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Title: Napoléon et Alexandre Ier (2/3) - L'alliance russe sous le premier Empire
Author: Vandal, Albert, 1853-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon et Alexandre Ier (2/3) - L'alliance russe sous le premier Empire" ***

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de France (BnF/Gallica)



NAPOLÉON
ET
ALEXANDRE Ier



TOME SECOND



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en décembre 1892.



DU MÊME AUTEUR:

Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. I.
_De Titsit à Erfurt_. 3e _édition_. Un volume in-8° avec portraits. Prix
8 fr.

Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e _édition_. Un volume in-8°. Prix 8
fr. (_Couronné par l'Académie française, prix Bordin_.)

Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
de Villeneuve_ (1728-1741). Un volume in-8°. Prix 8 fr.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANClÈRE, 8.



NAPOLÉON
ET
ALEXANDRE Ier


L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE


II

1809.--LE SECOND MARIAGE DE NAPOLÉON
DÉCLIN DE L'ALLIANCE

PAR

ALBERT VANDAL

_Troisième Édition_

[Illustration:]


PARIS

LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

1894



NAPOLÉON
ET
ALEXANDRE Ier



CHAPITRE PREMIER

LE LENDEMAIN D'ERFURT


Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir
d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre
l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles
victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question
polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est à ses yeux
la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets
ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à
s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de
l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion
réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante
sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à
Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats
incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon
s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de
Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse;
protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par
Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de
la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le
concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre
encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner.



I

A Tilsit, Alexandre Ier avait dit à Napoléon: «Je serai votre second
contre l'Angleterre.» A Erfurt, il lui avait renouvelé ce serment, en
termes solennels, par traité, et les deux empereurs s'étaient promis de
vaincre ensemble celle qu'ils avaient désignée «comme leur ennemie
commune et l'ennemie du continent[1]». Ils offriraient d'abord la paix à
l'Angleterre, la sommeraient de reconnaître la part que l'un et l'autre
s'étaient faite dans l'Europe transfigurée. Si l'adversaire refusait,
ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes
leurs forces jusqu'à ce qu'elle eût procuré la paix dont ils avaient à
l'avance arrêté les bases. Toutefois, ayant posé ce principe, ils
n'avaient réussi qu'imparfaitement à en déduire l'application sous forme
d'engagements précis et de règles communes; en réalité, si leurs
volontés tendaient encore au même but, elles ne s'accordaient plus sur
les moyens de l'obtenir, et bien différente était la conception que l'un
et l'autre se faisaient de l'avenir. Napoléon ne voyait que la guerre
pour conquérir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la
consécration de ses conquêtes; Alexandre espérait que la paix viendrait
à lui, sans qu'il eût à la forcer par des opérations compromettantes.
Napoléon se traçait un plan tout d'action, comportant des mouvements
précipités, multiples, à exécuter successivement dans toutes les parties
de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goûter dès à présent
en repos les avantages acquis, d'assister aux événements plutôt que d'y
participer, et, en face de l'Europe où partout les haines restaient
ardentes et les passions inapaisées, se plaisait au rêve d'une politique
contemplative.

[Note 1: Préambule du traité d'Erfurt, DE CLERCQ, _Traités de la
France_, II, 284.]

Après l'entrevue du Niémen, assuré momentanément de l'alliance russe,
qui interrompait le cours des coalitions, Napoléon avait cru pouvoir se
retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et
l'accabler d'événements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance,
emporté par son imagination, perdant le sentiment du réel et du
possible, il avait voulu étreindre et soulever l'Europe, enrôler partout
les forces vives des nations, accaparer toutes les armées, toutes les
flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les
points du globe où cette puissance pouvait être abordée et saisie. Dans
cet élan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqué: une
fausse manœuvre avait fait échouer toutes ses combinaisons et en avait
démontré l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une
action à sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage
d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait
commencé contre les usurpations de la force la revanche du droit et de
la justice. En Espagne, la dynastie s'était livrée; la nation, violentée
dans son indépendance sans être maintenue par des masses suffisantes,
s'était levée contre le conquérant: elle avait détruit l'une de ses
armées, rejeté les autres au pied des Pyrénées, ouvert la Péninsule aux
Anglais, reporté sur terre, à nos côtés, la guerre que Napoléon s'était
flatté d'étendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui
fallait avant tout se relever de cet échec qui avait porté à son
prestige un coup désastreux et qui était apparu à tous ses ennemis comme
un signal de délivrance. Plus l'atteinte avait été sensible, plus il
importait que le châtiment fût exemplaire et prompt. Napoléon ira donc
tout d'abord en Espagne et y ramènera les Français: il veut de sa
personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa
fortune, qui a créé derrière lui un ardent foyer de haine et de révolte,
une résistance populaire, acharnée, fanatique, et qui s'est faite la
Vendée de l'Europe.

Cette guerre en avait engendré une autre, puisque la maison d'Autriche,
après avoir tremblé pour elle-même au premier bruit de l'attentat de
Bayonne et précipitamment reconstitué ses forces, cédait maintenant à la
tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la résolution
de se faire elle-même l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de
1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connaître cette décision, Napoléon
la pressentait; il prévoyait le cas où, après une courte expédition en
Espagne, il aurait à se retourner contre l'Autriche et à se mesurer avec
un deuxième adversaire.

Il avait créé lui-même cette situation, ayant fourni à l'Autriche, par
les événements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour
attaquer. Néanmoins, si responsable qu'il fût de la guerre nouvelle qui
grondait en Allemagne, il souhaitait passionnément de l'éviter. Non
qu'il craignît les généraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne
s'étaient-ils point connus et mesurés à Marengo, à Ulm, à Austerlitz?
Cent combats, cent victoires, avaient attesté la supériorité de ses
armes, et si l'Autriche disposait momentanément d'effectifs plus
nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-même, en son
aptitude à découvrir et à créer des ressources, pour redouter
sérieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les
difficultés et les périls de tout ordre où le jetterait une campagne de
plus en Europe, même couronnée d'un éclatant succès. À l'intérieur, elle
achèverait de lui aliéner l'opinion, unanime à blâmer son entreprise
d'Espagne; elle augmenterait le sourd mécontentement qui de toutes parts
couvait contre lui; elle prouverait définitivement aux Français que son
règne était la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si
l'Autriche s'affirmait irréconciliable en descendant pour la quatrième
fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible
hostilité, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer
peut-être, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant
nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et
de raison, Napoléon comprenait le danger de bouleverser davantage
l'ancien édifice européen, de briser l'imposante monarchie qui en avait
été longtemps la clef de voûte. Cette destruction apparaîtrait comme un
défi de plus aux royautés légitimes; elle ajouterait à l'inquiétude, à
l'exaspération générales; en particulier, elle risquerait de nous
brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait nécessaire
de faire appel à toutes les activités disponibles, d'ameuter toutes les
ambitions. Les Polonais du duché de Varsovie seraient les premiers à
nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la
réunion à leur État des provinces que l'Autriche avait naguère ravies à
leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette
quasi-restauration réveillerait les alarmes du troisième copartageant,
soulèverait entre la France et la Russie une question mortelle à
l'entente. Napoléon voulait donc s'épargner la nécessité de vaincre
l'Autriche, parce qu'il se sentait exposé à ne remporter sur elle que de
funestes triomphes et qu'il appréhendait, non les chances, mais les
suites de la lutte.

Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait à la
guerre que devant la certitude d'être écrasée; il désirait lui en
imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'éclat, de
sévérité et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la
Russie. À ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement à
une crise européenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'était pas à
présumer que l'Autriche, si animée, si haineuse qu'elle fût, pût
s'exposer de gaieté de cœur, sans avoir été provoquée ni directement
menacée, à périr broyée entre la France et la Russie. De sa part, une
prise d'armes contre Napoléon isolé ne serait qu'une dangereuse
témérité; une rupture avec la France assistée de la Russie serait un
acte de démence impossible à supposer. Si donc, pensait Napoléon, la
cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas à
la fermeté d'Alexandre dans le système français, c'est qu'elle escompte
tout au moins la neutralité de ce monarque. L'attitude d'Alexandre à
Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette sécurité. Au fond du
cœur, Napoléon ne pardonnait pas à son allié de s'être aveuglé alors sur
des intentions déjà suspectes, de s'être obstinément refusé, en nous
promettant par traité secret son assistance contre toute agression, à
prendre dès à présent vis-à-vis de l'adversaire le ton de la rigueur et
de la menace[2]. Sans savoir que Talleyrand avait livré à l'Autriche le
secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et précipité
ainsi les résolutions guerrières, il ne se dissimulait pas que
l'entrevue avait mal rempli son objet et laissé subsister le danger.
Néanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les préparatifs
hostiles continuaient, se rendrait enfin à l'évidence, consentirait à
accentuer son langage, «à montrer les dents[3]», exercerait à Vienne une
pression assez forte pour imposer un désarmement. En quittant à Erfurt
le général de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait
laissé pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment
ouverts sur l'Autriche, de lui dénoncer tout acte inquiétant, tout
mouvement plus prononcé, de l'amener à y répondre par des réunions de
troupes sur la frontière de Galicie, par des concentrations effectuées à
grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop répéter que l'empereur
Napoléon, en s'éloignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est
confié en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne
et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut
qu'elle soit non seulement réelle, mais apparente, qu'elle s'affirme et
s'atteste par des démonstrations extérieures. À l'aide de ces
raisonnements et de ces instances, Napoléon espérait réparer sa
demi-défaite d'Erfurt, reprendre en sous-œuvre le projet avorté et
enchaîner l'Autriche par le bras de la Russie.

[Note 2: Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.]

[Note 3: _Documents inédits_.]

En même temps, il se flattait d'être à lui-même sa ressource: pour
immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il
comptait sur le spectacle d'activité et d'irrésistible énergie qu'il
donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur François, chez
tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre
nous, c'était une opinion répandue que la guerre d'Espagne absorberait
longtemps notre attention et nos forces, que de longues années n'en
verraient pas la fin. Que cette guerre présumée interminable s'achève en
trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balayée, les Anglais
jetés à la mer, le roi Joseph remis sur son trône et le pays plié à nos
volontés, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve
en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche
ne tiendront pas devant cette réapparition. On la verra s'humilier,
rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et
d'accepter des garanties. Si Napoléon veut frapper vite et fort en
Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de
ses victoires un contre-coup accablant au delà du Rhin, et il espère que
la soumission de la Péninsule assurera indirectement la tranquillité de
l'Allemagne.

L'Espagne domptée, l'Autriche comprimée, Napoléon se trouvera dans la
position où il avait espéré se placer au commencement de 1808; il
disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prospérité
et de puissance, il pourra enfin négocier utilement la reddition de sa
rivale. S'il s'est prêté aux tentatives de paix immédiate concertées à
Erfurt, il ne croit guère à leur succès tant que la révolte espagnole et
le soulèvement de l'Autriche, en laissant à nos ennemis des alliés et
des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il
entend cependant ne pas rompre les pourparlers dès qu'il en aura
constaté l'inutilité présente; il les fera durer, trainer, afin de
retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succès militaires et
diplomatiques auront remontré à l'Angleterre la nécessité de céder. Si
elle s'obstine malgré tout à la lutte, alors le moment sera venu de
recourir à ces entreprises écrasantes et gigantesques que Napoléon a
ajournées plutôt qu'exclues et qui demeurent invariablement à
l'arrière-plan de sa pensée. Pour les exécuter, il se réserve dès à
présent quelques moyens, susceptibles de se développer par la suite. Il
ne porte pas au delà des Pyrénées toutes les forces qu'il a retirées
d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut
reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques
cette menace permanente. D'autres corps sont dirigés vers les côtes de
Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y
prêtent, à inquiéter les ennemis dans la Méditerranée, à prendre contre
eux des postes, des bases d'offensive, à tenter de hardis coups de main,
jusqu'au jour où d'autres armées, rendues disponibles par la cessation
des guerres en Europe, mises à bord de nos escadres reconstituées, iront
atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa
puissance, aux colonies, dans l'Amérique, dans l'Orient surtout et dans
la vallée du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre,
Napoléon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis;
l'enivrant d'espérances, le fascinant de son génie, l'enveloppant de sa
ruse, il se subordonnera plus étroitement cet allié, l'entraînera à sa
suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au delà
des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conçoit
d'autres, qu'il gradue suivant les nécessités de la lutte et qu'il étage
dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en
armes, le spectacle de l'Allemagne pacifiée, le blocus continental
aggravé, les ports européens plus strictement fermés, auront sans doute
raison de leur constance: si les Anglais résistent à tant
d'avertissements et d'atteintes, il restera à l'Empereur, pour achever
leur désastre, à déchaîner contre eux sur la Méditerranée et l'Orient
une tempête d'événements.

       *       *       *       *       *

C'était à tort toutefois qu'après avoir acheté la connivence passive
d'Alexandre, Napoléon fondait encore quelque espoir sur son concours, et
les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne répondaient guère à
cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme à son action que la paix
avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapprochées
et étroitement marquées. Désormais, il était inébranlablement résolu à
se confiner dans le cercle des intérêts individuels et particuliers de
la Russie, à ne s'en plus écarter; il se bornerait à terminer les deux
guerres qui lui étaient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt
avait à l'avance prévu et spécifié les résultats, à arracher la Finlande
aux Suédois et aux Turcs les Principautés. Encore eût-il préféré devoir
ces conquêtes à la résignation des vaincus plutôt qu'à des efforts
renouvelés, s'épargner la nécessité de combattre à nouveau et de verser
le sang. En Finlande, une trêve avait été conclue, mais l'inflexibilité
du roi Gustave IV, poussée jusqu'à la déraison, ne permettait point
d'espérer qu'il consentît au sacrifice d'une province avant d'avoir
épuisé ses dernières ressources. De ce côté, Alexandre prévoyait que ses
armes auraient à porter des coups sensibles et peut-être accablants. En
Orient, il s'était engagé vis-à-vis de Napoléon à ne reprendre les
hostilités qu'après trois mois; il emploierait ce temps à négocier avec
les Turcs, à réunir un congrès, à tenter un essai de pacification sur la
base de la cession des Principautés. Si la Porte se refusait à cet
abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses
forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour
menacer la frontière autrichienne et faire au profit de Napoléon la
police de l'Allemagne. En général, dans les questions où les termes et
l'esprit des traités réclamaient sa coopération, il s'acquitterait en
procédés courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un
inépuisable contingent de paroles aimables, de déclarations tendres, de
professions enthousiastes, mais en tout accorderait à Napoléon l'amitié
du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les
Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne
participerait plus autrement à une lutte où il ne se reconnaissait qu'un
intérêt secondaire. Quant à reprendre les vastes projets dont on s'était
entretenu l'an passé, à remettre en question le démembrement de la
Turquie, il s'était fait une règle de demeurer sourd à toute suggestion
de ce genre[4]. À jamais, il avait détaché son esprit de ces conceptions
tentatrices et décevantes, et définitivement il avait laissé retomber le
voile sur les perspectives qui l'avaient un instant ébloui. Au dehors,
il s'interdisait désormais d'avoir de l'imagination.

[Note 4: Rapport n° 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Pour lui, le roman de l'alliance était fini; dans cet accord, il ne
voyait plus qu'une opération où il entendait soigneusement limiter ses
risques et réaliser des bénéfices prévus et évalués à l'avance; ces
résultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute
entreprise extérieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans
ses frontières mieux tracées et largement étendues.

Son ambition se tournait vers l'intérieur, et c'était là maintenant
qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate
s'était proposé de marquer son règne par des innovations bienfaisantes,
d'initier plus complètement son peuple à la civilisation européenne, de
relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et où
Pierre le Grand n'avait créé qu'une puissance, de faire une nation. Ce
projet généreux avait enchanté sa jeunesse; plus tard, dans les années
qui avaient suivi son avènement, il s'était composé un ministère secret,
un conseil intime avec lequel il aimait à s'entretenir et à raisonner de
la réforme; mais son ardeur spéculative n'avait abouti alors qu'à de
rares et incomplètes mesures; c'était surtout pour lui le délassement
d'autres travaux, un moyen de se reposer de la réalité dans le rêve. Il
avait le cœur d'un réformateur, il n'en avait point le caractère:
toujours, devant l'immensité et les difficultés de la tâche, ses
résolutions avaient faibli; il lui avait manqué l'énergie nécessaire
pour se mettre à l'œuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant
qu'un homme lui était apparu dans lequel il avait reconnu ses propres
aspirations, mieux définies, plus précises, plus susceptibles de se
traduire sous une forme concrète et tangible. À mesure qu'il connaissait
davantage Spéranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce
ministre sorti du peuple, étranger à tout esprit de caste, pourrait le
compléter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur,
Spéranski avait de plus la faculté et le besoin d'agir, la vaillance
allègre qu'il faut pour s'attaquer aux préjugés, pour guerroyer contre
les abus, la persévérance dans l'effort et la volonté d'aboutir. Appuyé
sur lui, Alexandre espérait réaliser l'œuvre à laquelle il mettait sa
gloire. Dans les années qui vont suivre, il ne cessera d'élever
Spéranski; sous le titre de secrétaire du conseil d'empire, il en fera
une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative
et de proposition. Désormais, une étroite intimité de pensée, une
parfaite unité de vues, une collaboration de tous les instants
s'établissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de
Spéranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conçoit ou exécute.

Spéranski n'avait qu'en politique intérieure le goût des expériences
hardies et risquées; il poussait son maître à s'absorber dans les soins
de l'administration et pensait que la Russie devait se régénérer
elle-même avant de s'épandre au dehors. Il appréciait pourtant et
voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un
instrument de conquête qu'un moyen d'éducation. Par elle, il espérait
nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre
lui-même en mesure d'étudier nos lois, nos institutions, ceux qui en
avaient été les auteurs, la nation enfin qui avait soulevé le monde par
ses idées avant de le bouleverser par ses armes. À Erfurt, il s'était
montré attentif, curieux, interrogateur: il eût voulu tout connaître de
la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait
de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la méthode de Bonaparte.
Alexandre lui-même, moins ami de l'Empereur que par le passé, décidé à
se raidir contre les exigences et les séductions de sa politique,
restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et
l'ordre intérieur des États. Il demeurait sous l'impression des instants
passés à Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples
donnés, des enseignements que Napoléon lui avait dispensés avec une
verve prodigue, le recherchait et l'obsédait; il subissait encore
l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pensée. De là, chez le
Tsar et son ministre, une propension invincible à se chercher en France
des sujets d'étude et d'imitation; de là l'empreinte que portent leurs
créations diverses, leur sénat, leur conseil d'empire, leurs
institutions judiciaires, administratives, financières, scolaires,
toutes d'origine napoléonienne, inspirées de l'esprit latin et
brusquement implantées sur un sol mal préparé à les recevoir. À mesure
qu'Alexandre s'éloigne moralement du conquérant, il s'attache à étudier
de plus près en Napoléon le législateur, le constructeur d'État: il
cherche à lui emprunter ses secrets, ses procédés, et, pour transformer
la Russie, se met à l'école du glorieux despote qui a refait la France.

Tout entier à cette œuvre de réorganisation et de progrès, Alexandre
n'avait qu'une crainte, c'était que les affaires de l'Europe, dont il
entendait autant que possible se départir, vinssent le réclamer et le
reprendre. Il n'échapperait pas à cette diversion si la guerre, confinée
aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du
continent, entre la France et l'Autriche. Aussi désirait-il prolonger la
paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la
tranquillité présente et de la sécurité à venir de la Russie. Non qu'il
tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe: il le haïssait
en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier
n'aboutirait qu'à l'aggraver, à faire peser plus durement sur tous la
loi du vainqueur. Puis, l'entrée en campagne de l'Autriche le mettrait
dans le cas de tenir les engagements défensifs qu'il avait contractés
avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du
Danube. Il lui faudrait se soustraire à une obligation positive ou
participer à de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa
conscience. Son vœu sincère était donc que l'Autriche s'apaisât.
Seulement, persistant à s'abuser sur le caractère des armements exécutés
dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement
d'une nation qui se croit menacée et se met instinctivement en défense.
Il restait convaincu qu'à la brusquer et à la malmener il ne gagnerait
rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant disposé à la
guerre, il s'épargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux
Autrichiens, à Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de
cordialité, il répugnait à changer de ton vis-à-vis d'eux et se
persuadait toujours qu'il les déterminerait à désarmer, à abjurer toute
pensée d'offensive, en leur répétant qu'il ne permettrait à personne de
les attaquer.

Si la cour de Vienne continuait, malgré ces paroles réconfortantes, à
provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en
médiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses
intérêts et le soin de sa dignité au monarque qui l'aurait toujours
ménagée, à celui qui aimait à se poser en arbitre chevaleresque des
différends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins
d'être le souverain d'un puissant État que le premier gentilhomme
d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours à la menace qu'à la
dernière extrémité; il craignait, s'il se prêtait trop tôt et trop
docilement aux désirs de l'Empereur, de l'encourager lui-même à
assaillir l'Autriche; il croyait devoir protéger cette puissance contre
elle-même, contre ses propres emportements, mais surtout contre une
ambition toujours en quête de proies nouvelles. Il agirait de même
envers la Prusse. Sans armée, sans argent, sans frontières, cet État
semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur même de
sa situation, jointe à l'irritation des esprits en Allemagne, laissait
parfois craindre de sa part quelque tentative désespérée. Alexandre ne
pousserait pas plus à la rébellion la Prusse que l'Autriche; il lui
recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des
douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolérerait jamais son
écrasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne
Europe; il s'assurerait des droits à la gratitude des deux puissances
qu'il aurait peut-être à requérir un jour, si des conjonctures plus
propices, impossibles à prévoir actuellement, lui fournissaient
l'occasion de rétablir sur le continent l'équilibre des forces et la
prédominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'allié de
Napoléon, sans renoncer à se faire le consolateur de ses ennemis.

Dès son départ d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se révèlent et
s'accusent. Ramenant à sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse à
toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dépasser l'ambassadeur
et aller jusqu'au maître. Il semble se retourner vers l'allié dont il
vient de se séparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et
d'amitié. Cependant, traversant Kœnigsberg, il y passe deux jours auprès
du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie,
dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus
loin, il a un souvenir pour le ministre français qui à Erfurt l'a averti
de se défier, qui a pris secrètement son parti et approuvé ses
résistances: il paye à Talleyrand le prix de cette défection. S'arrêtant
à Mittau, il y fait décider le mariage de la princesse Sophie-Dorothée
de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de
Bénévent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lèvres, accompagné
d'épithètes louangeuses: «On révère votre bon esprit, écrit Caulaincourt
à Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander
souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intérêt la famille
qu'il vous a donnée[5].» Après avoir acquitté une dette de
reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre
remonte dans le Nord à pas comptés, prend son temps pour revenir dans sa
capitale et remettre la main aux affaires de l'État, tandis que
Napoléon, revenu d'Erfurt à Paris d'un trait, ne rentre dans son empire
que pour le traverser et voler en Espagne.

[Note 5: Archives des affaires étrangères, Russie, 150. Caulaincourt
se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il
ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et
d'Autriche.]



II

En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laissé son ministre des
affaires étrangères, le comte Roumiantsof, l'homme d'État qui, après
Spéranski, avait le plus de part à sa confiance et approchait le plus
près de sa pensée. Roumiantsof devait s'établir à Paris pour quelque
temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations
extérieures M. de Champagny, la négociation de paix à laquelle avait été
invitée l'Angleterre. Il précédait le nouvel ambassadeur de Russie, le
prince Kourakine, désigné pour remplacer le comte Tolstoï, rendu à sa
vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof représenterait
le Tsar à Paris, sans discontinuer ses fonctions ministérielles.

En lui, Napoléon voyait moins un intermédiaire avec les Anglais qu'un
trait d'union avec la Russie. S'il réussissait à séduire Roumiantsof et
à le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier
l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en œuvre pour charmer le
ministre voyageur, que le séjour de Paris lui soit rendu fertile en
agréments, fécond en satisfactions, que tous ses goûts y soient caressés
et flattés. Roumiantsof est épris d'art et de littérature, c'est un
érudit et un curieux; il faut que nos musées, nos collections, nos
établissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon
de lui en détailler les beautés, de lui en expliquer l'organisation;
tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera généreusement offert. Il a
la passion des livres: on lui composera une bibliothèque d'ouvrages
rares. L'Empereur veut qu'il se plaise à Paris, qu'il y prenne ses
habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe,
le confie à ses ministres, le recommande à leur sollicitude, puis, après
un rapide coup d'œil sur l'intérieur de l'Empire, va prendre au delà des
Pyrénées le commandement de ses armées et les mettre en action.

En Espagne, il est vainqueur partout où il rencontre l'ennemi et peut
l'aborder; ses étapes se comptent par des batailles gagnées. Contre les
cent mille hommes de troupes réglées que lui oppose l'insurrection, il
refait en grand la manœuvre d'Austerlitz; après avoir laissé les ennemis
s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant,
il pousse contre leur centre, l'enfonce à Burgos, se rabat sur leur
gauche, qu'il fait sabrer à Tudela par le maréchal Lannes, tandis que
Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu
après, la charge de Somo-Sierra dégage la route de Madrid. Le 4
décembre, l'Empereur est maître de cette capitale, dédaigne d'y entrer
et se borne à y rétablir l'autorité de son frère. La guerre eût été
finie, si nous n'avions eu affaire qu'à un gouvernement, si le peuple ne
fût resté debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte.
Les armées régulières de l'Espagne ont été battues et pulvérisées:
d'autres armées naissent de cette poussière, et la résistance se
perpétue en se disséminant. Au moins Napoléon espère-t-il employer le
temps qui lui reste à passer dans la Péninsule en frappant un grand coup
sur l'armée anglaise, sortie du Portugal et aventurée en Castille; par
un ensemble d'opérations concentriques, il se dispose à l'envelopper et
à la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui
ménage plus l'occasion de succès décisifs et surtout ne lui permet plus
d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrière, l'armée du
général Moore échappe au filet et se dérobe à un désastre. Napoléon se
jette aussitôt sur ses traces, la serre de près dans les montagnes de la
Galice, lui prend ses traînards, ses bagages, ses magasins, la pousse
furieusement vers la côte, où il espère l'anéantir avant que des
vaisseaux anglais en aient recueilli les débris. Cependant, peut-il
s'égarer longtemps dans cette extrémité lointaine de la Péninsule, privé
de communications régulières avec la France, absent en quelque sorte de
l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent à
travers mille périls; à la lueur d'un feu de bivouac, il lit les
dépêches qui lui sont présentées, et aussitôt une vive préoccupation se
peint sur ses traits[6]. D'importantes nouvelles le rappellent en
arrière: sur divers points de l'Europe, les événements ont marché;
l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin réclament
son attention et peuvent lui commander d'immédiates résolutions. On le
voit alors s'arracher à la poursuite des Anglais, laisser à Soult le
soin d'achever leur déroute, rétrograder sur Benavente, puis sur
Valladolid: dans cette ville, où il «peut recevoir les estafettes de
Paris en cinq jours[7]», il s'arrête, s'établit et, tournant le dos à
l'Espagne, fait front à l'Europe.

[Note 6: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 27.]

[Note 7: _Corresp._, 14684.]

Les nouvelles qu'il avait reçues en route, celles qui lui parvinrent à
Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient à l'ouverture
des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et
son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurgée fût admise au débat,
par l'organe de ses juntes, et traitée en puissance reconnue[8]. En même
temps, l'Autriche semblait de plus en plus disposée à se déclarer pour
eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes
parts.

[Note 8: _Id._, 14643.]

C'est d'abord notre ambassadeur à Vienne, le général Andréossy, qui
signale un mauvais vouloir persistant et des apprêts de guerre. Tandis
que le cabinet se dérobe toujours à la reconnaissance du roi Joseph et
refuse de fournir ce gage, les réserves et les milices, soi-disant
convoquées pour une période d'exercices et de manœuvres, sont retenues
sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilisées.
Andréossy ne se prononce pas encore sur le caractère offensif de ces
mesures, mais il constate dans la société une recrudescence de passions
hostiles et surprend partout l'écho de colères qui s'enhardissent. Les
salons lui déclarent la guerre; ils l'ont toujours traité en suspect;
ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'évitent; quant à
l'Empereur, il ne lui adresse que de brèves et sèches paroles, toujours
les mêmes, auxquelles l'ambassadeur répond sur le même ton: «Sa Majesté,
écrit Andréossy à la date du 13 décembre, m'a demandé, suivant son
usage: _Que fait votre maître?_--Réponse: _Je n'en ai de nouvelles que
par les feuilles publiques, mais je le crois à cheval_. La conversation
ne s'est pas engagée plus avant[9].»

[Note 9: Andréossy à Champagny. Cette dépêche, comme tous les autres
extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce
chapitre et le suivant, est tirée des archives des affaires étrangères,
Vienne, 381 et 382.]

La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer à Paris son
ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l'été. Comme
toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie
les protestations pacifiques; mais dès qu'on le presse un peu, dès qu'on
cherche à obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se
trahit. Pour le pénétrer, M. de Champagny lui a demandé s'il apportait
la reconnaissance des nouveaux rois: «silence de M. de Metternich. Il a
cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe
maintenant entre les deux gouvernements, et, après un petit moment de
préparation, il a commencé, avec l'air le plus embarrassé du monde, une
phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la
finir davantage, une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, et
après une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arrivé à me
dire: _Mais... mais... le général Andréossy a déclaré cette forme
inadmissible_. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard
de la reconnaissance... Je dois dire à Votre Majesté que je n'ai jamais
vu à M. de Metternich, qui a ordinairement un ton aisé et positif, tant
d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi
entortillé[10].»

[Note 10: Champagny à l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives
nationales, AF, IV, 1675.]

De cet entretien, le secrétaire d'État français emporte la conviction
que la cour de Vienne n'attend «que le moment d'oser». Attendra-t-elle
ce moment, «comme les peureux», jusqu'à ce qu'il soit passé? C'est
l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un défaut d'énergie chez
l'adversaire est démentie par d'autres rapports. Des observateurs placés
sur les flancs de l'Autriche, nos agents à Trieste, en Bavière, en Saxe,
signalent dans les provinces frontières des armements fiévreux,
précipités, des préparatifs d'entrée en campagne. Déjà, dans toutes les
parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lève le masque, fait cause
commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues démontre
que la maison d'Autriche, passée à la solde de nos ennemis, va exécuter
en leur faveur une nouvelle diversion.

Pour faire face à un assaut plus probable, à un danger plus imminent,
l'Empereur ordonne de Valladolid des levées et quelques mouvements. Il
renforce les corps laissés en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube,
envoie à Eugène un plan pour la défense de l'Italie; il invite les
princes de la Confédération rhénane à compléter leurs contingents, sans
les rassembler encore; il prépare enfin, annonce son retour à Paris, et
fait remonter vers les Pyrénées quelques détachements de sa garde[11].

[Note 11: _Corresp._, janvier 1809.]

Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu'à titre de précautions:
elles seront révoquées si l'Autriche se calme, et même l'Empereur ne se
résout pas dès à présent à faire refluer vers le Nord toutes les troupes
qu'il a destinées à la soumission définitive de l'Espagne et à des
entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernières surtout
qui restent son espoir secret et sa pensée de prédilection. À demi
tourné vers l'Autriche, il ne détache pas tout à fait son regard des
contrées où l'Angleterre lui donne prise et s'offre à découvert: son
attention reste partagée entre la ligne du Rhin et des Alpes, où il lui
faut se mettre en défense, l'Espagne, où il presse le siège de Saragosse
et organise une expédition contre l'Andalousie, la Méditerranée enfin et
l'Orient, où le ramènent d'audacieuses velléités d'offensive. L'Orient
le sollicite à nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-même à une
intervention. Les courriers qui ont annoncé les dispositions menaçantes
de l'Autriche ont en même temps donné l'avis d'une révolution de plus à
Constantinople. Le vizir Baïractar, qui durant quelques mois a montré et
incarné l'autorité aux yeux des Ottomans, vient de périr dans une
sédition, sous les débris de son palais en flammes; plus que jamais, la
soldatesque fait la loi, et ce progrès dans l'anarchie semble rapprocher
pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prévision de cet
écroulement, le moment n'est-il pas venu de réserver et d'occuper
certaines positions d'un intérêt majeur pour la lutte finale contre
l'Angleterre? En même temps que Napoléon signe l'appel aux souverains de
la Confédération, il ordonne à Toulon un rassemblement de forces
navales; il décrète qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de
soixante-quinze voiles, prête à porter «dans un point quelconque de la
Méditerranée» trente-deux mille hommes, équipés et munis pour une
expédition lointaine[12]. Ostensiblement, ces préparatifs sont dirigés
contre la Sicile, mais l'Empereur confie à son ministre de la marine
qu'il assigne à la flotte «une destination plus importante[13]: il vise
la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'Égypte,
cette Égypte qu'il a rêvé tant de fois de ressaisir, d'où il pourra
exclure les Anglais de la Méditerranée orientale, les dominer en Asie et
les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions,
il laisse entrevoir de vastes projets: «Cette escadre de la
Méditerranée, écrit-il à Decrès, m'intéresse au delà de ce que vous
pouvez penser[14].» Deux divisions retirées d'Allemagne l'année
précédente, celles de Boudet et de Molitor, seront appelées à former le
corps expéditionnaire, si elles n'ont à se reporter dans le Nord. En
attendant que la situation se dessine, Napoléon les retient près de
Lyon, d'où elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou
descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu'à la dernière extrémité, en
cas de nécessité absolue, à son duel avec l'Angleterre pour «se battre
sans raison[15]» contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une
nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se préparant à la
soutenir, il ne se résigne pas encore à ne pouvoir l'empêcher.

[Note 12: _Corresp._, 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.]

[Note 13: _Id._, 14665.]

[Note 14: _Id._, 14630.]

[Note 15: _Id._, 14864.]

C'est qu'il n'a pas renoncé à s'aider de la Russie pour contenir et
paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance
écarte de ses prévisions l'hypothèse d'un concert effectif entre les
deux empereurs. Faux calcul évidemment, puisque Alexandre a contracté à
Erfurt des devoirs positifs et s'est obligé à nous secourir en cas
d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifesté ses
intentions, l'erreur où l'on est à Vienne s'explique, demeure plausible,
et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que
Napoléon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne.

À cet égard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des
preuves. Andréossy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait
connaître les motifs principaux qui fondaient la confiance de
l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre à Erfurt et les
confidences traîtresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de
rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au
grand jour. Entre la société de Pétersbourg, foncièrement hostile à la
France, acharnée à ébranler l'œuvre de Tilsit, et l'aristocratie
viennoise, il y avait communauté affichée de passions, de rancunes,
d'espérances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons
semblait précéder celle des gouvernements.

En Autriche, si le Tsar avait ses représentants, la Russie mondaine et
opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient à Vienne une place
considérable. C'étaient un certain nombre de Russes haut placés, hommes
en vue, femmes élégantes, qu'une hostilité trop prononcée à la politique
française d'Alexandre avait éloignés de Pétersbourg et qui étaient venus
apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage
d'émigrés. Ce groupe d'exilés volontaires, trait d'union entre les deux
capitales, avait pour chef le comte André Razoumowski, «le plus haut et
le plus fat des hommes[16]». Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en
1807, Razoumowski y avait été l'agent principal et le moteur des
coalitions. Après Tilsit, relevé de ses fonctions, il s'était entêté
dans les haines que son maître semblait avoir répudiées: il était resté
à Vienne, et là, grâce à une situation puissamment établie, il avait
organisé et menait avec éclat sa guerre privée contre la France. Les
salons de ses compatriotes, où il trônait et donnait le ton, s'ouvraient
exclusivement à nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de
l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu,
recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur
guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se
plaisaient à l'attiser, en promettant un revirement très prochain dans
la politique de la Russie. Suivant eux, de graves événements se
préparaient à Pétersbourg; en s'attachant à un système réprouvé par
l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'était
particulièrement exposé aux dangers qui menacent en tout temps le
pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des
mécontents était à bout; une révolution de palais était imminente; cette
crise, certains prétendaient l'avoir toujours prophétisée: ils la
montraient annoncée de longue date par des avis reçus, par des signes
caractéristiques, et rappelaient ces mots écrits par une dame de Moscou
à l'une de ses amies de Vienne, dès le début du règne: «Je viens
d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince
précédé des meurtriers de son grand-père, côtoyé par ceux de son père et
suivi des siens[17].»

[Note 16: _Documents inédits_.]

[Note 17: Dépêche d'Andréossy, 13 décembre 1808.]

À entendre les plus modérés parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit
besoin de recourir aux moyens extrêmes, au «remède asiatique[18]», leur
gouvernement rentrerait de lui-même dans ses voies naturelles;
l'empereur Alexandre était dégoûté de l'alliance française; ses yeux se
dessillaient, la grâce le touchait, et le plus léger effort suffirait
pour le rattacher définitivement à la bonne cause. Différents faits
semblaient donner raison à ces pronostics. Dans les salons de Vienne,
les membres de la légation russe écoutaient sans sourciller les propos
les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Après
Erfurt, le comte Tolstoï, ancien ambassadeur à Paris, avait passé par
Vienne pour se rendre à l'armée du Danube; à Vienne, comme ses
sentiments anti-français étaient connus, il avait reçu grand accueil et
était devenu pour un temps l'homme à la mode; avec une imperturbable
assurance, il s'était alors porté garant de la bienveillance de son
gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter à l'éclat de son
rang, à ses fonctions passées, à ses attaches connues avec l'entourage
intime du Tsar, un caractère presque officiel[19]. Relevant ces divers
symptômes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagné et suivi
l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais à
prendre au sérieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain
épouvantail, une apparence prête à s'évanouir, et même la situation lui
avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre à une
explication directe. L'un des personnages les plus en vue de
l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait
d'être désigné pour aller en qualité d'ambassadeur à Pétersbourg, où
l'empereur François n'entretenait depuis quelques mois qu'un chargé
d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa
mission, et l'on comptait que son éloquence, dissipant les derniers
scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion déjà
fort avancée.

[Note 18: Joseph DE MAISTRE, _Mémoires et Correspondance_, p. 322.]

[Note 19: Dépêches d'Andréossy, 13 et 24 décembre 1808, 15 janvier
1809.]

Pour déjouer ces menées, pour couper court à ces espérances, il
suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il était résolu à tenir ses
engagements, s'en exprimât hautement, avec netteté, sur un ton qui
n'admettrait ni contestation ni réplique; que la correction, l'énergie
de son langage fît taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient
préjuger sa déloyauté; qu'il s'affirmât à la fois maître chez lui et
prêt à intervenir avec autorité hors de ses frontières, pour réprimer ou
punir toute atteinte à la paix continentale. Napoléon revenait donc à
l'idée, vainement poursuivie à Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il
menaçât l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait désormais
d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les
circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore
manifesté par des signes indiscutables sa volonté de combattre; un doute
pouvait être légitimement conservé sur ses projets. Mais ce qui s'était
passé à Vienne depuis Erfurt, les armements continués, le ton pris par
la société, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'à
l'évidence l'intention ferme et préconçue de faire la guerre?
L'événement donnait raison à Napoléon contre les scrupules d'Alexandre,
et il était difficile d'admettre que ce monarque, à le supposer de bonne
foi, se refusât aujourd'hui aux démarches dont il avait naguère contesté
l'utilité.

Ce service, il importait que la Russie nous le rendît au plus vite,
avant que l'Autriche se fût livrée à des actes qui la compromettraient
irrévocablement; il était indispensable que, dès à présent, les deux
cours alliées s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage,
et l'un des motifs qui précipitaient le retour de Napoléon en France,
était le désir d'entamer et d'accélérer cette négociation. S'il court de
Valladolid à Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans
cette capitale. Persuadé désormais de l'inanité des tentatives auprès de
l'Angleterre, le ministre russe annonce son départ; il se dit rappelé en
Russie par d'impérieux devoirs. Avant qu'il nous échappe, Napoléon veut
le voir, lui parler, le convaincre de la nécessité d'agir à Vienne avec
force et sans retard[20].

[Note 20: _Corresp._, 14690.]

Dès à présent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel
direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance,
M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hâte vers Saint-Pétersbourg.
Cet officier est chargé d'une lettre pour l'empereur Alexandre, où
Napoléon se rappelle au souvenir de son allié et lui envoie ses souhaits
de nouvel an; il en reçoit une autre pour le duc de Vicence[21]. Dans
cette dernière, qui est une instruction pressante, Napoléon prescrit à
son ambassadeur de faire sentir à Alexandre l'urgence d'une action
diplomatique à deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de
Pétersbourg rédige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette
pièce sera conçue en termes péremptoires; elle portera à l'Autriche
sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture
pacifique. Les représentants des deux puissances à Vienne, l'ambassadeur
de France et le chargé d'affaires russe, la présenteront ensemble, sous
forme de notes identiques. Ils recevront en même temps pour instruction,
s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la réponse qui leur sera
faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un
même mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce départ
simultané, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures,
pourra faire réfléchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire
terreur.[22]

[Note 21: Rappelons que M. de Caulaincourt avait reçu au printemps
de 1808 le titre de duc de Vicence.]

[Note 22: Rapport de Caulaincourt en date du 22 février 1809. Nous
rappelons que les lettres de Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission
de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont
connues que par les réponses qui s'y réfèrent point par point. Toutes
les lettres et tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur, cités
dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et
1699.]

Déjà et par avance, Napoléon annonce et répand qu'il est sûr de la
Russie, que cette cour marche à sa suite, qu'elle envisage la situation
comme lui et s'unira à tous ses mouvements. Dans chacune des lettres
qu'il dicte pour ses frères, pour son beau-fils, pour les souverains
allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait
contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il
mande à Eugène: «Les nouvelles que je reçois de tout côté me disent que
l'Autriche remue; la Russie est aussi indignée que moi de toutes ces
fanfaronnades»; à Jérôme: «L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre
mouvement hostile, aura bientôt cessé de régner: voilà ce qui est très
clair. Quant à la Russie, jamais nous n'avons été mieux ensemble.» Il
écrit au roi de Saxe: «Je prie Votre Majesté de me dire ce qu'elle pense
de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indignée de cette
conduite et ne peut la concevoir.» S'adressant au roi de Wurtemberg, il
parle à la fois en son nom et en celui du Tsar: «Nous ne pouvons rien
concevoir, dit-il, à cet esprit de vertige qui s'est emparé de la cour
de Vienne[23].» Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la
Russie, espérant que l'écho va en retentir à Vienne et y porter
l'épouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre
l'adversaire qu'il veut intimider des résolutions supposées d'Alexandre:
avant de les connaître, il les préjuge et les publie.

[Note 23: _Corresp._, 14715, 14721, 14722, 14731.]

Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle
redevient sa pensée dominante. À ce but convergent tous ses efforts, et
certes n'est-ce point un médiocre sujet d'observation que de le voir,
dans cette œuvre de politique préventive, devancer de soixante ans le
plus redoutable adversaire que la France ait rencontré devant elle au
cours de ce siècle, et en quelque sorte lui tracer la voie. À la veille
de nos derniers désastres, en 1870, le ministre qui se fit
l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prêt à s'engager
contre nous, craignait que l'Autriche mal réconciliée, gardant au cœur
l'amertume d'une défaite récente et d'un traitement rigoureux, ne se
levât contre lui et ne mît la Prusse entre deux adversaires. Il comprit
alors que la Russie, par sa proximité, par sa masse, par son aspect
imposant, était mieux à même que quiconque d'exercer à Vienne une action
paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire à ses yeux le mirage de
l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que réels, qu'elle
immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'était
exactement le rôle que Napoléon, usant de procédés identiques, avait
essayé de suggérer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui
proposait à nouveau en janvier 1809, et c'était à cette épreuve,
renouvelée dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il
attendait et jugerait Alexandre.



III

Tandis que Napoléon, après trois mois de combats et de marches, ne
s'arrachait à la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne
diplomatique, tandis que l'officier dépêché par lui traversait
l'Allemagne pour porter à Pétersbourg le nouveau mot d'ordre de
l'alliance, la cour de Russie continuait à s'enfermer dans une sereine
et souriante immobilité. Alexandre témoignait invariablement sa
gratitude pour les avantages qui lui avaient été promis à Erfurt et ne
montrait pas trop d'impatience à les recueillir. Le seul point de son
empire où se manifestât quelque activité était la frontière de Suède; de
ce côté, les hostilités avaient recommencé, sans prendre un caractère
soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expédition contre les
îles d'Aland, d'une descente sur les côtes de Suède, mais l'une et
l'autre restaient à l'état de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le
formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrès, dont le lieu
avait été fixé à Jassy: en attendant l'issue de la négociation, les
troupes russes, sous un chef octogénaire, le prince Prosarofski, se
tenaient dans leurs cantonnements. Quant à l'Autriche, croyant lui avoir
rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de réitérer ses
démarches, se réduisait à une attitude passive, et sa diplomatie à
Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au
pied.

Sa principale occupation et son plaisir étaient toujours de préparer des
réformes, de travailler avec Spéranski. Abordant le terrain de la
pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste
établissement d'instruction secondaire; ils réunissaient aussi les
éléments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils
voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au
modèle qu'il s'était proposé, Alexandre s'était mis en rapport «avec nos
principaux jurisconsultes et savants[24]», se faisant expédier très
régulièrement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt
pour intermédiaire de ces relations avec la France pacifique et le
tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le début d'une
éclatante mission, l'ambassadeur n'avait vécu plus près de lui. À tout
instant, de courts billets autographes, terminés par des formules
cordiales ou familières, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa
Majesté l'attendait à dîner; elle avait à l'entretenir en particulier;
elle désirait le féliciter d'un succès de nos armes ou simplement le
voir et prendre de ses nouvelles[25]. Ces faveurs toutes privées ne
faisaient point tort aux honneurs publics; ils étaient prodigués en
toute circonstance à celui que Pétersbourg appelait _l'Ambassadeur_ tout
court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'eût point existé à ses
côtés d'autres représentants. La société, il est vrai, subissait cette
situation plutôt qu'elle ne l'acceptait de bonne grâce: elle reprochait
à Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorité et de
commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait,
l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du
monarque: «Bientôt, disait-elle, il rédigera aussi les ukases.»
Pourtant, l'hostilité envers la France se traduisait actuellement par
des propos frondeurs plutôt que par de violentes révoltes. Dans les
salons, le passe-temps préféré était de discuter nos bulletins
d'Espagne, d'en contester la véracité, d'annoncer périodiquement des
défaites françaises, jusqu'au moment où quelque fait retentissant, comme
la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre à l'évidence et
faisait «s'allonger les mines[26]». La société s'occupait beaucoup aussi
de ses plaisirs, partageait son temps entre des fêtes nombreuses et
quelques intrigues, mêlait les unes aux autres, et la grande affaire de
l'hiver était un événement mondain auquel on se plaisait à attacher une
signification politique: la venue à Pétersbourg du roi et de la reine de
Prusse.

[Note 24: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 25: 9 décembre 1808: «J'avais la plume en main, général, pour
vous écrire, lorsque je reçois à l'instant votre lettre. Je voulais vous
faire compliment des succès dont me parle le comte Romanzof dans ses
dépêches et dont j'ai vu la confirmation dans votre _Moniteur_. Le comte
Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espère
que tout ira maintenant au gré de nos désirs. Recevez, en attendant,
général, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. ALEXANDRE.»

15 janvier 1809: «Je suis fâché, général, de vous savoir encore
indisposé. J'ai reçu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir
été une très belle affaire et amènera sûrement des résultats majeurs. Je
suis charmé que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais très fâché
de votre indisposition. Recevez, je vous prie, général, l'assurance de
toute mon estime. ALEXANDRE.»

20 juin 1809: «Faites-moi le plaisir, général, de passer chez moi dans
une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intéressant à vous
communiquer. A.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 26: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

Avant de rentrer dans leur capitale évacuée par nos troupes,
Frédéric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de
rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 à
Berlin et dernièrement à Kœnigsberg; ils s'étaient annoncés à lui pour
janvier 1809. Il était difficile de savoir au juste de qui venait
l'initiative de cette réunion: chacun se défendait de l'avoir prise et
voulait avoir été provoqué. Quoi qu'il en fût, le Tsar se mit
immédiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalité. Dès que
Leurs Majestés Prussiennes eurent franchi la frontière, il leur fit
présenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide
cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses équipages au-devant d'eux.
Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y était
qu'apprêts de réception et de fêtes. Par un raffinement de délicatesse,
avec cette élégance de procédés qui lui était habituelle, Alexandre
voulait que le couple désolé, rendu par le malheur plus digne d'égards,
trouvât dans ses États un accueil prévenant, magnifique, plus conforme à
la grandeur passée des Hohenzollern qu'à leur fortune présente, et les
souverains allemands allaient être traités à Pétersbourg comme si la
Prusse eût gagné la bataille d'Iéna.

En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se
déplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue à leurs
voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies conséquences. Dans le
cas présent, si Frédéric-Guillaume et la Reine se rendaient à
Pétersbourg, n'était-ce point pour émouvoir et attendrir le Tsar sur
leur sort, pour le ramener à leur cause, c'est-à-dire à celle des rois
opprimés et torturés par Napoléon? Dans cette visite, concordant avec le
départ de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un
nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre à
l'alliance française. Nos agents avaient beau protester contre cette
interprétation et répéter par ordre «que le voyage du roi de Prusse
n'avait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, qu'il ne pouvait produire
aucun mauvais effet[27]», on n'attribuait à leurs paroles que la valeur
contestable d'un démenti officiel. À Pétersbourg, nos ennemis se
réjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquiétaient; Caulaincourt
témoignait quelque humeur et s'armait de vigilance.

[Note 27: Instructions de Champagny à Andréossy, 26 janvier 1809.]

Ce qui ajoutait à ses craintes, c'était qu'Alexandre avait fait preuve
tout récemment d'un intérêt renouvelé pour la Prusse, et pris sa défense
avec une chaleur presque indignée. À Erfurt, pour complaire à son allié,
Napoléon avait accordé à la Prusse un rabais de vingt millions sur
l'indemnité de guerre. Cette remise allait être sanctionnée par un
accord en préparation entre les cours de Paris et de Kœnigsberg, mais
Napoléon, toujours dur à la Prusse, gâtait son bienfait en l'entourant
de restrictions et d'exigences. Il prétendait assujettir le vaincu à
payer l'intérêt des sommes restant dues, à solder certains frais
occasionnés par l'occupation des trois places de sûreté, charges
imprévues qui diminueraient d'autant l'allégement de la Prusse: la
France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru
généreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait
un défaut d'égards vis-à-vis de lui-même et presque un manque de foi; il
s'en était plaint à Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume
qui ne lui était pas habituel: «L'Empereur m'a promis, disait-il,
mandez-lui que j'en appelle à sa parole... J'attends de son amitié que
les choses seront rétablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a
été convenu à Erfurt. Je tiens positivement à cela. Je suis fidèle
observateur de mes engagements: l'empereur Napoléon doit de même tenir
les siens. Il ne faut pas, pour quelques écus arrachés à des gens qui
sont déjà plus que ruinés, porter atteinte aux souvenirs que me laisse
notre entrevue... J'ai été l'intermédiaire d'un bienfait, je réclame
donc la parole qu'on m'a donnée[28].» Lorsque l'Empereur aurait
satisfait à sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intéresser à la
Prusse et de penser à elle; mais la vivacité de son langage semblait
témoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune
attristait sa conscience.

[Note 28: Rapport n° 4 de Caulaincourt, 20 décembre 1808.]

Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruinée ne disposait-elle
point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La
beauté, la grâce de la reine Louise ne produiraient-elles pas à
Pétersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas échappé à
l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus exposé à le
subir que son cœur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait
refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue
date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nommée
dans leurs dépêches «la belle Narischkine». Cette dame avait passé
l'automne hors de Pétersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqué
qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'était point détourné de son
chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait même paru rapprocher
l'Empereur de l'Impératrice et rendu à celle-ci «tous ses droits[29]»;
les amis de la souveraine régnante avaient indiscrètement célébré cette
reprise d'intimité conjugale, et le bruit en était venu jusqu'à
Napoléon. Affectant pour le bonheur privé et les satisfactions de son
allié la plus extrême sollicitude, l'Empereur n'avait point pour
habitude de l'exhorter à la vertu et ne négligeait pas, au besoin, de
pourvoir à ses distractions[30]; il avait cru néanmoins devoir féliciter
Alexandre à mots couverts d'un événement qui pouvait assurer à ce prince
une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis
cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de lui souhaiter une
bonne santé et un beau petit autocrate de toutes les Russies[31]?»
Cependant, pour quiconque observait de près le ménage impérial, il était
aisé de se convaincre que la réconciliation n'avait qu'un caractère
officiel et de convenance, que l'union des cœurs ne se referait pas,
qu'un long passé d'indifférence les avait à jamais séparés et glacés.
L'Impératrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, dédaignait le
moindre effort pour fixer son mari; même, disait-on, elle voyait
approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec
quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en
observateur pénétrant au spectacle de Pétersbourg, expliquait par la
politique cette surprenante abnégation: «L'incomparable dame, disait-il,
ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'événement
en question qu'un moyen d'arracher le maître à un parti qu'elle
abhorre[32].» Tout conspirait donc à livrer Alexandre aux séductions de
l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle
point remporter auprès de lui le triomphe que Napoléon lui avait si
délibérément refusé, et trouver à Pétersbourg sa revanche de Tilsit?

[Note 29: _On dit_ de Pétersbourg, transmis par l'ambassadeur avec
ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.]

[Note 30: À Erfurt, une actrice de la Comédie française,
mademoiselle Bourgoing, avait été remarquée d'Alexandre; l'hiver
suivant, elle reçut un congé pour se rendre à Pétersbourg.]

[Note 31: Lettre publiée par M. Tatistcheff. _Alexandre Ier et
Napoléon_, p. 467.]

[Note 32: _Corresp._, III, 172.]

Le Roi et la Reine arrivèrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume
et Auguste de Prusse. L'entrée fut solennelle; toute la garnison,
quarante-cinq mille hommes environ, était sous les armes et faisait la
haie. Malgré la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut
accompagner à cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la
Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par
les deux Impératrices avec une grâce recherchée; au fond des
appartements somptueux qui lui avaient été préparés, la reine Louise
trouva une surprise délicatement ménagée et le moyen de remonter
magnifiquement sa garde-robe: «douze robes de chaque espèce, du meilleur
goût et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux
châles qu'on ait pu réunir[33].»

[Note 33: «Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt,
disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attirée.» _On dit_ et
nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'époque sont pleines
d'allusions souvent cruelles à la gêne matérielle où se trouvaient
réduits le roi et la reine de Prusse.]

Les jours suivants, on visita la ville, étincelante sous sa parure
d'hiver, neigeuse et ensoleillée, et les fêtes se succédèrent sans
interruption: réunions intimes et splendides galas, revues et manœuvres,
soupers, concerts, bal en costume national russe, représentations
françaises au théâtre de l'Ermitage, excursions en traîneau, rien ne fut
omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme
ordinaire des réceptions princières, pour mettre un peu de variété dans
ce qui est la monotonie même. Jamais, depuis nombre d'années,
Pétersbourg n'avait vu pareil déploiement de faste, n'avait présenté
autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter à ce
tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique
négligée; Caulaincourt se plaignait que «toutes les affaires russes
fussent suspendues[34]», et Napoléon, écrivant à Paris au comte
Roumiantsof, lui annonçait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant
les nouvelles et les journaux de Pétersbourg, «qu'on y dansait beaucoup
en l'honneur des belles voyageuses[35]».

[Note 34: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 35: Lettre publiée par M. Tatistcheff, _Alexandre Ier et
Napoléon_, p. 478-479. Cf. la _Correspondance de Joseph de Maistre_,
III, 171-211, et les _Souvenirs de la comtesse de Voss_, grande
maîtresse à la cour de Prusse, _Neunundsechzig Jahre, am Preussischen
Hofe_, 341-353.]

Cette réception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de
rendre la situation de son représentant passablement délicate.
Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tête. Loin de s'enfermer
dans une réserve malséante, il se montra partout, mais ne perdit aucune
occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le
Tsar et la Reine le souvenir de Napoléon.

Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre
de ses prérogatives: dans toutes les circonstances où il eut à paraître
avec des dignitaires russes ou étrangers, il n'admit d'autre rang que le
premier. Il ne voulut pas être présenté à la Reine en tête du corps
diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant
d'un précédent établi à Erfurt, il réclama, comme duc français, le droit
de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa
prétention n'ayant pas été admise d'emblée, il s'excusa de danser et
brilla par cette abstention. Ayant ainsi placé la France hors de pair,
il put tout à son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et
contribua à faire aux hôtes d'Alexandre les honneurs de Pétersbourg.

Il fut le seul des ministres étrangers à les recevoir, à leur donner un
grand bal, dans son hôtel paré avec un luxe de fleurs qui donnait en
plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion
d'attirer à l'ambassade le monde officiel au complet, de faire défiler
«toute la terre» devant le portrait de Napoléon[36]. Dans cette
circonstance, il se montra environné d'une véritable cour, formée par
les représentants des États feudataires de la France: chacun d'eux avait
accepté de l'assister dans ses devoirs de maître de maison, et présida
une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles
dépassèrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus réussi en ce
genre. La Reine fut traitée avec la plus respectueuse déférence: elle
éprouvait toutefois, en présence de Caulaincourt, une gêne
insurmontable; devant lui, c'est à peine si elle osait parler aux
personnes convaincues d'hostilité envers la France: elle s'observait
beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes
révoltes[37].

[Note 36: «Toute la terre était à cette fête, écrivait Joseph de
Maistre, excepté le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi
des Deux-Siciles) et moi.» _Corresp._, III, 211.]

[Note 37: DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 200.]

La surveillance et les précautions de notre ambassadeur étaient
superflues, car le voyage, malgré les premières apparences, ne tournait
pas à la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public
mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens,
aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les «vieux
Russes», hostiles à tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour
se mettait inutilement en frais pour une royauté étrangère; chez les
autres, si la France était peu goûtée, la Prusse restait impopulaire,
depuis la désastreuse coopération de 1807; enfin, le Roi était là «pour
détruire l'intérêt qu'inspirait la reine[38]». Le physique ingrat de
Frédéric-Guillaume, ses manières empruntées, son élocution pénible, ses
efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il
avait moins que personne, l'uniforme suranné dont il s'affublait et qui
semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot,
provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des
sourires que l'on n'avait pas le bon goût d'étouffer. «Tout le monde,
écrivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et
surtout de sa moustache. C'était si haut aux premiers bals que les
Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais
on n'est un peu décemment que quand l'Empereur est à quatre pas de
là[39].»

[Note 38: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 39: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Autour de la Reine, les égards et les sympathies renaissaient, sans
aller jusqu'à l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux à réparer les
gaucheries de son mari, ayant passé sa vie «à être la contenance du
Roi[40]», le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-même,
toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus à présent de ces
attraits vainqueurs qui entraînent et subjuguent. Les épreuves de sa vie
avaient ruiné sa santé et flétri sa beauté. En vain elle s'essayait à
lutter, recourait à tous les artifices de la toilette, se contraignait
pour assister à toutes les réunions, s'y montrait «habillée un peu
hardiment[41]», couverte de diamants, parée avec un luxe qui prêtait
dans sa position à des remarques désobligeantes; en vain, surmontant ses
souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidèle à
cette constante préoccupation de plaire qui avait été en d'autres temps
son charme irrésistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre
elle et l'impératrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas
toujours à son avantage, et Caulaincourt, forçant peut-être la note,
résumait ainsi l'opinion générale: «On ne trouve plus la Reine belle,
quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paraître[42].»

[Note 40: _Documents inédits_.]

[Note 41: J. de Maistre, _Correspondance_, III, 208.]

[Note 42: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

L'empereur Alexandre, il est vrai, se montrait près d'elle «le chevalier
le plus galant, le plus prévenant[43]»; mais il était aisé de
reconnaître que ces hommages restaient voulus; ils s'adressaient à la
souveraine malheureuse plus qu'à la femme, et le jeune monarque ne
retrouvait plus ses impressions d'autrefois. Ajoutons que son cœur
s'était repris ailleurs. Mme Narischkine avait reparu et ne manquait
aucune fête. Confiante en ses charmes, elle affectait comme à
l'ordinaire une mise d'une simplicité superbe: peu d'ornements et de
parure, à peine de bijoux; seulement, elle avait pris soin d'entremêler
à ses beaux cheveux noirs quelques fleurs de «_ne m'oubliez pas_».
Alexandre avait-il besoin de ce muet et touchant rappel pour comprendre
et revenir? Toujours est-il que les regards passionnés, les attentions
compromettantes furent pour celle qui les sollicitait discrètement: «Les
hommages qu'elle cherchait ont été aussi publics que de coutume: on dit
les soins les mêmes, les visites même plus fréquentes[44].» Dans
l'épreuve à laquelle l'attendaient ses ennemis, la favorite avait trouvé
l'occasion de reprendre et de consolider son empire.

[Note 43: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 44: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]

Moins accessible que de coutume aux séductions de la Reine, Alexandre se
laisserait-il ramener à la Prusse et détacher de Napoléon par des motifs
d'un ordre moins intime?

Bien que les fêtes parussent absorber tous les instants, la politique ne
fut pas totalement absente du voyage; elle eut sa part dans les
entretiens entre le Tsar et le Roi, mais Alexandre, loin de se montrer
disposé à entrer contre nous dans de nouveaux accords, ne fit entendre à
ses hôtes que des conseils de résignation. S'il ne renonçait pas à
obtenir de Napoléon des adoucissements à leur sort, s'il ne cessait de
réclamer pour eux justice et pitié, il les exhortait en même temps à se
plier momentanément aux exigences du vainqueur. Il ne leur défendait pas
d'espérer des jours meilleurs, mais les suppliait de ne point
compromettre l'avenir par des révoltes inutiles et prématurées. Suivant
certains témoignages, il serait allé plus loin: «Si j'en crois, écrivait
Caulaincourt, une personne assez digne de foi et qui m'a assuré l'avoir
entendu, à un dîner chez l'Impératrice mère et devant elle en prenant le
café, l'Empereur causant avec le roi de Prusse lui aurait dit que la
géographie autant que la raison voulaient que la Prusse se rattachât
comme autrefois au système de la France. N'a-t-on pas composé cela pour
moi[45]?» Si justifié que puisse paraître en cette occasion le
scepticisme de l'ambassadeur, il est certain qu'Alexandre laissa
repartir le Roi et la Reine comblés de «toutes les délicatesses de
l'amitié[46]», mais nullement encouragés à se mêler, quoi qu'il pût
arriver, aux agitations de l'Allemagne[47]. Comme il avait rencontré
chez Frédéric-Guillaume une docilité accablée, comme d'autre part le
caractère alarmant des mesures prises par l'Autriche lui échappait
toujours, il s'imagina une fois de plus avoir assuré la paix
continentale et retourna à sa quiétude.

[Note 45: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 46: J. DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 190.]

[Note 47: Cf. BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 350.]

Le message de Valladolid, faisant appel à son concours diplomatique
contre l'Autriche, réclamant une note comminatoire, tomba à Pétersbourg
peu de jours après le départ des souverains prussiens: c'était un coup
de tonnerre dans un ciel où le Tsar s'obstinait à n'apercevoir aucun
nuage. Il fut ému et troublé de cette réquisition, de cet effort pour
rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec
Caulaincourt qu'après s'être préparé à la discussion et avoir mûrement
assis ses idées; il eut alors avec l'ambassadeur une explication très
amicale, mais vive et serrée: «Depuis que j'ai l'honneur de traiter des
affaires avec l'empereur Alexandre, écrivait Caulaincourt, jamais il n'a
parlé avec autant de chaleur[48].»

[Note 48: Rapport du 22 février 1809.]

En présence des faits qu'on lui dénonçait, Alexandre reconnaissait
l'utilité d'un avertissement à l'Autriche, admettait le principe d'une
note identique. Seulement, il n'entendait pas donner à cette démarche la
sanction que Napoléon jugeait indispensable, c'est-à-dire autoriser le
retrait éventuel des missions. Cette mesure, prélude ordinaire des
hostilités, lui paraissait de nature à froisser, à exaspérer une cour
qui lui semblait plus maladroite que malintentionnée. Suivant lui, les
craintes inspirées à l'Autriche, le peu d'égards témoigné pour elle,
l'isolement où elle avait été tenue pendant les conférences d'Erfurt,
avaient été les causes premières de ses agitations. Pour apaiser
l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours
l'emploi des traitements doux, appliqués d'une main légère; contre le
mal qui prenait un caractère aigu, il continuait de croire à la vertu
souveraine des calmants [49]. S'il consentait à se servir de l'arme
forgée par Napoléon, c'était à la condition de l'émousser et d'en ôter
la pointe. De plus, il désirait que la démarche proposée, au lieu d'être
exécutée par les représentants des deux cours à Vienne, le fût par des
personnages plus qualifiés, d'une expérience et d'un tact reconnus:
pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour
parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modération
inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand
rempliraient soit à Vienne, soit à Paris, auprès de M. de Metternich, la
mission spéciale dont ils seraient investis.

[Note 49: «L'espoir de terminer des différends politiques, écrivait
Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille,
flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun
raisonnement ne change le fond de son opinion.»]

Après avoir posé ce préliminaire, Alexandre fit expédier à Paris un
projet de note dont il avait discuté avec Caulaincourt, soigneusement
mesuré et mitigé les expressions. Les deux cours y faisaient en termes
assez sévères le procès de la conduite tenue par les Autrichiens et leur
demandaient de désarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur
signalaient la responsabilité morale qui résulterait pour eux d'une
agression, plutôt qu'elles ne cherchaient à leur en faire craindre les
conséquences matérielles. La note sous-entendait les engagements
militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point;
elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule eût pu
changer les volontés de l'Autriche et lui interdire la guerre[50].

[Note 50: Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV,
1698, envoi du 22 février 1809, 2e annexe.]

En même temps, Alexandre écrivait à Roumiantsof pour le mettre au fait
de ses intentions. Sa lettre était fort longue, «un volume», disait-il;
tout entière de sa main, tracée au crayon suivant son habitude, elle
découvre le fond même de sa pensée; elle révèle son désir plus vif que
jamais d'éviter la guerre, son désaccord avec Napoléon quant aux moyens
de la prévenir, sa méprise persistante sur les dispositions réelles de
l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur.

«L'empereur Napoléon, dit le Tsar, est intéressé à connaître d'une
manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on
obtienne d'elle une réponse catégorique et, au cas qu'elle ne soit pas
satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour
moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies
intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre
est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la
conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux
faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour
l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions,
gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de
l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre
pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la
blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui
nous est essentiel d'éviter?--Mon opinion serait donc que la note fût
sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances
tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente,
c'est une preuve que, menée par l'Angleterre, elle veut à toute force
une rupture. Mais ne laissons pas à un Anstett (c'était le nom du chargé
d'affaires de Russie à Vienne) et à un Andréossy à juger de l'effet
qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui
tenir; réservons-nous cela à nous-mêmes ou bien à des hommes qui
possèdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince
de Bénévent. Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins
d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche,
car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez
embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos
engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont
rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près
aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel
dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir[51].»

[Note 51: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Alexandre fait ensuite à Roumiantsof le récit de ses premières
conversations avec le prince de Schwartzenberg, arrivé récemment à
Pétersbourg. L'entrée en matière de cet envoyé n'a pas laissé que d'être
inquiétante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a
fait entendre «que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied où elle
était, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux
courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet état de
crise et d'anxiété». À cet aveu, le Tsar a répondu que l'Autriche devait
«choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être
imaginaires». Napoléon est invincible; se heurter volontairement à lui,
c'est courir à la ruine. D'autre part, Napoléon ne veut pas la guerre;
on le sait à Pétersbourg, et Alexandre s'est porté fort de cette
intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au
secours de l'Autriche, si celle-ci était attaquée, mais n'a point caché
ses engagements défensifs avec la France et s'est déclaré résolu à les
tenir.

Par malheur, ce qu'il ne confiait point à Roumiantsof, ce qui nous est
révélé par les dépêches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laissé
apercevoir, au travers même de ses admonestations, un fond d'intérêt, de
tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité
sourde contre Napoléon. À l'entendre, son but n'était point d'imposer à
nos ennemis une éternelle résignation; il leur demandait seulement
d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se
garder intact pour de meilleures occasions: «l'heure de la vengeance
sonnerait un jour[52].» En laissant tomber de ses lèvres ces graves et
funestes paroles, Alexandre exprimait-il réellement sa pensée?
Voulait-il simplement, suivant un procédé qui lui était habituel,
accommoder son langage au goût de son interlocuteur[53]? Était-ce pour
se mieux faire écouter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine
mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que
Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce
prince ne prêterait aux Français, dans la lutte décidée à Vienne, qu'un
concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part à son gouvernement
de cette conviction réconfortante; même, d'après lui, ne fallait-il
point désespérer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de
l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et
changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de
l'interprétation donnée à ses paroles: au contraire croyait-il avoir
produit sur Schwartzenberg l'impression la plus décourageante et se
flattait-il par là de ramener l'Autriche à des idées de paix. «Il a
expédié son courrier, écrivait-il à Roumiantsof, et, sans en avoir la
certitude mathématique, je nourris l'espoir de prévenir de la part de
l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant à obtenir le même
but de la part de la France; c'est à quoi je me flatte que vos efforts
auront réussi[54].» Ainsi revenait en lui cette pensée, autorisée par
l'exemple du passé, fausse dans la circonstance, que Napoléon, au moins
autant que l'Autriche, avait besoin d'être détourné de la guerre; il
laissait à Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact à Paris avec
le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tâche délicate et de
recommander aux Tuileries la paix qu'il eût fallu imposer à Vienne.

[Note 52: Rapport de Schwartzenberg du 15 février 1809, cité par
BEER, _op. cit._, page 349.]

[Note 53: «Il arrive souvent à l'Empereur de n'avoir point d'autre
vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec
les mets qu'il suppose lui plaire.» _Mémoires du prince Adam
Czartoryski_, t. II, 218-219.]

[Note 54: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]



CHAPITRE II

RUPTURE AVEC L'AUTRICHE


Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet
produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de
Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec
l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de
cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté,
son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas
Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce
ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser
l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la
Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre
d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la
place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions
offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de
Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés
évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de
Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité
d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à
Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une
guerre illusoire et fictive.



I

Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que
l'Empereur était aux Tuileries: il était arrivé à huit heures du matin,
plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, surprenant sa cour et sa capitale; il
avait couru à franc étrier de Valladolid à Burgos et mis six jours à
faire en poste le trajet de Valladolid à Paris. Cette fois encore il
revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et récolté des trophées;
quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient
précédé dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'épanouissait pas
sur son visage; il reparaissait sombre, préoccupé, irritable; sa colère
s'éveillait facilement; «il est aisé de déplaire[55]», remarquait
Roumiantsof, qui assistait à ce retour. C'est qu'à tous les sujets de
déplaisir fournis à l'Empereur pendant la fin de son séjour en Espagne
s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les
avait trouvées presque en arrivant: une lettre d'Andréossy, en date du
15 janvier, contenait ce post-scriptum: «Au moment où je terminais ma
dépêche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre;
l'attaque serait au commencement de mars.» À en croire cet avis, appuyé
d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur à
se précipiter au combat, va prévenir l'emploi des moyens imaginés pour
la retenir.

[Note 55: Lettre à l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 février 1809.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

La guerre qui s'annonce à brève échéance, Napoléon l'accepte désormais;
il la poussera à fond, avec rage, mais il la déteste toujours, car elle
le détourne de l'Angleterre, et la sincérité des efforts auxquels il
s'est livré pour l'empêcher se mesure à son courroux contre la puissance
qui l'oblige à la faire. L'Autriche devient à ce moment l'objet
principal de sa haine: «elle le mine[56]», écrit Roumiantsof. C'est elle
l'irréconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa
route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut
briser et anéantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa
colère. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des
coupables. Assurément, en présence des difficultés qui venaient
l'assaillir, il eût dû d'abord s'incriminer lui-même, se rappeler qu'il
avait provoqué toutes les dynasties en s'attaquant à la plus indigne,
mais à la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois,
s'il avait le devoir d'être mécontent de lui-même, il avait aussi le
droit d'être mécontent des autres. Profitant de ses fautes et de la
lassitude générale, une opposition s'était formée contre lui à sa cour
même, dans ses conseils; là, l'esprit de critique et de censure était
encouragé par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la
grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence,
avaient oublié leurs rivalités pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils
avaient escompté sa disparition, cherché les éléments d'un autre
gouvernement, songé à se préparer en dehors de lui une fortune et un
avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait
la cour de Vienne à brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un
dignitaire français poussait la félonie jusqu'à recommander aux
Autrichiens «de ne point se laisser prévenir[57]», Napoléon jugeait
qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intérieur et
l'étranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six
mois, il apercevait vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à
en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colère, devinant juste,
tomba sur Talleyrand.

[Note 56: _Id._, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg]

[Note 57: Paroles de Talleyrand à Metternich, BEER, _Zehn Jahre
œsterreichischer Politik_, p. 365.]

On sait la scène qu'il fit au prince de Bénévent le 28 janvier aux
Tuileries, en présence de MM. Cambacérès et Decrès. Pendant de longues
heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et
d'outrages; puis, après l'avoir traité et stigmatisé comme criminel
d'État, il se borna à lui retirer la clef de grand chambellan; il avait
furieusement grondé pour sévir à peine, car c'était chez lui un principe
que de ne jamais briser tout à fait les hommes qui l'avaient utilement
servi au début de sa carrière. On sait aussi que Talleyrand soutint
l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilité déférente,
s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette
attitude trouva à la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus
émerveillé que le vieux Roumiantsof; il avait assisté en Russie à trois
changements de règne, à la naissance et au déclin de fortunes
brillantes, à de mémorables chutes, et n'avait jamais vu porter la
disgrâce avec une si hautaine désinvolture[58].

[Note 58: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 février
1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Le renvoi de Talleyrand, si justifié qu'il fût, devait faire tort à
Napoléon en Russie; il y serait envisagé comme un divorce plus complet
de sa part avec les idées de modération et de prudence. L'empereur
Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientôt, de
flatteuses et délicates paroles, tombées de haut, transmises par un
membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince
dans sa disgrâce, le provoquer à une mystérieuse correspondance qui en
fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le
compte de l'étranger[59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour
augmenter les défiances d'Alexandre, hâter son détachement, nuire à
Napoléon et conspirer sans relâche, jusqu'au jour où les désastres de la
France le replaceront au premier rang et où de grands services, rendus
par lui au pays, viendront le réhabiliter sans le disculper.

[Note 59: Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur
Alexandre, soit directement, soit par l'intermédiaire de Nesselrode et
de Spéranski. Archives de Saint-Pétersbourg et _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, t. XXI.]

Le lendemain de la scène des Tuileries, il y avait bal chez la reine de
Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le
vieux prince Kourakine, avec un ménage russe en résidence à Paris, le
prince et la princesse Wolkonski, étaient les seuls étrangers dont
l'Empereur eût permis l'invitation. Pendant la soirée, il prit à part
les deux premiers, les emmena dans une salle attenante à celles où l'on
dansait, et là leur parla de la situation pendant trois heures, avec
véhémence[60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois
Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins.
Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer à lui ce
ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reçu avec apparat
les lettres de créance, de les entretenir, voulant à la fois leur faire
honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le
préoccupait, et son premier désir était de savoir jusqu'à quel point il
pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il
avait réclamée jusqu'à présent ne lui suffisait plus: avant même d'avoir
reçu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se
produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait était
celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empêcher la guerre, allait-elle y
participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour
l'entraîner, Napoléon se cherchait un intermédiaire utile avec le Tsar,
un homme capable de s'élever à la hauteur des nécessités présentes, de
s'en bien pénétrer, d'exercer à Pétersbourg une influence déterminante,
de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme
dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait
envoyés, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage?

[Note 60: _Mémoires de Metternich_, II, 266.]

Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, après avoir traversé
pompeusement d'éminentes fonctions et représenté en dernier lieu la
Russie à Vienne, était venu achever en France une trop longue carrière.
En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la
main beaucoup plus heureuse qu'à l'époque où il avait appelé le comte
Pierre Tolstoï au poste de Paris. Tolstoï s'était armé contre nous de
haines persistantes; c'était un ennemi, malencontreusement chargé de
cimenter l'accord. Kourakine péchait par défaut d'intelligence plutôt
que de bonne volonté, et le général Andréossy, qui l'avait eu pour
collègue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqué, l'avait fait
précéder en France de ce portrait: «M. le prince Kourakine n'a qu'un
principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entièrement
revenu, mais sur lequel il me paraît un peu refroidi. Il n'a qu'une
idée, qui est celle de la paix; ses vues ne s'étendent pas plus loin.
Crédule à l'excès, parce qu'il ne se donne pas la peine de réfléchir, et
livré à l'insinuation de ses sous-ordres, il a été ici..... dans une
mystification continuelle. Doué d'une vanité extrême, le faubourg
Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais à
rendre hommage à ses qualités personnelles; toutes sont excellentes;
mais je ne le considère que comme homme public, et c'est sous ce dernier
rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement[61].»

[Note 61: Andréossy à Champagny, 14 novembre 1808.]

À Paris, Kourakine avait été envoyé pour représenter plutôt que pour
traiter: il avait été choisi à raison de son immense fortune, qui lui
permettrait de tenir fastueusement son rang, à raison aussi de sa
docilité inerte. Malgré ses préventions renaissantes, il ferait de son
mieux pour répondre à la pensée de Tilsit, pour plaire à Napoléon.
Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son défaut absolu
d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre à
comprendre un souverain qui était l'activité, le mouvement même, à
suivre et à servir une volonté de feu.

Avec cela, les étrangetés de sa personne, qui lui avaient valu une
célébrité européenne, ne lui permettaient guère de prendre à la cour et
dans le monde une place conforme à son titre. Dès son arrivée à Paris,
où il avait amené un personnel démesurément nombreux, où il aimait à
s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il
était devenu un objet de curiosité. Chez lui, une laideur caractérisée,
un embonpoint énorme, s'accentuaient davantage par un costume d'une
magnificence outrée: Alexandre Borissovitch était convaincu qu'un
ambassadeur se juge à l'habit, au faste qu'il déploie dans sa mise et
dont il est lui-même le vivant étalage; c'est ainsi qu'il restait
fidèle, au milieu d'une société renouvelée, aux modes somptueuses et
surannées de l'autre siècle, aux lourds habits de brocart; il les
agrémentait de dentelles, en exagérait la richesse par une profusion de
diamants et de pierres précieuses; il les constellait de plaques en
brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionnés dans les
différentes capitales et dont il ne se séparait à aucun moment de la
journée[62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'était que
ridicule. Son langage compassé, sa religion de l'étiquette, sa manie de
mettre le cérémonial partout, même dans les actes les plus simples de la
vie, complétaient un type plus propre à réussir au théâtre qu'à figurer
avec autorité sur la scène politique. Paris s'amuserait longtemps de son
physique et de ses manières, tout en se pressant à ses superbes
réceptions.

[Note 62: «Suivant la chronique intime du temps, ces décorations
étaient devenues l'une des nécessités de l'existence du prince, à tel
point qu'il en portait dès le matin un exemplaire complet, cousu à sa
robe de chambre.» Baron ERNOUF, _Maret, duc de Bassano_, p. 305.]

Déjà la malignité publique s'exerçait à ses dépens; elle relevait en
lui, en même temps qu'une susceptibilité formaliste, certain despotisme
fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses
terres, des caprices de vieil enfant gâté, dont les jeunes gens de son
ambassade étaient les premiers à souffrir, mais n'étaient pas les
derniers à plaisanter. Jusqu'à ses infirmités lui étaient un obstacle à
l'accomplissement suivi et régulier de ses fonctions. Tourmenté par la
goutte, souffrant périodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et
parlant beaucoup de sa santé, Kourakine n'avait apporté parmi nous qu'un
reste de forces, destiné à sombrer définitivement dans les plaisirs de
Paris. Affichant à tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en
garder la dignité. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se
faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transformés plus ou
moins en secrétaires; à Paris, son empressement à organiser des réunions
extramondaines avant même d'ouvrir ses salons à la bonne compagnie, ses
assiduités à l'Opéra, près du personnel de la danse, la gravité comique
avec laquelle il faisait dans ce milieu office de médiateur et
s'efforçait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientôt
aux observateurs que la police impériale entretenait auprès de lui le
sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se
faire l'Empereur d'un homme appelé à traiter des plus hauts intérêts et
que les rapports de police lui présentaient comme le héros d'aventures
scabreuses ou burlesques. Très vite, il apprécia Kourakine à sa juste
valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renonça à compter
avec une apparence d'ambassadeur[63].

[Note 63: Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720.
VASSILTCHIKOF, _les Razoumovski_, IV, 384-424.]

Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus sérieuses ressources? Cet
homme d'État, par sa longue expérience des affaires, par sa finesse
d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la
confiance que lui témoignait son maître. En politique, ses préférences
étaient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France,
par leur position topographique, par le parallélisme de leurs intérêts,
étaient faites pour s'entendre et s'unir; dans le système de Tilsit, il
ne voyait que la mise en application d'un principe général; c'était le
théoricien de l'alliance. Il la chérissait d'ailleurs comme son œuvre,
et lorsqu'il lui voyait produire des résultats tels que la réunion des
Principautés, il s'applaudissait de cet état florissant avec un orgueil
de père. En Napoléon, il reconnaissait un des plus extraordinaires
phénomènes qui eussent traversé le cours des siècles. Son vœu le plus
cher eût été de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire
servir à l'intérêt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec
précaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses
fougues. Les allures de la politique impériale le déconcertaient,
habitué qu'il était à la marche plus lente, aux procédés plus délicats
de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se séparer de Napoléon, ne
le suivait plus que d'un pas traînant et parfois tremblant.

Son séjour à Paris lui avait inspiré plus d'admiration que de confiance;
ayant tout examiné avec une curiosité attentive, ayant fréquenté le
monde et les salons, où il avait fait goûter son esprit aimable et
légèrement précieux, il avait démêlé le fort et le faible de
l'établissement impérial. Très frappé des côtés de grandeur, de
noblesse, d'utilité pratique que présentait le régime, il en avait
trouvé tous les ressorts tendus à se rompre et avait compris que la
France elle-même, sous cet appareil magnifique et rigide, commençait
d'éprouver une sensation de gêne et d'étouffement. L'Empereur lui
demandant un jour: «Comment trouvez-vous que je gouverne les
Français?--Un peu trop sérieusement, Sire», avait-il répondu[64]. Alarmé
d'un despotisme qui pesait de plus en plus à tout le monde, redoutant
chez Napoléon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modérer, de
le contenir, de lui tenir tête au besoin, mais sentait néanmoins la
nécessité, pour conserver ses bonnes grâces, de le ménager extrêmement
et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait à
Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il était comblé
ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatté, sa
vanité satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de
circonspection et de méfiance.

[Note 64: _Mémoires de Mme de Rémusat_, III, 342.]

Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napoléon resta fidèle au
plan de séduction qu'il s'était fait vis-à-vis de lui; il ne
l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les
prévenances qui lui étaient personnelles, Roumiantsof découvrit vite un
sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour alliée; il comprit que
Napoléon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses
déboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi à
Erfurt! Alors, tout eût pu être réparé ou prévenu: en parlant haut, en
menaçant, la Russie eût aisément arrêté l'Autriche sur la pente où elle
se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprécier la situation, et
son tort, à lui Napoléon, avait été de ne pas insister davantage pour
que l'on adoptât ses vues. «Il se reprochait vivement et à Votre
Majesté, écrivait Roumiantsof à Alexandre, de ce qu'à Erfurt on n'avait
pas pris le parti d'exiger que l'Autriche désarmât[65].» Il dit un jour
au comte: «Notre alliance finira par être honteuse, vous ne voulez rien
et vous vous méfiez de moi[66].»

[Note 65: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 66: _Id._, 30 janvier-11 février 1809.]

Dans la campagne imminente, il paraissait désirer plutôt qu'espérer la
coopération de la Russie. Au reste, si ses alliés le laissaient sans
secours, il se suffirait à lui-même et de son épée trancherait la
querelle. Les soldats improvisés de l'Autriche, mal équipés, à peine
habillés, ces «soldats tout nus», ces masses armées que l'on jetait sur
son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait
l'Autriche et la jetterait à ses pieds: «Elle veut un soufflet, je m'en
vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en
remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire[67].» Mais
il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre
l'Autriche en pièces, conviant la Russie au partage des dépouilles. À
ces violences, Roumiantsof répondait avec assez d'à-propos; il faisait
ses réserves, risquait des objections sous une forme enveloppée, et aux
métaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: «Je
donnerai des coups de bâton à l'Autriche, disait Napoléon.--Sire, ne les
lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligés de
compter les bleus[68].»

[Note 67: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février
1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 68: _Id_.]

Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage
était moins brutal et plus posé: l'écrasement et la dissolution de
l'Autriche n'étaient plus les seules perspectives qu'il envisageât.
Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mérite; la besogne
avait été rude, mais les résultats commençaient à se montrer. «J'ose le
dire, écrivait le ministre russe, j'ai usé sa colère[69].»

[Note 69: _Id_.]

C'était attribuer trop d'efficacité à quelques propos émollients, et la
véritable cause de l'accalmie était que la guerre apparaissait à
Napoléon un peu moins certaine. D'abord, il s'était repris, durant
quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre à la source même de toutes
les complications, de nouer avec Londres une négociation sérieuse; il
«avait cru entrevoir la possibilité, écrivait Champagny à Caulaincourt,
de faire une nouvelle démarche pour la paix auprès de l'Angleterre[70]».
Très rapidement, ce fil lui avait échappé, mais de nouveaux avis de
Vienne avaient rectifié les précédents, cause d'une alerte prématurée.
Aujourd'hui, Andréossy reconnaissait s'être trop hâté de donner l'éveil:
dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la
continuation des préparatifs entamés depuis dix mois et qui se
poursuivaient sans s'accélérer[71].

[Note 70: Champagny à Caulaincourt, 7 février 1809.]

[Note 71: Andréossy à Champagny, 3 février 1808. Archives des
affaires étrangères.]

Napoléon revenait donc à penser que l'explosion n'aurait pas lieu avant
avril ou avant mai. La rupture se trouvant ajournée, ne saurait-on
l'empêcher? En se hâtant, en unissant plus étroitement leurs efforts,
peut-être la France et la Russie arriveraient-elles encore à temps pour
imposer à l'Autriche une soumission qui dispenserait de la combattre.
Mais les moyens préconisés jusqu'à ce jour, avis, remontrances communes,
ne répondent plus aux besoins de la situation. Si Napoléon laisse
expédier la note identique, dont le texte lui est enfin parvenu, il n'y
voit plus qu'un palliatif insuffisant, surtout dans les termes où elle a
été rédigée par Alexandre. Il veut plus, il veut une démarche
solennelle, décisive, qui présentera au moins cet avantage de dissiper
toute incertitude sur les dispositions de l'Autriche et de l'obliger à
se dévoiler. Ce qu'il faut, c'est obtenir d'elle des garanties
indispensables en échange de celles qui lui seront accordées, lui
conférer d'une part des sûretés positives et lui signifier de l'autre
des exigences formelles. L'Empereur fit à Roumiantsof la proposition
suivante: Alexandre Ier offrirait à l'Autriche de lui garantir, par
traité, l'intégrité de ses États contre la France; Napoléon prendrait
avec elle le même engagement contre la Russie; en retour, l'Autriche
serait invitée à désarmer, à révoquer ses mesures guerrières; elle
pourrait le faire en toute sécurité, puisqu'elle trouverait dans la
parole écrite des deux empereurs, dans celle surtout d'Alexandre, dont
elle ne saurait suspecter la sincérité, une inviolable sauvegarde. Pour
mieux la rassurer, Napoléon parlait même d'évacuer les territoires de la
Confédération, de ramener toutes ses troupes en deçà du Rhin, sans
vouloir toutefois s'en faire une obligation stricte, ni prendre à cet
égard d'engagement avec personne[72].

[Note 72: Rapport de Roumiantsof à Alexandre, 30 janvier-11 février
1809. Archives de Saint-Pétersbourg. Lettres de Champagny à
Caulaincourt, en date des 4, 14, 18 et 23 février 1809. Cf. les _Œuvres
de Rœderer_, III, p. 537.]

Nonobstant cette réserve, l'Empereur n'était jamais allé aussi loin dans
ses tentatives pour comprimer le conflit, puisqu'il offrait de
s'interdire à perpétuité l'offensive, sous peine de mettre contre lui
ses alliés mêmes et de trouver la Russie derrière l'Autriche. Le tort de
sa proposition était de comporter pour cette dernière une humiliation
qui ne pouvait être acceptée. Ce qu'il s'agissait de demander à
l'Autriche, c'était de livrer ses armes, de renoncer à tout moyen de se
faire respecter par elle-même, pour s'en remettre à la parole de ses
deux puissantes voisines et ne plus exister que sous leur bon plaisir.
Sa puissance et sa fierté renouvelées ne lui eussent point permis de se
placer dans une position aussi manifeste d'infériorité et de dépendance,
d'accéder à un désarmement sans réciprocité: elle n'admettait et ne
cherchait plus de garantie qu'en elle-même, dans ses forces démesurément
accrues, dans le mouvement national qu'elle avait fomenté, depuis que
notre mainmise sur l'Espagne avait réveillé ses craintes et surexcité
ses passions. En vain Napoléon, s'insurgeant contre les conséquences de
sa faute, s'efforce-t-il une dernière fois de leur échapper; il les
retrouve partout devant lui et ne réussira plus à les écarter de son
chemin. La guerre qu'il a suscitée le précipite dans celle qu'il
souhaite d'éviter, et l'acte fatal qui a faussé toute sa politique, le
mettant aux prises avec des difficultés auxquelles il n'est plus de
solution pacifique et normale, le condamne partout à poursuivre, à
vouloir, à exiger l'impossible.

À supposer pourtant que la démarche proposée fût susceptible de quelque
effet, qu'elle pût produire à Vienne un moment d'hésitation et d'arrêt,
ouvrir la voie aux pourparlers et conduire à un arrangement, c'était à
la condition que la Russie s'emparerait sur-le-champ de notre idée et y
conformerait son langage. Avec raison, Napoléon tenait essentiellement à
ce que les premières paroles vinssent d'Alexandre. L'Autriche avait
placé jusque-là son espoir dans la faiblesse de ce monarque, elle l'y
mettait encore, d'après des témoignages périodiquement renouvelés:
c'était de Pétersbourg que devait venir à son adresse l'avertissement
suprême, la sommation qui la désabuserait et ne lui laisserait d'autre
refuge que la sécurité dans la soumission. Le vœu de Napoléon était donc
que Roumiantsof adoptât de suite le projet français, qu'il le transmît
et le recommandât chaleureusement à Pétersbourg, qu'il déterminât le
Tsar à prendre l'initiative de la négociation et à l'appuyer par une
grande démonstration militaire. Roumiantsof lui-même, restant parmi
nous, aurait à y agir d'urgence: Champagny et lui se feraient vis-à-vis
de l'Autriche un langage commun, tout de fermeté et de vigueur. Puisque
la présence du comte à Paris rapprochait pour ainsi dire les deux
cabinets, on devait en profiter pour imprimer à leurs mouvements une
extrême promptitude, pour établir entre tous leurs actes la concordance,
la simultanéité parfaites que l'éloignement des capitales rendait
d'ordinaire difficiles à obtenir.

Malheureusement, Roumiantsof passait par des alternatives cruelles, par
des anxiétés sans nombre, qui le rendaient incapable de toute volonté
énergique et suivie. Malgré le caractère impérieusement pacifique de nos
demandes, Napoléon l'inquiétait de plus en plus, et sa crainte était que
le conquérant, en le poussant à prononcer son attitude vis-à-vis de
l'Autriche, n'eût d'autre but que d'associer la Russie à une criminelle
offensive. Parfois, après ses longues conversations aux Tuileries, il
refoulait ces doutes; il voulait croire en l'Empereur, lors même qu'il
n'arrivait pas à comprendre toutes ses vues, à pénétrer tous ses
calculs, et il se disait que, si la foi napoléonienne avait ses dogmes,
elle pouvait avoir aussi ses mystères. L'instant d'après, un scrupule le
ressaisissait; dans le flux de paroles échappées à Napoléon, il se
rappelait une phrase, une expression qui lui paraissait de nature à
justifier ses alarmes: il s'y attachait avec une douloureuse
obstination. Dans ce trouble de son esprit, il cherchait alors à qui
s'ouvrir, à qui parler de ses angoisses. Avec un à-propos singulier,
Metternich se trouvait toujours à portée de recueillir ses confidences;
l'adroit Allemand affectait de rechercher la société du Russe,
l'entourait de soins, «le mangeait de caresses[73]». Dans leurs
fréquentes entrevues, Roumiantsof recommandait bien à Metternich la
prudence, suppliait que l'Autriche se calmât, s'observât, évitât de
donner sur elle aucune prise; mais en même temps il se laissait aller à
montrer ce qui en Napoléon le heurtait et l'effarait. Comme bien l'on
pense, Metternich s'appliquait à cultiver, à entretenir, à développer
ces craintes utiles; il réfutait les arguments de Napoléon, affirmait
l'innocence de l'Autriche, plaidait cette cause en termes habiles, et
Roumiantsof le quittait, sinon convaincu, du moins plus ébranlé, plus
perplexe que jamais[74].

[Note 73: Champagny à Napoléon, 4 janvier 1809. Archives nationales,
AF, IV, 1676.]

[Note 74: Mémoires de Metternich, II, 269 à 274.]

Subissant de la sorte des impressions diverses et successives, le vieux
ministre n'arrive pas à voir clair dans la situation, à se former un
jugement, à démêler qui veut la guerre, qui se prépare à attaquer; aussi
s'abstient-il de tout acte susceptible d'engager son gouvernement et
surtout de compromettre sa personne. Il conteste d'abord l'utilité,
l'urgence de la «grande démarche»; il perd ainsi plusieurs jours, alors
que toute heure a son prix et laisse l'Autriche s'aventurer davantage
dans la voie où elle s'est jetée. Il transmet enfin à Pétersbourg les
propositions impériales, mais n'y ajoute pas un mot d'approbation ou de
commentaire. Il se dérobe à toute initiative, se refuse au rôle de
première ligne que Napoléon voudrait lui faire jouer. Pour éviter la
crise que tout retard précipite, il s'en remet au temps, se confie à
l'avenir, au hasard, cette Providence des irrésolus. La politique russe,
qu'il se trouve appelé par sa présence auprès de Napoléon à représenter
avec autorité ou plutôt à faire, flotte ainsi sans direction; elle
paraît par moments s'acheminer dans une voie, puis s'arrête, revient sur
ses pas, s'attarde en d'inutiles détours et aboutit au néant.

À la fin, Roumiantsof prit un parti: ce fut de s'en aller et de
retourner à Pétersbourg, dans le but, disait-il, d'y travailler au
maintien de la paix entre la France et l'Autriche. Ce départ ou plutôt
cette fuite confondit tous ceux qui en furent témoins. Metternich ne
dissimula point au ministre russe qu'il s'effaçait de la scène à
l'instant décisif; il lui désigna «comme le moment de crise les quatre
semaines qu'il passerait sur le grand chemin[75]». Quant à Napoléon, en
voyant Roumiantsof se dérober définitivement, il conçut la plus fâcheuse
idée de ses talents, de son caractère, et ne devait jamais lui pardonner
sa désertion.

[Note 75: _Mémoires de Metternich_, II, 273.]

Il essaya cependant, jusqu'au dernier moment, de le convaincre et de
l'endoctriner. Le comte allait monter en voiture, lorsque M. de
Champagny se fit annoncer. «Je l'ai trouvé, écrivait le ministre
français[76], déjeunant et ses chevaux attelés.» Le but de la visite
était de lui dénoncer un nouveau méfait de l'Autriche: la part prise par
cette cour à la paix qui venait d'être signée aux Dardanelles entre la
Porte et l'Angleterre; nos agents à Constantinople avaient acquis la
preuve de ses efforts pour rapprocher les Turcs de nos ennemis, pour les
attirer dans une ligue antifrançaise, et saisi là un des nœuds de la
coalition en train de se former. Ému de ces renseignements, Roumiantsof
parut emporter de Paris quelques velléités d'agir, qui ne tinrent pas
contre les réflexions de la route. Arrivé près de la frontière russe, il
reçut des lettres de son maître qui l'autorisaient, qui l'invitaient,
dans une certaine mesure, à revenir sur ses pas ou à se porter vers
Vienne. Il n'en tint compte, continua sa route et rentra à Pétersbourg
dans le milieu de mars.

[Note 76: Lettre à Caulaincourt, 14 février 1809.]

Avant ce retour, Alexandre, instruit par courrier des propositions de
Napoléon, en avait fait l'objet de quelques entretiens avec
Schwartzenberg. Il avait développé l'idée de la double garantie, sans la
présenter sous forme de communication officielle. Le prince n'avait pu
méconnaître l'importance de cette ouverture, mais avait aussitôt révoqué
en doute la sincérité de Napoléon et d'ailleurs n'avait point dissimulé
«qu'il était trop tard[77]». En effet, tandis que se prolongeait à
Pétersbourg cette dernière et stérile controverse, le bruit des armes,
retentissant plus fortement à Vienne et grossissant sans cesse, vint
couvrir la voix des négociateurs, dénoncer le caractère irrévocable des
décisions de l'Autriche et l'approche des hostilités.

[Note 77: Rapport de Caulaincourt du 6 mars 1809.]

Dans ses premiers calculs, l'Autriche avait fixé en mars l'instant de
l'agression si mûrement préméditée; elle avait senti ensuite
l'impossibilité d'être prête pour cette époque et reporté en avril
l'échéance guerrière[78]. À la fin de février, elle passa des mesures
d'organisation à celles qui précèdent immédiatement l'entrée en
campagne, mise en mouvement des troupes mobilisées, équipées et exercées
de longue main. À cette heure, elle renonça à protester d'intentions
pacifiques que des actes impossibles à dissimuler ou à travestir eussent
trop ouvertement démenties. Metternich reçut ordre de faire connaître à
Paris que sa cour, prenant prétexte des précautions militaires ordonnées
sur le territoire de la Confédération, mettait elle-même ses armées sur
le pied de guerre. Le 2 mars, cette notification a lieu; à ce moment,
tout s'ébranle dans la monarchie autrichienne, et trois cent mille
hommes de troupes actives, de réserve, de landwehr, réunis dans les
différentes provinces, s'écoulent tumultueusement vers la frontière. Nos
agents à Vienne assistent à cette marche; par chaque courrier, ils
signalent de nouveaux passages de troupes; ils voient les régiments
traverser la capitale «au bruit des chansons et des fifres», aux
acclamations de la multitude. Animée par ces apprêts, la population
s'exalte et s'enfièvre; un délire guerrier saisit toutes les classes et
se révèle par ses manifestations ordinaires[79]. L'agitation descend des
salons dans la rue, la fière aristocratie viennoise se mêle au peuple
pour en exciter et en diriger les passions. Les femmes «font le métier
de recruteurs pour la milice»; elles stimulent les hésitants et les
envoient se battre; la jeune impératrice distribue solennellement aux
bataillons de la landwehr, dans la cathédrale de Saint-Étienne, des
drapeaux dont elle a elle-même brodé les cravates[80]. Quant à
l'empereur François, il suit l'impulsion avec une sorte d'inconscience;
parfois il semble s'effrayer de sa propre audace, s'émeut de
l'application des mesures qu'il a approuvées en principe. Voyant des
fenêtres de la Burg dresser deux cents pièces d'artillerie sur leurs
affûts, il s'étonne, se fâche, s'écrie qu'il n'a point donné d'ordres;
mais ses incurables défiances contre Napoléon le ressaisissent aussitôt,
et il répète, «en s'occupant machinalement dans son cabinet: _Cet homme
me donne bien du tracas; il veut absolument détruire ma monarchie_[81]».
Cette idée qu'on lui a inculquée dissipe ses doutes, lève ses scrupules,
lui fait oublier la parole donnée au lendemain d'Austerlitz; en prenant
l'initiative des hostilités, il s'imagine de bonne foi prévenir une
attaque qui n'a jamais été dans la pensée de son adversaire, et il monte
docilement à cheval pour accompagner jusqu'aux portes de la ville les
milices qui partent pour la frontière. À la fin de mars, les armées sont
rangées face à la Bavière, face au grand-duché de Varsovie, face au
Frioul, sur les trois points où doit s'opérer l'irruption: l'archiduc
Charles a pris le commandement en chef; des manifestes au peuple
allemand annoncent la guerre, sans la déclarer encore; enfin, quelques
jours plus tard, les autorités de Braunau, ville frontière, arrêtent un
courrier porteur de dépêches pour notre légation, rompent le cachet aux
armes de France et, par cette violation du droit des gens, ouvrent la
série des actes manifestement hostiles.

[Note 78: BEER, _op. cit.,_ 367-369.]

[Note 79: «Dans les spectacles, écrivait notre représentant le 23
mars, on saisit toutes les allusions aux circonstances et surtout celles
qui regardent l'indépendance de l'Allemagne; les applaudissements sont
immodérés.»]

[Note 80: Dépêche du chargé d'affaires Dodun, en date du 4 avril
1809. Le même agent écrivait le 18 mars: «En 1805, la guerre était dans
le gouvernement, non dans l'armée ni le peuple. En 1809, elle est voulue
par le gouvernement, par l'armée et par le peuple.»]

[Note 81: Dépêche d'Andréossy du 18 février 1809.]

L'Autriche se démasquait plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé; étonné
de cet affolement, il se demandait encore si elle soutiendrait jusqu'au
bout son audace, dépasserait ses frontières, se ferait matériellement
l'agresseur, si tout ce tapage n'était pas un moyen de provoquer une
attaque et de s'en épargner l'odieux. Quoi qu'il en soit, il prend
aussitôt ses dispositions de combat. Jusqu'à présent, pour enlever aux
Autrichiens tout sujet d'alarme trop positif, il n'a ordonné en
Allemagne aucune mesure de préparation immédiate; nos corps de l'armée
du Rhin restent disséminés sur de vastes espaces, les contingents
bavarois, wurtembergeois, saxons, sont organisés, sans être réunis;
Napoléon a des forces en Allemagne et n'a point d'armée; pour la
première fois depuis le début de ses campagnes, il est en retard sur
l'adversaire. Mais son activité magique pare à tout et supplée à
l'insuffisance du temps. Prompte comme l'éclair, sa volonté fait de
toutes parts naître le mouvement; en quelques jours, il complète,
grossit, approvisionne, met en marche, rapproche les corps français ou
alliés, pousse Davoust sur Bamberg, Oudinot sur Augsbourg, Masséna sur
Ulm, et la proximité de ces points permettra d'opérer une concentration
générale, dès que le plan de l'ennemi se sera clairement dévoilé, et
d'opposer à l'archiduc une masse d'hommes assez forte pour lui barrer le
chemin de la vallée du Rhin. En Italie, l'Empereur range l'armée du
prince Eugène sur la rive droite de l'Adige; dans l'Allemagne du Nord,
sur le flanc de l'Autriche, il rassemble les Saxons, les Polonais, en
fait le 9e corps de notre armée, leur donne mission de couvrir Dresde et
Varsovie. En même temps, au delà de l'Autriche ennemie, il cherche la
Russie alliée et l'appelle aux armes.

Ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes qu'il réclame
d'Alexandre; l'instant est venu où les alliés de Tilsit et d'Erfurt
doivent combiner éventuellement leurs opérations militaires et dès à
présent leurs mouvements de troupes. Pour déterminer la Russie à se
mettre en position de le secourir, Napoléon multiplie les efforts. Les
dépêches ministérielles à Caulaincourt se succèdent désormais sans
interruption: le 5 mars, puis le 11, le 18, le 22, le 23, le 24, le 26,
le 29, Champagny signale à l'ambassadeur l'urgence d'obtenir des mesures
promptes, sérieuses et retentissantes; l'Empereur écrit lui-même au
Tsar, il écrit plus longuement à Caulaincourt; par l'intermédiaire de
cet agent, il réclame un échange de vues entre les deux cours sur les
moyens de concerter leur action et demande que l'on arrête dès à présent
un plan de campagne.

Tous calculs faits, il compte que la Russie, sans s'affaiblir
notablement en Finlande et sur le Danube, peut nous seconder avec 80,000
hommes; la situation géographique de cette puissance lui permet de les
employer avec une souveraine efficacité pour la cause commune. Les
possessions moscovites, en y comprenant les Principautés virtuellement
réunies, se déploient en demi-cercle autour de la partie orientale de la
monarchie autrichienne; elles enveloppent et enlacent la Galicie, la
Hongrie et la Transylvanie. En agissant sur divers points de sa
frontière, par des mouvements concentriques, la Russie peut étreindre
l'Autriche dès le premier moment, la saisir par derrière et, la tirant
fortement à elle, la paralyser dans son élan vers le Rhin. Il est donc
nécessaire que le Tsar ait une forte armée en Pologne, prête à entamer
la Galicie au premier signal; il n'est pas moins utile que l'armée russe
du Danube, trop nombreuse pour l'adversaire débile qui lui est opposé,
détache sa fraction la plus occidentale pour la tourner contre
l'Autriche, qu'elle la porte, par une conversion à droite, en face de la
Transylvanie, et la tienne prête à envahir cette province. La Russie
peut contribuer également à la défense de l'Allemagne française, pousser
un corps jusqu'à Dresde et l'intercaler entre l'Autriche soulevée et la
Prusse frémissante. Que la Russie règle d'ailleurs sa coopération
suivant ses facultés et ses convenances; Napoléon subordonnera ses
mouvements à ceux de son allié. Alexandre veut-il se porter sur Dresde
avec 40,000 hommes? c'est dans cette ville qu'on lui tendra la main.
Préfère-t-il faire masse de ses forces et pousser droit à Vienne?
Napoléon lui offre rendez-vous sous les murs de cette capitale[82].
L'essentiel est que la Russie nous informe de ce qu'elle fera, afin que
les opérations se combinent, surtout qu'elle prenne ses mesures au plus
vite, hautement, bruyamment, qu'elle tire l'épée avec fracas, qu'elle
sorte ses troupes de leurs garnisons, qu'elle les mette sous la tente,
qu'elle montre partout ses armées. «Il n'y a pas un moment à perdre,
écrit Napoléon à Alexandre, pour que Votre Majesté fasse camper ses
troupes sur les frontières de nos ennemis communs. J'ai compté sur
l'alliance de Votre Majesté, mais il faut agir, et je me confie en
elle[83].» De toutes manières, le Tsar peut exercer sur les événements
une influence favorable et décisive; s'il reste un dernier espoir, une
chance unique et fugitive d'éviter la guerre, c'est que la Russie, en
faisant étalage de ses forces et preuve de ses dispositions françaises,
terrifie l'Autriche et l'arrête au bord de l'abîme. Si la lutte doit
inévitablement se produire, l'intervention active de la Russie, en
faisant du premier coup pencher la balance, abrégera cette crise
succédant à tant d'autres.

[Note 82: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

[Note 83: Lettre publiée par M. Tatistcheff dans la _Nouvelle
Revue_, 1er septembre 1891.]



II

Les appels de Napoléon, s'autorisant de promesses vingt fois répétées,
se confondaient avec la voix même de l'honneur militaire et de la
probité politique. Seulement, l'Empereur était-il fondé à invoquer ces
grandes lois, après avoir lui-même, au cours de l'année précédente, par
les détours et les ambiguïtés de sa conduite, enfoncé le doute et le
soupçon au cœur d'Alexandre? Dans le cas présent, le Tsar était trop
incertain pour nous accorder du premier coup ou nous refuser son
concours. Il obéit à une tendance propre aux esprits irrésolus et qui
les porte à s'épargner l'embarras d'une décision en la retardant le plus
possible. Cette guerre avec l'Autriche qui choque sa conscience, sa
politique, qu'il fera à contre-cœur, si les circonstances l'y obligent
expressément, il répugne encore à l'admettre comme inévitable et à s'y
préparer; c'est une hypothèse importune dont il préfère détourner ses
regards. Il se dérobe donc, fuit devant le parti à prendre, et use à son
tour de diplomatie dilatoire. Naguère, Napoléon lui a fait longuement
attendre une concession positive aux dépens de la Turquie: il a remis et
ajourné la Russie de mois en mois. Alexandre trouve aujourd'hui sa
revanche et reprend à son compte le jeu justement reproché à son allié,
en se servant, il est vrai, de procédés tout autres. Pour se soustraire
à une décision prématurée, Napoléon employait des moyens à son image,
surprenants et grandioses, suscitait d'éblouissants prestiges, parlait
de partager l'Orient et de remanier l'univers. Pour réserver une
détermination qui lui coûte, Alexandre raffine l'art des petits moyens,
celui des compliments et des phrases; il s'y montre inventif, excellent,
inimitable: il y met du génie.

À ce moment, ses rapports avec notre ambassadeur sont curieux à
observer. Plus que jamais, M. de Caulaincourt est traité au Palais
d'hiver en ami, en commensal préféré. Deux ou trois fois la semaine, il
dîne chez Sa Majesté, partageant cet honneur avec le petit groupe
d'intimes qui compose la société habituelle et privilégiée du Tsar.
Pendant la réunion, Alexandre saisit toutes les occasions de célébrer
Napoléon et la France; il vante son attachement à l'alliance, son désir
de la maintenir inébranlable, d'en remplir toutes les obligations, et
ces politesses sans conséquence lui sont un moyen de préparer et de
faciliter la tâche qui s'imposera à lui tout à l'heure, dans son
cabinet, lorsqu'il se retrouvera seul à seul avec Caulaincourt et devra
résister doucement à cet ambassadeur réclamant un concert effectif de
mesures. Plus ses entretiens d'affaires deviennent vagues et équivoques,
plus ses propos de table sont empreints de cordialité, féconds en
remarques obligeantes, en effets délicatement ménagés, et il organise à
l'adresse de la France toute une série de démonstrations intimes,
flatteuses, caressantes, destinées à masquer le vide de ses intentions.

D'abord, le retour de Roumiantsof donna lieu à une scène
caractéristique. La première fois qu'il se retrouva avec notre
ambassadeur à la table du souverain, le ministre voyageur dut raconter
par le menu son séjour à Paris, Alexandre se plaisant à le faire parler,
à relever dans ses discours tout ce qui pouvait charmer l'amour-propre
d'un Français. Le comte comprit et joua parfaitement son rôle. Déjà le
bruit de ses propos enthousiastes sur Napoléon courait la ville: on
citait ce mot de lui: «Lorsqu'on cause avec l'empereur Napoléon, on ne
se trouve d'esprit que ce qu'il veut bien vous en laisser[84].» Chez le
Tsar, Roumiantsof dispersa ses éloges sur tous les membres de la famille
impériale et du gouvernement; il n'omit rien et n'oublia personne. «Il
ne cessa de parler de Paris, soit dans le salon avant le dîner, soit
pendant le dîner. Il parla aussi beaucoup de Malmaison, de
l'Impératrice, de sa grâce, de la reine de Hollande, de son amabilité,
de sa bonté, de la beauté de la princesse Pauline, de la grande et belle
représentation de la cour. Il parla ensuite des ministres, cita l'esprit
de M. Fouché, l'amabilité, le génie de M. le prince de Bénévent,
l'agrément de sa société. (Depuis l'événement du 28 janvier, ces
compliments manquaient singulièrement leur but.) Il ne tarit pas en
éloges sur tout, répéta plusieurs fois: «C'est à Paris que doivent aller
tous ceux qui veulent apprendre quelque chose en quelque genre que ce
soit...» L'Empereur ramenait continuellement la conversation sur Paris.
Le comte la soutenait en homme qui pénétrait l'intention obligeante de
son maître. L'Impératrice s'en mêla plusieurs fois[85]...»

[Note 84: Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt à
l'Empereur en date du 22 mars 1809.]

[Note 85: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

«Après le dîner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur
daigna m'appeler dans son cabinet.» Toujours sur le même ton, il
protesta en premier lieu de sa loyauté, de son dévouement, puis, venant
à l'Autriche et déjà moins affirmatif, émit le désir de ne rien
précipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout
récemment à Vienne précisait la situation. Bien informé des
circonstances, citant des faits, accumulant des détails, il conclut du
spectacle belliqueux que donnait l'Autriche à la nécessité urgente pour
l'alliance franco-russe de se mettre elle-même sur le pied de guerre et
de rassembler ses moyens. «Je parlais, écrivait-il à Napoléon, des
grandes réunions de troupes en Bohême et sur l'Inn, enfin de tout ce qui
se passait, pour convaincre Sa Majesté qu'il était temps de prendre un
parti pour l'état de guerre où l'on pouvait être d'un moment à l'autre;
qu'il était même instant pour Votre Majesté de savoir par où agiraient
les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en
Transylvanie et en Galicie aussitôt qu'on aurait la nouvelle des
hostilités. Je lui fis sentir que les opérations de Votre Majesté, la
grande direction militaire, dépendraient nécessairement du concert et du
nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait;
que l'état d'hostilité de l'Autriche, constaté depuis si longtemps, ne
pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette
puissance[86]...»

[Note 86: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

«--Je veux encore croire que la paix est possible», telle fut en
substance la réplique d'Alexandre. Et il développa ce thème longuement,
contre toute évidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas
répondu expressément à l'offre de la double garantie, et que cette
démarche suprême pouvait changer ses résolutions. Au reste, s'il fallait
combattre, l'Empereur le trouverait prêt; la Russie ne serait pas en
retard, mais se livrer dès à présent à des mouvements guerriers pourrait
nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant à Paris
qu'à Pétersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres
qu'il avait à soutenir, celles de Suède, d'Angleterre et de Turquie, et
à cet égard de récentes circonstances ne le laissaient point à court
d'arguments. En Orient, la négociation avec la Turquie s'était rompue
sur une question qui intéressait la France plus encore que la Russie; le
cabinet de Pétersbourg avait exigé, comme condition préalable de la
paix, que la Porte renonçât aux bons rapports récemment rétablis avec
les Anglais et expulsât de Constantinople leur chargé d'affaires; les
Turcs n'ayant point souscrit à cette exigence, le congrès de Jassy
s'était séparé; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et
obtenir par la force l'abandon des Principautés. Contre la Suède, la
Russie avait dû pousser vivement les hostilités, le gouvernement de
Stockholm ne manifestant aucun désir de paix, et même porter au delà du
golfe de Bothnie une partie de son armée. Au Nord comme au Sud, elle
avait à combattre et à faire front; ses deux ailes restaient engagées,
ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'eût
voulu et de peser dès à présent sur l'Allemagne.

À ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de répondre que
les guerres de Turquie et de Suède n'exigeaient pas un vaste déploiement
de forces, que la Russie, maîtresse sur le Danube et en Finlande des
territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu'à maintenir ses
positions, à observer une défensive imposante, et qu'elle conservait
assez de troupes disponibles pour opérer vigoureusement contre
l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens
financiers, sur les brèches faites à son trésor, sur les pertes que lui
infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il
termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver
dans le cas de demander à la France; il s'agissait d'un emprunt à
émettre à Paris pour le compte de la Russie[87].

[Note 87: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]

Pendant plusieurs semaines, des scènes analogues se répétèrent, à
quelques jours d'intervalle. En manière de simple conversation,
Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, dès que l'on
en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion
russe, ses belles résolutions se fondent, s'évanouissent, ce qui ne
l'empêche point de reprendre le lendemain la suite de ses prévenances.

Parfois, avant d'aborder le fond du débat, il varie ses procédés de
séduction préliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il
médit de l'Autriche. Il raille agréablement le ton et les allures des
diplomates viennois, leur gravité pédantesque: Schwartzenberg lui a
montré, dit-il, une «immense dépêche» de M. de Stadion, premier ministre
d'Autriche; «elle est tout à fait dans le genre allemand; on y prend les
choses de si loin que je lui ai demandé si elle datait du déluge[88]».
Tout cela, d'ailleurs, n'est «qu'un fatras de paradoxes[89]», trahissant
l'embarras d'un cabinet qui s'évertue péniblement à défendre une
mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitôt argument de cet aveu pour
démontrer une fois de plus la parfaite inutilité, contre une cour
convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour
réclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces.
Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant
que ses troupes ne sont qu'à deux ou trois marches de la frontière; il
cite les divisions, les régiments qui doivent composer son armée de
Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups à porter en
Transylvanie et en Allemagne.

[Note 88: Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.]

[Note 89: _Id._]

Dans une autre conférence, Caulaincourt revient à la charge; mieux armé,
fort des lettres qu'il a reçues directement de Napoléon, il essaye
d'entrer en matière sur le plan de campagne; il lit, commente les
passages, de haute et impétueuse allure, où l'Empereur propose à son
allié de cimenter leur union par la confraternité du champ de bataille,
lui donne rendez-vous devant l'ennemi, à Dresde ou à Vienne. «À Dresde,
répond Alexandre, il est trop tard. Ce serait paralyser mes moyens par
des marches, pendant qu'ils peuvent être plus utilement employés. Puis,
ce serait découvrir toute ma frontière. Nous parlerons, du reste, de
cela un de ces jours. C'est aujourd'hui vendredi saint. Vous savez que
jusqu'après Pâques, nous avons une foule de devoirs religieux prescrits
par notre rite. Je ne puis donc vous parler d'affaires aujourd'hui, mais
ce sera très incessamment. Aujourd'hui, je ne voulais que vous voir et
vous dire ce que je sais sur la Suède[90].» Et il transporta son
interlocuteur sur les bords de la Baltique, où la scène avait
soudainement changé. À Stockholm, les chefs de l'armée et de la
noblesse, fatigués d'obéir à un roi en démence, avaient détrôné Gustave
IV et décerné la régence à son oncle, le duc de Sudermanie. Cette
révolution, avec ses détails dramatiques ou piquants, venait à point
pour nourrir la conversation avec l'ambassadeur de France et la tenir
éloignée des frontières autrichiennes.

[Note 90: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

En persistant dans ce jeu évasif, il semblait qu'Alexandre voulût se
laisser surprendre par l'événement. Son but, s'il était tel, fut
pleinement rempli. Le 9 avril, avant qu'un plan de campagne eût été même
ébauché entre la France et la Russie, avant que le Tsar eût fait
connaître exactement le nombre, l'emplacement, la destination de ses
troupes, les Autrichiens franchirent l'Inn et se répandirent en torrent
sur la Bavière. Le même jour, l'archiduc Jean violait avec son armée le
territoire italien; au Nord, l'archiduc Ferdinand entrait avec cinquante
mille hommes dans le grand-duché et l'aigle autrichienne apparaissait
sur le chemin de Varsovie. Sans garder le souci des apparences, sans
alléguer un grief personnel, sans même déclarer la guerre, l'Autriche la
commençait à ses risques et périls et jouait son existence dans une
suprême partie.

Caulaincourt requit aussitôt et officiellement la coopération russe, en
vertu des conventions de Tilsit et d'Erfurt. De son côté, Schwartzenberg
se livrait à de dernières tentatives, manœuvrait tous les ressorts de
l'intrigue, mettait en mouvement les salons, les femmes, faisait agir à
la fois la mère et la favorite d'Alexandre. La société entière, se
levant en tumulte, circonvenant l'Empereur, le suppliait de garder au
moins la neutralité et de ne point prendre les armes contre la puissance
qui se faisait le champion de l'indépendance européenne.

Alexandre devait enfin se prononcer; cette nécessité tant redoutée, si
obstinément éludée, s'imposait à lui et venait le saisir. Il lui fallait
se résoudre, mais le choix lui restait entre plusieurs partis. À vrai
dire, la parole donnée ne lui en permettait qu'un: combattre
immédiatement avec la France et nous aider de tout son pouvoir. On ne
saurait toutefois refuser à sa perplexité de sérieux motifs: ses
scrupules et ses craintes étaient légitimes. Cette guerre qu'il n'avait
su ni prévoir ni prévenir, tout en s'obligeant à y participer, lui était
à bon droit odieuse: elle risquait d'entraîner des résultats funestes à
l'Europe, à la Russie, particulièrement funestes à l'alliance. Si
l'Autriche justifiait par sa conduite toutes les sévérités, son
effondrement total, sa destruction n'en serait pas moins une calamité
générale et un malheur pour tous. La disparition de cette antique
monarchie ouvrirait au centre du continent un abîme que rien ne saurait
combler et achèverait de déséquilibrer l'Europe. Les États qui se
composeraient avec les débris du vaincu, débiles et inconsistants,
devant tout au vainqueur, ne seraient plus que les postes avancés de la
domination française; chacun de nos vassaux voudrait sa part de
l'Autriche mise à sac; en particulier, le duché de Varsovie réclamerait
et obtiendrait vraisemblablement la Galicie; cette extension
équivaudrait au rétablissement de la Pologne, et de tous les changements
à craindre, c'était celui qu'Alexandre appréhendait avec le plus de
persistance et d'effroi. Dans tous les cas, la Russie se sentirait à
découvert, directement exposée au choc de l'ambition napoléonienne, dès
que l'Autriche ne s'élèverait plus en masse compacte au devant de sa
frontière. Pour que la Russie pût vivre tranquille, pour qu'elle pût
demeurer notre alliée, il était nécessaire qu'un État puissant continuât
de séparer les deux empires et de faire contre-poids à la France
démesurément accrue. Par une rencontre extraordinaire, Alexandre Ier,
constitué ennemi de l'Autriche en vertu d'engagements formels, ne devait
rien craindre autant, dans le combat à livrer, que l'écrasement trop
complet de l'adversaire, et il était naturel qu'il songeât à se prémunir
contre un tel péril. On eût donc conçu qu'avant de s'engager dans la
guerre, il eût pris ses précautions, formulé ses réserves, demandé à
Napoléon la promesse de ne point abuser de la victoire et de n'en point
tirer des conséquences fatales à l'ordre européen, destructives de la
sécurité russe.

Ces exigences, Napoléon les avait prévues et s'était mis en mesure d'y
satisfaire. Il avait autorisé Caulaincourt à signer, s'il en était
positivement requis, un accord sur les conditions de la paix future; il
consentait à se lier les mains dans une certaine mesure, à limiter
l'essor d'une ambition qui allait se déchaîner à nouveau. Sa situation
militaire, plus critique qu'il ne l'avouait, lui avait commandé cette
condescendance[91]. Alexandre était donc libre d'opter entre une
assistance accordée d'emblée, de confiance, dans un élan chevaleresque,
et une coopération conditionnelle. Il pouvait remplir ses engagements
tout d'abord, s'associer au conflit et, par sa loyauté, par l'efficacité
de son action, se mettre en droit de parler haut quand viendrait l'heure
de régler la destinée du vaincu et de remanier la carte; il pouvait
aussi prendre dès à présent ses sûretés, obtenir de Napoléon des
assurances contre le démembrement de l'Autriche, contre le
rétablissement de la Pologne, quitte ensuite à entrer franchement dans
la lutte dont il aurait à l'avance circonscrit les résultats.

[Note 91: Lettre de Caulaincourt du 8 avril 1809.]

Il écarta l'un et l'autre de ces partis pour s'arrêter à un troisième,
le pire et le moins digne de tous, à un expédient dont Spéranski paraît
lui avoir suggéré l'idée[92]. Tout en exprimant de justes inquiétudes
sur le sort futur de l'Autriche, il ne réclama aucun engagement
préalable et ne mit point Caulaincourt dans le cas d'user de ses
pouvoirs. Il annonça à Napoléon une assistance sans réserve, pleine et
entière, mais résolut de ne la lui prêter qu'en apparence et de
n'opposer à l'Autriche qu'un simulacre de guerre. Sans répudier les
obligations de l'alliance, il s'en délia subrepticement et aima mieux
transgresser sa parole que de la redemander. Il fit plus: avant de
combattre nos ennemis pour la forme, il voulut les rassurer sur la
portée réelle de ses mesures, et nous allons l'entendre, double dans son
langage comme dans sa conduite, promettre son concours à la France et
son inaction à l'Autriche.

[Note 92: BEER, 349, d'après les rapports de Schwartzenberg.]

Dès qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'ébranlaient
pour passer la frontière, il fit savoir à notre représentant qu'il
rompait avec l'agresseur: «Ils payeront cher, disait-il en parlant des
Autrichiens, leur folie et leur jactance[93].» Pour donner plus de poids
à ces assurances, il les répéta à Caulaincourt devant témoins, en
présence du cercle de familiers qu'il réunissait périodiquement à sa
table. Avant de rendre publique sa déclaration de guerre, il la fit en
petit comité, sous forme d'allusion et d'allégorie. Ce soir-là, il fut
plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il
était charmé, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de
Caulaincourt se fût choisi une maison de campagne tout près de la
sienne; l'intimité en deviendrait plus étroite et plus facile: «Je veux
faire faire, disait-il, un petit télégraphe pour notre correspondance.
Nous ne pouvons être plus proches voisins.

[Note 93: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]

L'AMBASSADEUR.--«Je suis absolument sous le canon de Votre Majesté.

L'EMPEREUR.--«Celui-là ne tirera que pour vous.

L'AMBASSADEUR.--«Je n'en ai jamais douté, Sire; mais comme les
ambassadeurs aiment les traités, je voulais en proposer un à l'amiral de
Votre Majesté. (Un yacht de la marine impériale russe était mouillé sur
la Néva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.)

L'EMPEREUR.--«Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? _Vous ne ferez
pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts._

«Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une
intention si prononcée, que les vingt personnes qui étaient à table,
ainsi que l'Impératrice, se regardèrent. L'Empereur continua la
conversation avec moi[94].»

[Note 94: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]

Six jours plus tard, le passage de l'Inn étant connu, les apparentes
résolutions du Tsar se signalèrent au grand jour. Un manifeste de guerre
fut lancé contre l'Autriche. Alexandre déclara qu'il congédiait
Schwartzenberg, qu'il rappelait sa légation de Vienne, que ses troupes
allaient entrer en ligne. Il écrivait à Napoléon: «Votre Majesté peut
compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres
déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes
sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous
peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement
mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié
fidèle[95].» Son langage à Caulaincourt était encore plus positif et
formel que ses lettres: «Je ne ferai rien à demi», disait-il, et il
ajoutait: «Au reste, je m'en suis expliqué avec les Autrichiens[96].»

[Note 95: Lettres publiées par nous dans la _Revue de la France
moderne_, 1er juin 1890.]

[Note 96: Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.]

Comment s'était-il expliqué? C'est ce que nous apprend le rapport de ses
derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis à Vienne par cet
ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le déplaisir que lui causait la
conduite de l'Autriche: il constata qu'à elle seule incombait la
responsabilité de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait
dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses
engagements. Ces prémisses posées, il en tira une conclusion inattendue:
«L'Empereur me dit, écrivait Schwartzenberg après une conversation tenue
le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en
m'assurant que rien ne serait oublié de ce qui serait humainement
possible d'imaginer pour éviter de nous porter des coups. Il ajouta que
sa position était si étrange que, quoique nous nous trouvassions sur une
ligne opposée, il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour notre
succès[97].» Le 20 avril, Alexandre réitérait ces assurances et même
allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre
d'éviter, autant qu'il dépendrait d'elles, toute collision, tout acte
d'hostilité; que d'ailleurs leur entrée en campagne serait soigneusement
retardée[98].

[Note 97: BEER, 351.]

[Note 98: _Id._]

Ainsi, non content de proposer à l'Autriche un combat fictif, où l'on
éviterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre
promettait de reculer cette démonstration vaine: il ne contrarierait
point nos ennemis dans leurs premières opérations et les laisserait
profiter de leur avance. Est-ce à dire qu'il n'attendît qu'une victoire
de l'archiduc Charles pour prononcer sa défection, se retourner contre
l'Empereur et porter le dernier coup au colosse ébranlé? Sa pensée
paraît avoir été moins simple, moins perfide, surtout moins arrêtée.
Profondément troublé et déconcerté, n'apercevant de toutes parts que
difficultés et périls, il arrivait à l'extrême de la duplicité par
l'incertitude; désirant que Napoléon fût contenu et refréné, le
craignant trop d'autre part pour se détacher ouvertement de lui et
braver sa colère, souhaitant des succès aux Autrichiens et n'y croyant
pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgré tout
quelque utilité à l'alliance française, dont il n'avait pas encore
recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilisé par des
tendances contradictoires. Il s'écartait des événements, sans renoncer
toutefois à profiter de leurs indications; peut-être se flattait-il, si
la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir
avec autorité entre des adversaires également épuisés. Il essayait, en
un mot, de réserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi
bien, en s'enfermant dans une neutralité déguisée, qui n'avait même
point le mérite de l'abstention franche et nette, il s'ôtait tout droit
à la reconnaissance, à la considération de l'une et l'autre partie: il
s'enlevait la faculté de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il
fût, s'interdisait d'influer sur les résultats de la guerre et se
condamnait à les subir: il se mettait à la merci des événements, au lieu
de participer à leur direction.

Tout d'abord, par la lenteur et l'hésitation de ses mouvements, il va
porter une atteinte irrémédiable à l'alliance sans servir avec
efficacité la cause européenne, indigner Napoléon sans sauver
l'Autriche, car l'instant n'est pas venu où le conquérant doit
rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en échec, il
faudra plus que l'effort isolé d'une puissance. Si l'Autriche est
fortement armée, pleine d'ardeur, embrasée de nouvelles et plus
généreuses passions; si beaucoup de nos vieux régiments, dispersés en
Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supériorité du
commandement supplée à tant de désavantages, et Napoléon, même sans
l'armée d'Austerlitz et d'Iéna, va continuer de vaincre. Déjà il est en
Allemagne, au milieu de troupes électrisées par sa présence; Davoust,
Lannes, Masséna sont auprès de lui, et d'incomparables hauts faits,
détournant nos regards d'une politique équivoque, nous ramènent pour un
temps en pleine épopée.



CHAPITRE III

LA COOPÉRATION RUSSE


Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à
Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince
Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités
respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche
révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets
désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour
l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en
Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à
Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de
Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie
des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve
le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en
scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général
Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu
entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et
Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg:
exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note
au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de
Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la
Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.



I

En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles
avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui
infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec
timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue,
déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à
tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui
hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et
l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa
concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur
la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il
sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à
Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre
la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre
Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt
mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse
d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive
droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte
violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette
bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine
par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens
s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous
précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés;
l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il
est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des
Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à
recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement
tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du
prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en
Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne,
les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse
s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément
en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de
partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre.
Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon
presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de
combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après
l'ouverture des hostilités, il couche à Schœnbrunn. À la même date, les
Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière.

Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à
masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au
complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout
composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le
commandement du prince Serge Galitsyne[99]. Caulaincourt avait vivement
insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie
dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord
et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution,
on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup
pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre
avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin,
pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre
que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on
puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se
serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout.
Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira
immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur
frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que
l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction
d'Olmütz[100]», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction
subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous
ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures.

[Note 99: Dans l'armée russe, la division constituait l'unité
stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement
supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.]

[Note 100: Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.]

Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché
avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze
jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les
prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou
étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies
persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement
des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne
n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû
lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il
mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter
avec les mœurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie;
tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante
machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses
allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des
opérations qui se mènent en Allemagne?

À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il
envoya ses vœux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au
début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience
anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur
sur les lieux, «son génie valant des armées[101]». Après Abensberg et
Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations
qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de
Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir
près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que
l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage
irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre
quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et
Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses.

[Note 101: Rapport de Caulaincourt du 29 avril.]

Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur
accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son
génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle
occasion pour un militaire[102]?» Ayant appris qu'un officier russe en
séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé
à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il
à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être
conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de
porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg
pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des
gens qui ne sentent rien[103].» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé
que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et
qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la
sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il
sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne
répondit rien de positif[104].»

[Note 102: _Id._, 4 mai.]

[Note 103: Rapport n° 33, mai 1809.]

[Note 104: Rapport du 4 mai.]

Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur
invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait
l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul
le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments
ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous
une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en
résultaient pour l'autocrate de Russie.

Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que
la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les
principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives,
avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et
que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre
l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par
ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à
la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve,
on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens,
ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer
d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne
conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en
favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les
menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires
révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce
sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre
légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et
s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents
déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous
les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation
générale.

«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que
l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait
la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non
seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu
tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en
aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait
de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été
menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des
propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils
pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles
conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que
l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la
France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé
la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le
torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social,
en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de
censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les
idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous
les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit
de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des
communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke[105]; que M. de Stadion
attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant
à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur
François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été
Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant
par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente
ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus
gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient
autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de
différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus
royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en
affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté
germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant
toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se
prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les
autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses
efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou
jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui
avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en
avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur
rêve[106].»

[Note 105: Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à
Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était
accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec
laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre
des communes procédait à une enquête.]

[Note 106: Rapport n° 33, mai 1809.]

Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la
parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens
n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait
comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence[107]»; après deux
heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que
cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières
opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer
irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie
des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la
Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et
déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un
vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques.
Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant
son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes
et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et
Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité
parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le
pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions
faire des sottises[108].» Au reste, il n'admettait pas que la droiture
de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est
apathie et point mauvaise volonté[109].» Et Roumiantsof venait dire à
Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons
droit[110].» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause;
l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir
même[111]», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai[112];
c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les
officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait
l'armée immobile et paralysée.

[Note 107: _Id._]

[Note 108: Rapport n° 39, juin 1809.]

[Note 109: Rapport du 5 juin.]

[Note 110: _Id._, 18 mai.]

[Note 111: _Id._, 29 avril.]

[Note 112: Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche,
était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus
lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts
propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre
actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le
rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de
Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province
polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître
en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait,
pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les
bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur
son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se
ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon
vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à
consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître
la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait
d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en
Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les
circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient
les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette
tâche.

La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est
aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière
de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux
pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût
arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie
pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de
cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure
partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant
que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la
livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur
Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la
Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en
flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en
rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la
Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie,
avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive,
aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il
serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de
confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer
sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur
l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler
l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux
Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans
hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme
à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa
part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant
indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser
sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ
libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans
le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne,
et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les
intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle.

Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas
attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui
s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski
rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans
un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement,
laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes
ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui
dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette
direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de
ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et
demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de
la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis
que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de
se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie,
de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie
sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution
hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de
l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement[113]. On vit alors un
spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant
en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de
la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis
jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le
fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.

[Note 113: SOLTYK, _Relation des opérations de l'armée aux ordres du
prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de_ 1809. Paris 1841, 1
vol., p. 202-203.]

Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son
approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands
propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays,
puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais
en la frappant trois fois, survivait dans leurs cœurs. Ils en
conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations
seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de
Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans
un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce
temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue[114]. À la vue de
Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se
reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle,
qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares,
dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les
nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout
formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où
il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux,
le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout
instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires;
elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres
d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des
Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons
impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en
partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et
la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne
défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient
dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais,
les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs
et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les
enseignes chéries[115]. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les
troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à
Lemberg.

[Note 114: SOLTYK, 505]

[Note 115: SOLTYK, 224-225.]

Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement
et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement
provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et
équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux
armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer
positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout
attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation
lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur
préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»;
des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres
du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des
populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient
interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie[116].

[Note 116: _Id._, 136-267, _Correspondance de M. Serra, résident de
France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde_. Archives
des Affaires étrangères.]

Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y
répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté,
vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se
rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de
la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans
ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la
possession des provinces que les trois partages lui avaient
successivement attribuées.

Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques,
justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux
limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie
et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains
districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en
terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la
surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas
à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les
employés de l'administration, Polonais de race et de cœur, disparurent
en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus[117].
Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets,
ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple;
cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la
Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut
juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant
dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait
occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était
donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait
mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et
son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se
manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute
illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître
que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de
la Pologne, au démembrement de l'empire[118].

[Note 117: SOLTYK, 267.]

[Note 118: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en
apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter
les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point
partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait
avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles
dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne
méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait
douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique.
Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre
s'était habitué à considérer le maintien de cette œuvre comme une
nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies
françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et
solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas
qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de
rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et
Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y
tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait
mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à
l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions
jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine
polonais, car c'est attenter à notre existence[119]». Dès à présent,
l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce
qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance
de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce
pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de
laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de
l'alliance.

[Note 119: Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.]

Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait
avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant
d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières
un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et
même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse
et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active
pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et
Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la
preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des
généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée
aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la
France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre
Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.

En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupéfait; cela
l'étonnait d'autant plus, disait-il, que «ce général était un de
ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui écrivaient à Moscou
dans le meilleur esprit[120]». Au reste, il ferait prompte et exemplaire
justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en
conseil de guerre; mais il se montrait profondément surpris, blessé, de
ce qu'on voulût conclure d'un tort particulier à une tendance générale,
faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilité d'une
faute individuelle. Était-ce là cette confiance qui devait régner entre
les alliés de Tilsit et d'Erfurt, présider à tous leurs rapports?
Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il écartait avec soin de
son langage tout ce qui eût pu atteindre et froisser personnellement
l'ambassadeur; loin de là, il laissait à ses reproches quelque chose
d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son
interlocuteur avec une insistance émue, avec des gestes amicaux, comme
s'il eût voulu, en le berçant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de
cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scène
d'attendrissement. Si d'injustes soupçons, assurait-il, l'avaient frappé
au cœur, il préférait tout de même que Caulaincourt les lui eût
franchement exprimés; c'était sur ce ton qu'on lui devait parler; il
aimait à s'expliquer de la sorte avec un homme qui possédait son estime
et son affection. «En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majesté
daigna m'embrasser[121].»

[Note 120: Rapport du 28 mai.]

[Note 121: _Id._]

Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient
marcher, qu'il avait réitéré l'ordre de passer la frontière, «ne fût-ce
qu'avec une patrouille[122]»; il sentait que de nouvelles lenteurs
n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Suède touchait à sa fin, la
régence de Stockholm demandait à traiter, et la pacification du Nord, à
laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre à la
Russie une armée de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mît
quelque empressement à regagner le temps perdu, il était trop tard pour
que son armée pût arrêter l'impulsion donnée aux Polonais et aussi
contribuer avec efficacité au succès de nos opérations. À ce moment
même, la lutte entre Napoléon et l'Autriche touchait à sa période
décisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures
critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'étaient écoulées
depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps, à supposer que
les Russes eussent agi dès le début, avec promptitude et bonne foi, ils
eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'armée
du prince Ferdinand, puis, entraînant les Polonais à leur suite,
atteindre et dépasser Cracovie, se diriger sur Olmütz et paraître en
masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'était dans la partie
méridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrière le
Danube, tout près de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux
Français et avait concentré sa résistance. Si les Russes s'étaient mis
en mesure de le prendre à revers, il eût hésité à conserver la position
où il s'était établi et retranché pour risquer sa dernière bataille.
Craignant d'être saisi entre deux feux, il se fût probablement rejeté
sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohême ou en Hongrie, laissant la
France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en
amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: privée de sa dernière base
d'opérations, coupée en son milieu, la monarchie autrichienne eût été
réduite à capituler et à demander grâce. L'immobilité de Galitsyne se
prolongeant, les Polonais étaient trop peu nombreux pour exécuter à eux
seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une
province autrichienne, mais l'armée de Ferdinand, rappelée de Varsovie,
suffisait maintenant à les arrêter, à les tenir loin du théâtre
principal des opérations. Assuré de ses derrières, certain que les
Russes n'arriveraient plus à temps pour tomber dans son dos, l'archiduc
Charles put rester sur le Danube, attendre Napoléon en se couvrant de
cette barrière et, dans d'immortels combats, disputer la victoire.

[Note 122: _Id._]

Le 21 mai, l'armée française entreprit de franchir le fleuve. Masséna et
Lannes avaient passé, avec trois divisions, enlevé Aspern et Essling,
lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des
forces triples des leurs, les deux maréchaux tinrent jusqu'au soir dans
les villages conquis, et nous gardèrent un débouché au delà du fleuve.
Le soir et dans la nuit, les ponts furent rétablis, le passage repris.
Le lendemain, les desseins de Napoléon s'accomplissaient, lorsque le
fleuve se souleva à nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux
l'armée française. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'éviter un
désastre. Les corps isolés sur la rive gauche eurent à livrer une
seconde bataille, avec des munitions presque épuisées; ils la livrèrent
à la baïonnette et résistèrent trente heures. Ce ne fut que dans la
soirée du lendemain, quand les Autrichiens eurent cessé leurs furieux
assauts, que les nôtres se replièrent dans l'île de Lobau, ramenant dix
mille blessés, remportant Lannes frappé à mort, laissant à l'ennemi cinq
mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse
qu'une victoire! L'armée était sauvée; resté dans Lobau, Napoléon
maîtrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Néanmoins son
opération avait échoué, et l'archiduc, repoussé dans toutes ses
attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succès d'ensemble. Essling
était un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant
encore que l'horrible journée du 8 février 1807; à Essling, non
seulement Napoléon n'avait pas détruit l'ennemi, mais il avait reculé et
cédé le champ de bataille; moins obéissante, la fortune lui donnait un
plus sérieux avertissement et pour la seconde fois manquait à son
rendez-vous.

Nous savons, par de récentes expériences, combien, en temps de crise de
guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dénaturent en se propageant,
combien la passion, l'espérance, la crédulité, sont promptes à
accueillir des bruits exagérés ou controuvés. En 1809, l'Europe suivait
avec une émotion croissante le duel entre Napoléon et l'Autriche. Cet
intérêt n'était pas seulement la curiosité haletante qui s'attache aux
péripéties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur
le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conquérant
s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples;
Napoléon vaincu, ramené sur le Rhin, c'était la révolte et
l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accréditer l'espoir
d'un tel soulagement était accueilli et transmis avec avidité. Les
bulletins de l'archiduc, répétés par des échos complaisants, devancèrent
partout les nôtres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient
des ailes; le bruit que l'armée française avait essuyé un désastre
courut de toutes parts et causa une effervescence générale. C'est à ces
nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient
surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol
s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage,
que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle
s'était bornée jusqu'alors à stipendier, préparerait et exécuterait
l'expédition de Walcheren.

En Russie, chez la seule puissance indépendante qui se disait notre
alliée, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut
différer suivant les milieux. Les salons de Pétersbourg poussèrent des
cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit
avec celle de la société un parfait contraste. S'il est permis de
croire, d'après les confidences que nous avons recueillies de la bouche
même d'Alexandre au début de la campagne, qu'un insuccès de Napoléon
n'était pas pour lui déplaire, les sentiments qu'il affecta furent
strictement conformes à l'alliance; même l'occasion lui parut propice
pour redoubler ces témoignages de pure forme qui ne coûtaient jamais à
sa bonne grâce.

À l'arrivée des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Dès que
d'autres avis eurent rectifié les premiers, il écrivit à Caulaincourt un
billet pour le prévenir et le rassurer[123]; il fit porter à Napoléon
une nouvelle lettre, par un troisième aide de camp: «Les Autrichiens,
disait-il, viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils
auraient obtenus. Accoutumé à compter sur le génie supérieur de Votre
Majesté, j'y ajoute peu de foi[124].» Il affirmait d'ailleurs que, quoi
qu'il pût arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidélité
à l'épreuve des événements[125]».

[Note 123: Ce billet était ainsi conçu: «Dans ce moment, général, je
viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre
de M. de Champagny à Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se
rapporte à la fameuse affaire, de même de Kœnisgberg une copie d'une
lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse) à Goltz, que
je m'empresse, général, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a
été bien différente de ce que les Autrichiens tachent de la faire
paraître. Tout à vous. ALEXANDRE.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 124: Lettre publiée par nous dans la _Revue de la France
moderne_, juin 1890.]

[Note 125: Rapport du 14 juin.]

Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos
troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves
tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait
seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt:
«Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation
du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je
vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la
nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà
couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur.
Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que
je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir[126].» Il allait
jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet
élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au
récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus
que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se
sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et
subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation,
disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la
préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de
ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je
n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre
nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre,
de l'honneur; j'aime cela[127]!»

[Note 126: _Id._]

[Note 127: Rapport du 14 juin.]

«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des
armées qu'exigeait la circonstance[128]»: telles furent les paroles
sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les
protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient
ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur
Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal
informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers
de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de
Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé;
comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance,
entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et
celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et
mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut
seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque
l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants,
lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de
son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les
rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de
l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que
Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après
l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à
Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il
comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant
volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et
la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au
lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les
dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans
son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup.
Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit
toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la
responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu
d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec
Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet
arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en
conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par
Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une
instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à
la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses
réserves[129].

[Note 128: Champagny à Caulaincourt, 2 juin.]

[Note 129: Une partie de cette lettre a été publiée par Armand
LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
l'Empire_, t. IV, p. 211.]

«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut
pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait
beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la
Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce
cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la
puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont
écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée
autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.

«Le cœur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à
l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il
n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en
lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la
Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le
grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins
entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.

«L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous
envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme
annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable,
paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez
en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie;
remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grâce et dignité, ne faites
que ce que vous avez strictement à faire; mais qu'on n'aperçoive aucun
changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de
Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être
d'elle; par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la
Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est
désabusé, soit partagée par toute l'Europe. Anéantissez cette lettre du
moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace[130].»

[Note 130: Deux jours après, l'Empereur revenait à cheval
d'Ebersdorf à Schœnbrunn. Sur la roule poussiéreuse et brûlée de soleil,
il allait au pas, suivi à quelque distance par son état-major et n'ayant
à ses côtés que le général Savary. Tout à coup, il s'ouvrit à lui, parla
de la Russie, laissa déborder sa douleur et son irritation: «Ce n'est
pas une alliance que j'ai là», disait-il, et il ajoutait, en faisant
allusion à l'hostilité déclarée ou latente de tous les souverains
d'ancien régime: «Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais
ils n'osent pas s'y réunir.» _Mémoires de Rovigo_, IV, 145.]

Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute
récrimination, toute parole de nature à provoquer un débat dont le bruit
retentirait par toute l'Europe et signalerait prématurément l'altération
des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit à
Caulaincourt de s'enfermer dans une réserve absolue, quoique courtoise;
il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main
de toutes les affaires où il s'est engagé pour complaire à la Russie,
reprend partout sa liberté, réserve ses résolutions à venir. Songe-t-il
dès à présent à bouleverser son système aussitôt que la campagne
d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il à revenir aux traditions de notre
ancienne politique, à renouer des relations avec la Suède, avec la
Turquie, à faire de ces deux États, accolés à la Pologne restaurée, ses
points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels
il a fait porter quelques paroles de paix[131], une réconciliation sur
le champ de bataille? En un mot, incline-t-il à répudier l'œuvre de
Tilsit et à en prendre la contre-partie? Il semble que cette pensée ait
traversé pour la première fois son âme emplie d'amertume, mais elle y
passa comme un éclair, sans se préciser ni se fixer.

[Note 131: BEER, 421-422; METTERNICH, I, 75-76.]

En effet, six jours après, tandis que Lobau se hérissait de
retranchements, tandis que Masséna et Davoust tenaient tête à l'ennemi
sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie
précipitaient leur marche à travers les Alpes pour rejoindre l'armée,
l'avis arriva que les Russes commençaient leur mouvement. Galitsyne
n'était pas encore entré en Galicie, mais il venait de lancer une
proclamation pour annoncer son entrée. Le dernier aide de camp envoyé
par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catégoriques, que l'on
marchait enfin et que tout s'ébranlait. L'Empereur répand aussitôt cette
nouvelle; il la met à l'ordre du jour de l'armée, en tête du XVIIe
bulletin[132]. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur
réelle, pourra rassurer nos alliés, empêcher des défections, consterner
l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse.
Napoléon retrouve donc quelque utilité à l'alliance et se rattache
malgré tout à l'idée de la conserver comme l'élément fondamental de son
système. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation,
le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il
reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera désormais d'une
manière nouvelle.

[Note 132: _Corresp._, 15316.]

Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement
dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus à l'alliance, c'est-à-dire
qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il
sent qu'il a trop présumé d'Alexandre en se flattant de l'engager
entièrement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille
à celle qui vient d'éclater, la France ne devra, en fait, compter que
sur elle-même, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le
champ de bataille. Mais cette assistance matérielle, sur laquelle il
n'avait jamais fondé un bien ferme espoir, n'était pas l'unique avantage
qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-être n'était-ce
point le principal. Avant tout, Napoléon comptait sur l'effet moral de
l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation à employer
pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa
conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le
reste du continent hésiterait à se soulever tout entier, les tentatives
de révolte n'auraient jamais que le caractère de mouvements locaux,
partiels, alors même que le Tsar bornerait ses services à de simples
démonstrations. S'il est prouvé aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre
serait illusion et chimère, cet accord tout extérieur, purement
platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilité, pourvu
que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une réalité.
L'ombre seule de l'amitié entre Napoléon et Alexandre peut en imposer à
nos ennemis, décourager leur haine, abréger leur résistance; ce «fantôme
d'alliance» que l'apparition des Russes en Galicie ramène sur la scène,
il importe de le faire subsister non seulement jusqu'à la défaite de
l'Autriche, mais jusqu'à la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de
Napoléon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres
nécessités de sa politique, tendront à le conserver.

Dans ce but, il remet Caulaincourt en activité. Il lui permet de
favoriser la paix des Russes avec la Suède, très désirée à Pétersbourg;
il l'autorise à insister pour que la diversion en Galicie soit aussi
sérieuse et efficace que possible. Lui-même traite bien les trois aides
de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulière. Sans doute,
il ne lui plaît point qu'Alexandre ignore tout à fait son
mécontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa
réponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il
incrimine l'impéritie, la mollesse du commandement en Russie, il se
donne toujours l'air de présupposer la loyauté du souverain; il laisse
dire que ses propres sentiments n'ont point changé, il le fait dire par
son ministre. Dans de nouvelles lettres expédiées à l'ambassadeur,
confiées à des messagers russes et destinées par conséquent à passer
sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style
de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il répond sur le même
ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions même. «Votre Majesté,
répétait Alexandre à l'Empereur, retrouvera en moi toujours un allié et
un ami fidèle[133].»--«Les intentions de l'empereur Alexandre, réplique
Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majesté, qui ne peut que se
féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un
ami aussi sincère[134].»

[Note 133: Lettres signalées à la page 78.]

[Note 134: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]

Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le
dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la
Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et
double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration
totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité
guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de
diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les
populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite,
récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de
Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se
garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement
vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les
alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de
la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome,
soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et
Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises
remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie
arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un
caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point
engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier
aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la
question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses
rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse
dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à
plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la
campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui
permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le
moment, sa grande affaire est de vaincre.

Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et
ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser;
quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne
livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre.
Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables.
C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder
de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un
arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de
passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes
minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il
invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le
fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce
son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de
triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a
d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur
l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement
lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le
succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra
l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi,
reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure,
son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.



II

Tandis que la puissance française se repliait et se ramassait sur
elle-même, pour mieux prendre son élan, les Russes s'étaient enfin mis
en campagne. L'ordre de marche avait été expédié le 18 mai à Galitsyne:
le 3 juin, cinquante-trois jours après l'ouverture des hostilités, trois
divisions sur quatre, avec le quartier général et une réserve de
cavalerie, soit quarante à quarante-cinq mille hommes, passaient la
frontière et entamaient sur plusieurs points la Galicie déjà occupée par
les troupes varsoviennes.

Quelque tardif et insuffisant qu'il fût, ce concours pouvait avoir sa
valeur et influer, sinon sur le succès d'ensemble, au moins sur la
situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il
semblait se produire d'autant plus opportunément qu'il concordait avec
un retour offensif de l'ennemi. Rappelé du Nord par l'irruption des
Polonais sur ses derrières, l'archiduc Ferdinand s'était d'abord mis en
retraite sur Varsovie, puis avait évacué cette capitale, le 2 juin, et
remontant à son tour la Vistule, par la rive gauche, était venu se
poster en face des territoires occupés par Poniatowski sur le bord
opposé, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les
Polonais de leur conquête. Il commença son mouvement par l'attaque de
Sandomir; la reprise de cette place, à cheval sur le fleuve, lui
permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes
polonaises, Sandomir était mal fortifié et hors d'état de soutenir un
long siège; l'enceinte se réduisait à un mur délabré, où le temps avait
fait brèche. Prévenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses
troupes et prit position à peu de distance de Sandomir, toujours sur la
rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce
poste, il était à même de se porter vers la place et de la secourir, à
condition toutefois que quelques corps russes, se joignant à lui et
entrant en ligne, vinssent compenser l'infériorité numérique de ses
forces.

Mais les Russes avançaient avec une lenteur désespérante. Ils
abrégeaient les étapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins
un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts
tendissent à perdre du temps; leurs corps erraient à l'aventure, sans
direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins à
s'égarer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrême
malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils haïssaient la
guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y
participer. S'il faut en croire les récits polonais, lorsque Poniatowski
envoyait à Galitsyne des aides de camp pour le presser, le général russe
faisait porter ostensiblement à ses divisionnaires des instructions
conçues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expédiait
contre-ordre[135].

[Note 135: SOLTYK, 253.]

Pourtant, le 12 juin, un corps assez considérable, sous les ordres du
général prince Souvarof, fils du glorieux maréchal dont le nom est resté
synonyme de fougue et d'entrain, était arrivé sur le San, en arrière et
tout près des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le même jour,
les Autrichiens, qui avaient passé la Vistule et investi Sandomir sur
les deux rives, marchèrent contre la position de Poniatowski et lui
donnèrent l'assaut. La lutte fut acharnée; les braves Varsoviens
faisaient obstacle de tout, reprenaient la résistance derrière chaque
repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles,
déconcertaient leur adversaire par d'impétueuses charges à la
baïonnette; ils conservèrent leur position toute la journée, mais l'aide
des Russes leur était indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir
les jours suivants, repousser définitivement l'ennemi et dégager la
place.

Supplié d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de
Poniatowski qu'un langage glacé: à la fin, il promit de faire avancer
l'une de ses brigades au delà du San, pour prolonger et appuyer l'aile
gauche des Polonais, déborder et tourner la droite autrichienne. Le
mouvement commença; des préparatifs de passage avaient été faits, un
pont jeté, quand un grand trouble se manifesta tout à coup dans l'esprit
du général Sievers, qui commandait la brigade; on était un lundi, jour
réputé défavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter
sous de si fâcheux auspices; l'opération annoncée fut remise au
lendemain. Le lendemain, il se trouva que le général Sievers avait égaré
sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les
Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place.
Poniatowski se sentit abandonné et trahi; la rage au cœur, il donna le
signal de la retraite et ramena son armée derrière le San, puis courut
de sa personne à Lublin, où se trouvait le quartier général de
Galitsyne. En s'éloignant, il entendait les coups de canon de plus en
plus espacés que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie
de la place[136].

[Note 136: SOLTYK, 283-293. _Correspondance de M. Serra_ (cet agent
se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski à
Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires étrangères, Russie,
149.]

À Lublin, il montra le péril instant, l'urgente nécessité d'un secours,
mais se heurta de nouveau à des refus et à des réticences: tout ce qu'il
put obtenir fut la promesse que l'armée impériale franchirait le San à
la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne eût remué
un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant à couvrir par
leur présence la retraite de l'armée varsovienne. «Traîtresse conduite!»
s'écria Napoléon en apprenant ces scènes, et, dans son indignation, il
ne put s'empêcher d'ordonner à Caulaincourt les plus fortes
représentations. «La jonction des Russes à l'armée polonaise, lui fit-il
écrire, ne devait-elle donc être marquée que par un revers et par la
perte d'une conquête que les Polonais à eux seuls avaient su faire et
conserver!» Il est vrai que la dépêche, fidèle au système de ne jamais
mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitôt: «Sans
doute, ce n'est pas là l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut
qu'il connaisse de quelle manière ses intentions sont remplies; ce sera
lui rendre un véritable service que de le mettre dans le cas de se faire
obéir[137].» Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait
qu'interpréter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute
latitude à son mauvais vouloir: «En général, disaient ses instructions,
il lui est enjoint d'éviter les opérations communes avec les troupes
varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une façon
indirecte[138].»

[Note 137: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]

[Note 138: Roumiantsof à Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Puisque les Russes refusaient opiniâtrement de combattre avec les
Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux
armées, non pas conjointement, mais parallèlement, dans des régions
distinctes? À la suite de ses conférences avec Galitsyne, Poniatowski
prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la
Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec
mission de reprendre à leur charge, de compléter, d'étendre l'occupation
des parties de la Galicie déjà insurgées, et de pousser l'ennemi de ce
côté le plus loin possible.

Ayant assumé cette tâche, les Russes la remplirent de singulière façon.
D'abord, ils laissèrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes
volantes, réoccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empêché
cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur eût été
plus facile que de couper et d'envelopper les détachements aventurés au
milieu de leurs masses profondes. Ils les laissèrent se replier à
l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, évoluer avec autant de
sécurité que sur un champ de manœuvre. De part et d'autre, on paraissait
s'être donné le mot pour éviter de se rencontrer et de croiser le fer.
Les Autrichiens se portaient-ils d'un côté? Les Russes se dirigeaient
immédiatement en sens inverse, si bien, écrivait Poniatowski, «qu'il
suffisait de connaître les projets d'une de ces armées pour savoir
d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire[139]». Si l'on
s'apercevait, on se gardait de brûler une amorce. Une seule fois, près
d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent échangés, et ce fut par
erreur; les Autrichiens avaient mal distingué les uniformes et cru avoir
affaire à des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter à
Galitsyne ses excuses pour cette méprise; on avait à regretter un mort
et deux blessés[140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se
trouvaient en présence, elles s'observaient tranquillement; les hommes
mettaient pied à terre, les chevaux étaient dessellés et débridés; puis,
pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait à se
rapprocher, à lier conversation, et il n'était point rare de surprendre
Autrichiens et Russes en train de «cimenter leur bonne intelligence en
buvant pêle-mêle les uns avec les autres[141]». Ces faits significatifs,
joints à l'envoi répété de parlementaires, à de fréquentes allées et
venues d'un quartier général à l'autre, eussent suffi pour dénoncer à
l'observateur le moins perspicace un jeu convenu à l'avance entre les
deux partis, un persistant et frauduleux concert.

[Note 139: Lettre précitée de Poniatowski à Caulaincourt.]

[Note 140: RAMBAUD, _Histoire de Russie_, p. 559.]

[Note 141: Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1809.]

En effet, à la suite de négociations occultes, l'entente s'était opérée
sur certains points, et la comédie se menait d'un mutuel accord. Lorsque
les Russes étaient entrés en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait
fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils
seraient reçus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demandé à
connaître leurs intentions. Galitsyne avait répondu qu'il ne pouvait se
dispenser d'obéir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui
prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement
jusqu'à la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement à ne point
dépasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait
charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas à fond ses
entreprises et mesurerait ses coups.

Cet avis, accompagné de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les
Autrichiens sur la portée réelle de l'intervention moscovite; il ne leur
suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident,
ne pourrait-on les amener à s'en imposer une au Midi, sur le chemin de
Cracovie et des parties centrales de la monarchie, à prendre, par
exemple, pour terme extrême de leur marche, l'un des affluents de droite
de la Vistule, l'une des rivières qui coulent perpendiculairement à ce
fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut
renvoyé au quartier général russe afin de négocier un arrangement sur
ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons
vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolongée de
l'une de ses divisions devant cette rivière. À la fin, il consentit à
prendre comme ligne séparative des deux armées la Wisloka, située à
quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le
moment et s'y achemineraient à aussi petits pas que possible, les
détachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre.
Conformément à ce pacte, Galitsyne mit une semaine à traverser l'étroite
bande de territoire qui sépare les deux cours d'eau; arrivé sur la
Wisloka, il s'arrêta et ne bougea plus[142]. D'ailleurs, dans les pays
qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis
qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rétablissaient partout les
autorités, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblèmes
polonais ou français, défendaient de prêter serment à Napoléon[143]. Les
patriotes étaient persécutés, traités en rebelles; la Russie semblait
n'être entrée en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur
François, prendre la province en dépôt pour le compte du légitime
propriétaire et la lui garder intacte.

[Note 142: BEER, 398-400. WERTHEIMER, _Geschichte Œsterreichs und
Ungarns im ernsten Jahrzehnt des 19 Jahrhunderts_, II, 354, d'après les
documents autrichiens, spécialement les lettres de l'archiduc Ferdinand
à l'archiduc Charles.]

[Note 143: SOLTYK, 283 et 298.]

Cette conduite exaspérait les Polonais, non moins que l'attitude
équivoque des Russes devant l'ennemi. L'état-major de Poniatowski, le
conseil d'État du duché, qui représentait l'autorité suprême, criaient
très haut à la trahison; avec l'intempérance de pensée et de langage
propre à la nation, militaires et civils ne se contentaient point
d'invoquer des faits vrais, ils les exagéraient, les dénaturaient au
besoin, en inventaient d'autres, pour les signaler à qui de droit. Ils
écrivaient à l'empereur Napoléon, au major général Berthier, à M. de
Caulaincourt; ils adressaient au prince Galitsyne lui-même des
protestations où se dissimulait mal, sous les formes du langage
officiel, un âpre ressentiment. De son côté, Galitsyne reprochait aux
officiers de Poniatowski leurs allures indépendantes, leurs procédés
révolutionnaires, les espérances qu'ils affichaient et répandaient
autour d'eux, jusqu'au nom de Polonais qu'ils se donnaient et dont la
Russie contestait la légalité; il en résultait d'aigres discussions, une
guerre de paroles où l'on se jetait mutuellement à la face des griefs
justifiés, où chacun avait à la fois tort et raison.

Chacun de ces incidents pénibles, retentissant à Pétersbourg, ajoutait
au malaise ressenti dans cette capitale et aux embarras de Caulaincourt.
C'était à cet ambassadeur qu'aboutissaient toutes les plaintes, avec le
devoir de les appuyer ou d'y répondre; il devait incriminer la conduite
des généraux russes et défendre en même temps celle des Polonais, tâche
d'autant plus ingrate qu'il sentait croître chaque jour les défiances
d'Alexandre. Rapportant tout à l'idée qui faisait son tourment, le Tsar
croyait en découvrir dans les plus petits faits l'indice et la preuve.
«Propos, écrits, conduite, disait-il en montrant la Galicie et le duché,
rien n'est là dans le système de l'alliance. Il faut qu'on
s'explique[144].» Quant à Roumiantsof, la Pologne lui devenait
littéralement un cauchemar. Pour rassurer le monarque et son conseiller,
subissant l'un et l'autre l'influence d'une société exaspérée, les
efforts de Caulaincourt demeuraient impuissants, et même les mesures
auxquelles Napoléon s'était arrêté par ménagement pour la Russie
allaient contre leur but, étaient accueillies avec défaveur et prises en
mauvaise part. L'ordre donné d'occuper au nom de l'Empereur les
districts insurgés de la Galicie offusqua fort Alexandre: «il ne pouvait
souffrir, disait-il, que l'on créât une province française sur ses
frontières[145].» Ce qui le froissait particulièrement, c'était
l'inattention de l'Empereur à lui répondre; ce défaut de formes
blessait, inquiétait le monarque qui en mettait de si raffinées dans
tous ses rapports personnels avec son allié, et le silence de Napoléon,
à mesure qu'il se prolongeait, lui semblait de sinistre augure et gros
d'arrière-pensées.

[Note 144: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

[Note 145: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]

Enfin, le 23 juillet, l'aide de camp Tchernitchef reparut à Pétersbourg:
il arrivait en droite ligne du champ de bataille de Wagram, où Napoléon
l'avait tenu à ses côtés toute la journée et lui avait remis la croix de
la Légion d'honneur[146]. Il apportait en même temps une lettre de
l'Empereur. Napoléon avait mis son orgueil à ne répondre au Tsar que
pour lui annoncer un triomphe, pour lui faire sentir que la France,
laissée à elle-même, avait su néanmoins surmonter tous les obstacles.
Cette hautaine intention perce à travers les excuses qu'il allègue;
elles étaient d'ailleurs de telle nature que lui seul pouvait en
présenter de pareilles. «Monsieur mon Frère, écrivait-il, je remercie
Votre Majesté Impériale de ses aimables attentions pendant trois mois.
J'ai tardé à lui écrire, parce que j'ai d'abord voulu lui écrire de
Vienne. Après cela, je n'ai voulu lui écrire que lorsque j'aurais chassé
l'armée autrichienne de la rive gauche du Danube. La bataille de Wagram,
dont l'aide de camp de Votre Majesté, qui a toujours été sur le champ de
bataille, pourra lui rendre compte, a réalisé mes espérances[147]...»

[Note 146: «Je voudrais l'avoir méritée, disait Alexandre, et la
recevoir de la même manière que lui et à côté de l'Empereur.» Rapport n°
44 de Caulaincourt, 26 juillet.]

[Note 147: _Corresp._, 15508.]

En effet, les journées des 5 et 6 juillet ont magnifiquement réparé
l'insuccès d'Essling. Napoléon a fait ce prodige de surprendre l'ennemi
en exécutant une opération prévue, préparée, annoncée depuis six
semaines. Cent soixante quinze mille Autrichiens l'attendaient entre
Aspern et Essling, derrière des défenses accumulées. En débouchant
brusquement par la pointe est de l'île de Lobau, il trompe leurs
prévisions, tourne et fait tomber leurs ouvrages, se donne le temps de
jeter cent cinquante mille hommes sur la rive gauche et de les déployer
perpendiculairement au fleuve avant qu'on ait pu lui opposer une
résistance sérieuse; il marche alors à l'armée de l'archiduc, qui a dû
se reporter sur les hauteurs d'Enzersdorf et de Deutsch-Wagram, et il
l'arrache de ces positions dans la plus formidable bataille qu'il ait
encore livrée. La victoire de Wagram nous assure définitivement la ligne
du Danube et refoule les forces autrichiennes dans les parties
excentriques de la monarchie; ce coup retentissant détruit à nouveau les
espérances de tous nos ennemis, avoués ou secrets, accable et prosterne
l'Europe.

À Pétersbourg cependant, où l'on était plus loin qu'ailleurs du théâtre
des opérations, où le nom même d'allié donnait plus d'indépendance et de
franc parler, les esprits étaient trop montés pour que l'annonce de nos
succès pût ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait
toujours sur un objet unique, la Pologne, et les événements du Danube ne
firent qu'imparfaitement diversion à ceux de la Vistule, d'autant plus
qu'un conflit nouveau, plus grave que les précédents, venait de surgir
au lendemain même de Wagram entre Varsoviens et Russes.

Depuis que Poniatowski, se séparant des Russes, avait reporté sur la
rive gauche ses forces et son activité, Cracovie, située dans la sphère
de ses opérations, était devenue son objectif; c'était la conquête qu'il
promettait à ses soldats comme récompense de leurs efforts, et dont la
perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux
Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs
de leur grandeur passée, était pour eux la ville sainte, celle dont la
prise serait le gage moral de leur relèvement: il serait beau de
proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui
dormaient dans l'antique métropole. Les troupes de Poniatowski
poussaient donc à Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant,
toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant à outrance. Les
Autrichiens opposaient peu de résistance, leur but étant moins de
défendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion
sérieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mêmes de l'archiduc Charles.
Repoussés sur Cracovie après plusieurs engagements, ils ne jugèrent pas
à propos de s'y maintenir. Dès que les Polonais furent en vue, le
général qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14
juillet au soir, on convint que les hostilités seraient suspendues
pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit à évacuer la
ville, où les troupes de Poniatowski feraient leur entrée le lendemain.

Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme était au comble; avec joie,
avec orgueil, ils se montraient l'imposante cité, la ville aux vieux
palais, aux cent églises, déployée sur les deux rives de la Vistule: ils
la possédaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne fût bientôt à
eux, puisque leurs ennemis renonçaient à la leur disputer. Ils avaient
compté sans leurs alliés. Quoique fort en arrière sur l'autre rive,
l'armée de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquiétude
jalouse; dès qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait
frémi à l'idée de leur abandonner cette proie précieuse et pris ses
mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever
brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de
la Wisloka sur le Dunajec, puis au delà, et se précipiter en avant avec
une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils étaient dans le voisinage
de Cracovie; ils conçurent le projet de s'y introduire furtivement, dans
l'espace de quelques heures qui s'écoulerait entre le départ des
Autrichiens et l'entrée des Polonais, de se glisser entre le vaincu en
retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occupé sa conquête.

La complicité des Autrichiens favorisa cette surprise. D'après les
rapports de Poniatowski, appuyés de divers témoignages, les Autrichiens,
en même temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prévenu les
Russes et les auraient envoyé chercher; des officiers se seraient
détachés pour guider les colonnes du général Souvarof accourant vers la
ville, et auraient promis une gratification au détachement qui
arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la
nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait
dans la ville. Le lendemain, à la première heure, conformément à
l'accord stipulé, le chef d'escadron Potocki se présenta pour occuper
l'une des portes; il la trouva gardée par un détachement russe, commandé
par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: «J'ai ordre, dit
le Russe, de vous défendre l'entrée de la ville.--J'ai ordre, répliqua
le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Français, et
j'espère que vous ne me forcerez point à faire croiser les lances pour
m'en ouvrir le passage.» Sievers s'effaça avec ses hommes, la porte
s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux
arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traités
en amis, des traînards de l'armée autrichienne, des officiers même; en
perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille,
un rempart de chevaux, d'hommes, et la forêt des lances. Cependant,
Poniatowski entrait à la tête de ses troupes, tambours battants,
enseignes déployées. Arrivé sur la place d'Armes, il trouve devant lui
une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau
mouvement de fougue et d'impatience, il enlève alors son cheval, le
jette dans les rangs des hussards, fait brèche à ce mur vivant et, par
la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne
purent avancer qu'après avoir croisé la baïonnette ou mis la lance en
arrêt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaçants
s'échangeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit à
grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que
l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagèrent la ville,
se cantonnèrent dans des quartiers distincts, et là restèrent à
s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre
ces alliés ennemis, la tension des rapports était devenue telle que le
moindre incident suffirait désormais à faire éclater la lutte[148].

[Note 148: SOLTYK, 314-324. Archives des Affaires étrangères,
_Correspondances de Varsovie et de Dresde_, juillet-août 1809; lettres
échangées entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet,
rapport de Galitsyne, Russie, 149.]

Ces nouvelles trouvèrent la société russe dans un état de crise plus
prononcé, qu'elles aggravèrent. Depuis quelque temps, les clameurs
étaient si vives que Caulaincourt, pour habitué qu'il fût à de pareilles
tempêtes, se sentait ému devant ce débordement d'attaques: «Je n'ai pas
encore vu, disait-il, la fermentation à ce point et aussi générale.»
Dans les salons, le Tsar n'était pas plus épargné que la France; les
mécontents parlaient tout haut de le déposer et de confier à des mains
plus fermes les destinées de l'empire[149]. Alarmé de ce mouvement, qui
ne répondait que trop à ses propres angoisses, le gouvernement ne savait
ni le réprimer ni le diriger; il se bornait à le suivre et haussait
lui-même le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences
de la société. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir
faire à son tour sa profession de foi. Il déclara à Caulaincourt que la
question de Pologne était la seule sur laquelle il ne transigerait
jamais; c'est en vain que Napoléon lui offrirait sur d'autres points des
avantages, des compensations brillantes: «Le monde n'est pas assez grand
pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il
est question de sa restauration d'une manière quelconque[150].» Même,
Alexandre n'entendait plus laisser à ses plaintes un caractère intime et
confidentiel. Jusqu'alors, tout s'était passé en conversations avec le
duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Pétersbourg parlait de
recourir à des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui
exigeraient une réponse et de mettre Napoléon en demeure de le
satisfaire. «Je veux à tout prix être tranquillisé[151]», disait
Alexandre, et il semblait subordonner sa coopération pour la suite de la
guerre à certaines garanties contre le rétablissement de la Pologne. Une
note était en préparation; elle fut remise à Caulaincourt au lendemain
des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rédigée et signée par
Roumiantsof, elle continuait à affirmer l'alliance, mais signalait les
écarts de ceux «qui arboraient le nom de Polonais», récapitulait les
griefs de la Russie, avouait ses craintes, réclamait enfin des
explications et des assurances. Pour la première fois, la question de
Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte
régulier en saisissait l'Empereur[152].

[Note 149: Caulaincourt envoyait à Napoléon, sous le titre de _On
dit_, l'écho des conversations qui se tenaient dans les salons de
Pétersbourg. L'extrait suivant donnera une idée du ton qui régnait dans
la société russe. _On dit_ du 19 août: «L'Empereur est bon, mais bête,
et Roumiantsof un imbécile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en
faisant la guerre, ils n'avaient qu'à la commencer par s'emparer de la
Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut
faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la
Narischkine religieuse, elle servira à l'aumônier et au jardinier,
surtout s'ils sont Polonais... (la favorite était d'origine polonaise).
Quant à Roumiantsof, il faut le faire marchand de _kwass_ (boisson
rafraîchissante du pays.)»]

[Note 150: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]

[Note 151: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]

[Note 152: Voy. le texte de la note aux archives des Affaires
étrangères, Russie, 149.]

Le cabinet de Pétersbourg ne spécifiait pas les garanties qu'il
désirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'était plus autorisé à en fournir
aucune. Si Napoléon, au début de la guerre, s'était offert à passer un
accord qui définirait à l'avance les conditions de la paix, il s'était
vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su
profiter. Dès ses premiers succès, au lendemain d'Eckmühl, se jugeant
assez maître de la situation pour n'avoir plus à compter avec personne,
il avait subi de nouveau l'entraînement de la lutte et de la victoire:
se demandant si le moment n'était pas venu d'en finir avec l'Autriche
parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait
retiré les pouvoirs donnés à Caulaincourt et lui avait interdit de
signer aucun engagement restrictif de l'avenir[153]. L'ambassadeur dut
se borner à accuser réception de la note russe, qu'il transmit au
quartier général français. Presque en même temps, il est vrai, Alexandre
vit arriver une nouvelle lettre de Napoléon; elle lui annonçait que
l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait
signé un armistice, à Znaym, et que par son ordre des conférences
allaient s'ouvrir.

[Note 153: _Corresp._, 15164.]

En effet, si l'idée d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un
instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prêtaient
plus à l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire,
il ne l'avait pas anéanti: Wagram n'était pas Iéna, et l'empereur
François conservait une armée, éprouvée sans doute et réduite,
désorganisée en partie, mais toujours fidèle, susceptible de se reformer
pour un nouvel effort et chez laquelle ses défaites récentes n'avaient
pas entièrement effacé le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement
l'Autriche, il eût fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et
Napoléon avait hâte de terminer une campagne qui l'épuisait d'hommes et
d'argent. Il avait donc admis l'Autriche à traiter et consentait à la
laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortît affaiblie,
amoindrie, hors d'état pour longtemps de recommencer ses attaques.

L'avis de l'armistice et de la négociation produisit à Pétersbourg une
accalmie passagère. La suspension des hostilités, en immobilisant toutes
les armées, comprimait l'élan des Polonais, rendait leur concours moins
utile à Napoléon; il n'était plus à craindre que celui-ci, pour stimuler
leur vaillance, leur accordât dès à présent le rétablissement de leur
patrie, que la Pologne renaquît de la lutte même et surgît tout armée
sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'éloignait pour la
Russie, il continuait d'exister, et même les conditions de la paix
risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rétablissement
de la Pologne, le traité en préparation pouvait lui servir
d'acheminement et y conduire à coup sûr. Pour châtier et affaiblir
l'Autriche, Napoléon serait naturellement amené à lui demander des
cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des
provinces occupées, pour les partager entre ses sujets et ses clients.
Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris,
c'est-à-dire les meilleures portions de la Galicie, le duché sortirait
de la lutte avec une population et des ressources doublées, surtout avec
une force morale et une assurance singulièrement accrues. Dans ce
progrès, il verrait le prélude et le gage d'acquisitions nouvelles, un
pas peut-être décisif vers le but suprême de ses vœux, un encouragement
à ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont
l'âme était passée en lui. Aux yeux de tous, il apparaîtrait de plus en
plus comme un État en voie de développement continu, comme une Pologne
en train de se refaire, et les pays non encore réunis, qu'il s'agît des
parcelles laissées à l'Autriche ou des provinces échues au troisième
ravisseur, c'est-à-dire à la Russie, subiraient plus impérieusement
l'attraction. Donc, tout accroissement du duché assez considérable pour
nourrir les espérances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux
craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succéder
dans nos rapports avec elle à un trouble momentané une mésintelligence
irrémédiable.

Cependant, Napoléon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dépouilles
de l'Autriche, une part proportionnée à leur zèle, à leurs succès, à
leur rôle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel
à leur vaillance et ne l'avait jamais trouvée en défaut; il les avait
vus partout à ses côtés, à la place d'honneur dans tous les combats. En
gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la
mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de
Madrid. En Espagne, leurs légions continuaient à lutter et à souffrir
pour lui; acceptant noblement leur part des épreuves supportées par nos
soldats, elles s'étaient fait avec eux une fraternité. Dans la campagne
d'Autriche, où les Allemands de la Confédération ne nous avaient prêté
qu'un concours hésitant et contraint, les Varsoviens s'étaient donnés
sans réserve; seuls, ils avaient combattu de bon cœur, espérant, au prix
de leur sang, racheter leur patrie. En récompense de tant d'efforts,
seraient-ils seuls exclus des bénéfices de la victoire? Seul, le
grand-duché serait-il oublié dans la distribution générale de
territoires qui se ferait entre nos alliés? Fallait-il le traiter plus
mal que les autres parce qu'il nous avait mieux secondés, le désespérer
par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur
défendaient à Napoléon cette ingratitude; la politique et la prudence la
lui interdisaient également. La population varsovienne, placée au devant
de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord,
restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des
Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le cœur haut et
l'esprit en éveil dans le poste de confiance qui leur était assigné, il
importait de payer généreusement leurs services passés; même fallait-il
se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur
patriotisme, de dissiper leur rêve; sans vouloir le rétablissement de la
Pologne, Napoléon était obligé de laisser au cœur de ses habitants
l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver à l'occasion.
Après avoir utilement usé d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas
quelque jour à les employer contre la Russie elle-même, si cette
puissance, aujourd'hui notre alliée, mais alliée douteuse, prononçait
plus tard sa défection, retournait à nos ennemis? Et cette supposition
n'était rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses
généraux pendant la campagne, par les défaillances de leur fidélité au
cours de cette épreuve. Ainsi se développaient les funestes effets de
cette guerre d'Autriche que Napoléon avait provoquée en Espagne, mais
reconnaissons que les fautes de son allié avaient notablement aggravé
les conséquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs
ménagements pour l'ennemi, l'initiative laissée à Poniatowski et à ses
soldats, avaient préjugé dans une forte mesure la décision de
l'Empereur, enchaîné sa volonté, et ce vainqueur des hommes subissait
une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les
nécessités du présent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se
garder à la fois l'amitié d'Alexandre et le concours éventuel de ses
ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continuât de croire et la
Pologne d'espérer en nous? Tel était le problème qui se posait devant
Napoléon, au lendemain de Wagram. S'il ne réussissait pas à le résoudre,
il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la
paix avec l'Autriche naîtrait à échéance plus ou moins rapprochée le
conflit avec la Russie.



CHAPITRE IV

LA PAIX DE VIENNE


Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de
part et d'autre à se découvrir et à se prononcer.--Comment la question
de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut
déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les
sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée
d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc
de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice,
l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en
attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses
premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs
de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre
d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage
énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit
d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue
à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la
maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de
Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à
l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son
chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à
s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du
duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son
_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère
de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à
l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon
fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à
Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute
commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif
pour le sort de l'alliance.



I

Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'était rétabli à Schœnbrünn:
c'était maintenant de la résidence des Habsbourg qu'il gouvernait son
empire, remettait l'ordre dans son armée, la répartissait savamment dans
les provinces conquises, surveillait l'Europe et négociait avec
l'Autriche. Depuis le milieu d'août, les plénipotentiaires se trouvaient
réunis dans la petite ville d'Altenbourg, située sur les confins de la
Hongrie, un peu en deçà des limites de notre occupation. À Altenbourg,
M. de Champagny représentait l'Empereur, le comte de Metternich et le
général baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napoléon
traitait comme empereur des Français, comme roi d'Italie et enfin comme
protecteur de la Confédération rhénane, au nom de tous les princes qui
formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe,
grand-duc de Varsovie. Quant à la Russie, sa qualité de puissance
indépendante lui donnait droit de paraître en personne au congrès et d'y
prendre place à nos côtés. Userait-elle de cette faculté?
Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle à Napoléon le soin de
conférer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire?
L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage,
un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette
offre, absente des négociations, elle demeure l'arrière-pensée des deux
parties en présence, occupe leur esprit, tient leurs résolutions en
suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre
ont à craindre ou à attendre d'elle, et pèse sur le débat sans y
participer.

Napoléon était résolu à ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche
qu'en tenant compte dans une certaine mesure des répugnances et des
appréhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le
vaincu devait souscrire à d'amples cessions de territoires, en même
temps qu'à une réduction de ses effectifs militaires et à une lourde
indemnité. Pour la détermination des pays dont il aurait à se saisir,
l'Empereur hésitait entre deux modes de procéder[154]. Il pourrait
rétrécir et diminuer le territoire ennemi sur ses différentes faces,
prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohême, en
Pologne, et entaillant toutes les frontières de la monarchie, la laisser
ouverte et démantelée. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le
corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un
membre, séparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations
qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie à détacher
semblait toute désignée: il fallait la reconnaître dans cette Galicie
qui s'était ranimée d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur
s'arrêtât au premier ou au second système de paix, c'était toujours en
Galicie que l'Autriche aurait à supporter les plus gros sacrifices.
Napoléon se jugeait intéressé d'honneur à ne point replacer sous le
joug, à ne point livrer aux rigueurs de leur ancien maître des peuples
qui s'étaient fiés en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant
un régime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et
dévouée; il ajouterait cette vivante matière à tous les éléments dont il
avait composé sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napoléonien ne
gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des âmes, prêtes à
s'unir indissolublement à lui par les liens de la reconnaissance.
Napoléon se faisait donc une loi de détacher la Galicie des possessions
autrichiennes, en totalité ou au moins pour une notable partie.
Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'était ici que le désir de
ménager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilités de
la Russie, gênait et ralentissait ses décisions.

[Note 154: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]

Son embarras était d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof
n'avaient jamais indiqué positivement comment on devait s'y prendre pour
régler à leur gré le sort futur de la province. On pouvait tenir pour
certain qu'ils n'admettraient à aucun prix une réunion totale au
grand-duché. Sous réserve de ce point essentiel, que prétendaient-ils?
que supporteraient-ils? que voulaient-ils empêcher? À cet égard, la note
remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumière.
Accusant la gravité de la question galicienne, elle ne suggérait aucun
moyen de la résoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant,
demandait le remède, mais ne le désignait point. «Vous remarquerez comme
moi, écrivait l'Empereur à Champagny avec quelque humeur, qu'il y a
toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble
qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement
pour la Galicie[155].» Dans l'ignorance où on le laissait, Napoléon
flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue.

[Note 155: _Corresp._, 15676.]

Il songea d'abord à ériger la Galicie en État distinct, en royaume
séparé, et à lui donner pour souverain le grand-duc de Würtzbourg. Ce
prince était frère de l'empereur François, mais admirateur et ami de
Napoléon, dont il affectait de rechercher à tout propos la protection et
les bonnes grâces. Transféré à Cracovie, il nous abandonnerait ses États
d'Allemagne, qui serviraient à payer d'autres dévouements. Quant aux
Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle
insignifiante de la Galicie, prime décernée à leur courage, et leur
principale récompense aurait été d'avoir libéré leurs frères[156].

[Note 156: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]

Cet arrangement eût-il été agréé d'Alexandre? Pleinement émancipée,
dotée d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie fût
devenue, suivant toutes probabilités, un second duché de Varsovie. Au
lieu de trouver devant elle un État polonais, la Russie en eût rencontré
deux, l'un et l'autre d'étendue médiocre, il est vrai, mais était-ce un
moyen de faire disparaître le péril à ses yeux que de le dédoubler? Il
semble néanmoins, à certaines paroles prononcées tardivement par
l'empereur Alexandre[157], que ce monarque eût envisagé sans trop
d'effroi une Galicie indépendante, sous le sceptre d'un prince étranger.
Par malheur, Napoléon ne s'arrêta guère à cette combinaison; il y
découvrit des inconvénients, des dangers; il craignit que la Galicie,
confiée à un Habsbourg, ne se laissât ramener dans l'orbite de
l'Autriche, ne devînt le satellite de cet empire, et il se sentit
promptement attiré vers d'autres projets.

[Note 157: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809.]

Ce qu'il désirait au fond, c'était d'étendre et d'affermir le duché de
Varsovie, cet État qui n'existait que par lui et pour lui, cet
auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti
pris et par principe tout agrandissement sérieux du duché, quoi que l'on
fît d'autre part pour rétablir l'équilibre des forces dans le bassin de
la Vistule? À plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer
d'une manière absolue contre un accroissement quelconque du territoire
varsovien, mais il n'avait jamais exprimé cette opinion au nom de son
gouvernement; il ne l'avait point consignée dans sa note; quant au
souverain, même en simple conversation, il n'était jamais allé aussi
loin que son ministre. Il avait indiqué vaguement deux moyens de
solution: «Laisser la Galicie à l'Autriche, ou faire des dispositions
qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquiètent
d'aucune manière pour sa sûreté, sa sécurité personnelle [158].» Étant
données ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir à l'extension du
duché, s'il se voyait conférer à lui-même un dédommagement immédiat et
des garanties pour l'avenir? Se plaçant dans l'hypothèse où la Galicie
tout entière serait enlevée à l'Autriche, Napoléon pensait à en réserver
la grosse part, les quatre cinquièmes, au grand-duché; le cinquième
restant serait donné au Tsar en toute propriété et lui serait attribué à
titre de présent bénévole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par
elle-même, n'avait droit à rien en stricte équité. Toutefois, le partage
demeurant fort inégal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer lésé,
mais Napoléon, pour atténuer la disproportion des lots et combler la
différence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait à la Russie
des engagements écrits, en bonne et due forme, par lesquels il
écarterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne.

[Note 158: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet 1809.]

Quelque ingénieux que fût cet expédient destiné à concilier des
nécessités opposées, ce projet en partie double, Napoléon ne se
méprenait point sur la difficulté d'y rallier la Russie, de faire passer
l'agrandissement du duché à la faveur de quelques clauses
compensatrices. Aussi, avant de rien décider, voulut-il sonder le
terrain à Pétersbourg, et Caulaincourt fut chargé de ce soin par une
instruction spéciale et développée, envoyée le 12 août. Il ne s'agissait
pas de formuler une proposition, mais de découvrir si elle aurait chance
d'être accueillie, de préparer en ce cas Alexandre à la recevoir, de
l'habituer doucement, avec d'infinies précautions, à l'idée conçue par
l'Empereur.

«Monsieur l'ambassadeur, écrivait Champagny, Sa Majesté m'ordonne de
vous faire connaître ses vues sur un des objets de la négociation qui
vient de s'ouvrir. Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait
et cause pour la France, ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche
a des vengeances à exercer. L'honneur de la France serait compromis, si
l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui
l'ont servi. Cela ne peut être ainsi. L'empereur Alexandre a trop de
noblesse dans le caractère pour ne pas sentir ce devoir imposé à
l'Empereur. Sa Majesté n'a d'autres vues que de concilier ce devoir et
la dignité de la France avec les intérêts de la Russie. Tel est le but
de ses pensées actuelles.

«C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du
ressentiment de l'Autriche. La souveraineté sur un pays dont on conserve
la possession reste toujours entière, et son exercice ne peut être
restreint par aucune clause de traité. Il n'y en a pas qui ne fût
violée, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre,
comme chaque vexation exercée sur un Galicien serait pour l'Empereur un
coup de poignard.

«En donnant toute la Galicie à la Russie, ce mal serait prévenu sans
doute, mais le principe sur lequel est fondée l'alliance ne permettrait
pas une telle concession sans une compensation équivalente. Où la
trouver? La Galicie ne peut donc être donnée qu'au grand-duché de
Varsovie. L'Empereur trouve juste d'en laisser une part à la Russie, et
il évalue cette portion à un homme sur cinq, tandis que les quatre
autres resteraient au grand-duché. Cette inégalité est fondée sur la
différence des positions. Si la France était limitrophe de la Galicie,
elle partagerait également avec la Russie; mais elle est loin, elle ne
s'approprie aucune des provinces conquises, elle les donne à la Saxe qui
un jour, changeant de système, pourrait s'unir à la Russie contre la
France. La Russie incorpore au contraire à son empire les provinces
qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous
les temps à sa disposition.»

Après avoir soutenu le principe de l'inégalité à grand renfort
d'arguments contestables, Champagny s'attache à parer des plus
séduisantes qualités le lot réservé à la Russie. On le choisira
limitrophe de cet empire, afin qu'il se soude plus facilement à lui; ce
sera la partie orientale de l'ancienne Galicie, l'arrondissement situé
entre la ville de Zamosc et le Dniester. Une ville importante, celle de
Lemberg, s'y trouve comprise. Les habitants du pays professent en
majorité le culte grec, ce qui les prédestine à devenir sujets de
l'empereur orthodoxe. S'étant ainsi évertué à tenter les convoitises de
la Russie, le ministre s'applique ensuite à calmer ses défiances et
passe au chapitre des garanties: «toutes les mesures propres à
tranquilliser la Russie, dit-il, sur les suites de cet agrandissement du
grand-duché de Varsovie seraient prises par la France. Elle garantirait
à la Russie ses nouvelles possessions; tout ce qui dans les usages du
grand-duché a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de
Lithuanie[159], pourrait être réformé; on remédierait aux inconvénients
qu'on n'avait pu prévoir à Tilsit; la dénomination de Pologne et de
Polonais serait soigneusement écartée.

[Note 159: Depuis 1807, le roi de Saxe, comme souverain de Varsovie,
conférait les décorations des ordres rattachés à l'ancienne couronne de
Pologne.]

«Voilà, Monsieur,--conclut l'instruction,--le texte d'entretiens à avoir
avec le ministère russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand
ménagement, doivent paraître venir de vous et non de votre cour. Ce sont
des idées que vous mettez en avant. Vous n'êtes pas sûr même des vues de
l'Empereur, mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyauté,
d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers
ce partage. Vous savez aussi que, fidèle à l'alliance de la Russie,
désirant la maintenir par les avantages mêmes que la Russie en retire,
et ne cherchant dans la présente guerre que l'affermissement du repos du
continent et la récompense des efforts faits par ses alliés, il met au
premier rang la Russie, qui certes en aura retiré de grands avantages,
puisqu'elle aura acquis et incorporé à son empire la Valachie, la
Moldavie, la Finlande et dans la Galicie un million de population,
tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village et n'aura
eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la
reconnaissance.

«Marchez avec mesure, tâtez le terrain, insinuez, discutez, disposez les
esprits à des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes ni
dépêches, et prévenez les soupçons au lieu d'éveiller les défiances.

«Dans cette dépêche, je suppose la Galicie entière arrachée à
l'Autriche. Si on ne pouvait en obtenir qu'une partie, ce serait
seulement le cinquième de cette partie qui appartiendrait à la Russie,
et elle serait prise de préférence là où la religion grecque est le plus
généralement professée.

«Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y
mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie,
encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions,
de savoir si l'appât d'un million de population dont elle ferait
l'acquisition pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de
la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec
elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir
sur notre cause et l'éloigner de nous. La disposer à accéder aux vues
que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous
saura gré du succès, mais il vous recommande de ne rien
compromettre[160].»

[Note 160: Champagny à Caulaincourt, 12 août 1809.]

Il était prescrit en dernier lieu à Caulaincourt de tenir son maître au
courant, par des courriers successifs, de ses démarches et de leurs
résultats. Malgré la distance qui sépare Pétersbourg de Vienne, on
pouvait espérer que le premier de ces courriers, en faisant diligence,
arriverait dans vingt à vingt-cinq jours. D'ici là, d'ailleurs, il était
à présumer qu'Alexandre, par une réponse aux dernières lettres de
l'Empereur, par l'envoi d'un plénipotentiaire, par une communication
intime ou officielle, fournirait lui-même un premier éclaircissement.
Napoléon espère être assez promptement fixé, mais, avant d'avoir obtenu
ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilité de parler
clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences précises. Aussi
bien, tout dépend de la complaisance qu'il rencontrera à Pétersbourg; si
la Russie s'oppose à toute extension considérable du duché, il devra
demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres régions; si la
Russie condescend à ses vœux, il pourra faire porter sur la Galicie la
presque totalité des sacrifices que la puissance vaincue aura à subir.

Il invite donc son plénipotentiaire aux conférences d'Altenbourg à
s'enfermer jusqu'à nouvel ordre dans des généralités. Sans doute, il est
bon dès à présent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base,
de déterminer combien de territoires l'Autriche devra céder, sans
rechercher quels seront et où seront situés ces territoires. M. de
Champagny aura d'abord à se réclamer de l'_uti possidetis_: l'Empereur,
dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays égale en
superficie, en population, aux provinces qu'il détient actuellement du
fait de la victoire et de la conquête. À cette prétention exorbitante,
les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre réduite, mais non
moins générale; grâce à des concessions réciproques, les parties
pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une
somme totale de territoires et de populations qui resteront à spécifier
individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantité
sans s'occuper de la qualité. C'est là le terrain où il faut que notre
mission se place et se tienne opiniâtrement, en ayant garde de se
laisser surprendre ou même prêter une seule parole qui soit de nature à
nous nuire auprès de la Russie. Napoléon exige que procès-verbal soit
tenu de tout ce qui se dira aux conférences: des protocoles seront
soigneusement rédigés et, communiqués à Pétersbourg, feront foi au
besoin contre des imputations mensongères et des «bavardages»
intéressés[161]. Au reste, en toute matière, Champagny devra peu parler,
laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la négociation
traîne. «Évitez de paraître pressé», tel a été le dernier mot de
l'Empereur en l'envoyant à Altenbourg[162]. Établi au cœur de
l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position
militaire, épuisant les ressources des ennemis par une occupation
prolongée de leurs provinces, «mangeant et buvant à leurs dépens[163]»,
il ne voit aucun inconvénient à prolonger le débat, et son vœu est de
gagner du temps jusqu'à ce que la Russie lui ait fourni l'un des
éléments indispensables de sa décision[164].

[Note 161: _Corresp._, 15076.]

[Note 162: Parole rappelée par Champagny en écrivant à l'Empereur le
22 août 1810. Toutes les lettres adressées par le ministre au souverain,
pendant les conférences, sont conservées aux Archives nationales, AF,
IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournées.]

[Note 163: _Corresp._, 15816.]

[Note 164: Cf. WERTHEIMER, II, 402.]

Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopté pareille tactique,
et de même la considération de la Russie entrait pour beaucoup dans ses
calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait plié et demandé grâce;
aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue
pour capituler sans conditions. Au château de Dotis, près Presbourg, où
la cour s'était réfugiée, la guerre à outrance conservait ses partisans,
et l'empereur François n'écartait point l'hypothèse d'une reprise
d'hostilités, pour le cas où le vainqueur prétendrait infliger à
l'Autriche, par une paix trop onéreuse, de mortelles blessures: il
aimerait mieux succomber noblement, les armes à la main, que de signer
un traité qui conduirait la monarchie à une ruine ignominieuse et sûre.
Pour soutenir une lutte suprême, il mettait sa confiance dans la valeur
de son armée, dans le loyalisme de ses sujets, et ne désespérait point
d'un secours extérieur. Il négociait toujours avec la Prusse[165],
comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient à Walcheren,
sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient
particulièrement vers la Russie, s'attachaient à pénétrer cette muette
puissance, à percer le mystère de ses intentions. La Russie avait
déclaré la guerre, sans la faire: de cette attitude équivoque,
fallait-il conclure qu'elle désirait sincèrement la conservation et
l'intégrité de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener à se prononcer
davantage, à intervenir au moins diplomatiquement, à limiter les
exigences du vainqueur, en le menaçant d'un abandon total? Tant que la
Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur François
n'entendait souscrire à aucun sacrifice trop grave. «Il faudra sonder la
Russie, posait-il en principe, et se mettre en état de recommencer la
lutte[166].» Le 30 juillet, il avait écrit à Alexandre et glissé dans sa
lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprimé
l'espoir, la conviction, «que les intérêts de l'Autriche ne sauraient
jamais devenir étrangers à la Russie[167]». Si le Tsar refusait de le
comprendre, adorait le succès et s'enchaînait plus étroitement au
vainqueur, il serait temps alors de courber la tête et de s'humilier. En
attendant, l'empereur François dictait en ces termes à ses
plénipotentiaires leur rôle et leur langage: «Les négociateurs tâcheront
de gagner du temps jusqu'à la fin d'août et de profiter de ce répit pour
tirer au clair les intentions de Napoléon[168].»

[Note 165: À Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprès
du Roi et de la Reine pour qu'ils se déclarassent: «le Roi s'exécuta en
tranchant l'expression _noch nicht_ (pas encore), et la Reine, qui était
présente, celle de _bald_ (bientôt).» Dépêche de M. de Saint-Marsan, 1er
juillet 1809. Archives des affaires étrangères.]

[Note 166: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]

[Note 167: Voy. cette lettre dans la _Correspondance de Napoléon_,
XIX, 479, en note.]

[Note 168: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]

Enchaînés par des instructions identiques, les plénipotentiaires
respectifs luttèrent de lenteur, essayant de pénétrer la partie adverse,
se faisant eux-mêmes impénétrables, se cuirassant de leur mieux.
Metternich et Nugent repoussèrent péremptoirement la base de l'_uti
possidetis_, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient
que la France prît l'initiative, parlât la première, désignât
nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny
éludait ces instances, multipliait les incidents, et les conférences se
répétaient sans résultat, cérémonieuses et stériles[169].

[Note 169: Les Autrichiens tenaient le langage suivant: «Nous sommes
dans la position d'un homme à qui on veut enlever un membre; ne
devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?»--«C'était M. de
Nugent--ajoute Champagny dans une lettre à l'Empereur--qui faisait cette
comparaison, à laquelle j'ai répondu que lui laisser le choix du membre
qu'il devait sacrifier était lui témoigner des égards. M. de Metternich,
qui trouvait que la comparaison de son collègue clochait un peu, en a
fait une autre: «L'Autriche, a-t-il dit, est plutôt dans le cas d'un
homme qui a reçu un coup de feu à la jambe; n'est-ce pas au chirurgien à
lui indiquer la place où on doit lui couper la jambe?» Je me suis
félicité d'être le chirurgien de l'Autriche.» Lettre du 19 août.]

En dehors des séances, il est vrai, les langues se déliaient un peu, et
une différence significative d'attitude se manifestait entre les deux
plénipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que
diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilité
pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et
beaucoup de bonne grâce. Il n'évitait point les occasions de voir,
d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui
fournissait complaisamment. À cette époque où la diplomatie n'avait
point perdu les traditions aimables de l'autre siècle, il n'était pas de
négociateurs qui ne réservassent, au milieu des plus graves ou des plus
douloureux débats, une part de leur temps aux plaisirs de la société. À
Altenbourg, où le congrès attirait quelque mouvement, M. de Champagny
s'attachait à grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait
de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. Établi dans
le pays par droit de conquête, il s'efforçait d'en rendre le séjour
agréable aux légitimes possesseurs et leur faisait avec aménité les
honneurs de chez eux.

Dans le château où il s'était logé, il donnait des dîners, organisait
des réceptions. «Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser,
écrivait-il, je ne tromperai pas leur attente[170].» Metternich venait à
ces réunions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rôle
de vaincu. Le 15 août, pendant une fête donnée par les Français en
l'honneur de la Saint-Napoléon, il alla jusqu'à porter un toast à la
paix, au grand scandale de son collègue, qui ne comprenait ni n'excusait
de pareilles défaillances.

[Note 170: Lettre à l'Empereur, 17 août, citée par WERTHEIMER, II,
400.]

Metternich avait pourtant expliqué d'avance et il prenait soin
d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler.
Ce n'était point celle que l'empereur des Français semblait vouloir, une
transaction âprement débattue, à signer après un long marchandage et qui
laisserait derrière elle des ferments de discorde: c'était une paix
magnanime, emportant reconstitution pleine et entière de l'Autriche,
remise de toutes les provinces occupées, oubli du passé, réconciliation
durable, en un mot une paix doublée d'alliance, à la manière de celle
qui s'était conclue deux ans plus tôt sur les bords du Niémen.

Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager
la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en
parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les
dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept
ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité
imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans
relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique
intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois
l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se
sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait
preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au
vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre
lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune,
s'est offerte à l'aider et à le servir.

Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos;
puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue
se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait
autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à
méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de
songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme
définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle
donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois
que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait
échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles
mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre,
commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de
la délivrance commune[171]»; c'était ce qu'il appelait «travailler au
salut par des moyens plus doux[172]». Imiter la Russie, avec
l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel
était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût
été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien.

[Note 171: _Mémoires de Metternich_, II, 305.]

[Note 172: _Id._]

Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse
à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il
multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et
d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette
manière que nous pourrons faire quelque chose[173].» Et l'on causait à
la manière de «diplomates cosmopolites[174]», dégagés des passions et
des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue
supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le
passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour
Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et
d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus
beau moment de son règne[175].» Cependant, l'occasion perdue ne
saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un
point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient
étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans
cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que
nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans
une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres
personnes[176].» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par
Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble
de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que
l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait
bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie.

[Note 173: Champagny à Napoléon, 29 août.]

[Note 174: _Id._, 13 septembre.]

[Note 175: Champagny à Napoléon, 13 septembre.]

[Note 176: _Id._, 18 août.]

Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de
Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son
gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie,
disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une
attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à
l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne,
qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil
et n'avaient répandu que le sang polonais[177]», et l'Autriche, par
l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous
avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de
Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance
tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se
piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés;
elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire
l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la
Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie,
car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous
entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle
base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la
paix[178].»

[Note 177: _Id._]

[Note 178: Champagny à Napoléon, 18 août.]

Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas
encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se
racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à
trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un
grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but
d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette
immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses vœux. Il trouvait
surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à
reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au
ministre un manque de flair et de perspicacité[179]. Pour mettre la
négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de
villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les
paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit
demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté
de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique.
En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à
Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied
davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base
indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je
tiens cela pour pressé[180].» Il faut que l'adhésion du Tsar à
l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous
laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au
reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre
par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations
préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice,
un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la
Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du
problème.

[Note 179: On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny
avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La
Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir
le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation,
le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et
n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La
Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans
les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny,
qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond
disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j...
f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»]

[Note 180: _Corresp._, 15706.]



II

Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne:
c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de
Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître
pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche;
après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter
la seconde, puis revenir à Schœnbrünn et s'y mettre aux ordres de
Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un
porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une
navette[181]», destinée à faciliter la correspondance entre les
souverains de France et de Russie.

[Note 181: Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.]

Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures
du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue:
grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui
s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune
colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui
quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de
questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec
sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en
ces termes:

«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une
satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre
Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi.
Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai
souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par
rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé
depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au
contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il
a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en
commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance
pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les
bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus
grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit
écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète
à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter
formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la
franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit
d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de
cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je
lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre
Majesté[182].»

[Note 182: Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a
été publiée dans la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480-481, en
note.]

Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur
d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur
Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir
abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la
responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait
entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne.
On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par
trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très
nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait
favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il
ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette
portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en
péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même
que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un
principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences
positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait,
conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que
Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur
demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt,
faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu
commenter et interpréter les paroles du Tsar.

Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus
d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera[183]?» écrit-il à
Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même
jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus
explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note
annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion
particulière[184]...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat
avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la
demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit
l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui
nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à
prendre sur la Galicie[185].» Et de nouveau son esprit travaille sur
cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai
plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la
vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans
cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et
exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases[186].»

[Note 183: _Corresp._, 15733.]

[Note 184: _Id._, 15744.]

[Note 185: _Id._]

[Note 186: _Id._ Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son
ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens
la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y
penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à
l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment
où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.]

Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler
toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les
Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire
savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse
de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny
est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même
croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les
conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la
coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon
lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il
prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en
audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le
vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux,
lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la
parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin
qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité
avec l'empereur de Russie[187].

[Note 187: Rapport de Tchernitchef, dans le _Recueil de la Société
impériale d'histoire de Russie_, XXI, 306-307.]

Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez
l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant
empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout
contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne
à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques
heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le
tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles
phrases[188]» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa
d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre
français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal
que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il
n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à
ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans
le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public
soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre
de l'empereur d'Autriche[189].» Par surcroît de précaution, Tchernitchef
fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons
français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne
garde.

[Note 188: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.]

[Note 189: Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.]

À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux,
dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun
d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le
secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble
et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite
résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour
s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les
rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre,
c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient
pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur
des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant
croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des
conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance
trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de
leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque
belle[190]», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa
gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées.
D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de
peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se
laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme
tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la
flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes;
il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et
écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy,
qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et
chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur
de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté,
venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et
courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la
lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure.

[Note 190: Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une
lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF,
IV, 1675.]

Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre
d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au
préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar
conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution
un vœu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir
contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons
offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche,
la France et la Russie[191].» Il affirmait ainsi ses sympathies pour
l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le
séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt
français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en
faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité;
sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les
résolutions de l'Autriche.

[Note 191: Voy. la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480.]

Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des
plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être
tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une
réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils
mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant
porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient
reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et
la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins,
ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom.
Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient
qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire
un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point
tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous
abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce
côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre
Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du
Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son
intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion
latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes,
celle qui leur tenait le moins au cœur, ils n'eussent pas demandé mieux
que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que
Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent
désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le
représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les
comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle
d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds
quelques lambeaux de la Pologne[192].

[Note 192: Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.]

L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer
entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre
ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier
mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur
sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires
n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme
Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres,
écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un
jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez
quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne
peut prendre aucune détermination[193].» Mal engagé, le débat risquait
de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en
s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son
plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde?
L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses
aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à
Schœnbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive;
en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se
pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires
qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions.

[Note 193: Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.]

Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il
remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de
l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes
grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il
n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une
reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne
ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces
hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore
dessinées par les cadavres à demi ensevelis[194]». À Vienne, dans cette
ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante
de casques et de cuirasses[195]», tout le monde aspirait à la paix,
Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer,
pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de
dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice.

[Note 194: _Souvenirs du feu duc de Broglie_, I, 74.]

[Note 195: _Id._]

L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement
différentes. Sans doute, plutôt que de renoncer à affirmer et à
consacrer sa victoire par d'éclatants avantages, il risquerait tout,
pousserait son armée jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait
vraiment que cette extrémité lui fût épargnée. Autour de lui, il
percevait nettement de sourds murmures et des malédictions à voix basse,
il sentait croître la désaffection des siens, monter la haine des
peuples. L'impatience le gagnait peu à peu de se montrer triomphant à sa
capitale, qui avait un instant douté de sa fortune, et de ressaisir
l'opinion par sa présence. Puis, ayant voulu tout étreindre à la fois,
s'étant attiré de tous côtés des difficultés et des embarras, ayant
violenté et séquestré le Pape, réuni Rome à l'Empire, à l'heure même où
il luttait sur le Danube et laissait derrière lui l'Espagne en révolte,
il avait hâte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses
autres entreprises. Ce désir de brusquer un dénouement pacifique, il ne
le dissimulait guère: devant Tchernitchef, revenu près de lui, il
montrait sa répugnance pour une nouvelle campagne, et déclamant: «Du
sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu déjà trop de répandu...
Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je
voudrais m'en retourner à Paris[196].»

[Note 196: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 317.]

De plus, cette négociation où il n'avait pas ses coudées franches, où il
lui fallait faire face à l'Autriche et traiter obliquement avec la
Russie, où il devait à chaque pas, avant de pousser ferme contre
l'adversaire, jeter un regard de côté vers Pétersbourg, consulter,
interroger Alexandre, scruter cette vivante énigme, l'importunait
extrêmement, et il trouvait que cette Russie qui arrêtait tout, qui
entravait la paix après s'être effacée pendant la guerre, se faisait
payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppléer à cette
alliée incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait à nous tenir lieu
de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complète et
généreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les
officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance,
demandait qu'on mît à l'épreuve la valeur et la fidélité de son
concours. Pourquoi, après tout, ne pas tenter cette expérience? Dans la
dernière campagne, l'Autriche avait témoigné d'énergie et de vitalité;
son armée s'était bravement, noblement comportée, et nos adversaires
d'Essling ne s'étaient pas montrés inférieurs à ceux d'Eylau. Certes,
l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire précieux,
le point d'appui véritable, si elle n'avait son gouvernement.
Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur François, chez
lequel les préjugés tiennent lieu de volontés? Qu'attendre d'un prince
faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes
haineux et corrompus? «Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui
parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci
et Stadion[197].» Mais on dit cet empereur fatigué de régner, envahi de
lassitude et de dégoût. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples,
qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trône pour y
placer un homme ferme, pacifique et sensé, comme le grand-duc de
Würtzbourg, Napoléon tendra loyalement la main à ce nouveau souverain,
lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera à l'Autriche
revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance «pour finir les
affaires du continent[198]», en évitant du même coup de se brouiller
avec la Russie, que n'inquiétera plus la perspective d'un déplacement de
frontières en Pologne. Plusieurs fois déjà cette idée a effleuré son
esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant
Bubna qu'il a fait entrer, qui l'écoute, il poursuit tout haut son rêve,
s'y complaît et s'y livre.

[Note 197: _Corresp._, 15778 et 15832.]

[Note 198: _Id._, 15832.]

«S'il y avait, disait-il, un empereur à la bonne foi duquel je puisse me
fier, comme le grand-duc de Würtzbourg ou l'archiduc Charles, je
rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais
rien[199].» Bubna répondit que, si l'empereur François était persuadé de
cette intention, il abandonnerait le trône à son frère; toutefois, en
sujet fidèle, il crut devoir défendre son maître, dont il affirmait la
droiture et les volontés pacifiques: «On ne me trompe pas deux fois»,
reprit Napoléon, et il rappela le passé: l'empereur François venant à
son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant,
protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain
qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans après
ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupée en
Espagne. À ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait
aux métaphores étonnantes et aux comparaisons extraordinaires: «Je veux
avoir affaire à un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser
tranquille ma vie durant. Les lions et les éléphants ont souvent montré,
dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur
cœur. Il n'y a que votre maître qui n'en soit pas susceptible[200]...
Que l'Empereur cède le trône au grand-duc de Würtzbourg, je restitue
tout à l'Autriche sans rien exiger[201].»

[Note 199: _Id._, 15778.]

[Note 200: _Corresp._, 15778.]

[Note 201: _Id._, 15816.]

Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une
substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande
expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il
peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer,
non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque,
surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte
qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La
réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non
changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la
revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et
terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir
momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir
mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se
résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un
arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de
territoires. Il renonce formellement à l'_uti possidetis_; il n'exige
plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche
après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé
d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce
qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques
districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et
proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en
1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux
journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes[202]» plutôt que
d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au
contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et
la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours.

[Note 202: Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne,
384.]

C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis,
par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut
nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu
tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une
accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est
invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis,
redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien,
lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire,
valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru,
des Russes[203]». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous
le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours,
poursuit l'œuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À
Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse
et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche
pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au
Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde
est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le
ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon
cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable
à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé
ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me
semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il
est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les
routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se
rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux
d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir
contribué[204].» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées:
Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de
l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à
Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures[205]». Napoléon ne
lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour,
transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant
l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés
d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans
s'occuper d'autres questions[206]; de cette manière, il compte faire
franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix
et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui
faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la
Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé.

[Note 203: Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille
avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un
présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1675.]

[Note 204: Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires
étrangères, Vienne, 384.]

[Note 205: _Id._]

[Note 206: _Corresp._, 15778.]



III

Il ne tenait pas à M. de Caulaincourt que l'Empereur ne fût déjà et
parfaitement renseigné sur les dispositions de la Russie. Pour répondre
au vœu de son maître, l'ambassadeur déployait tout son zèle. Avant même
d'avoir reçu l'instruction du 12 août, il avait essayé de s'éclairer et
de procéder discrètement aux explorations nécessaires. Malheureusement,
il éprouvait quelque peine à pousser cette reconnaissance et n'avait
trouvé d'abord personne à qui parler, le ministre étant absent et
l'Empereur malade.

Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof était parti pour la
Finlande: il était allé se rencontrer avec les plénipotentiaires suédois
dans la ville de Frédericshamm, où il se préparait à signer une paix
triomphante qui donnerait définitivement à l'empire la province
conquise, avec les îles d'Aland, et lui vaudrait à lui-même le titre de
chancelier. À la même époque, Alexandre avait dû s'aliter, à la suite
d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au
château de Péterhof. Dans la résidence où l'orgueilleuse Catherine avait
tout disposé pour le faste et la représentation, son petit-fils ne
cherchait que le repos et la solitude. À Péterhof, Alexandre aimait la
fraîcheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui
s'inclinent vers le golfe; dans ce décor imposant de marbre et de
verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller à
cette nonchalance de l'esprit que laissent après elles les souffrances
du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses
nouvelles et était reçu; une heure, deux heures durant, il restait au
chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familière, effleurait
tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre évitait surtout le
terrain brûlant de la politique européenne; il aimait mieux parler des
réformes que Spéranski lui facilitait à l'intérieur, de ses efforts pour
améliorer la justice, organiser l'administration, créer une Russie
nouvelle sur le modèle de la France napoléonienne; c'étaient ces
grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait à envisager, et
peu à peu sa pensée, mobile et fluide, s'échappait du présent, se
perdait dans l'avenir, se fondait en rêverie[207].

[Note 207: Rapport n° 46 de Caulaincourt, août 1809.]

Avec tact et précaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux
questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'était-elle point
la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais
ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantôt il
affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-même, se bornant
à exprimer le vœu que «l'Autriche ne fût pas trop affaiblie et
abîmée[208]»; tantôt il disait s'en rapporter à l'Empereur «pour lui
assigner la part comme le rang qui lui revenait[209]». Au sujet de la
Galicie, il se montrait à la fois inquiet et réservé, s'abstenait de
préciser ses craintes ou ses désirs: Caulaincourt n'arrivait point à
démêler si l'offre «d'un partage quelconque entre la Russie et le
grand-duché rendrait la question plus abordable[210]».

[Note 208: _Id._]

[Note 209: Rapport du 19 août.]

[Note 210: Caulaincourt à l'Empereur, 19 août 1809.]

Pourquoi chez le Tsar cette difficulté à s'expliquer, ce langage
perpétuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite
ambiguë pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la
situation fausse où il s'était volontairement placé. S'étant mis dans le
cas d'être tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute
démarche trop prononcée ne fournît matière contre lui à de nouveaux
griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie à l'Autriche, il
aurait l'air de favoriser cette dernière, se compromettrait davantage
aux yeux de Napoléon, prêterait une fois de plus au reproche de
partialité envers nos ennemis. Au contraire, réclamerait-il sa part des
dépouilles de l'Autriche, il paraîtrait consacrer la spoliation de cette
puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napoléon,
s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se
dégager, mais dont il rougissait déjà aux yeux de son peuple et de
l'Europe. Ce qu'il eût préféré à tout, c'eût été le rétablissement en
Galicie du régime antérieur aux hostilités; dans le cas où la Galicie
changerait de maître, il en désirait pour lui-même la meilleure part,
moins pour la posséder que pour la soustraire aux Polonais; seulement,
il eût voulu que la France lui octroyât spontanément cette acquisition,
qu'elle parût la lui imposer, sans qu'il eût à la désigner et à la
solliciter. Éprouvant une gêne invincible et une sorte de honte à
formuler des prétentions, il s'exprimait par allusions, par réticences,
désirant qu'on le comprît à demi-mot, et il avait affaire,
malheureusement, à un allié trop disposé à ne point le comprendre.

Un jour, le 28 août, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien
était revenu de lui-même aux négociations en cours entre la France et
l'Autriche. «Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal
but de ne rien faire contre les intérêts de la Russie, principalement
par rapport à la Galicie.» Les vues de l'Empereur, répliqua
l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intérêts de son allié;
néanmoins, peut-il abandonner les populations insurgées aux rancunes de
l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-même sur cette
question de loyauté et d'honneur; il est juge infaillible en de telles
matières. «Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions
de mon maître, mais ne déshonorerait-il pas ses armes en abandonnant
ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner à Votre Majesté tout
ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper, à mesure que celles du
grand-duché en faisaient la conquête?»

À cette interrogation, Alexandre ne répondit pas tout d'abord; il
réfléchit, reprocha à la France, non sans quelque amertume, d'avoir
favorisé l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: «Vous savez que
je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur
Napoléon; comme souverain, je le révère, et de plus je lui suis
véritablement attaché. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'à
aplanir convenablement les difficultés, éviter les différends, prévenir,
par conséquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir
l'alliance. Je désire donc m'entendre avec vous, mais d'une manière
convenable pour mon pays et qui assure la tranquillité future de
l'Europe.»

L'AMBASSADEUR.--«C'est aussi le seul désir de l'Empereur. Ses actions,
les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance
avec la Suède, tout en fait foi. Mais Votre Majesté lui donnera-t-elle
le conseil de livrer à la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont
servi?»

L'EMPEREUR.--«Je vous ai déjà dit ce que je pense là-dessus. Comme je
n'aime pas à élever entre nous une barrière insurmontable, j'ajouterai
que je ne suis pas assez déraisonnable pour m'opposer à ce que le
grand-duché acquière un district de la Galicie, si elle est enlevée à
l'Autriche[211].»

[Note 211: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]

Encouragé par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya
d'entamer la question d'un partage inégal entre la Russie et le
grand-duché. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait
jamais un État redoutable, le laisserait dans une situation manifeste
d'infériorité et de dépendance à l'égard de sa puissante voisine. Au
contraire, il suffirait à la Russie d'ajouter à ses immenses possessions
quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime
qu'elle fût, lui devienne précieuse, car elle constituerait entre ses
mains un premier gage contre le rétablissement de la Pologne. Et
l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque à
parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de
précision; il émettait le regret que ce ministre, avant son départ,
n'eût point été autorisé à s'expliquer sur toutes les hypothèses.

Alexandre répondit par ses éternelles manifestations de sympathie et
d'amitié envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il, à lui ouvrir son
cœur, à le laisser lire dans sa pensée, et cet épanchement semblait
annoncer une confidence décisive, lorsque le Tsar s'arrêta en chemin et
de nouveau se déroba: «Assurez l'empereur Napoléon, dit-il, que je n'ai
d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les
intérêts de mon empire. D'après cela, il est trop grand homme d'État
pour ne pas savoir où doit s'arrêter le désir que j'ai de lui
complaire[212].» Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de
plus net. Il demandait avant tout qu'on répondît à sa note, qu'on le
rassurât sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilités
recommençaient, il seconderait Napoléon «en franc allié»; l'armée du
prince Galitsyne, accrue, renforcée, agirait avec efficacité et vigueur.

[Note 212: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]

Caulaincourt plaça le compte rendu littéral de cette conversation dans
un rapport à l'Empereur et dans une dépêche au ministre, en les
accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance,
il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: «C'est, je
crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amené l'Empereur à
convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duché;
précédemment, tout ce qu'il disait était absolument contraire à cette
idée[213].» Quant aux prétentions territoriales de la Russie,
l'ambassadeur présumait, à certains indices, qu'Alexandre verrait avec
plaisir porter jusqu'à la Vistule les frontières de son empire.
Néanmoins, il se déclarait dépourvu de données suffisantes pour fonder
un jugement et n'espérait plus, avant le retour de Roumiantsof, en
recueillir aucune.

[Note 213: _Id._]

Napoléon reçut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours
après ses explications avec Bubna. Ayant lu la dépêche, il éprouva
d'abord quelque déception à la trouver si peu concluante, mais se remit
promptement: après une courte réflexion, il se jugea instruit comme il
désirait l'être, maître de ses décisions et libre d'agir. «Je suis
fâché, écrivait-il à Champagny, que la dépêche de M. de Caulaincourt
soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez[214].»

[Note 214: _Corresp._, 15800.]

Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'opposât point un veto formel à
l'extension du duché; ce fut à ce point seul qu'il eut le tort de
s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relève, ne retient
qu'une phrase, celle qui correspond à ses propres vœux: il va forcer le
sens de cette phrase et négliger les réserves dont elle est entourée.
Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour
préjuger immédiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours
enclin à violenter ou à surprendre la volonté d'autrui, pour peu qu'il y
aperçoive quelque facilité et que l'adversaire lui donne prise, il juge
que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point placée sur le terrain
d'une résistance absolue, se laissera finalement gagner et plier à nos
desseins. Puisqu'elle admet de bonne grâce, se dit-il, un léger
accroissement du duché, elle supportera un agrandissement assez notable
de la même principauté. Assurément, à l'aspect de cet État fortifié,
respirant plus librement dans ses frontières élargies, elle se récriera
peut-être, mais le don de Lemberg, «avec quelque chose encore[215]», lui
fermera la bouche, surtout si l'on ajoute à cette acquisition
l'engagement que le duché ne redeviendra jamais une Pologne. Quant à
dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire
de soins et de procédés. Dans tous les cas, son mécontentement n'ira
point jusqu'à la révolte, et moitié par terreur et contrainte, moitié
par séduction, elle restera dans l'alliance.

[Note 215: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 326.]

Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napoléon prit son parti.
Sans doute, il préférerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par
un changement de souverain et une conversion sincère, lui épargnât la
nécessité d'un morcellement; il reproduit, encore à titre de simple
suggestion, mais en termes plus développés, la demande
d'abdication[216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable où la
cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intégrité de
l'empire, il ne songe plus à réclamer des Autrichiens la Galicie
entière; il n'en prendra que moitié à peine, diminuera d'autant le lot
réservé aux Polonais, mais fera subir à celui de la Russie une réduction
correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq à un
primitivement indiqué et, par cette distribution inégale de territoires
à ses deux alliés du Nord, complétera l'ensemble des sacrifices imposés
à la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une
lettre écrite en ce sens à l'empereur d'Autriche: le même jour, pour
faire suite aux propositions de principe déjà signifiées à Metternich,
il ordonne d'insérer au protocole des conférences d'Altenbourg un
_ultimatum_ en règle et détaillé, portant répartition des masses
humaines que l'Autriche devra céder. Tout compte fait, il demande un
million six cent mille âmes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube,
deux millions en Galicie, «à partager entre le roi de Saxe et la
Russie». Ce sont là ses exigences finales et le terme de sa modération.
Et maintenant que tout est clair, précis, déterminé, à quelque parti que
s'arrête la cour d'Autriche, le débat peut changer d'allure et
précipiter sa marche. Que les plénipotentiaires se hâtent donc, qu'ils
se mettent à l'œuvre avec activité et diligence; il importe le plus tôt
possible de placer l'Europe entière, y compris la Russie, en présence du
fait accompli. «Monsieur de Champagny, écrit Napoléon à son ministre, il
faut presser les négociations tant que vous pourrez[217].»

[Note 216: _Corresp._, 15801, 15802.]

[Note 217: _Corresp._, 15817.]



IV

Dans son impatience de conclure, Napoléon comptait sans le caractère
indécis et toujours hésitant de l'empereur François, sans l'extrême
répugnance de ce monarque à admettre, soit une abdication, soit un
nouveau démembrement de sa monarchie. À Dotis, le parti de la guerre
luttait encore et maintenait ses positions. Après le retour de Bubna et
l'_ultimatum_ français, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir
cause gagnée. Il persuada sans trop de difficulté au souverain, peu
expert en matière de géographie et de statistique, que Napoléon ne lui
faisait en réalité aucune concession, que l'_ultimatum_, en ce qui
concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait à
récapituler les demandes primitivement émises, que la France réclamait
en gros ce qu'elle avait d'abord exigé en détail, et l'empereur François
se fonda sur cette inexactitude matérielle pour formuler une réponse
négative. Après avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux idées de
paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une
nouvelle lettre pour Napoléon; il y faisait allusion à une réouverture
possible des hostilités. À Altenbourg, ses plénipotentiaires se
bornaient à préciser et à accentuer leurs concessions en Galicie; ils
laissaient entendre que, de ce côté, la condescendance de leur maître
n'aurait point de limites, mais se refusaient opiniâtrement à livrer le
littoral illyrien: ils repoussèrent l'_ultimatum_ par une note
officielle qui n'était que l'amplification diplomatique de la lettre
écrite par leur maître.

Cette résistance tenace et chicanière déplut fort à l'Empereur. Dès que
Bubna eut reparu à Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa
présence le soir même, mais son air sombre et sinistre annonçait
l'orage. Cependant, habile à mesurer et à calculer les effets de sa
colère, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour
intimider son interlocuteur, sans le pousser à bout: prêt à recommencer
la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il préférait
toujours triompher par d'autres voies. Pour réduire l'Autriche, il se
proposait de lui lancer des menaces savamment graduées et tenait en
réserve un dernier argument, neuf et irrésistible. Frappé de
l'insistance que mettaient les Autrichiens à lui offrir la Galicie, il
reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller
avec Alexandre et de se ménager à la faveur de cette mésintelligence un
sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et
détruire. À ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la
Russie, il répondra par une attestation éclatante de l'alliance: à
l'aide d'un expédient audacieux, il introduira la Russie malgré elle au
débat et l'y fera surgir à l'improviste, afin de terrifier et de
désarmer l'adversaire.

«Qu'apportez-vous, dit-il à Bubna, la paix ou la guerre?» Puis, faisant
lui-même la réponse, se référant à la dernière note de Metternich, sans
même ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachetée dans sa
poche, il s'écria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix.
À Dotis, disait-il, on appréciait mal la situation; on se leurrait
d'espérances pernicieuses; on cherchait moins à négocier sérieusement
qu'à «jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie[218]». À ce
jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommençait, il la
ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la séparation des
couronnes, la déchéance de la dynastie, prendrait possession en son nom
des pays occupés, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au
souverain, ruinerait le crédit de la monarchie; il avait fait fabriquer
des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les
jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de
discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son _ultimatum_,
les justifia l'un après l'autre, insista sur l'absolue nécessité où il
se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la
jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un
chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut véhément, prolixe,
intarissable sur ce sujet. Bubna ayant objecté que l'Autriche ne pouvait
renoncer à ses ports, abandonner tout contact avec la mer: «En ce cas,
reprit l'Empereur, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez
l'armistice, ou dois-je m'en charger?

[Note 218: _Corresp._, 15837.]

Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence,
que vous vous montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant
l'existence de votre État, plutôt que d'accéder à des demandes que j'ai
le droit d'exiger comme vainqueur, comme maître de neuf millions de vos
sujets.» À cette violente apostrophe succéda un moment de silence.
L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui était le geste des
grandes colères, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y tint
immobile, pensif, absorbé dans une profonde méditation, le front chargé
de nuages d'où semblait devoir jaillir la foudre. Tout à coup, comme
frappé d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrême
vivacité: «Savez-vous ce qui nous reste à faire? dit-il à Bubna. Si
votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à
l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le
Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa
décision[219].»

[Note 219: Voy. le récit de cette scène dans BEER, 440-442, d'après
les dépêches de Bubna.]

Le coup de théâtre était imprévu et de grand effet; Napoléon l'avait
habilement amené, après avoir préparé et machiné la scène avec un art
supérieur. En se livrant inopinément à cet acte de foi en la Russie, il
comptait susciter à Dotis les plus décourageantes réflexions sur
l'indissolubilité de l'alliance. On ne manquerait point de se dire chez
l'ennemi: Pour que l'empereur Napoléon s'offre avec tant d'assurance à
remettre sa cause entre les mains d'Alexandre, pour qu'il choisisse ce
prince comme arbitre, c'est-à-dire comme juge souverain de la querelle,
il faut qu'il s'estime bien sûr de la Russie, qu'il la sente derrière
lui, dévouée, obéissante jusqu'à la servilité, prête à le suivre
aveuglément et à marcher du même pas. On ne douterait point que cette
cour n'eût été pressentie à l'avance, qu'elle ne connût et n'approuvât
nos prétentions, qu'elle ne fût disposée à les soutenir; Napoléon avait
d'ailleurs fait dire à Metternich, répété à Bubna, que l'_ultimatum_
avait été communiqué à Pétersbourg. Mais l'Autriche ne saurait-elle le
prendre au mot, accepter l'arbitrage, attendre la sentence d'Alexandre,
dont l'opinion demeurait en fait au moins douteuse? Pour ressentir cette
crainte, Napoléon connaissait trop bien la situation de l'adversaire. Il
n'ignorait point que le gouvernement autrichien, privé de ses meilleures
provinces et de leurs revenus, épuisant ses dernières ressources,
éprouvant d'extrêmes difficultés à nourrir et à ravitailler ses troupes,
ne saurait se perpétuer plusieurs mois dans un état d'intolérable
anxiété, sous peine de périr d'inanition et de langueur; il lui fallait
provoquer une solution immédiate, quelle qu'elle fût, combattre ou se
soumettre, et Metternich, dans les entretiens d'Altenbourg, avait laissé
échapper cette phrase significative: «Nous ne pouvons rester trois mois
encore dans cette position; il nous faut la guerre ou la paix[220].»
Napoléon pouvait donc en toute sécurité se faire fort des sentiments
d'Alexandre, les préjuger, les affirmer, car il savait l'Autriche hors
d'état matériellement de les mettre à l'épreuve, de chercher la réalité
sous de redoutables apparences, de vérifier si l'épouvantail dressé à
ses yeux ne recouvrait que le vide.

[Note 220: Champagny à l'Empereur, 18 août 1809.]

Après sa conversation avec Bubna, qui avait duré trois heures, Napoléon
lut la lettre de l'empereur François et prépara sa réponse. Il la fit
âpre, rude et tonnante. Après avoir irréfutablement démontré, à
l'encontre des calculs autrichiens, l'importance de ses concessions,
après avoir mis un soin blessant à convaincre l'empereur François
d'ineptie et ses conseillers de mauvaise foi, il affirmait une fois de
plus sa volonté immuable de s'en tenir à l'_ultimatum_: il insistait sur
les avantages de sa position militaire, invoquait le droit du plus fort,
jetait dans la balance le poids de son épée. Il ne se radoucissait qu'à
la fin, mêlait alors le ton du sentiment à celui de la menace, faisait
en termes magnifiques l'éloge de la paix, et la Russie lui fournissait
le trait final de sa péroraison. «Je suis si persuadé d'avoir le bon
droit de mon côté, disait-il, je mets dans mes demandes une modération
qui étonnera tellement l'Europe, quand elle sera connue, que je
consentirais à la réunion d'un congrès général où seraient admis même
les plénipotentiaires de l'Angleterre, et que je vous propose de vous en
rapporter, vous et moi, Monsieur mon Frère, à l'arbitrage de l'empereur
Alexandre. Certes, je donne, par cette dernière proposition, la preuve
la plus évidente de ma répugnance à verser le sang et de mon désir de
rétablir la paix du continent[221].»

[Note 221: _Corresp._, 15824.]

Près d'expédier cette lettre, Napoléon se ravisa. Tenant à renforcer et
à maîtriser le débat, en y jetant des arguments à sensation, il jugea
inutile de l'envenimer par des paroles de colère adressées directement à
son frère d'Autriche: «Il vaut mieux, dit-il, que les souverains ne
s'écrivent pas que de s'écrire des injures[222].» Il supprima donc sa
lettre, mais la communiqua en projet à MM. Maret et de Champagny, afin
qu'ils en fissent le thème de leurs entretiens, le premier avec Bubna,
le second avec Metternich, et qu'ils missent en œuvre tous les moyens de
pression qu'elle contenait, menaces à la maison régnante, allusion à un
total bouleversement de l'empire, recours confiant et superbe à
l'intervention de la Russie.

[Note 222: _Id._, 15838.]

En face de ces effrayantes perspectives, l'Autriche sentit défaillir son
courage. Chez François Ier, il y avait eu velléité de résistance plutôt
que résolution ferme et réfléchie de recommencer la guerre, si Napoléon
demeurait inexorable. Pendant la nouvelle mission de Bubna à Vienne, les
amis de la paix avaient insensiblement regagné du terrain à la cour de
Dotis. Après le retour de l'aide de camp, ils puisèrent dans ses récits
des raisons convaincantes. En particulier, ils relevèrent l'intention
annoncée par l'empereur des Français, attestée par divers indices, de
déclarer désormais la guerre à la dynastie; ils démontrèrent que le
monarque autrichien risquait sa couronne à vouloir sauver quelques
provinces. Par ce moyen, Palfy agit sur l'Impératrice, qui agit sur
l'Empereur, et le parti de la résignation fut adopté[223].

[Note 223: WERTHEIMER, II, 415-420.]

Pour arriver plus vite à la paix, l'Autriche résolut désormais d'unifier
la négociation: au lieu de la poursuivre en partie double, à Altenbourg
et à Vienne, elle la concentra dans cette dernière ville. Les
conférences d'Altenbourg furent suspendues, et Bubna reprit pour la
troisième fois le chemin de Vienne, où il eut à accompagner le prince
Jean de Lichtenstein, muni de pouvoirs en règle; les deux envoyés
devaient accepter dans ses grandes lignes l'_ultimatum_ français, en se
réduisant à solliciter des concessions de détail.

Napoléon approchait du but. Maintenant que la négociation se poursuit
sous ses yeux, sous sa surveillance immédiate, il la pousse rapidement,
par les moyens de contrainte et de séduction qui lui sont propres. Il
accueille bien les deux Autrichiens, ne leur ménage point les égards
personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmène au théâtre,
dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de
longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des
intermédiaires différents, distribuant à chacun son rôle. Champagny,
rappelé d'Altenbourg, est chargé de la discussion officielle; sa mission
est de résister sans blesser. Il tient des conférences «peu
parleuses[224]», atténue la dureté de ses refus par son imperturbable
politesse: «Il fait cent révérences et n'accorde pas un pouce de
terrain[225].» Dans l'intervalle des séances, Maret cause avec les
plénipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de
grâce les engage à se rendre. Laborde vient à la rescousse; il est
chargé des confidences à effet, des messages terrifiants. Il accourt
chez Lichtenstein pour le prévenir que les chasseurs de la garde, déjà
sur le chemin de France, ont reçu l'ordre de tourner bride, que
l'Empereur veut absolument être fixé, qu'au moment de partir pour une
inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter à son retour
la paix ou la guerre[226]. En butte à une pression de tous les instants,
Lichtenstein et Bubna se désistent peu à peu de leurs demandes, avec
remords, avec douleur; ils se lamentent et cèdent.

[Note 224: _Corresp._, 15903.]

[Note 225: Rapport de Laborde. Archives des affaires étrangères,
Vienne, 383.]

[Note 226: Lettre de Duroc. Archives des affaires étrangères,
Vienne, 384.]

Ils se révoltaient toutefois à l'idée de n'être venus que pour signer
une capitulation, et Napoléon comprit la nécessité d'accorder à leur
amour-propre, à leur patriotisme, de légères consolations. Après avoir
posé un _ultimatum_, il se réduisit à un _sine quâ non_; il ne se refusa
pas à quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie.
L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province
ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la
Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napoléon avait
demandé d'abord deux cercles pour le duché, plus ceux de Lemberg, de
Zolkiew et de Zloczow, destinés à former le lot de la Russie. Du 30
septembre au 6 octobre, il renonça à rien exiger de ce côté pour les
Polonais, consentit même à partager entre eux et l'Autriche les salines
précieuses de Wielicka, près de Cracovie, mais, par compensation,
n'exigea plus que deux cercles pour la Russie[227]. À ce compte, si
l'Autriche gardait environ les trois cinquièmes de la Galicie, ce qui
devait plaire à Pétersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de
quelque valeur qui figurât dans sa part.

[Note 227: _Corresp._, 15888.]

Alexandre, cependant, commençait à parler un peu plus clair. Il s'était
entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et
ordinaires formules, avait jeté cette phrase: «Si l'on veut faire un
partage entre moi et le grand-duché, il faudra qu'il ait la petite
portion et moi la grande[228].» Mais cette réserve, connue à Schœnbrunn
dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrêter
Napoléon dans son essor impétueux vers une pacification dont il avait
arrêté les bases. Afin de préparer l'empereur Alexandre à subir ses
décisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y
faisait savoir que le principal vœu de la Russie allait être exaucé,
puisque «la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de
maître».--«J'ai ménagé les intérêts de Votre Majesté, ajoutait-il, comme
Elle eût pu le faire Elle-même, en conciliant le tout avec ce que
l'honneur exige de moi[229].» Et il annonçait la paix sous peu de jours.

[Note 228: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre.]

[Note 229: _Corresp._, 15926.]

En effet, il sentait plus impérieusement le besoin de se l'assurer. La
longueur des négociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait
comme un échec à sa puissance et comme un encouragement à ses ennemis;
la haine de l'Allemagne contre lui s'exaspérait; un fanatique avait
tenté de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de
l'indemnité de guerre, qui seule restait en suspens. Français et
Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de
soixante-quinze millions fut adopté, et le 14 octobre MM. de
Lichtenstein et Bubna, dépassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de
signer à ces conditions, en réservant l'approbation et la signature de
leur maître. Cette paix non ratifiée et partant incomplète, l'Empereur
l'annonce comme définitivement acquise, la publie avec fracas, la fait
célébrer par la voix de ses canons, et, pour couper court à toute
récrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant détromper ses
peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs
souffrances, François Ier s'inclina, se soumit, et Napoléon emporta par
ce stratagème le dénouement d'une crise où il avait vaincu tout juste,
où sa fortune n'avait triomphé qu'avec peine des difficultés accumulées
par sa politique, où il lui avait fallu tendre et raidir tous les
ressorts de sa puissance, épuiser toutes les subtilités de sa ruse, pour
forcer la victoire et ravir la paix.

Par le traité de Vienne, sur trois millions et demi d'âmes cédées par
l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient à la Bavière, tandis
que douze cent mille autres servaient à compléter l'Illyrie française,
le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et
la Russie à peine quatre cent mille. «S. M. l'empereur d'Autriche,
disait le traité, cède et abandonne à S. M. l'empereur de Russie, dans
la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire
renfermant quatre cent mille âmes de population, dans laquelle la ville
de Brody ne pourra être comprise. Ce territoire sera déterminé à
l'amiable entre les commissaires des deux empires[230].» Parmi nos
alliés, tandis que le duché polonais recevait le «gros lot[231]», la
Russie venait au dernier rang, réduite à une gratification modique et
presque humiliante.

[Note 230: De Clercq, _Traités de la France_, II, 295.]

[Note 231: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre 1809.]

Seulement, donnant suite à son idée première, Napoléon comptait atténuer
cette disproportion flagrante et rétablir dans une certaine mesure
l'équilibre en accordant à la Russie des garanties d'avenir. Ces
garanties, il veut les donner sur l'heure, de manière qu'elles
coïncident avec le traité, qu'elles paraissent à Pétersbourg faire corps
avec lui, en être à la fois le complément et le correctif. Il entend
qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la
Russie soient mises à l'abri de toute atteinte, de toute contagion,
qu'une barrière sérieuse les couvre contre les entreprises du duché. Par
les remaniements opérés, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un
autre nom et en préparer la complète réintégration, mais accroître le
nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrémités de son empire.
Il donne la mesure de sa pensée par l'engagement qu'il impose de suite
au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principauté agrandie,
soixante mille hommes au lieu de trente[232]; lorsqu'il a augmenté de
moitié la population varsovienne, son but n'a été que de doubler sa
grand'garde. Ce résultat obtenu, il consent à s'interdire tout autre
projet, toute arrière-pensée, tant que la Russie lui demeurera fidèle,
et à enclore le duché dans des limites irrévocablement fixées.

[Note 232: Archives des affaires étrangères. _Correspondance de
Dresde_, 78.]

Déjà, dans sa lettre préparatoire au Tsar, il avait écrit: «La
prospérité et le bien-être du duché de Varsovie exigent qu'il soit dans
les bonnes grâces de Votre Majesté, et les sujets de Votre Majesté
peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothèse,
ils ne doivent espérer aucune protection de moi[233].» Le 14 octobre, en
communiquant à Caulaincourt le texte du traité, Champagny ajoute:
«Rassurez le ministère sur cet accroissement du duché de Varsovie. Il
importe de prendre des mesures pour éviter les inconvénients qui se sont
montrés en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous êtes autorisé à donner
toutes les sûretés convenables. Vous pouvez même proposer un arrangement
par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra être admis au
service du duché, et réciproquement qu'aucun sujet du grand-duché ne
serait reçu au service de la Russie[234].» Enfin, le 20 octobre, dans
une lettre écrite directement au comte Roumiantsof et prenant le
caractère d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que
l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira
à proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne.

[Note 233: _Corresp._, 15926.]

[Note 234: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre.]

«L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire naître l'idée de
la renaissance de la Pologne, si éloignée de sa pensée, mais il est
disposé à concourir avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en
effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. _Sa Majesté
approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non
seulement de toutes les transactions politiques, mais même de
l'histoire_. Elle engagera le roi de Saxe à se prêter à tout ce qui
pourra tendre à ce but; tout ce qui pourra servir à maintenir dans la
soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'Empereur et
exécuté par le roi de Saxe. Les inconvénients qui se sont montrés depuis
le traité de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera
propre à les prévenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'événement
qui accroît la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les
cœurs des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le
peu de réalité de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un
terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était
inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent.
L'Autriche conserve encore les trois cinquièmes de la Galicie, et
précisément cette partie qui est le plus accoutumée à sa domination. La
partie qui en est détachée pour appartenir au roi de Saxe en est un peu
plus que le quart de sa population totale, et ferait à peine la dixième
partie de ce qu'a été autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition
d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renaître de ses cendres?
Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens à tout ce
qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens
Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux
malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et
paternel d'un empereur, son allié et son ami[235].»

[Note 235: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.]

Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il était
impossible que la Russie n'apprît point avec douleur, avec angoisse, la
préférence donnée au grand-duché dans la répartition des territoires;
elle y verrait la justification de ses soupçons, l'indice, presque
l'aveu, des desseins imputés à Napoléon; elle sentirait se fortifier et
se fixer ses craintes.

Sous le point de vue de la justice distributive, la décision de
l'Empereur apparaît irréprochable. Par leur conduite pendant la guerre,
les Russes avaient à peine mérité une rectification de frontière: «C'est
plus qu'ils n'ont gagné[236]», disait Napoléon, et cette appréciation
était exacte. Il est vraisemblable que la Russie eût beaucoup obtenu de
lui en le secourant avec efficacité, en se rangeant loyalement à ses
côtés, pour faire appel ensuite à ces sentiments d'honneur et de
confraternité militaire qui agissaient puissamment sur son âme. Napoléon
avait au plus haut point la loyauté du champ de bataille; ce politique
artificieux était un soldat sans reproche; il avait la religion du
service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang versé
pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se
remémorant le passé, laissant errer son imagination, il retraçait en
traits de feu le rôle éminent que les circonstances avaient en 1809
livré à la Russie, comment elle eût dû s'y prendre pour le remplir, ce
qu'il aurait fait lui-même à la place d'Alexandre: «J'eusse fait faire
volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employés contre les Turcs,
et, entrant en Hongrie, j'eusse dicté la paix aux deux partis[237].»
Comme la Russie avait préféré se réfugier dans l'abstention et se
désintéresser des événements, quitte à se plaindre de leurs
conséquences, c'était à elle-même qu'elle devait tout d'abord imputer
ses mécomptes. Néanmoins, puisque Napoléon croyait toujours et fermement
à la nécessité de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part
faute grave, féconde en conséquences funestes, à donner aux
appréhensions d'Alexandre un objet précis, à fournir contre soi un grief
tangible. Il avait beau déclarer, en toute sincérité, son intention de
ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le
gage matériel donné aux Varsoviens apparaissait comme le démenti de ses
affirmations, si catégoriques qu'elles fussent.

[Note 236: _Documents inédits_.]

[Note 237: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
t. XXI, 11.]

Les garanties proposées, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en
quelque manière, réparer le traité. Mais sous quelle forme Napoléon les
donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement
stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou écrits?
Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la
teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens
et qui restaient à traiter. Nos offres provoquaient une négociation
nouvelle, périlleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir
d'arrangements précis, écarter toute ambiguïté, aller jusqu'au fond des
pensées respectives, au risque de les trouver irrémédiablement
discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'équivoque dont
elle avait vécu jusqu'à ce jour. La question de Pologne, née à Tilsit
avec le duché, introduite entre les deux empereurs par l'acte même qui
les avait rapprochés, maintenue d'abord à l'état latent, surgie tout à
coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes,
aggravée par les conditions de la paix, n'était plus de celles qu'une
politique adroite réussirait à assoupir ou à voiler: il était nécessaire
qu'elle fût envisagée franchement et abordée de face, tranchée d'un
commun effort ou reconnue insoluble, et le débat auquel elle donnerait
lieu, compliqué d'une nouvelle et intime péripétie, allait marquer la
crise suprême de l'alliance.



CHAPITRE V

LA DEMANDE EN MARIAGE


Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême
mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette
impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie
contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de
Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt
sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez
Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de
préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à
épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en
mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince
Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour
de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves
concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon
consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité
des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre
aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se
décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à
Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met
en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les
Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la
tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage
concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon
s'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de
l'alliance[238].

[Note 238: Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru
dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.]



I

Le 27 octobre, Caulaincourt reçut le texte du traité de Vienne; il avait
à le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate
commission. «Je me rendis, écrit-il dans son rapport, chez l'Empereur,
qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en
entrant si c'était le traité. Je répondis en le lui remettant et
m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre
Majesté par sa dépêche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire
le traité. Il le lut sans proférer un seul mot, mais non sans montrer
qu'il n'en était pas satisfait. Après, il garda assez longtemps le
silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il était mal récompensé de sa
loyauté et surtout d'avoir remis ses intérêts à Votre Majesté et de
l'avoir secondée comme il l'avait fait dans la négociation. Je voulus
répondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur
m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre
chose. Il prit sur son bureau le jugement du général Gortschakof (ce
général venait d'être cassé pour sa conduite suspecte pendant la
campagne et par manière de satisfaction à la France) et me dit que je
voyais par la date de l'ordre de l'armée qui le contenait, qu'il y avait
longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait
cela que pour moi et comme une suite de notre dernière conversation.
Ensuite l'Empereur me parla de choses indifférentes et me
congédia[239].»

Les jours suivants, l'ambassadeur fut reçu comme à l'ordinaire,
familièrement, à toute heure, mais l'accueil n'était plus le même.
L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares
allusions à la politique: parfois un mot amer, jeté dans la
conversation, témoignait combien la blessure faite à son amour-propre,
au sentiment de sa dignité et de ses intérêts, était profonde et
cuisante; il dit un jour que les négociateurs de Vienne avaient pris
exactement le contre-pied de ses indications[240]. L'ambassadeur lui
parlait-il de mesures propres à le tranquilliser, il déclarait, sur un
ton d'impatience, que l'empereur Napoléon devait connaître ses justes
désirs, qu'il était temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier
Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait consterné, et la société
tempêtait.

[Note 239: Rapport n° 58 de Caulaincourt, octobre 1809.]

[Note 240: Rapport n° 59, novembre 1809.]

La lettre de Champagny à Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la
Pologne du présent et de l'avenir, arriva dix jours après la réception
du traité; c'était un peu tard pour réparer l'effet produit: le coup
était porté. Néanmoins, Alexandre fut très frappé des termes absolus et
catégoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil
langage. Il y trouva, suivant son expression, «quelque chose dans
l'esprit de l'alliance[241]», et en éprouva un sérieux réconfort.

[Note 241: Rapport n° 60 de Caulaincourt, novembre 1809.]

Ces garanties qui lui étaient si positivement offertes, il se déclara
prêt à les accepter, pourvu qu'elles lui fussent conférées sous une
forme strictement obligatoire pour la France: entre Napoléon et lui, il
ne croyait plus à la valeur des paroles et exigeait une signature. Il
parla d'abord d'assurances par écrit, puis, s'enhardissant et précisant
mieux sa pensée, demanda un traité, un pacte en bonne forme. L'empereur
Napoléon y prendrait l'engagement de ne jamais rétablir la Pologne; à
cette clause s'ajouterait la garantie de l'état de possession résultant
des partages, sans préjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce
contrat passé, Alexandre consentirait à oublier ses griefs; délivrée de
l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance
reprendrait son cours majestueux et paisible. À l'aspect de ces
consolantes perspectives, le front du Tsar se rassérénait, la paix
semblait rentrer dans son âme, mais il revenait toujours à son traité,
le demandait tel qu'il l'avait conçu, et à la gravité significative que
prenait alors son langage, à sa manière de peser sur chaque phrase, sur
chaque mot, on sentait qu'il énonçait des conditions irrévocables et
qu'il articulait l'_ultimatum_ de son amitié[242].

[Note 242: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le
ministre, octobre-novembre 1809.]

Quant à Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que,
dans les journées qui avaient suivi son retour et précédé l'arrivée du
traité de Vienne, il n'avait point imité la réserve ni paru partager
l'embarras pudique de son maître. Abordant résolument la question de
Galicie, à l'heure même où Napoléon la tranchait à Vienne, il avait
présenté un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France
avait méconnu des vœux qu'il n'avait éprouvé aucun scrupule à exprimer,
il se jugeait un droit personnel à obtenir une réparation et la
réclamait âprement. Depuis qu'il avait complété l'unité territoriale de
l'empire en mettant la dernière main à l'acquisition de la Finlande,
l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa préoccupation
exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait à
toute force débarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de
Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant,
mais il en subordonnait le maintien à une grande mesure par laquelle
Napoléon découragerait les espérances des Varsoviens et glacerait leur
enthousiasme; c'était à la France, qui avait fait le mal, à y porter
remède, à réprimer une effervescence qu'elle avait laissée naître et se
propager: «Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut
les dégriser[243].»

Au reste, ajoutait-il, à supposer que l'empereur Alexandre se résignât à
fermer les yeux sur le péril extérieur qui menaçait ses États, la
fermentation croissante à l'intérieur ne lui permettrait point cet excès
de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement était trop vif,
trop universel, et avait pris des proportions trop inquiétantes pour que
quelques paroles tombées de haut, accompagnées même de rigueurs, pussent
imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la
confiance ne se décrète point par ukase, et l'empereur Alexandre ne
saurait désormais, sans s'exposer à de graves périls, différer la
satisfaction à laquelle prétendaient ses sujets. C'est à tort, disait
alors Roumiantsof sur un ton d'épanchement, que l'on suppose à
l'autocrate la pleine et parfaite indépendance de ses décisions;
illimité en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion
mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en résulte
pour la Russie une forme de gouvernement très particulière: c'est le
despotisme tempéré par les salons. Ce régime n'est point nouveau; il
fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel à sa mémoire et
à sa vieille expérience, citait des faits, des exemples, propres à nous
faire mieux connaître et comprendre la Russie: «L'empereur Napoléon,
disait-il, et en général tout le monde chez vous se trompe sur ce
pays-ci. On ne le connaît pas bien. On croit que l'Empereur gouverne
despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du
moins pour décider de tout. L'empereur Napoléon me l'a souvent dit en
parlant des bavardages, de l'espèce d'opposition qui se manifestait ici.
Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe...
L'impératrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait
toutes les opinions; elle ménageait jusqu'à l'esprit d'opposition de
quelques vieilles femmes: c'est elle-même qui me l'a dit[244].» De ces
souvenirs évoqués à propos, de toutes ces considérations, Roumiantsof
tirait argument pour réclamer un acte immédiat, un traité propre à
calmer les esprits, à venir en aide aux intentions loyales et
conciliantes du gouvernement, en un mot à _nationaliser_ l'alliance.

[Note 243: Champagny à Caulaincourt, 22 octobre 1809.]

[Note 244: Caulaincourt à Champagny, 30 octobre 1809.]

Caulaincourt n'osa obtempérer sur-le-champ à ces réquisitions. Il
s'était entendu accuser tant de fois d'être trop Russe qu'il craignait,
s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir à nouveau
ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et
osciller si souvent la politique impériale qu'il avait peine à la suivre
dans ses sinuosités. Au début de la guerre, lorsqu'il s'agissait
d'entraîner nos alliés dans la lutte, Napoléon lui avait permis de
prendre des engagements fermes: plus tard, après les premières
déceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'éloigner et s'isoler
de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement
froissé cette puissance, il se montrait disposé à lui complaire. Ces
mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez
l'ambassadeur un trouble et un désarroi qui paralysaient son bon
vouloir. Au lieu d'accéder aux exigences croissantes de la Russie, il se
borna à les enregistrer et à en instruire successivement sa cour. Avant
d'admettre le principe d'une assurance par écrit et à plus forte raison
d'un traité, il sollicita, par deux courriers, des ordres précis: vu
l'énormité des distances, c'était retarder d'au moins six semaines la
satisfaction d'Alexandre.

Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs
et ne répondaient plus aux dispositions présentes de l'Empereur. Si
Caulaincourt, au lieu d'être réduit à des instructions déconcertantes
par leur variété, parfois contradictoires, dont le lien lui échappait,
eût été mieux à même d'observer le travail qui s'opérait dans l'esprit
du maître, de suivre dans tous ses détours une volonté souvent ondoyante
et toujours complexe, il eût reconnu que le désir d'apaiser et de
contenter la Russie était actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il
dominait son esprit et ne s'arrêtait pas aux formes dans lesquelles la
satisfaction serait donnée. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais
par un don de territoire et s'être assuré de leur fidélité, Napoléon est
tout entier maintenant à la contre-partie de cette œuvre et s'est
retourné délibérément vers la Russie, les mains pleines de concessions;
après s'être à tout hasard prémuni contre une défection d'Alexandre, il
renonce moins que jamais à la prévenir. Se sentant plus isolé à mesure
qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilité de prolonger
un accord qui le garantira contre les révoltes de l'Europe, tandis qu'il
reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre
l'Angleterre. Même, non content de neutraliser la Russie, il revient peu
à peu à l'espoir de se la rattacher plus complètement, de provoquer un
renouveau d'intimité et de confiance, et cette idée de faire refleurir
l'alliance s'associe en lui à un projet brusquement conçu, d'ordre
intime et public à la fois, intéressant les plus hautes conceptions de
sa politique et touchant aux fibres les plus délicates de son
amour-propre. L'amitié d'Alexandre lui est redevenue particulièrement
nécessaire, parce qu'il s'est résolu au divorce et qu'il pense avoir
besoin de la Russie pour donner une impératrice à la France.

Après Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus impérieusement
le désir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux
trophées présentés à ses peuples un gage d'avenir, une espérance de
stabilité. Au lendemain d'une épreuve où la France avait craint pour sa
vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus nécessaire d'assurer la
pérennité de son œuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans
une lignée directe. À la fin de 1807, il y avait eu chez lui velléité de
divorcer: en 1809, il y eut volonté arrêtée, détermination prise, et
lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette
résolution, qui déchirait son cœur tout en ouvrant à son orgueil une
carrière nouvelle.

Décidé à rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas
immédiatement publier et réaliser son projet. Souffrant du mal qu'il
ferait à Joséphine, cherchant un moyen de l'avertir et désireux de la
ménager, il passait par de douloureuses anxiétés qui lui faisaient
rechercher le calme et le recueillement. À son retour d'Allemagne, au
lieu de rentrer à Paris et de se montrer en triomphateur à ses peuples,
il s'arrête à Fontainebleau. Là, il n'admet auprès de lui que ses
ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les
réceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de
l'appareil souverain: son intention est «de vivre comme à la
campagne[245]», partageant son temps entre le travail et la chasse. Il
mande aussi l'Impératrice, mais la traite avec une froideur
inaccoutumée; en suspendant l'intimité alors que le lieu et les
circonstances semblent la favoriser, il voudrait préparer Joséphine à
comprendre, à s'incliner devant l'inévitable, à s'immoler elle-même, à
descendre spontanément du trône pour occuper, dans la hiérarchie des
princesses, le premier rang après l'impératrice régnante. C'est là le
but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques
semaines de patience et de discrets efforts sont nécessaires.

[Note 245: Champagny à Caulaincourt, 7 novembre 1810.]

Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et
se pourvoir à l'avance. Dans sa pensée, si le lien qui l'unissait à
Joséphine devait être dénoué plutôt que tranché, si la rupture devait
être prudemment amenée, le second mariage devait suivre sur-le-champ, à
la façon d'un soudain coup de théâtre. Pour mieux gouverner
l'imagination des hommes, Napoléon jugeait indispensable de ne jamais la
laisser se troubler et s'égarer dans l'attente prolongée de grands
événements. Dès qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui
présentait tout acquis, irrévocables et magnifiques; il ne la tirait de
son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'était en tout sa
manière que de procéder par surprises, par éblouissements, d'étonner les
esprits et de stupéfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux
impératrices la transition fût brusque, à peine sensible, qu'aux yeux de
la France et du monde une princesse de sang royal apparût immédiatement
à ses côtés dans la place que le départ de Joséphine laisserait vacante.
Auprès de Joséphine, il pensait à celle qu'il appellerait à la
remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse
apte à partager son trône, à lui donner un fils, et ses préférences se
portèrent sur la grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre.

Ce choix était naturel, légitime, presque forcé. Il répondait d'abord au
désir de célérité qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de
cette affaire. Entre Napoléon et Alexandre, la question n'était point
nouvelle, puisqu'à Erfurt, dans un épanchement ménagé par Talleyrand,
les deux empereurs avaient parlé mariage et prononcé le nom de la plus
jeune fille de Paul Ier. À cette époque, Anne Pavlovna sortait à peine
de l'enfance; il ne pouvait être question de son établissement qu'à
titre de projet caressé pour l'avenir[246]. Depuis, treize mois
s'étaient écoulés: la grande-duchesse achevait sa quinzième année; on
avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait
atteint l'âge de la puberté et du mariage; son extrême jeunesse, qui
restait un inconvénient, ne semblait plus un empêchement, et il
paraissait naturel qu'on relevât de notre côté l'insinuation faite par
son frère; après ce préliminaire, une demande ne surprendrait pas à
Pétersbourg; sur ce terrain déjà préparé, il semblait que tout irait
plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Même, il y avait pour
Napoléon--c'est lui qui en fit l'aveu--«un engagement de tacite
honnêteté[247]» à ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris
et poussé à fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait à ce devoir
de convenance, à cette obligation de l'amitié, il risquerait de porter à
l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un
légitime sujet de mécontentement et de peine.

[Note 246: Voy. t. I, p. 470 à 473.]

[Note 247: _Corresp._, 16210.]

Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait à la former, aurait
pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant
aux deux monarques la sincérité de leurs sentiments respectifs.
Alexandre y trouverait la preuve que Napoléon demeurait inébranlable
dans ses sympathies et ses préférences. De son côté, Napoléon
obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement réclamé de la
Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait ménagé les
protestations et les assurances; il nous en avait comblés, accablés:
aujourd'hui encore, il affirmait que son cœur n'était point changé; à
l'entendre, il admirait toujours Napoléon et voulait l'aimer; lors même
qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de
l'amitié méconnue plutôt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant,
chaque fois qu'il s'était agi pour lui de se montrer par des actes, il
s'était aussitôt récusé et dérobé. Pendant la guerre d'Autriche, il
avait prodigué ses vœux, ses encouragements, ses congratulations, et
refusé ses armées. Ce témoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de
nous donner, le don de sa sœur peut le remplacer; par cette marque
publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaîner sa
foi, de se lier ostensiblement à l'Empereur, de se compromettre et de
s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napoléon voit un
dernier moyen de l'éprouver, de vérifier la droiture de ses intentions,
et il se résout à tenter cette suprême expérience.

Désirant qu'elle réussisse, il ne la risquera qu'après avoir mis de son
côté toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif
fondé de refus ou de réticence, il consent à le délivrer de toute
crainte, et c'est sans doute à cette pensée, conçue et exprimée par lui
au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes étonnamment
positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au
chancelier. Après son retour, Napoléon se cherche d'autres moyens de
séduction; il croit les trouver d'abord dans un système soutenu de menus
soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient
suivi les effusions de Tilsit, il ne s'était montré aussi coulant, aussi
attentionné, et avec un art minutieux, avec ce mélange de dignité et de
grâce qu'il sait employer à propos, il commence de faire sa cour à la
Russie.

D'abord, l'ambassadeur du Tsar à Paris, le prince Kourakine, redevient
l'objet de toutes les préférences. Quelque peu d'importance qu'offrît
par lui-même ce ministre, il représentait la personne de son maître, et
toute politesse qui lui serait faite irait à l'adresse d'Alexandre.
Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait à Pétersbourg de
quelque crédit mondain; «il écrit, mandait Caulaincourt, au moins une
fois la semaine à l'Impératrice mère et à quatre ou cinq vieilles dames
qui sont à la tête de la société[248].» Napoléon trouve donc avantage à
ce que Kourakine soit caressé, choyé, mis dans nos intérêts. Désormais
l'Excellence russe reçoit au ministère des relations extérieures un
accueil particulièrement empressé: le nouveau duc de Cadore (M. de
Champagny venait de recevoir ce titre) écoute sans sourciller ses
fastidieuses dissertations, reçoit avec bienveillance ses requêtes, et
la liste en est longue, car le prince «protège beaucoup, multiplie les
demandes particulières, et réclame toujours au nom de l'alliance et de
l'amitié de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire
que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif[249]». Si
importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de
ses désirs, et il faut des raisons d'État pour qu'une demande formulée
par lui ne soit point accueillie d'emblée.

[Note 248: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]

[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]

Tant d'affabilité, il est vrai, ne réussissait qu'imparfaitement à le
satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait
manquer à son bonheur. Il avait cru que l'arrivée de l'Empereur à
Fontainebleau rouvrirait la série des réceptions et des fêtes, que Sa
Majesté n'aurait rien de plus pressé que de le mander auprès d'elle, que
cet appel lui fournirait occasion de déployer tout son faste. Pour la
circonstance, il avait renouvelé sa garde-robe, s'était commandé des
habits magnifiques, avait tiré de son écrin ses plus précieux joyaux, et
son secret espoir, avoué à son entourage, était d'éclipser
l'archichancelier Cambacérès, dont la somptuosité proverbiale excitait
sa jalousie[250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment
souhaitée, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps
le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience sénile, Napoléon
le fit venir à Fontainebleau avant tous ses collègues; là, avec
ostentation, il lui reconnut les prérogatives diverses de son rang, le
combla de toutes les distinctions propres à faire époque dans la vie
d'un vieux diplomate.

[Note 250: Rapport de police du 8 novembre 1809. «Son Excellence le
prince Kourakine, dès qu'il a su le retour prochain de l'empereur de
Vienne, a préparé ses équipages et des habits magnifiques qu'il a fait
venir de Lyon. Il a fait établir en diamants sa grande croix de la
Légion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle
effacerait celle de M. l'archichancelier.» Archives nationales, F7,
3721.]

En de plus importantes matières, même préoccupation de plaire. Alexandre
avait exprimé dès longtemps le vœu que des ingénieurs français fussent
mis à sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type
perfectionné. Napoléon consentit à leur envoi, malgré sa répugnance à
faire l'éducation militaire d'un peuple étranger. Il allait jusqu'aux
services d'argent, se montrait disposé à venir en aide aux finances
obérées de la Russie. Le gouvernement de Pétersbourg désirait toujours
émettre un emprunt sur la place de Paris. Dès que Napoléon sut combien
le Tsar et son ministre prenaient à cœur cette opération, il accorda
sur-le-champ les autorisations nécessaires et chargea son ministre des
finances d'en aviser, par lettre spéciale, les banquiers chargés de
l'émission: il verrait avec plaisir que les capitaux français, hésitant
à s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent à la
disposition de son futur beau-frère, et que, si le mariage devait
s'accomplir, un prêt de «trente à cinquante millions» figurât dans la
corbeille[251].

[Note 251: Champagny à Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 décembre
1809.]

Enfin, revenant à la question de Pologne, reconnaissant en elle
l'obstacle principal ou plutôt unique à la parfaite intelligence des
deux cours, il aspire plus que jamais à l'écarter, à la supprimer de
leurs rapports. Quelque péremptoires que soient les assurances contenues
dans la lettre de Champagny, il éprouve le besoin de les réitérer, sans
savoir qu'il se trouvera bientôt dans la nécessité de les préciser. Le 7
novembre, le ministre écrit à l'ambassadeur; ignorant qu'à cette date le
Tsar réclame un traité et que Caulaincourt en ajourne la signature, il
n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties à
fournir, mais transmet le consentement anticipé de l'Empereur à tout ce
que pourra exiger la Russie. «Répétez, dit-il, que nous sommes disposés
à faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France à
l'alliance de la Russie.» C'est par cette facilité progressive, par ces
complaisances graduées, que Napoléon préparait les voies à la démarche
résolue dans le secret de sa pensée. Les précautions dont il l'entoure
prouvent surabondamment sa sincérité, son désir d'être agréé, son
intention de plus en plus ferme d'épouser la sœur d'Alexandre. Au
lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage
risquerait trop à se produire isolément; elle ne doit se présenter
qu'accompagnée, sous escorte de douces paroles et de bons procédés.
Napoléon tient à l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales,
condescendantes, gracieuses, destinées à en faciliter le succès et à
concourir au même but, c'est-à-dire à resserrer l'entente et surtout à
l'affirmer avec éclat aux yeux de l'univers.

Ayant tout disposé en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer
l'affaire? Quelques soins qu'il se donnât pour se faire bien venir de la
Russie, une difficulté restait à prévoir: Alexandre l'avait indiquée à
Erfurt, sans suggérer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille,
avait-il dit, était le plus cher de ses vœux, ce n'était pas à lui-même,
c'était à sa mère qu'il appartenait d'en décider; l'Impératrice
douairière avait conservé toute autorité sur ses filles et les mariait à
son gré; la volonté du tsar défunt, consignée dans un acte solennel,
avait opéré au profit de sa veuve ce démembrement de la souveraineté.

Depuis l'entrevue, Alexandre s'était-il essayé à abolir ou à restreindre
les prérogatives si bénévolement reconnues à sa mère? C'était là un
point que Caulaincourt s'était attaché spontanément à éclaircir. Mêlé
aux conversations d'Erfurt, désirant le mariage, espérant en faire le
couronnement d'une politique qui lui était chère, il n'avait jamais
perdu de vue ce grand objet, bien que Napoléon et Alexandre ne lui en
eussent plus touché mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses
entretiens; sans agir, il s'était cru autorisé à observer, et ses yeux
étaient restés constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar
et sa mère. Or, il avait vu cette princesse, à côté de son fils chef
d'État, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les
circonstances. Au jour des fiançailles entre la grande-duchesse
Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait présidé la cérémonie; dans
la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la
cour et le corps diplomatique, elle était montée seule sur l'estrade
recouverte de pourpre où se tenaient les futurs époux; elle avait uni
leurs mains et reçu leurs hommages: «La première marque de respect de la
fille, écrivait l'ambassadeur, a toujours été pour la mère[252].» Le
rôle dévolu à celle-ci ne dérogeait pas, il est vrai, à la coutume
russe, mais Caulaincourt avait remarqué en même temps le soin extrême de
l'Empereur à s'effacer, à ne figurer qu'en simple qualité de spectateur
et de témoin, «comme ferait un particulier». Il n'était sorti de sa
réserve que pour rendre à sa mère les témoignages d'une déférence
raffinée[253].

[Note 252: _On dit et Nouvelles de Pétersbourg_, 17 janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 253: _Id._: «On a remarqué avec étonnement que l'Empereur ait
poussé aux fiançailles le respect filial au point de quitter sa place
pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mère y avait posés,
pendant qu'elle était à l'autel fiançant sa fille et son futur gendre.
Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main
et lui présenta ses gants, que l'Impératrice régnante, qui était près de
sa belle-mère, ne lui avait pas offert de prendre.»]

Depuis, affectant de renoncer à toute influence politique, Marie
Féodorovna continuait de gouverner l'intérieur de la famille et
s'attribuait avec une vigilance jalouse ce département. Elle se montrait
peu à Pétersbourg, vivait toute l'année à Gatchina, afin, disait-elle,
de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de
surveiller leur éducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation
était de pourvoir à l'établissement de sa dernière fille. Dans ce but,
elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les
capitales; il y avait toujours quelque part une négociation entamée en
son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation
toute spéciale était reconnue et acceptée: les prétendants faisaient
parvenir directement leur demande à l'impératrice Marie: c'était la
marche accoutumée, normale, et Caulaincourt s'était fait un devoir d'en
instruire son maître, par une lettre écrite le 4 février 1809 et restée
sans réponse:

«La première démarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle,
s'adressent à la mère[254].»

[Note 254: Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Napoléon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie;
qu'avait-il à compter avec la volonté d'une femme, à incliner devant
elle la raison d'État! D'ailleurs, il tenait pour impossible
qu'Alexandre, maître dans l'empire, ne le fût point dans sa famille; ce
dédoublement des pouvoirs répugnait à la conception qu'il se faisait de
l'autorité; il n'y croyait guère, et si le Tsar lui opposait les
résistances d'une mère, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait
qu'un prétexte. En Russie, il ne connaît que l'ami et l'allié de Tilsit;
il ne veut avoir affaire qu'à lui: après avoir mis tout en œuvre pour le
reconquérir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est à lui
seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre
d'une réponse discourtoise.

Il ne tarda pas à s'ouvrir au delà du milieu de novembre. Le séjour de
Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avancé la question
du divorce, ni ménagé les dispositions de Joséphine; il avait été
interrompu par l'arrivée à Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus
pour féliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler,
avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur déférente
fidélité. Napoléon les avait invités à venir, mais l'empressement avec
lequel ils avaient répondu à cet appel dérangeait ses plans, en
l'arrachant prématurément à sa retraite. Pour recevoir ses hôtes avec
plus de faste et de dignité, il est obligé de quitter sa résidence
d'automne; le 15, laissant l'Impératrice revenir isolément, il rentre à
Paris seul, à cheval, au milieu d'un appareil guerrier, à la tête d'une
escorte toute militaire, en chef d'armée plus qu'en monarque. C'est
seulement le lendemain et le surlendemain que, réinstallé aux Tuileries,
il reçoit les corps constitués, donne des audiences, tient conseil des
ministres et fait l'empereur[255]. En même temps, les cercles de cour,
les grandes réceptions, les représentations au théâtre du château
commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains,
ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou
s'annoncent; Paris redevient «le séjour des rois[256]», s'emplit d'hôtes
princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un
aspect de gaieté, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit
importun des fêtes que Napoléon doit engager les actions diverses qui le
mèneront à ses fins, imposer la résignation à Joséphine, préparer la
rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la
Russie. Pour parler à l'Impératrice, il attend encore: le prince Eugène,
mandé en hâte de sa vice-royauté d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa
présence paraît indispensable pour apaiser et consoler sa mère à l'heure
des déchirements suprêmes. Mais déjà, le 22 novembre, l'Empereur faisait
écrire à Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait
minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilité
du secret: elle était conçue en ces termes:

[Note 255: Champagny à Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le
_Moniteur_ du 14.]

[Note 256: Champagny à Caulaincourt, 31 mars 1810.]

«Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis
longtemps auprès de l'Empereur par les hommes les plus attachés à sa
personne et aux grands intérêts de la dynastie. Ces démarches ont été
longtemps infructueuses; cependant, tout me porte à penser qu'après
avoir mûrement réfléchi sur la situation de la France et de sa famille,
l'Empereur va enfin se décider à divorcer. Sa Majesté s'en est ouverte à
moi seul, ce qu'elle a été obligée de faire pour m'ordonner de vous
écrire la présente lettre que j'ai chiffrée moi-même.

«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de
l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parlé à l'Empereur et lui avoir
dit que la princesse Anne, sa sœur, était à sa disposition. L'Empereur
veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec
l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: «J'ai lieu
de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au
divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre sœur? Que Votre
Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme
à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les
deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un
épanchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette
démarche, parce que je suis trop accoutumé à dire à Votre Majesté ce que
je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.»

«Vous n'en parlerez sous quelque prétexte que ce soit à M. de Romanzof,
et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre
deux jours après, vous oublierez entièrement la communication que je
vous fais.

«Il vous restera à nous faire connaître les qualités de la jeune
princesse et surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère,
car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.

«Je n'ai pas besoin de recommander à Votre Excellence le plus inviolable
secret: elle sent ce qu'elle doit à cet égard à Sa Majesté[257].»

[Note 257: Une partie de cette lettre et de la suivante a été
publiée pour la première fois par BIGNON, _Histoire de France depuis le
dix-huit brumaire_, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a écrit que
presque toutes les lettres relatives au mariage avaient été détruites
(XI, 358). Les pièces de la négociation avec la Russie, c'est-à-dire les
lettres échangées très secrètement et directement entre le ministre et
l'ambassadeur, sans l'intermédiaire des bureaux, sont conservées toutes
aux archives des affaires étrangères, Russie, vol. de _Supplément_ n°
17. Nous avons donné la primeur de ces pièces, dans leur texte intégral,
au public des _Matinées littéraires_ de Bruxelles (conférence du 1er
mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publiées dans le
_Correspondant_ du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefèvre, MM. Imbert de
Saint-Amand (_Les beaux jours de Marie-Louise_), Henri Welschinger (_Le
divorce de Napoléon_) et Tatistcheff (_Alexandre Ier et Napoléon_) en
ont cité quelques passages.]

Ainsi, c'est une reconnaissance à fond que Caulaincourt devra pousser,
avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystère, en paraissant
agir de sa propre initiative. Cette précaution, trop usitée en pareille
matière pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire
n'aboutissait point, de sauvegarder la dignité des deux empereurs et les
rapports futurs.

Le procédé employé offrait de plus l'avantage de ne point engager
irrévocablement l'Empereur, et c'était chez lui un principe que de se
livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant à
s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait
par une raison particulière, par le léger doute qui subsistait sur le
développement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il fût de
fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus étroit,
cet intérêt devenait secondaire si on le comparait à l'objet essentiel
du divorce et du second mariage, à la nécessité de donner le plus tôt
possible un héritier à l'Empire. Sur le point délicat qui restait à
éclaircir, les renseignements à prendre et à transmettre par
Caulaincourt permettraient seuls à l'Empereur de compléter sa décision
et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en règle. Ce qu'il veut
obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la
Russie se tient à sa disposition et s'offre à ses désirs.

La lettre du 22 novembre était prête pour être expédiée, lorsque
Napoléon fut informé que la Russie demandait des assurances écrites
contre le rétablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait osé
les fournir. Dans la disposition où il se trouve, ce retard lui paraît
fâcheux, et cette timidité l'irrite. Il voudrait que déjà la Russie fût
rassurée, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser.
Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procède donc sur-le-champ,
«d'une manière franche et ouverte qui éloigne tout soupçon et toute
arrière-pensée, en prouvant que nous n'en avons aucune». Telles furent
les propres expressions dont M. de Champagny eut à se servir, en se
hâtant d'ajouter à la lettre intime et confidentielle qu'il avait
rédigée pour M. de Caulaincourt, une dépêche toute politique: cette
dernière servirait de passeport à la demande contenue dans la première
et lui ménagerait bon accueil.

Le courrier de cabinet porteur de la double expédition allait quitter
l'hôtel des relations extérieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent
du duc de Vicence, accouru en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Ce jeune
homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas à moins d'un
traité. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui
permit au ministre de demander le soir même les ordres de l'Empereur au
sujet de la prétention nouvelle et de fournir réponse. Napoléon n'avait
point prévu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par
assurances écrites, il avait entendu une simple déclaration, en forme de
note ou d'office. N'importe, conséquent avec lui-même, voulant une
réponse favorable au sujet du mariage et la voulant immédiate, il
n'épargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'étant proposé un but,
il y pousse droit, ferme, sans hésitation ni recul, et dans sa fougueuse
impatience de l'atteindre passe sur les moyens à employer. La Russie
aura son traité, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reçoit
l'ordre d'ajouter, dans le paquet préparé pour l'ambassadeur, une
troisième dépêche, sorte de _post-scriptum_ à la seconde. On y trouve le
pouvoir formellement donné à Caulaincourt de signer une convention.
Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun détail sur les
stipulations à insérer dans cet acte et sur les expressions à employer.
Pour que la dignité de l'Empereur soit de tout point sauvegardée, il
s'en rapporte à Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne
blanc-seing. «En général, dit-il, vous ne vous refuserez à rien de ce
qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la
Pologne, mais vous tâcherez d'éviter toute clause qui serait inutile ou
étrangère à ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser
l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité;
on ne peut lui demander autre chose.»

Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de
Napoléon s'accroît, à mesure que l'imminence du divorce l'incline
davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la
simultanéité des envois dénotent une étroite corrélation entre ce qu'il
prétend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue
date les rapports des deux empires, il la lie à celle qu'il vient de
soulever; il se montre disposé à régler la première à la parfaite
satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en
conformité de ses vœux; s'il s'est donné d'abord pour tâche de tenir la
balance égale entre Pétersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui
pencher du côté russe, et cédant à la passion du moment, à l'emportement
de ses désirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne
au prix d'une grande-duchesse. À vingt reprises, Alexandre a déclaré
qu'après avoir obtenu la garantie tant souhaitée, il s'estimerait
pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute
crainte, qu'il n'aurait plus rien à réclamer de la France, ni rien à lui
refuser: il semble donc qu'un échange solennel de gages va effacer le
passé, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente
conclue à Tilsit, célébrée à Erfurt, altérée par les événements de 1809.
Depuis quelques semaines, grâce à des concessions réciproques,
l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne paraît
plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empêcher les deux
empereurs, après avoir douté l'un de l'autre, de s'unir par un lien
fraternel, d'atteindre et de se fixer à ce point culminant de l'absolue
confiance.



II

Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expédition,
les événements se précipitèrent aux Tuileries, et la crise éclata
d'elle-même, un peu plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé. Pendant le
séjour de Fontainebleau, Joséphine avait pressenti son sort: depuis
lors, sa vie n'était plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir
et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent
l'Empereur, le décident à livrer le fatal secret et avancent le terme
d'une situation intolérable. Le 30 novembre, à la suite d'un dîner
silencieux où l'Empereur n'a élevé la voix qu'une seule fois, il se
retire avec l'Impératrice, et aussitôt survient la scène célèbre qui met
dans cette époque de fer un rappel de sentiments humains, l'écho
déchirant d'une plainte de femme. Napoléon a parlé, et l'arrêt signifié
à Joséphine a paru la frapper mortellement: elle est étendue à terre, en
proie à de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins,
aide à la transporter dans ses appartements, la ramène à la vie, appelle
Hortense auprès d'elle, s'associe à leur douleur; il sait cependant
surmonter son émotion, demeure inexorable, et seuls ses yeux où brillent
des larmes témoignent du combat qui s'est livré dans son âme. Le
lendemain, Joséphine est plus calme; à l'explosion d'une douleur aiguë
succède en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent
que ses forces et sa résistance sont à bout, que sa volonté s'affaisse,
qu'elle va se soumettre sans se résigner, se prêter avec une docilité
passive au rôle prescrit par son mari. Lorsque Eugène arrivera, il la
trouvera prête pour le sacrifice: il n'aura plus qu'à en ménager
l'accomplissement, à convenir avec l'Empereur et l'Impératrice des
dispositions à prendre, des formalités à remplir, et son intervention
achèvera d'assurer à cette grande affaire une terminaison paisible et
digne[258].

[Note 258: _Mémoires du baron de Bausset_, I, 369-374.]

Voyant que le dénouement se précipite, Napoléon sent davantage le besoin
de hâter sa nouvelle union. Il prend alors et définitivement son parti;
avant même d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements
requis, il décide qu'il l'épousera, si l'empereur Alexandre ne la lui
fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations
prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse à
devenir mère et à l'être tout de suite, car la satisfaction de
l'Empereur et de la France ne saurait être retardée d'un instant. Le
divorce en décembre: avant la fin de janvier une autre impératrice, une
souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement
d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que
Napoléon, commandant aux événements, compose et décrète l'avenir. Dans
son extrême impatience, il n'hésite plus à se déclarer tout à fait, à
s'engager vis-à-vis de la Russie, à se fermer tout retour en arrière: il
va permettre à Caulaincourt, sous les deux conditions indiquées, de
formuler une demande en règle, d'insister au besoin, de pousser vivement
et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir à son ambassadeur, non
seulement pour négocier, mais pour conclure.

Quelque urgente que lui paraisse cette démarche irrévocable, il entend
la préparer avec une sollicitude prévoyante, comme il a préparé la
première. À supposer qu'Alexandre n'ait pas accédé d'emblée au vœu
exprimé par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononcée
le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une
sorte de hâte, dans le peu de jours qui lui restent, Napoléon accumule
les séductions à l'adresse de la Russie, prodigue les services, les
surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours
ingénieux, il ne néglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens
et s'élève à des inventions grandioses, procède par attentions délicates
et par déclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par
coups de tonnerre. Kourakine est mieux traité que jamais, et les
distinctions qu'il reçoit sont soigneusement notifiées en Russie: «Il a
sa loge particulière au théâtre des Tuileries, écrit Champagny à
Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de
l'Impératrice ou des reines de préférence à tout ce qui n'est pas roi ou
grand dignitaire.» Puis, c'est une note au _Moniteur_ annonçant
l'emprunt russe, c'est-à-dire une garantie morale accordée par la
France, une invite à souscrire. En même temps, pour proclamer l'amitié
qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napoléon va
choisir une circonstance frappante, mémorable, et élever solennellement
la voix dans le seul jour de l'année «où il parle en public à la
France[259]».

[Note 259: Champagny à Caulaincourt, 28 décembre 1809.]

Tandis qu'aux Tuileries le drame intime poursuivait ses péripéties,
tandis que tout était deuil chez l'Impératrice, attente et agitation
autour du maître, Paris prenait un air de fête. Les édifices se
pavoisaient; les salves de l'artillerie répandaient dans l'air une
solennité, et les rues étaient disposées pour le passage d'un grand
cortège. D'imposantes cérémonies et des réjouissances publiques avaient
été ordonnées pour les 3, 4 et 5 décembre, à l'effet de célébrer à la
fois l'anniversaire du couronnement, la paix avec l'Autriche et le
retour dans sa capitale de l'Empereur et Roi.

Le 3 au matin, Napoléon sort des Tuileries dans la voiture du sacre; son
frère Jérôme est avec lui; le roi de Naples, les princes grands
dignitaires, les ministres, les grands officiers de l'Empire et de la
couronne le précèdent dans de somptueux équipages, et à travers la haie
des troupes, à travers les flots pressés de la multitude, le glorieux
Empereur mène dans Paris cette pompe triomphale. De nouveau,
l'enthousiasme naît à sa vue et les acclamations partent; cependant, que
de contrastes déjà dans ces journées vouées par ordre à l'allégresse!
que d'ombres à cette splendeur! Par une inadvertance de la police, près
de l'un des endroits où le cortège se déploie et où s'opèrent les
cérémonies, la file des équipages est coupée par un convoi de
prisonniers, aux mains liées et au visage de désespérés; et ces
prisonniers sont Français, ce sont des conscrits réfractaires, traînés à
l'armée et au carnage[260]. Mais déjà l'Empereur est à Notre-Dame, où il
entre sous le dais et où retentit le chant du _Te Deum_. De Notre-Dame,
il va au Corps législatif inaugurer la session et prononcer le discours
d'ouverture. Cette séance d'apparat, qui réunit au pied du trône les
députations du Sénat et du Conseil d'État, avec le Corps législatif,
emprunte cette année un lustre particulier à la présence de témoins
augustes; les rois de Saxe et de Wurtemberg sont placés dans une
tribune, avec l'Impératrice, et représentent l'Europe attentive au
langage du maître. Il parle: sa harangue, emphatique et superbe,
respirant l'orgueil et l'enivrement de la force, retrace les merveilles
accomplies au cours de l'année: l'Espagne accablée, «le Léopard fuyant
épouvanté», l'Autriche infidèle à ses serments et promptement châtiée;
il embrasse ensuite d'un rapide coup d'œil les autres parties du
continent, dépasse les champs de bataille du Danube, les murs écroulés
de Vienne, porte sa pensée jusqu'aux contrées où le grand fleuve mêle
ses eaux à la mer Noire et où finit l'Europe; là, il s'arrête et
prononce ces mots: «Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à
son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de
la Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à
cet empire, mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord
avec ma politique[261].»

[Note 260: Rapport de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

[Note 261: _Corresp._, 16031. Cf. le _Moniteur_ du 4 décembre.]

Ces paroles avaient la valeur d'un acte, et la phrase sur les
Principautés empruntait à de récentes conjonctures une importance
exceptionnelle; elle venait à point pour rétablir en Orient les affaires
fort compromises de la Russie. Pendant tout l'été, l'armée du Danube
avait fait campagne sur les deux rives du fleuve pour arracher à la
Porte la cession des Principautés. Mal conçues, les opérations avaient
été médiocrement heureuses; les dernières nouvelles de Bucharest étaient
même franchement défavorables aux Russes; elles annonçaient que les
troupes du prince Bagration avaient essuyé un sérieux échec et dû lever
le siège de Silistrie. Enhardis par cette tournure inattendue des
événements, les Turcs se montraient plus disposés que jamais à tenir
tête, à défendre l'intégrité de leurs États, à refuser au Tsar la
Moldavie et la Valachie. Jusque-là le pacte dont ces pays avaient fait
l'objet entre les deux empereurs avait été tenu secret: c'était l'une
des conditions que Napoléon avait mises à sa signature. S'il avait
insinué aux Ottomans d'acheter la paix au prix des Principautés, il ne
leur avait jamais révélé qu'il avait pris parti contre eux et sanctionné
d'avance leur dépossession. Il avait voulu, en évitant de les désabuser
trop complètement sur son compte, se conserver quelques droits à leur
fidélité et les éloigner de l'Angleterre. Aujourd'hui, pour mieux servir
la Russie, il dédaigne ces précautions, déchire les voiles; il présente
comme fait acquis l'incorporation des Principautés à l'empire
d'Alexandre et laisse entendre que cette réunion s'est opérée de son
plein et entier assentiment. Dans ce langage de l'Empereur
tout-puissant, les Turcs reconnaîtront l'arrêt du destin; ils cesseront
de s'opposer aux revendications de leur adversaire, approuvées par celui
qui tient entre ses mains le sort des États. En condamnant
définitivement leurs espérances, Napoléon les décourage de combattre,
les oblige à la résignation: c'est prêter aux armées en détresse du Tsar
un concours peut-être décisif que de lui réitérer publiquement le cadeau
des deux provinces.

Cette souveraine opportunité de ses paroles, Napoléon voulut la faire
sentir à qui de droit: il prit soin de souligner lui-même l'attention
qu'il avait eue. Le 9 décembre, il dictait pour Champagny ce billet: «Je
pense qu'il est nécessaire d'expédier un courrier en Russie pour porter
mon discours au Corps législatif. Vous ferez connaître les véritables
nouvelles de la défaite des Russes au duc de Vicence, et vous lui ferez
comprendre que c'est à cause de ces défaites que j'ai cru nécessaire de
parler de la réunion de la Valachie et de la Moldavie à l'empire russe;
qu'ainsi l'Empereur doit voir que je ne biaise pas, et que je fais même
plus que je ne promets.» Il est bon de rappeler aussi, avec tact, que
cette complaisance chez l'empereur des Français est d'autant plus
méritoire que rien ne l'y sollicitait dans la conduite de la Russie.
Napoléon ne compte pas avec ses amis, il ne regarde pas à leur prodiguer
les témoignages de sa bienveillance, alors même qu'il n'en est que
médiocrement payé de retour; mais on aurait tort de croire que les
défaillances de l'amitié russe, au cours de la dernière campagne, lui
aient échappé, et que son cœur n'en ait point souffert. À cet égard,
aucun doute ne doit subsister, et il faut que Caulaincourt trouve moyen
de glisser à Roumiantsof cette propre phrase: «Vous sentez qu'il n'y a
rien dans la conduite passée que l'Empereur n'ait saisi; dans les
affaires d'Autriche, vous avez été sans couleur. Comment l'Empereur
a-t-il agi? Il vous a donné une province qui paye plus que les frais que
vous avez faits pour la guerre, et il déclare tout haut que vous avez
réuni la Finlande, la Moldavie et la Valachie à votre empire[262].»
Caulaincourt placera ces mots «sans aigreur[263]», sans rien ajouter;
c'est une remarque qu'il fera et non un reproche: à l'empereur Alexandre
de comprendre, à lui d'apprécier une conduite si différente de la sienne
et d'en tirer une conclusion qui se dégage d'elle-même. Puisque Napoléon
a fait depuis quelque temps tous les frais de l'alliance, puisque la
Russie s'est laissé sensiblement distancer dans la voie d'offices
réciproques où l'on devait marcher du même pas, c'est à elle qu'il
appartient aujourd'hui de se mettre en règle et d'obliger à son tour;
elle doit en sentir le besoin, en rechercher les moyens. Qu'elle
saisisse donc l'occasion qui lui est offerte de s'acquitter en une fois;
qu'elle accède de bonne grâce, sans délai, sans réticences, à cette
demande en mariage qui va se produire, qui suivra dans les vingt-quatre
heures l'envoi du discours et que les circonstances ne permettent plus
de retarder.

[Note 262: _Corresp._, 16035.]

[Note 263: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]

Effectivement, à l'heure où Napoléon traçait à son ambassadeur la leçon
que l'on vient de lire, le prince Eugène entrait dans Paris. Dès son
arrivée, il voit l'Empereur, il voit sa mère: après avoir tout d'abord,
dans un élan de fierté, professé pour lui-même et recommandé aux siens
un désintéressement absolu, il cède aux volontés bienveillantes de son
beau-père; il conseille à sa mère de se sacrifier au bien public, de
s'éloigner du trône, en acceptant les compensations offertes, en
laissant la situation de ses enfants intacte et grandie. Tout se dispose
à cette solution, et le 15 décembre est la date choisie pour le prononcé
officiel du divorce, par voie de sénatus-consulte.

Cinq jours seulement vont s'écouler avant ce grand acte; ils seront
utilement employés. Le 12, Champagny fait partir pour la Russie le texte
du discours au Corps législatif, avec le commentaire fourni par
l'Empereur. Au même moment, le roi de Saxe quitte Paris, laissant la
cour de France à ce recueillement qui précède la mise à effet des
grandes et douloureuses résolutions. Napoléon tient néanmoins à remplir
jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité: il rejoint le Roi à la
première étape de sa route et achève la journée avec lui à Grosbois,
chez le prince de Wagram et de Neufchâtel; dans cette royale résidence,
il y a chasse, représentation théâtrale, illumination des jardins, et
l'Empereur, toujours habile à se faire des circonstances un moyen, a
voulu que le prince Kourakine fût le seul des ministres étrangers convié
à ces fêtes; il le met une fois de plus hors de pair et le traite déjà
en ambassadeur de famille[264]. Le lendemain 13, rentré aux Tuileries,
il mande Champagny et lui fait écrire sous ses yeux, à Caulaincourt, la
lettre suivante; c'est le ministre qui tient la plume, c'est l'Empereur
qui la dirige:

[Note 264: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1810.]

«Monsieur l'ambassadeur, je vous ai fait connaître les projets de
l'Empereur par ma lettre chiffrée de novembre.

«Depuis ce temps, le vice-roi est arrivé; l'Impératrice, convaincue de
la grandeur des circonstances et de l'urgent besoin de l'État, a été la
première à faciliter le divorce. Tout me porte donc à penser que
vendredi prochain un sénatus-consulte prononcera la dissolution du
mariage de l'Empereur, par consentement mutuel. L'Impératrice conserve
son rang, son titre, et un douaire convenable. Placé sur les lieux comme
vous l'êtes, Monsieur, l'Empereur s'en rapporte absolument à vous sur ce
qu'il convient de faire. Vous devez donc agir d'après ces trois données
positives:

«1° Que l'Empereur préfère, si vous n'avez pas d'objection qui puisse
faire changer son opinion, la sœur de l'empereur de Russie d'abord;

«2° Que l'on calcule ici les moments, parce que, tout cela étant une
affaire de politique, l'Empereur a hâte d'assurer ses grands intérêts
par des enfants;

«3° Qu'on n'attache aucune espèce d'importance aux conditions, même à
celles de la religion.

«Vous avez donc en ce moment toute la latitude nécessaire pour vous
conduire avec la prudence qu'exige la circonstance, et pour avancer,
s'il y a lieu, sans plus de retardement. Il serait donc très fâcheux que
la réponse que vous ferez à cette lettre nous laissât dans
l'incertitude, et soit que cette affaire dût manquer par le résultat des
renseignements que vous aurez acquis et sur lesquels l'Empereur s'en
rapporte à vous, soit qu'elle dût manquer par des refus de volonté de la
part de la cour de Russie, le principal est que, s'il y a lieu, on
puisse aller en avant. Dans toutes vos combinaisons, partez du principe
que ce sont des enfants qu'on veut. Expliquez-vous donc, agissez donc en
conséquence de la présente lettre qui a été dictée par l'Empereur. Sa
Majesté s'en rapporte absolument à vous, connaissant votre tact et votre
attachement à sa personne.

«Le colonel Gorgoly[265] sera expédié lundi, jour auquel les pièces
seront dans le _Moniteur_. L'Empereur désire savoir absolument avant la
fin de janvier à quoi s'en tenir.»

[Note 265: Officier russe, envoyé à Paris pour porter des dépêches
diplomatiques.]

On remarquera les termes formels et péremptoires de cette lettre. Pourvu
que la Russie se décide promptement et ne le fasse pas attendre,
Napoléon est prêt à subir toutes les conditions qu'il plaira à cette
cour de lui imposer; il passe sur la différence de culte, et, à ce
moment, la question religieuse n'existe pas à ses yeux. Sa seule réserve
porte sur la princesse elle-même et son degré de formation, et encore se
refuse-t-il à cet égard tout pouvoir d'appréciation. C'est à
Caulaincourt, guidé par son tact et son zèle, qu'il appartiendra de
s'éclairer, de consulter et de statuer; l'ambassadeur reçoit procuration
pour marier son maître, sous sa responsabilité.

La lettre partie, Napoléon l'appuya le lendemain d'un suprême
témoignage. Après avoir ratifié les conquêtes orientales d'Alexandre, il
veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant à
nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicité dont il est
entouré, il déclarera à la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de répéter
à la Russie, ce qu'il s'est offert à lui dire par traité, à savoir qu'il
ne songe nullement à restaurer la Pologne.

Le 13 décembre, le Corps législatif était en séance; le ministre de
l'intérieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la
situation de l'Empire: il y récapitulait les faits accomplis depuis la
dernière session tant à l'extérieur qu'au dedans, et un passage portait
interprétation officielle du traité de Vienne, en ce qui concernait les
remaniements opérés dans le bassin de la Vistule: «Le duché de Varsovie,
disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile
à l'Empereur de réunir à cet État la Galicie tout entière, mais il n'a
rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur
de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entière, est
restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le
rétablissement de la Pologne[266].» Il était impossible d'exprimer
davantage que l'agrandissement accordé à l'État varsovien avait eu un
caractère tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se
reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duché un terme et non un
point de départ, que les autres parties de la Pologne devaient se garder
d'espérances téméraires. L'exposé du ministre, succédant de trois jours
à l'envoi de l'allocution impériale, est destiné à en redoubler et à en
prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hésitations
d'Alexandre, qui aura reçu dans l'intervalle des paroles définitives au
sujet du mariage. Napoléon glisse sa demande entre deux bienfaits,
épuisant tous les moyens d'en assurer le succès.

[Note 266: _Moniteur_ du 14 décembre 1810.]

Malgré le caractère confidentiel des deux démarches matrimoniales,
malgré le mystère dont elles furent entourées, la décision prise par
l'Empereur transpira rapidement. Trop de témoignages publics
l'annonçaient pour qu'il fût possible d'en douter; la nouvelle du
mariage russe se répandit à la cour, à Paris, dans l'Empire: il en fut
parlé dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans
surprise, elle n'y vit que la continuation du système inauguré à Tilsit;
depuis les rumeurs répandues en 1807 et 1808, elle s'était habituée à
l'idée d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se
partageaient la souveraineté de l'univers: ce serait, disait-on, le
mariage de Byzance avec Rome, les noces «de Charlemagne et
d'Irène[267]». Au reste, recommandant le secret, Napoléon l'observait
mal; il parla devant son entourage; il dit un jour à Savary, en faisant
allusion au mariage, «que cet événement amènerait sans doute l'empereur
Alexandre à Paris[268]», et ces mots dévoilent toutes les perspectives
qui s'ouvraient à son imagination.

[Note 267: Lettres interceptées. Archives nationales, AF, IV, 1691.]

[Note 268: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 276.]

Attirer Alexandre à Paris avait été de tout temps l'un de ses vœux. À
Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru
sourire à son allié. S'il avait évité dans les mois suivants de
renouveler son invitation, c'était qu'il voulait échapper à une reprise
de conversation sur la Turquie et s'épargner des engagements fermes. À
Erfurt, les deux empereurs avaient parlé de se revoir, et depuis lors,
malgré sa ferveur décroissante, Alexandre continuait à subir
l'attraction de Paris: il avait dit tout récemment à Caulaincourt: «Je
voudrais aller le plus tôt possible à Paris, c'est là que je veux de
nouveau cimenter l'alliance, c'est là qu'il faut préparer de nouvelles
armes contre l'Angleterre[269].» Le mariage fournirait une occasion de
lui rappeler ses engagements et de l'amener à réaliser son rêve.

[Note 269: Caulaincourt à Champagny, 14 septembre 1809.]

À Paris, Napoléon lui apparaîtrait plus grand, plus fort, plus pacifique
aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins
conquérant et plus chef d'empire; se montrant à son hôte au milieu des
institutions qui étaient son œuvre et sa gloire, il l'environnerait
d'enchantements, et le tenant à nouveau, l'étonnant, le maîtrisant,
réussirait peut-être à lui rendre la foi et à lui suggérer la confiance.
Assurément, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre
pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et
définitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il
résultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet
moral, la plus imposante de ces démonstrations par lesquelles Napoléon
s'efforce de perpétuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec
la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il
donne au monde: c'est une succession de prestiges périodiquement
renouvelés, afin de tenir nos sujets dans l'obéissance et nos ennemis
dans la crainte. Avec un art inépuisable, Napoléon sait varier le cadre
et la scène de ces représentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de
théâtre inattendu, le combat rompu pour faire place à l'alliance, les
deux adversaires jetant leur épée pour se jurer d'être amis et de ne
plus haïr que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision évoquée d'une
entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus
tard encore, c'est Erfurt avec son assemblée de souverains, avec ses
pompes mondaines, c'est Napoléon s'associant Alexandre pour tenir sa
cour plénière de rois et de grands vassaux. Paris après Erfurt, après
Tilsit, ravivera des souvenirs déjà lointains et une impression qui
s'efface: la venue d'Alexandre à travers l'Europe pour conduire et
remettre à Napoléon une fille de tsar, apparaîtra comme un hommage
décisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant
la Russie et ses inépuisables réserves prêtes à s'unir pour leur perte à
toutes les forces disciplinées de l'Occident, en manifestant contre eux
«l'alliance de cent millions d'hommes[270]».

[Note 270: _Corresp._, 14413.]



CHAPITRE VI

AUTRICHE ET RUSSIE


À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer
éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la
reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce
voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers
cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de
Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15
décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du
divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes
d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse
conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon;
premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc
de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les
sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de
nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une
note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31
décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la
Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de
Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison
d'Autriche.--Évolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de
l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il
reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend
impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des
communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la
convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la
grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions
de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses
révélations sur le caractère de sa mère et de ses sœurs.--Théorie de
Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice
mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette
princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions
accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de
l'issue finale.


I

Si décidé que fût l'Empereur à épouser la sœur d'Alexandre, il ne se
refusait point--les termes des deux lettres à Caulaincourt en font
suffisamment foi--à prévoir le cas où cette alliance manquerait par
suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Il se pouvait que
Caulaincourt, d'après les renseignements qu'il aurait sur la princesse,
ne se crût pas autorisé à produire la demande; il se pouvait aussi
qu'Alexandre soulevât des difficultés, se dérobât, et l'Empereur avait
trop expérimenté la politique de ce monarque pour ne point admettre de
sa part la possibilité d'une nouvelle défaillance. Si l'une ou l'autre
de ces hypothèses survenait, il importait qu'elle ne nous prît pas au
dépourvu et qu'une autre princesse fût appelée sur-le-champ à remplacer
celle que la Russie ne pourrait ou ne voudrait nous offrir. C'était chez
Napoléon une habitude constante, invariable, chaque fois qu'il concevait
un projet, d'imaginer en même temps et de tenir en réserve une seconde
combinaison, susceptible de se substituer à la première en cas
d'insuccès: «Je fais toujours, disait-il, mon thème de plusieurs
façons[271].» Formulant à Pétersbourg une proposition ferme, il ne
jugeait pas inutile de se prémunir contre un refus ou une réponse
évasive, et de sonder discrètement d'autres cours; ce soin l'occupa
pendant les jours qui précédèrent immédiatement et virent s'opérer
l'accomplissement définitif du divorce, la cérémonie de rupture.

[Note 271: Cité par M. TAINE, _Les origines de la France
contemporaine, le Régime moderne_, I, 44.]

Parmi les maisons souveraines, beaucoup eussent considéré comme un
insigne honneur la faveur d'être choisie; il en était peu qui
répondissent pleinement aux vues de l'Empereur, aux exigences de son
orgueil et de sa politique. L'Allemagne en comptait plusieurs,
catholiques de religion, d'antique origine, d'une fécondité éprouvée;
mais convenait-il au chef de la Confédération de se donner pour épouse
une vassale, de recourir à ces dynasties qui tenaient de lui seul la
confirmation de leur pouvoir, leur titre nouveau, et dont la grandeur
d'emprunt n'était qu'un reflet de la sienne? Entre toutes, la famille de
Saxe méritait seule quelque attention, par la situation élevée que la
France lui avait faite, non seulement en Allemagne, mais en Europe. Elle
possédait la considération, à défaut de l'éclat; c'était une grande
maison, sinon une grande puissance: sa fidélité semblait absolue. Soit
qu'elle eût pris les devants, soit qu'elle eût été provoquée, on sut
très vite qu'elle tenait à notre disposition la fille du souverain
régnant, la princesse Marie-Auguste[272]. C'est à tort toutefois que
certains conseillers de l'Empereur, mal instruits de la situation
extérieure, montraient dans cette union un parti neutre, point
compromettant, partant fort recommandable: il eût eu une couleur
anti-russe très prononcée. Le roi de Saxe n'était-il pas en même temps
grand-duc de Varsovie, souverain de ces Polonais dans lesquels on voyait
à Pétersbourg de dangereux ennemis et l'avant-garde de l'invasion? Il
est difficile d'admettre que Napoléon ait songé sérieusement à un
mariage qui eût pu lui enlever une alliance de premier ordre, sans lui
en procurer une autre.

[Note 272: Champagny à Caulaincourt, 31 janvier 1810.]

Dans le public, l'apparition à Paris du roi Frédéric-Auguste, de sa
femme et de sa fille, avait fait croire un instant à quelque préférence
pour la Saxe. On sut que ce voyage avait été désiré par l'Empereur; on
remarqua qu'il fit à ses hôtes un accueil plein de cordialité; on en
conclut qu'il n'était pas éloigné de s'unir à eux par un lien de
famille. En réalité, lorsque Napoléon attirait Frédéric-Auguste auprès
de lui, son but était tout autre. Par la convention qu'il proposait à la
Russie et qui emportait renonciation à tout projet ultérieur sur la
Pologne, il s'était offert à prendre au nom du roi grand-duc des
engagements onéreux et presque humiliants; ce prince s'interdirait à
jamais d'accroître son domaine varsovien: peut-être lui faudrait-il
renoncer aussi à conférer ces décorations et ces ordres polonais dont la
distribution était devenue depuis 1807 l'une des prérogatives de sa
couronne. Napoléon avait admis, sans le consulter, cette restriction de
ses droits souverains. Néanmoins, se croyant tenu à certains ménagements
vis-à-vis d'un prince qu'il estimait, il avait voulu le voir pour lui
faire connaître en personne le sacrifice exigé de son dévouement et lui
en adoucir l'amertume. Dans des entretiens intimes, il réussirait mieux
à le raisonner, à le consoler, et tout s'arrangerait plus aisément de
vive voix. À Paris, le Roi et ses ministres furent prévenus des accords
négociés avec la Russie et invités à y accéder. Après quelques
observations de pure forme, le cabinet de Dresde s'inclina docilement,
souscrivit d'avance à tout ce qui serait exigé de lui, et ce fut là
l'unique résultat du voyage. L'appel à Paris du roi Frédéric-Auguste
avait moins eu pour but de préparer un mariage saxon que de faciliter le
mariage russe[273].

[Note 273: Archives des affaires étrangères, _Correspondance de
Dresde_, 1809-1810.]

À vrai dire, si la Russie faisait défaut, il ne pouvait être question
que de l'Autriche. Affaiblie et morcelée, l'Autriche n'en demeurait pas
moins, après l'empire du Nord, la seule puissance du continent avec
laquelle il fallût compter. Dans la dernière campagne, par ses armées,
sinon par son gouvernement, elle s'était montrée supérieure à sa
fortune; elle avait fait preuve d'une fermeté, d'une tenue, qui
témoignaient des progrès accomplis, et sa défaite honorable l'avait
réhabilitée aux yeux de son vainqueur. Puis, si François Ier se
présentait aujourd'hui dans l'attitude d'un monarque constamment trahi
par le sort, trois fois humilié, courbé sous d'accablants revers,
derrière ce vaincu apparaissait une splendide ascendance, des rois, des
empereurs sans nombre, une longue série d'aïeux au front couronné,
lumineuse dans la nuit du passé. Grâce à ce prestige séculaire, la
maison d'Autriche avait pu souffrir sans déchoir: elle conservait ce
lustre traditionnel que le malheur ne détruit point et que la victoire
même est impuissante à donner; nulle autre au monde n'eût pu lui être
comparée pour la dignité et l'éclat, si l'antique maison de France
n'avait point existé.

L'Autriche, il est vrai, rivale, puis alliée de nos rois, avait été, sur
le continent, la grande ennemie et la grande victime de la Révolution.
Hostilité déclarée ou antagonisme latent, c'était là tout son rôle
vis-à-vis de nous depuis dix ans, et le traitement qui lui avait été
infligé après ses dernières prises d'armes n'était point pour l'apaiser
et la ramener. Cependant, au lendemain de Wagram, elle avait changé
subitement de ton et d'attitude; elle avait paru reconnaître et déplorer
ses torts, proclamer le faux de son système, témoigner le désir de
conclure avec nous une paix qui fût plus qu'une trêve, parler même de
rapprochement intime et d'alliance. Tel avait été, on ne l'a pas oublié,
le langage de ses plénipotentiaires aux conférences d'Altenbourg et de
Vienne; mais ces avances s'expliquaient aisément alors par l'espoir
d'obtenir un pardon et d'assurer l'intégrité de la monarchie. Depuis, la
signature de la paix et la rigueur de ses conditions n'avaient-elles
point modifié les dispositions accommodantes de l'Autriche? Dans tous
les cas, sa réconciliation avec le fait accompli était-elle assez
réelle, assez sincère, pour l'amener à rompre avec tous ses principes, à
s'unir par les liens du sang à un empereur sans ancêtres? François Ier
avait une fille de dix-huit ans, l'archiduchesse Louise; la donnerait-il
à Napoléon comme un gage irrécusable de sa conversion? Napoléon avait
peine à le croire, et le peu de bon vouloir qu'il supposait à l'Autriche
avait contribué à l'orienter plus résolument dans la voie russe.

Sur le point qui faisait doute, la difficulté de s'éclairer lui était
d'autant plus grande qu'il ne pouvait parler qu'à demi-mot, en évitant
de donner trop d'espoir, puisqu'il n'aurait à se retourner vers Vienne
qu'au cas peu probable d'un refus de la Russie. D'ailleurs, pour se
pressentir et s'expliquer, les deux cours manquaient de leurs
intermédiaires naturels; la guerre avait entraîné le rappel des
ambassades, et le temps avait manqué pour en installer de nouvelles.
Napoléon n'avait pas même désigné son ministre à Vienne; l'empereur
François avait choisi pour le représenter à Paris le prince de
Schwartzenberg, mais cet envoyé n'avait pas encore rejoint son poste et
s'était borné à s'y faire précéder et annoncer par son conseiller
d'ambassade, le chevalier de Floret. Dans un entretien avec ce dernier,
le 21 novembre, M. de Champagny avait posé intentionnellement diverses
questions sur la princesse Louise, mais n'avait point réussi à provoquer
une réponse engageante qui pût servir de point de départ à quelques
pourparlers[274]. Cette parole attendue, que M. de Floret ne s'était pas
cru autorisé à prononcer, vint de plus haut et arriva directement de
Vienne.

[Note 274: HELFERT, _Maria Louise, Erzherzogin von Œsterreich,
Kaiserin der Franzosen_, p. 73, d'après les dépêches de Schwartzenberg.]

Un jour, pendant la première quinzaine de décembre, M. de Champagny
trouva dans le portefeuille qu'il adressait régulièrement à l'Empereur
et que celui-ci lui renvoyait avec ponctualité, après avoir lu les
correspondances dont il était chargé, une pièce non signée, mais d'une
écriture connue; c'était celle de M. de Laborde, que nous avons vu jouer
un rôle actif dans la dernière pacification avec l'Autriche. Après la
signature du traité et le départ de l'armée française, Laborde était
demeuré à Vienne, avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines
difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était
particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les
ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du
gouvernement. Il avait assisté au retour de l'empereur François dans sa
capitale; deux jours avant cet événement, qui avait fort occupé et ému
les habitants, mais auquel le bruit du divorce de Napoléon faisait
diversion, M. de Metternich était lui-même rentré à Vienne, avec le
titre de ministre des affaires étrangères; il venait de succéder
définitivement à Stadion; en sa personne, c'était la politique d'accord
avec la France qui prenait officiellement possession du pouvoir. Le 29
novembre, le nouveau ministre avait eu une curieuse conversation avec
Laborde, qui s'était empressé de la consigner par écrit. Voici le
passage saillant de sa relation:

«Parmi les moyens d'union et d'harmonie des deux pays, M. de Metternich
glissa dans la conversation le mot d'alliance de famille, et, après des
circonlocutions et des détours diplomatiques, il a exprimé plus
ouvertement sa pensée: «Croyez-vous, me dit-il, que l'Empereur ait
jamais eu l'envie réelle de divorcer d'avec l'Impératrice?» Je ne
m'attendais pas à cette question, et, dans l'opinion qu'il n'avait conçu
cette alliance que relativement à une princesse de la famille impériale
de France, je répondis quelques mots vagues pour le laisser s'expliquer.
Il revint sur cette question et parla de la possibilité d'un mariage de
l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. «Cette
idée, dit-il, est de moi; je n'ai point sondé les intentions de
l'empereur à cet égard; mais, outre que je suis comme certain qu'elles
seraient favorables, un tel événement aurait tellement l'approbation de
tout ce qui a quelque fortune, quelque nom, quelque existence dans ce
pays, que je ne le mets point en doute, et que je le regarderais comme
un véritable bonheur pour nous et une gloire pour le temps de mon
ministère...» Ayant rencontré M. de Metternich le lendemain, ajoutait
Laborde, il me renouvela encore les mêmes assurances[275].»

[Note 275: Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. Voy. sur
cette pièce l'_Appendice_, I, lettre A.]

Laborde avait expédié d'urgence ou apporté lui-même son compte rendu,
car il était rentré à Paris peu de jours après l'entretien. La pièce
avait été remise par ses soins au duc de Bassano, qui le protégeait
fort, et c'était par ce canal qu'elle avait dû parvenir à l'Empereur.
Quoi qu'il en fût, elle avait passé sous les yeux de Sa Majesté, ainsi
qu'en témoignait cette mention: «_Renvoyé à M. de Champagny_», portée en
marge de la main même de l'Empereur et suivie de son écrasant parafe.
Napoléon renvoyait la pièce à Champagny, chargé jusqu'alors de diriger
et de centraliser la correspondance relative au mariage. Sans songer
encore à faire usage des insinuations qu'elle contenait, il voulait
qu'elle fût conservée et figurât au dossier.

Presque en même temps, nous eûmes un autre indice du bon vouloir
autrichien; il fut dû au hasard d'une rencontre mondaine. C'était durant
la semaine où la présence des rois allemands à Paris prolongeait la
période des fêtes, malgré l'approche du divorce. Joséphine tenait encore
des cercles de cour, sans dissimuler une tristesse qui prêtait à sa
grâce un charme plus touchant. Un soir, la réunion venait de finir, et
la foule des invités s'écoulait lentement à travers les galeries. Durant
ce défilé, où les rangs étaient nombreux et serrés, des conversations
s'ébauchaient, des impressions s'échangeaient discrètement et à voix
basse, comme il convenait à la majesté du lieu; c'était l'heure des
réflexions et des médisances. À un moment, le hasard plaça M. de Floret
à côté du sénateur Sémonville, qu'il connaissait de longue date. Ils se
mirent à causer, et leur entretien se porta naturellement sur l'objet
qui préoccupait tous les esprits: ils parlèrent divorce et mariage.
Sémonville était tout acquis à l'idée de choisir une archiduchesse;
quant à Floret, il allait se montrer beaucoup moins réservé qu'il ne
l'avait été avec Champagny, soit qu'il connût mieux la pensée de sa
cour, soit que la circonstance, moins solennelle, lui parût plus
propice. Ce fut lui qui prit l'initiative d'exprimer un désir ou plutôt
un regret, puisque le mariage russe, annoncé de tous côtés, paraissait
chose arrêtée: «Eh bien, dit-il, voilà donc qui est décidé! Dans
quelques jours nous aurons la notification officielle.--Il paraît,
reprit Sémonville: l'affaire est faite, puisque vous n'avez pas voulu la
faire vous-même.--Qui vous l'a dit?--Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce
qu'il en serait autrement?--Pourquoi pas?»

La conversation prenait ce tour intéressant lorsqu'elle fut brusquement
interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrière les deux
interlocuteurs, annonçant le prince archichancelier, qui se retirait et
auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement;
Cambacérès passe, vivante image de la raideur officielle et de
l'étiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et
Sémonville se retrouvent voisins, et avec précaution, sans se tourner
l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point où ils
l'ont laissé.

«Serait-il vrai, dit Sémonville, que vous fussiez disposé à donner une
de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous, à la bonne heure, mais votre
ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver à
Paris.)--J'en réponds. Et M. de Metternich?--Sans difficulté.--Et
l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mère, qui nous déteste?--Vous
ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera
quand et comme on voudra...

«--Son Altesse Impériale madame la princesse Pauline», reprend la voix
de l'huissier, et force est aux deux amis de se séparer à nouveau pour
laisser passer la radieuse princesse, avec son cortège de dames et de
chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvèrent
moyen d'échanger encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le
fracas des équipages appelés de toutes parts. «Puis-je, dit Sémonville,
regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le
pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami.» Là-dessus, Sémonville monte en
voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il
trouve au travail malgré l'heure avancée. «Ah! bonsoir, lui dit le duc.
Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché?--Non,
avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.--Je n'ai pas le
temps.--Il le faut.--Quoi donc? (_À voix basse._) Est-ce une
conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrétaires et écoutez
quelque chose de plus important que votre travail.» Et Sémonville
rapporta mot pour mot le récit de sa conversation avec Floret. Le duc
l'écrivit sous sa dictée et s'en fut le lendemain matin le porter à
l'Empereur[276].

[Note 276: Toutes les conversations qui précèdent sont tirées des
notes du duc DE BASSANO, publiées par le baron ERNOUF, _Maret, duc de
Bassano_, 272.]

Il paraît que ce récit fit quelque impression. Napoléon observa que la
qualité de gendre créait un lien de parenté plus étroit que celle de
beau-frère, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur
François, très accessible aux sentiments de famille[277]. Néanmoins, il
ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche.
Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance répondaient
mal à ses paroles. À Vienne, la population, depuis qu'elle n'était plus
contenue par nos troupes, donnait libre cours à ses sentiments
d'animosité contre la France. Certains de nos blessés, laissés en
arrière, avaient été indignement outragés: un Français venait d'être
maltraité en plein théâtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et
déjà reparaissaient à Vienne de dangereux agitateurs, émigrés français
ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la
discorde et attisaient les haines[278]. Outré de ces faits, Napoléon
s'en était plaint durement: il témoignait quelque froideur à
Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodiguées à
Kourakine, et il laissa arriver le jour fixé pour la consécration
officielle du divorce sans qu'un seul mot eût été dit, sur l'éventualité
d'un mariage, à l'ambassadeur d'Autriche.

[Note 277: _Id._, 273.]

[Note 278: _Corresp._, 16052. Cf. HELFERT, p. 77.]

Le 15 décembre au soir, toute la famille des Napoléons, rois et reines,
princes et princesses, et au premier rang la mère, Marie-Lætitia, prit
séance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister
à la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa
présence. On sait que Joséphine demanda elle-même la séparation, que la
déclaration mise dans sa bouche était pleine de douleur et de noblesse,
que jamais la raison d'État ne parla plus digne langage[279]. On sait
aussi que l'Impératrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que
l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de
divorce. Le lendemain 16, à onze heures du matin, le Sénat s'assemblait
pour recevoir cet acte, appuyé solennellement par le prince Eugène, et
le convertir en sénatus-consulte. Cette formalité accomplie, l'Empereur
et l'Impératrice se sépareraient et quitteraient tous deux les
Tuileries, Joséphine pour s'établir à la Malmaison, Napoléon pour aller
à Trianon, où il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours
et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son
sacrifice, il n'attendait plus que la réception du vote sénatorial; ses
préparatifs de départ étaient faits et ses équipages commandés[280].

[Note 279: Voy. WELSCHINGER, 38-48.]

[Note 280: _Souvenirs du baron de Méneval_, I, 341 et 342.]

Les épreuves de la veille l'avaient profondément remué. Il passait par
des heures d'abattement réel; ses secrétaires le trouvaient alors
incapable d'activité et de mouvement, abîmé dans sa douleur[281]. Puis,
par un sursaut de volonté, sa pensée se ressaisissait, se remettait au
travail, échappait aux tristesses du présent pour plonger dans l'avenir.
Il songe qu'en ce moment ses premières propositions doivent être
arrivées à Pétersbourg; il désirerait savoir quel accueil leur est fait,
si de ce côté tout est assuré et certain, si l'empereur Alexandre
l'accepte pour frère. Cette réponse catégorique qu'il attend de la
Russie,--il n'en admet point d'autre,--il a hâte de la posséder, et son
impatience s'irrite des obstacles que lui opposent le temps et l'espace.

[Note 281: MÉNEVAL, _loc. cit._]

Dans cette disposition, il voit se présenter à lui M. de Champagny; le
ministre des relations extérieures lui apporte un courrier du duc de
Vicence, arrivé dans la nuit. Cette expédition, faite le 26 novembre,
c'est-à-dire à une époque où Caulaincourt n'avait pas encore reçu ses
instructions au sujet de la convention et du mariage, ne pouvait offrir
qu'un intérêt secondaire. Néanmoins, ne saurait-on en tirer quelque
induction sur l'esprit dans lequel nos communications seront
accueillies? À la veille de cette grande épreuve, rien de ce que dit ou
pense l'empereur de Russie ne doit être tenu pour indifférent.
Qu'apportent donc les nouvelles de Pétersbourg? Des plaintes, toujours
des plaintes. Malgré l'arrêt de proscription lancé contre la Pologne par
la lettre ministérielle d'octobre, malgré les assurances déjà arrivées
que l'Empereur se prête, en principe, à tout ce qui peut tranquilliser
son allié, Alexandre se refuse de nouveau à la confiance. Pour réveiller
ses craintes, il a suffi d'une imprudence de rédaction dans un acte
public. Le major général Berthier venait de conclure avec les autorités
autrichiennes un accord pour le retrait des troupes françaises et
alliées; dans cette convention toute militaire, les Varsoviens avaient
été désignés par mégarde, par habitude, sous le nom de Polonais. C'est
ce mot malencontreux, connu à Pétersbourg, qui trouble, qui blesse, qui
irrite; en le prononçant, la France a une fois de plus évoqué un fantôme
détesté. En même temps, Alexandre et son ministre soulèvent d'autres
griefs: ils accusent notre consul dans les principautés danubiennes de
n'être pas assez Russe et de méconnaître le fait accompli de
l'annexion[282].

[Note 282: Caulaincourt à Champagny, 26 novembre 1810.]

À ces reproches, Napoléon fit rédiger séance tenante par Champagny une
réponse très douce, très conciliante, sous forme de lettre à
Caulaincourt. À propos de la convention militaire, le ministre cherche
moins à justifier qu'à excuser la France, tout en faisant observer que
la Russie se montre bien chatouilleuse à propos d'une inadvertance fort
explicable et qui peut se reproduire. «N'y a-t-il pas beaucoup de
susceptibilité, dit-il, à s'effaroucher de trouver les mots de Pologne
et de Polonais dans une convention rédigée par des militaires, loin de
l'Empereur et de son ministre des affaires étrangères? Cependant,
l'Empereur a témoigné son mécontentement au prince de Neufchâtel. Il ne
faudra pas s'étonner si, dans leur ignorance ou cédant à l'empire de
l'habitude, des employés militaires ou civils emploient encore ces deux
mots que malheureusement on ne peut remplacer dans notre langue que par
une longue périphrase[283].» Quant au consul de Bucharest, il sera mandé
à Paris et admonesté; si la Russie insiste, son poste sera supprimé.
Voilà un ton, une condescendance tout à fait en désaccord avec les
habitudes de la diplomatie impériale. Il est facile de voir que Napoléon
se fait violence pour rester calme, patient, pour ne fournir aucun sujet
de mécontentement, à l'heure où le sort de l'alliance va peut-être se
décider: s'étant tracé vis-à-vis de la Russie une ligne de conduite
nettement définie, il y persévère encore. Il n'en relève pas moins, dans
ce qui lui vient de Pétersbourg, l'indice d'un esprit difficultueux,
d'un préjugé persistant, qui l'indispose et lui fait concevoir quelques
doutes sur la réussite de ses projets[284]. C'est sous cette impression
qu'il quitte les Tuileries et part pour Trianon, après s'être arraché à
Joséphine qui l'a surpris au passage et s'est attachée à lui dans une
étreinte désespérée.

[Note 283: Champagny à Caulaincourt, 17 décembre 1810.]

[Note 284: Dès la veille, il avait eu une première déplaisance. En
lisant les journaux anglais, il avait été surpris et très froissé d'y
retrouver la lettre toute confidentielle qu'il avait écrite à Alexandre
le 20 octobre 1810 au sujet de la Galicie et du grand-duché. Pour
rassurer l'opinion mondaine, Alexandre n'avait pas cru devoir faire
mystère de cette lettre, et de fâcheuses divulgations s'en étaient
suivies. _Corresp._, 16054. Aucun de ces incidents, si minimes qu'ils
paraissent, ne doit être négligé, si l'on veut saisir et suivre, à
travers le dédale des petits faits, le travail graduel de détachement
qui s'opéra dans l'esprit de l'Empereur.]

À Trianon, dans l'étroit palais, assombri par l'hiver, il retrouve sa
tristesse, et la journée s'achève dans une inaction inquiète, dans un
désœuvrement qu'il ne peut vaincre[285]. Le souvenir des dernières
scènes avec Joséphine le poursuit et l'obsède; il voudrait au moins la
savoir plus forte, plus résignée, «remise d'aplomb[286]»; à huit heures
du soir, se rapprochant d'elle par une lettre affectueuse, il essaye de
la consoler et de l'affermir; il tâche d'exercer à distance sur cette
âme qui lui appartient l'ascendant de sa volonté souveraine et de lui
imposer le calme en lui ordonnant d'être heureuse. «Si tu m'es attachée,
écrit-il, si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer
heureuse... Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux[287].»
Puis, après avoir congédié les personnes admises à son coucher, il ne
garde auprès de lui que son fidèle Maret, avec lequel il a pris
l'habitude de s'entretenir «en se mettant au lit[288]». Revenant alors à
la politique, aux affaires, c'est-à-dire à son futur mariage, se
remémorant peut-être ce qu'il a appris dans le jour des dispositions peu
rassurantes de la Russie, il donne enfin l'ordre de faire quelques
ouvertures à l'ambassadeur d'Autriche, en procédant toutefois avec
beaucoup de dextérité, de circonspection et de mystère: il importe de
parler au prince de Schwartzenberg, mais surtout de l'inciter à parler;
d'un trait, Napoléon prescrit la mesure à observer et le but à
atteindre: «Il faut, dit-il à Maret, engager l'ambassadeur sans
m'engager[289].»

[Note 285: MÉNEVAL, I, 344.]

[Note 286: _Corresp._, 1608.]

[Note 287: _Id._, 16058.]

[Note 288: ERNOUF, 272.]

[Note 289: ERNOUF, 274.]

Ce mot dévoile et éclaire à fond sa pensée. Son but est de placer
l'Autriche à sa disposition, afin de la trouver en cas de besoin. Ce
qu'il veut de cette cour, c'est qu'elle lui tienne tout prêt, pour ainsi
dire, un parti de rechange, et il s'agit de l'amener, par une
préparation habile, à nous offrir ce que nous n'avons pas à lui
demander, en présence des démarches ordonnées ailleurs et expressément
maintenues[290]. Ce serait trop de dire que Napoléon, engageant double
jeu, ait entendu négocier sur le même pied tant à Vienne qu'au Palais
d'hiver, afin de prolonger et de réserver la liberté de son choix. En
décembre 1809, ce choix est fait; s'étant prononcé pour la Russie,
l'Empereur ne s'occupe qu'éventuellement de l'Autriche, et il ne tient à
s'assurer de la seconde qu'à titre de précaution contre une réponse
négative ou douteuse de la première. La différence qu'il met entre les
deux négociations achève de se révéler par sa manière de les conduire. À
Pétersbourg, c'est l'ambassadeur qui doit porter la parole, en termes
clairs et pressants, en vertu d'instructions transmises par la voie
hiérarchique, émanées de son ministre; avec l'Autriche, les
intermédiaires choisis seront des personnages sans grande conséquence,
des femmes, certains familiers des deux cours, accrédités seulement par
l'habitude et la confiance: la négociation se dispersera en des mains
diverses, et c'est le ministre intime, M. de Bassano, qui en dirigera et
en réunira les fils. En Russie, tout se passera officiellement, dans le
cabinet du souverain; avec les représentants de l'autre cour, on se
contentera d'allusions réitérées, mais légères, placées en toute
occasion et en tout lieu, dans les salons, en visite, au bal, au cours
de ces conversations mondaines qui s'interrompent et se reprennent avec
une égale facilité: on traite avec la Russie, on ne veut que causer avec
l'Autriche.

[Note 290: Le lendemain, Champagny écrirait a Caulaincourt le billet
suivant: «L'envoi que j'ai l'honneur de vous faire du _Moniteur_ de ce
jour (où figurait le sénatus-consulte), vous prouvera la nécessité d'une
réponse prompte et décisive à mes deux lettres chiffrées des 22 novembre
et 13 décembre. L'Empereur l'attend avec impatience.» Cf. l'observation
portée à l'_Appendice_, I, lettre B, au sujet des paroles prononcées par
Cambacérès le 12 décembre devant l'officialité de Paris.]



II

Par un concours de circonstances fortuites, la négociation subsidiaire
s'entama avant l'action principale. Suivant tous les calculs,
l'instruction initiale au duc de Vicence devait parvenir à Pétersbourg
dans la première semaine de décembre. Le courrier fut retardé par les
neiges, par les rigueurs de l'hiver russe, par les formalités de la
frontière, et les dépêches qu'il portait, froissées, maculées, à peine
lisibles, n'arrivèrent que le 14 aux mains de l'ambassadeur. Depuis le
10, Alexandre avait quitté sa capitale; il voyageait dans l'intérieur de
son empire, ayant voulu revoir Moscou et passer quelques instants auprès
de sa sœur Catherine, établie dans le gouvernement de Tver. Il ne
rentrerait à Pétersbourg que dans les derniers jours du mois; toutes
paroles durent être renvoyées à l'extrême fin de décembre ou au
commencement de janvier.

Avec l'Autriche, il était plus aisé de s'aboucher; on avait affaire à
son représentant en France; on était tout porté, on négociait chez soi,
et d'autre part l'ambassadeur pouvait, en douze à quinze jours,
consulter son gouvernement et recevoir une réponse. Les pourparlers,
dans la forme spécifiée à Trianon, furent donc activement menés.
D'abord, il parut indispensable de faire croire à la cour de Vienne,
contrairement à la réalité et aux apparences, que l'Empereur n'avait
d'engagement avec personne: la notification du divorce aux gouvernements
européens fut rédigée de manière à lui donner cette assurance. Le 17
décembre, dans une circulaire adressée à tous nos agents et destinée à
leur fournir la version officielle des événements, le duc de Cadore
écrivit que l'Empereur n'avait nullement déterminé ses préférences; le
cœur de Sa Majesté était bien trop affligé pour qu'elle eût pu s'occuper
encore de pareils objets[291]. Ces phrases sentimentales avaient un but
très pratique, qui était de laisser le champ ouvert à la concurrence: la
circulaire fut communiquée à toutes les cours, sauf, bien entendu, à
celle de Russie, et devait encourager l'Autriche à s'offrir. Les jours
suivants, M. de Laborde, à raison des confidences qu'il avait reçues à
Vienne, fut choisi par le duc de Bassano pour porter les premières
paroles. Avant la fin de décembre, il vit Schwartzenberg, le trouva
personnellement bien disposé, passionné même pour la chose, convaincu
des inappréciables avantages qui en résulteraient pour l'Autriche,
n'osant toutefois garantir les intentions de sa cour, sceptique sur le
résultat, croyant au mariage russe. Laborde ranima ses espérances,
caressa son rêve, et lui glissa qu'il serait bon «qu'il se tînt prêt à
tout événement[292]». Des propos analogues furent transmis à
l'ambassadeur par divers membres de la cour et du gouvernement. Enfin, à
la suite d'incidents où la Russie eut sa part, Napoléon se décida à
employer des personnes le touchant de plus près, les dernières que l'on
se fût attendu à voir intervenir.

Depuis le divorce, Joséphine n'avait point quitté la Malmaison, mais sa
douleur n'était pas de celles qui cherchent le recueillement et la
solitude. Entourée de ses enfants, elle recevait et appelait ses amis,
et la récompense de la bonté gracieuse avec laquelle elle avait traversé
les grandeurs était de retrouver dans l'adversité des dévouements
nombreux et vrais. Très expansive, parlant et s'agitant beaucoup, elle
ne faisait trêve à ses doléances que pour s'enquérir, avec une curiosité
inquiète et bien féminine, de l'heureuse rivale qui lui succéderait:
elle eût voulu être pour quelque chose dans la décision de l'Empereur,
participer au grand événement qui se préparait à ses dépens et se
persuader que son crédit survivait à son bonheur. Elle inclinait vers
l'Autriche par intérêt, pour mieux assurer la sécurité d'Eugène en
Italie, par goût, par traditions aristocratiques, par ce fonds
d'opinions royalistes qui était resté en elle et qui lui faisait désirer
que l'Empire se donnât un trait de ressemblance avec la monarchie
légitime en l'imitant dans le choix de ses alliances. Eugène et Hortense
s'associaient aux préférences de leur mère; comme elle, ils voyaient
volontiers les personnes qui partageaient leur opinion, qui touchaient
de près ou de loin à l'Autriche; ils avaient notamment conservé des
relations avec la comtesse de Metternich, femme du ministre, demeurée à
Paris malgré le départ de son mari et la guerre. Napoléon, qui de
Trianon se maintenait en rapports fréquents avec Joséphine, la ménageant
beaucoup, la réconfortant par d'affectueux rappels et de menues
attentions, lui écrivant souvent et lui envoyant «de sa chasse[293]»,
savait qu'il pourrait trouver à la Malmaison un moyen de communiquer
discrètement avec Vienne; il ne s'était pas encore décidé à en faire
usage.

[Note 291: Archives des affaires étrangères.]

[Note 292: Pour le détail des négociations avec l'Autriche, voy.
l'intéressant ouvrage de M. WELSCHINGER, qui a analysé les pièces
conservées aux Archives nationales: _Le divorce de Napoléon_, 70-81,
149-157. Cf. HELFERT, 83 et suiv. ERNOUF, 274.]

[Note 293: _Corresp._, 16068.]

Le 26 décembre, il sort de sa retraite, rentre à Paris et retrouve avec
tristesse les Tuileries, où tout lui parle de l'absente[294]. Il ne
laissera pas l'année se renouveler sans la voir; il lui a d'ailleurs
promis sa visite pour ces jours où le cœur a besoin de s'épancher, où
l'isolement pèse, où revivent les souvenirs. Il donnera à Joséphine les
instants que ne réclameront point les soins du gouvernement, les
réceptions officielles, l'hommage à recevoir de ses troupes, qui
viennent lui apporter le salut de nouvel an. Dans la matinée du 31, il
écrit à l'Impératrice: «J'ai aujourd'hui grande parade, mon amie; je
verrai toute ma vieille garde et plus de soixante trains d'artillerie...
Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures,
je viendrai. Sans cela, à demain[295].» En fait, il n'alla que le
lendemain et, avant de partir, put recevoir une note émanée à nouveau de
la chancellerie russe, datée des 28 novembre-11 décembre et toujours
antérieure à la réception de nos envois[296].

[Note 294: _Id._, 16088.]

[Note 295: _Id._, 16097.]

[Note 296: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.]

Le cabinet de Pétersbourg revenait sur les termes employés dans la
convention militaire avec l'Autriche; sa note était une plainte
officielle; il tenait à laisser trace écrite de son déplaisir. Il
signalait aussi avec amertume le langage de certains journaux allemands,
des articles favorables à l'émancipation polonaise. Sans doute, il était
à présumer qu'Alexandre n'eût point laissé expédier sa note, s'il eût su
à temps l'acquiescement de l'Empereur à la signature d'un traité; c'est
toujours l'extrême lenteur des communications qui retarde la paix des
esprits et l'accord des volontés. Napoléon le sait; néanmoins, à lire la
pièce qui lui est transmise par Kourakine, il éprouve un violent
mouvement d'impatience. Ainsi, à Pétersbourg, on continue à se forger
des périls imaginaires, alors que depuis deux mois l'ensemble de sa
conduite tout au moins aurait dû rassurer, alors que ses paroles, ses
discours, ses actes, ses professions intimes et publiques, tendent à
bannir les soupçons. La défiance de la Russie est-elle donc incurable,
qu'elle résiste à tant et de si clairs témoignages? «Après tout cela,
s'écrie-t-il, je ne sais plus ce que l'on veut: je ne puis détruire des
chimères et combattre des nuages.» Et ce sont les propres paroles qu'il
adresse au Tsar, dans une lettre expédiée le jour même. «Je laisse Votre
Majesté juge, ajoute-t-il, qui est le plus dans le langage de l'alliance
ou de l'amitié, d'elle ou de moi. Commencer à se défier, c'est avoir
déjà oublié Erfurt et Tilsit[297].»

[Note 297: _Corresp._, 16099.]

Cependant, s'il ne peut s'empêcher d'infliger cette leçon à un allié par
trop ombrageux, il s'efforce aussitôt de l'atténuer par des expressions
caressantes; il laisse entendre que la chaleur même de son amitié
explique la vivacité de son langage; c'est son cœur, meurtri par
d'injustes soupçons, qui s'ouvre et qui se plaint: «Votre Majesté
sera-t-elle assez bonne pour approuver cet épanchement?» Il glisse
ensuite une allusion aux circonstances du moment: «J'ai été un peu en
retraite et vraiment affligé de ce que les intérêts de ma monarchie
m'ont obligé à faire. Votre Majesté connaît tout mon attachement pour
l'Impératrice.» Et il termine par cette phrase: «Votre Majesté veut-elle
me permettre de m'en rapporter au duc de Vicence pour tout ce que j'ai à
lui dire sur ma politique et ma vraie amitié? Il ne lui exprimera jamais
comme je le désire tous les sentiments que je lui porte.» Ainsi, ses
dernières paroles semblent bien ratifier d'avance et une fois de plus
tout ce que Caulaincourt pourra faire et conclure.

Seulement, il juge le succès un peu plus incertain; sans doute aussi
qu'il y tient un peu moins, et son humeur contre la Russie va se
traduire par un langage plus accentué à la Malmaison, c'est-à-dire dans
un endroit où il sait que ses paroles seront répétées à l'Autriche. Le
résultat de sa visite à Joséphine fut que madame de Metternich, appelée
le jour d'après à la Malmaison, y entendit «des choses bien
extraordinaires[298]». La reine Hortense et le prince Eugène lui
avouèrent sans ambages qu'ils étaient «Autrichiens dans l'âme».
L'Impératrice, arrivant à son tour, renchérit sur ces assurances: elle
déclara que le projet de mariage avec l'archiduchesse lui tenait
particulièrement au cœur, qu'elle y consacrait tous ses soins et
désespérait moins que jamais du succès. L'Empereur, qu'elle avait vu la
veille, lui avait dit que son choix n'était point fixé[299], refrain
éternel et obligé avec l'Autriche. Il avait même ajouté qu'il pourrait
bien se décider en faveur de cette puissance, s'il avait la certitude
d'être agréé par elle[300]. N'était-ce point un moyen pour lui
d'obtenir, de provoquer une parole bien nette qu'il pût à l'occasion
rappeler et faire valoir?

[Note 298: _Mémoires de Metternich_, II, 314.]

[Note 299: _Id._, 315.]

[Note 300: _Id._, 315.]

Dans les jours qui suivirent, Laborde recommença ses allées et venues
entre le cabinet du duc de Bassano et l'ambassade d'Autriche. Le 12
janvier, M. de Champagny, pendant une audience donnée à Schwartzenberg,
renouvela ses questions sur la princesse Louise; pour prouver que
l'Empereur restait libre de tout engagement, il reprit et commenta les
termes de sa circulaire[301]. Enfin, s'il faut en croire une anecdote
dont Metternich lui-même a garanti l'authenticité, Napoléon eût voulu
personnellement reconnaître le terrain, en cachette et sous le masque. À
Paris, la saison mondaine, interrompue par le divorce, avait repris son
cours; les Tuileries s'étaient rouvertes, et les grands dignitaires
rivalisaient de faste dans de brillantes réceptions. En cet hiver de
1810, la mode était aux bals masqués[302]. Après une fête de ce genre,
le bruit courut que, pendant la soirée, l'Empereur en domino aurait
accosté madame de Metternich et, entre beaucoup de propos frivoles, lui
aurait demandé si l'archiduchesse consentirait à devenir impératrice, si
le père n'y mettrait point d'obstacle[303].

[Note 301: HELFERT, 84, 85.]

[Note 302: _Mémoires de Marbot_, t. II, 308-309.]

[Note 303: _Mémoires de Metternich_, I, 95. Cf. les _Souvenirs du
baron de Barante_, I, 312.]

Avant même de recevoir cette invite, madame de Metternich avait transmis
à Vienne les paroles de Joséphine, d'Eugène et d'Hortense;
Schwartzenberg avait fait de même pour les insinuations de Laborde.
D'ailleurs, la cour d'Autriche, toujours experte en fait de diplomatie
matrimoniale, n'avait pas attendu de connaître ces incidents pour
prévoir l'hypothèse d'une demande et se mettre en mesure d'y faire face:
dès le début de janvier, Schwartzenberg avait reçu de Metternich des
instructions l'invitant, pour le cas où l'empereur des Français
songerait à l'archiduchesse Louise, «loin de rejeter cette idée, à la
suivre, à ne point se refuser aux ouvertures qui pourraient lui être
faites[304]». Metternich posait bien certaines réserves, mais de pure
forme et destinées simplement à sauvegarder la dignité de sa cour; en
réalité, un scrupule de conscience arrêtait seul l'empereur François:
c'était la crainte que le lien religieux entre Napoléon et Joséphine
n'eût point été dissous; or, la décision rendue par l'officialité de
Paris venait de lever cet obstacle. Dans ces conditions, Schwartzenberg
se crut autorisé à se montrer plus affirmatif avec Laborde; vers le 15
janvier, en se référant tant à ses paroles qu'à de nouvelles assurances
venues directement de Vienne, Napoléon acquit la certitude à peu près
absolue que l'Autriche n'attendait qu'un signal pour prononcer son
adhésion et faire éclater ses sentiments.

[Note 304: METTERNICH, II, 313.]

Cette facilité charma l'Empereur; elle dépassait ses prévisions et
répondait vraisemblablement à ses désirs présents. Il est certain que
les plaintes réitérées d'Alexandre, dont il s'était senti importuné et
blessé, lui avaient rendu moins cher le parti auquel il s'était livré
tout d'abord: nous avons vu renaître et croître en lui un mécontentement
contre la Russie, fait de successives impatiences. De plus, dès qu'il
avait conçu quelque espoir d'être agréé à Vienne, ne s'était-il point
laissé attirer de ce côté par une secrète et orgueilleuse prédilection?
Il était allé à la Russie très délibérément, par raison, un peu par
nécessité, par désir de rester dans le système auquel il s'était attaché
et d'imprimer à sa politique un caractère de stabilité, plutôt que par
un entraînement bien vif vers une alliance qui l'avait plusieurs fois
déçu; à présent, l'Autriche n'était-elle point son inclination? Napoléon
n'était nullement insensible au prestige d'un grand nom. Par une
complexité de sa nature, la violence avec laquelle il s'était naguère
acharné sur l'Autriche était faite d'instincts révolutionnaires,
d'emportement contre la maison qui personnifiait le mieux le droit
ancien, mais aussi de quelque regret, de quelque dépit peut-être, de se
voir repoussé et méconnu par elle: il avait juré sa perte à maintes
reprises, parce qu'il désespérait de gagner son amitié et de s'en orner;
il l'avait furieusement haïe et parfois cherchée. Aujourd'hui, en se
révélant possible, aisément et promptement réalisable, le mariage
autrichien lui découvrait des horizons éblouissants et profonds. Cette
union ajouterait à son front tant de fois couronné par la victoire la
seule auréole qui lui manquât; elle lui ferait des aïeux, vieillirait
d'un seul coup sa jeune dynastie, l'égalerait aux Bourbons; elle le
relierait à tous ses prédécesseurs dans le gouvernement de la
chrétienté, et même, par ces Césars germaniques qui avaient reçu jadis
le dépôt de l'Empire, le rattacherait à l'antique Rome, source à ses
yeux de toute majesté et de toute splendeur. Puis, quelle tentation pour
son génie réparateur que d'effacer les plus odieux souvenirs de la
Révolution dans l'éclat même d'une dernière victoire sur les passions et
les préjugés d'autrefois, de réaliser ainsi plus complètement la fusion
entre les éléments divers dont il voulait composer sa France, de
réconcilier le passé et le présent pour fonder l'avenir!

À mesure que ces pensers ambitieux et grandioses commençaient
d'assaillir son esprit, d'envahir son imagination, les inconvénients de
l'autre parti, méconnus volontairement au début, se découvraient mieux à
ses yeux. Plus l'Autriche lui témoignait d'empressement, plus l'âge de
la princesse russe et aussi la différence de culte, à laquelle il
n'avait pas cru devoir s'arrêter tout d'abord, lui semblaient prêter
matière à de sérieuses objections. Faut-il supposer toutefois que, dès
le milieu de janvier, un revirement total s'était produit au fond de
lui? Regretta-t-il alors de s'être engagé précipitamment avec la Russie?
En vint-il à désirer que cette dernière lui fournît un motif ou un
prétexte pour se reprendre? Il est permis de le croire, sans qu'il soit
possible de l'affirmer. Aussi bien, en admettant qu'il y ait eu alors
interversion dans l'ordre des préférences intimes, elle ne changea rien
aux résolutions prises. Durant toute cette période où Napoléon est sans
nouvelles de la négociation entamée près du Tsar, où l'acceptation de ce
prince peut arriver d'une heure à l'autre, il se considère comme lié par
les pleins pouvoirs donnés à Caulaincourt et évite scrupuleusement toute
avance compromettante à l'Autriche, tout recul vis-à-vis de la Russie.

Bien plus, à recueillir certaines paroles qui lui échappent, on est
fondé à croire que le mariage russe lui apparaît, malgré tout, comme
l'expectative, sinon la plus souhaitable, au moins la plus probable.
C'est la grande-duchesse qu'il considère encore comme son épouse
désignée, sur laquelle il voudrait des détails, des renseignements;
c'est elle qu'il cherche à se figurer. Un soir, aux Tuileries, pendant
une réception, il demande à Savary de faire appel à ses souvenirs de
Pétersbourg et de lui montrer, parmi les dames présentes, celle qui
ressemble le plus à Anne Pavlovna[305]. Ceci ne l'empêche point
d'accueillir madame de Metternich, régulièrement invitée au château,
avec beaucoup d'affabilité; il l'invite à sa table de jeu, la
complimente sur sa toilette, lui accorde ces menues faveurs qui font
sensation dans une cour, car il est utile de tenir l'Autriche en haleine
et de prolonger son zèle[306]. Cependant, tout se borne en public à des
politesses sans conséquence; en particulier, les insinuations continuent
sans s'accentuer. Il semble même que les Beauharnais aient été mis en
garde contre un excès de zèle et prévenus de ne point trop s'aventurer.
La reine Hortense avait assigné à madame de Metternich un nouveau
rendez-vous; au jour dit, la Reine se trouva indisposée et la visiteuse
ne fut point reçue. De son côté, Schwartzenberg ne voit venir aucun
encouragement officiel; malgré les fréquentes apparitions de Laborde, il
persiste dans son incrédulité, considère toujours le mariage russe
«comme plus que vraisemblable[307]». Satisfait de l'allure prise par la
négociation avec l'Autriche, Napoléon ne la laisse pas franchir
certaines limites; il la tient sur place et lui fait marquer le pas,
pour ainsi dire, car un mot d'Alexandre peut, à tout moment, le mettre
en devoir de la rompre.

[Note 305: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 269.]

[Note 306: _Mémoires de Metternich_, II, 315-316.]

[Note 307: HELFERT, 86.]

En somme, la Russie tenait toujours son sort entre ses mains, et si,
dans le délai imparti par l'Empereur, on eût appris qu'au retour de
Moscou l'accord s'était formé entre le Tsar et notre ambassadeur, qu'il
y avait eu échange d'engagements, rien n'autorise à penser que Napoléon
eût retiré la parole donnée en son nom. Les jours cependant, les
semaines s'écoulaient sans qu'aucun courrier fût signalé de Russie, et
ce silence faisait avec la bonne grâce de l'Autriche un contraste
déplaisant. Le terme fatal, la fin de janvier, approchait rapidement, et
la réponse attendue ne s'annonçait pas encore, retardant sur des
prévisions établies avec un soin méthodique[308]. Enfin, le 26 janvier
au soir, cette réponse arrive, sous forme de deux longues dépêches
adressées au ministre par l'ambassadeur, chiffrées de sa main et
recommandées par mention spéciale comme «n'étant point dans le cas
d'être confiées aux bureaux». Devant ce texte énigmatique, M. de
Champagny dut éprouver une vive et anxieuse émotion: sous ces lignes de
chiffres qu'il passerait la nuit à interroger, «tant que ses yeux ne lui
refuseraient pas leur service[309]», allait-il découvrir la réponse par
_oui_ ou par _non_ qu'il fallait à l'Empereur, le mot décisif d'où
sortirait le dénouement de la crise?

[Note 308: L'Empereur avait «ses almanachs», où il inscrivait,
d'après le jour des envois en Russie et le calcul des distances, la date
probable des retours. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 309: Billet de Champagny à l'Empereur. Archives nationales, AF,
IV, 1699.]



III

Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt
pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle
qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui
devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première
aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec
Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot
pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un
et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et
l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne
perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et,
puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les
concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit
articles fut présenté au duc de Vicence.

Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution
n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop
forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une
forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée
dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas
seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette
restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui
dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il
décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à
lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne
ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue
et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En
dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait
pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti
contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au
tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle
voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il
s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer
rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le
crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée
étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en
premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient
«que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour
toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie
de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet
de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de
Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à
l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties
du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes
entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait
l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait
l'observation[310].

[Note 310: Voy. le texte du traité dans la _Correspondance de
Napoléon_, XX, p. 171 et 172 en note.]

Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune
limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui
donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses
accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et
Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt
définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre
Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français.
Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au
plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait
d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son
accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et
témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément
touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps
législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à
l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses
plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à
Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à
l'Empereur combien je lui suis attaché[311].»

[Note 311: Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.]

C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà
mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié
si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur
s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et
minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux
sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement
satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche
à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au
physique et au moral:

«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que
mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que
demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus
précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont
à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa
poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de
beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable,
et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est
calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle
diffère entièrement sous ce rapport de sa sœur, qui passait pour
impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien
élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse
nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le
sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus
précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la
nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de
leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution,
les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la
grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses
frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes.
On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante
ans, un moule à enfants[312].»

[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du
chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont
tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier
1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]

Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était
cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement
dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table,
l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme
d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son
voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des
habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému
jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues
s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le
recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il,
étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses
travaux[313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver
les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait
contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait,
fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains
personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les
confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour
l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à
cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur
française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on,
est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et
factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera
dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa
fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que
deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses
ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie,
peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier,
qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la
Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour
cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?...
Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que
ces raisonnements ne m'ébranlent pas[314].» Ces dernières paroles
étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage
auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de
ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins
partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque
l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si
déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure
et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur[315].»

[Note 313: Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807.
Nouvelles et _On dit_ de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur,
dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp
seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval;
l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé
de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne
voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous
avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous
blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on
s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a
su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 314: Rapport n° 66 de Caulaincourt.]

[Note 315: _Id._]

Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée
d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur
le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que
Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir[316]», Caulaincourt ne
balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le
fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule
instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa
Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours,
si elle serait en disposition d'accorder sa sœur, au cas où une demande
viendrait des Tuileries.

[Note 316: _Id._]

La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa
bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà
mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le
dis franchement, dans mon opinion, ma sœur ne peut mieux faire. Mais
vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que
la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière
disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas
toujours d'accord avec mes vœux ni avec la politique, pas même avec la
raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir
de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai
et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me
laisser dix jours au moins.»

Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le
chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant
que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans
la confidence et se montrait contraire à nos vœux. Roumiantsof développa
sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un
mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez
l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré
l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.»
D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la
France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien
nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des
ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait
faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux
vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la
situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette
princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt
évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur
une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire
dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et
constamment en cause.

Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût
allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il
témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale
de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait
une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en
soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et
à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa
chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit
l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre:
«Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse
Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable
pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son
projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui
pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une
belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son
intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte
de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient
pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se
perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées,
qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours.

Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il
venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre,
dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet
aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une
question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par
ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près,
Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux,
serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de
plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et
mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques
inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez
fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.»

Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5
janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui
en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal
accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une
résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de
semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand
point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit
à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul
de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit
quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le
jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci
s'abritait derrière sa fille.

À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer
favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait
autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et
altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une
volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où
elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver,
elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains
et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des
hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour
aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que
la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus
Russe que sa famille[317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait
ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux
heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre
pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient
tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait
prédestiner au trône.

[Note 317: Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de
Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À
cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était
réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807,
lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique
l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un cœur
ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les
événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés
de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru,
mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être
la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la
France[318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que
la réponse de Tver ne fût bonne, que sa sœur ne s'unît à lui pour
entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché
le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion:
demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était
loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur.

[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice
n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour
elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être
très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en
viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point,
recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours.
À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa
mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la
souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa
fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de
l'ambassadeur[319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies
précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin
de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se
gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de
Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du
mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent
amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait
presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et
exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que
Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun
cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent
être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait
recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de
sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la
discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je
ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon
comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne
peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.»
Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions
à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure
succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu
rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on
demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre
avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur
Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.»

[Note 319: Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance
secrète.]

Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de
faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu
d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne
s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais,
écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité
comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus
que de la confiance, même de l'amitié[320].» En politique, l'un et
l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses
entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout
accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère
les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit
d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son
pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que
cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire[321]. À
l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie
offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois
conquise à la pointe de l'épée.

[Note 320: Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des
affaires étrangères, Russie, 150.]

[Note 321: Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la
correspondance ordinaire.]

Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon
espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si
passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui,
l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à
Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre
faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à
présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez
longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se
rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était
interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule
d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en
scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de
fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à
la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports
relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques
lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse,
il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait
en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai
lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne
tient qu'aux causes que l'on indique[322].»

[Note 322: Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]



CHAPITRE VII

LE MARIAGE AUTRICHIEN


I. DERNIÈRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les
premières réponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pensée
dominante.--Il soupçonne que la Russie prépare un refus et se met
lui-même en mesure d'opérer son évolution vers l'Autriche.--Premier
conseil tenu aux Tuileries.--Caractère imposant de cette réunion.--But
de l'Empereur en provoquant une délibération solennelle.--Comment il
pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur
l'opinion émise par divers membres du conseil: discordance dans les
témoignages des contemporains.--Passions d'ordre intérieur; la droite et
la gauche du conseil.--Les révolutionnaires et la Russie.--Harangue de
Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophétique de
Cambacérès.--Eugène, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans
quelle mesure l'Empereur se mêle à la discussion.--Il lève la séance et
laisse le débat sans conclusion.--La controverse se transporte et se
poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les
Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation
mondaine des deux ambassades.--Mémoire de Pellenc.--Renseignements sur
Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napoléon
cherche à provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse,
mais réserve sa décision jusqu'à ce qu'il ait reçu des renseignements
plus probants sur les dispositions de la Russie.

II. LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de
Vicence.--État de la négociation au 20 janvier.--Pourparlers avec
l'Impératrice mère: objections intimes et étranges.--Alexandre affecte
de s'irriter contre sa mère.--Portrait qu'il trace de Napoléon.--Les
échos de Pétersbourg et de Gatchina.--L'Impératrice paraît disposée à
consentir, sans s'y résoudre encore.--Prolongation des
délais.--Déchiffrement des deux dépêches dans la nuit du 5 au 6
février.--Au vu de ces pièces, Napoléon se sent confirmé dans son
jugement sur les intentions évasives de la Russie et décide de conclure
avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journées des 6 et 7 février;
emploi des différentes heures.--L'après-midi du 6; Eugène emporte le
consentement de Schwartzenberg.--Joie exubérante de Napoléon.--Conseil
nocturne.--Délibération fictive.--La nouvelle se répand.--Napoléon après
le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son désir d'éviter une
rupture politique avec la Russie; sa manière de prendre congé.--La
matinée du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine à la porte du
ministre des relations extérieures.--Napoléon prend instantanément
toutes ses mesures pour régler la remise, le voyage et le mariage de
l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix à la Russie.--Langage
prescrit à Caulaincourt; mécontentement intime contre l'empereur
Alexandre.--Motif déterminant du mariage autrichien.

III. LE REFUS DE LA RUSSIE.--Suite et fin de la négociation.--Jeu souple
et fuyant d'Alexandre.--Il promet une réponse définitive de sa
mère.--L'Impératrice exprime un refus sous forme d'ajournement à deux
ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir
l'Impératrice sur sa détermination.--Scènes vives et
curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre
ambassadeur.--Napoléon et Alexandre se trouvent s'être donné
respectivement congé à deux jours d'intervalle.--Parti
forcé.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince
Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mère.--Véritables
causes du refus de la Russie.

IV. LE REJET DE LA CONVENTION.--Alexandre eût-il consenti au mariage si
Napoléon avait ratifié la convention contre la Pologne?--Calcul probable
du Tsar.--Pourquoi Napoléon a réservé sa signature.--Sa révolte contre
l'article premier.--Le 6 février, il se décide définitivement à ne point
ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et à en envoyer une
autre toute ratifiée.--Comment il veut que le texte nouveau soit
formulé.--Les décorations polonaises.--Post-scriptum
significatif.--Assurances hyperboliques et torts réciproques.--Les
journées des 6 et 7 février 1810 dans leurs rapports avec
l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent
rénové l'entente; l'échec simultané de l'un et l'autre projet détermine
une rupture morale entre les deux Empereurs et prépare inévitablement
leur brouille.



I

DERNIÈRE ATTENTE

À la lecture des dépêches de Russie, Napoléon éprouva une impression
toute contraire à celle de son ambassadeur. Dans chaque circonstance,
Caulaincourt aimait à présupposer la bonne foi d'Alexandre; cette
confiance répondait à son noble caractère, satisfaisait son cœur; pour
le ramener à un jugement moins favorable sur le monarque qui l'honorait
de ses bontés, il était nécessaire de placer sous ses yeux des
témoignages clairs et probants. Napoléon partait d'un point de vue
différent. Depuis qu'il avait surpris Alexandre, durant la dernière
campagne, en flagrant délit de déloyauté, il suspectait toutes ses
intentions et, derrière chacun de ses actes, chacune de ses paroles,
cherchait l'arrière-pensée. «Je connais les Grecs[323]», dira-t-il
bientôt, par une comparaison peu flatteuse entre le jeune empereur et
les princes du Bas-Empire; mais lui-même ne se privait jamais d'opposer
à la duplicité de son allié la finesse aiguë qu'il tenait de la patrie
de ses ancêtres. À considérer cet effort mutuel pour se pénétrer et se
déjouer, voilé sous les dehors de l'amitié la plus expansive, il semble
assister au duel de deux races également maîtresses dans l'art de la
dissimulation et de la ruse: c'est la lutte d'un Italien contre un Grec.
Dans le cas présent, lisant à travers les faits, retenant, comparant,
groupant les circonstances rapportées par son ambassadeur, remarquant
l'affectation du Tsar à se réfugier derrière sa mère, à faire intervenir
son ministre, sa sœur, Napoléon en conclut qu'Alexandre organisait une
mise en scène habile pour éluder la demande sans la décliner
ouvertement. La cour de Russie se ménageait, pensa-t-il, des prétextes
pour l'éconduire, et il trouva--ce fut sa propre expression--que le jeu
n'était pas mal imaginé «_pour filer un refus_[324]». C'est cette
pensée, insupportable pour son orgueil, qui prend désormais possession
de son esprit: elle va inspirer et régler sa conduite.

[Note 323: _Documents inédits_.]

[Note 324: ERNOUF, 271.]

Si la Russie se dérobait définitivement, elle le mettrait dans la
nécessité de recourir au parti vers lequel un revirement spontané
l'attirait déjà, d'aller à cette Autriche qui venait d'elle-même à la
rencontre de ses vœux. Mais attendra-t-il, pour exécuter ce changement
de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que
son échec à Pétersbourg soit certain et consommé? Au contraire, va-t-il
prendre les devants, ôter à la Russie la faculté de l'éconduire en se
retirant le premier? C'eût été mal le connaître que de le supposer
capable d'une marche moins altière. «Trop fier et trop fin, nous dit
Maret, pour laisser aller la scène jusqu'au bout[325]», il compte bien,
par une brusque conversion, échapper au coup désagréable dont il se sent
menacé et le laisser porter dans le vide.

[Note 325: _Id._]

L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la
prudence commande de ne rien précipiter. De simples indices, si
significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas à autoriser un jugement
ferme sur l'avenir de la négociation en Russie. Il n'est pas impossible,
après tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille
sincèrement et réussisse à triompher de sa mère. Se jeter ailleurs quand
Alexandre promet une réponse dans un délai fixé, quand le consentement
de la Russie peut arriver à toute heure, ce serait s'exposer à une
indignation justifiée, provoquer une scission violente dont Napoléon ne
veut à aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se
montre affamée de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en
suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses
préférences primitives, il sent qu'il s'est trop avancé pour se retirer
à la légère. Il patientera donc encore quelques jours, espérant être
promptement tiré de doute. Le duc de Vicence, avec le zèle qu'on lui
connaît, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les péripéties du
débat; suivant toute vraisemblance, il fournira à bref délai de
nouvelles indications, et l'envie de les posséder se trahit par la
manière dont l'Empereur lui fait accuser réception de son envoi: «On
désirerait, lui écrit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus
étendus; on espère les recevoir par votre premier courrier; ils sont
nécessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.»

C'est par ces seules paroles, si différentes de celles transmises six
semaines auparavant, que Napoléon répond aux pièces de tout ordre
expédiées par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du
courrier, la ratification du traité antipolonais, réserve sa signature,
et ne livrera qu'à bon escient cette suprême concession. Vis-à-vis de la
Russie, il s'en tient pour le moment à une observation méfiante et
arrête tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend
dès à présent ses mesures pour que l'évolution vers cette puissance, si
elle doit s'accomplir, paraisse s'opérer d'un mouvement naturel et aisé,
sans heurter ni déconcerter l'opinion. Il veut pressentir, préparer les
esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il
avait tranché naguère de sa volonté souveraine.

Il avait pris connaissance des dépêches le 27 janvier. Le 29, qui était
un dimanche, le bruit se répandit aux Tuileries, au sortir de la messe,
que l'Empereur tiendrait dans la journée un grand conseil privé, un
conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de délibérer
sur le choix de la future impératrice. Effectivement, on vit arriver au
château les rois et princes des deux familles, les grands officiers de
l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les présidents du Sénat et
du Corps législatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq à
trente, furent introduits dans la salle où l'acte de divorce avait été
rédigé quarante-trois jours auparavant.

Quand l'Empereur fit son entrée, annoncé par les huissiers et précédé de
ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires
convoqués s'assemblèrent autour de la table du conseil, dans un
religieux silence, il faut croire que rarement, à travers les
vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus
solennel. Songez qu'un homme s'est élevé plus puissant que ne le furent
César et Charlemagne, que cet homme est là, qu'il prépare une
détermination par laquelle il compte maîtriser l'avenir comme il a
dominé le présent, qu'en cet instant il rend la parole à la France, pour
ainsi dire, et l'appelle à le conseiller par la voix de ses plus
illustres représentants. Autour de lui, groupez ces personnages célèbres
à des titres divers, dont les uns personnifient l'héroïsme guerrier et
d'autres le génie des affaires, les rois par l'épée, les hommes d'État
possesseurs de la tradition, Murat et Eugène, Talleyrand et Fouché,
Berthier, Cambacérès, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par
l'origine, l'esprit, les passions, mais réunis par le maître commun qui
forme leur lien et associe leurs destinées. Évoquez-les tous avec leur
physionomie connue, avec leurs attitudes caractéristiques, avec ces
traits d'âme et de visage par lesquels ils sont entrés dans
l'imagination de la postérité; rehaussez cette scène par le ton de
gravité et de grandeur qui régnait alors dans toutes les opérations
d'État; encadrez-la dans la majesté des hauts appartements dorés, et
vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait échappé à une impression
inoubliable et profonde.

Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond même des
choses, demandons-nous à quel résultat pratique pouvait aboutir cette
délibération sans précédent. Son but annoncé était d'éclairer le choix
de l'Empereur, de contribuer à le former. Or, ce choix dépendait en
grande partie d'événements que Napoléon avait placés lui-même en dehors
de sa volonté. Par la manière dont la négociation avait été entamée à
Pétersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui à
l'heure présente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un
accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien
difficile à l'Empereur de reprendre une liberté dont il s'était lui-même
dessaisi; le mariage russe deviendrait nécessaire par cela seul qu'il
s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien
s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais
vouloir.

Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il
ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit
l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment à l'impatience
publique. Il sait que l'attente du grand événement tient tous les
esprits dans la fièvre; Paris est ému, nerveux, il compte les jours,
trouve le temps long, et s'étonne de n'être point fixé. Pour expliquer
ces retards, Napoléon feint d'éprouver quelque embarras, fondé sur le
nombre et la grandeur même des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne
pouvant encore présenter un dénouement, il se montre occupé à le
préparer, en s'entourant des avis les plus éclairés et les plus sûrs;
aussi habile à frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de
magiques réalités, il veut distraire, occuper l'attention des Français,
en leur donnant la représentation d'un grand débat.

Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une
partie de l'opinion, de vives appréhensions: l'Autriche est
essentiellement une puissance d'ancien régime; les Français craignent
que d'aller à elle, ce ne soit faire un pas en arrière, et toute
apparence de mouvement rétrograde alarme la nation, qui s'est attachée à
l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le régime nouveau solidifié,
glorifié, mis à l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napoléon sait
que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup désirent le choix
de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'élèvent avec autorité
pour répondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir
les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvénients du
parti primitivement annoncé. Le conseil se tiendra sans mystère, portes
ouvertes, et certaines des paroles prononcées, retentissant au dehors,
pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables.
Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place réservée tout
d'abord à la Russie, il ne plaît point à Napoléon que cette substitution
soit attribuée aux difficultés rencontrées à Pétersbourg: le public doit
l'attribuer à des raisons plus hautes, y voir un choix librement et
mûrement concerté, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant
par avance.

L'Empereur ouvrit la séance par quelques paroles pleines de superbe et
d'habileté. «Je puis épouser, dit-il en substance, une princesse de
Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines
d'Allemagne, ou bien une Française; il ne tient qu'à moi de désigner
celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer dans
Paris[326].» Il proclamait d'autant plus la liberté de son choix qu'il
la sentait en fait lui échapper. Il ajouta, en termes propres à flatter
l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Française serait l'union
selon son cœur, mais que de puissants intérêts pouvaient commander un
parti différent. Ensuite, le duc de Cadore reçut la parole pour faire
fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses
princesses que leur âge et leur rang mettaient en état d'être choisies,
cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Après
quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du
conseil à exprimer leur avis.

[Note 326: HELFERT, 87, d'après le rapport adressé par
Schwartzenberg à sa cour.]

Un récit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier à tous
les détails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose
minutieusement les discours[327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est
appuyé que sur un seul témoignage, celui de Cambacérès; d'autres ont été
produits depuis, assez différents, et ici s'accusent les difficultés
parfois insolubles de la tâche dévolue à l'historien. Voilà un fait qui
a frappé fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs
ont laissé des Mémoires et y ont retracé le tableau ou l'esquisse de la
scène[358]; pourtant, il n'est pas deux de ces récits faits après coup
qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil,
spécialement sur les avis exprimés. Si la date peut être fixée avec
certitude, d'après des indications purement documentaires[329], il n'en
est point de même de certains des suffrages recueillis: sur ce point,
les divergences sont plus aisées à expliquer qu'à concilier. Chez plus
d'un narrateur, le désir de grandir son rôle, de diminuer ou d'altérer
celui d'autrui, a pu contribuer à certaines défaillances de mémoire qu'a
facilitées d'ailleurs une circonstance particulière. Un second conseil
ayant été tenu sur le même objet peu de jours après, mais alors que la
situation se présentait différemment et que les opinions devaient s'en
ressentir, les auteurs de Mémoires ont tous, sans exception, confondu
leurs souvenirs et mêlé dans leur récit les deux réunions en une seule,
ne laissant aucun moyen de restituer à la première ce qui lui revient en
propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilité
de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut
exactement le sien, de rendre la teneur littérale et même le sens de
tous les discours, en un mot de dresser le procès-verbal de la séance.

[Note 327: THIERS, XI, 368 à 373, d'après les Mémoires inédits de
l'archichancelier.]

[Note 328: _Mémoires de Talleyrand_, II, 7 à 10. _Id. du comte
Mollien_, III, p. 117 et suivantes. _Notes du duc de Bassano_, dans
l'ouvrage du baron ERNOUF, p. 275 à 277. Cf. dans HELFERT le rapport
précédemment cité de Schwartzenberg à sa cour, écrit d'après les
renseignements qui furent fournis à l'ambassadeur par le duc de Bassano
après la séance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le
_Mémoire de Pellenc_ cité plus loin.]

[Note 329: Voy. sur ce point la note placée à l'_Appendice_, I,
lettre C.]

Au moins est-il permis, d'après certains traits qui se dégagent avec
certitude, de retracer la physionomie générale du débat, d'indiquer les
opinions émises, à défaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de
montrer comment le conflit s'entama et s'établit entre elles. L'idée
d'épouser une Française ne fut relevée par personne. Le parti saxon
rencontra quelques adhérents: s'il présentait vis-à-vis de la Russie
tous les inconvénients du mariage autrichien sans aucun de ses
avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait
séduire certains esprits moyens et timorés: il eût compromis l'Empereur,
il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrésorier Lebrun, il
rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment
que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une
discussion approfondie entre deux grands systèmes d'alliance qu'un débat
d'ordre intérieur, une reprise de l'éternelle lutte entre les passions
qui, depuis un siècle, ont troublé périodiquement et déchiré notre pays.
À l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et
une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France
qu'une inspiration de génie et une main de fer avaient violemment
rapprochées.

Par une rencontre singulière, l'autocratique Russie eut pour elle la
partie la plus avancée du conseil; sur son nom se rallièrent, en haine
de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des préjugés, des traditions
révolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion.
Avec sa fougue ordinaire, avec une éloquence éperonnée, il exécuta une
charge à fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre
de tous les lieux communs dont l'ignorance révolutionnaire a trop de
fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de
prêter main-forte à l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour
l'Autriche, il se jetait dans le camp opposé au nom des Bonapartes.
Puis, dans son rôle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que
personne éprouvé en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux
les plus fermes adversaires que les Français eussent rencontrés, ceux
dont il était le plus utile de conjurer l'hostilité et de se ménager
l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur
poids auprès de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du
Danube, en était resté au souvenir d'Eylau: Napoléon se rappelait
Essling. Ce qui créait la force de Murat et l'autorité de ses paroles,
c'était que derrière lui apparaissait un grand parti dans la nation,
tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux
privilèges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un
Concordat avec l'ancien régime.

L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus
nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque désirait,
par principe ou d'instinct, que l'Empereur répudiât autant que possible
l'héritage révolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie
légitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le
conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extérieur,
habilement présentés et, il faut le dire, très spécieux.

Le maintien de la paix continentale, la conquête de la paix maritime,
voilà quel était toujours le premier besoin et le désir de tous. Or, les
guerres déchaînées par la Révolution avaient eu pour trait distinctif,
sur le continent, un duel constamment repris entre la France et
l'Autriche: la réconciliation de ces deux adversaires semblait devoir
tarir la source d'où avait coulé tant de sang, supprimer la cause
principale des conflits, assurer la sécurité de nos frontières, fixer
définitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et théâtre
éternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de
l'Europe, n'était-ce point pourvoir au repos du monde?

Ces raisons d'intérêt présent pouvaient d'ailleurs se fortifier de
considérations permanentes, se rattacher à un système d'ensemble, à
toute une théorie politique, dont le passé avait dans une certaine
mesure démontré la valeur. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle,
à une époque où la France s'occupait moins à étendre ses frontières qu'à
assurer la paix autour d'elle et à tourner son activité vers les mers,
l'ancienne monarchie avait eu la sagesse de renoncer à une rivalité
surannée avec la maison d'Autriche; elle avait tendu la main à cette
ennemie de trois siècles et cherché dans un accord avec elle la garantie
de la stabilité européenne. Malheureuse à ses débuts, cette alliance
n'en avait pas moins procuré par la suite au continent vingt-cinq années
de paix et permis une revanche contre les Anglais. Combien ce précédent
n'acquérait-il point de force aujourd'hui que la France, engagée contre
les insulaires dans une lutte sans merci, avait dépassé sur terre ses
plus audacieuses espérances, atteint ou franchi partout ses limites
naturelles, et ne devait plus avoir d'autre ambition que de conserver et
d'affermir ses immenses domaines! Cette œuvre de maintien et de
préservation ne trouverait-elle point son auxiliaire désigné dans
l'Autriche, puissance rassise, dégoûtée des aventures, moins disposée à
conquérir qu'à garder? Parmi les conseillers de l'Empereur, les plus
politiques, ceux que leur nature d'esprit et leur carrière avaient le
mieux familiarisés avec la connaissance des rapports internationaux,
avec les lois de l'histoire, demeuraient fidèles à cette tradition de
l'alliance conservatrice que se sont transmise jusque dans le milieu de
notre siècle, par une filière ininterrompue, certains des plus sages et
des moins écoutés de nos hommes d'État. Adepte convaincu en principe de
cette politique, nous pensons qu'en 1810 le moment était passé de
l'embrasser fructueusement, en admettant que Napoléon eût pu jamais la
mettre en pratique; en 1810, l'Autriche ne s'offrait à nous que par
contrainte et des lèvres; elle avait trop souffert pour pardonner, et
ses pertes successives lui laissaient une invincible arrière-pensée
d'hostilité et de revanche. Il faut convenir néanmoins que la politique
de rapprochement avec cet empire, envisagée sous ses côtés les plus
élevés et d'un point de vue spéculatif, s'autorisait de sérieux
raisonnements et de mémorables exemples.

Pour développer dans toute son ampleur le système autrichien, nul n'eût
été plus qualifié que Talleyrand: il l'avait formulé à plusieurs
reprises comme sa doctrine de prédilection; disciple des ministres qui
firent l'alliance au dix-huitième siècle, il est devenu le maître de
ceux qui la souhaitèrent de nos jours: dans cette chaîne continue, c'est
l'anneau intermédiaire. Il ne paraît pas toutefois que Talleyrand, gêné
peut-être par ses relations clandestines avec la cour de Russie, ait
pris l'initiative de mettre en relief les avantages de l'autre parti;
s'il le soutint, ce qui n'est pas absolument établi[330], il le fit avec
des circonlocutions, des réticences, et dans cette lutte de paroles où
les opinions se donnaient librement carrière, se montra moins orateur
que diplomate. Ce fut le prince Eugène qui insista le premier en faveur
de l'Autriche, en termes convaincus et persuasifs. Après lui, le duc de
Bassano se fit l'avocat brillant de la même cause. Le ministre des
relations extérieures était acquis d'avance à cette opinion; le comte
Mollien s'y rallia: le cardinal grand aumônier et M. de Fontanes firent
valoir contre la Russie, avec une âpre amertume, des raisons de tout
ordre, mais surtout religieuses et confessionnelles[331].

[Note 330: Voy. pour l'affirmative les _Mémoires de Talleyrand,
Thiers_, et, en sens diamétralement contraire, les notes de Maret.]

[Note 331: Suivant Thiers, le prince de Neufchâtel se prononça aussi
pour l'archiduchesse. Fouché, ministre de la police, opina discrètement
dans le même sens, d'après Maret; d'après Talleyrand, il fit chorus avec
le roi de Naples. Aucun récit ne mentionne l'avis des autres ministres,
sauf une sortie véhémente du comte de Cessac contre la maison
d'Autriche.]

En somme, sans qu'une majorité décisive se dessinât, d'importants
suffrages s'étaient donnés à l'Autriche. Il est vrai que cet avantage
pouvait être contre-balancé par un avis de haute portée: la voix de
l'archichancelier Cambacérès s'éleva, comme celle même de la prudence,
pour réclamer en faveur de la Russie. Cambacérès avait prévu que la
puissance non élue deviendrait nécessairement ennemie. S'inspirant de
cette donnée, il essaya de démontrer discrètement que le grand danger de
l'avenir n'était point dans une reprise d'hostilités avec l'Autriche
vaincue d'avance, mais dans une guerre au Nord, dans une rupture avec
l'empire dont la force de résistance et les ressources demeuraient une
redoutable inconnue, et ce grave avertissement, s'il ne parut pas
impressionner immédiatement les assistants, semble à distance dominer le
débat et définir la situation[332].

[Note 332: Sur l'avis de Cambacérès et la manière dont il l'exprima,
voyez la conversation qu'il eut avec M. Pasquier, citée par le comte
d'Haussonville dans son grand ouvrage: _L'Église romaine et le premier
Empire_, t. III, 205.]

L'Empereur écoutait tout, impassible, majestueux, évitant le plus
possible de donner des signes d'acquiescement ou d'improbation; il
laissait la discussion se prolonger, s'échauffer, mais ne lui permettait
point de dépasser certaines limites et savait au besoin, par un mot, par
une phrase qui portait, la diriger et la contenir. Il n'entendait point
que la balance de l'opinion penchât trop ouvertement d'un côté, car il
ignorait encore vers lequel les circonstances le forceraient d'incliner.
Dès qu'il voyait se produire un argument de nature à jeter sur l'un des
deux partis une défaveur trop marquée, un discrédit irrémédiable, il ne
manquait point de l'arrêter au passage et de l'anéantir. Lacuée, comte
de Cessac, ministre de l'administration de la guerre, parlait vivement
et s'acharnait contre l'Autriche: il rappelait les désastres
ininterrompus de cet empire, le recul continu de ses frontières, et
s'animant: «L'Autriche, dit-il, n'est plus une grande
puissance.»--«L'Autriche n'est plus une grande puissance, interrompit
l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram[333].»
Et tout de suite la solidité et l'élan des troupes ennemies dans cette
journée, leur ténacité stoïque, leurs charges fougueuses, le succès un
instant compromis, lui reviennent à la mémoire et se dessinent devant
ses yeux en traits saisissants: il n'admet point, s'il désigne
l'Autriche, qu'on puisse le considérer comme s'alliant à une monarchie
déchue.

[Note 333: _Mémoires du comte Beugnot_, II. 359. Cf. HELFERT, 87.]

Pareillement, il ne veut pas que la Russie, qu'il lui faudra peut-être
choisir, devienne l'objet d'une condamnation définitive. Le cardinal
Fesch avait prononcé un mot grave: faisant allusion à la différence de
culte qui séparerait de la France une impératrice schismatique, admise à
pratiquer publiquement ses rites, et qui l'isolerait au milieu de son
peuple, il avait dit: «Un tel mariage ne serait point dans nos mœurs.»
Cette phrase avait paru faire impression. Cependant, comme Napoléon
avait pris à Pétersbourg l'engagement d'accéder à toutes les exigences
possibles en matière religieuse, il était indispensable de réserver le
cas prévu et de le présenter sous une forme acceptable. L'Empereur se
tira d'embarras par une affirmation qu'il savait contraire à la vérité
et par une digression historique. Il avait tout lieu d'espérer, dit-il,
vu ses excellents rapports avec l'empereur Alexandre, que la Russie ne
poserait aucune condition, mais c'était lui-même qui désapprouverait et
ne saurait admettre un changement de religion. Les abjurations n'étaient
point de son goût, et il cita à ce propos, pour le blâmer, l'exemple de
Henri IV. Il admirait ce grand prince, disait-il, mais il n'avait jamais
pu lui pardonner d'avoir renié sa foi au prix d'une couronne; c'était, à
ses yeux, la seule tache sur une glorieuse mémoire[334]. Au reste, il
pèserait avec soin et tiendrait en grande considération les avis
exprimés. À la fin, pareil au juge qui, la cause entendue, se retire
pour délibérer avec lui-même, préparer et mûrir sa sentence, il leva la
séance, remercia et congédia le conseil, sans le départager. Il était
parvenu à son but: il avait laissé se développer des arguments sérieux
en faveur de l'Autriche, sans exclure la possibilité de l'autre mariage,
pour le cas où l'Impératrice mère finirait par consentir.

[Note 334: Helfert, 87.]

Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se répandit instantanément, le
secret n'ayant point été recommandé. Le surlendemain, à un dîner chez le
roi de Bavière, arrivé depuis un mois à Paris, ce monarque félicitait le
duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre à
procurer la tranquillité de l'Allemagne[335]. En même temps, dans les
cercles les plus divers, on citait «les personnes appelées au conseil,
les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du
roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majesté
sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu
M. de Fontanes[336]». Les prévisions, les commentaires, les controverses
allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se
continuait dans toutes les sociétés qui tenaient de près ou de loin au
gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits où
elle s'était depuis longtemps établie, dans ceux où s'assemblait la
foule, où se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les
plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons
de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un
bourdonnement de voix confuses et discordantes.

[Note 335: Id., 88.]

[Note 336: _Mémoire de Pellenc_.]

Dans la masse du public, les sentiments restaient partagés: la Russie
conservait ses défenseurs, qui lui demeuraient fidèles moins encore par
sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche[337]. Au contraire,
dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorité inclinait
assez nettement en faveur de l'archiduchesse.

[Note 337: Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives
nationales, AF, IV, 1508.]

Un parti, il est vrai, maintenait opiniâtrement ses objections: c'était
celui des hommes compromis dans les pires excès de la Révolution; on le
stigmatisait par le nom même qu'on lui infligeait: on l'appelait «le
parti de ceux qui ont voté la mort[338]». À l'autre extrême de
l'opinion, dans le «faubourg Saint-Germain» pur et sans mélange, chez
les royalistes qui s'honoraient d'une fidélité intransigeante au passé,
chacun s'indignait à l'idée d'un mariage qui effacerait sur le front de
Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la
profanation sacrilège d'un grand et douloureux souvenir.

[Note 338: Lettre publiée par HELFERT, 354-358. Cette lettre très
confidentielle, adressée à Metternich et signée seulement Dj, est
attribuée par l'auteur autrichien à Laborde: elle doit l'être suivant
nous au duc de Dalberg.]

En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la
plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Révolution, ceux que l'on
nommait les _Jacobins raisonnables_ ou, par l'évocation d'un vieux mot,
les _Constitutionnels_, témoignaient pour la maison de Habsbourg d'un
zèle qui devait paraître en eux un signe irrécusable de repentir. Le
parti royaliste avait aussi, en très grand nombre, ses constitutionnels.
Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite
une respectueuse déférence, composaient avec le présent, reconnaissaient
dans Napoléon une incarnation nouvelle et puissante du principe
monarchique, s'accommodaient de son régime, acceptaient de bonne grâce
des fonctions d'État ou des charges de cour, et ces conversions se
multipliaient d'année en année. Entrant dans le gouvernement, les
nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part
d'influence et s'essayaient à orienter la marche de l'État dans une
direction conforme à leurs idées. Le mariage autrichien répondrait à
leurs principes et même rassurerait leur conscience; ils se sentiraient
plus à l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le
petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des ralliés, qui prenait à la
cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids décisif en
faveur de la solution autrichienne.

Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons
directes, des raisons ou des préjugés. À Paris, l'Autriche était de
meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus
dignement que leurs collègues du Nord; on les voyait davantage; ils
semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient à Paris leur amusement,
sans se montrer très difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutôt
qu'ils ne s'occupaient à garder un rang conforme à la majesté de leur
cour: à part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait
par son luxe tapageur plutôt que par sa tenue[339]. Le prince Kourakine,
malgré le faste qu'il déployait, malgré ses réceptions «aussi splendides
qu'ennuyeuses[340]», n'avait point réussi à faire de sa maison un centre
d'élégance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules
étaient sujet de raillerie, il passait pour «le meilleur des hommes,
mais le plus insignifiant des ambassadeurs[341]». Quelle différence avec
ce brillant comte de Metternich qui avait laissé à Paris les plus
aimables souvenirs, qui s'y était fait, durant sa mission, des relations
utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherché dans le
meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne société
française, à demi groupée autour du trône impérial, se sentait en
affinité particulière de goûts et d'éducation avec cette aristocratie
viennoise qui figurait à Paris, non seulement par ses représentants
attitrés, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle
était apparentée. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au
moral comme au physique, par ses goûts, ses mœurs, et l'union avec une
princesse de Moscou fût demeurée aux yeux du monde, en dépit de tout, un
mariage exotique.

[Note 339: Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale», AF,
IV, 1508.]

[Note 340: VASSILTCHIKOF, IV, 385.]

[Note 341: _Documents inédits_.]

Cette manière de penser trouva même son expression par écrit, elle
suggéra des observations, des mémoires qui furent adressés en haut lieu;
elle s'y montre appuyée de toutes les raisons d'État déduites dans le
sein du conseil. Pour rédiger ces pièces, il fut fait appel à des
écrivains spéciaux, en quête de consultations politiques à donner, à
certains survivants des anciennes controverses. Le mémoire le plus
intéressant fut composé par l'ex-émigré Pellenc. Secrétaire de Mirabeau
au début de la Révolution, Pellenc s'était ensuite réfugié en Autriche,
d'où il était revenu récemment à Paris. De tout temps, il avait
travaillé dans les dessous de la politique et côtoyé le monde: son
mémoire se présente comme l'écho de ce qui s'y disait en 1810 sur le
compte respectif de la Russie et de l'Autriche.

Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une
interprétation extensive et un sens très large: «Ce mariage, dit-il en
parlant du projet russe, ne serait pas dans nos mœurs. Une partie de
l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme
une puissance asiatique. La différence de religion donnerait aussi
quelque embarras; il y a sans doute une église grecque à Paris, mais
l'Empereur lui-même a dit, dans une occasion, que le chef de l'État en
France devait être de la religion catholique. En examinant ce sujet sous
le rapport de l'opinion publique, on est porté à croire que le choix
d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation,
dont la cour seule a de l'éclat, n'est pas encore au nombre des États
civilisés; le trône y est exposé aux plus sanglantes révolutions, on
n'estime pas en France le caractère russe, tout à la fois remuant,
audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inondé de ces
demi-barbares qui, malgré leurs richesses, n'ont aucun point de contact
avec nos goûts, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'aménité
de nos mœurs.

«La politique, en examinant le même sujet, trouverait des inconvénients
d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de côté les
circonstances présentes, nous est assez inutile. Quel parti la France
pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-siècle
pour conquérir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas même compter
sur la durée de cette alliance; c'est plutôt avec l'Angleterre qu'avec
nous que la situation géographique de la Russie, ses productions et ses
besoins, lui font une nécessité de s'unir; aussi nos partisans dans cet
empire se bornent à l'empereur Alexandre et à son premier ministre, dont
la bonne foi même est assez douteuse, et la nation entière est notre
ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de
projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir
l'agrandissement du duché de Varsovie et le reculement de la Russie en
Asie; sans compter même l'inconvénient d'épouser une princesse dont on
peut apprendre à chaque instant que le frère vient d'être détrôné...»

--«Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mémoire après
ces considérations haineuses, conviendrait mieux que celui-là sous une
foule de rapports.» Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle
chérit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est
ce sentiment qui la pousse à désirer le mariage autrichien. Ici,
l'auteur s'élève à des considérations pathétiques sur le vœu de
l'opinion bien pensante. «Sa qualité de petite-nièce de la dernière
reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain
avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne
voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la
Providence, et, d'après cette manière de voir, la place que prendrait
cette princesse sur un trône où sa tante fit naufrage, paraîtrait une de
ces compensations que le Ciel prépare dans ses décrets, quand il lui
plaît de réconcilier les époques de sa sévérité avec celles de sa
bienveillance.»

Finalement, en même temps que l'auteur expose tous les motifs politiques
qui militent en faveur de l'Autriche, il met à profit son long séjour à
Vienne pour donner sur la personne même de l'archiduchesse quelques
renseignements précis, les premiers peut-être qui parvinrent à
l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatté, il insiste sur
un point qui doit plaire à Napoléon, à savoir que la jeune princesse,
ayant reçu de la nature une constitution robuste, un physique plutôt
agréable et un esprit moyen, peu développé par une éducation imparfaite,
est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donnée, de
se laisser façonner par une direction intelligente.

«Les qualités personnelles de la princesse Louise, dit-il,
auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majesté? Voilà le seul point
véritablement important. Cette archiduchesse était encore, il y a huit
mois, très mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des
femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernière reine de France
grandit fort tard et grossit beaucoup après son mariage. Elle a, dans un
degré remarquable, l'éclat du teint allemand. Ses traits sont réguliers,
son visage est ovale, ses cheveux entre le châtain clair et le blond,
ses yeux bleus et très beaux, et son regard encore plus beau que ses
yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs très vives, mais d'un
incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un défaut qu'avait eu la
reine de France dans sa jeunesse. Ses épaules sont peu effacées et
semblent annoncer une constitution forte; elle marche très bien; elle a
cependant plus de noblesse que de grâce et s'habille sans goût. On n'a
guère parlé de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que
son éducation, dont sa mère se mêlait beaucoup trop, a été mal faite...
Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort
au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est
d'être d'une famille où la fécondité est presque certaine. On l'a
souvent comparée avec l'impératrice actuelle d'Autriche, et généralement
elle plaisait davantage sous le rapport de la beauté[342].»

[Note 342: Archives nationales, AF, IV, 1675.]

Le mémoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouvé parmi les papiers
de la secrétairerie d'État, où se centralisaient toutes les pièces
transmises à l'Empereur ou émanées de lui-même. Adressé probablement au
duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de
Sa Majesté. Napoléon ne désapprouvait point ces conseils
respectueusement donnés; il laissait écrire, comme il avait laissé
parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les
esprits un mouvement auquel il avait en quelque manière donné
l'impulsion. Toutefois, ce n'était point assez pour lui que de connaître
l'opinion des hautes classes. Il tient à savoir si dans un milieu moins
relevé, mais non moins digne d'attention, les répugnances et les
préventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intérêts
matériels, connaître ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes
d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du
Trésor public de procéder discrètement à cette enquête[343]. Lui-même
met la question à l'ordre du jour de tous les entretiens. En décembre,
il n'a consulté personne pour se décider en faveur de la Russie;
aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels
il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables à l'Autriche,
mais évite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot
prématuré, de dévoiler un avenir que les circonstances laissent
incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle
d'un arbitre souverain, maître absolu de ses décisions, mais désireux de
ne statuer qu'après avoir recueilli tous les éléments qui peuvent
éclairer et former son jugement. En fait, il délibère moins qu'il
n'attend; les yeux fixés sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau
courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou démentir ses soupçons,
que la Russie ait laissé plus clairement lire dans son jeu et se soit
mieux fait connaître.

[Note 343: _Mémoires de Mollien_, III, 122-123.]



II

LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810

Le 5 février, à cinq heures du soir, un second courrier du duc de
Vicence entrait à l'hôtel des relations extérieures; il apportait, comme
le premier, deux dépêches chiffrées, datées des 15 et 21 janvier, plus
un billet en clair. Ayant jeté les yeux sur ce dernier, M. de Champagny
comprit immédiatement que rien n'était terminé à Pétersbourg:
l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire
son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait été mise à
plus longue épreuve. Le ministre crut devoir instruire immédiatement
l'Empereur de cette découverte; en lui promettant dans quelques heures
le déchiffrement des dépêches, il lui communiqua dès à présent le billet
en clair. «Il fera connaître à Votre Majesté, ajoutait M. de Champagny
en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la
nouvelle décisive qu'elle désire[344].» Le ministre passa ensuite la
nuit à déchiffrer les deux dépêches et y lut effectivement que les
pourparlers avec l'Impératrice mère continuaient sans aboutir: la
correspondance de l'ambassadeur n'était que le bulletin de cette
négociation, d'après la version d'Alexandre[345].

[Note 344: Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 345: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la page 529, à
l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont
tirées des deux lettres de Caulaincourt à Champagny en date des 15 et 21
janvier 1810.]

Le fils et la mère se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutôt
leur conférence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de
fréquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser
ignorer aucun des incidents survenus. La réponse de Tver était arrivée:
elle était favorable. Malgré cet avis, l'Impératrice mère éprouvait
toujours une peine singulière à se décider. Ses objections ne se
concentraient pas sur un point précis; elles se multipliaient à
l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantôt
sérieuses et plausibles, tantôt fantasques et étranges.

D'abord, elle avait mis en avant le jeune âge de la grande-duchesse;
elle convenait que sa fille était nubile, «qu'il y en avait eu des
marques prononcées, quoique légères», mais elle citait l'exemple des
deux aînées, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg,
toutes deux mortes pour avoir été mariées trop jeunes. Les jours
suivants, la question d'âge avait paru la préoccuper moins, mais «elle
s'était gendarmée à l'idée de marier sa fille à un prince divorcé».
L'Église ne désapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut
Caulaincourt qui suggéra au Tsar une réponse à cette objection:
partageant l'erreur fort répandue d'après laquelle le lien formé entre
Napoléon et Joséphine eût été purement civil, ignorant la procédure
engagée devant l'officialité de Paris et la décision qui en avait été la
suite, il déclara que le mariage n'avait point existé aux yeux de
l'Église. Mais l'Impératrice mère n'était jamais à court d'arguments,
parfois fort subtils; se plaçant désormais sur le terrain de la loi
civile, elle fit observer que le code Napoléon ne permettait point à
l'époux divorcé de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui
répondre que le code Napoléon assujettissait tout le monde en France,
sauf son auteur[346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui
se brusque et s'improvise; il faut y réfléchir mûrement et prendre son
temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver à une
détermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-même qui
l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se
borne à causer d'une éventualité?

[Note 346: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810. En réalité, le
code Napoléon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement
mutuel. Art. 297.]

«Napoléon peut-il avoir des enfants?» dit un jour l'Impératrice.
Alexandre se porta aussitôt garant de son allié. Sa mère revint à la
charge; elle prétendait savoir que Napoléon n'avait jamais eu d'enfants,
«même avec ses maîtresses[347]»; ainsi l'objet essentiel du mariage
pourrait être manqué. Qui savait les inconvénients et les humiliations
qui en résulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas
répudiée à son tour? Ne lui demanderait-on point de se prêter à quelque
indigne supercherie? Et l'Impératrice citait aussitôt un fait, exact ou
supposé, qui avait longtemps défrayé la chronique des cours: en Suède,
sous le règne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse
substitution de père, procuré un enfant à la Reine, un héritier à la
couronne, et suppléé à l'insuffisance du Roi: «Ma fille, disait
l'Impératrice, a trop de principes pour se prêter jamais à rien de
tel[348].»

[Note 347: _Id._, 18 février 1810.]

[Note 348: _Id._]

Alexandre cita ce propos à Caulaincourt, comme un exemple «des mille
difficultés qui passaient par la tête de sa mère[349]». Pour le mieux
convaincre du caractère insolite de cette négociation, où les plus
futiles raisons se jetaient à la traverse des plus grands intérêts, il
ne lui faisait grâce d'aucun détail et les lui énumérait tous dans un
langage familièrement aimable, sur ce ton à la fois caressant et dégagé
qui lui était habituel, employant des expressions vives, pittoresques,
parfois risquées, excellant à manier notre langue, dont il possédait les
finesses encore mieux que les règles. Si l'ambassadeur montrait quelque
dépit de ces lenteurs, de ces hésitations prolongées, il s'impatientait
plus fort que lui, s'irritait contre sa mère. À l'entendre, il fallait
que son attachement à l'Empereur et à la France fût bien profond pour
lui faire surmonter les dégoûts et les ennuis que lui causait cette
affaire: «Si je réussis, disait-il, je vous assure que je croirai avoir
fait la négociation la plus difficile, car ce ne sont pas des raisons
que l'on a à combattre et auxquelles on en oppose d'autres; c'est un
esprit de femme, et le plus déraisonnable de tous...»

[Note 349: _Id._]

«Je ne me décourage pas, reprenait-il, parce que je crois la chose
avantageuse pour tous, parce que ce sera un lien de plus pour
l'alliance. Je n'en ai pas besoin, mais je serai heureux de penser que
nos successeurs respecteront notre ouvrage, se feront les alliés de
notre dynastie, comme je suis celui de son grand fondateur.» Puis, il
éprouverait une satisfaction si douce à pouvoir faire quelque chose qui
soit personnellement agréable à l'empereur Napoléon; il se sentait pour
ce monarque une si réelle inclination; il avait pu si bien l'apprécier
aux jours de Tilsit et d'Erfurt; il savait combien la femme
qu'épouserait l'Empereur serait digne d'envie; elle trouverait le
bonheur intime en même temps que la réalisation de ses rêves les plus
audacieux. «On ne connaît pas l'Empereur, disait-il; on le juge plus que
sévèrement, même injustement, en le croyant dur; je lui ai trouvé, en le
connaissant davantage, des formes de bonhomie, d'un homme bon dans son
intérieur et qui tient à ses habitudes et à ce qui l'entoure[350].» On
peut même se demander «s'il n'est pas dans son caractère de s'attacher
beaucoup[351]».

[Note 350: Rapport n° 72 de Caulaincourt à l'Empereur, 23 janvier
1810.]

[Note 351: _Id._ Juste à la même époque, Alexandre traçait de
Napoléon un portrait tout autre, pendant un entretien avec le prince
Adam Czartoryski: «C'est, disait-il, un homme à qui tous les moyens sont
bons, pourvu qu'il parvienne à son but.» Toutefois, son interlocuteur
croyait remarquer qu'il ne s'était pas entièrement dégagé de l'ascendant
que Napoléon avait fait peser sur lui, qu'il tenait essentiellement à le
ménager, «qu'il en avait une grande peur». _Mémoires de Czartoryski_,
II, 223-225.]

D'ailleurs, ajoutait Alexandre, l'ambassadeur se méprendrait s'il
attribuait les hésitations de l'Impératrice mère à un préjugé personnel
contre Napoléon; elle ne nourrit point les antipathies que beaucoup lui
prêtent, et, sur ce point délicat, comme si le Tsar eût éprouvé quelque
gêne à s'énoncer complètement, Roumiantsof se chargeait d'être plus
affirmatif. Il citait à Caulaincourt des propos de l'Impératrice qui
devaient donner bon espoir; elle avait dit: «On se trompe sur l'opinion
que j'ai de l'empereur Napoléon; je suis mère, je voudrais que mes fils
lui ressemblassent, non pas seulement comme grand capitaine, mais comme
homme d'État; on ne gouverne pas mieux[352].» À Gatchina, les formes du
divorce avaient été approuvées et louées; les personnes présentes au
cercle de l'Impératrice l'avaient entendue s'exprimer sur cet acte en
termes judicieux et convenables.

[Note 352: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]

Au reste, le projet de mariage commençait à s'ébruiter. Quelques propos
de l'Impératrice mère avaient mis sur la voie, puis il était arrivé,
dans diverses sociétés, des lettres expédiées de France en décembre,
alors que tout y annonçait la décision prise en faveur de la Russie, et
Pétersbourg, qui était «l'écho de Paris[353]», mais un écho en retard de
trois ou quatre semaines, concluait de ces nouvelles qu'une demande
s'était produite ou allait venir, qu'un grand événement était dans
l'air. C'était la conversation de la cour et de la ville; quelques
personnes en parlaient à Caulaincourt, d'autres cherchaient à lire dans
son visage, dans son maintien, le secret qu'il portait en lui; aux jours
de cérémonie, lorsqu'il venait rendre ses devoirs à l'Impératrice mère,
entourée de ses plus jeunes enfants, tous les regards s'attachaient
curieusement sur lui, épiant ses moindres gestes; à la profondeur plus
ou moins accentuée des saluts qu'il adressait à la grande-duchesse Anne,
les spectateurs prétendaient prendre la mesure de ses espérances,
deviner si la négociation s'acheminait à son terme ou subissait un temps
d'arrêt[354].

[Note 353: Caulaincourt à Talleyrand, lettre précitée du 6 février
1810.]

[Note 354: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 49.]

En général,--c'était du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public
mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgré leurs
préventions obstinées contre la France nouvelle et son chef, les Russes
se sentaient-ils flattés de la préférence donnée à leur maison, et chez
eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait?
Quoi qu'il en fût, Caulaincourt croyait savoir que l'Impératrice mère,
ayant demandé certains avis, les avait recueillis propres à la bien
disposer; loin d'approuver sa résistance, l'opinion l'encourageait à
céder, préjugeait même sa décision, annonçait partout une solution
affirmative, et cette unanimité d'expressions semblait devoir influencer
une princesse particulièrement sensible au jugement du monde.

Que ne cédait-elle donc à la fin, quand toutes ses objections avaient
été victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de
consentir! À cette question, très nettement posée par Caulaincourt,
l'empereur Alexandre répondait comme il suit: «L'Impératrice ne met
aucune opposition réelle, mais, en même temps, et par une suite
naturelle de son caractère, elle ne sort pas de son indécision... En un
mot, on paraît pencher pour le projet, mais, par suite de cette
indécision de caractère, de cette faiblesse féminine qui croit échapper
à l'embarras d'un choix délicat en l'ajournant, on ne se décide pas...»
Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net
une tendance favorable, pour arracher ce _oui_ qui semblait sur les
lèvres de l'Impératrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dût
suffire. Supplié de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de
nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en même temps
l'éternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il,
laisser soupçonner à sa mère, par une précipitation intempestive, que
Napoléon avait parlé. Caulaincourt commençait à désirer qu'il mît dans
sa manière de traiter un peu moins de précautions et plus d'entrain; il
le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressément prononcée.
Alexandre répondit qu'il s'en garderait bien: «N'étant pas sûr de la
discrétion de sa mère, il fallait que ce secret restât avec lui si la
chose ne réussissait pas.» Il continuait, d'ailleurs, à augurer
avantageusement de l'issue finale, sans accélérer sa marche ni accentuer
son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait fermé son second
courrier, c'est-à-dire le 21 janvier, le deuxième délai de dix jours
était largement dépassé, et l'ambassadeur en était encore à attendre la
réponse plusieurs fois réclamée. Il l'espérait sous peu, la prévoyait
satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait à transmettre que ses
dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prêtées à l'Impératrice
mère, les propos tenus à Pétersbourg, le tout textuellement relaté dans
ses deux nouvelles dépêches.

       *       *       *       *       *

Ces pièces, placées sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur
arrivée, achevèrent de l'éclairer et finirent son indécision: ce fut le
coup de grâce porté à ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il
reconnut le témoignage évident d'intentions évasives. Cette réponse qui
lui est annoncée, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera négative; dans
tous les cas, elle a trop tardé pour qu'elle puisse influer sur sa
décision. Il n'hésite plus désormais; considérant que les délais
apportés à le satisfaire préparent une fin de non-recevoir et suffisent
d'ailleurs à le dégager, il s'estime entièrement libre de se rejeter
vers un parti qui le vengera supérieurement des dédains de la Russie.
Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une
ardente précipitation à la saisir; pour échapper au fâcheux effet d'un
mariage manqué, il en improvise un autre: autant il a mis naguère de
promptitude et d'impétuosité à se porter vers la Russie, autant il en
met aujourd'hui à se détourner en sens inverse; il veut qu'en
vingt-quatre heures tout soit terminé avec l'Autriche, et au refus qu'il
pressent du côté de Pétersbourg, qu'il juge inévitable, imminent, qu'il
voit venir, il se hâte d'opposer une défection retentissante et
préventive.

Les dépêches de Caulaincourt avaient été lues par lui pendant la matinée
du 6. Dans l'après-midi, par ses ordres, on se mit à la recherche de
l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journée hors de Paris et
s'était rendu à une partie de chasse. Ce fut là que «le premier
mot[355]» lui parvint; il fut averti de rentrer à son hôtel et d'y
attendre une communication importante. À six heures du soir, il vit
arriver le prince Eugène. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que
l'Empereur avait jeté son dévolu sur l'archiduchesse, se tenait prêt à
l'épouser, mais y mettait une condition: c'était que l'on conclurait
sans désemparer, et que le contrat serait signé dans quelques heures.
Tout ajournement serait considéré comme un refus, et la volonté du
maître se porterait ailleurs.

[Note 355: Lettre citée du duc de Dalberg.]

Cet avis éveilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments
contraires. S'il éprouvait une joie profonde à la pensée qu'une
occurrence inespérée s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche,
garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie,
l'engagement soudain et irrévocable qu'on exigeait de lui exposait
gravement sa responsabilité. Sa cour lui avait permis de ne point se
dérober à des avances, de laisser prévoir une acceptation; mais elle
n'avait jamais pensé que Napoléon le mettrait brusquement en demeure de
se lier par écrit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait
négligé de le munir de pouvoirs en conséquence: il était autorisé à
tout, sauf à signer. «Jamais ambassadeur, a raconté Eugène, ne se trouva
dans une situation plus cruelle; je le voyais se démener, suer à grosses
gouttes, faire d'inutiles représentations[356].» À la fin, parvenu à ce
tournant décisif de sa carrière, Schwartzenberg jugea qu'il est des
moments où un diplomate avisé doit payer d'initiative, de résolution, et
jouer intrépidement son avenir: il se déclara prêt à signer.

[Note 356: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 193, d'après un
récit du prince Eugène.]

Eugène se hâta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, où l'Empereur
l'attendait, paraît-il, avec une extrême impatience. «Dès que le mot
_oui_ sortit de ma bouche, a dit le prince[357], je vis le grand homme
se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j'en demeurai
stupéfait.» Cette scène a été rapportée par Eugène en 1814, à Vienne,
pendant le congrès, à la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria,
admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'Égérie.
Si l'on songe à la situation présente des deux interlocuteurs, au lieu
et à la date de leur rencontre, on peut supposer que le récit a été fait
ou transmis avec une exagération peu favorable au conquérant tombé.
Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre que la satisfaction
de l'Empereur ait été forte et exubérante. Elle était tout à la fois
absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait
encore, le légitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se
sentait désormais assuré et garanti contre les suites du mauvais vouloir
de la Russie.

[Note 357: _Id._, p. 194.]

Sans perdre de temps, le soir même, il assembla à nouveau le conseil
extraordinaire qui avait été tenu neuf jours auparavant. Il importait
que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, parût sortir d'une
imposante consultation; c'était d'ailleurs pour Napoléon un moyen de
l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau débat,
qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les
convocations sont lancées, les estafettes volent, et successivement,
dans le cours de la soirée, se retrouvent aux Tuileries «le roi de
Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands
dignitaires, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps
législatif[358]».

[Note 358: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]

La réunion s'ouvrit fort tard, sous la présidence de l'Empereur, et
cette séance aux lumières, décidée d'urgence, tenue dans le calme de la
nuit, alors qu'autour du palais vivement éclairé s'assoupissaient tous
les bruits de la ville, parut emprunter à l'heure et aux circonstances
une plus mystérieuse gravité. Cependant, il n'y avait plus de place pour
l'apparence même d'un débat approfondi et digne. Le bruit de la décision
prise le matin s'était promptement répandu: pendant la journée, il en
avait été parlé dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait
entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer
l'insigne événement, en prévoir toutes les conséquences, même les plus
futiles, discuter déjà l'article des cadeaux, désigner les destinataires
futurs des cordons autrichiens et des «tabatières très
ostensibles[359]». Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux
mêmes qui n'avaient point été initiés directement au secret, savaient
que leur rôle se bornerait à approuver un choix arrêté d'avance.

[Note 359: Lettre précitée du duc de Dalberg.]

La question fut posée d'ailleurs de manière à préjuger et à commander la
réponse. Champagny lut en entier les quatre dépêches de Caulaincourt, ne
fit plus mystère des pièces qui dénotaient à Pétersbourg un manque
d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient
l'Empereur, cherchaient à lire sur ses traits le mouvement de sa pensée,
voyaient assez «qu'il n'était point d'humeur ni en position d'attendre
le jour où l'Impératrice mère jugerait à propos de consentir[360]», et
cette constatation réduisit au silence les derniers partisans de la
grande-duchesse. Quelques indépendants risquèrent un vœu timide en
faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un
enthousiasme immodéré. Comme le front du maître s'était détourné de la
Russie, tout le monde se donna carrière contre elle; chacun voulut
placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus à toutes
celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononcée. L'âge de la
princesse, qui prêtait matière à de sérieuses objections, fut
naturellement invoqué; l'article de la religion devint un thème à
d'inépuisables variations. La prétention d'installer aux Tuileries un
prêtre étranger fut jugée déplacée, choquante, «impliquant une
infériorité dont la nation serait blessée[361]». En dehors même de cette
condition inadmissible, la différence de culte ne constituait-elle point
à elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, «ce serait la compagne de
l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de
son époux, ni celle d'aucun de ses sujets[362]». Ceux-ci la verraient
pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme étroit, surchargé
d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner à des dévotions
que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi
nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses fêtes
à elle, son calendrier spécial, qui la mettrait constamment en
contradiction avec les Français; elle n'assisterait point à ces
solennités religieuses si chères à la nation et si profondément entrées
dans nos mœurs; son carême coïnciderait avec nos jours d'allégresse;
elle aurait à se réjouir quand tout le monde autour d'elle ferait
pénitence: «Quelle inconvenance à voir l'Impératrice se livrer aux
plaisirs du carnaval lorsqu'il serait passé pour toute la France, et ne
pas partager avec l'Empereur les solennités du premier jour de
l'an[363]!...» Ces observations et beaucoup d'autres du même genre
prolongèrent la réunion jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le débat
épuisé, Napoléon mit fin, en annonçant sa décision, à cette séance de
pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique,
suffisamment avertie, répandre la grande nouvelle dans toutes les
parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indéfiniment
les échos.

[Note 360: ERNOUF, p. 276, d'après les notes de Maret.]

[Note 361: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]

[Note 362: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]

[Note 363: _Id._]

À l'issue du conseil, alors que le calme et le silence remplacent aux
Tuileries l'appareil d'une grande assemblée, l'Empereur ne prend encore
et ne permet à son ministre des relations extérieures aucun repos. Après
s'être assuré de l'archiduchesse avec une promptitude toute militaire,
il lui restait à se composer une attitude vis-à-vis de la Russie. Si
ulcéré qu'il fût par la conduite de cette puissance, le mariage
autrichien n'impliquait nullement dans son esprit une rupture politique
avec elle, pas plus qu'une alliance proprement dite avec Vienne. Pour le
moment, il y voyait un moyen d'élargir son système plutôt que de le
modifier, d'améliorer ses relations avec l'Autriche et d'assurer
directement la tranquillité de l'Allemagne, tout en maintenant avec la
cour du Nord une union apparente et passive: les deux grandes puissances
du continent immobilisées, la Russie par un semblant d'alliance,
l'Autriche par un lien de famille, tandis qu'il donnerait lui-même de
toutes ses forces contre l'Angleterre, c'est ainsi qu'à première vue
l'avenir lui apparaissait et prenait forme devant ses yeux. Il tenait
donc, autant qu'il le pourrait, autant que le lui permettrait l'âpre
ressentiment qui couvait dans son âme, à ménager la Russie et à éviter
une brouille.

Or, il avait jugé les sentiments de cette cour d'après de simples
présomptions, avant d'avoir reçu aucune réponse positive à une demande
qui le liait vis-à-vis d'elle. Alexandre, qui continuait d'affecter un
grand zèle pour la réussite du projet, admettrait-il que l'empereur des
Français eût repris sa parole sans qu'on la lui eût rendue? Ne
verrait-il point dans ce procédé une infraction aux égards exigés entre
souverains alliés et amis? Surtout, ne serait-il pas frappé de ce que
l'Autriche s'était trouvée à point nommé pour se substituer à la Russie,
sans que l'Empereur eût à attendre un jour, une heure? N'en
conclurait-il pas que Napoléon avait mené double négociation, fait des
avances de deux côtés à la fois, afin de choisir le parti qui lui
conviendrait le mieux en dernière analyse, sans souci de l'honneur et de
la dignité de l'autre cour, si témérairement exposés?

Pour prévenir cette opinion, Napoléon s'avise de présenter au Tsar comme
s'étant successivement produites les deux opérations qui ont été en fait
simultanées, renonciation au mariage russe, entente avec l'Autriche. Il
essayera de décomposer ce brusque mouvement de sa volonté, de le diviser
en deux temps. Par des communications savamment graduées, il se montrera
d'abord ému des nouvelles venues de Pétersbourg, frappé des obstacles
qui s'opposent au mariage, détaché malgré lui du projet; ceci fait, il
marquera une pause, laissera s'écouler un peu de temps; ensuite, il
exposera comme quoi il a dû, dans l'impossibilité où il s'est trouvé de
remplir son vœu le plus cher, s'adresser à l'Autriche et conclure avec
elle.

Ce plan s'était présenté à lui dès le milieu de la journée, tandis qu'il
faisait emporter par Eugène le consentement de Schwartzenberg. Il avait
adressé alors à M. de Champagny, pour Caulaincourt, le canevas d'une
dépêche préparatoire, qui serait censée écrite avant la détermination
finale et ferait seulement pressentir l'abandon du projet russe. Le
ministre insisterait sur les circonstances de force majeure qui en
rendaient la réalisation difficile, l'âge de la princesse, son
développement incertain; il signalerait le fâcheux effet produit par les
exigences religieuses de la Russie; il montrerait l'Empereur pressé par
l'opinion de prendre un parti; il établirait surtout et très
soigneusement que les délais mis à répondre nous rendaient toute
liberté[364]. L'Empereur avait même ordonné que cette communication
préalable, par laquelle il prenait poliment congé, partît de suite et
«avant six heures[365]». Après le conseil, l'urgence de l'expédition lui
revient à l'esprit. Au milieu des émotions de la journée, M. de
Champagny n'a-t-il point oublié la recommandation de faire vite? De là
ce rappel adressé au ministre: «Monsieur le duc de Cadore, je vous prie,
avant de vous coucher, d'expédier le courrier en Russie, tel que je vous
l'ai écrit. Ne parlez pas de la séance de ce soir[366].» Après avoir
laissé passer la journée du lendemain, le ministre pourra notifier à la
Russie le choix «de l'Autrichienne[367]», en accompagnant cet avis
d'explications appropriées. Par un raffinement de précaution, la
première dépêche sera antidatée, la seconde recevra une date postérieure
à celle où elle aura été réellement écrite, afin d'augmenter
l'intervalle apparent entre les deux envois et de mieux dissimuler la
rapidité fougueuse de l'évolution accomplie.

[Note 364: _Corresp._, 16210.]

[Note 365: _Id._]

[Note 366: _Id._, 16211.]

[Note 367: _Id._]

S'étant mis à couvert du côté de la Russie, Napoléon revient à
l'Autriche: il n'entend pas perdre un instant pour mettre à profit la
bonne volonté de Schwartzenberg: la journée qui va commencer dans
quelques heures ne doit pas s'achever sans que le contrat ait été dressé
et signé. Champagny reçoit l'ordre d'écrire à Schwartzenberg, malgré
l'heure tardive, un court billet qui le convoquera pour le lendemain à
midi. Au ministère des relations extérieures, la nuit s'achève à
compulser les archives d'État et à y rechercher une relique douloureuse
du passé, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui
offre un modèle tout préparé. Le matin venu, Champagny se rend au lever
de Sa Majesté, porteur de la pièce exhumée. Napoléon en approuve les
termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant à les
simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries
pour aller à son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368].

[Note 368: Champagny à Caulaincourt, 8 février et 17 mars 1810.]

À l'heure dite, celui-ci se présente; heureux à la fois et résigné, il
appose sa signature sur l'acte qui lui est présenté et qui va prendre
immédiatement le chemin de Vienne, pour être soumis à la ratification de
Sa Majesté Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dépêches et de
lettres dans lesquelles, profondément ému, étourdi de tant de
précipitation, troublé au point de se tromper de mois en écrivant la
date de ses expéditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir
marié sans autorisation expresse la fille de son maître[369]. Cependant,
tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrêtait
à la porte de l'hôtel des relations extérieures. Le prince Kourakine y
était monté avec des peines infinies, malgré des douleurs aiguës; retenu
chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais pressé par
son gouvernement de s'enquérir sur le point qui préoccupait surtout la
Russie, il venait savoir où en était l'affaire de la convention
polonaise, si l'Empereur avait ratifié. Il ne fut pas reçu, dut
consigner sa question par écrit, et sa retraite dolente, à cet instant
où Français et Autrichiens en étaient aux congratulations chaleureuses,
ne dénota que trop visiblement l'interversion de nos amitiés[370].

[Note 369: Pièces publiées par HELFERT, p. 354 et 358.]

[Note 370: Kourakine à Champagny, mercredi 7 février, à cinq heures:
«Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou
droit. La douleur que j'y éprouve m'a ôté cette nuit le sommeil et ne me
permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernières forces,
je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai été chez Votre
Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouvée à la maison...
J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de réponse si Sa
Majesté l'Empereur a déjà ratifié la convention que son ambassadeur
vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne à
Saint-Pétersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majesté Impériale
et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donné ses ordres à son
égard. Elle intéresse trop l'Empereur, mon maître, pour qu'il ne soit
pas un devoir pour moi de porter à sa connaissance ce qui a rapport à sa
ratification...» Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]

Aux mêmes heures, toujours le 7, Napoléon prenait toutes ses mesures
pour que l'Autriche eût à s'exécuter sans délai, à tenir sa promesse, à
livrer Marie-Louise. Il décidait comment devraient s'accomplir, avec
toute la célérité possible, le mariage par procuration, le voyage et la
remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait à Vienne
le 13 et que la ratification pourrait être connue à Paris le 21. Le
prince de Neufchâtel, désigné comme ambassadeur extraordinaire à l'effet
de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et,
voyageant comme un courrier, arrivera à destination six ou sept jours
après. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. «La princesse
achèvera le carnaval à Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On
arrangera les choses de manière qu'elle puisse arriver vers le 26 à
Paris[371].» L'Empereur entre dans les plus minutieux détails, fait
demander à Vienne «un soulier et une robe de l'archiduchesse» comme
modèles, afin que le trousseau soit immédiatement préparé sous la
direction de la princesse Pauline, préposée à ce soin; il fixe le
douaire de l'Impératrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin
de la journée, il a tout prévu, tout réglé, tout disposé pour que le
mariage décidé la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il
ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander à Vienne des
renseignements personnels sur la princesse objet de son choix.

[Note 371: _Corresp._, 16218.]

[Note 372: Champagny à Otto, 7 et 8 février 1810. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 1810.]

Heureusement notre nouveau représentant en Autriche, le comte Otto, bien
qu'il n'eût reçu aucune confidence, s'était mis à même, en homme
prévoyant, de satisfaire une curiosité éventuelle. Arrivé à son poste le
25 janvier, il s'était empressé de rendre ses devoirs à l'archiduchesse,
et, à l'heure où Napoléon la désignait sans la connaître, il envoyait à
tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son éducation
et ses talents d'agrément. «Je l'ai trouvée seule avec sa gouvernante,
écrivait-il, mais en très grande toilette. Cette princesse, âgée de
dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une
physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et
d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une
éducation très soignée; elle chante, elle est très forte sur le piano,
et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents
arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec
cette modestie qui embellit la jeunesse[373].»

[Note 373: Otto à Champagny, 6 février 1810. Archives des affaires
étrangères.]

Lorsqu'il ne resta plus rien à exiger de l'Autriche, c'est-à-dire le 7
au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'étaient passées depuis
l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec
l'avis du mariage autrichien. La lettre adressée à ce sujet par
Champagny à Caulaincourt, sous fausse date, clôt la série des actes
remarquables qui avaient rempli ces journées des 6 et 7 février, dont
les conséquences devaient porter si profondément dans l'avenir[374].

[Note 374: Voy. à l'_Appendice_, I, lettre D, à l'aide de quelles
données documentaires et par quelles déductions nous avons cru pouvoir
reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journées décisives et
en retracer les événements dans leur ordre.]

Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la
dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie,
sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer
définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette
démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le
caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil
blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le
dépit, l'amertume, et se montre la pointe.

Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux
sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas
à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à
l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de
n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt
insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre
aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections
développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière
l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses
communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance,
mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est
le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme
de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il
représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il
indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure
toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il
est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire
sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de
répondre aux vœux de la France, la faute ne nous en est pas imputable,
et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de
l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si
pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait
ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!»

Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec
Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar,
que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible,
qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la
Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont
l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage
avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé
d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire
qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à
notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique
viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas
l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.»

Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour
l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences
précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les
véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir
les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne
laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à
l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il
ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu,
après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait
comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée
de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a
peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit
le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous,
l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à
cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un
temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à
remplir le vœu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur
leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie
de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on
devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en
deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.»
C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la
signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif
déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui
ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait
aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce;
l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas
mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point
la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il
ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa
recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec
les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces
ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur,
discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny,
accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas
démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir
qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous
parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû
paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.»



III

LE REFUS DE LA RUSSIE

En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la
Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il
bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point,
la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement
lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7
février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le
duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette
réponse était un refus.

Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en
suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles
d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et
saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au
projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires.
«L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers
comme vous, de cœur et d'âme[375].» Mais il avouait en même temps qu'il
n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut
écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé
très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans
faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce
fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la
déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer
expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu
l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit,
équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé
de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de
ses vœux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur
Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision
maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y
joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le vœu que
l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais
inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances
banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement
ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.

[Note 375: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]

«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait
l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre
Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que
l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux
filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans.
Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses sœurs Marie
et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de
cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la
déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la
mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice
ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée
de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait
promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution
maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui
n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les
deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on
voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être
une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres
paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été
franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y
changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau
lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu
s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette
union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que
l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus
être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait
l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne
pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des vœux
pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie
de son amitié une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans les
sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»

Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu
pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de
parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination,
de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières[376]», suivant
son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son
imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de
l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage
extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer
au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire
honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était
résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et
douceur à ce pressant système d'attaques.

[Note 376: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]

Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut
le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes
d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie,
tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme
une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à
l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour
l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré
que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de
ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage
n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait
l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait
pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc
vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait
existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même,
pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère
pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien
pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait
à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à
votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus
formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble,
puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»

Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le
décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme
moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des
excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait
préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût
été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par
l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la
rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés;
pouvait-il briser son cœur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que
dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été
mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma
sœur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se
comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages
qu'ont faits les autres?»

À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les
avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria
l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel,
dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il
livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur
l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma
sœur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète
avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du
trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de
l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes
conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a
trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit
avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain,
je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait
humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma
mère pour changer sa détermination.»

Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses
instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les
fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait
vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et
réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute,
disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance,
mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire
plus.»

Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti
russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât
lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux
princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il
n'avait point la faculté d'épouser la sœur d'Alexandre; une attente plus
prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il
s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent
fait dans tous les cas le mariage autrichien.

Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de
la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses
regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et
s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses
d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est
pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La
lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à
donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes
et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas
présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le
problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait
essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de
s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il
obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui
parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que
se coaliser.

L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la
révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections
de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons
d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel
point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la
Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur
coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur
Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par
sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance
actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord
pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage
la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une
longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il
n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des
Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a
proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a
divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles
sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes,
qui attestent sa profonde duplicité[377]? Encore si l'on pouvait
espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir!
Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant
sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus
recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le
caractère de sa sœur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de
l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de
son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce
d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces
avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme
soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être[378].» En un mot, suivant
Marie Féodorovna, en se prêtant au vœu impromptu de Bonaparte, la maison
impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un
de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée.

[Note 377: D'après un récit de l'époque, les _Mémoires du comte
Oginski_, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait
publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir
la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par
l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la
lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme
d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre
entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était
venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement.
Cf. les _Mémoires de Czartoryski_, II, 223.]

[Note 378: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]

Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à
ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec
Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec
vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas
entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son
souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui
reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages
recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par
d'autres voies des révélations conformes[379]. Un mot d'Alexandre eût
décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce
mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la
forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que
trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme
elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les
objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la
justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point
d'appui de sa résistance.

[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu,
jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une
pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement
assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une
lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte
en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution
despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer
du sort de votre sœur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le
silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre sœur et du
parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février
1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.]

En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un
entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes,
autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se
créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des
inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À
Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle
personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de
cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une
occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes,
avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses
frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le
péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation
triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux
des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par
peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences
européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de
la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808,
les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le
conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers
d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour
renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors,
il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne
la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner.
Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence
peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la
première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune
souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette
mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de
l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal
assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques
formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune
tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et
l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe.
Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer
avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses
liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si
l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa
situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et
présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de
colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle
avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant
et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait
recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la
subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la
Russie devait inévitablement s'y refuser.



IV

LE REJET DE LA CONVENTION

L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée
de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après
des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en
principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un
grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier,
il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié
et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la
ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté
de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de
compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à
Paris[380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une
époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention
avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse.
Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la
Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué
sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire
immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne
les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la
négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des
avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous
les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre
l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait
nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon
avait voulu certainement établir.

[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.]

Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est
qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même
avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en
flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois
semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences,
ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore
l'objet de ses vœux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin
déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très
possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se
trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et
ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la
Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double
négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce
merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la
ratification sans livrer la grande-duchesse[381].

[Note 381: L'éditeur russe des _Mémoires de la comtesse Edling_ fait
honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre
a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité
excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.]

En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté,
cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons
vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte
de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles
aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire
corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité,
par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa
dignité. Au premier coup d'œil jeté par lui sur les articles, cette
phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais
rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans
précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité
d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui
demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre
vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire,
occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi
l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les
instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors
de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin;
il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport[382].
Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il
ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les
dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées.
Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon
les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre.

[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des
affaires étrangères, Russie, 1810.]

Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles
pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en
conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut
de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6,
malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen
du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à
s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne
livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde
aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus
sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il
décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son
plénipotentiaire le soumet à sa signature.

Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de
cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du
mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie,
lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter
elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son
orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance,
Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était
venue dès la réception du traité[383].

[Note 383: Rapport de Champagny.]

Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera
pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur
un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention
qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une
autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera
toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans
ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne
souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus
tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui
le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le
traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira
donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la
sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se
complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour
que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon
demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une
lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus
correcte.

«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de
convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître
que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de
dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je
ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_
(art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute
autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des
troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but
est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un
article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à
ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à
quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à
rétablir le royaume de Pologne[384].»

[Note 384: _Corresp._, 16178.]

Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où
l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à
stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe
faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms
de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par
personne. «Engagement ridicule et absurde[385]!» s'écrie l'Empereur.
Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à
employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire,
qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est
de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article
incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à
ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il
puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays
qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.»

[Note 385: _Id._]

Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas
été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce
brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne
grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste
le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se
borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à
prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans
les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas
permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires
ayant appartenu au ci-devant royaume.

Le contre-projet, libellé d'après ces indications, fut expédié à
Caulaincourt le 10 février. Il n'était pas parti depuis quarante-huit
heures que Napoléon, continuant à réfléchir, sentait le besoin d'ajouter
encore une restriction et s'apercevait d'une omission à réparer. S'il
maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite à la
Russie, cette concession lui pèse davantage. Surtout, il n'admet point
qu'elle puisse être exploitée contre lui à Varsovie, chez le peuple qui
lui redevient plus utile à mesure que la Russie s'éloigne. Le 12, il
fait envoyer à l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complémentaire:
il est bien entendu, n'est-ce pas? que le traité restera secret,
qu'aucune des deux parties n'aura la faculté de le publier, et
Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu'à cette condition[386]. De cette
manière, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pièces en main, que
l'Empereur a fait marché d'eux et de leur avenir, détourner de lui leur
fidélité et lui aliéner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-être à
employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la
laisser d'avance briser entre les mains.

[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny à
Caulaincourt du 12 février 1810.]

Ces précautions ne l'empêchaient point de conserver scrupuleusement et à
tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de
Pétersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amené à
modifier le traité. Le 12 février, Champagny écrivit de ce chef à
Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec
Marie-Louise, de réitérer avec plus de force ses précédentes
déclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inébranlablement fidèle
à la Russie et n'épousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse.
Longuement, le ministre déduisait toutes les raisons de nature à assurer
l'immutabilité de notre politique: «L'Empereur, disait-il, tient à
l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des
heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majesté a voulu
que dans cette circonstance je vous fisse connaître d'une manière
particulière ses intentions et ses vœux; ils n'ont qu'un objet, celui
d'être toujours l'ami et l'allié de l'empereur Alexandre[387].»

[Note 387: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]

Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le
mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup,
ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une
perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était
susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui
fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant
simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se
doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur
rapprochement.

Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute
tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle
d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter.
En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain
rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès.
L'amertume a pénétré les cœurs, elle découvre ou imagine des griefs.

Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien
le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et
indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas
pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar
de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé
vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite
dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se
sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et
obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une
politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la
responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle,
après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la
conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte
jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne
pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de
la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut
insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si
l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un
consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le
mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible
cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la
cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon
n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la
sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur
tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et
l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir
tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la
politique avait introduit entre eux.

À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause
même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur
le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point
parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre.
La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue
dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque
où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique
était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et
de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le
terme de ses vœux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous
les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves
eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était
noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon
vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit
d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue
spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient
accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de
l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le
projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal
dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition
aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne
songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure
l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se
donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à
ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales
aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le
rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par
l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra
une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne
doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en
dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié
que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa
sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée
française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en
témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions,
se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à
donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la
substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le
différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable,
elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et
toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante
et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de
l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit
moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite
séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des
deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont
donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers
temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et
redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas
jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double
défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre
l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et
aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les
éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord,
à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se
précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions,
et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première
d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient
attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de
l'avenir.



CHAPITRE VIII

LA CÉLÉBRATION


L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage
autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à
l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans
les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par
l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour
l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de
Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts
pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec
la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de
l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet
désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur
l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de
fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de
la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se
contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la
France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie
des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux
emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des
manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de
Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation
jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures
d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des
Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour
l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance
populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour
donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles
auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne
finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur
Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de
Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se
lève sur l'horizon.

C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une
inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous
dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne
semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec
l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les
traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette
hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi
avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de
Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise
d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi
la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif
sentiment de surprise et de désappointement.

[Note 388: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.]

Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour
manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il
sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses
félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin
fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère
de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il
l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de
faire ses préparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens
avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec
plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la
France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si
vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la
Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se
mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût
fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes;
l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est
cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma sœur nous ait
arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom
et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela
aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de
circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses
droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les
retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la
sagesse[390].»

[Note 389: Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le
prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a
été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit
heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit
des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette
mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui
accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et
qu'un courrier le lui porterait.»]

[Note 390: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]

Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point
Alexandre de réitérer à tout propos ses vœux pour le bonheur de son
allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les
envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos
rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire
de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de
1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple
détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par
Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant
ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé
d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être
immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours
légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de
lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant
commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que
s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance
propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée
de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à
Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine
mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au
moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.

À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte.
Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple
de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait
sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une
rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre
qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y
intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre
les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne
produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption
du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté
à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le
souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de
pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de
plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que
toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des
intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de
l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes
préventions contre une princesse autrichienne[391].»

[Note 391: Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV,
1508.]

Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se
transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur
eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de
Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter
ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à
l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir
comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités
respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se
fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle
pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que
celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et
distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite
qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes
jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point
montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop
réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions
diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs
dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne,
leur «jubilation[393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait
à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne
se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le
Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à
tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs
calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être
sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie
et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394].» Fait plus
significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et
décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait
jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de
la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux
extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les
Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le
gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise,
ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix
de l'Autriche[395].

[Note 392: HELFERT, 91.]

[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

[Note 394: Lettre citée par HELFERT, 354-358.]

[Note 395: «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand
événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne.
Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour
leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement
beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à
la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport
de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf.
HELFERT, 91.]

À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait
préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres
n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de
notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en
présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut
conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves
sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification,
prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne
l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui
considérait le mariage comme son œuvre, se répandit promptement autour
de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la
masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public,
s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.

Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents
pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant
cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée
par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale
où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que
pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les
humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première
réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche.
À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation
et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de
longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle
heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très
attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la
pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait
un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers;
dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille,
qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la
France.

Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis,
que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres
du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende
honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans
la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique
devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, «tout le monde se félicitait,
l'ivresse était générale[396]». La ville avait retrouvé son air de fête;
dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et
les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de
concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et
des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition
renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des
conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de
paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne
doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses
entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les
bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient
publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance
de Napoléon[397].

[Note 396: Otto à Champagny, 16 février 1810.]

[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, février et mars 1810.
Archives des affaires étrangères, Autriche, 385. HELFERT, 93-97.
_Mémoires de Metternich_, II, 323-324.]

Les Russes, on le sait, étaient nombreux et avaient été jusqu'alors fort
influents à Vienne; ils tenaient dans la société le haut du pavé.
Unanimement hostiles à la France, ils voyaient dans l'Autriche une
fidèle et inébranlable alliée, le dernier refuge de leurs idées; sa
défection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils
envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays
qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi
dire, au milieu de l'allégresse générale. Le comte Schouvalof, leur
ambassadeur, parut _terrifié_--le mot est de Metternich[398]; moins
politique que son maître, moins diplomate que son gouvernement, il ne
sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collègues
porter son compliment à l'ambassade de France. Dans les salons russes de
Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public
et d'un désastre national: «La première nouvelle, écrivait le comte
Otto, étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons
ont cessé de suite, et beaucoup de gens se sont retirés avant le
souper[399].»

[Note 398: _Mémoires_, II, 324.]

[Note 399: Otto à Champagny, 19 février 1810.]

Il faut reconnaître que le langage de certains Autrichiens était fait
pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche
a montré une facilité singulière à déplacer ses ambitions, à évoluer
suivant les circonstances, à profiter d'une position géographique qui
lui permet tour à tour de peser sur l'Occident et de refluer vers
l'Orient. Depuis plusieurs années, il existait à Vienne un parti moins
antifrançais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et réduit au
silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner à une lutte
désastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire
s'appuyer et s'adosser à lui pour s'opposer aux convoitises orientales
de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'étendre
dans la région du Danube, pour y transporter et y réédifier sa fortune.
Aujourd'hui que l'accord avec la France, repoussé jusqu'alors par le
sentiment général et jugé d'ailleurs impossible, semblait fait par
miracle et comme tombé du ciel, ce groupe élevait la voix, se déclarait,
et ses appels éveillaient dans certaines parties de la nation, dans la
jeunesse, dans l'armée, de belliqueux échos. Brave et malheureuse, lasse
d'être toujours battue, l'armée aspirait à trouver quelque part
l'occasion de vaincre, fût-ce aux dépens d'anciens alliés, et sentait
comme une velléité de prendre sa revanche sur la Russie des défaites
infligées par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux
des nôtres qui étaient restés à Vienne: «Faites en sorte, leur
disaient-ils, que nous puissions nous battre à côté de vous; vous nous
en trouverez dignes[400].» Les Russes, cajolés jusqu'alors, surprenaient
des allusions malséantes et des propos hostiles; ils disaient avec un
douloureux étonnement: «Il n'y a que quelques jours que nous étions tous
très considérés à Vienne. Aujourd'hui, on adore les Français, et tout le
monde veut nous faire la guerre[401].»

[Note 400: Otto à Champagny, 21 février.]

[Note 401: Otto à Champagny, 16 février. Cf. BEER, _Geschichte der
orientalische Politik Œsterreich's_, 226-229.]

Les échos de Vienne, comme ceux de Paris, portés jusqu'à Pétersbourg,
augmentèrent l'émoi jeté directement dans cette capitale par la nouvelle
du mariage. Parmi les Russes qui avaient désiré le choix de la
grande-duchesse, plus l'espoir avait été vif, plus la déception fut
profonde, et le dépit se tourna en colère contre le gouvernement,
coupable d'avoir laissé échapper l'occasion de fixer la bienveillance de
Napoléon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il
y eut contre l'Impératrice mère une explosion de propos amers et presque
insultants; c'étaient l'entêtement de cette princesse, ses préventions
aveugles, qui avaient fait tout le mal: «Ce mariage, écrivait
Caulaincourt à Talleyrand, fait ici une drôle de révolution; les plus
grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre à l'Impératrice
mère[402].....» Par une contradiction singulière, les Russes se
mettaient à vanter les avantages de l'alliance française, si dépréciée
jadis; chacun s'avisait de devenir Français, quand la France
s'éloignait, et comme cette sympathie à contre-temps s'exprimait par des
regrets désolés, de sombres prévisions, des pronostics sinistres, elle
achevait de convaincre Alexandre que Napoléon s'était écarté de lui et
ne nourrissait plus à son égard que desseins hostiles[403].

[Note 402: Caulaincourt à Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des
affaires étrangères, Russie, 150.]

[Note 403: «Cette nouvelle, écrivait Joseph de Maistre en parlant du
mariage annoncé, a jeté dans les esprits une terreur universelle: en
effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal
fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mécontenté tout le
monde, elle a ruiné son commerce; maintenant la voilà devenue frontière
de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira
bientôt en alliance politique offensive et défensive, et qui la réduit à
rien.» M. de Maistre ajoutait peu de temps après: «Si vous voulez voir
dans toute sa pompe l'inconvénient des _mezzi termini_ en politique,
surtout dans un moment de révolution, vous n'avez qu'à venir ici.»
_Corresp._, III, 406-407 et 438.]

Tout concourait d'ailleurs à fortifier en lui cette crainte, l'attitude
des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet
de Vienne, prévenant naguère jusqu'à l'obséquiosité, prenait tout à coup
des airs dégagés, un ton de dignité froide et de raideur dédaigneuse; si
Metternich s'efforçait de rassurer d'autres États, la Prusse et la Porte
Ottomane nommément, sur les suites du mariage, s'il leur laissait
entendre que l'Autriche ne songeait point à s'indemniser de ses pertes
aux dépens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la
Russie, à laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une
règle de témoigner à cette cour «la plus parfaite impassibilité, et,
sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite
dans les derniers temps[404]». À cette hauteur subite de l'Autriche
s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'âme désemparée
d'Alexandre, des condoléances et des avances significatives, venues
d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait à
l'Empereur, s'offrait à lui servir de consolatrice; elle lançait des
agents secrets, s'essayait à renouer, «frappait à toutes les
portes[405]», et murmurait tout bas que la Russie, répudiée par la
France, n'avait plus qu'à chercher refuge auprès de ses anciens et
véritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices également
inquiétants qu'éclata à Pétersbourg la nouvelle qui semblait en porter
confirmation: à l'instant où il s'était fiancé avec l'archiduchesse,
Napoléon avait refusé de ratifier le traité passé contre la Pologne et
prétendu lui en substituer un autre.

[Note 404: _Mémoires de Metternich_, II, 323.]

[Note 405: Rapport n° 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.]

Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre
perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation
accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait
encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour
l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance,
contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible
de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une
bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois
de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout
était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il
s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne
serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas
immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours
dans un complet désarroi.

Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à
exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée,
ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de
donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la
plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus
de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient
notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses
réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout
propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la
Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et
délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui
reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une
infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la
tentation et le désir.

Le chancelier Roumiantsof s'était donné spécialement pour tâche
d'exprimer les doléances de son gouvernement; il appuyait où son maître
avait glissé. Revenant à l'affaire du mariage, il voulait absolument que
Napoléon n'eût jamais été de bonne foi et eût négocié sous main avec
l'Autriche au moment même où il semblait tout occupé de la Russie: «Il
est bien évident que vous traitiez des deux côtés à la fois[406]», telle
était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance
déplaisante. Quant à la convention, sans annoncer encore si le Tsar
accepterait ou non le texte français, il indiquait que la suppression de
la phrase initiale dénaturait l'acte tout entier; le secret exigé lui
paraissait une restriction inutile, fâcheuse, témoignant d'intentions
équivoques.

[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]

Il partait de là pour insinuer que Napoléon avait éprouvé sans doute le
besoin de renouveler ses affections et voulu tâter d'autres alliances; à
cet égard, la Russie savait à quoi s'en tenir, mais elle ne nous
rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramènerait
l'infidèle, elle demeurait incorruptible, toujours dévouée; elle ne
voulait pas se demander si la conduite adoptée vis-à-vis d'elle
n'excuserait point certaines défaillances: «On ne peut pas dire,
continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui,
cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de
reconnaître que rien n'a changé et que nous y tenons comme précédemment,
et cela par la raison qu'elle est utile au bien-être de tous. Aussi
continuerai-je à veiller à son maintien, dans la ferme conviction que
l'empereur Napoléon y reviendra. La preuve que nos intentions sont
droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y
sera_, dans le système, c'est que nous ne changeons pas. On frappera à
la porte des autres. L'empereur Napoléon, par cette expérience même,
nous appréciera et verra que tout est en notre faveur[407].»

[Note 407: Caulaincourt à Champagny, 10 mars 1810.]

Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance,
conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré
qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance
devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un
système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos
souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être
véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la
situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport
de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous
les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par
intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet
appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le
présent.

«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus
qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne
voulussions renoncer à l'alliance.»

Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses
noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir
lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute
méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une
impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses
sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil
magnifique et prévenant, que tout fût mis en œuvre pour la charmer, pour
la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des
hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses
moindres vœux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire[408]. Il
tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans
égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois
pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à
répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes
parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes,
des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces
derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient
d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de
ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille
comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en
particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu;
ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque
l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec
l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance.
Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui,
depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion,
et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En
peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter
sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et
accablait la Russie.

[Note 408: Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas
effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne
réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine
apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de
genre!]

«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier
pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de
Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie;
qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question
de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double
négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis
trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour
donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur
n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la
promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation
qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que
l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les
autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que,
quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a
effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant
à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans
observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés,
mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].»

[Note 409: _Corresp._, 16341.]

Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans
leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton
ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases
émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et
amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire
du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat
pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon
s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il
essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public
qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut
devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse
aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à
tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une
circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on
aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne
change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la
France[411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord
avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même,
si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la
désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les
fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de
chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer
plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des
réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée
des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités.

[Note 410: Voy. à ce sujet _Les origines de la France
contemporaine_, par M. TAINE, _Le régime moderne_, I, 94.]

[Note 411: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]

Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de
douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son
sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en
y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son
affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette
intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier,
il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas
seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment
nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait
de l'établissement d'une personne de sa propre famille[412].» Pas un
habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât
la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain.
L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même,
s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis
très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé[413].»
À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et
splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses
audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations
venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par
procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français.
Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence
des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable
diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui
semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles[414]»,
c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison
d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les
membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur cœur.
Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le
compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415]».
Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de
vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames
de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite:
distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette
ville[416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il
s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une
simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher
à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de
tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi,
disaient-ils, et vous êtes notre aîné[417].»

[Note 412: Lettre à Champagny du 2 mars 1810.]

[Note 413: Otto à Champagny, 19 février.]

[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.]

[Note 415: Champagny à Otto, 7 février 1810.]

[Note 416: Otto à Champagny, 11 mars 1810.]

[Note 417: _Id._ Toutes les dépêches de Vienne citées dans ce
chapitre ont été publiées par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son
curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.]

L'Impératrice belle-mère de Marie-Louise, malgré son peu d'inclination
pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables.
Quant à l'Empereur, il ne doutait point du bonheur réservé à «sa fille
bien-aimée»; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de
prospérité et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les
liens se resserreraient encore, et ses déclarations valaient surtout par
l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par «ce quelque chose
de cordial et d'affectueux[418]» qui était en lui et qui expliquait sa
persistante popularité. Il n'était point jusqu'à Marie-Louise qui,
surmontant sa réserve de fiancée, ne sût placer discrètement sa note. À
un dîner de gala, elle disait au comte Otto, assis à sa droite, qu'elle
voulait être une épouse soumise et dévouée: elle annonçait des goûts
simples et sérieux, ne demandait que des distractions innocentes, la
permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre,
ajoutant «que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire à toutes les
manières de vivre, et qu'elle se conformerait entièrement à celle de Sa
Majesté, n'ayant rien tant à cœur que de lui complaire[419]».

[Note 418: Otto à Champagny, 12 mars.]

[Note 419: «Madame l'archiduchesse, écrivait Otto, m'a fait beaucoup
de questions qui annoncent la solidité de ses goûts: «Le musée Napoléon
est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent
et étudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la
musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? c'est un instrument que
j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans
doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir.
J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas
danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de
danse...»--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus
d'une heure qu'a duré mon entretien avec Son Altesse Impériale, elle ne
m'a pas parlé une seule foi des modes ni des spectacles de Paris.» 6
mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.]

Ces témoignages ne laissaient point Napoléon insensible: il appréciait
les prévenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui
l'avaient jusqu'alors subi plutôt qu'accepté dans la famille des rois.
Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste
de procédés. En attendant qu'il pût recevoir et fêter l'archiduchesse,
il se mit à distinguer de toutes manières les représentants attitrés ou
officieux que l'Autriche avait auprès de lui, c'est-à-dire le prince de
Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut désormais que
l'ambassadeur le suivît à la chasse, faveur exceptionnellement enviée.
Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux
réunions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements,
introduits en quelque sorte dans l'intérieur de la famille: là, Napoléon
les questionnait sur sa fiancée, lisait avec eux les lettres reçues de
Vienne, les traitait moins en étrangers revêtus d'un caractère honorable
qu'en personnes de sa familiarité et de sa confiance[420].

[Note 420: Champagny à Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.]

Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient
à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait
l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la
Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement?
Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie
et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne
va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant
à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque
à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses
ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à
Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques
politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare,
mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute
interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée
prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra
inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces
faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance,
n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées,
imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la
cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura
apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la
parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.

«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le
ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de
distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au
prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des
égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité
à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de
bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même
nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles
occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries,
l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits
cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes
attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les
ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de
Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où
aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il
est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de
parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques
renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à
l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards
extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.

«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera:
il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de
l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche
ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que
l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de
son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à
l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont
étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.

«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de
Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à
l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains;
celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à
l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les
affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en
rien nos rapports politiques.

[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé
extraordinaire prince Alexis Kourakine.]

«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la
distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas
conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage
comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de
vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse
impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les
prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met
à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de
l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard[422].»

[Note 422: 17 mars 1810.]

Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la
situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période
des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des
attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point
l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique
présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert
pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche
succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux
monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs
capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en
correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux.
Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche
à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang
et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que
Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles
publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide
de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future
impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides
présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant
leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un
fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des
Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie:
il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude,
une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la
poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le
priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il
honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine
expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa
part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus
d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs
désastres.

Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche
commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus
pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était
toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements
et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.

Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt
à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des
affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le
concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en
plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux
français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient
instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que
Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de
l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se
montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses
prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût
garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de
l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une
facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette
prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur
à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel
et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait
d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif[423].
Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à
l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que
le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire.
Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en
partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt
au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles
et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se
contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au
_Moniteur_ et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces
points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et
permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait
compté la Russie[424].

[Note 423: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]

[Note 424: _Mémoires de Metternich_, II, 381-385]

De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à
l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle
éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté
Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris.
Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un
ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une
ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande
Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les
haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le
long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque
pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une
croissante union.

Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une
partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent
nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires
dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus
loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par
l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie
autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe
échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par
la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une
Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les
soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs
français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour
des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent
gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au
banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes,
Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se
décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce
sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste
épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et
le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations,
inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un
accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le
mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons
impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est
cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts,
célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes,
à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes
mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front
des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis
des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle
romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme
officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules,
l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour
symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier
à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de
parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la
transparente allégorie[425].

[Note 425: Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives
nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du
comte Otto_; HELFERT, 114-124.]

Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations
significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime,
ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se
tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le
bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité
peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au
dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous
regardons cela de loin avec nos lunettes[426].» Placé plus près du
spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de
cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur
l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de
caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement
venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était
séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son
amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un
abandon complet de l'Autriche au système français[427]». Enfin, il
dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de
Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à
l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant
Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de
Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et
son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de
l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne
pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à
Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles
de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant
avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de
consommer l'union.

[Note 426: Lettre citée à la page 298.]

[Note 427: Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait
le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims:
c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de
pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice,
suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et
souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à
lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en
allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener
directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de
Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte
lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice,
en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des
compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée,
qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un
milieu où tout lui était inconnu et nouveau.

Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au
château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives
exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de
Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que
les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril,
Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes
Schœnborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au
mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de
Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État.
À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule
des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur
n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant,
s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre
spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au
désir du maître.

Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus
délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la
cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris,
écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de
Russie avant la dernière guerre[428].» Pour achever le contraste, le
bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas
à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le
couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour
s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard
d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du
Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur
à la Russie en disgrâce.

[Note 428: _Mémoires_, II, 332.]

Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur
et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et
s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout
ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par
la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns
dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon,
transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le
cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur
des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf
heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au
complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour
garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes
dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par
salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant
les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus
répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe,
qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde.
Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes,
précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies,
par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de
trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des
maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient
son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les
glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain,
et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice,
qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de
lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence
renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient
une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une
attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux
«Vive l'Empereur!» des soldats.

À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne
pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et
détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient,
suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle
se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des
rafraîchissements circulaient[429]», et cette partie du château,
tapissée de chefs-d'œuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait
l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries
et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait
à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et
d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les
côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des
grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.

[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.]

Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant
contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du
Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps
diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si
le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères
firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur
convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince
Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de
coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant
sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant
à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et
faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.

Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle
fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour;
c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces,
à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la
chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le
monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il
tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de
fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit
et de consistance[430].

[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance
pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et
les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec
complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier
rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de
la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au
château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte
Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante
collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État,
où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante
était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent
les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite
vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les
manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il
prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les
cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante,
et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son
verre[431].

[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de
l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison
d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une
distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la
couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui
lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en
faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans
ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe;
les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent
une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans
réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le
ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «_La monarchie est
sauvée_», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la
suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à
Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en
dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce
ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à
entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français[432].»

[Note 432: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
de Saint-Pétersbourg.]

Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les
convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe,
cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au
milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour
eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était
avisée trop tard[433].»

[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un
salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière
ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui
lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux
prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut
reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des
souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut
Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la
trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à
Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement.
Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton,
Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler
lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est
vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis
trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce
et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être
jolie[435].»

[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3
avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de
Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est
lui qui le met à la porte.»]

[Note 435: Bulletin de police précité.]

La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait
ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes
celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait
traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur
conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang
soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses,
nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce
palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie
n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de
régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène
n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait
contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards
étaient fascinés, les cœurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une
félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à
sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester
perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort,
violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage
autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises
belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La
Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son
attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur
de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une
suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du
cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un
de ces jours mourir en Bessarabie[436].» Cette destinée à la Charles XII
que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et
prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes
d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité
résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril.

[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.]

Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne
dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les
cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule
immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à
la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en
grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la
ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des
magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle
remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple
impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient;
là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et
chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent,
inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs
sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur
chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un
trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.

Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une
continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour.
S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la
bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils
voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la
France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés,
créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude,
suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la
continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances,
l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au
loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre
inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement
troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait
espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa
prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes
désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque
du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le
bonheur et à nous de l'avenir[437]!» Et ce vœu, qui n'osait s'affirmer
comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes
françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes
de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait
l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de
stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire
sur la guerre.

[Note 437: Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des
affaires étrangères, Russie, 150.]

Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette
signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts
réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les
dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes
d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les
territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux
divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au
commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la
Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette
puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi
Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience
de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop
négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de
briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la
Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la
Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer
ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement
d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec
l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du
continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses
moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une
campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles
d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme
préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu
que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à
la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut
venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe[438].»

[Note 438: _Corresp._, 16352.]

Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la
France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale,
demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la
première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde,
et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la
République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point
demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer
de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à
sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de
tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer
et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de
Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe
française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses
avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une
lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves,
mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié
de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus
lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France
s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut
s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans
l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait
partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle
reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus
redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant
volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine
satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements
qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout
se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare
inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe
soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à
s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le
lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de
l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque
«hagards[439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant
ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le
démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague
d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant
pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de
la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des
discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune
présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé
sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des
désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le
resplendissement de cette apothéose.

[Note 439: _Mémoires du prince Czartoryski_, II, 233.]



CHAPITRE IX

LE SECRET DU TSAR


Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur
Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre
dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de
Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il
voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de
Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement
progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par
Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie,
rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive
contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par
Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance
réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le
représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un
contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une
capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le
regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de
surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons
diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative
auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat;
mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment
entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les
Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le
grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts
d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il
entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de
négociation.

Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient
les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans
le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis,
ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire
de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le
prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent,
après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait
à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens.
À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand
seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il
appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa
peine et demander secours.

Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des
circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de
la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre
famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de
soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement
de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait
été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier
aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude.
L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et
plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine
mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc
Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et
héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre
témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent
dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps
naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et
se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les
porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans
cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les
visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de
Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre.

En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut
le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se
rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe
II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant
d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant
dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos
d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.

L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec
un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le
continuateur de son œuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et
les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la
renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs
disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur
autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique
dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il
s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une
imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de
s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les
principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement
effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande
au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le
règne de la justice et de la félicité universelles, «son cœur bat pour
l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de
liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles
ardeurs.

Heureux de trouver à qui s'ouvrir, à qui se confier, Alexandre laisse
éclater des sentiments qu'il a jusqu'alors renfermés et celés, car la
surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donné l'habitude
et le goût de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son cœur tout ce
qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison
d'État, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse à
vénérer le despotisme bien ordonné dont Catherine lui présente
l'imposante image. Il n'a de goût que pour les institutions libres: le
mot de République exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est
du parti des opprimés; ses sympathies vont à ceux qui luttent ou qui
souffrent; il souhaite des succès à la République française, qu'il
aperçoit au loin combattant les monarchies coalisées; mais c'est surtout
le nom de la Pologne qui éveille en lui une immense pitié. Il plaint
cette nation, il a admiré ses derniers efforts, il la voudrait heureuse
et se promet d'en être un jour le consolateur.--À entendre ces mots,
Czartoryski se sent bouleversé d'émotion et de joie; il remercie la
Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir placé ces
aspirations dans le prince qui semblait appelé à continuer l'œuvre de
fer et de sang. Tous deux bâtissent maintenant des projets dans les
nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre
une existence nationale, en l'unissant à la Russie par des liens
fraternels, et dans l'adolescent au regard inspiré, aux traits
ravissants, qui lui dit d'espérer, Czartoryski croit distinguer un être
surhumain, suscité pour une mission réparatrice, et salue l'ange
libérateur de sa patrie[440].

[Note 440: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, publiés en 1887
par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mémoires sont un document historique de
haute valeur.]

Quatre ans après, Alexandre était appelé au trône, après la catastrophe
dont le souvenir devait à jamais désoler sa conscience. Investi du
pouvoir, il se trouvait aux prises avec la réalité; il avait à compter
avec les intérêts engagés, avec les traditions de son État, n'osait
s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rêve transcendant,
et se résignait à régner comme ses prédécesseurs, tout en pensant
autrement qu'eux. Son intimité avec Czartoryski, qui n'avait plus cessé
depuis leur première entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait
appelé le prince dans le conseil secret où s'élaboraient des ébauches de
réforme et des essais de libéralisme. Parfois le nom de la Pologne
revenait sur ses lèvres, «mais ce n'était plus de la même manière[441]».
S'il promettait d'améliorer le sort des provinces annexées, s'il
accordait des réparations individuelles, l'idée d'une Pologne autonome,
prenant place dans l'empire comme un élément distinct et doué de vie,
s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de
chimère et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son
cœur: combien regrettait-il le temps où il pouvait se livrer à cette
généreuse utopie: «C'était une idée d'enfant, oh! mais divinement
belle[442]!»

[Note 441: _Id._, I, 279.]

[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.]

Plus tard, Czartoryski avait été élevé à des fonctions actives et
éminentes, adjoint au ministère des affaires étrangères, puis chargé
seul de ce département, en 1804 et 1805. Il avait alors présenté en vain
divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou
l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque
une promesse, aussitôt rétractée, et peu à peu le déroulement des
circonstances, l'enchaînement des fatalités, avaient amené Alexandre à
considérer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque,
comme le péril le plus grave qui pût menacer la sécurité et l'unité de
l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, sévissant à regret, il
était devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que
nous l'avons vu s'acharner contre l'idée polonaise, en poursuivre toutes
les manifestations, se donner pour but de l'étouffer, et se constituer
«le persécuteur en chef[443]» d'une nation qu'il redoutait sans lui
porter une haine préconçue. En même temps, sa politique générale avait
évolué à plusieurs reprises, et les oscillations de sa pensée,
l'entraînant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans
aucune la sérénité et le bonheur.

[Note 443: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]

En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début
de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de
modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la
reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était
associées pour cette œuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de cœur,
vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de
sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de
ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il
avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de
l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion
enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses
devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination
et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats
acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires,
et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les
acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu
à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les
devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux
empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles,
affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans
doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires
européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la
grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine
illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi;
il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de
gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus
qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre
qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite
d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche
aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son œuvre
rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets
d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son
zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat,
se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse
et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout
lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité
vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée
ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui
l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et
l'instrument de torture.

Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme
juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de
souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point
aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien
entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins
de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui
pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne
que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la
Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le
combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion
de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à
présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à
effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a
réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus
équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son
sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il
leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il
les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en
royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il
relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des
tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres
parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le
duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir
d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira
désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa
protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie;
qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante,
venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne
leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une
réalité.

À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes
envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée
varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du
roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs
pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour
rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera
peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la
guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif
évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont
l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées;
c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du
droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que
la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur
moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même,
de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui
sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires
desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour
échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans
un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la
crainte le pousse à de suprêmes audaces.

Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données
purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence
en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait
joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la
fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par
ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes
nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises
impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de
ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam,
n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs
yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice
et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire
slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement:
moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son
individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et
sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.

Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple
démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces
tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti.
Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le
petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment
une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre
d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues
tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de
seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au
généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué
l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne
d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses
anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait
immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.

Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne,
Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une
entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration.
Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes,
comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait
pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui
ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement
revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le
compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27
juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le
Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à
son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se
refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une
Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la
Galicie[444].

[Note 444: Nous donnons à l'_Appendice_, sous le chiffre II, le
texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont
extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la
communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.]

Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de
l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes,
Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné;
pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa
phrase[445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier
1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait
fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré
défavorable.

[Note 445: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]

À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de
proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout
éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la
sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que
si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six
semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le
coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette
preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite,
le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa
pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette
hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les
conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans
l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur
royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il
l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de
longues traverses, au point de départ de leur amitié.

       *       *       *       *       *

Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre
hésitèrent encore à se livrer, à revenir aux épanchements d'autrefois.
Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au
prince des témoignages d'amitié personnelle, puis se mit à parler
d'amnistie, de réconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il,
prouver aux Polonais qu'il n'était point leur ennemi, qu'il désirait
sincèrement leur bonheur: son but était de mériter leur affection et
leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour
commencer, il se montrait disposé à grouper sous un régime spécial et
privilégié, à reformer en corps de nation les huit gouvernements échus à
son État au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine à
démêler en lui le désir d'édifier une Pologne russe, destinée à attirer
et absorber la Pologne française que Napoléon avait créée sur la
Vistule.

[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mémoires_, II, 226-234, le
récit circonstancié de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et
avril 1810. Toutes nos citations sont empruntées à cette partie de
l'ouvrage.]

Ce plan, que le prince eût salué avec transport en d'autres temps, le
laissait maintenant incertain et troublé. Quelles que fussent sa
répulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son
patriotisme commençait d'hésiter entre Pétersbourg et Varsovie.
Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un
de ses enfants pouvait-il sans crime jeter à la traverse d'autres
combinaisons? En se prêtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas à
déchirer son pays de ses mains, à le diviser en camps ennemis, à le
replonger dans la guerre intestine, à entraver par une entreprise
parricide l'œuvre de la régénération nationale? Puis, Alexandre était-il
sincère? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment élevé et
durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentané des
circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspirées par
Napoléon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-être? Czartoryski
avait trop expérimenté le caractère à la fois changeant et dissimulé de
son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le
charme de leurs premières relations; aujourd'hui, il se tenait
constamment en garde contre une défaillance ou une arrière-pensée:
«L'empereur Alexandre, écrivait-il un jour, a habitué tous ceux qui
l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs
différents de ceux qu'il met en avant[447].»

[Note 447: _Mémoires_, II, 225.]

Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les
moyens les plus propres à gagner au Tsar les cœurs polonais. Alexandre
voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il
ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé
de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il
hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient
dans sa pensée.

C'est qu'en effet la négociation avec la France, quoique fort
compromise, n'était pas rompue. Le cabinet de Pétersbourg restait saisi
d'une proposition ferme, sur laquelle il avait à statuer; il demeurait
en présence du traité de garantie modifié par Napoléon, mais toujours
offert et sanctionné d'avance. Il est vrai que sans l'article premier,
sans cette phrase si cruelle dans sa concision: «La Pologne ne sera
jamais rétablie», Alexandre considérait l'acte tout entier comme dénué
de signification et de portée. Mais ne pourrait-on, en insistant avec
fermeté, en faisant quelques concessions sur les autres articles,
obtenir de Napoléon qu'il revînt sur son refus et adoptât la formule qui
dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof,
en particulier, se rattachait à l'espoir d'imposer à l'Empereur un
accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti,
tout n'était à ses yeux que chimères et dangers. Formé à l'école de
Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait
point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable
de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un élément
de désordre, et aspirait à supprimer radicalement le péril que son
maître songeait à détourner. D'autre part, il n'était pas éloigné de
croire que Napoléon, préoccupé avant tout de sa guerre contre les
Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure énergiquement
maintenue; il estimait que la Russie avait péché trop souvent par défaut
de virilité et de résolution, qu'elle devait à la fin montrer du nerf,
s'armer d'inflexibilité, s'entêter dans ses exigences; à force de les
reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre,
qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jugé à
propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec
Czartoryski, le laissait persévérer dans cette voie et consentit à y
rentrer avec lui, tout en se réservant, le cas échéant, de se jeter
personnellement et mystérieusement dans une autre.

[Note 448: «Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne,
qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.»
Caulaincourt à l'Empereur, 2 août 1809.]

La chancellerie de Pétersbourg dressa donc un nouveau traité, qui se
trouva le troisième. Au contre-projet français, elle opposa un
contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le
nœud de la difficulté, en se bornant à l'annoncer et à la préparer par
un préambule. Au lieu de dire: article premier: «Le royaume de Pologne
ne sera jamais rétabli», on employa ces termes: article premier: «S. M.
l'empereur des Français, voulant donner à son allié et à l'Europe une
preuve du désir qu'il a d'ôter aux ennemis de la paix du continent tout
espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, à
ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli[449].» Le premier
projet russe, c'était la mort sans phrases; le second contenait le même
arrêt, expliqué et motivé. Quant aux articles subséquents, les deux
textes ne différaient plus essentiellement; Alexandre avait voulu
pourtant que l'abolition des ordres fût formellement prononcée.

[Note 449: Voy. la série des articles dans la _Correspondance de
Napoléon_, XX, p. 177-178, en note.]

Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au
prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur
lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque
français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul
mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar
commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances,
il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur
fermer l'avenir.

Comment concilier ces deux entreprises opposées, destinées à se suppléer
l'une l'autre? Le bruit du traité en préparation était venu jusqu'aux
Polonais: il les avait émus, consternés; il ne les disposait guère à
écouter les suggestions de cette Russie qui élaborait en même temps un
acte destiné à combler leur infortune. Czartoryski ne s'était point
privé d'indiquer au Tsar cette objection: il s'était montré surpris que
Sa Majesté s'occupât encore des objets dont elle l'entretenait «en
présence de la convention négociée avec la France»; était-ce donc,
demanda-t-il timidement, que Napoléon aurait refusé sa
ratification?--«Sa Majesté répondit avec quelque embarras que cela
n'était point ainsi, que c'était M. de Champagny qui avait voulu mettre
dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire
le nom polonais, mais qu'elle avait changé ces articles, et que la
convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.» Ainsi,
prenant audacieusement le contre-pied de la vérité, Alexandre imputait
au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en
attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilité et
l'odieux: Napoléon avait-il tort de croire que le but de la Russie était
moins de le lier moralement que de le perdre auprès des Polonais et de
lui enlever ses moyens matériels de défense, moins de le tenir captif
sur parole que de le désarmer? Sans accorder une créance absolue aux
explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait
été demandé. Après plusieurs jours d'étude et de réflexion, il rédigea
un mémoire et le porta à l'Empereur. Trois semaines environ s'étaient
écoulées depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les
événements avaient marché: la célébration du mariage à Paris, avec ses
détails caractéristiques, les apparences croissantes de l'intimité entre
la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression
profonde et terrifiante. Il n'y avait plus à en douter: c'était l'échec
définitif de son système, la mise en déroute de ses espérances, un
Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frappé de sa «contenance pleine
d'abattement et de découragement»: ce fut à cet instant qu'il lui
retrouva dans le regard l'expression de stupeur déjà remarquée après
l'écrasante journée du 2 décembre 1805, alors que le jeune monarque et
son état-major quittaient au galop le champ de bataille, emportés par le
torrent de la défaite, et qu'au loin, derrière eux, s'élevaient et se
prolongeaient les acclamations des Français victorieux, saluant leur
empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en
1805, on n'avait su rien prévoir ni rien prévenir; on s'était laissé
surprendre par un désastre, dont les conséquences se déroulaient et se
précipitaient de toutes parts. Se jugeant menacé et talonné par un péril
implacable, Alexandre demandait à tout prix un moyen de salut, cherchait
instinctivement une arme pour se défendre.

[Note 450: _Mémoires de Czartoryski_, II, 409.]

Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal
éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des
rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il
conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes,
dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité
tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir
Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs,
n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement
ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la
Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé
son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette
vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de
n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la
conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait
point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à
modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir
d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en
faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus
d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes
inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon
ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en
avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il
connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour
qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus:
il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du
grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui
serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses
habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que
leur rendrait la Russie?

Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours,
alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui
pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point
arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel
se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est
pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le
duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le
diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La
question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens
envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie
essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait
d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur
d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de
Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité
absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et
de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son
étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce
parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une
guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les
troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles,
réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux
Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient
satisfaits».

Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une
simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout
d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre
contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller
brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son
interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le
conquérant à force de résignation et de condescendance: ne
parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un
royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant
aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas
comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point
de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la
France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie,
n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre
parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver
Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir
d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se
contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit
décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait
certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette
idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit
mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût
encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage,
mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: _Nous sommes au
mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._»

Pour cette époque, il jugeait de toute nécessité que la Russie eût
rassemblé ses idées et dressé ses plans sur la conduite à suivre en
Pologne, qu'elle tînt en réserve une solution toute prête pour l'opposer
à celle que Napoléon essayerait de faire prévaloir. C'était là le but à
atteindre; quant aux voies propres à y conduire, elles restaient à
trouver. Alexandre réfléchirait, aviserait; il invitait Czartoryski à en
faire autant, à se mettre en quête «d'un fil qui conduirait au but».
Finalement, on se sépara sans donner à l'entretien de conclusion, mais
en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec
le prince Adam ne devaient produire immédiatement aucune conséquence
visible, elles marquent le point de départ d'une trame ourdie par le
Tsar en dehors et à l'insu de son ministre, par l'intermédiaire de
Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprès des Varsoviens, pour
tenter leur fidélité, les détacher subrepticement de la France et les
préparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite,
pour se mettre en mesure d'enlever et de détruire le grand-duché avec la
complicité de ses habitants, de traverser ainsi les projets prêtés à
Napoléon et d'organiser contre lui, en Pologne même, une guerre
préventive.

[Note 451: À la même époque, Alexandre disait à l'un des
compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: «Napoléon a besoin de
s'attacher les Polonais et les flattera par de belles espérances; quant
à moi, j'ai toujours estimé votre nation, et j'espère vous le prouver un
jour, sans que l'intérêt me guide dans tout ce que je ferai.» _Mémoires
de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.]

La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût
devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée
varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait
son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche
des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber
à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait
inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de
mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable
et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté
avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir
tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme
ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer,
en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère
décisive?

Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de
Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association
d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux
desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit,
n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours
incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne;
des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de
la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec
l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de
Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur
égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti
d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était
tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier
général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces
éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis
que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos,
une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de
tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener
ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de
froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il
admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du
mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon,
quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat,
était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré
était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant
vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne
pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en
particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches
officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à
l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien
conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour
l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de
s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche
auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de cœur
se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et
subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de
régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec
Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance
déclarée.

Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne
pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer
avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et
l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute
parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être
répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait
donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.

Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire
naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir
placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces
missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts
de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David
d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait
disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que
ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait
beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la
France[452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples,
près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en
Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait,
s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son
poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À
Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait
compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses
avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation
dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire
détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au
chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le
ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative
immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof
aboutirent à un chef-d'œuvre de dextérité. Toute de nuances et de
sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il
s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur
livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453].

[Note 452: Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai
1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.]

[Note 453: Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg,
d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des
traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31
mars 1810.]

L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à
l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de
l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait
allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur
Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie
profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le
penchant de son cœur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la
France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était
engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne
pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse
occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et
Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par
cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche,
qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est
pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins
juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris
quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur,
elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement
avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est
désormais de conserver la plus étroite _alliance_ avec l'empereur des
Français et d'établir à côté la plus étroite _amitié_ avec celui de
l'Autriche.»

C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une
différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser
les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche,
que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien
marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore
obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre
l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera
l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur
François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y
trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages
dans la suite.

En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système
de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage
nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté,
tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers
traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de
l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans
les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer
quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché,
mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances
d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir,
par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications
européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il
ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de
vœux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État
autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette
seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre
récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues,
non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations,
fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du
cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses
intérêts.»

Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant
implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un
rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre
le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il
est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la
Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses
conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à
lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que
le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et
reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.

Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de
tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des
domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour
réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer
toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui
énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés,
les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure,
lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages
de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes
florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et
la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte
de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là;
elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux
revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition
qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire,
sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans
paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à
adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles
sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à
faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des
provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit
l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner
sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En
effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien
l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle
vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même
de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses
successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet
de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de
l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la
Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de
Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule
dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en
Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que
cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie,
si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la
Russie.»

Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si
conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient,
et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée
parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle
à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche.
Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de
fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les
conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé
déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant
la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la
Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle
transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche
assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se
laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette
puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et
signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de
leurs possessions.

Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de
ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce
point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du
règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une
anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar
ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de
l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas
à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux
préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à
l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant
lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre
latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous
venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages,
n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y
trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?

Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un
premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de
ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était
spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés
dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne,
sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à
plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en
sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention
d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et
son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés
et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec
plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche
n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des
immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté
autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.

Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence,
mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est
qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance
de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché
à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction
ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de
réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles
provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande,
le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et
quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au
préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de
tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a
toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de
concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas.
Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances
accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe
constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et
l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la
preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante,
irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé,
garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de
l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond
des archives.

Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M.
d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux
ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de
1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes,
à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la
Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses
aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et
mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la
carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps
extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux
empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait
été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son
territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions
futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un
commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement
indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la
Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche.
Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe
d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une
parfaite égalité.

Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait
au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir
nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine quâ
non_ à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et
associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour
que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien
composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une
sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens
propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment
son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie,
qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur
ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il
avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un
moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental,
«seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner
un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel
moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la
cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de
Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec
tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence,
habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le
sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la
plus absolue.»

Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication
décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant
qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence
d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver
religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer
dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la
confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez
naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous
jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec
la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée
maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à
tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres,
et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits
qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.

Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait
encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches
toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée
était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses
craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices
matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait
indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement
l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés
possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner
la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne
qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort
dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre,
s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à
la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre.
La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et
souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la
France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se
dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase,
à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité,
s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure
l'objet principal de ses vœux, il croira avoir écarté ou au moins
éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission
dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la
réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle
quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation
de cœur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?



CHAPITRE X

AUTOUR D'UNE PHRASE


Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son
mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à
l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce
les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle
révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et
dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes
pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le
Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les
Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien
régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon
cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de
traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices
dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau
marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche
ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre
l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la
Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question
d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence
à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des
journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du
1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade
d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à
l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question
préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.



Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud après la
cérémonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la première, le
chancelier Roumiantsof annonçait et appuyait le nouveau projet de
traité, qui venait d'être déposé au ministère par les soins du prince
Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre français
qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]:
tout dénotait chez les Russes le désir et l'impatience d'une prompte
solution. Le projet fut envoyé à Compiègne, où l'Empereur était retourné
avec Marie-Louise trois jours après ses noces.

[Note 454: Lettre de Champagny à Napoléon, 1er avril 1810, à minuit.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]

En ce moment, Napoléon n'avait guère le loisir de s'occuper de la
Russie; par la force des circonstances, il était tout à l'Autriche.
Marié de la veille, il se devait à sa jeune femme; il l'entourait de
soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice,
lui témoignait une affection qui semblait payée de retour, et mettait
même une sorte de coquetterie à faire savoir en Autriche que les choses
se passaient parfaitement bien dans le ménage impérial, que Marie-Louise
était heureuse. «Elle remplit toutes mes espérances, écrivait-il à son
beau-père; depuis deux jours, je n'ai cessé de lui donner et d'en
recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous
convenons parfaitement.» Et il remerciait Sa Majesté Apostolique «du
beau présent qu'Elle lui avait fait». Sur quoi, l'empereur François, ému
jusqu'aux larmes, ne savait comment témoigner sa félicité, donnait à
lire autour de lui les lettres que lui avaient adressées les nouveaux
époux, et c'était à chaque expression saillante un attendrissement
général: «Cette phrase «_Nous nous convenons parfaitement_», mandait de
Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succès, de même que deux
lettres de S. M. l'Impératrice écrites en allemand, où elle dit entre
autres: «_Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'être; ce que
mon père m'avait dit souvent s'est vérifié: je trouve l'empereur
Napoléon extrêmement aimable_.» En me communiquant ces détails, le
prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jeté à mon col pour
m'embrasser. Le contentement de cette cour est à son comble, depuis
qu'on sait que les deux augustes époux se sont vus et se sont inspiré
mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour célébrer cette
heureuse nouvelle, il y aura demain à la cour cercle et concert, la
saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].»

[Note 455: Otto à Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours après,
l'ambassadeur ajoutait: «Aujourd'hui les deux cours sont tellement à
l'unisson qu'une corde légèrement touchée à Paris étend ses vibrations
jusqu'à Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnées.» Cf.
SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.]

En fait, Marie-Louise plaisait à Napoléon; cette Allemande d'humeur
placide, d'âme inférieure, mais douce, attentionnée, possédant, avec
l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilité,
répondait très suffisamment à ce qu'il exigeait d'une impératrice:
d'ailleurs, par un mirage singulier, l'éclat de l'alliance lui faisait
illusion sur les qualités de la personne, et son cœur s'attachait à la
femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il
trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute
cette affaire, de naturel, de goût, d'une cordialité déférente, et avait
porté, jusque dans les moindres détails, une grande délicatesse de
procédés: «On n'a oublié aucune nuance, disait-il, pour me rendre
l'événement heureux du moment aussi doux et aussi agréable que
possible[456].» En somme, il était content de la femme, content de la
famille, content aussi du représentant extraordinaire que la cour de
Vienne avait accrédité près de lui, en la personne du comte de
Metternich.

[Note 456: _Mémoires de Metternich_, II, 326.]

Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg,
avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer
l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait
qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si
vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de
ménagements et moins de précipitation.

S'il s'était rendu en France, c'était d'abord afin d'y guider les
premiers pas de l'Impératrice, de faire en sorte qu'elle charmât et
réussît. Il emploierait en même temps son séjour à terminer quelques
affaires intéressant son pays, à obtenir que certaines clauses du
dernier traité de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement
interprétées: c'étaient là les menus profits à retirer du mariage.
Enfin,--et tel était le principal mobile auquel il avait obéi,--il était
curieux d'observer Napoléon au lendemain de sa nouvelle union, de voir
jusqu'à quel point ce grand acte avait modifié son humeur et les allures
de sa politique, de découvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau
«volcanique[457]» et comment le suprême dispensateur des événements
s'apprêtait à en régler le cours. Trop perspicace pour croire que le
mariage mettrait fin à la crise déchaînée sur l'Europe, il tâcherait
d'en prévoir les futures péripéties, afin que l'Autriche eût le temps de
s'y composer un rôle et d'y chercher son profit. Sans faire son idéal
politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires,
conservant l'inébranlable espoir de s'associer un jour à la revanche
européenne contre Napoléon et de le trahir opportunément, il considérait
que cette époque appelée par tant de vœux était aujourd'hui fort
éloignée. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne
pouvait aspirer qu'à vivre, à vivre le moins mal possible, et le seul
moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'échapper à de nouvelles
atteintes, de s'assurer même quelques avantages, n'était-il point de se
rendre utile ou tout au moins plaisante à l'homme redoutable qui pouvait
la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter
pour principe, dans toutes les complications à venir, de se prêter aux
vues de l'Empereur et même de les servir, s'il le fallait absolument,
sauf à déterminer plus tard, d'après les données qui seraient
recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et
à quel moment. S'étant proposé pour but de reconnaître le terrain, il
comptait aussi le préparer. Dès à présent, il jugeait bon de cultiver
l'amitié du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grâces, en
un mot de créer entre les deux cours une intimité susceptible au besoin
de se transformer en alliance.

[Note 457: Dépêche du comte Tolstoï, 25 octobre-7 novembre 1807.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant
seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait
affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se
flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir
soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des
plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté
d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement
modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses
mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance,
possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus
grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il
n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent
paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui
parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire
apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.

Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche
que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies
envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports
avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette
vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un
refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille,
serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette
complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie.
Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un
conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les
circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer,
vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de
l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement
dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las
d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité
que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point
redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et
mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le
plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût
pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement,
et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et
persévérance.

Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le
terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le
traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à
causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le
dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec
Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se
montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa
toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice,
parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot
d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir
des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de
sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses
embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et
comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son
imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de
réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et
prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des
retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de
la situation européenne.

Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi
hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien
et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait
d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il
érigea son maître «en apôtre de cette belle cause[458]». Seulement, il
eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le
rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait
croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à
cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos
vœux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans
nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se
compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur,
répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos
rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude
elle va se remuer[459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de
coup d'œil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait
eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se
décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et
les dénonçait à l'Empereur.

[Note 458: _Mémoires de Metternich_, II, 331.]

[Note 459: _Mémoires de Metternich_, II, 329.]

«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se
compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460].» Lui-même
évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort
opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa
voir au contraire de quel œil scrutateur et défiant il observait tous
les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle
le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il
avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que
Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de
la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa
parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture
de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part
de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction:
«Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra
toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre
Majesté pour éloigner une brouille[461].» En réalité, heureux d'avoir
reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout
formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer,
et d'aider de son mieux la force des choses.

[Note 460: _Id._, I, 102.]

[Note 461: _Id._, II, 329.]

Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau
le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner.
Dès le premier coup d'œil, la phrase portant «que le royaume de Pologne
ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua
à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait
pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes,
lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette
insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa
patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte
intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui
et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une
et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et
la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et
sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui
représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict,
justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il
se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois
pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle
à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il
dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il
parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage,
se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y
établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses
moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de
l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les
range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le
passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des
textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à
cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y
livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les
batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son
origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur
le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable
maîtrise.

Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il
veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés,
un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième,
comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même
but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard
de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation
dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la
France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter[462].»

[Note 462: _Corresp._, 16180.]

Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il
l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en
1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point
fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette
nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il
reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite
textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume
polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment
prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui
interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de
restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les
dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements
n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une
explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher
de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non
d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir
substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune
réciprocité.

«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on
devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli»,
et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la
prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et
de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne
puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du
continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour
rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette
heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc
que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des
bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et
on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille.
L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de
réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des
lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son
allié, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_.

«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera
jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître
de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait
la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il
faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une
compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait
porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la
Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en
faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens
peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à
recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas
suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait
imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les
soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel
engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie
s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays
nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination
française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour
les y faire rentrer.

«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en
refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y
substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence
humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se
déshonorant[463].»

[Note 463: _Corresp._, 16180.]

Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon
maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie
prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier
par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le
contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les
variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions
auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même,
car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les
particuliers[464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il
leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette,
aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue
la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la
préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en
style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre
et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point
affaiblir les idées[465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au
prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve
d'en reviser? et d'en approuver les termes.

[Note 464: _Id._]

[Note 465: Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à
Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Malgré cette disposition persistante à poursuivre un arrangement,
Napoléon demeure sous une impression de méfiance plus prononcée. Puisque
la Russie s'opiniâtre à réclamer d'aussi abusives sûretés, le temps
n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette
guerre à outrance déclarée à l'idée polonaise, Napoléon flaire une
menace pour le grand-duché et sent le besoin de mieux préserver ce poste
placé à l'extrémité de notre système stratégique, en pointe et en l'air.
D'autres puissances, situées à côté ou en arrière du duché, ne
peuvent-elles devenir ses points d'appui? En ménageant un triple accord
entre la principauté varsovienne, la Suède et le Danemark, notre
politique amènerait ces trois États à se soutenir et à s'épauler l'un
l'autre. Napoléon fait dire très mystérieusement à Copenhague: «Un
intérêt commun peut déterminer la Suède, le Danemark et le duché de
Varsovie à s'unir par un lien secret entièrement éventuel qui pourrait
être garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation
de ces trois puissances...» C'est un premier retour au système antirusse
de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits était de grouper les États
secondaires du Nord en confédération défensive contre leur redoutable
voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destinée d'ailleurs à
ne pas aboutir, ne devait s'opérer qu'avec une extrême circonspection.
Napoléon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore à la Russie; s'il
veut s'assurer contre une défection possible de cette puissance, il
n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoyée à Copenhague
contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement
condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux:
«Aucune alliance ne peut être plus durable que celle qui nous unit à la
Russie, parce qu'elle est fondée sur des intérêts réciproques. Elle n'a
à craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent
leur fait négliger le calcul de leurs véritables intérêts[466].»

[Note 466: Le duc de Cadore à M. Didelot, chargé d'affaires à
Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183.
Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.]

Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France
du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles,
dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces
contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice
et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera
le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître,
dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau
souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera
aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui
a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié
une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de
la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il
présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement,
il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme
dans la paix les résultats de la guerre.

«Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?--À Bruxelles,
Sire, n'est-ce pas un peu tôt?» L'Empereur comprit cette fine allusion
au rôle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans
les départements annexés et modifia sa proposition: «Au moins, dit-il,
nous accompagnerez-vous jusqu'à Cambrai[467].» Metternich s'inclina en
signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de déférence
au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien,
Napoléon le traitait de mieux en mieux, semblait désirer qu'il
prolongeât son séjour en France et y trouvât toutes ses commodités; il
avait mis à sa disposition hôtel à Paris, équipage somptueux, train de
maison complet, et pendant les jours qui précédèrent le départ pour les
Flandres, il l'attira plus fréquemment à Compiègne.

[Note 467: _Documents inédits_.]

Dans cette résidence où l'étiquette adoucissait ses lois, où l'existence
que l'on menait ressemblait à la vie de château plus qu'à celle de cour,
les occasions de voir et d'entretenir le maître se multipliaient. Le
soir, lorsque l'Impératrice s'était retirée, l'Empereur retenait
Metternich et prolongeait, seul à seul avec lui, ces interminables
causeries d'après minuit où il aimait à s'épancher. Arpentant à pas
pressés la grande galerie du palais, recommençant cent fois le même
tour, il s'abandonnait à ce besoin de parler qui croissait en lui avec
l'âge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonçait
aux fenêtres sans que sa conversation eût pris fin. Dans «ces soirées
nocturnes», suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait
rapportée de Tilsit, Napoléon abordait maintenant avec Metternich les
sujets les plus hauts et les plus intimes, énonçait des projets
grandioses et parfois chimériques, revenait ensuite à des détails
d'intérieur et de famille, faisait par brusques et continuels éclairs
briller son esprit, resplendir son génie, montrait l'étonnante
luxuriance de sa pensée, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son
orgueil, le plus grand et le plus justifié qui fut jamais, descendait
parfois jusqu'à la vanité. Un soir, il expliqua longuement à Metternich
comme quoi les Bonapartes étaient de bonne race, comme quoi leur famille
comptait parmi les plus anciennes de leur île et valait certainement
celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses
haines corses et ses étroites rivalités de jeunesse[468].

[Note 468: _Documents inédits_.]

S'il se livrait de la sorte à un interlocuteur qui l'observait de
sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce
n'était pas seulement que la bonne grâce de l'Autriche le mettait en
veine d'expansion et de confidence; il prenait goût à la personne du
comte et à sa conversation. Il se défendait mal d'un certain faible pour
les hommes de grand nom et de hautes manières, lorsque l'illustration de
l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; témoin
Talleyrand, qu'il avait écrasé de ses reproches sans le disgracier
complètement, qu'il consultait toujours, qu'il méprisait et n'arrivait
point à haïr. Ces personnages d'ancien régime, chez lesquels l'aisance
donnait l'illusion de la dignité, le reposaient de l'universelle
platitude et des grossières adulations que lui prodiguait la foule
prosternée: eux, du moins, réussissaient à lui présenter un encens plus
léger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur
à ses témoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emblée toutes les
idées émises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait
de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habileté et
de bien joué. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffinées,
s'assaisonnait d'esprit, se parait de grâce, se faisait discrète et
délicate; il était de ceux qui savaient «passer la main dans la crinière
du lion[469]».

[Note 469: _Mémoires de Talleyrand_, I, 421.]

Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus à propos,
propres à démontrer que l'Autriche, toute réduite et affaiblie qu'elle
était, demeurait d'un utile secours et pouvait à sa manière aider son
vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef
de l'Église, Napoléon sentait parfois l'immensité de la faute commise;
trop orgueilleux pour la réparer, pour rendre à Pie VII ses domaines
envahis et ses droits usurpés, il espérait le fléchir par quelques
concessions de détail, ménager l'apparence d'une transaction qui serait
la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et éviter un
schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique,
apparentée à la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du
Saint-Siège, apparaissait comme une médiatrice désignée. Metternich eut
l'art de se faire demander une démarche de conciliation et la promit.
Elle n'aboutit point, mais fut portée comme une bonne note au compte de
son gouvernement. Presque en même temps, Metternich offrait de mêler sa
cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main à la
pacification générale. Napoléon, qui essayait de prendre contact avec le
cabinet de Londres par l'intermédiaire d'agents mystérieux, craignit de
contrarier ces démarches par une négociation parallèle: il n'utilisa
point les bons offices de l'Autriche, mais sut gré à cette puissance de
les lui avoir proposés[470].

[Note 470: _Mémoires de Metternich_, II, p. 330 et 333 à 335.]

Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut
s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le
genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à
compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps,
voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre
la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en
moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses
caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez
d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui
paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure
pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a
négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois
l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout
engagement de cette nature et de ne rien contracter.

Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et
prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop
prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos
forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même
désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir
au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit
inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par
dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se
désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins
compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on
ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos
intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est
toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point
varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la
Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant
devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à
tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant
vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une
Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement
à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens,
au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout
d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute
allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances
suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en
passer.

Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres
indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à
l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre;
il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique
évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois
auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation
déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se
repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans
l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent
détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui,
tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa
pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire,
Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les
subterfuges de la diplomatie dilatoire.

Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à
son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations
privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité
conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique,
que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à
obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à
Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté
depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il
écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé
de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition
des affaires[472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser
peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des
arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de
Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase
française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la
conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans
ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30
avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais
propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée
était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le
dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à
celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de
convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne
voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette
négociation.»

[Note 471: Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives
nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 472: Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.]

Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu
près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29
avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique
par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa
maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de
Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de
Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et
l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à
Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la
Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles
satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à
Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative
exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux
représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du
voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même
faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend
perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il
voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur
a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de
Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur
que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien
diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de
Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute
concurrence[473].»

[Note 473: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]

Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter
Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au
grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon
de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le
_Friedland_, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de
la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places
frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands
travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir
des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité,
stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la
magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant
toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de
guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce
voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à
la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate
alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une
ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des
réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?

Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner
l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre à peu
de frais et se flatte un instant de l'avoir découvert. Il n'avait pas
encore remercié le Tsar pour les félicitations qu'il en avait reçues à
propos de son mariage; dans sa lettre en réponse, qu'il data du château
de Laeken, près Bruxelles, et qu'il fit très tendre, il glissa une
allusion significative aux affaires de Pologne: «Monsieur mon frère,
disait-il, Caulaincourt me fait connaître tout ce que Votre Majesté
Impériale a bien voulu lui dire d'aimable à l'occasion de mon mariage.
J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie
d'agréer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont
invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon
empire. Jamais Votre Majesté n'aura à se plaindre de la France. Les
déclarations que j'ai faites en décembre dernier font tout le secret de
ma politique: je les réitérerai toutes les fois que l'occasion s'en
présentera. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon amitié et
de la haute estime que je lui porte[474].» En rappelant de la sorte ses
précédentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant à les
renouveler, il les confirmait dès à présent; une pareille lettre ne
constituait-elle pas à elle seule une garantie et l'équivalent d'un
traité?

[Note 474: _Corresp._, 16481.]

À Pétersbourg, il en fut jugé autrement. Alexandre commençait d'éprouver
un surcroît d'inquiétude en ne voyant point arriver de réponse à son
nouvel envoi. Le message expédié de Laeken fut reçu avec politesse:
l'officier qui en était porteur se vit comblé de prévenances; il fut
même présenté à l'Impératrice mère, au château de Pavlosk, où
l'apparition de l'uniforme français fit sensation; mais Caulaincourt
découvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impériale
pour un acte de pure bienséance, n'y trouvaient point matière à se
rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait à celui qu'elle
avait itérativement proposé et n'en admettait pas d'autre: elle voulait
son traité, le voulait tel qu'elle l'avait rédigé, et ne se faisait
point faute de s'en exprimer avec une netteté courtoise: «C'est toujours
la même insistance dans le fond, écrivait Caulaincourt, avec le même ton
de conciliation dans les formes[475].»

[Note 475: Champagny à Caulaincourt, 1er juin 1810.]

Surtout, Alexandre avait hâte d'être fixé; il désirait que Napoléon fût
mis catégoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait à Kourakine
des instructions en conséquence. Pressé, aiguillonné par son
gouvernement, le vieux prince devait s'arracher à son lit de douleur
pour forcer la porte du duc de Cadore, demeuré à Paris pendant le voyage
de l'Empereur, et solliciter une réponse qu'on avait ordre de ne point
lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien à
lui dire, le soumettait à un siège en règle, n'épargnait ni son temps ni
ses peines, se livrait à des assauts dont il sortait épuisé, se jugeait
héroïque et n'était que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le
1er juin, Napoléon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure,
cet ambassadeur qui venait d'un air accablé tenir des propos importuns:
il lui fit savoir par Champagny «que son voyage avait été tellement
consacré aux soins de l'administration intérieure, qu'il s'était vu
obligé de laisser de côté tout ce qui avait trait à la politique
extérieure[476]».

[Note 476: Champagny à Caulaincourt, 12 juin 1810.]

À Paris, Napoléon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se
rendre de plus en plus utile et presque nécessaire. Dans l'intérieur
même du ménage impérial, on commençait à lui donner un rôle, à user de
son ministère pour quelques services d'ordre intime et délicat. Napoléon
continuait à traiter Marie-Louise avec d'infinis ménagements, avec une
douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former
à son rôle d'impératrice, éclairer son inexpérience, en évitant de
prendre un ton d'autorité ou de reproche et de faire le «mari
morose[477]», et il se servait de Metternich pour transmettre à leur
adresse des avis qu'il éprouvait quelque embarras à exprimer
directement. Le ministre autrichien, connu et apprécié de l'Impératrice
depuis nombre d'années, représentant de son père, semblait tout désigné
pour remplir près d'elle les fonctions de conseiller discret et écouté.
C'était par son intermédiaire que Napoléon engageait Marie-Louise à se
défier des solliciteurs et des intrigants, à se montrer moins abordable,
à se défendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles
voulaient lui en présenter et lui en recommander d'autres, à se mettre
en garde contre les protégés de ses protégés, contre les parents «et
petits cousins[478]».

[Note 477: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]

[Note 478: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]

Puis, il n'était pas fâché que ses égards pour l'Impératrice eussent un
témoin, qu'il en fût rendu compte à Vienne, que des traits, des
particularités répétées à propos le fissent voir sous un nouveau jour et
démentissent sa réputation d'homme terrible. Un matin, il donna
rendez-vous à Metternich dans le salon de l'Impératrice; il les y laissa
seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa
poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: «Eh bien,
avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi?
a-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos
secrets à vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fût-il même
le mari.» Le lendemain, prenant Metternich à part, il voulut absolument
savoir ce que l'Impératrice lui avait dit, et comme l'autre se défendait
de répondre, le faisait languir: «L'Impératrice vous aura dit,
reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à
former. J'espère que vous le direz à votre empereur, et il vous croira
plus que d'autres[479].»

[Note 479: _Id._, I, 105.]

Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se
comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche
d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller
chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions
plus ou moins solennelles[480]», que l'Empereur l'y eût formellement
invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup
moins réservé; fort goûté par les sœurs de l'Empereur, il manifestait
pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa
personne, «bien fait, bien mis[481]», il savait déployer un genre
d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement
impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des
princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il
aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un
moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation
privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter
avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation
revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné,
suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait
Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée
contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des
Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de
l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au
besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à
envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à
amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et
renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement,
insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie,
pour les mieux désunir.

[Note 480: _Id._]

[Note 481: _Documents inédits_.]

Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du
Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des
Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps,
et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie,
qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se
préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle
voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui
traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à
la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt
lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être
soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances
imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant,
mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté
consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et
vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.

À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la
monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se
disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des
événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que
les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point
s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de
Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès
à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes
des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la
France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles
le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une
nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit
remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.

--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les
négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la
célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats:
ses armements, ses manœuvres hostiles, son intention à peine déguisée de
nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la
Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance.
L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la
promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne
s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie[482]». Il
s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le
regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était
infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à
ceux de la Russie[483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit
observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes
n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne
point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en
Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible
de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués,
c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation.

[Note 482: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]

[Note 483: _Id._]

Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de
lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et
de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait
aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait
entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la
recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre
ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à
Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement,
prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins
improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il
n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche,
la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune.
Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de
conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de
rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes
obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus
décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il
dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base
de la réunion de la France et de l'Autriche[484].» S'il ajournait encore
l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait
en réserve pour les éventualités de l'avenir.

[Note 484: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]

En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se
laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son
acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de
séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper
dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur,
mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes
intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier
qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le
taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires»,
impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait
la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous
ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie
émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir
avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est
toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend
toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter
à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il
a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit,
les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes
termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse
Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis
promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son
rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont
l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant,
s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le
brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la
Pologne l'indisposent et l'excèdent.

Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens
depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de
«biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours
pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la
formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et
laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de
plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en
procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas
caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte
présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne
s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi
discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la
note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement
l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement
décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage.
Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du
sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par
cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente[485]. Il
se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux
courriers arrivèrent de Russie.

[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les
différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par
Champagny à l'Empereur.]

Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet,
Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté
définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés.
Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier
pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude
était significative.

En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre
ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même
affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence
conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à
toutes les revues, à toutes les manœuvres, dînait régulièrement au
palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y
montrer et «d'animer la fête par leur présence[486]». Ses conversations
avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi
amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles
roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade
du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il
signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée,
depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats
affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates,
disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos
Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des
anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et
ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises
et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment
manœuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans
l'exécution des manœuvres de la moindre différence[487]». Dans son
cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et
dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses
chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture
définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en
Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme
public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus
sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur
les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste
laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles
raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la
correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si
nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques
phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer
longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla
seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu
l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manœuvres de la garnison. Elle
daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais
ne me parla pas d'affaires[488].»

[Note 486: Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.]

[Note 487: Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.]

[Note 488: Lettre à Champagny et rapport n° 87.]

Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait
beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était
plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée
d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la
pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les
contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse,
il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé.
Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du
litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence
injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de
reproches indirects et de récriminations à côté.

Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs,
de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. Là, avec leur
jactance ordinaire, avec une crânerie théâtrale, les habitants
continuaient d'arborer leurs espérances patriotiques et prophétisaient
tout haut de grands événements. Le pays des Polonais--nos agents en
faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses
nouvelles. Dans ces cerveaux légers, tout résonne, tout retentit: les
plus minces incidents éveillent un tumulte de pensées, qui se traduit au
dehors par des discours surabondants et téméraires. Varsovie, redevenue
capitale, était l'un des endroits de l'Europe où l'on pérorait le plus.
La vie mondaine y avait repris son éclat d'autrefois; les salons étaient
nombreux, actifs; des femmes séduisantes attisaient par leur langage le
feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient
périodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de
guerre, de changement, de prochaine et complète restauration. Les
journaux du pays et de l'étranger en recueillaient les échos, lançaient
des articles à sensation, auxquels la spéculation trouvait son compte.
Napoléon était étranger à ces écarts de parole et de plume: il les
désapprouvait, lorsqu'ils venaient à sa connaissance; sans fermer
violemment la bouche aux Polonais, que sa situation équivoque vis-à-vis
de la Russie l'obligeait de plus en plus à ménager, il les exhortait au
calme et parfois les reprenait durement. Néanmoins, s'armant de tout ce
qui se dit et s'écrit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu
et souvent à l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prétend lui en faire
porter la responsabilité; il s'en prend à lui des propos que débitent
les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'égarent dans les journaux
d'Allemagne, y trouve matière à de continuelles et aigres observations.
En possession d'un grief réel, il en allègue de mal fondés ou de
frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de
répondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer
Napoléon à parler, à s'expliquer, il le pique sans cesse, lui décoche
des traits menus, mais acérés et déplaisants, s'évertue à le harceler de
propos amers et d'insinuations malveillantes.

D'abord, il s'étonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux
français, pour désigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de
Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la
_Gazette de Hambourg_. Ce journal, très répandu en Europe, fort lu dans
les chancelleries, a mentionné, sous la rubrique de Varsovie, le bruit
qui court du rétablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une
ville occupée par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux
à d'illicites espérances? C'est ce que demandent Roumiantsof et
Alexandre lui-même, et ils s'attirent de Napoléon une réplique à la fois
rassurante et dédaigneuse:

«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que
l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la _Gazette de
Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits
journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des
gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou
soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il
beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur
Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le
censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant
qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles
inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au
rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le
rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde,
particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien
qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son
état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun
d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut
inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la
France[489].»

[Note 489: Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.]

À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une
brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée
d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay,
qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend
cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se
voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore,
écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine
au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez
connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au
duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que
je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa
brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent
des nues[490].»

[Note 490: Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.]

Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à
travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et
bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient
encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui
s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie
par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont répandu de
faux bruits ou employé des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin,
dans une note insérée au _Moniteur_, l'étroite union des deux empires
est une fois de plus affirmée.

[Note 491: «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet
l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des
fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les
habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui
naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.]

Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit
chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit
une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des
démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt
relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de
l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation
est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de
certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se
colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend
révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement
donnée!

Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué
d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et
débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille
comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance
qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger
contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à
le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de
Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi
que ceux qui les composent[492]», il rétablira les responsabilités
respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse.
À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il
redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique
et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et
superbe.

[Note 492: _Corresp._, 16181.]

Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la
commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses
expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que
cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de
ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la
Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi;
c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments,
énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en
retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un
concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la
mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des
soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il
reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une
disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne
s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent
inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes
circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux
Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même,
à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on
lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure
injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque
par des manœuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique,
mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein
préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par _Don
Quichottisme_, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira
point de gaieté de cœur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense
aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un
peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été
plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette
conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste,
d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse
supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est
sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle
lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En
lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un
prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura
recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en
répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est
la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot
de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans
son langage comme un éclair d'épée.

«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la
guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons
injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en
guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre.
N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La
Finlande, cet objet de tant de vœux, de tant de combats, dont Catherine
II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas,
dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la
Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a
servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a
retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès
de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût
rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne
doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne
veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me
dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à
moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples.
Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que _le royaume de
Pologne ne sera jamais rétabli_, me rendre ridicule en parlant le
langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet
acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage
de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je
ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont
rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté
constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la
Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne
me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut
que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie.
Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_,
c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je
tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait
effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à
satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle
renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au
delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que
la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs
que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte
d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes
près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on
voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire
davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois
souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que
par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans
nécessité[493].»

[Note 493: _Corresp._, 16181.]

Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à
toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses
offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se
refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir
contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir
et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est
mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en
est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans
hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a
toujours été depuis la paix de Tilsit[494].» Quant à la convention, il
«se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un
acte déshonorant[495]». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à
Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait
ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le
dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser
à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier.

[Note 494: _Id._]

[Note 495: _Id._]

Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion
du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans
le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les
représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination
pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il
y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination
générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses
jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire.
Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse,
déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre
événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut
projeter sur l'avenir une lueur sinistre.

Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans
son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en
palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour,
la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet,
et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des
ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le
jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées
sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre
les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une
des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la
salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il
rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés,
impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par
son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser
le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une
voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le
pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César
invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé
par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée
des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté,
Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte
contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du
palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les
décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le
prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les
mains affreusement brûlés[496].

[Note 496: «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans
ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert
de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général
Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras
qui lui restait.» I, 118.]

Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à
l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait
être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours,
sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement
s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet
intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à
l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de
s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et
longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et
sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations
extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs
nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois
autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques
expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient
remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire,
puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en
conciliant tous les intérêts de la Russie[497].»

[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce
porte cette mention: _Dictée de l'Empereur_.]

Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui
répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions
rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait
pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois
à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer
son gouvernement[498]. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le
langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre
but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire
avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et
l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se
dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le
saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité
«objet de tant de réclamations[499]». La France et la Russie restaient
nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles
pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports,
accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se
mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour
s'expliquer et s'entendre.

[Note 498: _Corresp._, 16181.]

[Note 499: Archives des affaires étrangères, Russie, 151.]

Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase
derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence
d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du
droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui
permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et
ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus:
elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il
avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable
déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et
aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en
partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne
revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège,
dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis
aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent.
En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que
capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et
offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de
sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents,
dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis,
sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles
ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile
de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant
de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité
et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les
appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions
soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées
individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et
les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de
ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses
entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires
et légitimaient toutes les défiances.



CHAPITRE XI

MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE


Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les
Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances
données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux
partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle
de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux
engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de
l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute
conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre
Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans
les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de
Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances
aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la
princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo
di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte
Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte
plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume;
notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en
villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet
ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait
l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition
de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de
l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne
renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec
l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre;
blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de
Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne
navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de
l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie
officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission
secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence
mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le
Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et
offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une
rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.



I

La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée
du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour
être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes
communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu
de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du
Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand
vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties
centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna,
après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves
nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et
Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait
des bulletins arrivés du théâtre de la guerre[500].

[Note 500: _Mémoires de Metternich_, II, 364.]

En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de
l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée.
Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube,
indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents
corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations
de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par
Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci
fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre
compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la
situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il
lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne
leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec
quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont
forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais
dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts
sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance
véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la
seule durable[501].»

[Note 501: _Id._]

Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement
données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de
langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur
s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son
détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père
et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se
formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La
suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait
la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin
de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne
plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se
consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur
l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité
des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure,
sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut
aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés:
«Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était
rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement,
parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me
brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que
l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se
brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins
distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance
de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502].» Et il toucha à
plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes[503]»,
sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une
signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au
cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se
rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il
avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non
s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le
liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas
rompre le premier.

[Note 502: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]

[Note 503: _Id._]

À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on
voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était
envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient
produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur
établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix
conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait
l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par
l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient
qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se
révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance
indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable
malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se
garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les
esprits.

Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences
profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée
hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant
d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne
montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec
la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et
l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet
agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les
instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à
remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous
des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il
était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que
Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait
présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des
paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les
salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes[504]» et n'y
réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille
par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait
précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait
annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie
russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels
auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés;
il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de
la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la
délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient
les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans
renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à cœur de
ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait
la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à
l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à
profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas
obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en
Occident[505]?

[Note 504: Otto à Champagny, 7 juillet 1810.]

[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-août 1810,
_passim_.]

Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des
personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la
famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à
l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En
l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils
exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne
voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus
vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir
qu'il opposât son _veto_ à l'annexion des Principautés.

Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé,
ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il
détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si
l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos
adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le
poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce
monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration
permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à
de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne,
chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des
émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient
de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en
bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres
défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à
s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire
mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un
terme que lors de la signature d'un traité d'alliance[506].» Profitant
de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles
positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le
Danube officiellement requise.

[Note 506: Otto à Champagny, 19 juillet 1810.]

Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à
notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il
concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche
pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui
pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer[507]». Les jours
suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite,
«sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée,
menaçait de tout engloutir[508]». Il s'agissait à toute force de
dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui
rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même
de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait
jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être
les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les
plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]». Pour lever le
masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et
mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve
de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous
signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en
partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques
et les manœuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer
«l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt
par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]». Ces intrigues,
ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du
parti français; le ministère actuel est animé des meilleures
dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des
éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle?
L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et
fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir,
sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait
le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le
rompre[511].» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de
Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point,
avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que
Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome,
il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera
toujours en moi les sentiments d'un père[512].»

[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.]

[Note 508: _Id._, 12 juillet.]

[Note 509: Otto à Champagny, 6 juillet.]

[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.]

[Note 511: _Id._]

[Note 512: _Id._, 8 août.]

Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en
France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la
question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui
annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté
Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au
prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à
la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche
pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du
Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce
but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements
militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon
engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier:
c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les
efforts de l'ambassade[513].

[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
Œsterreich's_, 232.]

Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans
vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et
discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte
d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris
lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent
communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis,
Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son
souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de
courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour.
Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique,
s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même
et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans
toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se
prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à
Pétersbourg qui pût sauver les Principautés[514]?»

[Note 514: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]

La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements,
dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces
engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la
France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir
maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif
direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien
me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements.
Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je
brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances
ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je
l'avais contracté[515]?»

[Note 515: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]

Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée
politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les
Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les
empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur
antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas
Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud,
rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion
autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce
confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés
demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un
compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que
les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée
par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous;
Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui
faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.

Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance,
matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se
résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne
leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en
guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire,
observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de
risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne
leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux
serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés,
qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi
une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à
la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich
sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de
laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question
des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais
de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en
se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection
serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés
d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans
notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus
sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se
refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui
hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes
voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur
coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises
sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez
compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous
communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot
suggestif[516].

[Note 516: _Mémoires de Metternich_, II, 375-376.]

Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques
consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se
rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait
un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires
de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques
troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il était un point sur lequel il
admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par
leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes
n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne
s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les
Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne
prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points
stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le
moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique
sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis
en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste
des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre
et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais
l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les
calculs du comte de Romanzof[518].» Pour le cas où la Russie
témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son
parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et
prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche.

[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.]

[Note 518: _Mémoires de Metternich_, II, 370.]

Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à
Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus
net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos
engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez
compter sur moi de toutes manières[520].» D'ailleurs, il n'entendait
point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je
verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant
la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses
engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite
et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec
plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu
satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue
par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la
Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les
efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il
continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait
à le dépasser d'une ligne.

[Note 519: Champagny à Otto, 23 juillet 1816.]

[Note 520: _Mémoires de Metternich_, II, 376.]



II

L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne
désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir
donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait
qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre
disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes
pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au
delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point
matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne
pour tendre davantage les rapports.

Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond,
Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était
plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa
bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades.
S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était
décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il
se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une
fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir,
ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les
Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de
secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa
résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou
des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la
cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et
nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il
était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait
sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de
contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos
concessions.

Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était
lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa
puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa
manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il
dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu
à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit
l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous
insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui
ne lui répond pas _ad hoc_[521].» Et il trouve décidément que
Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures
sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer.
Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu
s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses
armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle
s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il
n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa
faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé
traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté?
D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui
des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du
système constamment mis en œuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système
«larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à
Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et
l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme,
s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse,
sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce
prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin
d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au
lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se
met à le mépriser comme une femme[522].

[Note 521: _Corresp._, 16706.]

[Note 522: «Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-là, disait-il à
Metternich; ils sont toujours à se plaindre; moi, je ne me plains
jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis.» _Mémoires de
Metternich_, II, 372.]

Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir
et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en
Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un
murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix
russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel
silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse
devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables
obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets,
pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur
esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est
perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose
et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées
de Saxe et de Bohême: Tœplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses
résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même
temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres
congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde
interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations
cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au
désœuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes
surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores
d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment
spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent
sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et
d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et
disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et
le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos
envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre
des paroles de haine.

Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la
femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret
des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui
n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air
mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent
tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se
traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à
sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la
Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts
et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il
dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le
voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le
parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces
rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air
un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds
frémissements.

Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et
d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent
l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes
en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se
rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de
plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours
préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes
créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent
directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne
où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523].

[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810;
_id. de M. de Bourgoing_, ministre à Dresde, archives des affaires
étrangères, Saxe, 79 et 80.]

À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis
le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au
moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans
le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et
précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et
l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg
après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités
choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du
monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un
cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg,
craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société,
où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la
royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la
signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent
très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France,
écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le
même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute
la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est
inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société
habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira
donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le
pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de
Breteuil[524].»

[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires
étrangères, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient
été ambassadeurs de Louis XVI à Vienne.]

En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la
magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce
protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et
fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons,
décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour
offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels
changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y
porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans
l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses
premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la
fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer
avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire
sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi
manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer,
d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et
la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant
de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un
ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette
source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M.
Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance
politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée,
dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.»
Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas
à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot
d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son
groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre
lui l'exclusion et entretiennent le blocus.

L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils
sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir
insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la
France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent,
écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre[525].» Le
représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison
des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission
française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est
pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski.
Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et
les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout
contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il
s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la
grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il
accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa
générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes
immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de
payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer
partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque
indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle
doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un
musée de chefs-d'œuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et
l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au
Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé
tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom[526]. Ses
fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre
avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir
grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement
et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures
plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une
véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se
proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la
France[527].

[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.]

[Note 526: Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.]

[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810,
spécialement la dépêche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.]

Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme,
la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames
russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la
princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre
époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité
mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même,
obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle
aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes
languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du
siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa
jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de
Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible,
ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de
privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se
faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les
relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il
y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la
fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances,
et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par
conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou
des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en
société intime chez l'ambassadeur de France[528].»

[Note 528: Otto à Champagny, 7 juillet.]

Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient
également les autres armes de la propagande anti-française: là
éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants,
propres à révolutionner la ville[529]; là se montaient des cabales
contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur
d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société,
provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à
M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs
populaires, s'est réfugié dans les cours[530].» En somme, une poignée de
Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la
monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre,
d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent
régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M.
d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et
fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et
la sanction du Tsar.

[Note 529: «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne
s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de
S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à
Strasbourg.»]

[Note 530: Otto à Champagny, 12 juillet.]

Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre
qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et
demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en
place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même
signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de
«corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts,
en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents
constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce
sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que
Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations
particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la
France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à
Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays
et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés
de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon
s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces
irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à
l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui
reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom
seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes,
Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y
promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au
service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence
impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser
d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis
temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait
rappelé à l'activité.

À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne
résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer
l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice
lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en
laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins
prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui
interdire la terre.

[Note 531: _Corresp._, 16722.]

Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir
en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en
Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va
formuler, c'est un vœu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les
éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la
corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa
pensée et de son style, en fait deux fois son œuvre: c'est bien lui qui
parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les
termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les
couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi
les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi
déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il
«recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait
tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle
n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans
cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef.
L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales
envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il
rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a
été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune
immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre
son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare
ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle
conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée.
Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une
demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre
dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de
ses sujets[532].»

[Note 532: Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.]

Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents,
Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de
poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes
d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se
signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan,
envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son
pays: il était accompagné d'une mission française à destination de
Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux
et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin
de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le
prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour
corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à
quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au
quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter
avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements
français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par
les soins de notre consul, cette importante collection eût été
frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.

Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une
note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans
son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé
quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité
pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler
Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de
l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user
longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la
rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles
inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de
son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un
mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe,
il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à
l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse
vigueur:

«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le
prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à
la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre
Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à
Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la
Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis
des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à
rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du
continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet
est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles
intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie
à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose
agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus
et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction
à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère
d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de
Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces
intrigants[533].»

[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf.
_Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres
écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.]

Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le
principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une
explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la
voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de
franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé
l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que
sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses
griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de
légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de
grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en
rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il
éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups
d'épingle, il va répondre par des coups de massue.

En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était
point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de
son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé
achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il
s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à
ridiculiser son infortune[534]. Mais son frère, le prince Alexis
Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du
mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité,
uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément
et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite
d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de
faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il
vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des
relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police
parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades
nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des
plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée
de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de
ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des
paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il
glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de
l'alliance.

[Note 534: «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina
toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses
domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête;
lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de
chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le
fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se
terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre.
Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité,
il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente
de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un
bandeau. La gravure porte cette légende: «_Le prince Alexandre Kourakine
dans son état de Lazare de l'Écriture sainte_, à Paris, en août 1810.»
VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux
Archives nationales.]

Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à
Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou
plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le
gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a
toujours présentes à l'esprit, toujours sur le cœur, les doléances
antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit
rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur
objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en
Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir
point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce
ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit
l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof[535].» Quant à lui, il ne
supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une
supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment
la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a
tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est
rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements?
l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à
plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.

[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont
tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny
rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur
avec le prince Alexis.]

Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et
lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il
permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube
sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce
n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir
un sujet valable de contestation et de brouille.

Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et
de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les
garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre
cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les
motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à
suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime
dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on
voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur
ces vibrantes paroles:

«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour
l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux
pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui
indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang
français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de
la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce
serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui
pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de
Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis.
Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son
armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché
de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme
dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc
été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je
pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas
fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même
l'ombre d'un grief?»

Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de
l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations
pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée
de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires
propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que
l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y
mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.

Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le
soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau
l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son
orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit
Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit
les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la
Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la
défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom
d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces,
malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de
ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un
jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges
meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une
résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de
découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des
divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander
en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis
l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna
n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais.
Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que
pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier,
morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver
Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de
l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en
revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits
imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est
elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son
jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des
miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné
en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou
au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre,
peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice.
C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui
apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout
de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le
répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit
Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la
guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il
en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est
encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre
éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable
que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui
permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée
du progrès des armes russes en Turquie.

«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et
regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais
il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de
l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de
suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire
qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans
ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le
résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la
Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»

À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale
que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu
cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander
grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait
dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui
contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des
territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un
concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix.
Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne
subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et
Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les
avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés
conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se
retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en
guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans
ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses
avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en
retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a
peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre
dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la
Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de
ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune
guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII,
entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires,
pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et
un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne
et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès
qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec
l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme,
c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances;
c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental,
l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point
d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis
indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la
pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des
opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération
décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et
cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en
rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses
passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique,
poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la
raison[536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle
renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à
ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il
trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la
certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à
conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux
dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier
lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier
une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se
redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à
mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.

[Note 536: MICHELET.]

Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid?
Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le
mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne
dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains
que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en
mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille
hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce
n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de
prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein
des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses
effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination
calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent
pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les
ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre
cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent
momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de
payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se
transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les
résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle
s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement
ajourner, mais éviter la guerre.

S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à
convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la
force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et
sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de
justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se
dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de
son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du
Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir
dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des
controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le
point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre
interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans
qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce
monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il
s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la
correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine
sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout
en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince,
tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de
réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte
à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon
empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la
permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle
est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé
franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais
je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui
parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle
l'alliance qui nous lie[537].»

[Note 537: _Corresp._, 16852.]

Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience
de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en
lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour
des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant
point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les
deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de
la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante
prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute
garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant,
désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le
rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à
livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité.
Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il
rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au
_Moniteur_[538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la
convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir
absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à
trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait
l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme
réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait
pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus
traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à
renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si
elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une
nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais
son vœu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve,
qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement
quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez
les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de
mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de
quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait
les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans
leur ôter l'espérance[539].

[Note 538: Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport
n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens
avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209,
d'après les rapports du prince.]

[Note 539: Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa
Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est
nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce
qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement
à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en
un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la
guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne,
326.]

En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement
apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il
commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne
s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est
dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout
jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le
dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux,
le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve
monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la
dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de
son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le
tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que
par instants ses regards de leur objet normal.

Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et
constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis
qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se
détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et
la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées
au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec
des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups
de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs,
qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à
l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui
faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages,
il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser
leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera
d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la
campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre,
toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il
ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux
investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa
vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse
de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports,
dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse
les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes
de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera
contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en
imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se
transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces
armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une
en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir,
c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances,
c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble
de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront
l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de
sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à
s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où
l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il
faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se
donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales.
Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à
deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse,
l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même
temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes:
«Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple,
quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux
mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]?» Ces victoires
d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui
reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin
des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent
possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les
perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux
d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale,
c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est
là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point
perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver[541].»

[Note 540: _Corresp._, 16916.]

[Note 541: _Corresp._, 16916.]

Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de
ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou
de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du
Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de
Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement[542]» certaines
précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un œil
plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe
de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au
Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation
des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où
nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence[543].»
Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin,
sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance.
Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur
Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la
population[544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en
elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe
moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du
péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux
assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.

[Note 542: _Id._, 16811.]

[Note 543: _Id._, 16762.]

[Note 544: _Id._, 16812.]



III

Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre
entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son
action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche,
entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle
nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le
rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et
les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités
indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de
mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.

Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme,
presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à
l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se
creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire
ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon
«quereller Roumiantsof[545]» sans prendre fait et cause pour son
ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de
cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546].» Ces
protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain
à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit
par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient
par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les
remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.

[Note 545: Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.]

[Note 546: Rapport n° 101, août 1810.]

En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit
public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il
avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France.
Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par
une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel
ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son
attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M.
Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché
au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant
plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de
représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte
décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il,
dès que les affaires en Espagne seraient terminées[547]».

[Note 547: Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810.
Archives de Saint-Pétersbourg.]

Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres
autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul.
Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich,
manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur
pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu
d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le
sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers
cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des
Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis
d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations,
en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la
faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un
accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait
donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir
renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une
coalition latente.

Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse,
il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa
Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une
satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le
moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui
subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce
que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de
l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions
dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de
vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de
ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence
momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur
étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies
pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce
but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté[548].» Ainsi,
renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses
tentatives. Schouvalof va se mettre à l'œuvre; toutefois, opérant dans
des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec
prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans
quelques semaines le résultat de ses manœuvres.

[Note 548: Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de
Saint-Pétersbourg.]

La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la
présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il
restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à
Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de
Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira
ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se
dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il
avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à
l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on
renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait
reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence
pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait
revenir à son point de départ[549].

[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses
plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit
prince.]

Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier
servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le
rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous
de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être
Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son
établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa
patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer
sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil
volontaire[550].

[Note 550: Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.]

Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le
gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux vœux de
l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le
soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une
complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il
ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter
l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il
ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de
Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret
les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant
Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour
s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de
ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre;
aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant
strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec
l'Angleterre[551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo
allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de
cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de
conciliation.

[Note 551: _Id._]

Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement
réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa
paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne
détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une
réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à
circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre
spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo
sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui,
disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission
britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre;
je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire
une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin
de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté:
c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait
tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec
nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur,
c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans
lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec
l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la
paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec
les puissances étrangères[552].» En finissant, la dépêche insinuait que
le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait
l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait
au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme
aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord,
vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.

[Note 552: Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à
Schouvalof, n° 76.]

En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner
les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par
démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de
certaines familles, est moins facile à saisir que les menées
diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques
indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions
réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en
était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la
Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale,
c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme
siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la
Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie
et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg[553].
En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se
donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait
plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme
destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler
sous son sceptre.

[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
Œsterreich's_, 244.]

Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses
sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de
sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute
velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne
guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à
s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il
n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le
bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été
signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait
livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur
sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande
antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de
découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici,
c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par
laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au
rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille
hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles
distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se
réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes.
J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes
les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].»

[Note 554: Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.]

Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour
couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires,
et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes.
Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre
en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui
adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le même temps,
un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et
lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des
terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à
les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il
s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de
fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de
couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se
fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité
permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre
en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les
Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les
travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se
poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur[556]». Le mois suivant,
en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui
sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des
profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et
rapidement s'ébauchent.

[Note 555: HAÜSSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.]

[Note 556: Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en
date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés.
Archives nationales, AF, IV, 1653.]

Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures
lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements
de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la
seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps
russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation
permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les
effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement,
dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est
une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit
ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À
Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances;
dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la
barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la
cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point
lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à
son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent
et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année,
sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied,
prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois
cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de
l'armée du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille
soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne
l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses
troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le
terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur?
Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre
la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce
coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner
encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut
pas la velléité d'attaquer.

[Note 557: Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les
_Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE,
_Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.]

De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement
résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment
et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par
principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans
fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours.
Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se
heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en
défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être
s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de
déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes.
Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité,
son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que
les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en
vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à
peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait
à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât
avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission
de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de
lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui
l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu
de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la
lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son
paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes
d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se
retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération
et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis
les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa
limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant
tout permis pour compléter son œuvre, parce que rien ne lui paraît plus
impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant
se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de
perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses
derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui
eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive
dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une
série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces
usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe,
achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût
conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles
rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et
rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de
ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des
complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner
l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour
immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie.



CHAPITRE XII

L'ÉLECTION DE BERNADOTTE


Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la
guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de
salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et
la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du
système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion
de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de
Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves
allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de
cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un
réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer
du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions
commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt
des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce
royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage
immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France;
le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince
royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi
Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette
candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur
du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le
_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour
de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre
de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince
d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de
Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur
l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des
intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer
Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se
présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé;
abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour
obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers
Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du
chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète
d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier
_magicien_.--Manœuvre finale qui décide le succès de
Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte
élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste
à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de
l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son
arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près
l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la
Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire
confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à
Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie
et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la
politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et
échec final de la négociation entamée par le comte
Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation
entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs
desseins éventuels sur la Pologne.



I

C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux
Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire
l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne
ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications
terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux
que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les
laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de
consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions
démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis
que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de
guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États,
des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient
métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait
d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves
allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus
loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur
éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les
obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant
agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les
articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en
chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe.

Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à
ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais
ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation
unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La
Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des
mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en
particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies
espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des
denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou
du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des
Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles
passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les
Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de
denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes,
espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par
l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de
crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie;
les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la
banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes
prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que
l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque
exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces
marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront
pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se
déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même
discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle
banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits
assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort,
encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se
trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses
fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre
irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce
résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises
coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement
le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manœuvres
colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner
l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur
fortune.

Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de
salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre
avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et
l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France
orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de
l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son
génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de
ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité
sur la forme de leurs rêves.

[Note 558: En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de
la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre
était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses
débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs
qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses
marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à
bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils
ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert SOREL, _L'Europe
et la Révolution française_, III, 389.]

Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu
rendre son décret de Berlin, constitutif du _blocus continental_
proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique
et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné
ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres
arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les
neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non
engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur
suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de
naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de
rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger
de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le
continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et
spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce
britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le
véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à
la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second
décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que
l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a
déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme
tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports.
Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du
Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit
aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le
jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du
continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen
d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.

Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des
Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime,
c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur
imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur
patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts,
Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et
terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir,
mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils
promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne
saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte
d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et
forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer
ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par
expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à
avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant
avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur
fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de
l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes
également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à
subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux
qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se
précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour
frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes.
Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière
acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais
comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé
de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il
pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle
de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se
recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met
à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France
sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa
frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la
Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement
la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son
passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.

Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et
prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en
promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant
les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se
résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés,
jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère
et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et
disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la
Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais.
Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux
autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves
explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas
le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt[559]. Quelque ému que fût
le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt
de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé
trop loin d'elle.

[Note 559: Rapport n° 99, août 1810.]

Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent
pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et
duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires
hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la
même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et
empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses,
sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette
en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et
d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les
surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À
l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des
postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher
d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et
insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes
d'alentour.

Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces
incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et
qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une
étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique.
Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre,
de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand
royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et
l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait
aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques,
affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie,
«dépayser davantage l'esprit allemand[560]». À présent qu'il s'est
substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et
pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette
seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en
trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et
portera au comble les appréhensions d'Alexandre.

[Note 560: Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage:
_Napoléon et ses détracteurs_, 238-245.]

Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays
hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer
près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière[561], et se borne à
assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses
décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust,
les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire
office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et
de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières
qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.

[Note 561: _Corresp._, 16853.]

Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais,
sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là
qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi
continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le
suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il
enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les
bâtiments chargés d'articles coloniaux[562]. Bientôt après, par ses
décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les
États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour
cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises
capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit
s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de
leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but
d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de
rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les
lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent,
de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour
l'Angleterre[563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse
toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés
et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après
avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et
l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie
sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est
soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient
dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le
poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et
ne respire plus.

[Note 562: _Id._, 16713.]

[Note 563: Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy.
spécialement THIERS, XII, 182-190.]

Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au
moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des
ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient
aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher
tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il
pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de
circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il
s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les
produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la
Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande
étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois:
c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en
Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par
Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6
janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition
qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes
les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie,
avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y
trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour
s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite
et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui
prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et
dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un
débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui
de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser,
s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes
allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y
trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la
Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions
infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord.
C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en
Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans
ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède,
il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à
Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà
par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera
les occasions de heurt et de discorde.



II

Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm
une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la
guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés
français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées
en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la
Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture
et à un traitement de rigueur[564].

[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires étrangères,
Suède, 294.]

Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux,
particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe.
Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui
lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise,
grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables
embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux
intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit
de sacrifier l'un à l'autre.

Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait
l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer
contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour
résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se
refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un
peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État,
est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque
jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède
dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du
Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de
sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les
richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en
ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un
débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait
à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur
alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que
la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une
suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables
privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer
aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle
se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses
constamment éludées en faveur de la seconde.

Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les
périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions
n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et
nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi
actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le
trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était
âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée,
soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un
parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les
Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait
d'un patriotisme exalté ses tendances subversives.

Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait
désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées
chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une
dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche
cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau
vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient
choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg,
beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui
pût séduire et enlever les cœurs[565]; mais la Suède voyait en lui la
promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et
il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude
et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les
malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce
fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en
demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince
d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la
place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la
douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir
de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes.

[Note 565: «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à
Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à
plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande
importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes
et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces,
mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires
étrangères.]

Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal,
rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire
rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son
désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un
moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait
avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en
dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une
substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la
lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le
Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une
réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait
mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à
lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à
son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par
avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et
d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses
inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences
économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances
d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience
et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute
décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou
plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en
principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à
l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui
accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion
au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes
suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner
l'investiture[566].

Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince
royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne;
son vœu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort
pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi
pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit
public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les
rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce
choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat
désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était
toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi
de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de
créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de
fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce
qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie.
Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas
décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes
rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il
suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au
lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de
placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à
Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les
candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une
courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à
la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention
des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes
assez claires pour avertir et diriger l'opinion.

[Note 566: Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]

Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La
candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle
qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de
façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle
reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur
l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la
perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût
vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de
Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg.
Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour
principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il
inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases
suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends
une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que
cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de
voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le
projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir
des avantages spéciaux pour son pays[567].»

[Note 567: _Corresp._, 16588.]

Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces
expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm,
depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait
de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui
avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à
toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M.
Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son
poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny,
d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.»
(Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la
dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une
intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus
simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir
reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie.

[Note 568: C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction
adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à
appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives
des affaires étrangères, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.]

Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte
ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du
prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné
d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal
beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à
son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le
lieutenant Mœrner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de
son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe,
et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un
prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à
l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur
patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient
conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et
d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major
impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi
de demain.

Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le
seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la
campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à
combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux
adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé
d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la
Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour
respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens
alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait
fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de
popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de
Mœrner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire
de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer
au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du
gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon[569].

[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Suremain_, aide de camp du roi
de Suède, cités par le baron ERNOUF, dans un article intitulé: _Comment
Bernadotte devint roi de Suède_. _Revue contemporaine_, mars et avril
1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intérêts du Nord scandinave dans la
guerre d'Orient, élection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15
septembre 1855, 1269-1296]

À Paris, Mœrner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie,
pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures.
Mœrner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des
maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au
prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa
politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les
conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à
la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans
quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire[570]». Ce parti qui
n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Mœrner rallia à
son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède,
homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour
féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se
chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières
ouvertures.

[Note 570: Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives
des affaires étrangères, Suède, 294.]

Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le
désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille
circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au
salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur,
affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission
de se présenter aux suffrages de la diète[571].

[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.]

L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à
prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les
Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son
entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande
en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui
surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir?
Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de
Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie
d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il
plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus
seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis
hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute
candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni
le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques
et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des
inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en
balance[572].

[Note 572: Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question
se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mémoires_
de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.]

Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal:
depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il
répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué
le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il
permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de
la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les
autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop
chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces
considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un
intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous?
Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans
doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de
l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les
Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle
aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses
mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace,
le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un
maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande
guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes,
disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre.

À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la
personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très
sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date
pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses
qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé
à aucune époque cet élan de cœur, ce dévouement passionné qu'il
reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait
une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de
circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament
porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme
générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et
d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses
écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était
point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort
possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et
même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant
à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène
aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne
voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner
à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui
n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules[573].

[Note 573: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 260.]

D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections
auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans
réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui
devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait
que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne
serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps
d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de
s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et
abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes,
peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et
rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie,
Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre
cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une
exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire,
traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait
toujours dans leurs cœurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion
qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la
Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât,
s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la
nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède
serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef
militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle
marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du
gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte,
avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger.

Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la
souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital
de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin
que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui
s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était
impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal
d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la
tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait
faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou
ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet
égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il
commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure
qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux
l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une
force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le
temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie
pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce
qu'elles dérivent de la nature même des choses[574].» Persuadé que la
lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre
général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la
rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec
plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui
s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en
servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se
présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au
juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un
fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera
aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la
laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses
destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une
exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui
l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie
même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque
de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses
rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se
confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il
la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus
fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent
qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou
moins sûrement la guerre avec la Russie.

[Note 574: _Mémoires de Metternich_, II, 109.]

Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction,
avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec
la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La
lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par
l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé
n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi
l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la
diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte
jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position
d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé,
ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel
il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de
responsabilité dans les événements qui vont suivre.



III

Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le
parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur.
Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La
Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant
travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à
l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir
au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres[575]. MM. de Wrède
et de Mœrner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils
eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait
pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent
devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron
de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de
questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de
Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour
tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne
pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort
ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller
avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait
certainement, pour peu que tel fût le vœu de Napoléon. Désirant régler
sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée,
qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du
maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint
du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire
d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère,
dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade
d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des
invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler
et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les
choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt
le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs[576]». Mais le
Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque
le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément
rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa
curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au
désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain
pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il
douloureusement[577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers
jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il
signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais
se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les
volontés de l'Empereur.

[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets,
est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.]

[Note 576: GEFFROY, 1289.]

[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier.
Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]

En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre
au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de
faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il
n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres
concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait
sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de
désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire
explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la
capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand
maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait
été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la
démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et
d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se
tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu
sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées,
réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité
morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul
Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire
de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M.
Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites,
pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme
un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à
connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que
le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède
sera sauvée[578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de
Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé
d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour.

[Note 578: Dépêche citée par ERNOUF, 257.]

Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux
répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en
rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et
comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence,
Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une
pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions
précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus
légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les
gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le
17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas
oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance,
s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark.
Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de
Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait
l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre
ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les
États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le
langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa
cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par
tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle,
il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4
et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de
Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme
un moyen de défense et de lutte contre la Russie.

«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des
Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à
cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à
présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la
conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de
face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer
aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur
est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres
ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne
l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas
un jour du royaume de Scandinavie[579]?...»

[Note 579: Dépêche du 6 juillet, citée par M. GEFFROY, 1284.]

Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de
prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de
l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins
dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir
Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et
favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la
plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une
candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des
motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise
explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle
Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes
déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé
d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25
juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la
lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet
envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon
intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580].» Et la réprimande
s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans
direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au
lieu de lui prescrire impérativement le silence.

[Note 580: _Corresp._, 16712.]

Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir
M. Alquier, cette fois définitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris,
ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août,
c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première
quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à
son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût
l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince
d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par
excellence[582]; ce vœu rétrospectif et par suite essentiellement
platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de
la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis.

[Note 581: _Id._]

[Note 582: _Id._]

En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la
ville d'Œrebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus
perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne
l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps
la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour
le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires,
comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le
moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à
suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature
Augustenbourg[583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées
et usa d'une subtile stratégie.

[Note 583: _Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du
prince royal de Suède_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires
étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers
ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.]

Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature
prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et
militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le
patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les
cabarets[584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde[585]» conservaient
les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui
pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en
échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce
prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande
partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens
d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de
tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés,
crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le
gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise
n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le
crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'œuvre
qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant
les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination
danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre
Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès
impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le
Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis
quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule
en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de
la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses
intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé
à Œrebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à
manier les esprits et à maîtriser les suffrages[586]». Sous son
impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les
décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce
pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée
fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour
semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière
heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de
poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut
Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède.

[Note 584: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 257]

[Note 585: _Id._]

[Note 586: Rapport de Desaugiers.]

Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où
quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de
Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs
manœuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même
rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à
la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et
beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il
cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection
de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné
corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à
l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du
cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son
compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent
utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.

Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre
que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville
de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint
permission de se rendre à Œrebrö en qualité de personnage muet, chargé
uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la
lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de
sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite _passeport
diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main.
Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris
d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de
temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et
craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait
pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de
Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul
congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la
lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance,
débarquait en Suède et atteignait Œrebrö le 11 août, quelques jours
avant la date fixée pour l'élection.

À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple
émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre,
il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le
gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo;
comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer
ouvertement ce vœu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et
modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses
dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle,
s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté
aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait
représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son
père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux
parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines
d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout
instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires,
qui inondent la