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Title: L'Illustration, No. 3247, 20 Mai 1905
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3247, 20 Mai 1905" ***

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L'illustration, Nº 3247, 20 MAI 1905

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
_Avec ce numéro Supplément musical: Fragments de_ SIBERIA _et_ D'AMICA.

[Illustration: L'ILLUSTRATION]
Prix du Numéro: 75 Centimes.
SAMEDI 20 MAI 1905
63e Année.--Nº 3247

[Illustration: LA COURSE DE CANOTS AUTOMOBILES INTERROMPUE PAR LA
TEMPÊTE.
Sauvetage de l'équipage du "Camille" par le "Kléber".
_D'après le croquis d'un passager du_ Kléber.]



Courrier de Paris

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

C'était à Dunkerque, il y a cinq ou six ans, je crois. Une centaine de
touristes--hommes et femmes de diverses nationalités et de tous les
âges--encombraient le pont du remorqueur qui les allait conduire en
rade, à bord de la _Lusitania_. La _Lusitania_ appareillait pour une
croisière d'un mois en Norvège. J'étais du voyage avec quelques amis.
L'heure s'avançait et nous trouvions que ce remorqueur mettait bien du
temps à démarrer. Le capitaine s'excusait: «Il paraît, dit-il, qu'on
attend encore quelqu'un...» Au même moment, une clameur ironique
s'éleva, saluant l'arrivée des retardataires. C'étaient deux jeunes
femmes; l'une, souriante, très jolie, grande, d'allure majestueuse et
d'impeccable élégance; l'autre, plus modestement vêtue, un peu
essoufflée, avec des paquets plein les mains,--la femme de chambre.
Quelqu'un demanda: «Qui est-ce?» Une voix répondit: «Mme du Gast.» Une
heure après, la _Lusitania_ levait l'ancre et nous filions vers Bergen.
La mer nous secouait un peu et la plupart des voyageuses avaient
prudemment gagné leurs cabines. Insensible au roulis et à la poussière
des embruns, la femme dont j'avais entendu prononcer le nom tout à
l'heure s'était commodément installée au pont d'arrière, au milieu de
couvertures et de coussins, à côté d'une table légère où s'étalaient
pêle-mêle des illustrés, des journaux, des livres. Elle était là comme
chez elle, et ce flegme souriant nous intéressait. Coiffée d'une
casquette blanche qui lui seyait à ravir, elle plaisait par je ne sais
quoi de nonchalant et de crâne à la fois dans l'expression. Quelques
passagers à cheveux gris s'extasiaient: «On dirait l'impératrice
Eugénie... vous rappelez-vous?» La ressemblance était, paraît-il,
saisissante.

Et pas une fois, pendant un mois, la souriante voyageuse ne se départit
de sa sérénité du premier jour. Des femmes, autour de nous,
s'inquiétaient de la mauvaise mer, trouvaient douloureuse la longueur
des jours polaires, se plaignaient de la difficulté de certains
débarquements, du froid qu'il faisait là-haut, près du cap Nord, et de
la mélancolie tragique des paysages... Elle ne se plaignait de rien et
continuait de sourire. On sentait cette femme, en vérité, très
supérieure aux minuscules péripéties d'une si commode excursion; on la
devinait capable d'affronter d'autres périls... Je ne l'ai plus jamais
revue; mais j'ai eu, par les journaux, de ses nouvelles plusieurs fois.
J'ai suivi de loin ses aventures en ballon; je me suis intéressée à ses
prouesses d'automobiliste; l'audace de son dernier _raid_ en
Méditerranée, surtout, m'a stupéfiée. Nous voilà loin, madame, de la
_Lusitania_ et des calmes fjords Scandinaves; et votre courage a
remporté cette semaine une victoire dont les féministes vous sauront
gré. Vous avez glorieusement travaillé pour leur cause!

                                    *
                                   * *

Si même il n'était point très discourtois de caricaturer publiquement
une jolie femme, j'oserais dire que la place de Mme du Gast est marquée,
dès à présent, dans cette série de portraits de «grands hommes» dont un
tailleur du boulevard illustre hebdomadairement sa devanture, et à
l'exposition publique desquels nous avons été conviés ces jours-ci... Un
Salon de plus! un Salon de peinture humoristique organisé par un
tailleur.

C'est là un aspect tout nouveau de la concurrence commerciale de
maintenant, et j'en suis très frappée. On ne cherche plus, pour attirer
la clientèle, à se montrer simplement supérieur aux autres par la
qualité des choses qu'on lui vend; que cette supériorité semble trop
difficile à acquérir, ou que la foule soit incapable de la discerner et
d'en tenir compte à ceux qui l'ont acquise, on cherche à l'attirer à soi
par d'autres moyens: on l'amuse, on lui fait de petits cadeaux... Et
l'on voit des tailleurs, pour amener chez eux la «pratique», organiser
des Salons de peinture des journaux distribuer à leurs abonnés des
vêtements ou des chaînes de montre, patronner des expositions ou diriger
des courses; des maisons de nouveautés donner pour rien à leurs
visiteurs des ballons rouges ou des gâteaux; des restaurateurs ajouter
au menu du dîner commandé le don d'un bouquet de fleurs, d'un éventail
ou d'une poupée. Il ne s'agit plus de bien produire et de bien _servir_;
il s'agit d'étonner, de piquer les curiosités, de flatter les
gourmandises; il s'agit de plaire, et nos préférences, en effet, ne
vont-elles pas (tant nous sommes lâches) à qui nous courtise le mieux?

Le troupier lui-même veut être courtisé... Il est devenu un personnage
dont il semblerait que la société redoute aujourd'hui les rebuffades et
s'efforce de gagner, par toutes sortes d'amabilités, la bienveillance.
Une société, dite des _Jeux du soldat_, s'est organisée à Paris et
donnait, ces jours-ci, au profit de son oeuvre, une fête qui fut jolie.
Le but de cette oeuvre est de rendre aimable aux petits soldats le
séjour de la caserne. Autrefois, disent les philanthropes, on s'ennuyait
au régiment; il convient qu'à présent l'on s'y amuse. A côté de la cour
glaciale ou brûlée de soleil où il manoeuvre, ils ouvrent donc au
troupier la chambre fraîche en été, bien chauffée en hiver, où
d'honnêtes moyens de récréation lui seront offerts. Je vois qu'en France
on se préoccupe beaucoup d'améliorer de toutes les manières la vie du
soldat. On le nourrit mieux qu'autrefois; on le fatigue et on le rudoie
moins. Un général de mes amis me citait naguère une caserne d'Epinal
dont les chambrées ont des parquets cirés. Les hommes, pour y entrer, se
déchaussent et mettent des pantoufles. En revenant de l'exercice,
l'après-midi, les soldats prennent le thé; et, quand il fait très chaud,
ce petit «goûter» est précédé d'une séance de douche. En me contant ces
choses, mon ami le général ajoutait: «C'est une autre école. Jadis, nous
disions à nos conscrits: «Vous allez faire un métier dur. Des fatigues,
de rudes corvées, des privations même vous seront imposées. Mais vous
avez l'honneur d'être des soldats. Considérez cela, uniquement. Le reste
est sans importance.» On leur dit aujourd'hui: «Vous êtes des citoyens.
Faites-nous la grâce d'être un peu soldats, par-dessus le marché. Nous
n'abuserons pas de votre patience. En vérité, vos anciens étaient de
pauvres diables qu'il faut plaindre et vous serez mieux traités qu'ils
ne le furent. Nous vous donnerons de meilleure nourriture et de bons
lits; nous serons pour vous pleins d'égards et nous vous fatiguerons le
moins possible. Vos députés seront contents.»

»Est-ce une façon d'avoir une armée plus attachée à son métier que celle
d'autrefois? J'en doute un peu. Je n'entends parler que de jeunes gens à
qui ce confort ne suffit pas et que cette discipline plus douce
exaspère. On nous suspecte, on nous raille; et nos indulgences, nos
gentillesses semblent ne servir qu'à déchaîner contre nous une liberté
de critique et d'irrespect qui eût stupéfié les hommes d'il y a trente
ans. Qu'un vieillard tienne pendant huit jours, immobilisés au bout de
son fusil de chasse, un millier de soldats et oblige un général à se
déranger pour faire sauter sa bicoque et le livrer aux juges, cela m'est
égal: c'est l'acte d'un fou. Mais considérez ce qui s'est passé ces
temps-ci à Limoges, à Brest: des chefs désobéis, des soldats conspués,
violentés par de jeunes ouvriers, soldats d'hier, insulteurs du drapeau
sous lequel ils ont servi; à Poitiers, des troupiers-grévistes,
abandonnant la caserne en haine d'un chef, comme ailleurs, en haine d'un
contremaître, on abandonne l'atelier. Si c'est à de tels effets que doit
aboutir l'indulgence qui nous est commandée, j'ai le droit de regretter
«l'autre école», celle d'autrefois.»

                                    *
                                   * *

L'«antimilitarisme», comme on dit (quel affreux mot!), n'a cependant pas
étendu sa contagion partout. Il y a encore à Paris, et même en banlieue,
des gens capables de se passionner pour la gloire de Jeanne d'Arc (ne
lui érigeait-on pas tout à l'heure un monument à Neuilly-sur-Seine?), et
les fêtes de don Quichotte que célébraient l'autre jour très
solennellement, en Sorbonne, mes amis les étudiants et leurs maîtres
marquèrent que les gestes d'héroïsme et le «panache» sont choses que ne
dédaigne point, tout de même, la jeunesse de ce pays-ci. Il n'y a, pour
s'en convaincre tout à fait, qu'à prendre un train le dimanche, le
premier venu, à s'en aller regarder, dans les rues des villages qui
avoisinent Paris, ou sur les routes, les défilés _sportifs_ où
s'exhibent tant de bannières, où tant d'insignes s'arborent aux
boutonnières et aux casquettes de tout le monde, où de si ardentes
fanfares font tant de bruit, dans la poussière. C'est maintenant au
milieu de ces petites troupes que nous allons volontiers, Natenska et
moi, passer nos après-midi de dimanche. La saison est propice à ces
excursions, et nous nous y instruisons beaucoup... Par exemple, nous
ignorions qu'il existât encore, en ce pays-ci, des archers! Eh bien, il
en existe. Nous en avons vu tout à l'heure, à Compiègne. Ils sont moins
jolis que ne l'étaient assurément leurs ancêtres; ils ont des redingotes
et des pantalons noirs; ils sont coiffés de casquettes qui les font
ressembler à des employés de la Compagnie du Gaz, et portent l'arc à
l'épaule enveloppé d'une gaine de toile cirée. Les hommes de maintenant
ont une façon de s'habiller qui tue toute poésie. N'importe! La
tradition survit au décor: et, après six mois de dîners mondains, de
five o'clock et de «premières», c'est délicieusement reposant, ces
journées de soleil passées au milieu de braves gens à l'âme
«cocardière», dont la suprême joie est de bien tirer de l'arc, afin d'y
gagner un bouquet...

SONIA.


AU SALON DE LA SOCIÉTÉ NATIONALE

Une acquisition de _L'Illustration_ pour ses abonnés.

Le tableau le plus regardé, au Salon de la Société nationale des
Beaux-Arts, est certainement le _Bridge_, d'Albert Guillaume, exposé
dans la salle XI. Autour d'une table de bridge, deux femmes en élégantes
toilettes ont pour adversaires deux hommes en tenue du soir, qui sont
certainement, à l'ordinaire, les plus corrects des mondains. Pourtant on
voit l'un d'eux debout, la physionomie exaspérée, ses cartes jetées sur
le tapis, invectiver son partenaire qui se défend de son mieux. Une
excellente peinture, des attitudes finement observées, un sujet qui
répond à une des passions du jour, autant d'éléments de succès pour
cette jolie toile.

Nous sommes heureux d'annoncer que _L'Illustration_ l'a acquise à
l'intention de ses lecteurs.

Non seulement elle en publiera une belle reproduction hors texte en
couleurs dans son numéro du 3 juin, mais l'original lui-même est
destiné, quand il quittera le Salon, à la fin de juin, à entrer dans la
galerie d'un de nos _abonnés_.

Un seul possédera le tableau, mais _tous nos abonnés_ seront admis à
briguer sa possession--du moins tous ceux qui sont joueurs de bridge. Il
sera le prix d'un concours dont nous publierons le 3 juin les
conditions. Nous pouvons seulement dire, dès à présent, que les données
du problème de bridge qui sera posé sont empruntées aux détails mêmes de
la composition d'Albert Guillaume, qui sera fidèlement reproduite dans
le même numéro.


Ct. de gendarm. M. Dulaveau, Cap. de gendarm. Sous-préfet Général Babin.
Ct. Joly, M. Château, M. Vesco, Officiers du 32e. Sempé, conseiller gén.
de Chatellerault, de Chatellerault, juge, procureur.

[Illustration: Les soldats du 6e génie, commandés par le lieutenant
Lefrançois, disposent, sur des lattes de 6 mètres, 350 pétards de 135
grammes de mélinite.]

[Illustration: Les autorités civiles et les officiers qui ont dirigé le
siège de la maison de Roy.]

[Illustration: La troupe occupant les abords de la maison de Roy après
l'éboulement.]

[Illustration: François Roy arrêté.]

[Illustration: La chambre où couchait Roy, après l'explosion.]

LE «FORT D'USSEAU».--Le garde-chasse meurtrier François Roy, délogé par
une explosion de mélinite.--_Clichés Arambourou_.



Le "Fiat-X" arrivant à Toulon suspendu aux portemanteaux du
contre-torpilleur "La-Hire".--_Phot. Bar_.

1 2 3 4 5 6 7 8 9

[Illustration: Départ d'Alger du "Camille" et de son convoyeur, le
contre-torpilleur "Dard".]

[Illustration: Le "Malgré-Tout" quittant Alger.--_Phot. Geiser._]

[Illustration: Le "Mercedes C.-P." quittant Mahon.--_Phot. Bougault._]

[Illustration: Port-Mahon en fête: la flottille des contre-torpilleurs
et des canots pavoisée.]

1. Duc Decazes, propriétaire du Quand-Même. 2. M. Pitre, constructeur de
coques.--3. Dr Lesage, propriétaire de l'Héraclès-II.--4. M. Chauchard,
capitaine du Quand-Même.--5. M. Gourgeon, de l'Héraclès-II.--6. M.
Lestonat, du "Matin".--7. M. Olive, du Malgré-tout--8. M. Varcollier,
enseigne de vaisseau.--9. M de Talry.--10. M. Carpinelli, mécanicien du
Fiat-X.--11. M. Gallinari, constructeur de coques.

Groupe de concurrents et d'organisateurs.

LA COURSE DE CANOTS AUTOMOBILES ALGER-TOULON


[Illustration: Le "Quand-Même" et son convoyeur l'"Arbalète" fuyant
devant la tempête.]

[Illustration: L'"Héraclès-II" à la voile.]

[Illustration: Le "Camille" à toute vitesse.]

[Illustration: Le "Fiat-X" en pleine marche.--_Phot. Bar._]

[Illustration: Mgr Douais, évêque de Beauvais, préside la messe en plein
air.]

[Illustration: Le défilé des archers place de l'Hôtel-de-Ville.]

[Illustration: La messe en plein air: l'assistance vue du maître-autel.]

[Illustration: Un groupe de jeunes filles portant le «Bouquet» sort de
l'hôtel de ville pour prendre la tête du défilé des archers.]



LA FÊTE DES ARCHERS A COMPIÈGNE

Dimanche dernier, à Compiègne, a eu lieu, suivant la vieille coutume des
compagnies d'arc de l'Ile-de-France et de la Picardie, la cérémonie
annuelle si populaire du «bouquet provincial».

La première compagnie d'arc avait reçu le bouquet l'an dernier de celle
d'Ourscamp et le rendait à celle de Longueil-Annet.

Cette petite fête, à laquelle assistaient deux cent quarante sociétés
d'archers françaises et étrangères, marquait l'ouverture d'un grand
concours de tir à l'arc, qui va durer trois mois, et au cours duquel
sera disputé le championnat de France, doté d'un prix du président de la
République.



[Illustration: Le jeune Betoulle (13 ans), fils des concierges de
l'usine Beaulieu, alité après avoir été frappé et blessé par les
grévistes.]

[Illustration: M. Beaulieu allant à l'hôtel de ville en landau sous la
protection des gendarmes.]

[Illustration: La croix de l'hôpital, abattue par des inconnus dans la
nuit du 8 au 9 mai. _Phot. Sauvadet_.]

[Illustration: Un camion de marchandises de l'usine Beaulieu escorté
par la gendarmerie. _Phot. Peyclit._]

LES GREVES DE LIMOGES

Un des plus tristes incidents de cette longue grève de Limoges: après
plusieurs jours de blocus dans l'usine où onze personnes, dont quatre
enfants, se trouvaient enfermées et dans l'impossibilité de communiquer
avec le dehors, le jeune Betoulle essaya de sortir pour aller chercher
du lait destiné à ses petits frères; il fut frappé par les grévistes si
brutalement qu'il eut deux côtes fracturées et il fallut ensuite
l'intervention du maire pour que les assiégeants permissent à un médecin
d'aller visiter l'enfant. M. Beaulieu, pour aller à l'hôtel de ville
conférer avec les délégués des ouvriers, ne put d'ailleurs s'y rendre
qu'en landau, sous la protection de la gendarmerie. Et ce n'est
également que sous une escorte de gendarmes que les camions de
marchandises ont pu, durant plusieurs jours, circuler entre l'usine
assiégée et la gare.



LE PASSAGE DE L'ESCADRE DE ROJESTVENSKY DANS LA BAIE D'ANPASSANDAVA, A
NOSSI-BÉ

[Illustration: _On sait que l'escadre de l'amiral Rojestvensky, partie
de Reval le 12 octobre dernier, s'était divisée, à l'entrée de la
Méditerranée, en deux parties, dont l'une allait doubler le cap de
Bonne-Espérance, tandis que l'autre passait par Suez. Le 2 janvier, le
premier échelon, que commandait l'amiral Rojestvensky en personne,
arrivait à Sainte-Marie de Madagascar; le lendemain, le second échelon,
sous les ordres de l'amiral Felkersam, mouillait dans la baie
d'Anpassandava. C'est là qu'allait venir les rallier, en deux échelons
aussi, dans les premiers jours de février, pour la concentration
définitive, l'escadre passée par la Méditerranée et la mer Rouge. Ces
diverses opérations, accomplies si loin du théâtre des hostilités ne
donnèrent lieu alors à aucun incident, et ce n'est que plus récemment
qu'on nous fit un grief de les avoir laissé s'accomplir chez nous. La
photographie que nous publions, prise dans la baie d'Anpassandava,
montre que, si les charbonniers qui accompagnaient la flotte russe ont
pu s'approcher assez près de la terre française, les navires de guerre
eux-mêmes, comme si l'on avait prévu dès lors la mauvaise querelle qui
nous serait cherchée plus tard, se tinrent aussi éloignés que possible
de la côte._]



[Illustration: L'empereur. Le statthalter. _Phot. E. Jacobi._
INAUGURATION DU MONUMENT DE GRAVELOTTE PAR GUILLAUME II, LE 11 MAI.]

_L'inauguration, par l'empereur allemand, du monument élevé, à
Gravelotte, à la mémoire des soldats tombés là pendant la guerre contre
la France n'a point eu le caractère provocant à notre égard qu'on avait
redouté de lui voir prendre. Tout s'est borné à une belle fête
religieuse et militaire, dont la mise en scène était savamment ordonnée.
Quand Guillaume II, en uniforme de général d'infanterie, bleu et noir, à
parements rouges, eut pris place, en face d'un parterre d'uniformes, au
pied de l'ange de la Fidélité, belle figure de bronze doré, rehaussée de
pierreries, qu'il a donnée sur sa cassette personnelle, et à laquelle
les oriflammes militaires, placées par l'empereur lui-même, formaient un
fond très décoratif, le statthalter d'Alsace-Lorraine, prince de
Hohenlohe, prononça une brève allocution sans aucun caractère
belliqueux. Et ce fut le moment capital de la cérémonie. Des prières
suivirent, mais l'empereur ne prononça pas une parole._



[Illustration: Le don Quichotte et le Sancho Pança d'aujourd'hui, à
Argamasilla.]

AU PAYS DE DON QUICHOTTE

Depuis la publication d'un travail excellent consacré par le colonel
Bory de Saint Vincent à _l'Itinéraire de don Quichotte_, on savait que
l'admirable histoire contée par Cervantes présente cette particularité
qu'on y trouve la peinture exacte des moeurs et de la physionomie de
l'Espagne telles qu'elles sont encore aujourd'hui... C'est surtout dans
la Manche et dans l'Andalousie qu'on reconnaît l'exactitude des
portraits tracés à trois cents ans de distance sur des figures toujours
reproduites; et l'aspect du pays est si bien resté le même qu'en y
voyageant on s'étonne de ne pas rencontrer le chevalier de la Triste
Figure et son jovial écuyer Sancho Pança. La célébration du troisième
centenaire de l'apparition du livre impérissable de Cervantes a fourni à
notre excellent confrère de Madrid, le _Blanco y Negro_, l'occasion
d'établir d'une façon irréfutable, au moyen de la photographie, cette
étonnante survie d'une race et d'un pays; on en jugera par les
reproductions que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs en les
encadrant de quelques citations empruntées à la traduction française de
_Don Quichotte_ par M. Damas Hinard.

[Illustration: Les moulins dans la plaine de Montiel.]

Voici d'abord les deux héros de la burlesque épopée:

«L'âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine; il était de complexion
robuste, sec de corps, maigre de visage, fort matineux et grand
chasseur.» Le Sosie de 1905, photographié à Argamasilla, la patrie
supposée de don Quichotte, répond de tous points au signalement tracé
par Cervantes: il est, de son état, employé de commerce à deux francs
par jour.--Misère des temps!--Quant au Sancho Pança qui se tient à
distance respectueuse de son maître, n'est ce pas le portrait vivant de
son ancêtre, le paysan finaud, poltron et gourmand, qui rêva d'une bonne
place où il n'y eût rien à faire qu'à manger; un homme de bien, en
somme, «si toutefois, écrit Cervantes, on peut donner ce titre à celui
qui est pauvre»? Considérez ensuite les vues actuelles de l'auberge où
le chevalier errant fit sa première halte... C'était, c'est encore une
«venta», une pauvre auberge de la campagne de Montiel que son
imagination surchauffée métamorphosait en château fort.


[Illustration: Argamasilla de Alba, patrie de don Quichotte.]

[Illustration: Cour intérieure de la «venta» où le chevalier prit son
repas.]

[Illustration: La cour de l'auberge (venta) où don Quichotte fit sa
veillée d'armes.]

«Si Votre Grâce, seigneur chevalier, lui dit l'hôte, cherche un gîte,
tout, sauf le lit, car il n'y en a pas un seul dans la maison, tout le
reste vous l'y trouverez abondamment.» Et il lui servit une «portion de
merluche mal détrempée et encore plus mal assaisonnée».

Voici la cour de la venta où don Quichotte fit la veillée d'armes, avant
d'être armé chevalier. «Ordre fut aussitôt donné pour qu'il fit la
veillée des armes dans une grande basse-cour qui se trouvait sur l'un
des côtés de la venta: et don Quichotte, ayant rassemblé toutes les
pièces de son armure, les plaça sur une auge près d'un puits. Ensuite,
il embrassa son écu, saisit sa lance et, d'un air martial, se mit à
passer et à repasser devant l'abreuvoir.»

Puis, les moulins, les célèbres moulins de la plaine de Montiel: «...En
ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu'il y a
dans cette campagne. En les voyant, don Quichotte dit aussitôt à son
écuyer: «La fortune conduit nos affaires mieux encore que nous
n'eussions pu le désirer.

Regarde, ami Sancho, voilà devant nous au moins trente démesurés géants
auxquels je pense livrer bataille.» On sait la fin de l'aventure:
«L'aile du moulin emporta après soi le cheval--ce pauvre Rossinante et
le chevalier, qui s'en allèrent rouler sur la poussière en fort mauvais
état.»

Entrons dans cette auberge au portail encombré d'ânes et de mules: c'est
là que le chevalier, roué de coups par un muletier, jaloux de Malitorne,
retrouva le secret du baume de Fier-à-Bras, dont il avait grand besoin.
C'est là aussi que fut berné, par des marchands de Séville, l'inoffensif
Sancho Pança.

[Illustration: L'auberge où don Quichotte reconstitua le baume de
Fier-à-Bras.]

[Illustration: La maison de Dulcinée; au loin, l'église du Toboso.]

[Illustration: Photographie de Dulcinée prise chez elle, au Toboso.]

«O princesse Dulcinée, douce souveraine de ce coeur captif! Quelle
injure vous m'avez faite en me congédiant...»

Ainsi clamait le chevalier en pensant à Aldonza Lorenzo, «jeune paysanne
d'un village voisin, de très bonne mine, et dont il avait été quelque
temps épris. Ce fut à elle qu'il a jugé convenable d'accorder le titre
de dame de ses pensées». Dulcinée, ou plutôt Aldonza Lorenzo, est
toujours de ce monde, puisqu'on a fait d'elle, en 1905, les deux
véridiques portraits que nous reproduisons.

Nous donnons encore la photographie de la princesse Dulcinée et de ses
deux suivantes venant rendre visite à don Quichotte.

«... Sancho vit venir vers lui, du Toboso, trois paysannes montées sur
trois ânes ou trois ânesses, car l'auteur ne s'explique pas à ce sujet:
mais il est permis de croire que c'étaient plutôt trois bourriques,
puisque c'est la monture ordinaire des femmes de la campagne.»

[Illustration: La princesse Dulcinée et ses suivantes.]

[Illustration: Entrée de la caverne de Montesinos.]

Pour terminer, voici dans son état actuel l'entrée de la caverne de
Montesinos, qui doit n'avoir guère changé depuis 1600. On n'a pas oublié
que don Quichotte s'y fit descendre au bout d'une corde: le bon
chevalier y eut une longue entrevue avec des enchanteurs et vit des
«choses dont l'impossibilité et la grandeur font que l'on tient cette
aventure pour apocryphe». Qu'importe, si toutes les autres sont vraies
--et elles le sont parce que le génie de Cervantes l'a voulu ainsi.
                                                               A. de L.



UNE PREMIERE ASCENSION

DANS LA VALLÉE DE ZERMATT

L'EDELSPITZE

_Au moment où la montagne, redevenue accessible, va rappeler à elle ses
fidèles, les passionnés des cimes et des glaciers, on lira avec plaisir
et intérêt, même si l'on ne pratique que modérément l'alpinisme, le
récit d'une des plus audacieuses et difficiles ascensions de la saison
dernière. M. Edouard Monod, qui l'a entreprise et menée à bonne fin, est
un artiste ciseleur dont les envois ont été remarqués aux Salons de la
Société nationale qui Va élu associé en 1903. Le musée du Luxembourg a
acquis, en 1904, un de ses vases. Il va nous raconter lui-même comment
il se délassa de ses travaux:_

Les deux vallées de Zermatt et de Saas viennent du sud se réunir à
Stalden pour descendre ensemble et rejoindre le Rhône à Viège.

La formidable armée des Mischabel, toute hérissée de piques et de
pointes aiguës, campe entre elles deux, en gardienne sauvage. Par ses
glaciers et ses forêts elle règle la circulation géante de l'eau
nourricière dans les puissantes artères du pays, et elle veille sur lui.
Elle a détaché sur son front nord une sentinelle perdue, retranchée dans
un château fort de Titan, fruste et rude, étrange et superbe. Sa plus
haute tour commande les deux vallées et, perchée tout près du ciel,
semble posée là comme un défi. On la voit depuis Viège, on la voit en
remontant la vallée, entre Viège et Stalden, on la voit de la vallée de
Saas, on la voit mieux encore dans la vallée de Zermatt, du petit
village de Saint-Nicolas, qu'elle domine à gauche.

Ce premier grand sommet de la chaîne des Mischabel est le _Gabelhorn de
Saint-Nicolas_ (3.135 m.), appelé maintenant _Edelspitze_, pour le
distinguer des deux autres Gabelhorn de la même vallée.

Et il semble bien que la forteresse ait été construite avec une
perfection rare, car elle a résisté à toutes les tentatives dirigées
contre elle.

Il n'y eut, en effet, pas moins d'une trentaine de tentatives, et parmi
leurs auteurs figurent les noms des grimpeurs les plus connus.

J'appris, à la fin de l'été dernier, que la dernière pointe vierge un
peu importante de la Suisse se, trouvait aux environs de Zermatt,
au-dessus de Saint-Nicolas. Les détails que l'on donnait enflammèrent
tellement mon imagination que je voulus partir sur-le-champ pour essayer
l'ascension à mon tour. Mais la réputation de la montagne était telle
que le seul guide qui voulut bien venir avec moi, Fridolin Truffer, de
Randa, mit à son acceptation la condition que nous ferions seulement une
reconnaissance, et pas autre chose.

Cependant il est certain qu'il n'existe pas de montagne impossible à
vaincre, mais seulement des montagnes mal attaquées. Le résultat de
cette belle persuasion fut qu'à peine en présence du sommet terminal, il
me sembla voir le moyen de l'atteindre. Mais je ne pus faire partager ma
conviction à mon guide, qui se demandait charitablement en vertu de
quelle aberration d'esprit j'en arrivais à concevoir d'aussi folles
idées. Je dus me résigner à voir mon plan rester sur le papier et, après
l'avoir complété en détail, me résoudre à partir.

La réalisation de mon désir dut attendre un an, car personne ne voulait
venir. Mon ami J.-E. Kern, de Genève, m'avouait franchement que mon
projet ne lui souriait en rien, mais il acceptait tout de même, par
amicale complaisance. Cependant, une fois à Zermatt, échauffé par une
belle course, et inquiet à la nouvelle qu'un des grimpeurs suisses les
plus connus préparait une expédition de ce côté, il partagea ma fièvre.

Ce fut bien pis encore lorsqu'il s'agit de trouver un troisième. D'amis,
point; les porteurs refusaient, purement et simplement; les guides se
moquaient. Ils nous répondaient tous, avec une bonhomie narquoise,
qu'ils y avaient tous été, qu'ils y avaient tous échoué et que dès lors
ils trouvaient inutile de recommencer à perdre leur temps là-haut. L'un
d'eux ponctua même ses avis d'une interrogation évidemment sans
réplique: «Du moment où aucun de nous n'a réussi, comment pouvez-vous
supposer que vous arriverez?» Et il s'éloigna, en haussant les épaules.

Notre énervement était à l'état aigu lorsque, enfin, Ferdinand Furrer,
entrepris à nouveau, céda. Furrer venait de montrer beaucoup de
hardiesse en faisant, seul avec nous, l'ascension du Cervin par l'arête
de Z'Mutt, et les heures si belles passées ensemble nous avaient liés.
Nous ne lui demandions plus de nous conduire, puisque, pas plus que ses
collègues, il ne pensait la victoire possible; nous le priions
simplement de mettre sa meilleure volonté à notre disposition. Pour qui
connaît l'amour-propre des guides, il fallut à Furrer une véritable
amitié pour dire oui.

Les préparatifs furent aussitôt vivement menés. Nous prîmes des vivres
pour deux jours, une couverture chacun, quatre cordes de Manille d'une
trentaine de mètres, et environ deux cents mètres de cordelette solide,
de trois à quatre millimètres de diamètre.

Puis, le jeudi 11 août au matin, nous quittions Zermatt, poursuivis par
les sourires, les rires, les moqueries et les quolibets...

                                    *
                                   * *

Nous descendons en chemin de fer le vallon encaissé de Saint-Nicolas, au
fond duquel gronde en bouillonnements impétueux la Mattervisp.

Vers huit heures et demie du matin nous débarquons à Saint-Nicolas
(1.130 m.). En face, sur la rive droite, s'élèvent d'énormes contreforts
mamelonnés, surmontés d'une crête de rochers gris. Derrière eux est
niché le petit vallon secondaire de Ried, qui débouche à notre gauche un
peu plus bas que Saint-Nicolas. Au delà du vallon est notre pointe. Nous
la découvrons très loin et très haut, se détachant en silhouette
curieuse sur un ciel éclatant, toute nimbée d'or par les rayons du
soleil levant.

La première partie de la montée est une promenade enchanteresse, mais
rendue un peu fatigante par nos sacs très lourds. Le chemin zigzague
dans des prairies inclinées portant çà et là de pittoresques fenils et
coupées de mille petits ruisselets trottinant menu, très pressés de se
rendre à leur travail. Nous les quittons bientôt pour gagner la rive
gauche du Riedbach, que nous devons remonter jusqu'à son glacier. Les
tons trop durs des frais pâturages s'atténuent peu à peu et font place
aux teintes graves et à l'ombre douce d'une forêt de sapins. En elle est
une vie recueillie qui répand dans l'air un parfum discret d'intimité
calme et profonde. Nous la respirons avec la senteur pénétrante des
jolies aiguilles chauffées par le soleil.

L'après-midi est déjà entamé lorsque nous atteignons la moraine du
glacier de Ried. Vers 2.100 mètres nous apercevons le Schallbett, petit
refuge de berger où bivouaquaient d'ordinaire nos prédécesseurs; bien
que l'un de nous se récriât sur ses nombreuses perfections, nous nous
engageons vite sur le glacier pour traverser sa langue terminale. A
notre droite commence un monde chatoyant de blancheurs fascinantes, tout
le cirque du glacier de Ried, couronné de très hauts sommets. Devant
nous est le chemin qui mène au ciel, mais combien dur!

La chaleur est accablante. Les pentes que nous abordons au sortir du
glacier sont disposées en espaliers très raides et à peine recouvertes
d'une herbe brûlée. Nous nous sommes chargés bien à tort de nombreuses
chevilles de fer, dont aucune ne devait servir, et nous nous hissons
péniblement. Les bosses du terrain cachent tout de suite l'Edelspitze et
éteignent notre ardeur par leur renaissance continue. Puis le maigre
gazon cesse et c'est alors la fournaise d'un pierrier interminable, cuit
comme les murs d'un four. Les blocs deviennent énormes; on lutte au
milieu de presse-papier gros comme de petites maisons; les heures sont
longues.

Nous voudrions pouvoir gagner la crête assez tôt pour engager l'action
tout de suite; mais le ciel se couvre, un orage crève et nous emprisonne
pour longtemps sous une pierre traîtresse, qui n'intercepte les gouttes
d'eau que pour mieux les conduire en filets glacés dans nos cous.

Vers cinq heures seulement nous touchons la crête hérissée de la grande
arête des Mischabel.

Nous sommes saisis... Nul n'a jamais rien rêvé de pareil... C'est un
chaos indescriptible de gros blocs entassés comme à plaisir, un océan de
pierre en furie, avec l'écume toute blanche de quelques fins névés et un
petit glacier qui descend allègrement un versant rapide. Deux ou trois
arêtes secondaires se détachent de la nôtre et s'abaissent avec lui vers
Saas. Elles ne sont qu'une succession de tours fantastiques et
tourmentées, et elles finissent toutes, brusquement, par un pignon
solitaire scrutant la vallée. Ce sont les ruines sévères d'une
construction géante, dont l'architecture nouvelle et sauvage, aux
contours imprévus et heurtés, évoque à nos yeux étonnés l'image d'un
âpre combat. Nous dominons un champ de bataille; à nos pieds, en un
monceau colossal, gisent des vaincus brisés, tous les soldats de l'armée
des Mischabel que la lutte a tués.

Et de même que la vie laisse disparaître les faibles pour ne conserver
que les forts, de même ici, à côté des malheureux qui succombèrent, se
dressent les puissants, pleins d'énergie et de fierté. Vifs, nerveux,
élancés, parés de couleurs voyantes où frémissent la sève et la force,
leur vue fait tressaillir tout l'être: dans l'atmosphère qu'ils
respirent passe un souffle de guerre.

[Illustration: L'Edelspitze. Vue prise de l'alpe de Saint-Nicolas.]

[Illustration: L'ascension de l'Edelspitze: le bivouac.]

Nous sommes posés sur un petit col de l'arête des Mischabel; à notre
droite elle monte vers le groupe du Balfrinhorn; à gauche elle s'avance
vers un immense précipice qui occupe tout le front nord, mais, avant d'y
plonger, elle gonfle l'échine pour prendre de l'élan, puis se détend
brusquement, saute et bondit...

C'est l'Edelspitze.

Une éminence rocheuse se laisse bénévolement gravir et nous amène au
pied d'une première pointe, tour carrée trapue dont le temps a couturé
de mille blessures la tête grise. De son pied part une sorte de crête
aiguë et déchiquetée, cheminant à peu près de niveau et formée d'énormes
rochers surplombant un vide qui se creuse. Puis soudain jaillit une
grande pointe, haute, droite, d'une envolée magnifique. Après elle,
l'abîme. Autour d'elle, l'abîme. Elle baigne dans le précipice comme un
phare dans la mer profonde et ne tient à la terre que par ce mur
cyclopéen démantelé et crevassé qui la relie à la tour carrée. Elle est
un prisme droit à pans coupés, d'un jet unique, hâlé d'une chaude patine
rouge, et dont le grain serré ne présente pas une ride, pas une tissure.
Noble et fière, la vierge nue sent que sa beauté superbe fait à elle
seule toute sa force: ses flancs si parfaits, ses contours si nets,
délicats et fins comme ceux d'un cristal, suffisent à sauvegarder sa
pureté.

La pluie l'a éclaboussée et fait briller ses formes sous la lumière
changeante qui tombe du ciel démonté; quelques rayons de soleil échappés
d'entre deux nuages viennent aviver ses belles couleurs et, en se jouant
capricieusement sur sa face, l'éclairent d'un sourire mystérieux. De
grosses brumes, lourdes d'humidité, roulent partout leurs volutes grises
et mettent autour de nous l'immensité ouatée d'une mer houleuse et sans
bords...

Il est inutile de rien tenter aujourd'hui, la journée est finie et, un
peu déçus, nous nous mettons à la recherche d'un gîte...

Au bout d'une petite heure Furrer déniche un trou où nous pourrons
dormir. Mais quel trou I A quelques mètres en dessous de la petite
pointe, dans la dégringolade des blocs qui se précipitent en se
bousculant vers le fond de la vallée de Saas, il a avisé un pan de paroi
assez raide supportant une énorme table de gneiss. Celle-ci est tombée à
l'endroit où la pente présente comme deux gradins, de sorte qu'elle
recouvre le dièdre droit qu'ils forment à eux deux. Le résultat est un
trou triangulaire, sorte de boyau horizontal très étroit et dont le sol
est capitonné de moellons.

Jamais un troglodyte n'aurait admis pareil repaire, mais chacun sait que
les troglodytes n'étaient pas des alpinistes que le feu sacré réchauffe.

Nous ne pouvons, bien entendu, tenir là-dedans qu'en prolongement les
uns des autres, et le dernier a même l'agrément d'avoir dehors toute la
moitié inférieure du corps. A peine entré, un petit vent coulis
m'apprend que notre fourreau est ouvert aux deux bouts, et le temps est
devenu très froid... Je suis sur le dos, comprimé latéralement; c'est
tout juste si je puis tenir. La table qui nous fait plafond est
tellement près qu'il m'est impossible de prendre mes gants dans ma
poche, et impossible de fermer mon veston! Je dois sortir pour le faire.
Pour mes amis, c'est encore pis. Plus larges d'épaules que moi, ils ne
peuvent se coucher que sur le flanc. Lorsque, bientôt courbaturés et
meurtris par les pierres de la couche, ils veulent se retourner,
impossible encore, l'exiguïté du réduit ne le permet pas! Ils sont
forcés de sortir et de rentrer chaque fois. On imaginera sans peine ce
que peut être une nuit passée dans ces conditions, à plus de 3.000
mètres d'altitude, et par la gelée. Nous avons à peine dormi et
abondamment grelotté.

Cependant l'homme est ainsi fait que, dès le lendemain, nous n'aurions
voulu pour rien au monde n'avoir point passé par là, et que
l'éventualité d'autres nuits semblables fut envisagée avec beaucoup de
bonne humeur. Ne chérit-on pas jusqu'aux défauts de qui l'on aime?

                                    *
                                   * *

Pendant la nuit le temps se leva et notre réveil vit avec
satisfaction un soleil éblouissant dans un ciel sans nuage.

Nous nous mettons aussitôt à l'oeuvre.

Le mur cyclopéen qui forme col entre les deux pointes a entre 30 et 40
mètres de long. La petite pointe le domine de 17 à 18 mètres, et la
grande pointe de 24 à 25 mètres. Au bout du mur, séparé de la grande
pointe par une crevasse de roc, on voit déjà le vide de tous côtés. De
plus, la crête du mur, avec ses gros blocs à cassures aiguës, est si
incommode que, si l'on tombait pendant l'escalade, même si l'on n'était
pas happé par la crevasse, on ne saurait être arrêté par cette crête, et
l'on irait achever de se fracasser au fond du précipice...

Le seul moyen qui permette de grimper sur la grande pointe est d'y
placer une corde, et, pour cela, d'y envoyer au préalable une pierre
attachée à une cordelette.

Les tentatives précédentes avaient toutes eu lieu depuis ce petit col et
avaient ainsi été viciées dès l'origine. L'an dernier, en montant sur la
petite pointe, j'avais noté qu'il n'y avait guère,-en effet, qu'un
endroit du grand sommet où il était désirable de placer une corde, et
c'était une _portion_ d'une petite épaule qui mesurait au plus 50 à 60
centimètres d'étendue. Or, d'en bas, on ne pouvait voir la configuration
exacte du sommet et toute visée devenait illusoire.

En outre, l'autre côté de l'Edelspitze ne s'arrêtait nullement au niveau
du petit col, mais descendait dans un abîme de près de 100 mètres. Comme
il ne fallait pas espérer pouvoir envoyer d'un seul coup plus de 100
mètres de cordelette au delà du sommet, nous devions prévoir qu'il y
aurait d'abord à la faire descendre au fond du précipice, puis que l'un
de nous devrait aller l'y saisir et, pendant qu'on lui imprimerait des
oscillations transversales, la tirer tout entière jusqu'à ce qu'il ait
en main la première corde de Manille attachée à sa suite. Sur ce gneiss
granitoïde, le frottement serait énorme et risquerait de compromettre
tout le succès de l'opération. Si la cordelette pouvait partir de haut,
au lieu de partir de bas, ce risque serait beaucoup diminué.

Nous décidons, en conséquence, d'établir notre quartier général sur le
sommet de la tour carrée.

L'escalade de cette petite pointe est l'une des courses classiques qui
se font depuis Saint-Nicolas, à cause de la belle vue qu'elle procure et
de la jolie varappe[1] qu'elle offre sur une paroi verticale munie de
petites prises.

[Note 1: Nom donné à une escalade nécessitant l'emploi des quatre
membres.]

Nous eûmes à la monter et à la descendre une douzaine de fois au cours
de nos multiples assauts.

Son sommet est une plate-forme inclinée dont la partie nord se relève en
une table horizontale et branlante, d'un demi-mètre carré de surface,
environ. Son profil se détache très visiblement sur la photographie,
prise dans le versant de Saas, d'un peu trop bas, ce qui raccourcit les
hauteurs et fait cacher la véritable crête du mur par des blocs situés
en avant de lui près de l'objectif.

Nous commençons de là-haut les exercices de tir, mais avec un piètre
résultat. Le but à dépasser est très loin. Les pierres auxquelles nous
faisons franchir le sommet sont beaucoup trop légères pour entraîner la
moindre cordelette, et nous ne sommes pas assez forts pour lancer celles
qui seraient suffisamment lourdes.

Que faire? Je me rappelle heureusement qu'étant gamin j'avais acquis une
certaine adresse à la fronde, et même, autour de ce souvenir, volettent
ceux de très nombreuses remontrances familiales... Si j'essayais une
réhabilitation?

On apporte les écheveaux que nous avions passé une couple d'heures à
démêler au commencement de la matinée, on en dévide soigneusement 60 à
70 mètres, et on les dispose sur la table de pierre de manière à ce
qu'ils puissent être facilement entraînés par le projectile, sans gêner
son essor. Je saisis la ficelle à environ 50 centimètres de la pierre,
et... je sens que cela n'ira pas. Il n'y a pas assez de longueur pour
une pierre aussi lourde et, si j'en prends davantage, la pierre touche
par terre à chaque tour et l'élan est brisé.

Mais nous sommes sur une plate forme dominant des parois tout à fait
verticales, et là va être le salut. Je me place tout au bord de la
plate-forme, retenu de la main gauche à la table branlante, le buste
penché à droite et surplombant en dehors, la pierre se balançant dans Je
vide plus bas que mes pieds, à un mètre cinquante de ma main.

Dans cette position délicate, je commence à gymnastiquer pour mettre
l'appareil en mouvement--la fronde est lancée, elle tourne de plus en
plus fort.--Hop! Je lâche tout, la pierre file comme une flèche, monte
et disparaît ensuite derrière l'Edelspitze...: la cordelette est déposée
sur la petite épaule, juste à l'endroit désigné!

Nous sommes très excités: Furrer se hâte de descendre pour aller au pied
de la grande pointe, au fond du précipice. Kern va prendre un poste
intermédiaire. Par lui nous pourrons communiquer.

Le temps que tout cela nécessite me met dans une agitation violente; je
bous sur place. Enfin, j'entends l'appel et je puis laisser filer la
ficelle... Quelques minutes anxieuses s'écoulent, puis je sens Furrer
qui a saisi la pierre et qui tire. Cela va tout seul; voilà le premier
noud, il passera comme une lettre à la poste... Crac: il ne passe
pas..., tout est perdu!

Je bondis sur la table et je scrute la petite épaule... Hélas! Je
devine, plutôt que je ne vois, une protubérance qui J'agrémente, ornée
d'une fente à peine visible, où la cordelette a été se loger par une
guigne inouïe.

Pendant plus d'une heure, sur cette table tremblante et si exiguë que je
ne pouvais avoir les pieds assez écartés pour être solide, j'imprime à
la cordelette les soubresauts les plus violents. Tout est inutile; il
est impossible de la dégager.--Finalement, rompu et exténué, je dois me
résoudre à ramener à moi le tout, pour recommencer dans l'après-midi...

Le déjeuner qui nous réunit en bas fut silencieux.

Le malheur s'acharne après nous: avec midi se levé un vent d'ouest
furieux. Des regards s'échangent, inquiets et assombris.

Remontés sur notre belvédère, nous avons la contrariété de voir cinq ou
six tentatives échouer les unes après les autres. La pierre franchissait
bien le sommet à l'endroit voulu, mais le vent déjetait toute la
cordelette à l'est et elle retombait comme le fil d'une gigantesque
faucille, sans même toucher le rocher.

Plusieurs heures se passent ainsi, énervantes au possible.

Mais, loin de nous enlever notre courage, ces défaites nous fouettent et
nous déclarons que nous resterons ici autant de jours et même autant de
semaines qu'il en faudra pour vaincre. L'excellent Furrer, d'une
complaisance inépuisable, s'offre à descendre dans la vallée de Saas
pour aller à Huteggen chercher deux cordes encore et des vivres.

Soudain une accalmie se fait. En moins de temps qu'il ne faut pour le
dire, j'ai sauté à mon poste; la pierre tourne, ronfle, ronfle...,
s'élance en un jet désespéré... Nous retenons le souffle... C'est la
victoire! la cordelette est placée juste à l'endroit précis, large de
quelques mains à peine, laissé à côté de la maudite fissure!



[Illustration: LA PREMIÈRE ASCENSION DE L'EDELSPITZE.--L'escalade.]

[Illustration: L'ascension de l'Edelspitze: les préparatifs du lançage
de la corde depuis la tour carrée.]

Nous sommes incapables d'articuler une parole. Je laisse filer une
quarantaine de brasses... et nous voilà de nouveau assaillis par une
rafale endiablée... «Trop tard, mon ami.--Rien ne sert de courir...»

A moi maintenant d'aller dans le précipice cueillir le précieux
filin.--Il était cinq heures.--Nous eûmes toutes les peines du monde à
nous entendre et à mettre nos mouvements d'accord. Mais le maléfice
était rompu et, vers sept heures, j'eus assez de corde pour entourer
solidement un gros bloc, Kern amarrait de même le paquet restant au
sommet de la tour carrée et nous nous retrouvions bientôt à son pied.

Une immense détente nous délassait tout l'être. Le vent avait fini par
comprendre et s'était tu. Le soleil, avant de se coucher là-bas,
derrière le Weisshorn et le Cervin, mettait au front de la vierge
surprise toutes les rougeurs de l'émoi. La corde entre les deux tours
faisait flotter dans les airs la grâce exquise d'une adorable
chaînette[2]. Une soirée parfaite se préparait.

[Footnote 2: on appelle ainsi la figure d'équilibre d'un fil pesant
supporté en deux points et abandonné à lui-même.]

Revenus au bivouac, nous voyions monter du fond des vallées des ombres
violettes, et s'éloigner l'horizon... Au nord-est, la Jungfrau, le
Finsteraorhorn et toutes les blanches Alpes bernoises, balafrées de
noir, transparaissaient sous une buée mauve et grise, tandis qu'en face
de nous le Monte-Leone, le Weissmies et toute la chaîne du Fletsehhorn
se nuançaient de rose et de vert tendre; des vapeurs invisibles
retenaient dans le ciel les derniers rayons du soleil; et c'était comme
un doux chant du soir... La marée des ombres violettes montait avec le
silence merveilleux de la nature apaisée. Puis toutes les teintes et des
montagnes et du ciel semblèrent palpiter plus fort et hésiter un
instant, mais se fondirent en une seule, et ce fut la nuit.

                                       *
                                      * *

Nous lézardions au soleil, le lendemain matin, lorsque, vers huit heures
et demie, parut Furrer, escorté de son fils aîné, un sympathique gamin
de quatorze ans.

La vue du «fil de la Vierge», mollement balancé par la brise, arrache à
notre ami un cri de surprise. Mais ce n'était plus la fièvre d'hier. La
certitude de vaincre nous donnait une ardeur contenue.

Nous pensions pouvoir terminer rapidement les derniers préparatifs; mais
la matinée entière fut nécessaire pour faire passer sur la grande pointe
le restant de la corde et pour l'arrimer au fond du précipice.

L'autre bout est alors descendu de la tour carrée et attaché à un gros
bloc contre la paroi même de la vierge. Il pendait ainsi de notre côté,
depuis la petite épaule, tout droit.

Enfin, voici l'heure... je m'encorde: il faut, en effet, que je monte
là-haut un filin supplémentaire, et c'est en le laissant pendre dans mon
dos qu'il me gênera le moins. Je me serais d'ailleurs passé volontiers
de cet ornement de 30 mètres qui ne m'apportait aucune aide, même
morale, et qui venait augmenter désagréablement le poids que mes bras
allaient avoir à hisser jusqu'à la petite épaule, soit pendant 18 à 19
mètres.

N'ayant pas d'entraînement particulier, la fatigue était, en effet, la
seule inconnue à redouter. Il y avait bien l'ignorance où nous étions de
la forme de l'épaule. Mais, même si celle-ci était en lame de rasoir,
j'avais toutes les chances d'arriver en haut avant que la corde ne se
soit coupée.

La crevasse qui termine ce mur cyclopéen est franchie et je me
déchausse. On doit, en effet, monter en tirant sur les bras, le buste
droit, les jambes en équerre avec lui, légèrement fléchies, les pieds
appuyés bien à plat sur la paroi, et les souliers ne donneraient pas
assez d'adhérence.

J'entendais distinctement chaque battement du cour, non que je fusse en
proie à une appréhension quelconque, mais, au contraire, à une
excitation folle... puis, à peine eus-je touché le rocher que toute
émotion disparut comme par enchantement...

D'un trait, je suis au milieu de ma course. Là est une niche minuscule,
juste de quoi y mettre les deux talons. Je ne résiste pas au plaisir de
m'y arrêter, adossé au roc, la vie tout entière tenue dans la main...
C'est là une minute exquise, que je prolonge avec une volupté
singulière, tout l'être frémissant et heureux comme un instrument qu'on
fait chanter...

Quelques brassées encore et j'arrive à l'épaule. Un rétablissement, et
m'y voici campé. Elle est plate. Je quitte et range, comme en un rêve,
le filin supplémentaire. 5 à 6 mètres me séparent du sommet. Je ne sais
s'ils sont faciles ou difficiles, j'ai l'esprit tellement ravi que mes
membres se sont évadés de la pesanteur et, dans un éblouissement,
j'arrive en haut...

                                       *
                                      * *

Le bloc terminal est très exigu, à peine 40 centimètres de diamètre,
juste de quoi s'y tenir debout, les pieds _joints_. Comme, de plus, il
est tout au bord d'un bloc plus gros qui est en surplomb, on goûte
là-haut une des sensations de vide les plus jolies et les plus parfaites
qui se puissent imaginer...

Revenu à la petite épaule, je réclame notre étendard.--Il nous avait été
impossible de trouver à Zermatt un drapeau français. Kern aurait voulu
emporter un parapluie, mais cette idée ne m'avait pas enthousiasmé. Sur
ces entrefaites, M. Gindraux, l'aimable directeur du Grand Bazar, était
verni très gracieusement nous offrir une charmante ombrelle. Et elle
avait un petit air si féminin, avec ses fraîches couleurs, sa jolie
robe, sa taille toute fine et son petit pied verni, que je fus séduit...
Durant le voyage, elle eut toujours la meilleure place et chacun
s'ingénia à la garantir de la pluie, à lui épargner les cahots de la
route, à la combler de prévenances. Et c'est ainsi que, plus pimpante
que jamais, elle vint, avec son sourire mutin, me rejoindre au sommet.

Après elle monta Furrer, puis Kern. Un après-midi radieux nous donnait
une vue d'une rare beauté et deux heures s'écoulèrent dans
l'enchantement...

Puis il fallut partir et nos eûmes la cruauté d'abandonner notre
gentille compagne, bien fixée au sommet d'un cairn. Ce sacrifice était
nécessaire. Les guides, à Zermatt, s'étaient trop moqués de nous pour ne
pas devoir être très vexés de notre succès. Ils eussent certainement
essayé de revendiquer la paternité d'un cairn. L'ombrelle était notre
signature.

La nuit était noire lorsque nous arrivâmes à Saint-Nicolas. Mais dans
nos cours était le rayonnement lumineux d'une chaude clarté, infiniment
douce.
                                                   EDOUARD MONOD-HEKZEN



NOTES ET IMPRESSIONS

C'est une loi primordiale, absolue, que la loi du progrès: tout s'élève
dans l'infini, nos fautes sont des chutes. CAMILLE FLAMMARION.

                                       *
                                      * *

Riches et pauvres, mauvaise classification; dépendants et indépendants,
voilà la véritable.                               EMILE AUGIER.

                                       *
                                      * *

Quelle ironie! des guerres de religion dans un pays qui n'a pas de
Religion.                                       ERNEST LEGOUVÉ.

                                       *
                                      * *

L'espérance: la richesse de l'âme dont les vaincus ne doivent jamais se
Dessaisir.                                 PHILIBERT AUDEBRAND.

                                       *
                                      * *

L'homme a l'orgueil de s'être fait ce qu'il est; il aime mieux se dire
un singe parvenu qu'un Dieu tombé.      ROBERT DE LA SIZERANNE.

                                       *
                                      * *

L'incrédulité a pour rançon une immense indulgence.
                                                DANIEL LESUEUR.

                                       *
                                      * *

Pour voir clair dans les choses du coeur, il faut avoir eu des larmes
dans les yeux.                               RAYMOND DE GIRARD.

                                       *
                                      * *

On peut bien défaire, on ne refait pas l'oeuvre séculaire de
L'histoire.                                      F. BRUNETIÈRE.

                                       *
                                      * *

En dépit des travers du chauvinisme ou des écarts de la superstition, le
patriotisme ne cesse d'être une vertu, et la religion une force.

                                       *
                                      * *

On ne décrète pas le bonheur universel, on le rêve; obligatoire, il ne
serait qu'un universel fléau.                      G.-M. VALTOUR.



_Mouvement littéraire_

_Dans le parc_, par Maurice Magnien (Lemerre, 3 fr. 50).--_La Lande
fleurie_, par la duchesse de Rohan (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--_Premiers
Élans_, par Paul Boisson (Bibliothèque renaissance, 1 fr.
50).--_Partances_, par Auguste Dupouy (Lemerre, 3 fr. 50).

Dans le parc.

Les poètes abondent depuis quelques mois: d'anciens reparaissent après
une éclipse plus ou moins longue; de nouveaux s'élèvent comme des astres
au firmament. Ce qui distingue les derniers volumes de vers que j'ai
sous les yeux, c'est qu'ils sont fort différents les uns des autres.
Autrefois, presque tous les aèdes se ressemblaient, chantant tous sur le
même rythme parnassien. Quelle diversité je constate aujourd'hui! Voici
d'abord M. Maurice Magnien, poudré, plein d'apprêts, avec d'exquis
marivaudages. Ce qu'il aime, c'est le parc de Versailles, ses souvenirs,
sa mélancolie et l'ombre de la Reine qui erre au Hameau et près des
menus palais. Lisez _Au petit Trianon_.

        Dans le petit palais on a tout préparé;
        Le lit en gros de Tours recouvert de dentelles,
        Par de savantes mains vient d'être réparé,
        On aligne au mur les sièges en brocatelle.

        Le parc anglo chinois, tout pimpant, tout paré,
        Verdoyant et fleuri--charmante bagatelle
        Avec ses chaumes et sa frêle cascatelle--
        Est plein de travailleurs qui l'ont accaparé.

        C'est fait! et le gazon sans feuille vagabonde.
        Le ruisseau lisse et clair, sans vase dans son onde,
        Pour celle qu'on attend sont jolis désormais.

        En vain l'avril renaît et les fleurs sont écloses,
        En vain l'on vient d'ouvrir toutes les portes closes.
        Car celle qu'on attend ne reviendra jamais.


Nous sommes tellement fatigués des outrances de mots et de couleurs et
des banalités ambiantes que nous allons, tout charmés, vers cette poésie
fendre, vers ces vers à trumeaux, si élégants et si vifs dans leur
mièvrerie. Avec maestria, M. Magnien agite les jolies dentelles et nous
fait respirer les parfums des sachets de la Reine et des marquises.

La Lande fleurie.

C'est dans la lande fleurie de Josselin, et non à Versailles, que nous
conduit Mme la duchesse de Rohan. Elle nous enchante parce qu'elle porte
en elle de la vieille France, par ce sentiment chrétien, cet amour des
faibles, cette humanité toute naturelle dont témoignent ses vers. Ne
détestant personne, prête à s'attendrir sur toutes les misères, elle
plane au-dessus de nos luttes mesquines. Dans la solitude où elle passe
une partie de l'année son âme se remplit de songes; elle sent davantage
l'heure qui s'écoule; elle entend ce bruit insensible du sablier que
nous ne percevons pas au milieu du tumulte de Paris. Dans une jolie
pièce; _l'Automne_, elle nous dit jusqu'à quel point elle désirerait
arrêter la clepsydre du temps:


        Automne aux jours si beaux, malgré les feuilles mortes.
                       Saison aux tons pourprés
        Reste encore près de nous, et de tes senteurs fortes
                      Embaume nos grands prés.

        Automne de la vie, ô jours de paix pour l'âme.
                       Ralentissez vos pas!
        Soleil, réchauffe-les des rayons de ta flamme,
                      Sombre hiver, ne viens pas!


Premiers Élans.

M. Paul Boisson sort à peine de l'adolescence. J'ai reçu en souriant ses
_Premiers Élans_. Mais quel n'a pas été mon étonnement quand, en ouvrant
le volume, j'ai lu la pièce luminaire où l'harmonie, le lyrisme,
l'observation précise se mêlent si heureusement! La campagne, diverse
aux trois angélus, est peinte par M. Paul Boisson. Voici comme il la
représente aux tintements de midi:

        Le soleil s'élargit en nappe de feu rouge,
        Absorbe l'eau des lacs, couvre le sol brûlant;
        Midi! L'air est pesant et calme, rien ne bouge
        Dans les champs consumés par l'astre étincelant.

        Les yeux fixés au sol, les faucheurs, en silence.
        Ont écouté la cloche invitant au repos:
        Puis, sous les buissons verts que la brise balance,
        Ils se sont endormis dans le coin d'un enclos.

        Dormez, ô paysans, race robuste et pure,
        Reposez-vous, laissez vos durs travaux des champs;
        Vous souffrez des saisons et chaleur et froidure...
        Rien n'arrête pourtant votre ardeur et vos chants.

Le poète termine ainsi sa vision réelle et idéale de la fin du jour;

        Voile le firmament, lueur crépusculaire,
        Domine l'univers, divin calme du soir.
        Lune aux reflets d'argent, perce le ciel, éclaire
        L'heureux monde endormi, plein de vie et d'espoir.

N'aurait-il écrit que _l'Angélus_, M. Paul Boisson aurait déjà fait ses
preuves de bon poète lyrique. Mais il y a encore, dans son recueil,
beaucoup de morceaux dans lesquels s'est exprimée toute la noblesse de
son âme religieuse et tendre.

Partances.

Décidément le poète gai, ou simplement impassible, se fait de plus en
plus rare. Dans chaque volume de vers que nous ouvrons il n'y a que
mélancolie. Je ne sais si M. Auguste Dupouy est au fond de lui-même
aussi désabusé qu'il le paraît; mais ici, dans _Partances_, nous nous
trouvons en face d'un homme dont toutes les illusions se sont
effeuillées. Avec quelle discrétion délicate! avec quelle maestria M.
Dupouy nous dit ses désenchantements! Il n'y a pas de tâtonnements dans
la phrase; le poète est absolument sur de lui-même. On sent un esprit
extrêmement cultivé dont la pensée et l'expression ne flottent jamais.
Professeur dans un lycée, tout nourri des lettres antiques, M. Dupouy
sait mettre dans ses vers le miel des abeilles de Virgile; il compose du
plus pur arôme des fleurs ses poésies, dans lesquelles cependant on
goûte quelque chose de tout personnel et de tout moderne. Comme il est
allé en _Pèlerinage_ dans son pays breton et qu'il n'y a rien revu de ce
que ses souvenirs d'enfance y avaient attaché, il nous dit son
douloureux étonnement:

        Moi, je n'ai rien revu: plein des rimes apprises.
        J'ai voulu retrouver, comme d'autres, le nid.
        Et je m'en suis venu du pays des églises
        Par les chemins d'ajoncs que tourmentent les brises,
        Vers la glèbe de sable enclose de granit.

        Et rien ne m'a plus dit: j'ai marché par la grève
        Et me suis étonné de mon ancien émoi.
        Les rochers ne m'ont pas confié leur vieux rêve
        Et la profonde voix qui des houles s'élève,
        L'âpre voix de la mer, n'a plus chanté pour moi...

_Lydia_ est un petit chef d'oeuvre, ancien et nouveau, par la pensée:

        Les clameurs des amants qui faisaient ton orgueil.
        Ne viennent plus troubler ton sommeil, ô Lydie!
        Leur fièvre s'est calmée et leur flamme attiédie,
                Ta porte chôme au seuil...

La plupart des poètes nous fournissent dans un volume quelques beaux
vers, des pièces curieuses qui arrêtent l'attention. Dans _Partances_,
les faiblesses ordinaires font défaut; il n'y a rien qui détonne, mais
un vol toujours égal, mais un chant toujours juste. C'est la marque de
M. Auguste Dupouy de se maintenir ainsi, avec une perpétuelle maîtrise,
dans les régions tempérées et douces.

                                                         E. LEDRAIN


LE TOMBEAU DE GUSTAVE TOUDOUZE

Au mois de juillet dernier, Gustave Toudouze, l'écrivain réputé de qui
_L'Illustration_ publia un des romans les plus remarqués, le _Reboutou_,
mourait à cinquante-sept ans, en pleine force de labeur. Inhumé
provisoirement à Paris, il a maintenant sa sépulture définitive au
cimetière de l'Hay, près Bourg-la-Reine, où, suivant son voeu, il repose
aux côtés de son père et de sa mère, née Adèle Colin, l'un architecte et
aquafortiste distingué, l'autre aquarelliste de talent.

Hier, 19 mai, date anniversaire de la naissance du regretté Gustave
Toudouze, une pieuse cérémonie réunissait ses amis autour du buste que
viennent de faire placer sur sa tombe sa veuve et son fils, M. Georges
Toudouze, notre confrère. Ce buste en bronze est l'oeuvre de M. Camille
Alaphilippe, prix de Rome, un jeune statuaire d'avenir, qui a su rendre
avec une saisissante fidélité le caractère expressif, composé tout
ensemble de douceur et d'énergie, de finesse et de gravité, de cette
noble figure de penseur, d'observateur et d'artiste.

[Illustration: Le buste de Gustave Toudouze.]



LES THÉÂTRES

L'Opéra-Italien installé au théâtre Sarah-Bernhard fait littéralement
fureur en ce moment. Le talent dramatique de M. Giordano, dans son opéra
de _Fedora_, y est pour beaucoup; mais c'est surtout aux chanteurs que
revient l'honneur de ces soirées triomphales, particulièrement au ténor
Caruso et à Mlle Cavalieri.

[Illustration: Le ténor Caruso.--_Phot. Varischi-Artico_.]

Nous avons parlé de Mlle Cavalieri à propos de la représentation de
_Chérubin_ au théâtre de Monte-Carlo. Le ténor Caruso, qui fait courir
tout Paris aux représentations de _Fedora_, a trente-quatre ans. Il a
été découvert par M. Sonzogno dans un tout petit théâtre de Naples où il
chantait à trois cents francs par mois. M. Sonzogno fut frappé de
l'éclat merveilleux de ce timbre de voix et de l'homogénéité de cet
organe. M. Enrico Caruso, séduit par les propositions du grand éditeur,
n'hésita pas à quitter sa ville natale. Il travailla le chant à Milan;
sa voix si pure prit de la souplesse et de l'étendue et, quand il débuta
(avec la Bellincioni pour partenaire) M. Lirico de Milan, ce fut une
révélation, au Caruso a créé _Fedora_. Ses rôles de prédilection sont
_Rigoletto_ (qu'il a chanté l'an passé à Paris), l'_Elisire d'Amore_ (de
Donizetti), _la Tosca, la Bohème, Carmen, Faust, les Huguenots,
Paillasse_ et _Cavalleria_.

Dans une pièce en trois actes, de sobre composition et fort bien écrite:
la _Race_, M. Jean Thorel fait revivre le type, heureusement disparu, du
gentilhomme qui pousse l'orgueil de la race jusqu'à remettre la
survivance de son nom à des héritiers fort indirects, puisque leur
blason porte une double barre de bâtardise. Une aimable
comédie-vaudeville de M. Max Maurey; _Monsieur Lambert, marchand de
tableaux_, complète agréablement ce nouveau spectacle du théâtre
Antoine.

Un vaudeville clownesque de M. Daniel Jourda: _La Bande Pick-Pock_, a
fort bien réussi au théâtre Cluny et le Palais-Royal vient de se
composer un nouveau spectacle, fort amusant, en reprenant deux ouvrages
de M. Tristan Bernard, l'«éminent humouriste»: _l'Affaire Mathieu_ et
_Seul Bandit du village_.



NOTRE SUPPLÉMENT MUSICAL

SIBERIA

C'est à l'heureuse initiative de M. Gabriel Astruc, directeur de la
Société musicale (une société qui compte à peine un an d'existence) que
nous devons les représentations d'opéras italiens et d'artistes italiens
que M. Sonzogno, le grand éditeur milanais, fait connaître en ce moment
à Paris.

Parmi ces oeuvres italiennes, l'une, _Siberia_, drame musical en trois
actes de M. Luigi Illica, musique de M. Giordano, justifierait à elle
seule la saison italienne du théâtre Sarah-Bernhardt.

Il s'agit d'un sergent russe, Wassili, qui est déporté pour avoir tué
par jalousie un officier supérieur qui courtisait Stefana, une
demi-mondaine. Wassili, au deuxième acte, fait partie du long cortège de
forçats qui, à travers les plaines de neige, s'acheminent vers leur
poste en Sibérie; Stefana vient le rejoindre. Au troisième acte, Wassili
et Stefana cherchent à s'évader; ils sont dénoncés par Gleby, qui fut
jadis l'ami de Stefana. On tire sur eux, Stefana est atteinte, elle
meurt, et l'on recouvre son corps d'un drap mortuaire, sans croix, avec
le simple matricule qu'elle avait comme condamnée.

La musique de M. Giordano est d'un effet saisissant, surtout au deuxième
acte, avec son choeur de bateliers du Volga, dont la mélopée monte en un
admirable crescendo, avec ses épisodes si bien en situation, avec le duo
si ému de Wassili et de Stefana. Au troisième acte, il faut remarquer
l'air de Gleby (le dénonciateur), que publie _L'Illustration_, et que M.
Tita Ruffo, l'excellent baryton, a chanté avec une science rare et une
expression tout à fait remarquable. On n'a pas moins fêté le ténor Bassi
(Wassili) et Mlle Stehle (Stefana), soprano dramatique.

AMICA

_Amica_ est un poème dramatique en deux actes, de M. Paul Bérel
(pseudonyme littéraire de M. Paul Choudens, l'éditeur de musique).

Nous sommes en Piémont. Le fermier Camoine veut marier sa nièce Amica à
Giorgio, un berger qu'elle n'aime pas. Amica aime le frère de Giorgio,
nommé Rinaldo, et elle s'enfuit avec ce dernier. Giorgio les poursuit
et, quand Rinaldo s'aperçoit qu'il a été préféré par Amica à son frère
qu'il adore, il conseille à Amica de se marier avec Giorgio et il
remonte vers les sommets escarpés de la montagne. Amica veut le suivre,
elle roule dans un torrent. Rinaldo revient alors à son frère et tous
deux maudissent l'Amour qui a manqué les désunir.

La musique que M. Mascagni a écrite sur ce livret d'action violente suit
fidèlement les péripéties de cette intrigue. Elle ne s'attarde pas à la
psychologie des personnages, elle enveloppe de sa trame mélodique les
faits à mesure qu'ils se produisent.

Au théâtre de Monte-Carlo, qui est sous la direction si artistique de
Raoul Gunsbourg, l'interprétation fut prestigieuse avec Mlle Farrar,
avec le baryton Renaud, dans Rinaldo, et avec le ténor Rousselière
(Giorgio).



_Documents et Informations._

La destruction des hannetons,

A propos de la multiplication inquiétante des serpents en France, nous
disions récemment qu'on avait eu tort de supprimer le système des
primes, seul capable d'assurer leur destruction.

Ce que l'on obtient de ce système, dans certaines régions, pour la
destruction des hannetons, en est une nouvelle preuve.

En six ans, l'allocation de primes par le conseil général, les communes
et le syndicat de l'arrondissement de Meaux, a amené la destruction de
403.000 kilogrammes de hannetons, soit près de 500 millions d'insectes!

La dépense a été d'ailleurs minime, puisqu'elle s'est élevée en moyenne
à cinq centimes par hectare et par an.

A noter que les enfants des écoles ont été les meilleurs auxiliaires des
agriculteurs.

Pommes de terre nouvelles.

Depuis quelques années, on a pu observer à Paris que la quantité des
pommes de terre nouvelles mises sur le marché augmente considérablement.
Ceci tient aux progrès qu'a faits la culture maraîchère de l'Algérie. En
1902, elle nous envoyait 6.700.000 kilos; en 1903, plus du double,
14.000.000; et, en 1904, un peu plus de 15 millions. Les chiffres pour
1909 ne sont pas encore connus. C'est dans le département d'Alger que se
l'ont le plus de pommes de terre nouvelles; mais Oran, Philippeville et
Bône en produisent beaucoup aussi. Cette année, la récolte a été très
rémunératrice, la gelée ayant eu le soin de détruire celle qu'on pouvait
attendre du sud de la France. C'est d'Algérie aussi que nous viennent en
mars, avril, mai, les tomates, les artichauts, les petits pois, les
haricots verts, les choux-fleurs et les fèves. Il faut souhaiter que
l'Algérie continue à se développer dans le sens des cultures de
primeurs: elle est bien placée pour cela et, si elle veut s'en donner la
peine, elle peut accroître considérablement ses débouchés.

[Illustration: L'hélicoptère de MM. Defaux au moment des essais dans
l'aérodrome de Saint-Cloud.]

L'hélicoptère de MM. Defaux.

Nous connaissons tous _Robur le Conquérant_, le charmant ouvrage du
regretté Jules Verne; ce héros de roman fait le tour du monde sur un
appareil volant, formé d'un grand nombre d'hélices horizontales
soutenant dans l'espace un véritable vaisseau aérien. S'inspirant sans
doute de cette fantaisie, les frères Defaux, de Genève, ont construit et
essayé ces jours derniers, avec succès, au parc de l'Aéro Club, à
Saint-Cloud, un appareil volant composé de deux hélices d'environ 2
mètres de diamètre, tournant en sens inverse l'une de l'autre, sous la
poussée d'un minuscule moteur à pétrole, petite merveille de mécanique,
pesant 4 à 5 kilos et développant plus de 3 chevaux de force. Cet
hélicoptère s'enlève avec aisance dans les airs, retenu et guidé
d'ailleurs par une corde et des poulies, et peut même enlever une légère
surcharge de 4 à 5 kilos, ce qui porte à plus de 20 kilos sa puissance
ascensionnelle.

Dans le même ordre d'idées, tout le monde connaît les petites hélices
volantes à ressort de caoutchouc inventées par Pinaud; d'autre part,
deux inventeurs, MM. Forlanini et Philips, avaient réussi, il y aura
bientôt trente ans, à faire envoler dans l'espace deux petits
hélicoptères à vapeur.

Notre gravure rend compte du dispositif de MM. Defaux, qui marque un
progrès sensible dans la voie de l'aviation et permet d'espérer que la
solution de ce grand problème est proche.

L'explosion du boulevard de Sébastopol.

[Illustration: Le trottoir du boulevard de Sébastopol éventré par une
explosion de gaz.]

Une explosion d'une rare violence, et qui a blessé vingt-trois
personnes, se produisait jeudi de la semaine dernière, vers midi et
demi, devant la maison portant le nº 105 du boulevard de Sébastopol, à
Paris, entre la rue Réaumur et la rue du Caire. Une épaisse colonne de
poussière jaillissait en l'air, et des pierres, des morceaux de
l'asphalte du trottoir étaient projetés dans toutes les directions.
Comme une foule de curieux s'avançaient, pour voir, une seconde
détonation éclata, à quelques secondes d'intervalle, faisant encore de
plus graves dégâts. Quand on put s'approcher, on vit que le sol du
trottoir, soulevé, eût-on dit, comme par un tremblement de terre, était
défoncé, raviné, creusé d'excavations profondes. Sur un parcours de
trois cents mètres, le bitume était arraché, tordu. Les stores des
magasins voisins étaient lacérés, leurs vitres brisées. Une forte odeur
de gaz flottait dans l'atmosphère.

Chose plus grave, on constatait aussitôt que nombre dépassants avaient
été atteints. Vingt-trois furent soignés dans les pharmacies voisines.
Mais deux seulement durent être conduits à l'hôpital, et la plupart
purent regagner leurs domiciles.

Des experts ont constaté qu'au cours des travaux de déplacement d'une
canalisation de gaz, nécessités par la construction du Métropolitain, un
tuyau avait été crevé d'un coup de pioche. Le gaz qui s'en était échappé
s'était accumulé sous le trottoir. Il a fini par s'enflammer, peut-être
sous l'influence d'un court-circuit électrique et a produit cette
explosion.



[Illustration: Le prince et la princesse Arisugava.]

LE PRINCE ET LA PRINCESSE ARISUGAVA

Depuis dimanche dernier, Paris compte parmi ses hôtes de passage le
prince japonais Arisugava, accompagné de la princesse, sa femme. Ce très
haut personnage a été désigné par le mikado pour le représenter au
prochain mariage du kronprinz, comme étant le plus important de l'empire
du Soleil-Levant, après l'héritier présomptif Yoshihito Harunomiya.
Cousin de S. M. Mutsuhito, il est, en effet, le chef de la première des
dix maisons princières apparentées à la famille impériale et aptes à la
succession au trône, à défaut de descendance directe.

S. A. Takehito Arisugava, dont le père, mort en 1895, fut commandant en
chef de l'armée nippone, n'est âgé que de quarante-trois ans; marin
expérimenté, élevé au grade d'amiral, il commandait le cuirassé
_Matsoushima_, lors de la guerre sino-japonaise. En épousant une fille
du marquis Maeda, il s'est allié à une des plus vieilles et des plus
opulentes familles du Japon. Le prince, qui a fait une partie de ses
études en Angleterre, parle très couramment l'anglais et se sert fort à
propos du peu de français qu'il sait. De la dignité sans morgue, des
manières pleines d'aisance, une grande affabilité, tels sont les traits
caractéristiques de sa physionomie. La princesse a beaucoup de grâce et
de distinction.

Le couple princier, venant de Tokio, avec une suite d'une vingtaine de
personnes, est descendu incognito à l'hôtel Bristol. En arrivant à
Paris, le 14, il a manifesté l'intention d'y faire un séjour d'une
quinzaine; de là, il se rendra à Londres, où, jusqu'à son départ pour
Berlin, il sera l'hôte du roi Édouard VII.



[Illustration: (2) L'EXPOSITION CANINE AU JARDIN DES TUILERIES (19-26
mai).--L'arrivée, en caisses, des concurrents.]


CURE A VOLONTÉ, par Henriot.



_NOUVELLES INVENTIONS

(Tous les articles compris sous cette rubrique sont entièrement
gratuits.)_

DÉBRAYAGE POUR MOTOCYCLETTES

La motocyclette, si répandue à l'heure actuelle et destinée à prendre
une extension très considérable, peut, à la rigueur, se passer de
débrayage-embrayage, mais il est incontestable que l'addition de ce
mécanisme lui confère de nombreuses et précieuses qualités. Sans compter
les pénibles efforts que l'on doit faire pour se lancer avec machine et
moteur et que l'embrayage permet d'éviter, on est souvent bien
embarrassé pour ralentir sa marche dans les agglomérations. Avec un bon
embrayage, on peut ralentir jusqu'à 3 ou 4 kilomètres à l'heure sans
arrêter le moteur, démarrer avec une grande douceur en évitant à tout le
mécanisme des secousses brutales. Lorsque le moteur ne fonctionne pas,
il suffit de débrayer pour pouvoir pédaler sans difficulté, au lieu de
se trouver obligé de descendre pour ôter la chaîne ou la courroie de
transmission.

[Illustration.]

Le débrayage le «Goupil», que nous décrivons à nos lecteurs et qui est
dû à l'ingéniosité de MM. Constantin et Cabannes, est un instrument
robuste et simple. Il s'adapte à toute bicyclette à moteur, qu'elle soit
à chaîne ou à courroie; il est tout en acier pris dans la masse, cémenté
et rectifié après trempe. Sa commande est aisée et ne nécessite aucune
connaissance spéciale; il suffit d'approcher ou d'éloigner de soi une
simple manette à portée de la main.

L'embrayage se produit par bloquage d'un segment extensible sur la paroi
interne d'un pignon de commande maintenu solidairement avec la roue
motrice par un segment à talon 17 (fig. 1) s'ouvrant au moyen d'une came
15 soutenue par une pièce 14 et une douille conique 8 mue par un écrou à
pas rapide 7 entourant la vis 5 (fig. 1 et 2).

Ce dispositif est monté sur le moyeu et sur l'axe de la roue arrière.
Sur la figure 2, on peut voir le levier 10 dont la manoeuvre déplace
latéralement l'écrou 7 enfermé dans la douille 8 dont le congé arrondi
très prononcé (fig. 1) vient soulever ou abaisser la pièce 14 et la came
15. Lorsque cette came se soulève, elle force à s'ouvrir le segment à
talon 17 et le bloque fortement sur la paroi interne de la cuvette 19
(fig. 1 et 2) portant à l'extérieur soit une poulie, pour courroie, soit
un pignon denté, pour chaîne. Ce pignon ou cette poulie deviennent donc
solidaires de la roue motrice, et le tout obéit au moteur. Le rappel du
levier 10 ramène la douille, et la pièce 14 retombe dans la partie la
moins élevée, débrayant ainsi le segment bloqueur. A ce moment, le
pignon tourne fibre sur deux couronnes de billes 20 qui rendent le
roulement très doux.

Malgré sa complication apparente, ce dispositif est simple: son
encombrement est très faible, puisque l'épaisseur ne dépasse pas 20
millimètres. La pose est facile; il suffit de visser l'appareil sur le
moyeu de la roue arrière sans rien changer à la machine.

[Illustration.]

Pour tous renseignements sur le débrayage le «Goupil», s'adresser à _MM.
Constantin et Cabannes, à Saint-Chinian (Hérault)._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3247, 20 Mai 1905" ***

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