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Title: L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905" ***

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L'ILLUSTRATION, NO. 3248, 27 MAI 1905 ***



L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905


Suppléments de ce Numéro:
1° L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE MONSIEUR PIÉGOIS
2º un portrait inédit, hors texte, du ROI ALPHONSE XIII


LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Suppléments de ce numéro:
1° L'Illustration Théâtrale avec le texte complet de MONSIEUR PIÉGOIS
2º Un portrait hors texte, remmargé, de S. M. le roi Alphonse XIII.

L'ILLUSTRATION
Prix de ce Numéro: Un Franc.
SAMEDI 27 MAI 1905
63e Année.--Nº 3248


[Illustration: ALPHONSE XIII, ROI D'ESPAGNE]


LES «HORS TEXTE» DE _L'ILLUSTRATION_

A la veille du voyage en France de S. M. Alphonse XIII, nous avons la
bonne fortune d'offrir à nos lecteurs un portrait inédit du roi
d'Espagne. Cette photographie a été prise, au palais royal de Madrid, il
y a quinze jours, par le photographe de la cour, M. Franzen,
représentant en la circonstance _L'Illustration_ elle-même. Le jeune
souverain avait bien voulu accorder au premier journal illustré français
une pose spéciale, pour laquelle il avait revêtu l'uniforme qu'il doit
porter à son entrée à Paris, et il avait mis le grand cordon de la
Légion d'honneur.

_L'Illustration_ a tenu à présenter dignement ce beau portrait, et tous
ses lecteurs en trouveront dans ce numéro une superbe épreuve remmargée
sur papier-carton timbré aux armes d'Espagne.

Dans le numéro de la semaine prochaine, qui sera presque entièrement
consacré aux premières journées du séjour à Paris du roi Alphonse XIII,
nous encarterons une double page en couleurs, reproduction fidèle du
spirituel tableau d'Albert Guillaume, _Un Bridge_, qui est un des succès
du Salon de la Société nationale.

Comme nous l'avons annoncé déjà, le tableau lui-même a été acquis par
_L'Illustration_, qui va en faire le prix d'un concours de jeu de bridge
ouvert entre ses abonnés, et dont les conditions paraîtront dans le
numéro du 3 juin.

La _Tête de Femme_, par Henner, que nous avons publiée le 13 mai, a
obtenu tout le succès que méritait cette extraordinaire reproduction en
couleurs d'une oeuvre de maître. Un certain nombre de nos lecteurs nous
ont écrit pour nous demander comment ils devaient encadrer cette belle
page.

Il faut la traiter comme un tableau, c'est-à-dire la placer, sans lui
ménager de marge, dans un cadre doré assez profond. Il sera bon de
protéger la gravure par une glace et d'accrocher le tableau dans un
demi-jour, pour éviter que la grande lumière «mange» peu à peu la
couleur. En présentant ainsi la _Tête de Femme_, on a l'illusion d'avoir
chez soi un véritable Henner, d'une valeur de dix mille francs.

Nous donnerons prochainement un pendant à cette remarquable gravure.



Courrier de Paris

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Le mois de mai ramène dans les jardins de Paris les chansons d'oiseaux
et les musiques militaires. Les chansons d'oiseaux sont principalement
goûtées par les poètes, les flâneurs neurasthéniques et les amoureux.
Les musiques militaires s'adressent à un public plus vaste et de
sensibilité moins raffinée. Mais ce public-là, tout de même, est
charmant. Il se compose de toutes sortes de personnes, et de conditions
très variées. Toutes les semaines, depuis le commencement du mois, je
suis allée m'asseoir, au Luxembourg, au milieu d'elles, et je passe là
une heure très douce;--une heure de volupté saine et sans
complications. Groupés en rond sur l'estrade d'un petit kiosque, parmi
les marronniers fleuris, les musiciens d'un régiment d'infanterie me
jouent des airs que je connais, et dont la plupart sont empruntés au
répertoire d'oeuvres un peu démodées, que raillent les esthètes. Il est
possible que les esthètes aient raison de se moquer, et que les airs du
_Domino noir_ et du _Postillon de Longjumeau_, de _Faust_ et du _Voyage
en Chine_, du _Trouvère_ et de _Zampa_, soient choses de peu
d'importance et dont le mérite n'égale point celui des partitions
nouvelles; mais, comme je ne sais pas en quoi cette infériorité
consiste--et comme aucun des esthètes que j'interroge à ce sujet n'a pu
encore me l'expliquer clairement--je m'abandonne, sans fausse honte, au
bercement de ces musiques simples. Dans la langueur d'un demi-sommeil,
j'observe le caprice des figures géométriques dessinées dans l'air par
le petit bâton que tient une main gantée de blanc; et, quand mes voisins
et mes voisines applaudissent _Espoir charmant, Sylvain m'a dit: Je
t'aime_, au risque de passer pour une bête, je fais comme mes voisins:
j'applaudis.

Il n'y a pas, dans cette foule, que des gens inoccupés: professeurs
retraités du quartier latin, mamans et demoiselles, étudiants en
récréation; il y a des commis, des ouvriers, des apprentis que la
mélodie a cueillis au passage... Ils n'ont pas le moyen, ceux-là, de
donner deux sous pour leur chaise; ils font la haie autour des chaises
des autres, et debout, un fardeau sur l'épaule ou des paquets plein les
mains, ils écoutent; et il y a dans leurs yeux un air de curiosité
recueillie que j'aime.

En vérité, ces joies ne sont point superflues, et je crois qu'à Paris
surtout l'âme populaire a besoin d'elles. Cette âme est artiste; elle a
le goût inné de l'esprit et de la beauté. Sans doute, elle n'entend pas
grand'chose aux spectacles «rares», et les proses d'un René Ghil, les
vers d'un Viélé-Griffin, les toiles de M. Cézanne et les symphonies de
M. Debussy lui causent plus d'effarement que de joie; mais elle a la
passion des vieux drames qui font pleurer et des vieilles comédies qui
font rire. Que trente musiciens en pantalon rouge s'assemblent, dans un
square, pour «souffler» aux oreilles de cette foule un peu simple une
«rengaine», ainsi que disent les raffinés, de Massenet, d'Auber ou de
Gounod, et la voilà ravie; ouvrez-lui une Exposition de fleurs, elle s'y
précipite. Dimanche dernier, quelques milliers de petits bourgeois et
d'ouvriers parisiens s'écrasaient sous les serres du Cours-la-Reine pour
humer le parfum des oeillets et regarder des roses.

[deco]

C'est un tout autre public qu'attire, aux Tuileries, l'Exposition des
chiens. Elle ferme aujourd'hui; mais, pendant une semaine, elle aura été
l'un de ces rendez-vous d'élégances parisiennes où l'homme et la femme
un peu soucieux de leur réputation mondaine ne sauraient être «portés
manquants». En province, l'amour des chiens est une vertu naturelle et
qu'on ne songe point à étaler; à Paris, beaucoup de coquetterie se mêle
à cet amour-là. C'est un snobisme qu'on avoue.

Il n'y en a pas de plus excusable. J'ai flâné, moi aussi, parmi les
aboiements, cette semaine, autour des baraques de l'Orangerie. On y
respire une odeur de phénol qui est intolérable; mais on y jouit d'un
spectacle délicieux. Tous nos amis sont là, compagnons de promenade et
de repos, de rêverie et d'aventures: briquets et griffons au poil
laineux, dogues grimaçants, tekels au poil luisant, bas sur pattes,
épagneuls frisés, retrievers orgueilleux, en robe noire, griffons
moustachus, braques, setters si joliment tachetés, terre-neuve et
saint-bernard monstrueux, collies follement chevelus, terriers,
chow-chows du Laos à museau de loup... Tristes ou gais, hargneux ou
caresseurs, indolents, turbulents, dédaigneux, méditatifs ou bavards,
ils nous regardent à travers les treillages de leurs niches et semblent
ne rien comprendre à ce qui se passe là. Sans doute ils songent (car les
chiens ont une logique): «Pourquoi donc nous emprisonner, si l'on nous
aime, et qu'est-ce que c'est que cette glorification annuelle du Chien
qui consiste à mettre, par amour, pendant une semaine, quinze cents
d'entre nous au supplice? Les hommes ont une étrange façon d'aimer...»

C'est surtout sous la tente réservée aux chiens d'appartement que
s'élèvent les protestations les plus vives. Ce sont les enfants gâtés de
l'espèce. En des niches minuscules, comiquement drapées, ouatées,
enrubannées, fleuries, tous sont là: caniches, loulous d'Alsace et de
Poméranie, bleinheims, king-charles, havanais, pékinois, levrons,
carlins, fox terriers, papillons... gros comme le poing, parés de
bijoux, dorlotés, et quand même effarés, rageurs. Ceux-là m'agacent; je
les sens inutiles et égoïstes; ils m'agacent pour ce qu'il y a de
malsain dans l'espèce de passion puérile qu'ils inspirent. Un seul me
plut: c'était un «grand lauréat», primé en plusieurs expositions
antérieures, un loulou tout noir, blotti dans l'épaisseur de sa
fourrure, un ruban tricolore autour du cou. Il dormait. Son maître (un
marchand de chiens) avait aligné devant lui le chapelet de ses
médailles; et, parmi cet étalage de hochets, ses petits yeux fermés, son
museau minuscule et immobile exprimaient un dédain supérieur des
distinctions honorifiques. C'était le sommeil d'un sage.

Les hommes n'ont point cette sagesse-là, et il est sans exemple qu'on en
ait vu aucun, dans le tapage des applaudissements, s'endormir. Nous
aimons les louanges; nous aimons les couronnes, et le souci d'avoir de
«bonnes places» est un sentiment qui ne nous abandonne jamais. Nous
espérions des prix, au lycée; vingt ans après le lycée, nous en
demandons à l'Académie.

Elle en a distribué ces jours-ci quelques-uns. Mais on me dit que
plusieurs de ces prix furent spontanément décernés par elle, et que
c'est sans l'avoir sollicité que M. Alfred Capus reçut de l'Académie, en
récompense d'une de ses plus célèbres comédies, jouée naguère au
Théâtre-Français, un prix de quatre mille francs.

Cela s'appelle le prix Toirac; et c'est une des plus comiques
institutions que je connaisse. Il paraît que le fondateur de ce prix a
voulu qu'il fût attribué chaque année à l'auteur de la meilleure pièce
jouée, dans les douze mois précédents, sur la scène du Théâtre-Français.
Et, comme il y a bien des chances pour qu'une comédie représentée en un
théâtre si fameux, et jugée excellente par l'Académie, ait rapporté à
son auteur beaucoup d'argent, la volonté du testateur peut être ainsi
traduite: «Il m'importe peu de récompenser l'écrivain qui, sans
notoriété, sans influence et privé d'appui, aura fait jouer un
chef-d'oeuvre sur un théâtre quelconque et dans de telles conditions
qu'il n'y aura gagné que peu d'argent... Par contre, je considère comme
digne d'être encouragé l'auteur qui, sur la première scène de Paris,
aura eu l'honneur d'être acclamé, et de gagner en six mois une fortune.
A celui-là, j'accorde un secours de quatre mille francs...»

L'auteur de _Notre Jeunesse_, qui est un exquis philosophe, n'a pu que
s'incliner devant une décision aussi flatteuse; l'Académie lui offrait
une couronne, il a respectueusement tendu le front. Mais que pense-t-il,
_in petto_, de la «dernière pensée» de M. Toirac? On aimerait à le lui
faire dire; hélas! il a trop de politesse pour se laisser interviewer
là-dessus.
                                                                 SONIA.



LE ROI ALPHONSE XIII

Le roi d'Espagne, ce jeune souverain de dix-neuf ans à peine, qui arrive
à Paris mardi pour sa première visite en France, n'est pas seulement un
cavalier accompli, capable de faire belle figure à la parade; il possède
une forte éducation militaire, commencée de bonne heure. Dès l'âge de
dix ans, Alphonse XIII s'initiait au métier des armes en recevant
l'instruction du conscrit, sous la direction d'un officier d'infanterie;
le terrain d'exercice était le plus souvent une allée du parc royal où,
muni d'un fusil Maüser proportionné à sa taille, il manoeuvrait en
compagnie d'une demi-douzaine de petits camarades du même âge. Ceux-ci
sont restés ses amis; il ne manque pas une occasion de les distinguer;
il les a tous décorés de sa médaille commémorative et de la médaille de
la Régence.

[Illustration: Alphonse XIII. A la gauche d'Alphonse XIII: Le marquis de
Monistrol, petit-fils de la comtesse de Sastago, grande maîtresse de la
reine; les deux fils du comte de Villariejd, petits-fils du feu duc de
Medina-Sidonia, grand maître de la cour; deux fils du comte de
Revillagigedo; le fils aîné du comte de Almodovar; le fils cadet du
général Aguirre de Tejada, comte de Andino, actuellement secrétaire du
roi. Alphonse XIII, à l'âge de dix ans, faisant l'exercice militaire
avec quelques petits camarades, dans une allée du parc royal à Madrid.]

A propos de décorations, rappelons que, lors de son récent voyage à
Badajoz, le roi s'est arrêté à Ciudad-Real, afin d'assister à une des
messes solennelles célébrées dans l'église Santa-Maria del Prado, qui,
depuis des siècles, est le sanctuaire spécialement affecté aux ordres
militaires et religieux d'Espagne.

[Illustration: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 1. Chevalier
Sanchez Pleitès (Calatrava).--2. Général de Pedro (Calatrava).--3.
Chevalier de Calatrava.--4. Prêtre.--5. Chevalier de Montesa.--6.
Chevalier Barnuavo (Saint-Iago).--7. Général Bascaran, aide de camp du
roi.--8. Le roi.--9. Chevalier Figueroa (Saint-Iago).--10. Chevalier
Sanchis (Saint-Iago).--11. Chevalier de Calatrava.--12. Chevalier de
Saint-Iago.--13. Signor Magdalena, doyen de la cathédrale de
Ciudad-Real.--14. Chevalier Félix Monténégro (Calatrava).--15. Comte de
Coello (Calatrava).--16. Chevalier Postillo (Calatrava) et secrétaire de
l'ordre.--17. Chevalier de Saint-Iago.--18. Duc d'Alcaga (Calatrava). Le
roi Alphonse XIII entouré des chevaliers des grands ordres militaires et
religieux d'Espagne.]



LA MAISON DES COMÉDIENS

A PONT-AUX-DAMES

Officieusement ouverte depuis le 1er avril, officiellement inaugurée le
27 mai, la Maison des Comédiens, située à Pont-aux-Dames
(Seine-et-Marne), recevra tout acteur qui aura fait preuve de quelque
prévoyance en versant à la Société des Artistes dramatiques la somme de
400 francs environ en trente ans; c'est peu de chose; néanmoins, cette
somme vaudra à son titulaire, dès l'âge de cinquante-cinq ans pour les
femmes, à soixante ans pour les hommes, la jouissance d'une jolie petite
chambre, confortable et moderne, agrémentée d'éclairage et de sonneries
électriques, complétée par un cabinet de toilette, une salle de bains,
une salle de billard, une bibliothèque, et tout cela au milieu d'un
jardin, ou mieux d'un parc, d'un véritable parc entouré de prés
traversés par une rivière poissonneuse... à une heure de Paris!...

Ce sont les Invalides de l'art dramatique.

[Illustration: Un des pensionnaires jouant aux dominos avec le
directeur, M. Bouyer.]

Et cette oeuvre a été, on peut le dire, créée par un seul homme:
Constant Coquelin, entouré, il est vrai, d'un état-major capable de
comprendre ses projets, de s'y associer, de lui en faciliter la partie
matérielle; aussi, tout bon comédien peut-il se sentir fier d'avoir dans
sa corporation un homme de cette trempe. Il faut le voir à la tâche,
importuner ses amis, il faut voir la forme exquise qu'il emploie pour
obtenir tout ce qu'il désire, intéressant les personnages visés, les
plus éminents, les plus illustres, et finissant par les toucher au
coeur. Il ne leur demande pas un service, non, il leur procure la joie
de faire une bonne action.

[Illustration: L'embarquement pour la promenade.]

[Illustration: L'ensemble des bâtiments construits par M. Binet.]

Il y a longtemps que ce projet généreux et grandiose le hantait. Mais
les difficultés de la réalisation étaient grandes. Cependant, il y a
trois ans, l'architecte Binet fut convoqué devant le comité de la
Société des Artistes dramatiques et, par la voix de son président, M.
Coquelin, un plan et un devis lui furent demandés. L'habile architecte
fit pour le mieux et, comme, de son côté, M. Coquelin avait intéressé à
son oeuvre le ban et l'arrière-ban de ses amis--notabilités du monde des
arts, de l'industrie, de la politique, de la presse, de la
finance--pierre à pierre l'édifice fut achevé. M. Waldeck-Rousseau,
d'abord, MM. Edmond Rostand, Victorien Sardou, Chaumié, J. Claretie,
Dufayel, J. Hyde, Tamagno, Bernheim, Meunier et tant d'autres dont les
noms mériteraient autant d'être cités contribuèrent ainsi, chacun pour
sa part différente, à la fondation de cette «usine à faire du bonheur»
selon l'expression de l'un d'entre eux.

[Illustration: M. Coquelin faisant à quelques invités les honneurs de la
Maison des Comédiens.]

Mais tous ces dévouements, toutes ces bontés, tous ces dons pour les
comédiens, les chanteurs, les danseurs, n'est-ce pas juste? Quels autres
plus dignes, malgré leur frivole apparence, de mériter cet intérêt? Qui
va-t-on chercher pour secourir pécuniairement les sinistrés de la
Martinique, les blessés de Mandchourie, les pêcheurs, les pauvres du
_Petit Journal_? Qui demande-t-on lorsqu'il faut trouver des fonds pour
élever une statue à Béranger, à Murger, à Victor Hugo et, aujourd'hui
encore, au chansonnier J.-B. Clément? Les comédiens, les chanteurs, les
danseurs. Eh bien, n'est-il pas naturel qu'une fois par hasard, quelques
grandes cigales travaillent pour leurs soeurs petites?

[Illustration: «On se jette des noms à la tête sans cesse: l'une
entendit Rachel et l'autre Frederick!»--E. Rostand, "Le Verger de
Coquelin".]

[Illustration: «Elmire et Dona Sol causent sous les berceaux de façon
familière...» E. Rostand: "Le Verger de Coquelin".]

L'artiste se prodigue toujours avec plaisir, toujours content, ne
songeant qu'à être utile. Le grand public même l'a reconnu et a
manifesté matériellement sa reconnaissance en achetant en trois mois
pour 2 millions de billets de la loterie des Artistes dramatiques pour
15.000 francs de la superbe poésie le _Verger de Coquelin_, d'Edmond
Rostand, en faisant faire 75.000 francs de recette au dernier concert du
Trocadéro.

Et le résultat de toutes ces générosités est que, maintenant, vingt-cinq
comédiens, en attendant trente-cinq autres, ont pris pension dans ce
calme et délicieux asile de Pont-aux-Dames.

Parmi ces vingt-cinq premiers pensionnaires privilégiés il y avait des
reines d'antan, et des princesses... hélas! devenues aujourd'hui fort
lointaines; il y avait des héros, des empereurs, des rois, d'anciens
potentats qui n'avaient jamais vu un tel luxe que peint sur toile de
décors et qui n'avaient jamais espéré pour leurs vieux jours un abri
aussi confortable. Ils sont là d'hier et, déjà, chacun connaît la vie de
son voisin; bien souvent, l'hiver, ils recommenceront, pendant les
longues veillées, le conte de leur vie qu'ils ne voudraient plus revivre
aujourd'hui, et pour cause...

Je les ai vus, chacun dans sa chambre, trois jours après leur arrivée,
déjà installés, ayant apporté leurs bibelots-souvenirs, points de repère
de leur carrière parfois si cruelle et si ingrate; je les ai vus,
attendant l'heure du déjeuner en leur petit salon; je les ai vus, au
réfectoire, après le: «En scène pour le premier!»--le premier
déjeune--crié par l'humoriste directeur Bouyer, un ancien grand premier
rôle des théâtres de province, et même du boulevard, administrateur hors
de pair; je les ai vus, celles-ci se promenant dans le parc ou
s'occupant au potager, ceux-là choisissant leur place pour pêcher ou
jouant aux cartes, aux dominos, lisant, riant, chantant; enfin, je les
ai vus heureux de vivre et aussi convaincus de leur bonheur que les
soirs où ils interprétaient Alceste, Hernani, Mascarille, Scapin,
Elmire, Dona Sol, Agnès, Célimène...

        Princes, princesses, l'on vous tisse
        Des soirs d'or clair et de fin lin
        Et le soleil n'est pas factice,
        C'est le verger de Coquelin!...

                                                          A. CHABERT.

[Illustration: «Plus de sombre avenir, de chambres enfumées, et de tous
les côtés c'est le côté jardin...»--E. Rostand: "Le Verger de
Coquelin".]

[Illustration: Le jardinage dans le «Verger de Coquelin».]



[Illustration: LE COURONNEMENT DE S. M. SISAVONG AU ROYAUME DU
LUANG-PRABANG.--Les "Pou Gnieu Ma Gnieu", représentant les ancêtres des
Laotiens, vont saluer le nouveau roi.]

[Illustration: Le nouveau roi porté sur le pavois par les grands du
royaume.]

LE COURONNEMENT DE S. M. SISAVONG

ROI DU LUANG-PRABANG

L'attention générale est attirée en ce moment par les événements
d'Extrême-Orient sur nos sujets indochinois, si proches voisins et si
proches parents des Japonais remuants.

[Illustration: S. M. Sisavong Vong, nouveau roi du Luang-Prabang, ancien
élève de l'Ecole coloniale de Paris.]

Or, il est dans nos possessions du Laos un royaume dont autrefois la
splendeur fut grande. Le _Lane Sang Horn khao Muong Luang Prabang_,
royaume des Millions d'Eléphants et du Parasol Blanc, placé sous la
protection du Prabang, le bouddha miraculeux, disputa pendant de longs
siècles aux royaumes de Siam et de Vientiane la suprématie sur les
régions thaïes de la péninsule indo-chinoise.

Aujourd'hui il forme dans notre grande colonie d'Extrême Orient un
territoire à peu près équivalent à la Belgique comme superficie. Un
commissaire du gouvernement représente auprès du roi le résident
supérieur du Laos, sous l'autorité duquel est placé le Luang-Prabang.
Les Parisiens se souviennent peut-être encore du Tiao Maha Oupahat, qui
vint, avec quelques hauts fonctionnaires laotiens, visiter notre
Exposition de 1900. Sa belle attitude fut remarquée. L'Oupahat est le
second roi du pays, mais non avec certitude de succession future, et le
vieux monarque Zacharino étant mort en 1904, c'est son jeune fils
Sisavong qui fut désigné par le gouvernement de la République pour le
remplacer sur le trône, conformément à l'avis du Sénam, la haute
assemblée du royaume, et pour répondre aux désirs formels du défunt. Le
4 mars dernier, M. Mahé, résident supérieur au Laos, couronnait
solennellement le nouveau roi. Il était, pour ce faire, monté de
Vientiane, sa résidence habituelle, simple voyage de onze journées à
cheval. M. Ladrière, secrétaire particulier, et le docteur V.
Rouffiandis, chef du service de santé au Laos, accompagnaient le
résident supérieur. A Luang-Prabang étaient venus les commissaires des
provinces voisines: MM. Serizier, du Haut-Mékong; Emmerich, du Tranninh
et Wartelle, des Hua-Pahn. Tous étaient reçus par M. Vacle, commissaire
principal du royaume, l'un des hommes qui ont rendu le plus de services
à la France en Extrême Orient. Près de lui se trouvaient M. de
Sesmaisons, secrétaire général des colonies, spécialement chargé
d'organiser les territoires de la rive droite du Mékong, acquis à la
France par le traité récent, le docteur Philipp et dix ou douze
fonctionnaires et colons.

Les fêles furent merveilleuses, dans ce pays où la civilisation et le
faste de l'Inde ont laissé leur empreinte. Pendant une semaine, les
divertissements de toute nature, représentations théâtrales, danses,
cortèges, banquets, etc., sollicitèrent Français et Laotiens.

Les gravures que nous publions représentent quelques-unes des scènes
dont nous fûmes les spectateurs. L'une des plus curieuses est
certainement le salut des _Pou Gnieu Ma Gnieu_; les ancêtres des
Laotiens, venant saluer le nouveau roi. Ils sont trois, couverts de
longues étoupes, deux ont sur la figure un énorme masque à face humaine
de couleur rouge; le troisième est un animal fantastique, _sing_, en
laotien, que les interprètes traduisent par _lion_.

Le nouveau souverain du Luang-Prabang, S. M. Sisavong Vong, est âgé
d'une vingtaine d'années. Ancien élève de l'Ecole coloniale de Paris où
il passa deux ans, il parle couramment le français. L'an dernier, le
prince était retourné en France pour y étudier l'imprimerie et faire
l'acquisition d'un matériel qui lui permettra de répandre dans tout le
pays thaï les idées françaises et d'enlever ainsi aux Siamois de Bangkok
le monopole d'éditeurs qu'ils avaient jusqu'à ce jour.

C'est donc à un sincère ami de la France que nos compatriotes du Laos
souhaitaient l'autre jour long règne et prospérité.
                                                         A. Baquez.

[Illustration: Une danse indigène, par la troupe du théâtre royal.]



[Illustration: La collection de ferronnerie de M. Le Secq des
Tournelles.]

[Illustration: M. Georges Berger, président de l'Union centrale des Arts
décoratifs. _Phot. Walery._]

On inaugure solennellement, lundi, le musée des Arts décoratifs, enfin
définitivement logé au pavillon de Marsan. C'est une date importante
dans l'histoire de l'Union centrale des Arts décoratifs, une étape
heureuse dans le développement de l'oeuvre d'éducation si intéressante
qu'elle poursuit.

Deux conventions, successivement adoptées par le Parlement en 1897 et
1900, ont autorisé l'Union centrale à occuper, pour y installer ses
collections, le pavillon de Marsan, au Louvre, et ses dépendances
jusqu'au ministère des finances, à charge par elle d'exécuter, à ses
frais, tous les travaux d'appropriation et d'aménagement nécessaires.
Cette concession lui est faite pour une période de quinze années, à
dater de l'inauguration du musée, à l'expiration de laquelle le pavillon
et les collections qu'il va abriter feront retour à l'État.

[Illustration: Les salles d'exposition ouvertes sur le hall central.]

[Illustration: Le pavillon de Marsan, au Louvre, affecté au musée des Arts
décoratifs.]

L'Union centrale a dépensé en travaux près de deux millions. Elle a
apporté au pavillon de Marsan ses collections admirables et vient de
doter Paris d'un musée dont il pourra justement être fier. Mais, de son
côté, elle devra une gratitude infinie à M. Redon, l'éminent architecte
du Louvre, qui a dépensé des trésors d'ingéniosité et de talent pour
adapter à sa destination nouvelle un monument construit d'abord à une
tout autre fin.

Le pavillon de Marsan était primitivement destiné à la Cour des comptes.
Lefuel, son architecte, s'était efforcé de le concevoir à la fois
décoratif et habitable. Autour d'un spacieux vestibule qu'encombrait aux
deux tiers un escalier trop monumental, il avait disposé sur quatre
étages de petites alvéoles pour les conseillers et les bureaucrates,
leurs collaborateurs. M. Redon a démoli le grand escalier, supprimé un
étage de petits bureaux. Du vestibule, vaste nef de style néo-grec,
qu'il a décoré avec un goût sobre et sûr, il a l'air un hall de très
grand air, lumineux, gai, où s'arrangeront à merveille les expositions
temporaires. Et surtout, par le moyen de sortes de jubés coupant les
hautes arcades, au pourtour, il a masqué, avec un art consommé, la
criante dissymétrie qui existait entre les deux parties du pavillon,
l'une en façade sur la rue de Rivoli et se raccordant, avec ses hautes
baies cintrées, avec le décor de la façade du ministère des finances,
l'autre s'harmonisant avec l'architecture des Tuileries.

[Illustration: Le hall central. LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS, AU
PAVILLON DE MARSAN, QUI SERA INAUGURÉ LE 29 MAI 1905.]

Sur cette élégante nef débouchent, aux trois étages, les salles
d'exposition, parmi lesquelles nous mentionnerons, en passant, la salle
d'art moderne, celle des arts de l'Orient, de l'art gothique, de la
Renaissance, des étoffes, et la salle, donnant sur le Carrousel, où est
installée la collection fameuse de ferronnerie de M. Le Secq des
Tournelles, généreusement prêtée par le collectionneur à l'Union.

[Illustration: Une des salles du XVIIIe siècle.]

Et voilà réalisé ce musée dont rêvait depuis si longtemps l'Union
centrale des Arts décoratifs et que son dévoué président, M. Georges
Berger, définissait si heureusement «le temple consacré au génie
artistique de notre race et à son ingéniosité sans rivale dans les
applications du bel art à l'industrie, considérée dans l'universalité de
ses productions, depuis les plus magnifiques jusqu'à celles d'un charme
usuel».

Il faut en remercier hautement et l'Union et M. Georges Berger.

                                                            GUSTAVE BABIN.

[Illustration: M. Gaston Redon, architecte du Louvre. _Phot. Braun,
Clément et Cie._]

[Illustration: Salle de l'art gothique.]

[Illustration: Rencontre du Christ et de sa mère sur le chemin du
Calvaire.--_Phot. Kaiser._]



LE MYSTÈRE DE LA PASSION, A NANCY

On sait quelle célébrité ont acquise les représentations décennales du
mystère de la Passion du Christ, données à Oberammergau depuis le milieu
du dix-septième siècle et quelle affluence de spectateurs de tous les
pays du monde elles attirent dans ce village de la Haute-Bavière. Au
nombre de ceux qui s'y rendirent au mois de juillet 1900 se trouvait M.
l'abbé Petit, curé de Saint-Joseph de Nancy; il en revint avec le projet
de faire interpréter le drame évangélique aussi fidèlement que possible
par les habitants de sa paroisse. Ce projet lui souriait d'autant plus
qu'il voyait dans sa réussite éventuelle un moyen d'alléger les lourdes
charges résultant de la construction de son église.

Aussitôt il se met à l'oeuvre; il sollicite d'abord et obtient du curé
d'Oberammergau l'autorisation de traduire les passages importants de la
pièce traditionnelle et d'en reproduire l'ordonnance générale: choeurs,
tableaux vivants, scènes principales. A proximité du presbytère, M.
l'abbé Petit possède un vaste terrain; avec le concours de M. Jacquemin,
architecte, il le transforme en théâtre. La scène, solidement
charpentée, est adossée à un mur; sur les côtés se dressent deux
portiques pour les choeurs et le tribunal de Pilate; les décors, fort
bien brossés et agencés, montrent surtout des panoramas de Jérusalem, et
donnent au suprême degré l'illusion de la réalité, grâce à l'heureuse
idée qu'on a eue de conserver les beaux arbres de la cour. Une toile de
tente couvre la salle immense en plein air, mesurant 21 mètres de
largeur, 50 mètres de profondeur, et garnie de gradins où deux mille
spectateurs peuvent s'échelonner à leur aise.

Le recrutement des acteurs n'est pas la moindre difficulté de
l'entreprise: au mois de février 1904, le curé de Saint-Joseph a formé
une troupe de 350 sujets, hommes, jeunes gens et jeunes filles,
appartenant tous à sa paroisse; de diligentes paroissiennes se chargent
de l'habiller. A la fin de mai, après les répétitions nécessaires, on
était complètement prêt, et le succès décisif de l'expérience, devant
des milliers de spectateurs accourus de toutes parts, récompensait la
vaillante initiative de M. l'abbé Petit et le zèle de ses dévoués
collaborateurs.

Une nouvelle série de représentations de la _Passion_ va être donnée à
Nancy, cette année, pendant les mois de juin, juillet, août et
septembre. Ultérieurement, elles n'auront plus lieu que tous les dix
ans, comme à Oberammergau.

[Illustration: une scène de la "passion" au théâtre RELIGIEUX de Nancy.
--Véronique montrant aux saintes femmes l'empreinte de la face
divine--_Phot. Haas._]



[Illustration: Au haras de Jardy: "Flying Fox" en liberté.]

"FLYING FOX", L'ÉTALON D'UN MILLION

L'Illustration _ne consacra jamais que de rares vignettes ou entrefilets
au sport hippique. Toutefois, un fait sans précédent intervient, qui
constitue aujourd'hui une actualité d'intérêt universel. Un cheval
anglais, gagnant de plus d'un million sur le turf, fut, en 1900, acheté
pour un million par un éleveur français. Depuis août 1903, c'est-à-dire
en vingt et un mois, les premiers produits de cet étalon rapportèrent
près de deux millions d'argent public à leur propriétaire. Celui-ci, à
la veille des grandes épreuves classiques, possède les trois meilleurs
poulains qui soient en France et peut-être en Angleterre: un trio
d'invaincus. Avec un d'entre eux, Jardy, il s'apprête à disputer
mercredi en Angleterre le Derby d'Epsom et a chance d'y renouveler, à
quarante ans d'intervalle, l'exploit, resté unique, de Gladiateur. Ces
considérations suffisent pour intéresser tous nos lecteurs à l'article
qui suit:_

Quand, le 7 mars 1900, fut dispersée aux enchères publiques l'écurie du
duc de Westminster décédé, la présence de Flying Fox, le héros de la
dernière saison sportive, constituait l'attrait sensationnel de la
vente. Il venait de réussir, en une seule année (1899), un sextuple
event inaccompli avant lui: Deux mille Guinées, Derby d'Epsom,
Saint-Léger, Eclipse Stakes, Princess of Wales Stakes, Jockey
Club Stakes, les six prix les plus richement dotés d'Angleterre. Au
total, avec d'autres victoires moindres, 1.012.125 francs. Flying
Fox--«le renard volant» --portait en ses veines les plus nobles courants
de sang. En remontant dans son ascendance paternelle directe, on ne
trouvait que des «racers» illustres: Orme, son père, l'invincible
Ormonde, puis, sans discontinuité de gloire, Bend'Or, Doncaster,
Stockwell, The Baron, Irish Birdcatcher!... Cet héritier de tant de
glorieux reproducteurs ne pouvait devenir lui-même qu'un grand chef de
race. A quel prix monterait-il?... M. Edmond Blanc résolut de se porter
acquéreur.

[Illustration: Une ruade de "Flying Fox". _Photographies Tresca._]

[Illustration: "Flying Fox" cabré.]

[Illustration tronquée: Gouvernant. Caïus. Adam. Val-d'Or. Jardy.
Génial. Un lot de pur sang qui vaut environ trois millions de francs.]

Depuis vingt-cinq ans, M. Blanc s'occupait avec passion d'élevage et de
courses. Déjà, il avait acheté aux Anglais deux reproducteurs de marque.
Energy, payé 150.000 francs, était mort après trois saisons de monte,
lui donnant une belle lignée: Révérend (père de Caïus), Gouverneur,
Rueil, Lagrange, etc., Winkfleld's Pride, acheté plus tard 160.000
francs, lui réservait Quo Vadis, qui devait avoir la chance de gagner le
Grand Prix sur meilleurs que lui. Mais M. Edmond Blanc ambitionnait la
possession d'un étalon tel que ses produits puissent, de façon certaine
et définitive, assurer à la casaque orange une constante suprématie sur
le turf français. Cet étalon prestigieux, n'était-ce pas Flying Fox?...
Au premier rang des compétiteurs, près de M. Edmond Blanc, figurait le
prince de Galles, devenu depuis Edouard VII. Lui aussi, il convoitait
Flying Fox pour son haras de Sandringham. Les enchères montèrent:
800.000! 850.000! 900.000! A 900.000, le prince de Galles se tourna vers
son entraîneur Porter:

--C'est trop cher maintenant! murmura-t-il.

--Non, Altesse, pas trop cher encore! souffla Porter qui connaissait la
vraie valeur du jeune crack.

Malgré cet avis discret, le futur roi d'Angleterre ne persévéra point.
M. Blanc, plus tenace, surenchérit contre M. Jahan et l'éleveur
américain M. Withney, jusqu'à 984.370 francs, prix auquel lui fut adjugé
Flying Fox.

[Illustration; M. Edmond Blanc sur son poney.]

[Illustration: Lecteur. Saint-Michel. Jardy. Val-d'Or. Adam. Les cracks
de la génération de 1902 quand ils étaient poulains d'un
an.--_Photographies Tresca._]

Plus d'un million avec les frais!... C'était un record!...

L'événement fit sensation dans le monde entier. Que donnerait cette
audacieuse acquisition?... Les détracteurs évoquaient tout bas les
grands chevaux qui furent de médiocres étalons: Gladiateur, Boïard,
Salvator, et même Ormonde, duquel ne naquirent qu'Orme et le terne
Goldfinck. M. Edmond Blanc gardait la foi.

Les résultats dépassèrent les prévisions des plus optimistes. Installé
en sultan au haras de Jardy, Flying Fox donna dans sa première année de
monte huit produits dont cinq seulement coururent et rapportent
aujourd'hui 1315.000 francs à leur propriétaire. Le million de Flying
Fox est déjà remboursé par eux et M. Edmond Blanc a pu, sans risque,
supprimer la prime annuelle de 50.000 francs qu'il payait à une
compagnie d'assurances pour le précieux étalon.

[Illustration: Les écuries de La Fouineuse.]

Parmi ces vainqueurs de la première génération, Ajax s'attribua la part
du lion: 654.925 francs. Ajax était une réédition de Flying Fox. Ses
cinq sorties furent cinq victoires sensationnelles. Son jockey, Stern,
affirmait devoir toujours vaincre avec un animal de telle trempe et au
coeur si bien attaché. La carrière d'Ajax fut interrompue prématurément,
en août 1904, par un accident malencontreux--tiraillement du ligament
suspenseur au boulet antérieur gauche--alors que le crack invaincu
achevait sa préparation pour le Saint-Léger de Doncaster. Ajax vint
prendre place au stud près de Flying Fox. Le duc de Portland qui, tout
récemment, visitait l'établissement de Jardy, déclarait le fils encore
plus beau que le père. «Il n'existe nulle part, disait-il, de cheval à
lui comparer!»

A côté d'Ajax, le fantasque Gouvernant, qui n'aurait jamais dû perdre le
Derby d'Epsom contre plus cabochard que lui, s'adjuge actuellement
550.00 francs.

La seconde génération des Flying Fox, née en 1902, s'annonce plus
étonnante que la première. Elle comprend un trio d'imbattables, tel que
nulle écurie, de mémoire de sportsman, n'en posséda: Adam (propre frère
d'Ajax), Jardy et Val-d'Or. Ils ont montré une si éclatante supériorité
sur tous leurs contemporains de France qu'ils semblent n'avoir plus qu'à
se promener en triomphateurs sur nos hippodromes. En outre, la victoire
de Jardy, l'automne dernier, dans le Middle Park Plate, le derby des
deux ans d'outre-Manche, laisse prévoir que les élèves de M. Edmond
Blanc peuvent prétendre aux plus hauts trophées sur le turf anglais.

Jardy va s'aligner la semaine prochaine dans le Derby d'Epsom, où il a
belle chance de venger l'échec de Gouvernant. Le gain public de ces
trois produits de Flying Fox, additionné avec celui de deux autres
rejetons du même étalon--Lecteur et Muskerry--s'élève déjà à 620.000
francs. Tout annonce que cette seconde génération gagnera, elle aussi,
son million, peut-être deux, avant la fin de la saison[1].

[Footnote 1: Cet article était imprimé quand une épidémie de gourme est
venue mettre provisoirement hors de combat, à la veille des grandes
épreuves, deux, peut-être trois, des quatre champions de M. Edmond
Blanc.]

Voilà donc Flying Fox déjà payé deux fois par ses fils en vingt et un
mois. Si l'on y ajoute la valeur marchande actuelle des Ajax, des
Gouvernant, des Jardy, des Adam, des Val-d'Or, etc., dont certains
dépasseraient, à coup sur, 500.000 francs en vente publique, il est payé
cinq fois.

Et nous ne parlons pas des deux ans, des yearlings, des foals, qui
représentent aussi des millions, sans doute!...

Enfin, Flying Fox, depuis cinq ans qu'il est au haras, s'est, dès à
présent, chargé d'amortir plus personnellement son prix d'achat par les
saillies qu'il fournit aux juments étrangères. En 1905, neuf juments des
plus fashionables, appartenant aux premiers éleveurs anglais--S. M.
Edouard VII, le duc de Devonshire, lord Wolverton, lord Cloumell,
etc.--ont traversé la Manche pour être présentées à l'étalon de Jardy.
La saillie de Flying Fox coûte 12.500 francs... Une bagatelle!... 12.500
multiplié par neuf donne 112.500 francs.

[Illustration: La cour du haras de Jardy.]

M. Edmond Blanc, comme il va de soi, réserve à ses poulinières deux bons
tiers des quarante saillies que peut fournir annuellement Flying Fox.
Ces poulinières forment le plus beau lot de reproductrices dont éleveur
puisse s'enorgueillir. A tel sultan il faut un sérail de choix. M.
Edmond Blanc ne recule devant aucun sacrifice pour assurer le bon
recrutement de ce sérail.

L'année dernière, il donnait 200.000 francs pour la petite-fille de
Plaisanterie, La Camargo, qui venait de gagner 880.000 francs d'argent
public.

En 1891, à la vente Donon, il avait payé Wandora 98.000 francs. Après
six années d'infécondité et d'avortements, Wandora a produit Vinicius,
puis Val-d'Or, qui rapportent actuellement plus de 525.000 francs.

Vinicius fut vendu 150.000 francs aux Haras.

Airs and Grâces, par Ayrshire, une lauréate des Oaks, coûta 74.000
francs en 1899. Son premier poulain, Jardy, candidat au Derby d'Epsom,
gagne déjà 209.925 francs, en six courses, et le propre frère de Jardy,
Louksor, donne les plus belles espérances.

M. Edmond Blanc, en ces dernières années, acheta encore en Angleterre
Adoration, par Hermit (65.000 fr.), Santa Felice, par Saint-Simon
(65.000 fr.), Choice, par Galopin (55.000 fr.), etc.

Si les deux premières nommées n'ont pas, jusqu'ici, réalisé toutes les
espérances de l'acquéreur, il eut, du moins, une compensation avec la
dernière dont le vaillant rejeton, Caïus, déjà vingt et une fois
vainqueur, s'achemine gaillardement vers les cinq cent mille francs de
gain.

Le stud de Jardy s'alimente aussi par lui-même en poulinières de marque.
Amie, la mère d'Amicus, d'Ajax, d'Adam et d'Amasis, est une élève du
haras. Elle vient de mettre bas un foal, par Flying Fox, qui sera
peut-être un nouvel Ajax. Gouvernante, également née chez M. Blanc, a
fourni Gouvernant et ce courageux Génial, qui semble de taille à
suppléer, au besoin, les Val-d'Or et les Adam.

On conçoit qu'avec de pareils éléments un élevage ne puisse que donner
de brillants résultats. L'écurie de courses de M. Edmond Blanc a gagné
1.137.450 francs en 1903. En 1904, avec les Ajax et les Gouvernant, les
sommes encaissées s'élevaient à 1.692.758 francs. En 1905, elles
atteignent déjà, au lendemain du prix de Diane, 770.700 francs. C'est
une somme que les propriétaires les plus favorisés dépassaient rarement
naguère avec les gains de toute une année. Et nous ne sommes qu'au début
de la saison sportive; les courses plates ont commencé le 15 mars! Le
prix du Jockey-Club, le Grand Prix de Paris, le Prix du Président, le
Grand Prix de Vichy, tous échus en 1904 aux représentants de la casaque
orange, restent à courir. On peut prévoir qu'en fin de saison M. Blanc
aura doublé le cap des 2 millions, s'appropriant ainsi un record qui
appartenait jusqu'ici encore au duc de Portland.

[Illustration: G. Stern. Denman. M. Duret. Le haut personnel de l'écurie
Edmond Blanc.]

[Illustration: Un futur candidat au Derby et au Grand Prix: le poulain
de l'année, frère d'Ajax et d'Adam, par Flying Fox et
Amie.--_Photographies Tresca_.]

Sur vingt neuf prix d'une allocation de 20.000 francs et au-dessus qui
ont été disputés en France depuis l'ouverture des courses plates,
l'écurie en a disputé vingt et gagné quatorze. Quelles proportions!...

Ces succès, presque décourageants pour ses rivaux, M. Blanc les doit
pour la plus grande part au noble, au royal Flying Fox, père d'une si
surprenante pléiade de galopeurs. Aussi, tous les sportsmen étrangers
qui passent en France tiennent-ils à aller visiter l'établissement de La
Fouilleuse, où l'habile Denman entraîne les héros du jour, et le haras
de Jardy, où le fidèle Duret veille sur l'étalon-roi, le prince héritier
Ajax, et leurs soixante épouses!... La Fouilleuse et Jardy se classent
ainsi parmi nos attractions nationales.

Flying Fox est bai, avec liste en tête et trace de balsane postérieure
gauche. Bâti en athlète (1m,64 de taille), avec des membres absolument
nets, c'est bien le plus puissant type de reproducteur qu'on puisse
imaginer. Comme la plupart des chevaux illustres, il a de la fougue et
de la volonté. Lâché dans le paddock, il y galope en endiablé. Lors de
son arrivée à Jardy, il fut un peu rebelle au travail à la longe, par
lequel on maintient en état les étalons. L'âge l'a assagi. Toutefois, il
paraît n'aimer que son palefrenier, Yvon. Celui-ci ayant dû se faire
remplacer pendant trois jours, Flying Fox fit mauvais oeil à
l'intérimaire et refusa obstinément de se laisser laver et nettoyer les
pieds par lui. Quand Yvon revint, le cheval reprit toute sa docilité.

Le roi Edouard Vil, qui est un sportsman passionné et gagna naguère le
Derby d'Epsom avec Persimmon, voulut, lui aussi, pendant son dernier
séjour en France, aller voir dans leurs box les pensionnaires de Denman
et ceux de Duret. Sa visite à Flying Fox lui rappela sans doute le jour
où, malgré Porter, il n'osa pas surenchérir sur un reproducteur dont le
départ laisse inconsolée toute l'Angleterre sportive. À La Fouilleuse,
il admira, entre vingt racers, cet Adam, dont une série de malchances a
retardé la réapparition en courses cette année. A La Châtaigneraie, où
sont les yearlings, il trouva un fils de son étalon Persimmon, qui a
déjà la silhouette et l'allure d'un véritable crack: Ouadi-Halfa, que M.
Blanc paya foal 37.500 francs.

Et, satisfait de tout ce qu'il avait vu, le souverain, en levant le
verre de porto que lui présentait Mme Edmond Blanc, but «aux succès
futurs» de celui qui a doté la France de Flying Fox et ambitionne de
reprendre, dans les grandes épreuves classiques de la vieille
Angleterre, les traditions de victoire, laissées un peu en léthargie
pour les couleurs françaises depuis le regretté comte de Lagrange.

                                                 Rémy Saint-Maurice.

[Illustration: Un galop des cracks de l'écurie Edmond Blanc sur
l'hippodrome de Saint-Cloud.]



_Mouvement littéraire_

Notre dernier roman: _La Force du Passé_, par Daniel Lesueur (Lemerre,3
fr. 50).--_L'Accordeur aveugle_, par Marcel Prévost (Lemerre, 6
fr.).--Notre prochain roman: _Cadet Oui-Oui_, par Mme Claude Lemaître.

La Force du Passé.

Il m'est resté dans la mémoire un fort beau sonnet philosophique de Mme
Lesueur. En voici les premiers vers:

        Morts qui dormez couchés dans nos blancs cimetières,
        Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,
        Je songe que nos coeurs à vos froides poussières
        Par des fils infinis et puissants sont liés.

Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de
_L'Illustration_ ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée
dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de
souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et
son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à
eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune
architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi
complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur
complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque
inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers
les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps
inanimé du père de Christiane, il se met à genou.

Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient
Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent
par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame
dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de
Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges!
Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude
des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle
perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle
brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut
dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens
qui enchaînaient Christiane de Feuillères.

Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la
phrase habile et ardente.

[Illustration: Mme Claude Lemaître, auteur de notre prochain roman.]

L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus
recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et,
en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée
chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui
nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la
haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose
harmonieuse.

L'Accordeur aveugle.

M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et
des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette
casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître.
Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré
un _accordeur aveugle_, duquel il s'est servi pour remettre en état un
piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet
homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer
des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses
chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est
séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle
est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste
est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine
lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la
musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs,
dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté.
Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune
aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne
fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée
et à toute gloire.

Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à
quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et
partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état
de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de
l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain
divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses
émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces
et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par
s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami
lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile
compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus
particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit
l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après
que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme
d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et
enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose
d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le
volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile
avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M.
François Courboin.

                                                            E. LEDRAIN.


[Illustration: Mme Claude Lemaître.]

Mme Claude Lemaître n'est point une nouvelle venue pour nos lecteurs, et
leur suffrage a contribué à consacrer sa réputation; une de ses oeuvres
de début. _Ma Soeur Zabette_, fut, en effet, publiée ici même, il y a
quelque trois ans.

Lorsque l'auteur apporta son manuscrit à _L'Illustration_, sa démarche y
rencontra un accueil tout ensemble sympathique et réservé. La sympathie
allait spontanément à la personne, une jeune femme parée de grâces
naturelles, physionomie ouverte et avenante, regard clair et franc,
sourire prompt à s'épanouir dans l'ovale régulier d'un visage délicat,
La réserve s'appliquait au manuscrit. Il faut toujours se méfier un peu
d'un rouleau de papier contenant de la littérature; or, en l'occurrence,
si quelque chose pouvait dissiper cette prudente méfiance, ce n'était
pas l'indication préalable fournie par l'écrivain sur le genre de son
roman. Etude de moeurs maritimes? D'une si fine main, quelle qu'en fût
la dextérité, cette peinture, présumait-on, devait manquer plus ou moins
des qualités requises: vérité, vigueur, originalité; elle péchait
probablement par trop d'élégance; en un mot, suivant la locution
vulgaire, ce n'était pas tout à fait «ça». La personnalité apparente de
Mme Claude Lemaître plaidait préventivement contre son oeuvre, faisait
douter de son aptitude à traiter de tels sujets; on était porté à lui
prêter, en pareille matière, les notions superficielles d'une jolie
baigneuse qui fréquente, chaque saison, les plages à la mode, et qui,
pour s'y être promenée, coquettement coiffée d'un béret, avoir, sur le
sable humide, dessiné des arabesques du bout de son ombrelle, péché aux
creux des rochers quelques poignées de crevettes, coudoyé des gens de
mer, se croit initiée à la «marine». D'une observation à courte vue,
superficielle, incomplète, qu'attendre, au mieux, sinon d'honnêtes
tableautins ou de proprettes aquarelles d'amateur?

Eh bien, ces préventions se trompaient d'adresse: le rouleau suspecté
ménageait au premier lecteur la plus agréable surprise, et l'on
s'empressa de réformer un jugement téméraire, en présentant au public
_Ma Soeur Zabette_, touchante figure de victime volontaire, autour de
qui évolue tout un monde spécial dont elle est, mais qu'elle domine de
sa supériorité morale, payant d'un coeur généreux, par le sacrifice de
son propre bonheur, la rançon du bonheur des siens.

Ah! que nous sommes loin du pittoresque de fantaisie, de l'artificiel,
du convenu, de la mièvrerie redoutés! Comme Mme Claude Lemaître le
connaît bien, ce monde de la «marine» boulonnaise! Elle l'a observé d'un
oeil sagace et compréhensif, ne se bornant pas à la superficie, mais
l'explorant à fond, depuis les moeurs et le caractère, jusqu'à l'âme;
elle a vécu sa vie, à terre et en bateau, au milieu des matelots et des
«matelotes», des armateurs, caboteurs, pêcheurs, saleurs, mareyeurs,
ramendeuses de filets, serviciers libérés, retraités, rudes «fieux»,
filles accortes, veuves de naufragés, mères admirables de résignation et
de vaillance virile, capables de remplacer le père auprès des enfants.
Aussi comme elle les montre «vrais», et d'autant plus intéressants, dans
des compositions simples et claires, d'un style sobre, robuste et
coloré!

A quelqu'un qui, après la lecture de _Ma Soeur Zabette_, lui demandait:
«Vous avez voulu faire un roman littéraire?» l'auteur simplement
répondait: «J'ignore si mon livre est littéraire, mais j'ai voulu écrire
ce que j'ai senti et observé; puis j'ai fait de mon mieux.» Voilà,
certes, la meilleure méthode, et l'écrivain n'a pas à regretter de
l'avoir adoptée. Mme Claude Lemaître est une femme curieuse et sensible;
elle raconte sincèrement ce qui frappe ses yeux, ce que son coeur
devine. Et son réalisme ne va pas sans une teinte de poésie, car il est
de la bonne école, celle où il y a communion nécessaire entre le
romancier et le poète, lequel, a dit Victor Hugo, ne doit avoir qu'un
modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Ici, le romancier mérite-t-il
le reproche de flatter, d'idéaliser ses personnages pris sur le vif? Non
pas: il les met au point, il les éclaire de la lumière qu'il faut pour
nous les rendre plus perceptibles et plus intelligibles; ayant discerné
leurs sentiments, il les traduit dans leur propre langage si expressif,
si savoureux et ce sont là des conditions essentielles de l'art.

Un fort heureux début encouragea Mme Claude Lemaître à persévérer: à la
suite de _Ma Soeur Zabette_, elle publia _l'Aubaine_, une étude du même
ordre, où se détache, vigoureusement dessiné, le type complexe du gros
pilote César Rollet, madré compère, joignant à la valeur professionnelle
la duplicité d'un homme d'affaires, à la joviale bonhomie la ruse
finaude; à la fois prodigue de sa vie et âpre au gain, toujours en quête
d'actes de dévouement à accomplir et de marchés avantageux à conclure,
aussi fier des écus dont ses sacs sont gonflés que des médailles de
sauvetage dont sa large poitrine est constellée.

Puis, par une sorte de coquetterie bien légitime, la souplesse d'un
talent varié voulut s'affirmer dans le _Cant_, spirituelle satire où une
main légère, mais impitoyable, soulève, pour l'édification et le salut
d'une charmante Française, le masque de l'hypocrite pruderie
britannique.

Avec _Cadet Oui-Oui_, Mme Claude Lemaître revient à un genre où elle a
prouvé qu'elle excellait, où elle sait se renouveler, tout en demeurant
fidèle à sa formule initiale. Il siérait mal de déflorer par la moindre
analyse le roman inédit dont _L'Illustration_ s'est assuré la primeur;
mais il est bien permis de dire qu'on y retrouvera--et même à un degré
supérieur--les éléments d'intérêt, l'observation pénétrante, la justesse
des notations, l'émotion communicative, toutes les solides et délicates
qualités littéraires qui ont fait le succès de _Ma Soeur Zabette_ et de
l'Aubaine.

Un sauvageon prêt à épanouir ses premières fleurs au premier souffle de
l'amour, telle apparaît, au début du récit, la jeune moulière
Ambroisine, surnommée Cadet Oui-Oui. «L'ovale de son visage était bien
celui d'une de ces madones sculptées dans les bois du Nord et qui
servent de proues et de protectrices aux vieux bateaux norvégiens... Les
cheveux, les sourcils, la peau, étaient d'un blond monotone de la
couleur du miel pâle.» Deux traits caractéristiques: l'ardeur des lèvres
rouges et la profondeur des yeux bleus complètent le suggestif portrait
de l'héroïne; à lui seul, il laisse pressentir une destinée grosse de
tempêtes.

Plus qu'aucune autre, parmi les belles filles de la mer déjà peintes par
Mme Claude Lemaître, cette originale et troublante figure captivera nos
lecteurs, et leur jugement, nous en sommes certains, ratifiera
pleinement l'éloge anticipé d'une oeuvre de tous points remarquable.

                                                        Edmond Frank.



Ont paru:

_Fatale Méprise_, par Henri Baraude. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie,
3 fr. 50.--_Chère Patrie_, par le lieutenant Bilse, auteur de _Petite
Garnison_, 1 vol., Librairie universelle, 3 fr. 50.--_En prison_, par
Maxime Gorki, traduit par S. Persky, 1 vol., Félix Juven, 3 fr.
50.--_Miroirs et Mirages_, par Mme Alphonse Daudet, 1 vol., Fasquelle, 3
fr. 50.--_Les Veillées du Gerfault_, par le comte Jean de
Sabran-Ponlevés. 1 vol., Bibliothèque de la Chasse illustrée, 3 fr.
50.--_Les Revenantes_, par Champol. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit, 3 fr.
50.--_Le Roman d'un chien_, par A. Delvallé. 1 vol. in 8°, Delagrave, 3
fr. 50.--_Le Double Destin_, par Charles Boudon. 1 vol., Messein, 3 fr.
50.--_L'Eden_, par Sébastien Voirol. 1 vol., Librairie Molière, 3 fr.
50.--La Réponse du Sphinx_ (notes d'un pessimiste), par Edmond
Thiaudière 1 vol., Fischbacher, 2 fr. 50.--Le Maître du peuple, par B.
Guinaudeau. 1 vol. in-16. Librairie universelle, 3 fr. 50. _Chez les
forçats_, par Jacques Dhur, 1 vol., Librairie universelle, 3 fr.
50.--_Une année de politique extérieure_, par René Moulin, 1 vol. in-16,
Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_Hommes nouveaux_, par Fanton. 1 vol. in-16,
Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_Frédéric Bastiat, sa vie, son oeuvre_, par P.
Ronce, 1 vol., Guillaumin._Histoire financière de la Législative et de
la Convention_ (t. II), par Gomel, 1 vol., Guillaumin, 7 fr.
50.--_Crimée, Italie, Mexique_, lettres de campagnes(1855-1867). par le
général Vanson. 1 vol., Berger-Levrault, 5 fr.--_La Main d'oeuvre dans
les Guyanes_, par Jean Duchesne-Fournet. 1 vol. in-8°, Plon-Nourrit et
Cie, 6 fr.--_L'Agonie du catholicisme?_ par le docteur Rifaux. 1 vol.
in-16, Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_L'Inde contemporaine et le Mouvement
national_, par E. Piriou. 1 vol. in-16, Alcan, 3 fr. 50. _La Cuisine,
l'Hygiène et la Table_, bibliothèque de la maîtresse de maison.
Librairie de Paris, 56, rue Jacob.--_Les Devoirs des petits enfants_.
par Chassevent. 1 vol. in-32., Librairie Roblot, 0 fr.
60.--_L'Almanach-album de la Comédie-Française_, acteurs jugés par les
auteurs, préface de Jules Claretie, introduction par Léo Claretie, 1
franc.



_Documents et Informations_

L'AUTOMOBILE DANS L'ARMÉE ALLEMANDE.

[Illustration: En Allemagne: une revue des automobilistes de guerre.]

A l'imitation de l'Angleterre et de l'Autriche, l'état-major allemand a
créé récemment un corps d'automobilistes volontaires dont l'organisation
peut rendre, en temps de guerre, et rend dès maintenant de grands
services. Les propriétaires d'automobiles qui désirent faire partie de
ce corps se mettent, eux et leurs machines, dès le temps de paix, à
l'entière disposition de l'autorité militaire. Pendant les quatre
premières années qui suivent leur enrôlement, ils font au moins trois
stages chaque année et sont astreints à une discipline d'ailleurs
sévère. En revanche, ceux qui ont des grades d'officiers sont
autorisés--en Allemagne, la faveur est appréciée!--à porter, en diverses
occasions, même en dehors du service, l'uniforme spécial du corps.

UNE CULTURE EN VOIE DE DISPARITION.

Il s'agit de la culture du safran. Cette culture, autrefois très
répandue en France, s'était à peu près restreinte au Gâtinais, où elle
perd chaque année de l'importance.

Ainsi, en 1869, 1.143 hectares étaient consacrés à cette culture; et
déjà, en 1893, il n'y en avait plus que 477.

Les raisons de cette disparition sont d'ordre climatérique et économique.
D'abord, les hivers rigoureux de 1879-1880 et de 1890-1891 ont été très
préjudiciables à la plante; et, d'autre part, l'Espagne se livre de plus
en plus à cette culture et peut livrer le kilo de safran au prix de 60
ou 70 francs, prix inférieur au prix de revient de la fleur en France.

Il faut remarquer que les usages des stigmates de safran vont aussi en
diminuant. Ils servaient autrefois à la teinturerie; aujourd'hui ils ne
servent plus qu'en pharmacie, et comme condiment. On sait que la
bouillabaisse est colorée et aromatisée avec du safran.

Quoi qu'il en soit, il est certain que cette intéressante culture aura
bientôt disparu en France et que sa disparition hâtera encore la
dépopulation de certaines campagnes où la culture du safran occupait des
familles entières.

QUEL DOIT ÊTRE LE TEINT DES COLONIAUX?

En faisant choix des recrues pour le service dans les contrées
tropicales, on devrait, dit M. C.-E. Woodruff, chirurgien militaire de
l'armée des Etats-Unis, éliminer tous les blonds et ne conserver que les
bruns. De même, les colons bruns sont préférables aux blonds. Les bruns
ont une pigmentation qui les protège contre les rayons actiniques,
lesquels sont les plus dangereux des rayons solaires. Aussi, voit-on,
dans les tropiques, que les blonds réussissent beaucoup moins bien que
les bruns. Ils sont plus vite atteints par la maladie. Et les races
méridionales, plus brunes, réussissent mieux, dans la colonisation, que
les septentrionales, plus blondes. En réalité, dit M. Woodruff, l'homme
est un organisme plus généralement adapté à vivre dans la demi-lumière
qu'en plein soleil. On a tort, de façon générale, de rechercher la
lumière et de s'y exposer. Nos ancêtres la craignaient et s'en
trouvaient bien, dit-il. Ceci est très discutable, car les bienfaits de
la lumière pour la richesse du sang ne peuvent être mis en doute. Mais
on peut très bien considérer que les peuples méridionaux, plus foncés de
peau, sont plus préparés à vivre au grand soleil des tropiques que les
septentrionaux, blonds, qui n'ont pas le pigment leur permettant de
résister aux rayons chimiques.

UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE.

M. René de Knyff, président de la commission sportive de
l'Automobile-Club de France vient d'être victime d'un accident sur la
route de Saint-Fourçain à Moulins qu'il parcourait en automobile pour
s'accoutumer au circuit de l'Auvergne.

Une vieille femme menait à la bride une vache qui se campa au milieu de
la route. M. de Knyff obliqua à droite pour passer dans l'espace libre,
quand soudain la paysanne eut la fatale idée de se rejeter juste en face
de la voiture qui arrivait sur elle. M. de Knyff, d'un violent coup de
volant, se rejetait sur la gauche, évitait la paysanne, mais heurtait
l'animal, d'où culbute du véhicule et, pour son conducteur, fracture de
la clavicule, côtes enfoncées, lésions aux arcades sourcilières.

Le mécanicien, M. Faroux, précipité sur le sol, n'eut que quelques
contusions. Mais les paysans accourus faillirent lui faire un mauvais
parti en raison de la mort de la vache.



[Illustration: Sur le circuit d'Auvergne: la voiture de M. de Knyff
brisée entre Saint-Fourçain et Moulins.--_Phot. Denizot._]

[Illustration: Le colonel de gendarmerie Seurot, commandant des gardiens
de la paix de Lyon.]

[Illustration: La Commission de la grève.]

[Illustration: Devant le restaurant Michaud, où se tenaient les réunions
des grévistes.]

[Illustration: L'agent Feydit, victime du devoir professionnel: il a été
blessé par un malfaiteur qu'il avait surpris dévalisant un passant, et
que, quoique gréviste, il n'avait pas hésité à arrêter.]

[Illustration: Camelots chantant la chanson d'actualité sur la grève LA
GRÈVE DE LA POLICE LYONNAISE. _Phot. E. Bruchon et Quay-Cendre._]

[Illustration: EXPLOSION D'UNE BOMBE A VARSOVIE La confiserie
Troganowski, devant laquelle la bombe destinée au général-gouverneur
Maximovitch a éclaté, faisant plusieurs victimes.]

[Illustration: Le sculpteur Paul Dubois, ancien directeur de l'École des
Beaux-Arts, mort le 23 mai 1905].



LES THÉÂTRES

Au théâtre Sarah-Bernhardt, la troupe italienne a fait entendre _Zaza_,
comédie lyrique en quatre actes, tirée de la comédie de MM. P. Berton et
Ch. Simon, qui eut un grand succès au Vaudeville, il y a quelques
années, et valut à Mme Réjane un de ses plus incontestables triomphes.
La pièce n'a certainement pas gagné à cet avatar, mais la musique de M.
Leoncavallo, vive, gracieuse et parfois émouvante, compense largement
cette défaillance du sujet; interprétée par un orchestre de premier
ordre, des chanteurs excellents, au premier rang desquels brillent Mme
Berlendi, MM. Sanmarco et Garbin, _Zaza_ a reçu du public un chaleureux
accueil.

A l'Odéon, sous le titre de la _Variation_, M. Pierre Soulaine expose,
en quatre actes légers et d'observation fine, le cas d'une danseuse de
l'Opéra qui délaisse une «position» brillante, mais irrégulière, pour
épouser le «jeune homme pauvre» de son choix. L'argent, qui ne fait pas
le bonheur mais en facilite singulièrement l'accès, manque dans le
ménage; on serait près de se battre si l'amour n'intervenait et
n'arrangeait les choses. Il résulte de la comédie que la «variation» la
plus scabreuse à exécuter pour une aimable chorégraphe, c'est le pas du
mariage.

M. Jean Thorel a donné de meilleures adaptations du théâtre allemand que
ne l'est sa _Pauvre Fille_, de G. Hauptmann, jouée à la
Porte-Saint-Martin, mais il en faut pour tous les goûts: cet honnête
mélo, rehaussé de quelques trouvailles dramatiques fort émouvantes,
charmera les âmes simples: elles sont assez nombreuses pour former un
public.

Le Vaudeville vient de remonter les _Demi-Vierges_, de M. Marcel
Prévost, et l'événement a prouvé que le succès de cette pièce plusieurs
fois centenaire est inépuisable. Mlles B. Cerny et Marthe Régnier, MM.
Gauthier et Dubosc, s'y montrent tout à fait remarquables.

A signaler encore aux âmes simples et surtout aux petits enfants
l'invraisemblable histoire contée aux Folies-Dramatiques sous le titre
de les _Millions de Zizi_, par un ou plusieurs auteurs qui ont désiré
garder l'anonyme. Ne serait-il pas de la troupe elle-même des Omers dont
les amusantes cabrioles sont tout le sel de cette pièce d'été?


[Illustration: LA MORT DE Mgr FAVIER, ÉVÊQUE DE PÉKING. Le corps exposé
dans une chapelle ardente.]


[Illustration: UN ROI POPULAIRE. Christian IX dans la foule le jour de
la «Fête des Enfants», à Copenhague. _Phot. Kalkar_.]


[Illustration: LA COURSE DE 110 MÈTRES HAIES, AU RACING-CLUB]


A L'EXPOSITION CANINE

[Illustration: «Inès» et «Inès I», chiennes terriers à M. le baron G.
Lehmann.]

[Illustration: «Fiche von Eberstein», chienne tekel à M. Franc Wehner.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905" ***

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