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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20) - faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE



                   FAISANT SUITE

       À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



                 PAR M. A. THIERS



                  TOME QUATRIÈME



        [Illustration: Emblème de l'éditeur.]



                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845



PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.



LIVRE QUINZIÈME.


LES SÉCULARISATIONS.

     Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets,
     à l'occasion du Consulat à vie. -- Premiers effets de la paix en
     Angleterre. -- L'industrie britannique demande un traité de
     commerce avec la France. -- Difficulté de mettre d'accord les
     intérêts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets écrits à Londres
     par les émigrés contre le Premier Consul. -- Rétablissement des
     bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du duché de Parme, et
     désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume
     d'Étrurie. -- Nécessité d'ajourner toute résolution à ce sujet.
     -- Réunion définitive du Piémont à la France. -- Politique
     actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. -- Excellents
     rapports avec le Saint-Siége. -- Contestation momentanée à
     l'occasion d'une promotion de cardinaux français. -- Le Premier
     Consul en obtient cinq à la fois. -- Il fait don au Pape de deux
     bricks de guerre, appelés _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_.
     -- Querelle promptement terminée avec le dey d'Alger. -- Troubles
     en Suisse. -- Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le
     parti unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage à Paris du
     landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientôt
     démenties par l'événement. -- Expulsion du landamman Reding, et
     retour au pouvoir du parti modéré. -- Établissement de la
     Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par suite
     de la faiblesse du gouvernement helvétique. -- Efforts du parti
     oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention des
     puissances. -- Cette attention exclusivement attirée par les
     affaires germaniques. -- État de l'Allemagne à la suite du traité
     de Lunéville. -- Principe des sécularisations posé par ce traité.
     -- La suppression des États ecclésiastiques entraîne de grands
     changements dans la Constitution germanique. -- Description de
     cette Constitution. -- Le parti protestant et le parti
     catholique; la Prusse et l'Autriche; leurs prétentions diverses.
     -- Étendue et valeur des territoires à distribuer. -- L'Autriche
     s'efforce de faire indemniser les archiducs dépouillés de leurs
     États d'Italie, et se sert de ce motif pour s'emparer de la
     Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à l'Isar. -- La Prusse, sous
     prétexte de se dédommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et
     de faire indemniser la maison d'Orange, aspire à se créer un
     établissement considérable en Franconie. -- Désespoir des petites
     cours, menacées par l'ambition des grandes. -- Tout le monde en
     Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul. -- Il se
     décide à intervenir, pour faire exécuter le traité de Lunéville,
     et pour terminer une affaire qui peut à chaque instant embraser
     l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la Prusse, et appuie les
     prétentions de cette puissance dans une certaine mesure. --
     Projet d'indemnité arrêté de concert avec la Prusse et les petits
     princes d'Allemagne. -- Ce projet communiqué à la Russie. --
     Offre à cette cour de concourir avec la France à une grande
     médiation. -- L'empereur Alexandre accepte cette offre. -- La
     France et la Russie présentent à la diète de Ratisbonne, en
     qualité de puissances médiatrices, le projet d'indemnité arrêté à
     Paris. -- Désespoir de l'Autriche abandonnée de tous les
     cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du Premier Consul
     les lenteurs de la Constitution germanique. -- Le Premier Consul
     déjoue ce calcul, et fait adopter par la députation
     extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques modifications.
     -- L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que la France
     appuie, fait occuper Passau. -- Prompte résolution du Premier
     Consul, et sa menace de recourir aux armes. -- Intimidation
     générale. -- Continuation de la négociation. -- Débats à la
     diète. -- Le projet entravé un moment par l'avidité de la Prusse.
     -- Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à la
     maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. -- La
     cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la diète. --
     Recès de février 1803, et règlement définitif des affaires
     germaniques. -- Caractère de cette belle et difficile
     négociation.


[En marge: Août 1802.]

[En marge: Félicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de
l'institution du Consulat à vie.]

L'élévation du général Bonaparte au pouvoir suprême, sous le titre de
consul à vie, n'avait ni surpris ni blessé les cabinets européens. La
plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de
repos pour tous les États. En Angleterre, où l'on observait avec une
attention inquiète tout ce qui se passait chez nous, le premier
ministre, M. Addington, s'était empressé d'exprimer à M. Otto la
satisfaction du gouvernement britannique, et l'entière approbation qu'il
donnait à un événement destiné à consolider en France l'ordre et le
pouvoir. Bien que l'ambition du général Bonaparte commençât à inspirer
des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce que, dans le
moment, elle était employée à dominer la Révolution française. Le
rétablissement des autels, le rappel des émigrés, avaient charmé
l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux Georges III. En
Prusse, les témoignages n'avaient pas été moins significatifs. Cette
cour, compromise dans l'estime de la diplomatie européenne pour avoir
conclu la paix avec la Convention nationale, se sentait fière maintenant
de ses relations avec un gouvernement plein de génie, et s'estimait
heureuse de voir les affaires de France définitivement placées dans la
main d'un homme, dont elle espérait le concours pour ses projets
ambitieux à l'égard de l'Allemagne. M. d'Haugwitz adressa les plus vives
félicitations à notre ambassadeur, et il alla même jusqu'à dire qu'il
serait bien plus simple d'en finir sur-le-champ, et de convertir en une
souveraineté héréditaire cette dictature viagère, qu'on venait de
conférer au Premier Consul.

[En marge: Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.]

L'empereur Alexandre, qui affectait de paraître étranger aux préjugés de
l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du gouvernement
français une correspondance fréquente et amicale, s'exprima, au sujet
des derniers changements, dans des termes pleins de courtoisie et de
grâce. Il fit complimenter le nouveau Consul à vie avec autant
d'empressement que d'effusion. Le fond d'idées était toujours le même.
On s'applaudissait à Pétersbourg, comme à Berlin, comme à Londres, de
voir l'ordre garanti en France d'une manière durable, par la
prolongation indéfinie de l'autorité du Premier Consul. À Vienne, où
l'on s'était plus ressenti qu'ailleurs des coups portés par l'épée du
vainqueur de Marengo, une sorte de bienveillance personnelle semblait
naître pour lui. La haine de la Révolution était si forte dans cette
capitale du vieil empire germanique, qu'on pardonnait les victoires du
général au magistrat énergique et obéi. On affectait même de considérer
son gouvernement comme tout à fait contre-révolutionnaire, lorsqu'il
n'était encore que réparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors
le département de la guerre, disait à M. de Champagny, que le Premier
Consul s'était montré par ses campagnes le plus grand capitaine des
temps modernes; que, par une administration de trois années, il s'était
montré le plus habile des hommes d'État; et qu'en joignant ainsi le
mérite du gouvernement à celui des armes, il avait mis le sceau à sa
gloire. Ce qui paraîtra plus singulier encore, la célèbre reine de
Naples, Caroline, mère de l'impératrice d'Autriche, ennemie ardente de
la Révolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant à
Vienne, et recevant M. de Champagny, le chargea des félicitations les
plus inattendues pour le chef de la République.--Le général Bonaparte,
lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le
mal qu'il m'a fait ne m'empêche pas de reconnaître son génie. En
comprimant le désordre chez vous, il nous a rendu service à tous. S'il
est arrivé à gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je le
propose tous les jours pour modèle aux jeunes princes de la famille
impériale; je les exhorte à étudier ce personnage extraordinaire, pour
apprendre de lui comment on dirige les nations, comment, à force de
génie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorité.--

Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que
celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit
autant que par la vivacité de ses passions. Le Saint-Père, qui venait de
terminer en commun avec le Premier Consul la grande oeuvre du
rétablissement des cultes, et qui, malgré beaucoup de contrariétés,
attendait de cette oeuvre la gloire de son règne, le Saint-Père se
réjouissait de voir monter peu à peu vers le trône un homme, qu'il
regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les
préjugés irréligieux du siècle. Il lui exprima son contentement avec une
affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique légère et
décousue du favori avait un moment éloignée de la France, ne resta pas
silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite d'un événement,
qu'elle s'accordait avec les autres cours à regarder comme heureux pour
l'Europe entière.

Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce réparateur de tant de
maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir dont la
nation venait de l'investir. On le traitait comme le véritable souverain
de la France. Les ministres étrangers parlaient de lui aux ministres
français avec les formes de respect employées pour parler des rois
eux-mêmes. L'étiquette était déjà presque monarchique. Nos ambassadeurs
avaient pris la livrée verte, qui était celle du Premier Consul. On
trouvait cela simple, naturel, nécessaire. Cette adhésion unanime à une
élévation si subite et si prodigieuse, était sincère. Quelques
appréhensions secrètes s'y mêlaient, il est vrai; mais elles étaient, en
tout cas, prudemment dissimulées. Il était possible en effet d'entrevoir
dans l'élévation du Premier Consul son ambition, et dans son ambition la
prochaine humiliation de l'Europe; mais les esprits les plus
clairvoyants pouvaient seuls pénétrer aussi profondément dans l'avenir,
et c'étaient ceux-là qui sentaient le mieux l'immensité du bien déjà
réalisé par le gouvernement consulaire. Cependant les félicitations sont
choses passagères; les affaires reviennent bien vite rendre à
l'existence des gouvernements, comme à celle des individus, son poids
lourd et continu.

[En marge: Premiers effets de la paix en Angleterre.]

[En marge: Activité des manufactures anglaises.]

On commençait à ressentir en Angleterre les premiers effets de la paix.
Ces effets, comme il arrive presque toujours en ce monde, ne répondaient
pas aux espérances. Trois cents navires britanniques, envoyés à la fois
dans nos ports, n'avaient pu vendre leurs cargaisons en entier, parce
qu'ils apportaient des marchandises prohibées par les lois de la
Révolution. Le traité de 1786 ayant autrefois imprudemment ouvert nos
marchés aux produits britanniques, l'industrie française, surtout celle
des cotons, avait succombé en très-peu de temps. Depuis le
renouvellement de la guerre, les mesures prohibitives adoptées par le
gouvernement révolutionnaire avaient été un principe de vie pour nos
manufactures, qui, au milieu des plus affreuses convulsions politiques,
avaient repris leur essor, et atteint un développement remarquable. Le
Premier Consul, comme nous l'avons rapporté, au moment de la signature
des préliminaires de Londres, n'avait garde de changer un tel état de
choses, et de renouveler les maux qui étaient résultés du traité de
1786. Les importations anglaises étaient par conséquent rendues fort
difficiles, et le commerce de la Cité de Londres s'en plaignait
vivement. Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de
très-grandes proportions, soit par les frontières de la Belgique, encore
mal gardées, soit par la voie de Hambourg. Les négociants de cette
dernière place, en introduisant les marchandises anglaises sur le
continent, et en dissimulant leur origine, leur ménageaient le moyen de
pénétrer tant en France que dans les pays placés sous notre domination.
Malgré les prohibitions légales qui attendaient les produits
britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait donc pour leur
créer des débouchés. Les manufactures de Birmingham et de Manchester
étaient en assez grande activité.

[En marge: Inaction et mécontentement du haut commerce.]

Cette activité, le bas prix du pain, la suppression annoncée de
l'_income-tax_, étaient des sujets de satisfaction qui balançaient
jusqu'à un certain point le mécontentement du haut commerce. Mais ce
mécontentement était grand, car le haut commerce profitait peu des
spéculations fondées sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte de
pavillons rivaux ou ennemis; il était privé du monopole de la navigation
que lui avait procuré la guerre, et n'avait plus pour se dédommager les
grosses opérations financières de M. Pitt. Aussi se plaignait-il assez
haut des illusions de la politique de la paix, de ses inconvénients pour
l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour la France. Le désarmement
de la flotte laissant oisifs un très-grand nombre de matelots, que le
commerce britannique dans son état présent n'était pas capable
d'employer, on voyait ces malheureux errant sur les quais de la Tamise,
quelquefois même réduits à la misère: spectacle aussi affligeant pour
les Anglais, qu'aurait pu l'être pour les Français, la vue des
vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden mendiant leur pain dans les rues
de Paris.

M. Addington, toujours animé de dispositions amicales, avait fait sentir
au Premier Consul la nécessité de trouver des arrangements commerciaux
qui satisfissent les deux pays, et signalé ce moyen comme le plus
capable de consolider la paix. Le Premier Consul, partageant les
dispositions de M. Addington, avait consenti à nommer un agent, et à
l'envoyer à Londres, afin de chercher, de concert avec les ministres
anglais, quelle serait la manière d'ajuster les intérêts des deux
peuples, sans sacrifier l'industrie française.

Mais c'était là un problème difficile à résoudre. L'empressement de
l'opinion publique était tel à Londres pour tout ce qui concernait ces
arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrivée de l'agent
français. Il se nommait _Coquebert_; on l'appela _Colbert_; on dit qu'il
descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance d'un tel
choix, pour la conclusion d'un traité de commerce.

[En marge: Difficultés d'un arrangement commercial, entre la France et
l'Angleterre.]

Malgré la bonne volonté et la capacité de cet agent, un résultat heureux
de ses efforts n'était guère à espérer. De part et d'autre les
sacrifices à faire étaient grands, et presque sans compensation. Le
travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus
riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le principal
objet de leur rivalité commerciale. Nous avons réussi, nous Français, à
forger le fer, à filer et tisser le coton, en immense quantité, à
très-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposés à sacrifier ces
deux industries. Le travail du fer n'était pas alors très-considérable.
C'était surtout dans le tissage du coton et dans les ouvrages de
quincaillerie que les deux nations cherchaient à rivaliser. Les Anglais
demandaient qu'on ouvrît nos marchés à leurs cotons et à leur
quincaillerie. Le Premier Consul, sensible aux alarmes de nos
fabricants, impatient de développer en France la richesse
manufacturière, se refusait à toute concession qui aurait pu contrarier
ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur côté, n'étaient pas
alors plus qu'aujourd'hui portés à favoriser nos produits spéciaux. Les
vins, les soieries étaient les objets que nous aurions voulu introduire
chez eux. Ils s'y refusaient par deux raisons: l'obligation contractée
envers le Portugal de ménager une préférence à ses vins; et le désir de
protéger les soieries, qui avaient commencé à se développer en
Angleterre. Tandis que l'interdiction des communications nous avait valu
la manufacture du coton, elle leur avait valu en retour la manufacture
de la soie. Il est vrai que le développement de l'industrie du coton
était immense chez nous, parce que rien ne nous empêchait d'y réussir
complétement, et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prospérait
que médiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi
d'une certaine infériorité de goût. Néanmoins les Anglais ne voulaient
nous sacrifier ni le traité de Methuen, qui les liait au Portugal, ni
leurs soieries naissantes, dont ils avaient conçu des espérances
exagérées.

Ajuster de tels intérêts était presque impossible. On avait proposé
d'établir à l'entrée des deux pays, sur les marchandises importées dans
l'un et dans l'autre, des taxes égales au bénéfice que percevait la
contrebande, de manière à rendre libre et profitable au trésor public un
commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette proposition alarmait
les manufacturiers anglais et français. D'ailleurs le Premier Consul,
convaincu de la nécessité des grands moyens pour les grands résultats,
considérant alors l'industrie du coton comme la première, la plus
enviable de toutes, voulait lui assurer l'immense encouragement d'une
interdiction absolue des produits rivaux.

[En marge: Moyens imaginés pour concilier les deux industries rivales de
France et d'Angleterre.]

Pour éluder ces difficultés, l'agent français avait imaginé un système
séduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait proposé
de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils fussent,
avec des droits modérés, à la condition pour le navire qui les
importait, d'exporter immédiatement une valeur équivalente en produits
français. Il devait en être de même pour les navires de notre nation
allant en Angleterre. C'était une manière certaine d'encourager le
travail national, dans la même proportion que le travail étranger. Il y
avait dans cette combinaison un autre avantage, c'était d'enlever aux
Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grâce à leurs vastes
capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen consistait à
faire crédit aux nations avec lesquelles ils trafiquaient, à se rendre
ainsi chez elles créanciers de sommes considérables, et en quelque sorte
commanditaires de leur commerce. C'est la conduite qu'ils avaient tenue
en Russie et en Portugal. Ils étaient devenus possesseurs d'une partie
du capital circulant dans ces deux États. En accordant ces crédits, ils
encourageaient le débit de leurs produits, et s'assuraient en outre la
supériorité de celui qui prête sur celui qui emprunte. L'impossibilité
où le commerce russe était de se passer d'eux, impossibilité telle, que
les empereurs n'étaient plus libres dans le choix de la guerre ou de la
paix, à moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le danger de
cette supériorité.

La combinaison proposée, qui tendait à renfermer le commerce anglais
dans de certaines limites, présentait malheureusement de telles
difficultés d'exécution, qu'il n'était guère possible de l'adopter.
Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une
certaine espérance de s'entendre. Cette incompatibilité des intérêts
commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renaître la guerre
entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se concilier,
et surtout si le ministère de M. Addington parvenait à se soutenir
contre le ministère de M. Pitt.

[En marge: Dispositions pacifiques du cabinet Addington.]

M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que c'était
là son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet avantage. Dans un
long entretien avec M. Otto, il avait prononcé à ce sujet les paroles
les plus sensées et les plus amicales.--Un traité de commerce, avait-il
dit, serait la garantie la plus sûre et la plus durable de la paix. En
attendant qu'on puisse s'entendre à cet égard, quelques ménagements du
Premier Consul sur certains points, sont nécessaires pour maintenir le
public anglais en bonne disposition envers la France. Vous avez
réellement pris possession de l'Italie en réunissant le Piémont à votre
territoire, et en déférant au Premier Consul la présidence de la
République italienne; vos troupes occupent la Suisse; vous réglez en
arbitres les affaires allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions
de la puissance française; nous vous abandonnons le continent. Mais il y
a certains pays à propos desquels l'esprit du peuple anglais serait
facile à échauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous êtes les
maîtres de la Hollande; c'est une conséquence naturelle de votre
position sur le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible à la domination
réelle que vous exercez actuellement sur cette contrée. Si vous vouliez,
par exemple, y faire ce que vous avez déjà fait en Italie, en cherchant
à ménager au Premier Consul la présidence de cette république, le
commerce anglais y verrait une manière de réunir la Hollande à la
France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant à la Turquie, une
nouvelle manifestation quelconque des pensées qui ont produit
l'expédition d'Égypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine et
universelle. De grâce donc, ne nous créez aucune difficulté de cette
nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos affaires
commerciales; obtenons la garantie des puissances pour l'ordre de Malte,
afin que nous puissions évacuer l'île, et vous verrez la paix se
consolider, et les derniers signes d'animosité disparaître[1].--

         [Note 1: Ces paroles sont le résumé exact de plusieurs
         entretiens, rapportés dans les dépêches de M. Otto.]

[En marge: Situation menaçante de M. Pitt dans le Parlement.]

Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donnait du reste
la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir des
puissances la garantie du nouvel état de choses, constitué à Malte par
le traité d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une négligence
qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus graves, avait
omis de donner à nos agents des instructions relativement à cet objet,
et il laissait les agents anglais solliciter seuls une garantie qui
était la condition préalable de l'évacuation de Malte. Il en résulta des
lenteurs fâcheuses, et plus tard de regrettables conséquences. M.
Addington était donc de bonne foi, dans son désir de maintenir la paix.
Moyennant qu'il ne fût pas vaincu par l'ascendant de M. Pitt, on pouvait
espérer de la conserver. Mais M. Pitt, hors du cabinet, était plus
puissant que jamais. Tandis que MM. Dundas, Wyndham, Grenville, avaient
publiquement attaqué les préliminaires de Londres et le traité d'Amiens,
il s'était tenu à l'écart, laissant à ses amis l'odieux de ces
provocations ouvertes à la guerre, profitant de leur violence, gardant
un silence imposant, conservant toujours les sympathies de la vieille
majorité dont il avait eu l'appui pendant dix-huit années, et
l'abandonnant à M. Addington jusqu'au jour où il croirait le moment venu
de la lui retirer. Il ne se permettait au surplus aucun acte qui pût
ressembler à une hostilité contre le ministère. Il appelait toujours M.
Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal à donner
pour bouleverser le Parlement. Le roi le haïssait, et souhaitait son
éloignement; mais le haut commerce anglais lui était dévoué, et n'avait
de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents qu'il n'était,
faisaient à M. Addington une guerre non déguisée, et on les supposait
les organes de sa véritable pensée. À cette opposition tory se joignait,
sans se concerter toutefois avec elle, et même en la combattant, la
vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan. Celle-ci avait
constamment demandé la paix. Depuis qu'on la lui avait procurée, elle
obéissait à l'ordinaire penchant du coeur humain, toujours enclin à
moins aimer ce qu'il possède. Elle semblait ne plus apprécier cette paix
tant préconisée, et laissait dire les amis exagérés de M. Pitt, quand
ils déclamaient contre la France. D'ailleurs la Révolution française,
sous la forme nouvelle et moins libérale qu'elle avait prise, paraissait
avoir perdu une partie des sympathies des whigs. M. Addington avait donc
des adversaires de deux espèces, l'opposition tory des amis de M. Pitt,
qui se plaignait toujours de la paix; l'opposition whig, qui commençait
à s'en féliciter un peu moins. Si ce ministère était renversé, M. Pitt
était le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre,
la guerre inévitable, acharnée, sans autre fin que la ruine de l'une des
deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des
oppositions leur fait souvent commettre, avait procuré à M. Pitt un
triomphe inouï. Quoique combattant déjà le ministère Addington en
commun, mais non pas de concert, avec les amis exagérés de M. Pitt,
l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable.
M. Burdett fit une motion tendant à provoquer une enquête sur l'état
dans lequel M. Pitt avait laissé l'Angleterre, à la suite de sa longue
administration. Les amis de ce ministre se levèrent avec chaleur, et à
cette proposition en substituèrent une autre, consistant à demander au
roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'État,
qui avait sauvé la constitution de l'Angleterre, et doublé sa puissance.
Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants reculèrent
alors, et demandèrent une remise de quelques jours. M. Pitt la leur fit
accorder avec une sorte de dédain. Mais la motion fut reprise après ces
quelques jours. Cette fois M. Pitt tint à être absent, et, en son
absence, après une discussion des plus véhémentes, une immense majorité
repoussa la proposition de M. Burdett, et lui substitua une motion qui
contenait la plus belle expression de reconnaissance nationale pour le
ministre déchu. Au milieu de ces luttes, le ministère Addington
disparaissait; M. Pitt grandissait de toute la haine de ses ennemis, et
son retour aux affaires était une chance menaçante pour le repos du
monde. Cependant on supposait plus qu'on ne connaissait ses desseins, et
il ne disait pas une parole qui pût signifier la paix ou la guerre.

[En marge: Violence inouïe des gazettes écrites par les émigrés français
réfugiés en Angleterre.]

Les journaux anglais, sans revenir à leur langage violent d'autrefois,
étaient moins affectueux pour le Premier Consul, et commençaient à
déclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient
pas toutefois de cette violence odieuse à laquelle ils descendirent plus
tard. Ce rôle était laissé, il faut le dire avec douleur, à des Français
émigrés, que la paix privait de toutes leurs espérances, et qui
cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie, à réveiller
les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles à irriter. Un
pamphlétaire, nommé Peltier, voué au service des princes de Bourbon,
écrivait contre le Premier Consul, contre son épouse, contre ses soeurs
et ses frères, des pamphlets abominables, dans lesquels on leur prêtait
tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par les Anglais avec le dédain
qu'une nation libre et accoutumée à la licence de la presse, ressent
pour ses excès, produisaient à Paris un effet tout différent. Ils
remplissaient d'amertume le coeur du Premier Consul, et un vulgaire
écrivain, instrument des plus basses passions, avait le pouvoir
d'atteindre dans sa gloire le plus grand des hommes, comme ces insectes
qui, dans la nature, s'attachent à tourmenter les plus nobles animaux de
la création. Heureux les pays accoutumés depuis long-temps à la liberté!
ces vils agents de diffamation y sont privés du moyen de nuire; ils y
sont si connus, si méprisés, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler
les grandes âmes.

À ces outrages se joignaient les intrigues du fameux Georges, celles
des évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon, qui étaient à la tête des
évêques refusants. La police avait surpris leurs émissaires portant des
pamphlets dans la Vendée, et essayant d'y réveiller les haines mal
éteintes. Ces causes, toutes méprisables qu'elles étaient, produisaient
cependant un véritable malaise, et finirent par amener de la part du
cabinet français une demande embarrassante pour le cabinet britannique.
Le Premier Consul, trop sensible à des attaques plus dignes de mépris
que de colère, réclama, en vertu de l'alien-bill, l'expulsion
d'Angleterre de Peltier, de Georges, des évêques d'Arras et de
Saint-Pol. M. Addington, placé en présence d'adversaires tout prêts à
lui reprocher la moindre condescendance envers la France, ne refusa pas
précisément ce qu'on lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois
anglaises; mais il essaya de temporiser, en alléguant la nécessité de
ménager l'opinion publique, opinion très-susceptible en Angleterre, et
dans le moment prête à s'égarer sous l'influence des déclamations des
partis. Le Premier Consul, habitué à mépriser les partis, comprit peu
ces raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministère Addington avec
une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux cabinets
ne cessèrent pas d'être bienveillants. Tous deux cherchaient à empêcher
le renouvellement d'une guerre à peine terminée. M. Addington attachait
à cela son existence et son honneur. Le Premier Consul voyait dans la
continuation de la paix l'occasion d'une gloire nouvelle pour lui, et
l'accomplissement des plus nobles pensées de prospérité publique.

[En marge: État de l'Espagne depuis la paix.]

[En marge: Folle dissipation des richesses métalliques venues du
Mexique.]

[En marge: Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.]

L'Espagne commençait à respirer de sa longue misère. Les galions
étaient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des
quantités considérables de piastres, enfouies pendant la guerre dans les
capitaineries générales du Mexique et du Pérou, avaient été transportées
en Europe. Il en était arrivé déjà pour près de trois cents millions de
francs. Si un autre gouvernement que celui d'un favori incapable et
insouciant, avait été chargé de ses destinées, l'Espagne aurait pu
relever son crédit, restaurer sa puissance navale, et se mettre en état
de figurer d'une manière plus glorieuse, dans les guerres dont le monde
était encore menacé. Mais ces richesses métalliques de l'Amérique,
reçues et dissipées par des mains inhabiles, n'étaient pas employées aux
nobles usages auxquels on aurait dû les consacrer. La plus faible partie
servait à soutenir le crédit du papier-monnaie; la plus grande, à payer
les dépenses de la cour. Rien ou presque rien n'était donné aux arsenaux
du Ferrol, de Cadix, de Carthagène. Tout ce que savait faire l'Espagne,
c'était de se plaindre de l'alliance française, de lui imputer la perte
de la Trinité, comme si elle avait dû s'en prendre à la France du triste
rôle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la guerre,
soit dans les négociations. Une alliance n'est profitable que lorsqu'on
apporte à ses alliés une force réelle qu'ils apprécient, et dont ils
sont obligés de tenir grand compte. Mais l'Espagne, quand elle faisait
cause commune avec la France, entraînée à la guerre maritime par
l'évidence de ses intérêts, ne savait plus la soutenir dès qu'elle y
était engagée, devenait presque autant un embarras qu'un secours pour
ses alliés, et se traînait à leur suite, toujours mécontente et
d'elle-même et des autres. C'est ainsi qu'elle avait passé peu à peu
d'un état d'intimité à un état d'hostilité à l'égard de la France. La
division française envoyée en Portugal avait été indignement traitée,
comme on l'a vu, et il avait fallu une menace foudroyante du Premier
Consul pour arrêter les conséquences d'une conduite insensée. À partir
de cette époque les rapports étaient devenus un peu meilleurs. Il y
avait entre les deux puissances, outre les intérêts généraux, qui
étaient communs depuis un siècle, des intérêts du moment, qui touchaient
fort le coeur du roi et de la reine d'Espagne, et qui étaient de nature
à les rapprocher du Premier Consul. C'étaient les intérêts nés de la
création du royaume d'Étrurie.

[En marge: Vacance du duché de Parme, et désir de la cour d'Espagne
d'ajouter ce duché au royaume d'Étrurie.]

[En marge: Espérances données par le Premier Consul à la cour
d'Espagne.]

[En marge: Introduction en France des moutons mérinos.]

La cour de Madrid se plaignait du ton de supériorité que prenait à
Florence le ministre de France, général Clarke. Le Premier Consul avait
fait droit à ces plaintes, et ordonné au général Clarke de conseiller
moins, et plus doucement les jeunes infants appelés à régner. Par égard
pour la cour d'Espagne, il avait laissé mourir en pleine jouissance du
grand-duché de Parme le vieux grand-duc, frère de la reine Louise. Mais
ce prince mort, son duché appartenait à la France, en vertu du traité
qui constituait le royaume d'Étrurie. Charles IV et la reine son épouse
le convoitaient ardemment pour leurs enfants, car cet accroissement de
territoire eût fait du royaume d'Étrurie le second État d'Italie. Le
Premier Consul n'opposait pas des refus absolus aux désirs de la famille
royale d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop
d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de
toute-puissance. En gardant ce duché en dépôt, il laissait aux cabinets
qui protégeaient la vieille dynastie du Piémont l'espoir d'un
dédommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir au
Pape une amélioration dans sa condition présente, qui était pénible
depuis la perte des Légations; il laissait enfin reposer un instant les
affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis
quelques années. Quoique différées, les nouvelles transactions au sujet
de Parme avaient bientôt ramené l'un vers l'autre les deux cabinets de
Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa cour, de se
rendre en pompe à Barcelonne, afin de célébrer un double mariage, celui
de l'héritier présomptif de la couronne d'Espagne, depuis Ferdinand VII,
avec une princesse de Naples, et celui de l'héritier de la couronne de
Naples avec une infante d'Espagne. On étalait à cette occasion dans la
capitale de la Catalogne un luxe extraordinaire, et beaucoup trop grand
pour l'état des finances espagnoles. De cette ville, on échangeait les
plus gracieux témoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'était
empressé d'annoncer le double mariage de ses enfants au Premier Consul,
comme à un souverain ami. Le Premier Consul avait répondu avec le même
empressement et sur le ton de la plus franche cordialité. Toujours
occupé d'intérêts sérieux, il avait voulu profiter de ce moment pour
améliorer les relations commerciales des deux pays. Il n'avait pu
obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le gouvernement de
Charles IV tenait à ménager l'industrie naissante de la Catalogne, mais
il avait obtenu le rétablissement des avantages accordés jadis dans la
Péninsule à la plupart de nos produits. Il s'était surtout attaché à
réussir dans un objet de grande importance à ses yeux, c'était
l'introduction en France des belles races de moutons espagnols.
Antérieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse idée
d'insérer dans le traité de Bâle un article secret, par lequel l'Espagne
s'obligeait à laisser sortir, pendant cinq années, mille brebis, et cent
béliers mérinos par an, avec cinquante étalons et cent cinquante juments
andalous. Au milieu des troubles de cette époque, on n'avait jamais
acheté ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du Premier Consul, le
ministre de l'intérieur venait d'envoyer des agents dans la Péninsule,
avec mission d'exécuter en une seule année ce qui aurait dû être exécuté
en cinq. L'administration espagnole, toujours fort jalouse de la
possession exclusive de ces beaux animaux, se refusait obstinément à ce
qu'on lui demandait, et alléguait comme excuse la grande mortalité des
précédentes années. Cependant on comptait sept millions de moutons
mérinos en Espagne, et cinq ou six mille de ces animaux ne pouvaient
être difficiles à trouver. Après une assez vive résistance, le
gouvernement espagnol se rendit aux désirs du Premier Consul, en
apportant toutefois quelques délais à leur accomplissement. Les
relations étaient ainsi redevenues tout à fait amicales entre les deux
cours. Le général Beurnonville, récemment ambassadeur à Berlin, venait
de quitter cette résidence, pour se rendre à Madrid. Il avait été appelé
aux fêtes de famille données à Barcelonne.

[En marge: Démêlé promptement terminé avec le dey d'Alger.]

La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait d'une manière
toute particulière la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger
avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les
puissances chrétiennes du second ordre. Deux bâtiments français
s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger. Un de nos
officiers avait été molesté dans la rade de Tunis par un officier
algérien. L'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était
retenu prisonnier par les Arabes. La pêche du corail se trouvait
interrompue. Enfin un bâtiment napolitain avait été capturé par des
corsaires africains dans les eaux des îles d'Hyères. Interpellé sur ces
divers objets, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre
justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de
l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indigné, fit
partir à l'instant même un officier de son palais, l'adjudant Hullin,
avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il rappelait au dey qu'il
avait détruit l'empire des Mamelucks; il lui annonçait l'envoi d'une
escadre et d'une armée, et le menaçait de la conquête de toute la côte
d'Afrique, si les Français et les Italiens détenus, si les bâtiments
capturés, n'étaient rendus sur-le-champ, et si une promesse formelle
n'était faite de respecter à l'avenir les pavillons de France et
d'Italie.--Dieu a décidé, lui disait-il, que tous ceux qui seront
injustes envers moi seront punis. Je détruirai votre ville et votre
port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne respectez la France, dont
je suis le chef, et l'Italie, où je commande.--Ce qu'il disait, le
Premier Consul songeait en effet à l'exécuter, car il avait déjà fait la
remarque que le nord de l'Afrique était d'une grande fertilité, et
pourrait être avantageusement cultivé par des mains européennes, au lieu
de servir de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon,
deux furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la
Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey,
apprenant bientôt à quelle puissance il avait affaire, se jeta aux pieds
du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens qu'il
détenait, les bâtiments napolitains et français qui avaient été pris,
prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous avions à
nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande de leur
grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la pêche du
corail, et promit pour les pavillons français et italien un respect égal
et absolu.

[En marge: État de l'Italie.]

[En marge: Réunion à la France de l'île d'Elbe et du Piémont.]

L'Italie était fort calme. La nouvelle République italienne commençait à
s'organiser sous la direction du président qu'elle s'était choisi, et
qui comprimait de son autorité puissante les mouvements désordonnés,
auxquels est toujours exposé un État nouveau et républicain. Le Premier
Consul s'était enfin décidé à réunir officiellement l'île d'Elbe et le
Piémont à la France. L'île d'Elbe, échangée avec le roi d'Étrurie contre
la principauté de Piombino, qu'on avait obtenue de la cour de Naples,
venait d'être évacuée par les Anglais. Elle avait été déclarée aussitôt
partie du territoire français. La réunion du Piémont, consommée de fait
depuis près de deux années, passée sous silence par l'Angleterre pendant
les négociations d'Amiens, admise par la Russie elle-même qui se bornait
à demander une indemnité quelconque pour la maison de Sardaigne, était
soufferte comme une nécessité inévitable par toutes les cours. La
Prusse, l'Autriche étaient prêtes à la confirmer par leur adhésion, si
on leur promettait une bonne part dans la distribution des États
ecclésiastiques. Cette réunion du Piémont, officiellement prononcée par
un Sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre 1802),
n'étonna donc personne, et ne fut point un événement. D'ailleurs la
vacance du duché de Parme était une espérance laissée à tous les
intérêts froissés en Italie. Ce beau pays de Piémont fut divisé en six
départements: le Pô, la Doire, Marengo, la Sesia, la Stura et le
Tanaro. Il dut envoyer dix-sept députés au Corps Législatif. Turin fut
déclarée une des grandes villes de la République. C'était le premier pas
fait par Napoléon, au delà de ce qu'on appelle les limites naturelles de
la France, c'est-à-dire au delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Aux
yeux des cabinets de l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une
faute, à en juger du moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant
des agrandissements qui sont des fautes véritables, et la suite de cette
histoire le fera voir. On doit les considérer comme tels, lorsqu'ils
dépassent la limite qu'on peut facilement défendre, lorsqu'ils blessent
des nationalités respectables et résistantes. Mais, il faut le
reconnaître, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par la
France dans ce quart de siècle, le Piémont était la moins critiquable.
S'il eût été possible de constituer immédiatement l'Italie, ce qu'il y
aurait eu de plus sage à faire, c'eût été de la réunir tout entière en
un seul corps de nation; mais, quelque puissant que fût alors le Premier
Consul, il n'était pas encore assez maître de l'Europe pour se permettre
une pareille création. Il avait été obligé de laisser une partie de
l'Italie à l'Autriche, qui possédait l'ancien État vénitien jusqu'à
l'Adige; une autre à l'Espagne, qui avait demandé pour ses deux infants
la formation du royaume d'Étrurie. Il avait dû laisser exister le Pape
dans un intérêt religieux, les Bourbons de Naples dans l'intérêt de la
paix générale. Organiser définitivement et complétement l'Italie, était
donc impossible pour le moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul,
c'était de lui ménager un état transitoire, meilleur que son état passé,
propre à préparer son état futur. En constituant dans son sein une
République, qui occupait le milieu de la vallée du Pô, il y avait déposé
un germe de liberté et d'indépendance. En prenant le Piémont, il s'y
faisait une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait
des rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en
cherchant à se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il
ménageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier toutefois
la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement était, en un
mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui préparait au
contraire un état meilleur et définitif.

[En marge: Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le Concordat.]

[En marge: Réclamations du Pape au sujet des articles organiques.]

Les rapports étaient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome.
Le Premier Consul écoutait avec une grande complaisance les plaintes du
Saint-Père sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilité de ce
vénérable pontife était extrême pour tout ce qui touchait aux affaires
de l'Église. La privation des Légations avait beaucoup réduit les
ressources financières du Saint-Siége. L'abolition d'une foule de droits
perçus autrefois en France, abolition qui menaçait de s'étendre même en
Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait amèrement, non
pour lui, car il vivait comme un anachorète, mais pour son clergé, qu'il
pouvait à peine entretenir. Cependant, comme les intérêts spirituels
étaient, aux yeux de ce digne pontife, fort au-dessus des intérêts
temporels, il se plaignait aussi avec douceur, mais avec un vif
sentiment de chagrin, des fameux articles organiques. On se rappelle que
le Premier Consul, après avoir renfermé dans un traité avec Rome,
qualifié de Concordat, les conditions générales du rétablissement des
autels, avait rejeté dans une loi tout ce qui était relatif à la police
des cultes. Il avait rédigé cette loi d'après les maximes de l'ancienne
monarchie française. La défense de publier aucune bulle ou écrit sans la
permission de l'autorité publique; l'interdiction à tout légat du
Saint-Siége d'exercer ses fonctions sans la reconnaissance préalable de
ses pouvoirs par le gouvernement français; la juridiction du Conseil
d'État, chargé des appels comme d'abus; l'organisation des séminaires
soumise à des règles sévères; l'obligation d'y professer la déclaration
de 1682; l'introduction du divorce dans nos lois; la défense de conférer
le mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complète et
définitive des registres de l'état civil aux magistrats municipaux,
étaient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des
représentations, que le Premier Consul écoutait sans vouloir les
admettre, considérant ces objets comme réglés sagement et souverainement
par les articles organiques. Le Pape réclamait avec persévérance, sans
vouloir toutefois pousser ses réclamations jusqu'à une rupture. Enfin
les affaires religieuses dans la République italienne, la sécularisation
de l'Allemagne, par suite de laquelle l'Église allait perdre une partie
du sol germanique, mettaient le comble à ses peines; et, sans la joie
que lui causait le rétablissement de la religion catholique en France,
sa vie n'aurait été, disait-il, qu'un long martyre. Son langage
respirait, du reste, la plus sincère affection pour la personne du
Premier Consul.

Celui-ci laissait dire le Saint-Père avec une patience extrême, et qui
n'était pas dans son caractère.

Quant à la privation des Légations et à l'appauvrissement du
Saint-Siége, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet
d'accroître le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y
prendre, placé qu'il était entre la République italienne, qui, loin
d'être disposée à rendre les Légations, demandait au contraire le duché
de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce même duché, entre les hauts
protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire l'indemnité
de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en attendant
qu'il pût améliorer son état territorial, offre que celui-ci eût
acceptée si la dignité de l'Église l'avait permis. À défaut d'un tel
genre de secours, il avait mis un grand soin à payer l'entretien des
troupes françaises pendant leur passage à travers les États romains. Il
venait de faire évacuer Ancône en même temps qu'Otrante, et tout le midi
de l'Italie; il avait exigé que le gouvernement napolitain évacuât
Ponte-Corvo et Bénevent. Enfin, sur les affaires d'Allemagne, il se
montrait disposé à défendre dans une certaine mesure le parti
ecclésiastique, que le parti protestant, c'est-à-dire la Prusse,
voulait affaiblir jusqu'à le détruire.

[En marge: Don fait au Pape, de deux bâtiments de guerre, le
_Saint-Pierre_ et le _Saint-Paul_.]

À ces efforts pour contenter le Saint-Siége, il joignait des actes de la
plus gracieuse courtoisie. Il avait fait délivrer tous les sujets des
États romains détenus à Alger, et les avait renvoyés au Pape. Comme ce
prince souverain ne possédait pas même un bâtiment pour écarter de ses
côtes les pirates africains, le Premier Consul avait choisi dans
l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait fait armer
complétement, décorer avec luxe, et, après leur avoir donné les noms de
_Saint-Pierre_ et _Saint-Paul_, les avait envoyés en cadeau à Pie VII.
Par surcroît d'attention, une corvette les avait suivis à
Civita-Vecchia, pour ramener les équipages à Toulon, et épargner au
trésor pontifical toute espèce de dépense. Le vénérable pontife voulut
recevoir les marins français à Rome, leur montra les pompes du culte
catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre, et les renvoya
comblés des modestes dons que l'état de sa fortune lui permettait de
faire.

[En marge: Promotion de cinq cardinaux français à la fois.]

Un désir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il
concevait, venait de susciter avec le Saint-Siége une difficulté,
heureusement passagère et bientôt évanouie. Il désirait que la nouvelle
Église de France eût ses cardinaux comme l'ancienne. La France en avait
compté autrefois jusqu'à huit, neuf et même dix. Le Premier Consul
aurait désiré avoir à sa disposition, autant de chapeaux, et même plus,
s'il eût été possible de les obtenir, car il y voyait un précieux moyen
d'influence sur le clergé français, avide de ces hautes dignités, et un
moyen d'influence plus désirable encore dans le sacré collége, qui élit
les Papes, et règle les grandes affaires de l'Église. En 1789, la France
comptait cinq cardinaux: MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie,
de Rohan, de Montmorency. Les trois premiers, MM. de Bernis, de La
Rochefoucauld, de Loménie, étaient morts. M. de Rohan avait cessé d'être
Français, car son archevêché était devenu allemand. M. de Montmorency
était l'un des refusants qui avaient résisté au Saint-Siége, lors de la
demande des démissions. Le cardinal Maury, nommé depuis 1789, était
émigré, et considéré alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en
comprenaient deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevêque de
Malines, et le savant Gerdil. Le ci-devant archevêque de Malines était
séparé de son siége, et ne songeait point à y reparaître. Le cardinal
Gerdil avait toujours vécu à Rome, plongé dans les études théologiques,
et n'appartenait à aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient être
considérés comme Français. Le Premier Consul voulait qu'on accordât tout
de suite sept cardinaux à la France. C'était beaucoup plus qu'il n'était
possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est vrai,
plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes approchait,
et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes était une coutume,
devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape autorisait six
puissances catholiques à lui désigner chacune un sujet, qu'il gratifiait
du chapeau sur leur présentation. Ces puissances étaient l'Autriche, la
Pologne, la République de Venise, la France, l'Espagne, le Portugal.
Deux n'existaient plus: la Pologne et Venise; mais il en restait quatre,
la France comprise, et il n'y avait pas assez de chapeaux vacants, soit
pour les satisfaire, soit pour suffire aux demandes du Premier Consul.
Le Pape fit valoir cette raison pour résister à ce qu'on exigeait de
lui. Mais le Premier Consul, imaginant qu'il y avait dans cette
résistance à ses désirs, outre la difficulté du nombre, qui était
réelle, la crainte de montrer trop de condescendance envers la France,
s'emporta vivement, et déclara que, si on lui refusait les chapeaux
demandés, il s'en passerait, mais n'en voudrait pas même un, car il ne
souffrirait pas que l'Église française, si elle avait des cardinaux, en
eût moins que les autres Églises de la chrétienté. Le Pape, qui n'aimait
pas à mécontenter le Premier Consul, transigea, et consentit à lui
accorder cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire
à cette promotion extraordinaire, et à celle des couronnes, on pria les
cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir à un ajournement
de leurs justes prétentions, ce qu'elles firent toutes trois avec
beaucoup de grâce et d'empressement. On se plaisait alors à satisfaire
spontanément à des désirs, que bientôt il fallut exécuter comme des
ordres.

Le Premier Consul consentit à donner le chapeau à M. de Bayanne, depuis
long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce tribunal. Il
proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevêque de Paris; l'abbé
Fesch, archevêque de Lyon, et son oncle; M. Cambacérès, frère du second
Consul, et archevêque de Rouen; enfin, M. de Boisgelin, archevêque de
Tours. À ces cinq choix, il aurait voulu en joindre un sixième, c'était
celui de l'abbé Bernier, évêque d'Orléans, pacificateur de la Vendée,
principal négociateur du Concordat. Mais l'idée de comprendre, dans une
promotion aussi éclatante, un homme qui avait tant marqué dans la guerre
civile, embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au
Saint-Père, et le pria de décider tout de suite que le premier chapeau
vacant serait donné à l'abbé Bernier, mais en gardant cette résolution,
comme dit la cour de Rome, _in petto_, et en écrivant à l'abbé Bernier
le motif de cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un
sujet de chagrin pour ce prélat, encore peu récompensé des services
qu'il avait rendus. L'abbé Bernier connaissait la bonne volonté du
Premier Consul à son égard, mais il souffrait cruellement de l'embarras
qu'on éprouvait à l'avouer publiquement: juste punition de la guerre
civile, tombant du reste sur un homme qui, par ses services, méritait
plus qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.

Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux
cardinaux récemment élus. Dès ce moment, l'Église française, revêtue
d'une si large part de la pourpre romaine, était l'une des plus
favorisées et des plus éclatantes de la chrétienté.

L'Église d'Italie restait à organiser d'accord avec le Pape. Le Premier
Consul demandait un Concordat pour la République italienne. Mais, en
cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser vaincre. La République
italienne comprenait les Légations, et c'eût été, suivant lui,
reconnaître l'abandon de ces provinces que de traiter avec la République
dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on y suppléerait au moyen d'une
suite de brefs destinés à régler chaque affaire d'une manière spéciale.
Enfin, Pie VII s'en rapporta entièrement aux conseils du Premier Consul,
pour la constitution définitive de l'ordre de Malte. Les prieurés
s'étaient assemblés dans les diverses parties de l'Europe, afin de
pourvoir à l'élection d'un nouveau grand-maître, et cette fois, afin de
faciliter l'élection, ils étaient convenus de s'en remettre au Pape du
soin de la faire. Sur l'avis du Premier Consul, qui tenait à organiser
l'ordre le plus tôt possible, afin de lui transférer prochainement l'île
de Malte, le Pape choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince
romain d'une grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain
qu'un Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi était d'ailleurs
un homme sage, éclairé, digne de l'honneur qu'on lui décernait.
Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hâta de la lui
demander en écrivant en Angleterre, où il vivait retiré.

Les troupes françaises avaient évacué Ancône et le golfe de Tarente.
Elles étaient rentrées dans la République italienne, qu'elles devaient
occuper jusqu'à ce que cette république eût formé une armée. Elles
travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications d'Alexandrie,
de Mantoue, de Legnago, de Vérone, de Peschiera. Six mille hommes
gardaient l'Étrurie, en attendant un corps espagnol. Toutes les
conditions du traité d'Amiens, relativement à l'Italie, étaient donc
exécutées de la part de la France.

[En marge: Agitations de la Suisse.]

Tandis que les esprits commençaient à s'apaiser dans la plupart des
États de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils étaient
loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes était le dernier
qui s'agitât encore, mais il s'agitait avec violence. On eût dit que la
discorde, chassée de France et d'Italie par le général Bonaparte,
s'était réfugiée dans les retraites inaccessibles des Alpes. Sous les
noms d'_unitaires_ et d'_oligarques_, deux partis s'y trouvaient aux
prises, celui de la révolution, et celui de l'ancien régime. Ces deux
partis, se balançant presque à force égale, ne produisaient pas
l'équilibre, mais de continuelles et fâcheuses oscillations. En dix-huit
mois, ils s'étaient tour à tour emparés du pouvoir, et l'avaient exercé
sans raison, sans justice, sans humanité. Il convient d'exposer en peu
de mots l'origine de ces partis, et leur conduite depuis le commencement
de la révolution helvétique.

[En marge: La Suisse avant quatre-vingt-neuf.]

La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons; six
démocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell; sept
oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Bâle,
Schaffouse. Le canton de Neufchâtel était une principauté dépendante de
la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genève, formaient trois républiques à
part, alliées de la Suisse, vivant chacune sous un régime particulier et
indépendant; mais la première, celle des Grisons, par sa situation
géographique, plus attirée vers l'Autriche; les deux autres, le Valais
et Genève, par la même raison, plus attirées vers la France.

La République française apporta un premier changement à cet état de
choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de Bienne,
de l'ancienne principauté de Porentruy, et elle en fit le département du
Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien évêché de Bâle. Elle
prit aussi Genève, dont elle forma le département du Léman. Elle
dédommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et le Valais.
Toutefois elle se réserva dans le Valais une route militaire, qui devait
partir de l'extrémité du lac de Genève vers Villeneuve, remonter la
vallée du Rhône, par Martigny et Sion, jusqu'à Brigg, point où
commençait la célèbre route du Simplon, pour déboucher sur le lac
Majeur. Après ces changements territoriaux qui étaient du fait de la
République française, vinrent ceux qui étaient la conséquence des idées
de justice et d'égalité, que le parti révolutionnaire voulait faire
prévaloir en Suisse, à l'imitation de ce qui s'était accompli en France
en quatre-vingt-neuf.

[En marge: Caractère de la révolution suisse, et imitation de l'unité
française.]

Le parti révolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes
auxquels déplaisait le régime oligarchique, et ils étaient répandus
aussi bien dans les cantons démocratiques que dans les cantons
aristocratiques, car ils avaient autant à souffrir dans les uns que dans
les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri, d'Unterwalden, de
Schwitz, où le peuple tout entier, assemblé une fois chaque année,
choisissait ses magistrats, et vérifiait leur gestion en quelques
heures, ce suffrage universel, destiné à flatter un instant la multitude
ignorante et corrompue, n'était qu'une dérision. Un petit nombre de
familles puissantes, devenues maîtresses de toutes choses par le temps
et par la corruption, disposaient souverainement des affaires et des
emplois. À Schwitz, par exemple, la famille Reding distribuait les
grades à sa volonté dans un régiment suisse au service d'Espagne, ce qui
faisait l'unique objet de la sollicitude du pays, car ces grades étaient
la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas rester pâtre ou
laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans leur dépendance les
bailliages italiens, et les gouvernaient, à titre de pays sujets, de la
manière la plus arbitraire. Ces démocraties n'étaient donc, comme toute
démocratie pure arrive à l'être avec le temps, que des oligarchies
déguisées sous des formes populaires. C'est ce qui explique comment il y
avait, même dans les cantons démocratiques, des esprits profondément
blessés par l'ancien état de choses. Les provinces sujettes, à la façon
des bailliages italiens, se retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi
Berne gouvernait durement le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les
cantons aristocratiques, la bourgeoisie inférieure était exclue des
emplois. Aussi, dès que le signal fut donné par l'entrée des armées
françaises en 1798, le soulèvement fut prompt et général. Dans les
cantons à provinces sujettes, les bailliages opprimés s'insurgèrent
contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes souveraines,
la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des treize cantons on
voulut en former dix-neuf, tous égaux, tous uniformément administrés,
placés sous une autorité centrale et unique, rappelant l'unité du
gouvernement français. On était dominé en agissant ainsi par le besoin
de justice distributive, et surtout par l'ambition de sortir de l'état
de nullité particulier aux gouvernements fédératifs. L'espérance de
figurer un peu plus activement sur la scène du monde remuait alors
très-vivement le coeur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et
du rôle qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuyés de cette
neutralité perpétuelle qui les réduisait à vendre leur sang aux
puissances étrangères.

Dans cette application à la Suisse des idées de la Révolution française,
amenée autant par la conformité des besoins que par l'esprit
d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire plusieurs, comme
on aggloméra plusieurs districts séparés pour en composer un seul
canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec l'Argovie et le pays
de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit de l'Argovie et du pays
de Vaud deux cantons séparés. On détacha d'Uri les bailliages italiens,
pour créer avec ceux-ci le canton du Tessin. On grossit le canton
d'Appenzell en lui adjoignant Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal;
on ajouta au canton de Glaris les bailliages de Sargans, Werdenberg,
Gaster, Uznach et Raperschwill. Ces additions accordées aux cantons
d'Appenzell et de Glaris, avaient pour but d'y détruire à jamais
l'ancien régime démocratique, en leur imposant une étendue qui rendait
ce régime impossible. On constitua ces dix-neuf cantons dépendants d'un
corps législatif, qui leur donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir
exécutif, qui exécutait ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en
Suisse des ministres, des préfets et des sous-préfets.

Le parti opposé, contre lequel toute cette uniformité était dirigée,
adopta le thème contraire, et voulut le régime fédératif, dans sa plus
grande exagération, avec ses irrégularités les plus bizarres, avec
l'isolement complet des États fédérés les uns à l'égard des autres. Il
le voulait ainsi, parce qu'à la faveur de ces irrégularités, de cet
isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les
aristocraties de Berne, Zurich, Bâle, firent alliance avec les
démocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent parfaitement
entre elles, car au fond elles voulaient toutes la même chose,
c'est-à-dire la domination de quelques familles puissantes, aussi bien
dans les petits cantons montagneux que dans les cités les plus
opulentes. Les uns reçurent le nom d'_oligarques_; les autres, qui
cherchaient dans l'uniformité de gouvernement la justice et l'égalité,
reçurent le nom d'_unitaires_. Les uns et les autres étaient aux prises
depuis plusieurs années, sans avoir jamais pu gouverner la malheureuse
Suisse, avec quelque modération et quelque durée. Les constitutions s'y
étaient succédé aussi vite qu'en France, et dans le moment on s'agitait
pour en faire une nouvelle.

[En marge: Relations du parti oligarchique avec les puissances
étrangères.]

Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse,
c'était la disposition des partis à chercher leur appui à l'étranger, ce
qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de
lui-même, et trop important par sa position géographique pour être
considéré d'un oeil indifférent par ses voisins. Le parti oligarchique
ayant beaucoup de relations à Vienne, à Londres, à Pétersbourg même, où
un Suisse, le colonel Laharpe, avait formé le coeur et l'esprit du jeune
Empereur, assiégeait toutes ces cours des plus vives instances: il les
suppliait de ne pas souffrir que la France, en consolidant en Suisse le
régime révolutionnaire, soumît à son influence une contrée qui était
militairement la plus importante du continent. Il avait aussi de grandes
relations avec l'Angleterre. Les bourgeois de Berne et de plusieurs
cités souveraines avaient confié le capital de leurs économies
municipales à la banque de Londres, conduite qui du reste leur faisait
honneur, car, tandis que les villes libres, dans toute l'Europe,
notamment en Allemagne, étaient perdues de dettes, les villes de la
Suisse avaient amassé des sommes considérables. Le gouvernement anglais,
sous le prétexte de l'occupation française, s'était sans scrupule
emparé des fonds déposés. Depuis la paix, il ne les avait pas encore
restitués. Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas à
leur secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis à la
banque de Londres. Ils avaient confié environ dix millions à cette
banque, et deux à celle de Vienne.

[En marge: Le parti révolutionnaire cherche à s'appuyer sur la France.]

[En marge: Conseils du Premier Consul à la Suisse.]

Le parti révolutionnaire cherchait naturellement son appui auprès de la
France, et il lui était facile de le trouver auprès d'elle, puisque les
armées françaises n'avaient pas cessé d'occuper le territoire
helvétique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer
long-temps. Il fallait prochainement évacuer la Suisse, comme on avait
évacué l'Italie. Bien que l'obligation d'évacuer l'une ne fût pas aussi
formellement stipulée que l'obligation d'évacuer l'autre, cependant, le
traité de Lunéville garantissant l'indépendance de la Suisse, on pouvait
regarder l'exécution des traités comme imparfaite, et la paix comme
incertaine, tant que nos troupes ne s'étaient pas retirées. Aussi les
observateurs politiques avaient-ils les yeux particulièrement fixés sur
la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne, où l'on partageait les
territoires ecclésiastiques, pour voir si l'essai de pacification
générale, qu'on tentait en ce moment, serait durable. Le Premier Consul
avait pris la résolution bien formelle de ne pas compromettre la paix à
l'occasion de ce qui se passait dans l'un et l'autre de ces pays, à
moins toutefois que la contre-révolution, dont il ne voulait sur aucune
des frontières de France, n'essayât de s'établir au milieu des Alpes.
Il lui eût été facile de se faire accepter pour législateur de
l'Helvétie, ainsi qu'il l'avait été de la République italienne; mais la
_Consulte_ de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en
Angleterre, qu'il n'osait pas donner deux fois le même spectacle. Il
s'en tenait donc à de sages avis, qui étaient écoutés, mais peu suivis,
malgré la présence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de
renoncer à la chimère de l'unité absolue, unité impossible dans un pays
aussi accidenté que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits
cantons, qui ne pouvaient ni payer de gros impôts, comme Berne ou Bâle,
ni se plier au joug d'une règle commune. Il leur conseillait de créer un
gouvernement central pour les affaires extérieures de la Confédération;
et, quant aux affaires intérieures, de laisser aux gouvernements locaux
le soin de s'organiser suivant le sol, les moeurs, l'esprit des
habitants. Il leur conseillait de prendre de la Révolution française ce
qu'elle avait de bon, d'incontestablement utile, l'égalité entre toutes
les classes de citoyens, l'égalité entre toutes les parties du
territoire; de laisser détachées les unes des autres les provinces
incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles que les bailliages
italiens et Uri; mais de renoncer à certaines agglomérations de
territoire, qui dénaturaient plusieurs petits cantons, tels que ceux
d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans les grandes villes la
domination alternative des oligarques et de la populace, et d'en finir
par le gouvernement de la bourgeoisie moyenne, sans exclusion
systématique d'aucune classe; d'imiter enfin cette politique de
transaction entre tous les partis qui avait rendu le repos à la France.
Ces avis, compris par les hommes éclairés, méconnus par les hommes
passionnés, qui forment toujours le grand nombre, demeuraient sans
effet. Toutefois, comme ils tendaient à ramener la révolution un peu en
arrière, la faction oligarchique, alors opprimée, les accueillait avec
plaisir, se berçant d'illusions, ainsi que faisaient à Paris certains
émigrés français, et croyant que, parce qu'il était modéré, le Premier
Consul voulait rétablir l'ancien régime.

[En marge: Difficulté territoriale au sujet de la route du Simplon.]

Une question de territoire ajoutait à cette situation une complication
assez grave. Pendant la Révolution, la Suisse et la France, s'étant en
quelque sorte confondues, avaient passé du système de neutralité à celui
d'alliance offensive et défensive. Dans ce système, on n'avait pas
hésité à concéder à la France, par le traité de 1798, la route militaire
du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers traités,
l'Europe n'avait pas osé réclamer contre cet état de choses, résultat
d'une longue guerre; elle s'était bornée à stipuler l'indépendance de la
Suisse. Le Premier Consul, préférant par système la neutralité de la
Suisse à son alliance, entendait jouir de la route du Simplon, sans être
réduit à emprunter le territoire helvétique, ce qui était incompatible
avec la neutralité; et il avait imaginé pour cela de se faire donner la
propriété du Valais. Ce n'était pas là une grande exigence, car c'était
de la France que la Suisse tenait le Valais, autrefois indépendant. Mais
le Premier Consul ne le demandait pas sans compensation: il offrait en
échange une province que l'Autriche lui avait cédée par le traité de
Lunéville, c'était le Frickthal, petit pays fort important comme
frontière, comprenant la route des villes forestières, s'étendant depuis
le confluent de l'Aar avec le Rhin jusqu'à la limite du canton de Bâle,
et liant par conséquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant
face à la Forêt-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de
convenance fort grande. Grâce à cet échange, la France, devenue
propriétaire du Valais, n'avait plus besoin du territoire helvétique
pour le passage de ses armées, et on pouvait revenir du système de
l'alliance au système de la neutralité. Les Suisses, tant les unitaires
que les oligarques, déclamaient sur ce sujet, à l'envi les uns des
autres. Ils ne voulaient, à aucun prix, céder le Valais pour le
Frickthal. Ils demandaient d'autres concessions de territoire le long du
Jura, notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions
détachées du Porentruy. C'était leur livrer une partie du département du
Mont-Terrible. Même à ces conditions, ils répugnaient encore à céder le
Valais; et, comme sous les intérêts appelés généraux, se cachent souvent
des intérêts très-particuliers, les petits cantons, redoutant pour la
route du Saint-Gothard la rivalité de celle du Simplon, poussaient au
refus de l'échange proposé. Le Premier Consul avait fait occuper
provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant du reste
prendre aucun parti avant l'arrangement général des affaires
helvétiques.

[En marge: Constitution du 29 mai 1801, approuvée par la France et sa
mise en vigueur.]

[En marge: La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes,
aboutit au triomphe du parti oligarchique.]

[En marge: Voyage de M. Reding à Paris.]

[En marge: Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.]

En attendant l'organisation définitive de la Suisse, il avait été formé
un gouvernement temporaire, composé d'un conseil exécutif et d'un corps
législatif peu nombreux. Divers projets de constitution avaient été
rédigés, et secrètement soumis au Premier Consul. Celui-ci, entre ces
divers projets, en avait préféré un, qui lui semblait conçu dans des
vues plus sages, et l'avait renvoyé à Berne avec une sorte de
recommandation. Le gouvernement provisoire, composé lui-même des
patriotes les plus modérés, avait adopté cette constitution, et l'avait
présentée à l'acceptation d'une Diète générale. Le parti unitaire exalté
comptait dans cette Diète une majorité considérable, cinquante voix sur
quatre-vingts. Bientôt il déclara la Diète constituante, rédigea un
nouveau projet dans les idées de l'unité absolue, et affectant même de
braver la France, proclama le Valais partie intégrante du sol de la
Confédération helvétique. Les représentants des petits cantons se
retirèrent, en déclarant qu'ils ne se soumettraient jamais à une
pareille constitution. Maîtres du gouvernement provisoire, les patriotes
modérés, en voyant ce qui se passait, se concertèrent avec le ministre
de France Verninac, et prirent un arrêté par lequel ils cassèrent la
Diète, pour avoir excédé ses pouvoirs, et s'être faite assemblée
constituante lorsqu'elle n'était point appelée à l'être. Ils mirent
eux-mêmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et
procédèrent à l'élection des autorités qu'elle instituait. Ces autorités
étaient le sénat, le petit-conseil, et le landamman. Le sénat se
composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil, qui se
composait de sept, et le landamman, qui était le chef de la république.
Le sénat ne nommait pas seulement ces deux autorités, il les conseillait
aussi. Comme les patriotes modérés avaient sur les bras les unitaires
exaltés, qu'on venait de disperser en cassant la Diète, ils furent
obligés de ménager le parti contraire, celui des oligarques. Ils
choisirent dans son sein les hommes les plus sages, pour se les
adjoindre, et les comprirent dans le sénat. Ils les mêlèrent avec les
révolutionnaires, de manière à conserver la majorité à ces derniers.
Mais, dans leur irritation, cinq des révolutionnaires choisis refusèrent
d'accepter. La majorité se trouvait dès lors changée d'une manière
d'autant plus fâcheuse, que le sénat, une fois formé, devait se
compléter lui-même. Il se compléta en effet, et dans le sens des
oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et opter entre
deux candidats, M. Reding, qui était le chef des oligarques, et M.
Dolder, qui était le chef des révolutionnaires modérés, M. Reding
l'emporta d'une voix. M. Dolder était un homme sage, capable, mais d'une
énergie médiocre. M. Reding était un ancien officier, peu éclairé, mais
énergique, ayant servi dans les troupes suisses à la solde des
puissances étrangères, et fait avec intelligence, en 1798, la guerre des
montagnes contre l'armée française. Il était du petit canton de
Schwitz, et le chef de cette famille privilégiée, qui disposait de tous
les grades dans le régiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse
avaient adopté cette espèce de chef de clan, et lui avaient donné leur
confiance. Tout rude qu'il était, M. Reding ne manquait pas d'une
certaine finesse; il était flatté de sa nouvelle dignité, et tenait à la
conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la
volonté de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre
brusquement à Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que le
parti des oligarques était le parti des honnêtes gens, qu'il fallait le
souffrir au pouvoir, permettre qu'il y fît ses volontés, et qu'à ces
conditions on aurait une Suisse dévouée à la France. Le Premier Consul
reçut M. Reding avec égards, et l'écouta avec quelque attention. M.
Reding affecta de se montrer dépourvu de préjugés, et plutôt militaire
qu'oligarque; il parut flatté d'approcher le premier général des temps
modernes, et disposé comme lui à se mettre au-dessus des passions de
parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient être acceptés,
sauf à voir si la conduite répondrait aux promesses. D'après ces
accommodements, le sénat devait être porté à trente membres, et le choix
des cinq nouveaux membres fait exclusivement parmi les patriotes. On
devait choisir également parmi eux un second landamman, alternant avec
le premier dans l'exercice du pouvoir. Des commissions cantonales,
composées de moitié par le sénat et par les cantons eux-mêmes, devaient
être chargées de donner à chacun d'eux la constitution qui lui
conviendrait. Il était, en outre, accordé que l'Argovie et le pays de
Vaud resteraient détachés de Berne; et en revanche, que les
agglomérations de territoires qui avaient défiguré certains petits
cantons, seraient révoquées. Sous toutes ces réserves, le Premier Consul
promit de reconnaître la Suisse, de la replacer en état de neutralité
perpétuelle, et d'en retirer les troupes françaises. Pour lui assurer la
route militaire qu'il demandait, on démembra le Valais, en cédant à la
France la portion qui est sur la rive droite du Rhône. La France, en
échange, s'obligeait à céder le Frickthal, plus un arrondissement de
territoire du côté du Jura. M. Reding partit rempli d'espérance, croyant
avoir acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire désormais en
Suisse tout ce qu'il voudrait.

[En marge: À peine retourné en Suisse, M. Reding se livre au parti
oligarchique, et le favorise exclusivement.]

Mais à peine ce chef des oligarques était-il arrivé à Berne, qu'entraîné
par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait être, sous de
telles influences, et avec des idées de gouvernement aussi peu arrêtées
que les siennes. On ajouta au sénat cinq nouveaux membres pris dans le
sein du parti patriote, et on donna un collègue à M. Reding, chargé
d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman, collègue qui ne fut
point M. Dolder lui-même, mais M. Rugger, personnage considérable parmi
les révolutionnaires modérés. Ces nouveaux choix qui, dans le petit
conseil, chargé du pouvoir exécutif, procurèrent la majorité au parti
de la révolution, la laissèrent dans le sénat au parti oligarchique. De
plus M. Reding, étant landamman pour cette année, composa les autorités
dans les intérêts de son parti. Il envoya soit à Vienne, soit dans les
autres cours, des agents dévoués à la contre-révolution, avec des
instructions hostiles à la France, et bientôt connues d'elle. M. Reding
notamment demandait qu'on accréditât auprès de lui des représentants de
toutes les puissances, pour le seconder contre l'influence du chargé
d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent au dehors qu'il n'osa
pas remplacer fut M. Stapfer, ministre à Paris, homme respectable,
dévoué à sa patrie, ayant su obtenir la confiance du gouvernement
français, et à ce titre difficile à révoquer. M. Reding avait promis de
laisser indépendants le pays de Vaud et l'Argovie; et cependant de toute
part couraient des pétitions pour provoquer la restitution de ces
provinces au canton de Berne. Malgré la promesse d'affranchir les
bailliages italiens, Uri demandait tout haut, et avec menace, qu'on lui
rendît la vallée Levantine. Les commissions cantonales, chargées de
rédiger les constitutions particulières de chaque canton, étaient,
excepté deux ou trois, composées dans un esprit contraire au nouvel
ordre de choses, et favorable au rétablissement de l'ancien. Il n'était
plus question du Valais ni de la route promise à la France. Enfin les
Vaudois, voyant la contre-révolution imminente, s'étaient insurgés, et,
plutôt que de se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient
leur réunion à la France.

[En marge: Le Premier Consul n'ayant plus à ménager le gouvernement
suisse, proclame l'indépendance du Valais.]

[En marge: Le parti révolutionnaire modéré s'empare de nouveau du
pouvoir.]

Ainsi la malheureuse Helvétie, livrée un an auparavant aux extravagances
des unitaires absolus, était en proie cette année aux tentatives
contre-révolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul prit alors son
parti quant au Valais; il déclara qu'il le détachait de la
confédération, et lui rendait son ancienne indépendance. C'était
évidemment la meilleure solution, car en partageant cette grande vallée,
pour donner une rive à la Suisse, une autre à la France, on allait
contre la nature des choses; en la laissant tout entière à la Suisse, en
y créant une route et des établissements militaires français, on rendait
la neutralité helvétique impossible. Quand il apprit cette résolution,
M. Reding éclata, soutint que le Premier Consul avait manqué à ses
promesses, ce qui était faux, et proposa au petit conseil une lettre
tellement violente, que le petit conseil recula d'effroi. La situation
n'était plus tenable entre les oligarques des grands et des petits
cantons, travaillant à reconstruire l'ancien régime, et les
révolutionnaires soulevés dans le pays de Vaud, pour obtenir la réunion
à la France. M. Dolder et ses amis du petit conseil se réunirent. Dans
ce petit conseil, chargé du pouvoir exécutif, ils étaient six contre
trois. Ils profitèrent de l'absence de M. Reding, qui s'était rendu pour
quelques jours dans les petits cantons, cassèrent tout ce qui avait été
fait par lui, annulèrent les commissions cantonales, et appelèrent à
Berne une assemblée de notables, composée de quarante-sept individus,
choisis parmi les hommes les plus respectables et les plus modérés de
toutes les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29 mai,
recommandée par la France, y apporter les modifications jugées
indispensables, et organiser immédiatement les autorités publiques
d'après cette même constitution.

[En marge: Déposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits
cantons.]

[En marge: Les modérés, pour donner une satisfaction au pays, demandent
la retraite des troupes françaises.]

[En marge: Le Premier Consul y consent.]

[En marge: Les modérés restent en Suisse livrés à leurs seules forces.]

Pour ôter aux oligarques l'appui du sénat, dans lequel ils avaient la
majorité, on prononça la suspension de ce corps. À cette nouvelle, M.
Reding accourut, et protesta contre les résolutions prises. Mais privé
de l'appui du sénat, qui était suspendu, il se retira, déclarant qu'il
ne renonçait pas à sa qualité de premier magistrat, et se transporta
dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le considéra
comme démissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la charge de
premier landamman. Ainsi la Suisse, arrachée tour à tour aux mains des
unitaires absolus, et à celles des oligarques, se trouvait, par une
suite de petits coups d'État, replacée dans les mains des
révolutionnaires modérés. Malheureusement ces derniers n'avaient pas à
leur tête, comme les modérés français quand ils firent le 18 brumaire,
un chef puissant, pour donner à la sagesse l'appui de la force.
Cependant éclairés par les événements, les partisans de la révolution,
quelle que fût leur nuance, étaient disposés à s'entendre, et à prendre
pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant certains
changements. Mais M. Reding travaillait à soulever les petits cantons,
et la nécessité de recourir à un bras puissant, hors de Suisse,
puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, était à peu près inévitable.
Quelque évidente que fût cette nécessité, personne toutefois n'osait
l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans l'intervention de la France
leur ruine assurée, faisaient aux révolutionnaires un crime de vouloir
cette intervention. Ceux-ci, pour ne pas fournir un tel grief à leurs
adversaires, la repoussaient hautement. Enfin le Premier Consul
lui-même, désirant épargner des inquiétudes à l'Europe, était décidé, à
moins d'événements extraordinaires, à ne pas compromettre les troupes
françaises dans les troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille
Français fussent répandus au milieu des Alpes, jamais nos généraux
n'avaient obtempéré aux réquisitions des divers partis, et nos soldats
assistaient l'arme au bras à tous ces désordres. Leur immobilité devint
même un sujet de reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence
de raison, que la paix générale régnant en Europe, l'armée française
n'ayant pas à les défendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les
défendre contre les soulèvements intérieurs, ils ne recueillaient
d'autre fruit de sa présence que la peine de la nourrir, et le
désagrément d'une occupation étrangère. La retraite de nos troupes
devint bientôt une sorte de satisfaction patriotique, que les modérés se
crurent obligés d'accorder à tous les partis; et ils la demandèrent au
Premier Consul, pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection
dans les montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait
d'autant plus nécessaire d'accorder la satisfaction demandée, que la
séparation du Valais, définitivement résolue, était un sensible
déplaisir pour le coeur des patriotes suisses. Le Premier Consul
consentit à l'évacuation, voulant donner au parti modéré l'appui moral
le plus entier, mais au fond redoutant beaucoup l'expérience qu'on
allait faire. Les ordres d'évacuation furent immédiatement expédiés. Il
resta trois mille hommes de troupes suisses à la disposition du nouveau
gouvernement. On laissa, en outre, tout près de la frontière, les
demi-brigades helvétiques au service de France, et on espéra s'en tirer
ainsi sans recours ultérieur à notre armée. Un calme momentané fit place
à ces agitations. La constitution du 29 mai, adoptée avec certaines
modifications, fut partout acceptée. Les petits cantons seuls refusèrent
de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils paraissaient vouloir se
tenir tranquilles, du moins pour le moment.

La séparation du Valais s'accomplit sans difficulté. Ce pays fut
constitué de nouveau en petit État indépendant, sous la protection de la
France et de la République italienne. La France, pour unique marque de
suzeraineté, s'y réserva une route militaire, qu'elle devait entretenir
à ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route fut déclarée
exempte de toute espèce de péage, ce qui était pour le pays un immense
bienfait. En ouvrant le Simplon, en y créant la grande chaussée qui le
traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un don magnifique, et
qui valait assurément le prix qu'elle en exigeait.

[En marge: Les affaires suisses demeurées en suspens, sans que l'Europe
ose s'en mêler.]

Les affaires suisses demeurèrent donc en suspens. Les oligarques,
d'abord joyeux de la retraite des troupes françaises, en furent bientôt
alarmés. Ils craignaient, en perdant des maîtres incommodes, d'avoir
perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas probable de nouvelles
convulsions révolutionnaires. C'étaient, il est vrai, les plus sages qui
raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant de renverser encore une fois
le gouvernement des patriotes modérés, souhaitaient ardemment que
l'évacuation fût définitive, et par l'intermédiaire de leurs agents
secrets ils firent supplier les diverses cours de ne plus permettre que
les troupes françaises rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils,
tolérer la continuation de leur présence, comme suite de la guerre; mais
il fallait considérer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation
d'un territoire indépendant, garanti par toute l'Europe.

Le Premier Consul connaissait leurs menées, car les correspondances du
landamman Reding venaient d'être découvertes, et envoyées à Paris. Mais
il s'en montra peu ému: il s'expliqua même sur ce sujet librement, et
sans contrainte, comme il avait coutume de faire en toute occasion. Il
dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il préférait la paix générale
à la conquête d'un pareil territoire; mais qu'il n'y souffrirait pas un
gouvernement ennemi de la France; que sur ce point ses résolutions
étaient irrévocables.

En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercèrent
quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et
Wyndham, qui cherchait en toutes choses de nouveaux griefs contre la
France. En Autriche, en Prusse, on était beaucoup trop occupé des
arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mêler des affaires de
l'Helvétie. On avait un trop grand besoin de la faveur du Premier
Consul, pour songer à lui donner même un déplaisir. M. de Cobentzel, à
Vienne, poussa le soin jusqu'à montrer à notre ambassadeur, M. de
Champagny, tout ce que lui écrivait le parti Reding, et les réponses
décourageantes qu'il faisait aux vives instances de ce parti. La Russie,
parfaitement éclairée sur les vues du Premier Consul, comprit que les
troubles de la Suisse étaient pour lui un embarras dont il voudrait être
sorti, bien plus qu'une occasion artificieusement préparée pour se
procurer un territoire ou une influence de plus.

[En marge: Affaires de l'Allemagne.]

Quelque graves que fussent en elles-mêmes les affaires suisses, quelque
graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes étaient ramenées
sur le sol helvétique, elles ne pouvaient, dans le moment, détourner des
affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu précédemment que
la cession de la rive gauche du Rhin à la France avait laissé sans États
une foule de princes, et qu'on était convenu à Lunéville de les
indemniser, en sécularisant les principautés ecclésiastiques, dont la
vieille Allemagne était couverte. C'était l'occasion forcée d'un
remaniement général du territoire germanique. Une telle question ne
laissait pas d'attention pour d'autres, chez la plupart des cours du
Nord.

[En marge: Usage que l'Autriche veut faire de la paix.]

[En marge: Ses prétentions dans l'affaire des indemnités germaniques.]

L'Autriche, épuisée par une longue lutte, cherchait à réparer ses
finances délabrées, et à relever le crédit de son papier-monnaie.
L'archiduc Charles avait gagné toute l'influence qu'avait perdue M. de
Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, était partisan déclaré
de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'était acquise
sur les bords du Rhin, en combattant les généraux Jourdan et Moreau,
s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le général
Bonaparte, et il n'était pas tenté de l'essayer de nouveau contre ce
redoutable adversaire. Des motifs plus élevés encore influaient sur ses
dispositions politiques. Il voyait sa maison ruinée par deux guerres
longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu plus de part que
la raison, et il se disait que l'Autriche assez heureuse, quoique
battue, pour trouver dans l'acquisition des États Vénitiens un
dédommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais, perdrait
peut-être, à une troisième guerre, les États Vénitiens eux-mêmes, et ces
derniers sans compensation. Ce prince, devenu ministre, s'appliquait à
former une armée, qui fût mieux organisée et moins coûteuse que celles
qu'on avait, depuis dix ans, vainement opposées à l'armée française.
L'empereur, esprit sage, plus solide que brillant, partageait les
opinions de l'archiduc, et ne songeait qu'à tirer le meilleur parti
possible de l'affaire des indemnités. Il espérait y trouver une
conjoncture favorable pour réparer les derniers revers de sa maison.

[En marge: Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution
territoriale de l'Allemagne.]

La Prusse, qui s'était séparée, en 1795, de la coalition, pour faire à
Bâle sa paix avec la République française, qui, depuis cette époque,
avait rétabli ses finances au moyen de la neutralité, et gagné de
nouvelles provinces à la suite du dernier soulèvement de la Pologne, la
Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de l'Église
germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre
d'agrandissement qu'elle préférait à tout autre. Elle avait un roi fort
jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix à passer pour honnête,
qui l'était en effet, mais qui aimait infiniment les acquisitions de
territoire, à condition toutefois de ne pas les acheter par la guerre.
Du reste, on possédait un singulier moyen pour tout expliquer en Prusse
d'une manière honorable. Les actes équivoques, d'une honnêteté
contestable, étaient attribués à M. d'Haugwitz, auquel on imputait
ordinairement tout ce qu'on ne savait comment justifier, et qui se
laissait immoler de bonne grâce à la réputation de son roi. Cette cour,
ayant des lumières et peu de préjugés, avait su vivre tolérablement avec
la Convention et le Directoire, très-bien avec le Premier Consul. À
l'avénement de ce dernier, elle avait montré un instant la volonté de
s'interposer entre les puissances belligérantes, pour les forcer à la
paix; et depuis que le Premier Consul les y avait forcées à lui seul,
elle faisait au moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait
sans cesse, et lui laissait entrevoir pour l'avenir un traité d'alliance
offensive et défensive, moyennant qu'on la favorisât dans le partage
des dépouilles de l'Église germanique.

[En marge: La Russie, désintéressée dans les affaires de l'Allemagne,
voudrait cependant y jouer un rôle.]

La Russie, désintéressée dans la question territoriale qui s'agitait en
Allemagne, n'était ni appelée, ni autorisée à s'en mêler par le traité
de Lunéville; mais elle y aurait volontiers joué un rôle. Être pris pour
arbitre eût flatté la vanité du jeune empereur, vanité qui commençait à
percer sous une modestie et une ingénuité apparentes. Ce prince s'était
d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient porté au trône, à
travers une affreuse catastrophe; c'étaient le comte Pahlen et le comte
Panin. Mais son honnêteté et son orgueil souffraient également d'un tel
joug. Il lui en coûtait d'avoir à ses côtés des hommes qui lui
rappelaient d'horribles souvenirs; il était humilié d'avoir des
ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous avons déjà dit
qu'entouré des compagnons de son premier âge, MM. de Strogonoff,
Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mûr M. de Kotschoubey, il
lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de l'empire. Il avait
profité d'une occasion offerte par le caractère impérieux du comte
Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait fait autant à l'égard
du comte Panin, et il avait introduit M. de Kotschoubey dans le cabinet.
Pour vice-chancelier, il venait de prendre un personnage ancien dans le
gouvernement russe, le prince Kurakin, homme d'état d'humeur facile,
aimant l'éclat du pouvoir, et prêtant complaisamment son nom, connu de
l'Europe, aux quatre ou cinq jeunes gens qui commençaient à gouverner
secrètement l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de
vingt-quatre années, et de quelques seigneurs russes et polonais du même
âge, on s'était fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de
singulières idées sur toutes choses. Paul Ier, Catherine elle-même, y
étaient considérés comme des princes barbares et sans lumières. Le
partage de la Pologne était regardé comme un attentat; la guerre à la
Révolution française, comme le résultat de préjugés aveugles. La Russie
devait à l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protéger
les faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre à se
renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux à
respecter dans leur lutte les intérêts des nations. Heureuses
prétentions, nobles pensées, si elles avaient été sérieuses; si elles
n'avaient pas ressemblé à ces velléités libérales de la noblesse
française, élevée à l'école de Voltaire et de Rousseau, parlant
humanité, liberté, jusqu'au jour où la Révolution française vint lui
demander de conformer ses actes à ses théories! Alors ces grands
seigneurs philosophes devinrent les émigrés de Coblentz. Toutefois, de
même qu'il y eut en France une minorité de la noblesse, fidèle jusqu'au
bout à ses premiers sentiments, de même dans ces jeunes gouvernants de
la Russie, deux se distinguaient par des vues plus arrêtées, par un
caractère plus sérieux, c'étaient M. de Strogonoff et le prince Adam de
Czartoryski. M. de Strogonoff annonçait un esprit solide et sincère. Le
prince Czartoryski, appliqué, instruit, grave à vingt-cinq ans, ayant
pris sur Alexandre une sorte d'ascendant, était plein des sentiments
héréditaires de sa famille, c'est-à-dire du désir de relever la Pologne;
et il s'efforçait, comme on le verra bientôt, de faire aboutir à ce but
les combinaisons de la politique russe. Ces jeunes gens, avec les
penchants qui les animaient, devaient être jaloux de commencer en
Allemagne cet arbitrage équitable et souverain, qui les séduisait si
fort. L'habile Autriche avait bien su démêler leurs dispositions, et
avait songé à s'en servir. Apercevant clairement la prédilection du
Premier Consul pour la Prusse, elle s'était tournée du côté de
l'empereur Alexandre; elle le flattait, et lui offrait le rôle d'arbitre
dans les affaires d'Allemagne. Ce n'était pas l'ambition qui manquait au
czar pour saisir un tel rôle; mais il n'était pas facile de s'en emparer
en présence du général Bonaparte, qu'un traité formel investissait du
droit et du devoir de se mêler de la question des indemnités
germaniques, et qui n'était pas homme à laisser faire aux autres ce
qu'il lui appartenait de faire lui-même. Aussi l'empereur Alexandre,
quoique impatient de figurer sur la scène du monde, montrait-il une
réserve méritoire à son âge, surtout avec les sentiments ambitieux qui
remplissaient son coeur.

[En marge: Ce qu'étaient les indemnités germaniques.]

Il faut pénétrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des
indemnités germaniques. Cette affaire entamée au congrès de Rastadt,
après la paix de Campo-Formio, abandonnée par suite de l'assassinat de
nos plénipotentiaires et de la seconde coalition, reprise depuis la paix
de Lunéville, souvent commencée, jamais terminée, était une grave
question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi, ne sachant
comment la résoudre. Elle ne pouvait être résolue que par la ferme
volonté du Premier Consul, car il était impossible que l'Allemagne y
suffît à elle seule.

[En marge: Pertes des princes allemands à la rive gauche du Rhin.]

Par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, la rive gauche du Rhin
était devenue notre propriété, depuis le point où ce beau fleuve sort du
territoire suisse, entre Bâle et Huningue, jusqu'à celui où il entre sur
le territoire hollandais, entre Émerick et Nimègue. (Voir la carte nº
20.) Mais par la cession de cette rive à la France, des princes
allemands, de tout rang et de tout état, tant héréditaires
qu'ecclésiastiques, avaient fait des pertes considérables en territoire
et en revenu. La Bavière s'était vu enlever le duché de Deux-Ponts, le
Palatinat du Rhin, le duché de Juliers. Le Wurtemberg, Baden, avaient
été privés de la principauté de Montbéliard et autres domaines. Les
trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves, de Cologne
étaient presque restés sans États. Les deux Hesses avaient perdu
plusieurs seigneuries; l'évêque de Liége, l'évêque de Bâle, avaient été
complétement dépossédés de leurs évêchés. La Prusse avait été obligée de
renoncer, au profit de la France, au duché de Gueldre, à une partie de
celui de Clèves, et à la petite principauté de Moeurs, territoires
situés sur le cours inférieur du Rhin. Enfin une foule de princes de
second et troisième ordre avaient vu disparaître leurs principautés et
leurs fiefs impériaux. Ce n'étaient pas là toutes les dépossessions
amenées par la guerre. En Italie, deux archiducs d'Autriche avaient été
forcés de renoncer, l'un à la Toscane, l'autre au duché de Modène. En
Hollande, la maison d'Orange-Nassau, alliée de la Prusse, avait perdu le
stathoudérat, plus une assez grande quantité de biens personnels.

[En marge: L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en Allemagne
les archiducs italiens et la famille de Nassau.]

D'après les règles de la stricte justice, les princes allemands auraient
dû être seuls dédommagés sur le territoire germanique. Des archiducs,
oncles ou frères de l'empereur, ayant depuis long-temps la qualité de
princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des établissements
en Allemagne, aucun, sinon d'être les parents de l'empereur. Or, c'était
l'empereur qui avait poussé la malheureuse Allemagne à la guerre, qui
l'avait exposée ainsi à des pertes considérables de territoire, et il
venait la forcer d'indemniser ses propres parents, entraînés eux aussi,
contre leur gré, à prendre part à cette guerre folle et mal conduite! On
en pouvait dire autant du stathouder. Si ce prince avait perdu ses
États, ce n'était pas à l'Allemagne à payer les fautes qu'on lui avait
fait commettre. Mais le stathouder était le beau-frère du roi de Prusse,
et ce roi, ne voulant pas faire pour sa famille, moins que l'empereur
pour la sienne, demandait que la maison d'Orange-Nassau fût indemnisée
en Allemagne. Il fallait donc, outre les princes allemands, dédommager
encore les archiducs privés de leurs États en Italie, les Orange-Nassau
dépossédés du stathoudérat. On avait demandé à la France, au traité de
Lunéville, et, antérieurement, au traité de Campo-Formio, de consentir à
ce que les archiducs reçussent un établissement en Allemagne. La Prusse
au congrès de Bâle, et l'Angleterre au congrès d'Amiens, avaient exigé
que le stathouder fût indemnisé, sans désignation de lieu, mais avec
l'intention avouée de choisir ce lieu dans l'étendue du territoire
germanique. La France, qui n'avait à considérer les indemnités que du
point de vue de l'équilibre général, la France à qui peu importait que
ce fût un évêque ou un prince de Nassau qui se trouvât établi à Fulde,
que ce fût un archevêque ou un archiduc qui se trouvât établi à
Salzbourg, avait dû y consentir.

Le traité de Lunéville ayant été ratifié par la Diète, la charge que
l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique était
acceptée, avec regret, mais d'une manière formelle. Les traités de Bâle
et d'Amiens, qui stipulaient une indemnité pour le stathouder, étaient,
il est vrai, étrangers à la confédération; mais l'Angleterre, avec
l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la Prusse, avec
sa puissance sur la Diète, assurées d'ailleurs l'une et l'autre du
concours de la France, n'avaient pas de refus à craindre, en réclamant
une indemnité territoriale pour le stathouder. Il était donc convenu,
d'un consentement à peu près unanime, que le stathouder, comme les deux
archiducs italiens, auraient leur part des évêchés sécularisés. Pour
indemniser ces princes allemands, italiens, hollandais, il ne manquait
certainement pas de beaux domaines en Allemagne. Il y en avait beaucoup,
et de très-considérables, soumis au régime ecclésiastique. En les
sécularisant, on pouvait trouver de vastes champs, couverts d'habitants,
féconds en revenus, pour fournir des États à toutes les victimes de la
guerre.

[En marge: Valeur approximative des territoires ecclésiastiques.]

Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en
habitants, en revenus, de la totalité des principautés allemandes
susceptibles de sécularisation. La paix de Westphalie en avait déjà
sécularisé un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un
sixième environ de l'Allemagne proprement dite, tant en étendue qu'en
population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du
temps, fort incomplètes et fort contestées, il pouvait s'élever à 13 ou
14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait considérer
cette somme comme le revenu total des principautés dont il est ici
question. C'était le revenu, déduction faite des frais de perception et
d'administration, déduction faite aussi d'une foule de bénéfices
ecclésiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui n'étaient pas
compris dans le produit net que nous venons d'énoncer, et qui devaient
par la sécularisation appartenir au nouveau possesseur: c'est-à-dire
que, si on calculait le produit de ces pays comme on calculait en France
en 1803, et comme on calcule bien plus rigoureusement aujourd'hui, on
serait conduit à une estimation trois ou quatre fois plus considérable,
par conséquent à 40 ou 50 millions de florins (100 ou 120 millions de
francs).

[En marge: Énumération des principautés ecclésiastiques, propres à être
sécularisées.]

Il est donc impossible de préciser au juste la valeur de ces États,
autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixième environ de
l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour
montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces
florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confédération.
(Voir la carte nº 20.) En commençant par l'orient et le midi de
l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les évêchés de Trente et de
Brixen, que l'Autriche considérait comme lui appartenant, et que par ce
motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des
indemnités germaniques, mais qui avaient été rangés malgré elle au
nombre des biens disponibles. On variait dans l'évaluation de leur
produit depuis 200,000 florins jusqu'à 900,000. En passant du Tyrol en
Bavière, se présentait le superbe évêché de Salzbourg, aujourd'hui l'une
des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne, comprenant
la vallée de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000 florins,
selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats excellents,
tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'évêché de Salzbourg
était comprise la prévôté de Berchtolsgaden, précieuse par le produit du
sel. En entrant tout à fait en Bavière, on rencontrait sur le Lech
l'évêché d'Augsbourg, sur l'Isar celui de Freisingen, enfin, au
confluent de l'Inn et du Danube, celui de Passau, tous trois fort
enviés par la Bavière, dont ils auraient avantageusement complété le
territoire, produisant ensemble 800,000 florins, et comme d'usage
très-diversement évalués par les prétendants qui se les disputaient. De
l'autre côté du Danube, c'est-à-dire en Franconie, se trouvait le riche
évêché de Wurtzbourg, dont les évêques avaient autrefois ambitionné le
titre de ducs de Franconie, et étaient assez opulents pour bâtir à
Wurtzbourg un palais presque aussi beau que celui de Versailles. On
estimait ce bénéfice à 1,400,000 florins de revenu, et avec l'évêché de
Bamberg, qui était contigu, à plus de 2 millions. C'était le lot qui
pouvait le mieux arrondir le territoire de la Bavière en Franconie, et
la dédommager de ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot, à cause
de sa valeur et de sa contiguïté avec les marquisats d'Anspach et de
Bareuth. On peut citer encore l'évêché d'Aichstedt, dans la même
province, très-inférieur aux deux précédents, mais néanmoins fort
considérable.

Il restait la partie des archevêchés de Mayence, de Trèves, de Cologne,
située à la droite du Rhin, archevêchés et électorats à la fois, formant
un revenu difficile à évaluer. Il restait les portions de l'électorat de
Mayence, enclavées en Thuringe, telles qu'Erfurth, et le territoire de
l'Eischsfeld, puis en descendant vers la Westphalie, le duché même de
Westphalie, dont le revenu était estimé à 4 ou 500,000 florins, les
évêchés de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir
produire 400,000 florins chacun, et enfin le vaste évêché de Munster,
le troisième de l'Allemagne en revenu, le plus étendu en territoire,
rapportant, disait-on, alors 1,200,000 florins.

Si l'on joint à ces archevêchés, évêchés et duchés, au nombre de
quatorze, à ces restes d'anciens électorats ecclésiastiques, les débris
des évêchés de Spire, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance, quantité de
riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on voulait, non
pas séculariser, mais incorporer aux États voisins (ce qui s'appelait
alors _médiatiser_), on aura une idée à peu près exacte de tous les
biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux princes séculiers
les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on n'avait pas
prétendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui à eux trois
demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il n'eût pas été
nécessaire de supprimer toutes les principautés ecclésiastiques, et
qu'on aurait pu épargner à la Constitution germanique le coup
destructeur dont elle fut bientôt frappée.

C'était, en effet, porter à cette constitution une atteinte profonde que
de séculariser tous les États ecclésiastiques à la fois, car ils y
jouaient un rôle considérable. Quelques détails sont ici nécessaires
pour faire connaître cette vieille constitution, la plus ancienne de
l'Europe, la plus respectable après la constitution anglaise, et qui
allait périr par l'avidité des princes allemands eux-mêmes.

[En marge: Ancienne constitution germanique.]

[En marge: La couronne impériale était élective.]

[En marge: Cinq électeurs laïques, et trois électeurs ecclésiastiques.]

L'empire germanique était électif. Quoique depuis long-temps la
couronne impériale ne fût pas sortie de la maison d'Autriche, il fallait
qu'une élection formelle, à chaque changement de règne, la déférât à
l'héritier de cette maison, qui de son plein droit était roi de Bohème
et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de Carinthie, de
Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'élection se faisait
autrefois par sept, et à l'époque dont nous parlons, par huit princes
électeurs. Sur les huit, il y en avait cinq laïques et trois
ecclésiastiques. Les cinq laïques étaient: la maison d'Autriche, pour la
Bohême; l'électeur palatin, pour la Bavière et le Palatinat; le duc de
Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi
d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois électeurs ecclésiastiques
étaient: l'archevêque de Mayence, possédant une partie des deux rives du
Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-même, et les
rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevêque de Trèves,
possédant le pays de Trèves, c'est-à-dire la vallée de la Moselle,
depuis les frontières de l'ancienne France jusqu'à la jonction de cette
rivière avec le Rhin, vers Coblentz; enfin l'archevêque de Cologne,
possédant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn jusqu'aux approches de la
Hollande. Ces trois archevêques, suivant l'usage général de l'Église,
partout où la royauté n'avait pas envahi les nominations
ecclésiastiques, étaient élus par leurs chapitres, sauf l'institution
canonique, réservée au Pape. Les chanoines, membres de ces chapitres et
électeurs de leurs archevêques, étaient choisis dans la plus haute
noblesse allemande. Ainsi, pour Mayence, ils devaient être membres de la
noblesse immédiate, c'est-à-dire de la noblesse relevant directement de
l'empire, et ne relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses
domaines étaient situés. De la sorte, ni l'archevêque, ni les chanoines
chargés de l'élire, ne pouvaient être des sujets dépendants d'un prince
quelconque, l'empereur excepté. Il fallait cette précaution pour un
aussi grand personnage que l'archevêque électeur de Mayence, qui était
chancelier de la confédération. C'était lui qui présidait la Diète
germanique. Les archevêques électeurs de Trèves et de Cologne n'avaient
plus que le titre d'une ancienne fonction, évanouie avec les siècles.
L'archevêque de Cologne était jadis chancelier du royaume d'Italie;
l'archevêque de Trèves, chancelier du royaume des Gaules.

[En marge: Le pouvoir de l'empereur limité par une diète.]

Ces huit princes électeurs décernaient la couronne impériale. Dans la
première moitié du siècle dernier, lors de la guerre de la succession
d'Autriche, on avait voulu les obliger à choisir pour empereur un prince
de Bavière; mais ils étaient revenus bientôt, par une vieille habitude
et un respect traditionnel, à la descendance de Rodolphe de Habsbourg.
D'ailleurs les électeurs catholiques se trouvaient là en majorité,
c'est-à-dire cinq contre trois, et la préférence des catholiques pour
l'Autriche était naturelle et séculaire. L'empire n'était pas seulement
électif, il était, si on peut s'exprimer ainsi pour un temps sans
analogie avec le nôtre, il était représentatif. On y délibérait sur les
affaires de la confédération, dans une diète générale, qui se réunissait
à Ratisbonne, sous la direction du chancelier, archevêque de Mayence.

[En marge: Les trois colléges composant la Diète germanique.]

[En marge: Collége des électeurs.]

[En marge: Collége des princes.]

[En marge: Collége des villes.]

Cette diète était composée de trois colléges: le Collége électoral, où
siégeaient les huit électeurs que nous venons de citer; le Collége des
princes, où siégeaient tous les princes laïques ou ecclésiastiques,
chacun d'eux pour le territoire dont il était souverain direct
(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des
principautés qu'elles représentaient à la Diète, quelques-autres au
contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de Westphalie);
enfin le Collége des villes, où siégeaient, au nombre de quarante-neuf,
les représentants des villes libres, presque toutes ruinées, et n'ayant
plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement délibérant de
l'antique Allemagne.

[En marge: Manière de délibérer dans les trois Colléges.]

Les formes pour recueillir les voix étaient extrêmement compliquées.
Quand le protocole était ouvert, chacun des trois Colléges votait
séparément. Les électeurs, outre leur représentant dans le Collége des
électeurs, avaient des représentants dans celui des princes, et ils
siégeaient ainsi dans deux colléges à la fois. L'Autriche siégeait dans
le Collége électoral pour la Bohême, dans le Collége des princes pour
l'archiduché d'Autriche. La Prusse siégeait au Collége des électeurs
pour le Brandebourg, au Collége des princes pour Anspach, Bareuth, etc.
La Bavière siégeait au Collége des électeurs pour la Bavière, au
Collége des princes pour Deux-Ponts, Juliers, etc., et ainsi des autres.
On ne discutait pas précisément; mais chaque État, appelé dans un ordre
hiérarchique, émettait verbalement son avis par l'intermédiaire d'un
ministre. On recueillait les opinions plusieurs fois, et chacun avait
ainsi le temps de modifier la sienne. Quand les Colléges étaient d'un
sentiment différent, ils entraient en conférence, et cherchaient à
s'entendre. On appelait cela _relation_ et _corrélation_ entre les
Colléges. Ils se faisaient des concessions les uns aux autres, et
finissaient par un avis commun qu'on appelait _conclusum_.

L'importance de ces trois colléges n'était pas égale. Celui des villes
était à peine compté. Autrefois, dans le moyen âge, quand toute la
richesse était concentrée dans les villes libres, elles avaient, en
donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire écouter. Il n'en
était plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient cessé
d'être les centres de la puissance commerciale et financière. Outre les
formes employées à leur égard, formes qui étaient blessantes, on tenait
peu de compte de leur avis. Les électeurs, c'est-à-dire les grandes
maisons, avec leurs voix dans le Collége des électeurs, avec leurs voix
et leur clientèle dans le Collége des princes, emportaient presque
toutes les délibérations.

[En marge: Division de l'Allemagne en dix cercles.]

On ne ferait pas connaître cette constitution tout entière, si on ne
disait pas qu'indépendamment de ce gouvernement général, il y avait un
gouvernement local, pour la protection des intérêts particuliers, et la
répartition commune des charges de la confédération. Ce gouvernement
local était celui des cercles. Toute l'Allemagne était divisée en dix
cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'était guère plus qu'un
vain titre, car il comprenait des provinces échappées depuis long-temps
à l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en était le directeur.
Il appelait à délibérer les États qui le composaient; il exécutait leurs
résolutions, et venait au secours des États menacés de violence. Deux
tribunaux d'empire, l'un à Wetzlar, l'autre à Vienne, rendaient la
justice entre ces confédérés si divers, rois, princes, évêques, abbés,
républiques.

[En marge: Caractère politique et moral de la Constitution germanique.]

Telle quelle, cette constitution était un vénérable monument des
siècles. Elle offrait quelques-uns des caractères de la liberté, non de
celle qui protége les individus dans les sociétés modernes, mais de
celle qui protége les États faibles contre les États puissants, en les
admettant à défendre, au sein d'une confédération, leur existence, leurs
propriétés, leurs droits particuliers, et à en appeler de la tyrannie du
plus fort à la justice de tous. Il en naissait un certain développement
d'esprit, une profonde étude du droit des gens, un assez grand art de
manier les hommes dans les assemblées, fort semblable, quoique avec des
apparences différentes, à celui qui se pratique dans les gouvernements
représentatifs existant de nos jours.

[En marge: Changements qui devaient résulter des sécularisations dans la
Constitution germanique.]

[En marge: Transformation du parti protestant et du parti catholique en
parti prussien et en parti autrichien.]

Les sécularisations devaient produire dans cette constitution un
changement considérable. D'abord elles faisaient disparaître du Collége
électoral les trois électeurs ecclésiastiques, et du Collége des princes
un grand nombre de membres catholiques. La majorité catholique, qui
avait été dans ce second Collége de 54 voix contre 43, allait se changer
en minorité, car les princes appelés à hériter des voix ecclésiastiques
étaient presque tous protestants. C'était un trouble profond apporté à
la constitution et à l'équilibre des forces. Sans doute la tolérance
résultant de l'esprit du siècle, avait enlevé aux mots de parti
protestant et de parti catholique leur ancienne signification
religieuse; mais ces mots avaient acquis une signification politique
extrêmement sérieuse. Le parti protestant signifiait le parti prussien,
le parti catholique signifiait le parti autrichien. Or, ces deux
influences se partageaient depuis long-temps l'Allemagne. On peut dire
que la Prusse était dans l'empire le chef de l'opposition, l'Autriche le
chef du parti du gouvernement. Frédéric-le-Grand, en faisant de la
Prusse une puissance de premier ordre au moyen des dépouilles
autrichiennes, avait allumé entre les deux grandes maisons allemandes
une haine violente. Cette haine, un moment assoupie en présence de la
Révolution française, s'était rallumée bientôt, depuis que la Prusse, se
séparant de la coalition, avait fait sa paix avec la France, et s'était
enrichie par sa neutralité, pendant que l'Autriche s'épuisait pour
soutenir seule la guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que,
la guerre finie, il fallait partager le patrimoine de l'Église,
l'avidité des deux cours avait ajouté de nouveaux ferments à la passion
qui les divisait.

[En marge: Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.]

La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des
sécularisations pour affaiblir à jamais l'Autriche. Celle-ci était à la
fin du dix-huitième siècle, comme dans la guerre de Trente-Ans, comme
dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique: non pas
que, dans tous les cas, les protestants fussent portés pour la Prusse,
et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage au
contraire altéraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavière,
catholique fervente, mais sans cesse alarmée des vues de l'Autriche sur
son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe[2], quoique
protestante, était souvent opposée à la Prusse par défiance de
voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en général, l'Autriche avait
pour clients les princes catholiques, et particulièrement les États
ecclésiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait déférer
l'empire; ils se conformaient à son avis dans les assemblées où se
débattaient les affaires générales. Ne levant pas d'armées, ils
laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de
plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison impériale.
L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un riche bénéfice
dans la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique, qui lui avait été
récemment déférée. L'évêque de Munster et l'archevêque de Cologne étant
morts, les chapitres de ces deux siéges avaient nommé l'archiduc Antoine
pour remplacer les prélats défunts. Comme dans tous les pays
aristocratiques, l'Église fournissait ainsi des dotations aux puînés des
grandes familles. La Prusse naturellement savait mauvais gré aux États
ecclésiastiques de donner à l'Autriche des soldats, des apanages et des
voix à la Diète.

         [Note 2: Il faut toutefois remarquer qu'à cette époque
         l'électeur de Saxe était catholique, tandis que son pays
         était protestant, et comptait pour tel.]

Une fois engagés dans les réformes constitutionnelles, les princes
allemands allaient être amenés à d'autres changements encore, notamment
à la suppression des villes libres et de la noblesse immédiate.

[En marge: Les villes libres, leur origine, leur suppression
inévitable.]

Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De même que les
rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des
seigneurs, de même les empereurs avaient donné aux villes d'Allemagne,
formées par l'industrie et le commerce, une existence indépendante, des
droits reconnus, souvent aussi des priviléges. C'était là ce qui avait
introduit dans cette vaste féodalité allemande, à côté des seigneurs
féodaux, à côté des prêtres souverains portant des couronnes de comtes
ou de ducs, des républiques démocratiques, célèbres par leur richesse et
leur génie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport des arts, de
l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien mérité de
l'Allemagne et de l'humanité entière. Toutes ces villes étaient tombées
sous le joug de petites aristocraties locales, et la plupart se
trouvaient déplorablement administrées. Celles dont le commerce s'était
maintenu échappaient à la ruine commune, et présentaient même des
républiques assez prospères. Mais elles étaient jalousées par les
princes voisins, qui cherchaient à les adjoindre à leur territoire. La
Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer dans ses États
Nuremberg, et la Bavière Augsbourg, bien que ces villes fussent toutes
deux fort déchues de leur ancienne splendeur.

[En marge: La noblesse immédiate, son origine, son existence
actuellement menacée.]

La noblesse immédiate avait une origine assez semblable à celle des
villes libres, car son titre provenait de la protection impériale
accordée aux seigneurs, trop faibles pour se défendre eux-mêmes. Aussi
était-elle surtout répandue en Franconie et en Souabe, parce qu'à
l'époque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de
cette contrée, se trouvant sans suzerain, s'étaient donnés à l'empereur.
On l'appelait _immédiate_, parce qu'elle relevait directement de
l'empereur, et non des princes chez lesquels ses domaines étaient
situés. On donnait le même titre d'_immédiat_ à tout État, ville, fief,
abbaye, relevant directement de l'empire. On appelait _médiat_, tout
État dépendant directement du prince dans le territoire duquel il se
trouvait enclavé. Cette noblesse immédiate, dont l'obéissance était
partagée entre le seigneur local et l'empereur qu'elle reconnaissait
comme son unique suzerain, était fière de cette vassalité plus relevée,
servait dans les armées et dans les chancelleries impériales, et livrait
aux recruteurs autrichiens la population des bourgs et villages qui lui
appartenaient.

Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent, souhaitaient
la double incorporation à leurs États de la noblesse immédiate et des
villes libres. L'Autriche, assez froide pour le maintien des villes
libres, dont elle convoitait un certain nombre pour elle-même, était
ardente au contraire pour le maintien de la noblesse immédiate, qu'elle
affectionnait d'une manière particulière. Cependant elle voulait en
général la conservation de tout ce qui pouvait être conservé.

[En marge: Caractère de la révolution qui s'opérait en ce moment en
Allemagne.]

De notre point de vue moderne, rien ne doit paraître plus naturel, plus
légitime, que la réunion de toutes ces parcelles de territoire, villes
ou seigneuries immédiates, au corps de chaque État. Cela sans doute eût
mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplacé en Allemagne
ces libertés locales par une liberté générale, garantissant à la fois
toutes les existences et tous les droits. Mais ces incorporations
allaient accroître le pouvoir absolu des rois de Prusse, des électeurs
de Bavière, des ducs de Wurtemberg. À cette condition, il était permis
de les voir avec quelque regret.

Il y a, dans l'histoire des monarchies européennes, deux révolutions
fort différentes par leur objet et par leur date: la première, au moyen
de laquelle la royauté conquiert sur la féodalité les petites
souverainetés locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences
particulières, pour former un seul État; la seconde, au moyen de
laquelle la royauté, après avoir formé cet État unique, est obligée de
compter avec la nation, et d'accorder une liberté générale, uniforme,
régulière, bien préférable assurément aux libertés particulières de la
féodalité. La France, en 1789, après avoir achevé cette première
révolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en était
encore à la première, et elle ne l'a pas même achevée aujourd'hui.
L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans
l'empire, défendait la vieille constitution germanique, et avec elle les
libertés féodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide
d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse
immédiate, devenait novatrice par ambition, et tendait à donner à
l'Allemagne les formes de la société moderne, c'est-à-dire à commencer,
sans le vouloir, sans le savoir, l'oeuvre de la Révolution française
dans le vieil empire germanique.

Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances étaient diverses,
leurs prétentions territoriales ne l'étaient pas moins.

[En marge: Demandes de l'Autriche.]

L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et
sous ce prétexte étendre et améliorer la frontière de ses propres États.
Elle s'occupait peu du duc de Modène, doté depuis long-temps, par les
traités de Campo-Formio et de Lunéville, du Brisgau (petite province du
pays de Baden) dont il se souciait médiocrement, aimant mieux jouir
tranquillement à Venise de ses immenses richesses, accumulées à force
d'avarice. Mais elle s'occupait sérieusement de l'archiduc Ferdinand,
ancien souverain de la Toscane. Elle convoitait pour lui le bel
archevêché de Salzbourg, qui aurait rattaché le Tyrol au corps de la
monarchie autrichienne, plus la prévôté de Berchtolsgaden, enclavée dans
l'archevêché de Salzbourg. (Voir la carte nº 20.) Ces deux principautés
lui étaient formellement promises, mais elle souhaitait obtenir
davantage. Elle voulait pour ce même archiduc l'évêché de Passau, qui
assurait à sa maison l'importante place de Passau, située au confluent
de l'Inn et du Danube, le superbe évêché d'Augsbourg, s'étendant
longitudinalement sur le Lech, au milieu même de la Bavière, enfin le
comté de Werdenfels[3], et l'abbaye de Kempten, deux possessions placées
sur le penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les
sources des fleuves qui traversent la Bavière, tels que l'Inn, l'Isar,
la Loisach, le Lech. Si on ajoute à cela dix-neuf villes libres en
Souabe, plus douze grandes abbayes immédiates, et si on songe que
l'Autriche, indépendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en
Souabe, avait une foule d'anciennes possessions dans cette contrée, on
comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle voulait,
au moyen de la prétendue indemnité de l'archiduc Ferdinand, prendre
position au milieu de la Bavière par Augsbourg, au-dessus par
Werdenfels et Kempten, au delà par ses possessions de Souabe, et, en la
pressant ainsi dans les serres de l'aigle impérial, l'amener à lui céder
la partie de ses États qu'elle convoitait depuis long-temps,
c'est-à-dire le cours de l'Inn, peut-être même celui de l'Isar.

         [Note 3: Ce comté dépendait de l'évêché de Freisingen.]

C'était l'une des plus anciennes prétentions de l'Autriche que de
s'étendre en Bavière pour s'y faire une meilleure frontière, et de
prolonger en même temps ses postes dans les Alpes tyroliennes, jusqu'aux
limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar était le plus
cher de ses voeux, et n'aurait pas été le dernier, si on l'avait
satisfait. Pour avoir jusqu'à l'Isar, elle aurait abandonné à la maison
de Bavière Augsbourg (l'évêché et la ville), plus toutes les possessions
autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de Munich, située sur
l'Isar, se trouvant sur la frontière, et ne pouvant demeurer siége du
gouvernement bavarois, Augsbourg aurait été la nouvelle capitale offerte
à l'électeur palatin. Mais c'était absorber presque la moitié de cet
électorat, et refouler entièrement la maison palatine en Souabe. À
défaut de ce rêve beaucoup trop beau, le cours de l'Inn eût consolé
l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possédait que la partie inférieure
de l'Inn, depuis Braunau jusqu'à Passau. Mais, au-dessus, entre Braunau
et les Alpes tyroliennes, c'était la Bavière qui avait les deux rives de
ce fleuve. L'Autriche aurait souhaité l'Inn dans tout son cours, depuis
son entrée en Bavière, à Kufstein, jusqu'à sa réunion au Danube. Cette
ligne aurait embrassé moins de pays que celle de l'Isar, mais elle était
fort belle encore, et militairement plus solide. C'était toujours par
voie d'échange que l'Autriche se proposait d'acquérir l'une ou l'autre
de ces frontières. Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des
indemnités s'agitait entre les cabinets, d'obséder de ses offres, et,
quand elle n'était pas écoutée, de ses menaces, le malheureux électeur
de Bavière, lequel communiquait sur-le-champ ses anxiétés à ses deux
protecteurs naturels, la Prusse et la France.

[En marge: Manière dont l'Autriche veut faire la part des autres maisons
allemandes.]

Voilà comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution
des indemnités. Voici comment elle faisait celle des autres.

Pour les pertes essuyées par la Bavière à la gauche du Rhin, pertes qui
surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car cette
maison avait perdu le duché de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le
duché de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de terres
en Alsace, l'Autriche lui assignait deux évêchés en Franconie, ceux de
Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placés pour la Bavière, puisqu'ils
étaient voisins du Haut-Palatinat, mais égalant à peine les deux tiers
de ce qui lui était dû. Peut-être l'Autriche aurait-elle ajouté à ce lot
l'évêché de Freisingen, situé sur l'Isar, tout près de Munich. À la
Prusse, l'Autriche entendait donner un gros évêché au nord, Paderborn
par exemple, peut-être deux ou trois abbayes, comme Essen et Werden;
enfin au stathouder un territoire quelconque en Westphalie, c'est-à-dire
le quart au plus de ce qu'ambitionnait la maison de Brandebourg, pour
elle-même et pour sa parenté. Après avoir concédé aux deux Hesses, à
Baden et au Wurtemberg, quelques dépouilles du bas clergé, et un certain
nombre d'abbayes à la foule des petits princes héréditaires, lesquels,
disait-elle, seraient bien heureux de prendre ce qu'on leur donnerait,
l'Autriche voulait avec les gros territoires du nord et du centre de
l'Allemagne, tels que Munster, Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les
débris des électorats de Cologne, Mayence et Trèves, conserver les trois
électeurs ecclésiastiques, et sauver par là son influence en empire.

Sur les trois électorats ecclésiastiques, le premier, celui de Mayence,
venait de passer au coadjuteur du dernier archevêque. Ce nouveau
titulaire, membre de la maison de Dalberg, était un prélat instruit,
spirituel, homme du monde. L'électorat de Trèves appartenait à un prince
saxon, encore vivant, retiré dans l'évêché d'Augsbourg dont il cumulait
le titre avec celui de Trèves, oubliant dans l'observation assidue des
pratiques religieuses, dans l'opulence que lui procuraient les pensions
de sa famille, sa grandeur électorale perdue. L'électorat de Cologne
était devenu vacant par la mort du titulaire. Les évêchés de Munster, de
Freisingen, de Ratisbonne, la prévôté de Berchtolsgaden, venaient de
vaquer aussi. Soit que l'Autriche fût ou ne fût pas complice des
chapitres, elle avait laissé nommer, en présence d'un commissaire
impérial, l'archiduc Antoine pour évêque de Munster et pour archevêque
de Cologne. La Prusse irritée avait réclamé vivement, disant qu'on
voulait par la nomination de nouveaux titulaires créer des obstacles aux
sécularisations, et empêcher la libre exécution du traité de Lunéville.
Ses réclamations avaient pour but d'empêcher qu'on ne remplît de la même
manière les bénéfices encore vacants de Freisingen, Ratisbonne et
Berchtolsgaden.

[En marge: Prétentions contraires de la Prusse.]

On pourrait se faire une idée assez juste des projets de la Prusse, en
prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord
elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane
exagérées du double au moins. On prétendait à Vienne qu'il avait perdu 4
millions de florins en revenu. Cette assertion était fort exagérée; elle
reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts. Le
revenu net perdu par le grand duc était de 2,500,000 florins au plus. La
Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden égalaient,
s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans ajouter que la
Toscane, détachée de la monarchie autrichienne, n'avait pour celle-ci
aucune valeur de position, tandis que Salzbourg, Berchtolsgaden, Passau,
liés au corps même de cette monarchie, lui donnaient une frontière
excellente, et dans les montagnards de Salzbourg une nombreuse
population militaire. On croyait que l'Autriche y pourrait lever
vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait donc pas de motif fondé pour
ajouter au lot de l'archiduc les évêchés d'Augsbourg, d'Aichstedt,
l'abbaye de Kempten, le comté de Werdenfels, ainsi que toutes les villes
libres et les abbayes demandées en Souabe. Cependant la Prusse insistait
moins sur l'exagération des prétentions de l'Autriche, qu'elle
n'insistait sur la légitimité des siennes. Elle estimait au double de
leur valeur véritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et
diminuait de moitié le prix des territoires qu'elle réclamait en
dédommagement. D'abord elle partageait l'un des désirs de l'Autriche,
celui de se porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle
voulait faire en Franconie ce que l'Autriche cherchait à faire en
Souabe; elle y voulait doubler au moins son territoire. C'était une
ambition constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu
de l'Allemagne, des positions avancées, soit l'une contre l'autre, soit
contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les États
du centre de la confédération. Dans ses premiers élans d'ambition, la
Prusse n'avait pas demandé moins que les évêchés de Wurtzbourg et de
Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de Bareuth, et destinés
dans la pensée de tout le monde à indemniser la Bavière. Cette
prétention avait rencontré de telles objections, surtout à Paris, qu'il
avait fallu y renoncer.

À défaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu
seulement le duché de Gueldre, une portion du duché de Clèves, la petite
principauté de Moeurs, quelques péages supprimés sur le Rhin, et les
enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cédés à la Hollande, ce qui
représentait 700 mille florins de revenu suivant la Russie, 1,200 mille
suivant la France, la Prusse ne voulait pas moins qu'une partie du nord
de l'Allemagne, c'est-à-dire les évêchés de Munster, de Paderborn,
d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes de l'électorat de Mayence en
Thuringe, tels que l'Eichsfeld et Erfurth, puis enfin en Franconie, où
elle n'abdiquait pas ses prétentions, l'évêché d'Aichstedt et la célèbre
ville de Nuremberg.

Faisant, à l'égard de l'indemnité du stathouder, les mêmes calculs que
l'Autriche à l'égard de l'indemnité du duc de Toscane, elle demandait
pour la maison d'Orange-Nassau un établissement contigu au territoire
prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duché de Westphalie, le
pays de Recklinghausen, les restes des deux électorats de Cologne et de
Trèves, à la droite du Rhin. Il en résultait pour le stathouder, outre
l'avantage d'être adossé à la Prusse, avantage fort grand pour elle et
pour lui, celui d'être placé près de la Hollande, et de pouvoir y
profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe à la
fausseté des évaluations de la Prusse, si on songe qu'après avoir
exagéré jusqu'au double, même au triple, le chiffre de ses pertes, elle
dissimulait dans la même proportion la valeur des objets demandés en
compensation, que, par exemple, elle évaluait à 350 mille florins
l'évêché de Munster, qui, à Paris, d'après les calculs les plus
impartiaux, était évalué à 1,200 mille, qu'elle estimait à 150 mille
florins l'évêché d'Osnabruck, qui, à Paris, était estimé 369 mille, et
ainsi du reste, on se fera une idée de la folle exagération de ses
prétentions.

[En marge: La Prusse se jette dans les bras de la France.]

Elle se montrait un peu plus généreuse que l'Autriche envers les princes
de second et de troisième ordre, car c'étaient tout autant de voix
protestantes à introduire dans la Diète. Elle était d'avis de supprimer
les électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, de laisser
exister tout au plus celui de Mayence, avec les débris de son électorat
situés à la rive droite du Rhin; de remplacer les deux électeurs
ecclésiastiques supprimés par des électeurs protestants, pris parmi les
princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, même d'Orange-Nassau, s'il
était possible. L'appui que l'Autriche cherchait auprès de la Russie, la
Prusse le cherchait auprès de la France. Elle offrait, si on la
secondait dans ses réclamations, de lier sa politique à celle du Premier
Consul, de s'engager à lui par une alliance formelle, de garantir tous
les arrangements faits en Italie, tels que la création du royaume
d'Étrurie, la nouvelle constitution donnée à la République italienne, et
la réunion du Piémont à la France. Elle faisait en même temps les plus
grands efforts pour amener à Paris la négociation, que l'Autriche
tâchait d'amener à Saint-Pétersbourg. Elle savait que, hors de Paris,
elle n'était pas très-favorablement jugée; que, dans les cours, on lui
reprochait amèrement d'avoir abandonné la cause de l'Europe pour celle
de la Révolution française; que, si on critiquait les prétentions de
l'empereur, les siennes étaient jugées bien plus sévèrement, car il leur
manquait l'excuse des grandes pertes essuyées par la maison d'Autriche
dans la dernière guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait d'appui à
espérer que du côté de la France; que se prêter au déplacement de la
négociation, ce serait désobliger le Premier Consul, et accepter des
arbitres mal disposés à son égard. Aussi refusa-t-elle nettement toutes
les ouvertures de l'Autriche, qui, en désespoir de cause, lui offrait de
s'entendre à elles deux, de s'accorder l'une à l'autre la part du lion,
en sacrifiant tous les princes de second et de troisième ordre, et de
s'adresser ensuite à Pétersbourg pour obtenir la consécration du partage
qu'elles auraient fait, dans le but surtout de soustraire l'Allemagne au
joug des Français.

[En marge: Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous recours
à la France.]

Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous
recours à la France. Au lieu de solliciter à Londres, à Pétersbourg, à
Vienne, à Berlin, ils sollicitaient à Paris. La Bavière, tourmentée par
l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les uns
des autres; les petites familles effrayées de l'avidité des grandes; les
villes libres, menacées d'incorporation; la noblesse immédiate, exposée
au même danger que les villes libres; tous, grands et petits,
républiques ou souverains héréditaires, plaidaient leur cause à Paris,
les uns par l'intermédiaire de leurs ministres, les autres directement
et en personne. Le ci-devant stathouder y avait envoyé son fils, le
prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, prince distingué, que le
Premier Consul avait accueilli avec beaucoup de faveur. Plusieurs autres
princes y étaient venus également. Tous fréquentaient avec empressement
ce palais de Saint-Cloud, où un général de la République était courtisé
à l'égal des rois.

[En marge: Singularité du spectacle que les puissances allemandes
présentent au moment des sécularisations.]

Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien
l'inconséquence des passions humaines, et la profondeur des desseins de
la Providence!

La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre
injuste contre la Révolution française, et elles avaient été vaincues.
La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la
puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du
Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient dès lors sans
États. Il était naturel de les indemniser en Allemagne, et de
n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les avaient
compromis, voulaient indemniser aux dépens de cette malheureuse
Allemagne leurs propres parents, italiens comme les archiducs, ou
hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus étrange encore,
elles voulaient, sous le nom de leurs proches, s'indemniser elles-mêmes,
toujours aux dépens de cette Allemagne, victime de leurs fautes. Et ces
dédommagements, où les cherchaient-elles? dans les biens mêmes de
l'Église; c'est-à-dire que les défenseurs du trône et de l'autel,
rentrés chez eux après s'être fait battre, entendaient se dédommager
d'une guerre malheureuse en dépouillant l'autel qu'ils étaient allés
défendre, et en imitant la Révolution française qu'ils étaient venus
attaquer! Et, chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils
demandaient au représentant victorieux de cette Révolution, de leur
partager ces dépouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager
eux-mêmes!

[En marge: Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.]

Le Premier Consul s'inquiétait peu du mouvement qu'on se donnait autour
de lui pour attirer la négociation tantôt ici, tantôt là. Il savait
qu'elle n'aurait lieu qu'à Paris, parce qu'il le voulait ainsi, et que
c'était mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la signature
de la paix générale, il écouta successivement les parties intéressées:
la Prusse, qui ne désirait agir qu'avec lui et par lui; l'Autriche, qui,
tout en cherchant à porter l'arbitrage à Pétersbourg, ne négligeait rien
cependant pour le disposer en sa faveur; la Bavière, qui lui demandait
conseil et appui contre les offres menaçantes de l'Autriche; la maison
d'Orange, qui avait envoyé son fils à Paris; les maisons de Baden, de
Wurtemberg, de Hesse, qui promettaient le plus entier dévouement si on
voulait les avantager; enfin, la masse des petits princes qui se
réclamaient de leur ancienne alliance avec la France. Après avoir
entendu ces divers prétendants, le Premier Consul reconnut bientôt que,
sans l'intervention d'une volonté puissante, le repos de l'Allemagne,
et, par suite, celui du continent, resterait indéfiniment en péril. Il
se décida donc à offrir, et en réalité, à imposer sa médiation, mais en
présentant des arrangements qui pussent honorer la justice de la France
et la sagesse de sa politique.

Rien n'était plus sensé, plus admirable, que les vues du Premier Consul,
à cette époque heureuse de sa vie, où, couvert d'autant de gloire qu'il
en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force matérielle pour
mépriser l'Europe, et se dispenser de recourir à une politique
profondément calculée. Il voyait bien qu'avec les dispositions peu sûres
de l'Angleterre, il fallait songer à prévenir le danger d'une nouvelle
guerre générale; que, dans ce but, il était urgent de se ménager une
alliance solide sur le continent; que celle de la Prusse était la plus
convenable; que cette cour, novatrice par nature, par origine, par
intérêt, avait avec la Révolution française des affinités, que ne
pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se l'attachant sérieusement, on
rendait les coalitions impossibles; car, au degré de force auquel la
France était parvenue, c'était tout au plus si on oserait l'attaquer,
lorsque toutes les puissances seraient réunies contre elle; mais que,
s'il en manquait une seule à la coalition, et, si la puissance qui
manquait, avait passé du côté de la France, jamais on ne tenterait les
chances d'une nouvelle guerre. Cependant, tout en songeant à s'allier à
la Prusse, le Premier Consul comprenait avec une rare justesse d'esprit,
qu'il ne fallait pas la faire tellement forte qu'elle écrasât
l'Autriche, car alors elle deviendrait à son tour la puissance
dangereuse, au lieu d'être l'alliée utile; qu'il ne fallait lui
sacrifier ni les petits princes, anciens amis de la France, ni les États
ecclésiastiques sans exception, États peu consistants, peu militaires,
et préférables comme voisins à des princes laïques et guerriers; ni
enfin les villes libres, respectables par les souvenirs qu'elles
rappelaient, respectables surtout à titre de Républiques pour la
République française; que sacrifier en même temps à la Prusse tous ces
petits États, héréditaires, ecclésiastiques, républicains, c'était
favoriser la réalisation de cette unité allemande, plus dangereuse pour
l'équilibre européen, si elle se constituait jamais, que toute la
puissance autrichienne ne l'avait été jadis; qu'en faisant pencher, en
un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la
faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au
désespoir, peut-être la précipiter vers sa chute, remplacer alors un
ennemi par un autre, et dans l'avenir préparer à la France une rivalité
avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle qui
l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs
siècles.

[En marge: Le Premier Consul songe à s'adresser à l'intérêt de la Prusse
et à l'orgueil de la Russie, pour faire réussir la négociation.]

Plein de ces sages pensées, le Premier Consul entreprit d'abord d'amener
la Prusse à des vues modérées. Parvenu à s'entendre avec elle, il
voulait négocier avec les intéressés de second ordre, et les contenter
au moyen d'une juste part d'indemnité; il projetait ensuite d'ouvrir à
Pétersbourg une négociation toute de courtoisie, pour flatter l'orgueil
du jeune empereur qu'il découvrait parfaitement sous une feinte
modestie, et pour le lier par de bons procédés aux arrangements
territoriaux qui seraient arrêtés. Avec le concours de la Prusse
satisfaite, de la Russie flattée, il espérait rendre inévitable la
résignation de l'Autriche, si toutefois on avait eu soin de ne pas trop
l'exaspérer par les arrangements adoptés.

[En marge: Premier plan du Premier Consul, et mérite de ce plan.]

Dans des combinaisons aussi compliquées, il fallait s'attendre à passer
par plusieurs projets avant d'arriver au projet définitif. L'idée du
Premier Consul, relativement à la distribution territoriale de
l'Allemagne, avait été d'abord d'éloigner les unes des autres les trois
grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la Prusse, la
France, et de placer entre elles la masse entière de la Confédération
germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait concédé à l'Autriche,
non pas la totalité de ses prétentions, c'est-à-dire le cours de l'Isar,
car il aurait fallu dans ce cas transporter la maison palatine en Souabe
et en Franconie; mais il lui aurait concédé l'Inn dans tout son cours,
c'est-à-dire l'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, le
pays compris entre la Salza et l'Inn, plus les évêchés de Brixen et
Trente, situés en Tyrol. L'Autriche, ainsi dédommagée pour son compte et
celui des deux archiducs, aurait dû renoncer à toute possession en
Souabe; elle aurait été placée en entier derrière l'Inn; elle y aurait
été compacte, et couverte par une frontière excellente; elle eût enfin
trouvé le repos, et l'aurait donné à la Bavière, par la solution de la
vieille question de l'Inn.

De même qu'on aurait fait renoncer l'Autriche à son établissement en
Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse à son établissement en
Franconie, en demandant à celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach
et de Bareuth. Avec ces margraviats et les évêchés contigus de
Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait dû
faire le sacrifice en Souabe, avec les évêchés de Freisingen,
d'Aichstedt, enclavés dans les possessions bavaroises, on eût composé à
la maison palatine un territoire bien arrondi, s'étendant à la fois en
Bavière, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrière entre
la France et l'Autriche. À ce prix la maison Palatine aurait pu
abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duché de Berg,
placé à l'autre extrémité de l'Allemagne, c'est-à-dire vers la
Westphalie. La Prusse, éloignée de la Franconie comme l'Autriche de la
Souabe, aurait été reportée tout à fait au nord. Pour l'y reporter
entièrement, on aurait supprimé l'obstacle qui l'en séparait,
c'est-à-dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait
établi ces deux familles dans les territoires devenus vacants au centre
de l'Allemagne. La Prusse se serait trouvée de la sorte sur les bords de
la Baltique; on lui aurait donné en outre les évêchés de Munster,
d'Osnabruck et d'Hildesheim. Dédommagée ainsi de ses pertes anciennes et
nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duché de Clèves, dont la
partie située à la gauche du Rhin avait passé à la France, dont la
partie située à la rive droite aurait grossi la masse des indemnités.
Alors, déjà séparée de l'Autriche par l'abandon de la Franconie, elle
l'eût été encore de la France par son éloignement des bords du Rhin.

Il serait resté dans les duchés vacants de Clèves, de Berg, de
Westphalie, dans les débris des électorats de Cologne, Trèves et
Mayence, dans les enclaves mayençaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans
l'évêché de Fulde, et autres propriétés ecclésiastiques, dans les débris
du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes médiates ou
immédiates répandues par toute l'Allemagne, il serait resté de quoi
composer un État à la maison de Mecklembourg et à celle d'Orange; de
quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la
foule des princes inférieurs. Enfin, dans les siéges d'Aichstedt,
d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi conserver
deux électeurs ecclésiastiques sur trois, ce qui entrait dans la pensée
du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altérer la constitution
germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protéger l'Église en tout
pays.

Dans ce plan, si profondément conçu, l'Autriche, la Prusse, la France,
étaient établies, les unes fort loin des autres; la Confédération
germanique était réunie en un seul corps, et placée au milieu des
grandes puissances du continent, avec le rôle utile, important,
honorable, de les séparer, et d'empêcher les collisions entre elles; les
États allemands acquéraient une délimitation parfaite; la constitution
germanique était utilement réformée, et point détruite.

Le plan du Premier Consul, proposé d'abord à la Prusse, ne fut pas
refusé tout de suite. Il convenait à cette puissance de devenir
compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de l'Allemagne.
Son consentement définitif dépendait des quantités qui lui seraient
offertes, lorsqu'on en arriverait à régler les détails du partage. Mais
si les princes du centre de l'Allemagne, dont les États ne reposaient
dans le moment que sur la volonté mobile des négociateurs, pouvaient
être facilement transportés au nord ou au midi, au couchant ou au
levant, il devait en être autrement pour deux princes, confinés à
l'extrémité septentrionale de la Confédération, comme les princes de
Mecklembourg, solidement établis au milieu de sujets dont ils avaient
l'affection depuis des siècles, étrangers à toutes les vicissitudes
territoriales amenées par la guerre, et difficiles à persuader quand on
leur proposerait un déplacement aussi considérable. D'ailleurs, s'ils
disaient un mot à l'Angleterre, elle ne manquerait pas de faire échouer
un projet qui livrait les rivages de la Baltique à la Prusse.

[En marge: Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le plan
primitif du Premier Consul.]

Spontanément ou non, ils refusèrent d'une manière péremptoire ce qu'on
leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait été chargée de l'ouverture,
leur avait clairement insinué que la France, en voulant faire d'eux des
voisins, en voulait faire aussi des amis, et se montrerait libérale à
leur égard dans la distribution des indemnités.

Quelque importante que fût la partie du plan qui venait d'être refusée,
il valait encore la peine de poursuivre la réalisation du reste. Il
était toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrière l'Inn, et de
lui concéder une fois pour toutes cet éternel objet de ses voeux; il
était toujours bon de concentrer la Prusse vers le nord de l'Allemagne,
et de l'exclure de la Franconie, où sa présence n'était utile à
personne, pouvait même devenir dangereuse pour elle, en cas de guerre,
car les provinces d'Anspach et de Bareuth se trouvant sur la route des
armées française et autrichienne, sa neutralité devenait fort difficile
à respecter. La suite de cette histoire révélera le grave inconvénient
d'une pareille situation.

[En marge: Les prétentions obstinées de la Prusse et de l'Autriche
ajoutent de nouvelles difficultés à la belle conception du Premier
Consul.]

[En marge: Le Premier Consul renonce à ses premières idées pour arriver
à un arrangement possible.]

Mais la Prusse et l'Autriche étaient fort exigeantes pour ce qui les
concernait. Bien que l'Autriche trouvât la frontière de l'Inn infiniment
séduisante, elle ne voulait rien céder en Souabe; elle prétendait
toujours y avoir des possessions, même après l'acquisition de l'Inn.
Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le pays entre
la Salza et l'Inn, l'évêché de Passau. Les évêchés de Brixen et de
Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un don, car ils
étaient en Tyrol, et tout ce qui était en Tyrol paraissait tellement lui
appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne rien recevoir de nouveau.
La Prusse, de son côté, ne voulait se départir d'aucune de ses
prétentions en Franconie. Dans cette situation le Premier Consul prit le
parti d'abandonner le bien pour le possible, nécessité pénible mais
fréquente dans les grandes affaires. Il tâcha de s'entendre
définitivement avec la Prusse, pour se concerter ensuite avec la Russie,
réservant pour la fin de la négociation, l'accord avec l'Autriche, qui
montrait un entêtement désespérant, et qu'on ne pouvait réussir à
vaincre que par l'ensemble des adhésions obtenues.

Il annonça d'abord la ferme résolution de ne laisser immoler aucun
intérêt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dépens des
petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas
détruire complétement le parti catholique. Le général Beurnonville,
ambassadeur de France à Berlin, était en ce moment en congé à Paris. Il
fut chargé, dans le courant de mai 1802 (floréal an X), de s'aboucher
avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une convention,
dans laquelle seraient stipulés les arrangements particuliers aux
maisons de Brandebourg et d'Orange.

La Prusse reproduisit toutes ses prétentions, mais elle n'avait avec
personne autant qu'avec la France la chance de traiter avantageusement.
Elle fut donc obligée de se résigner à un arrangement qui, bien
qu'inférieur à ce qu'elle désirait, devait paraître à toute l'Allemagne
un acte de grande partialité pour elle. (Voir la carte nº 21.)

[En marge: Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la
concerne.]

Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit, à la rive gauche du
Rhin, le duché de Gueldre, une partie du duché de Clèves, la petite
principauté de Moeurs; elle cédait à la Hollande quelques enclaves;
enfin elle allait être privée du revenu des péages du Rhin, en
conséquence d'une disposition générale, relative à la navigation. Ces
pertes réunies entraînaient une diminution de revenu qu'elle évaluait à
2 millions de florins, que l'Autriche évaluait à 750 mille, la Russie à
un million, la France par faveur, à 12 ou 1,300 mille. Par une
convention, signée le 23 mai 1802 (3 prairial an X), la France promit de
faire obtenir à la Prusse les évêchés de Hildesheim et de Paderborn, une
partie de l'évêché de Munster, les territoires d'Erfurth et de
l'Eichsfeld, restes de l'ancien électorat de Mayence, enfin quelques
abbayes et villes libres, le tout représentant environ 1,800 mille
florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre supposé des pertes
qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien en Franconie, ce qui
était pour elle un vif sujet de regrets, car son ambition était
persévérante de ce côté; mais l'Eichsfeld et Erfurth étaient des points
intermédiaires, qui lui ménageaient des relais pour arriver dans ses
provinces de Franconie. Tout en feignant de se résigner à de grands
sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des acquisitions qu'elle
venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec elle une convention
particulière pour l'indemnité de la maison d'Orange-Nassau. On ne plaça
point cette maison en Westphalie comme elle aurait voulu, mais dans la
Haute-Hesse. On lui donna l'évêché et l'abbaye de Fulde, l'abbaye de
Corvey, peu distante de Fulde, celle de Weingarten, et quelques autres.
Par cet arrangement, sans être placée trop près de la Hollande et des
souvenirs du stathoudérat, elle se trouvait néanmoins assez près du pays
de Nassau, où toutes les branches de cette famille devaient être
indemnisées.

Ces avantages étaient accordés à la Prusse et à sa parenté, dans le
but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il
profiter de l'occasion pour lui arracher une adhésion formelle à
tout ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de
la maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la République batave,
et la renonciation au stathoudérat; il exigea de la Prusse la
reconnaissance de la République italienne, la reconnaissance du
royaume d'Étrurie, et une approbation implicite de la réunion du
Piémont à la France. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait ainsi
enchaîné à la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de
plus désagréable pour l'Europe. Il n'hésita cependant point, et
donna l'adhésion demandée dans l'acte même qui lui assignait sa part
des indemnités germaniques.

[En marge: Après s'être entendu avec la Prusse, le Premier Consul se met
d'accord avec la Bavière.]

Après en avoir fini des prétentions de la Prusse, le Premier Consul,
fidèle à son plan de s'entendre successivement et individuellement avec
les principaux intéressés, signa le même jour une convention avec la
Bavière. Il la traitait dans cette convention en vieille alliée de la
France. (Voir la carte nº 21.) Il lui assurait toutes les principautés
ecclésiastiques enclavées dans son territoire, l'évêché d'Augsbourg
(moins la ville, qui devait être conservée comme ville libre), l'évêché
de Freisingen; les versants du Tyrol, ambitionnés par l'Autriche, tels
que l'abbaye de Kempten et le comté de Werdenfels; la place de Passau,
sans l'évêché de Passau, enclavé dans le territoire autrichien, et
destiné à l'archiduc Ferdinand; l'évêché d'Aichstedt, placé sur les
bords du Danube; les deux grands évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg,
formant une notable partie de la Franconie; enfin plusieurs villes
libres et abbayes de la Souabe, que l'Autriche, dans ses rêves
ambitieux, avait demandées pour elle-même, notamment Ulm, Memmingen,
Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre l'Autriche et la Bavière,
n'était pas résolue: on laissait aux deux puissances intéressées le soin
de la vider par voie d'échange. La maison palatine, concentrée en Souabe
et en Franconie, acquérait ainsi un territoire assez compact. Il n'y
avait plus que le duché de Berg, placé aux confins de la Westphalie, qui
fût éloigné du corps de ses États. C'est dans le but d'agglomérer son
territoire qu'on lui avait fait abandonner tout le Palatinat du Rhin;
mais elle était complétement dédommagée de ce qu'on lui enlevait, car si
elle avait perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3
millions et quelques mille florins en compensation.

[En marge: Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.]

[En marge: Concert avec la Russie.]

L'indemnité de la Prusse et de la Bavière étant fixée, le plus difficile
était fait. On avait contenté deux amis de la France, et les deux États
les plus considérables de l'Allemagne, après l'Autriche. Aucune
opposition insurmontable n'était désormais à craindre. Il restait
cependant à se mettre d'accord avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.
Baden et Wurtemberg étaient clients et parents de la Russie. C'est avec
la Russie que leur part devait être réglée. Il entrait, comme nous
l'avons dit, dans le plan du Premier Consul, de faire participer
l'empereur Alexandre aux arrangements de l'Allemagne, de l'y intéresser,
en traitant bien ses protégés, en flattant son orgueil, en paraissant
tenir grand compte de son influence. D'abord on y était obligé par les
articles secrets annexés au dernier traité de paix, articles par
lesquels on s'était engagé à se concerter avec le cabinet russe pour
l'affaire des indemnités germaniques. Le Premier Consul avait pensé
qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de réclamer son droit
d'intervenir, et, dans sa correspondance personnelle avec le jeune
empereur, l'entretenant avec confiance de toutes les grandes affaires de
l'Europe, il lui avait demandé ses intentions à l'égard des maisons de
Wurtemberg et de Baden, qui avaient l'honneur d'être alliées à la
famille impériale. En effet, l'impératrice douairière, veuve de Paul
Ier, mère d'Alexandre, était une princesse de Wurtemberg; l'impératrice
régnante, épouse d'Alexandre, était une princesse de Baden. Celle-ci
était l'une de ces trois brillantes soeurs, nées dans la petite cour de
Carlsruhe, et assises à cette époque sur les trônes de Bavière, de
Suède, de Russie.

Le czar, flatté de ces avances, accepta volontiers les ouvertures du
Premier Consul, et ne songea pas un instant à entrer dans la pensée de
l'Autriche, qui voulait attirer la négociation à Pétersbourg. Quelque
satisfait qu'il eût été de voir la plus grande affaire du continent
traitée chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas prétendre un moment.
Il autorisa donc M. de Markoff à négocier sur ce sujet à Paris.
Wurtemberg, Baden, étaient pour lui les moindres intérêts de cette
négociation. Son intérêt essentiel c'était de participer ostensiblement
à la négociation tout entière. Le Premier Consul ne laissa rien à
désirer à l'empereur Alexandre, quant à l'extérieur du rôle à jouer, et
lui offrit une manière de figurer égale à celle du cabinet français, en
lui proposant de constituer la France et la Russie médiatrices entre les
divers États de la Confédération germanique.

[En marge: Le Premier Consul imagine de constituer la France et la
Russie médiatrices, et de proposer en leur nom, à la Diète germanique,
les arrangements par lui résolus.]

Cette idée était des plus heureuses. Il fallait bien, en effet après
avoir arrêté avec les principaux intéressés la part qui leur serait
faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique
assemblé à Ratisbonne, et l'amener à ratifier les arrangements
individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de réunir ces
arrangements en un plan général, et de le présenter à la diète de
Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant
spontanément puissances médiatrices. Cette forme sauvait la dignité du
corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organisé par
la France, mais qui, dans l'embarras où le jetaient les ambitions
rivales soulevées dans son sein, acceptait comme arbitres les deux plus
grandes puissances du continent, et les plus désintéressées. On ne
pouvait pas cacher sous une forme plus convenable pour l'Allemagne, plus
flatteuse pour un jeune souverain entrant à peine sur la scène du monde,
la volonté réelle de la France. Le Premier Consul, en acceptant ainsi
l'égalité de rôle avec un prince qui n'avait rien fait encore, lui
couvert de gloire, consommé dans les armes et la politique, tenait une
conduite des plus habiles, car, grâce à quelques ménagements, il amenait
l'Europe à ses vues. Le caractère de la vraie politique, c'est de placer
toujours le résultat réel avant l'effet extérieur. D'ailleurs l'effet se
produit inévitablement quand le résultat réel est obtenu.

[En marge: Difficultés qu'on rencontre auprès de M. de Markoff pour
s'entendre sur le plan des indemnités.]

[En marge: Zèle de M. de Markoff pour l'Autriche.]

La proposition du Premier Consul à l'empereur Alexandre étant acceptée,
on convint de présenter à la Diète germanique une note, signée des deux
cabinets, et contenant l'offre spontanée de leur médiation. Restait à
s'entendre sur les arrangements à consigner dans cette note. Le Premier
Consul eut beaucoup de peine à faire accepter à M. de Markoff les
stipulations déjà convenues avec les principales puissances allemandes,
et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui être sérieusement
dommageables. Tandis que le jeune Alexandre affectait de ne partager
aucune des passions de l'aristocratie européenne, M. de Markoff à
Paris, M. de Woronzoff à Londres, affichaient sans aucune retenue les
passions qu'un émigré français, un tory anglais, ou un grand seigneur
autrichien, auraient pu ressentir. M. de Markoff notamment était un
Russe plein de morgue, dépourvu de cette attrayante flexibilité qu'on
rencontre souvent chez les hommes distingués de sa nation, ayant de
l'esprit, encore plus d'orgueil, et se faisant de la puissance de son
cabinet une idée alors tout à fait exagérée. Le Premier Consul n'était
pas homme à tolérer la ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait
remettre à sa place l'ambassadeur, en observant pour le souverain les
égards convenables. Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour
la Bavière, des avantages supérieurs certainement aux pertes que ces
trois maisons avaient éprouvées. Mais M. de Markoff, indifférent à la
parenté impériale, même à la politique russe, qui commençait depuis la
paix de Teschen à favoriser les petites puissances allemandes, M. de
Markoff, dans son zèle pour la cause de la vieille Europe, se montrait
non pas Russe, mais Autrichien. C'était l'Autriche qui semblait
l'intéresser exclusivement. La Prusse lui était odieuse, il contestait
toutes ses assertions, admettait au contraire toutes celles de
l'Autriche, et demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander à
Vienne. L'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, accordés
d'un consentement général à l'archiduc Ferdinand, produisaient à peu
près autant que la Toscane, c'est-à-dire 2,500,000 florins. On ajoutait
cependant à ces deux principautés les évêchés de Trente et de Brixen.
Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas qu'on
tînt compte de cette addition. Ces évêchés étaient dans le Tyrol, et dès
lors, suivant lui, tellement à l'Autriche, que c'était ôter à l'empereur
pour donner à un archiduc. On répondait à cela que Trente et Brixen
étaient des principautés ecclésiastiques, tout à fait indépendantes,
quoique enclavées dans le territoire autrichien, et qu'elles ne seraient
à l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait attribuées formellement.

[En marge: Difficulté relativement à la ville de Passau.]

L'Autriche voulait en outre l'évêché de Passau, qui lui assurait
l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du Danube,
et formant une tête de pont sur la Bavière. On consentait bien à donner
à l'Autriche l'évêché de Passau sans la place, ce qui était possible et
convenable, car le territoire de cet évêché se trouvait compris tout
entier en Autriche, et la place de Passau en Bavière. Accorder cette
place à l'Autriche, c'eût été lui accorder, à l'égard de la Bavière, une
position offensive et menaçante. Rien n'était donc plus naturel que de
concéder l'évêché à l'archiduc Ferdinand, et Passau à l'électeur
palatin. Mais l'Autriche tenait à Passau comme à une position capitale,
et M. de Markoff la défendait pour l'Autriche avec la plus extrême
chaleur. Pourtant on voulait terminer cette longue négociation, et M. de
Markoff, sentant qu'on finirait par se passer de la Russie, consentit
enfin à transiger, et tomba d'accord avec M. de Talleyrand du plan
définitif.

[En marge: Plan définitif adopté par la Russie et la France.]

[En marge: Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.]

[En marge: Lot de la Bavière.]

Les avantages déjà concédés par le Premier Consul à la Prusse et à la
maison d'Orange, quoique vivement contestés par M. de Markoff, furent
insérés tout entiers dans le plan définitif. (Voir la carte nº 21.)
C'étaient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les évêchés d'Hildesheim,
de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie seulement), l'Eichsfeld,
Erfurth, plus quelques abbayes et villes libres; et pour la maison
d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On inséra dans le même plan les
conditions déjà stipulées pour la Bavière, c'est-à-dire les évêchés de
Freisingen et d'Augsbourg, le comté de Werdenfels, l'abbaye de Kempten,
la ville de Passau sans l'évêché, les évêchés d'Aichstedt, de Wurtzbourg
et de Bamberg, plus diverses villes libres et abbayes de Souabe.

[En marge: Lot de l'archiduc Ferdinand, représentant l'Autriche.]

L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les évêchés de
Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place de
Passau), la prévôté de Berchtolsgaden. C'était un revenu de 3,500,000
florins, en dédommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec l'avantage
d'une contiguïté de territoire, que ne présentait pas la Toscane.
L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses anciennes
possessions. C'était à elle, si elle le voulait, à les échanger pour la
frontière de l'Inn. Le Brisgau était, comme dans les traités antérieurs,
assuré au duc de Modène.

[En marge: Lot de la maison de Baden.]

On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intéresser
médiocrement M. de Markoff. Elle avait perdu diverses seigneuries et
terres dans l'Alsace et le Luxembourg, représentant au plus 315 mille
florins de revenu. On lui assura en territoires à sa portée, tels que
l'évêché de Constance, les restes des évêchés de Spire, Strasbourg et
Bâle, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et Heidelberg, on lui assura
450 mille florins, sans compter la dignité électorale qui lui était
destinée.

[En marge: Lot de la maison de Wurtemberg.]

La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traitée. On lui
concéda la prévôté d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu de
380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait perdus.

[En marge: Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes
allemands.]

[En marge: Lot de la maison de Hanovre.]

Les maisons de Hesse et de Nassau, furent également indemnisées en
territoires situés à leur portée, et proportionnés à leurs pertes. Les
princes inférieurs furent soigneusement défendus par la France, et
conservèrent des revenus à peu près équivalents à ceux dont ils avaient
été dépouillés. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent placées en
Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas évêché de Munster.
On s'était peu occupé de l'Angleterre, qui ne semblait pas mettre grand
intérêt à la question des indemnités germaniques. Cependant on n'avait
pas oublié que le roi Georges III était électeur de Hanovre, et qu'il
attachait beaucoup de prix à cette ancienne couronne de sa famille. Il
la regardait même comme sa dernière ressource, dans ces moments de
sombre tristesse, où il croyait voir l'Angleterre bouleversée par une
révolution. On voulait le disposer favorablement, et, comme on lui
demandait d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes
de Brême et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la
Prusse, on lui concéda en dédommagement l'évêché d'Osnabruck, contigu au
Hanovre; indemnité fort supérieure à ce qu'il perdait, et qui avait pour
but de l'intéresser vivement au succès de la médiation.

[En marge: Territoires réservés pour fournir des aliments au clergé
dépossédé.]

On réserva une certaine quantité d'abbayes médiates, pour compléter
l'indemnité des princes qui auraient pu être maltraités dans cette
première répartition, et pour fournir des pensions aux membres du clergé
supprimé. En général, les princes qui recevaient des territoires
ecclésiastiques étaient chargés de payer des pensions à tous les
titulaires vivants, tant évêques, abbés, que membres des chapitres, et
officiers attachés à leur service. C'était le plus simple devoir
d'humanité envers les bénéficiaires, dont ils prenaient les biens et
détruisaient l'existence princière. Mais si on avait pourvu ainsi aux
besoins du clergé supprimé à la rive droite du Rhin, il restait le
clergé dépossédé à la rive gauche, et celui-là, étant par suite des
traités sans recours contre la France, n'aurait trouvé nulle part des
moyens de vivre. C'est à le sustenter qu'étaient destinées en grande
partie les abbayes médiates réservées.

Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de
Markoff. On avait distribué à peu près 14 millions de florins de
dédommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera l'avidité
des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre millions environ pour
ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi pour le stathouder; la
Bavière en prenait trois, ce qui était l'équivalent exact de ses pertes;
Wurtemberg, Baden, les deux Hesses, Nassau, environ deux; tous les
petits princes réunis, deux et demi. L'Autriche et la Prusse obtenaient
donc la meilleure part pour elles-mêmes, ou pour des princes qui ne
faisaient pas partie de la Confédération germanique.

[En marge: Changements à la Constitution germanique.]

[En marge: Conservation d'un seul électeur ecclésiastique, celui de
Mayence, et translation de son siége à Ratisbonne.]

Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien
convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord à conserver deux
électeurs ecclésiastiques, contrarié depuis par l'entêtement de
l'Autriche, privé de ressources par l'avidité des grandes cours, se
réduisit à la conservation d'un seul. L'électeur de Cologne était mort,
et remplacé seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais sans
prétention de la part de l'Autriche de faire valider l'élection.
L'électeur-archevêque de Trèves, prince saxon, retiré dans son second
bénéfice, l'évêché d'Augsbourg, n'était ni à plaindre ni à regretter. On
devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'électeur de
Mayence actuel était un prince de la maison de Dalberg, duquel nous
avons déjà parlé. Il avait, indépendamment de ses qualités personnelles,
un titre à être maintenu, c'était l'importance de son siége, auquel
était attachée la chancellerie de l'empire d'Allemagne, et la présidence
de la Diète. On lui conserva donc la qualité d'archichancelier de
l'Empire, président de la Diète, et on lui donna l'évêché de Ratisbonne,
lieu où siégeait la Diète. On lui laissa en outre le bailliage
d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien électorat de Mayence, et on convint
de lui composer, au moyen des propriétés réservées, un revenu d'un
million de florins.

Il devait subsister par conséquent un seul des trois électeurs
ecclésiastiques, ce qui, avec les cinq électeurs laïques, faisait six en
tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce
nombre impair. Il proposa d'en créer neuf. Ce titre fut conféré au
margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la France,
et pour sa parenté avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au landgrave
de Hesse, pour leur importance dans la Confédération. C'étaient trois
électeurs protestants de plus, ce qui faisait six protestants contre
trois catholiques. La majorité se trouvait ainsi changée dans le collége
électoral au profit du parti protestant, mais elle ne l'était pas au
point d'enlever son influence légitime à l'Autriche, car celle-ci était
assurée en tout temps des votes de Bohême, Saxe et Mayence, le plus
souvent de celui de Hanovre, et dans certains cas de celui de Baden et
Wurtemberg.

[En marge: Conséquences des nouveaux arrangements adoptés, relativement
à la distribution des voix dans la Diète.]

Il fut convenu que les princes indemnisés avec des terres
ecclésiastiques siégeraient au Collége des princes pour les seigneuries
dont ils acquéraient le titre. Cela changeait encore dans le Collége des
princes la majorité au profit du parti protestant. Mais, grâce au
respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps impériale, grâce à
l'intérêt que les petits princes avaient à conserver la Constitution
germanique, les voix protestantes nouvellement créées n'étaient pas
toutes des voix hostiles à l'Autriche. On supposait que le parti
protestant ou prussien, comme ou voudra l'appeler, ayant, par suite des
nouveaux arrangements, acquis la majorité numérique aux colléges des
électeurs et des princes, l'Autriche avec le vieux prestige dont elle
était entourée, avec les prérogatives attachées à la couronne impériale,
avec son influence directe sur l'électeur de Ratisbonne, avec le pouvoir
de ratification qu'elle possédait à l'égard de toutes les résolutions de
la Diète, aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la
Prusse, et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne
s'introduisît pas dans le corps germanique. On estimait qu'en lui ôtant
la majorité numérique, on lui avait tout au plus enlevé le pouvoir de
dominer l'Allemagne à volonté, et de l'entraîner à la guerre, au gré de
son orgueil ou de son ambition. C'était l'avis du nouvel
archichancelier, fort versé dans la connaissance pratique de la
Constitution germanique.

[En marge: Ce que devient le Collége des villes.]

[En marge: Nouvelle situation des villes libres.]

Il fallait organiser enfin le Collége des villes, peu influent de tout
temps, et destiné à ne pas l'être davantage dans l'avenir. Bien que le
traité de Lunéville n'eût point parlé de la suppression des villes
libres, et seulement de la suppression des principautés ecclésiastiques,
cependant l'existence de beaucoup de ces villes était tellement
illusoire, leur administration tellement onéreuse pour elles-mêmes,
l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire germanique si
gênante et si répétée, qu'il fallut en supprimer le plus grand nombre.
La protection qu'elles avaient cherchée jadis dans leur qualité de
villes immédiates, c'est-à-dire dépendant de l'empereur seul, elles la
trouvaient dans la justice du temps, et dans une observation des lois
beaucoup plus exacte qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes eût
été trop rigoureux; et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les
plus célèbres eussent succombé sous l'ambition des gouvernements
voisins. Mais il tenait à honneur de conserver les principales d'entre
elles. Il voulut maintenir Augsbourg et Nuremberg, à cause de leur
célébrité historique; Ratisbonne, à cause de la présence de la Diète;
Wetzlar, à cause de la chambre impériale; Francfort, Lubeck, à cause de
leur importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien
que considérables, même les plus considérables de toutes, Hambourg et
Brême, n'avaient pas la qualité de villes impériales. Brême dépendait du
Hanovre. Elle en fut détachée au prix d'une partie de l'évêché
d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une véritable indépendance, mais elle
n'avait pas voix au Collége des villes. Elle y fut comprise. Le Premier
Consul fit ajouter d'utiles priviléges à l'existence exceptionnelle des
villes libres. Elles étaient déclarées neutres à l'avenir dans les
guerres de l'empire, exemptes de toutes charges militaires, telles que
le recrutement, le contingent financier, le logement des troupes.
C'était un moyen de légitimer et de faire respecter la neutralité qui
leur était accordée. Un autre bienfait dont elles devaient jouir plus
qu'aucune autre partie des États germaniques, c'était la suppression des
péages, vexatoires et onéreux, établis sur les grands fleuves
d'Allemagne. Les péages féodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe,
furent supprimés. Les pertes résultant de cette suppression pour les
États riverains avaient été d'avance calculées et compensées. On avait
même obligé certains princes qui avaient des propriétés dans quelques
villes libres, telles qu'Augsbourg, Francfort, Brême, à y renoncer, au
prix d'une augmentation d'indemnité. C'est à la France seule, à ses
efforts opiniâtres, que ces bienfaits étaient dus. Ainsi le nombre de
ces villes était réduit de toutes celles qui avaient perdu leur
importance, mais accru des deux plus riches, jusque-là restées en
dehors. Leur existence était agrandie et améliorée; elles étaient mises
en position de rendre à la liberté du commerce de grands services, et
d'en recueillir le bénéfice.

Ce travail une fois achevé fut renfermé dans une convention, signée le 4
juin par M. de Markoff et par le plénipotentiaire français. Avertie,
jour par jour, des démarches de M. de Markoff, l'Autriche s'était tenue
en arrière. De son côté, le Premier Consul l'avait peu recherchée,
voulant, comme il avait fait dès le commencement, obtenir la plupart des
consentements individuels, pour vaincre ensuite les récalcitrants par
l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette vue, des conventions
directes avec le Wurtemberg et les autres États, firent des détails du
plan autant de traités particuliers de la France avec les pays
indemnisés.

[En marge: Dix jours donnés à la Russie pour se prononcer.]

M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement
conditionnel, et en référer à sa cour. Il fut convenu que si sa cour
acceptait le plan proposé, la note qui devait le contenir serait portée
immédiatement à Ratisbonne, et présentée à la Diète au nom de la France
et de la Russie, se constituant médiatrices auprès du corps germanique.
Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie à son projet, d'accord en
outre sur ce même projet avec la Prusse, la Bavière, les principaux
États de second et troisième ordre, ne pouvait manquer de vaincre la
résistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts qu'elle allait
faire à Pétersbourg pour ébranler le jeune empereur, pour éveiller ses
scrupules, et intéresser sa justice contre sa vanité très-flattée du
rôle qui lui était offert. Aussi chargea-t-il le général Hédouville,
notre ambassadeur à Pétersbourg, de déclarer qu'on n'attendrait que dix
jours le consentement du cabinet russe, et la ratification de la
convention du 4 juin. Il fit faire cette déclaration en termes mesurés,
mais positifs. Elle signifiait clairement que, si la Russie n'appréciait
point assez l'honneur de régler en commun avec la France le nouvel état
de l'Allemagne, le Premier Consul passerait outre, et se constituerait
seul médiateur. Il y avait eu de l'habileté et de l'à-propos dans la
condescendance témoignée à la cour de Russie; il n'y en avait pas moins
dans la fermeté qu'on montrait à la fin de la négociation entamée avec
elle.

[En marge: Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de Russie à
Mémel.]

Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de
Saint-Pétersbourg; il avait une entrevue à Mémel avec le roi de Prusse.
Quoique la diplomatie russe fût toute favorable à l'Autriche, et
défavorable à la Prusse, dont elle critiquait amèrement l'ambition et la
condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne partageait pas
ces dispositions. Il s'était persuadé, sans savoir trop pourquoi, que la
Prusse était une puissance beaucoup plus redoutable que l'Autriche; il
croyait que le secret du grand art de la guerre était resté, depuis la
mort de Frédéric II, dans les rangs de l'armée prussienne, et il demeura
même jusqu'à Iéna dans cette persuasion. Il avait entendu parler du roi
qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse, de ses vertus, de ses
lumières, de sa résistance à ses ministres; et, croyant voir entre la
position de ce roi et la sienne plus d'une analogie, il avait conçu le
désir de le connaître personnellement. En conséquence, il lui avait fait
proposer une entrevue à Mémel. Le roi de Prusse avait saisi cette
proposition avec empressement, car il était toujours plein du projet de
s'entremettre entre la Russie et la France, toujours persuadé qu'il
exercerait sur leurs rapports une utile influence, qu'il les ferait
vivre en bonne harmonie, que, tenant la balance entre elles, il la
tiendrait en Europe, et qu'à l'importance du rôle se joindrait la
certitude de conserver la paix, dont le maintien était devenu la plus
constante de ses préoccupations. Ce rôle, qu'il avait rêvé un instant
sous l'empereur Paul, devenait bien plus facile sous l'empereur
Alexandre, que l'âge et les penchants semblaient rapprocher de lui.
Confirmé dans cette pensée par M. d'Haugwitz, il s'était rendu à Mémel,
la tête remplie des plus honorables illusions. Frédéric-Guillaume et
Alexandre, actuellement réunis, paraissaient se convenir beaucoup, et se
juraient l'un à l'autre une éternelle amitié. Le roi de Prusse était
simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'était ni simple ni
gauche; il était, au contraire, aimable, empressé, prodigue de
démonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers le
descendant du grand Frédéric, et lui exprima une affection des plus
vives. La belle reine de Prusse était présente à cette entrevue;
l'empereur Alexandre lui voua dès cette époque un culte respectueux et
chevaleresque. Ils se séparèrent fort enchantés les uns des autres, et
convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des hommes.
C'était, en effet, la prétention de l'empereur Alexandre, de rester
homme sur le trône. Il revint, répétant à tous ceux qui l'approchaient
qu'il avait enfin trouvé un ami digne de lui. À tout ce qu'on lui
racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son avidité, il
répondait par l'explication constamment employée quand il s'agissait de
la Prusse, que ce qu'on disait était vrai de M. d'Haugwitz, mais faux du
jeune et vertueux roi. Il n'eût pas demandé mieux que de voir expliquer
ainsi tous les actes de la cour de Russie. À l'instant où les deux
monarques allaient se quitter, un courrier arrivé à Mémel remit au roi
Frédéric-Guillaume une lettre du Premier Consul. Cette lettre lui
faisait part des avantages accordés à la Prusse, et du plan définitif
convenu avec M. de Markoff. Tout dépendait maintenant, ajoutait le
Premier Consul, du consentement de l'empereur de Russie. Le roi
Frédéric-Guillaume, enchanté de ce résultat, voulut profiter de
l'occasion, et parler des affaires allemandes au jeune ami qu'il croyait
avoir conquis pour la vie. Mais cet ami glissant refusa de l'écouter, et
promit de répondre dès qu'il aurait reçu de ses ministres la
communication du plan arrêté à Paris.

[En marge: Alexandre ratifie le plan proposé.]

On était à la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers
attendaient l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg; et le général
Hédouville, très-ponctuel dans son obéissance, avait déjà présenté une
note pour annoncer que, si, dans le délai fixé, on ne s'était pas
expliqué par oui ou par non, il considérerait la réponse comme négative,
et le manderait à Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui était mieux
disposé pour la France que ses collègues, engagea le général Hédouville
à reprendre sa note, afin de ne pas blesser l'empereur Alexandre,
promettant qu'à l'arrivée de ce monarque l'affaire lui serait
immédiatement soumise, et la réponse donnée sans aucun retard.
L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses ministres, et fut
fort pressé par plusieurs d'entre eux de refuser le plan proposé. Le
cabinet paraissait partagé, mais plus disposé cependant pour l'Autriche
que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il vît, avec sa finesse précoce,
que le maître des affaires d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un
rôle dont il gardait la réalité pour lui-même; bien qu'il comprît que
ces conditions, qu'on devait dicter en commun à Ratisbonne, arrivaient
toutes faites de Paris, Alexandre était cependant touché des égards
extérieurs observés envers son empire, et satisfait d'un précédent qui,
ajouté à celui de Teschen, établissait dans l'avenir le droit de la
Russie de se mêler aux affaires germaniques.

Il était convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet
russe hésitait plus long-temps; de plus, les prétentions de l'Autriche,
qui faisait en ce moment les derniers efforts à Pétersbourg, lui
semblaient entièrement déraisonnables; et enfin les lettres du roi de
Prusse étaient chaque jour plus instantes: par tous ces motifs, il se
décida en faveur du plan proposé, et ratifia la convention du 4 juin
pour ainsi dire malgré ses ministres. Tandis qu'il donnait son
consentement, le prince Louis de Baden arrivait à Pétersbourg, pour
invoquer les droits de la parenté, et faire approuver un plan qui
augmentait la fortune et les titres de sa maison; mais il trouvait ses
voeux exaucés. Quelques jours après, ce prince infortuné mourait en
Finlande, par un accident de voiture, en allant de chez sa soeur
l'impératrice de Russie, chez sa soeur la reine de Suède.

L'empereur Alexandre, bien qu'il eût donné son consentement, avait
cependant fait deux réserves, non pas expresses, mais verbales, et dont
il laissait à la courtoisie du Premier Consul la prise en
considération. La première était relative à l'évêque de Lubeck, duc
d'Oldembourg et son oncle. Ce prince perdait, par la suppression du
péage d'Elsfleth, sur le Weser, un revenu assez considérable, et
demandait une augmentation d'indemnité. C'étaient quelques mille florins
à trouver. La seconde réserve de l'empereur était relative à la dignité
électorale, qu'il aurait voulu conférer à la maison de Mecklembourg,
laquelle ne paraissait pas, du reste, s'en soucier beaucoup. Ceci était
plus difficile; car cette nouvelle faveur portait à dix le nombre des
électeurs, et plaçait un protestant de plus dans le collége électoral.
C'était chose à régler ultérieurement avec la Diète.

[En marge: Les ministres de France et de Russie chargés d'annoncer la
médiation à Ratisbonne.]

Tout avait été disposé pour que les courriers revenant de
Saint-Pétersbourg fissent leur retour par Ratisbonne, et remissent aux
ministres de Russie et de France l'ordre d'agir immédiatement. La Russie
avait désigné comme son ministre extraordinaire en cette circonstance,
M. de Buhler, son représentant ordinaire auprès de la cour de Bavière.
Le Premier Consul, de son côté, avait choisi pour le même rôle M. de
Laforest, ministre de France à Munich. M. de Laforest, par sa
connaissance des affaires allemandes, par son activité, réunissait les
qualités convenables aux fonctions difficiles dont il allait être
chargé. La note annonçant la médiation des deux cours avait été rédigée
d'avance, et envoyée aux deux ministres français et russe, pour qu'ils
pussent la présenter dès que les courriers seraient revenus de
Saint-Pétersbourg. Tous deux avaient ordre de quitter Munich pour se
rendre immédiatement à Ratisbonne. M. de Laforest exécuta cet ordre
sur-le-champ, en engageant M. de Buhler à le suivre sans retard.

Ils arrivèrent à Ratisbonne le 16 août (28 thermidor).

[En marge: Députation extraordinaire de l'empire, chargée de présenter
un projet d'indemnité.]

La Diète s'était déchargée de l'oeuvre difficile de la nouvelle
organisation germanique sur une députation extraordinaire, composée de
quelques-uns des principaux États allemands. C'était l'imitation de ce
qu'on avait fait à d'autres époques, en de pareilles circonstances,
notamment à la paix de Westphalie. Les huit États choisis étaient:
Brandebourg (_Prusse_), Saxe, Bavière, Bohême (_Autriche_), Wurtemberg,
Ordre Teutonique (_archiduc Charles_), Mayence, Hesse-Cassel. Ces huit
États se trouvaient représentés dans la députation extraordinaire, par
des ministres délibérant d'après les instructions de leur gouvernement.

Tous ces ministres n'étaient pas présents. M. de Laforest eut de grands
efforts à faire pour les amener à Ratisbonne, efforts d'autant plus
difficiles que l'Autriche, réduite au désespoir, avait pris le parti
d'opposer à la vivacité de l'action française les lenteurs de la
constitution germanique. La note, en forme de déclaration, fut remise au
nom des deux cours le 18 août (30 thermidor) au ministre directorial de
la Diète, chargé de présider à toutes les communications officielles.
Copie en fut donnée au plénipotentiaire impérial, car il y avait auprès
de la grande députation, comme auprès de la Diète elle-même, un
plénipotentiaire exerçant la prérogative impériale, laquelle consistait
à recevoir communication des propositions adressées à la Confédération,
à les examiner, à les ratifier ou à les rejeter, pour le compte de
l'empereur.

[En marge: Délai de deux mois assigné à la Diète de Ratisbonne.]

La note des puissances médiatrices, digne, amicale, mais ferme, disait
simplement que les États allemands n'ayant pu s'entendre encore pour
l'exécution du traité de Lunéville, et l'Europe entière étant intéressée
à ce que l'oeuvre de la paix reçût de l'arrangement des affaires
germaniques son dernier complément, la France et la Russie, puissances
amies et désintéressées, offraient leur médiation à la Diète, lui
présentaient un plan, et déclaraient _que l'intérêt de l'Allemagne, la
consolidation de la paix, et la tranquillité générale de l'Europe,
exigeaient que tout ce qui concernait le règlement des indemnités
germaniques fût terminé dans l'espace de deux mois_. Ce temps fixé avait
quelque chose d'impérieux, sans doute, mais il rendait sérieuse la
démarche des deux cours, et sous ce rapport il était indispensable.

Cette déclaration devait produire et produisit le plus grand effet. Le
ministre directorial, c'est-à-dire le président, la transmit
immédiatement à la députation extraordinaire.

Pendant qu'on agissait si résolument à Ratisbonne, une démarche
officielle était faite à Vienne par l'ambassadeur de France, pour
communiquer à la cour d'Autriche le projet de médiation, lui déclarer
qu'on n'avait pas voulu la blesser, qu'on ne le voulait pas encore,
mais que l'impossibilité de s'entendre avec elle avait obligé à prendre
un parti définitif, parti impérieusement réclamé par le repos de
l'Europe. On insinuait, au surplus, que le plan ne réglait pas toutes
choses d'une manière irrévocable, qu'il restait en dehors bien des
moyens de servir la cour de Vienne, soit dans ses négociations avec la
Bavière, soit dans ses efforts pour assurer à des archiducs la
succession de l'Ordre teutonique, et du dernier électorat
ecclésiastique; que, dans toutes ces choses, la condescendance du
Premier Consul serait proportionnée à la condescendance de l'empereur.
Au reste, M. de Champagny, notre ambassadeur, avait ordre de n'entrer
dans aucun détail, et de faire comprendre que toute discussion sérieuse
devait s'engager exclusivement à Ratisbonne.

[En marge: Occupation immédiate des territoires assignés à chaque
copartageant.]

Au milieu de ces inévitables délais de la diplomatie, les princes
indemnisés étaient fort impatients d'occuper les territoires qui leur
étaient dévolus, et ils avaient demandé à les occuper immédiatement. La
France y avait consenti, afin de rendre le plan proposé à peu près
irrévocable. Sur-le-champ la Prusse fit occuper Hildesheim, Paderborn,
Munster, l'Eichsfeld, Erfurth. Le Wurtemberg, la Bavière, qui n'étaient
pas moins impatients que la Prusse, envoyèrent des détachements de
troupes dans les principautés ecclésiastiques qui leur étaient
assignées. La résistance de la part de ces principautés ne pouvait être
grande, car c'étaient ou de vieux prélats, ou des chapitres
administrant les bénéfices vacants, n'ayant ni moyens ni volonté de se
défendre. La dureté des occupants valait bien, sous quelques rapports,
la dureté reprochée autrefois à la Révolution française. La protectrice
naturelle de ces malheureux ecclésiastiques était l'Autriche, chargée
d'exercer la puissance impériale. Mais la plupart d'entre eux étaient
placés bien loin de son territoire, et ceux qui se trouvaient à sa
portée, comme les évêques d'Augsbourg, de Freisingen, ne pouvaient être
secourus sans violer le territoire bavarois, ce qui eût été un acte
d'une immense gravité. Toutefois il y avait un de ces évêchés facile à
garantir de l'occupation bavaroise, et important à conserver, c'était
l'évêché de Passau. Entreprendre sa défense était un acte de vigueur,
propre à relever la situation fort abaissée de l'Autriche.

[En marge: Occupation par l'Autriche de l'évêché de Passau.]

Nous avons déjà indiqué la position géographique de cet évêché, tout
entier enclavé en Autriche, et n'ayant sur le territoire bavarois qu'un
point, c'était Passau. (Voir la carte nº 20.) La cour de Vienne voulait,
comme on l'a vu, que cette place fût donnée à l'archiduc avec l'évêché
lui-même. Les troupes autrichiennes étaient aux portes de Passau, et
n'avaient qu'un pas à faire pour les franchir. La tentation devait être
grande, et les prétextes ne manquaient pas. En effet, le malheureux
évêque, en voyant approcher les troupes bavaroises, s'était adressé à
l'empereur, protecteur naturel de tout État d'empire exposé à des
violences. Le plan qui donnait son évêché, partie à la Bavière, partie à
l'archiduc Ferdinand, n'était encore qu'un projet, point encore une loi
d'empire, et jusque-là on pouvait en considérer l'exécution comme un
acte illégal. Des actes de ce genre, il est vrai, se commettaient dans
toute l'Allemagne; mais là où il était possible de les empêcher,
pourquoi ne pas le faire, pourquoi ne pas donner signe de vie et de
vigueur?

L'Autriche était portée au dernier degré d'exaspération. Elle se
plaignait de tout le monde: de la France, qui, sans lui rien dire, avait
négocié avec la Russie le plan qui changeait la face de l'Allemagne; de
la Russie elle-même, qui, à Pétersbourg, lui avait tenu secrète
l'adoption du projet de médiation; de la Prusse et des confédérés, qui
s'appuyaient sur des gouvernements étrangers pour bouleverser
complétement l'empire. Ses plaintes étaient peu fondées, et elle n'avait
à reprocher qu'à elle-même, à ses prétentions exagérées, à ses finesses
mal entendues, l'abandon dans lequel chacun la laissait en ce moment.
Elle avait voulu négocier avec la Russie en se cachant de la France, et
la France avait négocié avec la Russie en se cachant d'elle. Elle avait
voulu appeler l'étranger dans l'empire, en ayant recours à l'empereur
Alexandre, et la Prusse, la Bavière, imitant son exemple, avaient appelé
la France, avec cette différence que la Prusse et la Bavière faisaient
intervenir une puissance amie du corps germanique, et obligée à
intervenir par les traités eux-mêmes. Quant aux occupations préalables,
c'étaient choses prématurées, il est vrai, et, dans la rigueur du droit,
illégales; mais malheureusement pour la logique de l'Autriche, elle
venait d'occuper elle-même Salzbourg et Berchtolsgaden.

Quoi qu'il en soit, l'Autriche exaspérée, et voulant montrer que son
courage n'était point abattu par un concours de circonstances
malheureuses, fit un acte peu conforme à sa circonspection ordinaire.
Elle enjoignit à ses troupes de franchir les faubourgs de Passau, pour
occuper la place, et en même temps accompagna cet acte d'explications
tendant à en atténuer l'effet. Elle déclarait qu'en agissant ainsi, elle
répondait à une demande formelle de l'évêque de Passau; qu'elle
n'entendait nullement décider par la force une des questions litigieuses
soumises à la Diète germanique; qu'elle voulait faire purement un acte
conservatoire, et qu'aussitôt après la décision de cette Diète, elle
retirerait ses troupes, abandonnant la ville contestée au propriétaire
qui en serait légalement investi par le plan définitif des indemnités.

Ses troupes entrèrent le 18 août dans Passau. Tandis qu'elles y
marchaient, les troupes bavaroises y marchaient de leur côté. Peu s'en
fallut qu'il n'y eut une collision grave, laquelle aurait mis toute
l'Europe en feu. Cependant la prudence des officiers chargés de
l'exécution prévint ce malheur. Les Autrichiens restèrent maîtres de la
place.

[En marge: Caractère du public réuni à Ratisbonne, et sensation produite
dans ce public par l'occupation de Passau.]

Cette conduite était hardie, plus hardie qu'il n'appartenait à
l'Autriche, car c'était sur un point important opposer un acte formel de
résistance à la déclaration des puissances médiatrices. L'effet en fut
très-grand à Ratisbonne, dans le nombreux public allemand qui s'y
trouvait réuni. Il y avait là des représentants de tous les États,
maintenus ou supprimés, satisfaits ou mécontents, cherchant, les uns à
faire adopter le plan proposé, les autres à le changer en ce qui les
concernait. Magistrats des villes libres, abbés, prélats, nobles
immédiats y abondaient. Les nobles immédiats surtout, remplissant les
armées et les chancelleries des cours allemandes, figuraient en grand
nombre comme ministres à la Diète. Ceux mêmes qui représentaient des
cours avantagées, et qui, à ce titre, auraient dû paraître contents,
conservaient néanmoins leurs passions personnelles, et, comme nobles
allemands, étaient fort loin d'être satisfaits. M. de Goertz, par
exemple, ministre de Prusse à Ratisbonne, était partisan du plan
d'indemnités pour le compte de sa cour; mais, en qualité de noble
immédiat, il regrettait vivement l'ancien ordre de choses. Plusieurs
autres ministres des cours allemandes étaient dans le même cas. Ces
personnages composaient à eux tous un public passionné, et très-porté
pour l'Autriche. Ce n'était pas à la France qu'ils en voulaient le plus,
car ils voyaient bien qu'elle était désintéressée en tout cela, et
qu'elle n'avait d'autre but que de mettre un terme aux affaires
germaniques; mais ils poursuivaient de leur blâme le plus sévère la
Prusse et la Bavière. L'avidité de ces cours, leurs liaisons avec la
France, leur ardeur à détruire la vieille Constitution, y étaient
qualifiées en termes d'une singulière amertume. La nouvelle de
l'occupation de Passau produisit au milieu de ce public la sensation la
plus vive et la plus agréable. Il fallait, disait-on, de la vigueur; la
France n'avait point de troupes sur le Rhin; sa paix avec l'Angleterre
n'était pas tellement solide qu'elle pût si facilement s'engager dans
les affaires de l'Allemagne; d'ailleurs le Premier Consul venait de
recevoir une sorte d'autorité monarchique, en récompense de la paix
procurée au monde; il ne pouvait pas retirer sitôt un bienfait payé d'un
si haut prix. On n'avait donc qu'à déployer de l'énergie, à passer
l'Inn, à donner une leçon à la Bavière, et l'on ferait tomber les
nombreuses mains levées à la fois contre la Constitution germanique.

[En marge: L'effet produit à Ratisbonne s'étend en Europe.]

[En marge: Convention entre la France, la Prusse et la Bavière, pour
faire évacuer Passau par les Autrichiens.]

L'effet produit à Ratisbonne se répandit bientôt dans toute l'Europe. Le
Premier Consul, attentif à la marche de ces négociations, en fut frappé.
Jusque-là il s'était soigneusement abstenu de toute démarche qui aurait
pu porter atteinte à la paix générale. Son but avait été de la
consolider et non de la mettre en péril. Mais il n'était pas d'humeur à
se laisser braver publiquement, et surtout à laisser compromettre un
résultat qu'il poursuivait avec tant d'efforts, et avec d'aussi
excellentes intentions. Il sentait ce que pourrait produire à Ratisbonne
cette hardiesse de l'Autriche, s'il ne la réprimait pas, et surtout s'il
paraissait hésiter. Sur-le-champ il manda auprès de lui M. de
Lucchesini, ministre de Prusse, M. de Cetto, ministre de Bavière. Il
leur fit sentir à tous deux l'importance d'une résolution prompte et
énergique, en présence de la nouvelle attitude prise par l'Autriche, et
le danger auquel serait exposé le plan des indemnités, si on montrait en
cette circonstance la moindre hésitation. Ces deux ministres le
sentaient aussi bien que personne, car l'intérêt de leurs cours
suffisait pour les éclairer à cet égard. Ils adhérèrent donc sans
balancer aux idées du Premier Consul. Celui-ci leur proposa de se lier
par une convention formelle, dans laquelle on déclarerait de nouveau,
qu'on était disposé à employer tous les moyens nécessaires pour faire
prévaloir le projet de médiation, et que si dans les soixante jours
assignés aux travaux de la Diète, la ville de Passau n'était pas
évacuée, la France et la Prusse uniraient leurs forces à celles de la
Bavière, pour assurer à celle-ci la part qui lui était promise par le
plan des indemnités. Cette convention fut signée le soir même du jour où
elle avait été proposée, c'est-à-dire le 5 septembre 1802 (18 fructidor
an X). Le Premier Consul n'appela point M. de Markoff, parce qu'il
prévoyait mille difficultés de sa part, suscitées dans l'intérêt de
l'Autriche. Il n'avait d'ailleurs pas besoin de la Russie pour faire
acte d'énergie. La convention même en devenait plus menaçante, signée
par deux puissances qui toutes deux étaient sérieusement résolues à
l'exécuter. On se contenta de la communiquer à M. de Markoff, en
l'invitant à la transmettre à Pétersbourg, pour que son cabinet pût y
adhérer, s'il le jugeait convenable.

[En marge: Sept. 1802.]

Le lendemain le Premier Consul fit partir son aide-de-camp Lauriston
avec la convention qui venait d'être signée, et avec une lettre pour
l'électeur de Bavière. Dans cette lettre il engageait l'électeur à se
rassurer, lui garantissait de nouveau toute la part d'indemnité qui lui
avait été promise, et lui annonçait qu'à l'époque fixée une armée
française entrerait en Allemagne, pour tenir la parole de la France et
de la Prusse. L'aide-de-camp Lauriston avait l'ordre de se rendre à
Passau, pour s'y faire voir, et pour juger de ses propres yeux quel
était le nombre d'Autrichiens réunis sur la frontière de Bavière. Il
devait ensuite se montrer à Ratisbonne, passer à Berlin, et revenir par
la Hollande. Il était porteur de lettres pour la plupart des princes
d'Allemagne.

C'était plus qu'il n'en fallait pour agir fortement sur les têtes
allemandes. Le colonel Lauriston partit sur-le-champ, et arriva sans
perdre un instant à Munich. Sa présence y causa au malheureux électeur
une joie des plus vives. Tous les détails contenus dans la lettre du
Premier Consul furent répétés de bouche en bouche. Le colonel Lauriston
continua sans retard sa tournée, acquit de ses propres yeux la
conviction que les Autrichiens étaient trop peu nombreux sur l'Inn pour
faire autre chose qu'une bravade, et se rendit à Ratisbonne, de
Ratisbonne à Berlin.

Cette promptitude d'action surprit l'Autriche, frappa de crainte tous
les opposants de la Diète, et leur prouva qu'une puissance comme la
France ne s'était pas publiquement engagée avec une autre puissance
comme la Prusse, à faire réussir un plan, sans le vouloir sérieusement.
D'ailleurs l'intention des médiateurs était si évidente, elle avait
tellement pour but d'assurer le repos du continent par la conclusion des
affaires allemandes, que la raison devait se joindre au sentiment d'une
force supérieure pour faire tomber toutes les résistances. Restaient à
vaincre, il est vrai, les difficultés de forme, dont l'Autriche allait
se servir pour ralentir l'adoption du plan, à moins qu'elle n'obtînt
quelque concession qui adoucît son chagrin, et sauvât la dignité du chef
de l'empire, fort compromise en cette occasion.

[En marge: Ouverture du protocole dans le sein de la députation
extraordinaire.]

[En marge: Quatre États sur huit adoptent complétement le projet de
médiation.]

La députation extraordinaire qui était chargée par la Diète de préparer
un conclusum, et de le lui soumettre, était en ce moment assemblée. Les
huit États qui la composaient, Brandebourg, Saxe, Bavière, Bohême,
Wurtemberg, Ordre Teutonique, Mayence, Hesse-Cassel, étaient présents
dans la personne de leurs ministres. Le protocole était ouvert; chacun
avait commencé à émettre son avis. Sur les huit États, quatre admirent
sans hésiter le plan des médiateurs. Brandebourg, Bavière, Hesse-Cassel,
Wurtemberg, exprimèrent leur gratitude pour les hautes puissances, qui
avaient bien voulu venir au secours du corps germanique, et le tirer
d'embarras par leur arbitrage désintéressé; déclarèrent en outre le plan
sage, acceptable dans son contenu, sauf quelques détails, à l'égard
desquels la grande députation pourrait sans inconvénient donner son
avis, et proposer d'utiles modifications. Ils ajoutèrent enfin,
relativement au délai fixé, qu'il était urgent d'en finir au plus tôt,
tant pour le repos de l'Allemagne que pour celui de l'Europe. Cependant
les quatre États approbateurs ne s'expliquaient pas d'une manière
précise sur ce terme de deux mois. C'eût été compromettre leur dignité
que de rappeler ce terme rigoureux, pour proposer de s'y soumettre; mais
c'était bien ce qu'ils entendaient dire, quand ils recommandaient à
leurs co-États d'en finir au plus tôt.

[En marge: Avis particulier de Mayence.]

On aurait dû s'attendre à l'approbation de Mayence, puisque cet ancien
électorat ecclésiastique était seul conservé, et pourvu d'un revenu d'un
million de florins. Mais le baron d'Albini, représentant de l'archevêque
électeur, homme d'esprit, fort adroit, souhaitant au fond du coeur le
succès de la médiation, était fort embarrassé d'approuver, en présence
de tout le parti ecclésiastique, un plan qui anéantissait la vieille
Église féodale d'Allemagne, et de l'approuver uniquement, parce que
l'électorat de son archevêque était conservé. De plus, cet archevêque
n'était pas complétement satisfait des combinaisons qui le concernaient.
Le bailliage d'Aschaffenbourg, dernier débris de l'électorat de Mayence,
formait la seule portion de revenu qui lui fût assurée en territoire. Le
reste devait lui être donné en assignations diverses sur les biens
d'Église réservés, et pour cette partie du million promis, partie la
plus considérable, car le bailliage d'Aschaffenbourg valait à peine 300
mille florins, il n'était pas sans inquiétude.

M. d'Albini, pour Mayence, émit donc un avis assez ambigu, remercia
beaucoup les hautes puissances médiatrices de leur intervention amicale,
déplora longuement les malheurs de l'Église germanique, et distingua
dans le plan deux parties, l'une comprenant la distribution des
territoires, l'autre les considérations générales dont le projet était
accompagné. Quant aux distributions de territoire, sauf les petites
indemnités, le ministre de Mayence approuvait les propositions des
puissances médiatrices. Quant aux considérations générales, contenant
l'indication des règlements à faire, il les trouvait insuffisantes, et
notamment les pensions du clergé lui paraissaient n'être pas assez
clairement assurées. En cela il faut reconnaître que les observations du
représentant de Mayence n'étaient pas dépourvues de raison.

Son avis ne contenait donc pas une approbation formelle.

[En marge: Avis de Saxe.]

Saxe demandait à réserver encore son vote, ce qui était fort en usage
dans les délibérations de la Diète germanique. Comme on recueillait
plusieurs fois les suffrages, on pouvait remettre à dire son opinion
dans une séance postérieure. Cet État, fort désintéressé, fort sage,
placé ordinairement sous l'influence de la Prusse, mais de coeur
préférant l'Autriche, catholique d'ailleurs par la religion de son
prince, quoique protestant par la religion de son peuple, éprouvait des
scrupules pénibles, partagé qu'il était entre ses affections et sa
raison, ses affections qui parlaient pour la vieille Allemagne, sa
raison qui parlait pour le plan des médiateurs.

[En marge: Avis de Bohême et Ordre Teutonique.]

[En marge: Ministres représentant les États de la députation
extraordinaire.]

Bohême, Ordre Teutonique, étaient des États tout à fait autrichiens.
Quant au premier, c'était convenu, puisque l'empereur était roi de
Bohême. Quant au second, c'était tout aussi évident, puisque l'archiduc
Charles, frère de l'empereur, son généralissime, son ministre de la
guerre, était grand-maître de l'Ordre Teutonique. On affectait à Vienne
et à Ratisbonne de mettre une différence entre le ministre de Bohême,
par exemple, et le ministre impérial. Le ministre de Bohême,
représentant spécialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer à
l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les
choses les plus acerbes. Le ministre impérial parlant au nom de
l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue
des intérêts généraux de l'empire. Il était moins vrai et plus
pédantesque. M. de Schraut était ministre pour Bohême, M. de Hugel pour
l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consommés, était d'ailleurs
fort délié, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient vieilli en
Diète, et qui, sous la pédanterie des formes, cachaient toute l'astuce
des gens de palais. Quant au ministre du grand-maître teutonique,
c'était M. de Rabenau, soumis en entier à la députation autrichienne,
qui lui rédigeait jusqu'à ses notes, au vu et au su de la Diète; rôle
dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se plaignait lui-même.
M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait les voix autrichiennes,
et il était chargé de lutter d'artifices et de lenteurs contre le parti
prussien, et contre les puissances médiatrices.

[En marge: Paroles amères du représentant de Bohême.]

Dès la première séance, M. de Schraut pour Bohême, se plaignit
hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et répondit avec
amertume au reproche qui était adressé à cette cour, de n'avoir jamais
abouti à une conclusion, reproche sur lequel se fondaient principalement
les puissances médiatrices pour intervenir. Ce ministre déclara que
depuis neuf mois, le cabinet impérial n'avait pas pu obtenir une seule
réponse à ses ouvertures de la part du gouvernement français; qu'on
l'avait laissé dans l'ignorance la plus complète de ce qui s'était
traité à Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu être initié au
secret de la médiation, et que le plan de cette médiation ne lui avait
été connu qu'au moment même de la communication qui en avait été faite à
Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot assigné à
l'archiduc Ferdinand, prétendit que le traité de Lunéville était violé,
car ce traité assurait à l'archiduc une indemnité entière de ses pertes,
et on lui donnait comme équivalent de 4 millions de florins perdus,
1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut, ne produisait que
900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau 250 mille. C'était
là un pur mensonge. Du reste, Bohême ne concluait pas.

Ordre Teutonique, plus modéré de langage, ne voulut admettre le plan que
comme document à consulter.

Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavière,
Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, était
approbative, mais qu'il fallait amener à l'être complétement; une voix,
Saxe, qui suivrait la majorité, quand cette majorité serait prononcée;
deux voix enfin, Bohême et Ordre Teutonique, tout à fait contraires,
jusqu'à une satisfaction donnée à l'Autriche.

[En marge: Réplique du Premier Consul au langage du représentant de
Bohême.]

Ce résultat fut immédiatement communiqué au Premier Consul. Quand il eut
connaissance du premier avis de Bohême, lequel imputait au silence
obstiné de la France l'impossibilité de mener à fin la négociation des
affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette
imputation. Il répliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest fut
chargé de communiquer à la Diète. Dans cette note il exprimait le regret
d'être réduit à publier des négociations qui, de leur nature, auraient
dû rester secrètes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y obligeait en
calomniant publiquement ses intentions, il déclarait que ces prétendues
ouvertures de l'Autriche au cabinet français avaient pour but, non
l'arrangement général de l'affaire des indemnités, mais l'extension de
la frontière autrichienne jusqu'à l'Isar et jusqu'au Lech, c'est-à-dire
la suppression de la Bavière du nombre des puissances allemandes; que
les prétentions de l'Autriche, portées de Paris, où elles n'avaient pas
réussi, à Pétersbourg, où elles n'avaient pas réussi davantage, enfin à
Munich, où elles étaient devenues menaçantes, avaient obligé les
puissances médiatrices à intervenir pour assurer le repos de
l'Allemagne, et, avec le repos de l'Allemagne, celui du continent.

Cette réplique, fort méritée, mais exagérée en un point, l'imputation à
l'Autriche d'avoir cherché à s'étendre jusqu'au Lech (elle n'avait, en
effet, parlé que de l'Isar), cette réplique affligea vivement le cabinet
impérial, qui vit bien qu'il avait affaire à un adversaire aussi résolu
en politique qu'il l'était en guerre.

[En marge: Moyens employés pour décider le vote de Mayence.]

[En marge: Octob. 1802.]

[En marge: Adoption d'un _conclusum_ préalable dans les délais indiqués
par les puissances médiatrices.]

Cependant il fallait faire marcher la négociation. M. de Laforest, avec
l'autorisation de son cabinet, employa les moyens nécessaires pour
décider le vote de Mayence. On promit à M. d'Albini, représentant de
l'électeur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier, non en
rentes, mais en territoires immédiats, ne relevant d'aucun prince. À
cette promesse, qu'on lui fit d'une manière formelle, on ajouta quelques
menaces très-claires pour le cas où le plan viendrait à échouer. On
décida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'était pas possible
d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du Corps
germanique exigeait que la députation extraordinaire, en l'accueillant
comme base de son travail, y apportât au moins quelques légers
changements. L'intérêt de quelques-uns des petits princes réclamait
plusieurs modifications de détail; et la Prusse, d'ailleurs, par des
motifs peu avouables, était d'accord avec Mayence pour séparer les
considérations générales du plan lui-même, et les rédiger sous une forme
nouvelle. Dans ces considérations, en effet, s'en trouvait une relative
aux biens d'Église médiats, lesquels avaient été réservés, pour servir
soit à quelques compléments d'indemnité, soit aux pensions
ecclésiastiques. Beaucoup de ces biens étaient enclavés dans le
territoire de la Prusse, et cette puissance, déjà si favorablement
traitée, nourrissait l'espoir de les sauver de toute nouvelle
assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra donc dans
les idées de Mayence, et convint avec cet État de remanier la partie du
plan qui renfermait les considérations générales; mais elle convint en
même temps d'adopter les bases principales du partage territorial, dans
un _conclusum_ préalable, en arrêtant que les changements qui devaient y
être faits, le seraient d'un commun accord avec les ministres des
puissances médiatrices. Il était entendu, de plus, que tout ce travail
serait terminé au 24 octobre 1802 (2 brumaire an XI), ce qui faisait
deux mois, à partir non du jour de la déclaration des puissances, mais
du jour où leur note avait été _dictée_ à la députation, c'est-à-dire
lue et transcrite dans les procès-verbaux de la Diète.

Le 8 septembre (21 fructidor), ce _conclusum_ préalable fut adopté,
malgré tous les efforts du ministre impérial, M. de Hugel. Brandebourg,
Bavière, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est-à-dire cinq États sur
huit, admirent le _conclusum_ préalable, comprenant l'ensemble du plan,
sauf quelques modifications accessoires, qu'on devait y apporter
d'accord avec les ministres médiateurs. Dans cette séance, Saxe fit un
pas, en émettant un avis moyen. Cet État voulait qu'on reçût le plan
comme un _fil de direction_, dans le labyrinthe des indemnités.

[En marge: Tactique des agents autrichiens pour retarder la négociation,
et persévérance des agents médiateurs à déjouer cette tactique.]

Bohême, Ordre Teutonique, s'opposèrent à l'adoption. D'après les formes
constitutionnelles le ministre impérial aurait dû communiquer le
_conclusum_ voté aux ministres médiateurs. M. de Hugel s'obstina à n'en
rien faire. Du reste, il était sans cesse à s'excuser des obstacles
qu'il apportait à la négociation, et faisait tous ses efforts pour
provoquer une ouverture amicale de la part des ministres de France et de
Russie, leur répétant chaque jour que le moindre avantage concédé à la
maison d'Autriche, pour sauver au moins son honneur, la déciderait à
laisser passer le travail. Toute sa politique consistait maintenant à
fatiguer les deux légations française et russe, afin d'amener le Premier
Consul, soit à une concession de territoire sur l'Inn, soit à une
combinaison des voix dans les trois colléges, qui assurât la
conservation de l'influence autrichienne dans l'empire. La conduite que
M. de Laforest, consommé dans cette espèce de tactique, adopta et fit
adopter par son cabinet, fut de marcher obstinément au but, malgré la
légation autrichienne, de ne rien accorder à Ratisbonne, et de renvoyer
les ministres autrichiens à Paris, disant que là peut être ils
obtiendraient quelque chose, non pas avant, mais après les facilités
qu'on aurait obtenues de leur part dans le cours de la négociation.

La légation impériale, pour gagner le temps de négocier à Paris,
s'efforça de faire passer un nouveau _conclusum_ modifié, lequel devait
être renvoyé aux ministres médiateurs, pour s'entendre avec eux sur les
changements qu'il paraîtrait convenable d'adopter. Cette tentative
n'aboutit à rien, qu'à donner une sorte d'humeur à la légation de Saxe,
et à rattacher ce membre de la grande députation à la majorité de cinq
voix qui s'était déjà prononcée.

Bien que la _plénipotence impériale_ s'interposât comme un mur, ainsi
que l'écrivait M. de Laforest, entre la députation extraordinaire et les
ministres médiateurs, car elle s'obstinait à ne pas communiquer à
ceux-ci les actes de cette députation extraordinaire, il fut convenu
néanmoins que les réclamations adressées à la Diète par les petits
princes seraient officieusement communiquées à ces deux ministres, que
tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications
admises en conséquence de ces réclamations seraient renfermées dans des
arrêtés, dont l'ensemble formerait le _conclusum définitif_.

[En marge: Réclamations des petits princes.]

Dès que la voie fut ouverte aux réclamations, elles ne se firent pas
attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits
princes, car la part des grandes maisons avait été faite à Paris, lors
de la négociation générale. Ces petits princes s'agitaient en tout sens
pour se faire protéger. Malheureusement, et ce fut là le seul détail
regrettable dans cette mémorable négociation, des employés français,
gens nourris dans les désordres du Directoire, se laissèrent souiller
les mains par des dons pécuniaires, que les princes allemands,
impatients d'améliorer leur sort, prodiguaient sans discernement. Le
plus souvent les misérables agents qui recevaient ces dons, vendaient un
crédit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme d'une parfaite
intégrité, et représentant principal de la France à Ratisbonne, écoutait
peu les recommandations qu'on lui adressait en faveur de telle ou telle
maison; il les dénonçait même à son gouvernement. Le Premier Consul,
averti, écrivit plusieurs lettres au ministre de la police, pour faire
cesser ce trafic odieux, qui ne faisait que des dupes, car ces
prétendues recommandations, payées à prix d'argent, n'exerçaient aucune
influence sur les arrangements conclus à Ratisbonne.

[En marge: Difficultés que fait naître la Prusse au sujet des
assignations sur les biens réservés.]

La plus grande difficulté ne consistait pas à régler les suppléments
d'indemnités, mais à les imputer sur les biens réservés, qui devaient
supporter en outre les pensions du clergé aboli. Les efforts de la
Prusse pour sauver de cette double charge les biens situés dans ses
États, provoquèrent de grandes contestations, et nuisirent fort à la
dignité de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complément de
revenu promis au prince archichancelier, électeur de Mayence. On imagina
un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres
conservées se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernière maintenue
dans sa qualité de ville libre à cause de la chambre impériale qui
résidait chez elle. Mal administrées l'une et l'autre, comme la plupart
des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la
continuation fût fort désirable. On les assigna au prince
archichancelier. Il y avait à cela une véritable convenance, car
Ratisbonne était la ville où siégeait la Diète, et Wetzlar celle où
siégeait la suprême cour d'empire. Il était naturel de les donner au
prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cités, celle de
Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle destination.
Le prince archichancelier possédant Aschaffenbourg, Ratisbonne et
Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurés en territoire. Il
fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait de plus 53 mille
pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille pour le duc
d'Oldembourg, oncle et protégé de l'empereur Alexandre. C'était en tout
413 mille florins à faire peser sur les biens d'Église réservés,
indépendamment des pensions ecclésiastiques. Baden, Wurtemberg avaient
déjà accepté la part imputable sur les biens réservés situés dans leurs
États. La Prusse et la Bavière avaient à supporter chacune la moitié des
413 mille florins restant à trouver. La Bavière était financièrement
très-chargée, et par la quantité des pensions qui lui étaient échues, et
par les dettes qui avaient été transportées de ses anciens États sur les
nouveaux. La Prusse ne voulait pas même supporter 200 mille florins sur
les 413 mille qui manquaient encore. Elle avait imaginé un moyen de se
les procurer, c'était de faire payer ces 413 mille florins aux villes
libres de Hambourg, Brême, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette
âpreté faisait scandale à Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de
Goertz, en était si confus qu'il avait été prêt un moment à donner sa
démission. M. de Laforest l'en avait empêché dans l'intérêt même de la
négociation.

La faculté de réclamer accordée aux petits princes avait fait renaître
une quantité de prétentions éteintes. Une autre cause avait contribué à
les réveiller, c'était le bruit déjà fort répandu à Ratisbonne, que
l'Autriche était près d'obtenir à Paris un supplément d'indemnité en
faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de ce qu'on avait
fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait pour
Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonçait pour le ci-devant duc
de Toscane, demandaient des suppléments que du reste on ne pouvait
trouver nulle part. Les occupations de vive force, continuées sans
interruption, ajoutaient à la confusion générale. Le corps germanique se
trouvait exactement dans l'état où avait été la France, sous l'Assemblée
constituante, au moment de l'abolition du régime féodal. Le margrave de
Baden, qui héritait de Manheim, autrefois propriété de la maison de
Bavière, était en conflit avec cette dernière maison pour une collection
de tableaux. Des détachements de troupes appartenant aux deux princes
avaient failli en venir aux mains. Pour compléter ce triste spectacle,
l'Autriche, ayant sur une foule de terres en Souabe des prétentions
d'origine féodale, faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de
Wurtemberg, de Bavière, dans les diverses villes ou abbayes assignées à
ces États par le plan des indemnités. Enfin la Prusse, saisie de
l'évêché de Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes
d'empire, co-partageants avec elle de cet évêché.

[En marge: Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.]

Au milieu de ces désordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait transiger,
offrit d'adhérer immédiatement au plan des puissances médiatrices, si on
lui concédait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon qu'elle ferait à la
Bavière de quelques-unes de ses possessions en Souabe. Elle proposa de
nouveau à cette maison la ville d'Augsbourg, pour en faire sa capitale.
Elle demanda, en outre, la création de deux électeurs de plus, dont l'un
serait l'archiduc de Toscane, appelé à devenir souverain de Salzbourg,
dont l'autre serait l'archiduc Charles, actuellement grand-maître de
l'Ordre Teutonique. À ces conditions, l'Autriche était prête à regarder
ses archiducs comme suffisamment indemnisés, et à se rendre au voeu des
puissances médiatrices.

Le Premier Consul ne pouvait plus, après tout ce qui s'était passé à
l'égard de Passau, amener la Bavière à céder la frontière de l'Inn; et
surtout il lui était difficile de faire accepter à l'Allemagne trois
électeurs à la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohême,
Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la ville
libre d'Augsbourg. Il répondit que, disposé à demander quelques
sacrifices à la Bavière, il lui était impossible d'exiger la concession
de la frontière de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-être jusqu'à
proposer à la Bavière l'abandon d'un évêché, comme celui d'Aichstedt,
mais qu'il lui était impossible d'aller au delà.

Le temps s'écoulait; on était en vendémiaire (octobre), et le terme
final, fixé au 2 brumaire (24 octobre), approchait. Les médiateurs
avaient hâte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les petites
réclamations, accueilli celles qui méritaient d'être écoutées, et rédigé
les règlements qui devaient accompagner la distribution des territoires.
La dignité électorale réclamée pour le Mecklembourg par l'empereur
Alexandre, n'avait paru à personne pouvoir être accordée, car c'était un
nouvel électeur protestant, ajouté aux six qui existaient déjà dans un
Collége de neuf. La disproportion était trop grande pour l'accroître
encore. Cette réclamation avait été écartée. On avait fait une nouvelle
distribution des _votes virils_ (c'est ainsi que s'appelaient les votes
dans le Collége des princes); et on avait transféré sur leurs nouveaux
États les voix des princes dépossédés à la rive gauche. Il en résultait,
dans le Collége des princes comme dans le Collége des électeurs, un
changement considérable au profit des protestants, car on remplaçait des
prélats ou des abbés par des princes séculiers de religion réformée.
Afin d'établir une sorte de contre-poids, on avait attribué de nouvelles
voix à l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et la
Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principautés qui
pussent servir de prétexte à la création de nouvelles voix dans la
Diète. Malgré tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui était
autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43
protestantes, était actuellement de 31 voix catholiques contre 62
protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de
l'Autriche fût dans une infériorité proportionnée à ces nombres. Tous
les suffrages protestants, comme nous l'avons dit ailleurs, n'étaient
pas des suffrages assurés à la Prusse, et avec les prérogatives
impériales, avec le respect dont la maison d'Autriche était encore
l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg commençait à
inspirer, la balance pouvait être maintenue entre les deux maisons
rivales.

Quant au Collége des villes, on l'avait organisé d'une manière
indépendante, et on avait tâché de le rendre moins inférieur aux deux
autres. Les huit villes libres étaient réduites à six, puisque Wetzlar
et Ratisbonne avaient été accordées à l'archichancelier. La Prusse
voulait faire supprimer ce troisième collége, et attribuer à chacune des
six villes une voix dans le Collége princier. C'eût été un moyen d'en
supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle
ambitionnait la possession. La légation française s'y refusa
obstinément.

Il ne fut rien dit sur l'état de la noblesse _immédiate_, qui était dans
la plus cruelle anxiété, car la Prusse et la Bavière la menaçaient
ouvertement.

[En marge: Adoption définitive du _conclusum_ par la députation
extraordinaire.]

Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en
délibération dans la députation extraordinaire. Brandebourg, Bavière,
Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvèrent. Saxe, Bohême, Ordre
Teutonique, déclarèrent qu'ils le prenaient en considération, mais,
qu'avant de se prononcer définitivement, ils voulaient attendre la fin
de la négociation entamée à Paris avec l'Autriche; car autrement,
disaient-ils, on s'exposerait à voter un plan qu'il faudrait modifier
ensuite.

La députation extraordinaire avait à émettre son vote définitif, et il
ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le délai de deux
mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances médiatrices
d'obtenir l'adoption de leur plan dans le délai fixé. M. de Laforest et
M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les plus
grands efforts pour que, le 29 vendémiaire (21 octobre), le _conclusum_
fût définitivement adopté. Ils rencontraient des difficultés infinies,
car M. de Hugel répandait partout qu'un courrier de Paris, apportant de
graves changements, était attendu à chaque instant; qu'à Paris même on
désirait un retard. Il était allé jusqu'à menacer M. d'Albini, lui
disant que, d'après un avis certain, des ordres devaient lui arriver de
l'électeur de Mayence, pour désavouer sa conduite, et lui enjoindre de
ne pas voter. C'était ébranler l'une des cinq voix favorables, et
jusqu'ici l'une des plus fidèles. Ces menaces avaient été poussées si
loin, que M. d'Albini s'en était offensé, et en était devenu plus ferme
dans sa résolution. Par surcroît d'embarras, la Prusse venait, au
dernier moment, de créer de nouveaux obstacles: elle voulait une
rédaction qui la dispensât de fournir sur les biens réservés, sa part
des 413 mille florins qui restaient à trouver. Elle aspirait même à
s'approprier certaines dépendances des biens ecclésiastiques enclavés
dans ses États, et attribués à divers princes par le plan d'indemnités.
Elle avait, en un mot, mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées
les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la fin
de la négociation, étaient de nature à la faire échouer. Ce n'était pas
le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort digne, rougissant
du rôle qu'on lui faisait jouer, c'était un financier qu'on lui avait
adjoint, qui provoquait ces difficultés. Enfin MM. de Laforest et de
Buhler donnèrent une dernière impulsion, et le 29 vendémiaire (21
octobre) le _conclusum_ définitif fut adopté par la députation
extraordinaire des huit États, et la médiation se trouva en quelque
sorte accomplie, dans le terme assigné par les puissances médiatrices.
Le dernier jour Saxe vota comme les cinq États formant la majorité
ordinaire, par respect pour cette majorité.

Il restait cependant encore bien des détails à régler. Le partage des
territoires et les règlements organiques ne formaient pas un même acte.
On avait demandé qu'ils fussent réunis dans une seule résolution, qui
prendrait un titre déjà connu dans le protocole germanique, celui de
_Recès_. Ensuite, l'oeuvre de la députation extraordinaire étant
terminée, il fallait la porter à la Diète germanique, dont la députation
extraordinaire n'était qu'une commission. On avait pris une précaution
dans le libellé du _conclusum_ définitif, c'était de dire que le _recès_
serait directement communiqué aux ministres médiateurs. On voulait
prévenir ainsi les refus de communications de la part des ministres
impériaux aux ministres médiateurs, refus qui avaient entraîné déjà de
fâcheuses lenteurs.

[En marge: La légation autrichienne s'appuie sur les dernières questions
restées sans solution, pour retarder la rédaction définitive.]

On se mit sur-le-champ à l'oeuvre pour fondre dans une seule rédaction
l'acte principal et les règlements. C'était une nouvelle occasion pour
M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes. Ainsi, à propos de
cette rédaction définitive, il demandait obstinément, si on ne
comprendrait pas, dans le _recès_, l'imputation sur un gage quelconque
des 413 mille florins dus à l'archichancelier, au duc d'Oldembourg, aux
maisons d'Isembourg et de Stolberg; il demandait si ce n'était pas le
moment de pourvoir aux pensions de l'archevêque de Trèves, des évêques
de Liége, de Spire, de Strasbourg, dont les États avaient passé avec la
rive gauche du Rhin à la France, et qui ne savaient à qui s'adresser
pour obtenir des pensions alimentaires; si on n'accorderait pas une
indemnité à la noblesse immédiate, pour la perte de ses droits féodaux,
perte dont on avait promis antérieurement de la dédommager.

[En marge: La mauvaise volonté de la Prusse fournit un prétexte légitime
aux lenteurs de l'Autriche.]

À toutes les demandes de nouvelles allocations, la Prusse répondait par
des refus ou des renvois aux villes libres. La Bavière disait avec
raison qu'elle était fort obérée, et qu'elle allait voir ses ressources
encore amoindries par ce qui serait accordé à l'Autriche, dans la
négociation entamée à Paris. M. de Hugel répliquait que ce n'était pas
ainsi qu'on faisait face à des dettes sacrées.

[En marge: Nov. 1802.]

[En marge: Déchaînement contre la Prusse à Ratisbonne.]

Ces contestations produisaient à Ratisbonne un effet extrêmement
fâcheux. On se plaignait surtout de l'avidité de la Prusse et des
complaisances de la France pour elle; on ne reconnaissait plus,
disait-on, le grand caractère du Premier Consul, qui permettait qu'on
abusât ainsi de son nom et de sa faveur. Tous les esprits revenaient à
l'Autriche, même ceux qui n'étaient pas ordinairement portés pour elle.
On se disait qu'à subir une influence prépondérante en empire, il valait
mieux subir celle de l'antique maison d'Autriche, qui, sans doute, avait
abusé jadis de sa suprématie, mais qui avait aussi souvent protégé
qu'opprimé les Allemands. Il naissait, entre les États de second ordre,
tels que la Bavière, le Wurtemberg, les deux Hesses, Baden, une
disposition à former dans le centre de l'Allemagne, une ligue qui
résisterait aussi bien à la Prusse qu'à l'Autriche.

[En marge: Rédaction définitive du _recès_ le 23 novembre.]

Enfin, malgré tout l'art apporté à exploiter ces difficultés, le _recès_
fut rédigé, et adopté par la députation extraordinaire le 2 frimaire an
XI (23 novembre 1802). Aucune ressource n'était indiquée pour subvenir
au paiement des 413 mille florins restés sans assignation. On voulait
connaître, disait-on, avant de mettre la dernière main à l'oeuvre, le
résultat des négociations entre l'Autriche et la France.

La légation impériale se voyait donc définitivement vaincue par
l'activité et la constance des ministres médiateurs, qui poursuivaient
invariablement leur marche, appuyés sur une majorité de cinq voix,
quelquefois même de six sur huit, lorsque la Saxe était ramenée à cette
majorité par la résistance obstinée de l'Autriche. M. de Hugel prit le
parti de laisser faire. Il fallait porter le recès de cette commission
spéciale, appelée la députation extraordinaire, à la Diète elle-même.
Pour aller de l'une à l'autre, on était décidé à se passer de
l'intermédiaire des ministres de l'empereur, s'ils refusaient la
transmission. Cependant les Allemands, même les plus favorables au plan
d'indemnité, inclinaient pour la fidèle observation des règles
constitutionnelles. On trouvait l'empire bien assez ébranlé, et
d'ailleurs dans le renversement de la constitution, on entrevoyait une
nouvelle domination qu'on redoutait tout autant que l'ancienne. Ceux
même qui, dans l'origine, étaient les partisans de la Prusse, se
ralliaient à ceux qui avaient toujours vénéré l'Autriche comme l'image
la plus parfaite du vieil ordre de choses. On en était arrivé à ce
point, auquel on arrive bientôt dans les révolutions, de se défier des
nouveaux maîtres, et de haïr un peu moins les anciens. On souhaitait
donc de n'avoir pas à se passer des ministres impériaux, et la nouvelle
d'un abouchement, à Paris, entre l'Autriche et le Premier Consul, fit
naître une espérance de rapprochement qui fut accueillie avec joie par
tout le monde.

[En marge: Déc. 1802.]

M. de Hugel, amené enfin au système de la condescendance, consentit à
communiquer les actes de la députation extraordinaire aux ministres
médiateurs, afin que ceux-ci pussent s'adresser à la Diète, et requérir
l'adoption du _recès_ comme loi de l'empire. Mais, par une petitesse de
vieux formaliste, M. de Hugel refusa d'envoyer le _recès_ lui-même
revêtu des couleurs impériales; il communiqua un simple imprimé, avec
une dépêche qui en garantissait l'authenticité.

[En marge: Communication à la Diète du _recès_ adopté par la députation
extraordinaire.]

Sans perdre de temps, le 4 décembre (13 frimaire), les deux ministres
français et russe communiquèrent le _recès_ à la Diète, déclarant qu'il
l'approuvaient dans son entier, au nom de leurs cours respectives,
qu'ils en demandaient immédiatement la prise en considération, et le
plus prochainement possible l'adoption comme loi de l'empire. Cette
promptitude à saisir la Diète était un moyen de faire arriver, ou les
ministres des États allemands qui étaient absents, ou les instructions
de ceux qui n'en avaient pas encore.

[En marge: Précautions prises pour composer la Diète.]

Ici de nouvelles précautions devenaient nécessaires, relativement à la
composition de la Diète. Admettre à voter tous les États supprimés à la
rive gauche par la conquête de la France, à la rive droite par le
système des sécularisations, c'était s'exposer de leur part à une
résistance invincible, ou bien les condamner à prononcer eux-mêmes leur
propre suppression. Il fut convenu avec le ministre directorial,
c'est-à-dire avec l'archichancelier, de convoquer exclusivement les
États conservés dans l'empire, soit que leur titre fût changé, soit
qu'il ne le fût pas. Ainsi on ne convoqua ni Trèves ni Cologne dans le
Collége des électeurs, mais on convoqua Mayence dont le titre était
constitué _ex jure novo_. Dans le Collége des princes on supprima ceux
dont les territoires avaient été incorporés à la République française ou
à la République helvétique, tels, par exemple, que les princes
séculiers et ecclésiastiques de Deux-Ponts, de Montbelliard, de Liége,
de Worms, de Spire, de Bâle, de Strasbourg. On maintint provisoirement
les princes qui avaient obtenu des principautés nouvelles, sauf à
régulariser leur titre plus tard, et à le faire transférer sur les
territoires sécularisés qui leur avaient été dévolus. On supprima dans
le Collége des villes toute la masse des villes incorporées; on ne
maintint que les six villes conservées, Augsbourg, Nuremberg, Francfort,
Brême, Hambourg, Lubeck.

[En marge: On commence à opiner dans la Diète.]

Ces précautions étaient indispensables, et elles obtinrent le résultat
qu'on en attendait. Aucun des États supprimés ne se présenta, et dans
les premiers jours de janvier la Diète commença ses délibérations. Le
protocole était ouvert. On appelait successivement les États dans les
trois Colléges. Les uns opinaient immédiatement, les autres se
réservaient d'opiner plus tard, comme il était d'usage à la Diète. On
attendait pour se prononcer définitivement le dernier remaniement, que
devait subir le _conclusum_ proposé, par suite de la négociation entamée
à Paris entre la France et la cour de Vienne.

Les choses avaient été conduites où le voulait le Premier Consul pour
accorder enfin une satisfaction à l'Autriche. À la rigueur, on aurait pu
se passer de sa bonne volonté jusqu'au bout, et faire voter les trois
Colléges malgré son opposition. Les Allemands, même les plus chagrins,
sentaient bien qu'il fallait en finir, et ils étaient résolus à voter
pour le _recès_, après quoi les prises de possession déjà consommées
auraient été revêtues d'une sorte de légalité, et le refus de sanction
de la part de l'empereur n'aurait pas empêché les indemnisés de jouir
paisiblement de leurs nouveaux territoires. Cependant l'opposition de
l'empereur à la constitution nouvelle, quelque déraisonnable qu'elle
fût, aurait placé l'empire dans une situation fausse, incertaine, et peu
conforme aux intentions pacifiques des puissances médiatrices. Il valait
mieux transiger, et obtenir l'adhésion de la cour de Vienne. C'était
l'intention du Premier Consul: il n'avait attendu si long-temps que pour
avoir moins de sacrifices à faire à l'Autriche, et moins de sacrifices à
exiger de la Bavière; car c'était à celle-ci qu'il fallait demander ce
qu'on accorderait à celle-là.

[En marge: Pour obtenir la sanction impériale, le Premier Consul fait
une concession à l'Autriche.]

En effet, vers les derniers jours de décembre, il avait consenti à
s'aboucher avec M. de Cobentzel, et il était enfin tombé d'accord avec
lui de quelques concessions en faveur de la maison d'Autriche. La
Bavière ayant montré une répugnance invincible à concéder la ligne de
l'Inn, soit à cause des salines très-précieuses qui se trouvaient entre
l'Inn et la Salza, soit à cause de la situation de Munich, qui se serait
trouvé trop près de la nouvelle frontière, il avait fallu renoncer à
cette sorte d'arrangement. Alors le Premier Consul s'était réduit à
céder l'évêché d'Aichstedt, placé sur le Danube, contenant 70 mille
habitants, rapportant 350 mille florins de revenu, et primitivement
destiné à la maison palatine. Moyennant cette augmentation accordée à
l'archiduc Ferdinand, on retirait de son lot les évêchés de Brixen et
de Trente, qui étaient sécularisés au profit de l'Autriche. Celle-ci
avouait ainsi d'une manière assez claire l'intérêt qui se cachait
derrière son zèle de parenté. Il est vrai que, pour prix de cette
sécularisation, elle prenait sur ses propres domaines la petite
préfecture de l'Ortenau, pour en accroître le lot du duc de Modène,
composé, comme on sait, du Brisgau. L'Ortenau était dans le pays de
Baden, et près du Brisgau.

L'Autriche avait demandé la création de deux électeurs de plus dans sa
maison: on en concéda un, ce fut le grand-duc Ferdinand, destiné ainsi à
être électeur de Salzbourg. C'étaient dix électeurs au lieu de neuf que
contenait le plan des médiateurs, au lieu de huit que contenait la
dernière constitution germanique. C'était pour l'Autriche une
amélioration de situation dans le Collége électoral. Il y avait en effet
quatre électeurs catholiques, Bohême, Bavière, Mayence, Salzbourg,
contre six protestants, Brandebourg, Hanovre, Saxe, Hesse-Cassel,
Wurtemberg, Baden.

[En marge: Convention du 26 décembre signée avec l'Autriche.]

Ces conditions furent insérées dans une convention signée à Paris, le 26
décembre 1802 (5 nivôse an XI), par M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte.
M. de Markoff fut invité à y accéder au nom de la Russie, et ne se fit
pas prier, dévoué qu'il était à l'Autriche. La Prusse se montra froide,
mais non résistante. La Bavière se soumit, en demandant à être
indemnisée du sacrifice qu'on exigeait d'elle, et surtout à ne point
supporter sa part de ces 413 mille florins que personne ne voulait
payer.

[En marge: Janv. 1803.]

L'Autriche avait promis de ne plus opposer d'obstacle à l'oeuvre de la
médiation, et elle tint à peu près parole. Outre les concessions
obtenues à Paris, elle voulait en obtenir une dernière qu'elle ne
pouvait négocier qu'à Ratisbonne même, avec les rédacteurs du _recès_.
Cette concession était relative au nombre des votes virils dans le
Collége des princes. Tandis que le protocole était ouvert à la Diète, et
qu'on y exprimait des opinions à la suite les unes des autres, la
députation extraordinaire siégeait en même temps, et remaniait encore
une fois le plan de la médiation d'après la convention de Paris. La
Diète opinait ainsi sur un projet que la grande députation remaniait
chaque jour. On y avait inséré les changements territoriaux convenus à
Paris; on y avait compris la création du nouvel électeur de Salzbourg;
on y avait introduit enfin de nouveaux votes virils qui changeaient la
proportion des voix protestantes et catholiques dans le Collége des
princes, et la portaient à 54 voix catholiques contre 77 protestantes,
au lieu de 31 contre 62. Il fallait pourtant en finir de toutes ces
questions, surtout de celle qui était relative aux 413 mille florins. La
Bavière, qui avait perdu 350 mille florins avec Aichstedt, ne pouvait
être contrainte à en donner 200 mille. Elle les avait refusés, et on
avait trouvé ce refus naturel. Mais la Prusse, bien qu'elle n'eût rien
perdu, ne voulut point supporter sa part d'un aussi léger fardeau. On ne
fera pas la guerre pour 200 mille florins, avait dit M. d'Haugwitz;
triste propos, qui avait blessé tout le monde à Ratisbonne, et placé le
rôle de la Prusse fort au-dessous de celui de l'Autriche, laquelle en
résistant défendait au moins des territoires et des principes
constitutionnels.

[En marge: Création d'un octroi sur le Rhin, pour se procurer les sommes
restant à trouver.]

[En marge: Fév. 1803.]

Le Premier Consul, à la rigueur, aurait pu vaincre cette avarice; mais
ayant besoin de la Prusse jusqu'à la fin pour faire réussir son plan, il
était obligé de la ménager. On ne savait comment payer, ni
l'archichancelier, ni les pensions des ecclésiastiques, ni quelques
autres dettes anciennement assignées sur les biens réservés. Répartir
cette charge sous forme de _mois romains_[4] sur la totalité du corps
germanique, était impossible, vu la difficulté insurmontable, en tout
temps, de faire solder par la confédération les dépenses communes.
L'état de délabrement des places fédérales en était la preuve. On fut
réduit à imaginer un moyen, qui diminuait un peu la libéralité du
premier plan français, à l'égard de la navigation des fleuves. On avait
supprimé tous les péages sur l'Elbe, le Weser, le Rhin. Cependant il
fallait pourvoir à quelques dépenses indispensables d'entretien, comme
les chemins de halage, par exemple, sans quoi la navigation aurait été
bientôt interrompue. On prit le parti d'établir sur le Rhin un octroi
modéré, fort inférieur à tous les péages de nature féodale dont le
fleuve avait été autrefois grevé, et sur l'excédant que laisserait cet
octroi on résolut de prendre les 350 mille florins du prince
archichancelier, les 10 mille florins du duc d'Oldembourg, les 53 mille
des maisons d'Isembourg et de Stolberg, et quelques mille florins encore
pour mettre d'accord divers princes, qui se renvoyaient mesquinement des
assignations qu'ils ne voulaient pas supporter. De la sorte on satisfit
l'avarice de la Prusse, on déchargea la Bavière des 200 mille florins
qu'elle aurait dû fournir pour sa part, on réduisit la perte qu'elle
avait subie en cédant Aichstedt; on accomplit la promesse faite au
prince archichancelier de lui assurer un revenu indépendant. Tous les
Allemands le voulaient ainsi, car ils trouvaient qu'un million de
florins de revenu était tout juste suffisant pour le prince qui avait
l'honneur de présider la Diète germanique, et qui était le dernier
représentant des trois électeurs ecclésiastiques du saint empire. Il fut
constitué l'administrateur unique de cet octroi, de concert avec la
France, qui avait le droit de veiller aux dépenses à faire à la rive
gauche. Sous ce point de vue, la France n'avait pas à se plaindre de cet
arrangement, car, dès ce moment, le prince archichancelier avait tout
intérêt à entretenir de bons rapports avec elle.

         [Note 4: On appelait _mois romains_ les dépenses communes
         réparties sur toute la confédération, d'après des proportions
         anciennement établies.]

[En marge: Adoption définitive du _recès_ par la Diète germanique, le 25
février.]

Enfin le plan, remanié pour la dernière fois, fut adopté le 25 février
(6 ventôse an XI) comme acte final par la députation extraordinaire, et
envoyé immédiatement à la Diète, où il fut voté à la presque unanimité
par les trois Colléges. Il ne rencontra d'opposition que de la part de
la Suède, dont le monarque, révélant déjà les troubles d'esprit qui
l'ont précipité du trône, étonnait l'Europe de ses royales folies. Il
infligea un blâme violent aux puissances médiatrices et aux puissances
allemandes, qui avaient concouru à porter une atteinte si grave à
l'antique Constitution germanique. Cette boutade ridicule d'un prince
dont personne ne tenait compte en Europe, n'altéra point la satisfaction
qu'on éprouvait de voir finir les longues anxiétés de l'empire.

[En marge: Gratitude du corps germanique envers le Premier Consul.]

Les Allemands, même ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses, mais
qui conservaient un peu d'équité dans leurs jugements, reconnaissaient
que l'on recueillait en cette occasion les inévitables fruits d'une
guerre imprudente; que la rive gauche du Rhin ayant été perdue par suite
de cette guerre, il avait bien fallu faire un nouveau partage du sol
germanique; que ce partage sans doute était plus avantageux aux grandes
maisons qu'aux petites, mais que, sans la France, cette inégalité eût
été bien plus dommageable encore; que la Constitution, modifiée sous
plusieurs rapports, était cependant sauvée, quant au fond des choses, et
n'avait pu être réformée dans un esprit de conservation plus éclairé.
Ils reconnaissaient enfin que, sans la vigueur du Premier Consul,
l'anarchie se serait introduite en Allemagne, par suite des prétentions
de tout genre soulevées dans le moment. Ce qui prouve mieux que tous les
discours le sentiment qu'on éprouvait alors pour le chef du gouvernement
français, c'est qu'à la vue de plusieurs questions restées en suspens,
on désirait que sa main puissante ne se retirât pas tout de suite des
affaires germaniques. On souhaitait que la France fût, en qualité de
garante, obligée de veiller sur son ouvrage.

[En marge: Questions ajournées pour être résolues plus tard.]

Il y avait encore, en effet, plus d'une question, générale ou
particulière, que la médiation n'avait pu résoudre. La Prusse était en
querelle ouverte avec la ville de Nuremberg, et se permettait à son
égard des procédés tyranniques. La même puissance n'avait pas voulu
jusqu'ici saisir les comtes de Westphalie de leur part à l'évêché de
Munster. Francfort était en contestation avec des princes voisins, pour
une charge qu'on lui avait imposée en leur faveur, en compensation de
certaines propriétés par eux cédées. La Prusse, la Bavière, voulaient
profiter du silence du _recès_, pour incorporer à leurs États la
noblesse immédiate. L'Autriche faisait valoir en Souabe une quantité de
droits féodaux d'une origine obscure, et attentatoires à la souveraineté
des ducs de Wurtemberg, de Baden et de Bavière. Elle venait de commettre
surtout une violation de propriété inouïe. Les principautés
ecclésiastiques récemment sécularisées avaient des fonds déposés à la
Banque de Vienne, fonds qui leur appartenaient, et qui avaient dû passer
aux princes indemnisés. L'administration autrichienne avait saisi ces
fonds montant à une somme de trente millions de florins, ce qui
réduisait certains princes au désespoir. Toutes ces violences faisaient
désirer l'institution d'une autorité qui s'occupât de l'exécution du
_recès_, ainsi que cela s'était fait à la suite de la paix de
Westphalie. On désirait aussi la recomposition des anciens cercles
chargés de veiller à la défense des intérêts particuliers. Il restait
enfin à organiser l'Église allemande, qui, ayant été privée de son
existence princière, avait besoin de recevoir une organisation nouvelle.

Le Premier Consul n'avait pu se charger de résoudre ces dernières
difficultés, car il aurait fallu qu'il se constituât le législateur
permanent de l'Allemagne. Il n'avait dû s'occuper que de sauver
l'équilibre de l'empire, partie de l'équilibre européen, en déterminant
ce qui revenait à chaque État, soit en territoire, soit en influence
dans la Diète. Le reste ne pouvait appartenir qu'à la Diète elle-même,
seule chargée du pouvoir législatif. Elle y pouvait suffire, secondée
toutefois par la France, garante de la nouvelle Constitution germanique,
comme elle l'était de l'ancienne. Les faibles, menacés par les forts,
invoquaient déjà cette garantie. C'était aux cours allemandes les plus
puissantes, à prévenir par leur modération la nouvelle intervention d'un
bras étranger. Malheureusement il ne fallait guère y compter, à voir la
conduite actuelle de la Prusse et de l'Autriche.

L'empereur, après avoir fait attendre sa ratification, l'avait enfin
envoyée, mais avec deux réserves: l'une avait pour objet le maintien de
tous les priviléges de la noblesse immédiate; l'autre, une nouvelle
distribution des voix protestantes et catholiques dans la Diète. C'était
tenir à moitié la parole donnée au Premier Consul, pour prix de la
convention du 26 décembre.

[En marge: Caractère général de cette longue négociation.]

Au reste, les difficultés vraiment européennes, celles de territoire,
étaient vaincues, grâce à l'énergique et prudente intervention du
général Bonaparte. Si quelque chose avait rendu évident son ascendant
sur l'Europe, c'était cette négociation si habilement conduite, dans
laquelle, réunissant à la justice l'adresse et la fermeté, se servant
tour à tour de l'ambition de la Prusse, de l'orgueil de la Russie, pour
résister à l'Autriche, réduisant celle-ci sans la pousser au désespoir,
il avait imposé sa propre volonté à l'Allemagne, pour le bien même de
l'Allemagne et le repos du monde: seul cas dans lequel il soit permis et
utile d'intervenir dans les affaires d'autrui.


FIN DU LIVRE QUINZIÈME.



LIVRE SEIZIÈME.


RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.

     Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de
     la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de toutes
     les puissances de posséder des colonies. -- L'Amérique, les
     Antilles et les Indes orientales. -- Mission du général Decaen
     dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. --
     Description de cette île. -- Révolution des noirs. -- Caractère,
     puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il aspire à se
     rendre indépendant. -- Le Premier Consul fait partir une
     expédition pour assurer l'autorité de la métropole. --
     Débarquement des troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au
     Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des noirs. --
     Prospérité momentanée de la colonie. -- Application du Premier
     Consul à restaurer la marine. -- Mission du colonel Sébastiani en
     Orient. -- Soins donnés à la prospérité intérieure. -- Le
     Simplon, le mont Genèvre, la place d'Alexandrie. -- Camp de
     vétérans dans les provinces conquises. -- Villes nouvelles
     fondées en Vendée. -- La Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil,
     l'Institut, l'administration du clergé. -- Voyage en Normandie.
     -- La jalousie de l'Angleterre excitée par la grandeur de la
     France. -- Le haut commerce anglais plus hostile à la France que
     l'aristocratie anglaise. -- Déchaînement des gazettes écrites par
     les émigrés. -- Pensions accordées à Georges et aux chouans. --
     Réclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du cabinet
     britannique. -- Articles de représailles insérés au _Moniteur_.
     -- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits cantons
     s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et marchent sur
     Berne. -- Le gouvernement des modérés obligé de fuir à Lausanne.
     -- Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée par le
     Premier Consul. -- Il fait marcher le général Ney avec trente
     mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans tous
     les partis, pour donner une constitution à la Suisse. --
     Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre contre
     l'intervention française. -- Le cabinet anglais, effrayé par ces
     cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, et
     d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer l'insurrection. --
     Promptitude de l'intervention française. -- Le général Ney soumet
     l'Helvétie en quelques jours. -- Les députés suisses réunis à
     Paris sont présentés au Premier Consul. -- Discours qu'il leur
     adresse. -- Acte de médiation. -- Admiration de l'Europe pour la
     sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrassé de la
     promptitude et de l'excellence du résultat. -- Vive discussion
     dans le Parlement britannique. -- Violences du parti Grenville,
     Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix.
     -- L'opinion publique un moment calmée. -- Arrivée de lord
     Withworth à Paris, du général Andréossy à Londres. -- Bon accueil
     fait de part et d'autre aux deux ambassadeurs. -- Le cabinet
     britannique, regrettant d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer,
     mais ne l'ose pas. -- Publication intempestive du rapport du
     colonel Sébastiani sur l'état de l'Orient. -- Fâcheux effet de ce
     rapport en Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une
     explication personnelle avec lord Withworth. -- Long et mémorable
     entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et mal
     interprétée. -- Exposé de l'état de la République, contenant une
     phrase blessante pour l'orgueil britannique. -- Message royal en
     réponse. -- Les deux nations s'adressent une sorte de défi. --
     Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à lord
     Withworth, en présence du corps diplomatique. -- Le Premier
     Consul passe subitement des idées de paix aux idées de guerre. --
     Ses premiers préparatifs. -- Cession de la Louisiane aux
     États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand
     s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie
     calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. --
     Lord Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
     Nécessité d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par avouer
     qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul répond par la
     sommation d'exécuter les traités. -- Le ministère Addington, de
     peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte.
     -- On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. --
     Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de
     l'empereur Alexandre. -- Refus de cette offre. -- Départ des deux
     ambassadeurs. -- Rupture de la paix d'Amiens. -- Anxiété publique
     tant à Londres qu'à Paris. -- Causes de la brièveté de cette
     paix. -- À qui appartiennent les torts de la rupture? --


[En marge: Fév. 1802.]

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce de
la France.]

Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires du
continent européen, son ardente activité, embrassant les deux mondes,
s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y rétablir
l'ancienne grandeur coloniale de la France.

[En marge: Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.]

Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières
bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à
imiter, à surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des mers;
aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs
métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du
monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles
ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine à
comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang des
hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du nord;
l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France
possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,
Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. Chacune
de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne donner qu'à
elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que d'elle seule les
produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, de n'élever de
matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi une plantation,
un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait tirer exclusivement de
ses provinces d'Amérique les sucres, les bois de construction, les
cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à extraire du Mexique et
du Pérou les métaux si enviés de toutes les nations; l'Angleterre et la
France voulaient dominer l'Inde, pour en exporter les fils de coton, les
_mousselines_, les _indiennes_, objets d'une convoitise universelle;
elles voulaient fournir leurs produits en échange, et ne faire tout ce
trafic que sous leur pavillon. Aujourd'hui ces ardents désirs des
nations ont fait place à d'autres. Le sucre, qu'il fallait extraire
d'une plante née et cultivée sous le soleil le plus chaud, se tire d'une
plante cultivée sur l'Elbe et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant
de finesse et de patience par des mains indiennes, sont filés en Europe
par des machines, que met en mouvement la combustion du charbon fossile.
La mousseline est tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez.
Les _indiennes_, tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en
Flandre, peintes en Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent
jusque dans les Indes. Excepté le café, le thé, produits que l'art ne
saurait imiter, on a tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a
déjà remplacé la plupart des matières colorantes qu'on allait chercher
entre les tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes
européennes. On retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver
l'argent dans son propre sein. Une grande révolution politique s'est
jointe à ces révolutions industrielles. La France a favorisé
l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique du nord;
l'Angleterre a contribué, en revanche, à l'insurrection des colonies de
l'Amérique du sud. Les unes et les autres sont aujourd'hui des nations,
ou déjà grandes, ou destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes
causes, une société africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est
développée à Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de
l'Angleterre, n'est plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de
l'industrie européenne, et employée à nourrir quelques officiers,
quelques commis, quelques magistrats de la métropole. De nos jours, les
nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs
voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à
s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître
ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais
réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand
spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle de
l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et chaque
siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et d'intelligence pour
comprendre le siècle précédent.

[En marge: Ancien commerce de la France avec ses colonies.]

Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous
Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec le
blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France en a
été la principale cause; car, tandis que la première voulait s'attribuer
le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait en les
imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont la
destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face du
monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental et
manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout plein
des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la marine
française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises pour
restaurer notre prospérité coloniale.

Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les
regrets et les tentatives dont elle était alors l'objet. En 1789, la
France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par an, en
sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à 100
millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute l'Europe,
principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait doubler au moins
ces valeurs pour trouver celles qui leur correspondent aujourd'hui; et
assurément nous estimerions fort, nous placerions au rang de nos
premiers intérêts, des colonies qui nous fourniraient la matière d'un
commerce de 500 millions. La France trouvait dans ce commerce un moyen
d'attirer chez elle une partie du numéraire de l'Espagne, qui nous
donnait ses piastres pour nos produits coloniaux et manufacturés. À
l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1802, la France, privée de
denrées coloniales, principalement de sucre et de café, n'en ayant pas
même pour son usage, les demandait aux Américains, aux villes
hanséatiques, à la Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais.
Elle les payait en métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à
peine renaissante, les moyens de les payer en produits de ses
manufactures. Le numéraire n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu
avec son ancienne abondance, elle en manquait souvent; ce qui se
révélait par les efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir
des piastres, sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il
rien de plus ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des
plaintes sur la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé
d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions
autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce
langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la
balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la
difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté plus
grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les
assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.

[En marge: Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes
entreprises coloniales.]

[En marge: Expédition pour occuper la Louisiane.]

[En marge: Négociation pour obtenir les Florides.]

[En marge: Mission du général Decaen aux Indes.]

Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant
ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des
émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur
l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes entreprises
coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il avait donné à
Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les conditions du contrat
étant accomplies de son côté, puisque les infants étaient placés sur le
trône d'Étrurie, et reconnus de toutes les puissances continentales, il
voulait que ces conditions fussent accomplies du côté de Charles IV, et
il venait d'exiger que la Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une
expédition de deux vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans
les eaux de la Hollande, à Helvoetsluis, pour porter des troupes à
l'embouchure du Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la
domination française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de
Parme, était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et
l'abandon d'une petite partie de la Toscane, le Siennois, dont il
voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du
gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette
négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise suscitait
mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le Premier Consul
s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le gouvernement de
nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un des plus vaillants
officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen. Cet officier, chez
lequel l'intelligence égalait le courage, et qui était propre aux plus
grandes entreprises, avait été choisi et envoyé aux Indes, dans des vues
éloignées mais profondes. Les Anglais, avait dit le Premier Consul au
général Decaen, en lui adressant des instructions admirables, les
Anglais sont les maîtres du continent de l'Inde; ils y sont inquiets,
jaloux; il faut ne leur donner aucun ombrage, se conduire avec douceur
et simplicité, supporter dans ces régions tout ce que l'honneur
permettra de supporter, n'avoir avec les princes voisins que les
relations indispensables à l'entretien des troupes françaises et des
comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, il faut observer ces
princes et ces peuples, qui se résignent avec douleur au joug
britannique; étudier leurs moeurs, leurs ressources, les moyens de
communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher quelle armée
européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la domination
anglaise, de quel matériel cette armée devrait être pourvue, quels
seraient surtout les moyens de la nourrir; découvrir un port qui pût
servir de point de débarquement à une flotte chargée de troupes;
calculer le temps et les moyens nécessaires pour enlever ce port d'un
coup de main; rédiger, après six mois de séjour, un premier mémoire sur
ces diverses questions; l'envoyer par un officier intelligent et sûr,
ayant tout vu, capable d'ajouter des explications verbales aux
explications écrites dont il serait porteur; six mois après, traiter
encore ces mêmes questions, d'après les connaissances nouvellement
acquises, et envoyer cet autre mémoire par un second officier, également
sûr et intelligent; recommencer le même travail et le même envoi tous
les six mois; bien peser, dans la rédaction de ces mémoires, la valeur
de chaque expression, car un mot pourrait influer sur les plus graves
résolutions; enfin, en cas de guerre, se conduire suivant les
circonstances, ou rester dans l'Indostan, ou se retirer à l'île de
France, en envoyant beaucoup de bâtiments légers à la métropole, pour
l'instruire des déterminations prises par le capitaine général.--Telles
étaient les instructions données au général Decaen, dans la vue, non de
rallumer la guerre, mais d'en profiter habilement si elle venait à
éclater de nouveau.

[En marge: Expédition de Saint-Domingue.]

Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les
Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France. C'est
avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le commerce
français entretenait jadis ses plus avantageuses relations.
Saint-Domingue surtout figurait pour les trois cinquièmes au moins, dans
les 250 millions de denrées que la France retirait autrefois de ses
colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle, la plus enviée des
possessions d'outre-mer. La Martinique avait été assez heureuse pour
échapper aux conséquences de la révolte des noirs; mais la Guadeloupe et
Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond en comble, et il ne
fallait pas moins qu'une armée entière pour y rétablir, non pas
l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à Saint-Domingue,
mais la légitime domination de la métropole.

[En marge: Description de Saint-Domingue.]

[En marge: Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son
génie.]

Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement
située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité,
propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île
magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et
quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille
esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense
abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de francs,
que trente mille matelots français étaient employés à transporter en
Europe, pour les échanger contre une égale valeur de produits nationaux.
Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui nous donnerait 300
millions de produits, et nous procurerait pour 300 millions de
débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à 300 millions
en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, mulâtres, noirs,
fermentaient des passions violentes, dues au climat, et à un état de
société dans lequel se trouvaient les deux extrêmes sociaux: la richesse
orgueilleuse et l'esclavage frémissant. On ne voyait dans aucune colonie
des blancs aussi opulents et aussi entêtés, des mulâtres aussi jaloux de
la supériorité de la race blanche, des noirs aussi enclins à secouer le
joug des uns et des autres. Les opinions professées à Paris dans
l'Assemblée Constituante, venant retentir au milieu des passions
naturelles à un tel pays, devaient y provoquer une affreuse tempête,
comme les ouragans que produit dans ces mers la rencontre subite de deux
vents contraires. Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se
défendre s'ils avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir
communiqué aux noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés
à se soulever contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis
leur triomphe et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans
toute société, où éclate la guerre des classes: la première avait été
vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. Mais
à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur
visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait de la
violence des instincts physiques, et leur rage était brutale comme celle
des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette révolution
avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en
quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les
sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent, avait
été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles des maîtres
imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé des esclaves féroces. Les
lois de la société humaine, partout semblables, avaient fait naître là
comme ailleurs, après de longs orages, la fatigue qui sollicite un
maître, et un être supérieur, propre à le devenir. Ce maître était de la
couleur de la race triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait
Toussaint Louverture. C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace
généreuse de Spartacus, mais une dissimulation profonde, et un génie de
gouvernement tout à fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant
tout au plus l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile,
inférieur même sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il
avait, par son intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un
ascendant prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens
de la mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les
blancs eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui
un titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes.
Aussi avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que
celui des anciens colons, et subi la dure obligation du travail,
obligation qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus.
Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un
état de société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque
appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles avaient
été moins éphémères.

[En marge: Gouvernement de Toussaint Louverture.]

Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans tout pays en proie à une
longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la race
guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race ouvrière,
moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête toutefois à
se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était menacée.
Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que la seconde.

[En marge: Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.]

[En marge: Les noirs cultivateurs ramenés au travail.]

Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée
permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades,
sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs,
quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien nourrie,
assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait supporter, et sur
un sol abrupte, couvert de broussailles dures et épineuses, était formée
en plusieurs divisions, et commandée par des généraux de sa couleur, la
plupart assez intelligents, mais plus féroces qu'intelligents, tels que
Christophe, Dessalines, Moïse, Maurepas, Laplume. Tous dévoués à
Toussaint, ils reconnaissaient son génie, et subissaient son autorité.
Le reste de la population, sous le nom de cultivateurs, avait été ramené
au travail. On leur avait laissé des fusils, pour qu'ils s'en servissent
au besoin, dans le cas où la métropole attenterait à leur liberté; mais
on les avait contraints à retourner sur les plantations abandonnées des
colons. Toussaint avait proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à
travailler cinq ans encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec
droit au quart du produit brut. Les propriétaires blancs avaient été
encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir,
s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils
avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations couvertes
de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, suivant le
règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué dans la
pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand nombre de
riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent succombé dans les
troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré avec l'ancienne
noblesse française, dont ils faisaient partie, n'avaient ni reparu, ni
envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés comme les domaines
nationaux en France, avaient été affermés à des officiers noirs, et à un
prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir. Certains généraux, tels que
Christophe et Dessalines, s'étaient acquis de la sorte plus d'un million
de revenu annuel. Ces officiers noirs avaient la qualité d'inspecteurs
de la culture, dans l'arrondissement où ils étaient commandants
militaires. Ils y faisaient des tournées continuelles, et y traitaient
les nègres avec la dureté particulière aux nouveaux maîtres. Quelquefois
ils veillaient à ce que justice leur fût rendue par les colons; mais
plus habituellement ils les condamnaient aux verges, pour paresse ou
insubordination, et faisaient une sorte de chasse incessante dans le but
de faire revenir à la culture ceux qui avaient contracté le goût du
vagabondage. Des revues fréquentes dans les paroisses procuraient la
connaissance des cultivateurs sortis de leurs habitations originaires,
et fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et
Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail
avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux
chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs prétendus
libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle! car ces chefs
sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage
exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand bénéfice pour eux,
dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient libres, nous inspirent
plus d'estime que le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné
par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les colonies récemment
affranchies.

[En marge: Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.]

[En marge: Prospérité présente de l'île.]

Grâce au régime établi par Toussaint, la plupart des habitations
abandonnées avaient été remises en culture. Aussi en 1801, après dix
années de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrosée de tant de sang,
offrait un aspect de fertilité presque égal à celui qu'elle présentait
en 1789. Toussaint, indépendant de la France, avait donné à la colonie
une liberté de commerce à peu près absolue. Un tel régime de liberté,
dangereux pour des colonies d'une fertilité médiocre, qui produisant peu
et chèrement, ont intérêt à prendre les produits de la métropole afin
qu'elle prenne les leurs, un tel régime est excellent au contraire pour
une colonie riche et féconde, n'ayant besoin d'aucune faveur pour le
débit de ses denrées, intéressée dès lors à traiter librement avec
toutes les nations, et à chercher ses objets de nécessité ou de luxe, là
où ils sont meilleurs et à plus bas prix. C'était le cas de
Saint-Domingue. L'île avait ressenti de la libre présence des pavillons
étrangers, surtout du pavillon américain, un avantage infini. Les vivres
y abondaient; les marchandises d'Europe s'y vendaient à bon marché; ses
denrées étaient enlevées dès qu'elles paraissaient sur le marché.
Ajoutez que les nouveaux colons, les uns noirs parvenus par la révolte,
les autres blancs réintégrés, tous affranchis d'engagements envers les
capitalistes de la métropole, n'étaient pas, comme les anciens colons en
1789, accablés de dettes, et obligés de déduire de leurs profits
l'intérêt d'énormes capitaux empruntés. Ils étaient plus opulents avec
de moindres bénéfices. Les villes du Cap, du Port-au-Prince, de
Saint-Marc, des Cayes, avaient recouvré une sorte de splendeur. Les
traces de la guerre y étaient presque effacées: on voyait dans la
plupart d'entre elles des demeures élégantes, construites pour les
officiers noirs, habitées par eux, et rivalisant avec les plus belles
maisons de ces anciens propriétaires blancs, jadis si orgueilleux, si
renommés par leur luxe et leur dissolution.

[En marge: Réunion de la partie espagnole à la partie française de
Saint-Domingue.]

Le chef noir de la colonie avait mis le comble à sa prospérité récente,
par l'occupation hardie de la partie espagnole de Saint-Domingue. Cette
île, dans sa longueur, se trouvait jadis partagée en deux portions, dont
l'une, placée à l'est, se présentant la première en venant d'Europe,
appartenait aux Espagnols; dont l'autre, placée à l'ouest, tournée vers
Cuba et l'intérieur du golfe de Mexique, appartenait aux Français (voir
la carte nº 22). Cette partie ouest, composée de deux promontoires
avancés, qui forment, outre un vaste golfe intérieur, une multitude de
rades et de petits ports, était plus propre que l'autre aux plantations,
lesquelles ont besoin d'être situées près des points d'embarquement.
Aussi était-elle couverte de riches établissements. La partie espagnole,
au contraire, peu montagneuse, présentant peu de golfes, contenait moins
de sucreries et de caféteries; mais en revanche elle nourrissait
beaucoup de bétail, de chevaux, de mulets. Réunies, ces deux portions
pouvaient se rendre de grands services, tandis que séparées par un
régime colonial exclusif, elles étaient comme deux îles éloignées, ayant
l'une ce qui manque à l'autre, et ne pouvant se le donner à cause de la
distance. Toussaint, après avoir chassé les Anglais, avait tourné toutes
ses idées vers l'occupation de la partie espagnole. Affectant une
soumission scrupuleuse envers la métropole, tout en se conduisant
d'après sa seule volonté, il s'était armé du traité de Bâle, par lequel
l'Espagne cédait à la France la possession entière de Saint-Domingue, et
il avait sommé les autorités espagnoles de lui livrer la province
qu'elles détenaient encore. Il se trouvait dans le moment un commissaire
français à Saint-Domingue, car depuis la Révolution la métropole n'était
plus représentée dans l'île que par des commissaires à peine écoutés.
Cet agent, craignant les complications qui pouvaient résulter en Europe
de cette opération, n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre de France, avait
inutilement combattu la résolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant
aucun compte des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement
toutes les divisions de son armée, et avait exigé des autorités
espagnoles, incapables de résister, les clefs de Santo-Domingo. Ces
clefs lui avaient été remises, et il s'était rendu ensuite dans toutes
les villes, ne prenant d'autre titre que celui de représentant de la
France, mais se comportant en réalité comme un souverain, et se faisant
recevoir dans les églises avec l'eau bénite et le dais.

La réunion des deux parties de l'île sous une même domination, avait
produit pour le commerce et l'ordre intérieur des résultats excellents
et instantanés. La partie française, abondamment pourvue de tous les
produits des deux mondes, en avait donné une quantité considérable aux
colons espagnols, en échange des bestiaux, des mulets, des chevaux dont
elle avait grand besoin. En même temps les nègres qui voulaient se
soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans la
partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la police
noire.

[En marge: Politique de Toussaint Louverture à l'égard de la France et
de l'Angleterre.]

C'est par tous ces moyens réunis que Toussaint avait fait refleurir en
deux ans la colonie. On n'aurait pas une idée exacte de sa politique, si
on ne savait en même temps comment il se conduisait entre la France et
l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait au
fond du coeur une involontaire sympathie pour la nation dont il avait
porté les chaînes, et répugnait à voir les Anglais à Saint-Domingue.
Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en expulser, et il y
avait réussi. Son intelligence politique, profonde quoique inculte, le
confirmait dans ses sentiments naturels, et lui faisait comprendre que
les Anglais étaient les maîtres les plus dangereux, car ils possédaient
une puissance maritime qui rendrait leur autorité sur l'île effective et
absolue. Il ne voulait donc à aucun prix de leur domination. Les
Anglais, en évacuant le Port-au-Prince, lui avaient offert la royauté de
Saint-Domingue, et la reconnaissance immédiate de cette royauté, s'il
consentait à leur assurer le commerce de la colonie. Il s'y était
refusé, soit qu'il tînt encore à la métropole, soit qu'effrayé par la
nouvelle de la paix, il craignît une expédition française, capable de
réduire sa royauté au néant. D'ailleurs la vanité d'appartenir à la
première nation militaire du monde, le secret plaisir d'être général au
service de France, de la main même du Premier Consul, l'avaient emporté
chez Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc
voulu rester Français. Tenir les Anglais à distance, en vivant
pacifiquement avec eux; reconnaître l'autorité nominale de la France, et
lui obéir tout juste assez pour ne pas provoquer le déploiement de ses
forces, telle était la politique de cet homme singulier. Il avait reçu
les commissaires du Directoire, et puis les avait successivement
renvoyés, notamment le général Hédouville, en prétendant qu'ils
méconnaissaient les intérêts de la mère-patrie, et lui demandaient des
choses inexécutables ou funestes pour elle.

[En marge: Politique intérieure de Toussaint Louverture.]

[En marge: Penchant de Toussaint Louverture à imiter le Premier Consul.]

[En marge: Constitution de Saint-Domingue préparée par Toussaint, et
dans laquelle il est nommé gouverneur à vie, avec faculté de désigner
son successeur.]

Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa
politique au dehors. Sa manière d'être envers toutes les classes
d'habitants, noirs, blancs ou mulâtres, répondait à ce que nous venons
de dire de lui. Il détestait les mulâtres comme plus voisins de sa race,
et caressait au contraire les blancs avec un soin extrême, moyennant
qu'il en obtînt quelques témoignages d'estime, qui lui prouvassent que
son génie faisait oublier sa couleur. Il montrait à cet égard une vanité
de noir parvenu, dont toute la vanité des blancs parvenus dans l'ancien
monde, ne saurait donner une idée. Quant aux noirs, il les traitait avec
une incroyable sévérité, mais pourtant avec justice; il se servait
auprès d'eux de la religion, qu'il professait avec emphase, et surtout
de la liberté, qu'il promettait de défendre jusqu'à la mort, et dont il
était pour les hommes de sa couleur le glorieux emblème, car on voyait
en lui ce que, par elle, un nègre pouvait devenir. Son éloquence sauvage
les charmait. Du haut de la chaire, où il montait souvent, il leur
parlait de Dieu, de l'égalité des races humaines, et leur en parlait
avec les plus étranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par
exemple, voulant leur donner confiance en eux-mêmes, il remplissait un
verre avec des grains de maïs noir, y mêlait quelques grains de maïs
blanc, puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les
grains blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait:
Voilà ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez
votre bien-être par votre travail; et si les blancs de la métropole
veulent nous ravir notre liberté, nous reprendrions nos fusils, et nous
les vaincrions encore.--Adoré par ces motifs, il était redouté en même
temps pour sa rare vigilance. Doué d'une activité surprenante à son âge,
il avait placé dans l'intérieur de l'île des relais de chevaux d'une
extrême vitesse, et se transportait, suivi de quelques gardes, avec une
rapidité prodigieuse, d'un point de l'île à l'autre, faisant quelquefois
quarante lieues à cheval dans le même jour, et venant punir comme la
foudre le délit dont il avait eu connaissance. Prévoyant et avare, il
faisait des amas d'argent et d'armes dans les montagnes de l'intérieur,
et les enterrait, dit-on, dans un lieu appelé les Mornes du Chaos, près
d'une habitation qui était devenue son séjour ordinaire. C'étaient des
ressources pour un avenir de combats, qu'il ne cessait de regarder comme
probable et prochain. S'attachant sans cesse à imiter le Premier Consul,
il s'était donné une garde, un entourage, une sorte de demeure
princière. Il recevait dans cette demeure les propriétaires de toutes
couleurs, surtout les blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas
un assez bon maintien. Affreux à voir, même sous son habit de
lieutenant-général, il avait des flatteurs, des complaisants; et chose
triste à dire, il obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant
à d'anciennes et riches familles de l'île, se prostituassent à lui, pour
obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadèrent qu'il était en
Amérique l'égal du général Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y
donner la même situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la
paix, et qu'il put prévoir le rétablissement de l'autorité de la
métropole, il se hâta de convoquer le conseil de la colonie pour rédiger
une constitution. Ce conseil s'assembla, et rédigea en effet une
constitution assez ridicule. D'après les dispositions de cette oeuvre
informe, le conseil de la colonie décrétait les lois, le gouverneur
général les sanctionnait, et exerçait le pouvoir exécutif dans toute sa
plénitude. Toussaint naturellement fut nommé gouverneur, et de plus
gouverneur à vie, avec faculté de désigner son successeur. L'imitation
de ce qui se faisait en France ne pouvait être plus complète et plus
puérile. Quant à l'autorité de la métropole, il n'en fut pas même
question. Seulement la constitution devait lui être soumise, pour être
approuvée; mais cette approbation une fois accordée, la métropole
n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car le conseil faisait les
lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le voulait, priver le
commerce français de tous ses avantages; ce qui existait dans le moment,
ce que la guerre avait rendu excusable, mais ce qui ne devait pas être
toléré plus long-temps. Quand on demandait à Toussaint quelles seraient
les relations de Saint-Domingue avec la France, il répondait: Le
Premier Consul m'enverra des commissaires _pour parler avec
moi_.--Quelques-uns de ses amis qui étaient plus sages, notamment le
colonel français Vincent, chargé de la direction des fortifications,
l'avertirent du danger de cette conduite, lui dirent qu'il devait se
défendre de ses flatteurs de toutes couleurs, qu'il provoquerait une
expédition française, et qu'il y périrait. L'amour-propre de cet esclave
devenu dictateur, l'emporta. Il voulut, comme il le disait, que le
premier des noirs fût de fait et de droit à Saint-Domingue, ce que le
premier des blancs était en France, c'est-à-dire chef à vie, avec
faculté de désigner son successeur. Il dépêcha en Europe le colonel
Vincent, avec mission d'expliquer et de faire agréer au Premier Consul
son nouvel établissement constitutionnel. Il demandait en outre la
confirmation de tous les grades militaires conférés aux officiers noirs.

[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de
Toussaint Louverture.]

[En marge: Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.]

[En marge: Il veut que Toussaint soit placé sous les ordres de la France
et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expédition.]

[En marge: Instruction données au général Leclerc.]

Cette imitation de sa grandeur, cette prétention de s'assimiler à lui,
fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet
sur ses résolutions. Il était prêt à se laisser appeler le premier des
blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs, à condition que
le lien de la colonie avec la métropole serait celui de l'obéissance, et
que la propriété de cette terre, française depuis des siècles, serait
réelle, et non point nominale. Confirmer les grades militaires que ces
noirs s'étaient attribués, n'était pas à ses yeux une difficulté. Il les
confirma tous, et fit de Toussaint un lieutenant-général commandant à
Saint-Domingue pour la France. Mais il y voulut un capitaine général
français, dont Toussaint serait le premier lieutenant. Sans cette
condition Saint-Domingue n'était plus à la France. Il résolut donc d'y
envoyer un général et une armée. La colonie avait refleuri; elle valait
tout ce qu'elle avait valu autrefois; les colons restés à Paris
réclamaient leurs biens à grands cris; on jouissait de la paix,
peut-être pour peu de temps; on avait des troupes oisives, des officiers
pleins d'ardeur, demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle
partie de la terre: on ne pouvait donc pas se résigner à voir une telle
possession échapper à la France, sans employer à la retenir les forces
dont on disposait. Tels furent les motifs de l'expédition dont nous
avons déjà raconté le départ. Le général Leclerc, beau-frère du Premier
Consul, avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le
rôle de lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens
acquis par ses officiers, la garantie de la liberté des noirs, mais avec
l'autorité positive de la métropole, représentée par le capitaine
général. Afin de prouver à Toussaint la bienveillance du gouvernement,
on lui renvoyait ses deux fils élevés en France, et accompagnés de leur
précepteur, M. Coisnon. À cela le Premier Consul ajoutait une lettre
noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le premier
homme de sa race, il semblait se prêter gracieusement à une sorte de
comparaison entre le pacificateur de la France et le pacificateur de
Saint-Domingue.

[En marge: Marche générale des escadres parties de Brest, Rochefort,
Cadix et Toulon.]

[En marge: Plan d'un débarquement simultané à Santo-Domingo, au
Port-au-Prince, et au Cap.]

Mais il avait prévu aussi la résistance, et toutes les mesures étaient
prises pour la vaincre de vive force. Si on avait été moins impatient de
profiter de la signature des préliminaires de paix, pour traverser la
mer devenue libre, on aurait obligé les escadres à s'attendre les unes
les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes
ensemble à Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il fût
en mesure de se défendre. Malheureusement, dans l'incertitude où l'on
était au moment de l'expédition, sur la signature de la paix définitive,
il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort, Cadix et
Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre d'arriver le plus
tôt possible à leur destination. L'amiral Villaret-Joyeuse, appareillant
de Brest et de Lorient avec seize vaisseaux, et une force d'environ sept
à huit mille hommes, avait ordre de croiser quelque temps dans le golfe
de Gascogne, pour essayer d'y rencontrer l'amiral Latouche-Tréville, qui
devait sortir de Rochefort avec six vaisseaux, six frégates et trois ou
quatre mille hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral
Latouche, devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas
la division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de
Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se
rendre dans la baie de Samana, la première qui se présente à une escadre
arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient reçus, ces
diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps à se réunir,
parvinrent à des époques différentes au rendez-vous commun de Samana.
(Voir la carte nº 22.) L'amiral Villaret y parut le 29 janvier 1802 (9
pluviôse an X). L'amiral Latouche le suivit de près. Les divisions de
Cadix et de Toulon ne touchèrent à Saint-Domingue que beaucoup plus
tard. Mais l'amiral Villaret, avec l'escadre de Brest et de Lorient,
l'amiral Latouche-Tréville avec l'escadre de Rochefort, ne portaient pas
moins de 11 à 12 mille hommes. Après en avoir conféré avec les chefs de
la flotte, le capitaine général Leclerc pensa qu'il importait de ne pas
perdre de temps, et qu'il fallait se présenter devant tous les ports à
la fois, pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donné à Toussaint
le loisir de se reconnaître. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des
Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En conséquence, le
général Kerversau, avec deux mille hommes embarqués sur des frégates,
devait se rendre à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole;
l'amiral Latouche-Tréville, avec son escadre portant la division Boudet,
devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine général lui-même,
avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de faire voile vers
le Cap, et de s'en emparer. La partie française, comprenant avec une
notable portion de l'île les deux promontoires qui s'avancent à l'ouest,
se divisait en départements du nord, de l'ouest et du sud. Dans le
département du nord, c'était le Cap qui était le port principal, et le
chef-lieu; dans le département de l'ouest, c'était le Port-au-Prince.
Les Cayes, Jacmel, rivalisaient de richesse et d'influence dans le sud.
En occupant Santo-Domingo pour la partie espagnole, le Cap et le
Port-au-Prince pour la partie française, on tenait l'île presque
entière, moins, il est vrai, les montagnes de l'intérieur, conquête que
le temps seul pouvait permettre d'achever.

[En marge: Résolutions de Toussaint en voyant arriver l'expédition
française.]

Ces divisions navales quittèrent la baie où elles étaient mouillées pour
se rendre à leurs destinations respectives, dans les premiers jours de
février. Toussaint, averti de la présence d'un grand nombre de voiles à
Samana, y était accouru de sa personne, pour juger de ses propres yeux
du danger dont il était menacé. Ne doutant plus, à la vue de l'escadre
française, du sort qui l'attendait, il prit le parti de recourir aux
dernières extrémités, plutôt que de subir l'autorité de la métropole. Il
n'était pas bien certain qu'on voulût remettre les nègres en esclavage;
il ne pouvait même pas le croire; mais il pensa qu'on voulait le ranger
sous l'obéissance de la France, et cela lui suffisait pour le décider à
la résistance. Il résolut de persuader aux noirs que leur liberté était
en péril, de les ramener ainsi de la culture à la guerre, de ravager les
villes maritimes, de brûler les habitations, de massacrer les blancs, de
se retirer ensuite dans les mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les
montagnes de forme particulière, dont la partie française est partout
hérissée), et d'attendre dans ces retraites, que, le climat dévorant les
blancs, on pût se jeter sur eux pour achever leur extermination.
Toutefois, espérant arrêter l'armée française par de simples menaces,
peut-être aussi craignant, s'il ordonnait trop tôt des actes atroces, de
n'être pas ponctuellement obéi par les chefs noirs, qui, à son exemple,
avaient pris le goût des relations avec les blancs, il prescrivit à ses
officiers de répondre aux premières sommations de l'escadre qu'ils
n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle insistait, de la
menacer en cas de débarquement d'une destruction totale des villes, et
enfin, si le débarquement s'exécutait, de tout détruire et tout
massacrer, en se retirant dans l'intérieur de l'île. Tels furent les
ordres donnés à Christophe, qui gouvernait le nord, au féroce
Dessalines, chef de l'ouest, à Laplume, noir plus humain, commandant
dans le sud.

[En marge: Réponse ordonnée par Toussaint aux sommations de l'escadre.]

[En marge: Plan du général Leclerc pour débarquer au Cap.]

L'escadre de Villaret, s'étant portée jusqu'à Monte-Christ, demanda des
pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap, eut
beaucoup de peine à s'en procurer, détacha en passant la division Magon
sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 février (14 pluviôse) devant le Cap.
Toutes les balises étaient enlevées, les forts armés, et la disposition
à la résistance évidente. Une frégate, envoyée pour communiquer avec la
terre, reçut la réponse dictée par Toussaint. On n'avait pas
d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une réponse du
commandant en chef, absent dans le moment; on résisterait par l'incendie
et le massacre à toute tentative de débarquement exécutée de vive
force. La municipalité du Cap, composée de notables, blancs et gens de
couleur, vint exprimer ses angoisses au capitaine général Leclerc. Elle
était à la fois joyeuse de voir arriver les soldats de la mère-patrie,
et remplie d'épouvante en songeant aux menaces affreuses de Christophe.
Ses agitations passèrent bientôt dans l'âme du capitaine général, qui se
trouvait placé entre l'obligation de remplir sa mission, et la crainte
d'exposer aux fureurs des noirs une population blanche et française. Il
fallait cependant qu'il descendît à terre. Il promit donc aux habitants
du Cap d'agir avec promptitude et vigueur, de manière à surprendre
Christophe, et à ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles
instructions. Il les exhorta vivement à s'armer pour défendre leurs
personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier
Consul, destinée à rassurer les noirs sur le but de l'expédition. Il
fallut ensuite regagner le large pour obéir à une condition des vents,
régulière dans ces parages. Le capitaine général, une fois en pleine
mer, arrêta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de
débarquement. Ce plan consistait à placer les troupes sur les frégates,
à les débarquer dans les environs du Cap, au delà des hauteurs qui
dominent la ville, près d'un lieu qu'on appelle l'embarcadère du Limbé;
puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner le Cap, à pénétrer avec
l'escadre dans les passes, et à faire ainsi une double attaque par terre
et par mer. On espérait, en agissant avec une grande célérité, enlever
la ville avant que Christophe eût le temps de réaliser ses sinistres
menaces. Le capitaine Magon et le général Rochambeau, s'ils avaient
réussi au Fort-Dauphin qu'ils étaient chargés d'occuper, devaient
seconder le mouvement du capitaine général.

[En marge: Incendie du Cap.]

Le lendemain on transféra les troupes sur des frégates et des bâtiments
légers, puis on les mit à terre près de l'embarcadère du Limbé. Cette
opération prit toute une journée. Le jour suivant, les troupes se mirent
en marche pour tourner la ville, et l'escadre s'engagea dans les passes.
Deux vaisseaux, le _Patriote_ et le _Scipion_, s'embossèrent devant le
fort Picolet, qui tirait à boulet rouge, et l'eurent bientôt réduit au
silence. La journée était avancée; la brise de terre, qui le soir
succède à la brise du large, obligeait de nouveau l'escadre à
s'éloigner, pour n'aborder que le lendemain. Tandis qu'on gagnait la
pleine mer, on eut la douleur de voir une lueur rougeâtre s'élever sur
les flots, et bientôt les flammes dévorer la ville du Cap. Christophe,
quoique moins féroce que son chef, avait cependant obéi à ses ordres; il
avait mis le feu aux principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de
quelques blancs, avait obligé les autres à le suivre dans les mornes.
Pendant qu'une partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des
nègres, ou était emmenée par eux, le reste, suivant en troupe la
municipalité, avait échappé à Christophe, et cherchait à se sauver en
venant se jeter dans les bras de l'armée française. L'anxiété fut
grande pendant cette horrible nuit, et parmi ces infortunés exposés à
tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui voyaient
l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs compatriotes,
sans pouvoir leur porter secours.

Le jour suivant, 6 février, tandis que le capitaine général Leclerc
marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral
fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait
cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents
matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au
secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et
donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté,
sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On
trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité, errante
et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si promptement
secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut à ses maisons
incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre le feu; les
troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la campagne.
Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de détruire
les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur arracher
une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener avec eux.

[En marge: Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la
division Rochambeau.]

Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine Magon
avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de
Mancenille, puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la baie même,
pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite vigoureuse, qui
présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar, concourut si bien
avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on s'empara soudainement du
Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant que les nègres pussent
commettre aucun ravage. Ce second débarquement acheva de dégager la
campagne aux environs du Cap, et obligea Christophe à se retirer tout à
fait dans les mornes.

Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait fait
éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas aux
affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des maisons
avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi grand qu'on
l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient successivement
accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La rage des hordes
noires s'était surtout assouvie sur les riches magasins du Cap. Les
troupes et la population s'employèrent de leur mieux à effacer les
traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres cultivateurs qui
étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à laquelle on
voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup revenir à leurs
maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville reprit un certain
aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général envoya une partie de
ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour y chercher des vivres,
et remplacer les ressources qui venaient d'être détruites.

[En marge: Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville
et le général Boudet.]

[En marge: La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des
opérations de l'amiral et des généraux.]

Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se portant
à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue devant la
baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement. (Voir la carte
nº 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé Agé, officier plein
de bons sentiments, y commandait en l'absence de Dessalines, résidant à
Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres qu'il avait reçus, la
vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la promptitude du général Boudet,
la fortune enfin qui favorisa cette partie des opérations, sauvèrent la
ville du Port-au-Prince des malheurs qui avaient frappé celle du Cap.
L'amiral Latouche fit construire des radeaux armés d'artillerie, parvint
ainsi à débarquer soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis
fit voile en toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide
mouvement des vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la
ville. Le fort Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans
tirer.--Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet,
afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos
malheureux compatriotes de la fureur des noirs.--C'était en effet le
seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La
garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et résolue
des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans les rangs
de la division Boudet. On arriva sur le Port-au-Prince, au moment même
où l'amiral Latouche-Tréville y touchait avec ses vaisseaux. Quatre
mille noirs en formaient la garnison. Des hauteurs sur lesquelles
cheminait l'armée, on voyait ces noirs répandus au milieu des
principales places, ou postés en avant des murs. Le général Boudet fit
tourner la ville par deux bataillons, et avec le gros de la division
marcha sur les redoutes qui la couvraient.--Nous sommes amis,
s'écrièrent les premières troupes noires, ne tirez pas.--Confiant en ces
paroles, nos soldats s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de
mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit
deux cents d'entre eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave
général Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit
alors à la baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui
n'eurent pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la
traversée, disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre
était par ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le
ferait bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries
des noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs
canonnés de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la
division Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant
les caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une
immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient
avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié dans leur fuite
précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le ravage des
habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur retraite.

[En marge: Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du
sud.]

[En marge: Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole de
Saint-Domingue.]

Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait
quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche
rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du sud.
Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines de
Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que ses
pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de mulâtres
ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre. Le général
Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se rendit, et remit
intact à nos troupes ce riche département, comprenant Léogane, le grand
et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. C'était un heureux
événement que cette soumission du noir Laplume, car le tiers de la
colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la barbarie. Pendant ce
temps la partie espagnole tombait sous la domination de nos troupes. Le
général Kerversau, envoyé à Santo-Domingo avec quelques frégates et deux
mille hommes de débarquement, secondé par les habitants et par
l'influence de l'évêque français Mauvielle, prenait possession d'une
moitié de la partie espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère
de Toussaint. De son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin,
réussissait par d'adroites négociations, et l'influence du même évêque
Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la
riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de
février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les
chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il ne
restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec les
généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses amas
d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait
malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et
cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les
égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour
achever de réduire l'île.

[En marge: Projets du général Leclerc pour la soumission totale de
l'île.]

La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était
renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,
qui est le noeud central auquel viennent se rattacher toutes les chaînes
de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs affluents dans
la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer, entre les
Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc. (Voir la carte
nº 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la fois, du Cap, du
Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre les noirs entre
deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour les y envelopper.
Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à franchir des gorges
étroites, rendues presque impénétrables par la végétation des tropiques,
et dans le fond desquelles les noirs, blottis en tirailleurs,
présentaient une résistance difficile à surmonter. Toutefois les vieux
soldats du Rhin, transportés au delà de l'Atlantique, n'avaient à
craindre que le climat. Lui seul pouvait les vaincre; lui seul en effet
les a vaincus dans ce siècle héroïque, car ils n'ont succombé que sous
le soleil de Saint-Domingue, ou sous les glaces de Moscou!

Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de
février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus
tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires
impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la Méditerranée,
commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée de débarquement
se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques soldats, il est
vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en état d'agir. Le
capitaine général avait donc tous les moyens d'accomplir sa tâche.

[En marge: Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer de
le ramener à l'obéissance.]

Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à
Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire
réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la
nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait amené,
comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en France,
afin d'essayer sur son coeur l'influence des sollicitations filiales. Le
précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait les conduire à
leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et chercher à le
rattacher à la France, en lui promettant la seconde autorité de l'île.

[En marge: Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion et ses
doutes.]

[En marge: Il se décide pour la guerre.]

Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation
d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses bras,
et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux coeur, dévoré
d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme respectable
qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et l'humanité de
la nation française, les avantages attachés à une soumission qui
laisserait bien grande encore sa situation à Saint-Domingue, qui
assurerait à ses enfants un avenir brillant; le danger, au contraire,
d'une ruine presque certaine en s'obstinant à combattre. La mère de l'un
de ces deux jeunes gens se joignit à eux pour essayer de vaincre
Toussaint. Touché de ces instances, il voulut prendre quelques jours
pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours, parut fort combattu,
tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale, tantôt dominé par
l'ambition d'être le maître unique du bel empire d'Haïti, tantôt enfin
révolté par l'idée que les blancs allaient peut-être replonger les noirs
dans l'esclavage. L'ambition et l'amour de la liberté l'emportèrent sur
la tendresse paternelle. Il fit appeler ses deux fils, les serra de
nouveau dans ses bras, leur laissa le choix entre la France, qui en
avait fait des hommes civilisés, et lui, qui leur avait donné le jour,
et déclara qu'il continuerait à les chérir, fussent-ils dans les rangs
de ses ennemis. Ces malheureux enfants, agités comme leur père,
hésitèrent comme lui. L'un d'eux néanmoins, se jetant à son cou, déclara
qu'il mourrait, en noir libre, à ses côtés. L'autre, incertain, suivit
sa mère dans l'une des terres du dictateur.

[En marge: Reprise des opérations militaires.]

La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de
reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc fit
ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.

Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la
région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était
retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte nº 22.) Maurepas occupait
la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers la mer au
Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des mornes vers
la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc, près de
l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc, et de
défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait pour
appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions
amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la
Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite traverse
et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se jeter à la mer.
Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas et Dessalines,
Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.

[En marge: Commencement des opérations le 17 février.]

Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son
armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau,
partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et
Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du nord, marcher
sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par le Limbé, se
rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des gorges étroites à
franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour pénétrer dans la
région des mornes, et s'y emparer des affluents qui forment le cours
supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec un détachement,
était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter la gorge des
Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le Gros-Morne. Le
général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre corps marcheraient du
nord au sud, de remonter du sud au nord, en partant du Port-au-Prince,
pour occuper le Mirebalais, les Verrettes et Saint-Marc. Assaillis ainsi
de tous côtés, les noirs n'avaient d'asile que vers les Gonaïves, où
l'on avait l'espoir de les enfermer. Ces dispositions étaient sages
contre un ennemi qu'il fallait envelopper, et chasser devant soi, plutôt
que combattre en règle. Chacun des corps français avait en effet assez
de force pour n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef
expérimenté, ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer
soudainement sur un seul des corps assaillants, ce plan eût été
défectueux.

[En marge: Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.]

Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux
remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs
effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent les
noirs par leur audace à marcher, presque sans tirer, sur un ennemi
faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux était aux
environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la division
Rochambeau à Saint-Raphaël.

Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par
Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français avec
sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la Marmelade, en
culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux mille quatre
cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié cultivateurs soulevés. La
division Rochambeau s'empara de Saint-Michel. Les noirs étaient surpris
d'une si rude attaque, et n'avaient pas encore vu de pareilles troupes
parmi les blancs. Un seul d'entre eux résista vigoureusement, c'était
Maurepas, qui défendait la gorge des Trois-Rivières contre le général
Humbert. Ce dernier n'ayant pas assez de forces, le général Debelle
avait été envoyé par mer à son secours, avec un renfort de douze à
quinze cents hommes. Le général Debelle ne put débarquer qu'un peu tard
au Port-de-Paix, et, contrarié dans ses attaques par une pluie affreuse,
gagna peu de terrain.

[Illustration: Saint-Domingue, prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

[En marge: Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes
lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division
Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la
division Rochambeau sur une redoutable position dite la
Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra
dans les Gonaïves, qu'elle trouva en flammes; la division Hardy s'empara
d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la brave division
Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer cette dernière
position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée, bordée de
hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de buissons
épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait déboucher
ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois mille
grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide
Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de tirailleurs
fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups de baïonnette
les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le plateau. Arrivés
là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une seule charge. Huit
cents noirs restèrent sur le carreau. Toute l'artillerie de Toussaint
fut prise.

[En marge: Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.]

Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine
général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général Pamphile-Lacroix
avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était porté avec le
reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était, attendant les
Français, et prêt à commettre les plus grandes atrocités. Lui-même, armé
d'une torche, mit le feu à une riche habitation qu'il possédait à
Saint-Marc, fut imité par les siens, puis se retira en égorgeant une
partie des blancs, et en traînant le reste à sa suite dans l'horrible
asile des mornes. Le général Boudet n'occupa donc que des ruines
inondées de sang humain. Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci,
par une marche rapide, s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il
supposait faiblement défendu, et qui l'était effectivement par une bien
petite garnison. Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa
troupe peu nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral
Latouche, apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots,
disant au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre
je serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la
propriété de nos compatriotes.--Dessalines, repoussé, ne put pas
assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le général
Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva sauvé par
l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de ces marches
et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder les
mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être enveloppés,
et poussés sur les Gonaïves.

[En marge: Mars 1802.]

[En marge: Soumission du général noir Maurepas.]

Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la
Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement
découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à leur
découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, contre
les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des Trois-Rivières.
Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui dut se rabattre sur
le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des Trois-Rivières.
Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut d'autre ressource
que de se rendre. Il fit sa soumission avec deux mille noirs des plus
braves. Ce fut là le coup le plus rude porté à la puissance morale de
Toussaint.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.]

Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du
Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins qu'il
n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y vivre
en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout prestige.
Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les mornes les
divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet de l'autre.
On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec trop de confiance
les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient mieux défendus qu'on ne
le supposait. Il fallut entreprendre une espèce de siége en règle,
exécuter des travaux d'approche, établir des batteries, etc. Deux mille
noirs, bons soldats, conduits par quelques officiers moins ignorants que
les autres, gardaient ce dépôt des ressources de Toussaint. Celui-ci
chercha, secondé par Dessalines, à troubler le siége par des attaques de
nuit; mais il n'y réussit pas, et, en peu de temps, le fort fut serré
d'assez près pour que l'assaut devînt possible. La garnison, désespérée,
prit alors le parti de faire une sortie nocturne pour percer les lignes
des assiégeants, et s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à
tromper la vigilance de nos troupes, et à traverser leurs campements;
mais, bientôt reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie
rejetée dans le fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara
de cette espèce d'arsenal, où l'on trouva des amas considérables d'armes
et de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.

[En marge: Massacre des blancs aux Verrettes.]

Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les mornes
environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives de
Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux
Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs avaient
long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils forçaient,
en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant plus les
soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en égorgèrent
huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva la terre
couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si généreux, qui
avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, qui avaient
assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient jamais vu
égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une horreur profonde,
et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux noirs qu'ils purent
saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne faisant de quartier à aucun
de ceux qu'ils rencontraient.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.]

[En marge: Toussaint lui-même songe à se rendre.]

[En marge: Mai 1802.]

[En marge: Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.]

On était en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins pour
le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs, frappés
des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui s'étaient
rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs terres,
songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par l'intermédiaire
des noirs déjà soumis, au capitaine général, et offrit de faire sa
soumission, si on lui promettait les mêmes traitements qu'aux généraux
Laplume, Maurepas et Clervaux. Le capitaine général, qui avait autant
d'humanité que de bon sens, consentit de grand coeur aux propositions de
Christophe, et accepta ses offres. La reddition de Christophe amena
bientôt celle du féroce Dessalines, et enfin celle de Toussaint
lui-même. Celui-ci était presque seul, suivi à peine de quelques noirs
attachés à sa personne. Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île,
sans rien essayer d'important qui pût relever son crédit auprès des
nègres, lui semblait peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle
de ses derniers partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait
d'autre espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat.
Il était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens,
surtout les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat
dévorant, et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un
affreux auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le
moment propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes
pourrait lui réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine
général, qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le
pourchassant à outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de
l'île, consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui
avait été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses
propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne
changerait de séjour que sur la permission du capitaine général. Son
habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour retraite. Le
capitaine général Leclerc se doutait bien que la soumission de Toussaint
ne serait pas définitive; mais il le tenait sous bonne garde, prêt à le
faire arrêter au premier acte qui prouverait sa mauvaise foi.

[En marge: Soumission générale de la colonie.]

À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre se
rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont elle
avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui, furent
remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés sur les
plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, et les
ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements
antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort
réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne
semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur état
présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus dans
leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce régime
aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait pour cela
qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs richesses, et de
leur liberté.

Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et
sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie. Il
avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser
l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports
principaux, le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes, Santo-Domingo, avec
défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher l'introduction clandestine
des armes le long des côtes. Il n'avait restreint l'importation que
relativement aux produits d'Europe, dont il avait réservé la fourniture
exclusive aux négociants français de la métropole. Il était en effet
arrivé une grande quantité de vaisseaux marchands du Havre, de Nantes,
de Bordeaux, et on pouvait espérer que bientôt la prospérité de
Saint-Domingue se rétablirait, non pas au profit des Anglais et des
Américains, comme sous le gouvernement de Toussaint, mais au profit de
la France, sans que la colonie y perdît aucun de ses avantages.

[En marge: État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition
paraît terminée.]

Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat
toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable
défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher
d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille
hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions
navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à
quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le
nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient
déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille au
plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres avaient
encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un grand soin à
leur procurer du repos, des rafraîchissements, des cantonnements
salubres, et ne négligeait rien pour rendre complet et définitif le
succès de l'expédition qui lui avait été confiée.

[En marge: Soumission de la Guadeloupe par les armes du général
Richepanse.]

À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois ou
quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait
remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte.
Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans une
île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un grave
inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur le sort
qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles étaient
aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps. De toutes
parts des armements se préparaient dans nos ports de commerce, pour
recommencer le riche négoce que la France faisait autrefois avec elles.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine française.]

[En marge: Extension des crédits attribués au budget de la marine.]

Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait
transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux
colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes
les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire partir
de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits accordés à la
marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce département,
somme considérable dans un budget total de 589 millions (720 si l'on
compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20 millions par an
fussent consacrés en achats de matières navales dans tous les pays. Il
avait prescrit, en outre, la construction et la mise à l'eau de douze
vaisseaux de ligne par an. Il disait sans cesse que c'était pendant la
paix qu'il fallait créer la marine, parce que pendant la paix le champ
des manoeuvres, c'est-à-dire la mer, était libre, et la voie des
approvisionnements ouverte. «La première année d'un ministère,
écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année d'apprentissage. La seconde
de votre ministère commence. Vous avez la marine française à rétablir:
quelle belle carrière pour un homme dans la force de l'âge, et d'autant
plus belle que nos malheurs passés ont été plus en évidence!
Remplissez-la sans relâche. TOUTES LES HEURES PERDUES DANS L'ÉPOQUE OÙ
NOUS VIVONS, SONT UNE PERTE IRRÉPARABLE.» (14 février 1803).

[En marge: Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.]

Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était
reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, et
dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les
possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que
les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par
leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées, sur
une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au
surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était
seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour
s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à
sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize de
la signature des préliminaires de Londres, sept ou huit de la signature
du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés encore à quitter
Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le colonel Sébastiani,
officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna de s'embarquer sur
une frégate, de parcourir les bords de la Méditerranée, d'aller à Tunis,
à Tripoli, pour y faire reconnaître le pavillon de la République
italienne, de se rendre ensuite en Égypte, d'y examiner la situation des
Anglais, et la nature de leur établissement; de chercher à savoir
combien cet établissement devait durer; d'observer ce qui se passait
entre les Turcs et les Mamelucks; de visiter les scheiks arabes, de les
complimenter en son nom; d'aller en Syrie pour voir les chrétiens, et
les remettre sous la protection française; d'entretenir Djezzar-Pacha,
celui qui avait défendu Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui
promettre le retour des bonnes grâces de la France, s'il ménageait les
chrétiens, et favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait
ordre enfin de revenir par Constantinople pour renouveler au général
Brune, notre ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions
enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de
caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses ennemis
quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour rendre la
France imposante en Orient.

[En marge: Juin 1802.]

[En marge: Travaux intérieurs du Premier Consul.]

[En marge: Routes et places fortes.]

Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul ne
cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de la
France. Il avait fait reprendre la rédaction du Code civil. Une section
du Conseil d'État et une section du Tribunat se réunissaient
journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre les difficultés
naturelles à cette grande oeuvre. La réparation des routes avait été
poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul les avait
distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt chacune,
reportant successivement des unes aux autres les allocations
extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de
l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant. Les
travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des
fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. Il
voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la guerre
continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par de
grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La possession
du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du Simplon, cette
étonnante création se trouvait presque achevée. Les travaux de la route
du mont Cenis avaient été ralentis pour porter toutes les ressources
disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en avoir une au moins
terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie, elle était devenue
l'objet d'une correspondance journalière avec l'habile ingénieur
Chasseloup. On y préparait des casernes pour une garnison permanente de
six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille blessés, des magasins
pour une grande armée. La refonte de toute l'artillerie italienne
venait d'être commencée, dans le but de la ramener aux calibres de 6, de
8 et de 12. Le Premier Consul recommandait une grande fabrication de
fusils au vice-président Melzi.--Vous n'avez que cinquante mille fusils,
lui écrivait-il, ce n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France,
indépendamment de ceux qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de
repos, tant que je n'en posséderai pas un million.--

[En marge: Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du
Rhin.]

Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont l'idée
première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de choisir dans
l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs services et
d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de leur distribuer
là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et d'une valeur
proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à l'officier. Ces
vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des femmes piémontaises, se
réunir deux fois par an pour manoeuvrer, et au premier danger se jeter
dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils auraient de plus précieux.
C'était une manière de verser à la fois du sang et des sentiments
français en Italie. La même institution devait être établie dans les
nouveaux départements du Rhin, autour de Mayence.

[En marge: Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en
Vendée.]

[En marge: Canal de Nantes à Brest.]

[En marge: Commencement du fort Boyard.]

[En marge: Digue de Cherbourg.]

L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de
semblable pour les provinces de la République encore infectées d'un
mauvais esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y
fonder à la fois de grands établissements et des villes. Les agents
de Georges venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey
et de Guernesey, abordaient sur les côtes du Nord, traversaient la
péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans
le Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la
défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul,
correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les
mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de
nouveaux troubles, avait imaginé de construire dans les principaux
passages des montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une
pièce d'artillerie tournant sur pivot, capables de contenir
cinquante hommes de garnison, quelques vivres, quelques munitions,
et de servir d'appui aux colonnes mobiles. Plein de la pensée qu'on
devait songer à civiliser le pays autant qu'à le contenir, il avait
ordonné le perfectionnement de la navigation du Blavet pour rendre
ce cours d'eau navigable jusqu'à Pontivy. C'est ainsi que fut formé
le premier projet de cette belle navigation, qui longe les côtes de
la Bretagne depuis Nantes jusqu'à Brest, pénétrant par plusieurs
voies navigables dans l'intérieur de la contrée, et assurant
l'approvisionnement en tout temps du grand arsenal de Brest. Le
premier Consul avait résolu de faire construire à Pontivy de grands
bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux état-major, des
tribunaux, une administration militaire, des manufactures enfin
qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait prescrit la
recherche des lieux les plus propres à fonder des villes nouvelles,
soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait travailler
en même temps aux fortifications de Quiberon, de Belle-Isle, de
l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses propres
plans, dans le but de faire du bassin compris entre La Rochelle,
Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre et
inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler
toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il
avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois
points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement
possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi
en respect.

Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,
commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait trouver
du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la marche des
sciences, de l'administration du clergé.

[En marge: Août 1802.]

[En marge: Réorganisation de l'Institut.]

Sa soeur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard, Morellet,
Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé un bureau
d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs du passé,
surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le goût du
passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort légitime, on
mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de préférer les
anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y parlait tout haut
du projet de reconstituer l'Académie française, avec les gens de lettres
qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne l'aimaient guère, tels
que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les bruits répandus à ce sujet
produisaient un effet fâcheux. Le consul Cambacérès, attentif à toutes
les circonstances qui pouvaient nuire au gouvernement, avertit à propos
le Premier Consul de ce qui se passait, et à son tour le Premier Consul
avertit rudement son frère et sa soeur du déplaisir que lui causait ce
genre d'affectation.

[En marge: Sept. 1802.]

À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute
société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,
qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait
dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La seconde
classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie française, resta
consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la classe des sciences
morales et politiques, par une aversion déjà fort prononcée, non pas
précisément contre la philosophie (on verra plus tard sa façon de penser
sur cette matière), mais contre certains hommes, qui affectaient de
professer la philosophie du dix-huitième siècle, dans ce qu'elle avait
de plus contraire aux idées religieuses. Il fit rentrer cette classe
dans celle qui était vouée aux belles-lettres, disant que leur objet
était commun, que la philosophie, la politique, la morale, l'observation
de la nature humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art
d'écrire n'en était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui
devait rester uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait
bien futile, la classe consacrée aux sciences morales et politiques,
bien pédantesque, si elles étaient à bon droit séparées; que des
écrivains qui ne seraient pas des penseurs, et des penseurs qui ne
seraient pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin
un siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule
de ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre
à la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier
Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une société
littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du
rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une seule,
en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara seconde
classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis qu'il
opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage
élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans l'enseignement,
et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la dédicace de son
grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si noblement
orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je désire que les
générations futures, en lisant votre ouvrage, n'oublient pas l'estime et
l'amitié que j'ai portées à son auteur.» (26 novembre 1802.)

[En marge: Administration du clergé.]

Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé depuis
la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque tous
établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien;
quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le
tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,
l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin au schisme.
Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à Orléans,
Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de vrais
pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de fâcheuses
tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de Besançon, par
exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait prouver à ses
prêtres, que la constitution civile du clergé était une institution
vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de la primitive
Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il faut
reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on eût à
se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé, venaient
surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs d'entre eux
affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et repoussaient durement
les prêtres assermentés. Les évêques de Bordeaux, d'Avignon, de Rennes,
écartaient ces prêtres du service des paroisses, cherchaient à les
humilier, et froissaient ainsi la partie de la population qui leur était
attachée.

Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier Consul.
Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le cardinal-légat
à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége, d'appeler devant le
Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la nouvelle Église.--J'ai
voulu, disait-il, relever les autels abattus, mettre un terme aux
querelles religieuses, mais non faire triompher un parti sur un autre,
surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand les prêtres
constitutionnels ont été fidèles aux règles de leur état et observateurs
des bonnes moeurs, quand ils n'ont point causé de scandale, je les
préfère à leurs adversaires; car, après tout, ils ne sont décriés que
pour avoir embrassé la cause de la Révolution, qui est la nôtre,
écrivait-il aux préfets.--Le cardinal Fesch, son oncle, semblant, dans
le diocèse de Lyon, oublier les instructions du gouvernement, le Premier
Consul lui écrivait les paroles suivantes: «Blesser les prêtres
constitutionnels, les écarter, c'est manquer à la justice, à l'intérêt
de l'État, à mon intérêt, au vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer
à mes volontés expresses, et me déplaire sensiblement.»

[En marge: Octob. 1802.]

[En marge: Largesses à l'égard du clergé.]

Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se
conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il donnait
des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs hôtels, à tous
des sommes considérables pour leurs pauvres. Il accordait jusqu'à deux
et trois fois, dans un seul hiver, cinquante mille francs à M. de
Belloy, pour les distribuer lui-même aux indigents de son diocèse. Il
envoyait à l'évêque de Vannes, qui était le modèle accompli du prélat,
doux, pieux, bienfaisant, dix mille francs pour meubler son hôtel
épiscopal, dix mille pour rémunérer les prêtres dont il approuvait la
conduite, soixante-dix mille pour donner à ses pauvres. Dans l'année
courante, celle de l'an XI, il adressait deux cent mille francs à
l'évêque Bernier, pour secourir secrètement les victimes de la guerre
civile dans la Vendée, somme dont ce prélat faisait un emploi humain et
habile. Il puisait, pour ces largesses, dans la caisse du ministère de
l'intérieur, alimentée par divers produits qui alors ne rentraient pas
au trésor, et dont il purifiait la source en les consacrant aux plus
nobles usages.

On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature
semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps.
Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes
fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul d'aller
visiter une province dont on lui parlait d'une manière très-diverse,
c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette belle contrée
offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures, s'élevant au
milieu des campagnes les plus vertes et les mieux cultivées. Participant
à l'activité générale qui se réveillait dans toute la France à la fois,
elle présentait l'aspect le plus animé. Cependant quelques personnes, et
notamment le consul Lebrun, avaient cherché à persuader au Premier
Consul qu'elle était royaliste. On aurait pu le craindre, en se
rappelant avec quelle force elle s'était prononcée en quatre-vingt-douze
contre les excès de la Révolution. Le Premier Consul voulut s'y
transporter, la voir de ses propres yeux, et essayer sur ses habitants
l'effet ordinaire de sa présence. Madame Bonaparte dut l'accompagner.

[En marge: Nov. 1802.]

[En marge: Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de
1802.]

Le Premier Consul employa quinze jours à ce voyage. Il traversa Rouen,
Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et
les manufactures, examinant tout par lui-même, se montrant sans gardes
à la population avide de le voir. Les hommages empressés dont il était
l'objet ralentissaient sa marche. À chaque instant il trouvait sur sa
route, le clergé des campagnes lui présentant l'eau bénite, les maires
lui offrant les clefs de leurs villes, et lui adressant, tant à lui qu'à
madame Bonaparte, les discours qu'on adressait jadis aux rois et aux
reines de France. Il était ravi de cet accueil, et surtout de la
prospérité naissante qu'il remarquait de toute part. La ville d'Elbeuf
le charma par les accroissements qu'elle avait reçus. «Elbeuf,
écrivait-il à son collègue Cambacérès, est accrue d'un tiers depuis la
Révolution. Ce n'est plus qu'une seule manufacture.» Le Havre le frappa
singulièrement, et il devina les grandes destinées commerciales
auxquelles ce port était appelé. «Je ne trouve partout, écrivait-il
encore au consul Cambacérès, que le meilleur esprit. La Normandie n'est
pas telle que Lebrun me l'avait présentée. Elle est franchement dévouée
au gouvernement. Je retrouve ici l'unanimité de sentiments qui rendit si
beaux les jours de quatre-vingt-neuf.» Ce qu'il disait était vrai. La
Normandie était parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de
la France. Elle représentait bien cette population honnête et sincère de
quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Révolution, puis effrayée
de ses excès, accusée de royalisme par des proconsuls dont elle
condamnait les fureurs, et enchantée maintenant de retrouver, d'une
manière inespérée, l'ordre, la justice, l'égalité, la gloire, moins, il
est vrai, la liberté, dont malheureusement elle ne se souciait plus.

Le Premier Consul était au milieu de novembre de retour à Saint-Cloud.

[En marge: Jalousie qu'inspire à l'Angleterre la prospérité inouïe de la
France.]

Qu'on imagine un envieux assistant aux succès d'un rival redouté, et on
aura une idée à peu près exacte des sentiments qu'éprouvait l'Angleterre
au spectacle des prospérités de la France. Cette puissante et illustre
nation avait cependant dans sa propre grandeur de quoi se consoler de la
grandeur d'autrui! Mais une singulière jalousie la dévorait. Tant que
les succès du général Bonaparte avaient été un argument contre le
ministère de M. Pitt, ils avaient été accueillis en Angleterre avec une
sorte d'applaudissement. Mais depuis que ces succès, continués et
accrus, étaient ceux de la France elle-même; depuis qu'on l'avait vue
grandir par la paix autant que par la guerre, par la politique autant
que par les armes; depuis qu'on avait vu, en dix-huit mois, la
République italienne devenir, sous la présidence du général Bonaparte,
une province française, le Piémont ajouté à notre territoire, avec
l'agrément du continent, Parme, la Louisiane, accroissant nos
possessions par la simple exécution des traités, l'Allemagne enfin
reconstituée par notre seule influence; depuis qu'on avait vu tout cela
s'accomplir paisiblement, naturellement, comme chose découlant d'une
situation universellement acceptée, un dépit manifeste s'était emparé de
tous les coeurs anglais, et ce dépit ne se dissimulait pas plus que les
sentiments ne se dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionné, fier
et libre.

Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix,
laissaient plus que les autres éclater cette jalousie. Nous avons déjà
dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, dédommagés
par la contrebande des difficultés qu'ils rencontraient dans nos ports,
se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les mers
couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits financiers tarie
avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre, et se montrait
plus mécontent de la paix que l'aristocratie elle-même. Cette
aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne laissant
à aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer, plus
qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'était cependant pas
fâchée en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par des vues
plus élevées et plus généreuses. Elle chérissait un peu moins M. Pitt
depuis qu'il était chéri si vivement par le monde mercantile, se
rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modèle des moeurs
et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui lui plaisait
par la noblesse de ses sentiments, et une éloquence incomparable. Mais
le haut commerce, tout-puissant à Londres et dans les ports, ayant pour
organes MM. Windham, Grenville et Dundas, couvrait la voix du reste de
la nation, et animait de ses passions la presse britannique. Aussi les
gazettes de Londres commençaient-elles à devenir très-hostiles, en
abandonnant toutefois aux gazettes rédigées par les émigrés français, le
soin d'outrager le Premier Consul, ses frères, ses soeurs, toute sa
famille.

[En marge: Faiblesse du ministère Addington.]

Malheureusement le ministère Addington était dénué de toute énergie, et
se laissait aller à ce vent de la tempête qui commençait à souffler. Il
commettait par faiblesse des actes d'une véritable déloyauté. Il payait
encore Georges Cadoudal, dont la persévérance à conspirer était connue;
il mettait à sa disposition des sommes considérables pour l'entretien
des sicaires, dont la troupe courait sans cesse de Portsmouth à Jersey,
de Jersey sur la côte de Bretagne. Il continuait de souffrir la présence
à Londres du pamphlétaire Peltier, malgré les moyens légaux que lui
fournissait l'Alien-bill; il traitait les princes exilés avec des égards
fort naturels, mais il ne s'en tenait pas à des égards, et les faisait
inviter à des revues de troupes, en les y admettant avec les insignes de
l'ancienne royauté. Il agissait ainsi, nous le répétons, par faiblesse,
car la probité de M. Addington, délivrée des influences de parti, aurait
répugné à de tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il
entretenait un conspirateur; mais il n'osait pas, à la face du parti
Windham, Dundas et Grenville, renvoyer, et peut-être aliéner ces vieux
instruments de la politique anglaise.

[En marge: Fâcheux débat entre le Premier Consul et le cabinet
britannique à l'occasion des journaux, de Georges, et des princes
français.]

Le Premier Consul était profondément blessé de cette conduite. Aux
demandes réitérées d'un traité de commerce, il répondait en réclamant
la répression de certains journaux, l'expulsion de Georges et de
Peltier, l'éloignement des princes français. Accordez-moi, disait-il,
les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me refuser sans se
déclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai ensuite les moyens
d'accorder satisfaction à vos intérêts froissés.--Mais dans les demandes
du Premier Consul, le ministère anglais n'en trouvait aucune à laquelle
il pût faire droit. Quant à la répression de certains journaux, MM.
Addington et Hawkesbury répondaient avec raison: La presse est libre en
Angleterre; imitez-nous, méprisez ses licences. Si vous voulez, on
intentera des procès, mais à vos risques et périls, c'est-à-dire en
courant la chance de procurer un triomphe à vos ennemis.--Quant à
Georges, à Peltier et aux princes émigrés, M. Addington n'avait aucune
excuse légale à faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit
de les éloigner. Il se repliait sur la nécessité de ménager l'opinion
publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, à
l'égard de quelques-uns des hommes dont on réclamait l'expulsion.

Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.--D'abord, disait-il, le
conseil que vous me donnez de mépriser la licence de la presse, serait
bon, s'il s'agissait pour moi de mépriser la licence de la presse
française en France. On comprend que, dans son propre pays, on se décide
à supporter les inconvénients de la liberté d'écrire, en considération
des avantages qu'elle procure. C'est là une question tout intérieure,
dans laquelle chaque nation est juge de ce qu'il lui convient de faire.
Mais, on ne doit jamais souffrir que la presse quotidienne injurie les
gouvernements étrangers, et altère ainsi les relations d'État à État. Ce
serait un abus grave, un danger sans compensation. Et la preuve de ce
danger est dans les relations actuelles de la France avec l'Angleterre.
Nous serions en paix sans les journaux, et nous voilà presque en guerre.
Votre législation est donc mauvaise relativement à la presse. Vous
devriez tout permettre contre votre gouvernement, rien contre les
gouvernements étrangers. Néanmoins je laisse de côté les injures des
gazettes anglaises. Je respecte vos lois, même dans ce qu'elles ont de
fâcheux pour les autres nations. C'est un désagrément de voisinage
auquel je me résigne. Mais les Français qui font à Londres un si odieux
usage de vos institutions, qui écrivent de si grandes indignités,
pourquoi les souffrez-vous en Angleterre? Vous possédez l'Alien-bill,
qui a justement pour but d'empêcher les étrangers de nuire; pourquoi ne
l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices
démontrés de la machine infernale, et les évêques d'Arras, de
Saint-Pol-de-Léon, excitant publiquement à la révolte les populations de
la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient, dans
vos mains, le traité d'Amiens, qui stipule expressément qu'on ne
souffrira aucune menée dans l'un des deux États contre l'autre? Vous
donnez asile aux princes émigrés, cela est respectable sans doute. Mais
le chef de leur famille est à Varsovie, pourquoi ne les pas renvoyer
tous auprès de lui? Pourquoi surtout leur permettre de porter des
décorations que les lois françaises ne reconnaissent plus, et qui sont
l'occasion de hautes inconvenances quand ces décorations sont portées à
côté de l'ambassadeur de France, en sa présence, souvent à la même
table? Vous me demandez, ajoutait-il, un traité de commerce et de
meilleures relations entre les deux pays: commencez donc par vous
montrer moins malveillants envers la France, et alors je pourrai
chercher s'il existe des moyens de concilier nos intérêts rivaux.--Il
n'y avait certes, rien à reprendre dans de tels raisonnements, rien que
la faiblesse du grand homme qui, dominant l'Europe, se donnait la peine
de les faire. Qu'importaient en effet au tout-puissant vainqueur de
Marengo, et Georges, et Peltier, et le comte d'Artois avec ses royales
décorations? Contre les poignards des assassins, il avait sa fortune;
contre les outrages des pamphlétaires, il avait sa gloire; contre la
légitimité des Bourbons, il avait l'amour de la France! Mais, ô
faiblesse des grands coeurs! cet homme, placé si haut, se tourmentait de
ce qui était si bas! Nous avons déjà déploré cette erreur de sa part, et
nous ne pouvons nous empêcher de la déplorer encore, en approchant du
moment où elle produisit de si funestes conséquences.

Le Premier Consul, ne se possédant plus, se vengeait par des réponses
insérées au _Moniteur_, souvent écrites par lui-même, et dont on
pouvait reconnaître l'origine à une incomparable vigueur de style. Il
s'y plaignait de la complaisance du ministère britannique pour le
conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il demandait pourquoi
on souffrait de tels hôtes, pourquoi on leur permettait de tels actes,
envers un gouvernement ami, quand on avait le devoir par des traités, le
moyen par une loi existante, de les réprimer. Le Premier Consul allait
plus loin, et, s'adressant au gouvernement anglais lui-même, il
demandait, dans les articles insérés au _Moniteur_, si ce gouvernement
approuvait, s'il voulait ces odieuses menées, ces infâmes diatribes,
puisqu'il les tolérait; ou bien, si, ne les voulant pas, il était trop
faible pour les empêcher. Et il en concluait qu'il n'existait pas de
gouvernement, là où l'on ne pouvait réprimer la calomnie, prévenir
l'assassinat, protéger enfin l'ordre social européen.

Alors le ministère anglais se plaignait à son tour.--Ces journaux dont
le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en
pouvons pas répondre; mais _le Moniteur_ est l'organe avoué du
gouvernement français; il est d'ailleurs facile de découvrir à son
langage même la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les
jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons
satisfaction.--

Ce sont là les tristes récriminations, dont, pendant plusieurs mois,
furent remplies les dépêches des deux gouvernements. Mais tout à coup
survinrent des événements plus graves, qui fournirent à leurs
dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai, mais au
moins plus digne.

[En marge: Nouveaux événements survenus en Suisse.]

La Suisse, arrachée aux mains de l'oligarque Reding, était tombée dans
celles du landamman Dolder, le chef du parti des révolutionnaires
modérés. La retraite des troupes françaises était une concession faite à
ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience
qu'éprouvait le Premier Consul de se débarrasser des affaires suisses.
Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes intentions.
Presque tous les cantons avaient adopté la Constitution nouvelle, et
accueilli les hommes chargés de la mettre en vigueur; mais, dans les
petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, d'Appenzell, de Glaris,
des Grisons, l'esprit de révolte, soufflé par M. Reding et ses amis,
avait bientôt soulevé le peuple des montagnes. Les oligarques se
flattant de l'emporter par la force, depuis la sortie des troupes
françaises, avaient réuni ce peuple dans les églises, et lui avaient
fait rejeter la Constitution proposée. Ils lui avaient persuadé que
Milan était assiégé par une armée austro-russe, et que la République
française était aussi près de sa chute qu'en 1799. La Constitution
rejetée, ils n'avaient pas pu cependant les pousser jusqu'à la guerre
civile. Les petits cantons s'étaient bornés à envoyer des députés à
Berne pour déclarer au ministre de France, Verninac, qu'ils
n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement, mais qu'ils
voulaient se séparer de la confédération helvétique, se constituer à
part dans leurs montagnes, et revenir à leur régime propre, qui était la
démocratie pure. Ils demandaient même à régler leurs nouvelles relations
avec le gouvernement central établi à Berne, sous les auspices de la
France. Naturellement le ministre Verninac avait dû se refuser à de
telles communications, et déclarer qu'il ne connaissait d'autre
gouvernement helvétique que celui qui siégeait à Berne.

Dans les Grisons, il se passait des scènes tumultueuses, qui révélaient
mieux que tout le reste les influences par lesquelles la Suisse était
alors agitée. Au milieu de la vallée du Rhin supérieur, que cultivent
les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de Bazuns,
appartenant à l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait à
l'empereur la qualité de membre des ligues grises, et une action directe
sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait l'amman du pays
entre trois candidats qu'on lui présentait. Depuis que les Grisons
avaient été réunis par la France à la confédération helvétique,
l'empereur, resté propriétaire de Bazuns, faisait gérer son domaine par
un intendant. Cet intendant s'était mis à la tête des Grisons insurgés,
et avait pris part à toutes les réunions dans lesquelles ils avaient
déclaré se séparer de la confédération helvétique pour revenir à
l'ancien ordre de choses. Il avait reçu et accepté la mission de porter
leurs voeux aux pieds de l'empereur, et avec leurs voeux la prière
instante de les prendre sous sa protection.

Assurément on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel parti on
cherchait à s'appuyer en Europe. À toute cette agitation d'esprit se
joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait les armes, on
réparait les fusils laissés par les Autrichiens et les Russes dans la
dernière guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous par jour aux
anciens soldats des régiments suisses, expulsés de France, on leur
rendait les mêmes officiers. Les pauvres habitants des montagnes,
croyant naïvement que leur religion, leur indépendance, étaient
menacées, venaient en tumulte remplir les rangs de cette troupe
insurgée. L'argent répandu avec abondance était avancé par les riches
oligarques suisses sur les millions déposés à Londres, et prochainement
réalisables si on venait à triompher. Le landamman Reding avait été
déclaré chef de la ligue. Morat, Sempach étaient les souvenirs invoqués
par ces nouveaux martyrs de l'indépendance helvétique.

On a peine à comprendre une telle imprudence de leur part, l'armée
française bordant de tout côté les frontières suisses. Mais on leur
avait persuadé que le Premier Consul avait les mains liées, que les
puissances étaient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un
régiment en Suisse, sans s'exposer à une guerre générale, menace qu'il
ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses
collègues.

[En marge: Les oligarques soulèvent les petits cantons contre le
gouvernement des révolutionnaires modérés.]

Toutefois, malgré cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de
Schwitz, d'Unterwalden, les plus engagés dans cette triste aventure,
n'allaient pas aussi vite que l'auraient désiré leurs chefs, et ils
avaient déclaré ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le gouvernement
helvétique avait à peu près quatre à cinq mille hommes à sa disposition,
dont mille ou douze cents employés à garder Berne, quelques centaines
répandus dans diverses garnisons, et trois mille dans le canton de
Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers destinés à observer
l'insurrection. Une troupe d'insurgés était postée au village
d'Hergyswil. Bientôt on en vint aux coups de fusil, et il y eut quelques
hommes tués et blessés de part et d'autre. Tandis que cette collision
avait lieu à la frontière d'Unterwalden, le général Andermatt,
commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer quelques
compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y garder
l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La bourgeoisie
aristocrate de Zurich résista, et ferma ses portes aux soldats du
général Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus sur la ville;
on lui répondit qu'on se ferait brûler plutôt que de se rendre, et de
livrer Zurich aux oppresseurs de l'indépendance de l'Helvétie. Au même
instant les partisans de l'ancienne aristocratie de Berne, dans le pays
d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au point de faire craindre un
soulèvement. Dans le canton de Vaud, on poussait le cri ordinaire de
réunion à la France. Le gouvernement suisse ne savait comment se tirer
de cette situation périlleuse. Combattu à force ouverte par les
oligarques, il n'avait pour lui ni les patriotes ardents, qui voulaient
l'unité absolue, ni les masses paisibles, qui étaient assez portées pour
la révolution, mais ne connaissaient de cette révolution que les
horreurs de la guerre, et la présence des troupes étrangères. Il pouvait
juger maintenant ce que valait la popularité acquise au prix de la
retraite des troupes françaises.

[En marge: Le gouvernement helvétique, menacé de toutes parts, demande
l'intervention de la France.]

Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgés, puis
s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de la
France, que les insurgés demandaient aussi de leur côté, puisqu'ils
voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent
réglées sous les auspices du ministre Verninac.

[En marge: Le Premier Consul refuse l'intervention demandée.]

Quand cette demande d'intervention fut connue à Paris, le Premier Consul
se repentit d'avoir trop facilement cédé aux idées du parti Dolder,
ainsi qu'à son propre désir de sortir des affaires suisses, ce qui
l'avait porté à retirer prématurément les troupes françaises. Les faire
rentrer maintenant, en présence de l'Angleterre malveillante, se
plaignant de notre action trop manifeste sur les États du continent,
était un acte extrêmement grave. Du reste, il ne savait pas encore tout
ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas à quel point les
provocateurs du mouvement des petits cantons avaient révélé leurs
véritables desseins, pour se montrer ce qu'ils étaient, c'est-à-dire les
agents de la contre-révolution européenne, et les alliés de l'Autriche
et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention, universellement
demandée, dont la conséquence inévitable aurait été le retour des
troupes françaises en Suisse, et l'occupation militaire d'un État
indépendant garanti par l'Europe.

[En marge: Le gouvernement helvétique est obligé de se retirer à
Lausanne.]

Cette réponse jeta le gouvernement helvétique dans la consternation. On
ne savait que faire à Berne, menacé qu'on était d'une rupture prochaine
de l'armistice, et d'un soulèvement des paysans de l'Oberland. Certains
membres du gouvernement imaginèrent de sacrifier le landamman Dolder,
chef des modérés, qui à ce titre était détesté également par les
patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns et les autres
promettaient de se calmer à cette condition. On se rendit chez le
citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on lui arracha sa
démission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le sénat, plus ferme,
refusa d'accepter cette démission, mais le citoyen Dolder y persista.
Alors on eut recours au moyen ordinaire des assemblées, qui ne savent
plus à quelle résolution s'arrêter, on nomma une commission
extraordinaire, chargée de trouver des moyens de salut. Mais dans ce
moment l'armistice était rompu, les insurgés s'avançaient sur Berne,
obligeant le général Andermatt à se replier devant eux. Ces insurgés se
composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux mille, portant
des crucifix et des carabines, et précédés par les soldats des régiments
suisses, anciennement au service de la France, vieux débris du dix août.
Ils parurent bientôt aux portes de Berne, et tirèrent quelques coups de
canon avec de mauvaises pièces qu'ils traînaient à leur suite. La
municipalité de Berne, sous prétexte de sauver la ville, intervint, et
négocia une capitulation. Il fut convenu que le gouvernement, pour ne
pas exposer Berne aux horreurs d'une attaque de vive force, se
retirerait avec les troupes du général Andermatt dans le pays de Vaud.
Cette capitulation fut immédiatement exécutée; le gouvernement se rendit
à Lausanne, où il fut suivi par le ministre de France. Ses troupes,
concentrées depuis qu'il avait cédé le pays aux insurgés, étaient à
Payern, au nombre de quatre mille hommes, assez bien disposés,
encouragés d'ailleurs par les dispositions qui éclataient dans le pays
de Vaud, mais incapables de reconquérir Berne.

[En marge: Contre-révolution complète à Berne.]

Le parti oligarchique s'établit aussitôt à Berne, et, pour faire les
choses complétement, réinstalla l'avoyer qui était en charge en 1798, à
l'époque même où la première révolution s'était faite. Cet avoyer était
M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien à cette contre-révolution, ni le
fond, ni la forme; et, sans les folles illusions des partis, sans les
bruits ridicules, répandus en Suisse, sur la prétendue impuissance du
gouvernement français, on ne comprendrait pas une tentative aussi
extravagante.

[En marge: Les deux partis s'adressent au Premier Consul.]

Cependant, les choses amenées à ce point, il ne fallait guère compter
sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, siégeant à
Lausanne et à Berne, venaient de dépêcher des envoyés auprès de lui,
l'un pour le supplier d'intervenir, l'autre pour le conjurer de n'en
rien faire. L'envoyé du gouvernement oligarchique était un membre même
de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler les promesses
de bonne conduite dont M. Reding avait été si prodigue, et qu'il avait
si mal tenues, de s'aboucher, en même temps, avec les ambassadeurs de
toutes les puissances à Paris, et de mettre la Suisse sous leur
protection spéciale.

[En marge: Résolution énergique du Premier Consul.]

Supplications de faire ou de ne pas faire étaient désormais inutiles,
auprès du Premier Consul. En présence d'une contre-révolution flagrante,
qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la France, il
n'était pas homme à hésiter. Il ne voulut point recevoir l'agent du
gouvernement oligarchique, mais il répondit aux intermédiaires qui
s'étaient chargés de porter la parole pour cet agent, que sa résolution
était prise.--Je cesse, leur dit-il, d'être neutre et inactif. J'ai
voulu respecter l'indépendance de la Suisse, et ménager les
susceptibilités de l'Europe; j'ai poussé le scrupule jusqu'à une
véritable faute, la retraite des troupes françaises. Mais c'est assez de
condescendance pour des intérêts ennemis de la France. Tant que je n'ai
vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir à rendre tel parti
un peu plus fort que tel autre, j'ai dû la livrer à elle-même; mais
aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-révolution patente, accomplie par
des soldats autrefois au service des Bourbons, passés depuis à la solde
de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si ces insurgés voulaient me
laisser quelque illusion, ils devaient mettre plus de dissimulation dans
leur conduite, et ne pas placer en tête de leurs colonnes les soldats du
régiment de Bachmann. Je ne souffrirai la contre-révolution nulle part,
pas plus en Suisse, en Italie, en Hollande, qu'en France même. Je ne
livrerai pas à quinze cents mercenaires, gagés par l'Angleterre, CES
FORMIDABLES BASTIONS DES ALPES, que la coalition européenne n'a pu, en
deux campagnes, arracher à nos soldats épuisés. On me parle de la
volonté du peuple suisse; je ne saurais la voir dans la volonté de deux
cents familles aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour
croire qu'il veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque
chose dont je tiens plus de compte que de la volonté du peuple suisse,
c'est de la sûreté de quarante millions d'hommes, auxquels je commande.
Je vais me déclarer médiateur de la confédération helvétique, lui donner
une constitution fondée sur l'égalité des droits, et la nature du sol.
Trente mille hommes seront à la frontière pour assurer l'exécution de
mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne pouvais
assurer le repos d'un peuple intéressant, auquel je veux faire tout le
bien qu'il mérite, mon parti est pris. Je réunis à la France tout ce
qui, par le sol et les moeurs, ressemble à la Franche-Comté; je réunis
le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends le régime
qu'ils avaient au quatorzième siècle, et je les livre à eux-mêmes. Mon
principe est désormais arrêté: ou une Suisse amie de la France, ou point
de Suisse du tout.--

Le Premier Consul enjoignit à M. de Talleyrand de faire partir de Paris,
sous douze heures, l'envoyé de Berne, et de lui dire qu'il ne pouvait
plus servir ses commettants qu'à Berne même, en leur conseillant de se
séparer à l'instant, s'ils ne voulaient attirer en Suisse une armée
française. Il rédigea de sa propre main une proclamation au peuple
helvétique, courte, énergique, conçue dans les termes suivants:

[En marge: Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.]

«Habitants de l'Helvétie, vous offrez depuis deux ans un spectacle
affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du
pouvoir; elles ont signalé leur empire passager par un système de
partialité, qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté.

«Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que l'on retirât
le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. Le
gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre
indépendance; mais bientôt après vos différents partis se sont agités
avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coulé par les mains des
Suisses.

«Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. Si l'on vous
abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans sans
vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
amicale de la France.

«Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos
affaires; j'avais vu constamment vos différents gouvernements me
demander des conseils et ne pas les suivre, et quelquefois abuser de mon
nom selon leurs intérêts et leurs passions. Mais je ne puis ni ne dois
rester insensible aux malheurs auxquels vous êtes en proie: je reviens
sur ma résolution. Je serai le médiateur de vos différends; mais ma
médiation sera efficace, telle qu'il convient au grand peuple au nom
duquel je parle.»

[En marge: Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier
Consul.]

À ce noble préambule étaient jointes des dispositions impératives. Cinq
jours après la notification de cette proclamation, le gouvernement
réfugié à Lausanne devait se transporter à Berne, le gouvernement
insurrectionnel devait se dissoudre, tous les rassemblements armés,
autres que l'armée du général Andermatt, devaient se disperser, et les
soldats des anciens régiments suisses déposer leurs armes dans les
communes dont ils faisaient partie. Enfin tous hommes qui avaient exercé
des fonctions publiques depuis trois ans, à quelque parti qu'ils
appartinssent, étaient invités à se rendre à Paris, afin d'y conférer
avec le Premier Consul sur les moyens de terminer les troubles de leur
patrie.

[En marge: L'aide-de-camp Rapp chargé de porter en Suisse la
proclamation du Premier Consul.]

[En marge: Le général Ney chargé d'appuyer cette proclamation avec
trente mille hommes.]

Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se
transporter immédiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation à
toutes les autorités légales ou insurrectionnelles, de se rendre d'abord
à Lausanne, puis à Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il y aurait
une résistance à vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se concerter
pour les mouvements de troupes avec le général Ney, chargé de les
commander. Des ordres étaient déjà partis pour mettre ces troupes en
marche. Un premier rassemblement de sept à huit mille hommes, tirés du
Valais, de la Savoie et des départements du Rhône, se formait à Genève.
Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, six mille à Huningue et
Bâle. Une division de pareille force se concentrait dans la République
italienne, pour s'introduire en Suisse par les bailliages italiens. Le
général Ney devait attendre à Genève les avis qu'il recevrait du colonel
Rapp, et au premier signal de celui-ci, entrer dans le pays de Vaud,
avec la colonne formée à Genève, recueillir en marche celle qui aurait
pénétré par Pontarlier, et se porter sur Berne avec douze ou quinze
mille hommes. Les troupes venues par Bâle avaient ordre de se joindre,
dans les petits cantons, au détachement arrivé par les bailliages
italiens.

Toutes ces dispositions arrêtées avec une promptitude extraordinaire,
car en quarante-huit heures la résolution était prise, la proclamation
rédigée, l'ordre de marcher expédié à tous les corps, et le colonel Rapp
parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une tranquille
audace l'effet que produirait en Europe une résolution aussi hardie, et
qui, ajoutée à tout ce qu'il avait fait en Italie et en Allemagne,
allait rendre encore plus apparente une puissance qui offusquait déjà
tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pût résulter, même la guerre, sa
résolution était un acte de sagesse, car il s'agissait de soustraire les
Alpes à la coalition européenne. L'énergie, mise au service de la
prudence, est le plus beau des spectacles que puisse présenter la
politique.

[En marge: Conduite des ministres européens à Paris.]

L'agent de l'oligarchie bernoise envoyé à Paris n'avait pas manqué, en
se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des
cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff,
quoiqu'il déclamât tous les jours contre la conduite de la France en
Europe, M. de Markoff lui-même n'osa pas répondre. Tous les autres
représentants des puissances se turent, excepté le ministre
d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, après s'être mis en rapport avec
l'envoyé de Berne, dépêcha immédiatement un courrier, pour faire part à
sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le
gouvernement bernois invoquait formellement la protection de
l'Angleterre.

[En marge: Émotion en Angleterre à l'occasion des événements de la
Suisse.]

Le courrier de M. Merry arrivait à lord Hawkesbury, en même temps que
les journaux de France à Londres. Sur-le-champ il n'y eut en Angleterre
qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvétie, qui défendait,
disait-on, sa religion, sa liberté, contre un barbare oppresseur. Cette
émotion, que nous avons vue de nos jours se communiquer à toute
l'Europe, en faveur des Grecs massacrés par les Turcs, on feignit de
l'éprouver en Angleterre pour les oligarques bernois, excitant de
malheureux paysans à s'armer pour la cause de leurs priviléges. On
affecta un grand zèle, on ouvrit des souscriptions. Cependant l'émotion
était trop factice pour être générale; elle ne descendit pas au-dessous
de ces classes élevées, qui ordinairement s'agitent seules pour les
affaires journalières de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas
firent des tournées pour échauffer les esprits, et accusèrent avec une
nouvelle véhémence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington. Le
Parlement venait d'être renouvelé, et allait se réunir à la suite d'une
élection générale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui se
détachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci depuis
la paix, n'avait pas cessé d'être opposant, ne savait trop sur qui
s'appuyer. Il craignait fort les premières séances du nouveau Parlement,
et il crut devoir faire quelques démarches diplomatiques qui lui
servissent d'arguments contre ses adversaires.

[En marge: Embarras et fausses démarches du cabinet britannique.]

La première démarche imaginée fut de transmettre une note à Paris, pour
réclamer en faveur de l'indépendance de la Suisse, et protester contre
toute intervention matérielle de la part de la France. Ce n'était pas
une manière d'arrêter le Premier Consul, et c'était tout simplement
s'exposer à un échange de communications désagréables. Mais le cabinet
Addington ne s'en tint pas là. Il envoya sur les lieux un agent, M.
Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des insurgés, de
juger s'ils étaient bien résolus à se défendre, et de leur offrir, dans
ce cas, les secours pécuniaires de l'Angleterre. Il avait ordre
d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire parvenir. Cette
démarche, il faut le reconnaître, n'était ni loyale ni facile à
justifier. Des communications plus sérieuses encore furent adressées à
la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille aversion contre la France,
irriter chez elle le ressentiment récent des affaires germaniques, et
l'alarmer surtout pour la frontière des Alpes. On alla jusqu'à lui
offrir un subside de cent millions de florins (225 millions de francs),
si elle voulait prendre fait et cause pour la Suisse. C'est, du moins,
l'avis que fit parvenir à Paris M. d'Haugwitz lui-même, qui mettait un
grand soin à se tenir au courant de tout ce qui pouvait intéresser le
maintien de la paix. On fit une tentative moins ouverte auprès de
l'empereur Alexandre, qu'on savait assez fortement engagé dans la
politique de la France, par suite de la médiation exercée à Ratisbonne.
On n'en fit aucune auprès du cabinet prussien, qui était notoirement
attaché au Premier Consul, et que, par ce motif, on traitait avec
réserve et froideur.

[En marge: Le cabinet britannique ajourne l'évacuation de Malte.]

[En marge: Motifs qui avaient fait différer jusqu'au mois de novembre
1802, l'évacuation de Malte.]

Ces démarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles
fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande conséquence, car ce
cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins
liées à la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie, parce
qu'elles étaient présentement associées à ses oeuvres, les autres, comme
la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles étaient en instance pour obtenir
de lui des avantages tout personnels. C'était le moment, en effet, où
l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir une extension
d'indemnités, en faveur de l'archiduc de Toscane. Mais le cabinet
anglais commit un acte beaucoup plus grave, et qui eut plus tard
d'immenses conséquences. L'ordre d'évacuer l'Égypte était expédié; celui
d'évacuer Malte ne l'était pas encore. Ce retard jusqu'ici tenait à des
motifs excusables, et plutôt imputables à la chancellerie française qu'à
la chancellerie anglaise. M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir,
avait négligé de donner suite à l'une des stipulations du traité
d'Amiens. Cette stipulation portait qu'on demanderait à la Prusse, à la
Russie, à l'Autriche et à l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel
ordre de choses établi à Malte. Dès les premiers jours de la signature
du traité, les ministres anglais, pressés d'obtenir cette garantie avant
d'évacuer Malte, avaient mis le plus grand zèle à la réclamer de toutes
les cours. Mais les agents français n'avaient pas reçu d'instructions de
leur ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir à Vienne comme
s'il en avait reçu, et la garantie de l'Autriche fut accordée. Le jeune
empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de son
père pour tout ce qui concernait l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem,
trouvant onéreuse la garantie qu'on lui demandait, car elle pouvait
entraîner tôt ou tard l'obligation de prendre parti entre la France et
l'Angleterre, n'était pas disposé à la donner. L'ambassadeur de France
n'ayant pas d'instructions pour seconder le ministère anglais dans ses
démarches, n'osant pas y suppléer, le cabinet russe ne fut point pressé
de s'expliquer, et en profita pour ne pas répondre. Même chose, et par
les mêmes motifs, eut lieu à Berlin. Grâce à cette négligence prolongée
plusieurs mois, la question de la garantie était demeurée en suspens, et
les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient été autorisés à
différer l'évacuation. La garnison napolitaine qui, d'après le traité,
devait être envoyée à Malte en attendant la reconstitution de l'ordre,
avait été reçue dans l'île, et seulement en dehors des fortifications.
La chancellerie française s'était enfin mise en mouvement, mais trop
tard. Cette fois l'empereur de Russie, pressé de s'expliquer, avait
refusé sa garantie. Un autre embarras était survenu. Le grand-maître
nommé par le Pape, le bailli Ruspoli, effrayé du sort de son
prédécesseur, M. de Hompesch, voyant que la charge de l'ordre de Malte
ne consistait plus à combattre les infidèles, mais à se tenir en
équilibre entre deux grandes nations maritimes, avec certitude de
devenir la proie de l'une ou de l'autre, ne voulait pas accepter la
dignité onéreuse et vaine qui lui était offerte, et résistait aux
instances de la cour romaine, ainsi qu'aux pressantes invitations du
Premier Consul.

[En marge: Imprudence de la résolution prise par le cabinet britannique
à l'égard de Malte.]

Telles étaient les circonstances qui avaient fait différer l'évacuation
de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en résulta pour le cabinet anglais
la dangereuse tentation de la différer encore. Effectivement, le jour
même où l'agent Moore partait pour la Suisse, une frégate faisait voile
vers la Méditerranée, pour porter à la garnison de Malte l'ordre d'y
rester. C'était une grave faute de la part d'un ministère qui tenait à
conserver la paix, car il allait exciter en Angleterre une convoitise
nationale, à laquelle personne ne pourrait plus résister après l'avoir
excitée. De plus il manquait formellement au traité d'Amiens, en
présence d'un adversaire qui avait mis de l'orgueil à l'exécuter
ponctuellement, et qui en mettrait bien plus encore à le faire exécuter
par tous les signataires. C'était une conduite à la fois imprudente et
peu régulière.

[En marge: Le Premier Consul repousse les réclamations du cabinet
anglais relativement à la Suisse.]

Les réclamations du cabinet britannique en faveur de l'indépendance
suisse furent fort mal accueillies du cabinet français, et bien qu'on
pût entrevoir les conséquences de ce mauvais accueil, le Premier Consul
ne se laissa aucunement ébranler. Il persista plus que jamais dans ses
résolutions. Il réitéra ses ordres au général Ney, et lui en prescrivit
l'exécution la plus prompte et la plus décisive. Il voulait prouver que
ce prétendu soulèvement national de la Suisse n'était qu'une tentative
ridicule, provoquée par l'intérêt de quelques familles, et aussitôt
réprimée qu'essayée.

[En marge: Paroles extraordinaires du Premier Consul à l'Angleterre.]

Il était convaincu d'obéir, en cette circonstance, à un grand intérêt
national; mais il était excité encore par l'espèce de défi qu'on lui
jetait à la face de l'Europe, car les insurgés disaient tout haut, et
leurs agents répétaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les
mains liées, et qu'il n'oserait pas agir. La réponse adressée par ses
ordres à lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment extraordinaire.
Nous en donnons la substance, sans conseiller à qui que ce soit de
l'imiter jamais.--Vous êtes chargé de déclarer, écrivait M. de
Talleyrand à M. Otto, que si le ministère britannique, dans l'intérêt de
sa situation parlementaire, a recours à quelque notification ou à
quelque publication, de laquelle il puisse résulter que le Premier
Consul n'a pas fait telle ou telle chose, parce qu'on l'en a empêché, à
l'instant même il la fera. Du reste, quant à la Suisse, quoi qu'on dise
ou qu'on ne dise pas, sa résolution est irrévocable. Il ne livrera pas
les Alpes à quinze cents mercenaires soldés par l'Angleterre. Il ne veut
pas que la Suisse soit convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul
ne désire pas la guerre, parce qu'il croit que le peuple français peut
trouver dans l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans
l'extension de son territoire. Mais aucune considération ne
l'arrêterait, si l'honneur ou l'intérêt de la République lui
commandaient de reprendre les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre,
disait encore M. de Talleyrand à M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais
qu'on vous en parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle fût,
devrait être relevée avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous
menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce
vient à peine de renaître, et la proie que nous livrerions aux Anglais
serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats
acclimatés; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On
bloquerait nos ports, il est vrai; mais à l'instant même de la
déclaration de guerre, l'Angleterre se trouverait bloquée à son tour.
Les côtes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de l'Italie, jusqu'à
Tarente, seraient occupées par nos troupes. Ces contrées que l'on nous
accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie, la Lombardie, la Suisse,
la Hollande, au lieu d'être laissées dans cette situation incertaine, où
elles nous suscitent mille embarras, seraient converties en provinces
françaises, dont nous tirerions d'immenses ressources; et on nous
forcerait ainsi à réaliser cet empire des Gaules, dont on veut sans
cesse effrayer l'Europe. Et qu'arriverait-il, si le Premier Consul,
quittant Paris, pour aller s'établir à Lille ou à Saint-Omer, réunissant
tous les bateaux plats des Flandres et de la Hollande, préparant des
moyens de transport pour cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre
dans les angoisses d'une invasion toujours possible, presque certaine?
L'Angleterre susciterait-elle une guerre continentale? Mais où
trouverait-elle des alliés? Ce n'est pas auprès de la Prusse et de la
Bavière, qui doivent à la France la justice qu'elles ont obtenue dans
les arrangements territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprès de
l'Autriche, épuisée pour avoir voulu servir la politique britannique. En
tout cas, si on renouvelait la guerre du continent, ce serait
l'Angleterre qui nous aurait obligés de conquérir l'Europe. Le Premier
Consul n'a que trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de
second ordre! Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y était
forcé, pour changer de nouveau la face de l'Europe, et ressusciter
l'empire d'Occident?--

Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France étaient
contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait écrites après
coup, tant elles sont prophétiques[5]. Ainsi le lion devenu adulte
commençait à sentir sa force, et était prêt à en user. Couverte par la
barrière de l'Océan, l'Angleterre se plaisait à l'exciter. Mais cette
barrière n'était pas impossible à franchir; il s'en est même fallu de
bien peu qu'elle ne fût franchie; et si elle l'avait été, l'Angleterre
eût pleuré amèrement les excitations auxquelles la portait une incurable
jalousie. C'était d'ailleurs une politique cruelle à l'égard du
continent, car il allait essuyer toutes les conséquences d'une guerre
provoquée, sans raison comme sans justice.

         [Note 5: La dépêche dont nous venons de donner la substance
         est du 1er brumaire an XI; elle est écrite par M. de
         Talleyrand à M. Otto, sous la dictée du Premier Consul.]

M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'Égypte, car on ne
voulait pas même supposer que l'Angleterre pût violer un traité
solennel, signé à la face du monde. On se bornait à lui prescrire de
résumer toute la politique de la France dans ces mots: _Tout le traité
d'Amiens, rien que le traité d'Amiens._

[En marge: Manière dont la question se trouve posée entre la France et
l'Angleterre.]

M. Otto, qui était un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais
capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'exécution
des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de
son gouvernement. Néanmoins, avec cette réponse même adoucie, il
embarrassa lord Hawkesbury, qui, effrayé de la prochaine réunion du
Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant à dire. Il
insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et
la lui refusa, en déclarant toutefois que la réunion à Paris des
principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui
s'était fait à Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de
donner à la Suisse une constitution sage, basée sur la justice et sur la
nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord Hawkesbury,
qui, pendant cette conférence avec M. Otto, était attendu par le cabinet
anglais, assemblé en ce moment pour recueillir la réponse de la France,
parut troublé et mécontent. À cette déclaration, _Tout le traité
d'Amiens, rien que le traité d'Amiens_, dont il comprenait la portée,
car elle faisait allusion à Malte, il répliqua par cette maxime: _L'état
du continent à l'époque du traité d'Amiens, rien que cet état.--_

Cette manière de poser la question provoqua, de la part du Premier
Consul, une réponse immédiate et catégorique. La France, dit M. de
Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition posée par lord
Hawkesbury. À l'époque de la signature du traité d'Amiens, la France
avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Piémont, quarante
mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les choses soient
remises sur ce pied? À cette époque on a offert à l'Angleterre de
s'entendre sur les affaires du continent, mais à condition qu'elle
reconnaîtrait et garantirait les États nouvellement constitués. Elle l'a
refusé, elle a voulu rester étrangère au royaume d'Étrurie, à la
République italienne, à la République ligurienne. Elle avait ainsi
l'avantage de ne pas donner sa garantie à ces nouveaux États, mais elle
perdait aussi le moyen de se mêler plus tard de ce qui les concernait.
Du reste, elle savait tout ce qui était déjà fait, tout ce qui devait
l'être. Elle connaissait la présidence déférée par la République
italienne au Premier Consul; elle connaissait le projet de réunir le
Piémont à la France, puisqu'on lui avait refusé l'indemnité demandée
pour le roi de Sardaigne; et néanmoins elle a signé le traité d'Amiens!
De quoi se plaint-elle donc? Elle a stipulé une seule chose,
l'évacuation de Tarente en trois mois, et Tarente a été évacué en deux.
Quant à la Suisse, il était connu qu'on travaillait à la constituer, et
il ne pouvait être imaginé par personne, que la France y laisserait
opérer une contre-révolution. Mais en tout cas, même sous le rapport du
droit strict, qu'a-t-on encore à objecter? Le gouvernement helvétique a
réclamé la médiation de la France. Les petits cantons l'ont réclamée
aussi, en demandant à établir, sous les auspices du Premier Consul,
leurs relations avec l'autorité centrale. Les citoyens de tous les
partis, même ceux du parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont à
Paris, conférant avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne,
qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la
littérale exécution du traité de Lunéville, connu, publié bien avant le
traité d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle signé les arrangements
adoptés pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la séculariser?
Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la Grande-Bretagne,
a-t-il approuvé la négociation germanique, en acceptant l'évêché
d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si largement traité la
maison de Hanovre, si ce n'est en considération de l'Angleterre? Le
cabinet britannique ne voulait plus se mêler, il y a six mois, des
affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il fasse comme il lui
plaira. Mais a-t-il plus d'intérêt à ces affaires que la Prusse, que la
Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois puissances adhèrent en cet
instant à ce qui vient de se passer en Allemagne. Comment l'Angleterre
pourrait-elle se dire plus fondée à juger des intérêts du continent? Il
est vrai que, dans la grande négociation germanique, le nom du roi
d'Angleterre n'a pas figuré. Il n'en a pas été question, et cela peut
blesser son peuple, qui tient à garder, et qui a droit de garder une
grande place en Europe. Mais à qui la faute, sinon à l'Angleterre elle
même? Le Premier Consul n'aurait pas demandé mieux que de lui montrer
amitié et confiance, que de résoudre en commun avec elle les grandes
questions qu'il vient de résoudre en commun avec la Russie; mais pour
l'amitié et la confiance il faut un retour. Or, il ne s'élève en
Angleterre que des cris de haine contre la France. On dit que la
Constitution anglaise le veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de
souffrir à Londres les pamphlétaires français, les auteurs de la machine
infernale, de recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs
dus à la souveraineté, les membres de la maison de Bourbon. Quand on
montrera au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amènera à en
éprouver d'autres aussi, et à partager avec l'Angleterre l'influence
européenne qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.--

[En marge: Jugement sur la conduite des deux nations.]

Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent,
mais nous cherchons la vérité, sans considération de nation, et il nous
semble qu'il n'y avait rien à répondre à la vigoureuse argumentation du
Premier Consul. L'Angleterre, en signant le traité d'Amiens, n'ignorait
pas que la France dominait les États voisins, occupait par ses troupes
l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait procéder au partage des
indemnités germaniques: elle ne l'ignorait pas, et pressée d'avoir la
paix, elle avait signé le traité d'Amiens, sans s'embarrasser des
intérêts du continent. Et maintenant que la paix avait à ses yeux moins
de charme que dans les premiers jours; maintenant que son commerce n'y
trouvait pas autant d'avantage qu'elle l'avait espéré d'abord;
maintenant que le parti de M. Pitt levait la tête; maintenant enfin que
le calme, succédant aux agitations de la guerre, permettait d'apercevoir
plus distinctement la puissance, la gloire de la France, l'Angleterre
était saisie de jalousie! et, sans pouvoir invoquer aucune violation du
traité d'Amiens, elle nourrissait la pensée de le violer elle-même, de
la manière la plus audacieuse et la plus inouïe!

[En marge: Jugement porté par M. d'Haugwitz sur le cabinet britannique.]

Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit,
appréciait bien le cabinet britannique, lorsqu'à cette occasion il dit à
notre ambassadeur: Ce faible ministère Addington était si pressé de
signer la paix, qu'il a passé par-dessus tout sans élever aucune
objection; il s'aperçoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle
tire les conséquences de sa grandeur, et il veut déchirer le traité
qu'il a signé!--

[En marge: Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche à
l'occasion de l'affaire suisse.]

Pendant cet échange de communications si vives entre la France et
l'Angleterre, la Russie, qui avait reçu les réclamations des insurgés
suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait écrit à Paris une
dépêche fort mesurée, dans laquelle ne reproduisant aucune des
récriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au
Premier Consul qu'il était nécessaire, pour conserver la paix, de calmer
certains ombrages excités en Europe par la puissance de la République
française, et que c'était à lui qu'il appartenait, par sa modération,
par le respect de l'indépendance des États voisins, de détruire ces
ombrages. C'était un conseil fort sage, qui avait trait à la Suisse qui
n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui allait bien à ce
rôle de modérateur impartial, dont le jeune empereur semblait alors
vouloir faire la gloire de son règne. Quant à la Prusse, elle avait
déclaré qu'elle approuvait fort le Premier Consul de ne pas souffrir en
Suisse un foyer d'intrigues anglaises et autrichiennes; qu'il avait
raison de se hâter, et de ne pas donner le temps à ses ennemis de
profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien plus raison encore, s'il
leur ôtait tout prétexte de se plaindre, en se gardant de renouveler à
Paris la Consulte de Lyon. Quant à l'Autriche enfin, elle affectait de
ne pas s'en mêler, et elle ne l'osait guère, ayant encore besoin de la
France pour la suite des affaires allemandes.

[En marge: Faible résistance opposée par les Suisses à l'intervention de
la France.]

[En marge: Complète soumission de la Suisse.]

Le Premier Consul était de l'avis de ses amis: il voulait agir vite, et
ne pas imiter à Paris la Consulte de Lyon, c'est-à-dire ne pas se faire
le président de la République helvétique. Au surplus, cette résistance
désespérée, que le patriotisme des Suisses devait lui opposer,
disait-on, n'avait été que ce qu'elle devait être, une extravagance
d'émigrés. Dès que le colonel Rapp, arrivé à Lausanne, se présenta aux
avant-postes des insurgés, sans être suivi d'un soldat, et portant
seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des gens tout à
fait disposés à se soumettre. Le général Bachmann, exprimant le regret
de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour jeter le gouvernement
helvétique dans le lac de Genève, se retira néanmoins sur Berne. Là on
trouva quelques dispositions à la résistance chez le parti des
oligarques. Ceux-ci voulaient absolument obliger la France à employer la
force, croyant la compromettre ainsi avec les puissances européennes.
Leurs désirs allaient être satisfaits, car cette force arrivait en toute
hâte. En effet, les troupes françaises placées à la frontière, sous les
ordres du général Ney, entrèrent, et dès lors le gouvernement
insurrectionnel n'hésita plus à se dissoudre. Les membres dont il était
composé se retirèrent, en déclarant qu'ils cédaient à la violence.
Partout on se soumit avec facilité, excepté dans les petits cantons, où
l'agitation était plus grande, et où l'insurrection avait pris
naissance. Cependant, là comme ailleurs, l'opinion des gens raisonnables
finit par prévaloir à l'approche de nos troupes, et toute résistance
sérieuse cessa en leur présence. Le général français Serras, à la tête
de quelques bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz,
d'Altorf. M. Reding fut arrêté avec quelques agitateurs; les insurgés se
laissèrent successivement désarmer. Le gouvernement helvétique, réfugié
à Lausanne, se rendit à Berne sous l'escorte du général Ney, qui s'y
transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de
jours la ville de Constance, où s'était établi l'agent anglais Moore,
fut remplie d'émigrés du parti oligarchique, revenant après avoir
dépensé inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le
ridicule de cette échauffourée. M. Moore revint à Londres, pour rendre
compte du mauvais succès de cette Vendée helvétique, qu'on avait cherché
à susciter dans les Alpes.

Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle
prouvait que les Suisses, dont le courage, même contre une force
supérieure, ne pouvait être mis en doute, ne se tenaient pas pour
obligés, par honneur et par intérêt, à résister à l'intervention de la
France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fondé de réclamation de la
part de l'Angleterre.

Il fallait achever cette oeuvre de pacification en donnant une
constitution à la Suisse, et en fondant cette constitution sur la raison
et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ôter à la mission du
général Ney le caractère trop militaire qu'elle paraissait avoir, lui
conféra, au lieu du titre de général en chef, celui de ministre de
France, avec les instructions les plus précises de se conduire doucement
et modérément envers tous les partis. Il n'y avait d'ailleurs que six
mille Français en Suisse. Le surplus était demeuré à la frontière.

[En marge: Réunion à Paris de citoyens suisses de tous les partis.]

[En marge: Une commission du Sénat chargée de conférer avec les députés
suisses.]

On avait appelé à Paris des hommes appartenant à toutes les opinions,
des révolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcés,
pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et
entourés de quelque considération. Les révolutionnaires de toute nuance
désignés par les cantons vinrent sans hésiter. Les oligarques refusèrent
de nommer des représentants. Ils voulaient rester étrangers à ce qui
allait se faire à Paris, et conserver ainsi le droit de protester. Il
fallut que le Premier Consul désignât lui-même les hommes qui les
représenteraient. Il en choisit plusieurs, trois notamment des plus
connus, MM. de Mulinen, d'Affry, de Watteville, tous distingués, par
leurs familles, par leurs talents, par leur caractère. Ces messieurs
persistaient à ne pas venir. M. de Talleyrand leur fit comprendre que
c'était de leur part un dépit mal entendu, qu'on ne les appelait pas
pour les faire assister au sacrifice des opinions qui leur étaient
chères; qu'au contraire, on tiendrait la balance égale entre eux et
leurs adversaires, qu'ils étaient bons citoyens, gens éclairés, et
qu'ils ne devaient pas refuser de contribuer à une constitution, dans
laquelle on chercherait de bonne foi à concilier tous les intérêts
légitimes, et par laquelle d'ailleurs le sort de leur patrie se
trouverait fixé pour long-temps. Touchés de cette invitation, ils eurent
le bon esprit de se soustraire aux influences de faction, et répondirent
à l'appel honorable qui leur était adressé en se rendant immédiatement à
Paris. Le Premier Consul les accueillit avec distinction, leur dit que
ce qu'il souhaitait, tous les hommes modérés devaient le souhaiter avec
lui, car il voulait la constitution que la nature avait elle-même donnée
à la Suisse, c'est-à-dire l'ancienne, moins les inégalités de citoyen à
citoyen, de canton à canton. Après avoir cherché à rassurer
particulièrement les oligarques, parce que c'était contre eux qu'il
venait d'employer la force, il désigna quatre membres du Sénat, MM.
Barthélemy, Roederer, Fouché, Demeunier, les chargea de réunir les
députés suisses, de conférer avec eux, ensemble ou séparément, de les
amener autant que possible à des vues raisonnables, se réservant
toujours, bien entendu, de décider lui-même les questions sur lesquelles
on ne pourrait pas arriver à se mettre d'accord. Avant que ce travail
fût commencé, il reçut en audience les principaux d'entre eux, qui
avaient été choisis par leurs collègues pour lui être présentés. Il leur
adressa un discours improvisé qui était plein de sens, de profondeur,
d'originalité de langage, et qui fut recueilli à l'instant[6] pour être
transmis à la députation tout entière.

         [Note 6: Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes;
         il en existe différentes versions, dont deux se trouvent aux
         archives des affaires étrangères. J'ai réuni ce qui était
         commun à toutes, et ce qui concordait avec les lettres
         écrites sur ce sujet par le Premier Consul.]

[En marge: Allocution du Premier Consul.]

--Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a
faits, c'est-à-dire une réunion de petits États confédérés, divers par
le régime comme ils le sont par le sol, attachés les uns aux autres par
un simple lien fédéral, lien qui ne soit ni gênant ni coûteux. Il faut
aussi faire cesser les dominations injustes de canton à canton, qui
rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le
gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes
villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont là
les barbaries du moyen âge, que la France, appelée à vous constituer, ne
peut tolérer dans vos lois. Il importe que l'égalité véritable, celle
qui fait la gloire de la Révolution française, triomphe chez vous comme
chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit l'égal des
autres, en droits et en devoirs. Ces choses accordées, vous devez
admettre non pas les inégalités, mais les différences que la nature a
établies elle-même entre vous. Je ne vous comprends pas sous un
gouvernement uniforme et central comme celui de la France. On ne me
persuadera pas que les montagnards, descendants de Guillaume Tell,
puissent être gouvernés comme les riches habitants de Berne ou de
Zurich. Il faut, aux premiers, la démocratie absolue et un gouvernement
sans impôts. La démocratie pure, au contraire, serait pour les seconds
un contre-sens. D'ailleurs, à quoi bon un gouvernement central? Pour
avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas, du moins telle que la rêve
l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une grandeur à la façon de celle
de la France? Il faut un gouvernement central, richement doté, une armée
permanente. Voudriez-vous payer tout cela, le pourriez-vous? Et puis, à
côté de la France qui compte cinq cent mille hommes, à côté de
l'Autriche qui en compte trois cent, de la Prusse qui en compte deux
cent, que feriez-vous avec quinze ou vingt mille hommes de troupes
permanentes? Vous figuriez avec éclat au quatorzième siècle, contre les
ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous les États étaient morcelés, leurs
forces disséminées. Aujourd'hui la Bourgogne est un point de la France.
Il faudrait vous mesurer avec la France ou avec l'Autriche tout
entières. Si vous vouliez de cette espèce de grandeur, savez-vous ce
qu'il faudrait faire? Il faudrait devenir Français, vous confondre avec
le grand peuple, participer à ses charges pour participer à ses
avantages, et alors vous seriez associés à toutes les chances de sa
haute fortune. Mais vous ne le voudriez pas; je ne le veux pas non plus.
L'intérêt de l'Europe commande des résolutions différentes. Vous avez
votre grandeur à vous, et qui en vaut bien une autre. Vous devez être un
peuple neutre, dont tout le monde respecte la neutralité, parce qu'il
oblige tout le monde à la respecter. Être chez soi, libres, invincibles,
respectés, c'est une assez noble manière d'être. Pour celle-là, le
régime fédératif vaut mieux. Il a moins de cette unité qui ose, mais il
a plus de cette inertie qui résiste. Il n'est pas vaincu en un jour
comme un gouvernement central; car il réside partout, dans chaque partie
de la confédération. De même les milices valent mieux pour vous qu'une
armée permanente. Vous devez être tous soldats le jour où les Alpes sont
menacées. Alors, l'armée permanente, c'est le peuple entier, et, dans
vos montagnes, vos chasseurs intrépides sont une force respectable par
les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats payés et
permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre l'art
militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une confédération
qui laisse à chacun son indépendance native, la diversité de ses moeurs
et de son sol, qui soit invincible dans ses montagnes, voilà votre
véritable grandeur morale. Si je n'étais pas pour la Suisse un ami
sincère, si je songeais à la tenir dans ma dépendance, je voudrais un
gouvernement central qui fût réuni tout entier quelque part. À celui-là
je dirais: Faites ceci, faites cela, ou bien je passe la frontière dans
vingt-quatre heures. Un gouvernement fédératif, au contraire, se sauve
par l'impossibilité même de répondre promptement; il se sauve par sa
lenteur. En gagnant deux mois de temps, il échappe à toute exigence
extérieure. Mais, en voulant rester indépendants, n'oubliez pas qu'il
faut que vous soyez amis de la France. Son amitié vous est nécessaire.
Vous l'avez obtenue depuis des siècles, et vous lui êtes redevables de
votre indépendance. Il ne faut à aucun prix que la Suisse devienne un
foyer d'intrigues et d'hostilités sourdes; qu'elle soit à la
Franche-Comté et à l'Alsace ce que les îles de Jersey et Guernesey sont
à la Bretagne et à la Vendée. Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la
France. Je ne le souffrirai pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre
constitution générale: là s'arrête mon savoir. Quant à vos constitutions
cantonales, c'est à vous à m'éclairer, et à me faire connaître vos
besoins. Je vous écouterai, et je chercherai à vous satisfaire, en
retranchant toutefois de vos lois les injustices barbares des temps
passés. En tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste,
digne d'un siècle éclairé, conforme à la nature de votre pays, simple,
et surtout économique. À ces conditions, il durera, et je veux qu'il
dure; car, si le gouvernement que nous allons constituer ensemble,
venait à tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour
m'emparer de la Suisse, ou que je n'ai pas su faire mieux: or, je ne
veux pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon
savoir.--

Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons
changées que pour les abréger. Il était impossible de penser avec plus
de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main à
l'oeuvre. La constitution fédérale fut discutée dans la réunion de tous
les députés suisses. Les constitutions cantonales furent préparées avec
les députés de chaque canton, et revisées en assemblée générale. Lorsque
les passions sont apaisées, et que le bon sens prévaut, la constitution
d'un peuple est facile à faire, car il s'agit d'écrire quelques idées
justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout le monde. Les passions des
Suisses étaient loin d'être entièrement apaisées; mais leurs députés
réunis à Paris étaient déjà plus calmes. Le déplacement, la présence
d'une autorité supérieure, bienveillante, éclairée, les avaient
sensiblement modifiés. Et, de plus, cette autorité était là pour leur
imposer ces idées justes, peu nombreuses, qui doivent subsister seules,
après que les orages des passions sont dissipés.

On s'arrêta aux dispositions qui suivent.

[En marge: Dispositions contenues dans l'acte de médiation.]

La chimère des unitaires fut écartée; il fut convenu que chaque canton
aurait sa constitution propre, sa législation civile, ses formes
judiciaires, son système d'impôts. Les cantons étaient confédérés
uniquement pour les intérêts communs à toute la confédération, et
surtout pour les relations avec les autres États. Cette confédération
devait avoir pour représentant une Diète, composée d'un envoyé par
chaque canton; et cet envoyé devait jouir d'une ou deux voix dans les
délibérations, suivant l'étendue de la population qu'il représentait.
Les représentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, Argovie et
Grisons, dont la population était de plus de cent mille âmes, devaient
posséder deux voix. Les autres n'en devaient posséder qu'une. La Diète
en comptait ainsi vingt-cinq. Elle était appelée à siéger tous les ans
pendant un mois, en changeant chaque année de résidence, pour se
transporter alternativement dans les cantons suivants: Fribourg, Berne,
Soleure, Bâle, Zurich, Lucerne. Le canton chez lequel la Diète siégeait,
était pour cette année canton directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou
bourgmestre, était pour cette même année landamman de la Suisse entière.
Il recevait les ministres étrangers, accréditait les ministres suisses,
convoquait la milice, exerçait, en un mot, les fonctions de pouvoir
exécutif de la confédération.

La Suisse devait avoir au service de la confédération une force
permanente de quinze mille hommes, comportant une dépense de 490,500
livres. La répartition de ce contingent, en hommes et en argent, était
faite par la constitution même, entre tous les cantons,
proportionnellement à leur population et à leur richesse. Mais tout
Suisse âgé de seize ans était soldat, membre de la milice, et pouvait
être au besoin appelé à défendre l'indépendance de l'Helvétie.

La confédération n'avait qu'une monnaie commune à toute la Suisse.

Elle n'avait plus de tarifs de douane qu'à sa frontière générale, et ces
tarifs devaient être approuvés par la Diète. Chaque canton encaissait à
son profit ce qui se percevait à sa frontière.

Les péages de nature féodale étaient supprimés. Il ne restait que ceux
qui étaient nécessaires à l'entretien des routes ou de la navigation. Un
canton qui violait un décret de la Diète, pouvait être traduit devant un
tribunal, composé des présidents des tribunaux criminels des autres
cantons.

C'étaient là les attributions fort restreintes du gouvernement central.
Les autres attributions de la souveraineté, non énoncées en l'acte
fédéral, étaient laissées à la souveraineté des cantons. Il était formé
dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales, tant débattues
entre les anciens États souverains et les États sujets, se trouvaient
résolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie, autrefois sujets de
Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse; le Tessin, autrefois
sujet d'Uri et d'Unterwalden, étaient constitués en cantons
indépendants. Les petits cantons, tels que Glaris, Appenzell, qu'on
avait agrandis, afin de les dénaturer, étaient débarrassés de
l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger. Le canton de
Saint-Gall était composé de tout ce dont on débarrassait Appenzell,
Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques accroissements. Si
aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell, Argovie, Bâle, Berne,
Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz,
Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on
ajoute Genève, alors département français, le Valais, constitué à part,
Neufchâtel, principauté appartenant à la Prusse, on a les vingt-deux
cantons existant aujourd'hui.

Quant au régime particulier imposé à chacun d'eux, on s'était conformé à
leur ancienne constitution locale, en la purgeant de ce qu'elle avait de
féodal ou d'aristocratique. Les _landsgemeinde_, ou assemblées des
citoyens âgés de vingt ans, se réunissant une fois par an, pour statuer
sur toutes les affaires, et nommer le landamman, étaient rétablies dans
les petits cantons démocratiques d'Appenzell, Glaris, Schwitz, Uri,
Unterwalden. On ne pouvait faire autrement sans les rejeter dans la
révolte. Le gouvernement de la bourgeoisie était rétabli à Berne,
Zurich, Bâle, et cantons semblables, mais à la condition que les rangs
en resteraient toujours ouverts. Moyennant qu'on possédât une propriété
de mille livres de revenu à Berne, de cinq cents à Zurich, on devenait
membre de la bourgeoisie gouvernante, et apte à toutes les fonctions
publiques. Il y avait, comme autrefois, un grand conseil chargé de faire
les lois, un petit conseil chargé de veiller à leur exécution, un avoyer
ou bourgmestre chargé des fonctions exécutives, sous la surveillance du
petit conseil. Dans les cantons chez lesquels la nature avait fait
naître des divisions administratives particulières, comme les _Rhodes
intérieurs et extérieurs_ dans l'Appenzell, les _Ligues_ dans les
Grisons, ces divisions étaient respectées et maintenues. C'était, en un
mot, l'ancienne constitution helvétique, corrigée d'après les principes
de la justice et les lumières du temps; c'était la vieille Suisse,
restée fédérative, mais accrue des pays sujets qu'on élevait à la
qualité de cantons, maintenue à l'état de démocratie pure, là où la
nature le voulait ainsi, à l'état de bourgeoisie gouvernante, mais point
exclusive, là où la nature commandait cette forme. Dans cette oeuvre si
juste; si sage, chaque parti gagnait et perdait quelque chose, gagnait
ce qu'il voulait de juste, perdait ce qu'il voulait d'injuste et de
tyrannique. Les unitaires voyaient disparaître leur chimère d'unité et
de démocratie absolues, mais ils gagnaient l'affranchissement des pays
sujets, et l'ouverture des rangs de la bourgeoisie dans les cantons
oligarchiques. Les oligarques voyaient disparaître les pays sujets
(Berne notamment perdait Argovie et Vaud), ils voyaient disparaître le
patriciat; mais ils obtenaient la suppression du gouvernement central,
et la consécration des droits de la propriété dans les villes riches,
telles que Zurich, Bâle et Berne.

[En marge: Choix des personnes chargées de mettre la nouvelle
Constitution en vigueur.]

Cependant l'oeuvre restait incomplète si, en arrêtant la forme des
institutions, on n'arrêtait pas en même temps le choix des personnes
appelées à la mettre en vigueur. En présentant la Constitution française
en l'an VIII, la Constitution italienne en l'an X, le Premier Consul
avait désigné, dans la Constitution même, les hommes chargés des
grandes fonctions constitutionnelles. C'était fort sage, car, lorsqu'il
s'agit de pacifier un pays long-temps agité, les hommes n'importent pas
moins que les choses.

La tendance ordinaire du Premier Consul était de tout remettre
sur-le-champ à sa place. Rappeler les hautes classes de la société au
pouvoir, sans en faire descendre les hommes qui par leur mérite s'y
étaient élevés, et en assurant à tous ceux qui en seraient dignes plus
tard le moyen de s'y élever à leur tour, voilà ce qu'il aurait fait tout
de suite en France, s'il l'avait pu. Mais il ne l'avait pas même essayé,
parce que l'ancienne aristocratie française était émigrée, ou à peine
revenue de l'émigration, et devenue, en émigrant, étrangère au pays et
aux affaires. De plus, il était obligé de prendre son point d'appui en
France même, dans l'un des partis qui la divisaient; et naturellement il
avait choisi ce point d'appui dans le parti révolutionnaire, qui était
le sien. En France donc, il s'était exclusivement entouré, du moins
alors, d'hommes appartenant à la révolution. Mais en Suisse il était
plus libre; il n'avait pas à s'appuyer sur un parti, car il agissait du
dehors, du faîte de la puissance française; il n'avait pas affaire, non
plus, à une aristocratie émigrée. Il n'hésita donc pas, et cédant aux
penchants naturels de son esprit, il appela par égale portion au pouvoir
les partisans de l'ancien régime et du nouveau. Des commissions, nommées
à Paris, devaient aller dans chaque canton, y porter la constitution
cantonale, et y choisir les individus appelés à faire partie des
nouvelles autorités. Il eut soin de placer dans chacune, et de manière
à s'y balancer à force égale, les révolutionnaires et les oligarques.
Ayant enfin à choisir le landamman de toute la confédération helvétique,
celui qui devait être le premier à exercer cette charge, il choisit
hardiment le personnage le plus distingué, mais le plus modéré du parti
oligarchique, M. d'Affry.

M. d'Affry était un homme sage et ferme, voué à la profession des armes,
attaché jadis au service de France, et citoyen du canton de Fribourg,
alors le moins agité des cantons de la confédération. En devenant
landamman, M. d'Affry élevait son canton à la qualité de canton
directeur. Un homme d'autrefois, raisonnable, militaire, attaché
d'habitude à la France, membre d'un canton tranquille, c'étaient là aux
yeux du Premier Consul des raisons décisives, et il nomma M. d'Affry.
D'ailleurs, après avoir bravé l'Europe en intervenant, il fallait ne pas
multiplier pour elle les impressions pénibles, en installant en Suisse
la démagogie et ses chefs turbulents. Il ne fallait ni faire cela, ni
s'attribuer la présidence de la République helvétique, comme on s'était
attribué celle de la République italienne. Rasseoir la Suisse en la
réformant sagement; l'arracher aux ennemis de la France en la laissant
indépendante et neutre, tel était le problème à résoudre. Il fut résolu
courageusement, prudemment, en quelques jours.

Quand ce bel ouvrage, qui, sous le titre d'Acte de médiation, a procuré
à la Suisse la plus longue période de repos et de bon gouvernement dont
elle ait joui depuis cinquante ans, quand ce bel ouvrage fut achevé, le
Premier Consul appela les députés réunis à Paris, le leur remit en
présence des quatre sénateurs qui avaient présidé à tout le travail,
leur fit une courte et forte allocution, leur recommanda l'union, la
modération, l'impartialité, la conduite en un mot qu'il tenait lui-même
en France, et les renvoya dans leur pairie, remplacer le gouvernement
provisoire et impuissant du landamman Dolder.

[En marge: Bon effet produit en Suisse et en Europe par l'acte de
médiation.]

Il y eut en Suisse de l'étonnement, des passions déçues et mécontentes,
mais dans les masses, uniquement sensibles au bien véritable, de la
soumission et de la reconnaissance. Ce sentiment se fit remarquer
surtout dans les petits cantons, qui, bien que vaincus, n'étaient pas
traités comme tels. En effet, M. Reding et les siens venaient d'être
immédiatement élargis. En Europe, il y eut autant de surprise que
d'admiration pour la promptitude de cette médiation, et sa parfaite
équité. C'était un nouvel acte de puissance morale, semblable à ceux que
le Premier Consul avait accomplis en Allemagne et en Italie, mais plus
habile, plus méritoire encore, s'il est possible, car l'Europe y était à
la fois bravée et respectée: bravée jusqu'où le voulait l'intérêt de la
France, respectée dans ses intérêts légitimes, qui étaient
l'indépendance et la neutralité du peuple suisse.

La Russie félicita vivement le Premier Consul d'avoir mené à si prompte
et si bonne fin une affaire aussi difficile. Le cabinet prussien, par
la bouche de M. d'Haugwitz, lui exprima son opinion dans les termes de
la plus chaleureuse approbation. L'Angleterre était stupéfaite,
embarrassée, comme privée d'un grief dont elle avait fait grand bruit.

[En marge: Discussions au Parlement d'Angleterre sur ce qui vient de se
passer en Suisse.]

Le Parlement, si redouté par MM. Addington et Hawkesbury, venait de
dépenser en vives discussions le temps que le Premier Consul avait
employé à constituer la Suisse. Ces discussions avaient été orageuses,
brillantes, dignes surtout d'admiration, quand M. Fox avait fait
entendre la voix de la justice et de l'humanité contre l'ardente
jalousie de ses compatriotes. Elles avaient révélé sans doute
l'insuffisance du cabinet Addington, mais aussi tellement fait ressortir
la violence du parti de la guerre, que ce parti était momentanément
affaibli dans le Parlement, et M. Addington un peu renforcé. Avec ce
ministre la paix recouvrait quelques-unes de ses chances perdues.

C'était le discours de la couronne, prononcé le 23 novembre, qui était
devenu le thème de ces discussions.--«Dans mes relations avec les
puissances étrangères, avait dit Sa Majesté Britannique, j'ai été
jusqu'à présent animé du désir sincère de consolider la paix. Il m'est
néanmoins impossible de perdre de vue, un seul instant, le sage et
antique système de politique qui lie intimement nos propres intérêts aux
intérêts des autres nations. Je ne puis donc être indifférent à tout
changement qui s'opère dans leur force, et dans leur position
respective. Ma conduite sera invariablement réglée par une juste
appréciation de la situation actuelle de l'Europe, et par une
sollicitude vigilante pour le bien permanent de mon peuple. Vous
penserez sans doute comme moi, qu'il est de notre devoir d'adopter les
mesures de sûreté les plus propres à offrir à mes sujets l'espoir de
conserver les avantages de la paix.»

À ce discours, qui marquait la nouvelle position prise par le cabinet
britannique à l'égard de la France, se trouvait jointe une demande de
subsides, pour porter à cinquante mille matelots l'armement de paix,
armement qui, selon les premières prévisions de M. Addington, devait
être de trente mille seulement. Les ministres ajoutaient qu'au premier
besoin cinquante vaisseaux de ligne pourraient, en moins d'un mois,
sortir des ports d'Angleterre.

[En marge: Discours de MM. Grenville et Canning.]

Le débat fut long et orageux, et le ministère put voir qu'il avait peu
gagné à faire des concessions au parti Grenville et Windham. M. Pitt
affecta d'être absent. Ses amis se chargèrent pour lui du rôle violent
qu'il dédaignait.--Comment! s'écrièrent MM. Grenville et Canning,
comment le ministère s'est-il enfin aperçu que nous avions des intérêts
sur le continent, que le soin de ces intérêts était une partie
importante de la politique anglaise, et qu'ils n'avaient cessé d'être
sacrifiés depuis la fausse paix signée avec la France? Quoi! c'est
l'invasion de la Suisse qui a conduit le ministère à s'en apercevoir!
c'est alors seulement qu'il a commencé à découvrir que nous étions
exclus du continent, que nos alliés y étaient immolés à l'ambition
insatiable de cette prétendue République française, qui n'a cessé de
menacer la société européenne d'un bouleversement démagogique, que pour
la menacer d'une affreuse tyrannie militaire! Vos yeux, disaient-ils à
MM. Addington et Hawkesbury, vos yeux étaient-ils donc fermés à la
lumière, pendant que se négociaient les préliminaires de la paix,
pendant que se négociait le traité définitif, pendant que ce traité
commençait à s'exécuter? Vous aviez à peine signé les préliminaires de
Londres, que notre éternel ennemi s'emparait ouvertement de la
République italienne, sous prétexte de s'en faire décerner la
présidence, s'adjugeait la Toscane, sous prétexte de la concéder à un
infant d'Espagne, et pour prix de cette fausse concession s'emparait de
la plus belle partie du continent américain, la Louisiane! Voilà ce
qu'il faisait ouvertement, le lendemain des préliminaires, pendant que
vous étiez occupés à négocier dans la ville d'Amiens; et cela ne
frappait pas vos yeux! Vous aviez à peine signé le traité définitif, _la
cire avec laquelle vous aviez imprimé sur ce traité les armes
d'Angleterre était à peine refroidie_, que déjà notre infatigable
ennemi, mettant à découvert les intentions qu'il vous avait adroitement
cachées, réunissait le Piémont à la France, et détrônait le digne roi de
Sardaigne, ce constant allié de l'Angleterre, qui lui est resté
invariablement fidèle pendant une lutte de dix années; qui, renfermé
dans sa capitale par les troupes du général Bonaparte, ne pouvant se
sauver que par une capitulation, ne voulait pas la signer parce qu'elle
contenait l'obligation de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne! Quand
le Portugal, quand Naples même nous fermaient leurs ports, le roi de
Sardaigne nous ouvrait les siens, et il a succombé pour avoir voulu nous
les laisser toujours ouverts! Mais ce n'est pas tout: le traité
définitif était conclu en mars; en juin le Piémont était réuni à la
France, et en août le gouvernement consulaire signifiait purement et
simplement à l'Europe que la Constitution germanique avait cessé
d'exister. Tous les États allemands étaient confondus, partagés comme
des lots que la France distribuait à qui lui plaisait; et la seule
puissance sur la force et la constance de laquelle nous ayons raison de
compter pour contenir l'ambition de notre ennemi, l'Autriche, a été
tellement affaiblie, abaissée, humiliée, que nous ne savons si elle
pourra se relever jamais! Et ce stathouder, que vous aviez promis de
faire indemniser dans une proportion égale à ses pertes, ce stathouder a
été traité d'une manière dérisoire pour lui, dérisoire pour vous, qui
vous étiez constitués les protecteurs de la maison d'Orange. Cette
maison reçoit pour le stathoudérat un misérable évêché, à peu près comme
la maison de Hanovre, qui s'est vue indignement dépouillée de ses
propriétés personnelles. On a dit souvent, s'écriait lord Grenville, que
l'Angleterre avait souffert à l'occasion du Hanovre; on ne le dira plus
cette fois, car c'est à cause de l'Angleterre que le Hanovre a souffert.
C'est parce qu'il était roi d'Angleterre, que le roi de Hanovre a été
ainsi dépouillé de son antique patrimoine. On n'a pas même observé les
formes de civilité qui sont d'usage entre puissances du même ordre: on
n'a pas fait part à votre roi que l'Allemagne, son ancienne patrie,
aujourd'hui encore son associée dans la Confédération, que l'Allemagne,
la plus vaste contrée du continent, allait être bouleversée de fond en
comble. Votre roi n'en a rien su, rien que ce qu'il a pu en apprendre
par un message du ministre Talleyrand au Sénat conservateur! L'Allemagne
n'est donc pas l'un de ces pays dont la situation importe à
l'Angleterre! Sans quoi, les ministres qui nous disent, par la bouche de
Sa Majesté, qu'ils ne resteraient pas insensibles à tout changement
considérable en Europe, seraient sortis en cette occasion de leur
stupeur et de leur engourdissement. Enfin, ces jours derniers, Parme a
encore disparu de la liste des États indépendants. Parme est devenu un
territoire dont le Premier Consul de la République française est libre
de disposer à son gré. Tout cela s'est accompli sous vos yeux et presque
sans interruption. Pas un mois, depuis les quatorze mois de cette paix
funeste, pas un mois ne s'est écoulé, sans être marqué par la chute d'un
État allié, ou ami de l'Angleterre. Vous n'avez rien vu, rien aperçu! et
tout à coup vous vous réveillez, pourquoi? en faveur de qui? en faveur
des braves Suisses, très-intéressants assurément, très-dignes de toute
la sympathie de l'Angleterre, mais pas plus intéressants pour elle que
le Piémont, que la Lombardie, que l'Allemagne. Et qu'avez-vous découvert
là de plus extraordinaire, de plus dommageable, que tout ce qui s'est
passé depuis quatorze mois? Quoi! rien n'attirait votre attention sur
le continent, ni le Piémont, ni la Lombardie, ni l'Allemagne? et ce sont
les Suisses seuls qui vous amènent à penser que l'Angleterre ne doit pas
rester insensible à l'équilibre des puissances européennes! Vous avez
été, disait M. Canning, les plus incapables des hommes; car, en
réclamant pour la Suisse, vous avez rendu l'Angleterre ridicule, vous
l'avez exposée au mépris de notre ennemi. À Constance se trouvait un
agent anglais connu de tout le monde; pourriez-vous nous dire ce qu'il y
a fait, le rôle qu'il y a joué? Il est de notoriété publique que vous
avez adressé des réclamations au Premier Consul de la République
française, en faveur de la Suisse; pourriez-vous nous dire ce qu'il vous
a répondu? Ce que nous savons, c'est que, depuis vos réclamations, les
Suisses ont déposé les armes devant les troupes françaises, et que les
députés de tous les cantons, réunis à Paris, reçoivent les lois du
Premier Consul. Vous réclamez donc au nom de la Grande-Bretagne sans
exiger qu'on vous écoute! Mieux valait vous taire, comme vous avez fait
quand le Piémont a disparu, quand l'Allemagne a été bouleversée, que de
réclamer sans être écoutés! Et il devait en être ainsi au surplus, quand
on parlait aussi inconsidérément qu'on s'était tu; quand on parlait sans
avoir préparé ses moyens, sans avoir ni une flotte, ni une armée, ni un
allié. Il faut ou se taire, ou élever la voix avec certitude d'être
entendu. On ne livre pas de la sorte la dignité d'une grande nation au
hasard. Vous nous demandez des subsides, qu'en voulez-vous faire? Si
c'est pour la paix, c'est trop; si c'est pour la guerre, ce n'est pas
assez. Nous vous les donnerons cependant, mais à condition que vous
laisserez le soin de les employer à l'homme que vous avez remplacé, et
qui seul peut sauver l'Angleterre de la crise dans laquelle vous l'avez
imprudemment précipitée.--

Les ministres anglais n'obtenaient donc pas même le prix de leurs
concessions au parti ennemi de la paix, car on leur reprochait jusqu'à
leurs réclamations en faveur de la Suisse; et, il faut le reconnaître,
il n'y avait que cela, mais il y avait cela de fondé, dans les reproches
de leurs adversaires. Leur conduite sous ce rapport avait été puérile.

Cependant, au milieu de ces déclamations, lord Grenville avait avancé
quelque chose de grave, et surtout de bien étrange pour un ancien
ministre des affaires étrangères. En reprochant à MM. Addington et
Hawkesbury d'avoir désarmé la flotte, licencié l'armée, évacué l'Égypte,
évacué le Cap, il les louait en un point, c'était de n'avoir pas encore
retiré les troupes anglaises de Malte. C'est par négligence, par
légèreté, que vous avez agi de la sorte, s'écriait-il; heureuse
légèreté, seule chose que nous puissions approuver en vous! Mais nous
espérons que vous ne laisserez pas échapper ce dernier gage, resté par
hasard en nos mains, et que vous le retiendrez, pour nous dédommager de
toutes les infractions aux traités, commises par notre insatiable
ennemi.--

On ne pouvait proclamer plus hardiment la violation des traités.

[En marge: Discours de M. Fox.]

Au milieu de ce déchaînement, l'éloquent et généreux Fox fit entendre
des paroles de bon sens, de modération et d'honneur national, dans la
vraie acception de ce dernier mot.--J'ai peu de relations avec les
membres du cabinet, dit-il, en s'adressant à l'opposition Grenville et
Canning, et je suis d'ailleurs peu habitué à défendre les ministres de
Sa Majesté; mais je suis étonné de tout ce que j'entends, étonné surtout
en songeant à ceux qui le disent. Certainement je suis affligé, plus
qu'aucun des honorables collègues et amis de M. Pitt, de la grandeur
croissante de la France, qui chaque jour s'étend en Europe et en
Amérique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les préventions
des honorables membres contre la République française. Mais enfin cet
accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui vous effraie, quand
s'est-il produit? Est-ce sous le ministère de MM. Addington et
Hawkesbury, ou bien sous le ministère de MM. Pitt et Grenville? Sous le
ministère de MM. Pitt et Grenville, la France n'avait-elle pas acquis la
ligne du Rhin, envahi la Hollande, la Suisse, l'Italie jusqu'à Naples?
Était-ce parce qu'on ne lui avait pas résisté, parce qu'on avait
souffert lâchement ses envahissements, qu'elle avait ainsi étendu ses
vastes bras? Il me semble que non, car MM. Pitt et Grenville avaient
noué la plus formidable des coalitions pour étouffer cette France
ambitieuse! Ils assiégeaient Valenciennes et Dunkerque, et destinaient
déjà la première de ces places à l'Autriche, la seconde à la
Grande-Bretagne. Cette France, à qui on reproche de s'ingérer par la
force dans les affaires d'autrui, on cherchait alors à l'envahir, pour
lui imposer un régime qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire
accepter la famille des Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par
un de ces mouvements sublimes, dont l'histoire doit conserver un éternel
souvenir, et conseiller l'imitation, la France a repoussé ses
envahisseurs. On ne lui a pas arraché Valenciennes et Dunkerque, on ne
lui a pas dicté des lois; elle en a, au contraire, dicté aux autres! Eh
bien, nous, quoique très-attachés à la cause de la Grande-Bretagne, nous
avons éprouvé un involontaire mouvement de sympathie pour ce généreux
élan de liberté et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en
cacher. Nos pères n'applaudissaient-ils pas à la résistance que la
Hollande opposait à la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre
n'a-t-elle pas applaudi à toute noble inspiration chez tous les peuples?
Et vous, qui déplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas
vous qui avez provoqué son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en
voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amenée à prendre la
Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez poussée à en
donner à la moitié du continent? Vous parlez de l'Italie; mais
n'était-elle pas au pouvoir des Français quand vous avez traité? Ne le
saviez-vous pas? N'était-ce pas une de vos doléances? Cette circonstance
a-t-elle empêché qu'on signât la paix? Et vous, collègues de M. Pitt,
qui sentiez alors combien cette paix était rendue nécessaire par les
souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle était indispensable
pour soulager des maux qui étaient votre ouvrage, vous consentiez à ce
que les ministres actuels la signassent pour vous! Pourquoi ne pas vous
y opposer alors? Et si vous ne vous y êtes pas opposés, pourquoi ne pas
souffrir aujourd'hui qu'ils en exécutent les conditions? Le roi de
Piémont vous intéresse fort, soit; mais l'Autriche, dont il était bien
plus l'allié que le vôtre, l'Autriche l'avait abandonné. Elle n'avait
pas même voulu le mentionner dans les négociations, de peur que
l'indemnité qui serait donnée à ce prince ne diminuât la part des États
vénitiens qu'elle convoitait pour elle-même. L'Angleterre aurait donc la
prétention de maintenir l'indépendance de l'Italie mieux que l'Autriche!
Vous parlez de l'Allemagne bouleversée; mais qu'a-t-on fait en
Allemagne? On a sécularisé les États ecclésiastiques, pour indemniser
les princes héréditaires, en vertu d'un article formel du traité de
Lunéville, traité signé neuf mois avant les préliminaires de Londres,
plus de douze mois avant le traité d'Amiens; et signé à quelle époque?
pendant que MM. Pitt et Grenville étaient ministres en Angleterre. Quand
MM. Addington et Hawkesbury sont arrivés au pouvoir, le prétendu partage
de l'Allemagne était convenu, promis, arrêté, au vu et au su de toute
l'Europe. C'est, à vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne:
plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consommé de moitié avec
la France. L'électeur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il était,
malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a été fort maltraité. Je
n'avais pas ouï dire qu'il fût très-mécontent de son lot; car, sans rien
perdre, il a obtenu un riche évêché. Au surplus, je soupçonne fort ceux
qui s'intéressent si vivement à l'électeur de Hanovre, qui montrent tant
de sollicitude pour lui, de chercher à gagner par cet intermédiaire la
confiance du roi d'Angleterre, et de travailler ainsi à se pousser dans
ses conseils. Sans doute la France est grande, plus grande que ne doit
le souhaiter un bon Anglais; mais sa grandeur, dont les derniers
ministres britanniques sont les auteurs, nous la connaissions avant les
préliminaires de Londres, avant les négociations d'Amiens; et ce ne
saurait être là un motif de violer des traités solennels. Veillez sur
l'exécution de ces traités; s'ils sont violés, réclamez la foi jurée:
c'est votre droit et votre devoir. Mais parce que la France nous
paraîtrait trop grande aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions
jugé d'abord, rompre un engagement solennel, retenir Malte, par exemple,
ce serait un indigne manque de foi, qui compromettrait l'honneur
britannique! Si véritablement les conditions du traité d'Amiens n'ont
pas été remplies, et jusqu'à ce qu'elles le soient, nous pouvons garder
Malte; mais pas un instant de plus. J'espère que nos ministres ne feront
pas dire d'eux ce qu'on disait des ministres français après les traités
d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient signés
avec la secrète pensée de les violer à la première occasion. J'en crois
MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une tache à l'honneur
de la Grande-Bretagne. Après tout, ces continuelles invectives contre la
grandeur de la France, ces terreurs qu'on cherche à exciter, ne servent
qu'à entretenir le trouble et la haine entre deux grands peuples. Je
suis certain que, s'il y avait à Paris une assemblée semblable à celle
qui discute ici, on parlerait de la marine anglaise, de sa domination
sur les mers, comme nous parlons dans cette enceinte des armées
françaises, de leur domination sur le continent. Je comprends entre deux
puissantes nations une noble rivalité; mais songer à la guerre, la
proposer parce qu'une nation grandit, parce qu'elle prospère, serait
insensé et inhumain. Si on vous annonçait que le Premier Consul fait un
canal pour amener la mer de Dieppe à Paris, il y a des gens qui le
croiraient, et qui vous proposeraient la guerre. On parle des
manufactures françaises, de leurs progrès: j'ai vu ces manufactures, je
les ai admirées; mais, s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains
pas plus que je ne crains la marine de la France. Je suis certain que
les manufactures anglaises l'emporteront quand la lutte s'établira entre
elles et les manufactures françaises. Qu'on les laisse donc essayer
leurs forces; mais qu'elles les essaient à Manchester, à Saint-Quentin.
C'est là que la lice est ouverte; c'est là le champ-clos dans lequel
doivent se rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le
succès des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Français
d'interdire l'arrivée de nos produits dans leurs ports; mais est-ce là
un droit dont vous puissiez empêcher l'exercice? Et vous qui vous
plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions plus
activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce souffre,
cela est possible; mais cela s'est vu à toutes les époques, après la
paix de 1763, après la paix de 1782. Il y avait alors des industries
développées par la guerre au delà de leurs proportions ordinaires, qui
devaient rentrer à la paix dans des limites plus étroites, et d'autres
en retour qui devaient prendre un plus grand développement. Que faire à
tout cela? Devons-nous donc, pour l'ambition de nos marchands, verser à
torrents le sang de la nation anglaise? Quant à moi, mon choix est fait.
S'il faut, pour des passions insensées, immoler des milliers d'hommes,
je reviens aux folies de l'antiquité: j'aime mieux que le sang coule
pour les expéditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidité
grossière de quelques marchands affamés d'or.--

[En marge: Succès du ministère anglais dans le Parlement; calme
momentané résultant de ce succès.]

Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincère ne
nuisait point à l'humanité, car on peut concilier ces deux sentiments
dans un coeur généreux, produisirent un grand effet sur le Parlement
d'Angleterre. On avait singulièrement exagéré les progrès de notre
industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute, commençaient
à renaître; mais on disait fait et accompli, ce qui était à peine
commencé; et ces exagérations, rapportées par le haut commerce,
s'étaient répandues d'une manière funeste dans toutes les classes de la
nation britannique. Les paroles éloquentes et sensées de M. Fox vinrent
atténuer à propos ces exagérations, et furent écoutées avec fruit,
quoiqu'il blessât les sympathies nationales. D'ailleurs, bien qu'on fût
mécontent, alarmé de notre grandeur, on ne voulait pas encore la guerre.
Le parti Grenville et Windham s'était compromis par sa violence. M. Fox
s'était honoré en prêtant appui au cabinet. On le croyait rapproché du
pouvoir par cette conduite toute nouvelle. On prétendait qu'il devait
renforcer bientôt ce faible ministère, qui avait joué dans les débats un
rôle médiocre et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix,
sans oser le dire lui-même. Du reste, l'adresse proposée en réponse au
discours de la couronne fut votée sans amendements; les subsides furent
votés de même. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvés, ce
qui plaisait à M. Addington, quoiqu'il fût peu ambitieux, et ce qui
plaisait bien davantage à lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus que
M. Addington à rester ministre. Cette espèce de succès disposait ces
deux hommes d'État à de meilleures relations avec la France, car ils
voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'étaient venus qu'avec la paix,
et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup de
canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'être appelé par toutes les classes
de la nation à prendre les rênes du gouvernement.

[En marge: Janv. 1803.]

[En marge: Les deux ambassadeurs se rendent à leur poste; lord Withworth
part pour Paris, le général Andréossy pour Londres.]

[En marge: Ce qui se passait alors dans l'âme du Premier Consul.]

L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait
disparaître le grief principal, et lord Hawkesbury avait demandé que
l'on fît partir pour Londres l'ambassadeur de France, le général
Andréossy, offrant de faire partir pour Paris lord Withworth,
ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prêta volontiers, car,
malgré quelques mouvements de colère excités dans son âme par la
malveillance britannique, malgré les images d'une grandeur inouïe qu'il
entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il était encore tourné
tout entier à la paix. En le provoquant, en l'irritant, on le portait
sans doute à se dire qu'après tout la guerre était sa vocation
naturelle, son origine, sa destinée peut-être; qu'il savait gouverner
d'une manière supérieure, mais qu'avant de gouverner il avait su
combattre; que c'était là sa profession, son art par excellence; et que
si Moreau avec les armées françaises était arrivé jusqu'aux portes de
Vienne, il irait bien au delà. Il se répétait trop souvent ces choses,
et, dans ce moment, en effet, de singulières visions s'offraient
quelquefois à son esprit. Il voyait des empires détruits, l'Europe
refaite, et son pouvoir consulaire changé en une couronne, qui ne serait
pas moins que la couronne de Charlemagne. Quiconque le menaçait, ou
l'irritait, faisait surgir l'une après l'autre dans sa vaste
intelligence ces images fatales et séduisantes. Il était facile de s'en
apercevoir à l'étrange grandeur de son langage journalier, aux dépêches
qu'il dictait à son ministre des affaires étrangères, aux mille lettres
enfin qu'il adressait aux agents de l'administration. Toutefois il se
disait aussi que toute cette grandeur ne pouvait lui manquer tôt ou
tard, et il trouvait que la paix avait trop peu duré, que
Saint-Domingue n'était pas définitivement reconquis, que la Louisiane
n'était pas occupée, que la marine française n'était pas rétablie. À son
avis, il lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans
encore d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier
Consul partageait cette passion des grandes constructions, qui est
naturelle aux fondateurs d'empires; il prenait goût à ces places fortes
qu'il élevait en Italie, à ces vastes routes qu'il perçait dans les
Alpes, à ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, à
ces canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il
jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout
cela dans un profond repos, qui devait lui être doux après avoir livré
tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tant de hasards
sa fortune et sa vie.

[En marge: Caractère de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.]

[En marge: Accueil qu'on lui fait à Paris.]

Le Premier Consul désirait donc sincèrement la continuation de la paix,
et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En
conséquence, il fit partir le général Andréossy pour Londres, et reçut
avec une grande distinction lord Withworth à Paris. Ce personnage,
destiné à représenter Georges III en France, était un vrai gentilhomme
anglais, simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé,
droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et tout
à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, qui étaient
nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable, comme
l'était celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme d'esprit
plutôt qu'un grand seigneur, et l'un et l'autre si on avait pu, auprès
d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'être flatté et ménagé.
Cependant ce n'est pas dans le premier instant que les défauts de
caractère se font sentir dans les relations. Au début tout se passe
bien. Lord Withworth fut accueilli à merveille; son épouse, la duchesse
de Dorset, très-grande dame d'Angleterre, fut l'objet des attentions les
plus délicates. Le Premier Consul donna pour l'ambassadeur et pour
l'ambassadrice de belles fêtes, tant à Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M.
de Talleyrand déploya pour les bien recevoir tout le savoir-faire, toute
l'élégance de moeurs, qui le distinguaient. Les deux consuls Cambacérès
et Lebrun eurent ordre de s'y employer eux-mêmes, et ils s'y prirent de
leur mieux. À tous ces soins on joignit le soin plus flatteur encore de
les publier.

Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre à l'égard de la France,
beaucoup d'orgueil blessé, bien que l'intérêt y eût sa grande part. Ces
égards, prodigués par le Premier Consul à l'ambassadeur britannique,
produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion publique à Londres,
et ramenèrent un instant les coeurs à des sentiments meilleurs. Le
général Andréossy s'en ressentit lui-même, et reçut un accueil flatteur,
tout à fait semblable à celui que recevait lord Withworth à Paris. Les
mois de décembre et de janvier firent naître une espèce de calme. Les
fonds, qui avaient baissé dans les deux pays, se relevèrent
sensiblement, et reprirent le taux auquel ils étaient parvenus dans le
moment de la plus grande confiance. Le cinq pour cent était à 57 ou 58
francs en France.

[En marge: Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.]

L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut
même plus calme, car au dedans la situation était parfaitement assise,
tandis que l'année précédente l'opposition du Tribunat, sans donner de
l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires,
consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant à leurs
subordonnés qu'à la société parisienne et étrangère. Les classes
commerçantes étaient satisfaites du mouvement général des affaires. Un
sentiment de bien-être se répandait partout, et finissait même par
gagner les cercles de l'émigration rentrée. Chaque jour on voyait un
personnage, porteur d'un grand nom, se détacher du groupe oisif, agité,
médisant, de l'ancienne noblesse française, pour venir solliciter des
places de magistrature ou de finance, dans les salons graves et
monotones des consuls Cambacérès et Lebrun. D'autres allaient jusque
chez madame Bonaparte demander des places dans la nouvelle cour. On
parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les enviait au fond, et
on n'était pas loin de les imiter.

[En marge: Embarras du cabinet britannique à l'égard de Malte, qu'il
voudrait, mais n'ose pas évacuer.]

Cet état de choses avait duré une partie de l'hiver, et aurait pu durer
long-temps encore, sans une circonstance dont on commençait à sentir
l'embarras dans le cabinet britannique; c'était le délai apporté à
l'évacuation de Malte. En commettant la faute grave de contremander
cette évacuation, on avait fait naître chez le peuple anglais une
tentation bien dangereuse, celle de garder une position qui dominait la
Méditerranée. Il aurait fallu, ou un ministère puissant en Angleterre,
ou une concession quelconque de la part de la France, pour rendre
possible l'abandon d'un gage aussi précieux. Or le ministère puissant en
Angleterre n'existait pas, et le Premier Consul n'était pas assez
accommodant pour créer à celui qui existait, des facilités par des
sacrifices. Tout ce qu'on pouvait attendre de lui, c'est qu'il ne mît
pas une trop grande précipitation à exiger l'exécution des traités.

[En marge: La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et
fournit aux Anglais une occasion d'évacuer l'île.]

Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette
situation. On avait eu jusqu'ici un prétexte pour différer l'exécution
du traité d'Amiens à l'égard de Malte; c'était le refus de la Russie
d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses établi, dans cette île.
Mais le cabinet russe, appréciant le danger de ce refus, et voulant
sincèrement concourir au maintien de la paix, s'était hâté de revenir
sur sa première détermination, par un mouvement d'honnêteté qui honorait
le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif à ce changement, il
avait mis quelques conditions insignifiantes à sa garantie, telles que
la reconnaissance par toutes les puissances de la souveraineté de
l'ordre sur l'île de Malte, l'introduction des natifs dans le
gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces conditions ne
changeaient rien au traité, car elles s'y trouvaient à peu près
contenues. La Prusse, tout aussi pressée d'assurer la paix, était
également revenue sur sa première détermination, et avait accordé sa
garantie dans les mêmes termes que la Russie. Le Premier Consul s'était
empressé d'adhérer aux conditions nouvelles, ajoutées à l'article X du
traité d'Amiens, et les avait formellement acceptées.

[En marge: Le cabinet anglais est disposé à saisir l'occasion d'évacuer
Malte.]

Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptât la
garantie, telle qu'elle était donnée, ou qu'il se constituât en état de
mauvaise foi évidente, car les nouvelles clauses imaginées par la Russie
étaient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas raisonnablement
les refuser. Quoique embarrassé dans les difficultés qu'il avait créées
lui-même, il était disposé cependant à saisir le dernier acte du
gouvernement russe, comme une occasion naturelle d'évacuer Malte, sauf à
exiger quelques précautions apparentes à l'égard de l'Égypte et de
l'Orient, lorsque survint tout à coup un incident malheureux, qui servit
de prétexte à sa mauvaise foi, s'il était de mauvaise foi, ou
d'épouvantail à sa faiblesse, s'il n'était que faible.

[En marge: Incident malheureux qui fait renaître toutes les difficultés
de l'évacuation.]

[En marge: Insertion au _Moniteur_ du rapport du colonel Sébastiani sur
sa mission en Orient.]

[En marge: Effet produit pas cette insertion.]

[En marge: Nouvelle agitation en Angleterre.]

[En marge: Le Premier Consul, blessé de ce qui se passe à Londres,
provoque une explication long-temps différée au sujet de Malte et
d'Alexandrie.]

On a déjà vu que le colonel Sébastiani avait été envoyé à Tunis, et de
Tunis en Égypte, pour s'assurer si les Anglais étaient prêts ou non à
quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les Mamelucks
et les Turcs, pour rétablir la protection française sur les chrétiens,
et porter au général Brune, notre ambassadeur à Constantinople, une
nouvelle confirmation de ses premières instructions. Le colonel avait
parfaitement rempli sa mission; il avait trouvé les Anglais établis dans
Alexandrie, et ne paraissant pas disposés à en sortir, les Turcs en
guerre acharnée avec les Mamelucks, les Français vivement regrettés
depuis qu'on avait pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs,
et l'Orient retentissant encore du nom du général Bonaparte. Il avait
mentionné tout cela; il avait même ajouté que dans la situation de
l'Égypte, placée entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un
corps de six mille Français pour la reconquérir. Ce rapport, quoique
mesuré, ne pouvait être publié sans inconvénient, parce qu'il avait été
écrit pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses,
qui n'étaient bonnes à dire qu'à lui. Par exemple, le colonel Sébastiani
s'y plaignait amèrement du général anglais Stuart, qui occupait
Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner au
Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne
songeaient pas encore à évacuer l'Égypte. C'est ce qui décida le Premier
Consul à le faire insérer au _Moniteur_. Il trouvait qu'on prenait de
grandes libertés, relativement à l'exécution du traité d'Amiens; et,
quoiqu'il n'eût pas encore voulu se montrer pressant au sujet de Malte
et d'Alexandrie, cependant il n'était pas fâché de mettre les Anglais
publiquement en demeure, en faisant connaître un document qui prouvait
leur lenteur à remplir leurs engagements, et le mauvais vouloir de leurs
officiers envers les nôtres. Ce rapport fut inséré dans le _Moniteur_ du
30 janvier. Peu remarqué en France, il produisit en Angleterre une
sensation aussi vive qu'imprévue. L'expédition d'Égypte avait laissé
chez les Anglais une extrême susceptibilité pour tout ce qui touchait à
cette contrée; et ils croyaient toujours voir une armée française prête
à s'embarquer à Toulon pour Alexandrie. Le récit d'un officier, exposant
l'état misérable des Turcs en Égypte, la facilité de les en chasser, la
vivacité des souvenirs laissés par les Français, et se plaignant surtout
des mauvais procédés d'un officier britannique, les alarma, les blessa,
les fit sortir du calme dans lequel ils commençaient à rentrer.
Cependant, cet effet n'eût été que passager, si les partis ne se fussent
attachés à l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se mirent à crier
plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes généreux, tels
que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'épuisaient vainement à dire qu'il n'y
avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et que si le Premier
Consul avait eu des projets sur l'Égypte, il ne les aurait pas publiés.
On ne voulait point les écouter, on déclamait avec violence; on disait
que l'armée anglaise était insultée, et qu'il fallait une éclatante
réparation pour venger son honneur outragé. L'impression produite à
Londres revint à Paris comme un son réfléchi par de nombreux échos. Le
Premier Consul, blessé de voir ses intentions toujours dénaturées, finit
par perdre patience. Il trouva singulier que des gens qui étaient ses
redevables, car ils étaient en retard sur deux points essentiels,
l'évacuation d'Alexandrie et de Malte, fussent si prompts à se plaindre,
quand on aurait eu au contraire des plaintes à leur adresser. Il
chargea donc M. de Talleyrand à Paris, le général Andréossy à Londres,
d'en finir, et d'avoir une explication catégorique sur l'exécution des
traités si long-temps différée.

[En marge: Première manifestation de l'intention du cabinet britannique
à l'égard de Malte.]

L'explication venait mal à propos dans le moment. Les ministres anglais,
osant à peine évacuer Malte avant la publication du rapport du colonel
Sébastiani, en étaient moins capables encore depuis l'effet de ce
rapport. Ils refusèrent de s'expliquer, en appuyant leur refus sur des
motifs qui, pour la première fois, laissaient apercevoir des intentions
suspectes. Lord Withworth fut chargé de soutenir qu'il était dû à
l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par la France;
que le traité d'Amiens avait été fondé sur ce principe, car c'était en
considération des conquêtes faites par l'une des deux puissances en
Europe, qu'on avait accordé à l'autre de nombreuses possessions en
Amérique et dans l'Inde; que la France s'étant, depuis la paix, adjugé
de nouveaux territoires, et une nouvelle extension d'influence, il
serait dû à l'Angleterre des équivalents; que, par ce motif, on aurait
pu refuser de rendre Malte; mais que, par désir de conserver la paix, on
était prêt à évacuer cette île, sans avoir la pensée de demander aucune
compensation, lorsqu'était survenu le rapport du colonel Sébastiani, et
que, depuis la publication de ce rapport, le cabinet britannique avait
pris le parti de ne rien accorder relativement à Malte, qu'à la
condition d'une double satisfaction, premièrement sur l'outrage fait à
l'armée anglaise, secondement sur les vues du Premier Consul à l'égard
de l'Égypte, vues qui étaient exprimées dans le rapport en question, de
manière à blesser et à inquiéter sa majesté britannique.

[En marge: Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement
avec l'ambassadeur d'Angleterre.]

Quand cette déclaration fut adressée à M. de Talleyrand, il en ressentit
la plus vive surprise. Quoiqu'il comprît les ombrages que devait causer
en Angleterre tout ce qui touchait à l'Égypte, il ne pouvait pas se
figurer que la disposition à rendre Malte étant vraie, cette disposition
put être changée pour un motif aussi insignifiant que le rapport du
colonel Sébastiani. Il en fit part au Premier Consul, qui en fut surpris
à son tour, mais, suivant son caractère, plus irrité que surpris.
Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec lui, qu'il fallait sortir
d'une situation pénible, intolérable, et pire que la guerre. Le Premier
Consul se dit que, si les Anglais désiraient garder Malte, et que si
toutes leurs récriminations n'étaient que de purs prétextes, destinés à
cacher ce désir, il fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur
faire comprendre que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou
l'ébranler était impossible; que si, au contraire, les inquiétudes
qu'ils affichaient étaient sincères, il fallait les rassurer, en leur
faisant connaître ses intentions avec une vérité de langage qui ne leur
laissât aucun doute. Il résolut donc de voir lui-même lord Withworth, de
parler à cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui
bien persuader que son parti était pris sur deux points, l'évacuation de
Malte, qu'il voulait exiger impérieusement, et la paix, dont il
désirait le maintien de très-bonne foi, quand il aurait obtenu
l'exécution des traités. C'était un essai nouveau qu'il allait faire;
celui de tout dire, tout absolument, même ce qu'on ne dit jamais à ses
ennemis, afin de calmer leur défiance, s'ils n'étaient que défiants, ou
de les convaincre de fausseté, s'ils étaient de mauvaise foi. Il en
devait résulter, comme on va le voir, une scène étrange.

[En marge: Fév. 1803.]

[En marge: Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18
février.]

Le 18 février au soir, il invita lord Withworth à se rendre aux
Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à
travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir l'ambassadeur
à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.[7] Il lui dit
qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin de le
convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses ministres ne
pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il récapitula ses
rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin qu'il avait mis à
offrir la paix le jour même de son avénement au Consulat, les refus
qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il avait renoué les
négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et enfin les
concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion de la paix
d'Amiens. Puis il exprima le chagrin qu'il ressentait de voir ses
efforts, pour bien vivre avec la Grande-Bretagne, payés de si peu de
retour. Il rappela les mauvais procédés qui avaient immédiatement suivi
la cessation des hostilités, le déchaînement des gazettes anglaises, la
licence permise aux gazettes des émigrés, licence injustifiable par les
principes de la constitution britannique; les pensions accordées à
Georges et à ses complices, les continuelles descentes de chouans aux
îles de Jersey et Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus
avec les insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en
Italie, pour susciter partout des difficultés à la France.--Chaque vent,
s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne
m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà
parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, ne
voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à moi,
exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à évacuer
Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en moins de deux
mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces pays. Il y a dix
mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et les troupes
anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est inutile de
chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix, voulez-vous la
guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le dire; nous la ferons,
avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une des deux nations.
Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et Malte. Car, ajouta
le Premier Consul avec l'accent d'une résolution inébranlable, ce rocher
de Malte, sur lequel on a élevé tant de fortifications, a sans doute une
grande importance sous le rapport maritime, mais il en a une bien plus
grande à mes yeux, c'est d'intéresser au plus haut point l'honneur de la
France. Que dirait le monde, si nous laissions violer un traité solennel
signé avec nous? Il douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est
pris: j'aime mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre
que de Malte!--

         [Note 7: Le Premier Consul raconta le jour même cette
         conversation au ministre des relations extérieures, pour
         qu'on en fît part à nos ministres près les cours étrangères.
         Il en parla à ses collègues, et à plusieurs personnes, qui en
         consignèrent le souvenir. Enfin lord Withworth la transmit
         intégralement à son cabinet. Elle circula dans toute
         l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes.
         C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru
         incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne
         non pas les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis
         la vérité.]

Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre
patrie!

Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène à
laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du Premier
Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois les haines
qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux nations; il fit
valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne donnaient pas le
moyen de réprimer la licence des écrivains; il expliqua enfin les
pensions accordées aux chouans comme la rémunération de services passés,
mais non comme le payement de services futurs (singulier aveu dans la
bouche d'un ambassadeur), et l'accueil fait aux princes émigrés, comme
un acte d'hospitalité envers le malheur, hospitalité noblement en usage
chez la nation britannique. Tout cela ne pouvait justifier ni la
tolérance accordée aux pamphlétaires français, ni les pensions allouées
à des assassins, ni les insignes de l'ancienne royauté permis aux
princes de Bourbon. Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur
combien sa réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet
important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à
l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était
accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua
le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la garantie
des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître Ruspoli.
Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les changements
survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel Sébastiani, avaient
suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier Consul interrompit
l'ambassadeur anglais.--De quels changements voulez-vous parler, lui
dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la République italienne, qui
m'a été déférée avant la signature du traité d'Amiens. Ce n'est pas de
l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous était connue avant ce même
traité, car on vous a demandé, et vous avez fait espérer la
reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc pas de cela que
vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de la Suisse? En
vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont peu ajouté à la
réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous n'avez pas
aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le Piémont, même avant
le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce que je voulais en faire;
je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à vous. Je n'ai jamais consenti,
quand on me l'a demandé, à promettre le rétablissement de la maison de
Sardaigne dans ses États; je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle
une indemnité déterminée. Vous saviez donc que j'avais le projet de
réunir le Piémont à la France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne
change en rien mon pouvoir sur l'Italie, qui est absolu, que je veux
tel, et qui restera tel. Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus
que je n'y souffrirais pas une contre-révolution. Mais toutes ces
allégations ne peuvent être prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe,
depuis le traité d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était.
Je vous aurais appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si
vous m'aviez montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans
tout ce que j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et
assurer la paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il
quelque part un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun,
vous le savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous
dites du rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de
deux grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur
l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup
pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à
recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous
jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée.
L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer
autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la France
en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, je ne précipiterai pas les
événements. Si je l'avais voulu, avec les nombreux armements que
j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en diriger un sur Alexandrie.
Les quatre mille hommes que vous avez là n'étaient pas pour moi un
obstacle. Ils auraient été, au contraire, mon excuse. J'aurais envahi
l'Égypte à l'improviste, et, cette fois, vous ne me l'auriez plus
arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil. Croyez-vous, ajouta le
Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du pouvoir que j'exerce
aujourd'hui sur l'opinion de la France et de l'Europe? Non, ce pouvoir
n'est pas assez grand pour me permettre impunément une agression non
motivée. L'opinion de l'Europe se tournerait à l'instant contre moi; mon
ascendant politique serait perdu; et quant à la France, j'ai besoin de
lui prouver qu'on m'a fait la guerre, que je ne l'ai point provoquée,
pour obtenir d'elle l'élan, l'enthousiasme, que je veux exciter contre
vous, si vous m'amenez à combattre. Il faut que vous ayez tous les
torts, et que je n'en aie pas un seul. Je ne médite donc aucune
agression. Tout ce que j'avais à faire en Allemagne et en Italie, est
fait; et je n'ai rien fait que je n'eusse annoncé, avoué ou consigné
d'avance dans un traité. Maintenant, si vous doutez de mon désir de
conserver la paix, écoutez, et jugez à quel point je suis sincère. Bien
jeune encore, je suis arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles
il serait difficile d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous
que je veuille les risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre
avec l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de Vienne. Si j'ai la
guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent, je vous en
interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de Tarente. Vous
nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous ferez du
continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous de
l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens plus
directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une immense
flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être ensevelir au
fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une étrange
témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!--Et en disant ces mots,
le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur, se mit à
énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle entreprise;
la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il faudrait jeter
dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, pour essayer de
détruire l'Angleterre; et toujours insistant davantage, toujours
montrant la chance de périr supérieure à la chance de réussir, il
ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire: cette témérité,
milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez, je suis résolu à
la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne. Avec moi, cette
grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut avoir avec aucun
autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment on rend possible,
ce qui paraît impossible au commun des hommes; et, si je réussis, vos
derniers neveux pleureront en larmes de sang la résolution que vous
m'aurez forcé de prendre. Voyez, reprit le Premier Consul, si je dois,
puissant, heureux, paisible, comme je suis aujourd'hui, si je dois
risquer puissance, bonheur, repos, dans une telle entreprise, et si,
quand je dis que je veux la paix, je ne suis pas sincère. Puis, se
calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut mieux pour vous, pour moi, me
satisfaire dans la limite des traités. Il faut évacuer Malte, ne pas
souffrir mes assassins en Angleterre, me laisser injurier, si vous
voulez, par les journaux anglais, mais non par ces misérables émigrés,
qui déshonorent la protection que vous leur accordez, et que la loi de
l'Alien-bill vous permet d'expulser d'Angleterre. Agissez cordialement
avec moi, et je vous promets, de mon côté, une cordialité entière; je
vous promets de continuels efforts pour concilier nos intérêts dans ce
qu'ils ont de conciliable. Voyez quelle puissance nous exercerions sur
le monde, si nous parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez
une marine qu'en dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes
mes ressources, je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille
hommes prêts à marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les
conduire. Si vous êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre.
Songeons donc à nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons
à volonté les destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de
l'humanité et de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre
réunies.--

Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, troublé
l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malheureusement, quoiqu'il fût un fort
honnête homme, n'était pas capable d'apprécier la grandeur et la
sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait fallu les deux
nations assemblées pour entendre un pareil entretien, et pour y
répondre.

Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il
allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif,
conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui fixait
cette ouverture au 1er ventôse (20 février); que, suivant l'usage, il
présenterait l'exposé annuel de la situation de la République, et qu'il
ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre d'y trouver les
intentions du gouvernement français, aussi nettement exprimées qu'elles
l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord Withworth se retira pour
rendre compte à son cabinet de ce qu'il venait de voir et d'entendre.

[En marge: Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture du
Corps Législatif.]

En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de la
situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais
gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit
dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les
esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante promptitude
et sans trouble, les traces des discordes civiles partout effacées, le
commerce reprenant son activité, l'agriculture en progrès, les revenus
de l'État croissant à vue d'oeil, les travaux publics se développant
avec une célérité prodigieuse, les ouvrages défensifs sur les Alpes,
sur le Rhin, sur les côtes, marchant avec une égale rapidité, l'Europe
dirigée tout entière par l'influence de la France, et sans qu'elle en
fût blessée, sauf l'Angleterre, tel est le tableau que le Premier Consul
avait à présenter, et qu'il avait tracé de main de maître. Le lendemain
de l'ouverture, 21 février (2 ventôse), trois orateurs du gouvernement
portèrent cet exposé au Corps Législatif, suivant l'usage introduit sous
le Consulat, et cette lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle
devait produire partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet
d'une curiosité générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout
d'une précision si catégorique, qu'il devait amener une solution
prochaine. Après avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires
germaniques, la pacification de la Suisse, la politique conservatrice de
la France à l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les
troupes britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le
gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant il
venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en Europe la
garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée. Quant à
l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être prochaine ou
non, mais il ajoutait ces paroles significatives:

[En marge: Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.]

«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui
est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le
gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
essentiellement lié à la stricte exécution des traités.

«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une
haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les
conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.

«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la
prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille
hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger.
Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations,
qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!

«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera
point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le
dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui
lutter contre la France.

«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera
dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
l'humanité.

[En marge: Mars 1803.]

«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
relations des deux gouvernements prendront ce caractère de bienveillance
qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos fera oublier les
longues calamités d'une guerre désastreuse; et la France et
l'Angleterre, en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la
reconnaissance du monde entier.»

Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à ce
qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le _Discours de la
Couronne_, mais au _message_ du président des États-Unis. C'est là ce
qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels entrait le
Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis qui
divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer librement
sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au
gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien
dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était
surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile
que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à ses
seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier Consul se
donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait aucun dans le
fond.

[En marge: Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la
République.]

Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais
trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le
rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés au
Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne[8]. Ces mots
intempestifs, sur l'impuissance où était l'Angleterre de lutter seule
contre la France, soulevèrent tous les coeurs anglais. Joignez à cela
que le Premier Consul avait accompagné ce dernier document d'une note
qui demandait au gouvernement britannique de s'expliquer définitivement
sur l'évacuation de Malte.

         [Note 8: J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un
         des plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me
         dire après quarante ans, quand le temps avait effacé en lui
         toutes les passions de cette époque, que ces mots où il était
         dit que l'Angleterre, seule, ne pouvait pas lutter contre la
         France, avaient soulevé tous les coeurs anglais, et qu'à
         partir de ce jour la déclaration de guerre avait pu être
         considérée comme inévitable.]

Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de
déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si
disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand,
car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel, ni
promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse.
Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant quoi
faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce qui est
quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une manière
d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui peut
devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on veut
les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une satisfaction
momentanée.

[En marge: Message du roi d'Angleterre au Parlement.]

Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:

«GEORGES, roi......

«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que, des
préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de
France et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de nouvelles
mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique les
préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions
coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le
gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le
résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette
communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles
partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation
de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance
sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la
mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances
paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts
essentiels de son peuple.»

On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il
reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose
d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y
avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en
état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart en
flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup dans
nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait pas à
équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port hollandais
d'Helvoetsluis, une faible expédition de deux vaisseaux et deux
frégates, portant trois mille hommes, et notoirement destinés à la
Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces depuis quelques
mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute l'Europe. Dire
que ces armements, destinés en apparence aux colonies, pourraient avoir
en réalité un autre but, était une insinuation des plus offensantes.
Prétendre enfin qu'il existait des discussions de grande importance
entre les deux gouvernements, était bien imprudent, car, jusque-là, tout
s'était borné à quelques mots relatifs à Malte, proférés par la France,
et restés sans réponse de la part de l'Angleterre. Faire de cela une
contestation, c'était déclarer sur-le-champ qu'on entendait se refuser à
l'exécution des traités, à moins qu'on ne prétendît que quelques
expressions recueillies dans le rapport du colonel Sébastiani, ou dans
l'exposé de l'état de la République, constituaient un grief suffisant
pour mettre sur pied toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne
pouvait donc soutenir d'examen; il était à la fois inexact et blessant.

[En marge: Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi
d'Angleterre.]

Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le gouvernement
auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ l'impression que
le message au Parlement produirait sur le général Bonaparte. Aussi n'en
donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec beaucoup de regret, et en
pressant ce ministre de courir chez le général, pour le calmer, pour lui
persuader que ce n'était pas là une déclaration de guerre, mais une
simple mesure de précaution. M. de Talleyrand se transporta sur-le-champ
aux Tuileries, et ne réussit guère auprès du maître fougueux qui les
occupait. Il le trouva profondément irrité de l'initiative si brusque
prise par le cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne
motivait, semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se
sentait bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le
cabinet britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans
son message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les
ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré
entre les deux cabinets.

[En marge: Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du
corps diplomatique.]

M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein à son
ressentiment, et que, s'il fallait se résoudre à la guerre, il
laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'était bien
l'intention du Premier Consul, mais il lui était difficile de se
contenir, tant il se sentait blessé. Le message avait été communiqué le
8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11 à Paris.
Malheureusement, le surlendemain était un dimanche, jour où l'on
recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosité bien
naturelle y avait attiré tous les ministres étrangers, qui désiraient
voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout
celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de
l'audience, le Premier Consul était auprès de madame Bonaparte, dans son
appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors être son héritier, et
qui était le nouveau-né de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais.
M. de Rémusat, préfet du palais, annonça que le cercle était formé, et
entre autres noms prononça celui de lord Withworth. Ce nom produisit sur
le Premier Consul une impression visible; il laissa l'enfant dont il
s'occupait, prit brusquement la main de madame Bonaparte, franchit la
porte qui s'ouvrait sur le salon de réception, passa devant les
ministres étrangers qui se pressaient sur ses pas, et alla droit au
représentant de la Grande-Bretagne.--Milord, lui dit-il avec une
agitation extrême, avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque
sans attendre sa réponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?--Non,
général, répondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons
trop les avantages de la paix.--Vous voulez donc la guerre, continua le
Premier Consul d'une voix très-haute, et de manière à être entendu de
tous les assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc
que nous nous battions dix ans encore? Comment a-t-on osé dire que la
France armait? On en a imposé au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans
nos ports; tous les vaisseaux capables de servir ont été expédiés à
Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de la
Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destiné pour
la Louisiane. On a dit qu'il y avait un différend entre la France et
l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'île de
Malte n'a pas été évacuée dans le délai prescrit; mais je n'imagine pas
que vos ministres veuillent manquer à la loyauté anglaise, en refusant
d'exécuter un traité solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas dit
encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous ayez
voulu intimider le peuple français: on peut le tuer, milord;
l'intimider, jamais!--L'ambassadeur, surpris, et un peu troublé, malgré
son sang-froid, répondit qu'on ne voulait ni l'un ni l'autre; qu'on
cherchait, au contraire, à vivre en bonne intelligence avec la
France.--Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter les
traités! Malheur à qui ne respecte pas les traités!--Il passa ensuite
devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que les Anglais
ne voulaient pas évacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir leurs
engagements, et que désormais il faudrait _couvrir les traités d'un
crêpe noir_. Il continua sa marche, aperçut le ministre de Suède, dont
la présence lui rappela les dépêches ridicules adressées à la Diète
germanique, et rendues publiques dans le moment même.--Votre roi, lui
dit-il, oublie donc que la Suède n'est plus au temps de Gustave-Adolphe;
qu'elle est descendue au troisième rang des puissances?--Il acheva de
parcourir le cercle, toujours agité, le regard étincelant, effrayant
comme la puissance en courroux, mais dépourvu de la dignité calme qui
lui sied si bien.

Sentant cependant qu'il était sorti de la mesure convenable, le Premier
Consul, en achevant sa tournée, revint à l'ambassadeur d'Angleterre, et,
lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de l'ambassadrice,
madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le désir qu'après avoir
passé la mauvaise saison en France, elle pût y passer la bonne; il
ajouta que cela ne dépendrait pas de lui, mais de l'Angleterre; et que,
si on était obligé de reprendre les armes, la responsabilité en serait
tout entière, aux yeux de Dieu et des hommes, à ceux qui refusaient de
tenir leurs engagements. Cette scène devait irriter profondément
l'amour-propre du peuple anglais, et amener une fâcheuse réciprocité de
mauvais traitements. Les Anglais avaient tort au fond, car leur ambition
si peu dissimulée à l'égard de Malte était un vrai scandale. Il fallait
leur laisser le tort du fond, sans se donner, à soi, celui de la forme.
Mais le Premier Consul, blessé, éprouvait une sorte de plaisir à faire
retentir d'un bout du monde à l'autre les éclats de sa colère.

La scène faite à lord Withworth devint aussitôt publique; car elle avait
eu deux cents personnes pour témoins. Chacun la rendit à sa manière, et
l'exagéra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux en Europe, et
ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique. Lord Withworth,
blessé, se plaignit à M. de Talleyrand, et déclara qu'il ne se
présenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait l'assurance formelle
de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de Talleyrand répondit
verbalement à ces justes plaintes, et c'est là que son calme, son
aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la politique du
cabinet, compromise par la véhémence naturelle du Premier Consul.

[En marge: Révolution opérée dans l'âme du Premier Consul.]

Une révolution subite s'était faite dans l'âme mobile et passionnée de
Napoléon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et féconde, dont
récemment encore il aimait à repaître son active imagination, il passa
tout de suite à ces perspectives de guerre, de grandeur prodigieuse par
la victoire, de renouvellement de la face de l'Europe, de rétablissement
de l'empire d'Occident, qui se présentaient trop souvent à son esprit.
Il se jeta brusquement de l'une de ces routes vers l'autre. De
bienfaiteur de la France et du monde, qu'il se flattait d'être, il
voulut en devenir l'étonnement. Une colère, tout à la fois personnelle
et patriotique, s'empara de lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier,
l'abaisser, la détruire, devint, à partir de ce jour, la passion de sa
vie. Persuadé que tout est possible à l'homme, à condition de beaucoup
d'intelligence, de suite et de volonté, il s'attacha tout à coup à
l'idée de franchir le détroit de Calais, et de porter en Angleterre
l'une de ces armées qui avaient vaincu l'Europe. Il s'était dit, trois
ans auparavant, que le Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, réputés
des obstacles invincibles pour le commun des hommes, ne l'étaient pas
pour lui; il se dit la même chose pour le bras de mer qui est entre
Douvres et Calais, et il s'appliqua depuis à le traverser, avec une
profonde conviction d'y réussir. C'est de ce moment, c'est-à-dire du
jour où fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses
premiers ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa
puissance égarait en politique, redevenait le prodige de la nature
humaine, quand il s'agissait de prévoir et de surmonter toutes les
difficultés d'une vaste entreprise.

[En marge: Premiers ordres du Premier Consul, pour se préparer à la
guerre.]

Sur-le-champ il envoya le colonel Lacuée en Flandre et en Hollande,
pour visiter les ports de ces contrées, pour en examiner la forme,
l'étendue, la population, le matériel naval. Il lui enjoignit de se
procurer un état approximatif de tous les bâtiments destinés au cabotage
et à la pêche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de suivre à
la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers à
Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la revue de
tous les bateaux servant à la grande pêche, afin d'en connaître le
nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la réparation des
chaloupes canonnières qui avaient composé l'ancienne flottille de
Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingénieurs de la marine de lui
présenter des modèles de bateaux plats, capables de porter du gros
canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et
Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit
procéder à l'armement des côtes et des îles depuis Bordeaux jusqu'à
Anvers. Il prescrivit une inspection immédiate de toutes les forêts qui
bordaient les côtes de la Manche, dans le but de rechercher la nature et
la quantité des bois qu'elles contenaient, et d'examiner quel parti on
pourrait en tirer pour la construction d'une immense flottille de
guerre. Averti par ses rapports que des émissaires du gouvernement
anglais marchandaient les bois de l'État Romain, il dépêcha des agents
avec les fonds nécessaires pour acheter ces bois, et des recommandations
qui ne laissaient guère au pape le choix des acheteurs.

[En marge: Le Premier Consul se dispose à fermer aux Anglais tous les
ports du continent.]

Trois actes devaient, suivant lui, signaler le début des hostilités:
l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin d'opérer
immédiatement la clôture absolue des côtes du continent, depuis le
Danemark jusqu'à l'Adriatique. Dans ce but, il commença par composer à
Bayonne l'artillerie d'un corps d'armée; il réunit à Faenza une division
de dix mille hommes et vingt-quatre bouches à feu, destinée à passer
dans le royaume de Naples; il fit descendre à terre les troupes qui
étaient embarquées à Helvoetsluis, pour se rendre à la Louisiane.
Pensant qu'il était trop dangereux de les mettre en mer à la veille
d'une déclaration de guerre, il en dirigea une partie sur Flessingue,
port appartenant à la Hollande, mais placé sous la puissance de la
France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya un officier avec
mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui appartiennent à un
commandant militaire en temps de guerre, et ordre d'armer la place sans
délai. Le reste de ces troupes fut dirigé sur Breda et Nimègue, deux
points de rassemblement désignés pour la formation d'un corps de
vingt-quatre mille hommes. Ce corps, placé sous les ordres d'un général
sage et ferme, le général Mortier, devait envahir le Hanovre au premier
acte d'hostilité commis par l'Angleterre.

[En marge: Mission de Duroc à Berlin.]

Cependant ce n'était pas une chose politiquement très-facile que cette
invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, était membre de la
Confédération germanique, et avait droit, dans certains cas, à la
protection des États confédérés. Le roi de Prusse, directeur du cercle
de Basse-Saxe, dans lequel était compris le Hanovre, était le protecteur
naturel de cet État. Il fallait donc avoir recours à lui, et obtenir son
adhésion, ce qui ne pouvait manquer de lui coûter beaucoup, car c'était
compromettre l'Allemagne du nord dans la formidable querelle qui allait
s'engager, et l'exposer peut-être au blocus du Weser, de l'Elbe, de
l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de Postdam affectait, il est vrai,
beaucoup d'attachement pour la France, qui lui procurait de larges
indemnités; cet attachement pouvait aller jusqu'à se refuser à tous les
projets de coalition, jusqu'à faire ses efforts pour les prévenir, et
même jusqu'à en avertir le Premier Consul; mais, dans l'état des choses,
l'intimité n'était pas tellement convertie en alliance positive, que, si
on avait besoin de quelque grand acte de dévouement, on pût sérieusement
y compter. Le Premier Consul fit partir à l'instant même son
aide-de-camp Duroc, qui connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec
mission d'informer cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la
France et l'Angleterre, de l'intention où était le gouvernement français
de pousser la guerre à outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le général
Duroc était chargé d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la
guerre pour la guerre, et que, si les monarques étrangers à la querelle,
comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient le moyen
d'arranger le différend, en amenant l'Angleterre à respecter les
traités, il s'arrêterait tout de suite dans cette voie d'hostilités
acharnées, dans laquelle il était prêt à se précipiter.

[En marge: Démarche à l'égard de l'empereur de Russie.]

Le Premier Consul crut aussi devoir faire une démarche de convenance
envers l'empereur de Russie. Il avait traité jusqu'ici, avec ce
souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il voulait
l'intéresser à sa cause, en le constituant juge de ce qui se passait
entre la France et l'Angleterre. Il lui écrivit une lettre dont le
colonel Colbert devait être porteur, et dans laquelle, rappelant tous
les événements passés depuis la paix d'Amiens, il se montrait disposé,
sans la demander toutefois, à se soumettre à sa médiation, dans le cas
où la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son côté, tant il comptait,
disait-il, sur la bonté de sa cause et la justice de l'empereur
Alexandre.

[En marge: Le Premier Consul se décide à céder la Louisiane aux
Américains, moyennant une somme considérable.]

[En marge: Aliénation de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts
millions.]

À toutes ces déterminations prises si promptement, devait s'en
ajouter une dernière, relativement à la Louisiane. Les quatre mille
hommes destinés à l'occuper venaient d'être débarqués. Mais que
faire? quel parti prendre à l'égard de cette riche possession? Il
n'y avait pas à s'inquiéter pour nos autres colonies. Saint-Domingue
était rempli de troupes, et on embarquait en hâte sur tous les
bâtiments de commerce, prêts à mettre à la voile, les soldats
disponibles dans les dépôts coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique,
l'île de France, étaient pourvues aussi de fortes garnisons, et il
aurait fallu d'immenses expéditions pour les disputer aux Français.
Mais la Louisiane ne contenait pas un soldat. C'était une vaste
province que quatre mille hommes ne suffisaient pas pour occuper en
temps de guerre. Les habitants, quoique d'origine française, avaient
tant changé de maîtres depuis un siècle, qu'ils ne tenaient plus à
rien qu'à leur indépendance. Les Américains du Nord étaient peu
satisfaits de nous voir en possession des bouches du Mississipi, et
de leur principal débouché dans le golfe du Mexique. Ils étaient
même en instance auprès de la France, afin de ménager à leur
commerce et à leur navigation des conditions avantageuses de
transit, dans le port de la Nouvelle-Orléans. Il fallait donc
compter si nous voulions garder la Louisiane, sur de grands efforts
contre nous de la part des Anglais, sur une parfaite indifférence de
la part des habitants, et sur une véritable malveillance de la part
des Américains. Ces derniers, effectivement, ne souhaitaient que les
Espagnols pour voisins. Tous les rêves coloniaux du Premier Consul
s'étaient évanouis à la fois à l'apparition du message du roi
Georges III, et sa résolution avait été formée à l'instant même.--Je
ne garderai pas, dit-il à l'un de ses ministres, une possession qui
ne serait pas en sûreté dans nos mains, qui me brouillerait
peut-être avec les Américains, ou me placerait en état de froideur
avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les attacher, pour
les brouiller avec les Anglais, et je créerai à ceux-ci des ennemis
qui nous vengeront un jour, si nous ne réussissons pas à nous venger
nous-mêmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane aux
États-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire à nous céder en
échange, je leur demanderai une somme d'argent pour payer les
frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la
Grande-Bretagne.--Le Premier Consul ne voulait pas contracter
d'emprunt; il espérait, avec une forte somme qu'il se procurerait
extraordinairement, avec une augmentation modérée dans les impôts,
et quelques ventes de biens nationaux lentement opérées, suffire aux
dépenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du
trésor, employé autrefois en Amérique, M. Decrès, ministre de la
marine, et voulut, quoique décidé, entendre leurs raisons. M. de
Marbois parla pour l'aliénation de cette colonie, M. Decrès contre.
Le Premier Consul les écouta fort attentivement, sans paraître le
moins du monde touché des raisons de l'un ou de l'autre; il les
écouta, comme il faisait souvent, même quand son parti était pris,
pour s'assurer qu'il n'aurait pas méconnu quelque grand côté de la
question soumise à son jugement. Confirmé plutôt qu'ébranlé dans sa
résolution par ce qu'il avait entendu, il prescrivit à M. de Marbois
d'appeler, sans perdre un instant, M. de Livingston, ministre
d'Amérique, et d'entrer en négociation avec lui au sujet de la
Louisiane. M. de Monroë venait justement d'arriver en Europe, pour
régler avec les Anglais la question du droit maritime, et avec les
Français la question du transit sur le Mississipi. À son arrivée à
Paris, il fut accueilli par la proposition inattendue du cabinet
français. On lui offrait non pas quelques facilités de transit à
travers la Louisiane, mais l'adjonction même de cette contrée aux
États-Unis. Il ne fut pas embarrassé un instant par le défaut de
pouvoirs, et traita sur-le-champ, sauf la ratification de son
gouvernement. M. de Marbois lui demanda quatre-vingts millions, dont
vingt pour indemniser le commerce américain des captures
illégalement faites pendant la dernière guerre, et soixante pour le
trésor de France. Les vingt millions consacrés à ce premier objet
devaient nous assurer toute la bienveillance des négociants des
États-Unis. Quant aux soixante millions destinés à la France, il
était convenu que le cabinet de Washington créerait des annuités, et
qu'on les négocierait à des maisons hollandaises, à un taux
avantageux, et peu éloigné du pair. Le traité fut donc conclu sur
ces bases, et envoyé à Washington pour y être ratifié. C'est ainsi
que les Américains ont acquis de la France cette vaste contrée, qui
a complété leur domination sur l'Amérique du Nord, et les a rendus
les dominateurs du golfe du Mexique pour le présent et l'avenir! Ils
sont par conséquent redevables de leur naissance et de leur grandeur
à la longue lutte de la France contre l'Angleterre. Au premier acte
de cette lutte, ils ont dû leur indépendance: au second, le
complément de leur territoire. On verra bientôt à quel usage furent
employés ces soixante millions, et quel résultat ils faillirent
amener.

[En marge: Suite de la négociation.]

Ces précautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de
patience le dénoûment de la négociation. L'involontaire emportement dont
il n'avait pu se défendre, en recevant le message du roi d'Angleterre,
étant passé, il se promit, et tint parole, d'être d'une modération
inaltérable, de se laisser même pousser à bout si visiblement, que la
France et l'Europe ne pussent se tromper sur les véritables auteurs de
la guerre.

[En marge: Louables efforts de M. de Talleyrand pour prévenir la
guerre.]

M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une
rare sagesse, avait contribué plus que personne à inspirer ces nouvelles
dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait très-bien qu'une
guerre avec l'Angleterre, vu la difficulté de la rendre décisive, vu
l'influence des subsides britanniques qui la rendraient bientôt
continentale, était tout simplement le renouvellement de la lutte de la
Révolution avec l'Europe, et pour prévenir le malheur d'une
conflagration universelle, il était décidé à user de cette inertie dont
il se servait quelquefois avec le Premier Consul, comme d'une eau qu'on
jette sur un feu ardent, pour en modérer la violence. Si, en quelques
occasions, son inertie avait eu des inconvénients, elle fut cette fois
d'un grand secours; et, avec un autre cabinet que celui qui régissait si
faiblement l'Angleterre alors, il aurait peut-être réussi à prévenir une
rupture, ou du moins à la retarder long-temps encore. En conséquence,
après s'être concerté avec le Premier Consul, il fit au cabinet
britannique une communication calme et franche, ayant pour but d'avertir
ce cabinet que des précautions militaires commençaient du côté de la
France, mais commençaient à partir de ce jour seulement, c'est-à-dire à
partir du message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en
Angleterre, disait M. de Talleyrand, le cabinet britannique ne sera pas
étonné si la Suisse, qui allait être évacuée, ne l'est pas; si un corps
de troupes est acheminé vers le midi de l'Italie, dans le but de
réoccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes entre en Hollande,
et prend la position la plus voisine du Hanovre; si le matériel d'une
division est réuni à Bayonne, pour agir en cas de besoin contre le
Portugal; si enfin, des travaux de pure construction dans nos ports, on
passe à des travaux d'armement. Sans doute, il en résultera un
redoublement d'émotion en Angleterre; les excitateurs ordinaires de
l'opinion publique en concluront encore que la France médite de
nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y résigner,
puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de ces mesures
de précaution, qui finissent par être en réalité des mesures de
provocation.--En effet, on armait activement en Angleterre, on exerçait
la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la ville de Londres.
On se préparait ainsi à mettre en mer les cinquante vaisseaux de ligne,
qui, suivant l'annonce faite au Parlement, devaient, en cas de rupture,
être prêts à faire voile le jour même de la déclaration de guerre.

[En marge: Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M.
Pitt.]

Le ministère de M. Addington, sentant qu'il était insuffisant pour ces
circonstances, avait fait quelques ouvertures à M. Pitt, afin de
l'engager à entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repoussé ces
ouvertures avec hauteur, et il continuait à vivre presque toujours loin
de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force, prévoyant
les événements qui allaient le rendre nécessaire, il aimait beaucoup
mieux tenir le pouvoir de ces événements, que des faibles ministres qui
en étaient les détenteurs éphémères. Il refusa donc leurs offres, les
laissant par ce refus dans un cruel embarras. On avait fait les
démarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi Georges III, qui
aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M. Pitt un
éloignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec des
opinions qui étaient les siennes, un ministre qui était presque un
maître. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractère noble et attachant,
des opinions qui lui étaient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un ni
de l'autre. Il tenait à garder M. Addington, fils d'un médecin, qui lui
était cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident
intime; il tenait aussi à conserver la paix si c'était chose possible,
et s'il ne le pouvait pas, se résignait à faire la guerre, qui était
devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses
ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury étaient fort de cet avis;
cependant ils auraient voulu se renforcer, et, après avoir été un
ministère de paix, se constituer en ministère de guerre. À défaut de M.
Pitt, qui les avait refusés, il n'était pas possible de s'adjoindre MM.
Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci dépassait de beaucoup
l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et Hawkesbury se seraient
volontiers adressés à M. Fox, dont les idées pacifiques leur convenaient
tout à fait; mais ici la volonté du roi était un obstacle insurmontable,
et ils furent réduits à rester seuls, faibles, isolés dans le
Parlement, et dès lors menés par les partis. Or, le parti qui avait le
plus de force dans le moment, parce qu'il exploitait les passions
nationales, était le parti Grenville, que l'on commençait, à cause de sa
violence, à distinguer du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir
arriver au ministère, en obligeant le pouvoir à y faire ce qu'il y
aurait fait lui-même. La faiblesse du cabinet le menait donc à la
guerre, presque aussi certainement que s'il avait contenu dans son sein
MM. Windham, Grenville et Dundas.

[En marge: Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.]

MM. Addington et Hawkesbury étaient maintenant fort embarrassés de tout
l'éclat qu'ils avaient fait lors des événements de la Suisse, soit en
retenant Malte, soit en répondant à une phrase altière du Premier Consul
par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu trouver un
expédient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement ils s'étaient
mis dans une situation où tout ce qui ne serait pas la conquête
définitive de Malte, devait paraître insuffisant en Angleterre, et
provoquer un déchaînement sous lequel ils succomberaient. Quant à Malte,
il n'y avait aucune espérance de l'obtenir du Premier Consul.

[En marge: Moyen terme imaginé par M. de Talleyrand.]

M. de Talleyrand, pour venir à leur secours, leur insinua qu'une
convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'évacuation de la
Suisse et de la Hollande, pour prix de l'évacuation de Malte, dans
laquelle on s'engagerait à respecter l'intégrité de l'empire turc,
serait peut-être un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre, et
de dissiper ses ombrages.

[En marge: Avril 1803.]

[En marge: Il faut Malte aux ministres anglais pour se présenter devant
le Parlement.]

[En marge: Propositions des ministres britanniques.]

Cette proposition ne répondait pas aux désirs des ministres anglais, car
Malte était la condition absolue que leur avaient imposée les
dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise
éveillée par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant ils
sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux yeux de
l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient à rester
dans une position équivoque, n'osant pas dire ce qu'ils voulaient. Ils
produisirent enfin leurs prétentions le 13 avril (1803). Le Premier
Consul leur donnant des inquiétudes sur l'Égypte, il leur fallait,
disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de surveillance
capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothèses: ou la possession
par l'Angleterre des forts de l'île à perpétuité, en laissant le
gouvernement civil à l'ordre; ou bien, cette possession pour dix ans, à
la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts non à l'ordre,
mais aux Maltais eux-mêmes. Dans les deux cas, la France s'obligerait à
seconder une négociation avec le roi de Naples, pour obtenir de ce
prince qu'il cédât à l'Angleterre l'île de Lampedouse, peu éloignée de
celle de Malte, dans le but avoué d'y créer un établissement maritime.

[En marge: Lord Withworth s'adresse à Joseph Bonaparte pour le faire
concourir au maintien de la paix.]

[En marge: Résistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de M.
de Talleyrand.]

Lord Withworth essaya de faire agréer ces demandes à M. de Talleyrand,
et s'adressa même au frère du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait
pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte désespérée, dans
laquelle il faudrait risquer peut-être toute la grandeur des Bonaparte.
Joseph promit de s'employer auprès de son frère, mais sans grande
espérance de réussir. La seule proposition qui lui parut avoir chance de
succès auprès du Premier Consul, c'était de laisser quelque temps, mais
peu de temps, la possession des forteresses de Malte aux Anglais, en
maintenant l'existence de l'ordre avec grand soin, pour qu'on pût lui
rendre bientôt ces forteresses, et d'accorder à la France en
compensation la reconnaissance immédiate des nouveaux États d'Italie. En
conséquence, Joseph et M. de Talleyrand tentèrent les plus grands
efforts pour décider le Premier Consul. Ils faisaient valoir auprès de
lui le maintien de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, comme témoignage
certain aux yeux du public, que l'occupation des forts serait
temporaire, et comme sauvant par ce moyen la dignité du gouvernement
français. Le Premier Consul montra une opiniâtreté invincible. Tous ces
tempéraments lui parurent au-dessous de son caractère. Il dit que mieux
vaudrait abandonner purement et simplement l'île de Malte aux Anglais;
que ce serait une sorte de dédommagement, accordé volontairement à
l'Angleterre, pour les prétendus empiétements de la France depuis la
paix d'Amiens; que la concession, ainsi expliquée, aurait quelque chose
de franc, de net, et offrirait plutôt l'apparence d'une justice
volontairement accordée, que l'apparence d'une faiblesse; qu'au
contraire, la possession de Malte accordée en réalité (car les forts
étaient toute l'île, et quelques années étaient la perpétuité), accordée
en réalité, mais dissimulée, serait indigne de lui; que personne ne s'y
tromperait, et que, dans les efforts même qu'il ferait pour dissimuler
cette concession, on reconnaîtrait le sentiment de sa propre
faiblesse.--Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la
domination de la Méditerranée. Or personne ne croira que je consente à
donner la domination de la Méditerranée aux Anglais, sans avoir peur de
me mesurer avec eux. Je perds donc à la fois la plus importante mer du
monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit à mon énergie, qui la croit
supérieure à tous les dangers.--Mais, répondait M. de Talleyrand, après
tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous ne la leur arrachez
pas.--Oui, répliquait le Premier Consul, mais je ne céderai pas sans
combat un immense avantage; je le disputerai les armes à la main, et
j'espère amener les Anglais à un tel état, qu'ils seront forcés de
rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si j'arrive à Douvres,
c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs, puisqu'il faut
combattre tôt ou tard, avec un peuple auquel la grandeur de la France
est insupportable, eh bien! mieux vaut aujourd'hui que plus tard.
L'énergie nationale n'est pas émoussée par une longue paix; je suis
jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils n'auront jamais; j'aime
mieux en finir. Malte ou rien, répétait-il sans cesse; mais je suis
résolu, ils n'auront pas Malte.--

Cependant le Premier Consul consentit à ce que l'on négociât la cession
aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite île dans le nord de
l'Afrique, à condition toutefois qu'ils évacueraient Malte
immédiatement.--Qu'ils se donnent, disait-il, une relâche dans la
Méditerranée, à la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils aient deux
Gibraltar dans cette mer, un à l'entrée, un au milieu.--

[En marge: Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M. de
Talleyrand.]

Cette réponse causa le plus grand désappointement à lord Withworth, et
d'accommodant qu'il s'était montré d'abord, quand il avait l'espérance
de réussir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M. de
Talleyrand s'était promis de tout supporter, pour prévenir ou retarder
au moins la rupture. Lord Withworth dit à M. de Talleyrand que, si le
Premier Consul mettait son honneur où il ne devait pas le mettre, peu
importait à l'Angleterre; qu'elle n'était pas l'un de ces petits États
auxquels il pouvait dicter ses volontés, et faire subir toutes ses
manières d'entendre l'honneur et la politique. M. de Talleyrand répondit
avec calme et dignité, que l'Angleterre, de son côté, n'avait pas le
droit, sous prétexte de défiance, d'exiger l'abandon de l'un des points
les plus importants du globe; qu'il n' y avait pas de puissance au monde
qui pût imposer aux autres les conséquences de ses soupçons, fondés ou
non; que ce serait là une manière fort commode de faire des conquêtes,
et qu'il n'y aurait dès lors qu'à dire qu'on avait des inquiétudes, pour
être autorisé à mettre la main sur une partie de la terre.

[En marge: Mai 1803.]

[En marge: Le cabinet britannique se résout à la guerre.]

Lord Withworth communiqua cette réponse au cabinet anglais, qui, se
voyant placé entre l'évacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa
chute, ou la guerre, prit la coupable résolution de préférer la guerre,
la guerre contre le seul homme qui pût faire courir à l'Angleterre de
graves périls. Une fois cette résolution prise, le cabinet pensa qu'il
fallait, pour plaire davantage au parti sous la domination duquel il
était placé, être brusque, arrogant, prompt à rompre. On enjoignit à
lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte au moins pour dix ans, la
cession de l'île de Lampedouse, l'évacuation immédiate de la Suisse et
de la Hollande, une indemnité précise et déterminée en faveur du roi de
Piémont, et d'offrir, à titre de compensation, la reconnaissance des
États italiens. À ces ordres envoyés à l'ambassadeur, on ajouta
l'injonction de prendre immédiatement ses passe-ports, si les conditions
de l'Angleterre n'étaient pas acceptées.

La dépêche était du 23 avril, elle arriva le 25 à Paris. Le 2 mai était
le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives
d'accommodement auprès de M. de Talleyrand, car lui-même était effrayé
de cette rupture. M. de Talleyrand, de son côté, s'attachait à lui faire
entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour dix ans,
ni pour moins, et qu'il fallait songer à un autre arrangement. Mais il
s'appliquait en même temps, par la tournure de ses réponses, à éviter
une conclusion immédiate. Lord Withworth, entrant tout à fait dans ses
intentions, était résolu à ne pas devancer le terme du 2 mai. Il n'y
avait pas un homme en effet, quelque hardi qu'il fût, qui n'entrevît
avec effroi les conséquences d'une telle guerre. Il n'y avait
d'inébranlables dans ce conflit, que les ministres anglais voulant
sauver à tout prix leur triste existence, et le Premier Consul, bravant
toutes les chances d'une lutte épouvantable, afin de soutenir l'honneur
de son gouvernement, et la prépondérance de la France dans la
Méditerranée. Lord Withworth et M. de Talleyrand atteignirent donc le
septième jour sans rompre.

[En marge: Lord Withworth demande ses passe-ports.]

[En marge: Nouvelle proposition consistant à mettre Malte en dépôt dans
les mains de la Russie.]

Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa
cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un
peu de temps, lui répondit qu'il allait soumettre au Premier Consul
cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer,
lui affirmant que peut-être, à force de chercher, on trouverait un mode
imprévu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul, conféra
long-temps avec lui, et de cette conférence sortit une proposition
nouvelle, et assez ingénieuse. Elle consistait à remettre l'île de Malte
dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y laisser en dépôt, en
attendant la conclusion des différends survenus entre la France et
l'Angleterre. Une telle combinaison devait ôter aux Anglais tout
prétexte de défiance, car la loyauté du jeune empereur ne pouvait être
contestée, et cela le constituait juge du différend. Par une sorte d'à
propos, ce prince venait d'écrire, en réponse aux communications du
Premier Consul, qu'il était tout prêt à offrir sa médiation, si c'était
un moyen de prévenir la guerre; et le roi de Prusse, partageant son
désir, s'était joint à lui pour faire la même offre. On était donc bien
sûr de trouver ces deux monarques disposés à se charger du fardeau
d'une médiation. S'y refuser, c'était prouver qu'on n'avait de craintes
ni sur Malte, ni sur l'Égypte, puisqu'un dépositaire impartial ne
rassurait pas, mais qu'on voulait une conquête pour la nation, et un
argument pour le Parlement.

M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouvé un tel expédient, se rendit
auprès de lord Withworth, pour l'engager à différer son départ, et
l'inviter à transmettre la nouvelle proposition à son cabinet. Les
ordres que cet ambassadeur avait reçus étaient si positifs, qu'il
n'osait y manquer. Cependant il se laissa ébranler par la crainte de
faire une démarche peut-être irréparable, en prenant immédiatement ses
passe-ports. Il envoya donc un courrier à Londres pour transmettre les
dernières offres du cabinet français, et s'excuser du délai qu'il
s'était permis d'apporter à l'exécution des ordres de sa cour.

[En marge: L'Angleterre refuse le dépôt proposé, et demande à garder
Malte au moyen d'un article secret.]

M. de Talleyrand envoya également un courrier extraordinaire au général
Andréossy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis leurs
dernières communications, et lui ordonna d'essayer auprès d'eux une
démarche décisive. Le général Andréossy n'y manqua pas, et leur fit
entendre la voix d'un honnête homme. Si ce n'était pas Malte qu'on
voulait acquérir, au mépris des traités, on ne pouvait avoir aucun motif
de refuser le dépôt de ce gage précieux, dans des mains puissantes,
désintéressées et parfaitement sûres. M. Addington parut ébranlé; car,
au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef de cabinet disait
assez naïvement qu'il désirait être éclairé, exprimait le regret de ne
pas l'être assez pour une conjoncture aussi grave, et restait suspendu
entre la double crainte de commettre une faiblesse, ou de provoquer une
guerre funeste. Lord Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra
inébranlable. Le cabinet, après en avoir délibéré, refusa la
proposition. On voulait satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte
même à un tiers désintéressé, c'était manquer le but. D'ailleurs, la
rendre à ce tiers désintéressé, c'était probablement la perdre pour
jamais; car on savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui
pût donner gain de cause à l'Angleterre dans une pareille question. On
employa, pour colorer le refus de cette dernière proposition, un
argument tout à fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la
Russie n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le
contraire était certain, car la Russie venait d'offrir sa médiation; et
un peu plus tard, en apprenant la dernière proposition du gouvernement
français, elle se hâta de déclarer qu'elle y consentait, malgré les
dangers attachés au dépôt qu'il s'agissait de remettre en ses mains.
Cependant les ministres anglais voulurent se réserver une dernière
chance d'obtenir Malte, et imaginèrent un expédient qui n'était pas
acceptable. Jugeant le Premier Consul d'après eux-mêmes, ils crurent
qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion publique. Ils
proposèrent donc, en ajoutant quelques articles patents au traité
d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de laisser les
troupes anglaises à Malte. Les articles patents devaient dire que la
Suisse et la Hollande seraient immédiatement évacuées, que le roi de
Sardaigne recevrait une indemnité territoriale, que les Anglais
obtiendraient l'île de Lampedouse, et, en attendant, resteraient à
Malte. L'article secret devait dire que leur séjour à Malte durerait dix
ans.

[En marge: Le Premier Consul rejette l'idée d'un article secret.]

Cette réponse, délibérée le 7 mai, expédiée le même jour, arriva le 9 à
Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par écrit à M. de Talleyrand,
qu'il ne put voir, parce que ce ministre était retenu auprès du Premier
Consul, malade par suite d'une chute de voiture. Quand on fit à celui-ci
la proposition d'un article secret, il la repoussa fièrement, et n'en
voulut entendre parler à aucun prix. À son tour il imagina un dernier
expédient, et qui était une manière adroite de maintenir les deux
ambitions nationales en équilibre, tant sous le rapport des avantages
réels, que sous le rapport des avantages apparents. Cet expédient
consistait à laisser les Anglais à Malte, un espace de temps
indéterminé, mais à condition que les Français, pendant le même espace
de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il y avait à cela d'assez
grands avantages de circonstance. Les ministres anglais gagnaient cette
espèce de gageure qu'ils avaient faite, d'obtenir Malte; les Français
occupaient une position égale sur la Méditerranée; bientôt toutes les
puissances devaient être tentées d'intervenir, et s'efforcer de faire
sortir les Anglais de Malte pour que les Français sortissent du royaume
de Naples. Cependant le Premier Consul ne voulait proposer ce nouvel
arrangement que s'il avait l'espoir de le faire accepter. M. de
Talleyrand eut donc pour instruction d'apporter dans cette dernière
démarche une extrême mesure.

Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth à midi, lui
dit qu'un article secret était inacceptable, car le Premier Consul ne
voulait pas tromper la France sur l'étendue des concessions accordées à
l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition à présenter,
dont le résultat serait de céder Malte, mais à condition d'un équivalent
pour la France. Lord Withworth déclara qu'il ne pouvait admettre que la
proposition envoyée par son cabinet, et qu'après avoir pris sur lui de
différer une première fois son départ, il ne pouvait le retarder une
seconde fois sans une adhésion formelle à ce que demandait son
gouvernement. M. de Talleyrand ne répliqua rien à cette déclaration, et
les deux ministres se quittèrent, fort attristés l'un et l'autre de
n'avoir pu amener un accommodement. Lord Withworth demanda ses
passe-ports pour le lendemain, mais en disant qu'il voyagerait
lentement, et qu'on aurait encore le temps d'écrire à Londres, et de
recevoir une réponse avant qu'il pût s'embarquer à Calais. Il fut
convenu que les ambassadeurs seraient échangés à la frontière, et que
lord Withworth attendrait à Calais que le général Andréossy fût rendu à
Douvres.

[En marge: Départ de lord Withworth.]

La curiosité était grande dans Paris. Une foule empressée assiégeait la
porte de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il faisait
ses préparatifs de voyage. Le lendemain 12, après avoir attendu encore
toute la journée, et laissé au cabinet français tout le temps possible
pour réfléchir, lord Withworth s'achemina vers Calais, à petites
journées. Le bruit de son départ produisit une vive sensation dans
Paris, et tout le monde entrevit que d'immenses événements allaient
signaler cette nouvelle période de guerre.

[En marge: Départ du général Andréossy.]

M. de Talleyrand avait envoyé un courrier au général Andréossy, pour lui
remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par les
Français, en compensation de l'occupation de Malte par les Anglais.
C'était par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que la
proposition devait être faite, non pas au nom de la France, mais comme
une idée personnelle à M. de Schimmelpennink, et du succès de laquelle
il était assuré. L'idée, soumise au cabinet britannique, ne fut point
accueillie, et le général Andréossy dut quitter l'Angleterre. L'anxiété
qui s'était manifestée à Paris, était tout aussi grande à Londres. La
salle du Parlement était sans cesse remplie depuis quelques jours, et
chacun demandait aux ministres des nouvelles de la négociation. Au
moment d'une aussi grande détermination, la fougue belliqueuse était
tombée, et on se surprenait à craindre les conséquences d'une lutte
désespérée. Le peuple de Londres ne souhaitait guère le renouvellement
de la guerre. Le parti Grenville et le haut commerce étaient seuls
satisfaits.

[En marge: Les deux ambassadeurs se séparent à Douvres.]

Le général Andréossy fut accompagné à son départ avec de grands égards
et de visibles regrets. Il parvint à Douvres en même temps que lord
Withworth à Calais, c'est-à-dire le 17 mai. Lord Withworth fut à
l'instant même transporté de l'autre côté du détroit. Il s'empressa de
visiter l'ambassadeur français, le combla de témoignages d'estime, et le
conduisit lui-même à bord du bâtiment qui devait le ramener en France.
Les deux ambassadeurs se séparèrent en présence de la foule émue,
inquiète et attristée. Dans ce moment solennel, les deux nations
semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'après une effroyable
guerre, et le bouleversement du monde. Combien les destinées eussent été
différentes, si, comme l'avait dit le Premier Consul, ces deux
puissances, l'une maritime, l'autre continentale, s'étaient unies et
complétées, pour régler paisiblement les intérêts de l'univers! La
civilisation générale aurait fait des pas plus rapides; l'indépendance
future de l'Europe eut été à jamais assurée; les deux nations n'auraient
pas préparé la domination du Nord sur l'Occident divisé!

Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.

[En marge: Jugement sur les causes de cette rupture.]

Nous ne dissimulons pas la vivacité de nos sentiments nationaux: donner
des torts à la France nous coûterait; mais nous le ferions sans hésiter,
si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire, quand
malheureusement elle en aura, parce que la vérité est le premier devoir
de l'historien. Cependant, après de longues réflexions sur ce grave
sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce renouvellement de la
lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans cette circonstance, se
conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut, nous l'avouons, des
torts de forme, mais ces torts même il ne les eut pas tous. Il n'en eut
pas un seul quant au fond des choses. Les plaintes de l'Angleterre,
portant sur le changement opéré dans la situation relative des deux
États depuis la paix, étaient sans fondement. En Italie, la République
italienne avait choisi le Premier Consul pour président; mais en réalité
cela ne changeait rien à la dépendance de cette République, qui
n'existait, et ne pouvait exister que par la France. D'ailleurs, cet
événement datait de février, et le traité d'Amiens du mois de mars 1802.
La constitution du royaume d'Étrurie, la cession de la Louisiane et du
duché de Parme à la France, étaient des faits publics avant cette même
époque de mars 1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrès
d'Amiens avait presque promis la reconnaissance des nouveaux États
d'Italie. La réunion du Piémont était également prévue et avouée, dans
les négociations d'Amiens, puisque le négociateur anglais avait essayé
quelques efforts, pour obtenir une indemnité en faveur du roi de
Piémont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cessé d'être occupées par
nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans plus
d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence sur
ces États était une conséquence de la guerre; que, pourvu que leur
indépendance fût définitivement reconnue, on n'élèverait aucune plainte.
L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France laisserait
accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est-à-dire à ses portes, une
contre-révolution sans s'en mêler. Quant aux sécularisations, c'était
un acte obligé par les traités, acte plein de justice, de modération,
exécuté de moitié avec la Russie, consenti par tous les États
d'Allemagne, y compris l'Autriche, renforcé enfin de l'adhésion du roi
d'Angleterre lui-même, qui avait, en qualité de roi de Hanovre, adhéré à
la répartition des indemnités, extrêmement avantageuse pour lui. Qu'y
avait-il donc sur le continent à reprocher à la France? Sa grandeur
seule, grandeur consacrée par les traités, admise par l'Angleterre au
congrès d'Amiens, devenue, il est vrai, plus sensible dans le calme de
la paix, et au milieu de négociations, que son influence et son habileté
décidaient d'une manière irrésistible.

Le reproche de prétendus projets sur l'Égypte était un faux prétexte,
car le Premier Consul n'en avait aucun à cette époque, et le colonel
Sébastiani avait été envoyé seulement comme observateur, dans le but
unique de s'assurer si les Anglais étaient prêts à évacuer Alexandrie.
L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute à cet
égard.

Sur quoi donc pouvait se fonder l'étrange violation du traité d'Amiens,
relativement à Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que se remettre
en mémoire les événements écoulés depuis quinze mois.

Les Anglais, passionnés comme tous les grands peuples, souhaitaient en
1801, après dix ans de lutte, un instant de répit, et le souhaitaient
avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu
plus vif par la misère des classes ouvrières en 1801, devint l'une de
ces impulsions qui, dans les gouvernements libres, renversent ou élèvent
les ministères. M. Pitt se retira; le faible ministère Addington lui
succéda, et fit la paix à des conditions claires, parfaitement connues
de sa nation et du monde. Il concéda les avantages acquis par la France
depuis dix ans, car la paix était impossible à d'autres conditions.
Après quelques mois, cette paix ne parut pas donner tout ce qu'on en
attendait: est-il jamais arrivé que la réalité ait égalé l'espérance?
Les Anglais virent la France, grande par la guerre, devenir grande par
les négociations, grande par les travaux de l'industrie et du commerce.
La jalousie s'enflamma de nouveau dans leur coeur. Ils demandèrent un
traité de commerce, que le Premier Consul refusa, convaincu que les
manufactures françaises, récemment créées, ne pouvaient vivre sans une
forte protection. Néanmoins, les manufacturiers anglais étaient
satisfaits, parce que la contrebande leur ouvrait encore d'assez grands
débouchés. Mais le haut commerce de Londres, effrayé de la concurrence
dont le menaçaient les pavillons français, espagnol, hollandais, génois,
reparus sur les mers, privé des bénéfices des emprunts, lié avec MM.
Pitt, Windham, Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile,
plus hostile que l'aristocratie anglaise elle-même. Il avait d'intimes
relations avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la
France exerçait sur cette contrée. Une contre-révolution s'étant faite
en Suisse, par la bonne foi même du Premier Consul, trop pressé
d'évacuer cette contrée, il fallut y rentrer. Ce fut un nouveau
prétexte. Bientôt le déchaînement fut au comble; et le parti de la
guerre, composé du haut commerce, ayant à sa tête M. Pitt, absent du
Parlement, et les Grenville, présents à toutes les discussions, poussa
visiblement à une rupture. La presse britannique se livra au plus
affreux déchaînement. La presse des émigrés français en profita pour
dépasser de beaucoup toutes les violences des feuilles anglaises.

Malheureusement un ministère faible, voulant la paix, mais craignant le
parti de la guerre, effrayé du bruit qui s'élevait à l'occasion de la
Suisse, commit la faute de contremander l'évacuation de Malte. Dès cet
instant, la paix fut irrévocablement sacrifiée; car cette riche proie de
Malte une fois indiquée à l'ambition anglaise, il n'était plus possible
de la lui refuser. La promptitude et la modération de l'intervention
française en Suisse, ayant fait évanouir le grief qu'on en tirait, le
cabinet britannique aurait bien voulu évacuer Malte; mais il ne l'osait
plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage de la justice et de
l'orgueil blessé, d'exécuter le traité d'Amiens; et, de sommations en
sommations, on fut conduit à la déplorable rupture que nous venons de
raconter.

Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette
circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, liguée avec les
ambitieux du parti tory, aidée des émigrés français, mal contenue par un
ministère débile, cette aristocratie commerciale et ses associés,
excitant, provoquant un caractère impétueux, plein du double sentiment
de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les véritables
auteurs de la guerre. Nous croyons être véridiques et justes en les
signalant sous ces traits à la postérité, qui, du reste, pèsera nos
torts à tous, dans des balances plus sûres que les nôtres, plus sûres,
nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main froide et
insensible.

FIN DU LIVRE SEIZIÈME.



LIVRE DIX-SEPTIÈME.


CAMP DE BOULOGNE.

     Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse
     à ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. -- Violences de la
     marine anglaise à l'égard du commerce français. -- Représailles.
     -- Les communes et les départements, par un mouvement spontané,
     offrent au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des
     vaisseaux de ligne. -- Enthousiasme général. -- Ralliement de la
     marine française dans les mers d'Europe. -- État dans lequel la
     guerre place les colonies. -- Suite de l'expédition de
     Saint-Domingue. -- Invasion de la fièvre jaune. -- Destruction de
     l'armée française. -- Mort du capitaine général Leclerc. --
     Insurrection des noirs. -- Ruine définitive de la colonie de
     Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractère de la guerre
     entre la France et l'Angleterre. -- Forces comparées des deux
     pays. -- Le Premier Consul se résout hardiment à tenter une
     descente. -- Il la prépare avec une activité extraordinaire. --
     Constructions dans les ports, et dans le bassin intérieur des
     rivières. -- Formation de six camps de troupes, depuis le Texel
     jusqu'à Bayonne. -- Moyens financiers. -- Le Premier Consul ne
     veut pas recourir à l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. --
     Subsides des alliés. -- Concours de la Hollande, de l'Italie et
     de l'Espagne. -- Incapacité de l'Espagne. -- Le Premier Consul la
     dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, à
     condition d'un subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. --
     Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de la
     nouvelle guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs
     anxiétés et leurs vues. -- La Russie prétend limiter les moyens
     des puissances belligérantes. -- Elle offre sa médiation, que le
     Premier Consul accepte avec un empressement calculé. --
     L'Angleterre répond froidement aux offres de la Russie. --
     Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
     sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs de sa
     grande expédition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
     travail le plus actif mêlé à des pompes royales. -- Amiens,
     Abbeville, Boulogne. -- Moyens imaginés par le Premier Consul,
     pour transporter une armée de Calais à Douvres. -- Trois espèces
     de bâtiments. -- Leurs qualités et leurs défauts. -- Flottille de
     guerre et flottille de transport. -- Immense établissement
     maritime élevé à Boulogne par enchantement. -- Projet de
     concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand les
     constructions auront été achevées dans les ports et les rivières.
     -- Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et Calais. -- Le
     détroit, ses vents et ses courants. -- Creusement des ports de
     Boulogne, Étaples, Wimereux et Ambleteuse. -- Ouvrages destinés à
     protéger le mouillage. -- Distribution des troupes le long de la
     mer. -- Leurs travaux et leurs exercices militaires. -- Le
     Premier Consul, après avoir tout vu et tout réglé, quitte
     Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. --
     Projets sur Anvers. -- Séjour à Bruxelles. -- Concours dans cette
     ville des ministres, des ambassadeurs, des évêques. -- Le
     cardinal Caprara en Belgique. -- Voyage à Bruxelles de M.
     Lombard, secrétaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul
     cherche à rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches
     communications. -- Retour à Paris. -- Le Premier Consul veut en
     finir de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à
     outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger l'Espagne
     à s'expliquer, et à exécuter le traité de Saint-Ildephonse, en
     lui laissant le choix des moyens. -- Conduite étrange du prince
     de la Paix. -- Le Premier Consul fait une démarche auprès du roi
     d'Espagne, pour lui dénoncer ce favori et ses turpitudes. --
     Triste abaissement de la cour d'Espagne. -- Elle se soumet, et
     promet un subside. -- Continuation des préparatifs de Boulogne.
     -- Le Premier Consul se dispose à exécuter son entreprise dans
     l'hiver de 1803. -- Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne,
     au Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. --
     Réunion dans la Manche de toutes les divisions de la flottille.
     -- Brillants combats des chaloupes canonnières contre des bricks
     et des frégates. -- Confiance acquise dans l'expédition. --
     Intime union des matelots et des soldats. -- Espérance d'une
     exécution prochaine. -- Événements imprévus qui rappellent un
     moment l'attention du Premier Consul sur les affaires
     intérieures.


[En marge: Juin 1803.]

[En marge: Le renouvellement de la guerre imputé en France à
l'Angleterre seule.]

Le goût de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier
Consul, l'aurait rendu suspect à l'opinion publique en France, et fait
accuser peut-être de trop de précipitation à rompre, si l'Angleterre,
par la violation manifeste du traité d'Amiens, ne s'était chargée de le
justifier complétement. Mais il était évident, pour tous les esprits,
qu'elle n'avait pas résisté à la tentation de s'approprier Malte, et de
se procurer ainsi une compensation peu légitime de notre grandeur. On
acceptait donc la rupture comme une nécessité d'honneur et d'intérêt,
bien qu'on ne se fît aucune illusion sur ses conséquences. On savait que
la guerre avec l'Angleterre pouvait toujours devenir la guerre avec
l'Europe; que sa durée était aussi incalculable que son étendue, car il
n'était pas facile d'aller la terminer à Londres, comme on allait
terminer aux portes de Vienne une querelle avec l'Autriche. Elle devait
porter de plus un dommage mortel au commerce, car les mers ne pouvaient
manquer d'être bientôt fermées. Cependant deux considérations en
diminuaient beaucoup le chagrin pour la France. Sous un chef tel que
Napoléon, la guerre n'était plus le signal de nouveaux désordres
intérieurs, et on se flattait, en outre, d'assister peut-être à quelque
merveille de son génie, qui terminerait d'un seul coup la longue
rivalité des deux nations.

[En marge: Franches communications diplomatiques faites aux grands corps
de l'État.]

[En marge: Réponse des corps de l'État.]

Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands
ménagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu le
faire dans le gouvernement représentatif le plus anciennement établi. Il
convoqua le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, et leur communiqua
les pièces de la négociation qui méritaient d'être connues. Il pouvait,
en effet, se dispenser de toute dissimulation, car, sauf quelques
mouvements de vivacité, il n'avait au fond rien à se reprocher. Ces
trois corps de l'État répondirent à la démarche du Premier Consul, par
l'envoi de députations, chargées d'apporter au gouvernement
l'approbation la plus complète. Un homme qui excellait dans cette
éloquence étudiée et solennelle, qui sied bien à la tête des grandes
assemblées, M. de Fontanes, récemment introduit dans le Corps Législatif
par l'influence de la famille Bonaparte, vint exprimer au Premier Consul
les sentiments de ce corps, et le fit en termes dignes d'être recueillis
par l'histoire.

[En marge: Belles paroles de M. de Fontanes.]

«La France, dit-il, est prête encore à se couvrir de ces armes qui ont
vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous
rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant à l'humanité un si
court intervalle de repos, la replongerait dans les calamités dont elle
est à peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire qu'elle
défend les principes conservateurs de la société menacée dans ses
fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre se
rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et la
cause de l'humanité, en repoussant l'injuste attaque d'une nation qui
négocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la guerre, et
ne signe de traités que pour les rompre.... N'en doutons pas, si le
signal est une fois donné, la France se ralliera par un mouvement
unanime autour du héros qu'elle admire. Tous les partis qu'il tient en
silence autour de lui, ne disputeront plus que de zèle et de courage.
Tous sentent qu'ils ont besoin de son génie, et reconnaissent que seul
il peut porter le poids et la grandeur de nos nouvelles destinées....

«Citoyen Premier Consul, le peuple français ne peut avoir que de
grandes pensées et des sentiments héroïques comme les vôtres. Il a
vaincu pour avoir la paix; il la désire comme vous, mais comme vous il
ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si bien
protégée par l'Océan, ne sait-elle pas que le monde voit quelquefois
paraître des hommes rares, dont le génie exécute ce qui, avant eux,
paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru, devrait-elle
le provoquer imprudemment, et le forcer à obtenir de sa fortune tout ce
qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est capable de tout avec un
grand homme, dont il ne peut jamais séparer sa gloire, ses intérêts et
son bonheur.»

[En marge: Les Anglais courent sur le commerce français avant aucune
déclaration régulière de guerre.]

[En marge: Le Premier Consul fait arrêter tous les Anglais voyageant en
France.]

À ce langage brillant et apprêté, on ne pouvait plus sans doute
reconnaître l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la
confiance immense que tout le monde éprouvait pour le héros qui avait en
main les destinées de la France, et duquel on attendait l'humiliation
ardemment désirée de l'Angleterre. Une circonstance, d'ailleurs facile à
prévoir, accrut singulièrement l'indignation publique. Presque au moment
du départ des deux ambassadeurs, et avant toute manifestation régulière,
on apprit que les vaisseaux de la marine royale anglaise couraient sur
le commerce français. Deux frégates avaient enlevé, dans la baie
d'Audierne, des vaisseaux marchands qui cherchaient un refuge à Brest.
Bientôt à ces premiers actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres,
dont la nouvelle arriva de tous les ports. C'était une violence peu
conforme au droit des gens. Il y avait une stipulation formelle à ce
sujet dans le dernier traité signé entre l'Amérique et la France (30
septembre 1800,--art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans
le traité d'Amiens. Ce traité ne stipulait, en cas de rupture, aucun
délai pour commencer les hostilités contre le commerce. Mais ce délai
résultait des principes moraux du droit des gens, placés bien au-dessus
de toutes les stipulations écrites des nations. Le Premier Consul, que
cette situation nouvelle ramenait à toute l'ardeur de son caractère,
voulut user de représailles à l'instant même, et rédigea un arrêté par
lequel il déclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais voyageant en
France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait, disait-il, faire
retomber sur de simples marchands, innocents de la politique de leur
gouvernement, les conséquences de cette politique, il était autorisé à
rendre la pareille, et à s'assurer des moyens d'échange, en constituant
prisonniers les sujets britanniques, actuellement arrêtés sur le sol
français. Cette mesure, quoique motivée par la conduite de la
Grande-Bretagne, présentait cependant un caractère de rigueur qui
pouvait inquiéter l'opinion publique, et faire craindre le retour des
violences de la dernière guerre. M. Cambacérès insista fortement auprès
du Premier Consul, et obtint la modification des dispositions projetées.
Grâce à ses efforts ces dispositions ne s'appliquèrent qu'aux sujets
britanniques qui servaient dans les milices, ou qui avaient une
commission quelconque de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas
enfermés, mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places
de guerre.

[En marge: Élan général en France, et empressement à faire des dons
volontaires pour la construction des bateaux plats.]

Une vive commotion fut bientôt imprimée à toute la France. Depuis le
dernier siècle, c'est-à-dire depuis que la marine anglaise avait paru
prendre l'avantage sur la nôtre, l'idée de terminer par une invasion la
rivalité maritime des deux peuples, était entrée dans tous les esprits.
Louis XVI et le Directoire avaient fait des préparatifs de descente. Le
Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs années, un
certain nombre de bateaux plats sur les côtes de la Manche, et on doit
se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des préliminaires de
paix, l'amiral Latouche-Tréville avait repoussé les efforts réitérés de
Nelson, pour enlever à l'abordage la flottille de Boulogne. C'était une
sorte de tradition devenue populaire, qu'avec des bateaux plats on
pouvait transporter une armée de Calais à Douvres. Par un mouvement tout
à fait électrique, les départements et les grandes villes, chacun
suivant ses moyens, offrirent au gouvernement des bateaux plats, des
corvettes, des frégates, même des vaisseaux de ligne. Le département du
Loiret fut saisi le premier de cette patriotique pensée. Il s'imposa une
somme de 300 mille francs pour construire et armer une frégate de 30
canons. À ce signal, les communes, les départements, et même les
corporations répondirent par un élan universel. Les maires de Paris
ouvrirent des souscriptions, couvertes bientôt d'une multitude de
signatures. Parmi les modèles de bateaux proposés par la marine, il y
en avait de dimensions différentes, coûtant depuis 8 mille jusqu'à 30
mille francs. Chaque localité pouvait, par conséquent, proportionner son
zèle à ses moyens. De petites villes, telles que Coutances, Bernay,
Louviers, Valogne, Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux
plats, de la première ou de la seconde dimension. Les villes plus
considérables votaient des frégates, et même des vaisseaux de haut bord.
Paris vota un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent,
Bordeaux de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des
grandes villes étaient indépendants de ceux que faisaient les
départements; ainsi quoique Bordeaux eût offert un vaisseau de
quatre-vingts, le département de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille
francs employables en constructions navales. Quoique Lyon eût donné un
vaisseau de cent canons, le département du Rhône y ajoutait un don
patriotique montant au huitième de ses contributions. Le département du
Nord joignait un million au fonds voté par la ville de Lille. Les
départements s'imposaient, en général, depuis 2 à 300 mille francs,
jusqu'à 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur
concours en marchandises du pays propres à la marine. Le département de
la Côte d'Or faisait hommage à l'État de 100 pièces de canon de gros
calibre, qui devaient être fondues au Creuzot. Le département de
Lot-et-Garonne délibérait une addition de 5 centimes à ses contributions
directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an XII, pour être
employés en toiles à voile achetées dans le pays. La République
italienne, imitant cet élan, offrait au Premier Consul quatre millions
de livres milanaises, pour construire deux frégates, appelées l'une _le
Président_, l'autre _la République italienne_, plus douze chaloupes
canonnières, portant le nom des douze départements italiens. Les grands
corps de l'État ne voulurent pas rester en arrière, et le Sénat donna
sur sa dotation un vaisseau de cent vingt canons. De simples maisons de
commerce, comme la maison Barillon, des employés des finances, tels que
les receveurs-généraux, par exemple, offrirent des bateaux plats. Une
semblable ressource n'était pas à dédaigner, car on ne pouvait guère
l'évaluer à moins de 40 millions. Comparée à un budget de 500 millions,
elle avait une véritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui
était de 60 millions, à divers subsides obtenus des alliés, à
l'augmentation naturelle du produit des impôts, elle allait dispenser le
gouvernement de s'adresser à la ressource coûteuse, et presque
impossible à cette époque, de l'emprunt en rentes.

[En marge: On construit sur les bords de toutes les rivières.]

Nous ferons bientôt connaître avec détail la création de cette
flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches à feu, 10
mille chevaux, et qui faillit un instant opérer la conquête de
l'Angleterre. Pour le présent, il suffira de dire que la condition
imposée par la marine à ces bateaux plats de toute dimension, était de
ne pas tirer plus de 6 à 7 pieds d'eau. Désarmés, ils n'en tiraient pas
plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos rivières, et
les descendre jusqu'à leur embouchure, pour être ensuite réunis dans les
ports de la Manche, en longeant les côtes. C'était un grand avantage,
car nos ports n'auraient pu suffire, faute de chantiers, de bois, et
d'ouvriers, à la construction de 1,500 ou 2 mille bâtiments, qu'il
fallait achever en quelques mois. En construisant dans l'intérieur, la
difficulté était levée. Les bords de la Gironde, de la Loire, de la
Seine, de la Somme, de l'Oise, de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se
couvrirent de chantiers improvisés. Les ouvriers du pays, dirigés par
des contre-maîtres de la marine, suffirent parfaitement à ces
singulières créations, qui d'abord étonnèrent la population, quelquefois
lui fournirent des sujets de raillerie, mais qui bientôt néanmoins
devinrent pour l'Angleterre une cause d'alarmes sérieuses. À Paris,
depuis la Râpée jusqu'aux Invalides, il y avait quatre-vingt-dix
chaloupes canonnières sur chantier, à la construction desquelles étaient
employés plus de mille travailleurs.

[En marge: Dispersion des flottes françaises aux Antilles.]

Le premier soin à prendre à l'occasion de la nouvelle guerre avec
l'Angleterre, c'était de rallier notre marine, répandue dans les
Antilles, et occupée à faire rentrer nos colonies sous l'autorité de la
métropole. C'est à quoi le Premier Consul avait pensé tout d'abord. Il
s'était pressé de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de laisser à
la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, tout ce qu'elles
pourraient en hommes, munitions et matériel. Les frégates et les
bâtiments légers devaient rester seuls en Amérique. Mais il ne fallait
pas s'abuser. La guerre avec l'Angleterre, si elle ne pouvait pas nous
enlever les petites Antilles, telles que la Guadeloupe et la Martinique,
devait nous faire perdre la plus précieuse de toutes, celle à la
conservation de laquelle on avait sacrifié une armée, nous voulons
parler de Saint-Domingue.

[En marge: Suite de l'expédition de Saint-Domingue.]

On a vu le capitaine général Leclerc, après des opérations bien
conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu maître de la
colonie, pouvant même se flatter de l'avoir rendue à la France, et
Toussaint retiré dans son habitation d'Ennery, regardant le mois d'août
comme le terme du règne des Européens sur la terre d'Haïti. Ce terrible
noir prédisait juste, en prévoyant le triomphe du climat d'Amérique sur
les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de ce triomphe, car
il était destiné à succomber lui-même sous la rigueur de notre ciel.
Tristes représailles de la guerre des races, acharnées à se disputer les
régions de l'équateur!

[En marge: Subite invasion de la fièvre jaune.]

À peine l'armée commençait-elle à s'établir qu'un fléau fréquent dans
ces régions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper les
nobles soldats de l'armée du Rhin et de l'Égypte, transportés aux
Antilles. Soit que le climat, par un arrêt inconnu de la Providence, fût
cette année plus destructeur que de coutume, soit que son action fût
plus grande sur des soldats fatigués, accumulés en nombre considérable,
formant un foyer d'infection plus puissant, la mort sévit avec une
rapidité et une violence effrayantes. Vingt généraux furent enlevés
presque en même temps; les officiers et les soldats succombèrent par
milliers. Aux vingt-deux mille hommes arrivés en plusieurs expéditions,
dont cinq mille avaient été mis hors de combat, cinq mille atteints de
diverses maladies, le Premier Consul avait ajouté, vers la fin de 1802,
une dizaine de mille hommes encore. Les nouveaux arrivés surtout furent
frappés au moment même du débarquement. Quinze mille hommes au moins
périrent en deux mois. L'armée resta réduite à neuf ou dix mille
soldats, acclimatés, il est vrai, mais la plupart convalescents, et peu
propres à reprendre immédiatement les armes.

[En marge: Joie et menées de Toussaint Louverture à l'apparition du
fléau.]

[En marge: Arrestation de Toussaint Louverture ordonnée par le général
Leclerc.]

Dès les premiers ravages de la fièvre jaune, Toussaint Louverture,
enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit renaître
toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se mit
secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se tenir
prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de la
maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine général,
sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups du fléau.
Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en parvînt quelques
avis au capitaine général, et notamment aux généraux noirs. Ceux-ci se
hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils jalousaient Toussaint,
tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait pas peu contribué à leur
prompte soumission. Ces _noirs dorés_, comme les appelait le Premier
Consul, étaient contents du repos, de l'opulence dont ils jouissaient.
Ils n'avaient pas envie de recommencer la guerre, et ils craignaient de
voir Toussaint, redevenu tout-puissant, leur faire expier leur
désertion. Ils firent donc une démarche auprès du général Leclerc, pour
l'engager à se saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par
celui-ci, se révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant
autrefois sa garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au
service de la métropole, quittaient les rangs pour retourner,
disaient-ils, à la culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes,
autour d'Ennery. Le capitaine général, pressé entre un double danger,
d'un côté la fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la
révolte qui s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du
Premier Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance,
de se débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint.
D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient
suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir ce
chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda
conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des
cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la
santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une
entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.--Vous le voyez bien,
s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.--Il se
transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe de
noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit prisonnier à
bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant résigné, il ne
proféra que cette grande parole: En me renversant on n'a renversé que
le tronc de l'arbre de la liberté des noirs; mais les racines restent;
elles repousseront, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.--On
l'envoya en Europe, où il fut gardé dans le fort de Joux.

[En marge: L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en
apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.]

[En marge: Dispositions des généraux noirs.]

Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les noirs;
il était rentré dans leurs coeurs avec la défiance des projets des
blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de ce qu'on
avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être rétabli,
s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une impression
extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune du Corps
Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage aux Antilles,
paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et à la Guadeloupe,
mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre à Saint-Domingue,
avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction qu'on songeait à
les remettre en servitude. Depuis les simples cultivateurs, jusqu'aux
généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage les faisait frémir
d'indignation. Quelques officiers noirs, plus humains, plus dignes de
leur nouvelle fortune, tels que Laplume, Clervaux, Christophe même, qui,
n'aspirant pas comme Toussaint à être dictateurs de l'île,
s'accommodaient parfaitement de la domination de la métropole, pourvu
qu'elle respectât la liberté de leur race, s'exprimèrent avec une
chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments.--Nous
voulons, disaient-ils, rester Français et soumis, servir la mère-patrie
fidèlement, car nous ne désirons pas recommencer une vie de brigandage;
mais si la métropole veut refaire des esclaves de nos frères ou de nos
enfants, il faut qu'elle se décide à nous égorger jusqu'au dernier.--Le
général Leclerc, dont la loyauté les touchait, les rassurait bien pour
quelques jours, quand il répondait sur l'honneur que les intentions
prêtées aux blancs étaient une imposture; mais au fond la défiance était
incurable. Quoi que fît le général en chef, il lui était impossible de
la calmer. Si Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la
métropole, raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines,
véritable monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte,
ne songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les
blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à
triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint
Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.

[En marge: Désarmement des noirs.]

[En marge: Exécution de Charles Belair.]

Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus qu'une
faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr les restes,
menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut devoir
ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait raisonnable et
nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume et Clervaux,
l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions perfides, comme
Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda sur-le-champ, et
il fallut une véritable violence pour y réussir. Beaucoup de nègres
s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent torturer, plutôt
que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur liberté même,
c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs, en particulier, se
montraient impitoyables dans ce genre de recherches. Ils faisaient
fusiller les hommes de leur couleur, et agissaient ainsi, les uns pour
prévenir la guerre, les autres au contraire pour l'exciter. On retira
néanmoins par ces moyens environ trente mille fusils, la plupart de
fabrique anglaise, et achetés par la prévoyance de Toussaint. Ces
rigueurs excitèrent des insurrections dans le nord, dans l'ouest, aux
environs du Port-au-Prince. Le neveu de Toussaint, Charles Belair, noir
qui avait une certaine supériorité sur ses pareils, par ses moeurs, son
esprit, ses lumières, et que par ces motifs son oncle voulait faire son
successeur, Charles Belair, irrité de quelques exécutions commises dans
le département de l'ouest, se jeta dans les mornes, en levant le drapeau
de la révolte. Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement
à être chargé de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de
montrer ce zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui
lui avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une
guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya
l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces
deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des
noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en profitait
pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré. Tristes
atrocités qui prouvent que les passions du coeur humain sont partout les
mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage ne font pas
l'homme sensiblement différent! Tout conduisait donc à la révolte des
noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée d'eux, et les
rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur égard, et les
féroces passions qui les divisaient, passions qu'on était obligé de
souffrir, et souvent même d'employer.

[En marge: Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des
mulâtres.]

À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la
confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la
difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre, commençaient
à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été tiré du
Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y remplacer
Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le général
Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide, mais avant
contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les préjugés des
créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres, comme faisaient
les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait dissolus, violents,
cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs parce que ceux-ci
étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus durs à la guerre. Le
général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince et dans le sud, où
abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux approches de l'insurrection,
autant de défiance qu'aux noirs, et en incarcéra un grand nombre. Ce
qu'il fit de plus irritant pour eux, ce fut de renvoyer le général
Rigaud, ancien chef des mulâtres, long-temps le rival et l'ennemi de
Toussaint, vaincu et expulsé par lui, profitant naturellement de la
victoire des blancs, pour revenir à Saint-Domingue, et devant y espérer
un bon accueil. Mais la faute que les blancs avaient commise au
commencement de la révolution de Saint-Domingue, en ne s'alliant point
avec les gens de couleur, ils la commirent encore à la fin. Le général
Rochambeau repoussa Rigaud, et lui ordonna de se rembarquer pour les
États-Unis. Les mulâtres, offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir
aux noirs; ce qui était très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils
dominaient.

[En marge: Insurrection générale des noirs.]

[En marge: Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.]

Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était
d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,
s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais
entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté
menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, se
joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se
mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et
florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle que
le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la préférant
au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.

[En marge: Chagrins de Leclerc, et sa mort.]

L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état
de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques
positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et Saint-Marc,
dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du malheureux
Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il venait
d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste. Il avait
vu mourir le sage et habile M. Benezech, quelques-uns des généraux les
plus distingués des armées du Rhin et d'Italie; il venait d'apprendre la
mort de Richepanse; il assistait chaque jour à la fin de ses plus
vaillants soldats, sans pouvoir les secourir, et sentait approcher
l'instant où il ne pourrait plus défendre contre les noirs la petite
partie du littoral qui lui restait encore. Tourmenté par ces désolantes
réflexions, il était plus exposé qu'un autre aux atteintes du mal qui
détruisait l'armée. En effet, il fut saisi à son tour, et après une
courte maladie, qui, prenant le caractère d'une fièvre continue, finit
par lui enlever toutes ses forces, il expira, ne cessant de tenir un
noble langage, et ne paraissant occupé que de sa femme et de ses
compagnons d'armes, qu'il laissait dans une affreuse situation. Il
mourut en novembre 1802.

[En marge: Le général Rochambeau remplace dans le commandement le
général Leclerc.]

[En marge: Le général Rochambeau revient au Cap.]

[En marge: Attaque et défense du Cap.]

Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce
n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à ce
nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid d'un
chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau
prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps.
C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant
l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur tous
les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts
énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de
l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et les
chefs noirs du nord, essayaient d'attaquer et d'enlever cette capitale
de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre quelques
centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée de
propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà
Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général
Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de la
garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant qu'une
armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en retraite. Mais,
pendant cette héroïque défense, il se passait une scène affreuse dans la
rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux douze cents noirs environ, ne
sachant comment les garder à terre, et ne voulant pas donner ce renfort
à l'ennemi. Les équipages, décimés par la maladie, étaient plus faibles
que leurs prisonniers. Au bruit de l'attaque du Cap, craignant d'être
égorgés par eux, ils en jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en
jetèrent une partie dans les flots. Au même instant, dans le sud de
l'île, on faisait subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet,
et on le noyait par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les
mulâtres, encore incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les
blancs, et achevèrent de ravager la belle province du sud.

[En marge: État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement de
la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.]

Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien
d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre la
France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au
Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et
les mulâtres coalisés. La nouvelle de la guerre européenne vint ajouter
à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les noirs devenus
plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils fussent obligés
de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en Angleterre, après
les avoir dépouillés des débris de leur fortune.

[En marge: Pertes causées à la France par l'expédition de
Saint-Domingue.]

De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en
restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri, parmi
lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le moment,
Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et souhaité
tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort de Joux,
tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un soleil
dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de génie, pour
la perte de tant de blancs héroïques!

Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système
commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché.
Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il
faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles
ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les
idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et
dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à
grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand ils
demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois la
richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers
d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la paix,
offraient de servir partout où l'on aurait besoin de leurs bras,
était-il possible de refuser aux regrets des uns, à l'activité des
autres, l'occasion de restaurer le commerce de la France? Que n'a pas
fait l'Angleterre pour conserver le nord de l'Amérique? l'Espagne, pour
en conserver le sud? Que ne ferait pas la Hollande pour conserver Java?
Les peuples ne laissent jamais échapper aucune grande possession, sans
essayer de la retenir, n'eussent-ils aucune chance de succès. Nous
verrons si la guerre d'Amérique aura servi de leçon aux Anglais, et
s'ils n'essaieront pas de défendre le Canada, le jour où cette colonie
du nord cédera au penchant bien naturel qui l'attire vers les
États-Unis.

Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les
frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans nos
ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de relâcher
à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il fallait
réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à corps
avec la Grande-Bretagne.

[En marge: Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.]

[En marge: La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une
descente ou au blocus continental.]

C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile et
le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre.
Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de ses
coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à
l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire
presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les hostilités
commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans les deux
hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises ou espagnoles,
peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies françaises. Elle
allait interdire la navigation à tous les peuples, et se l'arroger
exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien de plus. Une
apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui aurait procuré
qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La France, de son
côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire à l'Angleterre
les abords du littoral européen, depuis Copenhague jusqu'à Venise; la
réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, pour faire
descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales dont elle
devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans cette lutte
de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur l'un des deux
éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se joindre, il était à
craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer sans se frapper, et
que le monde, foulé par elles, ne finît par se révolter contre l'une ou
contre l'autre, afin de se soustraire aux suites de cette affreuse
querelle. Dans une pareille situation, le succès devait appartenir à
celle qui saurait sortir de l'élément où elle régnait, pour atteindre sa
rivale, et si cet effort devenait impossible, à celle qui saurait rendre
sa cause assez populaire dans l'univers, pour le mettre de son parti.
S'attacher les nations était difficile à toutes deux; car l'Angleterre,
pour s'arroger le monopole du commerce, était réduite à tourmenter les
neutres, et la France, pour fermer le continent au commerce de
l'Angleterre, était réduite à violenter toutes les puissances de
l'Europe. Il fallait donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre
l'un de ces problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou
dominer le continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la
politique, à refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un
mot, la descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de
cette histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut
successivement amené de la première de ces entreprises à la seconde; par
quel enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque
jusqu'à l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il
s'en éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en
arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses, qu'une
nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste
éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.

Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette
guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792 à
1801, la lutte du principe démocratique contre le principe
aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir,
sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec bien
plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le continent
entier, par haine de la révolution française, par jalousie de notre
puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les neutres ne
détestaient l'Angleterre.

[En marge: Napoléon forme le projet de tenter une descente en
Angleterre.]

Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut bientôt la portée de
cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il forma le projet
de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de terminer dans
Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir pendant trois
années consécutives, appliquant toutes ses facultés à cette prodigieuse
entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux même, tant il était
plein d'espérance, en présence d'une tentative qui devait le conduire,
ou à être le maître absolu du monde, ou à s'engloutir, lui, son armée,
sa gloire, au fond de l'Océan.

[En marge: Quelles étaient les forces navales de la France et de
l'Angleterre en 1803.]

[En marge: La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50
vaisseaux de ligne.]

[En marge: L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de ligne,
et porter ses armements à 120.]

On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits à
de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de nombreuses
flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient suffi. Mais nous
répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles, l'Angleterre
n'avait pas encore, en s'emparant du commerce universel, acquis la plus
grande population maritime du globe, et que les moyens des deux marines
étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier Consul était décidé à faire
d'immenses efforts pour relever la marine française; mais il doutait
beaucoup du succès, bien qu'il possédât une vaste étendue de rivages,
bien qu'il eût à sa disposition les ports et les chantiers de la
Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et de l'Italie. Nous ne
citons pas ceux de l'Espagne, alors trop indignement gouvernée pour être
une alliée utile. Il n'avait guère, en comptant toutes ses forces
navales actuellement réunies en Europe, plus de 50 vaisseaux de ligne à
mettre en mer dans le courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou
5 en Hollande, 20 ou 22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en
relâche à la Corogne, un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ.
Avec les bois dont son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en
descendant les fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de
l'Italie, il pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire
porter par cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il
fallait plus de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à
peine 60 mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout
prêts à prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total
à 120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel
armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et
davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait la
presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre, des
amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se
comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se
comportaient sur terre.

[En marge: Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine
française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus
prompt.]

La disproportion des deux flottes, résultant du temps et des
circonstances, était donc fort grande; néanmoins elle ne désespérait pas
le Premier Consul. Il voulait construire partout, au Texel, dans
l'Escaut, au Havre, à Cherbourg, à Brest, à Toulon, à Gênes. Il songeait
à comprendre un certain nombre de soldats de terre dans la composition
de ses équipages, et à racheter par ce moyen l'infériorité de notre
population maritime. Il avait été le premier à s'apercevoir qu'un
vaisseau, monté par 600 bons matelots et 2 ou 300 hommes de terre bien
choisis, tenu sous voile pendant deux ou trois années, exercé aux
manoeuvres et au tir, était capable de se mesurer avec tout vaisseau
quelconque. Mais, en employant ces moyens et d'autres encore, il lui
aurait fallu dix années, disait-il, pour créer une marine. Or, il ne
pouvait pas attendre dix ans, les bras croisés, que sa marine, courant
les mers par petits détachements, se fût rendue digne d'entrer en lutte
avec la marine anglaise. Employer dix ans à former une flotte, sans rien
exécuter de considérable dans l'intervalle, eût été un long aveu
d'impuissance, désolant pour tout gouvernement, plus désolant pour lui,
qui avait fait sa fortune, et qui devait la continuer, en éblouissant le
monde. Il devait donc, tout en s'appliquant à réorganiser notre armée
navale, tenter audacieusement le passage du détroit, et se servir en
même temps de la crainte qu'inspirait son épée, pour obliger l'Europe à
fermer à l'Angleterre les accès du continent. Si, à son génie
d'exécution pour les grandes entreprises, il joignait une politique
habile, il pouvait, par ces moyens réunis, ou détruire d'un seul coup, à
Londres même, la puissance britannique, ou la ruiner à la longue en
ruinant son commerce.

[En marge: Beaucoup d'amiraux ne partagent pas l'avis du Premier Consul
sur la possibilité de franchir le détroit.]

[En marge: Ordres pour réarmer sur-le-champ les 50 vaisseaux dont la
France peut disposer.]

[En marge: Emploi des 50 vaisseaux de la marine française, dans les
plans du Premier Consul.]

Beaucoup de ses amiraux, notamment le ministre Decrès, lui conseillaient
une lente recomposition de notre marine, consistant à former de petites
divisions navales, et à les faire courir sur les mers, jusqu'à ce
qu'elles fussent assez habiles pour manoeuvrer en grandes escadres; et,
en attendant, ils l'exhortaient à s'en tenir là, regardant comme douteux
tous les plans imaginés pour franchir la Manche. Le Premier Consul ne
voulut point s'enchaîner à de telles vues; il se proposa bien de
restaurer la marine française, mais en essayant néanmoins une tentative
plus directe pour frapper l'Angleterre. En conséquence il ordonna de
nombreuses constructions à Flessingue, dont il disposait par suite de
son pouvoir sur la Hollande; à Anvers, qui était devenu port français; à
Cherbourg, à Brest, à Lorient, à Toulon, enfin à Gênes, que la France
occupait au même titre que la Hollande. Il fit réparer et armer 22
vaisseaux à Brest; il en fit achever 2 à Lorient; réparer, mettre à flot
et armer 5 à La Rochelle. Il réclama de l'Espagne les moyens de radouber
et de ravitailler l'escadre en relâche à la Corogne, et envoya de
Bayonne tout ce qu'il était possible de lui faire parvenir par la voie
de terre, en hommes, en matériel et en argent. Il prit les mêmes
précautions pour le vaisseau en relâche à Cadix. Il ordonna l'armement
de la flotte de Toulon, qu'il voulait composer de 12 vaisseaux. Ces
divers armements, joints à 3 ou 4 vaisseaux hollandais, devaient, comme
nous l'avons dit, porter à 50 environ les forces de la France, sans
compter ce qu'on pouvait obtenir plus tard des marines hollandaise et
espagnole, sans compter ce qu'on pouvait construire dans les ports de
France, et armer avec un mélange de matelots et de soldats de terre.
Cependant le Premier Consul ne se flattait pas, avec de telles forces,
de reconquérir en bataille rangée la supériorité ou même l'égalité
maritime à l'égard de l'Angleterre; il voulait s'en servir pour tenir la
mer, pour aller aux colonies et en revenir, pour s'ouvrir pendant
quelques instants le détroit de Calais, par des mouvements d'escadres
dont on jugera bientôt la profonde combinaison.

[En marge: Formation de six camps sur les côtes de l'Océan.]

C'est vers ce détroit que se concentrèrent tous les efforts de son
génie. Quels que fussent les moyens de transports imaginés, il fallait
d'abord une armée, et il forma le projet d'en composer une, qui ne
laissât rien à désirer sous le rapport du nombre et de l'organisation;
de la distribuer en plusieurs camps, depuis le Texel jusqu'aux Pyrénées,
et de la disposer de telle manière qu'elle pût se concentrer avec
rapidité, sur quelques points du littoral habilement choisis.
Indépendamment d'un corps de 25 mille hommes, réunis entre Breda et
Nimègue, pour marcher sur le Hanovre, il ordonna la formation de six
camps, un premier aux environs d'Utrecht, un second à Gand, un troisième
à Saint-Omer, un quatrième à Compiègne, un cinquième à Brest, un sixième
à Bayonne, ce dernier destiné à imposer à l'Espagne, pour des motifs que
nous ferons connaître plus tard. Il commença d'abord par former des
parcs d'artillerie sur ces six points de rassemblement, précaution qu'il
prenait ordinairement avant toute autre, disant que c'était toujours ce
qu'il y avait de plus difficile à organiser. Il dirigea ensuite sur
chacun de ces camps un nombre suffisant de demi-brigades d'infanterie,
pour les porter à 25 mille hommes au moins. La cavalerie fut acheminée
plus lentement, et en proportion moindre que de coutume, parce que,
dans l'hypothèse d'un embarquement, on ne pouvait transporter que
très-peu de chevaux. Il fallait que la qualité et la quantité de
l'infanterie, l'excellence de l'artillerie, et le nombre des bouches à
feu, pussent compenser, dans une telle armée, l'infériorité numérique de
la cavalerie. Sous ce double rapport, l'infanterie et l'artillerie
françaises réunissaient toutes les conditions désirables. Le Premier
Consul eut soin de rassembler sur les côtes, et de former en quatre
grandes divisions, toute l'arme des dragons. Les soldats de cette arme,
sachant servir à cheval et à pied, devaient être embarqués seulement
avec leurs selles, et être utiles comme fantassins, en attendant qu'ils
pussent le devenir comme cavaliers, lorsqu'on les aurait montés avec les
chevaux enlevés à l'ennemi.

[En marge: Réunion de 400 bouches à feu à la suite de l'armée
d'expédition.]

Toutes les dispositions furent ordonnées pour armer et atteler 400
bouches à feu de campagne, indépendamment d'un vaste parc de siége. Les
demi-brigades, qui étaient alors à trois bataillons, durent fournir deux
bataillons de guerre, chacun de 800 hommes, en prenant dans le troisième
bataillon de quoi compléter les deux premiers. Le troisième bataillon
fut laissé au dépôt, pour recevoir les conscrits, les instruire et les
discipliner. Néanmoins, une certaine quantité de ces conscrits fut
envoyée immédiatement aux bataillons de guerre, pour qu'aux vieux
soldats de la République fussent mêlés, dans une proportion suffisante,
de jeunes soldats, bien choisis, ayant la vivacité, l'ardeur et la
docilité de la jeunesse.

[En marge: Loi de recrutement et moyens employés pour porter l'armée à
480 mille hommes.]

[En marge: Distribution de l'armée en Italie, en Hollande, en Hanovre,
sur les côtes de l'Océan, dans l'intérieur de la France, et aux
colonies.]

La conscription avait été définitivement introduite dans notre
législation militaire, et régularisée sous le Directoire, sur la
proposition du général Jourdan. Cependant la loi qui l'établissait
présentait encore quelques lacunes, qui avaient été remplies par une
nouvelle loi du 26 avril 1803. Le contingent avait été fixé à 60 mille
hommes par an, levés à l'âge de 20 ans. Ce contingent était divisé en
deux parts, de 30 mille hommes chacune. La première devait toujours être
levée en temps de paix: la seconde formait la réserve, et pouvait être
appelée, en cas de guerre, à compléter les bataillons. On était à la
moitié de l'an XI (juin 1803); on demanda le droit de lever le
contingent des années XI et XII, sans toucher à la réserve de ces deux
années. C'étaient 60 mille conscrits à prendre tout de suite. En les
appelant ainsi à l'avance, on se donnait le temps de les instruire et de
les accoutumer au service militaire, dans les camps formés sur les
côtes. On pouvait enfin recourir, s'il devenait nécessaire, à la réserve
de ces deux années, ce qui présentait encore 60 mille hommes
disponibles, mais dont on comptait ne se servir qu'en cas de guerre
continentale. Trente mille hommes seulement demandés à chaque classe,
étaient un faible sacrifice, qui ne pouvait guère fatiguer une
population composée de cent neuf départements. De plus, il restait à
prendre une partie des contingents des années VIII, IX et X, qui n'avait
point été appelée, grâce à la paix dont on avait joui sous le Consulat.
Un arriéré en hommes est aussi difficile à recouvrer qu'un arriéré en
impôts. Le Premier Consul fit, à ce sujet, une sorte de liquidation. Il
demanda, sur ces contingents arriérés, une certaine quantité d'hommes,
choisis parmi les plus robustes, et les plus disponibles; il en exempta
un nombre plus grand sur le littoral que dans l'intérieur, en imposant à
ceux qui n'étaient pas appelés un service de gardes-côtes. De la sorte,
il pourvut encore l'armée d'une cinquantaine de mille hommes, plus âgés,
plus forts que les conscrits des années XI et XII. L'année fut ainsi
portée à 480 mille hommes, répandus dans les colonies, le Hanovre, la
Hollande, la Suisse, l'Italie et la France. Sur cet effectif, 100 mille
environ, employés à garder l'Italie, la Hollande, le Hanovre et les
colonies, n'étaient pas à la charge du trésor français. Des subsides en
argent ou des vivres fournis sur les lieux couvraient la dépense de leur
entretien. Trois cent quatre-vingt mille étaient entièrement payés par
la France, et tout à fait à sa disposition. En défalquant de ces 380
mille hommes, 40 mille pour les non-valeurs ordinaires, c'est-à-dire,
pour les soldats malades, momentanément absents, en route, etc., 40
mille pour gendarmes, vétérans, invalides, disciplinaires, on pouvait
compter sur 300 mille hommes disponibles, aguerris, et capables d'entrer
immédiatement en campagne. Si on en destinait 150 mille à combattre
l'Angleterre, il en restait 150 mille, dont 70 mille, formant les
dépôts, suffisaient à la garde de l'intérieur, et 80 mille pouvaient
accourir sur le Rhin, en cas d'inquiétudes du côté du continent. Ce
n'est pas sur le nombre qu'il faudrait juger une telle armée. Ces 300
mille hommes, presque tous éprouvés, rompus aux fatigues et à la guerre,
conduits par des officiers accomplis, en valaient six ou sept cent
mille, un million peut-être, de ceux qu'on possède ordinairement à la
suite d'une longue paix; car entre un soldat fait et celui qui ne l'est
pas, la différence est infinie. Sous ce rapport, le Premier Consul
n'avait rien à désirer. Il commandait la plus belle armée de l'univers.

[En marge: Le Premier Consul veut se transporter sur les côtes de
l'Océan, pour arrêter le plan de la descente, mais il attend que les
constructions navales soient plus avancées.]

Le grand problème à résoudre, c'était la réunion des moyens de
transport, pour faire passer cette armée de Calais à Douvres. Le Premier
Consul n'avait pas encore définitivement arrêté ses idées à cet égard.
Une seule chose était fixée définitivement, d'après une longue suite
d'observations, c'était la forme des constructions navales. Des
bâtiments à fond plat, pouvant s'échouer, aller à la voile et à la rame,
avaient paru à tous les ingénieurs de la marine le moyen le plus adapté
au trajet, outre l'avantage de pouvoir être construits partout, même
dans le bassin supérieur de nos rivières. Mais il restait à les réunir,
à les abriter dans des ports convenablement placés, à les armer, à les
équiper, à trouver enfin le meilleur système de manoeuvres, pour les
mouvoir avec ordre devant l'ennemi. Il fallait pour cela se livrer à une
suite d'expériences longues et difficiles. Le Premier Consul avait le
projet de s'établir de sa personne à Boulogne, sur les bords de la
Manche, d'y vivre assez souvent, assez longuement, pour étudier les
lieux, les circonstances de la mer et du temps, et organiser lui-même,
dans toutes ses parties, la vaste entreprise qu'il méditait.

[En marge: En attendant il s'occupe d'assurer ses moyens de finances et
ses relations avec les États du continent.]

En attendant que les constructions ordonnées dans toute la France,
fussent assez avancées pour que sa présence sur les côtes pût être
utile, il s'occupait à Paris de deux soins essentiels, les finances et
les relations avec les puissances du continent; car il fallait, d'une
part, suffire aux dépenses de l'entreprise, et, de l'autre, avoir la
certitude de n'être pas troublé pendant l'exécution, par les alliés
continentaux de l'Angleterre.

[En marge: Moyens financiers imaginés pour faire face à la nouvelle
guerre.]

[En marge: Valeurs restant en biens nationaux.]

La difficulté financière n'était pas la moindre des difficultés que
présentait le renouvellement de la guerre. La Révolution française avait
dévoré, sous la forme d'assignats, une masse immense de biens nationaux,
et abouti à la banqueroute. Les biens nationaux étaient presque épuisés,
et le crédit était ruiné pour long-temps. Pour sauver de l'aliénation
les 400 millions de biens nationaux restant en 1800, on les avait
répartis entre divers services publics, tels que l'Instruction publique,
les Invalides, la Légion d'Honneur, le Sénat, la Caisse d'amortissement.
Changés ainsi en dotations, ils soulageaient le budget de l'État, et
présentaient une immense valeur d'avenir, grâce à l'augmentation de la
propriété foncière, augmentation constante en tout temps, mais toujours
plus grande le lendemain d'une révolution. Ils devaient toutefois être
diminués de quelques portions à restituer aux émigrés, portions peu
considérables, parce que les biens non aliénés étaient en presque
totalité des domaines de l'Église. Il faut ajouter à ce qui restait, les
biens situés dans le Piémont et dans les nouveaux départements du Rhin,
pour une valeur de 50 à 60 millions. Telles étaient les ressources
disponibles en domaines nationaux. Quant au crédit, le Premier Consul
était résolu à ne pas y recourir. On se souvient que lorsqu'il acheva,
en l'an IX, la liquidation du passé, il profita de l'élévation des fonds
publics, pour acquitter en rentes une partie de l'arriéré des années V,
VI, VII et VIII; mais ce fut la seule opération de ce genre qu'il voulut
se permettre, et il solda intégralement en numéraire les exercices des
années IX et X. En l'an X, dernier budget voté, il avait fait poser en
principe, que la dette publique ne dépasserait jamais 50 millions de
rentes, et que, si une telle chose arrivait, on créerait immédiatement
une ressource pour amortir l'excédant en quinze ans. Cette précaution
avait été nécessaire pour soutenir la confiance, car, malgré un
bien-être général, le crédit était tellement détruit, que les rentes 5
pour cent ne s'élevaient guère au delà de 56, et n'avaient pas dépassé
60, dans le moment où l'on croyait le plus à la paix.

[En marge: Le Premier Consul repousse l'idée de recourir au crédit.]

Depuis long-temps en Angleterre, et depuis peu de temps en France, les
fonds publics sont devenus l'objet d'un commerce régulier, auquel
participent les plus grandes maisons, toujours disposées à traiter avec
les gouvernements, pour leur fournir les sommes dont ils ont besoin. Il
n'en était pas ainsi à cette époque. Aucune maison en France n'aurait
voulu souscrire un emprunt. Elle aurait perdu tout crédit, en avouant
qu'elle était liée d'affaires avec l'État; et si des spéculateurs
téméraires avaient consenti à faire un prêt, ils auraient tout au plus
donné 50 francs d'une rente 5 pour cent, ce qui aurait exposé le trésor
à supporter l'énorme intérêt de 10 pour cent. Le Premier Consul ne
voulait donc pas d'une ressource aussi coûteuse. Il y avait une autre
manière alors d'emprunter; c'était de s'endetter avec les grosses
compagnies de fournisseurs, chargées de l'approvisionnement des armées,
en s'acquittant inexactement de ce qu'on leur devait. Elles s'en
dédommageaient en faisant payer les services deux ou trois fois ce
qu'ils valaient. Aussi les spéculateurs hardis, qui aiment les grandes
affaires, au lieu de s'attacher aux emprunts, se jetaient-ils avec
avidité sur les fournitures. On aurait eu le moyen, par conséquent, en
s'adressant à eux, de suppléer au crédit; mais ce moyen était encore
beaucoup plus cher que les emprunts même. Le Premier Consul entendait
payer les fournisseurs régulièrement, pour les obliger à exécuter
régulièrement leurs services, et à les exécuter à des prix raisonnables.
Il ne voulait donc ni de la ressource des aliénations de biens
nationaux, qui ne pouvaient pas encore se vendre avec avantage, ni de la
ressource des emprunts, alors trop difficiles et trop chers, ni enfin de
la ressource des grandes fournitures, entraînant des abus difficiles à
calculer. Il se flattait, avec beaucoup d'ordre et d'économie, avec
l'accroissement naturel du produit des impôts, et quelques recettes
accessoires que nous allons faire connaître, d'échapper aux dures
nécessités que les spéculateurs font subir aux gouvernements, qui sont
privés à la fois de revenus et de crédit.

[En marge: Augmentation du produit des impôts en l'an X.]

Le dernier budget, celui de l'an X (septembre 1801 à septembre 1802)
avait été fixé à 500 millions (620 avec les frais de perception et les
centimes additionnels). Ce chiffre n'avait pas été dépassé, ce qui était
dû à la paix. Les impôts seuls avaient excédé par leurs produits les
prévisions du gouvernement. On avait supposé un revenu de 470 millions,
et voté une faible aliénation de biens nationaux, pour égaler les
recettes aux dépenses. Mais les impôts avaient dépassé de 33 millions la
somme prévue, et dès lors l'aliénation votée était devenue inutile.
Cette augmentation inattendue de ressources provenait de
l'enregistrement, qui, grâce au nombre croissant des transactions
privées, avait produit 172 millions au lieu de 150; des douanes, qui,
grâce au commerce renaissant, avaient produit 31 millions au lieu de 22;
enfin des postes, et de quelques autres branches de revenu moins
importantes.

[En marge: La même augmentation se fait espérer en l'an XI malgré la
guerre.]

[En marge: Fixation du budget de l'an XI à 589 millions sans les frais
de perception.]

[En marge: Nécessité de trouver une ressource annuelle de cent millions
pour ajouter au budget.]

Malgré le renouvellement de la guerre, on espérait, et l'événement
prouva qu'on ne se trompait pas, on espérait la même augmentation dans
le produit des impôts. Sous le gouvernement vigoureux du Premier Consul,
on ne craignait plus ni désordres, ni revers. La confiance se
maintenant, les transactions privées, le commerce intérieur, les
échanges tous les jours plus considérables avec le continent, devaient
suivre une progression croissante. Le commerce maritime était seul
exposé à souffrir, et le revenu des douanes, figurant alors pour 30
millions au budget des recettes, exprimait assez qu'il ne pouvait pas
résulter de cette souffrance une grande perte pour le trésor. On
comptait donc avec raison sur plus de 500 millions de recettes. Le
budget de l'an XI (septembre 1802 à septembre 1803) venait d'être voté
en mars, avec la crainte, mais non pas avec la certitude de la guerre.
On l'avait fixé à 589 millions, sans les frais de perception, mais en y
comprenant une partie des centimes additionnels. C'était par conséquent
une augmentation de 89 millions. La marine, portée de 105 millions à
126, la guerre de 210 à 243, avaient obtenu une partie de cette
augmentation. Les travaux publics, les cultes, la nouvelle liste civile
des Consuls, et les dépenses fixes des départements, inscrites cette
fois au budget général, s'étaient partagé le reste. On avait fait face à
cette augmentation de dépenses avec l'accroissement supposé du produit
des impôts, avec les centimes additionnels consacrés auparavant aux
dépenses fixes des départements, et avec plusieurs recettes étrangères
provenant des pays alliés. Le budget courant devait donc être considéré
comme en équilibre, sauf un excédant indispensable pour les frais de la
guerre. Et il n'était pas supposable en effet qu'une vingtaine de
millions ajoutés à l'entretien de la marine, une trentaine ajoutés à
l'entretien de l'armée, pussent suffire aux besoins de la nouvelle
situation. La guerre avec le continent coûtait ordinairement assez peu,
car nos troupes victorieuses, passant le Rhin et l'Adige, dès le début
des opérations, allaient se nourrir aux dépens de l'ennemi; mais ici ce
n'était pas le cas. Les six camps, établis sur le littoral de la
Hollande aux Pyrénées, devaient vivre sur le sol français, jusqu'au jour
où ils franchiraient le détroit. Il fallait pourvoir en outre aux
dépenses des nouvelles constructions navales, et placer sur nos côtes
une masse énorme d'artillerie. Cent millions de plus par an étaient à
peine suffisants, pour faire face aux besoins de la guerre avec la
Grande-Bretagne[9]. Voici les ressources dont le Premier Consul
entendait se servir.

         [Note 9: Cette somme paraîtra bien peu de chose en jugeant
         d'après le chiffre actuel de nos budgets; mais il faut
         toujours se reporter aux valeurs du temps, et se dire que 100
         millions alors répondaient à 200 ou 250 d'aujourd'hui,
         peut-être davantage, quand il s'agit de dépenses militaires.]

[En marge: Recettes d'Italie.]

Nous venons de mentionner quelques recettes étrangères, déjà portées au
budget de l'an XI, afin de couvrir en partie la somme de 89 millions,
dont ce budget dépassait le budget de l'an X. Ces recettes étaient
celles d'Italie. La République italienne n'ayant pas encore d'armée, et
ne pouvant se passer de la nôtre, payait 1,600 mille francs par mois
(19,200,000 francs par an) pour l'entretien des troupes françaises. La
Ligurie, placée dans le même cas, fournissait 1,200 mille francs par an;
Parme, 2 millions. C'était une ressource annuelle de 22 millions et
demi, déjà portée, comme nous venons de le dire, au budget de l'an XI.
Restait donc à trouver tout entière la somme de 100 millions, qu'il
fallait probablement ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI.

[En marge: Somme des dons volontaires.]

[En marge: Prix de la Louisiane, évalué à 54 millions net.]

[En marge: Secours à tirer de la Hollande et de l'Espagne.]

[En marge: Motifs du Premier Consul pour faire concourir toutes les
nations maritimes à la guerre contre l'Angleterre.]

Les dons volontaires, le prix de la Louisiane, les subsides des autres
États alliés, tels étaient les moyens sur lesquels comptait le Premier
Consul. Les dons volontaires des villes et des départements montaient à
40 millions environ, dont 15 payables en l'an XI, 15 en l'an XII, le
reste dans les années suivantes. Le prix de la Louisiane, aliénée pour
80 millions, dont 60 à verser en Hollande au profit du trésor français,
et 54 à toucher intégralement, les frais de négociation déduits,
présentait une seconde ressource. Les Américains n'avaient pas encore
accepté légalement le contrat, mais la maison Hope offrait déjà de
verser par anticipation une partie de cette somme. En distribuant entre
deux années cette ressource de 54 millions, c'étaient 27 millions
ajoutés aux 15 provenant des dons volontaires, ce qui portait à 42
environ le supplément annuel, pour les exercices XI et XII (septembre
1802 à septembre 1804). Enfin la Hollande et l'Espagne devaient fournir
le surplus. La Hollande, délivrée du stathoudérat par nos armes,
défendue contre l'Angleterre par notre diplomatie, qui lui avait fait
restituer la plus grande partie de ses colonies, aurait bien voulu
maintenant être affranchie d'une alliance, qui l'entraînait de nouveau
dans la guerre. Elle aurait désiré rester neutre entre la France et la
Grande-Bretagne, et faire les profits d'une neutralité, fort
heureusement située entre les deux pays. Mais le Premier Consul avait
pris une résolution dont on ne saurait nier la justice: c'était de faire
concourir toutes les nations maritimes à notre lutte contre la
Grande-Bretagne.--La Hollande et l'Espagne, disait-il sans cesse, sont
perdues si nous sommes vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de
l'Amérique, seront ou prises, ou détruites, ou poussées à la révolte par
l'Angleterre. Sans doute ces deux puissances trouveraient commode de ne
point prendre parti, d'assister à nos défaites si nous sommes vaincus,
de profiter de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi
est battu, il le sera autant à leur profit qu'au nôtre. Mais il n'en
saurait être ainsi: elles combattront avec nous, comme nous, à effort
égal. La justice le veut, leur intérêt aussi, car leurs ressources nous
sont indispensables pour réussir. C'est tout au plus si, en unissant nos
moyens à tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isolés,
réduits chacun à nos seules forces, nous serons insuffisants et
battus.--Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et
l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vérité, qu'en les
forçant à concourir à ses desseins, il les obligeait seulement à être
prévoyantes dans leur propre intérêt. Quoi qu'il en soit, pour faire
entendre ce langage de la raison, il avait à l'égard de la Hollande la
force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, à
l'égard de l'Espagne, le traité d'alliance de Saint-Ildephonse.

[En marge: Convention réglant le concours de la Hollande.]

Du reste, à Amsterdam, tous les esprits éclairés et vraiment patriotes,
M. de Schimmelpenninck en tête, pensaient comme le Premier Consul. On
n'eut donc pas de peine à se mettre d'accord, et il fut convenu que la
Hollande nous aiderait de la manière suivante. Elle s'engageait à
nourrir et à solder un corps de 18 mille Français, et de 16 mille
Hollandais, en tout 34 mille hommes. À cette force de terre elle
promettait de joindre une force navale, composée d'une escadre de ligne
et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre de ligne devait consister
en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frégates, et les bâtiments nécessaires
pour transporter 25 mille hommes et 2,500 chevaux, du Texel aux côtes
d'Angleterre. La flottille devait être composée de 350 bateaux plats de
toute dimension, et être propre à transporter 37 mille hommes et 1,500
chevaux, des bouches de l'Escaut à celles de la Tamise. En retour, la
France garantissait à la Hollande son indépendance, l'intégrité de son
territoire européen et colonial, et, en cas de succès contre
l'Angleterre, la restitution des colonies perdues dans les dernières
guerres. Le secours obtenu au moyen de cet arrangement était
considérable, sous le rapport des hommes et de l'argent, car 18 mille
Français cessaient de peser dès cet instant sur le trésor de France, 16
mille Hollandais allaient grossir notre armée, et enfin des moyens de
transport pour 62 mille hommes et 4 mille chevaux devaient être ajoutés
à nos ressources navales. Il serait difficile de dire toutefois pour
quelle somme un tel secours pouvait figurer dans le budget
extraordinaire du Premier Consul.

[En marge: Concours de l'Espagne.]

[En marge: Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours
stipulés par le traité de Saint-Ildephonse.]

Restait à obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance était encore
moins disposée à se dévouer a la cause commune, que la Hollande
elle-même. On l'a déjà vue, sous l'influence capricieuse du prince de
la Paix, flotter misérablement entre les directions les plus contraires,
tantôt pencher vers la France afin d'en obtenir un établissement en
Italie, tantôt vers l'Angleterre pour s'affranchir des efforts que lui
imposait un courageux et infatigable allié, et perdre, dans ces
fluctuations, l'île précieuse de la Trinité. Amie ou ennemie également
impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans la paix, ni dans la
guerre; non que cette noble nation, pleine de patriotisme, non que le
magnifique sol de la péninsule, contenant les ports du Ferrol, de Cadix,
de Carthagène, fussent à dédaigner, il s'en fallait de beaucoup. Mais un
indigne gouvernement trahissait, par une incapacité profonde, la cause
de l'Espagne et celle de toutes les nations maritimes. Aussi, après y
avoir bien réfléchi, le Premier Consul ne songea-t-il à tirer du traité
d'alliance de Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des
subsides. Ce traité, souscrit en 1796, sous la première administration
du prince de la Paix, obligeait l'Espagne à fournir à la France 24 mille
hommes, 15 vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes. Le Premier
Consul prit la résolution de ne point réclamer ce secours. Il se dit
avec raison qu'entraîner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un
service ni à la France ni à elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une
manière brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ privée de sa seule
ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrivée serait interceptée;
qu'elle ne pourrait équiper ni une armée, ni une flotte; qu'elle ne
serait par conséquent d'aucune utilité, et fournirait à l'Angleterre le
prétexte depuis long-temps cherché de faire insurger toute l'Amérique du
Sud; que, si, à la vérité, la participation de l'Espagne aux hostilités
changeait en côtes ennemies pour les vaisseaux anglais, toutes les côtes
de la péninsule, aucun de ses ports ne pouvait avoir une influence
utile, comme ceux de la Hollande, sur l'opération de la descente; que
dès lors l'intérêt de les avoir à sa disposition n'était pas grand; que,
sous le rapport commercial, le pavillon britannique était déjà exclu de
l'Espagne par les tarifs, et que les produits français continueraient
d'y trouver, en paix comme en guerre, une préférence assurée. Par ces
considérations réunies, il fit dire secrètement à M. d'Azara,
ambassadeur de Charles IV à Paris, que, si sa cour répugnait à la
guerre, il consentait à la laisser neutre, à la condition d'un subside
de 6 millions par mois (72 millions par an), et d'un traité de commerce,
qui ouvrirait aux manufactures françaises un débouché plus large que
celui dont elles jouissaient actuellement.

Cette offre fort modérée ne rencontra point à Madrid l'accueil qu'elle
méritait. Le prince de la Paix était en relations intimes avec les
Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que
le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait placé à Bayonne
même l'un des six camps destinés à opérer contre l'Angleterre. Il était
résolu à déclarer la guerre à l'Espagne, plutôt que de souffrir qu'elle
abandonnât la cause commune. Il ordonna donc au général Beurnonville,
son ambassadeur, de s'expliquer à cet égard d'une manière péremptoire.
Les Anglais, en usurpant une autorité absolue sur les mers,
l'obligeaient à exercer une autorité semblable sur le continent, pour la
défense des intérêts généraux du monde.

[En marge: Charges imposées au Hanovre et au royaume de Naples.]

Aux secours des États alliés il faut joindre ceux qu'on allait tirer des
États ennemis, ou malveillants au moins, qu'on était prêt à occuper. Le
Hanovre devait suffire à l'entretien de trente mille hommes. La division
formée à Faenza, et en route vers le golfe de Tarente, devait vivre aux
dépens de la cour de Naples. Instruit par son ambassadeur, le Premier
Consul savait très-exactement que la reine Caroline, gouvernée par le
ministre Acton, était tout à fait d'accord avec l'Angleterre, et qu'il
ne se passerait pas long-temps sans qu'il fût obligé d'expulser les
Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne manqua-t-il pas de
s'expliquer franchement avec la reine de Naples.--Je ne souffrirai pas
plus, lui dit-il, les Anglais en Italie qu'en Espagne et en Portugal. Au
premier acte de complicité avec l'Angleterre, la guerre me fera justice
de votre inimitié. Je puis vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup
de mal. C'est à vous de choisir. Je ne veux pas prendre vos États; il me
suffit qu'ils servent à mes desseins contre l'Angleterre; mais je les
prendrai certainement s'ils sont employés à lui être utiles.--Le Premier
Consul parlait sincèrement, car il ne s'était pas encore fait chef de
dynastie, et ne songeait pas à conquérir des royaumes pour ses frères.
En conséquence il exigea que la division de quinze mille hommes, établie
à Tarente, fût nourrie par le trésor de Naples, sauf à compter plus
tard. Il considérait cette charge, comme une contribution imposée à des
ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de
Hanovre.

[En marge: Total des ressources créées par le Premier Consul.]

En récapitulant ce qui précède, on trouve que les ressources du Premier
Consul étaient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre, devaient
entretenir environ 60 mille hommes. La République italienne, Parme, la
Ligurie, l'Espagne, étaient chargées de lui payer un subside régulier.
L'Amérique se préparait à lui solder le prix de la Louisiane. Le
patriotisme des départements et des grandes villes lui fournissait des
suppléments d'impôts tout à fait volontaires. Enfin le revenu public
promettait une augmentation croissante de produits, même pendant la
guerre, grâce à la confiance qu'inspirait un gouvernement vigoureux et
réputé invincible. C'est avec tous ces moyens que le Premier Consul se
flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI, la ressource
extraordinaire de cent millions par an, pendant deux, trois ou quatre
années. Il avait pour l'avenir les impôts indirects. Il était ainsi
assuré de pouvoir entretenir une armée de 150 mille hommes sur les
côtes, une autre armée de 80 mille sur le Rhin, les troupes nécessaires
à l'occupation de l'Italie, de la Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux
de ligne, une flottille de transport d'une étendue inconnue, sans
exemple jusqu'ici, puisqu'il s'agissait d'embarquer 150 mille soldats,
10 mille chevaux, 400 bouches à feu.

[En marge: Dispositions des puissances du continent, à l'égard de la
France et de l'Angleterre.]

Le monde était agité, effrayé, on peut le dire, des apprêts de cette
lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe.
Il était difficile qu'il n'en ressentît pas les conséquences, la guerre
se renfermât-elle entre la France et l'Angleterre; car les neutres
allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le continent
allait être obligé de se prêter aux desseins du Premier Consul, soit en
fermant ses ports, soit en souffrant des occupations incommodes et
dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient le tort de cette
rupture à l'Angleterre. La prétention de garder Malte avait paru à
toutes, même aux moins bienveillantes envers nous, une violation
manifeste des traités, que rien ne justifiait dans ce qui s'était passé
en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et l'Autriche avaient
sanctionné par des conventions formelles ce qui s'était fait en Italie
et en Allemagne, et approuvé par des notes ce qui s'était fait en
Suisse. La Russie avait moins expressément adhéré à la conduite de la
France; mais, sauf quelques réclamations, en forme de rappel, pour
l'indemnité trop différée du roi de Sardaigne, elle avait à peu près
approuvé tous nos actes. Elle avait loué notamment notre intervention en
Suisse, comme habilement conduite, et équitablement terminée. Aucune des
trois puissances du continent ne pouvait donc trouver, dans les
événements des deux dernières années, une justification de l'usurpation
de Malte, et elles s'en expliquaient avec franchise. Cependant, malgré
cette manière de voir, elles penchaient plutôt pour l'Angleterre que
pour la France.

[En marge: Leur blâme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour
la France.]

Bien que le Premier Consul eût mis tous ses soins à comprimer
l'anarchie, elles ne pouvaient s'empêcher de reconnaître en lui la
Révolution française victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne
leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche,
étaient trop peu maritimes pour être fortement touchées du grand intérêt
de la liberté des mers; la troisième, c'est-à-dire la Russie, avait à
cette liberté un intérêt encore trop éloigné pour s'en préoccuper
vivement. Toutes trois étaient bien autrement affectées de la
prépondérance de la France sur le continent, que de la prépondérance de
l'Angleterre sur l'océan. Le droit maritime, que l'Angleterre voulait
faire prévaloir, leur semblait une atteinte à la justice et à l'intérêt
du commerce général; mais la domination que la France exerçait déjà, et
allait être amenée à exercer davantage en Europe, était un danger
immédiat et pressant qui les troublait profondément. Aussi en
voulaient-elles beaucoup à l'Angleterre d'avoir provoqué cette nouvelle
guerre, et elles le disaient tout haut; mais elles étaient revenues à
cette mauvaise disposition pour la France, que la sagesse et la gloire
du Premier Consul avaient comme suspendue un instant, par une sorte de
surprise faite à la haine par le génie.

[En marge: Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur
François II.]

Quelques paroles échappées aux plus grands personnages du temps prouvent
mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments des
puissances à notre égard. M. Philippe de Cobentzel, ambassadeur à Paris,
et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des affaires étrangères à
Vienne, s'entretenant à table avec l'amiral Decrès, qui, par la vivacité
de son esprit, provoquait la vivacité de l'esprit des autres, M. de
Cobentzel ne put se défendre de dire: Oui, l'Angleterre a tous les
torts; elle a des prétentions insoutenables; cela est vrai. Mais,
franchement, vous faites trop de peur à tout le monde, pour qu'on songe
maintenant à craindre l'Angleterre[10].--L'empereur d'Allemagne, François
II, qui a terminé de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait
sous une simplicité apparente une grande pénétration, l'empereur
d'Allemagne, parlant à notre ambassadeur, M. de Champagny, de la
nouvelle guerre, et en exprimant son chagrin avec une évidente bonne
foi, affirmait qu'il était, quant à lui, résolu à rester en paix, mais
qu'il était saisi d'inquiétudes involontaires, dont il osait à peine
dire le motif. M. de Champagny l'encourageant à la confiance, il avait,
avec mille excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier
Consul, il avait dit: Si le général Bonaparte, qui a tant accompli de
miracles, n'accomplit pas celui qu'il prépare actuellement, s'il ne
passe pas le détroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se
rejettera sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.--L'empereur
François, qui était timide, eut regret de s'être autant avancé, et
voulut revenir sur ses paroles; mais il n'était plus temps. M. de
Champagny les manda tout de suite à Paris par le premier courrier[11].
C'était de la part de ce prince la preuve d'une rare prévoyance, mais
qui lui servit bien peu; car c'est lui-même qui vint plus tard offrir à
Napoléon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en
Allemagne.

         [Note 10: J'ai lu ce récit dans une note écrite de la main
         même de M. Decrès, et adressée sur-le-champ à Napoléon.]

         [Note 11: Je n'ai pas besoin de dire que ce récit est encore
         extrait d'une dépêche authentique de l'ambassadeur de
         France.]

[En marge: Dispositions particulières et calculs de l'Autriche.]

Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche était celle qui avait
le moins à redouter les conséquences de la présente guerre, si elle
savait résister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en
effet aucun intérêt maritime à défendre, puisqu'elle ne possédait ni
commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensablé de la vieille Venise,
qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui créer des intérêts de ce
genre. Elle n'était pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples,
souveraine de vastes rivages, que la France fût tentée d'occuper. Il lui
était donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y gagnait, au
contraire, une pleine liberté d'action dans les affaires germaniques. La
France, obligée de faire face à l'Angleterre, ne pouvait plus peser de
tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche, au contraire, pouvait se
donner carrière à l'égard des questions restées sans solution. Elle
voulait, comme on l'a vu, changer le nombre des voix dans le Collége des
princes, s'approprier frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des
États sécularisés, empêcher l'incorporation de la noblesse immédiate,
arracher l'Inn à la Bavière, et par tous ces moyens réunis reprendre sa
supériorité en empire. L'avantage de résoudre toutes ces questions comme
elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la guerre, et,
sans son extrême prudence, lui aurait presque inspiré de la joie.

[En marge: Profond chagrin de la Prusse à l'occasion de la nouvelle
guerre.]

[En marge: Ses efforts pour prévenir l'occupation du Hanovre en s'en
chargeant elle-même.]

Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment,
étaient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort
différents, et point au même degré. La plus affectée était la Prusse. On
comprend facilement avec le caractère de son roi, lequel haïssait la
guerre et la dépense, combien la perspective d'une nouvelle
conflagration européenne devait lui être pénible. L'occupation du
Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves inconvénients.
Pour prévenir cette occupation, il avait essayé d'un arrangement qui pût
convenir en même temps à la France et à l'Angleterre. Il avait offert à
l'Angleterre d'occuper cet électorat avec les troupes prussiennes, lui
promettant de n'en être que le dépositaire amical, à condition qu'elle
laisserait libre la navigation de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il
avait offert au Premier Consul de garder le Hanovre pour le compte de la
France, en versant dans le trésor français les revenus du pays. Ce
double zèle, témoigné aux deux puissances, avait pour but, premièrement
de sauver la navigation de l'Elbe et du Weser des rigueurs de
l'Angleterre, secondement d'épargner au nord de l'Allemagne la présence
des Français. Ces deux intérêts étaient pour la Prusse des intérêts
majeurs. C'était par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brême, que
s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de
Silésie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation, étaient
achetées par Hambourg et Brême, échangées en France contre des vins, et
en Amérique contre des denrées coloniales. Si les Anglais bloquaient
l'Elbe et le Weser, tout ce commerce était perdu. L'intérêt de n'avoir
pas les Français dans le nord de l'Allemagne, n'était pas moindre.
D'abord leur présence inquiétait la Prusse. Ensuite elle lui valait
d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa clientèle
en empire. Ils lui disaient que, liée à la France par des raisons
d'ambition, elle abandonnait la défense du sol germanique, et
contribuait même, par sa lâche complaisance, à y attirer l'invasion
étrangère. Ils allaient jusqu'à soutenir qu'elle était, par le droit
germanique, obligée d'intervenir pour empêcher les Français d'occuper le
Hanovre. Ces princes avaient tort assurément, d'après les principes
rigoureux du droit des gens, car les États allemands, quoique attachés
les uns aux autres par un lien fédératif, avaient le droit individuel de
paix et de guerre, et pouvaient être, chacun pour leur compte, en paix
ou en guerre avec une puissance, sans que la confédération se trouvât
avec cette puissance dans les mêmes rapports. Il eût été étrange, en
effet, que le roi Georges III pût se dire en guerre pour l'Angleterre,
qui est inaccessible, et se dire en paix pour le Hanovre, qui ne l'est
pas. Cette manière d'entendre le droit public eût été trop commode, et
le Premier Consul, lorsqu'on voulut s'en prévaloir, y répondit par un
apologue aussi vrai qu'ingénieux.--Il y avait, disait-il, chez les
anciens, droit d'asile dans certains temples. Un esclave cherchant à se
réfugier dans l'un de ces temples, en avait presque franchi le seuil,
quand il fut saisi au pied. On ne méconnut pas le droit anciennement
établi, on n'arracha pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le
pied resté en dehors du temple.--La Prusse négociait donc avant de se
prononcer définitivement sur l'occupation du Hanovre, annoncée du reste
par le Premier Consul comme certaine et prochaine.

[En marge: Efforts de la Russie pour faire accepter sa médiation à la
France et à l'Angleterre.]

La rupture récemment survenue entre la France et l'Angleterre surprenait
désagréablement la cour de Russie, à cause des soins dont cette cour
était alors occupée. Le jeune empereur avait fait un nouveau pas dans
l'exécution de ses projets, et livré un peu plus à ses jeunes amis les
affaires de l'empire. Il avait remercié de ses services le prince de
Kourakin, et appelé à la tête de ses conseils un personnage
considérable, M. de Woronzoff, frère de celui qui était ambassadeur de
Russie à Londres. Il avait donné à M. de Woronzoff le titre de
chancelier, ministre des affaires étrangères, et partagé
l'administration de l'État en huit départements ministériels. Il s'était
appliqué à mettre à la tête de ces divers départements des hommes d'un
mérite connu, mais en ayant soin de placer auprès d'eux, comme
adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, de Strogonoff, et de
Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski était attaché à M. de
Woronzoff, comme adjoint au département des affaires étrangères. M. de
Woronzoff, à cause de sa santé, se trouvant souvent en congé dans ses
terres, le prince Adam devait être chargé, presque seul, des relations
extérieures de l'empire. M. de Strogonoff était adjoint au département
de la justice; M. de Nowosiltzoff, à celui de l'intérieur. Le prince de
Kotschoubey, le plus âgé des amis personnels de l'empereur, avait été
fait ministre en titre, et chargé du département de l'intérieur. Ces
huit ministres devaient délibérer en commun sur toutes les affaires de
l'État, et rendre au Sénat des comptes annuels. C'était un premier
changement considérable que de faire délibérer les ministres, plus grand
encore de leur faire rendre des comptes au Sénat. L'empereur Alexandre
considérait ces changements comme un acheminement vers les institutions
des pays libres et civilisés. Tout occupé de ces réformes intérieures,
il fut péniblement affecté de se voir rappelé dans le champ immense et
périlleux de la politique européenne, et en montra un sensible déplaisir
aux représentants des deux puissances belligérantes. Il était mécontent
de l'Angleterre, dont les prétentions outrées, dont la mauvaise foi
évidente dans l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il
était mécontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France
n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent réitérée d'une
indemnité pour le roi de Piémont; de plus, en accordant une influence
apparente à la Russie dans les affaires germaniques, elle s'était trop
clairement arrogé l'influence réelle. Le jeune empereur s'en était
aperçu. Fort jaloux, tout jeune qu'il était, de faire parler de lui, il
commençait à voir avec une sorte de déplaisir la gloire du grand homme
qui dominait l'occident. La disposition de la cour de Russie était donc
un mécontentement général contre tout le monde. L'empereur, délibérant
avec ses ministres et ses amis, décida qu'on offrirait la médiation de
la Russie, invoquée assez ouvertement par la France; qu'on essayerait
par là de prévenir un embrasement universel; qu'en même temps on dirait
la vérité à tous; qu'on ne dissimulerait pas à l'Angleterre combien ses
prétentions sur Malte étaient peu légitimes, et qu'on ferait sentir au
Premier Consul la nécessité de s'acquitter enfin envers le roi de
Piémont, et de ménager pendant cette nouvelle guerre les petites
puissances, qui composaient la clientèle de la cour de Russie.

[En marge: Communications de la Russie à la France et à l'Angleterre.]

En conséquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au général
Hédouville, par l'organe de M. de Markoff parlant à M. de Talleyrand, le
cabinet russe exprima son vif déplaisir du nouveau trouble apporté à la
paix générale par les ambitions rivales de la France et de l'Angleterre.
Il reconnut que les prétentions de l'Angleterre sur Malte étaient mal
fondées, mais il fit entendre que les entreprises continuelles de la
France avaient pu faire naître ces prétentions, sans les justifier; et
il ajouta que la France ferait bien de modérer son action en Europe, si
elle ne voulait pas rendre la paix impossible à toutes les puissances.
Il offrit la médiation de la Russie, quelque pénible qu'il fût pour elle
de se mêler à des différends qui, lui étant étrangers jusqu'ici,
finiraient peut-être, si elle s'en mêlait, par lui devenir personnels.
Il conclut, en disant que, si, malgré sa bonne volonté, ses efforts pour
rétablir la paix demeuraient sans succès, l'empereur espérait que la
France ménagerait les amis de la Russie, spécialement le royaume de
Naples, devenu son allié en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par
elle à titre d'État allemand. Tel fut le sens des communications du
cabinet russe.

[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la
Russie.]

[En marge: Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de
la querelle de la France avec l'Angleterre.]

La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans son
langage; la jeunesse élevée d'une manière sérieuse est volontiers
dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c'est la
mesure. C'est là ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la
Russie donnaient des leçons aux deux plus puissants gouvernements du
globe, l'un mené par un grand homme, l'autre par de grandes
institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il
avait deviné tout ce qu'il y avait d'inexpérience et de prétention dans
le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intérêt de ses vastes
desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du continent, et
faire naître sur le Rhin une guerre qui l'eût détourné de celle qu'il
préparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans paraître s'en
apercevoir, les leçons qui lui venaient de Saint-Pétersbourg, il
résolut de couper court à tous les reproches du jeune czar, en le
constituant arbitre absolu de la grande querelle qui occupait le monde.
Il fit donc offrir par M. de Talleyrand et par le général Hédouville au
cabinet russe, de déposer un compromis, en vertu duquel il s'engageait à
subir, quelle qu'elle fût, la décision de l'empereur Alexandre, se
confiant entièrement en sa justice. Cette proposition était aussi sage
qu'habile. Si l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se défiait
ou de sa cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son
tort, elle autorisait le Premier Consul à lui faire une guerre à
outrance. La clôture de tous les ports placés sous l'influence de la
France, l'occupation de tous les pays appartenant à l'Angleterre,
devenaient une conséquence légitime de cette guerre. Cependant, pour ce
qui regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul,
prenant le ton décidé qui convenait à ses plans, déclara qu'il ferait
tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscitée, et qu'il
n'avait pas commencée.

[En marge: Occupation du golfe de Tarente.]

Après avoir adopté l'attitude qui lui semblait dans le moment la
meilleure, à l'égard des puissances du continent, le Premier Consul
procéda sur-le-champ aux occupations déjà préparées et annoncées. Le
général Saint-Cyr était à Faenza, dans la Romagne, avec une division de
15 mille hommes, et un matériel d'artillerie considérable, tel qu'il le
fallait pour armer la rade de Tarente. Il reçut l'ordre, qu'il exécuta
immédiatement, de traverser l'État romain pour se rendre aux extrémités
de l'Italie, en payant tout sur la route, afin de ne pas indisposer le
Saint-Père. D'après la convention conclue avec la cour de Naples, les
troupes françaises devaient être nourries par l'administration
napolitaine. Le général Saint-Cyr, jugé comme il méritait de l'être par
le Premier Consul, c'est-à-dire comme l'un des premiers généraux du
temps, principalement lorsqu'il opérait seul, avait une position
embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi; mais il était capable de
faire face à toutes les difficultés. Ses instructions lui laissaient
d'ailleurs une immense latitude. Il lui était prescrit, au premier signe
d'une insurrection dans les Calabres, de les quitter pour se jeter sur
la capitale du royaume. Ayant déjà conquis Naples une première fois, il
savait mieux que personne comment il fallait s'y prendre.

[En marge: Occupation d'Ancône.]

Le Premier Consul fit en outre occuper Ancône, après avoir donné au Pape
toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce désagrément. La
garnison française devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne
troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Siége, même l'aider au
besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.

[En marge: Occupation du Hanovre.]

Les ordres avaient été envoyés en même temps pour l'invasion du Hanovre.
Les négociations de la Prusse étaient demeurées sans succès.
L'Angleterre avait déclaré qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si on
touchait aux États de la maison de Hanovre, qu'on y employât des
Prussiens ou des Français. C'était, certainement, la plus injuste des
prétentions. Qu'elle empêchât le pavillon français de circuler sur
l'Elbe et le Weser, rien n'était plus légitime; mais qu'elle arrêtât le
négoce de Brême et de Hambourg, parce que les Français avaient envahi le
territoire au milieu duquel ces villes se trouvaient enclavées, qu'elle
exigeât que l'Allemagne entière bravât la guerre avec la France pour les
intérêts de la maison de Hanovre, et qu'elle la punît d'une inaction
forcée, en détruisant son commerce, c'était la conduite la plus inique.
La Prusse fut réduite à se plaindre amèrement de l'injustice d'un tel
procédé, et, en définitive, à souffrir le pavillon britannique aux
bouches des deux fleuves allemands, comme la présence des Français au
sein du Hanovre. Elle n'avait plus le même intérêt à se charger de
l'occupation, depuis que son commerce devait être dans tous les cas
frappé d'interdit. Le Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui
promit de ne pas franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette
invasion sur les nécessités de la guerre, et sur l'immense avantage
qu'il y avait pour lui à fermer aux Anglais les deux plus grandes voies
commerciales du continent.

[En marge: Marche du général Mortier avec 25 mille hommes, par la
Hollande, les évêchés de Munster et d'Osnabruck.]

[En marge: Convention de Suhlingen avec l'armée hanovrienne.]

Le général Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'était transporté
avec 25 mille hommes, à l'extrémité nord de la Hollande, sur la
frontière du bas-évêché de Munster, appartenant, depuis les
sécularisations, à la maison d'Aremberg. On était assuré du consentement
de cette maison. On passait de chez elle sur le territoire de l'évêché
d'Osnabruck, récemment adjoint au Hanovre, et du territoire d'Osnabruck
en Hanovre même. On pouvait ainsi se dispenser d'emprunter le
territoire prussien, ce qui était un ménagement indispensable envers la
cour de Prusse. Le Premier Consul avait recommandé au général Mortier de
bien traiter les pays qu'on traverserait, et surtout de se montrer plein
d'égards pour les autorités prussiennes, qu'on allait rencontrer sur
toute la frontière du Hanovre. Ce général, sage et probe autant que
brave, était parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit
en marche à travers les sables arides et les bruyères marécageuses de la
Frise et de la Basse-Westphalie, pénétra par Meppen en Hanovre, et
arriva en juin sur les bords de la Hunte. L'armée hanovrienne occupait
Diepholz. Après quelques rencontres de cavalerie, elle se replia
derrière le Weser. Quoique composée d'excellents soldats, elle savait
que toute résistance était impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer
des malheurs sur le pays, en s'obstinant à combattre. Elle offrit donc
de capituler honorablement, à quoi le général Mortier consentit
volontiers. Il fut convenu à Suhlingen que l'armée hanovrienne se
retirerait avec armes et bagages derrière l'Elbe; qu'elle s'engagerait
sous parole d'honneur à ne pas servir dans la présente guerre, à moins
d'échange contre un égal nombre de prisonniers français; que
l'administration du pays et la perception de ses revenus
appartiendraient à la France, sauf le respect dû aux individus, aux
propriétés privées, et aux divers cultes.

[En marge: Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de
Suhlingen.]

Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoyée au Premier Consul et
au roi d'Angleterre, pour recevoir leur double ratification. Le Premier
Consul se hâta de donner la sienne, ne voulant pas réduire l'armée
hanovrienne au désespoir, en lui imposant des conditions plus dures.
Lorsqu'on présenta cette même convention au vieux Georges III, il fut
saisi d'un violent mouvement de colère, et alla, dit-on, jusqu'à la
jeter au visage du ministre qui la lui présentait. Ce vieux roi, dans
ses sombres rêveries, avait toujours considéré le Hanovre comme devant
être le dernier asile de sa famille, dont il était le berceau.
L'invasion de ses États patrimoniaux le mit au désespoir; il refusa de
signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses soldats hanovriens
à la cruelle alternative, ou de mettre bas les armes, ou de se faire
égorger jusqu'au dernier. Son cabinet allégua pour excuse d'une aussi
singulière détermination, que le roi voulait rester étranger à tout ce
qu'on entreprenait contre ses États; que ratifier cette convention,
c'était adhérer à l'occupation du Hanovre; que cette occupation était
une violation du sol germanique, et qu'il en appelait à la Diète de la
violence faite à ses sujets. C'était la plus étrange façon d'argumenter,
la moins soutenable sous tous les rapports.

[En marge: Capitulation de l'armée hanovrienne.]

[En marge: Acquisition au profit de l'armée française des chevaux de
Hanovre.]

Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave armée que commandait le
maréchal de Walmoden fut consternée. Elle était rangée derrière l'Elbe,
au milieu du pays de Lunebourg, établie dans une forte position, et
résolue à défendre son honneur. De son côté, l'armée française, qui
depuis trois ans n'avait pas tiré un coup de fusil, ne demandait pas
mieux que de livrer un combat brillant. Cependant l'avis le plus sage
prévalut. Le général Mortier, qui joignait l'humanité à la vaillance,
fit ce qu'il put pour adoucir le sort des Hanovriens. Il n'exigea pas
qu'ils se rendissent prisonniers de guerre: il se contenta de leur
licenciement, et convint avec eux qu'ils laisseraient leurs armes au
camp, et se retireraient dans leurs foyers, en promettant de n'être
jamais ni armés, ni réunis. Le matériel de guerre, contenu dans le
royaume, matériel très-considérable, fut livré aux Français. Les revenus
du pays durent leur appartenir, ainsi que les propriétés personnelles de
l'électeur de Hanovre. Au nombre de ces propriétés se trouvaient les
beaux étalons de la race hanovrienne, qui furent envoyés en France. La
cavalerie mit pied à terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui furent
employés à remonter la cavalerie française.

Le général Mortier ne s'empara que d'une manière très-indirecte de
l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les
mains des autorités locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le
pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la force
qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse de ne
pas excéder. Il fut demandé à ce monarque, pour éviter les longs détours
de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir à l'établissement
d'une route d'étapes, à travers le territoire prussien, en payant
exactement à des fournisseurs désignés d'avance, l'entretien des troupes
qui se rendraient en Hanovre, ou qui en reviendraient. Le roi de Prusse
s'y prêta pour complaire au Premier Consul. Dès lors les communications
directes furent établies, et on s'en servit pour envoyer un grand nombre
de cavaliers, qui allaient à pied, et revenaient avec trois chevaux, un
qu'ils montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette
partie de l'Allemagne devint fort utile à notre cavalerie, et servit
bientôt à la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle
l'était déjà sous le rapport des hommes.

[En marge: Le Premier Consul, après avoir réglé ses rapports avec les
puissances du continent, se livre tout entier à ses préparatifs de
descente.]

Pendant que s'exécutaient ces diverses occupations, le Premier Consul
poursuivait ses préparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait
acheter des matières navales, en Hollande, surtout en Russie, afin
d'être pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette
dernière puissance, ne la portassent à refuser des approvisionnements.
Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de
l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des
milliers d'ouvriers abattaient les forêts du littoral. Toutes les
fonderies de la République étaient en activité pour fabriquer des
mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les
Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de
l'École-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On
commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité ne pouvait être
une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.

Le Premier Consul s'était promis de partir pour les côtes de la Manche,
dès que les constructions navales, partout entreprises, seraient un peu
plus avancées, et qu'il aurait mis ordre aux affaires les plus urgentes.
La session du Corps Législatif avait été paisiblement consacrée à donner
au gouvernement une entière approbation pour sa conduite diplomatique
envers l'Angleterre, à lui prêter l'appui moral le plus complet, à lui
voter le budget dont on a vu plus haut les principales dispositions, et
enfin à discuter sans éclat, mais avec profondeur, les premiers titres
du Code civil. Le Corps Législatif n'était plus, dès cette époque, qu'un
grand conseil, étranger à la politique, et uniquement consacré aux
affaires.

[En marge: Voyage de Premier Consul sur les côtes de la Manche.]

Le Premier Consul se trouva libre dès la fin de juin. Il se proposait de
parcourir toutes les côtes jusqu'à Flessingue et Anvers, de visiter la
Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les départements du Rhin qu'il ne
connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire et
politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les
honneurs qui l'attendaient. Pour la première fois, il avait demandé au
ministre du trésor public, qui les avait sous sa garde, les diamants de
la couronne, pour en composer des parures à sa femme. Il voulait se
montrer aux nouveaux départements et sur les bords même du Rhin, presque
en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il était consul à
vie, chargé de se choisir un successeur. Ses ministres avaient
rendez-vous, les uns à Dunkerque, les autres à Lille, à Gand, à Anvers,
à Bruxelles. Les ambassadeurs étrangers étaient invités à le visiter
dans les mêmes villes. Allant se montrer à des peuples d'un catholicisme
fervent, il avait jugé convenable de paraître au milieu d'eux,
accompagné du légat du Pape. Sur la simple expression de ce désir, le
cardinal Caprara, malgré son grand âge et ses infirmités, s'était
décidé, après en avoir obtenu la permission du Pape, à grossir le
cortége consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres avaient été aussitôt
donnés pour faire à ce prince de l'Église un accueil magnifique.

[En marge: Départ du Premier Consul le 23 juin.]

[En marge: Visite à Compiègne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.]

Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compiègne, où
l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville,
Saint-Valery, où l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut
accueilli avec transport, et reçu avec des honneurs tout à fait royaux.
La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre cygnes d'une
éclatante blancheur, qui furent envoyés au jardin des Tuileries. Partout
sa présence faisait éclater le dévouement pour sa personne, la haine
pour les Anglais, le zèle à combattre et à vaincre ces anciens ennemis
de la France. Il écoutait les autorités, les habitants, avec une extrême
bonté; mais son attention était évidemment tout entière au grand objet
qui l'occupait dans le moment. Les chantiers, les magasins, les
approvisionnements de toute espèce, attiraient exclusivement son ardente
sollicitude. Il visitait les troupes qui commençaient à s'agglomérer
vers la Picardie, inspectait leur équipement, caressait les vieux
soldats dont le visage lui était connu, et les laissait pleins de
confiance dans sa vaste entreprise.

[En marge: Arrivée à Boulogne.]

À peine avait-il achevé ces visites, qu'il rentrait, et, quoique accablé
de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent encore, pour
l'éternelle instruction des gouvernements chargés de grands préparatifs.
Ici, le trésor avait différé des envois de fonds aux entrepreneurs; là,
le ministre de la marine avait négligé de faire arriver des matières
navales; ailleurs, la direction des forêts, par diverses formalités,
avait retardé les coupes de bois; autre part, enfin, l'artillerie
n'avait pas expédié les bouches à feu ou les munitions nécessaires. Le
Premier Consul réparait ces négligences, ou levait ces obstacles par la
puissance de sa volonté. Il arriva ainsi à Boulogne, centre principal
auquel venaient aboutir ses efforts, et point de départ présumé de la
grande expédition projetée contre l'Angleterre.

[En marge: Exposition des moyens imaginés pour franchir le détroit de
Calais.]

[En marge: Juillet 1803.]

[En marge: Difficulté de transporter des troupes en mer.]

[En marge: L'idée des bateaux plats généralement admise pour passer de
Calais à Douvres.]

[En marge: Calmes en été, brumes en hiver, également propres au
passage.]

C'est le moment de faire connaître avec détail l'immense armement
imaginé pour transporter 150 mille hommes au delà du détroit de Calais,
avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres qu'une
telle armée suppose. C'est déjà une vaste et difficile opération que de
transporter 20 ou 30 mille hommes au delà des mers. L'expédition
d'Égypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition d'Alger, exécutée
de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer 150
mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400 bouches à feu attelées?
Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne 6 ou 700 hommes, à
condition d'une traversée de quelques jours; une grosse frégate en peut
contenir la moitié. Il faudrait donc 200 vaisseaux de ligne pour
embarquer une telle armée, c'est-à-dire une force navale chimérique, et
que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un même but, peut
tout au plus rendre imaginable. C'eût été par conséquent une entreprise
impossible, que de vouloir jeter 150 mille hommes en Angleterre, si
l'Angleterre eût été à la distance de l'Égypte ou de la Morée. Mais il
ne fallait passer que le détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir 8 à
10 lieues marines. Pour une telle traversée, il n'était pas besoin
d'employer de gros vaisseaux. On n'aurait pas même pu s'en servir, si on
les avait possédés, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port
capable de les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la côte opposée, à
moins de se détourner beaucoup, un seul port où ils pussent aborder.
L'idée de petits bâtiments, vu le trajet, vu la nature des ports,
s'était donc toujours offerte à tous les esprits. D'ailleurs ces petits
bâtiments suffisaient pour les circonstances de mer qu'on était exposé à
rencontrer. De longues observations, recueillies sur les côtes, avaient
conduit à découvrir ces circonstances, et à déterminer les bâtiments qui
s'y adaptaient le mieux. En été, par exemple, il y a dans la Manche des
calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on puisse compter sur 48
heures du même temps. Il fallait à peu près ce nombre d'heures, non pour
passer, mais pour faire sortir des ports l'immense flottille dont il
s'agissait. Pendant ce calme, la croisière anglaise étant condamnée à
l'immobilité, des bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la
voile, pouvaient passer impunément, même devant une escadre ennemie.
L'hiver avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la
saison froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles,
offraient encore un moyen de faire le trajet en présence d'une force
ennemie, ou immobile, ou trompée par le brouillard. Restait enfin une
troisième occasion favorable, c'était celle qu'offraient les équinoxes.
Il arrive souvent qu'après les ouragans de l'équinoxe, le vent tombe
tout à coup, et laisse le temps nécessaire pour franchir le détroit,
avant le retour de l'escadre ennemie, obligée par la tempête à prendre
le large. C'étaient là les circonstances universellement désignées par
les marins vivant sur les bords de la Manche.

Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que fût le temps, à
moins d'une tempête, on pouvait toujours franchir le détroit; c'était
celui où, par d'habiles manoeuvres, on aurait amené, pour quelques
heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la flottille,
protégée par cette escadre, pouvait mettre à la voile, sans s'inquiéter
de la croisière ennemie.

Mais le cas d'une grande escadre française amenée entre Calais et
Douvres, dépendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y compter
le moins possible. Il fallait même construire la flottille de transport,
de telle façon qu'elle pût, en apparence au moins, se passer de toute
force auxiliaire; car s'il eût été démontré par sa construction, qu'il
lui était impossible de tenir la mer sans une escadre de secours, le
secret de cette grande opération eût été sur-le-champ livré aux ennemis.
Avertis, ils auraient concentré toutes leurs forces navales dans le
détroit, et prévenu toute manoeuvre des escadres françaises tendant à
s'y rendre.

[En marge: Forme des rivages et des ports de la Manche.]

[En marge: La forme des bâtiments à employer déduite des circonstances
locales.]

Aux considérations tirées de la nature des vents et de la mer, dans le
détroit, se joignaient les considérations tirées de la forme des côtes.
Les ports français du détroit étaient tous des ports d'échouage,
c'est-à-dire restant à sec à la marée basse, et ne présentant pas un
fond de plus de huit ou neuf pieds à marée haute. Il fallait donc des
bâtiments qui n'eussent pas besoin, quand ils étaient chargés, de plus
de sept à huit pieds d'eau pour flotter, et qui pussent supporter
l'échouage sans en souffrir. Quant au rivage d'Angleterre, les ports
situés entre la Tamise, Douvres, Folkstone et Brighton, étaient fort
petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait, pour opérer un si vaste
débarquement, se jeter tout simplement à la côte, et, pour ce motif
encore, des bâtiments propres à l'échouage. C'étaient là les diverses
raisons qui avaient fait adopter des bateaux plats, pouvant marcher à
l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit en brume; pouvant porter
du gros canon, sans tirer plus de sept ou huit pieds d'eau, afin de se
mouvoir librement dans les ports français de la Manche, afin d'échouer,
sans se briser, sur les plages d'Angleterre.

[En marge: Trois espèces de bâtiments.]

[En marge: Chaloupes canonnières proprement dites.]

Pour satisfaire à ces conditions réunies, on imagina de grosses
chaloupes canonnières, à fond plat, solidement construites, et de deux
espèces diverses, pour répondre à deux besoins différents. Les chaloupes
de la première espèce, qu'on appela proprement chaloupes canonnières,
étaient construites de manière à porter quatre pièces de gros calibre,
depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur l'arrière, et en
mesure, par conséquent, de répondre au feu des vaisseaux et des
frégates. Cinq cents chaloupes canonnières, armées de 4 pièces,
pouvaient ainsi égaler le feu de vingt vaisseaux de cent canons. Elles
étaient gréées comme des bricks, c'est-à-dire à deux mâts, manoeuvrées
par 24 matelots, et capables de contenir une compagnie d'infanterie de
100 hommes, avec son état-major, ses armes et ses munitions.

[En marge: Bateaux canonniers.]

Les chaloupes de la seconde espèce, qu'on appela, pour les distinguer
des autres, bateaux canonniers, étaient moins fortement armées, moins
maniables, mais destinées à porter, indépendamment de l'infanterie,
l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers étaient pourvus
sur l'avant d'une pièce de 24, et sur l'arrière d'une pièce de campagne,
laissée sur son affût, avec les apparaux nécessaires pour l'embarquer et
la débarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de plus, un caisson
d'artillerie, rempli de munitions, et disposé sur le pont, de manière à
ne pas gêner la manoeuvre, et à pouvoir être mis à terre en un clin
d'oeil. Ils contenaient enfin, au centre même de leur cale, une petite
écurie, dans laquelle devaient être logés deux chevaux d'artillerie,
avec des vivres pour plusieurs jours. Cette écurie, placée au centre,
ouverte par le haut, surmontée d'un couvercle mobile, était combinée
avec la mâture, de façon qu'un cheval, saisi à terre par une vergue,
enlevé rapidement, était descendu dans sa loge avec la plus grande
facilité. Ces bateaux canonniers, inférieurs par leur armement aux
chaloupes canonnières, mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de
la mitraille au moyen de la pièce de campagne placée sur leur pont,
avaient l'avantage de porter, outre une portion de l'infanterie, toute
l'artillerie de l'armée, avec deux chevaux, pour la traîner en ligne,
dans le premier moment de la descente à terre. Le surplus des attelages
devait être placé sur des transports, dont on verra plus bas
l'organisation. Moins propres que les chaloupes aux manoeuvres et aux
combats, ils étaient gréés comme les grosses barques longeant nos côtes,
et n'avaient que trois grosses voiles attachées à trois mâts, sans hune
ni perroquet. Ils n'étaient montés que par 6 matelots. Ils étaient
capables de contenir, comme les chaloupes canonnières, une compagnie
d'infanterie avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et
quelques artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux,
ils pouvaient porter, indépendamment d'une masse considérable
d'infanterie, 3 ou 400 bouches à feu de campagne, avec une voiture de
munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint
au reste des attelages, devait suivre sur les bâtiments de transport.

[En marge: Les péniches.]

Tels étaient les bateaux plats de la première et de la seconde espèce.
On avait reconnu nécessaire d'en construire d'une troisième sorte,
encore plus légers et plus mobiles que les précédents, tirant deux à
trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'étaient de
grands canots, étroits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile qu'on
posait ou retirait à volonté, et distingués des autres par le nom de
péniches. Ces gros canots étaient pourvus d'une soixantaine d'avirons,
portaient au besoin une légère voilure, et marchaient avec une extrême
vitesse. Lorsque soixante soldats, dressés à manier la rame aussi bien
que des matelots, les mettaient en mouvement, ils glissaient sur la mer
comme ces légères embarcations, détachées des flancs de nos grands
vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidité de leur sillage. Ces
péniches pouvaient recevoir 60 à 70 soldats, outre 2 ou 3 marins pour
les diriger. Elles avaient à bord un petit obusier, plus une pièce de 4,
et ne devaient recevoir d'autre chargement que les armes de leurs
passagers, et quelques vivres de campagne, disposés comme lest.

Après de nombreuses expériences, on s'était définitivement attaché à ces
trois espèces de bâtiments, qui répondaient à tous les besoins de la
traversée, et qui, rangés en bataille, présentaient une redoutable ligne
de feux. Les chaloupes canonnières, plus faciles à manoeuvrer et plus
fortement armées, occupaient la première ligne; les bateaux canonniers,
inférieurs sous ces deux rapports, étaient rangés en seconde ligne,
faisant face aux intervalles qui séparaient les chaloupes, de manière
qu'il n'y eût aucun espace privé de feux. Les péniches, qui ne portaient
que de petits obusiers, et qui étaient surtout redoutables par la
mousqueterie, disposées, tantôt en avant de la ligne de bataille, tantôt
en arrière ou sur les ailes, pouvaient rapidement courir à l'abordage si
on avait affaire à une flotte, ou jeter leurs hommes à terre si on
voulait opérer un débarquement, ou se dérober s'il fallait supporter un
feu de grosse artillerie.

Ces trois espèces de bâtiments devaient être réunis au nombre de 12 ou
1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches à feu de gros
calibre, sans compter un grand nombre de pièces de petite dimension,
c'est-à-dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre.
Leur feu était dangereux, parce qu'il était rasant, et dirigé vers la
ligne de flottaison. Engagés contre de gros vaisseaux, ils présentaient
un but difficile à saisir, et tiraient, au contraire, sur un but facile
à atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et envelopper
l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division, ils en
avaient aussi les inconvénients. L'ordre à introduire dans cette masse
mouvante et prodigieusement nombreuse, était un problème extrêmement
difficile, à la solution duquel s'appliquèrent sans cesse, pendant trois
ans, l'amiral Bruix et Napoléon. On verra plus tard à quel degré de
précision dans les manoeuvres ils surent arriver, et jusqu'à quel point
le problème fut par eux résolu.

[En marge: Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une
flottille de chaloupes canonnières.]

[En marge: Opinion de l'amiral Decrès sur les propriétés de la flottille
de Boulogne.]

Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, traversant à toutes
voiles cette masse de petits bâtiments, foulant, renversant ceux qu'elle
rencontrerait devant elle, coulant à fond ceux qu'elle atteindrait de
ses boulets, mais, enveloppée à son tour par cette nuée d'ennemis,
recevant dans tous les sens un feu d'artillerie dangereux, assaillie par
la mousqueterie de cent mille fantassins, et peut-être envahie par
d'intrépides soldats, dressés à l'abordage? On ne saurait le dire, car
on ne peut se faire une idée d'une scène aussi étrange, sans aucun
antécédent connu, qui puisse aider l'esprit à en prévoir les chances
diverses. L'amiral Decrès, esprit supérieur, mais dénigrant, admettait
qu'en sacrifiant cent bâtiments et dix mille hommes, on pourrait
probablement essuyer la rencontre d'une escadre ennemie, et franchir le
détroit.--On les perd tous les jours dans une bataille, répondait le
Premier Consul; et quelle bataille a jamais promis les résultats que
nous fait espérer la descente en Angleterre?--Mais c'était la chance la
plus défavorable que celle d'une rencontre avec la croisière anglaise.
Restait toujours la chance de passer par un calme qui paralysât
l'ennemi, par une brume qui lui dérobât la vue de notre flottille; et
enfin la chance plus rassurante encore d'une escadre française,
apparaissant tout à coup dans le détroit pour quelques heures.

[En marge: Inconvénients dérivant de la construction des bateaux à fond
plat.]

Quoiqu'il en soit, ces bâtiments avaient assez de force pour se
défendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ôter à l'ennemi
toute idée d'une escadre de secours, pour donner confiance aux soldats
et aux matelots chargés de les monter. Cependant ils présentaient des
inconvénients tenant à la forme même de leur construction. Ayant, au
lieu d'une quille profondément immergée, un fond plat qui pénétrait peu
dans l'eau, portant de plus une assez forte mâture, ils devaient avoir
peu de stabilité, s'incliner facilement sous le souffle du vent, et même
chavirer, s'ils étaient frappés par une rafale subite. C'est ce qui
arriva une fois, dans la rade de Brest, à une chaloupe canonnière mal
lestée. L'accident eut lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui,
saisi de crainte, en écrivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet
accident ne se reproduisit pas. Avec des précautions dans la manière de
distribuer les munitions qui leur servaient de lest, les bâtiments de la
flottille acquirent assez de stabilité pour supporter de gros temps; et
il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'échouer, ce qui était
naturel, en naviguant toujours le long des côtes, et, ce qui était en
général volontaire de leur part, dans le but d'échapper aux Anglais. Du
reste, la marée suivante les remettait à flot, quand ils avaient été
obligés de se jeter à la côte.

[En marge: Courants de la Manche.]

Ils offraient un inconvénient plus fâcheux, celui de dériver,
c'est-à-dire, de céder aux courants. Ils le devaient à leur lourde
structure, qui présentait plus de prise à l'eau, que leur mâture n'en
présentait au vent. Cet inconvénient s'aggravait, lorsque, privés de
vent, ils marchaient à la rame, et n'avaient que la force des rameurs
pour combattre la force du courant. Dans ce cas, ils pouvaient être
emportés loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver séparément; car,
étant de formes différentes, ils devaient subir une dérivation inégale.
Nelson l'avait éprouvé lui-même, lorsqu'en 1801 il attaqua la flottille
de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir toutes en même temps,
ne firent que des efforts décousus. Un semblable défaut, fâcheux dans
toute mer, l'était davantage encore dans la Manche, où règnent deux
courants très-forts à chaque marée. Lorsque la mer s'élève ou s'abaisse,
elle produit alternativement un courant ascendant ou descendant, dont la
direction est déterminée par la figure des côtes de France et
d'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La Manche est très-ouverte à
l'ouest, entre la pointe du Finistère et celle de Cornouailles;
très-resserrée à l'est, entre Calais et Douvres. La mer, en s'élevant,
pénètre plus vivement par l'issue la plus large; ce qui produit à la
marée montante un courant ascendant de l'ouest à l'est, de Brest à
Calais. Le même effet se produit en sens contraire, quand la mer
s'abaisse; elle fuit alors plus vite par l'issue la plus vaste; et il en
résulte, à la marée descendante, un courant de l'est à l'ouest, de
Calais à Brest. Ce double courant, recevant près des côtes, et de leur
forme elle-même, diverses inflexions, devait porter une certaine
perturbation dans la marche de ces deux mille navires, perturbation plus
ou moins à craindre, suivant la faiblesse du vent et la force du flot.
Cela diminuait beaucoup l'avantage de la traversée en calme, l'une des
plus souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres,
non-seulement fort étroit, mais de plus peu profond, permettait de jeter
l'ancre à égale distance des deux côtes. Les amiraux regardaient donc
comme possible de s'arrêter, dans le cas d'une dérivation trop grande,
et d'attendre à l'ancre le retour du courant contraire, ce qui ne
pouvait pas entraîner une perte de temps de plus de trois ou quatre
heures. C'était une difficulté, mais point insurmontable[12].

         [Note 12: Tout ce que je rapporte ici est extrait de la
         volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de
         l'amiral Bruix, avec le ministre de la marine et avec
         Napoléon. Il est bien entendu que je ne suppose rien, que je
         résume autant que je puis, avec la précision historique, tout
         ce qu'il y a d'essentiel dans cette correspondance, que je
         crois qualifier très-justement en l'appelant admirable.]

Cet inconvénient avait bientôt fait abandonner une sorte de bâtiments,
appelés prames. Ceux-ci, tout à fait plats, sans aucune courbure dans
leurs flancs, et même à trois quilles, étaient de vrais pontons
flottants, destinés à porter beaucoup de canons et de chevaux. On avait
d'abord résolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procuré des
moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600 bouches à
feu. Mais l'infériorité de leurs qualités navigantes les fit bientôt
abandonner, et on n'en construisit pas au delà de douze ou quinze. Nous
ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges, armées d'une
pièce de 24 à l'arrière, qu'on appelait caïques, ni de corvettes d'un
faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros canons, les unes et
les autres construites à titre d'essais, et que l'expérience empêcha de
multiplier. La totalité de la flottille se composa presque exclusivement
des trois espèces de bâtiments dont on vient de lire la description,
c'est-à-dire de chaloupes canonnières, de bateaux canonniers et de
péniches.

Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une
compagnie d'infanterie, chaque péniche, les deux tiers d'une compagnie,
si on réunissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 péniches, c'est-à-dire
1,200 bâtiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille hommes.
Supposez que l'escadre de Brest en portât 15 ou 18 mille, celle du Texel
20 mille, c'étaient 150 ou 160 mille hommes, qu'on pouvait jeter en
Angleterre, 120 mille en une seule masse à bord de la flottille, 30 ou
40 mille en divisions détachées, à bord de deux grosses escadres,
partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.

C'était assez pour vaincre et réduire cette superbe nation, qui
prétendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.

[En marge: Moyens pour transporter le matériel.]

Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matériel,
c'est-à-dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de
guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour
les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours,
l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pièce.
Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept à huit
mille chevaux de cavalerie, des munitions pour toute une campagne, des
vivres pour un ou deux mois, un grand parc de siége, dans le cas où l'on
aurait des murailles à renverser. Les chevaux surtout étaient
très-difficiles à transporter, et il ne fallait pas moins de 6 à 700
bâtiments, si on voulait en porter seulement 7 à 8 mille.

[En marge: Achat de tous les bateaux de pêche sur les côtes de l'Océan,
en France, en Belgique et en Hollande.]

Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage
et la grande pêche devaient fournir un matériel naval tout prêt, et
très-considérable. On pouvait acheter sur toutes les côtes depuis
Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intérieur même de la Hollande, des
bâtiments jaugeant de 20 à 60 tonneaux, faisant le cabotage, la pêche de
la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents à la mer, et
très-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les charger,
moyennant les aménagements convenables. Une commission formée pour cet
objet achetait, depuis Brest jusqu'à Amsterdam, des bâtiments qui
coûtaient en moyenne de 12 à 15,000 francs chacun. On s'en était déjà
procuré plusieurs centaines. Le reste n'était pas difficile à trouver.

En portant la flotte de guerre à 12 ou 1,300 bâtiments, la flottille de
transport à 900 ou 1,000, c'était 2,200 ou 2,300 bâtiments à réunir,
rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le passé, et
probablement aussi dans l'avenir.

On doit comprendre maintenant comment il eût été impossible de
construire sur un ou deux points de la côte cette immense quantité de
bâtiments. Si petite que fût leur dimension, jamais on n'aurait pu se
procurer dans un seul lieu les matières, les ouvriers, les chantiers
nécessaires à leur construction. Il avait donc été indispensable de
faire concourir au même objet tous les ports, et tous les bassins des
rivières. C'était bien assez de réserver aux ports de la Manche, dans
lesquels on devait les réunir, le soin d'aménager et d'entretenir ces
deux mille bâtiments.

[En marge: Ports disposés pour recevoir les 2,300 bâtiments dont se
composait la flottille.]

Mais après les avoir construits fort loin les uns des autres, il fallait
les rassembler en un seul point, de Boulogne à Dunkerque, à travers les
croisières anglaises, résolues à les détruire avant qu'ils fussent
réunis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre ports,
placés autant que possible sous le même vent, à une très-petite
distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin les
loger sans encombrement, sans confusion, à l'abri du danger du feu, à la
portée des troupes, de manière qu'ils pussent sortir et rentrer souvent,
apprendre à charger et à décharger rapidement, hommes, canons et
chevaux.

[En marge: Ingénieurs et amiraux dont le Premier Consul s'était entouré
à Boulogne.]

[En marge: MM. Sganzin et Forfait.]

Toutes ces difficultés ne pouvaient être résolues que sur les lieux
mêmes, par Napoléon, voyant les choses de ses propres yeux, et entouré
des officiers les plus habiles et les plus spéciaux. Il avait appelé à
Boulogne M. Sganzin, ingénieur de la marine, et l'un des premiers sujets
de ce corps distingué; M. Forfait, ministre de la marine pendant
quelques mois, médiocre en fait d'administration, mais supérieur dans
l'art des constructions navales, plein d'invention, et dévoué à une
entreprise dont il avait été, sous le Directoire, l'un des plus ardents
promoteurs; enfin le ministre Decrès et l'amiral Bruix, deux hommes dont
il a été parlé déjà, et qui méritent qu'on les fasse connaître ici avec
plus de détail.

[Illustration: Bruix.]

[En marge: L'amiral Decrès.]

[En marge: L'amiral Ganteaume.]

[En marge: L'amiral Latouche-Tréville.]

[En marge: L'amiral Bruix.]

Le Premier Consul aurait voulu posséder un peu moins de bons généraux
dans ses armées de terre, et un peu plus dans ses armées de mer. Mais la
guerre et la victoire forment seules les bons généraux. La guerre ne
nous avait pas manqué sur mer depuis douze ans; malheureusement notre
marine, désorganisée par l'émigration, s'étant trouvée tout de suite
inférieure à celle des Anglais, avait été presque toujours obligée de se
renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu, non pas la
bravoure, mais la confiance. Les uns étaient très-âgés, les autres
manquaient d'expérience. Quatre attiraient dans le moment toute
l'attention de Napoléon, Decrès, Latouche-Tréville, Ganteaume et Bruix.
L'amiral Decrès était un homme d'un esprit rare, mais frondeur, ne
voyant que le mauvais côté des choses, critique excellent des opérations
d'autrui, à ce titre bon ministre, mais administrateur peu actif,
très-utile toutefois à côté de Napoléon, qui suppléait par son activité
à celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers moins
confiants qu'il n'était lui-même. Par ces raisons, l'amiral Decrès était
celui des quatre qui valait le mieux à la tête des bureaux de la marine,
et qui aurait valu le moins à la tête d'une escadre. Ganteaume, brave
officier, intelligent, instruit, pouvait conduire une division navale au
feu; mais hors du feu, hésitant, incertain, laissant passer la fortune
sans la saisir, il ne devait être employé que dans la moins difficile
des entreprises. Latouche-Tréville et Bruix étaient les deux marins les
plus distingués du temps, et appelés certainement, s'ils avaient vécu, à
disputer à l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Tréville était tout
ardeur, tout audace; il joignait l'esprit, l'expérience au courage,
inspirait aux marins les sentiments dont il était plein, et, sous ce
rapport, était le plus précieux de tous, puisqu'il avait ce que notre
marine avait trop peu, la confiance en soi-même. Enfin Bruix, chétif de
corps et de santé, épuisé par les plaisirs, doué d'une vaste
intelligence, d'un génie d'organisation rare, trouvant ressource à tout,
profondément expérimenté, seul homme qui eût dirigé quarante vaisseaux
de ligne à la fois, aussi habile à concevoir qu'à exécuter, eût été le
véritable ministre de la marine, s'il n'avait été si propre à commander.
Ce n'étaient pas là tous les chefs de notre flotte: il restait
Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur d'Algésiras,
actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer en leur lieu.
Mais les quatre que nous citons étaient alors les principaux.

[En marge: Rivalité entre l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.]

Le Premier Consul voulut confier à l'amiral Bruix le commandement de la
flottille, parce que là tout était à créer; à Ganteaume la flotte de
Brest, qui n'avait à exécuter qu'un transport de troupes; enfin à
Latouche-Tréville la flotte de Toulon, laquelle était chargée d'une
manoeuvre difficile, audacieuse, mais décisive, et que nous exposerons
plus tard. L'amiral Bruix, ayant à organiser la flottille, était sans
cesse en contact avec l'amiral Decrès. L'un et l'autre avaient trop
d'esprit pour n'être pas rivaux, dès lors ennemis: de plus, leur nature
était incompatible. Déclarer les difficultés invincibles, critiquer les
tentatives qu'on faisait pour les vaincre, tel était l'amiral Decrès.
Les voir, les étudier, chercher à en triompher, tel était l'amiral
Bruix. Il faut ajouter qu'ils se défiaient l'un de l'autre: ils
craignaient sans cesse, l'amiral Decrès qu'on ne dénonçât au Premier
Consul les inconvénients de son inaction, l'amiral Bruix ceux de sa vie
déréglée. Ces deux hommes, sous un maître faible, auraient troublé la
flotte par leurs divisions; sous un maître comme le Premier Consul, ils
étaient utiles par leur diversité même. Bruix proposait des
combinaisons, Decrès les critiquait; le Premier Consul prononçait avec
une sûreté de jugement infaillible.

C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napoléon décida
toutes les questions laissées en suspens. Son arrivée à Boulogne était
urgente, car, malgré l'énergie et la fréquence de ses ordres, beaucoup
de choses restaient en arrière. On ne construisait pas à Boulogne, à
Calais, à Dunkerque, mais on réparait l'ancienne flottille, et on se
préparait à exécuter les aménagements, jugés nécessaires, sur les deux
mille bâtiments construits ou achetés, quand ils seraient réunis. On
manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie à grande
portée pour éloigner les Anglais, très-occupés à lancer des projectiles
incendiaires.

[En marge: Activité imprimée à toutes choses à Boulogne.]

[En marge: Comment on se procure des ouvriers.]

La présence du Premier Consul, entouré de MM. Sganzin, Forfait, Bruix,
Decrès, et d'une quantité d'autres officiers, imprima bientôt à son
entreprise une activité nouvelle. Il avait déjà employé à Paris une
mesure, qu'il voulut appliquer à Boulogne et partout où il passa. Il fit
prendre dans la conscription cinq à six mille hommes, appartenant à
toutes les professions consacrées au travail du bois ou du fer, telles
que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons, serruriers,
forgerons. Des maîtres, choisis parmi les ouvriers de la marine, les
dirigeaient. Une haute paye était accordée à ceux qui montraient de
l'intelligence et de la bonne volonté; et en peu de temps les chantiers
furent couverts d'une population d'ouvriers constructeurs, dont il eût
été difficile de deviner la profession originelle.

[En marge: Comment on se procure du bois.]

[En marge: Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.]

Les forêts abondaient autour de Boulogne. Un ordre avait livré à la
marine toutes celles des environs. Les bois, employés le jour même où on
les abattait, étaient verts, mais bons à servir de pieux, et il en
fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer
aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destinés à fournir
des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matières navales, telles
que chanvres, mâtures, cuivres, goudrons, transportées de la Russie et
de la Suède en Hollande, pour être amenées, par les eaux intérieures,
de la Hollande et de la Flandre à Boulogne, étaient en ce moment
arrêtées par divers obstacles, sur les canaux de la Belgique. Des
officiers, envoyés immédiatement avec des ordres et des fonds, partirent
pour accélérer les arrivages. Enfin les fonderies de Douai, de Liége, de
Strasbourg, malgré leur activité se trouvaient en retard. Le savant
Monge, qui suivait presque partout le Premier Consul, fut envoyé en
mission pour accélérer leurs travaux, et faire couler à Liége de gros
mortiers et des pièces de fort calibre. Le général Marmont avait été
chargé de l'artillerie. Des aides-de-camp partaient chaque jour en poste
pour aller stimuler son zèle, et lui signaler les expéditions de canons
ou d'affûts qui étaient retardées. On avait besoin, en effet,
indépendamment de l'artillerie des bâtiments, de 5 à 600 bouches à feu
en batterie, afin de tenir l'ennemi à distance des chantiers.

Ces premiers ordres donnés, il fallait s'occuper de la grande question
des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur capacité
à l'étendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns, créer les
autres, les défendre tous. Après en avoir conféré avec MM. Sganzin,
Forfait, Decrès et Bruix, le Premier Consul arrêta les dispositions
suivantes.

[En marge: Description du détroit de Calais.]

Depuis long-temps le port de Boulogne avait été indiqué comme le
meilleur point de départ, pour une expédition dirigée contre
l'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La côte de France, en s'avançant
vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez. À
droite de ce cap, elle court à l'est, vers l'Escaut, ayant en face la
vaste étendue de la mer du Nord. À gauche elle rencontre celle
d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du détroit, puis descend
brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les ports à
la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placés en dehors
du détroit, sont moins bien situés comme point de départ; les ports à
gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et Étaples, placés
dans le détroit même, ont toujours été jugés préférables. En effet, si
l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut doubler le cap Grisnez pour
entrer dans le détroit, surmonter la bouffée des vents de la Manche qui
se fait sentir en doublant le cap, et venir se placer au vent de
Boulogne, pour aborder entre Douvres et Folkstone. Au contraire, en
allant d'Angleterre en France, on est plus naturellement porté vers
Calais que vers Boulogne. Pour se transporter en Angleterre, ce qui
était le cas de l'expédition projetée, Boulogne et les ports placés à la
gauche du cap Grisnez valaient mieux que Calais et Dunkerque. Seulement,
ils avaient l'inconvénient de présenter moins d'étendue et de fond que
Calais et Dunkerque, ce qui s'explique par l'accumulation des sables et
des galets, toujours plus grande dans un espace resserré comme un
détroit.

[En marge: Port de Boulogne.]

[En marge: Création du bassin de Boulogne.]

Néanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite
rivière marécageuse, la Liane, était susceptible de recevoir un
agrandissement considérable. Le bassin de la Liane, formé par deux
plateaux qui se séparent aux environs de Boulogne, et laissent entre
eux un espace de figure demi-circulaire, pouvait être, avec de grands
travaux, converti en un port d'échouage très-vaste. (Voir les cartes nºs
24 et 25.) Le lit de la Liane présentait six à sept pieds d'eau, à la
marée haute, dans les moyennes marées. Il était possible, en le
creusant, de lui en procurer neuf à dix. C'était donc chose praticable
que de créer dans ce lit marécageux de la Liane, à peu près à la hauteur
de Boulogne, un bassin de figure semblable au terrain, c'est-à-dire
demi-circulaire, capable de contenir quelques centaines de bâtiments,
plus ou moins, selon le rayon qu'on lui donnerait. Ce bassin, et le lit
creusé de la Liane, pouvaient être amenés à contenir 12 à 1,300
bâtiments, par conséquent plus de la moitié de la flottille. Ce n'était
pas tout que d'avoir une surface suffisante, il fallait des quais
extrêmement étendus, pour que ces nombreux bâtiments pussent, sinon tous
à la fois, du moins en assez grand nombre, joindre les bords du bassin,
et prendre leur chargement. L'étendue des quais importait donc autant
que l'étendue du port lui-même. On n'avait songé à aucune de ces choses
sous le Directoire, parce que jamais les projets n'avaient été poussés
jusqu'à réunir 150 mille hommes et deux mille bâtiments. Le Premier
Consul, malgré la grandeur du travail, n'hésita pas à prescrire
sur-le-champ le creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane.
Ces mêmes 150 mille hommes, qui constituaient par leur nombre la
difficulté de l'entreprise, allaient être employés à la vaincre, en
creusant eux-mêmes le bassin où ils devaient s'embarquer. Il fut décide
que les camps, placés dans l'origine à quelque distance des côtes,
seraient immédiatement rapprochés de la mer, et que les soldats
enlèveraient eux-mêmes la masse énorme de terre dont il fallait se
débarrasser.

[En marge: Construction d'écluses de chasse.]

Une écluse de chasse fut ordonnée pour creuser le chenal, et procurer la
profondeur d'eau nécessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui de
Brest, formés par les sinuosités d'une côte profonde, et qu'on appelle
ports d'échouage, consistent en général dans l'embouchure de petites
rivières, qui grossissent à la marée haute, forment alors un bassin où
les bâtiments se trouvent à flot, puis diminuent avec la marée basse,
jusqu'à ne plus présenter que de gros ruisseaux coulant sur un lit de
vase, et laissant pendant quelques heures les bâtiments échoués sur
leurs rives. Les sables que ces rivières entraînent, ramassés par la mer
et ramenés en face des embouchures, forment des bancs ou barres, qui
gênent la navigation. Pour vaincre cet obstacle, on élève alors dans le
lit des rivières des écluses, qui s'ouvrent devant la marée montante,
recueillent l'abondance des eaux, retiennent cette abondance en se
refermant à la marée descendante, et ne la laissent échapper qu'au
moment où l'on veut faire la chasse. Ce moment venu, et l'on choisit
celui de la basse mer, on ouvre l'écluse: l'eau se précipite dans la
rivière, et, chassant les sables par ce débordement artificiel, creuse
un chenal ou passage. C'est là ce que les ingénieurs appellent des
écluses de chasse, et ce qu'on se hâta de construire dans le bassin
supérieur de la Liane.

[En marge: Création de quais en bois.]

Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la forêt de Boulogne servirent à
garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin
demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, sciés en gros
madriers, puis étendus en plancher sur ces pieux, servirent à former de
larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les
nombreux bâtiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger
contre ces quais, pour embarquer ou débarquer les hommes, les chevaux et
le matériel.

La ville de Boulogne était placée à la droite de la Liane, le bassin à
la gauche, et presque vis-à-vis. La Liane s'étendait longitudinalement
entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement
d'une rive à l'autre, et placés au-dessus du point où commençait le
mouillage.

Ces vastes travaux étaient loin de suffire. Un grand établissement
maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des
casernes, des boulangeries, des hôpitaux, tout ce qu'il faut enfin pour
abriter de grands amas de matières, pour recevoir des marins sains ou
malades, pour les nourrir, les vêtir, les armer. Qu'on se figure tout ce
qu'ont coûté de temps et d'efforts des établissements tels que ceux de
Brest et de Toulon! Il s'agissait de créer ici de bien autres
établissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces chantiers, ces
magasins, ces hôpitaux, répondissent aux besoins de 2,300 bâtiments, 30
mille matelots, 10 mille ouvriers, 120 mille soldats. Si même ces
créations n'avaient pas dû être temporaires, elles eussent été
absolument impossibles. Cependant, quoique temporaires, la difficulté de
les exécuter, vu la quantité de choses à réunir en un seul endroit,
était immense.

[En marge: Construction improvisée de magasins, d'hôpitaux, d'écuries.]

On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient être converties
en bureaux, en magasins, en hôpitaux. On loua également dans les
environs les maisons de campagne et les fermes propres au même usage. On
éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en
planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en
plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts
environnantes. Le Premier Consul choisit, à droite et à gauche de la
Liane, sur les deux plateaux dont l'écartement formait le bassin de
Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six
mille hommes furent distribués en deux camps: l'un dit de gauche,
l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, placé sous
les ordres du général Soult, qui vint occuper ces deux positions. Les
autres corps d'armée devaient être successivement rapprochés de la côte,
lorsque leur établissement y aurait été préparé. Les troupes allaient se
trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents violents et
froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer
et se chauffer.

D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes parts, et amenés
dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la navigation
intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans le nord de
la France, des farines pour les convertir en biscuit, du riz, des
avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie. On tira de la
Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. Ces diverses
matières alimentaires devaient servir à la consommation journalière des
camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de
transport. On peut se figurer aisément les quantités qu'il fallait
réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'armée, la flotte, la
nombreuse population d'ouvriers attirée sur les lieux, d'abord pendant
le campement, puis pendant deux mois d'expédition; ce qui supposait des
vivres pour près de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt
mille chevaux. Si on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance
qui ne laissa rien à désirer, on comprendra que jamais création plus
extraordinaire ne fut exécutée chez aucun peuple, par aucun chef
d'empire.

[En marge: Ports auxiliaires du port de Boulogne.]

[En marge: Port d'Étaples et camp de Montreuil.]

Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expédition. Boulogne ne
pouvait contenir que 12 ou 1,300 bâtiments, et il en fallait recevoir
environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre nécessaire, il eût
été trop long de les faire tous sortir par le même chenal. Dans
certaines circonstances de mer, c'était un grand inconvénient que de
n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par exemple, on faisait sortir
une grande quantité de bâtiments, et que le mauvais temps ou l'ennemi
obligeât à les faire rentrer subitement, ils pouvaient s'encombrer à
l'entrée, manquer la marée, et rester en perdition. Il y avait, en
descendant à quatre lieues au sud, une petite rivière, la Canche, dont
l'embouchure formait une baie tortueuse, très-ensablée, malheureusement
ouverte à tous les vents, et présentant un mouillage beaucoup moins sûr
que celui de Boulogne. (Voir la carte nº 24.) Il s'y était formé un
petit port de pêche, port celui d'Étaples. Sur cette même rivière de la
Canche, à une lieue dans l'intérieur des terres, se trouvait la place
fortifiée de Montreuil. Il était difficile de creuser là un bassin, mais
on pouvait y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les bâtiments,
et construire sur ces pieux des quais en bois, propres à l'embarquement
et au débarquement des troupes. C'était un abri assez sûr pour 3 ou 400
bâtiments. On en pouvait sortir par des vents à peu près pareils à ceux
de Boulogne. La distance de Boulogne, qui était de 4 à 5 lieues,
présentait bien quelque difficulté pour la simultanéité des opérations;
mais c'était une difficulté secondaire, et un asile pour 400 navires
était trop important pour le négliger. Le Premier Consul y forma un camp
destiné aux troupes réunies entre Compiègne et Amiens, et en réserva le
commandement au général Ney, revenu de sa mission en Suisse. Ce camp fut
appelé camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre de s'y baraquer,
comme celles qui étaient campées autour de Boulogne. Des établissements
furent préparés pour la manutention des vivres, pour les hôpitaux, pour
tous les besoins enfin d'une armée de 24 mille hommes. Le centre de
l'armée étant supposé à Boulogne, le camp d'Étaples en était la gauche.

[En marge: Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destinés à l'avant-garde
et à la réserve.]

Un peu au nord de Boulogne, avant d'être au cap Grisnez, se trouvaient
deux autres baies, formées par deux petites rivières, dont le lit était
fort encombré par la vase et le sable, mais dans lesquelles l'eau de la
haute mer s'élevait à 6 ou 7 pieds. L'une était à une lieue, l'autre à
deux lieues de Boulogne; elles étaient en outre placées sous le même
vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des chasses, il était
possible d'y abriter plusieurs centaines de bâtiments; ce qui aurait
complété les moyens de loger la flottille entière. La plus proche de ces
deux petites rivières était le Wimereux, débouchant près d'un village
appelé Wimereux. L'autre était la Selacque, débouchant près d'un village
de pêcheurs appelé Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait songé à y creuser
des bassins, mais les travaux exécutés à cette époque avaient
complétement disparu sous la vase et les sables. Le Premier Consul
ordonna aux ingénieurs l'examen des localités; et, dans le cas d'une
réponse favorable à ses vues, des troupes y devaient être employées, et
campées sous baraques, comme à Étaples et Boulogne. Ces deux ports
devaient contenir, l'un 200, l'autre 300 bâtiments: c'étaient donc 500
qui se trouvaient encore abrités. La garde, les grenadiers réunis, les
réserves de cavalerie et d'artillerie, et les divers corps qui étaient
en formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver là leurs moyens
d'embarquement.

[En marge: La flottille batave destinée à porter le corps du général
Davout.]

Restait la flottille batave, destinée à porter le corps du général
Davout, et qui, d'après le traité conclu avec la Hollande, était
indépendante de l'escadre de ligne réunie au Texel. Malheureusement la
flottille batave était moins activement armée que la flottille
française. C'était une question de savoir si elle partirait de l'Escaut
pour la côte d'Angleterre, en la faisant escorter par quelques frégates,
ou si on l'amènerait à Dunkerque et Calais, pour la faire partir des
ports placés à la droite du cap Grisnez. L'amiral Bruix était chargé de
résoudre cette question. Le corps du général Davout, qui formait la
droite de l'armée, se serait ainsi trouvé rapproché du centre. On ne
désespérait même pas, à force d'élargir les bassins et de serrer le
campement, de lui faire doubler le cap Grisnez, et de l'établir à
Ambleteuse et Wimereux. Alors les flottilles française et batave,
réunies au nombre de 2,300 bâtiments, portant les corps des généraux
Davout, Soult, Ney, plus la réserve, c'est-à-dire 120 mille hommes,
pouvaient partir simultanément, par le même vent, des quatre ports
placés dans l'intérieur du détroit, avec certitude d'agir ensemble. Les
deux grandes flottes de guerre appareillant, l'une de Brest, l'autre du
Texel, devaient porter les 40 mille hommes restants, dont le concours et
l'emploi étaient le secret exclusif du Premier Consul.

[En marge: Moyens employés pour fortifier la côte de Boulogne.]

Pour compléter toutes les parties de cette vaste organisation, il
fallait mettre la côte à l'abri des attaques des Anglais. Outre le zèle
qu'ils allaient apporter à empêcher la concentration de la flottille à
Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu'à Flessingue, il
était présumable qu'à l'imitation de ce qu'ils avaient fait en 1801, ils
tâcheraient de la détruire, soit en l'incendiant dans les bassins, soit
en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle sortirait pour manoeuvrer. Il
fallait donc rendre impossible l'approche des Anglais, tant pour
garantir les ports eux-mêmes, que pour s'assurer une libre sortie et une
libre entrée; car, si la flottille était condamnée à rester immobile,
elle devait être incapable de manoeuvrer et d'exécuter aucune grande
opération.

[En marge: Construction des forts de la Crèche et de l'Heurt.]

Cette approche des Anglais n'était pas facile à empêcher, vu la forme de
la côte, qui était droite, qui ne présentait ni rentrant, ni saillie, et
ne fournissait par conséquent aucun moyen de porter des feux au loin. On
y pourvut néanmoins de la manière la plus ingénieuse. (Voir la carte nº
25.) En avant du rivage de Boulogne s'avançaient dans la mer deux
pointes de rocher, l'une à droite, dite la pointe de la Crèche, l'autre
à gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et l'autre se trouvait
un espace de 2,500 toises parfaitement sûr, et très-commode pour
mouiller. Deux à trois cents bâtiments pouvaient y tenir à l'aise sur
plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes par les eaux à la
marée haute, étaient découvertes à la marée basse. Le Premier Consul
ordonna d'y élever deux forts en grosse maçonnerie, de forme
demi-circulaire, solidement casematés, présentant deux étages de feux,
et pouvant couvrir de leurs projectiles le mouillage qui s'étendait de
l'un à l'autre. Il fit mettre sur-le-champ la main à l'oeuvre. Les
ingénieurs de la marine et de l'armée, secondés par les maçons pris dans
la conscription, commencèrent immédiatement les travaux. Le Premier
Consul avait la prétention de les avoir achevés à l'entrée de l'hiver.
Mais il tenait tellement à multiplier les précautions, qu'il voulut
garantir encore le milieu de la ligne d'embossage, par un troisième
point d'appui. Ce point d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se
trouvait en face de l'entrée du port; et, comme on était là sur un fond
de sable mobile, le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort
en grosse charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitôt à enfoncer
à la marée basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base à
une batterie de 18 pièces de 24. Le plus souvent ils les battaient sous
le feu même des Anglais.

Indépendamment de ces trois points avancés dans la mer, et placés
parallèlement à la côte de Boulogne, le Premier Consul fit hérisser de
canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la
falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie,
sans l'armer avec des bouches à feu du plus gros calibre. Des
précautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour
Étaples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait à creuser.

[En marge: L'exécution des projets du Premier Consul fixée à l'hiver.]

Tels furent les vastes projets définitivement arrêtés par le Premier
Consul, à la vue des lieux, et avec le concours des ingénieurs et des
officiers de la marine. La construction de la flottille avançait
rapidement, depuis les côtes de Bretagne jusqu'à celles de Hollande;
mais, avant d'en opérer la réunion devant Ambleteuse, Boulogne et
Étaples, il fallait avoir achevé le creusement des bassins, l'érection
des forts, amené sur la côte le matériel d'artillerie, concentré les
troupes vers la mer, et créé les établissements nécessaires à leurs
besoins. On comptait sur l'achèvement de tous ces ouvrages pour l'hiver.

[En marge: Départ de Boulogne et visite à Calais, Dunkerque, Ostende,
Anvers.]

[En marge: Avantages de la situation d'Anvers.]

[En marge: Août 1803.]

[En marge: Ordres pour la création d'un grand établissement maritime à
Anvers.]

Le Premier Consul, après Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende et
Anvers. Il tenait à voir ce dernier port, et à s'assurer par ses propres
yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports très-divers qu'on lui
avait adressés. Après avoir examiné l'emplacement de cette ville avec
cette promptitude et cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartenaient
qu'à lui, il n'eut aucun doute sur la possibilité de faire d'Anvers un
grand arsenal maritime. Anvers avait, à ses yeux, des propriétés toutes
particulières: il était situé sur l'Escaut, vis-à-vis la Tamise; il
était en communication immédiate avec la Hollande, par la plus belle des
navigations intérieures, et par conséquent à portée du plus riche dépôt
de matières navales. Il pouvait recevoir sans difficulté, par le Rhin et
la Meuse, les bois des Alpes, des Vosges, de la Forêt-Noire, de la
Wettéravie, des Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres,
naturellement attirés par le voisinage, devaient y offrir des milliers
de bras pour la construction des vaisseaux. Le Premier Consul résolut
donc de créer à Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours
entre l'Escaut et la Tamise. C'était l'un des plus sensibles déplaisirs
qu'il pût causer à ses ennemis, désormais irréconciliables, c'est-à-dire
aux Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains nécessaires à la
construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont
l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une écluse
de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient être capables de
contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours pourvus de 30
pieds d'eau, quelle que fût la hauteur du fleuve. Le Premier Consul
voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau port de la
République; et, en attendant de nouvelles expériences relativement à la
navigabilité de l'Escaut, il ordonna la mise en chantier de plusieurs
vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonçait pas à en construire plus
tard d'un échantillon supérieur. Il espérait faire d'Anvers un
établissement égal à ceux de Brest et de Toulon, mais infiniment mieux
placé pour troubler le sommeil de l'Angleterre.

[En marge: Séjour à Bruxelles.]

Il se rendit d'Anvers à Gand, de Gand à Bruxelles. Ces populations
belges, mécontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a
régies, se montraient peu dociles pour l'administration française. La
ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes qu'ailleurs
les difficultés de l'administration des cultes. Le Premier Consul y
rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour parler plus exactement, une
vivacité moins expansive que dans les anciennes provinces françaises.
Mais cette froideur disparut bientôt quand on vit le jeune général,
entouré du clergé, assistant avec respect aux cérémonies religieuses,
accompagné de son épouse, qui, malgré beaucoup de dissipation, avait
dans le coeur la piété d'une femme, et d'une femme de l'ancien régime.
M. de Roquelaure était archevêque de Malines: c'était un vieillard plein
d'aménité. Le Premier Consul l'accueillit avec des égards infinis,
rendit même à sa famille des biens considérables restés sous le
séquestre de l'État, se montra souvent au peuple, accompagné de ce
métropolitain de la Belgique, et réussit par sa manière d'être à calmer
les défiances religieuses du pays. Il était attendu à Bruxelles par le
cardinal Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le séjour
de Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le
consul Cambacérès vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du
corps diplomatique s'y rendirent de leur côté, pour obtenir des
audiences du chef de la France. Entouré ainsi de ministres, de généraux,
de troupes nombreuses et brillantes, le général Bonaparte tint dans
cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les apparences de
la souveraineté. On eût dit qu'un empereur d'Allemagne venait visiter le
patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'était écoulé plus vite que le
Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses affaires le rappelaient à
Paris: c'étaient les ordres à donner pour l'exécution de ce qu'il avait
résolu à Boulogne; c'étaient aussi les négociations avec l'Europe, que
cet état de crise rendait plus actives que jamais. Il renonça donc pour
le moment à voir les provinces du Rhin, et remit à un second et prochain
voyage cette partie de sa tournée. Mais, avant de quitter Bruxelles, il
y reçut une visite qui fut fort remarquée, et qui méritait de l'être, à
cause du personnage accouru pour le voir.

[En marge: Le Premier Consul visité à Bruxelles par M. Lombard,
secrétaire du roi de Prusse.]

Ce personnage était M. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse. Le
jeune Frédéric-Guillaume, dans sa défiance de lui-même et des autres,
avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le
soumettre à un nouvel examen, qu'il faisait de moitié avec son
secrétaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grâce à
cette royale intimité, avait acquis en Prusse une très-grande
importance. M. d'Haugwitz, habile à se saisir de toutes les influences,
avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manière que le roi,
passant des mains du ministre dans celles du secrétaire particulier, n'y
trouvait que les mêmes inspirations, c'est-à-dire celles de M.
d'Haugwitz. M. Lombard, venu à Bruxelles, représentait donc à la fois
auprès du Premier Consul le roi et le premier ministre, c'est-à-dire
tout le gouvernement prussien, moins la cour, rangée exclusivement
autour de la reine, et animée d'un autre esprit que le gouvernement.

[En marge: Motifs de la visite de M. Lombard.]

[En marge: Mécontentements de la Russie, et ses efforts pour créer un
tiers-parti en Europe.]

La visite de M. Lombard à Bruxelles était la conséquence de l'agitation
des cabinets, depuis le renouvellement de la guerre entre la France et
l'Angleterre. La cour de Prusse était dans une extrême anxiété, accrue
par les communications récentes du cabinet russe. Ce dernier cabinet,
comme on a vu, ramené malgré lui de ses affaires intérieures aux
affaires européennes, aurait voulu s'en dédommager en jouant un rôle
considérable. Il s'était efforcé tout d'abord de faire accepter sa
médiation aux deux parties belligérantes, et de recommander ses protégés
à la France. Le résultat de ces premières démarches n'était pas de
nature à le satisfaire. L'Angleterre avait très-froidement accueilli ses
ouvertures, refusé nettement de confier Malte à sa garde, et de
suspendre les hostilités pendant que durerait la médiation. Seulement
elle avait déclaré ne pas repousser l'entremise du cabinet russe, si la
nouvelle négociation embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et
mettait en question, par conséquent, tout ce que les traités de
Lunéville et d'Amiens avaient résolu. C'était repousser la médiation,
que de l'accepter à des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre
répondait de la sorte, la France, de son côté, accueillant avec une
entière déférence l'intervention du jeune empereur, avait néanmoins
occupé sans hésiter les pays recommandés par la Russie, le Hanovre et
Naples. La cour de Saint-Pétersbourg était singulièrement blessée de se
voir si peu écoutée, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter sa
médiation, et la France de limiter le champ des hostilités. Elle avait
donc jeté les yeux sur la Prusse pour l'engager à former un tiers
parti, qui ferait la loi aux Anglais et aux Français, et aux Français
surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique plus polis.
L'empereur Alexandre, qui avait rencontré le roi de Prusse à Mémel, qui
lui avait juré dans cette rencontre une amitié éternelle, qui s'était
découvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque, analogies
d'âge, d'esprit, de vertus, cherchait à lui persuader, dans une
correspondance fréquente, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, qu'ils
étaient les seuls honnêtes gens en Europe; qu'à Vienne il n'y avait que
fausseté, à Paris qu'ambition, à Londres qu'avarice, et qu'ils devaient
s'unir étroitement pour contenir et gouverner l'Europe. Le jeune
empereur, montrant une finesse précoce, avait surtout cherché à
persuader au roi de Prusse qu'il était dupe des caresses du Premier
Consul, et que, pour des intérêts médiocres, il lui faisait des
sacrifices de politique dangereux; que, grâce à sa condescendance, le
Hanovre se trouvait envahi; que les Français ne borneraient pas là leurs
occupations; que la raison qui les portait à fermer aux Anglais le
continent, les porterait plus loin que le Hanovre, et les conduirait
jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du Sund; qu'alors les Anglais
bloqueraient la Baltique, comme ils bloquaient l'Elbe et le Weser, et
fermeraient la dernière issue restée au commerce du continent. Cette
crainte, exprimée par la Russie, ne pouvait être sincère; car le Premier
Consul ne songeait pas à pousser ses occupations jusqu'au Danemark, et
il n'était pas possible qu'il y songeât. Il avait occupé le Hanovre à
titre de propriété anglaise, Tarente en vertu de la domination non
contestée de la France sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant
sur le corps de l'Allemagne, était impossible, si on ne commençait par
conquérir la Prusse elle-même. Et heureusement alors, la politique de la
France n'avait pas acquis une telle extension.

[En marge: Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.]

Les suggestions de la Russie étaient donc mensongères, mais elles
inquiétaient le roi de Prusse, déjà fort troublé par l'occupation du
Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des États
allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser
étant fermés par les Anglais, l'exportation des produits prussiens avait
cessé tout à coup. Les toiles de la Silésie, achetées ordinairement par
Hambourg et Brême, dont elles alimentaient le vaste commerce, avaient
été refusées le jour même où avait commencé le blocus. Les gros
négociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte de malice à
repousser toute espèce de transactions, afin de stimuler davantage la
cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir l'inconvénient de
l'occupation du Hanovre, cause unique de la clôture de l'Elbe et du
Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs prussiens essuyaient des
pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment avait perdu la moitié de ses
revenus; ce qui n'avait altéré en rien le calme qui faisait l'un des
mérites de son génie politique. Le roi, assiégé des plaintes de la
Silésie, avait été obligé de prêter à cette province un million d'écus
(4 millions de francs), sacrifice bien grand pour un prince économe, et
jaloux de rétablir le trésor du grand Frédéric. On lui demandait, dans
le moment, le double de cette somme.

[En marge: Deux concessions demandées par la Prusse.]

Agité par les suggestions russes, par les plaintes du commerce prussien,
le roi Frédéric-Guillaume craignait, en outre, s'il se laissait
entraîner par ces suggestions et ces plaintes, d'être engagé dans des
liaisons hostiles à la France; ce qui aurait bouleversé toute sa
politique, qui depuis quelques années avait reposé sur l'alliance
française. C'est pour sortir de ce pénible état d'anxiété que M. Lombard
venait d'être envoyé à Bruxelles. Il avait mission de bien observer le
jeune général, de chercher à pénétrer ses intentions, de s'assurer s'il
voulait, comme on le disait à Pétersbourg, pousser ses occupations
jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore à Pétersbourg, il
était si dangereux de se fier à cet homme extraordinaire. M. Lombard
devait en même temps s'efforcer d'obtenir quelques concessions
relativement au Hanovre. Le roi Frédéric-Guillaume aurait voulu qu'on
réduisît à quelques mille hommes le corps qui occupait ce royaume; ce
qui aurait répondu aux craintes sincères ou affectées dont la présence
des Français en Allemagne était la cause. Il aurait voulu de plus
l'évacuation d'un petit port placé aux bouches de l'Elbe, celui de
Cuxhaven. Ce petit port, situé à l'entrée même de l'Elbe, était la
propriété nominale des Hambourgeois, mais en réalité il servait aux
Anglais pour y continuer leur commerce. Si on l'avait laissé inoccupé à
titre de territoire hambourgeois, le commerce anglais se serait fait
comme en pleine paix. Dès lors l'objet que se proposait la France aurait
été manqué, et cela était si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait
pris le Hanovre, elle avait occupé Cuxhaven.

[En marge: Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions
demandées.]

Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un système
de neutralité du Nord, calqué sur l'ancienne neutralité prussienne, qui
comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de nouveaux
États allemands, peut-être même la Russie; du moins le roi
Frédéric-Guillaume s'en flattait. C'était, suivant ce monarque, garantir
à la France l'immobilité du continent, lui laisser ainsi le libre emploi
de ses moyens contre l'Angleterre, et, par conséquent, mériter de sa
part quelques sacrifices. Tels avaient été les divers objets confiés à
la prudence de M. Lombard.

[En marge: Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.]

Ce secrétaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement
recommandé par M. d'Haugwitz à M. de Talleyrand. Il sentait vivement
l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci, averti
des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard, l'accueillit de la
manière la plus brillante, et prit le meilleur moyen de s'ouvrir accès
dans son esprit, c'était de le flatter par une confiance sans bornes,
par le développement de toutes ses pensées, même les plus secrètes. Du
reste, il pouvait, dans le moment, se montrer tout entier sans y perdre;
et il le fit avec une franchise, une abondance de langage entraînantes.
Il ne voulait pas, dit-il à M. Lombard, acquérir un seul territoire de
plus sur le continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient
reconnu à la France, par des traités patents ou secrets: le Rhin, les
Alpes, le Piémont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la
République italienne et l'Étrurie. Il était prêt à reconnaître
l'indépendance de la Suisse et de la Hollande. Il était bien résolu à ne
plus s'immiscer dans les affaires allemandes, à partir du Recès de 1803.
Il ne tendait qu'à une seule chose, c'était à réprimer le despotisme
maritime des Anglais, insupportable à d'autres qu'à lui certainement,
puisque la Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark s'étaient unis
deux fois en vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser.
C'était à la Prusse à l'aider dans cette tâche, à la Prusse qui était
l'alliée naturelle de la France, qui depuis quelques années en avait
reçu une foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si,
en effet, il était victorieux, mais grandement victorieux, que ne
pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le Hanovre,
ce complément si naturel, si nécessaire du territoire prussien? Et
n'était-ce pas là un prix, immense et certain, de l'amitié que le roi
Frédéric-Guillaume lui témoignerait en cette circonstance? Mais, pour
qu'il fût victorieux et reconnaissant, il fallait qu'on le secondât
d'une manière efficace. Une bonne volonté ambiguë, une neutralité plus
ou moins étendue, étaient de médiocres secours. Il fallait l'aider à
fermer complétement les rivages de l'Allemagne, supporter quelques
souffrances momentanées, et se lier à la France par un traité d'union
patent et positif. Ce qu'on appelait depuis 1795 la neutralité
prussienne, ne suffisait pas pour assurer la paix du continent. Il
fallait, pour rendre cette paix certaine, l'alliance formelle, publique,
offensive et défensive, de la Prusse et de la France. Alors aucune des
puissances continentales n'oserait former un projet. L'Angleterre serait
manifestement seule, réduite à une lutte corps à corps avec l'armée de
Boulogne; et, si à la perspective de cette lutte se joignait la clôture
des marchés de l'Europe, elle serait, ou amenée à composer, ou écrasée
par la formidable expédition qui se préparait sur les bords de la
Manche. Mais, répétait sans cesse le Premier Consul, pour cela il
fallait l'alliance effective de la Prusse, et un concours sérieux et
entier de sa part aux projets de la France. Alors il réussirait, alors
il pourrait combler de biens son alliée, et lui faire ce présent qu'elle
ne demandait pas, mais qu'elle désirait ardemment au fond du coeur,
celui du Hanovre.

[En marge: Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le
langage du Premier Consul.]

Le Premier Consul, par la sincérité, la chaleur de ses explications,
l'éblouissant éclat de son esprit, avait, non pas dupé, comme le dit
bientôt à Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entraîné M.
Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne méditait rien contre
l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action
contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la
Prusse le prix d'un concours franc et sincère. Quant aux concessions
dont M. Lombard apportait la demande, le Premier Consul lui en avait
montré les graves inconvénients; car laisser le commerce britannique
s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui, jusqu'au jour
si incertain de la descente, serait sans conséquence pour l'Angleterre,
c'était abandonner à celle-ci tous les avantages de la lutte. Le Premier
Consul alla même jusqu'à déclarer qu'il était prêt à indemniser, aux
dépens du trésor français, le commerce souffrant de la Silésie.
Toutefois, dans le cas où la Prusse consentirait à stipuler une alliance
offensive et défensive, il était disposé, dans un tel intérêt, à faire
quelques-unes des concessions que désirait le roi Frédéric-Guillaume.

M. Lombard, convaincu, ébloui, enchanté des familiarités du grand homme,
dont les princes mêmes appréciaient avec orgueil les moindres égards,
partit pour Berlin, disposé à communiquer à son maître et à M.
d'Haugwitz tous les sentiments dont son âme était remplie.

[En marge: Retour du Premier Consul à Paris.]

Le Premier Consul, après avoir tenu à Bruxelles une cour brillante,
n'ayant plus rien qui le retînt en Flandre, tant que les travaux
ordonnés sur les côtes ne seraient pas plus avancés, repartit pour
Paris, où il avait tout à faire, sous le double rapport de
l'administration et de la diplomatie. Il passa par Liége, Namur, Sedan,
fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les premiers jours
d'août à Saint-Cloud.

[En marge: Le Premier Consul met fin à la médiation russe.]

[En marge: Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imaginées par
la Russie.]

Il était pressé, tout en continuant d'ordonner de Paris les préparatifs
de sa grande expédition, d'éclaircir, de fixer définitivement ses
rapports avec les grandes puissances du continent. Dans les inquiétudes
de la Prusse, il avait clairement discerné l'influence russe; il
discernait cette influence ailleurs, c'est-à-dire dans la mauvaise
volonté qu'on lui montrait à Madrid. Le cabinet espagnol refusait en
effet de s'expliquer sur l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, et
disait que, la médiation russe faisant encore espérer une fin pacifique,
il fallait attendre le résultat de cette médiation avant de prendre un
parti décisif. D'autres circonstances avaient désagréablement affecté le
Premier Consul: c'était la partialité évidente de la Russie dans l'essai
de médiation qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul
avait accepté cette médiation avec une déférence entière, et que
l'Angleterre au contraire y avait opposé des difficultés de toute
nature, tantôt refusant de confier Malte aux mains de la puissance
médiatrice, tantôt argumentant à l'infini sur l'étendue de la
négociation, la diplomatie russe penchait plutôt pour l'Angleterre que
pour la France, et semblait ne tenir aucun compte de la déférence de
l'une, et de la mauvaise volonté de l'autre. Les propositions récemment
arrivées de Saint-Pétersbourg révélaient cette disposition de la manière
la plus claire. La Russie déclarait qu'à son avis l'Angleterre devait
rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; mais qu'en retour il
était convenable de lui accorder l'île de Lampedouse; que la France
devait en outre fournir une indemnité au roi de Sardaigne, reconnaître
et respecter l'indépendance des États placés dans son voisinage, évacuer
pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre, mais le
royaume d'Étrurie, la République italienne, la Suisse et la Hollande.

[En marge: Le Premier Consul les repousse.]

Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, étaient complétement
inacceptables sous tous les autres. Concéder Lampedouse en compensation
de Malte, c'était donner aux Anglais le moyen de faire avec de l'argent,
dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar dans la Méditerranée.
Le Premier Consul avait été près d'y consentir pour garder la paix.
Lancé maintenant dans la guerre, plein d'espérance de réussir, il ne
voulait plus faire un tel sacrifice. Indemniser le roi de Piémont
n'était pas pour lui une difficulté; il était disposé à consacrer à cet
objet Parme ou un équivalent. Évacuer Tarente et le Hanovre la paix
rétablie, était une suite naturelle de la paix même. Mais évacuer la
République italienne qui n'avait point d'armée, la Suisse, la Hollande,
qui étaient menacées d'une contre-révolution immédiate si les troupes
françaises se retiraient, c'était lui demander de livrer aux ennemis de
la France les États dont on avait acquis le droit de disposer, par dix
ans de guerres et de victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhérer à
de telles conditions. Ce qui le décidait plus souverainement encore à ne
pas laisser continuer cette médiation, c'était la forme sous laquelle on
l'offrait. Le Premier Consul avait consenti à un arbitrage suprême,
absolu et sans appel, du jeune empereur lui-même, car c'était intéresser
l'honneur de ce monarque à être juste, et se donner de plus la certitude
d'en finir. Mais s'en remettre à la partialité des agents russes, tous
dévoués à l'Angleterre, c'était souscrire à une négociation
désavantageuse et sans terme.

Il déclara donc, après avoir discuté les propositions de la Russie,
après avoir montré l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il
était toujours prêt à accepter l'arbitrage personnel du czar lui-même,
mais non une négociation conduite par son cabinet d'une manière peu
amicale pour la France, et tellement compliquée, qu'on ne pouvait en
espérer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Pétersbourg de ses
bons offices, qu'il renonçait toutefois à s'en servir davantage, s'en
remettant à la guerre du soin de ramener la paix. La déclaration du
Premier Consul se terminait par ces paroles, profondément empreintes de
son caractère: «Le Premier Consul a tout fait pour conserver la paix;
ses efforts ayant été vains, il a dû voir que la guerre était dans
l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne pliera pas devant une
nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt ans, de faire plier
toutes les puissances.» (29 août 1803.)

M. de Markoff fut sèchement traité, et avait mérité de l'être par son
langage et son attitude à Paris. Approbateur constant de l'Angleterre,
de ses prétentions, de sa conduite, il était le détracteur avoué de la
France et de son gouvernement. Quand on lui disait qu'il ne se
conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son maître,
qui professait une rigoureuse impartialité entre la France et
l'Angleterre, il répondait que _l'empereur avait son opinion, mais que
les Russes avaient la leur_. Il était à craindre qu'il ne s'attirât
bientôt quelque tempête, semblable à celle qu'avait essuyée lord
Withworth, et même plus désagréable encore, parce que le Premier Consul
n'avait pas pour M. de Markoff la considération qu'il professait pour
lord Withworth.

[En marge: Après avoir mis fin à la médiation russe, le Premier Consul
oblige l'Espagne à s'expliquer.]

Le fil de cette fausse médiation une fois tranché, sans rompre néanmoins
avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne à s'expliquer,
et à dire comment elle entendait exécuter le traité de Saint-Ildephonse.
Il s'agissait de savoir si elle prendrait part à la guerre, ou si elle
resterait neutre, en fournissant à la France un subside, au lieu d'un
secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier Consul ne pouvait se
donner tout entier à son expédition, tant que cette question ne serait
pas résolue.

L'Espagne éprouvait à se décider une répugnance extrême, et qui l'avait
rejetée à l'égard de la France dans les plus fâcheux sentiments. Sans
doute il était onéreux de suivre une puissance voisine dans toutes les
vicissitudes de sa politique; mais, en s'engageant par le traité de
Saint-Ildephonse dans les liens d'une alliance offensive et défensive
avec la France, l'Espagne avait contracté une obligation positive, dont
il était impossible de contester les conséquences. Indépendamment de
cette obligation, il fallait que cette puissance fût indignement
dégénérée, pour vouloir se tenir à l'écart, lorsqu'allait s'agiter pour
la dernière fois la question de la suprématie maritime. Si l'Angleterre
l'emportait, il était évident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni
commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait
depuis trois siècles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier Consul
la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un
engagement formel, mais de remplir ses plus sacrés devoirs envers
elle-même. Tenant compte de son incapacité présente, il la laissait
neutre, et, en lui ménageant ainsi la faculté de recevoir les piastres
du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre faite
au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent, puisqu'elle ne
pouvait payer la dette du sang, à la cause de la liberté des mers.

[En marge: L'Espagne arrivée, on ne sait pourquoi, à un véritable état
d'hostilité à l'égard de la France.]

Nos relations avec l'Espagne, altérées, comme on l'a vu, à l'occasion du
Portugal, un peu améliorées depuis, grâce à la vacance du duché de
Parme, s'étaient gâtées de nouveau, au point d'être tout à fait
hostiles. On se plaignait tous les jours à Madrid d'avoir cédé la
Louisiane pour la royauté de l'Étrurie, qu'on appelait nominale, parce
que des troupes françaises gardaient l'Étrurie, incapable de se garder
elle-même. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux
États-Unis. On disait que si la France voulait aliéner cette précieuse
colonie, c'était au roi d'Espagne qu'elle aurait dû s'adresser, non aux
Américains, qui deviendraient pour le Mexique des voisins dangereux; que
si la France avait rendu cette colonie à Charles IV, il se serait bien
chargé de la sauver des mains des Américains et des Anglais. Il était
ridicule, en vérité, à des gens qui allaient perdre le Mexique, le
Pérou, et toute l'Amérique du Sud, de prétendre pouvoir garder la
Louisiane, laquelle n'était espagnole ni par les moeurs, ni par
l'esprit, ni par le langage. On faisait à Madrid de cette aliénation de
la Louisiane un grief considérable contre la France, et tellement grave,
qu'on se tenait pour délié de toute obligation envers elle. Le vrai
motif de cette humeur était dans le refus du Premier Consul d'ajouter le
duché de Parme au royaume d'Étrurie; refus forcé dans le moment, car il
était obligé de garder quelques territoires pour indemniser le roi de
Piémont, depuis qu'on demandait si vivement une indemnité pour ce
prince; et d'ailleurs les Florides, après l'abandon de la Louisiane,
n'étaient plus un objet d'échange acceptable. Le cabinet de Madrid ne
s'en tenait pas envers la France à l'attitude de la mauvaise humeur, il
en était venu aux plus mauvais procédés. Notre commerce était
indignement traité. Sous prétexte de contrebande, des bâtiments avaient
été saisis, et les équipages envoyés aux présides d'Afrique. Toutes les
réclamations de nos nationaux étaient écartées; on ne répondait plus à
l'ambassadeur sur aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on
venait de laisser enlever au mouillage d'Algésiras et de Cadix, sous le
feu même des canons espagnols, des bâtiments français; ce qui
constituait, à part toute alliance, une violation de territoire qu'il
était indigne de souffrir. La flotte réfugiée à la Corogne était, sur
une fausse allégation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, où
elle aurait pu se trouver en sûreté. On forçait les équipages de mourir
à bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout
de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloquée par une flotte
anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un radoub
considérable, et sans un renouvellement de vivres et de munitions. On
lui refusait tout cela, même à prix d'argent. Enfin, par une bravade qui
mettait le comble à de tels procédés, tandis que la marine espagnole
était laissée dans un délabrement à faire pitié, on s'occupait avec des
soins étranges de l'armée de terre, et on organisait les milices, comme
si on avait voulu préparer une guerre nationale contre la France.

[En marge: Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix à se
conduire comme il le faisait.]

Qui pouvait ainsi pousser dans l'abîme l'inepte favori, dont la
domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et réduisait une brave
nation à la plus honteuse impuissance? Le défaut de suite dans les
idées, la vanité blessée, la paresse, l'incapacité, tels étaient les
misérables mobiles de cet usurpateur de la royauté espagnole. Il avait
penché autrefois pour la France, c'en était assez pour que son
inconstance penchât aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul
n'avait pu lui dissimuler son mépris, tandis que les agents anglais et
russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout, la
France lui demandait du courage, de l'activité, une bonne administration
des affaires espagnoles: c'était plus qu'il n'en fallait pour l'amener à
détester un allié aussi exigeant. Tout cela finira, avait dit le Premier
Consul, _par un coup de tonnerre_. Ainsi s'annonçait, par de sinistres
éclairs, la foudre cachée dans cette nue épaisse, qui commençait à
s'amonceler sur le vieux trône d'Espagne.

[En marge: Demandes péremptoires adressées au cabinet de Madrid.]

Le sixième des camps formés sur les rives de l'Océan se réunissait à
Bayonne. Les apprêts furent accélérés et accrus jusqu'à former une
véritable armée. Un autre rassemblement fut préparé du côté des Pyrénées
orientales. Augereau reçut le titre de général en chef de ces divers
corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander à la
cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait à se
plaindre, l'élargissement des Français détenus, avec un dédommagement
pour les pertes qu'ils avaient essuyées, la punition des commandants des
forts d'Algésiras et de Cadix, qui avaient laissé prendre des bâtiments
français à portée de leurs canons, la restitution des bâtiments pris,
l'admission dans les bassins du Ferrol de l'escadre réfugiée à la
Corogne, son radoub et son ravitaillement immédiats, sauf à compter
sur-le-champ avec la France; le licenciement de toutes les milices, et
enfin, au choix de l'Espagne, ou la stipulation d'un subside, ou
l'armement des 15 vaisseaux et des 24 mille hommes promis par le traité
de Saint-Ildephonse. Le général Beurnonville devait déclarer au prince
de la Paix ces volontés expresses, lui dire que si la cour de Madrid
persistait dans sa folle et coupable conduite, c'était à lui que s'en
prendrait la juste indignation du gouvernement français; qu'en
franchissant la frontière on dénoncerait au roi et au peuple d'Espagne
le joug honteux sous lequel ils étaient courbés, et dont on venait les
délivrer. Si cette déclaration faite au prince de la Paix n'avait pas
d'effet, le général Beurnonville devait demander une audience au roi et
à la reine, leur répéter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il
n'obtenait pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles
dépêches de Paris.

[En marge: Démarche de l'ambassadeur Beurnonville auprès du prince de la
Paix.]

[En marge: M. de Beurnonville reçoit pour réponse un renvoi à M.
d'Azara.]

Le général Beurnonville, impatient de mettre un terme à d'intolérables
outrages, se hâta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire
les dures vérités qu'il avait mission de faire arriver à ses oreilles,
et pour ne lui laisser aucun doute sur le sérieux de ces menaces, plaça
sous ses yeux plusieurs passages des dépêches du Premier Consul. Le
prince de la Paix pâlit, laissa échapper quelques larmes, fut tour à
tour bas ou arrogant, finit par déclarer que M. d'Azara était chargé de
s'entendre à Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le
regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en écoutant l'ambassadeur de
France il sortait de son rôle, car il était généralissime des armées
espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'État; et que, si on
avait quelque déclaration à faire, c'était au ministre des affaires
étrangères et non à lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa même une
note que le général Beurnonville devait lui remettre à la fin de cette
conférence. Le général, poussé à bout, lui dit: Monsieur le prince, il y
a cinquante personnes dans votre antichambre, je vais les prendre à
témoin du refus que vous faites de recevoir une note qui importe au
service de votre roi, et constater que, si je n'ai pu m'acquitter de mon
devoir, la faute en est à vous seul, et non pas à moi.--Le prince
intimidé reçut la note, et le général Beurnonville se retira.

Tenant à remplir ses instructions dans toute leur étendue, le général
ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris, éperdus,
semblant ne rien comprendre à ce qui se passait, et répétant que le
chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout arranger
avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour, interrompit
même toute communication avec les ministres espagnols, et se hâta de
mander à son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de résultat
qu'il avait obtenu.

[En marge: Instructions qu'avait reçues M. d'Azara de Madrid.]

M. d'Azara, en effet, avait reçu la plus singulière communication, la
plus inconvenante, la plus désagréable pour lui. Ce spirituel et sage
Espagnol était partisan sincère de l'alliance de l'Espagne avec la
France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres d'Italie,
où il avait joué un rôle conciliateur entre l'armée française et le
Saint-Père. Malheureusement, il ne cachait pas assez le dégoût, la
douleur que lui causait l'état de la cour d'Espagne, et cette cour
mécontente s'en prenait de sa déconsidération à l'ambassadeur qui la
déplorait. Il était, disait-on dans les dépêches qu'on venait de lui
écrire de Madrid, il était l'humble serviteur du Premier Consul; il
n'informait sa cour de rien, il ne savait la sauver d'aucune exigence.
On allait jusqu'à lui déclarer que, si le Premier Consul n'avait pas
autant tenu à le conserver à Paris, on aurait choisi un autre
représentant. On provoquait ainsi sa démission, sans oser la lui
envoyer. On le chargeait, pour toute conclusion, d'offrir à la France un
subside de 2 millions et demi par mois, en déclarant que c'était là tout
ce que l'Espagne pouvait faire, qu'au delà il y aurait pour elle
impuissance absolue de payer. M. d'Azara transmit ces propositions au
Premier Consul, et puis envoya par un courrier sa démission à Madrid.

[En marge: Mission de M. Hermann à Madrid, et dénonciation du prince de
la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier Consul.]

Le Premier Consul manda auprès de lui M. Hermann, secrétaire
d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de
la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait
signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se résigner à une
chute immédiate, préparée par des moyens que M. Hermann avait en
portefeuille. Ces moyens étaient les suivants. Le Premier Consul avait
écrit une lettre au roi, dans laquelle il dénonçait à ce monarque
infortuné les malheurs et les hontes de sa couronne, de manière,
toutefois, à réveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa
dignité; il le plaçait ensuite entre l'éloignement du favori, ou
l'entrée immédiate d'une armée française. Si le prince de la Paix, après
avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant, sans
nouveau renvoi à Paris, donné satisfaction complète à la France, le
général Beurnonville devait demander une audience solennelle à Charles
IV, et lui remettre en mains propres la foudroyante lettre du Premier
Consul. Vingt-quatre heures après, si le prince de la Paix n'était pas
renvoyé, le général Beurnonville devait quitter Madrid, en expédiant à
Augereau l'injonction de passer la frontière.

[En marge: Comment M. Hermann accomplit sa mission.]

[En marge: Effroi du prince de la Paix, mais sa constance à tout
renvoyer à M. d'Azara.]

[En marge: Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.]

[En marge: Moyens imaginés pour en prévenir les effets.]

M. Hermann arriva en toute hâte à Madrid. Il vit le prince de la Paix,
lui signifia les volontés du Premier Consul, et cette fois le trouva,
non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui
aurait eu la conviction de défendre les intérêts de son pays, de
représenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie, aurait
bravé la disgrâce, la mort, tout, plutôt qu'un tel déploiement de
l'autorité étrangère. Mais l'indignité de sa position ne laissait au
prince de la Paix aucune ressource d'énergie. Il se soumit, et affirma
sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'être envoyées à
M. d'Azara, avec pouvoir de consentir à tout ce que demandait le Premier
Consul. Cette réponse fut rapportée au général Beurnonville. Celui-ci,
qui avait ordre d'exiger une solution immédiate, et de ne pas se payer
d'un nouveau renvoi à Paris, déclara au prince qu'il avait pour
instruction expresse de n'en pas croire sa parole, et d'exiger une
signature à Madrid même, ou de remettre au roi la fatale lettre. Le
prince de la Paix répéta sa triste version, que tout se terminait à
Paris dans le moment, et conformément aux volontés du Premier Consul.
Cette misérable cour croyait sauver son honneur, en laissant à M.
d'Azara le triste rôle de se soumettre aux volontés de la France, et en
renvoyant à quatre cents lieues d'elle le spectacle de son abaissement.
Le général Beurnonville se crut alors obligé de porter au roi la lettre
du Premier Consul. Les directeurs du roi, c'est-à-dire la reine et le
prince, auraient pu refuser l'audience, mais un courrier aurait ordonné
à Augereau d'entrer en Espagne. Ils trouvèrent un moyen de tout
arranger. Ils conseillèrent à Charles IV de recevoir la lettre, mais en
lui persuadant de ne pas l'ouvrir, parce qu'elle contenait des
expressions dont il aurait à s'offenser. Ils s'efforcèrent de lui
prouver qu'en la recevant il s'épargnerait l'entrée de l'armée
française, et qu'en ne l'ouvrant pas il sauverait sa dignité. Les choses
furent ainsi disposées. Le général Beurnonville fut admis à l'Escurial,
en présence du roi et de la reine, hors de la présence du prince de la
Paix, qu'il avait ordre de ne pas souffrir, et remit au monarque
espagnol l'accablante dénonciation dont il était porteur.--Charles IV,
avec une aisance qui prouvait son ignorance, dit à l'ambassadeur: Je
reçois la lettre du Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la
rendrai bientôt, sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que
votre démarche était inutile, car M. d'Azara était chargé de tout
terminer à Paris. J'estime le Premier Consul; je veux être son fidèle
allié, et lui fournir tous les secours dont ma couronne peut
disposer.--Après cette réponse officielle, le roi, reprenant le ton
d'une familiarité peu digne du trône et de la situation présente, parla
en termes d'une vulgarité embarrassante de la vivacité de son ami le
général Bonaparte, et de sa résolution de tout lui pardonner pour ne pas
rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu,
souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre un
nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au général Augereau l'avis de
marcher.

[En marge: Ordres envoyés à Paris pour terminer au gré du Premier Consul
les contestations survenues avec l'Espagne.]

[En marge: Traité de subside entre l'Espagne et la France.]

Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reçu les
autorisations nécessaires pour signer les conditions imposées par le
Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que, pour
tenir lieu des secours stipulés dans le traité de Saint-Ildephonse, elle
payerait à la France un subside de 6 millions par mois, dont un tiers
serait retenu pour le règlement des comptes existant entre les deux
gouvernements; que l'Espagne acquitterait en un seul payement les quatre
mois échus depuis le commencement de la guerre, c'est-à-dire 16
millions. Un agent appelé d'Hervas, qui traitait à Paris les affaires
financières de la cour de Madrid, dut se rendre en Hollande pour
négocier un emprunt avec la maison Hope, en lui livrant des piastres, à
extraire du Mexique. Il fut entendu que, si l'Angleterre déclarait la
guerre à l'Espagne, le subside cesserait. Pour prix de ces secours, il
fut stipulé que, si les projets du Premier Consul contre la
Grande-Bretagne venaient à réussir, la France ferait rendre à son alliée
la Trinité d'abord, et ensuite, dans le cas d'un triomphe complet, la
célèbre forteresse de Gibraltar.

Cette convention signée, M. d'Azara n'en persista pas moins à donner sa
démission, quoiqu'il fût sans fortune, et privé de toute ressource pour
soulager une vieillesse précoce. Il mourut à Paris quelques mois plus
tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de dignité pour écrire à
son agent d'Hervas, et le charger, disait-il, d'arranger ses affaires
personnelles avec le Premier Consul. Tout ce qui s'était passé n'était,
suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de ces brouilles ordinaires entre
personnes qui s'aiment, et qui sont après plus amies qu'auparavant. Tel
était ce personnage; telles étaient la force et l'élévation de son
caractère.

[En marge: Continuation des préparatifs pour l'expédition d'Angleterre.]

[En marge: Sept. 1803.]

[En marge: L'escadre de Brest destinée à l'Irlande.]

On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des
trois occasions réputées les meilleures pour le passage du détroit,
allait se présenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver. Aussi
le Premier Consul s'occupait-il sans relâche de sa grande entreprise. La
fin de la querelle avec l'Espagne était venue fort à propos,
non-seulement pour lui procurer des ressources pécuniaires, mais pour
rendre une partie de ses troupes disponibles. Les rassemblements formés
du côté des Pyrénées furent dispersés, et les corps qui les composaient
acheminés vers l'Océan. Plusieurs de ces corps furent placés à Saintes,
tout à fait à portée de l'escadre de Rochefort. Les autres eurent ordre
de se rendre en Bretagne, pour être embarqués sur la grande escadre de
Brest. Augereau commandait le camp formé dans cette province. Le projet
du Premier Consul se mûrissant peu à peu dans sa tête, il lui semblait
que, pour troubler davantage le gouvernement anglais, il fallait
l'attaquer sur plusieurs points à la fois, et qu'une partie des 150
mille hommes destinés à l'invasion devait être jetée en Irlande. C'était
le but des préparatifs ordonnés à Brest. Le ministre Decrès s'était
abouché avec les Irlandais fugitifs, qui avaient déjà cherché à détacher
leur patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulèvement général
dans le cas où l'on débarquerait 18 mille hommes, avec un matériel
complet, et une grande quantité d'armes. Ils demandaient que, pour prix
de leurs efforts, la France ne fît pas la paix, sans exiger
l'indépendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait, à condition
qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint l'armée
française, et combattu avec elle pendant la durée de l'expédition. Les
Irlandais étaient confiants et féconds en promesses, comme le sont tous
les émigrés; cependant il y en avait parmi eux qui ne donnaient pas de
grandes espérances, qui ne promettaient même aucun secours effectif de
la part de la population. Toutefois, d'après ces derniers, on devait la
trouver au moins bienveillante, et c'était assez pour prêter appui à
notre armée, pour causer de graves embarras à l'Angleterre, et pour
paralyser peut-être 40 ou 50 mille de ses soldats. L'expédition
d'Irlande avait encore l'avantage de tenir l'ennemi incertain sur le
vrai point d'attaque. Sans cette expédition, en effet, l'Angleterre
n'aurait cru qu'à un seul projet, celui de traverser le détroit pour
diriger une armée sur Londres. Au contraire, avec les préparatifs de
Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce qui se faisait à Boulogne
était une feinte, et que le projet véritable consistait en une grande
expédition sur l'Irlande. Les doutes inspirés à cet égard étaient un
premier résultat fort utile.

La flotte en relâche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les
bassins, mise en réparation, et pourvue des rafraîchissements dont les
équipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se préparait. On
commençait en Hollande à équiper l'escadre de haut bord, et à réunir la
masse de chaloupes nécessaires pour former la flottille batave. Mais
c'est à Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur et une
rapidité merveilleuses.

[En marge: Le Premier Consul se crée un pied-à-terre à Boulogne, au
petit château du Pont-de-Briques.]

Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir
soi-même, que les agents les plus sûrs sont souvent inexacts dans leurs
rapports, par défaut d'attention ou d'intelligence, quand ce n'est pas
par volonté de mentir, s'était créé à Boulogne un pied-à-terre, où il
avait l'intention de séjourner fréquemment. Il avait fait louer un petit
château dans un village appelé le Pont-de-Briques, et il avait ordonné
les apprêts nécessaires pour y habiter avec sa maison militaire. Il
partait le soir de Saint-Cloud, et, franchissant les soixante lieues qui
séparent Paris de Boulogne, avec la rapidité que les princes ordinaires
mettent à courir à de vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au
milieu du jour, sur le théâtre de ses immenses travaux, et voulait tout
examiner avant de prendre un instant de sommeil. Il avait exigé que
l'amiral Bruix, exténué de fatigue, quelquefois agité par ses querelles
avec le ministre Decrès, ne se logeât pas à Boulogne, mais sur la
falaise même, sur une hauteur d'où l'on apercevait le port, la rade et
les camps. On avait construit là une baraque bien calfeutrée, dans
laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse
devant lui toutes les parties de la vaste création à laquelle il
présidait. Il s'était résigné à cette demeure périlleuse pour sa
défaillante existence, afin de satisfaire l'inquiète vigilance du chef
du gouvernement[13]. Le Premier Consul avait même fait construire pour
son usage personnel une semblable baraque, tout près de celle de
l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les nuits. Il
exigeait que les généraux Davout, Ney, Soult, résidassent sans
interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux travaux
et aux manoeuvres, et lui rendissent compte chaque jour des moindres
circonstances. Le général Soult, qui se distinguait par une qualité
précieuse, celle de la vigilance, lui était là d'une grande et
continuelle utilité. Lorsque le Premier Consul avait reçu de ses
lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il répondait à
l'instant, il partait pour aller vérifier lui-même l'exactitude des
rapports qu'on lui avait adressés, n'en croyant jamais que ses propres
yeux sur toutes choses.

[En marge: Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.]

[En marge: Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux pour
tenir les bâtiments anglais à distance.]

[En marge: Établissement de batteries sous-marines, couvertes par les
eaux à la marée haute, découvertes à la marée basse, et tenant l'ennemi
à grande distance.]

Les Anglais s'étaient appliqués à troubler l'exécution des ouvrages
destinés à protéger le mouillage de Boulogne. Leur croisière, composée
le plus habituellement d'une vingtaine de bâtiments, dont trois ou
quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq à six frégates, dix ou douze
bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes canonnières,
faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs boulets, dépassant
la falaise, venaient tomber dans le port et sur les camps. Quoique leurs
projectiles n'eussent causé que bien peu de dommage, ce feu était fort
incommode, et pouvait, lorsqu'une grande quantité de bâtiments serait
réunie, y causer de funestes ravages, peut-être un incendie. Une nuit
même les Anglais, s'avançant avec beaucoup d'audace dans leurs
chaloupes, surprirent l'atelier où l'on travaillait à la construction du
fort en bois, coupèrent les sonnettes qui servaient à battre les pieux,
et bouleversèrent les travaux pour plusieurs jours. Le Premier Consul
montra un vif mécontentement de cette tentative, et donna de nouveaux
ordres pour en empêcher une pareille à l'avenir. Des chaloupes armées,
se succédant comme des factionnaires, durent passer la nuit autour des
ouvrages. Les ouvriers encouragés, piqués d'honneur, ainsi que des
soldats que l'on conduit à l'ennemi, furent amenés à travailler en
présence des vaisseaux anglais, sous le feu de leur artillerie. C'était
à la marée basse qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tête des
pieux était assez découverte par la mer pour qu'on pût les battre, les
ouvriers se mettaient à l'oeuvre, même avant la retraité des eaux,
restaient après qu'elles étaient revenues, et, la moitié du corps dans
les flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais.
Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fécondité, inventa
de nouvelles précautions pour éloigner l'ennemi. Il fit faire des
expériences sur la côte, et essayer la portée du gros canon, en le
tirant sous un angle de 45 degrés, à peu près comme on tire le mortier.
L'expérience réussit, et on porta les boulets du calibre de 24, jusqu'à
2,300 toises; ce qui obligea les Anglais à s'éloigner d'autant. Il fit
mieux encore; pensant toujours au même objet, il imagina le premier un
moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables ravages, et qui semble devoir
exercer une grande influence sur la guerre maritime, celui des
projectiles creux employés contre les vaisseaux. Il ordonna de tirer sur
les bâtiments avec de gros obus, qui, éclatant dans le bois ou dans la
voilure, devaient produire ou des brèches fatales au corps du navire, ou
de grandes déchirures dans le gréement. _C'est avec des projectiles qui
éclatent_, écrivait-il, _qu'il faut attaquer le bois._ Rien ne se fait
facilement, surtout quand il y a d'anciennes habitudes à vaincre, et il
eut à réitérer souvent les mêmes instructions. Lorsque les Anglais, au
lieu de ces boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui
est devant eux, mais qui ne font pas un ravage plus étendu que leur
diamètre, virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai,
mais qui éclate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la
tête de ses défenseurs, ils furent surpris, et tenus fort à distance.
Enfin, pour obtenir encore plus de sécurité, le Premier Consul imagina
un moyen non moins ingénieux. Il eut l'idée d'établir des batteries
sous-marines, c'est-à-dire qu'il fit placer, à la laisse de basse-mer,
des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau recouvrait à
la marée haute, et découvrait à la marée basse. Il en coûta beaucoup de
peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles reposaient les
pièces, pour prévenir les ensablements et les affouillements. On y
réussit néanmoins, et à l'heure de la marée descendante, qui était celle
du travail, lorsque les Anglais s'avançaient pour le troubler, ils
étaient accueillis par des décharges d'artillerie, partant à
l'improviste de la ligne de basse-mer; de façon que les feux
s'avançaient, en quelque sorte, ou reculaient avec la mer elle-même. Ces
batteries ne furent employées que pendant le temps de la construction
des forts; elles devinrent inutiles dès que les forts furent
achevés[14].

         [Note 13: Voici un extrait de la correspondance du ministre
         Decrès, qui prouve le dévouement de l'amiral Bruix à
         l'entreprise, et peint bien la nature de son caractère.
         Seulement ses souffrances étaient moins imaginaires que ne le
         dit le ministre Decrès, car il mourut l'année suivante.

                                             Boulogne, 7 janvier 1804.

         _Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul._

         CITOYEN CONSUL,

         L'amiral Bruix ne s'était point dissimulé votre
         mécontentement, et il m'a paru très-soulagé de me trouver la
         disposition d'en parler de confiance avec lui. _Il voit
         toujours le général Latouche aux portes de Boulogne_, et
         cette idée ne lui est rien moins qu'agréable.

         Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit
         fort noblement, qu'elle ne peut être confiée qu'à l'homme que
         le Premier Consul en croira le plus digne. Je conçois que
         nulle considération particulière ne peut être admise, et si
         le Premier Consul croit Latouche plus capable, il le nommera,
         et il fera bien. Pour moi, au point où en sont les choses, je
         ne puis quitter la partie, et je servirai sous les ordres de
         Latouche.--Mais ta santé te le permet-elle?--Oui, il faut
         bien qu'elle le permette, et je suis presque sûr de le
         pouvoir.--Le Premier Consul demande tant d'activité, il en
         donne un exemple si extraordinaire!--Eh bien! cet exemple,
         j'ai bien vu que c'était une leçon qu'il me donnait, et cette
         leçon ne sera pas perdue.--Quoi! tu entreras dans tous les
         détails, tu inspecteras chaque bâtiment?--Oui, je le ferai
         puisqu'il le veut, quoiqu'il soit dans mon principe que cette
         méthode ne vaut pas la mienne, qui est de faire faire, et de
         se montrer rarement.--Mais le Premier Consul?--Oh! lui peut
         toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais
         nous qui ne sommes pas _lui_, pas même l'Éphestion de ton
         Alexandre, je crois qu'il nous faut une plus grande réserve.
         Mais il le veut, il l'entend comme cela, et je veux lui faire
         voir que je sais faire tout ce qu'il désire.--

         Voilà, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon
         dialogue avec lui. Il se portait à merveille, et quelques
         généraux étant entrés à la fin de notre conférence, et lui
         ayant demandé des nouvelles de sa santé, il a passé
         subitement à son air moribond, et s'en est plaint d'une voix
         lamentable! Sacrifice involontaire à sa vieille habitude!

         De tout ce qu'il m'a dit, il résulte qu'il tremble que vous
         ne lui ôtiez le commandement, qu'il ne m'a point caché qu'il
         avait cette crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le
         plus grand détail tout ce dont vous lui avez donné l'exemple,
         et cela à commencer d'aujourd'hui.

                                                     DECRÈS.]

         [Note 14: Tous les détails que nous donnons ici sont extraits
         des correspondances originales de l'amiral Bruix et de
         Napoléon, que nous avons déjà citées.]

Le fort en bois fut terminé le premier, grâce à la nature de la
construction. On établit de solides plates-formes sur la tête des pieux,
et à quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet ouvrage
de dix pièces de gros calibre, et de plusieurs mortiers à grande portée,
et dès qu'il commença de tirer, les Anglais ne reparurent plus à
l'entrée du port. Tout le haut des falaises fut armé avec du 24, du 36
et des mortiers. Environ 500 bouches à feu furent mises en batterie, et
la côte, devenue inabordable, reçut des Anglais et des Français le nom
de _Côte de fer_. Dans cet intervalle, on achevait les forts en
maçonnerie, sans autre obstacle que celui de la mer. À l'entrée de
l'hiver surtout, les vagues deviennent quelquefois si furieuses sous
l'impulsion des vents de la Manche, qu'elles ébranlent et inondent les
ouvrages les plus solides et les plus élevés. Deux fois elles enlevèrent
des assises entières, et précipitèrent les plus gros blocs du haut des
murailles commencées, dans le fond de la mer. On continua cependant ces
deux importantes constructions, indispensables à la sûreté du mouillage.

[En marge: Creusement des bassins par les troupes.]

Pendant ces travaux, les troupes, rapprochées des côtes, avaient
construit leurs baraques, et tracé leurs camps à l'image de véritables
cités militaires, divisées en quartiers, traversées par de longues rues.
Cette besogne terminée, elles s'étaient réparties autour du bassin de
Boulogne. On leur avait partagé la tâche, et chaque régiment devait
enlever une portion déterminée de cette énorme couche de sable et de
limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns creusaient le
lit même de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les autres
enfonçaient les pieux destinés à former des quais. Les ports de Wimereux
et d'Ambleteuse, dont l'exécution avait été reconnue possible, étaient
déjà entrepris. On travaillait à en extraire le sable et la vase; on y
construisait des écluses, afin de creuser un chenal d'entrée par des
chasses répétées. D'autres détachements étaient occupés à tracer des
routes, pour réunir entre eux les ports de Wimereux, d'Ambleteuse, de
Boulogne, d'Étaples, et ces ports eux-mêmes avec les forêts voisines.

[En marge: Excellentes dispositions physiques et morales des troupes
réunies au camp de Boulogne.]

Les troupes consacrées à ces rudes travaux se relevaient après
l'accomplissement de leur tâche, et celles qui avaient cessé de remuer
la terre, se livraient à des manoeuvres de tout genre, propres à
perfectionner leur instruction. Vêtues de gros habits d'ouvriers,
garanties par des sabots de l'humidité du sol, bien logées, nourries
abondamment, grâce au prix de leur travail ajouté à leur solde, vivant
en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de la
plus mauvaise saison, d'une santé parfaite. Contentes, occupées, pleines
de confiance dans l'entreprise qui se préparait, elles acquéraient
chaque jour cette double force physique et morale, qui devait leur
servir à vaincre le monde.

[En marge: Commencement de concentration de la flottille.]

Le moment était venu de concentrer la flottille. La construction des
bateaux de toute espèce était presque partout achevée. On les avait fait
descendre aux embouchures des rivières; on les avait gréés et armés dans
les ports. Les ouvriers en bois, qui étaient devenus libres dans
l'intérieur, avaient été formés en compagnies, et conduits tant à
Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les
employer aux aménagements et à l'entretien de la flottille, une fois
réunie.

[En marge: Ingénieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie attelée,
pour protéger les divisions de la flottille, dans leur marche le long
des côtes.]

Il fallut donc procéder à ces concentrations, attendues impatiemment par
les Anglais, avec la confiance de détruire jusqu'au dernier nos légers
bâtiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit du Premier
Consul. Les divisions de la flottille qui avaient à se rendre à
Boulogne, allaient partir de tous les points des côtes de l'Océan,
depuis Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier dans le détroit de
Calais. Elles devaient côtoyer le rivage en se tenant toujours à
très-petite distance de la terre, et s'échouer quand elles seraient
serrées de trop près par les croisières anglaises. Un ou deux accidents
arrivés à des bâtiments de la flottille, fournirent au Premier Consul
l'idée d'un système de secours aussi sûr qu'ingénieux. Il avait vu
quelques chaloupes jetées à la côte pour éviter l'ennemi, secourues
heureusement par les habitants des villages voisins. Frappé de cette
circonstance, il fit distribuer le long de la mer des corps nombreux de
cavalerie, depuis Nantes jusqu'à Brest, depuis Brest jusqu'à Cherbourg,
depuis Cherbourg et le Havre jusqu'à Boulogne. Ces corps de cavalerie,
divisés par arrondissements, avaient avec eux des batteries d'artillerie
attelées, dressées à manoeuvrer avec une extrême rapidité, et à courir
au galop sur les sables unis que la mer laisse à découvert en se
retirant. Ces sables, qu'on appelle l'estran, sont en général solides,
au point de porter des chevaux et des voitures. Nos escadrons, traînant
l'artillerie à leur suite, devaient parcourir sans cesse la plage,
s'avancer ou se retirer avec la mer, et protéger de leurs feux les
bateaux en marche. Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le
Premier Consul avait poussé l'emploi de tous les moyens, jusqu'à faire
atteler du 16, roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exigé et
obtenu que chaque cavalier, devenu propre à tous les services, se pliât
à mettre pied à terre, à tirer les pièces, ou à courir la carabine à la
main au secours des matelots échoués sur le rivage. «Il faut faire
souvenir les hussards, écrivait-il au ministre de la guerre, qu'un
soldat français doit être cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit
faire face à tout.» (29 septembre.) Deux généraux, Lemarrois et
Sébastiani, étaient chargés du commandement de toute cette cavalerie.
Ils avaient ordre d'être sans cesse à cheval, de faire manoeuvrer tous
les jours les escadrons avec leurs pièces, et de se tenir constamment
avertis du mouvement des convois, afin de les escorter dans leur
marche[15].

         [Note 15: La lettre suivante, écrite à propos d'une
         négligence commise, prouve dans quel état il avait mis la
         côte.

                                                      30 octobre 1803.

         _Au général Davout._

         Citoyen général Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le
         rapport du général de brigade Seras, que les Anglais avaient
         eu le temps de piller et de dégréer le bâtiment qui était
         échoué entre Gravelines et Calais. Dans la situation actuelle
         de la côte, jamais pareil événement ne serait arrivé depuis
         Bordeaux. Des détachements de cavalerie et des pièces mobiles
         seraient arrivés pour empêcher les Anglais de piller le
         bâtiment. Voilà la seconde fois que des bâtiments échoués sur
         cette côte ne sont point secourus. La faute en est à celui
         que vous avez chargé de la surveillance de la côte. Chargez
         deux généraux de brigade de l'inspection de la côte: l'un de
         Calais à Dunkerque, l'autre de Dunkerque à l'Escaut. Que des
         piquets de cavalerie soient disposés de manière à se croiser
         sans cesse, et que des pièces soient placées avec des
         attelages, de manière qu'au premier signal elles puissent
         arriver dans le moins de temps possible aux endroits où les
         bâtiments seraient échoués. Enfin ces généraux inspecteurs
         doivent toujours être à cheval, faire manoeuvrer les
         batteries de terre, inspecter les canonniers gardes-côtes,
         escorter les flottilles sur l'estran, lorsqu'elles se
         mettront en mouvement. Faites-moi connaître le nom de tous
         les postes que vous aurez placés, et l'endroit où vous aurez
         établi des pièces mobiles.]

Ce système produisit, comme on le verra, d'excellents résultats. Les
bâtiments étaient formés en convois de 30, 50 et jusqu'à 60 voiles. Ils
devaient commencer à sortir, vers la fin de septembre, de Saint-Malo,
Granville, Cherbourg, de la rivière de Caen, du Havre, de Saint-Valery.
Il n'y en avait pas beaucoup au delà de la pointe de Brest; mais, en
tout cas, les Anglais gardaient cette partie de nos rivages avec trop de
soin, pour hasarder ce trajet, avant d'avoir fait de nombreuses
expériences. Ce n'était pas le même commandant qui conduisait les
convois du point de départ au point d'arrivée. On avait pensé que tel
officier de mer qui connaissait bien les côtes de Bretagne, par exemple,
ne connaîtrait pas également bien les côtes de Normandie ou de Picardie.
On les avait donc distribués suivant leurs connaissances locales, et,
comme des pilotes côtiers, ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui
leur était fixé. Ils recevaient les convois à la limite de leur
arrondissement, les dirigeaient jusqu'à la limite de l'arrondissement
voisin, et se les transmettaient ainsi de main en main jusqu'à Boulogne.
On avait embarqué des troupes sur les bâtiments, même des chevaux sur
ceux qui étaient destinés à en recevoir; on les avait chargés, en un
mot, comme ils devaient l'être pendant la traversée de France en
Angleterre. Le Premier Consul avait ordonné d'examiner avec le plus
grand soin comment ils se comporteraient à la mer sous le fardeau qu'ils
devaient transporter.

[En marge: Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et Pevrieux
autour du cap Grisnez, pour faire passer à Boulogne les divisions de
Dunkerque et de Calais.]

Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendémiaire an
XII), une première division, composée de chaloupes, bateaux canonniers
et péniches, partit de Dunkerque pour doubler le cap Grisnez, et se
rendre à Boulogne. Le capitaine de vaisseau Saint-Haouen, excellent
officier, qui commandait cette division, quoique très-hardi, marchait
avec beaucoup de précaution. Quand il fut à la hauteur de Calais, il se
laissa intimider par une circonstance en réalité peu importante: il vit
la croisière anglaise disparaître, comme si elle était allée chercher
d'autres bâtiments. Il craignit d'être bientôt assailli par une escadre
nombreuse, et au lieu de forcer de voiles pour gagner Boulogne, il
relâcha dans le port de Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute,
courut de sa personne sur les lieux, afin de la réparer s'il était
possible. En effet, les Anglais étaient bientôt venus en très grand
nombre, et il devenait évident qu'ils allaient s'acharner sur le port de
Calais, pour empêcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en
relâche. L'amiral se rendit à Dunkerque, pour hâter l'organisation d'une
seconde division, qui était prête dans ce port, et la faire venir au
secours de la première.

Les Anglais étaient devant Calais avec une force considérable, surtout
avec plusieurs bombardes. Dans la journée du 27 septembre (4
vendémiaire), ils lancèrent un grand nombre de bombes sur la ville et
sur le port. Ils tuèrent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun
bâtiment. Les batteries attelées, accourues au galop sur la plage, leur
répondirent par un feu bien nourri, et les obligèrent à se retirer. Ils
s'en allèrent assez confus d'avoir produit si peu d'effet. Le
lendemain, l'amiral Bruix prescrivit à la division Saint-Haouen de
mettre en mer pour affronter la croisière ennemie, empêcher un nouveau
bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Grisnez,
afin de se rendre à Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait
mettre à la voile en même temps, sous le commandement du capitaine
Pevrieux, et appuyer la première. Le contre-amiral Magon, qui commandait
à Boulogne, avait ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce
qui était disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux
divisions Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient à doubler le
cap Grisnez.

Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII) le capitaine
Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avança jusqu'à portée de
canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le
capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les
éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais
il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au delà du cap, et
assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine
de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû
couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine
Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en
souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e, et un détachement de la 22e,
embarqués à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un admirable
sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu meurtrier. En
même temps les batteries attelées sur la plage étaient accourues, et
répondaient avec avantage à l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin,
dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de
Boulogne, joint par un détachement sorti de ce port, sous les ordres du
contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis à
la mer, s'était avancée de son côté jusqu'à la vue du cap Grisnez. Mais,
arrêtée par le calme et la marée, elle fut obligée de mouiller en deçà,
le long d'une côte découverte. Elle resta dans cette position jusqu'au
moment où le courant changé pouvait la porter vers Boulogne. Elle
n'avait point de vent, et elle fut obligée de se servir de ses rames.
Quinze bâtiments anglais, frégates, corvettes et bricks, l'attendaient
au cap Grisnez. À ce point la profondeur d'eau étant plus grande, et la
croisière anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos bâtiments
eussent la ressource de s'échouer, on devait concevoir pour eux de
très-vives craintes. Mais ils passèrent comme ceux de la veille, nos
soldats maniant la rame avec une rare intrépidité, et les Anglais
recevant de nos batteries de terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient
faire à nos chaloupes canonnières. La flottille de Boulogne et la
division Saint-Haouen, entrée la veille, étaient sorties de nouveau,
pour venir au-devant de la division Pevrieux. Elles la joignirent à une
hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions
réunies s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais
leur proue armée de canons, allèrent droit à eux, et firent un feu des
plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments atteignaient
quelquefois les gros bâtiments anglais, et en étaient rarement atteints.
À la fin, les Anglais se retirèrent au large, quelques-uns même assez
maltraités pour avoir besoin d'aller se réparer aux dunes. L'une de nos
chaloupes, la seule du reste à qui arriva cet accident, percée de part
en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage,
avant de couler à fond.

[En marge: L'heureux succès de ces premières rencontres inspire une
confiance générale.]

Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus importants
et plus meurtriers, produisit un effet décisif sur l'opinion de la
marine et de l'armée. On vit que ces petits bâtiments ne seraient pas si
aisément coulés à fond par de gros vaisseaux, et qu'ils atteindraient
plus souvent leurs gigantesques adversaires qu'ils n'en seraient
atteints; on vit quel secours on pourrait tirer de la coopération des
troupes de terre, qui, sans être encore exercées, avaient manié la rame,
servi l'artillerie de marine, avec une rare adresse, et surtout montré
peu d'effroi de la mer, et beaucoup de zèle à seconder les matelots[16].

         [Note 16: On trouve ces sentiments exprimés dans toutes les
         correspondances écrites de Boulogne le lendemain de ces deux
         combats.]

[Illustration: Bataille.]

[En marge: Octob. 1803.]

À peine cette première expérience avait-elle été faite, qu'on mit la
plus grande ardeur à la renouveler. De nombreux convois partirent
successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous
général de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines
Saint-Haouen et Pevrieux, dont nous venons de citer les noms, les
capitaines Hamelin, Daugier, se distinguèrent dans cette espèce de
cabotage, par leur courage et par leur habileté. Nos bâtiments, marchant
tantôt à la voile, tantôt à la rame, longeaient la côte à très-petite
distance des détachements de cavalerie et d'artillerie, prêts à les
protéger. Rarement ils furent obligés de se réfugier au rivage, car
presque toujours ils naviguèrent à la vue des Anglais, soutenant leur
feu, et quelquefois s'arrêtant, quand ils en avaient le temps, pour
faire face à l'ennemi, et lui montrer leur avant armé de gros calibre.
Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et même les
frégates. S'ils échouèrent dans quelques occasions, ce fut plutôt par
l'effet du mauvais temps que par la force de leurs adversaires. Quand
cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans des canots pour
s'emparer des chaloupes ou des péniches échouées. Mais nos artilleurs,
accourus avec leurs pièces sur la plage, ou bien nos cavaliers, changés
tout à coup en fantassins, presque en gens de mer, venaient, au milieu
des brisants, au secours des marins, éloignaient les canots anglais par
le feu de leurs carabines, et les obligeaient à regagner le large, sans
amener aucune prise, souvent même après avoir perdu quelques-uns de
leurs plus intrépides matelots.

Dans les mois d'octobre, de novembre et de décembre, près de mille
bâtiments, chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, partis
de tous les ports, entrèrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais
n'en prirent pas plus de trois ou quatre, la mer n'en détruisit pas plus
de dix ou douze.

[En marge: Quelques changements apportés à l'armement et à l'arrimage,
par suite des expériences faites dans les traversées le long des côtes.]

Ces courtes et fréquentes traversées furent l'occasion de beaucoup
d'observations utiles. Elles révélèrent la supériorité des chaloupes
canonnières sur les bateaux canonniers. Ceux-ci étaient plus difficiles
à mouvoir, dérivaient davantage, et surtout manquaient de feux. Les
défauts de ces bateaux canonniers tenaient à leur construction, et leur
construction à la nécessité d'y placer l'artillerie de campagne. Il
fallait bien s'y résigner. Les péniches ne laissaient rien à désirer
sous le rapport de la manoeuvre et de la vitesse. Du reste tous ensemble
avaient une marche passable, même sans le secours de la voile. Il y
avait des divisions venues du Havre à Boulogne, presque toujours à la
rame, avec une vitesse moyenne de deux lieues à l'heure. Quelques
changements à l'arrimage, c'est-à-dire au chargement, devaient améliorer
leurs qualités navigantes.

L'expérience de ces traversées conduisit à un changement dans la
disposition de l'artillerie, qui fut immédiatement exécuté sur toute la
flottille. Les gros canons, placés à l'avant et à l'arrière, étaient
engagés dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient qu'avancer
ou reculer en ligne droite. Il en résultait que les bâtiments pour tirer
étaient obligés de se détourner, et de présenter à l'ennemi, ou l'avant
ou l'arrière. Il leur était donc impossible, quand ils étaient en
marche, de riposter au feu des Anglais, parce qu'ils ne montraient alors
que le travers. En rade, les courants leur faisaient prendre une
position parallèle à la côte, c'est-à-dire offrir à l'ennemi leur flanc
désarmé. On changea cette disposition quand on eut éprouvé la stabilité
de ces bâtiments, et qu'on l'eut assurée par un système d'arrimage mieux
calculé. On construisit des affûts assez semblables à l'affût de
campagne, qui permettaient de tirer _en belle_, c'est-à-dire en tout
sens. De la sorte, les bâtiments en rade ou en marche pouvaient faire
feu, quelle que fût leur position, sans être obligés de se détourner.
Les chaloupes avaient ainsi quatre coups à tirer dans toutes les
directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer
devaient arriver à pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.

[En marge: Correspondance établie entre les divisions de la flottille et
les divisions de l'armée, et affectation constante des mêmes bâtiments
aux mêmes troupes.]

On songea surtout à faire naître une complète intimité entre les marins
et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes troupes.
La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux canonniers avait
été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie d'infanterie, outre
quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on se servit pour arrêter
l'organisation générale de la flottille. Les bataillons se composaient
alors de neuf compagnies; les demi-brigades, de deux bataillons de
guerre, le troisième restant au dépôt. On distribua les chaloupes et les
bateaux canonniers conformément à cette composition des troupes. Neuf
chaloupes ou bateaux formaient une section, et portaient neuf compagnies
ou un bataillon. Deux sections formaient une division, et portaient une
demi-brigade. Ainsi le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie,
la section répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des
officiers de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la
section, la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes
avec la flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade,
chaque section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une
compagnie; et cette affectation une fois faite demeura invariable. Les
troupes durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtiments, et s'y
attacher comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et
de mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver à se
connaître, prendre confiance les uns dans les autres, et en être plus
disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui
lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours embarqués.
Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie, restaient
environ un mois à bord. Pendant ce temps ils logeaient sur le bâtiment
avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer pour manoeuvrer,
soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là tout ce que
faisaient les matelots eux-mêmes, concouraient aux basses manoeuvres, et
s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le canon. Quand ils
avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois, ils étaient
remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même compagnie, qui
venaient pendant le même espace de temps se livrer aux mêmes exercices
de mer. Successivement la compagnie tout entière faisait son stage à
bord des chaloupes ou bateaux. Chaque homme était donc alternativement
soldat de terre, soldat de mer, artilleur, fantassin, matelot, et même
ouvrier du génie, par suite des travaux exécutés dans les bassins. Les
matelots prenaient part aussi à cet enseignement réciproque. Il y avait
à bord des armes d'infanterie, et quand on était dans le port, ils
faisaient sur le quai, pendant la journée, l'exercice du fantassin.
C'était par conséquent un renfort de quinze mille fantassins, qui, après
le débarquement en Angleterre, seraient capables de défendre la
flottille le long des côtes où elle serait venue s'échouer. En leur
laissant comme renforts une dizaine de mille hommes, ils pouvaient
attendre impunément au rivage les victoires de l'armée d'invasion.

Les péniches dans le commencement, restèrent en dehors de cette
organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une
compagnie, et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les
troupes à terre, que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les
rangea plus tard en division, et on les attribua spécialement à
l'avant-garde, composée des grenadiers réunis. En attendant, elles
étaient rangées en escouades dans le port, et, tous les jours, les
troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore affectés, allaient
s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le léger
obusier dont elles étaient armées.

[En marge: Soins donnés au chargement des navires et manoeuvres pour
apprendre à embarquer et débarquer.]

Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de
l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages, fit
charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques chaloupes,
bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage[17]. Comme lest
on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de guerre, en
quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa dans leur cale
du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande salée, du fromage de
Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute la masse d'hommes
composant l'expédition. Ainsi, la flottille de guerre devait porter,
outre l'armée et ses 400 bouches à feu attelées de deux chevaux, des
munitions pour une campagne, des vivres pour vingt jours. La flottille
de transport devait porter, comme nous l'avons dit, le surplus des
attelages d'artillerie, les chevaux nécessaires à une moitié de la
cavalerie, deux ou trois mois de vivres, enfin tous les bagages. À
chaque division de la flottille de guerre, répondait une division de la
flottille de transport, l'une devant naviguer à la suite de l'autre. Sur
chaque bâtiment un sous-officier d'artillerie veillait aux munitions,
un sous-officier d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment
embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au
signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés
fréquemment à prendre les armes, et à se rendre par demi-brigades,
bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le
temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on
était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière
surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il
n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était
obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul
touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait sous
le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf fois de
vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans le neuvième
bâtiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient être placés en deux
heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois ou quatre pour
embarquer les neuf à dix mille chevaux restants sur la flottille de
transport. Ainsi, tout le gros bagage étant constamment à bord, on
devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre; et, comme
il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi grand nombre
de bâtiments dans l'espace d'une seule marée, l'embarquement des hommes
et des chevaux ne pouvait jamais être la cause d'une perte de temps.

         [Note 17:

                                           Boulogne, 16 novembre 1803.

         _Au citoyen Fleurieu._

         J'ai passé ici la journée pour présider à l'installation
         d'une chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est
         une des plus importantes manoeuvres du plan de campagne, pour
         que rien ne soit oublié, et que tout soit également réparti.

         Tout commence à prendre une tournure satisfaisante...]

Après des exercices incessamment répétés, on réussit bientôt à exécuter
toutes les manoeuvres avec autant de promptitude que de précision. Tous
les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête, on sortait au
nombre de 100 à 150 bâtiments, pour manoeuvrer ou mouiller en rade,
devant l'ennemi. Puis on simulait le long des falaises l'opération d'un
débarquement. On s'exerçait d'abord à balayer le rivage par un feu
nourri d'artillerie, puis à s'approcher de terre, à y déposer hommes,
chevaux, canons. Souvent, quand on ne pouvait pas joindre la terre, on
jetait les hommes dans les flots, par cinq ou six pieds de profondeur
d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés, tant ils déployaient d'adresse et
d'ardeur. Quelquefois même on ne débarquait pas autrement les chevaux.
On les descendait dans la mer, et des hommes placés dans des canots les
dirigeaient avec une longe vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas
un accident de débarquement sur une côte ennemie, qui ne fût prévu, et
bravé plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait
se donner à vaincre, même celles de la nuit[18], excepté cependant la
difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un
obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et
par habitude de la guerre.

         [Note 18:

                                            Boulogne, 9 novembre 1803.

         _Au consul Cambacérès._

         J'ai passé une portion de la nuit dernière à faire faire aux
         troupes des évolutions de nuit, manoeuvre qu'une troupe
         instruite et bien disciplinée peut quelquefois faire
         avantageusement contre des levées en masse.]

Cette variété d'exercices de terre et de mer, ces manoeuvres entremêlées
de rudes travaux, intéressaient ces soldats aventureux, remplis
d'imagination, et ambitieux comme leur illustre chef. Une nourriture
considérablement augmentée, grâce au prix de leurs journées ajouté à
leur solde, une activité continuelle, l'air le plus vif, le plus sain,
tout cela devait leur donner une force physique extraordinaire. L'espoir
d'exécuter un prodige y ajoutait une force morale non moins grande.
C'est ainsi que se préparait peu à peu cette armée sans pareille, qui
devait faire la conquête du continent en deux années.

[En marge: Nov. 1803.]

[En marge: Présence fréquente du Premier Consul au camp de Boulogne.]

Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu
d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si
alertes, si animés de sa propre pensée. À leur tour ils recevaient de sa
présence une excitation continuelle. Ils le voyaient à cheval, tantôt
sur le sommet des falaises, tantôt à leur pied, galopant sur les sables
unis que la mer délaisse, se rendant ainsi par l'estran d'un port à
l'autre[19], quelquefois embarqué sur de légères péniches, allant
assister à de petits combats entre nos chaloupes canonnières et la
croisière anglaise, les poussant sur l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait
reculer les corvettes et les frégates, par le feu de nos frêles
bâtiments. Souvent il s'obstinait à braver la mer, et une fois, ayant
voulu visiter la ligne d'embossage malgré le plus gros temps, il échoua
non loin du rivage, en rentrant dans son canot. Heureusement les hommes
avaient pied. Les matelots se jetèrent à la mer, et, formant un groupe
serré pour résister aux vagues, le portèrent sur leurs épaules, au
milieu des flots brisant sur leurs têtes.

         [Note 19: Il écrivait d'Étaples au consul Cambacérès, le 1er
         janvier 1804:

         «Je suis arrivé hier matin à Étaples, d'où je vous écris dans
         ma baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays
         ressemble assez au pays d'Éole... Je monte à l'instant à
         cheval pour me rendre à Boulogne par l'estran.»

         Il écrivait antérieurement, le 12 novembre:

         «Je reçois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La
         mer continue ici à être mauvaise, et la pluie continue à
         tomber par torrents. J'ai été hier à cheval et en bateau
         toute la journée. C'est vous dire que j'ai été constamment
         mouillé. Dans la saison actuelle, on ne ferait rien si on
         n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour mon compte cela
         me réussit parfaitement, et que je ne me suis jamais si bien
         porté.

                                              «Boulogne, 12 novembre.»

         Le 1er janvier 1804 il écrivait encore au ministre de la
         marine:

         «Demain, à huit heures du matin, je ferai l'inspection de
         toute la flottille; je la verrai par division. Un commissaire
         de marine fera l'appel de tous les officiers et soldats qui
         composent l'équipage. Tout le monde se tiendra à son poste de
         bataille, et avec le plus grand ordre. Au moment où je
         mettrai le pied dans chaque bâtiment, on saluera trois fois
         de _vive la République_, et trois fois de _vive le Premier
         Consul_. Je serai accompagné dans cette visite de l'ingénieur
         en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant
         l'artillerie.

         «Pendant tout le temps de l'inspection, les équipages et les
         garnisons de toute la flottille resteront à leur poste, et on
         placera des sentinelles pour empêcher que personne ne passe
         sur le quai qui regarde la flottille.»]

Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'était animé à la vue des
côtes d'Angleterre, il écrivit les lignes suivantes au consul
Cambacérès: «J'ai passé ces trois jours au milieu du camp et du port.
J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les côtes d'Angleterre, comme on voit
des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et le mouvement.
C'est un fossé qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace de le tenter.»
(16 novembre 1803. _Dépôt de la Secrétairerie d'État._)

[En marge: Fixation de l'époque de l'entreprise au milieu de l'hiver de
1803 à 1804.]

Son impatience d'exécuter cette grande entreprise était extrême[20]. Il
y avait songé d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y songeait
pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le milieu. Mais
les travaux s'étendaient à vue d'oeil, et chaque jour un
perfectionnement nouveau se présentant ou à lui, ou à l'amiral Bruix, il
sacrifiait du temps à l'introduire. L'instruction des soldats et des
matelots gagnait à ces délais inévitables, qui portaient ainsi avec eux
leur propre dédommagement. À la rigueur, on aurait pu tenter, même après
ces huit mois d'apprentissage, l'expédition projetée. Cependant il
fallait six mois encore, si l'on voulait que tout fût prêt, que
l'équipement et l'armement fussent achevés, que l'éducation chez les
hommes de terre et de mer ne laissât plus rien à désirer.

         [Note 20: Les lettres suivantes prouvent bien cette
         impatience, et le désir d'exécuter l'expédition en nivôse ou
         pluviôse, c'est-à-dire en janvier ou février. L'une d'elles
         est adressée à l'amiral Ganteaume, qui dut un moment
         commander la flotte de Toulon, avant de commander celle de
         Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne sont pas
         exactement ceux que nous donnons dans notre récit, parce que
         le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le
         nombre définitif des hommes et des bâtiments. Nous avons
         adopté les chiffres qui furent définitivement arrêtés.

                                              Paris, 23 novembre 1803.

            _Au citoyen Rapp._

            Vous voudrez bien vous rendre à Toulon. Vous remettrez la
            lettre ci-jointe au général Ganteaume; vous y prendrez
            connaissance de la situation de la marine, de
            l'organisation des équipages et du nombre des vaisseaux en
            rade ou qui seraient prêts à s'y rendre. Vous resterez
            jusqu'à nouvel ordre à Toulon. Quarante-huit heures après
            votre arrivée, vous m'enverrez un courrier extraordinaire
            avec la réponse du général Ganteaume à ma lettre. Ce
            courrier extraordinaire parti, vous m'écrirez chaque jour
            ce que vous aurez fait, et vous entrerez dans le plus
            grand détail sur toutes les parties de l'administration.
            Vous irez tous les jours une ou deux heures à l'arsenal.
            Vous vous informerez du jour où passera le 3e bataillon de
            la 8e légère, qui part d'Antibes, et qui a ordre de se
            rendre à Saint-Omer pour l'expédition; vous vous rendrez
            au lieu le plus près de Toulon où il passera pour
            l'inspecter, et vous me ferez connaître sa situation.

            Vous irez visiter les îles d'Hières pour voir de quelle
            manière elles sont gardées et armées. Vous me ferez un
            rapport détaillé sur tous les objets que vous verrez.


                                              Paris, 23 novembre 1803.

            _Au général Ganteaume, conseiller d'État et préfet maritime,
            à Toulon._

            Citoyen général, j'expédie auprès de vous le général Rapp,
            un de mes aides-de-camp; il séjournera quelques jours dans
            votre port, et s'instruira en détail de tout ce qui
            concerne votre département.

            Je vous ai mandé, il y a deux mois, que, dans le courant
            de frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frégates, 4
            corvettes, prêts à mettre à la voile de Toulon, et que je
            désirais que cette escadre fût approvisionnée pour quatre
            mois de vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes
            d'infanterie qui s'embarqueraient à son bord. Je désire
            que quarante-huit heures après la réception de cette
            lettre, par le courrier extraordinaire du général Rapp,
            vous me fassiez connaître le jour précis où une escadre
            pareille pourra mettre à la voile de Toulon, ce que vous
            aurez en rade et prêt à partir au moment de la réception
            de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au 1er
            nivôse. Mon voeu serait que votre expédition pût mettre à
            la voile au plus tard dans les premiers jours de nivôse.

            Je viens de Boulogne, où il règne aujourd'hui une grande
            activité, et où j'espère avoir, vers le milieu de nivôse,
            300 chaloupes, 500 bateaux, 500 péniches réunis, chaque
            péniche portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons
            de 24, et chaque bateau un canon de 24. Faites-moi
            connaître vos idées sur cette flottille. Croyez-vous
            qu'elle nous mènera sur les bords d'Albion? Elle peut nous
            porter 100,000 hommes. Huit heures de nuit qui nous
            seraient favorables décideraient du sort de l'univers.

            Le ministre de la marine a continué sa tournée vers
            Flessingue, visiter la flottille batave, composée de 100
            chaloupes, 300 bateaux canonniers, capables de porter
            30,000 hommes, et la flotte du Texel, capable de porter
            30,000 hommes.

            Je n'ai pas besoin d'activer votre zèle; je sais que vous
            ferez tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.


                                               Paris, 12 janvier 1804.

            _Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le
            bataillon des matelots de la garde._

            Citoyen Daugier, je désire que vous partiez dans la
            journée de Paris pour vous rendre en droite ligne à
            Cherbourg. Vous y donnerez des ordres pour le départ des
            bâtiments de la flottille qui se trouvent dans ce port, et
            vous y resterez le temps nécessaire pour lever tous les
            obstacles et accélérer les expéditions.

            Vous vous rendrez dans tous les ports de la déroute où
            vous saurez qu'il y a des bâtiments de la flottille; vous
            en presserez le départ, et vous donnerez des instructions,
            pour que des bâtiments ne restent pas des mois entiers
            dans ces ports, notamment à Dielette.

            Vous remplirez la même mission qu'à Cherbourg, à Granville
            et à Saint-Malo. Vous m'écrirez de ces deux ports.

            Vous remplirez la même mission à Lorient, Nantes,
            Rochefort, Bordeaux et Bayonne.

            _La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu à
            Boulogne dans le courant de pluviôse ne pourrait plus nous
            servir. Il faut donc que vous activiez et disposiez les
            travaux en conséquence._

            Vous vous assurerez que les dispositions qui ont été
            faites pour fournir des garnisons sont suffisantes dans
            chaque port.]

[En marge: Dispositions relatives à la flottille batave.]

Mais des considérations décisives commandaient un nouveau délai,
c'étaient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile
droite, commandée par le général Davout. Sur le voeu exprimé par le
Premier Consul qu'on lui dépêchât un officier distingué de la marine
hollandaise, on lui avait envoyé le contre-amiral Verhuel. Frappé de
l'intelligence et du sang-froid de cet homme de mer, il avait demandé
qu'on le chargeât de tout ce qui concernait l'organisation de la
flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volonté, et ce qui
imprima bientôt à cette organisation la rapidité désirée. Cette
flottille, préparée dans l'Escaut, devait être conduite à Ostende, car
on avait reconnu le danger de partir de points aussi éloignés que
l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire
venir à Ambleteuse et à Wimereux, quand ces deux ports seraient achevés.
On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller tous
ensemble, c'est-à-dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille
matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placés sous le même vent,
contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait plusieurs mois
encore, soit pour l'équipement de la flottille batave, soit pour
l'achèvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.

Deux autres portions de l'armée d'invasion n'étaient pas prêtes:
l'escadre de Brest, destinée à jeter le corps d'Augereau en Irlande, et
l'escadre hollandaise du Texel, destinée à embarquer le corps de 20
mille hommes, campé entre Utrecht et Amsterdam. C'étaient ces deux corps
qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient à 160
mille, sans les matelots, le total de l'armée d'invasion. Il fallait
encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de Brest
fussent complétement armées.

[En marge: Rôle assigné à la flotte de Toulon.]

Restait enfin une dernière condition de succès à se procurer, et cette
condition, le Premier Consul la regardait, pour son entreprise, comme la
certitude même de la réussite. Ces bâtiments, maintenant éprouvés,
pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du détroit, puisque la
plupart d'entre eux avaient fait cent et deux cents lieues, pour se
rendre à Boulogne, et souvent, par leur feu divisé et rasant, avaient
répondu avec avantage au feu dominant et concentré des vaisseaux. Ils
avaient la chance de passer sans être atteints ou vus, soit dans les
calmes d'été, soit dans les brumes d'hiver; et, dans la supposition la
plus défavorable, s'ils étaient exposés à rencontrer les vingt-cinq ou
trente corvettes, bricks et frégates de la croisière anglaise, ils
devaient passer, fallût-il sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les
2,300 dont se composait la flottille[21]. Mais il y avait un cas où
toute mauvaise chance disparaissait, c'était celui où une grande escadre
française, transportée à l'improviste dans le détroit, en chasserait la
croisière anglaise, dominerait la Manche pendant deux à trois jours, et
couvrirait le passage de notre flottille. Pour ce cas, il n'y avait plus
de doute; toutes les objections élevées contre l'entreprise tombaient à
la fois, à moins d'une tempête imprévue, chance improbable, si on
choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours hors de tous les
calculs. Mais il fallait que la troisième des escadres de haut bord,
celle de Toulon, fût entièrement équipée, et elle ne l'était pas. Le
Premier Consul la destinait à exécuter une grande combinaison, dont
personne n'avait le secret, pas même son ministre de la marine. Il
mûrissait peu à peu cette combinaison dans sa tête, n'en disant mot à
personne, et laissant les Anglais persuadés que la flottille devait se
suffire à elle-même, puisqu'on l'armait si complétement, puisqu'on la
présentait tous les jours à des frégates et à des vaisseaux.

         [Note 21: Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrès,
         qui était, de tous les hommes employés auprès de Napoléon,
         celui qui avait le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec
         le sacrifice d'une centaine de bâtiments on croyait pouvoir
         passer.

                                             Boulogne, 7 janvier 1804.

            _Le ministre de la marine au Premier Consul._

            On commence à croire fermement dans la flottille que le
            départ est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a
            promis de s'y préparer bien sérieusement. On s'étourdit
            sur les dangers, et chacun ne voit que César et sa
            fortune.

            Les idées de tous les subalternes ne passent pas la limite
            de la rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du
            mouillage, de la ligne d'embossage comme des anges. Quant
            à la traversée, c'est votre affaire. Vous en savez plus
            qu'eux, et vos yeux valent mieux que leurs lunettes. Ils
            ont pour tout ce que vous ferez la foi du charbonnier.

            L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté
            de plan, parce que dans le fait il n'en a point.
            D'ailleurs vous ne lui en avez point demandé. Ce sera le
            moment de l'exécution qui le décidera. Très-possible
            d'être obligé de sacrifier cent bâtiments qui attireront
            l'ennemi sur eux, tandis que le reste, partant au moment
            de la déroute de ceux-ci, se rendra sans obstacle.

            Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le développement
            des idées qu'il a préparées à ce sujet. Quelle sera celle
            qu'il adoptera? C'est aux circonstances à le décider....]

[En marge: Des événements graves détournent du camp de Boulogne
l'attention du Premier Consul.]

Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, était, dans l'exécution,
le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il eût 120 mille soldats réunis
sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte du
Texel, portant 20 mille hommes, sans la flotte de Brest, en portant 18
mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de Toulon, chargées
de dégager le détroit par une profonde manoeuvre. Il s'efforçait d'avoir
tous ces moyens prêts pour février 1804, et s'en flattait, lorsque des
événements graves, survenus dans l'intérieur de la République,
s'emparèrent tout à coup de son attention, et l'arrachèrent, pour un
moment, à la grande entreprise sur laquelle le monde entier avait les
yeux fixés.

FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.



LIVRE DIX-HUITIÈME.


CONSPIRATION DE GEORGES.

     Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à
     Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle. --
     Opinion qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier
     Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. -- Moyens imaginés
     pour résister aux Français. -- Discussion de ces moyens au
     Parlement. -- Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. --
     Son attitude, et celle de ses amis. -- Force militaire des
     Anglais. -- M. Windham demande l'établissement d'une armée
     régulière, à l'imitation de l'armée française. -- On se borne à
     la création d'une armée de réserve, et à une levée de
     volontaires. -- Précautions prises pour la garde du littoral. --
     Le cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués
     par M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. -- Intrigues
     des agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. --
     Les princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à
     Pichegru, et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir
     le Premier Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la
     Malmaison. -- Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la
     supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des
     mécontents. -- Intrigues du nommé Lajolais. -- Folles espérances
     conçues sur quelques propos du général Moreau. -- Premier départ
     d'une troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur
     débarquement à la falaise de Biville; leur route à travers la
     Normandie. -- Georges, caché dans Paris, prépare des moyens
     d'exécution. -- Second débarquement, composé de Pichegru et de
     plusieurs émigrés de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec
     Moreau. -- Il le trouve irrité contre le Premier Consul,
     souhaitant sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder
     le retour des Bourbons. -- Désappointement des conjurés. -- Leur
     découragement, et la perte de temps que ce découragement
     entraîne. -- Le Premier Consul, que la police servait mal depuis
     la retraite de M. Fouché, découvre le danger dont il est menacé.
     -- Il fait livrer à une commission militaire quelques chouans
     récemment arrêtés, pour les contraindre à dire ce qu'ils savent.
     -- Il se procure ainsi un révélateur. -- Le complot dénoncé tout
     entier. -- Surprise en apprenant que Georges et Pichegru sont
     dans Paris, que Moreau est leur complice. -- Conseil
     extraordinaire, et résolution d'arrêter Moreau. -- Dispositions
     du Premier Consul. -- Il est plein d'indulgence pour les
     républicains, et de colère contre les royalistes. -- Sa
     résolution de frapper ceux-ci d'une manière impitoyable. -- Il
     charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour tout terminer
     dans une explication personnelle et amicale. -- L'attitude de
     Moreau devant le grand-juge fait avorter cette bonne résolution.
     -- Les conjurés arrêtés déclarent tous qu'un prince français
     devait être à leur tête, et qu'il avait le projet d'entrer en
     France par la falaise de Biville. -- Résolution du Premier Consul
     de s'en saisir, et de le livrer à une commission militaire. -- Le
     colonel Savary envoyé à la falaise de Biville, pour attendre le
     prince, et l'arrêter. -- Loi terrible, qui punit de mort
     quiconque donnera asile aux conjurés. -- Paris fermé pendant
     plusieurs jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de
     Polignac, de M. de Rivière, et de Georges lui-même. --
     Déclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le Premier
     Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un prince devait
     être à la tête des conjurés. -- Irritation croissante du Premier
     Consul. -- Inutile attente du colonel Savary à la falaise de
     Biville. -- On est conduit à rechercher où se trouvent les
     princes de la maison de Bourbon. -- On songe au duc d'Enghien,
     qui était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. -- Un sous-officier
     de gendarmerie est envoyé pour prendre des renseignements. --
     Rapport erroné de ce sous-officier, et fatale coïncidence de son
     rapport avec une nouvelle déposition d'un domestique de Georges.
     -- Erreur, et aveugle colère du Premier Consul. -- Conseil
     extraordinaire, à la suite duquel l'enlèvement du prince est
     résolu. -- Son enlèvement et sa translation à Paris. -- Une
     partie de l'erreur est découverte, mais trop tard. -- Le prince,
     envoyé devant une commission militaire, est fusillé dans un fossé
     du château de Vincennes. -- Caractère de ce funeste événement.


[En marge: Août 1803.]

L'Angleterre commençait à s'émouvoir à l'aspect des préparatifs qui se
faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attaché peu
d'importance.

[En marge: La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour les
autres nations.]

La guerre, en général, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux
grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement
victorieux, et tout au plus avec des armées jouant le rôle
d'auxiliaires, la guerre est un état peu inquiétant, qui n'altère pas le
repos public, qui ne nuit pas même au mouvement journalier des affaires.
La stabilité du crédit, à Londres, au milieu des plus grandes effusions
de sang humain, en est la preuve frappante. Si on ajoute à ces
considérations que l'armée se recrute de mercenaires, que la flotte se
compose de gens de mer, auxquels il importe assez peu de vivre à bord
des vaisseaux de l'État ou à bord des vaisseaux du commerce, pour
lesquels au contraire les prises ont un attrait infini, on concevra
mieux encore que, pour un tel pays, la guerre est une charge qui se
résout simplement en impôts, une sorte de spéculation, dans laquelle des
millions sont engagés afin d'obtenir des débouchés commerciaux plus
étendus. Pour les classes aristocratiques seules, qui commandent ces
flottes et ces armées, qui versent leur sang en les commandant, qui
aspirent enfin à étendre la gloire de leur pays autant qu'à conquérir de
nouveaux débouchés, la guerre reprend sa gravité, ses périls, jamais
toutefois ses plus grandes anxiétés, car le danger de l'invasion ne
paraît pas exister.

[En marge: Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille réunie à
Boulogne.]

C'était la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le faible
ministère qu'ils traînaient à leur suite, croyaient avoir attirée sur
leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le Directoire, de bateaux
plats, mais si souvent et avec si peu d'effet, qu'ils finissaient par
n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus expérimenté sous ce rapport que
ses compatriotes, car il avait vu, tour à tour, les Français, les Turcs,
les Anglais débarquer en Égypte, tantôt malgré de redoutables
croisières, tantôt malgré de vigoureux soldats postés sur le rivage, sir
Sidney Smith avait dit à la tribune du Parlement, qu'on pourrait à la
rigueur réunir soixante ou quatre-vingts chaloupes canonnières dans la
Manche, cent si l'on voulait tout exagérer, mais qu'on n'en réunirait
jamais davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes étaient la
limite extrême des forces qu'il était possible de transporter en
Angleterre. Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pût prévoir
après celui-là, c'était la descente d'une armée française en Irlande,
double ou triple de celle qui avait été jetée autrefois dans cette île,
armée qui, après avoir plus ou moins agité et ravagé le pays, finirait,
comme la précédente, par succomber et par mettre bas les armes. Il
restait d'ailleurs les inimitiés toujours sourdement existantes en
Europe contre la France, inimitiés qui, bientôt réveillées,
rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On avait
donc tout au plus à craindre la guerre des premiers temps de la
Révolution, signalée de nouveau par quelques victoires du général
Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de
bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze
années n'avait pas supporté trois ans de suite le même gouvernement, et
avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conquêtes
maritimes. Ces prévisions se sont réalisées, grâce à beaucoup de
malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs années,
des dangers infiniment graves menacèrent l'existence même de la
Grande-Bretagne.

[En marge: Graves inquiétudes conçues en Angleterre, lorsque les
préparatifs faits à Boulogne commencèrent à être mieux connus.]

La confiance des Anglais s'évanouit bientôt à l'aspect des préparatifs
qui se faisaient sur la côte de Boulogne. On entendit parler de mille à
douze cents bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient deux mille);
on fut surpris; néanmoins on se rassura, en doutant de leur réunion, en
doutant surtout de la possibilité de les abriter dans les ports de la
Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats dans le détroit de
Calais, opérée malgré les nombreuses croisières anglaises, leur bonne
tenue à la mer et au feu, la construction de vastes bassins pour les
recevoir, l'établissement de batteries formidables pour les protéger au
mouillage, la réunion de cent cinquante mille hommes prêts à s'y
embarquer, faisaient tomber, une à une, les illusions d'une sécurité
présomptueuse. On voyait bien que de tels préparatifs ne pouvaient être
une feinte, et qu'on avait provoqué trop légèrement le plus audacieux,
le plus habile des hommes. Il y avait, il est vrai, de vieux Anglais,
confiants dans l'inviolabilité de leur île, qui ne croyaient point au
péril dont on les menaçait; mais le gouvernement et les chefs de parti
ne pensaient pas que, dans le doute, on pût livrer au hasard la sûreté
du sol britannique. Vingt, trente mille Français, quelque braves,
quelque bien commandés qu'ils fussent, ne les auraient pas effrayés:
mais cent cinquante mille hommes, ayant à leur tête le général
Bonaparte, causaient un frisson de terreur dans toutes les classes de la
nation. Et ce n'était pas là une preuve de manque de courage, car le
plus brave peuple du monde aurait bien pu être inquiet en présence d'une
armée qui avait accompli de si grandes choses, et qui allait en
accomplir de si grandes encore.

Une circonstance ajoutait à la gravité de cette situation, c'était
l'immobilité des puissances continentales. L'Autriche ne voulait pas,
pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les coups destinés à
l'Angleterre. La Prusse était en communauté, non pas de sympathies, mais
d'intérêts, avec la France. La Russie blâmait les deux parties
belligérantes, s'érigeait en juge de leur conduite, mais ne se
prononçait formellement pour aucune. Si les Français n'allaient pas au
nord au delà du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans le
moment, d'entraîner l'empire russe à la guerre; et il était évident
qu'ils ne songeaient pas à lui donner ce motif de prendre les armes.

[En marge: Préparatifs que l'Angleterre oppose à ceux de la France.]

[En marge: Distribution des forces navales anglaises.]

Les préparatifs durent donc être proportionnés à l'étendue du danger. On
avait peu à faire sous le rapport de la marine, pour conserver la
supériorité sur la France. On avait d'abord armé 60 vaisseaux de ligne,
et levé 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le nombre
des vaisseaux à 75, celui des matelots à 100 mille, dès que la guerre
fut déclarée. Cent frégates et une quantité infinie de bricks et de
corvettes complétaient cet armement. Nelson, à la tête d'une flotte
d'élite, dut occuper la Méditerranée, bloquer Toulon, et empêcher une
nouvelle tentative sur l'Égypte. Lord Cornwallis, à la tête d'une
seconde flotte, fut chargé de bloquer Brest par lui-même, Rochefort et
le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith, commandant toutes les
forces navales de la Manche et de la mer du Nord, avait la mission de
garder les côtes d'Angleterre, et de surveiller les côtes de France. Il
avait pour lieutenant sir Sidney Smith; il croisait avec des vaisseaux
de soixante-quatorze, des frégates, des bricks, des corvettes, et un
certain nombre de chaloupes canonnières, depuis l'embouchure de la
Tamise jusqu'à Portsmouth, depuis l'Escaut jusqu'à la Somme, couvrant
d'une part le rivage de l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de
France. Une chaîne de bâtiments légers, correspondant par des signaux
dans toute cette étendue de mer, devait donner l'alarme au moindre
mouvement aperçu dans nos ports.

Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamné à l'immobilité nos
escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et constitué dans
le détroit une surveillance suffisamment rassurante.

Mais il fallait faire davantage en présence d'un péril d'une espèce
toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins
consultés avaient presque tous déclaré, surtout à la vue des préparatifs
du Premier Consul, qu'il était impossible d'assurer qu'à la faveur d'une
brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne débarqueraient pas
sur la côte d'Angleterre. Sans doute le nouveau Pharaon pouvait être
précipité dans les flots avant de toucher au rivage; cependant, une fois
débarqué, non pas avec 150 mille hommes, mais seulement avec 100, et
même avec 80, qui lui résisterait? Cette nation orgueilleuse, qui
s'était si peu souciée des malheurs du continent, qui n'avait pas craint
de renouveler une guerre qu'elle était habituée à faire avec le sang
d'autrui, et un or dont elle est prodigue, était maintenant réduite à
ses propres forces, obligée de s'armer, et de ne plus confier à des
mercenaires, d'ailleurs trop peu nombreux, la défense de son propre sol.
Elle, si fière de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes
de terre, pour les opposer aux redoutables soldats du général Bonaparte!

[En marge: Discussion au Parlement sur la composition de l'armée.]

La composition d'une armée était donc, en ce moment, le sujet de toutes
les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au milieu des
plus grands périls que l'esprit de parti se montre toujours le plus
ardent, c'était au sujet de cette question de la guerre, et de la
manière de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient les
principaux personnages du Parlement.

Le faible ministère Addington avait survécu à ses fautes; il dirigeait
encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si légèrement, si
criminellement laissée renaître. La majorité du Parlement le savait
inférieur à la tâche qu'il avait assumée; mais, ne voulant pas provoquer
un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses adversaires,
même contre M. Pitt, qu'elle désirait cependant revoir à la tête des
affaires. Ce puissant chef de parti était revenu au Parlement, où
l'appelaient sa secrète impatience, la grandeur des dangers publics, et
sa haine contre la France. Toujours plus modéré néanmoins que ses
auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait été averti, par un
vote récent, de l'être davantage encore. En effet, on avait voulu
infliger un blâme au ministère, et cinquante-trois voix seulement
s'étaient prononcées pour l'affirmative. La majorité, par une
disposition assez ordinaire aux assemblées politiques, aurait voulu,
sans passer par un bouleversement ministériel, amener au timon de l'État
les hommes les plus renommés et les plus capables. Dans l'attente de sa
prochaine rentrée aux affaires, M. Pitt prenait part à toutes les
discussions, presque comme s'il eût été ministre, mais plutôt pour
appuyer et compléter les mesures du gouvernement que pour les
contredire.

[En marge: Force et organisation de l'armée anglaise.]

La principale de ces mesures était l'organisation d'une armée.
L'Angleterre en avait une, dispersée dans l'Inde, dans l'Amérique, dans
tous les postes de la Méditerranée, composée d'Irlandais, d'Écossais, de
Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais même, et formée par l'art
des recruteurs, si répandu en Europe avant l'institution de la
conscription. Elle s'était fort bien conduite en Égypte, comme on l'a vu
précédemment. Elle s'élevait à 130 mille hommes environ. Or, on sait
que, sur 130 mille hommes, il faut une bien bonne administration, pour
en avoir 80 mille capables de servir activement. À cette force, dont le
tiers au moins était absorbé par la garde de l'Irlande, se joignaient 50
mille hommes de milice, récemment portés à 70 mille, troupe nationale
qu'on ne pouvait pas faire sortir de sa province, et qui n'avait jamais
vu le feu. Elle était conduite par des officiers en retraite, par des
seigneurs anglais, pleins de patriotisme sans doute, mais peu au fait de
la guerre, et bien novices pour être opposés aux vieilles bandes qui
avaient vaincu la coalition européenne.

[En marge: Le cabinet Addington propose la création d'une armée de
réserve.]

[En marge: M. Windham demande une levée en masse, et la création d'une
armée formée sur les principes de l'armée française.]

Comment pourvoir à une telle insuffisance? Le ministère, entouré des
militaires les plus instruits, imagina la création d'une armée dite de
réserve, forte de 50 mille hommes, formée d'Anglais, par tirage au sort,
et ne pouvant être employée que dans l'étendue du Royaume-Uni. On
suppléait ainsi à l'armée de ligne, et on lui ménageait un renfort de 50
mille hommes. Le remplacement était permis, mais il devait, vu les
circonstances, se faire à un prix très-élevé. C'était peu de chose, et
pourtant c'était tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le moment. M.
Windham, se plaçant au point de vue du parti de la guerre, attaqua la
proposition comme insuffisante. Il demanda la création d'une grande
armée de ligne, qui, composée d'après les mêmes principes que l'armée
française, c'est-à-dire par la conscription, serait aux ordres absolus
du gouvernement, et pourrait être portée en tout lieu. Il dit que ce
qu'avait imaginé le ministère n'était qu'une extension des milices, ne
vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes éprouvées qu'on avait à
combattre, nuirait au recrutement de l'armée par la faculté de
remplacement introduite dans la nouvelle loi, car les individus disposés
à servir trouveraient plus d'avantage à se faire remplaçants dans
l'armée de réserve, qu'à s'enrôler dans l'armée de ligne; qu'une armée
régulière formée de la population nationale, transportable partout où
l'on ferait la guerre, ayant par conséquent le moyen de s'aguerrir,
était la seule institution à opposer aux troupes du général
Bonaparte.--Il faut, dit M. Windham, le diamant pour couper le
diamant.--

[En marge: M. Pitt rentré au Parlement, combat l'opinion de M. Windham.]

L'Angleterre, qui avait déjà une marine, voulait avoir aussi une armée
de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a
l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt
fit à ces propositions la réponse d'un esprit froid et positif. Toutes
les idées de M. Windham, selon lui, étaient fort bonnes; mais comment
créer une armée en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui
composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution ne
saurait être l'oeuvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer était la
seule chose actuellement praticable. Il serait déjà bien assez difficile
d'organiser les 50 mille hommes demandés, de les instruire, de les
pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura donc son ami M.
Windham de renoncer à ses idées, pour le présent du moins, et d'adhérer
avec lui au plan du gouvernement.

M. Windham ne tint guère compte des avis de M. Pitt, et persista dans
son système, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considérations.
Il demanda même une levée en masse, comme celle de la France en 1792, et
reprocha au faible ministère Addington de n'avoir pas songé à cette
grande ressource des peuples menacés dans leur indépendance. Cet ennemi
de la France et de Napoléon, par un effet de la haine assez fréquent,
trouva des éloges pour ce qu'il détestait le plus, exagéra presque
notre grandeur, notre puissance, le danger dont le Premier Consul
menaçait l'Angleterre, pour reprocher au ministère anglais de ne pas
prendre assez de précautions.

L'armée de réserve fut votée, nonobstant les mépris du parti Windham,
qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette
combinaison pour l'extension de l'armée de ligne. On espérait que les
hommes désignés par le sort, et condamnés à servir, aimeraient mieux
s'enrôler dans cette armée que dans toute autre. C'étaient peut-être
vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses
cadres.

[En marge: Adoption d'une partie des idées de M. Windham, et création
des volontaires.]

Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la
coopération du continent étant chaque jour moins probable, on eut
recours à la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit à l'idée
d'une levée en masse. Le ministère demanda et obtint la faculté
d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu'à 55 ans. On devait
prendre les volontaires, et, à défaut, les hommes désignés par la loi,
les former en bataillons, les instruire, pendant un certain nombre
d'heures par semaine. Il devait leur être alloué une paye, pour les
dédommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne
concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes ouvrières.

[En marge: Revues de volontaires, tant à Londres que dans les grandes
villes d'Angleterre.]

[En marge: Fortifications autour de Londres, et sur les points
principaux des côtes.]

[En marge: Système de signaux.]

[En marge: Chariots pour porter les troupes en poste.]

M. Windham, obligé cette fois de reconnaître qu'on prenait ses idées, se
plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs
détails de la mesure. Mais elle fut votée, et, en peu de temps, on vit
dans les villes et les comtés d'Angleterre la population, appelée aux
armes, s'exercer tous les matins en uniforme de volontaires. Cet
uniforme fut porté par toutes les classes. Le respectable M. Addington
se rendit au Parlement dans ce costume, qui allait si peu à ses moeurs,
et encourut même quelque ridicule, par une manifestation de ce genre. Le
vieux roi, son fils, le prince de Galles, passèrent à Londres des
revues, auxquelles les princes français exilés eurent l'impardonnable
tort d'assister. On vit jusqu'à vingt mille de ces volontaires à
Londres, ce qui n'était pas fort considérable, il est vrai, pour une si
vaste population. Du reste, le nombre en était assez grand dans
l'étendue de l'Angleterre, pour fournir une force imposante, si elle
avait été organisée. Mais on n'improvise pas des soldats, et moins
encore des officiers. Si en France on avait douté de la valeur des
bateaux plats, en Angleterre on doutait bien davantage de la valeur de
ces volontaires, et, sinon de leur courage, au moins de leur habitude de
la guerre. À ces mesures on ajouta le projet de fortifications de
campagne autour de Londres, sur les routes qui aboutissent à cette
capitale, et sur les points les plus menacés des côtes. Une partie des
forces actives fut disposée depuis l'île de Wight jusqu'à l'embouchure
de la Tamise. Un système de signaux fut établi pour donner l'alarme, au
moyen de feux allumés le long des côtes, à la première apparition des
Français. Des chariots d'une forme particulière furent construits, afin
de porter les troupes en poste sur les points menacés. En un mot, de ce
côté du détroit comme de l'autre, on fit des efforts d'invention
extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de défense et
d'attaque, pour vaincre les éléments et les associer à sa cause. Les
deux nations, comme attirées sur ce double rivage, y donnaient en ce
moment un bien grand spectacle au monde: l'une, troublée quand elle
songeait à son inexpérience des armes, était rassurée quand elle
considérait cet Océan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de
confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le
génie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrêtait son
ardeur, s'accoutumait tous les jours à le mépriser, et se regardait
comme certaine de le franchir bientôt, à la suite du vainqueur de
Marengo et des Pyramides.

Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui étaient
préparés sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon exactement
bloqués, n'imaginaient pas qu'une escadre pût paraître dans la Manche.
Les Français, s'exerçant tous les jours à naviguer sur leurs chaloupes
canonnières, n'imaginaient pas qu'il existât une autre manière de
franchir le détroit. Personne ne soupçonnait la principale combinaison
du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les autres espéraient
quelque subite invention de son génie: c'était la cause du trouble qui
régnait d'un côté de la Manche, et de la confiance qui régnait de
l'autre.

[En marge: Valeur des moyens réunis par les Anglais pour résister alors
à la France.]

Il faut le dire, les moyens préparés pour nous résister étaient peu de
chose, si le détroit était franchi. En admettant qu'on parvînt à
réunir, entre Londres et la Manche, 50 mille hommes de l'armée de ligne,
et 30 ou 40 mille de l'armée de réserve, et qu'on joignît à ces troupes
régulières la plus grande masse possible de volontaires, on n'aurait pas
même atteint la force numérique de l'armée française destinée à passer
le détroit. Et qu'auraient-ils pu tous ensemble, même en nombre deux ou
trois fois supérieur, contre les cent cinquante mille hommes, qui, en
dix-huit mois, sous la conduite de Napoléon, battirent, à Austerlitz, à
Iéna, à Friedland, toutes les armées européennes, apparemment aussi
braves, certainement plus aguerries, et quatre ou cinq fois plus
considérables que les forces britanniques? Les préparatifs des Anglais
étaient donc en réalité d'une faible valeur, et l'Océan était toujours
leur défense la plus sûre. En tout cas, quel que fût le résultat
définitif, c'était déjà une cruelle punition de la conduite du
gouvernement britannique, que cette agitation générale de toutes les
classes, que ce déplacement des ouvriers arrachés à leurs ateliers, des
négociants à leurs affaires, des seigneurs anglais à leur opulence: une
telle agitation prolongée quelque temps serait devenue un immense
malheur, peut-être un grave danger pour l'ordre public.

[En marge: Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutumé, de
susciter en France des troubles intérieurs.]

[En marge: Caractère moral des moyens employés par le gouvernement
britannique.]

[En marge: Georges Cadoudal à Londres.]

Le gouvernement britannique, dans son anxiété, eut recours à tous les
moyens, même à ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le
coup dont il était menacé. Pendant la première guerre, il avait fomenté
des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui s'étaient
succédé en France. Depuis, quoique ces insurrections fussent peu
présumables sous la forte administration du Premier Consul, il avait
gardé à Londres, et soldé même pendant la paix, tous les états-majors de
la Vendée et de l'émigration. Cette persistance à conserver sous sa main
les coupables instruments d'une guerre peu généreuse, avait beaucoup
contribué, comme on l'a vu, à brouiller de nouveau les deux pays. Les
diversions sont, sans doute, l'une des ressources ordinaires de la
guerre, et l'insurrection d'une province est l'une des diversions qu'on
regarde comme les plus utiles, et qu'on se fait le moins de scrupule
d'employer. Que les Anglais eussent essayé de soulever la Vendée, le
Premier Consul le leur rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le
moyen était réciproque et fort usité. Mais dans le moment une
insurrection dans la Vendée était hors de toute probabilité. L'emploi
des chouans et de leur chef, Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un
effet, celui de tenter quelque coup abominable, comme la machine
infernale, ou tel autre pareil. Pousser le moyen de l'insurrection
jusqu'au renversement d'un gouvernement, c'est recourir à des pratiques
d'une légitimité fort contestable; mais poursuivre ce renversement par
l'attaque aux personnes qui gouvernent, c'est dépasser toutes les
limites du droit des gens admis entre les nations. On jugera, du reste,
par les faits eux-mêmes, du degré de complicité des ministres
britanniques dans les projets criminels, médités de nouveau par
l'émigration française, réfugiée à Londres. On se souvient de ce
redoutable chef des chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul
entre les Vendéens présentés au Premier Consul, avait résisté à son
ascendant, s'était retiré d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il
vivait à Londres, au sein d'une véritable opulence, distribuant aux
réfugiés français les sommes que leur accordait le gouvernement
britannique, et passant son temps dans la société des princes émigrés,
particulièrement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de
Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'était plus
naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'était plus
ordinaire, sinon légitime: mais, malheureusement pour leur honneur, ils
ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient
compter que sur des complots.

[En marge: Correspondances et menées des émigrés.]

La paix avait désespéré tous les exilés, princes et autres; la guerre
leur rendait leurs espérances, non-seulement parce qu'elle leur assurait
le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle devait, suivant
eux, ruiner la popularité du Premier Consul. Ils correspondaient avec la
Vendée par Georges, avec Paris par les émigrés rentrés. Ce qu'ils
rêvaient en Angleterre, leurs partisans le rêvaient en France, et les
moindres circonstances qui venaient concorder avec leurs illusions,
changeaient tout de suite à leurs yeux ces illusions en réalité. Ils se
disaient donc les uns aux autres dans ces déplorables correspondances,
que la guerre allait porter un coup funeste au Premier Consul; que son
pouvoir, illégitime pour les Français restés fidèles au sang des
Bourbons, tyrannique pour les Français restés fidèles à la Révolution,
n'avait pour se faire supporter que deux titres, le rétablissement de la
paix, et le rétablissement de l'ordre; que l'un de ces titres
disparaissait complétement depuis la rupture avec l'Angleterre, que
l'autre était fort compromis, car il était douteux que l'ordre pût se
maintenir au milieu des anxiétés de la guerre. Le gouvernement du
Premier Consul allait donc être dépopularisé, comme tous les
gouvernements qui l'avaient précédé. La masse tranquille devait lui en
vouloir de cette reprise d'hostilités avec l'Europe; elle devait moins
croire à son étoile, depuis que les difficultés ne semblaient plus
s'aplanir sous ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de différentes
espèces, dont on pouvait se servir très-utilement: les révolutionnaires
d'abord, et puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans
l'armée. On disait les jacobins exaspérés; on disait les généraux fort
peu satisfaits d'avoir contribué à faire d'un égal un maître. Il fallait
de ces mécontents si divers créer un seul parti, pour renverser le
Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on
répondait de Londres aboutissait toujours à ce plan: réunir les
royalistes, les jacobins, les mécontents de l'armée en un parti unique,
pour accabler l'usurpateur Bonaparte.

[En marge: Vaste plan de conspiration tramé à Londres, par Georges et
les princes français.]

Telles étaient les idées dont se nourrissaient à Londres les princes
français, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en lui
demandant des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une manière au moins
générale, ce qu'on en voulait faire.

[En marge: Louis XVIII refuse de s'associer à la conspiration de
Georges.]

[En marge: Le comte d'Artois s'y associe de la manière la plus
imprudente.]

[En marge: Participation des agents de l'Angleterre.]

Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec
l'impatience ordinaire à des émigrés. Il en fut référé à Louis XVIII,
alors retiré à Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec son
frère, le comte d'Artois, dont il désapprouvait la stérile et imprudente
activité, repoussa cette proposition. Singulier contraste entre ces deux
princes! Le comte d'Artois avait de la bonté sans sagesse; Louis XVIII,
de la sagesse sans bonté. Le comte d'Artois entrait dans des projets
indignes de son coeur, que Louis XVIII repoussait parce qu'ils étaient
indignes de son esprit. Louis XVIII résolut dès lors de rester étranger
à toutes les menées nouvelles, dont la guerre allait redevenir la
funeste occasion. Le comte d'Artois, placé à une grande distance de son
frère aîné, excité par son ardeur naturelle, par celle des émigrés, et,
ce qui est plus fâcheux, par celle des Anglais eux-mêmes, prit part à
tous les projets que la circonstance fit naître, dans ces cerveaux
troublés par une continuelle exaltation. Les communications des émigrés
français avec le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrétaire
d'État, M. Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs négociations. C'est
à lui qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors,
ils s'adressaient à trois agents de la diplomatie britannique: M.
Taylor, ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre à Stuttgard; M.
Drake, ministre en Bavière. Ces trois agents, placés près de nos
frontières, cherchaient à nouer toute espèce d'intrigues en France, et à
seconder de leur côté celles qu'on tramerait de Londres. Ils
correspondaient avec M. Hammon, et avaient à leur disposition des sommes
d'argent considérables. Il est difficile de croire que ce fussent là de
ces obscures menées de police, que les gouvernements se permettent
quelquefois comme simples moyens d'informations, et auxquelles ils
consacrent de menus fonds. C'étaient de vrais projets politiques,
passant par les agents les plus élevés, aboutissant au ministère le plus
important, celui des affaires extérieures, et coûtant jusqu'à des
millions.

[En marge: Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulême, les
Condés.]

Les princes français les plus mêlés à ces projets étaient le comte
d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulême
résidait alors à Varsovie, auprès de Louis XVIII. Les princes de Condé
vivaient à Londres, mais sans intimité avec les princes de la branche
aînée, et toujours à part de leurs projets. On les traitait comme des
soldats, constamment disposés à prendre les armes, et uniquement propres
à ce rôle. Tandis que le grand-père et le père des Condés étaient à
Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, était dans le pays de Baden,
livré au plaisir de la chasse, et à la vive affection qu'il éprouvait
pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la
Grande-Bretagne, ils avaient reçu ordre de se tenir prêts à recommencer
la guerre, et ils avaient obéi comme des soldats obéissent au
gouvernement qui les paye: triste rôle sans doute pour des Condés,
moins triste cependant que celui de tramer des complots!

[En marge: Plan et but de la conspiration.]

Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vendée ne
présentait plus guère de chance: au contraire, attaquer directement, au
milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul, paraissait un moyen
prompt et sûr d'arriver au but. Le gouvernement consulaire renversé, il
n'y avait plus rien de possible, suivant les auteurs du projet, plus
rien que les Bourbons. Or, comme le gouvernement consulaire consistait
tout entier dans la personne du général Bonaparte, il fallait détruire
celui-ci. La conclusion était forcée. Mais il fallait le détruire d'une
manière certaine. Un coup de poignard, une machine infernale, tout cela
était d'un succès douteux; car tout cela dépendait de la sûreté de main
d'un assassin, ou des hasards d'une explosion. Il restait un moyen
jusqu'ici non essayé, à ce titre non discrédité encore: c'était de
réunir une centaine d'hommes déterminés, l'intrépide Georges en tête;
d'assaillir sur la route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture
du Premier Consul; d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix à
douze cavaliers, de la disperser, et de le tuer ainsi dans une espèce de
combat. De cette manière, on était certain de ne pas le manquer.
Georges, qui était brave, qui avait des prétentions militaires, et ne
voulait pas passer pour un assassin, exigeait qu'il y eût deux princes,
un au moins, placés à ses côtés, et regagnant ainsi l'épée à la main la
couronne de leurs ancêtres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par
l'émigration, s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier Consul
entouré de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et qu'ils
n'étaient pas des assassins! Apparemment qu'ils étaient les égaux du
noble archiduc Charles, combattant le général Bonaparte au Tagliamento
ou à Wagram, et ne lui étaient inférieurs que par le nombre des soldats!
Déplorables sophismes, auxquels ne pouvaient croire qu'à moitié ceux qui
les faisaient, et qui prouvent chez ces malheureux princes de Bourbon,
non pas une perversité naturelle, mais une perversité acquise dans la
guerre civile et dans l'exil! Un seul entre tous ces hommes était bien
dans son rôle: c'était Georges. Il était maître dans cet art des
surprises; il s'y était formé au milieu des forêts de la Bretagne; et
cette fois, en exerçant son art aux portes de Paris, il ne craignait pas
d'être relégué au rang de ces instruments, dont on se sert pour les
répudier ensuite; car il espérait avoir des princes pour complices. Il
s'assurait ainsi toute la dignité compatible avec le rôle qu'il allait
jouer, et par son attitude audacieuse devant la justice, il prouva
bientôt que ce n'était pas lui qui s'était abaissé en cette funeste
conjoncture.

[En marge: Combinaisons des conspirateurs pour associer à leur complot
les partis qui divisent la France.]

Ce n'est pas tout, il fallait après le combat recueillir le fruit de la
victoire. Il fallait tout préparer pour que la France se jetât dans les
bras des Bourbons. Les partis s'étaient entre-détruits les uns les
autres, et il n'en restait aucun de véritablement puissant. Les
révolutionnaires violents étaient odieux. Les révolutionnaires modérés,
réfugiés auprès du général Bonaparte, étaient sans force. Il ne restait
debout que l'armée. C'est elle qu'il importait de conquérir. Mais elle
était dévouée à la Révolution, pour laquelle elle avait versé son sang,
et elle éprouvait une sorte d'horreur pour ces émigrés, qu'elle avait
vus tant de fois sous des uniformes anglais ou autrichiens. C'est ici
que la jalousie, éternelle et perverse passion du coeur humain, offrait
aux conspirateurs royalistes d'utiles et précieux secours.

[En marge: Fâcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le
Premier Consul.]

Il n'était bruit que de la brouille du général Moreau avec le général
Bonaparte. Nous avons déjà dit ailleurs que le général de l'armée du
Rhin, sage, réfléchi, ferme à la guerre, était, dans la vie privée,
nonchalant et faible, gouverné par ses entours; que, sous cette funeste
influence, il n'avait pas échappé au vice du second rang, qui est
l'envie; que, comblé des égards du Premier Consul, il s'était laissé
aller à lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui général Moreau
était le second dans l'État, et que le général Bonaparte était le
premier; qu'ainsi disposé, Moreau avait manqué de convenance en refusant
de suivre le Premier Consul à une revue, et que celui-ci, toujours
prompt à rendre une offense, s'était abstenu d'inviter Moreau au festin
qu'on donnait annuellement pour la fondation de la République; que
Moreau avait commis la faute d'aller, ce même jour, dîner, en costume de
ville, avec des officiers mécontents, dans un de ces lieux publics, où
l'on est vu de tout le monde, au grand déplaisir des gens sages, à la
grande joie des ennemis de la chose publique. Nous avons raconté ces
misères de la vanité, qui commencent entre les femmes par de vulgaires
démêlés, et vont finir entre les hommes par des scènes tragiques. Si une
brouille entre personnages élevés est difficile à prévenir, elle est
plus difficile encore à arrêter, lorsqu'elle est déclarée. Depuis ce
jour Moreau n'avait cessé de se montrer de plus en plus hostile au
gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait
crié à la domination des prêtres; quand on avait institué la
Légion-d'Honneur, il avait crié au rétablissement de l'aristocratie, et
enfin il avait crié au rétablissement de la royauté quand on avait
constitué le Consulat à vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez
le chef du gouvernement, et même chez aucun des Consuls. Le
renouvellement de la guerre eût été pour lui une occasion honorable de
reparaître aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au général
Bonaparte, mais à la France. Moreau, peu à peu entraîné dans ces voies
du mal, où les pas sont si rapides, avait considéré, dans cette rupture
de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un échec pour un rival
détesté, et s'était mis à part, pour voir comment sortirait d'embarras
cet ennemi qu'il s'était fait lui-même. Il vivait donc à Grosbois, au
milieu d'une aisance, juste prix de ses services, comme aurait pu faire
un grand citoyen, victime de l'ingratitude du prince.

Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en attirait
aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refusé long-temps d'élever au
rang de son beau-frère, qui avec un excellent coeur, de l'esprit
naturel, une bravoure chevaleresque, se servait quelquefois très-mal de
toutes ces qualités, Murat, par une vanité qu'il dissimulait devant le
Premier Consul, mais qu'il montrait librement dès qu'il n'était plus
sous les yeux de ce maître sévère, Murat offusquait ceux qui, étant trop
petits pour envier le général Bonaparte, enviaient au moins son
beau-frère. Il y avait donc les grands jaloux, et les petits. Les uns et
les autres se groupaient autour de Moreau. À Paris, pendant l'hiver, à
Grosbois, pendant l'été, on tenait une cour de mécontents, où l'on
parlait avec une indiscrétion sans bornes. Le Premier Consul le savait,
et s'en vengeait, non pas seulement par le progrès constant de sa
puissance, mais aussi par des dédains affichés. Après s'être imposé
long-temps une extrême réserve, il avait fini par ne plus se contenir,
et il rendait à la médiocrité ses sarcasmes, mais les siens étaient ceux
du génie. On les répétait, au moins autant que ceux qui échappaient à la
société de Moreau.

Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en
servir; à plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de
celles qui existent. Sur-le-champ on avait entouré Moreau. À entendre
les mécontents de tous les partis, il était le général accompli, le
citoyen modeste et vertueux. Le général Bonaparte était le capitaine
imprudent et heureux, l'usurpateur sans génie, le Corse insolent, qui
osait renverser la République, et monter les marches du trône déjà
relevé. Il fallait, disait-on, le laisser se perdre dans une entreprise
folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui offrir son
épée. Ainsi, après avoir traité le vainqueur de l'Égypte et de l'Italie
comme un aventurier, on traitait l'expédition patriotique qui lui tenait
tant à coeur, comme la plus extravagante des échauffourées.

[En marge: Moyens imaginés par les royalistes pour se rapprocher de
Moreau.]

[En marge: Pichegru employé à cet usage.]

Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions,
des facilités pour ourdir la seconde moitié de leur projet. C'était
Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'armée; et alors, le Premier
Consul tué sur la route de la Malmaison, Moreau gagné viendrait, à la
tête de l'armée, réconcilier cette redoutable partie de la nation avec
les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconquérir leur trône
l'épée à la main. Mais comment aborder Moreau, qui était à Paris entouré
d'une société toute républicaine, tandis qu'on était à Londres au milieu
de l'élite des chouans? Il fallait un intermédiaire. Du fond des déserts
de l'Amérique, il en était arrivé un, bien illustre, bien déchu par sa
faute de sa première illustration, mais doué de grandes qualités, et
tenant à la fois aux royalistes et aux républicains: c'était Pichegru,
le vainqueur de la Hollande, déporté par le Directoire à Sinnamari. Il
s'était échappé du lieu de sa déportation, et il était venu à Londres,
où il vivait avec le secret désir de ne pas s'arrêter là, et de rentrer
en France, en profitant de la politique qui rappelait sans distinction
les coupables ou les victimes de tous les partis. Mais la guerre,
suspendue un instant, avait recommencé bientôt, et avec elle les
illusions et les folies des émigrés, auxquels Pichegru avait aliéné sa
liberté, en leur aliénant son honneur. On l'avait compris, presque
malgré lui, dans la conspiration; on l'avait chargé d'être auprès de
Moreau l'intermédiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier à la
cause des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les
républicains et les royalistes de toute nuance.

Le plan qu'on avait adopté concordait assez avec certaines apparences du
moment pour être spécieux, point assez avec la réalité pour réussir,
mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait à des
impatients, à qui tout était bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et
remplissent par ces agitations la pesante oisiveté de l'exil. Le plan
arrêté, on s'occupa de l'exécution.

[Illustration: Débarquement de Georges à la falaise de Biville.]

Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y être suivi d'un ou
de deux princes, il ne tenait pas cependant à les avoir immédiatement
avec lui. Il admettait qu'il fallait tout préparer avant de les faire
venir, afin de ne pas les exposer inutilement à un séjour prolongé dans
Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se décida donc à partir
le premier, et à se rendre à Paris, pour y composer la bande de chouans
avec lesquels il devait attaquer la garde du Premier Consul. Pendant ce
temps, Pichegru était chargé de s'aboucher avec Moreau, d'abord par
intermédiaire, puis directement, en se transportant lui-même à Paris.
Enfin, quand on aurait tout préparé des deux côtés, quand on aurait à la
fois les chouans pour livrer combat, et Moreau pour entraîner
l'adhésion de l'armée, les princes viendraient les derniers, la veille,
ou le jour de l'exécution.

[En marge: Départ de Georges pour Paris.]

Tout cela étant arrêté, Georges, avec une troupe de chouans, sur la
résolution et la fidélité desquels il pouvait compter, quitta Londres
pour se rendre en France. Ils étaient tous pourvus d'armes comme des
malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une
ceinture un million en lettres de change. Ce n'était pas, bien entendu,
les princes français, réduits aux derniers expédients pour vivre, qui
avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces entrepreneurs de
complots. Elles venaient de la source commune, c'est-à-dire du trésor
britannique.

[En marge: Nouvelle route adoptée par les chouans pour pénétrer en
France.]

Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin
intrépide, montant un léger navire, recevait à Deal ou Hastings les
émigrés voyageurs, et venait les jeter, à leur choix, sur le point de la
côte où ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien averti
des fréquentes descentes des chouans, avait fait garder avec plus de
soin que jamais les côtes de Bretagne, ils avaient changé de direction,
et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le Tréport, le long
d'une falaise escarpée, dite de Biville, se trouvait une issue
mystérieuse, pratiquée dans une fente de rocher, et fréquentée par les
contrebandiers seuls. Un câble, fortement attaché au sommet de la
falaise, descendait dans cette fente de rocher, et venait toucher à la
mer. À un cri qui servait de signal, les secrets gardiens du passage
jetaient le câble, que le contrebandier saisissait, et à l'aide duquel
il gravissait le précipice, haut de deux ou trois cents pieds, en
portant un lourd fardeau sur les épaules. Les affidés de Georges avaient
découvert cette voie, et avaient songé à s'en approprier l'usage, ce qui
était facile avec l'argent dont ils disposaient. Pour compléter la
communication avec Paris, ils avaient établi une suite de gîtes, soit
dans des fermes isolées, soit dans des châteaux habités par des nobles
normands, royalistes fidèles et discrets, sortant peu de leur retraite.
On pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche à Paris, sans passer par
une grande route, sans toucher à une auberge. Enfin, pour ne pas
compromettre cette voie en la fréquentant trop souvent, on la réservait
aux personnages les plus importants du parti. L'argent abondamment
répandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on empruntait la
demeure, la fidélité chez les autres, mais surtout l'éloignement des
lieux fréquentés, rendaient les indiscrétions difficiles, et le secret
certain, au moins pour quelque temps.

[En marge: Arrivée de Georges à Paris en août 1803.]

C'est par là que Georges pénétra en France. Embarqué sur le navire du
capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21
août (1803), au moment même où le Premier Consul faisait l'inspection
des côtes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gîte en gîte,
parvint, avec quelques-uns de ses plus fidèles lieutenants, jusqu'à
Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait préparé dans ce
faubourg un petit logement, d'où il pouvait venir la nuit à Paris, y
voir ses associés, et préparer le coup de main pour lequel il s'était
rendu en France.

[En marge: Ce que Georges trouve à Paris.]

[En marge: Georges a les plus grandes peines à composer sa troupe.]

Courageux et sensé, Georges avait les passions sans les illusions de son
parti, et jugeait mieux que les autres ce qui était praticable. Il
tentait par courage ce que les émigrés, ses complices, tentaient par
aveuglement. Arrivé à Paris, il vit bientôt que le Premier Consul
n'était pas dépopularisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les
royalistes et les républicains n'étaient pas si disposés à se jeter dans
les aventures, qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours, la
réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme à se
décourager, ni surtout à décourager ses associés, en leur faisant part
de ses observations. En conséquence, il se mit à l'oeuvre. Après tout,
pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de l'opinion
publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la France, faute
de mieux, à revenir aux Bourbons. Du fond de son impénétrable obscurité,
il envoya des émissaires en Vendée, pour voir si, à l'occasion de la
conscription, elle ne voudrait pas se soulever de nouveau, et si les
conscrits de ce pays ne diraient pas, comme autrefois, que, servir pour
servir, il valait mieux porter les armes contre le gouvernement
révolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva la plus grande inertie en
Vendée. Son nom seul, entre tous les noms vendéens, avait conservé de la
puissance, parce qu'on le regardait comme un royaliste incorruptible,
qui avait mieux aimé l'exil que les faveurs du Premier Consul. On avait
de la sympathie pour le représentant d'une cause qui répondait aux plus
secrètes affections de la population; mais courir encore les bruyères et
les grandes routes, n'était du goût de personne. Les prêtres d'ailleurs,
vrais inspirateurs du peuple vendéen, étaient attirés vers le Premier
Consul. Quelques rassemblements insignifiants étaient tout ce qu'on
pouvait espérer; et, chose désolante pour les conspirateurs, on trouvait
déjà moins qu'autrefois de ces chouans déterminés, qui étaient prêts à
tout, plutôt qu'à retourner à des occupations laborieuses et paisibles.
Il fallait en trouver cependant, et qui fussent à la fois braves et
discrets. Georges était depuis deux mois à Paris, qu'il en avait à peine
réuni une trentaine. On ne leur disait pas le but de leur réunion, on ne
les faisait pas connaître les uns aux autres. Ils savaient seulement
qu'on les destinait à une entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui
leur convenait; et, en attendant, on les payait bien, ce qui ne leur
convenait pas moins. Georges en secret leur préparait des uniformes et
des armes pour le jour du combat.

Du sein du mystère où il vivait, et avec beaucoup de précautions, bien
que la partie du projet qui regardait les républicains ne fût pas de son
ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de ce
côté que du côté des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidèle le
secrétaire de Moreau, appelé Fresnières, lequel était Breton aussi, et
lié avec tous les partis, même avec M. Fouché. C'était passer bien près
du péril, car M. Fouché, en ce moment, regardait de tous ses yeux, pour
avoir l'occasion de rendre service au Premier Consul. Fresnières ne dit
rien de bien encourageant relativement à Moreau. Ses réponses furent au
moins insignifiantes. Georges n'en tint compte, et, résolu à tout
tenter, pressa ses mandataires de Londres d'agir; car, compromis au
milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y courait inutilement les plus
grands dangers.

[En marge: Premières ouvertures faites à Moreau.]

Pendant que Georges était ainsi occupé, les agents de Pichegru avaient
agi de leur côté, et avaient abordé Moreau. D'anciens commis aux vivres,
espèces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des généraux,
furent employés à porter quelques paroles à Moreau, de la part de
Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien compagnon
d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre lui. Ce
n'était pas Moreau qui devait en vouloir à Pichegru, qu'il avait dénoncé
au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de Klinglin. Tout
entier d'ailleurs à la haine présente, il n'était guère capable de
songer à des haines passées. Aussi n'exprima-t-il que de la
bienveillance, de la sympathie même pour les malheurs de ce vieil ami.
Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intéresser à Pichegru, et
user de son influence pour obtenir sa rentrée en France. Pourquoi en
effet l'amnistie accordée à tous les Vendéens, à tous les soldats de
Condé, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la
Hollande?... Moreau répondit qu'il désirait ardemment le retour de cet
ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour comme une justice
due à ses services; qu'il y contribuerait bien volontiers, si ses
relations actuelles avec le gouvernement étaient de nature à le lui
permettre; mais que, brouillé avec les hommes qui gouvernaient, il ne
remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis vinrent naturellement
les confidences sur ses griefs, sur son aversion pour le Premier Consul,
sur son désir d'en voir la France bientôt délivrée.

[En marge: Le général Lajolais employé comme intermédiaire auprès de
Moreau.]

Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprès de lui un de
ses anciens officiers, le générai Lajolais, l'un des familiers les plus
dangereux qui pussent être admis dans l'intimité d'un homme faible, qui
ne savait pas se gouverner. Ce général Lajolais était petit et boiteux,
remarquablement doué de l'esprit d'intrigue, dévoré de besoins, presque
réduit à l'indigence. On envoya pour se l'attacher un déserteur des
armées républicaines, déguisé en marchand de dentelles, avec des lettres
de Pichegru et une forte somme d'argent. Celui-ci n'eut pas de peine à
conquérir la bonne volonté de Lajolais. Lajolais, gagné à la
conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui arracha la confidence de
sa haine, de ses voeux, qui ne tendaient à rien moins qu'à la
destruction du gouvernement consulaire par tous les moyens possibles.
Lajolais n'alla point jusqu'à des propositions ouvertes; mais, crédule
comme sont tous les entremetteurs, il imagina qu'il ne restait qu'un
dernier mot à dire pour décider Moreau à prendre une part active dans
la conspiration; et, s'il crut au delà de ce qui était, il dit à ses
mandataires au delà de ce qu'il croyait. C'est ainsi que s'ourdissent
les trames de cette espèce, par des agents qui se trompent eux-mêmes
pour une moitié, et trompent pour l'autre moitié ceux qui les emploient.
Lajolais donna donc les plus grandes espérances aux envoyés de Pichegru,
et, pressé par eux, consentit à partir pour Londres, afin d'aller
lui-même faire son rapport verbal aux grands personnages, dont il était
devenu l'instrument.

Lajolais et son conducteur furent obligés de passer par Hambourg, afin
d'arriver à Londres plus sûrement. Ils perdirent ainsi beaucoup de
temps. Débarqués en Angleterre, ils y trouvèrent des ordres donnés par
les autorités britanniques, pour qu'on les reçût immédiatement. Ils
parvinrent sur-le-champ à Londres, et furent introduits auprès de
Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrivée de Lajolais remplit
d'une joie folle toutes ces âmes impatientes. Le comte d'Artois avait
l'imprudence d'assister à ces conciliabules, d'y compromettre son rang,
sa dignité, sa famille. Il n'était connu que des principaux, il est
vrai; mais la vivacité de ses sentiments et de son langage excitant
l'attention, il y fut bientôt connu de tous. En entendant Lajolais
raconter avec une exagération ridicule tout ce qu'il avait recueilli de
la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait qu'à paraître pour
entraîner l'adhésion de ce général républicain, le comte d'Artois, ne
contenant plus sa joie, s'écria: Si nos deux généraux sont d'accord, je
serai bientôt de retour en France.--Ce mot attirant sur le prince les
regards des conjurés, ceux-ci demandèrent, et surent quel était le
personnage qui s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'était le premier
prince du sang, le fils des rois, appelé à être roi lui-même, que
l'influence corruptrice de l'exil conduisait à des actes si peu dignes
de son rang et de son coeur. La satisfaction était si grande, dit l'un
des agents, qui révéla plus tard ces détails, _que le roi d'Angleterre,
s'il avait été présent, aurait voulu être du voyage_[22].

         [Note 22: Ces paroles, ainsi que tout le récit de cette
         déplorable affaire, sont extraits avec une scrupuleuse
         fidélité de la volumineuse instruction qui suivit, et dont
         partie a été publiée, partie est demeurée dans les archives
         du gouvernement. Nous n'avons admis, comme dignes de foi, que
         les détails qui ont été mis hors de doute par le concours de
         toutes les révélations, et qui portent le caractère évident
         de la vérité.]

[En marge: Janv. 1804.]

[En marge: Second débarquement.]

Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour
mettre la dernière main à l'exécution de l'entreprise. Il était temps de
se hâter, car l'infortuné Georges, laissé seul en avant-garde, au milieu
des agents de la police consulaire, courait les plus sérieux dangers. On
lui avait, à la fin de décembre, envoyé un second détachement d'émigrés,
pour qu'il ne se crût point abandonné. Il avait été décidé que cette
fois Pichegru lui-même, accompagné des plus grands personnages, tels que
M. de Rivière, l'un des messieurs de Polignac, s'embarquerait pour la
France, et s'en irait rejoindre Georges par la voie déjà frayée. Dès que
ces nouveaux envoyés auraient tout préparé, quand M. de Rivière, qui
avait plus de sang-froid, affirmerait que le moment était venu, et qu'il
y avait assez de maturité[23] dans l'entreprise projetée pour risquer
les princes eux-mêmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les
deux, devaient venir en France, pour prendre part à ce prétendu combat
contre la personne du Premier Consul.

         [Note 23: Voir plus bas la déposition de M. de Rivière.]

[En marge: Arrivée de Pichegru à Paris.]

Pichegru partit donc avec les principaux émigrés français pour cette
expédition, où il allait ensevelir à jamais sa gloire, déjà flétrie, et
sa vie, qui aurait mérité d'être employée autrement. Il partit dans les
premiers jours de l'année 1804, s'embarqua sur le bâtiment du capitaine
Wright, et mit pied à terre à cette même falaise de Biville, le 16
janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagné des plus illustres
membres de la noblesse française, prit la route des contrebandiers,
trouva Georges, qui était venu à sa rencontre jusque près de la mer, et
de gîte en gîte, à travers les forêts de la Normandie, il parvint à
Chaillot, le 20 janvier.

[En marge: Entrevue de Moreau avec Pichegru.]

Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'était, et
avec la troupe qu'il avait réunie, il était prêt à se jeter sur la
voiture du Premier Consul, et à le frapper infailliblement. Cependant il
fallait s'entendre d'une manière définitive avec Moreau, pour être
assuré d'un lendemain. Les intermédiaires l'allèrent voir de nouveau,
lui dirent que Pichegru était arrivé secrètement, et demandait à
l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant pas recevoir Pichegru
dans son hôtel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard de la
Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y être seul; car il
était froid, prudent, et n'aimait point cette société de gens vulgaires
et agités, qui l'obsédaient de leur impatience, et dont la compagnie
était la première punition de sa conduite. Il vint avec un trop grand
nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec Georges, qui
voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour savoir sur quels
fondements il allait risquer sa vie, dans une tentative désespérée.

[En marge: Résultat de l'entrevue.]

Par une nuit obscure et froide du mois de janvier, à un signal donné,
Moreau et Pichegru s'abordèrent. C'était la première fois qu'ils se
revoyaient depuis le temps où ils combattaient ensemble sur le Rhin, où
leur vie était sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils étaient à
peine remis de l'émotion que devaient produire tant de souvenirs, que
Georges survint, et se fit connaître. Moreau fut saisi, se montra tout à
coup froid, visiblement mécontent, et parut en vouloir beaucoup à
Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se séparer sans avoir rien dit
de significatif, ni d'utile. On dut se revoir autrement, et ailleurs.

[En marge: Moreau ne veut pas se prêter au retour des Bourbons.]

[En marge: Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus
de résultat que la première.]

Cette première rencontre produisit sur Georges la plus fâcheuse
impression. Cela va mal, furent ses premières paroles. Pichegru
craignait lui-même de s'être un peu aventuré. Cependant les intrigants
qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant
plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer pour renverser le
gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas d'objection contre le
renversement de ce gouvernement, par des moyens qui sans être énoncés
pouvaient toutefois se deviner; seulement il montra une répugnance
invincible à travailler pour les Bourbons, et surtout à se mêler de sa
personne dans une telle entreprise. Profiter pour la République et pour
lui de la chute du Premier Consul, était son évidente ambition; mais ce
n'était qu'entre Pichegru et lui que pouvait se traiter une semblable
affaire. Cette fois il le reçut dans sa propre demeure, et, après
plusieurs accidents qui faillirent tout découvrir, il eut enfin avec cet
ancien compagnon d'armes une longue et sérieuse entrevue. Là tout fut
dit. Moreau ne voulut jamais sortir d'un certain cercle d'idées. Il
avait, prétendait-il, un parti considérable dans le Sénat et dans
l'armée. Si on venait à bout de délivrer la France des trois Consuls, le
pouvoir serait certainement remis dans ses mains. Il en userait pour
sauver la vie à ceux qui auraient débarrassé la République de son
oppresseur; mais on ne livrerait pas aux Bourbons la République
affranchie. Quant à Pichegru, l'ancien conquérant de la Hollande, l'un
des généraux les plus illustres de la France, on ferait mieux que de lui
sauver la vie, on le réintégrerait dans ses honneurs, dans ses grades;
on l'élèverait aux premières positions de l'État. Moreau, entêté dans
ces idées, exprima son étonnement à Pichegru de le voir mêlé avec de
telles gens. Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour
trouver insupportable la société des chouans dans laquelle il vivait;
mais Moreau était lui-même la preuve que, lorsqu'on se mettait à
comploter, il était difficile de n'être pas bientôt la proie du plus
triste entourage. Pichegru était trop sensé, trop intelligent pour
partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader qu'après
la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les Bourbons.
Tout cela était au-dessus de l'intelligence de Moreau, intelligence
médiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait à croire que, le
général Bonaparte ayant cessé de vivre, lui, général Moreau, deviendrait
le premier consul de la République. Quoiqu'on ne parlât jamais de la
mort du Premier Consul, cette mort était toujours sous-entendue, comme
le moyen de débarrasser la scène du personnage qui l'occupait. Du reste,
sans chercher des excuses à ces fatales négociations, il faut dire, pour
les apprécier exactement, que les personnages de cette époque avaient
tant vu mourir sur l'échafaud et sur les champs de bataille, avaient
tant donné ou subi d'ordres terribles, que la mort d'un homme n'avait
pas pour eux la signification et l'horreur que la fin des guerres
civiles, et les adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue
parmi nous.

[En marge: Pichegru désespéré par les dispositions de Moreau.]

Pichegru sortit désespéré cette fois, et dit au confident qui l'avait
conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite:
Celui-là aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France à son tour.
Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre
heures.--Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'écria avec
l'ordinaire énergie de son langage: Usurpateur pour usurpateur, j'aime
mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni coeur ni tête!--C'est
ainsi qu'en le voyant de près, ils traitaient l'homme que leurs
écrivains et leurs discoureurs présentaient comme le modèle des vertus
publiques et guerrières.

Cette connaissance bientôt acquise des dispositions de Moreau, jeta dans
le désespoir ces malheureux et coupables émigrés. On eut encore une
entrevue avec lui, à Chaillot même, chez Georges, probablement sans
qu'il sût chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant au
commencement de la conversation, se retira en disant brusquement à
Pichegru et à Moreau: Je me retire; peut-être qu'en restant seuls vous
finirez par vous entendre.--

[En marge: Découragement des émigrés compromis dans la conspiration
tramée à Londres.]

Les deux généraux républicains ne s'entendirent pas davantage, et il fut
évident pour tous les conjurés qu'ils s'étaient follement engagés dans
un projet qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe. M. de Rivière
était désolé. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours, lorsqu'on
ne trouve pas ses passions partagées: La France est apathique, elle ne
veut que le repos, elle est infidèle à ses anciens sentiments.--La
France, en effet, n'était pas, comme on le leur avait assuré, indignée
contre le gouvernement consulaire; tous les partis n'étaient pas prêts à
s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que des jaloux sans génie qui
songeassent à le détruire; encore ne voulaient-ils pas se compromettre
dans un complot bien caractérisé. Et quant à la France, regrettant sans
doute la paix si promptement rompue, se défiant peut-être aussi du goût
pour le pouvoir et la guerre, qui éclatait chez le général Bonaparte,
elle ne cessait pas de le regarder comme son sauveur. Elle était éprise
de son génie, et elle ne voulait à aucun prix se voir rejetée dans les
hasards d'une nouvelle révolution.

Déjà ces malheureux étaient tentés de se retirer, les uns en Bretagne,
les autres en Angleterre. Désabusés par la connaissance des faits, les
plus élevés d'entre eux éprouvaient en outre un profond dégoût pour la
compagnie au milieu de laquelle ils étaient réduits à vivre. M. de
Rivière et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs
répugnances et leurs chagrins. Un jour même, Pichegru, voulant remettre
à leur place ces chouans trop importuns, répondit avec amertume et
mépris, à l'un d'eux qui lui disait: _Mais, général, vous êtes avec
nous!--Non, je suis chez vous._ Ce qui signifiait que sa vie était entre
leurs mains, mais que sa volonté et sa raison n'y étaient plus.

Tous ensemble se trouvaient plongés dans une cruelle incertitude:
Georges cependant était toujours prêt à assaillir le Premier Consul,
sauf à voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se
demandaient à quoi bon un attentat inutile. Ils en étaient là, lorsque
ces menées, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par
donner à la police un éveil, trop tardif pour l'honneur de sa vigilance.
La sagacité du Premier Consul le sauva, et perdit les imprudents ennemis
qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire punition de ceux qui
s'engagent dans de telles entreprises, de s'arrêter trop tard: souvent
ils sont découverts, saisis, punis, quand déjà la conscience, la raison,
la crainte commençant à leur ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder
dans la voie du mal.

[En marge: Premiers indices du complot arrivés à la connaissance de la
police.]

[En marge: Envoi du colonel Savary en Vendée.]

Ces allées et venues, continuées depuis août jusqu'en janvier, passant
surtout si près d'un homme tel que l'ancien ministre Fouché, qui avait
grande envie de faire des découvertes, ne pouvaient pas ne pas être un
jour aperçues. Nous avons rapporté ailleurs que M. Fouché avait été
privé du portefeuille de la police, à l'époque où le Premier Consul
avait voulu inaugurer le Consulat à vie par la suppression d'un
ministère de rigueur. La police avait été comme cachée alors dans le
ministère de la justice. Le grand-juge Régnier, tout à fait étranger à
une administration de cette nature, l'avait abandonnée au conseiller
d'État Réal, homme d'esprit, mais vif, crédule, et n'ayant pas à
beaucoup près la sagacité sûre et pénétrante de M. Fouché. Aussi la
police était-elle médiocrement dirigée, et on affirmait au Premier
Consul que jamais on n'avait moins conspiré. Le Premier Consul était
loin de partager cette sécurité. D'ailleurs M. Fouché ne la lui laissait
pas. Celui-ci, devenu sénateur, s'ennuyant de son oisiveté, ayant
conservé ses relations avec ses anciens agents, était parfaitement
informé, et venait entretenir le Premier Consul de ses observations. Le
Premier Consul, écoutant tout ce que lui disaient MM. Fouché et Réal,
lisant avec assiduité les rapports de la gendarmerie, toujours les plus
utiles, parce qu'ils sont les plus exacts et les plus honnêtes, avait la
conviction qu'il se tramait des complots contre sa personne. D'abord,
une induction générale, tirée des circonstances, le portait à penser que
le renouvellement de la guerre devait être une occasion pour les émigrés
et les républicains d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels
que des chouans arrêtés dans tous les sens, des avis venus des chefs
vendéens attachés à sa personne, lui prouvaient que l'induction était
juste. Sur un renseignement partant de la Vendée même, et qui lui
annonçait que l'on voyait des conscrits réfractaires se former en
bandes, il envoya dans les départements de l'Ouest le colonel Savary,
dont le dévouement était sans bornes, dont l'intelligence et le courage
étaient également éprouvés. Il le dépêcha avec quelques hommes de la
gendarmerie d'élite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs
colonnes mobiles lancées sur la Vendée. Le colonel Savary partit,
observa tout de ses yeux, et aperçut clairement les signes d'une action
sourde. Cette action était celle de Georges, qui, de Paris, s'efforçait
de préparer une insurrection en Vendée. Cependant on ne découvrit rien
de relatif au terrible secret, que Georges avait gardé pour lui et ses
principaux associés. Les bandes dispersées, le colonel Savary revint à
Paris sans avoir rien appris de bien important.

[En marge: Menées des agents britanniques concourant avec la
conspiration de Georges.]

Une autre intrigue, dont le fil était tombé dans les mains du Premier
Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir à suivre lui-même,
promettait quelques lumières, sans toutefois les donner encore. Les
trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière, qui étaient
chargés de nouer aussi des trames en France, s'y appliquaient avec un
zèle assidu, mais maladroit. Des étrangers sont peu habiles à conduire
de pareilles trames. Celui qui résidait en Bavière, M. Drake, était le
plus actif. Il s'était même logé hors de Munich, pour recevoir plus
facilement les agents qui lui viendraient de France; et, pour mieux
assurer sa correspondance, il avait séduit un directeur de poste
bavarois. Un Français très-intrigant, autrefois républicain, avec lequel
M. Drake avait entrepris ces menées, et auquel il avouait couramment le
but des intrigues britanniques, avait tout livré à la police. M. Drake
voulait d'abord se procurer les secrets du Premier Consul relativement à
la descente, puis gagner quelque général important, s'emparer, s'il
était possible, d'une place comme Strasbourg ou Besançon, et y commencer
une insurrection. Se débarrasser du général Bonaparte était toujours,
avec des termes plus ou moins explicites, la partie essentielle du
projet. Le Premier Consul, charmé de saisir un diplomate anglais en
flagrant délit, fit donner beaucoup d'argent à l'intermédiaire qui
trompait M. Drake, à condition qu'il continuerait cette intrigue. Il
fournit lui-même le modèle des lettres qu'on devait écrire à M. Drake.
Il donnait dans ces lettres des détails nombreux et vrais sur ses
habitudes personnelles, sur sa manière de rédiger ses plans, de dicter
ses ordres, et ajoutait que tout le secret de ses opérations se
trouvait contenu dans un grand portefeuille noir, toujours confié à M.
de Meneval, ou à un huissier de confiance. M. de Meneval était
incorruptible, mais l'huissier ne l'était pas, et demandait un million
pour livrer le portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que
certainement il y avait en France d'autres menées que celle que
dirigeait M. Drake, qu'il importait de les bien connaître, pour ne pas
se nuire réciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il
ajoutait, comme une révélation très-importante, que le véritable projet
de descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait à Boulogne
était une pure feinte, qu'on cherchait à rendre vraisemblable par
l'étendue des préparatifs, mais qu'il n'y avait de sérieux que les deux
expéditions ordonnées à Brest et au Texel[24].

         [Note 24: Voici les extraits curieux de ces lettres, dictées
         par le Premier Consul lui-même.

            _Au grand juge._

                                9 brumaire an XII (1er novembre 1803).

            Il serait important d'avoir auprès de Drake, à Munich, un
            agent secret, qui tiendrait note de tous les Français qui
            se rendraient dans cette ville.

            J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoyés, ils
            m'ont paru assez intéressants. Il ne faut pas se presser
            pour les arrestations. Lorsque l'auteur aura donné tous
            les renseignements, on arrêtera un plan avec lui, et on
            verra ce qu'il y a à faire.

            Je désire qu'il écrive à Drake, et que, pour lui donner
            confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le
            grand coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre
            de faire prendre sur la table même du Premier Consul, dans
            son cabinet secret, et écrites de sa propre main, des
            notes relatives à sa grande expédition et tout autre
            papier important; que cet espoir est fondé sur un huissier
            du cabinet, qui, ayant été membre de la société des
            jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du Premier
            Consul, et honoré de sa confiance, se trouve cependant
            dans le comité secret; mais que l'on a besoin de deux
            choses: la première, qu'on promettra cent mille livres
            sterling, si véritablement on remet ces pièces de si
            grande importance écrites de la main même du Premier
            Consul; la seconde, qu'on enverra un agent français du
            parti royaliste pour fournir des moyens de se cacher audit
            huissier, qui nécessairement serait arrêté si jamais des
            pièces de cette importance disparaissaient.

            ...................................

            Bonaparte n'écrit presque jamais. Il dicte tout en se
            promenant dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans,
            appelé Meneval, qui est le seul individu non-seulement qui
            entre dans son cabinet, mais encore qui approche des trois
            pièces qui suivent le cabinet. Ce jeune homme a succédé à
            Bourrienne, que le Premier Consul connaissait depuis son
            enfance, mais qu'il a renvoyé........... ... Meneval n'est
            point de nature à ce qu'on puisse rien espérer de lui.

            ..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs,
            le Premier Consul ne les dicte pas, il les écrit lui-même.
            Il a sur sa table un grand portefeuille divisé en autant
            de compartiments que de ministères. Ce portefeuille, fait
            avec soin, est fermé par le Premier Consul, et toutes les
            fois que le Consul sort de son cabinet, Meneval est chargé
            de placer ce portefeuille dans une armoire à coulisse sous
            son bureau, et vissée au plancher.

            Ce portefeuille peut être enlevé; Meneval ou l'huissier de
            cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement
            peuvent être seuls soupçonnés. Il faudrait donc que
            l'huissier disparût. Dans ce portefeuille doit être tout
            ce que le Premier Consul a écrit depuis plusieurs années,
            car ce portefeuille est le seul qui voyage constamment
            avec lui, et qui va sans cesse de Paris à Malmaison et à
            Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes des opérations
            militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne peut
            arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses
            projets, on ne doute pas que la soustraction de ce
            portefeuille ne les confondît tous.


            _Au grand juge._

                           Paris, 3 pluviôse an XII (21 janvier 1804).

            Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je
            désirerais que Méhée, dans son prochain bulletin, dit que
            le comité avait été dans la plus grande joie de la pensée
            que Bonaparte voulait s'embarquer à Boulogne, mais qu'on a
            aujourd'hui la certitude que les démonstrations de
            Boulogne sont de fausses démonstrations, qui, quoique
            coûteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le
            paraissent au premier coup d'oeil.... que tous les
            bâtiments de la flottille pourront être utilisés pour des
            usages ordinaires; que ce soin fait voir que ces
            préparatifs ne sont que des menaces, et que ce n'est pas
            un établissement fixe qu'on voudrait conserver.

            Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier
            Consul était trop rusé et se croyait trop bien établi
            aujourd'hui pour tenter une opération douteuse où une
            masse de force serait compromise. Son véritable projet,
            autant qu'on en peut juger par ses relations extérieures,
            est l'expédition de l'Irlande, qui se ferait à la fois par
            l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....

            L'on ne dit rien sur l'expédition du Texel, quoiqu'on
            sache qu'elle est prête, et on fait beaucoup de bruit des
            camps de Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande
            quantité de troupes réunies en forme de camps a un but
            politique. Bonaparte est bien aise de les avoir sous la
            main, et de les tenir armées en guerre, et de faire un
            quart de conversion pour retomber sur l'Allemagne s'il
            croit nécessaire à ses projets de faire la guerre
            continentale.

            Une autre expédition est celle de la Morée, qui est
            décidément arrêtée. Bonaparte a 40 mille hommes à Tarente.
            L'escadre de Toulon va s'y rendre. Il espère trouver une
            armée auxiliaire de Grecs très-considérable.

            Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire
            que (pour s'accréditer) l'huissier vient de présenter
            plusieurs morceaux de lettres écrites de la main même de
            Bonaparte; que l'on peut donc tirer le plus grand parti de
            cet homme, mais qu'il veut beaucoup d'argent. Le projet
            est effectivement de livrer ce portefeuille, dans lequel
            le Premier Consul mettra tous les renseignements qu'on
            désire qu'ils croient, mais, pour qu'ils attachent une
            grande importance à ce portefeuille, il faut qu'ils
            avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.


            _Au citoyen Réal._

                          Malmaison, 28 ventôse an XII (19 mars 1804).

            Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernière lettre
            écrite par Drake pour qu'il la fasse imprimer à la suite
            du recueil de pièces relatives à cette affaire.

            Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire
            connaître que l'aide-de-camp du général supposé n'est
            autre chose qu'un officier envoyé par le préfet de
            Strasbourg; et l'autre qui fasse connaître que l'huissier
            était une pure invention de l'agent, qu'il n'y a pas un
            huissier ni employé près le gouvernement qui ne soit
            au-dessus de l'or corrupteur de l'Angleterre.]

Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort de
compromettre les fonctions les plus sacrées, et de faire si gauchement
la police, recevait tous ces détails avec une avidité extrême, en
demandait de nouveaux, surtout relativement à l'expédition qui se
préparait à Boulogne, annonçait qu'il allait en référer à son
gouvernement pour ce qui regardait le portefeuille noir, dont on
exigeait un prix si élevé; et quant aux autres menées dont on désirait
être informé pour ne pas se croiser les uns les autres, il disait qu'il
n'en était pas instruit (ce qui était vrai); mais qu'il fallait, si on
se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au même but; car,
ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui l'animal _soit terrassé,
il suffit que vous soyez tous prêts à joindre la chasse_[25].

         [Note 25: Ce sont les propres expressions employées par M.
         Drake. Les lettres écrites de sa main furent déposées au
         Sénat, et montrées à tous les agents du corps diplomatique
         qui voulurent les voir.]

C'est à cet indigne rôle qu'un agent revêtu d'un caractère officiel,
osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.

[En marge: Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacité, découvre
lui-même la conspiration.]

[En marge: Révélation importante obtenue de l'un des agents de Georges.]

Mais tout ceci ne donnait pas les lumières qu'on cherchait. M. Drake
ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas
été dispersé; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire
aucune révélation utile. Le Premier Consul était toujours persuadé que
les hommes qui avaient conçu le projet de la machine infernale, devaient
à plus forte raison préparer quelque chose dans les circonstances
présentes; et, frappé de diverses arrestations exécutées à Paris, en
Vendée, en Normandie, il dit à Murat, qui était alors gouverneur de
Paris, et à M. Réal, qui dirigeait la police: Les émigrés sont
certainement en travail. On a opéré plusieurs arrestations; il faut
choisir quelques-uns des individus arrêtés, les envoyer à une commission
militaire, qui les condamnera, et ils parleront avant de se laisser
fusiller.--Ce que nous rapportons ici se passait du 25 au 30 janvier,
pendant les entrevues de Pichegru avec Moreau, et alors que les conjurés
commençaient à se livrer au découragement. Le Premier Consul se fit
apporter la liste des individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient
quelques-uns des agents de Georges, venus avant ou après lui, et dans ce
nombre un ancien médecin des armées vendéennes, débarqué en août avec
Georges lui-même. Après examen des circonstances particulières à chacun
d'eux, le Premier Consul en désigna cinq en disant: Ou je me trompe
fort, ou il y a là quelques hommes informés, qui ne manqueront pas de
faire des révélations.--Depuis long-temps on n'avait pas appliqué les
lois rendues antérieurement, et qui permettaient l'institution des
tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu les
laisser tomber en désuétude; mais, à la reprise de la guerre, il crut
devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer ses
préparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait arrêter, juger et
fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui désignés furent mis en
jugement. Deux obtinrent leur acquittement; deux autres, convaincus par
l'instruction, de crimes que la loi punissait de mort, furent condamnés,
et se laissèrent fusiller sans rien avouer, mais en déclarant qu'ils
étaient venus pour servir la cause du roi légitime, laquelle serait
bientôt triomphante sur les ruines de la République. Ils proférèrent en
outre d'affreuses menaces contre la personne du chef du gouvernement. Le
cinquième, que le Premier Consul avait particulièrement désigné comme
celui qui devait tout dire, déclara, au moment de se rendre au supplice,
qu'il avait de grands secrets à découvrir. On lui envoya sur-le-champ
l'un des employés les plus habiles de la police. Il avoua tout, déclara
qu'il avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec
Georges lui-même, qu'ils étaient venus à travers les bois, de gîte en
gîte, jusqu'à Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant
une attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des
lieux où logeaient les chouans aux ordres de Georges, et
particulièrement plusieurs marchands de vins.

Cette déclaration fut un trait de lumière. La présence de Georges à
Paris était significative au plus haut point. Ce n'était pas pour une
tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu séjourner six
mois dans la capitale même, avec une bande de sicaires. On connaissait
le point du débarquement à la falaise de Biville, l'existence d'une
route d'étapes à travers les bois, et quelques-uns des logements obscurs
où se cachaient les conjurés. Un hasard des plus singuliers avait révélé
un nom, qui mit sur la trace des circonstances les plus graves. À une
époque antérieure, des chouans, débarquant à la même falaise de Biville,
avaient échangé des coups de fusil avec les gendarmes, et le nom de
_Troche_ s'était trouvé sur un fragment de papier, qui avait servi de
bourre. Ce Troche était horloger à Eu. Il avait un fils fort jeune, et
employé justement à la correspondance. On le fit secrètement arrêter, et
conduire à Paris. On l'interrogea; il avoua tout ce qu'il savait. Il
déclara que c'était lui qui allait recevoir les conjurés à la falaise de
Biville, et qui les conduisait aux premières stations. Il raconta les
trois débarquements dont on a vu l'histoire, celui de Georges en août,
ceux de décembre et de janvier, où se trouvaient Pichegru, MM. de
Rivière et de Polignac. Mais il ne connaissait pas le nom et la qualité
des personnages auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait
que, dans les premiers jours de février, un quatrième débarquement
devait avoir lieu à la falaise. Il était même chargé de recevoir les
nouveaux débarqués.

[En marge: Fév. 1804.]

[En marge: Arrestation de quelques agents de Georges.]

Sur-le-champ, dans ces premiers jours de février, on se mit en
recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu'à la côte, les lieux
indiqués, afin de découvrir les gîtes qui servaient aux émigrés
voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dénoncés par
l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opéra diverses arrestations
importantes, deux surtout qui jetèrent un grand jour sur toute
l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nommé Picot, domestique de
Georges, chouan intrépide, qui, étant armé de pistolets et de poignards,
fit feu sur les agents de la police, et ne se rendit qu'à la dernière
extrémité, en déclarant qu'il voulait mourir pour le service de son roi.
On saisit avec celui-là un nommé Bouvet de Lozier, principal officier de
Georges, qui se laissa prendre sans provoquer le même tumulte, et en
montrant plus de calme.

[En marge: La présence de Georges à Paris, constatée par plusieurs
déclarations.]

[En marge: Révélations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement
compromettantes pour Moreau.]

Ces hommes étaient armés comme des malfaiteurs prêts à commettre les
plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils
avaient des sommes considérables en or et en argent. Au premier instant,
ils paraissaient fort exaltés; puis ils se calmaient, et finissaient par
faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nommé Picot. Arrêté le 8
février (18 pluviôse), il ne voulut rien dire d'abord, et ensuite peu à
peu il fut induit à parler. Il avoua qu'il était venu d'Angleterre avec
Georges, qu'il se trouvait avec lui depuis six mois à Paris, et ne
déguisa guère le motif de leur voyage en France. Ainsi, la présence de
Georges à Paris pour un grand but, ne pouvait plus être mise en doute.
Mais on n'en savait pas davantage. Bouvet de Lozier ne disait rien.
C'était un personnage fort au-dessus de Picot, par l'éducation et par
les manières. Dans la nuit du 13 au 14 février, ce Bouvet de Lozier
appela tout à coup son geôlier. Il avait essayé de se pendre, et, n'y
ayant pas réussi, livré à une sorte de délire, il demanda qu'on reçût
les déclarations qu'il avait à faire. Alors ce malheureux raconta
qu'avant de mourir pour la cause du roi légitime, il voulait démasquer
le personnage perfide qui avait entraîné de braves gens dans un abîme,
en les compromettant inutilement. Il fit ensuite à M. Réal, surpris et
confondu, le plus étrange récit. Ils étaient, disait-il, à Londres
autour des princes, quand Moreau avait envoyé à Pichegru un de ses
officiers, pour offrir de se mettre à la tête d'un mouvement en faveur
des Bourbons, promettant d'entraîner l'armée par son exemple. À cette
nouvelle, ils étaient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-même,
pour coopérer à cette révolution. Arrivés à Paris, Georges et Pichegru
étaient accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors
changé de langage, et avait demandé qu'on renversât le Premier Consul à
son profit, afin de se faire dictateur lui-même. Georges, Pichegru et
leurs amis avaient refusé une telle proposition, et c'est dans les
funestes lenteurs amenées par les prétentions de Moreau, qu'ils avaient
été livrés aux recherches de la police. Ce tragique déposant ajoutait,
_qu'il échappait aux ombres de la mort_, pour venir venger lui et ses
amis de l'homme qui les avait perdus tous[26].

         [Note 26: Je cite la propre déclaration de Bouvet de Lozier.
         Cette pièce, comme toutes celles qui sont relatives à la
         conspiration de Georges et qui seront citées ci-après, est
         tirée d'un Recueil en huit volumes in-8{o}, ayant pour titre:

         PROCÈS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPÉCIALE
         DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, SÉANTE À PARIS, CONTRE GEORGES,
         PICHEGRU ET AUTRES, PRÉVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA
         PERSONNE DU PREMIER CONSUL. PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE
         LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804. (EXEMPLAIRE DE LA
         BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)

         _Déclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en
         présence du grand juge, ministre de la justice._

         Tome II, page 168.

            C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore
            couvert des ombres de la mort, qui demande vengeance de
            ceux qui, par leur perfidie, l'ont jeté, lui et son parti,
            dans l'abîme où il se trouve.

            Envoyé pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve
            obligé ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer à une
            entreprise qui était l'unique objet de sa mission.

            Monsieur devait passer en France pour se mettre à la tête
            d'un parti royaliste; Moreau promettait de se réunir à la
            cause des Bourbons. Les royalistes rendus en France,
            Moreau se rétracte.

            Il leur propose de travailler pour lui et de le faire
            nommer dictateur.

            L'accusation que je porte contre lui n'est appuyée
            peut-être que de demi-preuves.

            Voici les faits; c'est à vous de les apprécier.

            Un général qui a servi sous les ordres de Moreau,
            Lajolais, est envoyé par lui auprès du prince à Londres;
            Pichegru était l'intermédiaire: Lajolais adhère, au nom et
            de la part de Moreau, aux points principaux du plan
            proposé.

            Le prince prépare son départ; le nombre des royalistes en
            France est augmenté, et dans les conférences qui ont lieu
            à Paris entre Moreau, Pichegru et Georges, le premier
            manifeste ses intentions, et déclare ne pouvoir agir que
            pour un dictateur et non pour un roi.

            De là, l'hésitation, la dissension et la perte presque
            totale du parti royaliste.

            Lajolais était auprès du prince au commencement de janvier
            de cette année, comme je l'ai appris par Georges.

            Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son
            arrivée à la Poterie, le lendemain de son débarquement
            avec Pichegru, par la voie de notre correspondance, que
            vous ne connaissez que trop.

            J'ai vu encore le même Lajolais, le vingt-cinq ou le
            vingt-six de janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et
            Pichegru à la voiture où j'étais avec eux, boulevard de la
            Madeleine, pour les conduire à Moreau, qui les attendait à
            quelques pas de là. Il y eut entre eux, aux
            Champs-Élysées, une conférence qui déjà nous fit présager
            ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il
            eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'était pas possible
            de rétablir le roi; et il proposa d'être mis à la tête du
            gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux
            royalistes que la chance d'être ses collaborateurs et ses
            soldats.

            Je ne sais quel poids aura près de vous l'assertion d'un
            homme arraché depuis une heure à la mort qu'il s'était
            donnée lui-même, et qui voit devant lui celle qu'un
            gouvernement offensé lui réserve.

            Mais je ne puis retenir le cri du désespoir et ne pas
            attaquer un homme qui m'y réduit.

            Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes à ce
            que j'avance dans la suite de ce grand procès où je suis
            impliqué.

            _Signé_ BOUVET,
            adjudant-général de l'armée royale.]

[En marge: Attitude du Premier Consul en apprenant la participation de
Moreau à la conjuration. Il veut, avant d'agir contre lui, que la
présence de Pichegru soit constatée.]

Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une
dénonciation terrible; dénonciation fort exagérée par le désespoir, mais
présentant cependant l'ensemble du complot. M. Réal, stupéfait, courut
aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul s'arrachant
de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le Premier Consul
était encore dans les mains de son valet de chambre Constant, lorsqu'aux
premiers mots de M. Réal, il lui mit la main sur la bouche, le fit
taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son récit. Il ne parut
point étonné. Cependant il refusa de croire entièrement à la déclaration
qui concernait Moreau. Il comprenait très-bien ce projet de réunir tous
les partis contre lui, d'employer Pichegru comme intermédiaire entre les
royalistes et les républicains; mais, pour croire à la culpabilité de
Moreau, il voulait que la présence de Pichegru à Paris fût bien
constatée. Si de nouvelles révélations levaient tous les doutes à cet
égard, le lien entre les royalistes et Moreau se trouvait établi, et on
pouvait aller droit à celui-ci. Du reste, il ne lui échappait aucun
accent de colère ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus
méditatif qu'irrité.

[En marge: La présence de Pichegru constatée.]

On songea de nouveau à interroger Picot, le domestique de Georges, pour
savoir s'il avait connaissance de la présence de Pichegru à Paris. On le
questionna le même jour, et, en y mettant beaucoup de douceur, on finit
par l'amener à s'ouvrir entièrement. Il déclara lui-même tout ce qui
était relatif à Pichegru et à Moreau. Il en savait moins que Bouvet de
Lozier; mais ce qu'il savait était plus significatif peut-être, car il
en résultait que le désespoir produit par la conduite de Moreau était
descendu jusque dans les derniers rangs des conjurés. Quant à Pichegru
il déclara l'avoir vu très-positivement à Paris, et peu de jours
auparavant; il affirma même qu'il y était encore. Quant à Moreau, il
raconta qu'il avait entendu les officiers de Georges exprimer le plus
vif regret de s'être adressé à ce général, qui était prêt à tout faire
manquer par ses prétentions ambitieuses[27].

         [Note 27:

            _Extrait de la deuxième déclaration de Louis Picot_, le 24
            pluviôse an XII (14 février, à une heure du matin),
            _devant le préfet de police_.

         Tome II, page 392.

         A déclaré:

         Que les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait le Premier
         Consul;

         Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route
         de Boulogne, ou l'assassiner, en lui présentant une pétition
         à la parade, ou lorsqu'il va au spectacle;

         Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en
         France, mais encore à Paris.


         _Extrait de la troisième déclaration de Louis Picot_, 24
         pluviôse (14 février).

         Tome II, page 395.

         A déclaré:

         Que Pichegru a constamment porté le nom de Charles, et qu'il
         l'a entendu nommer ainsi plusieurs fois;

         Que souvent il a entendu parler du général Moreau, et que les
         chefs ont répété fréquemment devant lui, qu'ils étaient
         fâchés que les princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais
         qu'il ignore quand Georges a vu Moreau.]

[En marge: Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est
résolue.]

Ces faits ayant été connus dans le courant de la journée du 14, le
Premier Consul convoqua sur-le-champ un conseil secret aux Tuileries,
composé des deux consuls Cambacérès et Lebrun, des principaux ministres,
et de M. Fouché, qui, bien que n'étant plus ministre, avait la plus
grande part à cette information. Le conseil se tint dans la nuit du 14
au 15. La question méritait un sérieux examen. La conspiration était
d'une évidence incontestable. Le projet d'assaillir le Premier Consul
avec une troupe de chouans. Georges en tête, ne faisait pas de doute. Le
concours de tous les partis, républicains ou royalistes, devenait
certain aussi, par la présence de Pichegru, qui avait dû servir
d'intermédiaire entre les uns et les autres. Quant à la culpabilité de
Moreau, il était difficile d'en préciser l'étendue; mais ni Bouvet de
Lozier dans son désespoir, ni Picot dans sa naïveté de subalterne, ne
pouvaient avoir inventé cette singulière circonstance, du tort fait au
parti royaliste par les vues personnelles de Moreau. Il était clair que,
si l'on n'arrêtait pas ce général, l'instruction se poursuivant, on le
trouverait dénoncé à chaque instant; que ces dénonciations
s'ébruiteraient, et qu'alors on aurait tout à fait l'apparence ou de le
calomnier perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser
poursuivre un criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second
personnage de la République.

[En marge: Motifs qui décident le Premier Consul à faire arrêter
Moreau.]

C'était là pour le Premier Consul la considération décisive. Laisser
mettre en question la fermeté de son gouvernement, était ce qui coûtait
le plus à son orgueil et à sa politique.--On dirait, s'écria-t-il, que
j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai été le plus clément
des hommes, mais je serai le plus terrible, quand il faudra l'être; et
je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il entre dans des complots,
odieux par leur but, honteux par les rapprochements qu'ils
supposent.--Il n'hésita donc pas un instant à décider l'arrestation de
Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre raison, et celle-là était
pressante. Georges, Pichegru n'étaient pas arrêtés. On avait pris trois
ou quatre de leurs complices; mais la bande des exécuteurs se trouvait
tout entière hors des mains de la police, et il était possible que la
crainte d'être découverts les portât à brusquer la tentative pour
laquelle ils étaient venus en France. Il fallait pour ce motif
précipiter l'instruction, et s'emparer de tous les chefs qu'on avait le
moyen de saisir. On serait ainsi conduit inévitablement à d'autres
découvertes. L'arrestation de Moreau fut donc immédiatement résolue, et
avec la sienne celle de Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom
avait été révélé.

Le Premier Consul était irrité, mais non pas contre Moreau précisément.
Il avait plutôt l'apparence d'un homme qui cherchait à se prémunir, que
d'un homme qui cherchait à se venger. Il voulait avoir Moreau en son
pouvoir, le convaincre, en obtenir les lumières dont il avait besoin, et
ensuite lui faire grâce. Il estimait que ce serait le comble de
l'habileté et du bonheur, que d'en sortir de cette manière.

[En marge: Choix de la juridiction, à laquelle Moreau doit être déféré.]

Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacérès, qui avait une
grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction
ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau
était militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, composé de ce
qu'il y aurait de plus élevé dans l'armée. Les lois existantes en
fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa[28].--On dirait,
ajouta-t-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau, et le faire
assassiner juridiquement par mes propres créatures.--Il chercha donc un
moyen terme. En conséquence on imagina d'envoyer Moreau devant le
tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de
suspendre le jury dans certains cas, et dans l'étendue de certains
départements, on décida que cette suspension serait prononcée
immédiatement pour le département de la Seine. C'était une faute, dont
le principe était honorable. Le public envisagea la suspension du jury
comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'être l'envoi devant une
commission militaire; et, sans se donner le mérite d'avoir respecté les
formes de la justice, on s'en donna tous les inconvénients, comme on le
verra bientôt. Il fut résolu, en outre, que le grand-juge Régnier
rédigerait un rapport sur le complot qu'on venait de découvrir, sur les
motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce rapport serait communiqué
au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat.

         [Note 28: Je répète ici le témoignage de M. Cambacérès
         lui-même.]

Ce conseil avait duré toute la nuit. Dès le matin (15 février), on
envoya un détachement de gendarmes d'élite, avec des officiers de
justice, à la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on
partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant à
Paris. Il fut arrêté sans éclat, avec beaucoup d'égards, et conduit au
Temple. En même temps que lui furent arrêtés Lajolais, et les employés
des vivres, qui avaient servi d'intermédiaires.

[En marge: Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.]

Le message contenant le rapport de Régnier fut porté dans la même
journée au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat. Il y produisit un
étonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte de
joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts, dont un
certain nombre restait encore dans les grands corps de l'État. C'était,
suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination du Premier
Consul, qui voulait se débarrasser d'un rival dont il était jaloux, et
refaire sa popularité compromise en inspirant de l'inquiétude pour ses
jours. Les langues se déchaînèrent, comme il arrive toujours en pareille
circonstance, et au lieu de dire: _la conspiration de Moreau_, les
beaux-esprits dirent: _la conspiration contre Moreau_. Le frère du
général, qui était membre du Tribunat, s'élança vivement à la tribune
de cette assemblée, déclara que son frère avait été calomnié, et qu'il
ne demandait qu'une chose, pour démontrer son innocence, c'est qu'il fût
renvoyé à la justice ordinaire, et non devant une justice spéciale. Il
ne réclamait pour son frère que les moyens de faire éclater la
vérité.--On écouta ces paroles froidement, mais avec chagrin. La
majorité des trois corps était à la fois dévouée et affligée. Il
semblait que, depuis la rupture de la paix, la fortune du Premier
Consul, jusque-là aussi heureux qu'il était grand, se fût un peu
démentie. On ne croyait pas qu'il eût inventé cette conspiration; mais
on était désolé de voir que sa vie fût encore en péril, et qu'il fallût
la défendre en frappant les plus hautes têtes de la République. On
répondit donc au message du gouvernement par un message qui contenait
l'expression, ordinaire en ces circonstances, de l'intérêt, de
l'attachement qu'on portait au chef de l'État, et des voeux ardents
qu'on formait pour que justice fût promptement et loyalement rendue.

Le bruit causé par ces arrestations fut très-grand, et devait l'être. Le
gros du public était fort disposé à s'indigner contre toute tentative,
qui mettrait en péril les jours précieux du Premier Consul; cependant on
révoquait en doute la réalité du complot. Certes l'abominable machine
infernale avait rendu tout croyable; mais le crime avait alors précédé
l'instruction, et s'était produit d'ailleurs sous la forme du plus
atroce attentat. Cette fois, au contraire, on annonçait un projet
d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un projet, on commençait par
arrêter l'un des hommes les plus illustres de la République, qui passait
pour être l'objet de toute la jalousie du Premier Consul. Les esprits
méchants demandaient où était donc Georges, où était donc Pichegru? Ces
deux personnages, à les entendre, n'étaient certainement pas à Paris; on
ne les y trouverait pas, car tout cela n'était que fable maladroite et
invention odieuse.

[En marge: Irritation du Premier Consul en voyant que quelques personnes
doutent de la réalité du complot.]

Si le Premier Consul avait été d'abord assez calme à l'aspect du nouveau
danger dont sa personne était menacée, il s'irrita profondément, en
voyant de quelles noires calomnies ce danger était l'occasion. Il se
demandait si ce n'était pas assez d'être en butte aux complots les plus
affreux, s'il fallait encore passer soi-même pour machinateur de
complots, pour envieux, quand on était poursuivi par la plus basse
envie, pour auteur de projets perfides contre la vie d'autrui, quand sa
propre vie courait les plus grands périls. Il fut saisi d'une colère que
chaque progrès de l'instruction ne cessa d'augmenter. Il mit à découvrir
les auteurs de la conspiration une sorte d'acharnement: non pas qu'il
tînt à garantir sa vie; il n'y pensait guère, tant il était confiant
dans sa fortune; mais il tenait à confondre l'infamie de ses
détracteurs, qui le présentaient comme l'inventeur des trames dont il
avait failli, et dont il pouvait encore devenir la victime.

[En marge: L'irritation du Premier Consul dirigée cette fois, non pas
contre les républicains, mais contre les royalistes.]

Ce n'était pas contre les républicains qu'il était le plus irrité cette
fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale, bien que
les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait obstinément aux
républicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci l'obstacle à tout le bien
qu'il projetait. Mais dans le moment, son indignation avait un autre
objet. Depuis son avénement au pouvoir, il avait tout fait pour les
royalistes: il les avait tirés de l'oppression et de l'exil; il leur
avait rendu la qualité de Français et de citoyens; il leur avait
restitué leurs biens autant qu'il l'avait pu; et cela malgré l'avis et
contre le gré de ses plus fidèles partisans. Pour rappeler les prêtres,
il avait bravé les préjugés les plus enracinés du pays et du siècle;
pour rappeler les émigrés, il avait bravé les alarmes de la classe la
plus ombrageuse, celle des acquéreurs de biens nationaux. Enfin il avait
investi quelques-uns de ces royalistes des fonctions les plus
importantes; il commençait même à les placer auprès de sa personne.
Quand on compare, en effet, l'état dans lequel il les avait trouvés au
sortir du régime de la Convention et du Directoire, et celui où il les
avait mis, on ne peut s'empêcher de reconnaître que jamais on ne fit
plus pour un parti, que jamais on ne fut protecteur plus généreux, dans
des vues de justice plus élevées, et que jamais une aussi noire
ingratitude ne paya une aussi noble conduite. Le Premier Consul était
allé pour les royalistes jusqu'à risquer sa popularité, et, ce qui est
pis, la confiance de tous les hommes sincèrement et honnêtement attachés
à la Révolution; car il avait laissé dire et croire qu'il songeait à
rétablir les Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les
royalistes avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre
en 1800; et ils voulaient aujourd'hui l'égorger sur une grande route; et
c'étaient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les
complots, qu'ils avaient ourdis eux-mêmes.

[En marge: Les conjurés sont unanimes pour déclarer qu'un prince doit
venir à Paris.]

C'est là le sentiment qui remplit promptement son âme ardente, et qui
produisit chez lui une réaction soudaine contre le parti coupable de
telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les
républicains dans cette occasion: sans doute il n'était pas fâché de
voir Moreau réduit à recevoir l'accablant bienfait de sa clémence; mais
il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa colère,
et il était résolu, comme il le disait, à ne leur accorder aucun
quartier. Les révélations qui suivirent ajoutèrent encore à ce
sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.

[En marge: Mars 1804.]

Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on
opéra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de
Lozier des détails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on
leur avait arrachés jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner pour
des assassins, se hâtèrent de raconter qu'ils étaient venus à Paris dans
la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus grands
seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et de
Rivière; et enfin ils déclarèrent positivement qu'ils devaient avoir un
prince à leur tête. Ils l'attendaient, disaient-ils, à chaque instant;
ils croyaient même que ce prince, tant attendu, devait faire partie du
dernier débarquement, de celui qui était annoncé pour février. On
répandait parmi eux que c'était le duc de Berry[29].

         [Note 29:

            _Extrait de la quatrième déclaration de Louis Picot devant
            le préfet de police_, 25 pluviôse (15 février).

         Tome II, page 398.

         A déclaré:

         Je suis débarqué avec Georges entre Dunkerque et la ville
         d'Eu. J'ignore s'il y a eu des débarquements antérieurs; il y
         en a eu deux depuis. Il était question d'un quatrième
         débarquement bien plus considérable, qui devait être composé
         de vingt-cinq personnes: de ce nombre devait être le duc de
         Berry. J'ignore si ce débarquement a eu lieu; je sais que
         Bouvet et le nommé Armand devaient aller chercher le prince.

            _Extrait du deuxième interrogatoire de Bouvet_, le 30
            pluviôse (20 février).

         Tome II, page 172.

         _Demande._ À quelle époque et de quelle manière croyez-vous
         que Moreau et Pichegru se soient concertés pour le plan que
         Georges était venu exécuter en France, et qui tendait au
         rétablissement des Bourbons?

         _Réponse._ Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau
         entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que
         sur la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau
         étayait de tous ses moyens un mouvement en France en leur
         faveur, que le plan fut vaguement arrêté: le rétablissement
         des Bourbons; les conseils travaillés par Pichegru; un
         mouvement dans Paris, et soutenu de la présence du prince;
         une attaque de vive force dirigée contre le Premier Consul;
         la présentation du prince aux armées par Moreau, qui,
         d'avance, devait avoir préparé tous les esprits.]

Les dépositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus précises,
plus concordantes, plus complètes. Le complot acquit aux yeux du Premier
Consul une funeste clarté. Il vit le comte d'Artois, le duc de Berry,
entourés d'émigrés, affiliés par Pichegru aux républicains, ayant à leur
service une troupe de sicaires, promettant même de se mettre à leur
tête pour l'égorger dans un guet-apens, qu'ils appelaient un combat
loyal, à armes égales. En proie à une sorte de fureur, il n'eut plus
qu'un désir, ce fut de s'emparer de ce prince qu'on devait envoyer à
Paris par la falaise de Biville. Cette vivacité de langage à laquelle il
se livrait, lors de la machine infernale, contre les jacobins, était
maintenant tournée tout entière contre les princes et les grands
seigneurs qui descendaient à un tel rôle.--Les Bourbons croient,
disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui des plus vils
animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la
terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne à Moreau sa faiblesse, et
l'entraînement d'une sotte jalousie; mais je ferai impitoyablement
fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma main. Je leur
apprendrai à quel homme ils ont affaire.--Tel était le langage qu'il ne
cessait de tenir pendant cette terrible procédure. Il était sombre,
agité, menaçant, et, signe singulier chez lui, il travaillait beaucoup
moins. Il semblait pour un moment avoir oublié Boulogne, Brest et le
Texel.

[En marge: Mission du colonel Savary à la falaise de Biville, pour
arrêter le prince dont on annonçait l'arrivée.]

[En marge: Fatale résolution du Premier Consul à l'égard du premier
prince qu'il pourra saisir.]

Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel Savary, sur le
dévouement duquel il se reposait entièrement. Le colonel Savary n'était
pas un méchant homme, quoi qu'en aient dit les détracteurs ordinaires de
tout régime déchu. Il possédait un esprit remarquable; mais il avait
vécu dans les armées, ne s'était fait de principes arrêtés sur rien, et
ne connaissait d'autre morale que la fidélité à un maître dont il avait
reçu les plus grands bienfaits. Il venait de passer quelques semaines
dans le Bocage, déguisé, et exposé aux plus grands périls. Le Premier
Consul lui ordonna de se déguiser de nouveau, et d'aller avec un
détachement de la gendarmerie d'élite, se poster à la falaise de
Biville. Ces gendarmes d'élite étaient à la gendarmerie ce que la garde
consulaire était au reste de l'armée, c'est-à-dire la réunion des
soldats les plus braves, les plus réguliers de leur arme. On pouvait les
charger des commissions les plus difficiles, sans craindre la moindre
infidélité. Quelquefois, pour un besoin imprévu du service, deux d'entre
eux partaient dans une voiture de poste, et allaient porter plusieurs
millions en or, au fond des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais
ils songeassent à trahir leur devoir. Ce n'étaient donc pas des
sicaires, comme on l'a prétendu, mais des soldats qui obéissaient à
leurs chefs avec une exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il
est vrai, sous un régime arbitraire, et avec les lois du temps. Le
colonel Savary dut prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les
revêtir d'un déguisement, les bien armer, et les conduire à la falaise
de Biville. Aucun des déposants ne doutait de la présence d'un prince
dans la troupe qui allait débarquer prochainement. On ne variait que sur
un point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte
d'Artois. Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet
de la falaise, d'attendre le débarquement, de s'emparer de tous ceux qui
en feraient partie, et de les transporter à Paris. La résolution du
Premier Consul était arrêtée; il était décidé à traduire devant une
commission militaire, et à faire fusiller sur-le-champ, le prince qui
tomberait dans ses mains. Déplorable et terrible résolution, dont on
verra bientôt les suites affreuses.--

[En marge: Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un prince
de Bourbon, veut pardonner à Moreau.]

[En marge: Le grand-juge Régnier envoyé auprès de Moreau pour provoquer
de sa part un acte de confiance.]

Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout autres
sentiments à l'égard de Moreau. Il le tenait à ses pieds, compromis,
déconsidéré; il voulait le traiter avec une générosité sans bornes. Il
dit au grand-juge, le jour même de l'arrestation: Il faut que tout ce
qui regarde les républicains finisse entre Moreau et moi. Allez
l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux Tuileries;
qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les égarements produits
par une jalousie, qui était plutôt celle de son entourage que la sienne
même.--Malheureusement, il était plus facile au Premier Consul de
pardonner, qu'à Moreau d'accepter son pardon. Tout avouer, c'est-à-dire
se jeter aux genoux du Premier Consul, était un acte d'abattement qu'on
ne pouvait guère attendre d'un homme, dont l'âme tranquille s'élevait
peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M. Fouché, s'il eût été encore
ministre de la police, qu'il aurait fallu charger du soin de voir
Moreau. Il était l'homme le plus capable, par son esprit familier et
insinuant, de s'introduire dans une âme fermée par l'orgueil et le
malheur, de mettre cet orgueil à l'aise, en lui disant avec une sorte
d'indulgence, dont seul il savait trouver le langage: Vous avez voulu
renverser le Premier Consul, mais vous avez succombé. Vous êtes son
prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne, et veut vous rendre votre
situation. Acceptez sa bonne volonté, ne soyez pas dupe d'une fausse
dignité, au point de refuser une grâce inespérée, qui vous replacera où
vous seriez, si vous n'aviez pas joué votre existence en conspirant.--Au
lieu de cet entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprès
de Moreau un honnête homme, qui, abordant l'illustre accusé avec tout
l'appareil de son ministère, fit échouer les bonnes intentions du
Premier Consul. Le grand-juge Régnier vint dans la prison, en simarre,
accompagné du secrétaire du conseil d'État, Locré. Il fit comparaître
Moreau, et l'interrogea longuement, avec de froids égards. Dans la
journée, Lajolais, arrêté, avait à peu près tout dit, quant à ce qui
concernait les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi
d'intermédiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, être allé à Londres,
avoir ramené Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau, tout cela
dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par les
sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations avec
Georges, qui, une fois avouées, auraient rendu sa version inadmissible.
Mais ce malheureux ignorait que les relations de Pichegru avec Georges,
et avec les princes émigrés, étant constatées d'une manière certaine par
d'autres dépositions, livrer seulement le secret des entrevues de Moreau
avec Pichegru, c'était établir un lien fatal entre Moreau, Georges et
les princes émigrés. Les dépositions de Lajolais suffisaient donc pour
mettre en évidence les torts de Moreau. La première chose à faire était
d'éclairer amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour
ne pas l'exposer à mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on
savait tout, l'amener à tout dire. Si l'on y eût ajouté le ton, le
langage qui pouvaient l'inviter à la confiance, peut-être on aurait
provoqué un moment d'abandon qui aurait sauvé cet infortuné. Au lieu
d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec
Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa
toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il
ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne l'avertit
point qu'il s'engageait dans un dédale de dénégations inutiles et
compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut donc point le
résultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui eût rendu possible un
acte de clémence aussi noble qu'utile.

[En marge: Moreau, ayant refusé de s'ouvrir au grand-juge, est livré à
la justice.]

[En marge: Longue attente du colonel Savary à la falaise de Biville.]

M. Régnier revint aux Tuileries pour rapporter le résultat de
l'interrogatoire de Moreau.--Hé bien, reprit le Premier Consul,
puisqu'il ne veut pas s'ouvrir à moi, il faudra bien qu'il s'ouvre à la
justice.--Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la dernière
rigueur, et déploya la plus extrême activité pour saisir les coupables.
Il songeait surtout à sauver l'honneur de son gouvernement,
très-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la réalité
du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans
cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu
compromettre et perdre le second général de la République. On prenait
tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne laissaient
aucun doute sur l'ensemble et les détails du plan, particulièrement sur
la résolution d'assaillir la voiture du Premier Consul entre Saint-Cloud
et Paris, sur la présence d'un jeune prince à la tête des conjurés, sur
l'arrivée de Pichegru pour se concerter avec Moreau, sur leurs
divergences de vues, sur les retards qui s'en étaient suivis, et qui
avaient amené leur perte à tous. On connaissait donc tous les faits,
mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont la présence aurait
convaincu les esprits les plus incrédules; on ne prenait pas le prince
tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa colère, voulait faire un
sanglant sacrifice. Le colonel Savary, placé à la falaise de Biville,
écrivait qu'il avait tout vu, tout vérifié sur les lieux mêmes, et qu'il
avait constaté la parfaite exactitude des révélations obtenues quant au
mode des débarquements, quant à la route mystérieuse frayée entre
Biville et Paris, quant à l'existence du petit bâtiment qui chaque soir
courait des bordées le long de la côte, et semblait toujours vouloir
s'approcher, sans s'approcher jamais. On avait lieu de croire que les
signaux convenus entre les conjurés, n'étant pas faits sur le sommet de
la falaise (parce qu'on ne les connaissait pas), ou bien des
avertissements ayant été envoyés de Paris à Londres, le nouveau
débarquement était contremandé ou au moins suspendu. Le colonel Savary
avait ordre d'attendre avec une imperturbable patience.

[En marge: Loi contre ceux qui donneront asile à Georges et à ses
complices.]

Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de Pichegru ou de
Georges. On avait failli les arrêter, mais chaque fois on les avait
manqués d'un instant. Le Premier Consul, qui ne ménageait pas les
moyens, résolut de présenter une loi, dont le caractère prouvera quelle
idée on se faisait, au sortir de la Révolution, des garanties des
citoyens, aujourd'hui si respectées. On proposa donc au Corps Législatif
une loi par laquelle tout individu qui recèlerait Georges, Pichegru et
soixante de leurs complices, dont on donnait le signalement, serait
puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la mort. Quiconque, les
ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les dénoncerait pas, serait
puni de six ans de fers. Cette loi formidable, qui ordonnait, sous peine
de mort, un acte barbare, fut adoptée, le jour même où elle avait été
présentée, sans aucune réclamation.

[En marge: Paris fermé pendant plusieurs jours.]

À peine était-elle rendue, qu'elle fut suivie de précautions non moins
rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurés, pourchassés de la
sorte, ne songeassent à prendre la fuite. Paris fut donc fermé. Tout le
monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir, pendant un
certain nombre de jours. Pour assurer l'exécution de cette mesure, la
garde à pied fut placée par détachements à toutes les portes de la
capitale; la garde à cheval fit des patrouilles continuelles le long du
mur d'octroi, avec ordre d'arrêter quiconque passerait par-dessus le
mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait s'enfuir. Enfin les matelots
de la garde, distribués dans des canots, stationnèrent sur la Seine,
pendant le jour et la nuit. Les courriers du gouvernement avaient seuls
la faculté de sortir, après avoir été fouillés, et reconnus de manière
qu'on ne pût s'y tromper.

[En marge: Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.]

[En marge: Dans sa disposition à ne rien ménager, le Premier Consul
traite M. de Markoff comme il avait traité lord Withworth.]

Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Révolution. Une
sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis du Premier
Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce qu'on avait
dit autrefois de l'ancien comité de salut public. Dirigeant la police
lui-même, il était instruit de tous ces propos, et son exaspération sans
cesse accrue le rendait capable des actes les plus violents. Il était
sombre, dur, et ne ménageait personne. Depuis les derniers événements il
ne dissimulait plus son humeur contre M. de Markoff; et la circonstance
présente fit éclater cette humeur d'une manière extrêmement fâcheuse.
Parmi les gens arrêtés se trouvait un Suisse, attaché, on ne sait à quel
titre, à l'ambassade de Russie, véritable intrigant, qu'il était peu
convenable à une légation étrangère de prendre à son service. À cette
inconvenance M. de Markoff avait ajouté l'inconvenance plus grande
encore de le réclamer. Le Premier Consul donna l'ordre de ne pas le
rendre, de le tenir plus à l'étroit qu'auparavant, et de faire sentir à
M. de Markoff toute l'indécence de sa conduite. À cette occasion il fut
frappé de deux circonstances, auxquelles jusque-là il n'avait pas pris
garde, c'est que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes émigrés,
était à Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de
Russie; qu'un nommé Vernègues, autre émigré attaché aux Bourbons,
envoyé par eux à la cour de Naples, se trouvait à Rome, et prenait la
qualité de sujet russe. Le Premier Consul fit demander à la cour de Saxe
le renvoi de M. d'Entraigues, à la cour de Rome l'arrestation immédiate
et l'extradition de l'émigré Vernègues, et réclama ces actes rigoureux
d'une manière péremptoire, qui ne laissait guère la faculté de répondre
par un refus. À la première réception diplomatique, il mit à une rude
épreuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis naguère la
roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort étrange que
des ambassadeurs eussent à leur service des hommes qui conspiraient
contre le gouvernement, et osassent encore les réclamer.--Est-ce que la
Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une supériorité, qui lui
permette de tels procédés? Est-ce qu'elle nous croit _tombés en
quenouille_, jusqu'au point de supporter de telles choses? Elle se
trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun prince sur la
terre.--

Dix ans auparavant, la bienveillante Révolution de quatre-vingt-neuf
était devenue la sanglante Révolution de quatre-vingt-treize, par les
provocations continuelles d'ennemis insensés. Un effet du même genre se
produisait en ce moment dans l'âme bouillante de Napoléon. Ces mêmes
ennemis se comportant avec Napoléon, comme ils s'étaient comportés avec
la Révolution, faisaient tourner du bien au mal, de la modération à la
violence, celui qui, jusqu'à ce jour, n'avait été qu'un sage à la tête
de l'État. Les royalistes, qu'il avait tirés de l'oppression, l'Europe,
qu'il avait essayé de vaincre par sa modération, après l'avoir vaincue
par son épée, tout ce qu'il avait, en un mot, le plus ménagé, il était
disposé à le maltraiter maintenant, en actes et en paroles. C'était une
tempête excitée dans une grande âme par l'ingratitude des partis, et
l'imprudente malveillance de l'Europe.

[En marge: Détresse des conjurés, poursuivis à outrance dans Paris.]

Une profonde anxiété régnait dans Paris. La terrible loi portée contre
ceux qui recèleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait
naître chez personne la basse résolution de les livrer; mais personne
aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons
laissés désunis, déconcertés par leurs divergences, erraient la nuit, de
maisons en maisons, payant quelquefois six à huit mille francs la
retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures. Pichegru,
M. de Rivière, Georges, vivaient dans d'affreuses perplexités. Ce
dernier supportait courageusement sa situation, habitué qu'il était aux
aventures de la guerre civile. D'ailleurs il ne se sentait pas abaissé;
il avait compromis autour de lui tout ce qu'il y avait de plus auguste,
et il songeait seulement à se tirer de ce mauvais pas, comme de tant
d'autres dont il était sorti heureusement, par son intelligence et son
courage. Mais ces membres de la noblesse française, qui avaient cru que
la France, ou tout au moins leur parti, allait leur ouvrir les bras, et
qui ne trouvaient que froideur, embarras ou blâme, étaient désolés de
leur entreprise. Ils sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet,
qui ne s'offrait plus sous les couleurs décevantes, que l'espérance du
succès prête à toutes choses. Ils sentaient l'indignité des relations
auxquelles ils s'étaient condamnés, en s'introduisant en France avec une
troupe de chouans. Pichegru, qui à des vices déplorables joignait
certaines qualités, le sang-froid, la prudence, une haute pénétration,
Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa première chute, il
était tombé dans le fond d'un abîme. Une première faute commise quelques
années auparavant, celle d'accepter de coupables relations avec les
Condés, l'avait conduit à devenir un traître, puis un proscrit.
Maintenant il allait être trouvé parmi les complices d'un guet-apens.
Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du vainqueur de la
Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il devina le sort qui
l'attendait, et s'écria qu'il était perdu. La familiarité de ces chouans
lui était odieuse. Il se consolait dans la société de M. de Rivière,
qu'il trouvait plus sage, plus sensé que les autres amis du comte
d'Artois, envoyés à Paris. Un soir, réduit au désespoir, il saisit un
pistolet, et allait se brûler la cervelle, lorsqu'il en fut empêché par
M. de Rivière lui-même. Une autre fois, privé de gîte, il eut une
inspiration qui l'honore, et qui honore surtout l'homme auquel il eut
recours dans le moment. Parmi les ministres du Premier Consul, se
trouvait un des proscrits du 18 fructidor: c'était M. de Marbois.
Pichegru n'hésita pas à venir, pour une nuit, frapper à sa porte, et lui
montrer de nouveau le proscrit de Sinnamari, demandant à un autre
proscrit de Sinnamari, devenu ministre du Premier Consul, de violer la
loi de son maître. M. de Marbois le reçut avec douleur, mais sans
inquiétude pour lui-même. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa
générosité, il le faisait à son tour au Premier Consul, en ne doutant
pas de son approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes
scènes, de voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les
autres: Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul.
Plus tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le
Premier Consul lui répondit par une lettre qui était une noble
approbation de sa généreuse conduite.

[En marge: Arrestation de Pichegru.]

Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier qui
avait été attaché à Pichegru trahit son secret, et le livra à la police.
La nuit, pendant que le général dormait, entouré des armes dont il ne se
séparait jamais, et des livres dont il faisait sa lecture accoutumée, la
lampe étant éteinte, un détachement de la gendarmerie d'élite pénétra
dans sa retraite, pour le saisir. Éveillé par le bruit, il voulut se
jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps, et se défendit quelques
minutes avec une grande vigueur. Bientôt vaincu, il se rendit, et fut
transporté au Temple, où devait finir de la manière la plus malheureuse
une vie jadis si brillante.

[En marge: Arrestation de MM. de Rivière et de Polignac.]

À peine était-il arrêté que M. Armand de Polignac, après lui M. Jules de
Polignac, et enfin M. de Rivière, poursuivis sans relâche, non pas
dénoncés, mais bientôt aperçus en changeant d'asile, furent saisis à
leur tour. Ces arrestations produisirent sur l'opinion un effet profond
et général. La masse des gens honnêtes, dénuée d'esprit de parti, fut
édifiée sur la réalité du complot. La présence de Pichegru, des amis
personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait plus de doute.
Apparemment ils n'avaient pas été amenés en France par la police,
cherchant à échafauder un complot. La gravité des dangers qu'avait
courus et que courait encore le Premier Consul, se révéla tout entière,
et on éprouva plus vivement que jamais l'intérêt que devait inspirer une
vie si précieuse. Ce n'était plus l'envieux rival de Moreau qui avait
voulu perdre ce général, c'était le sauveur de la France exposé aux
machinations incessantes des partis. Toutefois les malveillants, quoique
un peu déconcertés, ne se taisaient pas. À les entendre, MM. de
Polignac, de Rivière, étaient des imprudents, incapables de se tenir en
repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte d'Artois, et venus
uniquement pour voir si les circonstances étaient favorables à leur
parti. Mais il n'y avait là ni complot sérieux, ni péril menaçant, de
nature à justifier l'intérêt qu'on cherchait à inspirer pour la personne
du Premier Consul.

Il fallait, pour fermer la bouche à ces discoureurs, pour les confondre,
une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne serait guère
possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac, de Rivière,
Pichegru et Georges, qu'ils étaient à Paris en simples observateurs.
Cette dernière preuve devait être bientôt obtenue, grâce aux moyens
terribles employés par le gouvernement.

[En marge: Arrestation de Georges, effectuée le 9 mars.]

Georges, traqué par une multitude d'agents, obligé de changer de gîte
tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui était gardé par terre et
par eau, Georges devait finir par succomber. On était sur ses traces;
mais il est juste de reconnaître, à l'honneur du temps, que personne
n'avait consenti à le livrer, bien que le voeu de son arrestation fût
général. Ceux qui se hasardaient à le recevoir ne voulaient le cacher
que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il changeât de retraite.
Le 9 mars, vers l'entrée de la nuit, plusieurs officiers de paix
entourèrent une maison, devenue suspecte par les allées et venues de
gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait occupée, essaya d'en
sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il partit vers sept heures du
soir, et monta, près du Panthéon, dans un cabriolet conduit par un
serviteur de confiance, jeune chouan déterminé. Les officiers de paix
suivirent ce cabriolet en courant à perte d'haleine, jusqu'au carrefour
de Bussy. Georges pressait son compagnon de hâter le pas, lorsque l'un
des agents de la police, arrivé le premier, se jeta sur la bride du
cheval. Georges d'un coup de pistolet l'étendit roide mort à ses pieds.
Il s'élança ensuite du cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup
sur un autre agent, qu'il blessa grièvement. Mais, enveloppé par le
peuple, arrêté malgré ses efforts, il fut livré à la force publique,
accourue en toute hâte. On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible
Georges qu'on cherchait depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce
qui produisit dans Paris une joie générale. On vivait, en effet, dans
une sorte d'oppression dont on était maintenant soulagé. Avec Georges
venait d'être arrêté le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu à
peine le temps de faire quelques pas.

[En marge: Réponse audacieuse de Georges au moment de son arrestation.]

Georges fut conduit à la préfecture de police. La première émotion
passée, ce chef des conjurés était redevenu parfaitement calme. Il était
jeune et vigoureux; il avait les épaules larges, le visage plein, plutôt
ouvert et serein que sombre et méchant, comme son rôle aurait pu le
faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un poignard, et une
soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets de banque.
Interrogé immédiatement, il avoua, sans hésiter, son nom, et le motif de
sa présence à Paris. Il était venu, disait-il, pour attaquer le Premier
Consul, non pas en s'introduisant avec quatre assassins dans son palais,
mais en l'abordant ouvertement, en rase campagne, au milieu de sa garde
consulaire. Il devait agir en compagnie d'un prince français, qui se
proposait de venir en France, mais qui n'y était pas encore arrivé.
Georges était presque fier de la nature toute nouvelle de ce complot,
qu'il mettait beaucoup de soin à distinguer d'un assassinat. Cependant,
lui disait-on, vous avez envoyé Saint-Réjant à Paris, pour y préparer la
machine infernale.--Je l'ai envoyé, répondait Georges, mais je ne lui
avais pas prescrit les moyens dont il devait se servir.--Mauvaise
justification, qui prouvait bien que Georges n'était pas étranger à cet
horrible attentat! Du reste, sur tout ce qui concernait d'autres que
lui, ce hardi conjuré s'obstinait à se taire, répétant qu'il y avait
assez de victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre[30].

         [Note 30: _Extrait du premier interrogatoire de Georges par
         le préfet de police_, 18 ventôse (9 mars).

         Tome II, page 79.

         Nous, conseiller d'État, préfet de police, avons fait
         comparaître par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons
         interrogé ainsi qu'il suit:

         _Demande._ Que veniez-vous faire à Paris?

         _Réponse._ Je venais pour attaquer le Premier Consul.

         _D._ Quels étaient vos moyens pour attaquer le Premier
         Consul?

         _R._ J'en avais encore bien peu; je comptais en réunir.....

         _D._ De quelle nature étaient vos moyens d'attaque contre le
         Premier Consul?

         _R._ Des moyens de vive force.

         _D._ Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?

         _R._ Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul
         que lorsqu'il y aurait un prince français à Paris, et il n'y
         est point encore.

         _D._ Vous avez, à l'époque du 3 nivôse, écrit à Saint-Réjant,
         et vous lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il
         mettait à exécuter vos ordres contre le Premier Consul?

         _R._ J'avais dit à Saint-Réjant de réunir des moyens à Paris,
         mais je ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3
         nivôse.....


         _Extrait du deuxième interrogatoire de Georges Cadoudal_, 18
         ventôse (9 mars).

         Tome II, page 83.

         _Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?

         _Réponse._ Depuis environ cinq mois; je n'y suis point resté
         quinze jours en totalité.

         _D._ Où avez-vous logé?

         _R._ Je ne veux pas le dire.....

         _D._ Quel est le motif qui vous a amené à Paris?

         _R._ J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier
         Consul.

         _D._ Quels étaient vos moyens d'attaque?

         _R._ L'attaque devait être de vive force.

         _D._ Où comptiez-vous trouver cette force-là?

         _R._ Dans toute la France.

         _D._ Il y a donc dans toute la France une force organisée à
         votre disposition et à celle de vos complices?

         _R._ Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont
         j'ai parlé ci-dessus.

         _D._ Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?

         _R._ Une réunion de force à Paris. Cette réunion n'est pas
         encore organisée; elle l'eût été aussitôt que l'attaque
         aurait été définitivement résolue.

         _D._ Quel était donc votre projet et celui des conjurés?

         _R._ De mettre un Bourbon à la place du Premier Consul.

         _D._ Quel était le Bourbon désigné?

         _R._ Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu
         par nous pour Louis XVIII.

         _D._ Quel rôle deviez-vous jouer lors de l'attaque?

         _R._ Celui qu'un des ci-devant princes français, qui devait
         se trouver à Paris, m'aurait assigné.

         _D._ Le plan a donc été conçu et devait donc être exécuté
         d'accord avec les ci-devant princes français?

         _R._ Oui, citoyen juge.

         _D._ Vous avez donc conféré avec ces ci-devant princes en
         Angleterre?

         _R._ Oui, citoyen.

         _D._ Qui devait fournir les fonds et les armes?

         _R._ J'avais depuis long-temps les fonds à ma disposition: je
         n'avais pas encore les armes.....]

[En marge: Réponses de MM. de Rivière et de Polignac.]

[En marge: Certitude acquise qu'un prince devait venir à Paris.]

Après l'arrestation de Georges et ses déclarations, le complot était
avéré, le Premier Consul justifié; on ne pouvait plus répéter, comme on
le faisait depuis un mois, que la police inventait les conspirations
qu'elle prétendait découvrir; on n'avait plus qu'à baisser les yeux, si
on était du parti royaliste, en voyant un prince français promettre de
se rendre en France avec une bande de chouans, pour livrer une
soi-disant bataille sur une grande route. Il restait, à la vérité,
l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu. C'est possible, même
probable; mais mieux aurait valu tenir parole, que de promettre en vain
aux malheureux qui risquaient leur tête sur de telles assurances. Au
surplus, ce n'était pas seulement Georges qui annonçait un prince; les
amis de M. le comte d'Artois, MM. de Rivière et de Polignac tenaient le
même langage. Ils confessaient la partie la plus importante du projet.
Ils repoussaient loin d'eux l'idée d'avoir participé à un projet
d'assassinat; mais ils avouaient être venus en France pour quelque chose
qu'ils ne définissaient pas, pour une espèce de mouvement, à la tête
duquel devait figurer un prince français. Ils n'avaient fait que le
devancer, pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il était utile et
convenable qu'il arrivât[31]. Comme Georges, ces messieurs cherchaient à
s'excuser d'être trouvés en si mauvaise compagnie, en répétant qu'un
prince français devait être avec eux. Ce prince n'étant pas venu, ne se
proposant plus de venir, ils étaient assurés de ne pas le mettre en
péril, car il était couvert par toute la largeur de la Manche. Les
imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien
abrités, et qui payeraient peut-être de leur sang les projets conçus et
préparés à Londres.

         [Note 31: _Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivière
         par le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars).

         Tome II, page 259.

         _Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?

         _Réponse._ Il y a environ un mois.

         _D._ Par quelle voie êtes-vous venu de Londres en France?

         _R._ Par la côte de Normandie, sur un bâtiment anglais,
         capitaine Wright, à ce que je crois.

         _D._ Combien y avait-il de passagers, et quels étaient les
         passagers?

         _R._ Je ne sais pas.

         _D._ Vous savez que l'ex-général Pichegru et Lajolais
         faisaient partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules
         de Polignac?

         _R._ Cela ne me regardant pas, je l'ignore.

         .................

         _D._ Arrivé sur la côte où vous êtes débarqué, par quelle
         voie vous êtes-vous rendu à Paris?

         _R._ Tantôt à pied, et tantôt à cheval, par la route de
         Rouen, que j'ai été gagner................

         _D._ Quels sont les motifs de votre voyage et de votre séjour
         en cette ville?

         _R._ De m'assurer de l'état des choses, et de la situation
         politique et intérieure, afin d'en faire part aux princes,
         qui auraient jugé, d'après mes observations, s'il était de
         leur intérêt de venir en France, ou de rester en Angleterre.
         Je dois dire cependant que je n'avais point de mission
         particulière d'eux dans le moment; mais les ayant souvent
         servis avec zèle.................

         _D._ Quel a été le résultat des observations que vous avez
         faites sur la situation politique, sur le gouvernement, et
         sur l'opinion? Qu'auriez-vous marqué aux princes à ce sujet,
         si vous aviez pu leur écrire et vous rendre auprès d'eux?

         _R._ En générai, j'ai cru voir en France beaucoup d'égoïsme,
         d'apathie, et un grand désir de conserver la tranquillité.


         _Extrait du deuxième interrogatoire de M. Armand de
         Polignac_, 22 ventôse (13 mars).

         Tome II, page 239.

         Je suis débarqué sur les côtes de Normandie; après plusieurs
         séjours, j'ai logé près l'Isle-Adam, dans un endroit où se
         trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorière.

         Nous sommes venus à Paris ensemble, et avec quelques
         officiers à sa disposition.

         Lorsque je suis parti cette dernière fois de Londres, je
         savais quels étaient les projets du comte d'Artois; je lui
         étais trop attaché pour ne pas l'accompagner.

         Son plan était d'arriver en France, de faire proposer au
         Premier Consul d'abandonner les rênes du gouvernement, afin
         qu'il pût en saisir son frère.

         Si le Premier Consul eût rejeté cette proposition, le comte
         était décidé à engager une attaque de vive force, pour tâcher
         de reconquérir les droits qu'il regardait comme appartenant à
         sa famille.

         Je n'ignorais pas qu'il n'était pas encore prêt à tenter la
         descente lorsque je suis parti; si je l'ai devancé, c'est par
         désir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et
         mes amis.

         Lorsqu'il fut question d'un second débarquement, le comte
         d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il
         avait en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il
         désirait que j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à
         passer sur le premier bâtiment.

         Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai
         hautement déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le
         cachet de la loyauté, je me retirerais et repasserais en
         Russie...............

         _Demande._ Est-il à votre connaissance que le général Moreau
         voyait Pichegru et Georges Cadoudal?

         _Réponse._ J'ai su qu'il y avait eu une conférence
         très-sérieuse à Chaillot maison numéro six, où logeait
         Georges Cadoudal, entre ledit Cadoudal, le général Moreau, et
         Pichegru, ex-général.

         On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes
         ouvertures et explications, avait dit au général Moreau: Si
         vous voulez, je vous laisserai avec Pichegru, et alors vous
         finirez peut-être par vous entendre;

         Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes
         désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru
         paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que
         Moreau restait indécis, et faisait soupçonner des idées
         d'intérêts particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu
         d'autres conférences entre le général Moreau et l'ex-général
         Pichegru.

         _Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac
         devant le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars),
         _et cité dans l'acte d'accusation._

         Tome I, page 61.

            Interpellé.........

         A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce
         qu'on voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient
         naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en
         Hollande.

         Invité à expliquer le motif de ses craintes;

         Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une
         mission quelconque relative à un changement de gouvernement,
         il était question d'agir contre un seul individu, et que
         c'était le Premier Consul que le parti de Georges se
         proposait d'attaquer.]

[En marge: Résolution persistante du Premier Consul de frapper un prince
de Bourbon.]

Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait
sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les faire
trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues dans nos
codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les preuves
obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait à sa
sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, indulgent
alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les royalistes,
révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir le poids de
sa puissance. Il y avait dans son coeur, outre la vengeance, un autre
sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait tout haut, à tout
venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que Moreau ou Pichegru,
et même moins; que ces princes, se croyant inviolables, compromettaient
à leur gré une foule de malheureux de tout rang, et puis se mettaient à
l'abri derrière la mer; qu'ils avaient tort de tant compter sur cet
asile; qu'il finirait bien par en prendre un, et que celui-là il le
ferait fusiller comme un coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût
enfin à qui on avait affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas
plus peur de verser le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des
chouans; qu'il apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous
égaux à ses yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main
redoutable, en sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après
avoir été le plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir
le plus terrible.

[En marge: Les dispositions du Premier Consul peu combattues.]

Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul
Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette
désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes du
Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre en faveur, et qui,
porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins brouiller le
gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la nécessité d'un
exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas cruel, mais qui ne
savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il n'en fût devenu
l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de lui plaire quand il
l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. Fouché, qu'on avait trop
fait pour les royalistes, qu'à force de les bien traiter, on était allé
jusqu'à donner aux hommes de la Révolution des doutes fâcheux, et qu'il
fallait punir enfin, punir sévèrement et sans exception. Sauf le consul
Cambacérès, tout le monde flattait cette colère, qui, dans le moment,
n'avait pas besoin d'être flattée pour devenir redoutable, peut-être
cruelle.

[En marge: Grâce offerte et promise à Pichegru.]

Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour ne
montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors dans
l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il avait
voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en pensant à
la situation affreuse de ce général illustre, associé à des chouans,
exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais les
derniers restes de son honneur.--Belle fin, dit-il à M. Réal, belle fin
pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que les hommes de
la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps que je songe à
Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonder une colonie.
Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est de tous nos généraux
le plus capable d'y créer un grand établissement. Allez le trouver dans
sa prison, dites-lui que je lui pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à
Moreau, ni à ses pareils, que je veux faire sentir les rigueurs de la
justice. Demandez-lui combien il faut d'hommes et de millions pour
fonder une colonie à Cayenne; je les lui donnerai, et il ira refaire sa
gloire, en rendant des services à la France.--

M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand
celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on
voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune.
Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait
aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée
s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il avoua
que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son exil,
songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets. On verra
bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions du Premier
Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.

Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du
colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise
de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques
jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine Wright
paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait jamais au
rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que portait le
capitaine Wright attendissent un signal qu'on ne leur faisait pas, soit
que les nouvelles de Paris les engageassent à ne pas débarquer. Le
colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission se prolongeait
inutilement et sans but.

[En marge: Recherche sur la situation présente des princes de Bourbon.]

[En marge: Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc
d'Enghien.]

Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en
voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils
résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand et
Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille infortunée,
autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. On lui disait
que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait Varsovie; que M. le
comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à Londres; que les
princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors un seul, le
troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc d'Enghien, qui
vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de ce côté aussi
que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, cherchaient à fomenter
des intrigues. L'idée que ce jeune prince pouvait se servir du pont de
Strasbourg, comme le comte d'Artois avait voulu se servir de la falaise
de Biville, vint tout à coup à l'esprit du Premier Consul, et il résolut
d'envoyer sur les lieux un sous-officier de gendarmerie intelligent,
pour prendre des informations. On en avait un qui avait servi autrefois,
lorsqu'il était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se
déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des renseignements
sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.

Le sous-officier partit avec cette commission, et se rendit à
Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une
princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son
temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il satisfaisait
dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet britannique de se
rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la prévision du mouvement dont
MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la fausse espérance à leur
gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire prochainement la guerre
contre son pays, déplorable rôle qui avait déjà été le sien pendant
plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il connût le complot de
Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il l'ignorait. Il
s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même, disaient quelques
personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg. Il est certain que
ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que son père lui écrivît
de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus prudent, en termes assez
sévères[32]. Ce prince avait auprès de lui quelques émigrés attachés à
sa personne, notamment un certain marquis de Thumery.

         [Note 32: _Le prince de Condé au duc d'Enghien._

         Wanstead, le 16 juin 1803.

            MON CHER ENFANT,

            On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été
            faire un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez
            été qu'à Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu
            inutilement risquer votre vie et votre liberté: car, pour
            vos principes, je suis très-tranquille de ce côté-là; ils
            sont aussi profondément gravés dans votre coeur que dans
            les nôtres. Il me semble qu'à présent vous pourriez nous
            confier le passé, et, si la chose est vraie, ce que vous
            avez observé dans vos voyages.

            À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de
            titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où
            vous êtes pouvait être très-utile à beaucoup d'égards.
            Mais vous êtes bien près: prenez garde à vous, et ne
            négligez aucune précaution pour être averti à temps et
            faire votre retraite en sûreté, au cas qu'il passât par la
            tête du Consul de vous faire enlever. N'allez pas croire
            qu'il y ait du courage à tout braver à cet
            égard................

            _Signé_: LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.]

[En marge: Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.]

Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva déguisé,
et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de détails
dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de funestes
inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; qu'il
s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, pour
aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on présentait
comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui s'appelait d'un nom
que les Allemands, auteurs de ces rapports, prononçaient mal, et de
manière à faire croire que c'était le général Dumouriez. Ce personnage
était le marquis de Thumery, dont nous venons de citer le nom, et que le
sous-officier, trompé par la prononciation allemande, prit de bonne foi
pour le célèbre général Dumouriez. Il consigna ces détails dans son
rapport, écrit, comme on le voit, sous l'influence des illusions les
plus malheureuses, et envoyé sur-le-champ à Paris.

[En marge: Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec la
déposition d'un domestique de Georges.]

Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans la
nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins fatale
avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette déposition
du nommé Léridant, qui était le serviteur de Georges, arrêté avec lui.
Il avait résisté d'abord aux interrogations pressantes de la justice;
puis il avait fini par parler avec une sincérité qui semblait complète;
et il venait enfin de déclarer qu'en effet il y avait un complot, qu'un
prince était à la tête de ce complot, que ce prince allait arriver, ou
était même arrivé; que quant à lui, il avait lieu de le croire, car il
avait vu venir quelquefois chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien
vêtu, objet du respect général. Cette déposition, souvent répétée, et
chaque fois avec de nouveaux détails, avait été portée au Premier
Consul. Le rapport du sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis
au même instant, il se produisit dans sa tête le plus funeste concours
d'idées. Les absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue
présence d'un prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés
montraient tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres,
car la falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être
que le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à
Paris, et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps,
après quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui
achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration,
c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi
d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la
Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.
Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner par deux
célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si saine, si
forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences trompeuses. Il
fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par une recherche de
ce genre, surtout si une passion quelconque les dispose à croire ce
qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point les inductions sont
promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de la justice, qui
sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées si vite de
quelques coïncidences fortuites.

Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à
Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de
la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal M.
Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé
ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut de
très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du complot.
Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de Baden, le corps
germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il convoqua
sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois Consuls, des
ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait, quoiqu'il n'en
eût plus le titre. Il appela en même temps aux Tuileries les généraux
Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces messieurs, il avait pris
des cartes du Rhin, pour ordonner un plan d'enlèvement, et, ne trouvant
pas celles qu'il cherchait, il renversait confusément à terre toutes
les cartes de sa bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage,
incorruptible, dont il ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui
dictait ses lettres les plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce
jour-là pour quelques instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des
reproches très-peu mérités sur son absence, et continua son travail sur
la carte du Rhin dans un état d'émotion extraordinaire.

Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans ses
mémoires.

[En marge: Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement du
duc d'Enghien.]

[En marge: Opinion du consul Cambacérès.]

L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter de
la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse pour
la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le Premier
Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une
résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience. Son
collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement produirait
en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister ouvertement à
l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer tout ce
qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit pour le
dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence qu'elle ne
pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier Consul. Il fit
valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà bien grave
d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, même surpris
en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller chercher sur le
sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation de territoire, le
saisir quand il avait pour lui toutes les apparences de l'innocence, et
se donner à soi toutes les apparences d'un abus odieux de la force; il
conjura le Premier Consul, pour sa gloire personnelle, pour l'honneur de
sa politique, de ne pas se permettre un acte qui replacerait son
gouvernement au rang de ces gouvernements révolutionnaires, dont il
avait mis tant de soin à se distinguer. Il insista enfin plusieurs fois
avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme
moyen, d'attendre que ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le
territoire français, pour lui appliquer alors les lois du temps, dans
toute leur rigueur. Cette proposition ne fut point admise. On répondit
qu'il ne fallait plus espérer que le prince destiné à s'introduire par
la Normandie ou par le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains,
inévitables, quand déjà Georges et tous les agents de la conspiration
étaient arrêtés; que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait
à Ettenheim, on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on
acquerrait ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que
dès lors on pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que
souffrir patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés
conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus dangereuse
des impunités; que les Bourbons et leurs partisans recommenceraient tous
les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour une, tandis qu'en frappant
un grand coup, on rentrerait ensuite dans le système de clémence naturel
au Premier Consul; que les royalistes avaient besoin d'un
avertissement; que, relativement à la question de territoire, il fallait
donner à ces petits princes allemands une leçon comme à tout le monde;
que, du reste, c'était rendre un service au grand-duc de Baden, que de
prendre le prince sans le lui demander, car il lui serait impossible de
refuser l'extradition à une puissance comme la France, et il serait mis
au ban de l'Europe pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne
s'agissait, après tout, que de s'assurer de la personne du prince, de
ses complices, de ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait
faire quand on le tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et
le degré de sa culpabilité.

Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il
écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé
sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à M.
Cambacérès de sa résistance.--Je sais, dit-il, le motif qui vous fait
parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie; mais je ne
me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire trembler ces
gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.--

[En marge: Ordres donnés pour l'enlèvement.]

L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne
s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire connaître
que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus de valeur que
celui de tout autre personnage illustre de la République, cette idée et
d'autres dans lesquelles le calcul, la vengeance, l'orgueil de sa
puissance, avaient une part égale, le dominaient violemment. Il donna
les ordres immédiatement. En présence du général Berthier, il prescrivit
aux colonels Ordener et Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir.
Le colonel Ordener devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec
lui 300 dragons, quelques pontonniers et plusieurs brigades de
gendarmerie, pourvoir ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter
une somme d'argent, afin de n'être point à charge aux habitants, passer
le fleuve à Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever
le prince et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un
autre détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se
porter par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce
que l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel
Caulaincourt devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui
présenter une note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de
commettre. L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces
rassemblements d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les
dissiper lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et
secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le
gouvernement badois.

Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers chargés
de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine d'expliquer
quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni ce qu'il
voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes qui
obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que des
relations de naissance attachaient à l'ancienne famille royale, et
particulièrement aux Condés, était profondément triste, bien qu'il n'eût
pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût bien loin de prévoir
l'horrible catastrophe qui se préparait. Le Premier Consul ne parut pas
y prendre garde, et leur enjoignit à tous de se mettre en route au
sortir des Tuileries.

[En marge: Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.]

Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq
jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec
toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le Rhin,
surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant qu'aucune
nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui avait reçu
antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment même n'eut
point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa personne, se
trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume d'habiter à
Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il voulut d'abord
se défendre, mais il en comprit bientôt l'impossibilité. Il se rendit,
déclara lui-même son nom à ceux qui le cherchaient sans le connaître,
et, avec un vif chagrin de perdre sa liberté, car l'étendue du péril lui
était encore inconnue, il se laissa conduire à Strasbourg, et enfermer
dans la citadelle.

[En marge: On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni
le général Dumouriez.]

On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se
procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni
aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver
l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on avait trouvé le marquis
de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance. Le rapport
contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé immédiatement
à Paris.

[En marge: Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la
conspiration.]

Le résultat de l'expédition aurait dû éclairer le Premier Consul, et ses
conseillers, sur la témérité des conjectures qu'on avait formées.
L'erreur surtout commise au sujet du général Dumouriez était fort
significative. Voici les idées qui s'emparèrent malheureusement du
Premier Consul, et de ceux qui pensèrent comme lui en cette
circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en
coûtait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des
imprudents et des fous toujours prompts à se compromettre à leur suite.
Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer à provoquer un
rire de mépris de la part des royalistes, en relâchant le prince après
l'avoir enlevé. Ils ne manqueraient pas de dire qu'après s'être rendu
coupable d'une étourderie en l'envoyant prendre à Ettenheim, on avait eu
peur de l'opinion publique, peur de l'Europe; qu'en un mot, on avait eu
la volonté du crime, mais qu'on n'en avait pas eu le courage. Au lieu de
les faire rire, il valait mieux les faire trembler. Ce prince, après
tout, était à Ettenheim, si près de la frontière, dans des circonstances
pareilles, pour quelque motif apparemment. Était-il possible qu'averti
comme il l'avait été (et des lettres trouvées chez lui le prouvaient),
était-il possible qu'il restât si près du danger, sans aucun but? qu'il
ne fût pas complice à quelque degré, du projet d'assassinat? Dans tous
les cas, il était certainement à Ettenheim, pour seconder un mouvement
d'émigrés dans l'intérieur, pour exciter à la guerre civile, pour porter
encore une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les
autres, étaient punis de peines sévères par les lois de tous les temps:
il fallait les lui appliquer.

[En marge: Le prince envoyé à Paris, et livré à une commission
militaire.]

Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit à lui-même,
et qu'on lui répéta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme
celui que nous avons rapporté; il y eut des entretiens fréquents, entre
le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne sortait pas
de cette funeste idée: les royalistes sont incorrigibles; il faut les
terrifier. On ordonna donc la translation du prince à Paris, et sa
comparution devant une commission militaire, pour avoir cherché à
exciter la guerre civile, et porté les armes contre la France. La
question ainsi posée était résolue d'avance, d'une manière sanglante. Le
18 mars le prince fut extrait de la citadelle de Strasbourg, et conduit
sous escorte à Paris.

Au moment où ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul voulut
être seul.

Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison, retraite
où il était plus assuré de trouver l'isolement et le repos. Excepté les
Consuls, les ministres et ses frères, il n'y reçut personne. Il s'y
promenait seul des heures entières, affectant sur son visage un calme
qui n'était pas dans son coeur. La preuve de ses agitations est dans
son oisiveté même, car il ne dicta presque pas une lettre, pendant les
huit jours de son séjour à la Malmaison, exemple d'oisiveté unique dans
sa vie: et cependant Brest, Boulogne, le Texel, occupaient, quelques
jours avant, toute l'activité de sa pensée! Sa femme, qui était
instruite, comme toute sa famille, de l'arrestation du prince, sa femme,
qui, avec cette sympathie dont elle ne pouvait se défendre pour les
Bourbons, avait horreur de l'effusion du sang royal, qui, avec cette
prévoyance du coeur propre aux femmes, apercevait peut-être dans un acte
cruel des retours de vengeance possibles contre son époux, contre ses
enfants, contre elle-même, sa femme fondant en larmes lui parla
plusieurs fois du prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa
perte ne fût résolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil
à comprimer les mouvements de son coeur, généreux et bon, quoi qu'en
aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait ces
larmes, dont il craignait l'effet sur lui-même. Il répondait à madame
Bonaparte, avec une familiarité qu'il cherchait à rendre dure: Tu es une
femme, tu n'entends rien à ma politique; ton rôle est de te taire.--

Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 à
Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu'à cinq heures à la barrière de
Charenton, gardé dans sa voiture par l'escorte qui l'accompagnait[33].
Il y avait en cette fatale occurrence quelque confusion dans les ordres,
parce qu'il y avait quelque agitation dans ceux qui les donnaient.

         [Note 33: Il vient de paraître un écrit excellent, sur la
         catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarède de Fayet. Les
         recherches consciencieuses et pleines de sagacité qui
         distinguent ce morceau d'histoire spéciale, doivent lui
         mériter la plus grande confiance. M. Nougarède de Fayet dit
         que le prince fut conduit à la porte du ministère des
         affaires étrangères