ce que voulut ce fils inexpérimenté, qui croyait
qu'on pouvait arracher le sceptre à un empereur, sans lui arracher la
vie.

Restait à trouver des exécuteurs, car, en concevant un tel projet, le
comte Pahlen regardait comme au-dessous de lui d'y mettre la main. Il
les désigna dans sa pensée, mais se réservant, suivant la confiance
qu'ils mériteraient, de les avertir plus ou moins tôt, du rôle qui
leur était réservé. Les Soubow, parvenus par la faveur de Catherine,
furent choisis comme les principaux instruments de la catastrophe. Le
comte Pahlen ne les avertit que fort tard. Platon Soubow, le favori de
Catherine, souple, remuant, était digne de figurer dans une révolution
de palais. Son frère Nicolas, distingué seulement par une grande force
physique, était digne d'y remplir les rôles subalternes. Valérien
Soubow, brave et honnête militaire, ami du grand-duc Alexandre, avait
mérité d'être exclu de ce complot. Ils avaient une soeur, liée avec
toute la faction anglaise, amie de lord Withworth, l'ambassadeur
d'Angleterre, et qui leur soufflait toutes les passions de la
politique britannique. Le comte Pahlen se prépara beaucoup d'autres
complices, les fit venir à Pétersbourg sous divers prétextes, mais
sans leur rien découvrir. Il en est un qu'il avait mandé aussi à
Pétersbourg, du concours duquel il ne doutait point, pas plus que de
sa redoutable énergie: c'était le célèbre général Benningsen,
Hanovrien attaché au service de Russie, le premier officier de l'armée
russe à cette époque, qui plus tard, en 1807, eut l'honneur de
ralentir en Pologne la marche victorieuse de Napoléon, et dont les
mains, dignes de porter l'épée, n'auraient jamais dû s'armer d'un
poignard.

[En marge: Le général Benningsen mandé à Pétersbourg.]

Benningsen était réfugié à la campagne, craignant les effets de la
colère de Paul, auquel il avait déplu. Le comte Pahlen le tira de sa
retraite, l'initia au complot, et ne lui parla, si on en croit le
général Benningsen lui-même, que du projet de déposer l'empereur.
Benningsen donna sa parole, et la tint avec une effroyable fermeté.

On avait résolu de choisir pour l'exécution du complot un jour où le
régiment de Semenourki, tout à fait dévoué au grand-duc Alexandre,
serait de garde au palais Michel. Il fallut donc attendre. Mais le
temps pressait, car Paul, dont la maladie faisait des progrès rapides,
devenait chaque jour plus alarmant pour les intérêts de l'empire et
pour la sûreté de ses serviteurs. Un jour, il saisit par le bras
l'imperturbable Pahlen, et lui adressa ces étranges paroles:
Étiez-vous à Pétersbourg en 1762 (c'était l'année où l'empereur, père
de Paul, avait été assassiné, pour transmettre le trône à la grande
Catherine)?--Oui, lui répondit le comte Pahlen avec sang-froid, j'y
étais.--Quelle part avez-vous prise à ce qui se fit alors? ajouta
l'empereur.--Celle d'un officier subalterne, à cheval dans les rangs
de son régiment. Je fus témoin et point acteur dans cette
catastrophe.--Eh bien, reprit Paul, en portant sur son ministre un
regard défiant et accusateur, on veut recommencer aujourd'hui la
révolution de 1762.--Je le sais, répondit sans se troubler le comte
Pahlen; je connais le complot, j'en fais partie.--Quoi! s'écria Paul,
vous êtes du complot?--Oui, mais pour être mieux averti, et plus en
mesure de veiller sur vos jours.--Le calme de ce redoutable conjuré
déconcerta les conjectures de Paul, qui cessa d'avoir des soupçons sur
lui, mais qui continua d'être inquiet et agité.

Une circonstance presque d'intérêt public, si on peut employer un tel
mot à propos d'un tel crime, vint se joindre à toutes les autres. Paul
fit écrire le 23 mars à M. de Krudener, son ministre à Berlin, une
dépêche par laquelle il lui enjoignait de déclarer à la cour de
Prusse, que, si elle ne se décidait pas à promptement agir contre
l'Angleterre, il allait faire marcher sur la frontière prussienne une
armée de quatre-vingt mille hommes. Le comte Pahlen, voulant, sans se
découvrir, engager M. de Krudener à n'attacher aucune importance à
cette déclaration, ajouta de sa main le post-scriptum suivant: _Sa
Majesté Impériale est indisposée aujourd'hui. Cela pourrait avoir des
suites_[34].

         [Note 34: Cette dépêche fut montrée à l'ambassadeur de
         France, le général Beurnonville, qui manda sur-le-champ ces
         détails à son gouvernement.]

[En marge: Le 23 mars choisi pour l'abdication ou la mort de
l'empereur Paul.]

[En marge: On persuade aux conjurés qu'il s'agit seulement de forcer
l'empereur à abdiquer.]

C'était le 23 mars, jour choisi pour l'exécution du complot. Le comte
Pahlen avait réuni chez lui, sous prétexte d'un dîner, les Soubow,
Benningsen, beaucoup de généraux et d'officiers, sur lesquels on
croyait pouvoir compter. On leur prodigua les vins de toute espèce.
Pahlen et Benningsen n'en burent pas. Après le repas on fit part à ces
conjurés du projet, pour lequel ils avaient été réunis. La plupart
étaient initiés pour la première fois à ce terrible complot. On ne
leur dit pas qu'il fallait assassiner Paul; presque tous auraient
reculé devant un tel crime. On leur dit qu'il fallait se rendre chez
l'empereur pour exiger de lui qu'il abdiquât; qu'on délivrerait ainsi
l'empire d'un danger imminent, et qu'on sauverait une foule de têtes
innocentes, menacées par la folie sanguinaire de Paul. Enfin, pour
achever de les persuader, on affirma devant eux que le grand-duc
Alexandre, convaincu lui-même de la nécessité de sauver l'empire,
avait connaissance du projet, et l'approuvait. Alors ces hommes, déjà
pris de vin, n'hésitèrent plus, et pour la plupart (trois ou quatre
exceptés) marchèrent en croyant qu'ils allaient déposer un empereur
fou, et non verser le sang d'un maître infortuné.

[En marge: On demande à Paul son abdication.--Il résiste.]

[En marge: Horrible confusion, à la suite de laquelle Paul est
égorgé.]

La nuit paraissant assez avancée, les conjurés, au nombre de soixante
environ, partent, divisés en deux bandes. Le comte Pahlen dirige
l'une, le général Benningsen l'autre, tous deux revêtus de leur
uniforme, portant écharpe et grand-cordon, marchant l'épée à la main.
Le palais Michel était construit et gardé comme une forteresse; mais,
devant les chefs qui conduisent les conjurés, les barrières
s'abaissent, les portes s'ouvrent. La bande de Benningsen marche la
première, et va droit à l'appartement de l'empereur. Le comte Pahlen
reste en arrière avec sa réserve de conjurés. Cet homme, qui avait
organisé le complot, ne daignait pas cependant assister à son
exécution. Il était là, prêt à pourvoir seulement aux accidents
imprévus. Benningsen pénètre jusqu'à l'appartement du monarque
endormi. Deux heiduques le gardaient. Ces braves serviteurs, restés
fidèles, veulent défendre leur souverain. L'un d'eux est renversé d'un
coup de sabre, l'autre s'enfuit en criant au secours: cris inutiles,
dans un palais dont la garde est confiée, presque entièrement à des
complices du crime! Un valet de chambre, qui couchait près de
l'empereur, accourt; on le force à ouvrir la porte de son maître.
L'infortuné Paul aurait pu trouver un refuge dans la chambre de
l'impératrice; mais, dans sa défiance ombrageuse, il avait soin, tous
les soirs, de barricader la porte qui conduisait chez elle. Tout asile
lui manquant, il se jette à bas de son lit, et se cache derrière les
plis d'un paravent. Platon Soubow accourt auprès du lit impérial, et,
le trouvant vide, s'écrie avec effroi: L'empereur s'est sauvé, nous
sommes perdus!--Mais au même instant Benningsen aperçoit ce prince,
marche à lui, l'épée à la main, et lui présentant l'acte d'abdication:
Vous avez cessé de régner, lui dit-il; le grand-duc Alexandre est
empereur. Je vous somme en son nom de résigner l'empire, et de signer
l'acte de votre abdication. À cette condition, je réponds de votre
vie.--Platon Soubow répète la même sommation. L'empereur, troublé,
éperdu, leur demande ce qu'il a fait pour mériter un tel
traitement.--Vous n'avez cessé de nous persécuter depuis des années,
s'écrient les assassins à moitié ivres. Ils serrent alors de près le
malheureux Paul, qui se débat et les implore vainement. Dans ce moment
on entend du bruit: c'est le pas de quelques conjurés demeurés en
arrière. Mais les assassins, croyant qu'on vient au secours de
l'empereur, s'enfuient en désordre. Benningsen, inébranlable, reste
seul en présence du monarque, et le contient avec la pointe de son
épée. Les conjurés, s'étant reconnus les uns les autres, rentrent dans
la chambre, théâtre du crime. Ils entourent de nouveau l'infortuné
monarque, afin de le contraindre à donner son abdication. Celui-ci
essaie un instant de se défendre. Dans le conflit, la lampe qui
éclairait cette scène affreuse est renversée; Benningsen court en
chercher une autre, et en rentrant il trouve Paul expirant sous les
coups de deux des assassins. L'un lui avait enfoncé le crâne avec le
pommeau de son épée; l'autre lui avait serré le cou avec son écharpe.

Pendant ce temps, le comte Pahlen était toujours demeuré en dehors,
avec la seconde bande des conjurés. Quand on vint lui dire que tout
était achevé, il fit étendre le corps de l'empereur sur son lit, et
plaça une garde de trente hommes à la porte de son appartement, avec
défense de laisser pénétrer personne, même les membres de la famille
impériale. Il se rendit ensuite chez le grand-duc, pour lui annoncer
le terrible événement de cette nuit.

[En marge: Douleur du jeune grand-duc Alexandre.]

Le grand-duc, agité comme il devait l'être, lui demande, en le voyant
arriver, ce qu'est devenu son père. Le silence du comte Pahlen lui
apprend bientôt de quelles funestes illusions il s'était nourri, en
croyant qu'il s'agissait seulement d'une abdication. La douleur du
jeune prince fut grande; elle a fait, dit-on, le tourment secret de sa
vie, car il avait reçu de la nature un coeur bon et généreux. Il se
jeta sur un siége, fondant en larmes, ne voulant plus rien écouter, et
accablant Pahlen de reproches amers, que celui-ci essuyait avec un
sang-froid imperturbable.

Platon Soubow était allé chercher le grand-duc Constantin, qui avait
tout ignoré, et qu'on a long-temps, et injustement, mêlé à cette
sanglante catastrophe. Il accourut tremblant, croyant qu'on en voulait
à toute sa famille, trouva son frère plongé dans le désespoir, et sut
alors ce qui venait de se passer. Le comte Pahlen avait chargé une
dame du palais, très-liée avec l'impératrice, de se rendre auprès
d'elle, pour lui annoncer son tragique veuvage. Cette princesse courut
en toute hâte à l'appartement de son époux, et tenta de pénétrer
jusqu'à son lit de mort. Les gardes l'en empêchèrent. Revenue un
moment de sa première affliction, elle sentit s'élever dans son coeur,
avec les mouvements de la douleur, ceux de l'ambition. Elle se rappela
Catherine, et voulut régner. Elle envoya plusieurs personnes: auprès
d'Alexandre qu'on allait proclamer, en disant que le trône lui
appartenait, que c'était elle et non pas lui, dont il fallait annoncer
le règne. Nouvel embarras, nouvelles angoisses, pour le coeur déchiré
de ce fils, qui, prêt à monter les marches du trône, avait à passer
entre le cadavre d'un père assassiné, et une mère éplorée, demandant
alternativement ou son époux ou la couronne! Cependant la nuit s'était
écoulée dans ces affreuses convulsions; le jour approchait, il fallait
ne pas laisser d'intervalle à la réflexion; il importait qu'en
apprenant la mort de Paul, on apprît en même temps l'avénement de son
successeur. Le comte Pahlen s'approcha du jeune prince: C'est assez
pleurer comme un enfant, lui dit-il; venez régner.--Il l'arracha de ce
lieu de douleur, et, suivi de Benningsen, vint le présenter aux
troupes.

[En marge: Alexandre reconnu, et proclamé par les troupes.]

Le premier régiment qu'on rencontra était celui de Préobrajensky. Il
fut froid, car il était dévoué à Paul Ier. Mais les autres, qui
aimaient le jeune grand-duc, et qui d'ailleurs étaient sous
l'influence du comte Pahlen, lequel exerçait beaucoup d'ascendant sur
l'armée, n'hésitèrent pas à crier vive Alexandre! L'exemple fut suivi,
et bientôt le jeune empereur fut proclamé, et mis en possession du
trône. Il rentra, et se rendit avec son épouse, l'impératrice
Élisabeth, au palais d'Hiver.

[En marge: Sentiments éprouvés à Pétersbourg en apprenant la mort de
Paul Ier.]

Tout le monde apprit avec effroi, dans Pétersbourg, cette catastrophe
sanglante. L'impression qu'elle produisit prouva que les moeurs
commençaient à changer dans l'empire, et que depuis 1762 la Russie
avait déjà reçu les influences de l'Europe civilisée. On peut dire à
son honneur, que si elle était déjà loin de 1762, elle est aujourd'hui
plus loin encore de 1800. On éprouva donc d'honorables sentiments. On
craignait Paul Ier et sa folie plus qu'on ne le haïssait, car il n
était pas sanguinaire. Les horribles circonstances de sa mort furent à
l'instant connues, et inspirèrent une profonde pitié. Son corps fut
exposé suivant l'usage, mais avec des précautions infinies pour
dissimuler ses blessures. Des gants d'uniforme cachaient les
mutilations de ses mains. Un grand chapeau enveloppait son crâne. Sa
figure était meurtrie, mais on disait qu'il était mort d'apoplexie.

Cette scène barbare fit en Europe un effet extraordinaire. Elle se
répandit comme l'éclair à Vienne, à Berlin, à Londres et à Paris. Elle
y produisit l'horreur et l'effroi. Il y avait quelques années, c'était
Paris qui épouvantait le monde par le meurtre des rois; mais
maintenant Paris donnait le spectacle de l'ordre, de l'humanité, du
repos, et c'étaient les vieilles monarchies qui, à leur tour,
faisaient le scandale de l'univers civilisé. Une année auparavant la
royauté napolitaine s'était souillée du sang de ses sujets,
aujourd'hui une révolution de palais ensanglantait le trône impérial
de Russie.

Ainsi, dans ce siècle agité, tout le monde était appelé successivement
à fournir de tristes exemples, et à donner de déplorables arguments à
ses ennemis! Certes, si les nations veulent s'outrager les unes les
autres, elles ont toutes dans leur histoire de quoi s'offenser; mais
gardons-nous d'employer de tels souvenirs à un tel usage. Si nous
racontons ces horribles détails, c'est que la vérité est le premier
devoir de l'histoire, c'est que la vérité est la plus utile, la plus
puissante des leçons, la plus capable d'empêcher le renouvellement de
scènes pareilles; et, sans offenser aucune nation, disons encore une
fois, que les institutions ont encore plus tort que les hommes, et que
si à Pétersbourg on égorgeait un empereur pour amener un changement de
politique, à Londres, au contraire, sans catastrophe sanglante, la
politique de la paix y succédait à la politique de la guerre, par la
simple substitution de M. Addington à M. Pitt.

[En marge: L'indiscrétion des conjurés fait connaître dans toute
l'Europe les détails de la mort de Paul Ier.]

Les particularités de cette catastrophe devinrent bientôt publiques
par l'indiscrétion des assassins eux-mêmes. Notamment à Berlin, dont
la cour était fort liée avec celle de Saint-Pétersbourg, les détails
du crime se répandirent avec une singulière profusion. À Berlin
s'était réfugiée la soeur des Soubow, et on avait cru la voir
inquiète, troublée, comme une personne qui attendrait un grand
événement. Elle avait un fils, qui fut l'officier même chargé de venir
annoncer en Prusse le nouveau règne. Ce jeune homme fit, avec toute
l'indiscrétion de son âge, le récit d'une partie des faits, et
produisit à Potsdam un scandale qui indigna le jeune et vertueux roi
de Prusse. La cour fit sentir à ce jeune homme l'inconvenance de sa
conduite; mais il naquit de là une grave calomnie. Cette soeur des
Soubow avait des liaisons d'amitié avec l'ambassadeur d'Angleterre,
lord Withworth, qui figura peu de temps après à Paris, et y joua un
rôle considérable. La mort de l'empereur Paul était d'une si grande
utilité aux Anglais, elle venait si à propos achever la victoire
incomplète de Copenhague, que le vulgaire en Europe attribua
volontiers ce crime à la politique britannique. Les relations de
l'ambassadeur anglais avec une famille si gravement mêlée à
l'assassinat de Paul, vinrent ajouter de nouvelles vraisemblances à
cette calomnie, et de nouveaux arguments à ceux qui ne veulent jamais
voir dans les événements leurs causes générales et naturelles.

[En marge: Soupçons généralement répandus contre le gouvernement
anglais.]

Cependant aucune de ces conjectures n'était fondée. Lord Withworth
était un honnête homme, incapable de tremper dans un tel attentat. Son
cabinet avait commis des actes injustifiables depuis quelques années,
et en commit bientôt de plus difficiles à justifier encore; mais il
fut aussi surpris que l'Europe de la mort du czar. Cependant le
Premier Consul lui-même, malgré la haute impartialité de son jugement,
ne laissa pas que de concevoir quelques soupçons, et il en fit naître
beaucoup par la manière d'annoncer dans le _Moniteur_ la mort de
l'empereur Paul. C'est à l'histoire, dit le journal officiel, à
éclaircir le mystère de cette mort tragique, et à dire quelle est dans
le monde la politique intéressée à provoquer une telle catastrophe.

[En marge: Envoi de Duroc à Saint-Pétersbourg.]

Cette mort délivrait l'Angleterre d'un cruel ennemi, et privait le
Premier Consul d'un allié puissant, mais embarrassant, et devenu, dans
les derniers jours, presque aussi dangereux qu'il était utile. Il est
certain que, dans le délire de son orgueil, l'empereur défunt, croyant
que le Premier Consul n'avait plus rien à lui refuser pour prix de son
alliance, avait exigé des conditions à l'égard de l'Italie, de
l'Allemagne, de l'Égypte, que jamais la France n'aurait pu admettre,
et qui auraient peut-être apporté de grands obstacles à la paix,
renaissante déjà de toutes parts. Le Premier Consul fit choix pour
l'envoyer en Russie de son aide-de-camp de prédilection, de Duroc,
déjà envoyé à Berlin et à Vienne. Il le chargea de se rendre à
Pétersbourg, avec une lettre écrite de sa main, pour féliciter le
nouvel empereur, pour essayer sur lui l'effet des flatteries d'un
grand homme, et l'amener, s'il était possible, à de saines idées sur
les rapports de la France et de la Russie.

Duroc partit immédiatement, avec l'ordre de passer par Berlin. Il
devait visiter une seconde fois la cour de Prusse, prendre des
renseignements plus exacts sur les derniers événements survenus dans
le Nord, et arriver ainsi à Pétersbourg, plus préparé sur les choses
et les hommes qu'il allait voir.

[En marge: Joie en Angleterre]

L'Angleterre fut fort satisfaite, et devait l'être, en apprenant à la
fois la victoire de Copenhague, et la mort du redoutable adversaire
qui avait formé contre elle la ligue des neutres. On exalta le héros
britannique, l'intrépide Nelson, avec un enthousiasme fort naturel,
fort légitime, car les nations font bien, dans l'élan de leur joie, de
célébrer, d'exagérer même leurs triomphes. Cependant, après le premier
enthousiasme passé, quand les imaginations furent un peu refroidies,
on apprécia mieux la prétendue victoire de Copenhague. Le Sund,
disait-on, avait été peu difficile à forcer; l'attaque de Copenhague,
dans une passe étroite, où les vaisseaux anglais ne pouvaient se
mouvoir qu'avec beaucoup de péril, était un acte hardi, digne du
vainqueur d'Aboukir. Mais la flotte anglaise avait été cruellement
maltraitée, et, sans le trop grand empressement du prince royal de
Danemark à écouter le parlementaire de Nelson, elle eût peut-être
succombé. La victoire avait donc été bien près de la défaite, et de
plus, le résultat obtenu n'était pas considérable; car on avait
arraché aux Danois un simple armistice, après lequel la lutte devait
recommencer. Si l'empereur Paul n'était pas mort, cette campagne que
devait poursuivre la flotte anglaise, au milieu d'une mer close, où
elle ne pouvait toucher nulle part, et dont les portes auraient pu se
refermer sur elle, cette campagne navale présentait de grandes et
terribles chances. Mais le coup frappé à propos sur les portiers de la
Baltique, c'est-à-dire sur les Danois, était décisif; Paul n'était
plus là pour ramasser le gant, et poursuivre la lutte. C'était une
nouvelle preuve ajoutée aux mille preuves dont abonde l'histoire,
qu'il y a en ce monde beaucoup de chances heureuses pour l'audace,
surtout quand une suffisante habileté dirige ses coups.

[En marge: Le nouveau ministère anglais songe à profiter des
circonstances pour offrir la paix à toutes les puissances.]

[En marge: Armistice naval dans la Baltique.]

Sur-le-champ les Anglais songèrent à profiter de cet heureux
changement de règne, pour faire fléchir la rigueur de leurs maximes en
fait de droit maritime, et arriver à une transaction honorable avec la
Russie, et après la Russie avec toutes les puissances. Ils
connaissaient le caractère doux et bienveillant du jeune prince qui
montait sur le trône de Russie, car on allait alors jusqu'à le dire
un peu faible; et ils se flattaient de plus, d'avoir recouvré une
assez grande influence à Pétersbourg. Ils envoyèrent donc lord
Saint-Helens dans cette capitale, avec les pouvoirs nécessaires pour
négocier un arrangement. M. de Woronzoff, ambassadeur de Russie auprès
de Georges III, entièrement dévoué à la politique britannique, ayant
même encouru le séquestre de ses biens pour n'avoir pas voulu quitter
Londres, son séjour habituel, M. de Woronzoff fut invité à y paraître
officiellement, ce qu'il fit sur-le-champ. Les vaisseaux des neutres
qui étaient retenus dans les ports anglais furent relâchés. Nelson,
par ordre de son gouvernement, continua de croiser pacifiquement dans
la Baltique, et fut chargé de déclarer aux cours du Nord, qu'il
s'abstiendrait de toute hostilité, à moins qu'elles ne voulussent
mettre en mer leurs flottes de guerre, auquel cas il les combattrait;
que si, au contraire, ces flottes, restant dans leurs ports
respectifs, ne cherchaient pas à faire leur jonction depuis long-temps
annoncée avec l'escadre danoise, il s'interdirait tout acte hostile
contre les côtes du Danemark, de la Suède, de la Russie, qu'il
laisserait passer les bâtiments de commerce de ces puissances, et que
les relations se trouveraient ainsi rétablies comme avant la rupture.

Le coup frappé sur Copenhague avait malheureusement produit son effet.
Les petits neutres, tels que le Danemark et la Suède, quoique fort
irrités pour leur compte à l'égard de l'Angleterre, n'étaient entrés
dans la ligue que sous l'influence presque menaçante de Paul Ier. La
Prusse, qui regardait ses intérêts maritimes comme les plus
secondaires de ses intérêts nationaux, qui tenait par-dessus tout à la
paix, et n'était entrée dans la querelle que poussée par la douce
influence de Paul Ier et du Premier Consul, la Prusse se voyait avec
joie sortie de ce mauvais pas. Elle était, comme les autres, fort
disposée à se prêter au rétablissement des relations commerciales.

Bientôt tous les pavillons de commerce se montrèrent sur la Baltique,
pavillons anglais, suédois, danois, russe, et la navigation reprit son
activité accoutumée. Nelson laissait faire, et recevait en retour, le
long des côtes du Nord, les rafraîchissements dont sa flotte avait
besoin. Cet état d'armistice fut donc universellement accepté. Le
cabinet russe, dirigé par le comte Pahlen, sans se livrer à
l'influence anglaise, se montra disposé à terminer la querelle
maritime, par une transaction qui assurât jusqu'à un certain point les
droits des neutres. Il annonça qu'il recevrait le lord Saint-Helens.
Déjà il avait autorisé le retour de M. de Woronzoff à Londres. M. de
Bernstorff fut envoyé pour le Danemark en Angleterre.

Le Premier Consul, qui avait eu l'art de nouer cette redoutable
coalition contre la Grande-Bretagne, coalition fondée d'ailleurs sur
l'intérêt de toutes les nations maritimes, la vit avec regret
abandonnée, par la faiblesse des confédérés. Il tâcha de leur faire
honte de la promptitude avec laquelle ils reculaient; mais chacun
s'excusait de sa conduite sur la conduite de son voisin. Le Danemark,
justement enorgueilli de la sanglante bataille de Copenhague, disait
qu'il avait rempli sa tâche, et que c'était aux autres à remplir la
leur. La Suède se déclarait prête à combattre, mais elle ajoutait que,
le pavillon danois, prussien, et surtout russe, parcourant les mers,
elle ne voyait pas pourquoi les avantages du commerce seraient
interdits à ses sujets seuls. La Prusse s'excusait de son inaction sur
le changement survenu à Pétersbourg, et faisait du reste au cabinet
français les protestations les plus réitérées de constance et de
fermeté. Elle disait qu'on jugerait de sa persévérance, quand il
faudrait conclure un arrangement, et arrêter définitivement les
articles du droit maritime. La Russie affectait de ne pas délaisser
les droite des neutres, et prétendait ne faire qu'une chose, c'était
de mettre un terme à des hostilités commencées sans motifs suffisants.

[En marge: Le Premier Consul, pour retenir la Prusse dans la ligue,
lui fait offrir de garder le Hanovre.]

Le Premier Consul, qui voulait au moins retarder le plus long-temps
possible le raccommodement de la Prusse avec l'Angleterre, imagina un
expédient fort habile, pour faire durer la querelle. Il avait offert
Malte à Paul, il offrit le Hanovre à la Prusse. On a vu que la Prusse
avait occupé cette province, si chère au coeur de Georges III, comme
représaille des violences que le gouvernement anglais commettait à
l'égard du pavillon neutre. La Prusse s'était difficilement résolue à
un acte aussi grave; mais le secret penchant qui l'a toujours
entraînée vers cette province, la plus souhaitable de toutes pour
elle, celle qui arrondirait le mieux son territoire, ce penchant
avait contribué à la décider, malgré son goût pour la paix et le
repos. D'autres motifs l'avaient influencée. Elle avait une indemnité
à réclamer en Allemagne, car elle était du nombre des princes
séculiers qui devaient être indemnisés de leurs pertes sur la rive
gauche du Rhin, par la sécularisation des États ecclésiastiques. Ses
prétentions étaient fort grandes, et, dans l'espoir que le Premier
Consul les favoriserait, elle avait voulu le satisfaire en occupant le
Hanovre. Le général Bonaparte lui fit déclarer tout de suite, que si
elle voulait garder le Hanovre, et en faire son indemnité, quoique
cette indemnité fût dix fois supérieure à ce qui lui était dû, il y
consentirait volontiers, sans aucune jalousie pour ce gros
accroissement, accordé à une puissance voisine de la France. Cette
proposition charma, et troubla tout à la fois le coeur du jeune
monarque. L'offre était séduisante, mais la difficulté grande à
l'égard de l'Angleterre. Cependant, sans accepter la proposition d'une
manière définitive, le cabinet de Berlin répondit que le roi
Frédéric-Guillaume était touché des bonnes dispositions du Premier
Consul, qu'il n'avait aucun parti pris, qu'on devait réserver pour le
moment où l'on négocierait la paix générale de l'Europe cette
importante question territoriale; et il ajouta que, se fondant sur
l'état présent des choses, qui était un armistice tacitement convenu,
plutôt que formellement stipulé, il ne cesserait pas encore d'occuper
le Hanovre.

Il n'en fallait pas davantage au Premier Consul, qui avait créé de la
sorte entre les cours de Londres et de Berlin la plus grave des
complications, et placé dans les mains d'une puissance qui lui était
dévouée, un gage précieux, dont il pourrait profiter fort utilement
dans les négociations avec l'Angleterre.

[En marge: L'opinion générale en Angleterre est fortement prononcée
pour la paix.]

Le moment de ces négociations approchait enfin. L'Angleterre avait
saisi avec empressement l'occasion de se relâcher de la rigueur de ses
principes maritimes, pour conjurer le danger qui la menaçait du côté
du Nord; elle désirait en finir, et avoir la paix, non-seulement avec
les neutres, mais avec une puissance bien autrement redoutable que les
neutres, avec la France, qui depuis dix ans remuait l'Europe, et
commençait à menacer le sol britannique de sérieux dangers. Un moment,
grâce à l'entêtement de M. Pitt, grâce à l'habileté du général
Bonaparte, elle s'était vue seule contre tout le monde: sortie de
cette position par une hardiesse heureuse, par un coup de bonne
fortune, elle ne voulait pas retomber dans de semblables périls, par
de semblables fautes. L'Angleterre pouvait d'ailleurs traiter
aujourd'hui avec honneur, et il convenait, après avoir perdu tant
d'occasions heureuses, de ne pas laisser échapper celle qui se
présentait de nouveau. Pourquoi, disaient les gens raisonnables en
Angleterre, pourquoi prolonger la guerre? nous avons pris toutes les
colonies qui en valaient la peine; la France en même temps a battu
tous les alliés que nous nous étions donnés; elle s'est agrandie à
leurs dépens; elle est devenue la puissance la plus formidable du
globe. Chaque jour ajouté à la lutte la rend plus redoutable, surtout
par la conquête successive du littoral européen. Elle a soumis la
Hollande et Naples, elle marche sur le Portugal. Il ne faut pas la
faire plus grande encore, en s'obstinant follement à poursuivre la
guerre. Si c'était pour le maintien des principes les plus salutaires
que l'on combattait il y a quelques années, si c'était pour l'ordre
social menacé par la Révolution française, ce n'est plus le cas
aujourd'hui, car la France donne les plus beaux exemples d'ordre et de
sagesse. Songerait-on à rétablir les Bourbons? mais c'est là justement
la grande faute de M. Pitt, l'erreur de sa politique; et, si on a
perdu sa puissante influence, ses grands talents, il faut recueillir
du moins le seul avantage possible de sa retraite, c'est-à-dire
renoncer à cet esprit haineux et inflexible, qui a jeté entre lui et
le général Bonaparte les insultes les plus imprudentes et les plus
grossières.

[En marge: Dispositions du vieux Georges III à l'égard du Premier
Consul.]

Tous les esprits sensés en Angleterre étaient donc pour la paix. Deux
grandes influences se prononçaient dans le même sens: le roi et le
peuple. Le roi d'Angleterre, ce roi opiniâtre et pieux, qui refusait
l'émancipation des catholiques à M. Pitt, par fidélité à la cause du
protestantisme, n'en applaudissait pas moins au rétablissement du
catholicisme en France, rétablissement qui déjà était annoncé comme
prochain. Il y voyait le triomphe des principes religieux, et cela lui
suffisait. Il avait la Révolution française en aversion, et, bien que
le général Bonaparte eût fait essuyer de terribles échecs à la
politique anglaise, il lui savait un gré infini de réagir contre cette
révolution, et de remettre en honneur les vrais principes sociaux.
Cette France, qui possède à un si haut degré la faculté de communiquer
à tous les peuples les sentiments qu'elle éprouve, cette France étant
calmée, ramenée à de saines idées, le roi Georges III regardait
l'ordre social comme sauvé dans l'univers. Si, pour M. Pitt, la guerre
avait été une guerre d'ambition nationale, pour le roi Georges III,
elle avait été une guerre de principes. Il était donc acquis au
générai Bonaparte, mais à sa manière, non pas à celle de Paul Ier.
Revenu de l'accès qui avait paralysé sa raison pendant quelques mois,
il était tout disposé à la paix, et poussait ses ministres à la
conclure. Le peuple anglais, amoureux de nouveautés, regardait la paix
avec la France comme la plus grande des nouveautés, car il y avait dix
ans qu'on s'égorgeait dans le monde entier; attribuant surtout la
disette à la lutte sanglante qui désolait la terre et les mers, il
demandait qu'on se rapprochât de la France. Enfin, le nouveau premier
ministre, M. Addington, ne pouvant prétendre à la gloire de M. Pitt,
dont il était bien loin d'égaler les talents, la renommée,
l'importance politique, M. Addington n'avait qu'une mission qui fût
claire et concevable, c'était celle de faire la paix. Il la voulait
donc, et M. Pitt, resté tout-puissant dans le parlement, la lui
conseillait de son côté comme nécessaire. Les événements du Nord, loin
d'exalter l'orgueil britannique, lui étaient, au contraire, une
occasion plus commode et plus honorable de négocier. Le nouveau
ministre y était résolu le jour de son avénement; et il ne fit que se
confirmer dans cette résolution, en apprenant ce qui s'était passé à
Copenhague et à Saint-Pétersbourg. Allant même plus loin, il prit le
parti de faire auprès du Premier Consul une démarche directe, qui
servit de pendant à celle que le Premier Consul avait faite à l'égard
de l'Angleterre, lors de son avénement au pouvoir.

[En marge: Ouvertures directes du ministère anglais au Premier Consul,
relativement à la paix.]

Lord Hawkesbury, qui était, dans le cabinet de du ministère M.
Addington, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, fit appeler
M. Otto. Celui-ci remplissait à Londres, comme on l'a déjà vu, des
fonctions diplomatiques, relatives aux prisonniers, et avait été
chargé six mois auparavant des négociations entamées pour l'armistice
naval. Il était l'intermédiaire tout naturel des nouvelles
communications qui allaient s'établir entre les deux gouvernements.
Lord Hawkesbury dit à M. Otto que le roi l'avait chargé d'une
commission fort douce pour lui, laquelle sans doute ferait en France
autant de plaisir qu'en Angleterre, et que cette commission consistait
à proposer la paix. Il déclara que Sa Majesté était prête à envoyer un
plénipotentiaire, même à Paris, si on le voulait, ou dans toute autre
ville au gré du Premier Consul. Lord Hawkesbury ajoutait qu'il
n'entendait offrir que des conditions honorables pour les deux pays,
et, pour preuve de la franchise de cette réconciliation, il affirmait
qu'à partir de ce jour toute trame dirigée contre le gouvernement
actuel de la France, serait repoussée par le cabinet britannique. Il
attendait, disait-il, la réciprocité de la part de la République
française.

C'était désavouer la politique antérieure de M. Pitt, qui avait
toujours affecté de poursuivre le rétablissement de la maison de
Bourbon, et n'avait cessé de soudoyer les tentatives des émigrés et
des Vendéens. On ne pouvait ouvrir plus dignement les négociations
proposées. Lord Hawkesbury insista pour avoir une prompte réponse.

[En marge: Acceptation des offres du cabinet britannique.]

Le Premier Consul qui, dans le moment, n'aspirait qu'à tenir
complètement la promesse faite à la France, de lui procurer l'ordre et
la paix, le Premier Consul fut heureux de cette solution, qu'il avait
pour ainsi dire commandée par ses succès, et par l'habileté de sa
politique. Il accueillit les ouvertures de l'Angleterre avec autant
d'empressement qu'on en mettait à les faire. Cependant une négociation
d'apparat lui semblait gênante et peu efficace. Le souvenir de celle
de lord Malmesbury, en 1797, qui n'avait été qu'une vaine
démonstration de la part de M. Pitt, lui avait laissé une fâcheuse
impression. Il pensait que si on était de bonne foi à Londres, comme
véritablement on paraissait l'être, il suffisait de s'aboucher
directement, sans éclat, au Foreign-Office, et là, d'y traiter avec
franchise et simplicité des conditions de la paix. Il les regardait
comme faciles, si on voulait sincèrement aboutir à un rapprochement;
car, disait-il, l'Angleterre a pris les Indes, et nous, nous avons
pris l'Égypte. Si nous convenons de garder, les uns et les autres, ces
riches conquêtes, le reste est de peu d'importance. Que sont, en
effet, quelques îles dans les Antilles ou ailleurs, que l'Angleterre
détient à nous et à nos alliés, à côté des vastes possessions que nous
avons conquises? Peut-elle refuser de les rendre, quand le Hanovre est
dans nos mains, quand le Portugal doit y être bientôt, et que nous
offrons de lui rendre ces royaumes, pour quelques îles de l'Amérique?
La paix est donc facile, écrivit-il à M. Otto, si on la veut. Je vous
autorise à traiter, mais directement avec lord Hawkesbury.--

[En marge: M. Otto chargé de négocier directement avec lord
Hawkesbury.]

Des pouvoirs furent envoyés à M. Otto, avec recommandation de ne rien
publier, d'écrire le moins possible, de s'entendre verbalement, et de
ne passer des notes que pour les questions les plus importantes. Il
était impossible de tenir une pareille négociation absolument secrète;
mais le Premier Consul prescrivit à M. Otto de demander, et d'observer
de son côté, la plus grande discrétion, relativement aux questions qui
seraient soulevées et discutées, de part et d'autre.

Lord Hawkesbury accepta cette manière de procéder, au nom du roi
d'Angleterre, et il fut convenu que les conférences commenceraient
tout de suite à Londres, entre lui et M. Otto. Elles commencèrent,
effectivement, dans les premiers jours d'avril 1801 (milieu de
germinal an IX).

[En marge: Certitude d'une paix prochaine sur terre et sur mer.]

Du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), au mois de germinal an IX
(avril 1801), il s'était écoulé environ dix-huit mois, et la France en
paix avec le continent, en négociation franche et sincère avec
l'Angleterre, allait enfin obtenir, pour la première fois depuis dix
ans, la paix générale sur terre et sur mer. La condition de cette paix
générale, admise par toutes les parties contractantes, était la
conservation de nos belles conquêtes.


FIN DU LIVRE NEUVIÈME ET DU TOME DEUXIÈME.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES

DANS LE TOME DEUXIÈME.


     LIVRE CINQUIÈME.

     HÉLIOPOLIS.

     État de l'Égypte après le départ du général Bonaparte.--Profond
     chagrin de l'armée; son désir de retourner en France.--Kléber
     excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
     sur l'état de la colonie.--Ce rapport, destiné au Directoire,
     parvient au Premier Consul.--Faussetés dont il est
     plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilité de la
     conserver à la France.--Kléber, entraîné lui-même par le
     sentiment qu'il avait encouragé, est amené à traiter avec les
     Turcs, et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch,
     stipulant l'évacuation de l'Égypte.--Refus des Anglais d'exécuter
     la convention, et leur prétention d'obliger l'armée française à
     déposer les armes.--Noble indignation de Kléber.--Rupture de
     l'armistice et bataille d'Héliopolis.--Dispersion des
     Turcs.--Kléber les poursuit jusqu'à la frontière de Syrie.--Prise
     du camp du visir.--Répartition de l'armée dans la
     Basse-Égypte.--Retour de Kléber au Kaire, afin de réduire cette
     ville qui s'était insurgée sur ses derrières.--Temporisation
     habile de Kléber.--Après avoir réuni ses moyens, il attaque et
     reprend le Kaire.--Soumission générale.--Alliance avec
     Murad-Bey.--Kléber, qui croyait ne pouvoir garder l'Égypte
     soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
     des Turcs et contre les Égyptiens révoltés.--Ses fautes
     glorieusement effacées.--Émotion des peuples musulmans en
     apprenant que l'Égypte est aux mains des infidèles.--Un
     fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
     assassiner Kléber.--Mort funeste de ce dernier, et conséquences
     de cette mort pour la colonie.--Tranquillité présente.--Kléber et
     Desaix avaient succombé le même jour.--Caractère et vie de ces
     deux hommes de guerre......................................1 à 72


     LIVRE SIXIÈME.

     ARMISTICE.

     Vastes préparatifs pour secourir l'armée d'Égypte.--Arrivée de M.
     de Saint-Julien à Paris.--Impatience du cabinet français de
     traiter avec lui.--Malgré l'insuffisance des pouvoirs de M. de
     Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entraîne à signer des articles
     préliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
     Duroc pour Vienne.--État de la Prusse et de la Russie.--Démarche
     adroite du Premier Consul à l'égard de l'empereur Paul.--Il lui
     renvoie six mille prisonniers russes sans rançon, et lui offre
     l'île de Malte.--Enthousiasme de Paul Ier pour le général
     Bonaparte, et mission donnée à M. de Sprengporten pour
     Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
     du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Siége.--La cour
     d'Espagne, et son intimité avec le Premier Consul.--État
     intérieur de cette cour.--Envoi du général Berthier à Madrid.--Ce
     représentant du Premier Consul négocie un traité avec Charles IV,
     tendant à donner la Toscane à la maison de Parme, et la Louisiane
     à la France.--Érection du royaume d'Étrurie.--La France, reprend,
     faveur auprès des puissances de l'Europe.--Arrivée de M. de
     Saint-Julien à Vienne.--Étonnement de sa cour à la nouvelle des
     articles préliminaires signés sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
     de Vienne, qui s'était engagé à ne pas traiter sans
     l'Angleterre.--Désaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
     négociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
     Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la négociation,
     exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
     l'Égypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
     d'accorder l'armistice proposé.--Le Premier Consul veut alors une
     négociation directe et immédiate avec l'Autriche, ou la reprise
     des hostilités.--Manière dont il a profité de la suspension
     d'armes pour mettre les armées française sur un pied
     formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
     Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
     d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden accordant une
     nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq jours.--Désignation
     de M. de Cobentzel pour se rendre au congrès de Lunéville.--Fête
     du, 1er vendémiaire.--Translation du corps de Turenne aux
     Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que lui laisse
     l'interruption des hostilités, pour s'occuper de l'administration
     intérieure.--Succès de ses mesures financières.--Prospérité de
     la Banque de France.--Payement des rentiers en
     argent.--Réparation des routes.--Rentrée des
     prêtres.--Difficultés pour la célébration du dimanche et du
     décadi.--Nouvelle mesure à l'égard des émigrés.--État des
     partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
     révolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement à
     leur égard.--Influences en sens contraires auprès du Premier
     Consul.--Rôle que jouent auprès de lui MM. Fouché, de Talleyrand
     et Cambacérès.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
     Premier Consul, et réponse faite à ce prince.--Complot de
     Ceracchi et Aréna.--Agitation des esprits en apprenant ce
     complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
     profiter pour l'élever trop tôt au pouvoir suprême.--Pamphlet
     écrit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation où l'on est de
     désavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte privé du ministère de
     l'intérieur, est envoyé en Espagne...................... 73 à 215


     LIVRE SEPTIÈME.

     HOHENLINDEN.

     Paix avec les États-Unis et les Régences Barbaresques.--Réunion
     du Congrès de Lunéville.--M. de Cobentzel se refuse à une
     négociation séparée, et veut au moins la présence d'un
     plénipotentiaire anglais, pour couvrir la négociation réelle
     entre l'Autriche et la France.--Le Premier Consul, afin de hâter
     la conclusion, ordonne la reprise des hostilités.--Plan de la
     campagne d'hiver.--Moreau est chargé de franchir l'Inn, et de
     marcher sur Vienne.--Macdonald avec une seconde armée de réserve
     a ordre de passer des Grisons dans le Tyrol.--Brune avec 80 mille
     hommes est destiné à forcer l'Adige et le Mincio.--Plan du jeune
     archiduc Jean, devenu généralissime des armées
     autrichiennes.--Son projet de tourner Moreau, manqué par des
     fautes d'exécution.--Il s'arrête en route, et veut assaillir
     Moreau dans la forêt de Hohenlinden.--Belle manoeuvre de Moreau,
     supérieurement exécutée par Richepanse.--Mémorable bataille de
     Hohenlinden.--Grands résultats de cette bataille.--Passage de
     l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens.--Armistice de
     Steyer.--L'Autriche promet de signer la paix
     immédiatement.--Opérations dans les Alpes et en Italie.--Passage
     du Splugen par Macdonald, au milieu des horreurs de
     l'hiver.--Arrivée de Macdonald dans le Tyrol
     italien.--Dispositions, de Brune pour passer le Mincio sur deux
     points.--Vice de ces dispositions.--Le général Dupont essaie un
     premier passage à Pozzolo, et attire sur lui seul le gros de
     l'armée autrichienne.--Le Mincio est forcé, après une effusion de
     sang inutile.--Passage du Mincio et de l'Adige.--Heureuse fuite
     du général Laudon au moyen d'un mensonge.--Les Autrichiens battus
     demandent un armistice en Italie.--Signature de cet armistice à
     Trévise.--Reprise des négociations à Lunéville.--Le principe
     d'une paix séparée admis par M. de Cobentzel.--Le Premier Consul
     veut faire payer à l'Autriche les frais de cette seconde
     campagne, et lui impose des conditions plus dures que dans les
     préliminaires de M. de Saint-Julien.--Il pose pour _ultimatum_ la
     limite du Rhin en Allemagne, la limite de l'Adige en
     Italie.--Courageuse résistance de M. de Cobentzel.--Cette
     résistance, quoique honorable, fait perdre à l'Autriche un temps
     précieux.--Pendant qu'on négocie à Lunéville, l'empereur Paul, à
     qui le Premier Consul avait cédé l'île de Malte, la réclame des
     Anglais, qui la refusent.--Colère de Paul Ier.--Il appelle à
     Pétersbourg le roi de Suède, et renouvelle la ligue de
     1780.--Déclaration des neutres.--Rupture de toutes les cours du
     Nord avec la Grande-Bretagne.--Le Premier Consul en profite pour
     être plus exigeant envers l'Autriche.--Il veut, outre la limite
     de l'Adige, l'expulsion de l'Italie de tous les princes de la
     maison d'Autriche.--Le grand-duc de Toscane doit avec le duc de
     Modène être transporté en Allemagne.--M. de Cobentzel finit par
     céder, et signe avec Joseph Bonaparte, le 9 février 1801, le
     célèbre traité de Lunéville.--La France obtient pour la seconde
     fois la ligne du Rhin dans toute son étendue, et reste à peu près
     maîtresse de l'Italie.--L'Autriche est rejetée au delà de
     l'Adige.--La République Cisalpine doit comprendre le Milanais, le
     Mantouan, le duché de Modène et les Légations.--La Toscane
     destinée à la maison de Parme, sous le titre de royaume
     d'Étrurie.--Le principe des sécularisations posé pour
     l'Allemagne.--Grands résultats obtenus par le Premier Consul dans
     l'espace de quinze mois................................ 216 à 302


     LIVRE HUITIÈME.

     MACHINE INFERNALE.

     Complots dirigés contre la vie du Premier Consul.--Trois agents
     de Georges, les nommés Carbon, Saint-Réjant, Limoëlan, forment le
     projet de faire périr le Premier Consul par l'explosion d'un
     baril de poudre.--Choix de la rue Saint-Nicaise et du 3 nivôse,
     pour l'exécution de ce crime.--Le Premier Consul sauvé par la
     dextérité de son cocher.--Émotion générale.--Le crime attribué
     aux révolutionnaires, et aux faiblesses du ministre Fouché pour
     eux.--Déchaînement des nouveaux courtisans contre ce
     ministre.--Son silence et son sang-froid.--Il découvre en partie
     la vérité, et la fait connaître; mais on n'en persiste pas moins
     à poursuivre les révolutionnaires.--Irritation du Premier
     Consul.--Projet d'une mesure arbitraire.--Délibération à ce sujet
     dans le sein du Conseil d'État.--On se fixe après de longues
     discussions, et on aboutit à la résolution de déporter un certain
     nombre de révolutionnaires sans jugement.--Quelques résistances,
     mais bien faibles, opposées à cet acte arbitraire.--On examine
     s'il aura lieu par une loi, ou par une mesure spontanée du
     gouvernement, déférée seulement au Sénat, sous le rapport de la
     constitutionnalité.--Ce dernier projet l'emporte.--La déportation
     prononcée contre cent trente individus qualifiés de
     terroristes.--Fouché, qui les savait étrangers à l'attentat du 3
     nivôse, consent néanmoins à la mesure qui les
     proscrit.--Découverte des vrais auteurs de la machine
     infernale.--Supplice de Carbon et de Saint-Réjant.--Injuste
     condamnation de Topino-Lebrun, Aréna, etc.--Session de l'an
     IX.--Nouvelles manifestations de l'opposition dans le
     Tribunat.--Loi des tribunaux spéciaux pour la répression du
     brigandage sur les grandes routes.--Plan de finances pour la
     liquidation des années V, VI, VII et VIII.--Budget de l'an
     IX.--Règlement définitif de la dette publique.--Rejet par le
     Tribunat, et adoption par le Corps Législatif, de ce plan de
     finances.--Sentiments qu'éprouve le Premier Consul.--Continuation
     de ses travaux administratifs.--Routes.--Canal de
     Saint-Quentin.--Ponts sur la Seine.--Travaux du
     Simplon.--Religieux du grand Saint-Bernard établis au Simplon et
     au Mont-Cenis.......................................... 303 à 360


     LIVRE NEUVIÈME.

     LES NEUTRES.

     Suite des négociations avec les diverses cours de
     l'Europe.--Traité avec la cour de Naples.--Exclusion des Anglais
     des ports des Deux-Siciles, et obligation contractée par le
     gouvernement napolitain, de recevoir à Otrante une division
     française.--L'Espagne promet d'exiger par la force l'interdiction
     aux Anglais des côtes du Portugal.--Vastes projets maritimes du
     Premier Consul, tendant à faire agir de concert les forces
     navales de l'Espagne, de la Hollande et de la France.--Moyens
     imaginés pour secourir l'Égypte.--L'amiral Ganteaume, à la tête
     d'une division, sort de Brest par une tempête, et se dirige vers
     le détroit de Gibraltar, pour se rendre aux bouches du
     Nil.--Coalition générale de toutes les nations maritimes contre
     l'Angleterre.--Préparatifs des neutres dans la Baltique.--Ardeur
     belliqueuse de Paul Ier.--Détresse de l'Angleterre.--Une affreuse
     disette la tourmente.--Son état financier et commercial avant la
     guerre, et depuis.--Ses charges et ses ressources également
     doublées.--Déchaînement contre M. Pitt.--Son dissentiment avec
     Georges III, et sa retraite.--Ministère Addington.--L'Angleterre,
     malgré ses embarras, fait tête à l'orage, et envoie dans la
     Baltique les amiraux Nelson et Parker, pour rompre la coalition
     des neutres.--Plan de Nelson et de Parker.--Ils se décident à
     forcer le passage du Sund.--La côte suédoise étant mal défendue,
     la flotte anglaise passe le Sund, presque sans difficulté.--Elle
     se porte devant Copenhague.--L'avis de Nelson, avant de s'engager
     dans la Baltique, est de livrer bataille aux Danois.--Description
     de la position de Copenhague, et des moyens adoptés pour défendre
     cette importante place maritime.--Nelson fait une manoeuvre
     hardie, et vient s'embosser dans la _Passe royale_, en face des
     bâtiments danois.--Bataille meurtrière.--Vaillance des Danois, et
     danger de Nelson.--Il envoie un parlementaire au prince régent de
     Danemark, et obtient par ce moyen les avantages d'une
     victoire.--Suspension d'armes de quatorze semaines.--Dans
     l'intervalle, on apprend la mort de Paul Ier.--Événements qui se
     sont passés en Russie.--Exaspération de la noblesse russe contre
     l'empereur Paul, et disposition à se débarrasser de ce prince par
     tous les moyens, même par un crime.--Le comte Pahlen.--Son
     caractère et ses projets.--Sa conduite avec le grand-duc
     Alexandre.--Projet d'assassinat caché sous un projet d'abdication
     forcée.--Scène affreuse au palais Michel, dans la nuit du 23
     mars.--Mort tragique de Paul Ier.--Avénement d'Alexandre.--La
     coalition des neutres dissoute par la mort de l'empereur
     Paul.--Armistice de fait dans la Baltique.--Le Premier Consul
     essaie, en offrant le Hanovre à la Prusse, de la retenir dans la
     ligue des neutres.--L'Angleterre, satisfaite d'avoir dissous
     cette ligue par la bataille de Copenhague, et d'être délivrée de
     Paul Ier, songe à profiter de l'occasion, pour traiter avec la
     France, et pour réparer les fautes de M. Pitt.--Le ministère
     Addington fait offrir la paix au Premier Consul, par
     l'intermédiaire de M. Otto.--Acceptation de cette proposition, et
     ouverture à Londres d'une négociation entre la France et
     l'Angleterre.--La paix va devenir générale sur terre et sur
     mer.--Progrès de la France depuis le 18 brumaire....... 361 à 451


FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 2 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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